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Catherine Kerbrat-Orecchioni

ICAR, Université Lumière Lyon 2


Institut Universitaire de France

Les genres de l’oral :


Types d’interactions et types d’activités

1. Introduction

L’idée de l’organisation de cette journée consacrée aux “genres de l’oral” est d’abord
liée au fait que Véronique Traverso et moi-même avions été récemment sollicitées
par Simon Bouquet pour participer à un numéro de Langages consacré à la notion
de genre , et plus précisément pour réfléchir à la question de savoir comment on
1

peut appliquer au discours oral une problématique qui s’est élaborée dans la
perspective de l’écrit, restant encore aujourd’hui, malgré les proclamations de
Bakhtine il y a tout juste cinquante ans, « sous-utilisée dans le domaine de l’oral »
(Brès 1999, 107) . 2

Cela dit, mon intérêt personnel pour les questions de typologie ne date pas d’hier.
Ces questions ne peuvent que hanter tout linguiste dans la mesure où l’activité
langagière est avant tout une activité classificatoire : parler, c’est dénommer, donc
classifier ; en énonçant “Passe-moi ton stylo”, j’étiquette “stylo” un objet individuel
doté de caractéristiques propres, je l’insère donc dans une classe d’objets découpés
par la langue dans le continuum référentiel, sur la base d’un certain nombre de
propriétés communes à l’ensemble des membres de la classe — on sait que c’est ce
qui permet à Roland Barthes, dans sa fameuse leçon inaugurale au Collège de
France, d’attribuer à la langue le qualificatif désobligeant (et d’ailleurs assez
malencontreux) de “fasciste” :
Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute
langue est un classement, et que tout classement est oppressif.[…] La langue n’est ni
réactionnaire ni progressiste ; elle est tout simplement : fasciste. (1978, 12-14)

La langue contraint le locuteur à faire rentrer tous les contenus de pensée dans des
tiroirs lexicaux et grammaticaux préalablement constitués, parfois en forçant un peu,
parfois en rusant avec les catégories préexistantes, car dans sa grande sagesse la
langue a aussi prévu (sous la forme des modalisateurs, des hedges et autres
procédés de l’approximation), la possibilité d’assouplir les frontières catégorielles,
afin que l’on puisse s’accommoder de la tyrannie des catégories qu’elle nous
impose.
Quoi qu’il en soit tout linguiste, en tant que “méta-locuteur”, est aussi par nécessité
un “méta-classificateur” (Barthes encore, 1985, 12 : « il y a, dans l’activité de
classement, une sorte d’ivresse créative […] »), qui doit dans un seul et même
mouvement exhumer les catégories établies pas la langue et constituer des
catégories descriptives propres. En ce qui me concerne, j’ai été dès le début de mon
parcours confrontée à ce problème puisque c’est par la porte de sémantique lexicale
1
No 150, “Linguistique des genres”.
2
Étant bien entendu qu’il n’y a pas de frontière opaque entre “genres de l’écrit” et “genres de l’oral”,
voir ici même l’article de S. Moirand.
que je suis entrée en linguistique ; excellente école pour appréhender concrètement
cette activité classificatoire, et prendre conscience des phénomènes suivants :
1- Cette activité s’effectue sur la base d’axes découpés en traits distinctifs.
2- Ces axes peuvent entretenir deux types de relations, qui correspondent à deux
grands types d’organisations : les organisations taxinomiques, dans lesquelles les
axes sont en relation de hiérarchie (ou d’implication unilatérale), et qui sont
réprésentables à l’aide d’un schéma en forme d’arbre ; et les organisations
diacritiques, dans lesquelles règne la “classification croisée” (c’est-à-dire que toutes
les combinaisons entre traits relevant d’axes différents sont théoriquement
possibles), et qui sont représentables par un tableau à double entrée. Or les
systèmes lexicaux sont des organisations hybrides à cet égard, en ce qu’elles
comportent à la fois de la hiérarchie (cristallisée dans l’existence des
hyper-/hyponymes) et de la non-hiérarchie (pour prendre l’exemple du champ des
termes de parenté : l’axe du sexe et celui des générations sont en relation de
classification croisée). Et il en est de même s’agissant de la classification des
genres textuels.
Très vite en effet, sans abandonner les mots je me suis tournée vers les textes et les
discours, écrits bien sût (nous sommes en France, à la fin des années 70). Et j’ai
fatalement rencontré la problématique des “genres”, notion « qui remonte à
l’Antiquité » comme on le lit dans le Dictionnaire d’Analyse du Discours de
Charaudeau et Maingueneau, l’auteur poursuivant ainsi :
On la retrouve dans la tradition de la critique littéraire qui classe ainsi les productions écrites
selon certaines caractéristiques, dans l’usage courant où elle est un moyen pour l’individu de
se repérer dans l’ensemble des productions textuelles, puis, de façon fort débattue dans les
analyses de discours et les analyses textuelles. (Charaudeau 2002, 277).

De ces débats je ne dirai rien, si ce n’est que ces classifications en genres, dont
l’utilité est parfois mise en doute, sont pourtant “incontournables”, et ce n’est pas un
hasard si l’« usage courant » y recourt abondamment (ce n’est pas une invention
des rhéteurs ou des linguistes) : c’est en effet un indispensable « moyen de se
repérer » parmi l’infinie diversité des objets du monde . 3

Il en est exactement de même pour les productions orales : on peut difficilement


décrire une interaction quelconque sans prendre en compte le genre dont elle
relève, les genres étant définis comme des catégories abstraites qui regroupent, sur
la base d’un certain nombre de critères, des unités empiriques se présentant sous
forme de “textes” ou de “discours”. Si la définition des genres est la même pour l’oral
et pour l’écrit, les problèmes posés sont à la fois communs et spécifiques, ainsi que
je vais l’envisager maintenant.

2. Les genres de l’oral

Comme les textes écrits, les productions orales relèvent de genres divers, c’est-à-
dire qu’ils se distribuent en “familles” constituées de productions variées mais
présentant un certain “air de famille”. Cela est attesté par l’existence des nombreux

3
On classe les textes, mais aussi les films (Lyon-Poche admet par exemple les catégories
suivantes : “comédie”, “comédie dramatique”, “comédie d’action”, “comédie policière”, “polar”, “polar
psy”, “aventure”, “thriller”, “drame”, “drame psy”, “aventure”, “légende”, “chronique”, “guerre”, “doc”,
“portrait”, “érotique”, “fantastique”, “épouvante”, “science fiction”, “dessin animé”, etc.). Or si le
classement en genres a la vie si dure, c’est qu’il doit bien avoir une certaine pertinence pour les
utilisateurs de ce magazine, et jouer un rôle plus ou moins déterminant dans le choix du film que l’on
s’apprête à voir.
termes que la langue met à la disposition des usagers pour caractériser tel échange
particulier comme étant une conversation, une discussion ou un débat, du
bavardage ou du marchandage, une interview, un entretien ou une consultation, un
cours ou un discours, une conférence ou une plaidoirie, un récit ou un rapport, une
confidence ou une dispute, etc., l’hétérogénéité d’une telle liste (qui pourrait être
allongée ad libitum) confirmant la remarque de Maingueneau (dans laquelle se
trouvent mêlés genres de l’écrit et de l’oral) :
Les locuteurs disposent d’une foule de termes pour catégoriser l’immense variété des textes
qui sont produits dans une société : “conversation”, “manuel”, “journal”, “tragédie”, “reality-
show”, “roman sentimental”, “description”, “polémique”, “sonnet”, “récit”, “maxime”, “hebdo”,
“tract”, “rapport de stage”, “mythe”, “carte de voeux”… On notera que la dénomination de ces
genres s’appuie sur des critères très hétérogènes. (1998 : 45)

La richesse du lexique utilisé pour étiqueter les genres n’a d’égal que la confusion
qui le caractérise, et la situation ne s’est guère améliorée cinquante après le constat
teinté d’optimisme (« Il n’existe pas encore… ») que fait il y a cinquante ans
Bakhtine (cité par Dolinine, 1999, 27) :
Il n’existe pas encore de nomenclature des genres oraux et on ne voit même pas encore le
principe sur lequel on pourrait l’asseoir.

2.1. G1 et G2

Pour clarifier un peu la situation il peut être utile de rappeler la distinction proposée
par certains auteurs, pour les textes écrits, entre deux types d’objets qui peuvent
également prétendre au label de “genres”. Prenons l’exemple d’un guide
touristique : c’est bien un “genre” de texte, mais qui relève de différents “genres” de
discours — descriptif, didactique, procédural, promotionnel… On commencera donc
par admettre qu’il existe deux sortes de genres, que l’on appellera faute de mieux
G1 et G2 :
(1) G1 : catégories de textes plus ou moins institutionnalisées dans une société
donnée. Certains préconisent de réserver le mot “genre” à cette sorte d’objets (en
référence à la tradition des “genres littéraires”) ;
(2) G2 : “types” plus abstraits de discours caractérisés par certains traits de nature
rhétorico-pragmatique, ou relevant de leur organisation discursive.
Ainsi un guide touristique serait-il un “genre” constitué de différents “types”, les
genres typologiquement purs étant en tout état de cause rares, voire inexistants.
C’est sans doute chez Adam (1992) que l’on trouve la formulation la plus vigoureuse
de cette distinction, ainsi que l’affirmation la plus forte que le véritable niveau
pertinent pour une typologie textuelle c’est celui des types et non des genres, les
types se localisant au niveau de la séquence et non du texte global : ce sont des
« prototypes séquentiels » qui se trouvent à la base de toute composition textuelle,
les principaux types étant le récit, la description, l’argumentation et l’explication , 4

Adam signalant toutefois que certains auteurs admettent en outre la prescription ou


l’optatif, mais on peut aussi penser à d’autres catégories comme le procédural, le
transactionnel, le délibératif, le didactique, le ludique, et bien d’autres types de
discours — si cette architecture à deux niveaux est généralement admise, les avis
divergent aussi bien en ce qui concerne les unités que l’on peut rencontrer à chaque

4
Laissons de côté le dialogue qui n’est pas du tout pour nous du même niveau que les quatre autres,
ne serait-ce que parce qu’un récit ou une argumentation peuvent fort bien se réaliser sur un mode
dialogal alors qu’Adam les considère comme des “formes monologales” (1992 : 147).
niveau qu’en ce qui concerne la désignation de ces deux niveaux, les usages
pouvant être à cet égard fortement divergents (voir par exemple Maingueneau 1998,
47, pour qui les « types de discours » sont « associés à de vastes secteurs d’activité
sociale », le discours télévisuel constituant par exemple en ce sens un « type de
discours»).
A l’oral, il semble pertinent d’établir une distinction similaire. Par exemple, au sein
de ces G1 que sont les “interactions dans les commerces”, on trouvera du
transactionnel mais aussi, éventuellement, de l’argumentatif, du descriptif, du
narratif, et autres G2. Plus généralement :
(1) Les G1 correspondent à des types d’interactions ou d’événements de
communication attestés dans une société donnée (colloques, entretiens
d’embauche, interviews, etc.). Ce sont des unités qui relèvent du niveau
macrotextuel, et que l’ethnographie de la communication (principal courant
interactionniste à accorder une place importante à cette problématique des genres)
appelle speech events ou communicative events, lesquels sont associés à la fois à
des speech situations et à des speech communities (les événements de
communication sont en effet culturellement spécifiques). Aston (1988) parle dans le
même sens de “types de rencontres” (encounter-types), par opposition aux talk-
types, correspondant à nos G2.
(2) Les G2 correspondent aux catégories discursives qui ont déjà été reconnues
pour l’écrit (narration, description, argumentation, etc.), auxquelles viennent
s’adjoindre certains types d’échanges ou de séquences tels que la plainte, la
confidence, la “vanne”, etc. Ces unités, intermédiaires entre l’interaction globale et
ces unités de rang inférieur que sont les tours de parole ou les actes de langage,
relèvent du niveau “mésotextuel”. On les appellera types d’activités (discursives) . 5

D’une manière générale, les “types d’interactions” sont composés de diverses


variétés de “types d’activités”, comme on le verra bientôt. Précisons pour l’instant
que les G1 et les G2 se différencient d’abord quant à la nature des axes distinctifs
qui permettent de les opposer entre eux, et donc d’effectuer leur typologie.

2.2. Critères “externes” vs “internes”

La citation précédente de Maingueneau nous le rappelait déjà : « la dénomination


de ces genres s’appuie sur des critères très hétérogènes » , critères qui s’opposent
6

d’abord selon qu’ils sont de nature “externe” (concernant les différentes


composantes du contexte), ou “interne” (concernant les propriétés linguistiques et
discursives du genre en question). Comme le rappelle Branca-Rosoff (1999b, 116) : 7

La notion de genre est une notion biface qui fait correspondre une face interne (le
fonctionnement linguistique) avec une face externe (les pratiques socio-signifiantes),

et cela vaut pour les G1 comme pour les G2. Cependant, ces deux “types de
genres” n’accordent pas la même importance à ces deux types de critères. D’un
manière générale, on dira que les G1 se définissent d’abord par des critères
externes (lesquels ont des incidences sur le fonctionnement linguistique de

5
Mais les activity types sont pour Levinson (1992 : 69) des unités correspondant à nos G1…
6
Les propositions de typologie des discours oraux et des interactions verbales sont nombreuses et
diverses ; voir entre autres Peytard (1971 : chap. 1), Kerbrat-Orecchioni (1990 : 123 sqq.), Vion 1993,
Clark 1996.
7
Voir aussi Branca-Rosoff (1999a) sur la diversité des principes sur lesquels se fondent les
principales typologies qui ont été proposées des genres textuels.
l’interaction), alors que les G2 se définissent d’abord pas des critères internes
(lesquels se modulent en fonction du contexte).
Envisageons d’abord rapidement le cas des G2, car ce sont surtout les G1 qui vont
nous intéresser dans cet article.
2.2.1. Les types d’activités se définissent d’abord par des critères internes : une
argumentation, un récit, une confidence sont reconnaissables comme tels
indépendamment des événements dans lesquels ils s’inscrivent, et qui peuvent être
très divers (même si certains types d’activités se rencontrent de façon privilégiée
dans certains types d’interactions plutôt que dans d’autres). Cette identification
repose sur différents éléments du matériel linguistique et de l'organisation
discursive, comme l’emploi des temps , le fonctionnement des déictiques, les types
8

de connecteurs privilégiés, la forme des énoncés et leur organisation séquentielle,


la nature des actes de langage et des “routines”, etc. , ainsi que sur d’autres
9

paramètres plus spécifiques de l'interaction orale, comme l'intensité des voix


(dispute vs confidence), la longueur des tours de parole, la fréquence des
régulateurs ou des chevauchements de parole, etc.
2.2.2. Les événements de communication sont définis d’abord sur la base de critères
externes, c’est-à-dire situationnels (la typologie s’inspire généralement du modèle
SPEAKING de Hymes, plus ou moins revu et corrigé) : nature et destination du site
(privé ou public, clos ou de plein air ; commerce, bureau, atelier, mairie, école,
hôpital, tribunal, etc.) ; nature du format participatif (nombre des participants à
l’interaction ; existence ou non d’une “audience” ; distribution des rôles, symétriques
ou complémentaires) ; nature du canal (communication en face à face, téléphonique
ou “médiatée”) ; but et durée de l’interaction, degré de formalité et de planification
de l’échange, degré d’interactivité, etc. Plus ces facteurs sont affinés, plus les
catégories seront également fines : on peut ainsi distinguer de nombreuses sous-
classes et sous-sous-classes au sein de ces grandes familles d’événements
communicatifs que sont les “entretiens”, les “réunions” , les “interactions de service”
10

ou les “interactions de travail” . 11

On voit que l’organisation de ce champ typologique est partiellement hiérarchique,


mais elle est aussi partiellement diacritique (par exemple, l’axe “échange en face à
face vs échange téléphonique” est en relation de classification croisée avec l’axe
“interaction à caractère privé vs professionnel”). En ce qui concerne l’organisation
hiérarchique, le problème se pose de savoir jusqu’où l’on peut raisonnablement
affiner la typologie, étant donné qu’il est possible de spécifier à l’infini les axes

8
Brès (1999) montre ainsi que ces trois genres que sont le “témoignage”, le “récit conversationnel” et
la “blague” se différencient entre autres par l’usage des formes de présent, de passé composé et
d’imparfait.
9
Biber (1994, 35) retient quant à lui : « phonological features (phones, pauses, intonation patterns),
tense and aspects markers, pronouns and pro-verbs, questions, nominal forms, passives, dependent
clauses, prepositional phrases, adjectives, adverbs, measures of lexical specificity, lexical classes,
modals, specialized verb classes, reduced forms and discontinuous structures, coordination,
negation, grammatical devices for structuring information, cohesion markers, distribution of given and
new information, and speech act types ».
10
Voir Bargiella-Chiappini & Harris 1997, chap. 7, “The meeting as genre”.
11
Les études sont relativement nombreuses sur cette famille d’interactions (voir, entre autres, Drew &
Heritage eds, 1992) du fait que le travail est “une composante majeure de la société actuelle”,
comme le note Branca-Rosoff (1999a, 10), qui ajoute que “les Grecs n’avaient que faire de cette
dimension qui ne concernait pas le citoyen” (en revanche, une typologie des interactions dans cette
société se devrait d’accorder une place prépondérante aux différents genres oratoires).
classificatoires — s’agissant ainsi du vaste ensemble des interactions dans les
commerces on peut envisager entre autres : la dimension du lieu de vente (petit
commerce, supérette, supermarché, hypermarché) ; le caractère ouvert ou fermé du
site (cas particulier des marchés de plein air) ; la nature du produit, axe lui-même
affinable selon qu’il s’agit de denrées alimentaires, d’objets vestimentaires, de
produits culturels, ou bien encore, de produits neufs, d’occasion, ou anciens (cas
particulier de la brocante et des antiquités) ; la durée de l’interaction ; le type de
vente (libre-service ou non) ; le type de clientèle (habitués ou clients de passage) ;
le fait que le prix soit fixe ou négociable, etc. : autant de facteurs qui sont à quelque
titre pertinents, mais qui ne sauraient tous être pris en compte pour fonder une
typologie, sous peine de tomber dans un “délire taxinomique” comparable à celui
que l’on a parfois reproché aux classificateurs des figures de rhétorique.
Pour échapper à ce risque, on pourrait par exemple décider de s’en tenir aux seuls
types qui sont dotés d’un nom spécifique dans la langue ordinaire (le vocabulaire
français est assez riche en termes désignant des lieux commerciaux). Mais on sait
combien il faut se méfier des étiquetages que nous fournit la langue ordinaire : ils
sont toujours passablement flous et arbitraires, comme on peut le voir à partir de
l’exemple du couple lexical “commerces vs services”, dont les membres
entretiennent des relations pour le moins obscures ; et les spécialistes des
interactions ne nous aident guère à y voir clair, lesquels nous proposent des
définitions généralement plus précises que celle du dictionnaire, mais qui
malheureusement sont bien loin d’être convergentes d’un auteur à l’autre. En effet :
1- Pour Goffman, qui consacre dans Asiles (1968), à propos des institutions
hospitalières qui sont au centre de l’ouvrage, un long développement aux activités
de service, celles-ci recouvrent « toute activité destinée à satisfaire les besoins
d’autrui » ; définition qui maintient un certain lien avec le sens que prend le mot
“service” dans les expressions telles que “rendre service” : un “expert” met sa
compétence “au service” d’un demandeur. A partir de là, différents cas de figure
peuvent se présenter : l’activité peut être ou non institutionnalisée (dans ce dernier
cas, le spécialiste est un professionnel, et la relation de service se déroule dans une
“aire de service”) ; le service peut être de nature abstraite (information, conseil, etc.)
ou matérielle (garage, hôtellerie, etc.) ; enfin, il peut être rémunéré ou non : aucun
de ces traits n’est véritablement distinctif des interactions de service, qui se
définissent uniquement par leur but et par la nature du bien prodigué. Dans cette
perspective, les interactions de service s’opposent aux interactions commerciales,
dans lesquelles l’objet fourni (moyennant finances toujours) est un simple produit de
consommation. Mais Goffman ajoute (1968, 350) :
Dans toute société de quelque importance il existe des spécialistes, mais aucune n’a donné
autant de poids à leurs services que la nôtre. Notre société est fondée sur le service, à tel point
que même des institutions comme les magasins en viennent à adopter ce style.

Donc : les commerces ne sont pas des services, mais étant donné que les services
fonctionnent dans notre société comme une sorte de modèle par rapport aux
commerces, les commerçants ont parfois tendance à mimer le comportement des
“serveurs”, en se présentant comme prêtant assistance au client (“Que puis-je faire
pour vous ?”) — bel exemple de la façon dont un “cadre” prédéterminé peut être
remodelé par les interactants dans le cours même de l’interaction.
2- Merritt (1976), un des premiers chercheurs qui se soit focalisé sur les interactions
de service (service encounters), en propose une définition qui ressemble fort à celle
de Goffman, mais qui aboutit à une conclusion opposée ; pour lui en effet, non
seulement les commerces sont inclus dans les services, mais ils en constituent
même la forme prototypique :
By a service encounter I mean an instance of face-to-face interaction between a server who is
“officially posted” in some service area and a customer who is present in that service area, that
interaction being oriented to the satisfaction of the customer’s presumed desire for some
service and the server’s obligation to provide that service. A typical service encounter is one in
which a customer buys something at a store. (1976, 321)

3- Aston enfin (1988), en tant que grand spécialiste des Public Service Encounters,
et au terme d’une sorte de synthèse des différents points de vue sur la question,
conclut que les frontières entre ces deux grandes familles d’interactions (et plus
généralement les frontières de genres) ne sont pas nettes ; qu’il faut éviter dans ce
12

domaine une approche trop rigide, et que l’on peut admettre une sorte de continuum
(generic scale), allant des magasins (qui sont de purs commerces) aux syndicats
d’initiative (qui offrent de purs services), en passant par ces sites intermédiaires (et
plurifonctionnels) que sont les banques et les bureaux de poste, ainsi que les
agences de voyage, qui sont à la fois le lieu d’activités de conseil et d’activités de
vente.

2.3. L’“impureté” des genres de l’oral

Les G1 sont composés de G2. Il peut se faire qu’un G2 soit promu en speech event
s’il en vient à se “dilater” de manière à s’étendre sur la macro-structure de
l’événement (par exemple : les termes “récit”, “négociation”, “conseil”, “éloge”,
“explication”, etc., peuvent désigner aussi bien des fragments d’interactions
génériquement homogènes, qu’au niveau supérieur, des types d’interactions qui
sont essentiellement constituées de ce seul type de discours). Mais ce cas est plutôt
exceptionnel. De même qu’à l’écrit, “la plupart des textes se présentent comme des
mélanges de plusieurs types de séquences” (Adam, 1992 : 195), de même les
interactions orales comportent généralement plusieurs sortes de G2.
Reste à savoir ce qu’il convient d’entendre par ce “mélange des genres” — plusieurs
choses en fait : ce métissage générique qui affecte, à des degrés divers, les
événements de communication peut être envisagé sous différents angles.
1- Dans une perspective séquentielle, les G1 se présentent généralement comme
une succession ou une imbrication de séquences relevant de différents G2. Par
exemple :
– Les “entretiens de recherche” sont le plus souvent constitués, d’après
Carcassonne-Rouif & al. (2001), de séquences génériquement hétérogènes
(discours narratif, argumentatif, commentatif et évaluatif).
– Dans les interactions de vente en petit commerce, on note parfois la présence, aux
côtés du discours transactionnel, de “modules conversationnels”, la notion de
“module” s’appliquant dès lors qu’il semble possible d’établir une hiérarchie des G2
au sein du G1 (composante obligatoire vs facultative, dominante vs dominée), cf.
Vion (1993 : 149) :
On parlera de module conversationnel pour désigner un moment de conversation intervenant à
l’intérieur d’une interaction, comme la consultation par exemple, et de conversation, pour
désigner une interaction où ce type fonctionnerait de façon “dominante” en définissant le cadre
interactif. 13

12
Les interactions dans les commerces et les services posent d’autres problèmes de frontière, par
exemple avec les interactions de travail, ou les business transactions (Aston 1988, 33).
2- Envisagés dans leur globalité, bien des événements de communication ont en fait
un caractère hybride , relevant à la fois de plusieurs des catégories inventoriées
14

— hybridité par exemple de ces interactions dans un magasin de retouche


analysées par Vosghanian (2002), tenant au fait que le site s’apparente tout à la fois
à un atelier, un commerce, et un salon où l’on cause ; mentionnons encore, en vrac
et entre autres : à propos de certaines news interviews, Heritage & Greatbatch
(1989) parlent de “quasi-conversational institutional talk-in-interaction” et s’agissant
des talk-shows, Gregori-Signes (2000) parle de “quasi-conversational type of face-
to-face interaction” ; de la même manière, dans Charaudeau éd. (1984), il est
question d’“interviews à effet d’entretien” vs “à effet de conversation”, et dans
Cosnier et Kerbrat-Orecchioni (1987), de “conversation-discussion à effet
d’interview” ; à propos enfin des OPI (Oral Proficiency Interviews, qui ont pour
objectif d’évaluer la compétence des apprenants d’une langue seconde ou
étrangère), Johnson se demande (2000 : 215) :
What kind of speech event is the OPI ? Is it more like an everyday, friendly conversation, an
interview, or something else ?

Les G1 comme les G2 sont typiquement des catégories floues, c’est-à-dire que l’on
peut toujours définir dans l’abstrait certaines catégories idéales ou prototypiques,
mais que les réalisations concrètes de ces unités théoriques vont présenter tous les
degrés de conformité/éloignement par rapport aux prototypes ainsi définis . 15

D’un genre aussi bien circonscrit en principe que la consultation médicale, ten Have
(1991 : 162) peut ainsi dire qu’elle s’apparente tantôt à l’interrogatoire, tantôt à la
conversation, se situant le plus souvent dans l’entre-deux,
zigzagging between the two poles in a way that is negotiated on a turn-by-turn basis by the
participants themselves.

Étant le plus souvent métissées, les interactions sont corrélativement flexibles et


négociables en ce qui concerne leur appartenance générique, ainsi qu’on va le voir
rapidement pour terminer.

3. Le fonctionnement dans l’interaction

Précaution préliminaire : affirmer que les “événements communicatifs” se définissent


d’abord à partir de critères externes ne préjuge en rien de la méthodologie qu’il
convient d’adopter pour les décrire. On peut en effet distinguer, d’après Aston (1998,
26), deux façons d’aborder les données interactionnelles, qu’il appelle
respectivement top-down et bottom-up, et qui ne sont d’ailleurs pas exclusives l’une
de l’autre.

3.1. Approche top-down vs bottom-up

13
Notons au passage que pour Vion, la conversation — comme d'ailleurs la plupart des types de
discours — peut selon les cas fonctionner comme un G1 ou comme un G2.
14
Le caractère hybride d’un genre peut venir se concrétiser dans la création d’un mot-valise, qu’il
s’agisse d’un genre de l’écrit (“autofiction”, “romanquête”), ou d’un genre de l’oral médiatique (anglais
“infotainment”).
15
Pour une application de la notion de “prototype” aux speech events et autres activity types, voir
Glover 1995.
En gros : l’approche top-down part des traits situationnels pour décrire ce qui se
passe dans l’interaction, tandis que l’approche bottom-up cherche à reconstituer les
caractéristiques de l’événement à partir de ce qui en est “manifesté” dans le texte
même de l’interaction — les caractéristiques externes ne sont en effet, dans cette
deuxième perspective, à prendre en considération que dans la mesure où elles sont
en quelque sorte “internalisées” sous une forme ou sous une autre (celle par
exemple de ce que Gumperz appelle les “indices de contextualisation”). C’est ainsi
que les tenants de l’analyse conversationnelle pure et dure (Conversation Analysis)
préconisent d’éviter de recourir à toute considération externe, attitude que l’on peut
trouver bien artificielle et inutilement réductrice, et qui en outre entre en
contradiction avec l’affirmation selon laquelle la description doit être effectuée “du
point de vue des membres” : lorsqu’ils pénètrent dans un magasin ou une salle de
classe, les membres en question ont bien quelque représentation a priori du type
d’événement dans lequel ils se trouvent engagés, laquelle va déterminer au moins
partiellement les comportements qu’ils vont adopter dans l’interaction.
À cette attitude trop “unilatéraliste” pour mon goût on peut préférer la démarche
consistant :
1- à partir d’une spécification plus ou moins fine de la nature de l’événement
communicatif auquel on a affaire (nature du site, rôles en présence, but de
l’échange, etc.) ; ce cadrage externe contraint en effet fortement (sans évidemment
les déterminer entièrement) les processus de production/interprétation des énoncés,
en créant chez les participants certaines “attentes normatives” ;
2- à voir comment cette “promesse de genre” se réalise dans l’interaction — et
comment elle est éventuellement détournée, comment les attentes préalables des
participants peuvent être déçues ou satisfaites autrement que le prévoit le “script” de
l’interaction (on a précédemment mentionné le cas des interactions commerciales
qui peuvent être localement remodelées en se donnant des airs d’interaction de
service, mais pour pouvoir parler de “remodelage”, encore faut-il admettre
l’existence d’un “modèle” préexistant, ou d’un “schéma” pour reprendre le mot
d’Aston) ; comment aussi certaines divergences concernant la gestion de
l’événement peuvent surgir entre les interactants, entraînant l’intervention de
certains mécanismes de “négociation du genre” ; ce que Aston, dans le premier
chapitre de l’ouvrage dont le titre est précisément Negotiating Service, formule en
ces termes (1988, 42) :
The schema provides initial presuppositions and expectations, but through the discursive
process its instantiation may be modified and renegotiated on a bottom-up basis.

On ne saurait mieux exprimer la nécessité qu’il y a, si l’on veut rendre compte au


plus près de ce qui se passe dans l’interaction, de concilier les deux approches top-
down et bottom-up.

3.2. La négociation du genre

Ces négociations concernent rarement le type de G1 auquel on a affaire : le cadrage


externe est généralement suffisamment explicite pour que l’on sache dans quel type
d’événement communicatif on se trouve engagé, et avec quel rôle . En revanche,16

16
A titre d’exceptions, mentionnons : le cas des “genres émergents”, comme cette émission
télévisuelle analysée ici même par Atifi et Marcoccia, “Demain les jeunes”, qui inaugure un genre
médiatique nouveau ; ou bien encore le cas des “cadrages frauduleux” (Goffman 1974), par exemple
lorsqu’un “démarcheur” se présente comme un “enquêteur” (voir Lorenzo 1999).
des divergences peuvent surgir concernant la conception que les participants se
font des règles du genre, et en particulier l’organisation interne du G1, c’est-à-dire
ce que l’on appelle généralement le script de l’interaction (Schank & Abelson 1977).
À chaque type d’interaction correspond en effet un script, qui peut être plus ou
moins précis et contraignant selon les cas : dans les échanges informels, le script se
réduit à un vague canevas à partir duquel on peut broder librement, alors que dans
les interactions “protocolaires” la marge de manœuvre des participants est
beaucoup plus réduite. Mais il est bien rare qu’elle soit totalement inexistante.
Généralement, cette structure abstraite qui sous-tend le déroulement de l’interaction
n’a d’autre existence qu’implicite (on parle alors de hidden agenda : en ce qui
concerne par exemple le Restaurant script envisagé par Schank et Abelson, c’est à
partir de leur expérience de cette situation communicative particulière que les sujets
s’en construisent progressivement une représentation). Il est donc fatal que cette
représentation mentale puisse diverger d’un participant à l’autre. C’est surtout à
travers l’exemple des interactions de service qu’ont été mis en évidence, et la
pertinence de la notion de script, et le caractère éminemment négociable de ces
structures abstraites , ainsi que le constate Guy Aston, que je cite à nouveau :
17

Our data suggest that such scripts are not simply followed in practice, and that the sequential
structure of the discourse and the form of single utterances themselves do not merely reflect
pre-existing plans of speakers and conventionalised normative models of interaction, but are
the outcome of a joint, dynamic process of negotiation. (1988 : 19-20)

Plus précisément, les divergences peuvent porter :

1- Sur la nature des G2 qui peuvent ou doivent être accomplis dans le G1.
Par exemple : en site commercial, que doit-on faire au juste ? simplement procéder à
la transaction, ou se livrer aussi à d’autres activités annexes (bavarder, blaguer,
etc.) ?
Il peut se faire que le vendeur et le client ne partagent pas exactement la même
conception du script idéal, comme le montre l’étude de Doury (2001) sur un
“commerce d’habitués” (un tabac-presse parisien qui tient aussi à certains égards du
salon politique), étude qui met en évidence l’existence d’un léger décalage entre les
attentes des clients (pour qui l’activité de discussion est aussi importante que
l’activité d’achat), et celles du commerçant (pour qui l’activité de vente reste
primordiale, et qui est de ce fait moins engagé dans la discussion, au risque même
de paraître avoir un comportement versatile et inconsistant aux yeux du client — et
d’un analyste insuffisamment au fait des particularités de ce site).
Les risques de malentendu s’aggravent évidemment en situation interculturelle,
comme l’illustre par exemple l’étude de Bailey sur les interactions entre des
commerçants d’origine coréenne et leurs clients “afro-américains” : les deux groupes
ont des “styles communicatifs” fort différents, mais aussi
different ideas about the speech activities that are appropriate in service encounters” (1997 :
352),

les premiers considérant qu’il s’agit d’une interaction de type purement


transactionnel, et les seconds qu’il y a dans un tel site place pour la parole
“relationnelle” (blagues, small talk, récits conversationnels), cf. la formule de clôture

17
Mais de tels décalages ont également été mis en évidence dans d'autres sites institutionnels,
comme les entretiens en tous genres, les interactions de service par téléphone (Lacoste 1991) ou les
appels téléphoniques en situation de détresse (Zimmerman 1992).
utilisée par le client afro-américain : « Nice talking to you », formule qui semble
quelque peu “déplacée” pour le vendeur coréen, même si cette divergence de
conception n’est jamais thématisée ni même “négociée” sous quelque forme que ce
soit dans le corpus étudié.

2- Sur l’ordre dans lequel doivent apparaître les différents types d’activités
discursives.

Exemple : interaction de type “Commande de plats (chinois) par téléphone” (extrait


du mémoire de maîtrise d’Abdelhatif Fahmi, 1997).

Sonnerie du téléphone
1- R Luang bonsoir, Christine à votre service
2- C oui bonjour ce s'rait pour une commande
3- R oui
4- C donc c'est hm ça f'rait deux repas à 89 francs
5- R excusez-moi je vais d'abord prendre vos coordonnées, je commencerai par votre
numéro de téléphone s'il vous plaît
6- C c'est le 04 78 00 00 00
7- R 04 78 00 00 00 d'accord
8- C donc c'est à Villeurbanne 8 route de Genas monsieur Buffe... c'est bon j'vais pas trop
vite ?
9- R heu c'est à Lyon troisième ?
10- C non enfin d'un côté je suis Lyon troisième et puis en face c'est Villeurbanne donc c'est
entre si vous pouvez situer c'est entre la place des Maisonneuves et la place ronde
11- R d'accord d'accord donc vous êtes monsieur ?
12- C monsieur Buffe B comme Bernard U deux F comme François et E donc au 8, y a un
code d'allée c'est le B 246 au troisième étage
13- R 246 d'accord d'accord
14- C bon je pense qu'on a fait le tour là ?
15- R c'est bon donc j'écoute votre commande
16- C alors c'est deux menus à 89
17- R oui

C’est bien à un malentendu sur le script, et plus précisément, sur l’ordre des
séquences qui le composent, que l’on assiste ici : le client pense qu’on doit d’abord
passer commande, puis fournir ses coordonnées ; alors que pour l’équipe des
restaurateurs (que l’on peut considérer comme les dépositaires du “bon script”), la
séquence “Coordonnées” doit précéder la séquence “Commande”. Ce malentendu
se manifeste d’abord en 3R : le morphème “oui”, simple accusé de réception pour R,
est interprété comme une autorisation à passer commande pour C, qui s’exécute
aussitôt (“donc ça f’rait deux repas à 89 francs”), R étant alors obligé de freiner son
ardeur en mettant le holà (“excusez-moi je vais d’abord prendre vos coordonnées”).
Ce malentendu entre C (qui débite illico l’ensemble de ses coordonnées : il “va trop
vite”) et R (qui désire procéder pas à pas) se poursuit tout au long de la séquence
“Coordonnées”, qui s’achève en 14C avec l’énoncé-bilan à tonalité passablement
ironique “bon je pense qu’on a fait le tour là ? (et que l’on peut donc enfin passer
aux choses sérieuses)”.
Cette divergence dans les représentations que chacun se fait du bon déroulement
de l’échange, en relation avec les intérêts respectifs des deux parties en présence
(le client désire avant tout se restaurer !) se retrouve dans la plupart des interactions
constitutives de ce corpus, engendrant des moments de tension perceptibles dans le
texte même de l’interaction.

4. Conclusion
Pourquoi donc se pencher une fois de plus sur la question éculée des genres ? Tout
simplement parce qu’ils existent, et qu’ils jouent « un rôle central dans l’usage du
langage » (Levinson, 1992 : 97 : « types of activities […] play a central role in
language use »). À l’oral comme à l’écrit, les discours se répartissent en G1 et en
G2 ; ils sont soumis à des “règles du genre”, lesquelles sont intériorisées par les
sujets dont la compétence générique fait partie intégrante de leur compétence
communicative globale :
Any native speaker […] has the initial ability to […] recognize different types of texts. We shall
claim that this fundamental ability is part of linguistic competence (van Dijk, cité par Adam,
1992 : 5),

que cette compétence soit envisagée du point de vue de la production ou de la


réception des énoncés.
– Du point de vue de la production, cette compétence générique est à considérer
comme un système de contraintes aussi bien que comme un réservoir de ressources
communicatives : elle nous oblige à nous comporter “comme il faut” (comme un
vendeur ou un client, un professeur ou un élève), mais en même temps elle nous dit
comment faire pour satisfaire aux attentes normatives en vigueur dans la situation et
la société concernées. C’est aussi pour les locuteurs un facteur puissant
d’économie , ainsi que le note Bakthine (1984 : 285) :
18

Si les genres de discours n’existaient pas et si nous n’en avions pas la maîtrise, et qu’il nous
faille les créer pour la première fois dans le processus de la parole, qu’il nous faille construire
chacun de nos énoncés, l’échange verbal serait impossible.

Par exemple, un simple “Madame ?” (dans un magasin), ou un “Je vous écoute !”


(au début d’un entretien d’embauche) suffisent à lancer l’interaction, et point n’est
besoin à l’interlocuteur de précisions supplémentaires pour pouvoir fournir un
enchaînement approprié : le cadrage situationnel y pourvoit, Borzeix & Gardin (cités
19

par Müller 1997, 39) notant de même à propos des interactions de service que le
cadrage externe peut aider à « dispenser l’usager de la formulation linguistique de
la finalité de l’interaction, et permettre un certain laconisme de l’usager aussi bien
que de l’employé ».
– Ces mêmes exemples montrent que les règles du genre jouent aussi, et à tous les
niveaux, un rôle décisif dans le calcul interprétatif qu’opèrent les récepteurs des
énoncés qui leur sont soumis, pouvant à l’occasion entraîner des “erreurs de calcul”,
comme dans l’exemple analysé ci-dessus du malentendu entre le client et le
restaurateur chinois, concernant le déroulement de l’événement communicatif qu’ils
ont à construire conjointement.
Il en est de la compétence générique comme des autres compétences individuelles :
elles sont destinées à se frotter à celles d’autrui, ce qui peut dans le feu de
l’interaction produire quelques étincelles, mais généralement se règle par
18
Ciliberti (1988, 71) parle à ce sujet de script-reduction.
19
On le voit a contrario lorsque le récepteur ignore, ou a oublié, les règles du genre : rien de plus
embarrassant que de se trouver dépourvu de la compétence générique exigée par la situation. Ainsi,
dans le film de Valeria Bruni-Tedeschi Il est plus facile pour un chameau…, voit-on l’héroïne se
précipiter soudain dans un confessionnal, mais elle en a oublié le mode d’emploi. Ce qui donne le
dialogue suivant (restitué de mémoire) :
Le prêtre — Alors ?
Frederica — Je ne sais plus comment ça se passe, excusez-moi…
Le prêtre — Parlez simplement… Parlez à Dieu…
l’intervention de ces processus adaptatifs que sont les “négociations
conversationnelles” (Kerbrat-Orecchioni 2004).
Les règles du genre préexistent, tout en étant en permanence réactualisées, voire
reformatées, dans le jeu de l’échange verbal — ou pour reprendre les termes de
Mayes (2202 : 19), elles comportent à la fois des aspects “schématiques” et
“émergents” :
Another important characteristic of genres is that they have both schematic aspects (i.e.,
aspects that are predictable based on experience with typified patterns) and emergent aspects
(i.e., aspects that change as interaction occurs).

Dans cette mesure, la réflexion sur les genres permet exemplairement de mettre en
évidence cette tension qui existe, au sein de tout discours produit en interaction,
entre connu et inconnu, et la nécessité pour les interlocuteurs de composer en
permanence entre les pulsions antagonistes de la reproduction et de l’innovation.

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