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Le

Christ hébreu
Tous droits de traduction,
d’adaptation et de reproduction
réservés pour tous pays.
© 2015, Groupe Artège
Éditions Desclée de Brouwer
10, rue Mercœur - 75011 Paris
9, espace Méditerranée - 66000 Perpignan
www.editionsddb.fr
ISBN : 978-2-22007-591-4
ISBN epub : 978-2-22007-823-6
Claude Tresmontant
Correspondant de l’Institut

LE CHRIST HÉBREU
La langue et l’âge des Évangiles
Présentation
de Mgr J.-Ch. Thomas
DESCLÉE DE BROUWER
DU MÊME AUTEUR
Aux mêmes éditions O.E.I.L.
Le Christ hébreu
L’Évangile de Jean, traduction et notes
L’Évangile de Matthieu, traduction et notes
L’Évangile de Luc, traduction et notes
L’Évangile de Marc, traduction et notes
Les Évangiles : Jean, Matthieu, Marc, Luc. Traduction, introduction-
présentation, lexique.
L’Apocalypse de Jean, traduction et notes Schaoul, qui s’appelle aussi
Paulus.
La Théorie de la métamorphose
L’Histoire de l’univers et le sens de la création
Les Premiers Éléments de la théologie
Le Prophétisme hébreu
Les Métaphysiques principales
Les Malentendus principaux de la théologie
Problèmes de notre temps : Philosophie des sciences et métaphysique –
Théologie, exégèse et politique – Israël et l’Église (chroniques de La Voix du
Nord)
Aux Éditions du Cerf
Essai sur la pensée hébraïque
Aux Éditions du Seuil
La métaphysique du christianisme et la naissance de la Philosophie
chrétienne
La Métaphysique du christianisme et la crise du XIIIe siècle
Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu
Introduction à la métaphysique de Maurice Blondel
Les Problèmes de l’athéisme
Introduction à la théologie chrétienne
La Crise moderniste
Sciences de l’univers et problèmes métaphysiques
La Mystique chrétienne et l’avenir de l’Homme.
À Monseigneur Jean-Charles Thomas
AVANT-PROPOS
ous avons traduit depuis les premières éditions les quatre évangiles,

N l’Apocalypse, une partie des lettres de Paul et des Actes des apôtres.
Nos conclusions aujourd’hui : les quatre évangiles sont évidemment
des traductions mot à mot de documents hébreux antérieurs. Ces
documents hébreux antérieurs sont des notes prises au jour le jour par certains
compagnons lettrés du Rabbi. Ces quatre traductions n’utilisent pas toujours
le même lexique hébreu-grec. Ou bien, ils utilisent le même lexique hébreu-
grec traditionnel, mais ils choisissent, dans la partie grecque du lexique, des
synonymes différents. Les quatre dossiers de notes sont strictement
contemporains. Les traductions en langue grecque n’ont pas dû tarder, parce
que les frères de la plus ancienne communauté chrétienne de Jérusalem
avaient hâte de faire connaître aux frères et aux sœurs des communautés
judéennes de la Diaspora de langue grecque, sur tout le bassin de la
Méditerranée, l’heureuse nouvelle. Il est vraisemblable que Paul a emporté
avec lui l’une de ces traductions, peut-être celle de Luc. Pierre a peut-être
emporté avec lui à Rome celle de Marc. Il est à noter que cette traduction en
langue grecque est réalisée avec le lexique hébreu-grec traditionnel. Ce
lexique hébreu-grec traditionnel est celui qui a servi à traduire de l’hébreu en
grec la sainte Bibliothèque hébraïque. Tous les mots grecs de ce lexique sont
les mots de Platon, de Sophocle, d’Eschyle et d’Euripide : le beau grec
classique du Ve siècle avant notre ère. Puisque le vocabulaire grec de tous les
livres du Nouveau Testament est strictement identique au vocabulaire grec de
la traduction grecque de la sainte Bibliothèque hébraïque, traduction dite des
LXX – il en résulte, en fonction du principe que nous avons appris à l’école
communale : si A = B et si B = C, alors A = C – que les mots grecs du
Nouveau Testament grec sont les mots de Platon, de Sophocle, d’Eschyle et
d’Euripide.
C’était donc, au Ier siècle de notre ère, du grec archaïque, le grec classique
du Ve siècle avant notre ère, et non pas du tout, comme on nous l’a chanté, du
grec populaire, le grec des marchands, des soldats, des marins et des
prostituées de Corinthe.
Et donc, ce ne sont pas des communautés du Ier siècle de notre ère qui ont
produit ces documents que sont les quatre évangiles. Parce que si quatre
communautés, A, B, C, D, avaient produit, vers la fin du Ier siècle et au IIe
siècle, des documents, en langue grecque, elles auraient produit chacune un
document dans un dialecte différent. Si une communauté chrétienne produit à
Marseille un évangile, il ne sera pas écrit dans la même langue qu’un évangile
produit à Lille ou Tourcoing. De plus, si les communautés chrétiennes avaient
produit à la fin du Ier siècle et au IIe des évangiles, elles ne les auraient pas
produits dans la langue et avec les mots de Platon, de Sophocle, d’Eschyle et
d’Euripide. Si une communauté chrétienne à Pantin ou à Belleville produit un
évangile, ce ne sera pas dans la langue de Jean Racine.
Les quatre traductions en langue grecque que sont nos quatre évangiles
ont été faites avec le lexique hébreu-grec auquel les frères et les sœurs des
communautés judéennes de la Diaspora de langue grecque étaient habitués, à
cause de la traduction en langue grecque de la sainte Bibliothèque hébraïque.
Elles sont farcies de mots hébreux non traduits, mais simplement transcrits en
caractères grecs qui ne faisaient pas difficulté pour les frères et les sœurs des
communautés judéennes, puisqu’ils y étaient habitués, et d’expressions
hébraïques typiques traduites littéralement, qui étaient strictement
inintelligibles pour les goïm, mais parfaitement compréhensibles pour des
Judéens.
Pour comprendre quelque chose à ces documents, il faut donc forcément
remonter à leur racine hébraïque.
Dans nos traductions en langue française des quatre évangiles et de
l’Apocalypse, nous avons respecté, autant que faire se peut, l’ordre de la
phrase grecque qui suit strictement l’ordre de la phrase hébraïque qui est
dessous. C’était la règle chez les anciens traducteurs de la Bibliothèque
hébraïque en grec.
Pourquoi n’a-t-on pas encore retrouvé – à ma connaissance du moins –
des fragments des documents hébreux originaux ? Pour une raison simple que
les paléontologistes connaissent bien et depuis longtemps. Pour qu’un animal
se fossilise, il faut des circonstances particulières relativement rares. Pour
qu’il soit conservé, il faut des conditions physiques rares. Pour qu’on trouve
un fossile, il faut de la chance et des circonstances fortuites, ou une induction.
En sorte que, lorsqu’on trouve quelques fossiles d’une espèce donnée, c’est
qu’elle était déjà très répandue. Le P. Teilhard observait depuis longtemps
que, pour cette raison, les tout premiers commencements d’une espèce, d’un
groupe zoologique, nous échappent toujours. – Les documents hébreux
initiaux, c’est-à-dire les notes prises au jour le jour, étaient en petit nombre.
Les traductions en langue grecque ont été communiquées aux communautés
chrétiennes lors de leurs fondations, puis recopiées lorsque les communautés
chrétiennes se communiquaient entre elles ces traductions. Ainsi, nous avons
des milliers de manuscrits avec des milliers de variantes. Les documents
hébreux initiaux étaient en tout petit nombre. Lorsque la guerre a éclaté en 66
entre les Romains et les Judéens, la petite communauté chrétienne de
Jérusalem, persécutée à mort par les hautes autorités de Jérusalem, les rois
judéens de la sinistre dynastie des Hérodes ; les grands prêtres ; les
gouverneurs romains – s’est enfuie de l’autre côté du Jourdain, comme le lui
ordonnait Jean de l’Apocalypse. Après la guerre, que s’est-il passé ? Que sont
devenus les précieux documents ? Nous ne le savons pas encore.
Les équipes de traducteurs qui ont traduit ces documents se sont
probablement consultés ; ils se sont probablement communiqué des
documents ; ils ont probablement échangé des renseignements. Ils ont peut-
être discuté entre eux de la mise en place des documents, en sorte que nous
trouvons des séries parallèles. C’est ce qui explique la complexité du
problème que l’on a appelé le problème synoptique.
Les plus anciens manuscrits des traductions grecques des Évangiles sont
disparus eux aussi, ou n’ont pas encore été retrouvés. Sauf quelques
fragments : par exemple, un fragment de la traduction grecque de l’Evangile
de Marc, qui pourrait bien dater de l’année 50 (Carsten Peter Thiede, Die
alteste Evangelien-Handschrift, 1986 ; traduction française aux mêmes
éditions).
Paris, le 4 décembre 1993.
PRÉSENTATION
utant le dire tout net : ce livre déplaira ; certains le considéreront

A comme nul et non avenu.


Pourquoi ?
Parce qu’il ne répète pas les opinions actuellement dominantes. Il
représente une minorité.
Parce qu’il donne trop d’exemples mêlant le français, le grec et l’hébreu :
ce qui gêne le lecteur non initié. Mais les spécialistes le trouveront trop
succinct. Ils n’y verront pas, en bas de pages, ces interminables suites de
citations qui donnent l’impression d’une thèse parfaitement étayée.
Parce qu’il conserve un style extrêmement direct, presque oral, le ton
d’une conversation.
Parce qu’il émane d’un auteur connu surtout pour son œuvre
philosophique. On aura beau jeu de prononcer le verdict éliminatoire : te voici
totalement égaré dans le domaine biblique, spécialité bien calibrée, réservée à
des exégètes selon la loi courante de la spécialisation comme preuve
principale de qualité.
Faut-il ajouter qu’il semblera réactionnaire, autrement dit… écrit en
réaction ? Il partagera donc la condamnation si courante – mais inavouée
parce que non avouable – couvrant toute hypothèse qui ne semble pas
préparer de nouveaux progrès. Mais sa forme de progrès consiste,
précisément, à ne pas en rester aux actuelles traditions courantes : il ose les
dépasser, non sans un certain plaisir, pour essayer de marcher sur des voies
décidément plus novatrices que répétitives. Laissons l’avenir opérer le
discernement : qui sait si, alors, ce livre ne prendra pas sa petite place dans le
peloton de tête d’une manière neuve et spirituelle de lire les Évangiles ?
Tant d’objections méritent donc une explication.
Ce livre est né d’une sorte de commande. Désirant aider les chrétiens de
Corse à lire la Bonne Nouvelle de Jésus, pour s’en imprégner avec amour et
saveur spirituelle, j’avais demandé à Claude Tresmontant quelques petites
chroniques, de style simple, à publier dans le très modeste bulletin religieux
Église de Corse. Des conversations avec lui m’avaient prouvé sa passion pour
la Bible. Son travail sur les correspondances entre le grec et l’hébreu (il s’est
déjà constitué des pages de parallèles entre ces deux langues bibliques) – son
intérêt fondamental pour la pensée hébraïque (ce fut son premier livre
philosophique, dès 1953, voici trente ans) – sa capacité à faire comprendre
simplement des choses pourtant difficiles. J’y voyais de bonnes raisons pour
lui demander cette petite chronique destinée à Église de Corse.
Plus précisément, je lui demandai de bien vouloir écrire, selon son
principe de passage du grec à l’hébreu, des traductions françaises faisant
jaillir le sens des paroles du Christ, toutes prononcées en araméen (sorte
d’hébreu non littéraire). L’expérience de la prédication et du commentaire
évangélique nous apprend que, bien souvent, le sens apparaît dès qu’on trouve
les mots exacts dont Jésus pouvait se servir ou les expressions typiques
adaptées à la culture hébraïque de ses auditeurs.
Claude Tresmontant accepta. J’attendis. Rien ne vint. La commande,
passée en l’été 1982, fut honorée au printemps 1983, grossie par
d’innombrables allusions : la petite chronique était devenue un livre. Ce livre.
On y déborde largement les traductions de quelques passages. Pris au jeu
des nombreux exemples caractéristiques, Claude Tresmontant avait accumulé,
pour chaque évangile, une bonne vingtaine de passages. Il fut convenu –
arbitrairement – que nous ne dépasserions pas cette proportion, tout en
sachant pertinemment qu’il serait possible d’en citer largement plus.
Cependant ces traductions laissaient percer des hypothèses sur la manière
dont les Évangiles avaient été écrits. Claude Tresmontant n’avait pas hésité à
les exprimer : nous en avions parlé amplement et son travail de relecture des
Évangiles et de retraduction lui avait permis de les affiner. Vous les trouverez
chemin faisant ou parfois résumées en fin de chapitre. Il s’agit d’hypothèses à
contrôler par un travail plus long, d’un autre genre débordant la simple
chronique. Mais nous n’avons pas voulu amputer le livre de ces questions sur
lesquelles travaillent les spécialistes depuis longtemps.
Or, les hypothèses ici exprimées constitueront, probablement, l’aspect le
plus grinçant de ces pages. Toutes ne sont pas entièrement nouvelles : mais
leur ensemble heurtera de plein fouet ce que beaucoup estiment actuellement
devoir exposer comme des certitudes, paisiblement possédées et
pacifiquement exprimées dans la plupart des revues ou introductions à la
lecture évangélique.
Pour ceux qui doutent, scientifiquement, de la valeur péremptoire des
idées courantes à ce propos, les raisonnements de Claude Tresmontant
apporteront de nouvelles et bonnes raisons pour douter encore plus et estimer
que la recherche n’est pas terminée malgré les accords majoritaires.
Aux questions suivantes, les lecteurs en état de doute répondront souvent
non, et plus encore après avoir suivi les brefs développements de l’auteur.
Est-il prouvé scientifiquement que les Évangiles furent écrits tardivement,
vers la fin du Ier siècle, et après les années 66-70 ? Non.
Est-il prouvé qu’il faut faire intervenir une longue transmission orale de
l’essentiel des évangiles, sur une durée de 40 à 60 ans, avant la mise par
écrit ? Non.
Est-il prouvé qu’il existerait un gros problème de fidélité dans la
transmission orale des faits et paroles du Seigneur Jésus en raison des deux
précédentes assertions ?
Est-il prouvé que les communautés chrétiennes des années 70 à 90 sont
intervenues, au gré de leurs problèmes, pour biaiser avec certaines paroles du
Christ afin de leur faire dire des choses capables de justifier la pratique de ces
communautés ? Est-il prouvé que, dans cette hypothèse, nous sommes assurés
de la fidélité substantielle de ces paroles grâce à l’action d’apôtres ou
d’évangélistes particulièrement assistés par l’Esprit Saint et particulièrement
soucieux d’exercer un rôle de contrôle sur les écrits évangéliques en cours de
composition ? Je pense, de plus en plus, que ces preuves restent encore à
établir.
Est-il prouvé que l’évangile selon saint Jean fut rédigé le dernier, parce
que le plus spirituel et apparemment le plus élaboré ?
L’auteur de cet évangile admirable est-il l’apôtre Jean, fils de Zébédée, ou
un autre Jean, appelé par discrétion et sans autre précision, « celui que Jésus
aimait » ?
Face à cette demande de preuves certaines, n’est-il pas aussi sage et
scientifique d’émettre d’autres hypothèses appuyées sur une lecture non
moins attentive et fondée sur l’évident substrat hébreu de nos textes grecs ?
Par exemple.
Pourquoi la plupart des passages de nos évangiles n’auraient-ils pas été
écrits, au moins par bribes sinon pour l’essentiel, peu de temps après – sinon
parfois même pendant ? – la vie terrestre de Jésus ?
Puisque les apôtres ont commencé à prêcher la Bonne Nouvelle de Jésus
dès que l’Esprit Saint les envahit, au jour de Pentecôte, pourquoi se seraient-
ils interdit de mettre par écrit l’essentiel de leur prédication… pendant
plusieurs dizaines d’années ?
Pourquoi leurs auditeurs se seraient-ils formellement abstenus d’en
prendre des notes pendant des années ? Et pourquoi, tout à coup, cette activité
d’écriture se serait-elle déclenchée, simultanément, en des lieux fort
différents, mais selon des styles tellement semblables ?
Pourquoi n’y aurait-il pas simultanéité entre la transmission orale
(prédication surtout) et la mise par écrit d’un certain nombre de récits, de
paroles, de grands ensembles comme passion et résurrection ? Et ceci dans un
cadre très « juif », avec une présence culturelle des livres sacrés de
l’Ancienne Alliance, dans les langues quotidiennes, hébreu et araméen ?
Pourquoi l’arrière-fond de persécution contre les chrétiens qui affleure
souvent sous le texte et dans les paroles de Jésus ne serait-il pas celui des
années 35 à 65, autrement dit : persécution d’origine « religion mosaïque »,
synagogue contre « voie nouvelle » ? Cette hypothèse fonctionne beaucoup
mieux que celle de la persécution romaine, commencée sous Néron, à partir
des années 64. Les écrits du Nouveau Testament mettent rarement en garde
contre les Romains, toujours contre les tenants de la religion mosaïque.
Et le signe de Jonas, interprété comme il est, alors qu’il signifie clairement
la prédication aux non-juifs, aux étrangers : effort qui commence surtout avec
Paul, vers les années 45-50, et qui fut accueilli avec enthousiasme par les
païens-non-juifs… comme par Ninive dans l’histoire de Jonas ?
Et ce silence impressionnant des rédactions évangéliques sur la ruine du
Temple et ses conséquences religieuses pour le monde juif ? Pourquoi ce style
typiquement prophétique d’annonce globale d’un événement futur si… ce
texte fut écrit après les faits ?
La liste des exemples pourrait s’allonger.
Face à l’hypothèse d’une longue transmission purement orale avant la
mise par écrit au-delà des années 70, il demeure permis de présenter
l’hypothèse d’une transmission orale allant de pair avec la rédaction de textes
partiels, en hébreu, dès les années 30, et sans qu’il soit possible de dater
chaque texte. Progressivement ces textes furent utilisés comme matériaux de
base à l’intérieur d’une rédaction évangélique terminée, pour l’essentiel, avant
les années 60-65. Le tout aurait été traduit en grec pour répondre à la
demande des nouveaux chrétiens venant du monde grec et romain.
Devant plusieurs hypothèses, le contrôle scientifique doit examiner celle
qui fonctionne le mieux, qui évite le maximum d’objections. Il n’est pas anti-
scientifique de penser que l’hypothèse de la longue transmission orale
manque de preuves réelles et accumule les difficultés. Il n’est pas anti-
scientifique de penser que l’hypothèse d’une brève transmission orale et
d’une rapide mise par écrit de récits ou de paroles de Jésus, peu de temps
après les faits, trouve de solides fondements dans l’examen du texte grec et de
sa rétroversion en hébreu – et évite le maximum de difficultés dans
l’interprétation du texte. Il n’est pas anti-scientifique de penser que cette
hypothèse fonctionne mieux et qu’elle est meilleure. Que la recherche
continue ! L’avenir dira de quel côté penchera la vraie science par-delà les
hypothèses.
Mais déjà, d’horizons différents, selon des méthodes différentes, s’élabore
un ensemble d’hypothèses qui vont dans la même direction que ce livre. Je
pense à Mgr J.A.T. Robinson, à l’abbé Laurentin avec son étude des évangiles
de l’Enfance, menée durant trente ans et parue en l’hiver 1982. Je pense au
travail de longue haleine fourni par l’abbé J. Carmignac sur la rétroversion
des Évangiles en hébreu et dont la parution commence. Et voici le livre de
Bruce E. Schein, Sur les routes de Palestine avec l’évangile de Jean, où
l’auteur écrit : « La négligence où l’on tient l’environnement johannique
m’agace d’autant plus que, souvent, ceux qui l’écartent ainsi d’un revers de
main semblent très imbus de préjugés occidentaux propres à la culture et à
l’environnement qui sont les leurs… Jean suppose chez son lecteur une
certaine connaissance du cadre du ministère de Jésus ; ou du moins la
fréquence de personnes qui en ont encore un souvenir vivace. Il pourrait y
avoir ici l’indice de ce que Jean serait bien l’un des plus anciens évangiles »
(p. 8-9) (Janvier 1983).
Durant ce même mois de janvier 1983, le Cardinal Ratzinger disait à Paris
et à Lyon, en parlant de certaines hypothèses effectivement majoritaires et
systématiquement présentées comme fondamentales et sûres : « La Bible
véritable disparaît (alors) au profit d’une Bible telle qu’elle devrait être. Il en
est de même de Jésus. Le “Jésus” des Évangiles est considéré comme un
Christ considérablement remanié par le dogme, derrière lequel il faudrait
revenir au Jésus des “logia” ou d’une autre source supposée, pour retrouver le
Jésus réel. Ce Jésus “réel” ne dit et ne fait alors plus que ce qui nous plaît…
La Résurrection devient une expérience des disciples selon laquelle Jésus, ou
au moins sa “réalité”, continue. On ne s’attarde plus aux événements, mais à
la conscience qu’en ont eue les disciples et “la communauté”. La certitude de
la foi est relayée par la confiance en l’hypothèse historique. Or ce procédé me
paraît irritant… On s’enferme dans l’écrin d’un monde intellectuel, qui s’est
fait de lui-même et qui peut pareillement ne plus être » (p. 5-6 de l’édition en
fascicule).
Il est effectivement permis de se demander, à la lecture de certains
exégètes, si leurs hypothèses ne les enferment pas, et sans nécessité, dans cet
écrin d’un monde intellectuel clos sur lui-même et préoccupé de répondre à
des questions inutiles parce que sans fondement. Et dans un style à
décourager les lecteurs les plus attentifs. Et pour aboutir à cette pénible
impression d’enfermement dans un monde où le sens se dérobe toujours
devant nous au fur et à mesure qu’on pose les questions et y apporte les essais
de réponse. Tout cela parce que leur hypothèse de départ ne « fonctionne »
pas, ne « marche pas », ne répond pas au réel, s’appuie sur de faux
présupposés. Qui sait si tous ces livres n’iront pas rejoindre, un jour, les
bibliothèques inutiles ?
Peut-être qu’un peu d’air nouveau commence à entrer dans ce monde clos
et finira par renouveler du même mouvement et la façon de poser les
questions, et la solidité des réponses.
Je souhaite que la lecture de ce livre, ébauche d’une hypothèse non isolée,
donne cette impression d’air frais. Et surtout qu’elle redonne envie de lire les
Évangiles avec un regard nouveau : par grands ensembles et non par petites
phrases – pour y chercher le sens obvie et non pour y détecter les vestiges
d’une intervention de multiples auteurs à des dates tardives – pour y voir agir,
prier, parler, mourir et parvenir à une Vie toute Nouvelle de Jésus de Nazareth
et non pas d’abord l’une ou l’autre communauté chrétienne du Ier siècle
finissant. Pour y retrouver, palpitant, le témoignage de quatre évangélistes
désireux d’annoncer une Bonne Nouvelle à de simples vivants, – sans se
laisser trop longuement arrêter par d’innombrables complications
interprétatives et préalables au texte lui-même. Trop de chrétiens se sont
découragés devant cette complexité : et ils en ont abandonné la lecture et la
méditation de l’Évangile : et ils ont perdu l’avantage de ce contact direct,
chaleureux, lumineux, convaincant, convertissant avec la personne de Jésus.
Si cette complexité, si ces préalables sont fondés, prouvés : il est normal
d’en tenir compte. Mais s’ils nous viennent trop souvent d’hypothèses mal
assurées, pourquoi s’en embarrasser ?
L’Évangile lu en Église, sous la lumière de l’Esprit Saint qui l’inspira lors
de la mise par écrit, est peut-être plus abordable aux croyants qu’on ne le dit
parfois. Pourquoi Dieu n’aurait-il pas veillé à en guider quatre rédactions
fidèles dans la manière d’annoncer Jésus – et lisibles par les petits et les
humbles auxquels, depuis toujours, elles se sont montrées parfaitement
accessibles ? « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché
cela aux sages et aux intelligents, et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui,
Père, c’est ainsi que Tu en as disposé dans ta bienveillance… Nul ne connaît
qui est le Fils, si ce n’est le Père, ni qui est le Père si. ce n’est le Fils et celui à
qui le Fils veut bien le révéler. » Puis Jésus se tourna vers les disciples et leur
dit en particulier : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! Car, je
vous le déclare, beaucoup de prophètes, beaucoup de rois ont voulu voir ce
que vous voyez et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont
pas entendu » (Lc 10,21-25).
† Jean-Charles Thomas
Évêque d’Ajaccio
1er mai 1983
INTRODUCTION
e Seigneur enseignait en langue araméenne lorsqu’il parlait aux

L hommes, aux femmes et aux enfants de la Judée, de la Galilée, de la


Samarie, puisque l’araméen était alors, dans les premières années du
Ier siècle de notre ère, la langue populaire, la langue parlée. Il parlait en
hébreu lorsqu’il s’adressait à des savants, à des théologiens, à ceux que nous
appelons les scribes, ceux qui savaient lire et écrire et qui étudiaient les
saintes Écritures hébraïques.
À propos de cette question des langues, relisons une page du second livre
des Rois, 18,13 qui se trouve aussi dans le rouleau d’Isaïe, 36-37.
En l’an quatorze du roi Ezéchias, il monta, Sennacherib, roi d’Assur,
contre toutes les villes de Juda, celles qui étaient fortifiées, et il s’en empara.
(Règne de Sennacherib, entre 704 et 681 avant notre ère. Ezéchias, fils
d’Achaz, est roi de Juda depuis 716.)
Et il envoya, le roi d’Assur, le tartan (assyrien tartânu, son second) et le
chef des eunuques et le chef des échansons, depuis Lachis, vers le roi
Ezéchias, avec une armée imposante, à Jérusalem et ils montèrent et ils
arrivèrent à Jérusalem… Ils appelèrent le roi, et sortirent vers eux Elyaquim,
fils de Hilquiahoir, qui était préposé sur la Maison royale, Shebnah le scribe,
hébreu ha-sôpher, traduction grecque ho grammateus, et Joach, fils d’Asaph,
celui qui est chargé de la mémoire du royaume, hébreu ha-mazekir, grec ho
anamimnèskôn.
Et il leur dit, le chef des échansons : « Allez donc dire à Ezéchias : “Ainsi
parle le Roi, le Grand, le Roi d’Assur : qu’est-ce que c’est que cette confiance
que toi tu te confies ?” »
Suit un long message crié par le chef des échansons à l’adresse des trois
représentants du roi Ezéchias qui se trouvent sur la muraille de Jérusalem.
Ceux-ci répondent au chef des échansons : 2 Rois 18,26 : parle donc à tes
serviteurs en araméen, aramit, traduction grecque suristi, car nous
comprenons cette langue, nous, et ne parle pas avec nous en judéen, iehoudit,
traduction grecque ioudaïsti, aux oreilles du peuple qui est sur la muraille.
Les trois représentants du roi hébreu Ezéchias ne veulent pas que le
peuple hébreu qui écoute ce que crie de loin le chef des échansons, le
représentant du roi Sennacherib, comprenne ce que crie ce dernier. Le peuple
parle hébreu, qui est appelé ici le judéen, la langue ou le parler de la Judée.
Bien entendu le représentant de Sennacherib va faire exactement le
contraire de ce qu’on lui demande, 2 Rois 18,27 :
Alors il leur dit, le chef des échansons : « Est-ce que c’est à ton maître et
vers toi que m’a envoyé mon seigneur, pour dire ces paroles ? N’est-ce pas
bien plutôt vers ces hommes qui sont assis sur la muraille pour manger leur
m… et pour boire leur p… avec vous ? »
Alors il se tint debout, le chef des échansons, et il cria d’une voix forte en
judéen, iehoudit, grec ioudaïsti – la langue de la Judée, c’est-à-dire l’hébreu –
et il dit : « Écoutez la parole du Roi, le Grand, le Roi d’Assur ! Ainsi parle le
Roi : qu’il ne vous trompe pas, Ezéchias ! Car il ne peut pas vous arracher de
ma main ! »
Au temps du roi Ezéchias, VIIIe siècle avant notre ère, donc, le peuple
comprenait et parlait l’hébreu, mais il ne comprenait pas l’araméen.
Plusieurs siècles plus tard, après le retour de la déportation de Babylone,
sous le règne de Cyrus (558-528 avant notre ère), Néhémie qui écrit au Ve
siècle avant notre ère se plaint, Néhémie 13,24, que la moitié des Judéens
revenus de la déportation ne se souvenaient plus de parler iehoudit, la langue
de la Judée, c’est-à-dire l’hébreu, grec ioudaïsti.
La question de savoir quelle langue, ou plus exactement quelles langues,
au pluriel, on parlait en Judée, en Galilée, en Samarie, avant la prise de
Jérusalem, année 70, est une question qui reste ouverte. Il est certain que le
peuple parlait la langue araméenne. Il est certain que les savants, les
théologiens, les hommes du Livre, connaissaient l’hébreu, le lisaient et
l’écrivaient. Ce qui est en question, la question ouverte, est de savoir dans
quelle mesure l’hébreu était aussi une langue parlée, parmi les gens cultivés
au moins, – et ils étaient fort nombreux à Jérusalem. Jérusalem est peut-être,
avant la destruction de 70, le lieu du monde dans lequel on aurait trouvé la
plus forte densité de gens instruits, sachant lire et écrire, et nourris d’une
abondante littérature théologique écrite. L’autre question, ouverte elle aussi,
est de savoir quel genre de relations entretenaient ces deux langues, –
l’araméen qui était plutôt la langue populaire, la langue parlée –, et l’hébreu
qui était plutôt, mais non pas exclusivement, la langue écrite, la langue des
savants, des gens instruits. Car si, comme il est de plus en plus vraisemblable,
ces deux langues, l’araméen et l’hébreu, étaient de fait parlées, dans des
proportions diverses, dans des classes sociales peut-être distinctes, la question
est de savoir s’il n’y avait pas communication ou, pour parler comme les
physiciens et les biologistes, osmose entre ces deux langues.
Cette osmose entre les deux langues, l’hébreu et l’araméen, était déjà
ébauchée depuis longtemps puisqu’on la relève dans les livres tardifs, les
derniers de la sainte bibliothèque des Hébreux, à savoir le livre des Proverbes
(17 mots d’origine araméenne), Job (32 mots d’origine araméenne), le
Cantique des cantiques (10 mots), Esther (15 mots), Esdras (9 mots),
Néhémie (11 mots), les Chroniques (21 mots), les Psaumes (48 mots) et
surtout Qohélet que nous avons l’habitude d’appeler l’Ecclésiaste, une
trentaine de mots d’origine araméenne.
L’hébreu pratiqué au Ier siècle de notre ère devait ressembler beaucoup à
l’hébreu de Qohélet. Nous relèverons d’ailleurs quelques expressions tirées de
Qohélet qui pourraient bien éclairer certains textes difficiles du quatrième
évangile.
Le Seigneur enseignait donc en araméen et très probablement aussi en
hébreu dans nombre de cas, dans plusieurs circonstances, lorsque son public,
ses auditeurs étaient des gens du Livre, des hommes du métier.
Autour de lui, pour le regarder, pour l’observer, pour l’écouter, il y avait le
peuple, des gens qui ne savaient ni lire ni écrire. Mais il y avait aussi –
nombre de textes nous l’attestent – des gens du Livre, des savants, des
théologiens, des scribes, appartenant soit au parti ou au groupe des Pharisiens,
soit au parti ou au groupe des Sadducéens. Il y avait aussi ceux que nous
appelons les Zélotes, les partisans de la révolte contre Rome, ceux que, dans
notre langage du XXe siècle finissant, nous appellerions les membres du front
de libération nationale. Cela aussi, des textes nombreux nous l’attestent. Dans
le groupe des disciples, il y avait des membres du front de libération nationale
et peut-être – c’est une hypothèse défendue par l’illustre savant Oscar
Cullmann – Judas, l’homme du poignard, en latin sicarius, faisait-il parti du
Front.
Quoi qu’il en soit de ce point, ce qui est sûr et certain c’est qu’autour du
Seigneur, pour l’observer, le regarder, l’écouter, soit pour le critiquer, soit
pour le suivre et devenir son disciple, il y avait des gens instruits, des gens
sachant lire et écrire.
Il est tout à fait évident a priori, il est tout à fait certain a priori que parmi
ces gens du Livre qui savaient lire et écrire, qui passaient une grande part de
leur vie dans l’étude des Livres saints, certains au moins parmi les disciples
ont pris des notes.
L’hypothèse qu’ils auraient pu ne pas prendre de notes est absurde,
psychologiquement, historiquement, compte tenu du milieu ethnique, compte
tenu de cette haute densité d’hommes sachant lire et écrire.
Les oracles des anciens prophètes, Osée, Amos, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel et
d’autres, avaient été notés, soit par eux-mêmes, soit par des disciples.
Comment veut-on, comment peut-on supposer que parmi les disciples du
Seigneur qui savaient lire et écrire, et qui passaient une partie de leur vie dans
l’étude des saintes Écritures, il ne s’en soit pas trouvé pour prendre des notes
lorsqu’ils écoutaient le rabbi galiléen ? D’autant plus qu’à leurs yeux, ce
rabbi galiléen était non seulement un prophète comme les anciens prophètes,
mais plus qu’un prophète. Ils le disent tous les quatre, les quatre lui ont écrit
ces notes que nous lisons traduites de l’hébreu en grec dans les évangiles dits
de Matthieu, de Marc, de Luc et de Jean.
Il est absurde a priori de supposer qu’ils n’aient pas pris des notes, qu’ils
se soient empêchés, interdits, de prendre des notes, puisqu’ils considéraient
que le rabbi galiléen, c’est plus, beaucoup plus qu’Amos, Osée, Isaïe ou
Jérémie, dont les oracles avaient été notés par écrit.
Ces notes ont été prises en hébreu, et non en araméen. Pourquoi ? Parce
que l’hébreu était la langue écrite, la langue des scribes, des savants. Il
existait des traductions orales en langue araméenne des Livres hébreux, de la
Torah et des prophètes. Ces traductions, nous les appelons les targumim. Un
traducteur, à la synagogue, traduisait oralement le texte saint, Torah ou texte
d’un prophète. Mais il était interdit de mettre par écrit, avant la destruction du
Temple, ces traductions orales araméennes.
L’hébreu était la langue savante, la langue des scribes, la langue des
Écritures inspirées, la langue de la Torah et des prophètes. C’est donc tout
naturellement en hébreu que les disciples instruits, lettrés, du Seigneur, ont
noté les propos, les gestes et les actes du Seigneur.
Cela est évident a priori. Cela se démontre, nous le verrons, a posteriori.
Plusieurs disciples savants, lettrés, ont noté les gestes, les actes, les faits,
et les propos, les paroles du Seigneur, dans des circonstances diverses. Il est
donc très vraisemblable a priori qu’il a dû exister plusieurs recueils de notes
écrites en hébreu. Il faudra confirmer – ou infirmer – cette hypothèse par
l’examen des quatre livres qui nous restent écrits en langue grecque.
On sait ce qui se passe lorsque plusieurs personnes notent un cours dans
une université, ou bien notent des faits et gestes dans la rue, ou des propos
tenus par un homme public dans une assemblée ou encore dans la rue ou dans
le privé. Plusieurs personnes assistent au même événement, entendent les
mêmes propos. Chacune note ce qui lui paraît le plus important, le plus
intéressant, le plus caractéristique. A priori, il est vraisemblable ou probable
qu’il en fut ainsi pour les cahiers de notes ou recueils de notes prises par des
disciples. Les notes de l’un n’étaient pas strictement identiques aux notes de
l’autre. Il y avait un fond commun, qui s’explique par le fait que la source ou
l’origine de l’information – en l’occurrence le rabbi galiléen est une source
unique. Il existait des divergences dans les notations parce que chacun ne note
pas ou ne relève pas ce que le voisin note ou relève. Il suffit de considérer des
cahiers de notes d’étudiants qui suivent un cours pour vérifier ce phénomène
constant. Selon l’intelligence, les capacités, la préparation, l’attention des uns
ou des autres, les cahiers de notes varient en qualité et en quantité.
L’information est plus ou moins bien reçue, plus ou moins bien comprise,
assimilée, notée, résumée. Il existe donc une perte d’information si l’on
considère l’ensemble relationnel constitué par le rabbi galiléen lui-même qui,
en l’occurrence, est la source ou l’origine radicale de l’information, et ses
auditeurs, lettrés ou illettrés, qui notent ou ne notent pas ses propos.
L’information reçue n’est pas égale à l’information communiquée.
L’information qui procède de la source, – le Seigneur –, n’est pas reçue
intégralement. Elle n’est certainement pas comprise intégralement. Elle est
reçue diversement, notée selon les capacités de chacun. Il est donc
vraisemblable a priori que les cahiers ou recueils de notes devaient comporter
des différences de qualité et de quantité.
Ces cahiers de notes étaient rédigés en hébreu parce que l’hébreu était la
langue écrite, la langue sainte, et qu’aux yeux des disciples lettrés du rabbi
galiléen, les propos, les actes et les gestes du rabbi étaient éminemment
saints, dans la suite, dans la lignée des saints prophètes du passé, dont les
oracles avaient été notés et conservés, et plus encore, puisqu’aux yeux des
disciples, le rabbi galiléen Ieschoua ha-nôzeri (que nous nous gardons bien de
traduire par : de Nazareth) était bien plus qu’un prophète. Il est bar elaha, en
araméen, c’est-à-dire fils de Dieu. Si des anciens prophètes hébreux, les
oracles ont été notés et conservés, à combien plus forte raison faut-il
conserver et donc noter les faits et gestes, les actes et les enseignements du
rabbi qui est le Fils de David attendu.
Il est donc bien tout à fait absurde de supposer que les disciples lettrés
n’aient pas immédiatement noté les faits et gestes, les enseignements et donc
les paroles, de leur maître et seigneur.
Ces cahiers ou recueils de notes écrites en hébreu sont communiqués à des
frères qui savent lire l’hébreu.
Mais dans les synagogues du bassin de la Méditerranée, et à Jérusalem
même, il existe des frères et des sœurs qui ne lisent pas l’hébreu, mais qui
lisent la langue grecque. Il faudra donc, il a donc fallu aussitôt traduire en
langue grecque ces recueils de notes d’abord rédigées en hébreu. Il existait
depuis trois siècles au moins une traduction écrite de la sainte Bibliothèque
hébraïque, et cette traduction, nous avons l’habitude en France et ailleurs de
l’appeler la traduction des Septante (en abréviation : LXX), à cause d’une
légende conservée et transmise par une célèbre Lettre d’Aristée et selon
laquelle 72 savants juifs ont traduit la Bible hébraïque entière vers le milieu
du IIIe siècle avant notre ère. Passons sur cette pieuse légende. Ce qui est sûr
et certain c’est qu’il existe et qu’il existait au temps du Seigneur une
traduction grecque écrite de toute la Bibliothèque hébraïque, non seulement
de toute la Bibliothèque que nous lisons aujourd’hui dans nos Bibles
hébraïques, mais aussi de livres hébreux qui sont aujourd’hui perdus en
langue hébraïque.
Cette traduction dite des Septante est extrêmement intéressante. D’abord
elle est, à notre connaissance du moins, la première traduction d’une
bibliothèque entière appartenant à une langue d’une certaine espèce, en
l’occurrence l’espèce des langues sémitiques, – dans une langue appartenant à
une autre espèce, l’indo-européen, ici la langue grecque. Si l’on étudie ces
deux langues, l’hébreu et le grec, – l’une langue sémitique, l’autre langue
indo-européenne –, on est aussitôt frappé par la diversité de leurs génies
propres. Les modes de pensée ne sont pas les mêmes. Par exemple, on ne
pense pas le temps en hébreu comme en grec. En grec, on pense le passé, le
présent et l’avenir. En hébreu, on pense : ce qui est achevé, terminé, soit dans
le passé, soit dans le présent, soit dans l’avenir – et ce qui est en train de se
faire, soit dans le passé, soit dans le présent, soit dans l’avenir, ce qui continue
de se faire, ce qui dure.
Nous allons y revenir bientôt à propos de la traduction en langue grecque
de l’Exode 3,14.
Les deux cultures, les deux visions du monde, les deux représentations de
la réalité étaient foncièrement différentes, hétérogènes, la grecque et
l’hébraïque, et il a donc fallu aux savants judéens qui ont traduit la
Bibliothèque hébraïque de la langue hébraïque dans la langue grecque,
trouver des correspondants approximatifs aux mots hébreux. Ce ne pouvait
être qu’une approximation.
En étudiant cette traduction grecque de la Bible hébraïque on s’aperçoit
que le système de traduction est relativement constant. Le plus souvent, à un
terme hébreu correspond constamment un même terme grec, parfois deux,
rarement plus. Étant donné que cette Bibliothèque hébraïque a été traduite sur
une longue période de temps, peut-être un siècle, peut-être plus, étant donné
qu’un bon nombre d’hommes ont dû s’atteler à cette tâche qui consistait à
faire passer de l’hébreu en grec toute cette bibliothèque, – si, comme il
apparaît à l’étude de cette traduction, il y a constance au moins relative dans
le système de traduction, on peut se poser la question de savoir si les
Septante, puisqu’on les appelle ainsi, n’avaient pas constitué un dictionnaire,
un lexique hébreu ancien – grec ancien. Ce lexique, nous pouvons le
reconstituer avec un peu de patience en étudiant leur traduction.
Quoi qu’il en soit de ce point, à savoir la question du lexique
hypothétique, ce qui est sûr et certain c’est que cette traduction était destinée
aux frères et aux sœurs des synagogues, des communautés juives du bassin de
la Méditerranée, qui ne savaient plus lire la langue hébraïque. Certains
savants aujourd’hui se demandent si cette traduction grecque de la Bible
hébraïque n’était pas destinée aussi aux païens, aux incirconcis. Pour notre
part nous en doutons fort, mais enfin c’est une hypothèse à examiner.
Lorsque le Seigneur a vécu et enseigné en Judée et en Galilée, lorsqu’il est
mort et ressuscité, cette traduction grecque de la Bibliothèque hébraïque était
répandue dans toutes les communautés juives du bassin de la Méditerranée.
Lorsque le Seigneur est mort et ressuscité, il est donc tout à fait naturel de
supposer que les disciples du Seigneur aient pensé aussitôt à adresser à leurs
frères et sœurs des communautés juives du bassin de la Méditerranée une
traduction, ou des traductions, des recueils de notes écrites en hébreu et
concernant le rabbi galiléen Ieschoua ha-nôzeri, bar elaha, fils de Dieu.
C’est l’hypothèse inverse qui ne tient pas debout, à savoir hypothèse selon
laquelle les disciples de Jérusalem, de la première communauté, se seraient
abstenus d’adresser des traductions grecques des recueils de notes
initialement rédigés en hébreu. Les premières traductions grecques étaient
destinées aux frères et aux sœurs des communautés juives du bassin de la
Méditerranée, des synagogues, avant d’être destinées aux païens, aux
incirconcis qui vont entrer en masse, par milliers, puis dizaines de milliers,
dans l’économie du peuple hébreu, dans économie de la promesse adressée à
Abraham, mais plus tard, à partir de l’année 36 sans doute, après la mise à
mort, à coups de pierres, de Stephanos que nous les Français nous appelons
Étienne.
C’est ce qui apparaît nettement lorsqu’on étudie l’évangile de Matthieu.
L’évangile de Matthieu est une traduction en langue grecque de documents
tout d’abord rédigés en langue hébraïque, et cette traduction est très ancienne,
elle ne date pas de la fin du Ier siècle comme le racontent les tenants de la
majorité régnante en exégèse aujourd’hui, en l’année 1983. Tous les signes,
tous les caractères, tous les indices de cette traduction que nous appelons
l’évangile de Matthieu, nous reportent à une période très archaïque, aussitôt
après les événements de l’année 30, et avant LE passage de l’heureuse
Annonce aux païens, aux incirconcis, donc avant 36-40. Rien ne permet de
laisser supposer une composition tardive, renvoyée à la fin du Ier siècle, rien,
pas un texte, pas un bout de texte, pas un cheveu. L’affirmation selon laquelle
l’évangile de Matthieu serait une composition tardive renvoyée à la fin du Ier
siècle est donc une affirmation totalement arbitraire. Elle n’a pour elle que le
poids de l’opinion de la majorité régnante en exégèse, aujourd’hui en 1983,
c’est-à-dire en somme que cette opinion ne repose que sur elle-même. C’est
une pure pétition de principe : la majorité actuelle des exégètes pensent qu’il
en est ainsi, donc je fais comme eux. Je pense comme la majorité.
On sait suffisamment par l’histoire des sciences que cette démarche, cette
attitude, ce comportement qui consistent à suivre l’avis ou l’opinion de la
majorité régnante et enseignante, en osmologie, en physique, en biologie, en
médecine, a toujours été la cause, depuis des siècles, de la permanence des
erreurs normes qui ont été professées en cosmologie, en physique, en biologie
et en médecine. La majorité n’est pas un argument en science et chaque
chercheur, dans sa propre discipline, est tenu en conscience de se demander
un jour sur quoi reposent les a priori, les présupposés, les dogmes qui
semblent évidents et qui sont au point de départ des diverses sciences
enseignées. Et lorsqu’un chercheur entreprend de considérer ces a priori, ces
dogmes et ces présupposés, on sait, par l’histoire des sciences aussi, qu’il en
résulte des surprises considérables et des révolutions.
Lorsqu’on lit attentivement l’évangile de Matthieu, dans son état actuel,
c’est-à-dire en son texte grec, puis l’évangile de Marc et l’évangile de Luc, on
est frappé en constatant que l’on retrouve à chaque pas des expressions
typiquement hébraïques simplement décalquées en grec.
Ces expressions typiquement hébraïques décalquées en grec sont souvent
inintelligibles pour un lecteur païen de la fin du Ier siècle, comme elles le sont
pour un lecteur français d’aujourd’hui, si on les rendait dans une traduction
française comme elles se présentent en hébreu et comme elles se présentent
dans la traduction grecque du texte hébreu sous-jacent. Ce qui n’est pas le cas
dans les traductions françaises de la Bibliothèque hébraïque ; les expressions
typiquement hébraïques qui sont impossibles en langue française sont
gommées, râpées, rabotées ou tout simplement transformées. Le lecteur de
langue française ne s’en aperçoit pas. Dans les traductions en langue française
des livres du Nouveau Testament, il en va de même. Les expressions les plus
difficiles, qui rendent des expressions hébraïques typiques sont transformées
ou éliminées, comme nous allons le voir tout au long de ce travail, en sorte
que le lecteur de langue française ne soupçonne même pas ces expressions
hébraïques qui se trouvent sous la traduction grecque traduite à son tour en
langue française.
Rappelons ici que l’expression française Nouveau Testament est un simple
décalque, et non une traduction, de l’expression latine novum testamentum qui
traduit l’expression grecque kainè diathèkè, laquelle traduit l’expression
hébraïque berit hadaschah qui signifie : la nouvelle alliance. Jérémie 31,31:
Voici, des jours viennent, oracle de YHWH, et je conclurai avec la maison
d’Israël et avec la maison de Juda une alliance nouvelle, hébreu berit
hadaschah, traduction grecque par ceux que nous appelons les Septante :
diathèkèn kainèn. Toujours le mot hébreu berit, qui signifie l’alliance, est
traduit en grec par diathèkè, dans des dizaines et des dizaines de textes.
En langue française d’aujourd’hui, un testament, ce n’est pas une alliance,
et une alliance n’est pas un testament. Par conséquent en traduisant le grec
kainè diathèkè par l’expression française nouveau testament, on fausse le sens
de l’expression grecque sous-jacente et on la rend inintelligible.
Nous allons voir tout au long de ce travail que c’est là un phénomène
constant. Dans le passage de l’hébreu au grec, puis du grec au latin, puis du
latin au français, les expressions sont déformées, défigurées, et rendues
finalement inintelligibles. L’information originelle n’est pas communiquée.
Elle est soit gravement faussée, soit purement et simplement arrêtée dans le
passage du grec ou du latin en français, à cause de la funeste manie des
traducteurs en langue française qui consiste à décalquer les mots grecs ou les
mots latins au lieu de les traduire.
Les Septante, lorsqu’ils ont traduit la Bibliothèque hébraïque de l’hébreu
en grec, ont suivi une certaine méthode, ont observé certaines normes qui sont
constantes.
D’abord les Septante ont gardé le plus possible l’ordre hébreu des mots.
L’hébreu aime mettre le verbe en tête, puis le sujet de la proposition. Les
Septante font de même dans leur traduction grecque. Les LXX ont voulu serrer
leur texte au plus près. Ils sont souvent si près du texte hébreu que leur
traduction en langue grecque devait être souvent inintelligible pour un païen.
Elle était sans doute compréhensible pour un lecteur hébreu appartenant à une
communauté juive du bassin de la Méditerranée, tout simplement parce qu’on
lui expliquait ces expressions si étranges, si bizarres en langue grecque, et qui
recouvraient une expression hébraïque usuelle. Un lecteur juif, même s’il
ignorait l’hébreu, était formé dans l’univers de la pensée biblique et donc des
expressions typiquement bibliques. Il ne s’étonnait pas de retrouver ces
expressions dans la traduction grecque des LXX. Les LXX ont voulu fournir au
lecteur juif, qui ne savait pas lire la langue hébraïque, une traduction telle
qu’il ne perdît pas une miette du trésor spirituel qu’était la Bible hébraïque,
dans la mesure du possible toutefois, car certaines expressions hébraïques
étaient telles que les LXX n’ont pas pu les traduire en langue grecque. Ils ont
trouvé des équivalents plus supportables pour une oreille formée dans la
langue grecque. Mais dans l’ensemble leur effort a manifestement été de
respecter le texte hébreu le plus possible, de le serrer au plus près, et tant pis
pour le génie propre de la langue grecque !
L’ordre hébreu des mots, la structure de la phrase hébraïque, est quelque
chose de très particulier. En tête, le verbe. Puis, le sujet de la proposition, puis
les compléments d’objet direct, puis les compléments de lieu, de
circonstances, etc. Genèse 13,1 : et il monta, Abram, d’Égypte, lui et sa
femme… Genèse 18,1 : Et il se manifesta, à lui, YWHV, au chêne de Mamré…
Genèse 19,1 : Et ils vinrent, les deux messagers, à Sodome, le soir… Genèse
29,1 : Et il souleva, Jacob, ses pieds, et il s’en alla au pays des fils de
l’Orient… Genèse 31,4 : Et il envoya, Jacob, des messagers devant sa face,
vers Esaü son frère, au pays de Seir… Genèse 33,1 : Et il leva, Jacob, ses
yeux et il vit, et voici Esaü qui vient, et avec lui quatre cents hommes…
Genèse 42,1 : Et il vit, Jacob, qu’il y a du blé en Égypte, et il dit, Jacob, à ses
fils, pourquoi vous regardez-vous ?… 1 Samuel 19,11: Et il envoya, Schaoul,
des messagers, vers la maison de David, pour le garder et pour le mettre à
mort au matin…, etc. C’est par milliers, c’est par dizaines de milliers que les
phrases de la sainte Bibliothèque hébraïque sont ainsi construites.
Lorsque nous retrouverons la structure, la composition, la forme, la
constitution de la phrase hébraïque dans les Évangiles, nous pourrons être
sûrs qu’il s’agit d’une traduction d’un texte hébreu en langue grecque,
traduction qui a respecté, tout comme l’ont fait les Septante, la structure et
l’ordre de la phrase hébraïque. Cela ne se voit pas dans les traductions
françaises de la Bible hébraïque, parce que les traducteurs en langue française
de la Bible hébraïque sacrifient l’ordre hébreu des mots au génie propre de la
langue française. Ils mettent donc le sujet de la proposition en tête. Cela ne se
voit pas non plus dans les traductions en langue française du Nouveau
Testament grec, pour le même motif.
Rappelons ici que le mot français évangile est simplement le décalque du
mot grec euaggelion qui est la traduction de l’hébreu besôrah, qui signifie
l’annonce, et fort souvent, mais non toujours une heureuse annonce. Le mot
hébreu besôrah provient du verbe hébreu basar, forme intensive bissar, qui
signifie : annoncer une nouvelle, et souvent une heureuse nouvelle.
Encore un mot qui n’est pas traduit, mais décalqué.
Il existe plusieurs cas où les LXX n’ont pas voulu traduire le texte hébreu
tel qu’il se présentait à eux, tel qu’il était écrit dans les manuscrits hébreux
qu’ils avaient sous les yeux. Ainsi les LXX ne laissent pas le tétragramme
YHWH dans leur traduction : ils rendent toujours le tétragramme par kurios,
seigneur, sans article, qui sera traduit par nos traducteurs latins : dominus.
Lorsqu’il est dit, dans nombre de textes : le Seigneur est mon Rocher, ou plus
exactement : YHWH est mon Rocher, les LXX ne veulent pas traduire le mot
hébreu qui signifie le rocher. Peut-être ont-ils trouvé que c’était abusif, ou
intolérable pour des oreilles modernes, les leurs, celles de leurs
contemporains. Ils adaptent donc le texte et à la place du mot qui signifie le
rocher, ils mettent un équivalent plus tolérable pour leurs conceptions
théologiques. De même, en nombre de textes, il est dit en hébreu : j’ai crié
vers YHWH et il m’a répondu. Les LXX ne veulent pas traduire : il m’a
répondu. Ils préfèrent rendre par un équivalent approximatif plus doux : il m’a
entendu. Ce ne sont que quelques exemples pour montrer que les LXX avaient
leurs idées théologiques et qu’ils ne voulaient pas tout traduire de ce qu’ils
lisaient dans leurs manuscrits hébreux, plus anciens que ceux dont nous
disposons, nous, au XXe siècle, sauf quelques manuscrits de Qumrân. Dans
l’ensemble cependant, la traduction des LXX est fidèle, elle serre le texte de
très près, de trop près même pour des oreilles formées à la lecture des livres
grecs classiques. Le grec qui résulte de cette traduction des textes hébreux est
souvent impossible pour un lettré formé dans la littérature grecque classique.
Notons encore à ce propos que lorsque, dans nombre de textes, par
exemple dans le livre des Juges, il est dit que Dieu a vendu son peuple à la
main de tels ou tels de ses ennemis, racine hébraïque makar, les LXX ne
veulent pas traduire exactement ce terme sans doute trop dur à leurs yeux, ou
à leurs oreilles. Lorsqu’ils rencontrent une de ces merveilleuses expressions
hébraïques qui dénotent tout le naturel de l’hébreu ancien, par exemple Exode
1,5 : Et elle fut, toute âme sortie de la cuisse (cuisse est évidemment ici un
euphémisme pour désigner les testicules) de Jacob, soixante-dix âmes…
Les LXX n’osent pas rendre en grec le texte hébreu natif. Ils traduisent :
Elles furent, toutes les âmes (issues) de Jacob, soixante-dix…
Les traducteurs français non plus n’osent pas traduire l’hébreu nu et cru.
Consultez vos traductions et vous verrez.
C’est dire, donc, qu’en nombre de cas, les LXX atténuent ou modifient le
texte hébreu. Cela n’empêche pas que dans l’ensemble c’est une belle
traduction et qui serre de très près le texte hébreu.
En ce qui concerne les noms propres, dans nombre de cas les LXX ont
traduit les noms propres hébreux, puisqu’en hébreu les noms propres ont un
sens. Les LXX se sont donc efforcés de donner le sens du nom propre hébreu
qu’ils lisaient, aux dépens du son qui bien entendu en grec n’est plus le
même. Dans d’autres cas au contraire, les LXX ont rendu le son, ils ont laissé
le nom propre hébreu en caractères grecs, en sorte qu’ils n’ont pas transmis le
sens du nom propre. Il existe un cas particulier, celui de ha-adam qui, en
hébreu, signifie l’Homme, au sens spécifique et même générique du terme,
l’Humanité, le Genre humain. Un fils de l’Homme, c’est un individu faisant
partie de l’espèce humaine. Les vieux textes hébreux parlent de l’Homme en
général, comme ils parlent de l’Oiseau, du Reptile, du Quadrupède, etc. Ainsi
compris et ainsi utilisé, ha-adam se lit plusieurs centaines de fois dans la
vieille Bibliothèque hébraïque, parfois sans l’article, adam seul, toujours au
sens de l’Homme en général. Pour désigner un individu humain, l’hébreu
emploie le mot isch, un homme, quelqu’un, ou bien l’expression ben-adam.
Dans l’immense majorité des cas, c’est-à-dire en fait dans tous les cas,
sauf dans les chapitres 2, 3 et 4 de la Genèse, les LXX ont traduit l’expression
hébraïque ha-adam, qui est toujours au singulier et désigne un Ensemble,
l’Ensemble des humains, d’une manière correcte par ho anthropos, l’Homme,
ou par hoi anthropoi, les hommes. Mais dans le chapitre 2 de la Genèse à
partir du verset 16, et dans les deux chapitres suivants, les LXX ont laissé le
mot hébreu adam dans le texte grec, sans le traduire, en sorte que les lecteurs
de la traduction grecque de la Bible hébraïque qui ne connaissaient pas
l’hébreu, et les lecteurs de la traduction latine de la traduction grecque, qui ne
connaissaient pas non plus l’hébreu, ont pensé qu’adam était un nom propre,
le nom d’un individu appelé Adam. Lorsque le rabbin pharisien Schaoul de
Tarse, ancien étudiant du grand rabbin Gamaliel, devenu le disciple du rabbi
galiléen Ieschoua hanôzeri, écrit à la petite communauté chrétienne de Rome,
sans doute dans les années 57 ou 58, il s’appuie, pour raisonner, sur cette
traduction grecque de la Bible hébraïque que nous appelons les LXX ou la
Septante. Pourquoi s’appuie-t-il sur cette traduction grecque ? Tout
simplement parce que les frères et les sœurs des synagogues de Rome, au Ier
siècle de notre ère, disaient cette traduction grecque de la Bible hébraïque.
Lorsque, après la Pâque et la Pentecôte de l’année 30, – sans doute – des
frères sont revenus de Jérusalem et ont annoncé aux communautés juives des
synagogues de Rome ce qui s’était passé, ce qui s’était produit à Jérusalem,
certains frères et sœurs ont reçu le message nouveau qui leur venait de
Jérusalem. C’était à Rome le commencement de la communauté chrétienne,
en hébreu qahal, ou qehila, en traduction grecque ekklèsia, décalqué en latin
par ecclesia, puis par notre français Église.
Paul raisonne ainsi, en s’appuyant sur la version grecque des LXX lue par
les frères et les sœurs des synagogues de Rome, Romains 5,12 : par un seul
homme le péché est entré dans le monde – c’est- à-dire dans l’humanité,
puisque bien entendu il ne s’agit pas du monde physique. – Par le péché, la
mort –, mais de quelle mort s’agit-il dans la pensée de Paul, et quel est le sens
de ce mot mort dans ses lettres ? C’est ce qu’il faut examiner attentivement
avant de s’imaginer que Paul considérait la mort physique comme un
accident. Et ainsi, poursuit Paul, la mort est passée à tous les hommes…
Par la faute d’un seul une multitude est morte. Combien plus la grâce de
Dieu et le don qui a été communiqué par l’homme unique Ieschoua le
meschiah a-t-il surabondé en faveur d’une multitude ! Paul établit donc une
comparaison entre le premier homme et le rabbi galiléen Ieschoua et c’est la
traduction grecque des LXX qui lui permet de fonder cette analogie.
Rappelons ici que le mot français christ est un simple décalque et non une
traduction du grec christos. Le mot grec christos provient du verbe grec chriô,
qui signifie dans la traduction grecque de la Bible hébraïque, et déjà dans
l’Odyssée, oindre. Le verbe grec chriô traduit l’hébreu maschach (prononcer
le ch final dur, comme dans l’allemand Buch), qui signifie bien oindre avec de
l’huile. L’hébreu mischehah signifie l’onction. Et l’hébreu meschiach signifie
et désigne celui qui a été oint, celui qui a reçu l’onction. Pour comprendre le
sens de ce terme, nos contemporains de langue française sont bien
évidemment tenus d’aller lire attentivement les textes dans lesquels il est
raconté comment les prêtres sont oints, Lévitique 4,3, etc. Les rois d’Israël
sont oints, 1 Samuel 2,10, etc. Le Sanctuaire est oint, Exode 30,26 ; 40,9. Les
prophètes sont oints, 1 Rois 19,16.
Encore un mot qui n’est pas traduit en langue française et qui est donc
dépourvu de sens pour un enfant de France.
Une affaire de grosse conséquence et de grande importance, c’est que, en
nombre de cas, il existait pour tel mot hébreu au moins deux traductions
possibles en langue grecque, et donc au moins deux mots grecs employés
principalement à cet usage de traduction. Ainsi, et pour ne prendre que
quelques exemples, le mot hébreu dabar, qui signifie : la parole, a été traduit
en langue grecque soit par le mot logos, soit par le mot rèma ; le mot hébreu
hereb, qui signifie : l’épée, a été traduit en grec soit par machaira, soit par
romphaia ; le mot hébreu émounah, de la racine hébraïque aman qui signifie :
être certain de…, le mot hébreu émounah qui signifie : la certitude objective
de la vérité a été traduit en grec soit par pistis, soit par alètheia, pistis
signifiant la certitude, alètheia, la vérité, l’objet de la certitude ; le mot hébreu
émet, issu de la même racine aman, et qui signifie : la vérité, a lui aussi été
traduit par pistis et par alètheia ; le mot hébreu sadin, qui signifie : la tunique
de lin, a été traduit en grec soit par sindôn, soit par othonia. Et ainsi de suite
pour un certain nombre de termes.
Nous verrons que les traducteurs en langue grecque des documents
hébreux qui ont servi à constituer nos Évangiles grecs, se sont servis du même
lexique hébreu-grec que les Septante, et ont utilisé, eux aussi, ces diverses
possibilités dans les traductions.
Il arrive aussi qu’un seul et même mot grec traduise plusieurs mots
hébreux. C’est le cas par exemple pour le mot grec basileia, qui, dans le grec
ancien, signifiait la royauté, le royaume, l’insigne de la royauté, à savoir le
diadème, la fonction de l’archonte-roi à Athènes. Il a été utilisé par les
traducteurs en langue grecque de la Bible hébraïque pour traduire plusieurs
mots hébreux, qui se rattachent d’ailleurs à la même racine malak, régner,
meloukah, malekout, mamelakah, mamelakout, etc., qui ont des sens
différents : royaume, règne, royauté. Le fait qu’il n’existait qu’un seul mot
grec pour traduire ces divers termes hébreux a donc obligé les Septante à
prendre ce mot grec basileia dans des acceptions différentes. Il faudra donc
faire très attention lorsque nous rencontrerons le mot grec basileia dans le
Nouveau Testament. Il faudra nous demander dans chaque cas quel mot
hébreu il recouvre. Faut-il traduire par royaume, par royauté, par règne ?
De même le mot grec alètheia, que nous avons l’habitude de traduire en
français par : la vérité, traduit et recouvre plusieurs mots hébreux : émet,
émounah, le plus souvent, mots qui, nous l’avons noté, peuvent se traduire à
leur tour l’un et l’autre par alètheia et par pistis.
Quand nous rencontrons alètheia dans le Nouveau Testament, il faut donc
nous demander quel mot hébreu se trouve sous le mot grec.
Pour quelle raison les LXX ont-ils serré de si près les textes hébreux qu’ils
avaient à traduire ? Pour une raison simple, c’est que ces textes étaient à leurs
yeux des textes sacrés. Il ne s’agissait donc pas à leurs yeux de les adapter, de
les rendre tolérables pour des oreilles formées à la littérature grecque. Il
s’agissait de rendre lisibles, pour les frères et les sœurs des communautés
juives du bassin de la Méditerranée, des textes sacrés, écrits en hébreu, en
faveur de frères et de sœurs qui ne savaient plus lire la langue hébraïque. Ce
n’étaient pas des textes pour se divertir. C’étaient des textes pour s’instruire,
les textes de la Torah (que les LXX ont traduit par Nomos, que nous avons
traduit par Loi), des prophètes, des psaumes, des livres de sagesse. La
traduction des LXX n’est pas une œuvre littéraire. C’est une entreprise
théotogique, qui a un but, une fonction, une raison d’être théologique :
communiquer aux frères et aux sœurs des synagogues de la Diaspora (la
Dispersion) le contenu des livres hébreux inspirés, transmettre l’information
que ces livres contiennent, sans en perdre, si possible, une miette. Car une
miette de ces Livres saints écrits en langue hébraïque est déjà un trésor. Rien
ne doit être perdu.
Lorsqu’un écrivain de langue française entreprend de traduire dans sa
propre langue une œuvre étrangère, – par exemple Gérard de Nerval
traduisant le Faust de Gœthe, Charles Baudelaire traduisant les Histoires
extraordinaires d’Edgar Allan Poe, Stéphane Mallarmé traduisant les Poèmes
d’Edgar Poe, André Gide traduisant le Hamlet de Shakespeare, – quel est leur
but, quelle est leur intention ? Ils veulent rendre en langue française, dans une
langue française aussi belle que possible, ce qui a été écrit dans une langue
étrangère. Et donc leur souffrance, les souffrances de leur enfantement, c’est
d’essayer de faire passer la beauté de l’œuvre étrangère dans une autre langue,
en l’occurrence la langue française, sans infliger à cette langue française, la
leur, des affronts, les outrages qui résulteraient d’une traduction littérale de
l’original allemand ou anglais. Les traductions citées sont si belles, si
réussies, qu’il faudrait être très malin, si nous ne possédions pas les originaux,
si nous n’étions pas sûrs à l’avance qu’il s’agit de traductions, pour deviner
qu’il s’agit bien là de traductions. Et quelques écrivains américains m’ont dit
que la traduction par Stéphane Mallarmé des Poèmes d’Edgar Poe est si belle,
qu’en réalité elle est supérieure à l’original américain. Maintenant si l’on
regarde de près ces traductions, en comparant avec l’original, ou les
originaux, on s’aperçoit que les éminents traducteurs cités ne se sont pas
astreints à suivre pas à pas le texte étranger. S’ils l’avaient fait, leurs
traductions sentiraient la traduction. Or elles ne sentent pas la traduction,
parce qu’ils ont recomposé en langue française ce qu’ils avaient vécu,
ressenti, éprouvé dans le texte écrit en langue étrangère.
Les LXX ne se sont pas du tout proposé ce but. Ils ne se sont pas du tout
proposé un but littéraire. Ils se moquaient complètement de ce que nous, au
xxe siècle, sous l’influence de Charles Baudelaire, de Stéphane Mallarmé,
d’André Gide et de beaucoup d’autres, nous appelons la littérature. Ce que
nous, au xxe siècle, nous appelons la littérature, était aussi étranger que
possible à leurs mentalités, à leur vision du monde, à leurs centres d’intérêt.
Ils n’ont pas voulu faire œuvre littéraire. Ils ont voulu transmettre,
communiquer, à leurs frères et à leurs sœurs de la Diaspora qui ne savaient
plus lire les textes hébreux, le contenu de ces textes, l’information qu’ils
contiennent, et à leurs yeux ce contenu, cette information, avait pour origine
première Dieu lui-même. C’est une bibliothèque sacrée, sainte, inspirée qu’ils
se sont proposés de traduire en langue grecque, et la question de savoir s’ils
violaient à chaque pas le génie de la langue grecque était sans doute le dernier
de leur souci. C’est ainsi qu’en effet, sauf quelques corrections, amendements,
atténuations, les lecteurs des synagogues du bassin de la Méditerranée ne
connaissant plus la langue hébraïque, pouvaient se faire une idée assez
convenable du contenu des textes hébreux.
Aujourd’hui, au XXe siècle, pour nous qui entreprenons de traduire la
Bible hébraïque de l’hébreu en français, ou les livres du Nouveau Testament
grec, du grec en français, le problème est le même. Que faut-il faire ? Et
comment nous y prendre ? Quelle méthode adopter ? Faut-il respecter le génie
propre de l’hébreu, pour ce qui est des Livres hébreux de la Bible hébraïque,
et dans ce cas-là nous obtenons une traduction en langue française qui viole
constamment, ou qui met au supplice, le génie de la langue française. Ou bien
faut-il au contraire faire une belle traduction en langue française, une
traduction qui respecte le génie propre de la langue française, faire en somme
comme Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé ou André Gide ont fait pour
leurs auteurs respectifs ? Dans ce cas on râpe, on gomme, on rabote l’hébreu.
On arrache les ronces ; on élimine toutes les expressions hébraïques qui sont
impossibles dans notre langue française : on en trouve à chaque pas dans le
texte hébreu. Et on obtient une traduction fort lisible pour nos contemporains
de langue française, mais on a perdu toute la sauvagerie de la végétation
originale et originelle qui est celle de la langue hébraïque. On a perdu ce qui
fait le sel, le goût, parfois âpre pour notre palais d’européen, dans ces vieux
textes hébreux. On les a en somme châtrés. On les a rendus civilisés, c’est-à-
dire conformes à l’idée que nous nous faisons, nous Français du XXe siècle, du
bon goût, du bon ton, des bonnes manières. Les Hébreux du XIIe, du Xe ou du
VIe siècle avant notre ère, n’avaient pas nos manières, ni nos coutumes, ni nos
usages. Ils ne pensaient pas comme nous, ils ne s’exprimaient pas comme
nous.
Chacun est libre de choisir le système de traduction qui a sa préférence.
De fait les traductions modernes en langue française montrent que nos
traducteurs contemporains ont préféré, en majorité, la méthode civilisée. Ils
ont préféré en somme sacrifier l’hébreu au génie de la langue française.
Si l’on nous demandait notre avis, ce qui n’est pas le cas, nous
répondrions sans hésiter que nous préférons la première méthode, qui consiste
à sacrifier les usages et les habitudes de la langue française, au génie de
l’hébreu. C’est là une question de goût, en ce sens précis que l’hébreu original
a plus de goût que les traductions en langue française qui l’ont émondé,
civilisé, émasculé en nombre de textes.
Les Septante ont adopté le point de vue et la méthode de la fidélité au
texte hébreu, dût le génie de la langue grecque en souffrir, sauf lorsque la
dose leur a paru trop forte, l’expression hébraïque originale trop dure pour
être transposée telle quelle en langue grecque. Donc, sur nombre de points, la
traduction grecque dite des Septante représente une adaptation et donc une
certaine trahison de l’original hébreu. Mais il n’en reste pas moins que la
tendance fondamentale, la tendance première, c’est de communiquer le
contenu du texte hébreu, quelque dommage que la langue grecque dût en
souffrir. Et le fait est qu’elle a souffert. Jean Psichari était grec d’origine. Il
était Directeur d’Etudes à l’École des hautes Études, et Professeur de grec à
l’École des langues orientales vivantes. Dans une étude1 publiée en 1908 il
écrivait : « La Septante est une traduction, si ce n’est toujours servile, du
moins toujours, surtout pour le Pentateuque, étrangement fidèle. La preuve
empirique de cette fidélité outrée est que, pour le débutant, la Septante
constitue, dans la grande majorité des cas, une juxta de tout repos. Et ce n’est
pas seulement la syntaxe, ce n’est pas l’ordre des mots seulement qui suit
l’hébreu ; le style lui-même est perpétuellement contaminé. Le style n’est pas
grec… Que l’on prenne un verset de la Genèse […] ou même tout le chapitre
1 ; que l’on compare la physionomie de ce morceau avec un document
papyrologique quelconque, une lettre familière […], on verra que les deux
grecs sont d’essence toute différente » (p. 198). Jean Psichari cite des
exemples de la traduction grecque dite des LXX qui, selon sa propre
expression, « ne signifient rien en grec » (p. 200).
Tout ce que Jean Psichari dit du grec de la Septante est également vrai
pour le grec des Évangiles, pour le grec des Actes des apôtres, pour le grec
des Lettres de Paul, de Jacques, de Pierre, de Jude et bien entendu pour le
grec de l’Apocalypse : ce n’est pas du grec, c’est du décalque de l’hébreu.
D’ailleurs c’est Jean Psichari lui-même – n’oublions pas qu’il était grec,
lui, et professeur de langue grecque – c’est Jean Psichari lui-même qui ajoute
ceci :
« On ne peut s’empêcher, en relevant ces différents hébraïsmes, de songer
encore une fois à quel point un des principaux obstacles à la diffusion du
christianisme dans les hautes classes si raffinées, si cultivées du ier et du iie
siècles, et plus tard aussi, ce fut la langue du Nouveau Testament. Les
hébraïsmes n’étaient point nécessaires pour effaroucher ces fins lettrés ;
quand ils lisaient ou entendaient dire : ho ôn eis ton kolpon toupatros (Jean
1,18), ils devaient croire à coup sûr que la Grèce ancienne s’écroulait, que la
patrie était perdue, et cette langue leur semblait à bon droit barbarizousa… »
(op. laud., p. 200-201, en note).
Ceux, les inconnus, qui ont traduit les documents hébreux qui sont sous
les évangiles de Matthieu, de Marc, de Luc et de Jean, de l’hébreu en langue
grecque, ont procédé comme avaient procédé leurs prédécesseurs, leurs
anciens qui avaient traduit la Bibliothèque hébraïque et sainte de l’hébreu en
grec. Ceux qui ont traduit les documents hébreux écrits qui se trouvent
traduits dans nos évangiles grecs de Matthieu, de Marc, de Luc et de Jean, ne
se souciaient pas plus que leurs anciens, les traducteurs de la Bible hébraïque,
de littérature, de belles lettres, ni du génie du grec. Ce qui les intéressait, ce
qui leur importait souverainement, ce fut de rendre en grec, le grec commun,
le grec populaire, le contenu des documents hébreux qu’ils avaient sous les
yeux. Et c’est parce qu’ils ont procédé comme leurs anciens, les traducteurs
de la Bible hébraïque de l’hébreu en grec, selon les mêmes normes, selon les
mêmes principes, en utilisant le même lexique, c’est à cause de cela que nous
pouvons, nous, en cette fin du XXe siècle, démontrer que nos quatre évangiles
grecs sont de part en part, de bout en bout, des traductions faites à partir de
documents écrits hébreux antérieurs. C’est parce que nos traducteurs inconnus
qui ont fait nos évangiles actuels de Matthieu, de Marc, de Luc et de Jean
n’ont pas procédé, n’ont pas voulu procéder comme Charles Baudelaire,
Stéphane Mallarmé ou André Gide traducteurs, c’est parce qu’ils ont voulu
procéder au contraire tout à fait comme leurs ancêtres qui avaient traduit la
Bibliothèque hébraïque sainte et inspirée de l’hébreu en grec, c’est à cause de
cela que nous pouvons faire la preuve que ces textes grecs, à savoir les quatre
évangiles, sont bien des traductions faites à partir de textes hébreux écrits
antérieurs.
Que les évangiles grecs de Matthieu, de Marc et de Luc soient des
traductions faites à partir de textes hébreux antérieurs, c’est une évidence qui
est à la portée de tout hébraïsant, de toute personne qui a suffisamment
pratiqué la sainte Bible hébraïque dans le texte. Dans nos traductions
françaises de nos quatre évangiles, un lecteur français non hébraïsant ne
perçoit pas cette évidence, d’abord parce que la traduction française, ou les
traductions françaises de la Bible hébraïque, que les chrétiens appellent
généralement l’Ancien Testament, ont supprimé un grand nombre de ces
expressions typiquement hébraïques qui font les délices des lecteurs
hébraïsants, mais qui de fait ne pouvaient pas passer dans la langue française
sans lui faire subir un sérieux choc, de sérieuses modifications. Seul un Paul
Claudel aurait osé traduire tout cru l’hébreu tel qu’il se lit dans les textes
originaux, car il savait que la poésie authentique exige que l’on refonde, que
l’on reforme la langue, qu’on la dilate et même qu’on la fasse crier s’il le faut
pour lui faire enfanter la parole poétique. Dans les traductions françaises des
Évangiles, nos traducteurs ont supprimé aussi tout ce qui pourrait offenser
l’oreille française habituée à la bonne littérature française. Les traductions de
la Bible hébraïque ont raboté, arraché les racines et les ronces, éliminé les
aspérités. Les traductions des Évangiles en font autant. Dans ces conditions il
est évident qu’un lecteur français des traductions françaises des quatre
évangiles ne peut pas soupçonner, ou ne peut soupçonner que difficilement,
que ces quatre évangiles dans leur langue grecque, et donc sous la traduction
française qu’on lui propose, sont eux-mêmes déjà des traductions faites à
partir de documents hébreux antérieurs.
Si vous recouvrez la Vénus de Milo d’une couverture, il est difficile de
découvrir ses formes.
Le passage des traductions françaises aux originaux, disons aux textes
grecs des Évangiles, est une première découverte. Lorsqu’on découvre
l’hébreu qui se trouve sous la traduction grecque, c’est une seconde
découverte. On découvre la femme vivante qui a servi de modèle à la Vénus
de Milo.
Que les évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc, dans leur texte grec,
soient des traductions faites à partir de textes hébreux antérieurs, c’est donc
une évidence pour qui a pris l’habitude de lire la Bible hébraïque en hébreu. À
chaque pas, dans sa lecture des Évangiles grecs, il reconnaît les expressions
hébraïques auxquelles il est habitué par la lecture des livres hébreux de la
vieille Bibliothèque inspirée des Hébreux nomades installés au pays de
Chanaan. S’il a de plus pris l’habitude de regarder comment les LXX ont
traduit les textes hébreux, il s’aperçoit rapidement que les traducteurs des
Évangiles ont utilisé les mêmes méthodes, les mêmes techniques, les mêmes
formules, les mêmes mots. Le lexique est le même. La correspondance terme
à terme est la même, avec des variations ou des variantes qui tiennent à ce
qu’à tel mot hébreu correspondent souvent deux termes grecs possibles. Là où
le traducteur de Matthieu a préféré tel terme grec pour effectuer sa traduction,
le traducteur de Luc, le traducteur de Jean ont préféré tel autre terme. Il
importe donc bien de reconstituer le lexique dont se sont servis les Septante
lorsqu’ils ont traduit la vieille Bible hébraïque, car les traducteurs qui ont
traduit les quatre évangiles de l’hébreu en grec se sont servis de ce même
lexique, de ce même système de correspondance. Et lorsque deux termes
grecs étaient possibles pour traduire tel terme hébreu, nous les voyons les uns
ou les autres choisir l’un ou l’autre terme grec qui avait déjà servi pour
traduire tel terme hébreu de la Bibliothèque hébraïque.
Mais à l’intention de nos lecteurs qui ne pratiquent pas d’une manière
quotidienne les vieux textes hébreux ou qui ne pratiquent pas les textes grecs
des Évangiles, ou qui ne pratiquent ni l’hébreu ni le grec, nous allons
entreprendre la démonstration de ce fait, de cette réalité, à savoir que les
quatre évangiles grecs sont des traductions faites à partir de textes écrits
antérieurs. Pour le quatrième évangile, l’évangile de Jean, cela ne se voit pas
aussitôt, au premier abord, ce n’est pas aussitôt évident, tout simplement
parce que le traducteur du quatrième évangile a laissé dans sa traduction
moins d’expressions hébraïques impossibles en grec que par exemple Luc,
dont le texte est le plus hébreu, je veux dire : dont la traduction en langue
grecque est la plus proche de l’hébreu, celle qui laisse dans le texte grec le
plus d’expressions hébraïques impossibles en grec, celle sous laquelle le texte
hébreu palpite le plus évidemment. Contrairement à ce que disent certains, et
que d’autres répètent depuis longtemps, l’évangile de Luc est le moins grec
des quatre et le plus évidemment hébreu, sauf la première phrase.
Si nous ne disposions pas, là sous nos yeux, de la sainte Bibliothèque
hébraïque écrite dans sa langue originale, si tous les textes hébreux étaient
perdus, s’il ne restait que la traduction grecque que nous appelons la Septante
ou les Septante, il se trouverait certainement aujourd’hui des savants pour
soutenir mordicus que cette traduction grecque des Septante n’est pas une
traduction, et que la Bible a été écrite directement en grec. D’ailleurs,
l’hypothèse n’est pas en l’air, puisqu’il existe quelques livres qui ne nous sont
conservés qu’en traduction grecque, et dont l’original hébreu est perdu. On
voit très évidemment en les lisant que ce sont des traductions faites à partir
d’un texte original hébreu. Il se trouve des savants qui soutiennent mordicus
que ce sont des compositions originales faites en langue grecque, jusqu’au
jour, comme cela s’est vu, où l’on découvre enfin l’original hébreu du livre en
question.
Pour les quatre évangiles, il en va de même. Comme nous ne possédons
plus, à cette heure, les documents hébreux originaux qui ont été traduits en
langue grecque et qui ont donné nos quatre évangiles, il se trouve, depuis
plusieurs siècles, des savants qui soutiennent mordicus que ces quatre
évangiles ont été écrits directement en langue grecque.
La démonstration du fait que les quatre évangiles et bien d’autres textes de
la Bibliothèque de la Nouvelle Alliance – sont en réalité des traductions faites
à partir de textes hébreux sous-jacents, cette démonstration est réalisable si
l’on se souvient de ce que les psychologues allemands de la première moitié
du XXe siècle appelaient la Gestalttheorie. Ce n’est pas en prenant les
éléments, c’est-à-dire le vocabulaire, les mots, que l’on peut faire cette
démonstration, car il se trouvera toujours un savant, comme par exemple
Deissmann, qui découvrira dans telle inscription le mot dont on pensait qu’il
était propre à la traduction grecque des textes hébreux. Les traducteurs de la
Bible hébraïque en langue grecque n’ont pas inventé des mots grecs. Ils en
ont forgé quelques-uns, mais assez rares. Ce qui prouve qu’il y a traduction,
ce n’est pas seulement le vocabulaire, c’est la figure ou la forme de la phrase,
c’est la structure de la phrase, c’est l’ensemble constitué par le vocabulaire, la
structure de la phrase et la signification. Finalement, la démonstration conduit
à une évidence, si et seulement si l’on parvient à voir cette forme de la phrase
ou de la formule qui est la forme de la phrase hébraïque.
TABLEAU SYNOPTIQUE ET HISTORIQUE

Date de composition des


Histoire de l’Église
Empereurs romains Évangiles selon la majorité
primitive
des exégètes et critiques

-27 +14 AUGUSTE

Naissance du
-7 - 5
Seigneur

Mort d’Hérode le
-4
Grand

+14 +37 TIBÈRE

Autour de l’année Mort et résurrection


30 + ou - du Seigneur

Pontius Pilatus
26-36 Procureur de la
Judée

Mise à mort de
STEPHANOS
36 L’heureuse nouvelle
portée aux païens

37 – 41 CALIGULA

41 – 54 CLAUDE

Premier voyage
44 missionnaire de Paul
Mise à mort de
Jacques, fils de
Zébédée

Deuxième voyage
49
missionnaire de Paul

Édit de Claude : les


50 Juifs expulsés de
Rome

Troisième voyage
52
missionnaire de Paul

54 – 68 NÉRON

Arrivée de Paul à
57 Jérusalem –
arrestation

Départ de Paul
59 prisonnier pour
Rome

Arrivée de Paul à
60 ou 61
Rome

Mise à mort de
62 Jacques, le frère du
Seigneur

Incendie de Rome
64
par Néron
Massacres de Néron
La petite Église de
Jérusalem fuit à
Pella, à cause d’une
64 – 65 certaine apocalypse. Entre 65 et 70 Marc
Début de la guerre
entre la Judée et
Rome

66

68 – 69 GALBA

69 – 79 VESPASIEN

Siège et prise de
70 Entre 70 et 90 Luc
Jérusalem

79 – 81 TITUS

81 – 96 DOMITIEN Entre 85 et 100 Matthieu

Entre 90 et 100
96 – 98 NERVA
L’Apocalypse

98 – 117 TRAJAN Entre 90 et 120 Jean

1. Jean PSICHARI, Essai sur le grec de la Septante, Revue des Éudes juives,
avril 1908.
Chapitre 1
L’ÉVANGILE DE MATTHIEU
renons tout d’abord l’évangile de Matthieu. Passons la première page

P consacrée aux généalogies. Dès le verset 18 du premier chapitre, nous


trouvons l’expression grecque que nous traduisons littéralement par :
elle se trouva ayant dans le ventre, qui traduit l’hébreu wa-tahar : elle a
conçu.
Au verset 21, nous lisons, et traduisons :
« Elle enfantera un fils et tu appelleras son nom Jésus. Car lui sauvera son
peuple de ses péchés. »
Il est évident qu’en français le car est dépourvu de signification. La
relation logique indiquée par le mot car n’apparaît pas. En grec non plus.
Nous lisons en grec kai kaleseis to onoma autou Ièsoun. Autos gar sôsei ton
laon autou apo ton hamartiôn autôn.
Si vous retraduisez cette phrase grecque en hébreu, ce qui est très facile,
car elle correspond à une expression que l’on retrouve des dizaines de fois
dans la Bible hébraïque, on obtient we-qaraeta et-schemô Ieschoua ki hou
Ioschia et-ammô me-awônôteihem.
Le nom propre hébreu Ieschoua, plus anciennement Iehoschoua (c’est le
nom de celui que nous appelons Josué !) est rattaché à la racine lascha, à la
forme hiphil hoschia, qui signifie : sauver, délivrer.
Par conséquent, en hébreu, le mot qui signifie la relation logique, la raison
et la cause, ki, traduit en grec par gar, en français par car, a un sens. Tu
appelleras son nom sauveur parce que lui il sauvera…
En français la relation logique n’apparaît pas. En grec non plus. En hébreu
la phrase reprend son sens. Cette phrase est donc d’origine hébraïque, ou
hébraïque d’origine.
Cette phrase, Matthieu 1,21 : elle enfantera un fils et tu appelleras son
nom Jésus, car lui sauvera son peuple de ses péchés, – cette phrase ne peut
pas avoir été écrite en langue grecque directement par une personne
raisonnable, car la structure logique, la structure du raisonnement appelé par
le mot grec gar n’apparaît pas dans le texte grec. La structure logique est
évidente dès que l’on retrouve l’hébreu qui est sous-jacent.
D’autre part, cette traduction ne peut pas être tardive, car tard dans le Ier
siècle de notre ère, des chrétiens nouveaux d’origine païenne n’auraient pas
manqué de demander : que signifie ce raisonnement ? Que signifie cette
proposition qui en grec n’a aucun sens ? Or, le traducteur de Matthieu grec ne
prend même pas la peine d’expliquer la structure de son raisonnement, le
fondement de son raisonnement, qui repose sur l’identité de la racine
hébraïque qui se trouve sous le nom propre de Ieschoua et dans le verbe
hébreu iascha. Puisqu’il ne prend pas la peine de s’expliquer sur ce point,
c’est que nous sommes dans un milieu où l’on comprend cela sans
explication, parce que c’est évident. Nous ne sommes donc pas à la fin du Ier
siècle ni dans un milieu constitué de chrétiens d’origine païenne.
Matthieu 1,22 : Tout cela arriva – ou fut – afin que fut remplie la parole
(dite par) le Seigneur (YHWH) par la bouche du prophète qui dit…
Cette expression remplir ce qui a été dit, remplir la parole, se trouve
fréquemment dans notre Matthieu grec : 2,15 ; 2,17 ; 4,14 ; 8,17 ; 12,17 ;
13,35 ; 21,4 ; 27,9, etc.
Elle est la traduction littérale en grec de l’expression hébraïque malle et-
debar YHWH que l’on trouve par exemple en Rois 2,27, et qui est bien traduite
en grec par plêrôthenai to rèma tou kuriou : remplir la parole de YHWH, du
Seigneur. Cf. Chroniques 36,21 : afin de remplir la parole de YHWH, tou
plèrôthènai logon kuriou.
Cette expression est impossible en grec. Elle est une traduction – décalque
d’une expression hébraïque. Elle était déjà traduite ainsi par les LXX. Le
traducteur de Matthieu traduit comme ses prédécesseurs la même expression
hébraïque qu’il trouve dans son document hébreu.
Matthieu 1,23 : nous retrouvons l’expression grecque que nous traduisons
littéralement : la jeune fille aura dans le ventre. Cette expression que nous
avons déjà trouvée est de nouveau la traduction en langue grecque du mot
hébreu harah, que nous traduirions, nous Français, par concevoir ; elle a
conçu ; elle a commencé d’être enceinte. Les LXX traduisent régulièrement ce
terme hébreu par l’expression grecque : prendre ou avoir dans le ventre, en
gastri echein. Nous la trouvons ici, cette expression grecque habituelle aux
traducteurs grecs anciens de la Bible hébraïque. Et nous ne risquons pas de
nous tromper puisqu’il s’agit d’une citation du prophète Isaïe 7,14 : Voici que
la jeune femme conçoit (elle est enceinte), elle va enfanter un fils, et tu
appelleras son nom : Immanu El. Le traducteur grec de Matthieu prend soin
de dire à ses lecteurs de langue grecque : cette expression hébraïque, IMMANU
EL, signifie, en traduction : Avec nous, Dieu. Le traducteur de Matthieu
respecte l’ordre des mots de l’hébreu.
Matthieu 1,25 : nous lisons dans le texte grec que nous traduisons toujours
littéralement :
Et il ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle ait enfanté un fils. Et il appela son
nom Ièsous.
Il ne la connut pas : c’est l’expression hébraïque classique utilisée par la
Bible hébraïque pour désigner ou signifier l’union physique de l’homme et de
la femme. Admirable expression, puisque de fait l’union physique de
l’homme et de la femme est une authentique connaissance mutuelle
réciproque, une connaissance sensible, expérimentale, mais aussi spirituelle
puisque l’anthropologie hébraïque, comme nous l’avons montré il y a très
longtemps déjà, dans notre premier Essai sur la Pensée hébraïque, ne dissocie
pas, comme le font les platoniciens, les néo-platoniciens, les cartésiens, l’âme
du corps. En hébreu il n’y a même pas de mot pour désigner le corps en tant
qu’il est distinct de l’âme, pour autant qu’on le considère à part de l’âme,
pour une raison simple, aisément vérifiable, c’est qu’un corps sans âme, cela
n’existe pas, cela n’a jamais existé, et cela n’a aucun sens. Pour parler comme
les tenants du Cercle de Vienne, c’est un terme dépourvu de signification. S’il
y a corps, s’il y a organisme, alors il y a information, c’est-à-dire animation.
L’union physique de l’homme et de la femme est donc une connaissance
d’âme à âme. Cette expression : connaître, pour désigner l’union physique de
l’homme et de la femme, est évidemment une traduction de l’hébreu iada.
Nous n’allons pas infliger à notre lecteur de langue française l’examen
ligne à ligne de tout l’évangile de Matthieu pour montrer que chaque phrase
est traduite de l’hébreu en grec et comment elle est traduite. Nous allons
choisir quelques exemples significatifs en feuilletant l’évangile de Matthieu.
Le lecteur verra ainsi quelle est la méthode utilisée pour faire la
démonstration que l’évangile grec de Matthieu est bien une traduction faite à
partir d’un texte ou de plusieurs textes hébreux originaux. C’est d’ailleurs ce
qu’ont dit les Pères soit grecs soit latins, tels qu’Epiphane de Salamine ou
saint Jérôme qui ont vu et lu l’original hébreu de Matthieu.
Prenons par exemple Matthieu 9,14 :
Alors s’avancèrent vers lui (l’ordre hébreu des mots, le verbe en tête) les
disciples de Iohannan, disant : « Pourquoi nous et les Pharisiens nous jeûnons
beaucoup, et tes disciples ne jeûnent pas ? » Et il leur dit, Ieschoua : « Ils ne
peuvent pas, les fils de la tente nuptiale (la tente dans laquelle les jeunes
mariés passaient leur première nuit de noces) jeûner pendant qu’il est avec
eux, le jeune marié (en hébreu hatan). Viendront des jours (hébreu hinneh
iantim baïm) et il leur sera enlevé, le jeune marié (le hatan), et alors ils
jeûneront… »
L’expression que nous avons traduite littéralement les fils de la tente
nuptiale n’a aucun sens pour un Français d’aujourd’hui. Aussi bien les
traducteurs de langue française de ce texte mettent à peu près n’importe quoi
pour traduire ce texte. Consultez vos traductions en langue française, et vous
verrez.
Pour un Grec ou un Latin instruits et cultivés connaissant la langue
grecque, à la fin du Ier siècle de notre ère, cette expression n’avait non plus
aucun sens, pas plus que pour un lecteur de langue française.
Or cette expression grecque oi huioi tou numphônos que nous avons
traduite littéralement – ne pas confondre, comme le font certains traducteurs
de langue française, le numphôn : la tente nuptiale avec ho numphios : le
jeune marié – cette expression grecque dépourvue de sens pour un Grec et un
Latin cultivés de la fin du Ier siècle de notre ère traduit une expression
hébraïque connue benei ha-houphah : les fils de la tente nuptiale.
Pour saisir autant que faire se peut le sens de cette expression, il faut
d’abord savoir qu’en hébreu l’expression fils de est utilisée en quantité
d’occasions et de cas, qui ne correspondent à rien, ni en grec ancien ni en
français moderne. D’abord on se sert en hébreu de l’expression fils de… pour
dire quel âge on a ou quel âge a tel ou tel personnage. On dira en hébreu : un
tel est fils de tant ou tant d’années, là où nous disons en français moderne j’ai
ou il a tant ou tant d’années. Là où nous utilisons le verbe avoir, l’hébreu
utilise l’expression être fils de… L’expression : fils de… sert dans quantité
d’autres occasions. Fils de la mort signifie sans doute à peu près ce que nous
traduirions par : être digne de mourir, mériter la mort. L’hébreu ne possède
pas d’expression pour dire : un individu appartenant à telle ou telle espèce
animale. Ou, plus exactement, n’ayant pas notre concept d’espèce, qui nous
vient d’Aristote, l’hébreu dit : fils de… Fils du corbeau, fils du gros bétail, fils
de l’Homme. Pour dire qu’un homme fait partie de la corporation des
prophètes, on dit : fils de prophète. Cela ne signifie pas qu’il ait été
physiquement engendré par un prophète, mais cela signifie qu’il fait partie du
groupe ou de l’ensemble des prophètes.
En ce qui concerne la notion d’espèce, ce n’est pas si mal trouvé, car nous
savons aujourd’hui qu’un animal fait partie de telle espèce, si et seulement si
il est engendré par deux animaux de la même espèce et s’il est susceptible
d’engendrer à son tour avec un animal de la même espèce. Il existe donc bien
une relation biologique ou génétique entre la notion aristotélicienne d’espèce
et la notion de filiation. Les Hébreux ont pris les choses par le bout, si nous
osons dire, de la filiation. C’est le fait d’être fils de l’Homme ou du Corbeau
qui fait que nous appartenons, ou qu’un animal appartient, à telle ou telle
espèce.
Le fils, en hébreu, c’est aussi celui qui reçoit l’information, non seulement
biologique ou génétique, mais intellectuelle et spirituelle, celui qui est
engendré dans l’ordre de la pensée par une doctrine. Le fils est celui qui reçoit
de son maître, de son rabbi, la science, et il peut donc appeler son rabbi abba,
père en araméen, ou abi en hébreu. Et celui qui enseigne peut appeler celui
qui reçoit l’enseignement : mon fils beni. Il existe en somme deux sortes de
filiation : la biologique ou génétique, par la génération physique, et
l’intellectuelle ou spirituelle par la génération qui est communication du
message ou de l’information. C’est ainsi que nous les païens, les goïm, qui
avons reçu l’information qui nous vient d’Abraham, nous sommes appelés par
là même fils d’Abraham, non pas que nous ayons été engendrés physiquement
par lui, mais parce que nous avons reçu et accueilli librement un message, une
information, le monothéisme, qui vient de lui.
Les fils de la déportation, ce sont ceux qui ont fait partie de l’ensemble
des déportés. Les fils de Juda, ce sont les habitants de la Judée. Le fils ou les
fils du péché ou du crime, ce sont les hommes qui font partie de l’ensemble
des criminels.
L’expression : fils de… désigne donc en hébreu quantité de relations et
d’appartenances. C’est une expression, une manière de penser et de
s’exprimer, qui est propre à l’hébreu, et qui est très fréquente en hébreu.
Lorsque nous la retrouvons, ce qui est aussi très fréquent, dans les évangiles
de Matthieu, de Marc et de Luc, nous pouvons être sûrs et certains qu’il s’agit
d’un simple décalque en langue grecque d’une expression hébraïque usuelle.
Ainsi, chez Matthieu, l’expression les fils du royaume (Matthieu 8,12)
signifie : ceux qui font partie du royaume, les éléments de l’ensemble, pour
parler le langage des mathématiciens modernes.
C’est le cas ici avec notre texte de Matthieu 9, 15. L’expression hébraïque
benei-ha-houphah que l’on trouve chez les rabbins indique et signifie une
certaine relation que nous avons du mal à discerner et qui était tout autant
incompréhensible pour un Grec ou un Latin hellénisant à la fin du Ier siècle de
notre ère, qu’elle l’est pour nous aujourd’hui.
Nous sommes donc sûrs d’une chose, c’est que cette expression hébraïque
que nous traduisons littéralement par les fils de la tente des jeunes mariés
n’est pas une composition grecque de la fin du Ier siècle de notre ère,
puisqu’elle n’avait aucun sens ni pour celui qui, par hypothèse, l’aurait
composée en grec, ni pour ceux qui l’écoutaient ou le lisaient, mais une
traduction – décalque d’une expression hébraïque connue et entendue,
comprise par les rabbins qui l’employaient, et par leurs élèves.
Le jeune marié dont il est question dans cette réponse du Seigneur à ceux
qui l’interrogent au sujet du jeûne, et qui lui demandent pourquoi ses disciples
à lui ne jeûnent pas, – ce jeune marié ne dit pas grand-chose, pour ne pas dire
rien du tout, aux oreilles d’un de nos contemporains de langue française. Il
n’avait pas plus de sens pour un païen de langue grecque à la fin du Ier siècle
de notre ère. Il était plein de sens pour les frères et les sœurs du Judaïsme,
pour les disciples de Jean le baptiseur comme pour les frères appartenant au
parti, ou à l’école, dû à la tendance, ou au groupe des Pharisiens. Car tous
ceux qui ont entendu le rabbi galiléen Ieschoua ha-nôzeri parler du numphios,
le jeune marié, en hébreu hatan, ont compris qu’il s’agissait du jeune marié,
du hatan dont il est question dans le Cantique des cantiques, le Bien-Aimé qui
vient, celui qui épouse la kallah, la numphè, la jeune femme qui est la
Communauté même d’Israël. Une longue tradition remontant aux plus anciens
prophètes hébreux, à Osée, Isaïe, Jérémie, puis Ezéchiel, a orchestré le
thème : Dieu est par rapport à la Communauté d’Israël (qehal Israël,
traduction grecque ekklèsia ou synagogè) comme un homme par rapport à une
femme qu’il aime. Dans le livre de Jérémie, Dieu dit lui-même : Je t’ai aimée
d’un amour éternel, vierge d’Israël. Et les mêmes prophètes hébreux
expliquent que la vierge d’Israël a trahi Celui qu’elle aimait, Celui qui l’aime
et qui l’a tirée d’Égypte, comme une femme trahit son amant ou son époux. Et
c’est ainsi que la longue tradition des prophètes hébreux compare l’infidélité
du peuple hébreu à une prostitution, et la jeune femme épousée par Dieu
même à une prostituée, en hébreu zônah. Le prophète Ezéchiel, durant l’exil à
Babylone, au VIe siècle avant notre ère, va développer ce thème et le pousser à
sa plus extrême puissance.
L’auteur de l’Apocalypse, avant la prise de Jérusalem en 70, va reprendre
ce thème et ce même vocabulaire. Le Cantique des cantiques reprend ce
thème ancien. Le Bien-Aimé, le chéri qui vient, c’est Celui qui va épouser la
Vierge d’Israël, la Communauté d’Israël. Le Cantique des cantiques est donc
un texte mess ianique, un opéra messianique à plusieurs chœurs, qui a peut-
être été chanté sur les murs de Jérusalem après la reconstruction, après le
retour de l’exil.
Lorsque les disciples de Jean et les frères du groupe des Pharisiens ont
entendu le rabbi galiléen s’identifier au halan, à Celui qui épouse, ils ont
donc parfaitement compris ce que cela signifiait. C’est un titre messianique.
Lorsque Jean le baptiseur envoie des disciples vers le rabbi galiléen pour
lui demander : Es-tu celui qui vient ? (Matthieu 3), Jean parle le même
langage, celui du Cantique des cantiques, et le rabbi Ieschoua comprend ce
même langage codé dans le même sens.
De même lorsque Jean le baptiseur dit (Jean 3,19) : Celui qui possède la
numphè, en hébreu kallah, c’est lui le numphios, en hébreu le hatan… tout le
monde dans son entourage comprend ce qu’il veut dire : Celui qui possède la
jeune femme, la nouvelle Communauté d’Israël, la Vierge d’Israël, c’est le
hatan du Cantique des cantiques, c’est le Roi qui a reçu l’onction – ton nom
est une huile qui se répand. C’est lui l’époux, le mari, l’amant de la jeune
femme qui est le nouvel Israël.
Et lorsque l’auteur de l’Apocalypse parle des noces, du mariage de
l’Agneau, et de la jeune femme qui est la nouvelle Jérusalem qui descend
d’auprès de Dieu pour épouser l’agneau, c’est encore le même langage, le
même système de signes, le même code. Et lorsque le rabbin pharisien
Schaoul compare la relation qui existe entre l’homme et la femme, à la
relation qui existe entre le roi oint et la Communauté, hébreu qahal, grec
ekklèsia, c’est encore le même système de signes, le même langage.
Revenons à notre texte de Matthieu 9,15. Ce texte était inintelligible pour
un païen de la fin du Ier siècle, à moins qu’il ne fût initié au langage et aux
doctrines que ce texte véhicule. Il est mot pour mot décalqué à partir
d’expressions hébraïques traditionnelles parfaitement comprises par ceux qui
les employaient et qui les recevaient. Il avait un sens à l’intérieur des
communautés juives nourries de la tradition hébraïque, des prophètes hébreux
et du Cantique des cantiques. L’expression même les fils de la tente
nuptiale… n’avait aucun sens pour un païen de la fin du Ier siècle de notre ère,
pas plus que pour un païen d’aujourd’hui. C’est une expression décalquée à
partir d’une « pression hébraïque bien connue et intelligible à l’intérieur des
communautés juives, car il y avait en cas de besoin quelqu’un pour
l’expliquer. Ce texte dépourvu de sens en grec, et qui existe en hébreu, a
forcément été traduit à partir d’un texte hébreu, et ont tôt, à l’intention des
frères et des sœurs des communautés juives pour qui tout ce langage
initiatique avait un sens.
L’expression se retrouve en Marc 2,18 et en Luc 5,33. Par conséquent le
même argument est valable pour ces deux autres évangiles. Nous y
reviendrons.
Regardons maintenant Matthieu 10,5 : Ces douze-là, il les envoya
(toujours l’ordre hébreu des mots, le verbe en tête), Ieschoua, et il leur
recommanda : dans la direction de la route les nations païennes, (hébreu el-
derek ha-goïm) n’allez pas ; et dans la région, dans la province (hébreu
medinah) des Samaritains n’entrez pas… Ici le traducteur grec a rendu par le
grec polis, la ville, l’hébreu medinah qui signifie la province, la région, et
rarement la ville. Si l’on s’en tient au texte grec, on obtient donc une
traduction bancale : dans une ville (sans article) des Samaritains n’entrez
pas… Quelle ville ? Pourquoi une ville ? Pourquoi pas les villes ? Si l’on
retrouve l’hébreu qui est sous le mot grec polis, la difficulté est levée.
Allez bien plutôt vers le petit troupeau égaré, perdu, de la maison
d’Israël…
L’expression grecque ta probata ta apolôlota, que l’on traduit l’ordinaire
par : les brebis perdues, recouvre constamment dans a traduction grecque de
la Bible hébraïque le mot hébreu tzôn, e troupeau de petit bétail. Le mot grec
ta probata, qui est au neutre pluriel, recouvre le singulier collectif hébreu
tzôn. Le troupeau égaré sur les montagnes et sans berger, c’était une image
utilisée depuis des siècles par les anciens prophètes, en particulier par le
prophète Ezéchiel, au temps de la grande déportation à Babylone, VIe siècle
avant notre ère.
Nous allons retrouver plus loin, lorsque nous aborderons le quatrième
évangile, cette expression, à propos de la Porte des Brebis, traduction grecque
qui recouvre l’hébreu schaar ha-tzôn, la porte du troupeau de petit bétail. Là
encore l’hébreu tzôn est traduit par le grec ta probata, ce qui donne dans
Néhémie 3,1 le grec tèn pulèn tèn probatikèn, que quelques traducteurs en
langue française rendent par la porte probatique !
Réfléchissons un instant sur ce texte. Supposons un instant, comme le
prétend avec énormément d’assurance et même parfois de morgue, la majorité
régnante en exégèse, que l’évangile de Matthieu soit une composition tardive,
qui daterait de la fin du Ier siècle. Par suite de transformations littéraires,
comme ils disent, et après une longue prédication orale, comme ils racontent,
l’évangile de Matthieu aurait finalement été rédigé en langue grecque,
directement, à ce qu’ils prétendent, à la fin du Ier siècle de notre ère.
À la fin du Ier siècle de notre ère, les églises, les communautés chrétiennes
du bassin de la Méditerranée sont en majorité d’origine païenne, à 80 % ou
90 % d’origine païenne. Toutes les communautés chrétiennes du bassin de la
Méditerranée sont issues de la partition, ou de la division en deux, d’une
synagogue. Lorsque le message évangélique est communiqué aux
synagogues, dans les années qui ont suivi la mort et la résurrection du
Seigneur, et tout particulièrement lorsque Paul, l’ancien rabbin pharisien,
parcourt le pourtour de la Méditerranée, à partir de l’année 44 sans doute,
lorsque le message évangélique est communiqué aux synagogues, aux
communautés juives des villes du bassin de la Méditerranée et peut-être tout
d’abord à Rome, il se produit dans chaque cas une partition, une division de la
cellule : une partie reçoit le nouveau message, le message évangélique, et
cette cellule divisée en deux devient ainsi, par communication d’information,
la cellule germinale, la cellule mère de la nouvelle communauté chrétienne,
en hébreu qahal ou qehila, en grec ekklèsia, décalque latin ecclesia. L’autre
moitié, la partie qui ne reçoit pas le nouveau message, la nouvelle
information, reste synagogue. Le mot grec synagogè traduit lui aussi le mot
hébreu qahal ! Ekklèsia et synagogè sont deux traductions possibles et réelles
du même mot hébreu qahal.
Ensuite et à partir de là, les païens entrent dans cette nouvelle
communauté, dans cette Église qui est constituée génétiquement par le
monothéisme hébreu, par le prophétisme hébreu transmis et communiqué par
la synagogue, d’une part, et d’autre part par le message nouveau, celui qui a
sa source ou son origine radicale en la personne du rabbi galiléen Ieschoua
ha-nôzeri.
Les païens, les incirconcis entrent dans cette communauté qui est en
somme un mutant, et cette mutation, tout comme dans l’histoire naturelle, est
provoquée, causée par une communication d’information.
Les païens entrent dans la nouvelle communauté chrétienne qui vient
d’être formée ; ils sont reçus, s’ils renoncent au polythéisme, au culte des
astres, des empereurs, de la nation divinisée, à la pratique des sacrifices
humains, etc. Ils sont intégrés à part entière dans la communauté. Ils
deviennent enfants d’Abraham. Ils deviennent fils de Dieu par nouvelle
naissance, en recelant l’information créatrice nouvelle qui provient du rabbi
galiléen Ieschoua ha-nôzeri.
À la fin du Ier siècle de notre ère, les païens étaient entrés par milliers, par
dizaines de milliers dans les communautés chrétiennes néo-formées, issues
toutes de la partition d’une cellule germinale qui était une synagogue de la
Diaspora, de la Dispersion.
Imaginez qu’un rédacteur inconnu rédige à la fin du Ier siècle de notre ère,
dans une communauté inconnue de nous (les tenants de la majorité régnante
en exégèse ne vont pas jusqu’à prétendre qu’ils savent où l’évangile de
Matthieu a été composé, en grec, à la fin du Ier siècle). Imaginons donc qu’un
inconnu compose notre évangile de Matthieu, en grec, à la fin du Ier siècle. Il
compose en particulier les lignes que nous venons de lire, et selon lesquelles
le Seigneur a dit aux Douze : N’allez pas sur la route qui conduit vers les
nations païennes… Allez plutôt vers le petit troupeau égaré, perdu, d’Israël…
Que vont dire les païens, si on leur lit ce texte ? Car enfin ce texte, nous
dit-on, est fait pour être lu dans les communautés. Issu d’une longue tradition
orale, nous dit-on, prêché longuement, des années durant, avant d’être mis par
écrit, voici donc un texte selon lequel le Seigneur a recommandé aux Douze
de ne pas aller vers les païens, mais au contraire de rester à l’intérieur du
peuple hébreu !
Que vont dire les païens qui sont, à la fin du Ier siècle de notre ère,
majoritaires dans les communautés chrétiennes ? Ils vont dire, bien
évidemment : Et nous ? Que devenons-nous dans cette histoire ? Comment se
fait-il que nous soyons-là ? Si le Seigneur a donné l’ordre de ne pas aller vers
les païens, pourquoi avons-nous été évangélisés ? Si le Seigneur a ordonné à
ses Douze de ne pas aller chez les païens, mais de rester à l’intérieur du cercle
du peuple hébreu, comment se fait-il que nous, les païens, nous soyons
entrés ?
Si donc l’on admet, comme le fait la majorité régnante en exégèse, que
l’évangile de Matthieu a été composé en grec à la fin du Ier siècle, après une
longue tradition orale, après avoir été longuement prêché, comme ils disent, et
après avoir subi des transformations littéraires, comme ils prétendent, voilà
donc l’absurdité à laquelle on parvient. Voici un texte mis dans la bouche du
Seigneur à la fin du Ier siècle et qui se trouve en contradiction avec le fait
historique, avec les faits historiques, c’est-à-dire avec le fait massif : les
païens, les incirconcis sont entrés par milliers, par dizaines de milliers, dans
les communautés chrétiennes néo-formées du bassin de la Méditerranée.
Si l’on admet au contraire que ce propos est authentique, qu’il remonte au
rabbi galiléen lui-même, qu’il a été noté tombant de sa bouche, qu’il a été
noté en hébreu comme cela se voit à l’œil nu en regardant le texte grec, que
l’évangile de Matthieu a été composé en hébreu aussitôt après les
événements, – pourquoi attendre pour recueillir les propos, les enseignements
et les actes du Seigneur ? – et traduit aussitôt après en langue grecque à
l’intention des frères et des sœurs des communautés juives, c’est-à-dire des
synagogues, du bassin de la Méditerranée, qui ne lisaient plus suffisamment
l’hébreu ; alors toutes les difficultés, tous les paradoxes disparaissent.
Matthieu hébreu et Matthieu grec ne connaissent pas encore le fait de
l’expansion de la parole venue de Ieschoua aux nations païennes. Matthieu
hébreu et la traduction grecque de Matthieu sont antérieurs à l’année 36,
l’année de l’explosion et de la communication aux païens de la parole de Dieu
issue de Jérusalem. Tous les indices convergent vers une date très ancienne
pour la composition de Matthieu hébreu et pour la traduction. Par conséquent
l’histoire d’une composition tardive, à la fin du Ier siècle de notre ère, en
langue grecque, après une longue prédication, une longue tradition orale, de
Matthieu, c’est un conte de nourrice, cela ne tient pas debout, et le fait qu’une
majorité d’exégètes tiennent pour ce conte à dormir debout, ne change rien au
fait que c’est un conte à dormir debout.
L’histoire de la longue tradition orale ou transmission orale, de longues
prédications qui auraient précédé la mise par écrit tardive, de toute manière ne
tient pas debout, qu’il s’agisse de ces quatre évangiles ou d’autre chose. Nous
avons déjà noté précédemment que le milieu ethnique de Jérusalem autour de
l’année 30 est un milieu hautement lettré, comportant une haute densité
d’hommes lettrés. Personne ne voit pour quelle raison ils se seraient abstenus
de mettre par écrit les actes, les paroles, les enseignements de leur Seigneur.
D’autre part, si l’on admet l’hypothèse de plusieurs traditions orales qui
auraient donné lieu finalement à nos quatre évangiles, l’expérience objective
d’un phénomène de ce genre montre que l’on doit obtenir dans ce cas, que
l’on aurait dû obtenir, quatre nébuleuses. Les expériences concernant la
transmission orale de l’information sont connues. Si à partir d’une même
source, d’un même lit on suit à la trace plusieurs transmissions orales, alors
on obtient à la sortie plusieurs versions incompatibles. Les transmissions
orales déforment le message initial. Normalement, au terme de ces
transmissions que l’on suppose par hypothèse indépendantes l’une de l’autre,
on aurait dû obtenir quatre documents disparates incompatibles sur nombre de
points. Que si on objecte qu’en réalité ces prétendues traditions orales ou
catéchèses orales ont disposé de documents écrits, alors on renonce à
l’hypothèse première. Ou bien l’on professe la thèse des traditions et des
transmissions par la voie orale, et dans ce cas on est sûr d’obtenir un résultat
qui n’est pas celui que de fait nous présentent nos quatre évangiles. Ou bien
l’on admet l’utilisation de documents écrits, et dans ce cas on en revient à la
thèse que nous défendons : les quatre évangiles sont le résultat d’une
transmission de l’information par la voie écrite.
La question ou plutôt les questions qui restent alors à traiter, c’est de
savoir si nos quatre évangiles écrits en langue grecque ont des originaux ou
des traductions ; à quelle époque approximativement ils ont été écrits tels
qu’ils sont ; quelles relations ils soutiennent les uns avec les autres ; quelle est
leur distance par rapport à la source de l’information ; quelle est leur valeur
historique ; dans quelle mesure ils transmettent fidèlement – ou déforment –
l’information qu’ils ont reçue de la source.
Regardons maintenant Matthieu 12,38. Des scribes et des docteurs
appartenant au parti des Pharisiens disent au Seigneur : Nous voudrions voir
un signe venant de toi ! Et lui, le Seigneur, répond : une génération mauvaise
et adultère recherche ou demande un signe. De signe, il ne lui en sera pas
donné, si ce n’est le signe de Jonas le prophète.
Chacun connaît le livre de Jonas qui a été composé sans doute après le
retour de l’exil à Babylone. C’est un conte théologique de haute portée,
puisqu’il enseigne, sous la forme d’une histoire passée, quelque chose qui se
produira dans l’avenir : Dieu demande à son serviteur le prophète d’aller à
Ninive, la grande ville, détruite depuis l’année 612 avant notre ère, et donc
depuis longtemps lorsque le conteur théologien compose le conte dit de Jonas.
Ninive représente la quintessence du paganisme et de l’hostilité au peuple
hébreu. Dieu demande donc à son serviteur le prophète d’aller à Ninive pour
y annoncer la parole de Dieu. Cela ne s’était jamais vu dans le passé. Dans le
passé, c’est-à-dire dans l’histoire du prophétisme hébreu, toujours le prophète
hébreu est envoyé (racine hébraïque schalach) vers le peuple hébreu, et le
texte de Matthieu 10,5 que nous venons de relire se situe dans la même
perspective. Dieu demande à son serviteur le prophète d’aller à Ninive la
persécutrice, l’ennemie du peuple hébreu. Et bien entendu le prophète hébreu
refuse. Dieu insiste, le prophète hébreu va à Ninive, annonce la parole de
Dieu, et les païens de Ninive, depuis le Roi et sa cour jusqu’aux petites gens,
et même jusqu’aux animaux, tout le monde fait pénitence ! Dieu pardonne à
Ninive et il se repent du mal qu’il avait l’intention de faire à Ninive. Le livre
de Jonas a été rangé par les rabbins dans la collection des livres des prophètes
que l’on appelle « petits » parce que leurs textes sont brefs.
Lorsque le Seigneur dit à ceux qui l’interrogent : la génération à laquelle
je parle va voir un signe, le signe de Jonas, le sens est donc clair. Ce qui est
enseigné dans cette prophétie contenue dans le livre de Jonas, sous la forme
d’un conte, cette prophétie va se réaliser.
Et le fait est qu’après la mise à mort de Stephanos que nos traducteurs
appellent Étienne, vers 36 de notre ère, la parole de Dieu, le message qui vient
de Dieu, l’annonce de la nouvelle, qui a pour origine Ieschoua mort et
ressuscité, est portée spontanément aux païens. En masse, par milliers, par
dizaines de milliers, les païens entendent, reçoivent la parole de Dieu, et
entrent dans les communautés chrétiennes. La parole de Dieu est même portée
aux païens à Rome, qui est la nouvelle Ninive, la nouvelle Cité persécutrice.
L’information créatrice qui vient, qui provient de Dieu, puisqu’il est, Lui,
l’origine radicale de l’information créatrice de l’univers, de la nature et de
l’Homme, et aussi l’origine radicale de l’information créatrice communiquée
à la pensée de l’Homme depuis Abraham, à l’intérieur de cette zone
germinale ou embryonnaire de l’humanité qu’est le peuple hébreu, cette
information créatrice qui jusqu’à présent était communiquée à l’intérieur du
peuple hébreu, par l’intermédiaire des prophètes hébreux, elle passe aux
nations païennes. C’est une explosion. L’information est communiquée à
l’humanité entière. Toutes les nations vont être ensemencées progressivement.
C’est, dans l’histoire de la création, une nouvelle étape qui commence.
Saint Paul va se faire le théoricien de ce processus de la communication de
l’information créatrice d’abord confiée au peuple hébreu, pendant quelque
vingt siècles, puis passée à l’humanité entière. Comme chacun sait, la
séparation entre le judaïsme et le christianisme s’effectue en ce point et à ce
moment.
Le propos du Seigneur : Cette génération mauvaise et adultère demande
un signe, il ne lui sera pas donné de signe, si ce n’est le signe de Jonas le
prophète, ce propos se retrouve en Matthieu 16,4 sans commentaire. On
retrouve aussi ce même propos en Luc 11,29, suivi d’un commentaire.
Dans Matthieu 12,40, le texte grec nous propose un commentaire, une
explication, une justification de ce propos : « De même que Jonas était dans le
ventre du poisson trois jours et trois nuits, ainsi il sera, le fils de l’homme,
dans le cœur de la terre trois jours et trois nuits. »
Le fils de l’homme, après la crucifixion, n’a pas été dans le cœur de la
terre, il a été déposé sur la banquette d’un tombeau neuf. Et il n’y est pas resté
trois jours et trois nuits. Le Seigneur est mort le vendredi en fin d’après-midi.
Le dimanche matin le tombeau était vide, il restait le sadin de lin rituel dans
lequel le Seigneur avait été enveloppé, il restait le soudarion qui était resté
enroulé. Mais le Seigneur n’était plus là.
Si l’évangile de Matthieu avait été composé en langue grecque à la fin du
Ier siècle, comme le raconte la majorité régnante aujourd’hui en exégèse, le
rédacteur présumé de ce texte aurait compris le sens de ce propos du
Seigneur. Il n’aurait pas manqué de commenter, comme le fait toujours le
traducteur grec de Matthieu, sinon l’original hébreu lui-même : Voilà, c’est
fait ! Le Signe de Jonas le prophète est aujourd’hui accompli ! Il est même
accompli depuis 50 ans dans l’hypothèse où Matthieu daterait de la fin du Ier
siècle, puisque depuis 50 ans les païens en masse, par milliers, par dizaines de
milliers, entendent la parole de Dieu et la reçoivent ! La parole de Dieu a été
portée aux païens, et même à Rome, la ville qui persécute le peuple hébreu ;
et les païens, eux, se convertissent, comme l’avait annoncé le livre de Jonas !
Si l’évangile de Matthieu avait été composé à la fin du Ier siècle de notre
ère, comme on nous l’enseigne, le rédacteur de Matthieu n’aurait pas manqué
de faire ce commentaire explicatif et justificatif, et il n’aurait pas proposé
l’explication qu’il propose de fait en Matthieu 12,40.
Si Matthieu grec transmet un propos authentique du Seigneur et s’il ne
comprend pas le sens du propos qu’il transmet, c’est tout simplement parce
que, lorsque Matthieu grec a été écrit en grec, le signe de Jonas n’était pas
encore accompli, réalisé.
Or le signe de Jonas a été accompli, réalisé à partir de l’année 36, après la
mise à mort de Stephanos.
Par conséquent le livre de Matthieu, écrit en hébreu comme on le voit à
chaque ligne du texte grec, a été traduit en grec avant l’année 36.
Il n’a aucune idée du grand fait massif, énorme, décisif, qui est l’entrée en
masse des païens dans l’économie de la Nouvelle Alliance. Il a été écrit et
traduit avant ce fait historique révolutionnaire. Car pour un Hébreu, le
passage de la parole de Dieu aux païens constituait une révolution. Plus
qu’une révolution c’était, nous l’avons noté, en réalité une nouvelle étape
dans l’histoire de la création.
Cette nouvelle étape de l’histoire de la création semble inconnue de notre
évangile grec de Matthieu. C’est donc que notre évangile grec de Matthieu est
antérieur à cette nouvelle étape de l’histoire de la création.
De même Matthieu 15,21s. Le Seigneur se rend dans la région de Tyr et
de Sidon. Une femme du pays, une Palestinienne, appelée ici Chananéenne, se
précipite sur lui en criant : « Aie pitié de moi, fils de David ! – Elle connaît
donc cette expression et le sens de cette expression – Ma fille est très malade,
etc. » Le Seigneur lui répond : « Je n’ai pas été envoyé, si ce n’est aux brebis
perdues – comme précédemment l’hébreu tzôn au singulier, le petit troupeau
égaré – de la maison d’Israël… »
Même raisonnement : comment est-il possible, à la fin du Ier siècle, alors
que les païens sont majoritaires dans les communautés chrétiennes, dans les
églises du bassin de la Méditerranée, qu’un quidam présente ce propos du
Seigneur sans explication, sans commentaire, sans justification, comme s’il
était naturel que le Seigneur dise : « je n’ai été envoyé qu’aux enfants
d’Israël » – alors que les Églises sont pleines de païens convertis ? Présenté à
la fin du Ier siècle de notre ère, ce propos bien évidemment authentique du
Seigneur aurait été suivi d’une explication, d’un commentaire, ou bien
purement et simplement supprimé, éliminé, comme c’est le cas dans les
évangiles de Marc et de Luc, qui sont plus tardifs.
Il n’était pas difficile d’expliquer ces propos du Seigneur. Il fallait tout
simplement expliquer qu’il existe dans les œuvres de Dieu, dans la réalisation
du dessein créateur et divinisateur de Dieu, des moments, des étapes. Le
prophétisme hébreu est une étape, Jean le baptiste est une étape, le Seigneur
en qui se réalise l’union sans confusion de l’Homme créé et de Dieu incréé,
est l’étape ultime. Mais à partir de lui qui est le premier-né de la nouvelle
création, l’information créatrice est communiquée tout d’abord aux enfants
d’Israël, donc à l’intérieur du peuple hébreu, puis, dans une seconde étape,
aux païens, aux incirconcis que nous sommes. Dans le dessein de Dieu, le
Seigneur se situe lui-même dans la phase qui précède l’expansion du
monothéisme hébreu aux nations, c’est-à-dire la réalisation du signe de Jonas.
Voilà le genre d’explication qu’il fallait donner à la fin du Ier siècle de notre
ère aux païens qui remplissaient les églises chrétiennes si on leur présentait ce
propos évidemment authentique du Seigneur s’adressant à la femme du pays
de Chanaan, que nous appelons aujourd’hui la Palestine. Propos évidemment
authentique puisqu’il suscitait une difficulté non moins évidente, celle que
nous venons de toucher : si le Seigneur a dit cela, comment comprendre que
maintenant les églises soient pleines d’hommes et de femmes issus du
paganisme ? Ce propos faisait tant et si bien difficulté, que Marc et Luc ne
l’ont pas conservé dans leur recueil. Un des nombreux signes ou indices que
Matthieu est antérieur à Marc et à Luc, contrairement à ce que dit, sur ce point
encore, la majorité régnante. Il était impossible de présenter ce propos du
Seigneur sans explication, sans justification, dans une communauté chrétienne
déjà remplie de frères et de sœurs issus du paganisme. Or Matthieu, notre
Matthieu grec, présente ce propos du Seigneur sans aucune explication ni
justification. Il a été noté et traduit en grec avant le passage de l’heureuse
annonce aux païens.
Il existe trois faits historiques massifs, énormes, par rapport auxquels il est
possible et nécessaire de situer les quatre évangiles, non seulement les quatre
évangiles, mais tous les écrits du Nouveau Testament. Ces faits énormes
sont : l’assaut contre Jérusalem le 29 août de l’année 70 de notre ère ;
l’incendie et la destruction du Temple de Jérusalem ; l’incendie de Jérusalem
durant la nuit du 26 septembre ; la prise de la Ville sainte. La ville et les
remparts sont rasés à l’exception des tours du palais du roi ; le massacre des
chrétiens par Néron à partir de 64 ou 65 – il existe des discussions concernant
les dates ; – le passage de la parole de Dieu, du message de Dieu, de
l’heureuse annonce qui provient du rabbi galiléen, de l’enseignement même,
de la doctrine du rabbi galiléen, aux païens, aux incirconcis, après la mise à
mort de Stephanos, donc après l’année 36.
L’illustre exégète anglais John A.T. Robinson a mis en relief le premier
argument, à savoir la prise, l’incendie et la destruction de Jérusalem et du
Temple par les armées de Titus en août et septembre de l’année 70. Le fait
avait été remarqué avant lui, mais Robinson a eu le mérite de donner à
l’argument tout son poids. Le fait est qu’aucun écrit de cette bibliothèque,
écrite dans son état présent en langue grecque, ne semble connaître ce fait
énorme, la prise et la destruction, l’incendie de Jérusalem et du Temple. Il n’y
en a pas trace dans aucun des écrits du Nouveau Testament. Personne n’en a
entendu parler.
La prise, la destruction, l’incendie de la Ville sainte et du Temple ont été
pour les communautés juives de toute la terre habitée d’alors, de la Judée et
de tout le bassin de la Méditerranée, plus que la destruction et l’incendie de
Berlin par les armées soviétiques et américaines en 1945, pour les
Allemands ; plus que la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945 pour
les Japonais. La Ville sainte, Jérusalem, était pour les communautés juives de
la terre habitée, plus que Berlin pour les Allemands, Hiroshima et Nagasaki
pour les Japonais. La Ville Sainte et le Temple étaient au cœur du judaïsme.
Le Temple, dans la Ville sainte, était au centre du judaïsme.
Les communautés chrétiennes qui se sont développées, qui ont poussé, qui
ont bourgeonné sur tout le bassin de la Méditerranée, sont toutes issues, nous
l’avons dit déjà, d’une synagogue, d’une communauté juive qui s’est divisée
en deux comme une cellule, après avoir reçu l’information nouvelle qui
provenait précisément de Jérusalem, du rabbi galiléen qui a vécu, qui a
enseigné, qui est mort et ressuscité à Jérusalem. En toute hypothèse les quatre
évangiles ont été formés à l’intérieur de communautés chrétiennes, soit celle
de Jérusalem, soit d’autres communautés chrétiennes. Ces communautés
chrétiennes, en toute hypothèse, sont issues d’une cellule mère, c’est-à-dire
d’une communauté juive. Si les Évangiles avaient été rédigés après,
longtemps après comme on nous le raconte, la prise et la destruction de
Jérusalem, la destruction et l’incendie du Temple de Jérusalem, il y en aurait
trace dans les Évangiles. Or il n’y en a pas trace.
En cent occasions, lorsqu’il était question du Temple lui-même, de
Jérusalem, de la liturgie, il y avait la possibilité de faire allusion à la prise, à la
destruction, à l’incendie de la Ville et du Temple. Il n’y a pas d’allusion.
Si vous lisez un roman, une nouvelle ou une chronique écrite à Berlin
avant la guerre de 1939-1945, on vous décrit la ville, ses monuments, ses
parcs, ses richesses et ses splendeurs. Il existe au détour d’une phrase une
allusion à tel ou tel monument, à tel ou tel édifice. Si maintenant vous lisez un
roman, une nouvelle ou une chronique écrite après la dernière guerre
mondiale, et qui raconte ce qui se passait à Berlin avant la guerre, on voit très
bien, au détour d’une phrase, si l’auteur du texte écrit avant la guerre, avant la
prise et la destruction de Berlin, ou après la guerre, après la destruction et
l’incendie de Berlin. L’auteur n’a aucune raison de cacher qu’il écrit après la
guerre, après la catastrophe, et donc dans son texte on aperçoit
immédiatement s’il écrit avant la catastrophe ou après. C’est très simple : s’il
écrit après la catastrophe, lorsqu’il parle des grands monuments qui existaient
à Berlin au beau temps de la paix, il emploie des verbes au passé.
Les auteurs des quatre évangiles, – si toutefois on a le droit de parler
d’auteurs pour les trois premiers, ce qui est à discuter, – disons les rédacteurs
des quatre évangiles n’avaient aucune raison de dissimuler le fait qu’ils
rédigeaient leurs textes longtemps après la prise de Jérusalem, l’incendie et la
destruction du Temple, si c’était le cas, si cela avait été le cas. En cent
occasions il est précisément question du Temple, de la Ville sainte, de la
liturgie du Temple, des autorités romaines, etc. Il n’y a jamais trace, il n’y a
jamais une seule indication qu’ils aient connu le fait énorme, massif, que fut
pour les communautés de la Diaspora dont les églises sont des bourgeons, la
prise, la destruction et l’incendie de Jérusalem et du Temple.
C’est impossible : si les quatre évangiles avaient été écrits après la prise
de Jérusalem, il y en aurait trace, au détour d’une phrase, dans une expression,
dans un mode de conjugaison, dans un verbe. Il n’y en a pas trace, il n’y a pas
d’indice, il n’y a pas une seule allusion.
Non seulement il n’y a pas d’allusion à une destruction passée du Temple
et de la Ville, mais le quatrième évangile, dont on nous dit qu’il a été composé
à la fin du Ier siècle, après nous avoir dit qu’il avait été composé au IIe siècle,
écrit tout tranquillement, Jean 5,2 : « Il est à Jérusalem, près de la (porte) des
Brebis, une piscine appelée en hébreu Béthsesda, qui a cinq portiques… » Il
est : troisième personne du présent de l’indicatif du verbe être, en grec estin. –
Comment voulez-vous qu’à la fin du Ier siècle de notre ère, pour ne pas parler
du second, un auteur quelconque écrive : il est à Jérusalem… alors que depuis
trente ans Jérusalem est un champ de ruines ? Si un romancier, un
chroniqueur, un journaliste parle des monuments qui se trouvaient à
Hiroshima et Nagasaki avant la catastrophe de 1945, utilise-t-il le présent de
l’indicatif du verbe être ?
Nous reviendrons sur ce texte du quatrième évangile. Il nous réserve
encore d’autres surprises.
Par conséquent l’argument mis en relief par John A.T. Robinson, dans son
beau livre Redating the New Testament, est parfaitement décisif en effet. Il ne
s’agit pas de savoir si les églises chrétiennes à la fin du Ier siècle de notre ère
se sentaient plus ou moins intéressées par la destruction du Temple. C’est un
problème purement littéraire ; moins, un problème de langue et d’expression :
lorsqu’on parle d’événements qui ont eu lieu dans un passé lointain, comme le
supposent les tenants de la majorité régnante en exégèse, et lorsque ces
événements supposés lointains dans le temps se situent dans un contexte
géographique donné et précis, en l’occurrence la Galilée, la Judée, et
Jérusatem d’avant-guerre, d’avant la guerre de 66-70, alors, si le rédacteur se
trouve ou se situe après la guerre, cela se voit, à cent indices, ou mille indices,
exactement de la même manière qu’au bout de dix lignes de lecture, vous
avez déterminé si tel chroniqueur écrit après la destruction de Berlin par les
Alliés en 1945, ou avant. Tout simplement parce que le rédacteur n’a aucune
raison de cacher, de dissimuler qu’il écrit soit après, soit avant la catastrophe.
S’il écrit après la catastrophe, cela se voit à chaque pas, lorsqu’il parle des
monuments qui existaient et qui n’existent plus. Dans le cas des quatre
évangiles, on ne voit jamais la trace que les rédacteurs de notre texte grec –
pour adopter le point de vue de nos adversaires – aient connaissance de la
destruction de la Ville dont ils parlent constamment.
Le livre de John A.T. Robinson est un beau livre, un livre de haute
science, candide. L’auteur nous dit candidement qu’il a cru longtemps, cru et
enseigné lui-même, ce que la critique majoritaire professe depuis des
générations, à savoir que les quatre évangiles sont des compositions tardives,
qui résultent de transformations littéraires, comme ils disent, le quatrième
évangile étant la plus tardive de toutes. S’ils avaient pu, s’ils avaient osé
soutenir que le quatrième évangile a été écrit et composé au XIXe siècle par
Victor Hugo, ils l’auraient fait, n’en doutons pas.
Robinson a donc cru et enseigné lui-même tout ce que la critique professe
depuis plusieurs générations. Et un jour, au soir de sa vie de savant, il s’est
demandé sur quoi reposaient ces assertions, ces dogmes critiques. Et il s’est
aperçu avec inquiétude qu’il ne parvenait pas à répondre à ces questions.
Pourquoi Matthieu à la fin du Ier siècle ? Pourquoi Jean au iie siècle ou au
Ier ? C’étaient là de vieilles habitudes, qui remontaient à l’école allemande du
début du XIXe siècle, lorsque F.C. Baur professait que le quatrième évangile a
été composé au iie siècle, vers 170 ! Robinson a donc entrepris d’examiner à
nouveau, sans préjugé et avec un regard neuf, ces problèmes de datation, et il
parvient à un résultat qui est très différent de celui qui est habituellement
aujourd’hui objet d’enseignement.
Ce qui explique le silence autour de son livre en France et en Allemagne.
Pour réfuter le livre de Robinson, c’est très simple. Puisque Robinson
prétend qu’aucun texte du Nouveau Testament ne fait allusion à la prise et à la
destruction de Jérusalem, il suffit, pour réfuter Robinson, de trouver au moins
un texte qui prouve que son auteur a connu la prise et la destruction de
Jérusalem.
Les tenants de la majorité régnante en exégèse sont très mécontents du
livre de Robinson, car si Robinson a raison, alors eux, les tenants de la
majorité, ont tort. Il est toujours très pénible de reconnaître, en sciences
comme ailleurs, que l’on a tort. Encore plus pénible de devoir concéder qu’on
a enseigné pendant des années, une vie entière, des erreurs ou des absurdités.
Il existe donc une défense tout à fait naturelle des exégètes de la majorité à
l’encontre du livre de Robinson. Mais encore une fois : la réfutation est aisée,
en principe, puisqu’il suffit de trouver un texte, ou plusieurs textes, qui
prouvent que leurs auteurs ont connu la prise et la destruction de Jérusalem, et
par conséquent ont vécu et écrit après la prise de Jérusalem.
Ces messieurs qui sont très fâchés à cause du livre de Robinson n’en
trouvent pas, ils n’en trouvent aucun, ou plutôt si, ils en ont trouvé deux.
Prenez vos loupes, de préférence des loupes puissantes, nous allons regarder
ces deux textes.
Les deux textes invoqués par ces messieurs qui sont fort hostiles à
l’ouvrage de John A.T. Robinson sont Matthieu 22, 7 et Marc 13, 14b.
Prenons d’abord Matthieu 22. Le règne de Dieu est semblable à un
homme-roi, qui a fait un grand banquet pour son fils. Et il a envoyé ses
serviteurs – les serviteurs, les prophètes dont il est constamment question
dans l’histoire du prophétisme hébreu – pour appeler ceux qui avaient été
invités au festin, et ils n’ont pas voulu venir. De nouveau il a envoyé d’autres
serviteurs – d’autres prophètes – en disant : J’ai préparé mon festin, mes
taureaux ont été sacrifiés et mes animaux engraissés. Tout est prêt. Venez au
festin ! Mais eux, les invités, s’en désintéressèrent. Ils s’en allèrent, l’un à son
propre champ, l’autre à son commerce.
Quant aux autres, ils se saisirent des serviteurs, ils leur firent violence et
ils les tuèrent.
Matthieu 22,7 : Le roi s’est mis en colère, il a envoyé ses armées, il a tué
ces assassins, et leur ville, il l’a brûlée par le feu…
Voilà donc le texte que ces messieurs de la majorité considèrent comme
une preuve évidente que son auteur a connu la prise, la destruction et
l’incendie de Jérusalem, et qu’en conséquence Matthieu est une composition
tardive datant de la fin du Ier siècle !
Notons que c’est tout ce qu’ils ont trouvé. S’ils avaient pu trouver mieux,
ils l’auraient fait, n’en doutons pas.
Dans l’idée des tenants de la majorité, cette parabole de Matthieu 22 a
subi, comme ils disent, des transformations littéraires. Un inconnu a ajouté
cette incise : Le roi s’est mis en colère, il a envoyé ses armées, il a tué ces
assassins, il a brûlé leur ville dans le feu.
Cela suppose tout d’abord ce qui est en question, à savoir que l’évangile
dit de Matthieu est une composition tardive. Si Matthieu est une composition
tardive qui date de la fin du Ier siècle, alors il a pu subir, comme ils disent, des
transformations littéraires. Mais toute la question est précisément de savoir si
Matthieu est une composition tardive de la fin du Ier siècle de notre ère.
D’autre part, cette notion de transformation littéraire dont ils font si fort
usage suppose que les chrétiens, les frères et les sœurs des premières
communautés se sont permis de toucher, de retoucher, de tripoter, de malaxer,
d’ajouter ou d’ôter, selon les cas, bref de transformer les paraboles du
Seigneur. Cela paraît évident et ne semble pas présenter de difficulté, pour
une mentalité de canailles ou de fraudeurs, comme la nôtre au XIXe et au XXe
siècles. Mais il n’est pas évident du tout, ni certain que les chrétiens de la
première génération aient été de ce type. Il n’est pas du tout évident que les
chrétiens de la première ou de la deuxième génération se soient permis de
tripoter, de malaxer, de transformer les paraboles du Seigneur. Ce qui semble
ne pas faire difficulté, pour nos savants critiques, en aurait peut-être fait, et
une considérable, pour les frères et les sœurs de la première et de la seconde
générations. Nous reviendrons plus loin sur cette question.
Si l’on admet l’hypothèse de ces messieurs de la majorité, selon laquelle
un quidam, vers la fin du Ier siècle, aurait tripoté la parabole qui nous est
rapportée en Matthieu 22 et y aurait introduit l’incise Matthieu 22,7 : le roi se
mit en colère et il a envoyé ses armées…, il faut donc supposer qu’à la fin du
Ier siècle un quidam chrétien pouvait se permettre d’écrire que les armées de
Vespasien et de Titus qui ont détruit Jérusalem et le Temple, sont les armées
de Dieu ! Il faut de plus admettre que la communauté chrétienne, à qui l’on
aurait, dans l’hypothèse de ces messieurs de la majorité, offert cette parabole
ainsi tripotée, ou, pour parler comme eux, retouchée, – il faut admettre que la
communauté chrétienne, ou une communauté chrétienne de la fin du Ier siècle
aurait admis, aurait supporté que l’on dise, que l’on insinue, que l’on écrive,
que les armées de César sont les armées de Dieu ! Cela fait déjà beaucoup de
présupposés.
Si l’on admet que l’évangile de Matthieu a été formé dans une
communauté constituée de frères et de sœurs issus du judaïsme, c’est
absolument impossible. Si l’on admet que l’évangile de Matthieu a été
finalement rédigé vers la fin du Ier siècle de notre ère, et donc après les
horribles massacres des chrétiens par Néron, c’est impossible aussi.
Il faut de plus admettre, bien entendu, dans l’hypothèse de ces messieurs,
que la parabole de Matthieu 22, telle que nous la lisons aujourd’hui dans notre
texte grec, n’est pas du Seigneur lui-même. Elle a été tripotée, retouchée, elle
a subi, comme ils disent pudiquement, des transformations littéraires. On ne
sait plus ce qui est du Seigneur et ce qui est l’œuvre des quidams qui ont
retouché, tripoté, malaxé la parabole initiale, si toutefois il y a eu parabole
initiale authentique. On ne sait plus quoi est de qui.
Il faut supposer aussi, toujours en se mettant au point de vue de ces
messieurs, que bien entendu le Seigneur lui-même n’a pas pu dire ce qu’on lit
en Matthieu 22,7.
Matthieu 22 est une parabole, comme il en existe beaucoup, comme
chacun sait, dans les quatre évangiles. Le Seigneur récapitule dans ce mâschâl
ce qu’on peut lire dans toute l’histoire du prophétisme hébreu. Dieu a envoyé
ses serviteurs, les prophètes, vers son peuple chéri, la vierge d’Israël. Les
prophètes ont subi persécution à cause de ce message qu’ils étaient chargés de
porter au peuple hébreu. Certains ont été mis à mort. Il est fort possible que le
Seigneur en Matthieu 22,7 ait pensé à la future destruction de Jérusalem, mais
ce n’est pas encore certain. Car dans le passé, dans l’histoire passée du peuple
hébreu, Jérusalem a déjà été prise et brûlée dans le feu, et cela avait été
annoncé par les prophètes anciens, par exemple par Jérémie. Il n’était donc
même pas nécessaire d’être prophète pour composer ce mâschâl. Si toutefois
ce mâschâl contient une allusion à l’avenir, faut-il supposer que le Seigneur
n’était même pas prophète ? En toute hypothèse et de quelque manière qu’on
tourne ou retourne le texte, ce verset Matthieu 22,7 ne prouve aucunement
que son auteur ait connu la prise et la destruction de Jérusalem. La ville brûlée
par le feu : c’est une expression classique que l’on trouve des dizaines de fois
dans la Bible hébraïque, et lorsqu’elle est traduite en langue grecque, elle est
traduite précisément avec les mots qui sont utilisés ici.
L’autre texte invoqué pour détruire le livre de Robinson, c’est l’incise de
Marc 13,14b qui, nous dit-on, semble bien faire allusion au début de la guerre
juive…
Prenez de nouveau votre loupe, une grosse loupe, et considérons ce verset.
Marc 13,14 : Lorsque vous verrez l’abomination de la dévastation –
expression prise dans Daniel 9,27, etc. – installée là où il ne faut pas, – celui
qui lit, qu’il comprenne ! – voilà l’incise – alors, ceux qui sont en Judée,
qu’ils fuient dans les montagnes…
Celui qui lit, qu’il comprenne ! Voilà l’incise qui permet de voir que Marc
a connu la prise de Jérusalem, la destruction du Temple, l’incendie du Temple
et donc que Marc est postérieur à la prise de Jérusalem, postérieur à 70, et
ainsi Matthieu encore postérieur, puisque ces messieurs admettent
généralement – autre postulat – que Matthieu est postérieur à Marc…
Celui qui lit, qu’il comprenne ! Cette phrase prouve une chose, c’est qu’il
a existé un texte écrit de Marc, et qu’il y avait quelque chose à lire, qu’il y
avait aussi quelque chose de difficile à comprendre, à savoir : quelle est donc
cette abomination de la dévastation dont parlait le prophète Daniel ? Mais ce
petit bout de phrase ne prouve aucunement, bien évidemment, que l’auteur de
Marc ait connu la prise de Jérusalem, la destruction de Jérusalem et du
Temple.
C’est tout. C’est tout ce que ces messieurs qui sont si mécontents du livre
de John A.T. Robinson ont trouvé pour démolir son livre. Comme vous
voyez, c’est peu, c’est moins que rien. C’est inexistant. Même avec une
grosse loupe, et surtout avec une loupe puissante, l’argument est inexistant.
Ces messieurs qui sont si hostiles à l’ouvrage de Robinson n’ont rien trouvé
d’autre que ces deux textes pour démolir cet ouvrage. Puisque ces deux textes
ensemble constituent un argument zéro additionné à un argument zéro, il reste
qu’il n’existe aucun argument à cette heure à l’encontre du livre de Robinson,
C.Q.F.D.
Le deuxième fait historique massif, énorme qui doit être pris en
considération si l’on veut situer la composition et la date approximative
d’achèvement des Évangiles et aussi des autres écrits du Nouveau Testament,
c’est la persécution déchaînée contre les chrétiens par Néron en 64 ou 65 – il
y a discussion sur ce point. Avant le massacre des chrétiens par Néron, il y
avait déjà eu persécution et massacre, mais non pas de la part des autorités
romaines. Les premières persécutions sanglantes proviennent des hautes
autorités de Jérusalem. Nous avons rappelé plusieurs fois déjà que Stephanos,
que nous appelons Étienne, est mis à mort vers l’année 36. C’est en 36 sans
doute que le procurateur Pontius Pilatus est renvoyé à Rome. Un jeune rabbin
appartenant au parti ou au groupe pharisien assistait à la mise à mort. Il nous
le dit lui-même : c’est Schaoul, celui que nous connaissons davantage par son
surnom romain, Paulos ou Paulus. La persécution qui suivit la mise à mort fut
terrible. On en trouve les traces sanglantes dans le livre des Actes et dans
l’Apocalypse. À la mort de l’empereur Tibère, 16 mars 37, Agrippa Ie fils
d’Aristobule, fils d’Hérode le Grand, et de Bérénice, fille de Salomé, sœur
d’Hérode, – Agrippa Ier est fait roi par Gaius que nous connaissons mieux
sous le nom, qui est son surnom, de Caligula, au printemps de l’année 37.
Caligula veut absolument mettre sa statue dans le Temple de Jérusalem.
Caligula est assassiné le 24 janvier 40. L’empereur Claude lui succède le 25
janvier 41 de notre chronologie. Le nouvel empereur confirme Agrippa Ier
dans ses dignités de roi et augmente ses domaines. Il reconstitue en sa faveur
le royaume d’Hérode le Grand. Agrippa Ier fait décapiter Jacques, fils de
Zébédée, et peut-être, selon certains documents anciens, Jean son frère, peu
de temps avant de mourir lui-même, en 44. En 62, avant l’arrivée à Jérusalem
du procurateur Albinus, qui fut en charge entre 62 et 64, le grand prêtre
Ananos, fils du grand prêtre Anne, appelé aussi par les historiens Hanan II,
fait précipiter Jacques, celui que le Nouveau Testament appelle le frère du
Seigneur, du haut de l’angle sud-est de la grande enceinte du Temple. Jacques
est tué à coups de pierres et finalement achevé par la massue d’un foulon.
Flavius Josèphe, l’historien, était à Jérusalem lorsque Jacques est mis à mort
dans ces circonstances.
Or les quatre évangiles ne connaissent rien des grandes et terribles
persécutions déclenchées par l’empereur Néron en 64 ou 65. Par contre ils
connaissent fort bien les persécutions déclenchées ou déchaînées depuis le
début par les hautes autorités religieuses et politiques de Jérusalem. Si on lit
attentivement l’annonce des persécutions à venir énoncées par le Seigneur,
par exemple dans Matthieu, on voit qu’il s’agit de persécutions provenant des
synagogues. Il n’est pas encore question des persécutions provenant des
empereurs romains.
Si l’évangile de Matthieu, pour ne parler que de lui pour l’instant, avait
été terminé à la fin du Ier siècle comme on le prétend, comment n’aurait-il
pas, comment ne porterait-il pas des traces, comment ne comporterait-il pas
des allusions à ces massacres venant du fait des empereurs de Rome ? Puisque
nos fertents de la majorité régnante nous parlent constamment de
transformations littéraires, comment un quidam, ou des quidams, n’auraient-
ils pas ajouté dans le texte de Matthieu des allusions claires à ces terribles
massacres qui commencent avec Néron ? Il n’y en a pas trace. Il n’y en a pas
trace non plus dans l’Apocalypse. Regardez bien le texte de près. Il y est
question de persécutions sanglantes, mais elles proviennent des hautes
autorités de Jérusalem, elles ne proviennent pas des empereurs romains. Il n’y
en a pas trace non plus dans le quatrième évangile, dont on nous dit depuis un
siècle qu’il doit dater du iie siècle ou de l’extrême fin du Ier. Il est question de
persécutions dans le quatrième évangile, le quatrième évangile baigne tout
entier depuis le début jusqu’à la fin dans une atmosphère de terreur, mais cette
terreur provient des hautes autorités de Jérusalem, et non pas des autorités
romaines.
Regardons Matthieu 10,23 : Lorsqu’ils vous persécuteront dans cette ville-
ci, – c’est-à-dire Jérusalem – fuyez dans une autre…
Si l’évangile de Matthieu avait été composé ou terminé à la fin du Ier
siècle de notre ère, comme on nous le raconte depuis longtemps, le rédacteur
de ce petit bout de phrase n’aurait pas manqué d’ajouter un mot pour indiquer
que la question ne se pose plus : depuis trente ans environ il n’y a plus de
Jérusalem et les persécutions ne proviennent plus des hautes autorités
religieuses et politiques de Jérusalem. Les persécutions proviennent
maintenant des empereurs romains.
Non seulement l’ultime rédacteur de ce texte, situé par hypothèse à la fin
du Ier siècle de notre ère, aurait pu ou dû dire un mot d’explication à ce sujet,
ou donner son commentaire – Matthieu est rempli de commentaires du dernier
rédacteur ou traducteur –, mais il aurait pu tout aussi bien supprimer ce texte,
qui n’avait plus de portée dans les circonstances nouvelles créées par la prise
et la destruction de Jérusalem en l’année 70 de notre ère. Il n’en fait rien, tout
simplement parce que la rédaction et même la traduction de Matthieu est très
antérieure à la prise de Jérusalem, et lorsque Matthieu a été traduit de l’hébreu
en grec, la question se posait encore, elle était actuelle : lorsque vous serez
persécutés dans cette ville-ci, – Jérusalem – fuyez dans une autre. C’est bien
ce que les frères et les sœurs de la première communauté chrétienne de
Jérusalem ont fait et sans doute à plusieurs reprises, jusqu’au jour où ils sont
tous sortis, comme un seul homme, ou plutôt comme une seule femme, de la
Ville sainte, vers 66 de notre ère, quatre ans avant la prise et la destruction de
Jérusalem, à cause d’une apocalypse disent certains vieux textes. Or le livre
de l’Apocalypse, qui annonce la prise de Jérusalem et sa destruction, dit à la
jeune communauté qui se trouve à Jérusalem : Sors du milieu d’elle, ô mon
peuple… Apocalypse 18,4.
Dans Matthieu 24,1, nous voyons les disciples du Seigneur qui lui
montrent avec enthousiasme les constructions du Temple, du nouveau
Temple, construit sur l’ordre de Hérode le Grand à partir de l’année 20-19
avant notre ère. Le principal de la construction est achevé dix ans plus tard,
donc vers 9 de notre ère. Mais les travaux ont continué encore pendant
longtemps, jusqu’en 64. Les disciples regardent donc avec admiration le
Temple qui est encore en régime de construction. Le Seigneur leur dit ceci :
Vous voyez ces magnifiques constructions : Je vous dis une chose certaine : il
ne restera pas pierre sur pierre. Tout sera démoli.
Un point, c’est tout. Il est bien évident que si l’évangile de Matthieu avait
été terminé, comme on nous le chante, à la fin du Ier siècle de notre ère, le
rédacteur ultime de cet évangile qui, nous dit-on, a subi tant et tant de
transformations littéraires, aurait ajouté ici son commentaire justificatif. Il est
bien évident que nous aurions droit ici et en ce point à un long commentaire,
sur le thème : Et alors, vous avez vu ? Vous avez vu ce qui reste aujourd’hui,
à la fin du Ier siècle, du Temple de Jérusalem ! La prophétie du Seigneur a été
accomplie, réalisée, etc.
Le rédacteur, ou bien le traducteur grec de Matthieu, passe son temps,
dans tout le livre, à justifier les événements historiques par des prophéties
antérieures, et à justifier les prophéties par les événements. Il s’agit de
montrer comment l’événement confirme la prophétie.
Nous avions ici, avec l’annonce prophétique du Seigneur, une occasion
énorme de donner suite à cette disposition qui consiste à comparer la
prophétie et l’événement, à montrer comment l’événement confirme la
prophétie.
Or il n’en est rien. Pas un mot de commentaire. Pas d’exclamation.
Aucune allusion aux événements qui se sont passés il y a trente ans déjà, si
l’on en croit nos exégètes de la majorité.
C’est impossible. Si l’évangile de Matthieu, sous sa forme actuelle, datait
de la fin du Ier siècle, il y aurait certainement commentaire. Or il n’y a pas un
mot de commentaire. C’est que l’évangile de Matthieu ignore la réalisation de
la prophétie, à savoir la prise de Jérusalem, le sac de la Ville sainte et la
destruction du Temple.
Nous avons précédemment proposé à la critique des lecteurs l’hypothèse
que du vivant du Seigneur, tandis qu’il enseignait, des hommes savants,
lettrés, versés dans les saintes Écritures, ont pris des notes. Nous avons
proposé l’hypothèse que ces notes ont dû exister sous la forme de plusieurs
recueils. Ces recueils de notes ont été rédigés en langue hébraïque, pour une
raison simple, c’est que la langue hébraïque était la langue écrite, la langue
sainte, la langue des saintes Écritures. Les disciples lettrés du Seigneur ont
pensé que la vie, la personne, les actes et les enseignements du Seigneur
entraient dans la norme des Écritures saintes et inspirées, au moins autant que
les actes, les gestes, les paroles et les enseignements des anciens prophètes :
Amos, Osée, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, etc. qui ont bien été mis par écrit et
notés en hébreu.
Jusqu’ici nous sommes dans l’hypothèse. En science, c’est bien connu, on
procède à partir d’hypothèses. Et puis on vérifie les hypothèses dans
l’expérience, et si l’hypothèse ne tient pas, on la rejette.
A priori l’hypothèse est raisonnable, car a priori il est absurde de supposer
que les disciples savants, lettrés du Seigneur n’aient pas pris de notes, qu’ils
se soient empêchés, interdit de prendre des notes, et qu’ils aient laissé à une
tradition orale, fluctuante, incertaine, mouvante sous les vents de l’histoire
comme un nuage, le soin, la charge de conserver et de transmettre ce qui à
leurs yeux était ce qu’il y a de plus précieux au monde, plus précieux même
que le monde : les enseignements et les actes de leur Seigneur, qui avait dit :
le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.
A priori l’hypothèse des notes écrites, et écrites en hébreu, est hautement
vraisemblable, elle est même quasi certaine, car sa négation est
historiquement et psychologiquement impossible. A posteriori, en comparant
les trois évangiles synoptiques, on voit bien en effet que les évangiles de
Matthieu, de Marc et de Luc sont des traductions faites à partir de documents
écrits, de documents écrits en hébreu, et que dans nombre de cas Matthieu,
Marc et Luc ont eu sous les yeux des documents sinon identiques, du moins
parents, qu’ils traduisent chacun à sa manière. Ce qui est identique, ce qui est
commun, s’explique par le fait qu’ils travaillent sur des documents hébreux
issus eux-mêmes d’une source unique, à savoir le Seigneur lui-même, qui est
en l’occurrence l’origine de l’information. Ce qui est différent s’explique
d’abord par le fait qu’il a dû exister plusieurs cahiers ou recueils de notes
écrites en hébreu, de qualité et de quantité différentes. D’autre part, à
supposer que Matthieu, Marc et Luc aient eu sous les yeux, dans certains cas,
le même recueil de notes, ou du moins des recueils de notes très proches l’un
de l’autre, l’œuvre du traducteur diffère dans chaque cas.
Nous allons revenir plus loin sur cette question.
Que les évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc soient des traductions
en langue grecque de recueils de notes écrites en hébreu, cela se voit au fait
que, dans nombre de chapitres, les évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc
nous déballent, si j’ose dire, des propos, des paraboles, qui sont sans lien les
uns avec les autres. Ce sont des recueils de notes qui avaient été mises bout à
bout, empilées, si j’ose dire encore, et qui sont traduites en langue grecque, un
peu comme des cahiers de notes d’étudiants qui suivent des cours dans une
université ou dans une faculté, et qui mettent à la suite, bout à bout, des notes
qui n’ont pas forcément un lien entre elles.
Dans Matthieu 24,1, le Seigneur dit à ses compagnons et disciples ébahis
par la beauté des constructions du nouveau Temple construit sur les ordres de
Hérode le Grand : « Vous voyez ces constructions ? Il n’en restera pas pierre
sur pierre… »
Aussitôt après commence un nouveau dialogue, un nouvel entretien. Les
disciples demandent au Seigneur : « Dis-nous quand cela aura lieu, quand cela
arrivera, et dis-nous quel sera le signe de ta venue. »
Le Seigneur a annoncé un jour, à propos du Temple, qu’il n’en resterait
pas pierre sur pierre. C’est ce qui est arrivé en effet en août-septembre de
l’année 70.
Dans d’autres occasions, il a donné des renseignements portant sur la suite
de l’histoire humaine. Il a même parlé de l’achèvement de la création, car
enfin la création doit bien s’achever ou se terminer un jour. Il a donné des
enseignements concernant la suite des temps.
Des notes ont été prises. Elles ont été mises bout à bout. Peut-être ont-
elles été classées ou rangées par les rédacteurs de ces notes. Quoi qu’il en soit
de ce point, dans ces notes écrites en hébreu, les notes se suivent comme si
l’achèvement de la création allait suivre immédiatement la prise de Jérusalem,
la destruction du Temple. On voit, en lisant la traduction en langue grecque de
ces notes prises en hébreu, que le rédacteur de Matthieu, et même le
traducteur de Matthieu en langue grecque, les rédacteurs et traducteurs de
Marc et de Luc ne distinguent pas bien les horizons temporels, les horizons de
l’histoire. La prise de Jérusalem et la destruction du Temple, c’est une chose.
Elle doit survenir dans une durée suffisamment proche. Des hommes de la
génération présente, ceux à qui parle le Seigneur, verront cet événement. Les
perspectives ouvertes par le Seigneur sur les évolutions ultérieures de
l’histoire de l’humanité sont situées dans une tout autre perspective, à un autre
horizon de l’histoire. Le Seigneur n’a jamais dit que les hommes à qui il parle
verront la fin du monde. Mais les notes ont été prises, alignées de telle sorte,
elles ont été mises bout à bout de telle sorte que les traductions en langue
grecque de ces notes, qui nous conservent des propos – lesquels portent sur
des horizons temporels, des horizons de l’histoire tout à fait différents les uns
des autres – les notes qui se suivent et qui rapportent des propos, les uns
concernant la destruction du Temple, relativement proche, les autres l’avenir
de l’histoire humaine, beaucoup plus lointain, semblent se confondre sur une
même ligne d’horizon. L’illusion ainsi créée est si forte que des historiens et
des exégètes du XIXe et du XXe siècles se sont imaginés que Jésus enseignait la
fin du monde pour les années à venir, pour la génération présente à laquelle il
s’adresse.
Si Matthieu, Marc et Luc avaient été écrits, composés et terminés vers la
fin du Ier siècle de notre ère, comme on nous le raconte, les rédacteurs
derniers de ces évangiles auraient fort bien distingué les lignes d’horizon,
l’horizon tout proche représenté par la prise de Jérusalem, la destruction de la
Ville sainte et la destruction du Temple, et l’horizon ou les horizons ultérieurs.
Ils auraient fort bien discerné cette première ligne d’horizon des suivantes
puisque, pour eux, les rédacteurs supposés situés à la fin du Ier siècle, elle
était déjà du passé. En l’année 90 par exemple, la prise de Jérusalem et la
destruction du Temple étaient déjà une vieille affaire, datant d’il y a vingt ans.
S’ils avaient vécu et rédigé leurs textes à la fin du Ier siècle, comme on
nous le raconte, ils auraient fort bien distingué cet horizon constitué par la
prise de Jérusalem et la destruction du Temple, qui pour eux était par
hypothèse déjà du passé, – et l’horizon à venir, celui de l’évolution ultérieure
de l’histoire humaine.
Or les notes sont empilées, si j’ose dire ; elles se suivent dans nos trois
évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc, comme si tout cela se situait sur le
même horizon de l’avenir.
Par conséquent, Matthieu, Marc et Luc ont été rédigés et terminés avant
que la première réalisation de la première série d’événements, à savoir la prise
de Jérusalem et la destruction du Temple, n’ait été effective. Les notes ont été
mises bout à bout. Les traducteurs grecs ont traduit ces notes comme ils les
trouvaient. Ils n’ont pas su distinguer les lignes d’horizon, parce que leur
traduction est antérieure à la réalisation de la première série d’événements
annoncés.
Lorsque nous lisons dans Matthieu 24,34 ce propos issu de la bouche du
Seigneur : « Certainement vrai, cette génération – la génération à laquelle je
parle dans les années 28-29-30 – ne passera pas jusqu’à ce que tout cela
n’arrive » – ce qui est en question ici, ce dont il s’agit, ce n’est pas du tout la
fin du monde. C’est la prise de Jérusalem par Titus en l’année 70 de notre ère.
Tel que ce propos a été noté, puis recopié, puis rapporté et traduit, on peut s’y
tromper, et on s’y est de fait trompé souvent. Certains se sont imaginés qu’il
s’agissait de la fin du monde. Il n’en est rien. Mais justement, le fait que les
notes soient ainsi rapportées en vrac, si j’ose dire, prouve que la traduction
grecque de ces notes est antérieure à l’accomplissement que fut la prise de
Jérusalem, car si ces notes avaient été traduites de l’hébreu en grec après la
prise de Jérusalem, à la fin du Ier siècle, comme on nous le raconte, alors elles
auraient été mises en ordre, elles auraient été classées. On aurait mis dans une
première catégorie les événements que visait le Seigneur dans une première
perspective, à un premier horizon temporel et historique. Et puis on aurait mis
à part les propos, les paroles, les enseignements portant sur des phases
ultérieures, beaucoup plus tardives, de l’histoire humaine, et en particulier sur
l’achèvement ultime. Le fait que ces notes n’aient pas été classées, prouve
qu’on nous les a présentées, – disons : Matthieu les a présentées, et on les a
traduites de l’hébreu en grec, à peu près comme elles se présentaient dans les
recueils initiaux, qui ont été constitués du vivant du Seigneur.
Non seulement nos évangiles grecs sont des traductions en langue grecque
de recueils de notes ou de documents écrits en hébreu, mais dans quelques cas
on discerne que le traducteur en langue grecque n’a pas bien compris le sens
du propos qu’il rapporte et traduit en langue grecque. Nous avons vu le cas du
propos concernant Jonas le prophète, que le traducteur en langue grecque n’a
pas bien compris, d’où son commentaire justificatif et explicatif.
Dans le cas présent, les traducteurs en langue grecque des évangiles de
Matthieu, de Marc et de Luc, ou, si l’on préfère, les traducteurs en langue
grecque des documents hébreux qui ont abouti à nos trois évangiles
synoptiques, n’ont pas bien distingué, discerné les lignes d’horizon, parce
qu’ils n’étaient pas à même de le faire. Nous qui venons presque vingt siècles
plus tard, nous distinguons nettement ce qui se rapporte à la prise de
Jérusalem, l’événement imminent, et ce qui se rapporte à la suite de l’histoire
humaine qui, aujourd’hui, n’est pas encore achevée. Nous avons, dans ce
tassement des notes rapportées en vrac, un signe, un indice, qu’il s’agit bien
de notes qui se suivaient bout à bout, et non pas de la nébuleuse ou des
nébuleuses de traditions orales indépendantes plus ou moins les unes des
autres.
Car s’il s’était agi de traditions orales ou de catéchèses mises finalement
par écrit à la fin du Ier siècle, ceux qui véhiculaient ces traditions orales
supposées auraient eu tout le temps, entre la prise et la destruction de
Jérusalem en l’an 70 et les années de la fin du Ier siècle, de mettre de l’ordre
dans ces traditions, dans ces enseignements du Seigneur, et de remettre les
choses en place, les événements en ordre, chacun sur la ligne d’horizon qui lui
est propre. Ils avaient tout le temps, dans cette hypothèse, de distinguer les
lignes d’horizon, les moments et les étapes de l’histoire. Les propos du
Seigneur ne nous seraient pas parvenus, comme ils le sont de fait, si j’ose
dire, en tas, empilés les uns sur les autres, sans distinction des temps et des
moments.
Que notre Matthieu grec soit une traduction très ancienne adressée
primitivement aux frères et aux sœurs des synagogues de la Diaspora venus
au Christ, c’est ce que montrent à chaque pas de multiples indices, par
exemple, pour n’en citer qu’un seul ici, Matthieu 17,10 et s. : Et ils
l’interrogèrent, ses disciples, en disant : Pourquoi donc les scribes, les
sopherim, disent-ils que Élie doit venir tout d’abord…? – Ce genre de
spéculations était intelligible à l’intérieur des communautés juives. Elles se
référaient à des prophéties du prophète Malachie. Elles étaient strictement
inintelligibles pour les frères et les sœurs venus du paganisme, tout comme
elles sont inintelligibles pour ceux qui aujourd’hui viennent du paganisme.
Nous y reviendrons plus loin, lorsque nous comparerons Matthieu, Marc
et Luc.
Que les trois évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc soient des
traductions en langue grecque de documents écrits antérieurs hébreux, c’est
évident, nous l’avons déjà dit, dès lors que l’on pratique suffisamment la
langue grecque et la langue hébraïque des textes hébreux de la Bible. Plus on
prend possession de la langue grecque, et plus on se nourrit de la Bible
hébraïque dans le texte, et plus on voit avec évidence que les textes des trois
évangiles dits synoptiques sont du grec de traduction, ne sont pas du grec
naturel, mais des décalques en langue grecque d’expressions hébraïques que
l’on trouve à chaque page ou presque dans la Bible hébraïque. Pour ce qui est
de Jean, nous allons en parler plus loin.
Il suffit de comparer la langue grecque des œuvres de Flavius Josèphe,
l’historien juif né en 37-38 à Jérusalem d’une famille de prêtres, avec celle
des Évangiles, pour voir aussitôt la différence. Flavius Josèphe nous raconte
lui-même qu’il a fait traduire ses ouvrages par des gens qui connaissaient fort
bien la langue grecque. Cela se voit. Le grec des ouvrages de Flavius Josèphe
est un grec tout à fait honorable pour la saison, je veux dire pour le Ier siècle
de notre ère. C’est un grec naturel. La traduction de ses ouvrages était
destinée au public cultivé romain, qui lisait la langue grecque. La méthode de
la traduction n’a donc pas été celle des Septante, qui ne visaient pas, pensons-
nous, les païens, mais les communautés juives de la Diaspora, et voulaient
donc communiquer aux frères et aux sœurs des synagogues du bassin de la
Méditerranée le contenu, la substance de la Torah et des prophètes, et tant pis
pour la langue grecque qui a subi violence ! Le propos de Flavius Josèphe,
tout au contraire, est de s’adresser aux gens cultivés du paganisme romain. Et
donc sa traduction est en général conforme au génie de la langue grecque telle
qu’on la pratiquait au Ier siècle de notre ère. Les traducteurs des documents
hébreux, qui ont fourni le substrat de nos évangiles, avaient exactement la
même intention que leurs prédécesseurs que nous appelons les Septante :
communiquer la substance, et tant pis pour la langue grecque ! C’est la raison
pour laquelle on voit très nettement, en lisant ces textes grecs, que ce sont des
traductions faites à partir de l’hébreu, car l’hébreu est, si je puis dire, à fleur
de peau. C’est de l’hébreu habillé en grec, ou pour mieux dire, c’est de
l’hébreu qui apparaît en transparence à travers le texte grec de la traduction.
Le visage du texte hébreu apparaît nettement et distinctement sous la
traduction grecque. C’est, pourrait-on dire, de l’hébreu déguisé en grec.
Si l’on entreprend de démontrer à quelqu’un qui ne voit ni l’original, la
personne elle-même, ni le portrait, la peinture, que telle peinture est
réellement le portrait de telle personne, l’entreprise est ardue, mais non pas
impossible. Il faut dégager et décrire telle ligne, telle forme de la personne, tel
caractère du visage, et montrer que cette ligne, cette forme, ce trait se
retrouvent dans le portrait. Nous sommes à peu près dans cette situation
lorsque nous entreprenons de démontrer, à l’intention de lecteurs qui ne
pratiquent pas la Bible hébraïque dans le texte hébreu, ni les livres de la
Nouvelle Alliance dans leur texte grec, que tel texte est bien une traduction
faite à partir d’un texte hébreu. Prenons quelques exemples caractéristiques.
L’expression très fréquente dans Matthieu et dans les autres évangiles : Il
répondit et il dit…, en grec apokritheis de ho Ièsous eipen… est la traduction
de l’expression hébraïque que l’on trouve des centaines, pour ne pas dire des
milliers de fois, dans la Bible hébraïque : wa-iiaan wa-iômer… Cette
expression hébraïque est caractéristique des textes hébreux parce qu’elle est
utilisée des centaines de fois alors même que nous ne sommes pas dans un
dialogue. C’est une expression typiquement hébraïque que nous retrouvons
très fréquemment dans les quatre évangiles. Si une longue tradition orale,
grecque par hypothèse, avait véhiculé les propos, les paroles et les
enseignements du Seigneur, elle n’aurait pas véhiculé cette expression
hébraïque, elle n’aurait pas charrié avec elle cette expression hébraïque.
En Matthieu 3,9 nous relevons un jeu de mots qui n’apparaît qu’en
hébreu, mais non pas dans la traduction grecque ni à plus forte raison dans la
traduction française : Car à partir de ces pierres, hébreu ha-abanim, il peut,
Dieu, susciter des fils, hébreu banim, à Abraham…
L’expression grecque skandalizein que nous lisons très fréquemment dans
notre évangile de Matthieu : 5,29 ; 11,6 ; 13,21, etc., est impossible en grec,
surtout dans l’expression Matthieu 11,6 : makarios estin hos ean mè
skandalisthè en emoi…
Les traducteurs en langue française ne se sont pas fatigués. Ils ont rendu le
verbe grec skandalizein par le français scandaliser, ce qui est une plaisanterie,
mais non une traduction. De même ils ont rendu le grec skandalon par le
français scandale, ce qui est une seconde plaisanterie qui n’est pas meilleure
que la première. Le mot grec skandalon traduit soit le mot hébreu môqesh,
soit le mot mikeschôl, de la racine kaschal.
Le verbe grec skandalizô n’existe pas du tout en grec classique. C’est un
mot grec inventé pour traduire le verbe hébreu kâschal. Le mot grec
skandalon n’existe pas non plus en grec classique. L’hébreu môqesch signifie
l’obstacle qui suscite une difficulté, le mikeschôl est par exemple l’obstacle
que l’on met devant les pieds d’un aveugle pour le faire tomber, l’obstacle sur
lequel on bute et qui vous fait tomber. Marc se sert du verbe skandalizô, mais
il ne se sert pas du substantif skandalon.
La traduction de Matthieu 11,6 donnerait donc : Heureux celui qui ne bute
pas, qui ne trébuche pas, qui ne tombe pas à cause de moi, celui pour qui je ne
constitue pas un obstacle qui fait trébucher et tomber.
L’expression grecque géenna que nous lisons dans Matthieu 5,22 ; 5,29 ;
5,30 ; 18,9 ; Marc 9,43,45,47 ; Matthieu 10,28 ; 23,15 ; 23,33 ; Luc 12,5, –
cette expression n’avait bien entendu aucun sens pour un Grec, pour un
Romain, ou pour tout autre païen du bassin de la Méditerranée parlant tant
bien que mal la langue grecque commune du temps, pour une raison simple
c’est que ce mot géenna n’existe pas en grec.
C’est une sorte de décalque mal ficelé d’une expression hébraïque très
fréquente dans la Bible hébraïque : geï ben-Hinnôm, la vallée des fils de
Hinnôm. Dans cette vallée on avait pratiqué des sacrifices humains, dans les
siècles passés, et toute une théologie s’est élaborée à propos de cette sinistre
vallée. Tout cela était strictement inintelligible pour un païen du Ier siècle de
notre ère, exactement comme pour un Français du XXe siècle. Chaque fois que
nous trouvons cette expression dans notre Nouveau Testament grec, – et nous
la trouvons dans Matthieu, dans Marc et dans Luc ; Jean l’évite et Paul aussi –
nous sommes sûrs et certains qu’il s’agit bien, non pas même d’une
traduction, mais d’un décalque d’une expression hébraïque, puisque le mot
n’existait pas en grec et que l’expression existe en hébreu dans nombre de
textes.
Nos traducteurs de langue française une fois de plus se sont surmenés en
rendant cette expression par le français, si l’on ose dire, géhenne !
L’expression grecque hoi huioi tes basileias… que nous lisons dans
Matthieu 8,12, et que nous traduisons tant bien que mal par les fils du
royaume… était strictement inintelligible pour un païen de la fin du Ier siècle.
C’est une traduction d’une expression hébraïque, dans laquelle nous relevons
l’emploi, étrange pour nous issus de Gaulois en cette fin du XXe siècle, du mot
ben, fils de… pour désigner toutes sortes de relations, ce que nous appelons
en logique moderne des relations d’appartenance, et puis le mot hébreu qui
signifie soit le royaume, soit le règne. Hébreu benei ha-malekout.
L’expression grecque que nous lisons en Matthieu 8,29 ti hèmin kai soi…
quoi à nous et à toi, fils de Dieu, expression que nous retrouvons chez Marc,
Luc et Jean, est absolument impossible en grec. Elle est la simple traduction –
décalque d’une expression hébraïque fréquente, ma li wa-lak, quoi à moi et à
toi, ma li wa-lakem, quoi à moi et à vous.
L’expression grecque exomologein que nous lisons dans Matthieu 3,6 ;
11,25 ; Luc 10,21, etc., cette expression n’est pas utilisée en grec classique.
Elle est la traduction très fréquente dans la traduction grecque de la Bible
hébraïque du verbe hébreu iadah, à la forme hiphil hodou, odeh, etc., louer,
rendre grâce. Très fréquent dans les psaumes.
Voilà encore un terme qui était intelligible pour un frère et une sœur de la
synagogue, inintelligible au départ et sans explication pour un frère et une
sœur issus du paganisme.
L’expression grecque que nous lisons en Matthieu 10,32 pas oun ostis
homologèsei en émoi emproslhen ton anthrôpôn… homologèsô kagô en auto
emproslhen tou patros mou… est teltement impossible en langue grecque que
nous avons le plus grand mal à la traduire en français. Sous le verbe grec
homologèso on peut deviner soit le verbe hébreu iadah, c’est celui que
suppose Delitzsch, soit le verbe hébreu schawa.
Généralement, le verbe grec homologein, et plus souvent exomologein,
traduit bien le verbe hébreu iadah, et exomologèsis traduit le mot hébreu
todah, qui signifient rendre grâce et l’action de rendre grâce. Le mot grec
emprosthen traduit constamment l’hébreu le-phanim, devant la face de…
Le verbe hébreu iadah, utilisé surtout à la forme hiphil, se lit fréquemment
dans les psaumes, à la forme ôdeh, dans le double sens de rendre grâce et de
louer, d’exprimer sa reconnaissance. Et ce verbe se construit plusieurs fois
avec la particule be qui signifie dans. C’est la construction que nous trouvons
ici dans Matthieu 10,32 : Celui qui rendra grâce, qui chantera la louange (de
Dieu) en moi, devant la face des hommes, moi aussi je rendrai grâce en lui
devant la face de mon père.
Marc n’utilise pas cette expression décidément trop dure pour une oreille
formée à la langue grecque, et comme le phénomène se reproduit souvent, on
est conduit à penser que, contrairement à ce que dit la majorité régnante, Marc
est une traduction en langue grecque postérieure à celle de Matthieu, et plus
civilisée, si j’ose dire, s’adressant à des gens venant du paganisme, moins
farcie ou truffée d’expressions hébraïques impossibles pour une oreille
grecque, ce qui ne signifie aucunement d’ailleurs que notre Marc grec ait
connu notre Matthieu grec. La question reste ouverte.
Le mot écrit en caractères grecs ouai que nous lisons dans Matthieu, dans
Marc et dans Luc, nombre de fois, par exemple Matthieu 11,21 ; 18,7 ; 23,
13 ; 24,19 ; 26,24, etc., ce mot ouai n’existe pas en grec ! C’est un décalque
de l’hébreu oï, que l’on trouve des dizaines de fois dans la Bible hébraïque et
qui est rendu par les LXX par le mot forgé tout exprès à cette intention ouai.
Ce n’est pas du grec, c’est de l’hébreu en caractères grecs !
Isaïe 6,5 : Et je dis : Oï à moi, – traduction grecque ô talas egô, ô
malheureux, moi !
Isaïe 24,16 : Oï li, – oï à moi ! – transcription grecque ouai.
Jérémie, 4,13 : Oï lanou, – oï à nous ! – transcription grecque ouai hèmin.
Jérémie 6,4 : Oï lanou, – oï à nous ! – transcription grecque ouai hèmin.
Jérémie 10,19 : Oï li, – oï à moi ! – transcription grecque ouai.
Jérémie 15,10 : Oï li immi, – oï à moi, ma mère ! – transcription grecque
oimmoi egô, mèter.
Jérémie 13,27 : Oï lake Ierouschalaïm, – oï à toi Jérusalem ! – traduction
grecque ouai soi, Ierousalèm.
Jérémie 48,46 : Oï leka Moab, – oï à toi Moab !
Isaïe 3,9 : Oï le-naphescham, – Oï à leurs âmes ! – grec ouai tè psuchè
autôn.
Isaïe 3,11 : Oïle-rascha, – oï au méchant ! – grec ouai tô anomô.
Osée 7,13 : Oï lahem, – oï à eux ! – grec ouai autois.
Ezéchiel 16,23 : Oï Oï lake, – oï oï à toi ! – grec ouai ouai soi.
Les évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc rapportent des propos du
Seigneur qui commencent par la transcription en caractères grecs ouai de
l’hébreu oï, – propos ou expressions construits exactement comme les
expressions que l’on trouve chez les anciens prophètes : Osée, Isaïe, Jérémie
ou Ezéchiel :
Matthieu 11,21 : Ouai à toi, Chorazin ! Ouai à toi Bèthsaida !
Matthieu 18,7 : Ouai à ce monde-ci, à cause de ce qui vient des pièges,
des obstacles qui font buter et tomber, skandala ! – Ouai à l’homme par qui
ces pièges et obstacles sont posés !
Matthieu 23,13 : Ouai à vous, sôpherim, les gens du Livre, et pharisiens…
parce que vous avez fermé le royaume des cieux devant la face des
hommes…
Matthieu 23,15 : Ouai à vous… 23,16 : Ouai à vous… etc.
Matthieu 24,19 : Ouai à celles qui auront dans le ventre et à celles qui
allaiteront dans ces jours-là…
Matthieu 26,24 : Ouai à l’homme par qui le fils de l’homme est livré…
Paul le rabbin va employer lui aussi cette expression hébraïque transcrite
en caractères grecs : 1 Corinthiens 9,16 : Ouai à moi si je n’annonce pas la
besôrah, l’heureuse annonce !
Apocalypse 8,13 : Ouai ouai ouai à ceux qui habitent sur la terre à cause
des autres voix de la trompette…
Ce mot hébreu oï, que l’on trouve quantité de fois dans la Bible hébraïque,
chez les prophètes bien sûr, mais aussi dans les livres historiques, par exemple
1 Samuel 4,7, construit : oï à nous, oï à vous, oï à toi, etc. et transcrit ouaï
dans les Évangiles, – nous le retrouvons dans la bouche d’un prophète hébreu
qui est peut-être le dernier des prophètes d’Israël. Ses oracles ne sont pas
recueillis dans la sainte Bible hébraïque, mais ils sont rapportés par l’historien
judéen Flavius Josèphe, dans son grand ouvrage La Guerre des Juifs, VI, 288-
304, cité aussi par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, VIII : il
s’agit d’un certain Ieschoua, transcrit en grec Ièsous, fils d’Ananias, un
homme simple, un paysan, comme Amos. Quatre ans avant la guerre, lui a
commencé en 66, – nous sommes donc en 62, et le protateur romain s’appelle
Lucarius Albinus, il a été procurateur entre 62 et 64 – ce Ieschoua fils
d’Ananias, alors que la Ville, Jérusalem, était encore en paix et que tout allait
bien, vint à la fête des tentes : soukkôt et il se mit à crier en s’adressant au
Temple : Voix venant de l’Orient ! Voix venant du Couchant ! Voix venant des
quatre vents ! Voix sur Jérusalem et sur le Temple ! Voix sur les jeunes mariés
– grec numphios comme dans le Nouveau Testament, traduction de l’hébreu
hatan, – et sur les jeunes mariées, grec numphè, comme dans le Nouveau
Testament, traduction de l’hébreu kallah ! Voix sur tout le peuple ! Voilà ce
qu’il répétait jour et nuit en parcourant les rues de Jérusalem. Quelques-uns,
parmi les personnalités du peuple, irrités de ces propos de mauvais augure,
ont pris l’homme et l’ont roué de coups. Mais lui qui ne parlait pas pour lui-
même ni de son propre cœur, lorsqu’il s’adressait aux gens qui étaient là, il
continuait à crier les mêmes paroles. Les princes, – grec hoi archontes,
comme dans le Nouveau Testament – pensant qu’il était possédé, le
conduisirent vers le gouverneur romain, Albinus. On le déchira à coups de
fouet jusqu’aux os. Il ne supplia pas, il ne pleura pas, mais pour autant qu’il le
pouvait, à chaque coup il répétait : aï aï Hierosolumois, – en hébreu oï oï le
lerouschalaïm – là aussi Jérusalem transcrite en caractères grecs est au pluriel,
comme dans les Évangiles.
Une expression comme celle que nous lisons dans Matthieu 16,17 : Tu es
heureux Schimeon par Iôna, parce que la chair et le sang, – en grec sarx kai
aima, traduction constante de l’hébreu basar we-dam, – ne t’ont pas révélé
cela… Une telle expression est impossible pour un lecteur grec cultivé ou non
de la fin du Ier siècle de notre ère. Elle est décalquée de l’hébreu.
L’hébreu, nous l’avons déjà rappelé précédemment, a une anthropologie
qui lui est propre. L’expression hébraïque kol basar, que nous avons
l’habitude de traduire par : toute chair… signifie : tous les êtres vivants, et
plus particulièrement: tous les hommes. Elle est strictement synonyme de
l’expression hébraïque kol adam, qui signifie aussi : tous les hommes, toute
l’humanité.
L’expression hébraïque la chair et le sang ne doit donc pas être comprise
dans le système de référence de notre propre anthropologie, qui dépend de
Platon, de Descartes et des cartésiens. La chair et le sang, ce n’est pas, en
hébreu, le corps en tant que distinct de l’âme. C’est la totalité humaine que
nous appelons, dans notre jargon du XXe siècle, l’unité psychosomatique. Il
s’agit de l’homme concret, de l’homme naturel, de l’homme qui vient
d’apparaître il y a quelques dizaines de milliers d’années d’après ce que nous
disent les paléontologistes, lorsqu’ils pensent à l’Homo sapiens sapiens.
Le propos du Seigneur à Kêphas le Rocher signifie donc : ce n’est pas
l’Homme seul qui t’a permis de découvrir qui je suis. C’est Dieu qui te l’a fait
connaître. L’intelligence de ce qu’est le Christ, ontologiquement, est donnée
par Dieu même, par l’Esprit de Dieu qui est Dieu lui-même.
Matthieu 17,22 : Il va, le fils de l’homme, être livré dans les mains des
hommes… Marc 9,31 : Le fils de l’homme sera livré dans les mains des
hommes… Luc 9,44 : Mettez-vous dans les oreilles ces paroles, à savoir que
le fils de l’homme va être livré dans les mains des hommes…
Cette expression : être livré dans les mains de… est une vieille expression
hébraïque très fréquente, par exemple 1 Samuel 23,12 : Est-ce qu’ils me
livreront, les bourgeois de Queïlah, moi et mes hommes, dans la main de
Schaoul ? Et il dit, YHWH : Ils livreront ! Le verbe grec utilisé par les
traducteurs est le verbe paradidonai, comme dans Matthieu 17,22 ; Marc
9,31 ; Luc 9,44.
Matthieu 18,7 : Ouai tô kosmô apo ton skandalôn… Nos traducteurs de
langue française ne se fatiguent pas trop : malheur au monde à cause des
scandales… Le premier mot, ouai, n’existe pas en grec, nous l’avons vu, c’est
de l’hébreu. Le mot skandalon, nous l’avons rencontré déjà, était inintelligible
pour un lecteur de langue grecque ; il traduit soit l’hébreu môqesch, le piège,
soit l’hébreu mikeschôl. Voilà donc dans ce simple bout de phrase deux mots
inintelligibles pour un lecteur d’origine grecque ou de culture grecque. Et le
texte continue : il est nécessaire que viennent des skandala, mais ouai tô
anthrôpô : malheur à l’homme par qui le skandalon vient. C’est-à-dire :
malheur à l’homme qui pose des pièges, des obstacles qui empêchent l’accès
à la connaissance de la vérité et de la vie de Dieu.
Quant au mot grec apo, c’est la traduction de l’hébreu min, préposition qui
signifie : ce qui vient de…
Matthieu 23,15 : Ouaï à vous, scribes (hébreu sopherim) et pharisiens…
Le mot suivant est le mot grec hupokritès au pluriel, que nos traducteurs
en langue française se sont bien entendu empressés de traduire par :
hypocrites. Ce n’est pas seulement un contresens, c’est aussi une injure qui
continue à tramer dans la littétature chrétienne depuis des siècles. Les
pharisiens n’étaient pas plus hypocrites que nous. Le mot grec hypocritès ne
signifie pas hypocrite, et il traduit un mot hébreu, formé à partir de la racine
hanaph, qui signifie : être impie, mécréant, etc. Jérémie 23,11 ; Isaïe 9,16 ;
10,6, etc. Ce n’est pas un compliment, mais ce n’est pas non plus l’odieuse
accusation d’hypocrisie.
…car vous parcourez la mer et la sèche… Le grec tèn xèran est la
traduction littérale de l’expression hébraïque ha-iiabaschah. Cela ne se dit pas
en grec.
Ensuite, je prends la liberté de signaler à nos très honorables traducteurs
en langue française que le mot grec prosèlutos que nous lisons dans le texte
grec de Matthieu 23,15, ce mot grec prosèlutos, des dizaines et des dizaines
de fois, et sans exception, traduit l’hébreu ger qui signifie : l’étranger. Exode
22,20 : Et l’étranger, hébreu ger, traduction grecque prosèluton, vous ne
l’opprimerez pas et vous ne l’exploiterez pas, car étrangers, hébreu gerim,
grec prosèlutoi, vous avez été au pays d’Égypte. Exode 23,9 : Et l’étranger,
hébreu ger, grec prosèluton, vous ne l’opprimerez pas, et vous, vous savez (ce
qu’est) l’âme de l’étranger, hébreu ha-ger, traduction grecque tèn psuchèn tou
prosèlu-tou, car étrangers, hébreu gerim, grec prosèlutoi, vous avez été au
pays d’Égypte… Et ainsi de suite, quelques dizaines de textes dans lesquels,
sans exception, le grec psosèlutos signifie l’étranger et traduit l’hébreu ger.
Ce n’est vraiment pas de chance. Le mot grec hypokritès ne signifie pas
hypocrite, et le mot grec prosèlutos ne signifie probablement pas ce que nous
entendons, nous, au XXe siècle par le mot français prosélyte. Il est peu
vraisemblable que le livre de l’Exode dise aux Hébreux : Vous avez été
prosélytes au pays d’Égypte… On objectera fort justement qu’il n’est pas
certain que Matthieu grec ait ici observé la correspondance entre l’hébreu ger
et le grec prosèlutos. Il peut exister ici un emploi exceptionnel du mot grec
prosèlutos. L’ennui c’est que, si l’on en croit les dictionnaires, le mot grec
prosèlutos n’existait pas du tout dans la langue grecque classique. C’est un
terme qui est propre au grec des Septante. Et, comme nous venons de le voir,
chez les Septante, prosèlutos traduit toujours et sans exception le mot hébreu
ger qui signifie l’étranger.
Le mot grec prosèlutos est formé à partir du verbe prosèluteuô, qui est
encore une traduction de l’hébreu, et qui signifie : séjourner à titre d’étranger
dans un pays étranger. Le verbe grec proserchomai signifie : aller vers ou
auprès de, s’avancer, s’approcher.
La question est de savoir, dans ce texte, Matthieu 23,15, de quoi et de qui
il s’agit. S’agit-il des païens qui sont attirés pour entrer dans le
monothéisme ? Ou bien, ce qui est peut-être plus probable, s’agit-il des
compagnons que les pharisiens cherchaient à attirer dans leur confrérie ?
La fin de la phrase : Vous faites de lui un fils de la Vallée des Fils de
Hinnôm deux fois comme vous… – cette finale était bien entendu
inintelligible pour les païens de la fin du Ier siècle, comme nous l’avons déjà
vu. Nos traducteurs en langue française traduisent : les fils de la géhenne… ce
qui ne signifie rien pour personne en France aujourd’hui.
Dans ces trois lignes de Matthieu 23,15 nous trouvons donc des mots
hébreux non traduits, simplement transcrits en caractères grecs, et des
expressions hébraïques inintelligibles pour un païen de la fin du Ier siècle.
Le mot grec aiôn, que nos modernes théologiens appartenant à l’école de
feu Rudolf Bultmann croient avantageux de rendre en français ou en allemand
par éon ! – ce mot grec aiôn traduit le mot hébreu olam qui signifie à la fois la
durée et le monde, la durée du monde.
Le mot hébreu olam peut désigner, dans nombre de textes, la durée passée,
la durée du passé. Iemôt olam, ce sont les jours du passé. L’expression
hébraïque me-ôlam signifie : depuis le passé, en partant d’autrefois, du passé.
Olam peut aussi désigner, dans l’ombre de textes, la durée à venir. Ad-olam
signifie : jusque dans la durée à venir… Me-olam we-ad olam signifie : depuis
la durée passée jusqu’à la durée à venir. Le pluriel olamim est utilisé pour
désigner de longues durées.
C’est donc ce mot hébreu olam qui est traduit en grec par aiôn ; et toutes
les expressions hébraïques composées avec ce mot hébreu olam se retrouvent
dans les traductions grecques : composées avec aiôn au singulier, ou bien au
pluriel.
Signalons tout de suite que le grec aiôn a été traduit en latin par saeculum,
et le pluriel de aiôn, à savoir aiônas, par le latin saecula. Ce que nos
traducteurs en langue française se sont empressés de rendre par le français :
siècles, ce qui n’a plus aucun sens.
L’expression en toutô tô aiôni que l’on peut lire par exemple dans
Matthieu 12,32 et qui traduit l’expression rabbinique beolam ha-zeh était
inintelligible pour un chrétien venu du paganisme, sans explication.
L’expression rabbinique be-olam ha-zeh, dans la durée ou le monde présent,
s’oppose à be-olam habah, la durée ou le monde qui vient. L’expression se
trouve chez Matthieu 13,22 comme dans Marc 10,30, dans Luc 16,8 ; 20,34,
et chez le rabbin pharisien Paul, Romains 12,2 ; l Corinthiens 1,20 ; 2,6 ;
3,18 ; 2 Corinthiens 4,4. Ce sont des expressions de rabbins du Ier siècle de
notre ère que nous trouvons traduites en grec sans qu’elles puissent avoir de
sens en grec, à moins d’explications venant de la part des rabbins. Ephésiens
1,21 ; 2,2 ; 1 Timothée 6,17 ; 2 Timothée 4,10.
Dans Matthieu, Marc, Luc et Jean, et dans les lettres de Paul, le Pierre, de
Jude, dans l’Épitre aux Hébreux, dans l’Apocalypse, on trouve donc les
traductions – décalques des expressions hébraïques bien connues des lecteurs
de la Bible hébraïque. La durée passée : Luc 1,70 : les prophètes de la durée
passée ; la durée à venir : Matthieu 21,19 : pour la durée à venir. De même
Marc 3,29, Jean 4,14, etc. La formule hébraïque au pluriel est utilisée par Paul
dans ses lettres et dans l’Apocalypse. Cette expression est impossible en grec,
elle est un pur et simple décalque de diverses expressions hébraïques.
Matthieu 12,1 : En ce temps-là il passait, Ieschoua, dans les sabbats à
travers les champs de blé…
L’expression : en ce temps-là, grec en ekeinô tô kairô, est la traduction
habituelle, dans la traduction grecque de la Bible hébraïque, d’une expression
non moins habituelle dans la Bible hébraïque, wa-iehi ba-et ha-hie… Genèse
38,1 ; Genèse 21,22 ; Deutéronome 10,1 ; Juges 3,29 ; 4,4, etc.
Les sabbats, grec tois sabbasin au pluriel, est la transcription, mais non la
traduction de l’expression hébraïque schabbatôn, que l’on trouve par exemple
en Exode 16,23 : C’est cela qu’a dit YHWH : Schabbatôn schabbat-qôdesch la
– YHWH… Le mot hébreu schabbatôn est la forme emphatique, solennelle, du
terme schabbat qui dérive lui-même du verbe hébreu schabat, cesser de
travailler, se reposer, etc. Les traducteurs grecs de la Bible hébraïque ont
rendu ce terme hébreu solennel schabbatôn par le pluriel grec sabbata.
Lévitique 23,32 : schabbat schabbatôn hou lakem… traduction grecque
sabbata sabbatôn estai humin… Les traducteurs en langue grecque de la Bible
hébraïque n’ont donc pas, ici, traduit l’hébreu schabbatôn. Ils l’ont transcrit
en caractères grecs sous une forme qui se présente en grec comme un pluriel
neutre.
Cette expression grecque qui se présente au pluriel est très fréquente dans
les quatre évangiles : Marc 2,23. Luc 6, 1 va corriger et revenir au singulier
en sabbatô, moins étrange déjà pour une oreille grecque. Par contre, là où
notre Matthieu grec met un sabbatô au singulier, Matthieu 12,3 et Marc 2,24
mettent le pluriel tois sabbasin, et Luc 6,2 met lui aussi le pluriel tois
sabbasin.
On retrouve le pluriel tois sabbasin dans Matthieu 12,5 ; 12,11 ; 12,12.
Même chose dans Marc 3,2 et 3,4. Matthieu 28,1 : le matin des sabbats,
sabbatôn, comme le jour se levait sur le premier (jour qui suit) les sabbats, eis
mian sabbatôn.
Cette expression sabbatôn, présentée ici comme un pluriel, était
strictement inintelligible pour un goï de la fin du Ier siècle de notre ère entré
dans une Église chrétienne. Comment comprendre que des Évangiles soi-
disant écrits en grec à la fin du Ier siècle utilisent des expressions
inintelligibles pour les gens à qui ils s’adressent ?
Matthieu 27,4 : J’ai péché en livrant un sang innocent, grec aima athôon.
C’est la traduction classique chez les Septante de l’expression hébraïque dam
naqi.
Deutéronome 27,25 : Maudit celui qui reçoit un don pour frapper une
âme, sang innocent, hébreu dam naqi, grec aimatos athôou, – et il dira, tout le
peuple : Amèn !
1 Samuel 19,5 : Et pourquoi pécherais-tu contre un sang innocent, hébreu
be-dam naqi, grec eis aima athôon, en faisant mourir David pour rien ?
Psaume 94,21 : Ils partent en chasse contre l’âme du juste, et le sang
innocent, dam naqi, grec aima athôon, ils le condamnent.
Psaume 106,38 : Ils ont répandu le sang innocent, dam naqi, grec aima
athôon.
Jérémie 2,34 : Le sang des âmes des pauvres innocents, dam napheschôt
ébiônim neqiim, grec aimata (au pluriel !) psuchôn athôon.
Jérémie 7,6 : L’étranger (hébreu ger, grec prosèluton !), l’orphelin et la
veuve, ne les opprimez pas ! Et le sang innocent, dam naqi, grec aima athôon,
ne le répandez pas dans ce lieu…
Jérémie 19,4 : Ils ont rempli ce lieu du sang des innocents, dam neqiim,
grec aimatôn athôon, au pluriel !
Jérémie 22,3 : L’étranger (hébreu ger, grec prosèluton !), l’orphelin et la
veuve, ne les opprimez pas ! Et le sang innocent, dam naqi, grec aima athôon,
ne le répandez pas dans ce lieu !
Jérémie 22,17 : Car ils ne sont, tes yeux et ton cœur, que… sur le sang
innocent, al dam-ha-naqi, grec eis to aima to athôon, pour le répandre…
Jérémie 26,15 : Et moi, me voici dans vos mains ! Faites à moi comme
bon et comme juste à vos yeux ! Mais seulement, pour ce qui est de savoir,
sachez que si vous me mettez à mort, que c’est un sang innocent, dam naqi,
grec aima athôon, que vous vous donnez sur vous et sur la Ville (Jérusalem)
que voici, sur ses habitants, car en vérité, hébreu be-emet, grec en alètheia, il
m’a envoyé, YHWH, vers vous (ou : à vous) pour dire à vos oreilles toutes ces
paroles…
Matthieu 27,24 : Pilate dit : je suis innocent de ce sang ! Ou : du sang de
ce juste ! Athôos eimi apo tou aimatos toutou. – C’est exactement
l’expression hébraïque que nous lisons 2 Samuel 3,28, dans la bouche de
David : Innocent, moi (je suis, sous-entendu en hébreu) et mon royaume, loin
de YHWH, pour la durée à venir, hébreu ad-olam, grec heôs aiônos, des sangs,
au pluriel, hébreu mi-demei, grec apo ton aimatôn, d’Abner fils de Ner… Non
seulement c’est la même expression hébraïque typique, mais elle est traduite
en grec dans les mêmes termes. C’est la même construction hébraïque très
originale traduite en grec de la même manière.
Non seulement c’est la même expression hébraïque naqi suivi de min,
traduite de la même manière, athôos suivi de apo, mais de plus cette
expression est suivie dans les deux cas d’une autre expression hébraïque non
moins typique : 2 Samuel 3,29 : David ajoute : Qu’ils (les sangs !) retombent
sur la tête de Joab et sur toute la maison de son père !
Matthieu 27,25 : Et il répondit, tout le peuple, et il dit : son sang, sur nous
et sur nos enfants !
Si, après ces quelques exemples, nous récapitulons les indices que nous
avons relevés, nous obtenons ceci :
Notre Matthieu grec est une traduction faite à partir d’un texte hébreu ou à
partir de plusieurs documents hébreux.
Cette traduction est très ancienne, car :
– elle ignore le fait énorme qui a été la prise, la destruction de Jérusalem
et du Temple ;
– elle ignore les persécutions horribles et les massacres des chrétiens à
partir de Néron, 64 ou 65 ;
– elle ne connaît pas la mise à mort de Jacques, évêque de Jérusalem, le
frère du Seigneur, en 62 ;
– elle ignore le passage de la parole de Dieu et de l’heureuse annonce,
besorah, euaggelion, aux païens, aux incirconcis, aux nations. Tout se passe
comme si la traduction grecque de Matthieu avait été effectuée ou réalisée
avant ce passage aux païens, donc avant les années 40 ;
– son mode de traduction, ses méthodes de traduction semblent indiquer
que cette traduction s’adresse à des frères et des sœurs issus du judaïsme, qui
n’avaient pas besoin d’amples explications pour comprendre d’innombrables
expressions inintelligibles pour des frères et des sœurs issus du paganisme.
Nous ne voyons donc aucune raison positive pour reculer arbitrairement
cette traduction en grec de l’évangile de Matthieu à la fin du Ier siècle. Nous
attendons toujours un argument de caractère scientifique.
L’expression le frère du Seigneur, que nous avons utilisée à propos de
Jacques, expression que l’on trouve à propos des autres frères du Seigneur :
Matthieu 12,46 ; Marc 3,31 ; Luc 8,19 ; Jean 2,12 ; 7,3 ; Actes 1,14 ; 1
Corinthiens 9,5 ; Galates 1,19 : Jacques le frère du Seigneur, – cette
expression ne doit inquiéter personne. Il suffit d’ouvrir la vieille Bibliothèque
hébraïque pour constater de quelle manière et en quel sens les Hébreux
anciens utilisaient le terme hébreu ah, qui a été traduit en grec par adelphos,
et donc en français par frère. Genèse 13,8 : Et il dit, Abram (qui ne s’appelait
pas encore Abraham) à Loth : « Qu’il n’y ait pas de querelle entre moi et
entre toi, et entre mes bergers et entre tes bergers, car des hommes frères,
ahim, grec adelphoi, nous ! (le verbe être est économisé) ». Genèse 13,11 : Et
ils se séparèrent, chacun loin de son frère, hébreu ah, grec adelphos. Genèse
29,15 : Et il dit, Laban, à Jacob : « Est-ce que, parce que tu es mon frère,
hébreu ahi, grec adelphos, toi, et alors tu me serviras pour rien ? » De même
Genèse 31,46 ; 31,54 ; Juges 9,3, etc.
Pour désigner ce que nous, dans notre langue française du XXe siècle, nous
appelons des frères, l’hébreu a une expression : le frère le fils de ton père,
Deutéronome 13,7 ; la sœur, la fille de son père, Deutéronome 27,22 ; mes
frères fils de ma mère, Juges 8,19, traduction grecque adelphoi mou kai huioi
tès métros mou eisin.
Voilà encore une expression qui, en passant de l’hébreu au grec, puis du
grec au français, se déforme et change de sens, comme à travers un prisme ou
un système optique déformant.
Terminons par quelques documents anciens, ou du moins relativement
anciens. Papias, évêque de Hierapolis, contemporain de Justin, dit ceci,
rapporté par Eusèbe de Césarée, Histoire de l’Église, 111,39 : « Matthieu en
dialecte hébraïque, hebraïdi dialectô, a rassemblé les actes et les paroles, grec
ta logia qui correspondent à l’hébreu debarim, qui signifie à la fois les paroles
et les faits. Chacun les a traduits, grec hèrmèneusen, comme il a pu… »
Saint Irénée, évêque de Lyon, toujours cité par Eusèbe, HE V, 8 :
« Matthieu parmi les Hébreux dans leur propre langue, en tois Hebraiois tè
idia dialecktô et dans leur propre écriture, kaigraphèn… »
Origène d’Alexandrie, cité par Eusèbe, HE VI, 25 : « D’abord Matthieu,
en lettres hébraïques, grammasin hebraïkois… »
Eusèbe lui-même, HE III, 24 : « Matthieu le premier à l’intention des
Hébreux, dans sa langue maternelle, patriô glôttègraphè, et par écrit… »
Saint Jérôme, Comm. in Mat. Prooem. § 5 : « Primus omnium Matteus…
qui evangelium in Judaea hebraeo sermone edidit… »
Épiphane de Salamine, adv. haer. XXIX, PG XLI,405 : « Ils ont l’évangile
selon Matthieu en hébreu, hebraïsti. »
Du même Épiphane, Adv. haer. XXX, III, PG XLI.409 : « Matthieu seul
en hébreu, hebraïsti, et en lettres hébraïques, kai hebraïkois grammasin… »
Épiphane, Ad. haer. LI, V, PG XLI, 896 : « Matthieu en lettres hébraïques,
hebraïkois grammasin, écrit l’évangile… »
Je n’ignore pas que nombre d’auteurs contemporains vont s’écrier :
lorsque les Pères grecs ou latins parlent de langue hébraïque, ils veulent dire
l’araméen ! Je leur laisse toute la responsabilité de leur conjecture. Les Pères
savaient fort bien distinguer l’hébreu de l’araméen, surtout ceux d’entre eux,
ce qui était le cas d’Épiphane et de Jérôme, qui pratiquaient l’hébreu et
l’araméen !
Je n’attache pas pour ma part, à tort ou à raison, à ces documents
relativement anciens, – Papias évêque de Hiérapolis est né peut-être vers 80,
son activité littéraire se situe peut-être entre 120 et 130, et ce n’est donc pas
un témoignage de première fraîcheur, – une importance décisive. Je ne les
prends pas du tout pour une preuve. Je me contente de constater qu’ils
confirment ce que montre l’analyse interne de l’évangile de Matthieu.
Chapitre 2
L’ÉVANGILE DE MARC
renons maintenant quelques exemples typiques dans l’évangile de

P Marc. Pour faire la démonstration exhaustive et donc décisive que


l’évangile de Marc est une traduction faite à partir de textes hébreux, il
faut bien entendu prendre l’évangile de Marc depuis la première ligne
jusqu’à la dernière. Il faut donc plusieurs centaines de pages. Nous nous
contenterons ici de quelques exemples.
L’évangile de Marc commence par une citation et une traduction de textes
prophétiques, Marc 1,2, l’un emprunté à Exode 23,20 : Voici que moi j’envoie
un messager devant ta face pour te garder sur la route… L’hébreu maleak, le
messager, est traduit par le grec aggelos, qui signifie la même chose, puis
décalqué en latin par angélus et enfin en français par ange, qui ne signifie
plus rien. À la place d’une notion, d’un concept, il nous reste entre les mains
une image. Malachie (c’est-à-dire Maleaki, mon messager) 3,1 : Me voici
envoyant mon messager, maleaki, et il préparera, il déblaiera la route devant
ma face… Isaïe 40,3 : Une voix criante ! Dans le désert déblayez la route de
YHWH ! Rendez droite dans la steppe un chemin pour notre Dieu ! Et il fut,
hébreu wa-iehi, Iohanan baptisant dans le désert et criant… Jean le baptiste
accomplit la prophétie d’Isaïe. Et sortit vers lui toute la province de Judée et
tous les habitants de Jérusalem : c’est l’ordre des mots hébreux, le verbe en
tête, le sujet qui suit.
Marc 1,11 : Et il y eut une voix qui venait des cieux : Toi tu es mon fils, le
chéri… Le mot grec agapètos qui est utilisé ici peut traduire plusieurs mots
hébreux : Genèse 22,2 : Et il fut après ces paroles, et Dieu mit à l’épreuve
(hébreu nissah, grec epeirazen) Abraham et il lui dit : « Abraham ! » Et il dit :
« Me voici ! » Et il dit : « Prends donc ton fils, ton unique, et-iehideka, que tu
aimes, Isaac… » Les LXX ont traduit : « Prends ton fils, ton chéri, ton
agapèton, celui que tu aimes, hon agapèsas… » De même Genèse 22,12 : Car
maintenant je sais tu es craignant Dieu, toi, et tu n’as pas épargné ton fils, ton
unique, et-iehideka, loin de moi. Les LXX ont traduit : tou huiou sou tou
agapètou… Genèse 22,16 : Parce que tu n’as pas épargné ton fils ton unique,
et-bineka et-iehideka, grec tou huiou sou tou agapètou… Juges 11,34 : Et
voici que sa fille sortait à sa rencontre dans (avec) des tambourins et des
chœurs, et seulement elle, unique, iehidah, il n’y avait pas à lui (à Jephté), à
part elle, de fils ni de fille. Les LXX ont traduit : monogenès agapèlè : unique
et aimée. Les LXX ont utilisé les deux mots grecs monogenès et agapètos pour
traduire l’unique mot hébreu iehidah. C’est un phénomène assez fréquent que
nous retrouverons plus loin à propos des doubles traductions des textes
hébreux qui se trouvent sous les textes grecs de nos Évangiles. Les
traducteurs grecs de nos quatre évangiles utilisent eux aussi cette méthode qui
consiste à utiliser deux mots grecs pour traduire un seul mot hébreu, si un seul
mot grec ne suffit pas.
L’autre mot hébreu qui peut se trouver et qui se trouve de fait sous le mot
grec agapètos dans la traduction grecque de la Bible hébraïque, en particulier
celle des psaumes, c’est le mot iadid, le chéri, Psaume 45,1 dans le titre :
Chant des amours ou des chéris, schir iedidôt. Les LXX ont traduit : ôdè huper
tou agapètou.
Le troisième mot hébreu que peut traduire agapètos, c’est dôd, le chéri, et
dôdi, mon chéri. Isaïe 5,1 : Je chanterai donc pour mon chéri (hébreu iadid,
construit iedid de la racine idd, aimer) le chant de mon chéri (dôdi) pour sa
vigne ! Une vigne était à mon chéri (l’hébreu ne connaît pas le verbe avoir)…
La vigne de YHWH des armées, c’est la maison d’Israël. Le mot hébreu iadid
est traduit en grec par le participe passif du verbe agapan, aimer, et le mot
dôd est traduit une première fois par agapètos, une seconde fois par le
participe passif de agapan. C’est le mot hébreu dôd qui est utilisé
constamment dans le Cantique des cantiques, c’est-à-dire le chant des chants,
c’est-à-dire le chant par excellence, celui qui enseigne la finalité de toute la
création. Cantique 1,13 : Mon chéri est à moi… 1,16 ; 2,3 ; 2,8 : Voix de mon
chéri ! qôl dôdi. Le voici qui vient ! C’est quasiment le mot de passe entre
Jean qui baptise dans le Jourdain et le Seigneur : Es-tu celui qui vient ? –
Cantique 2,9 ; 2,10 ; 2,16 : Mon chéri est à moi et moi je suis à lui ; 4,16 : il
vient mon chéri… 5,2 : Voix de mon chéri qui frappe à la porte ! 5,4 : Mon
chéri a étendu la main… 5,5 ; 5,6 ; 5,8 ; 5,9 ; 5,10 ; 5,16 ; 6,1 ; 6,2 ; 6,3 : Moi,
je suis à mon chéri et mon chéri, à moi. 7,10 ; 7,11 ; 7,12 ; 7,14 ; 8,5 ; 8,14.
Dans tous ces textes du Cantique, le mot hébreu dôd est traduit par le grec
adelphidos, qui signifie le fils du frère. Ce mot grec adelphidos ne se trouve
d’ailleurs que dans la traduction grecque du Cantique.
Lorsque donc la voix qui vient du ciel, c’est-à-dire de Dieu, se fait
entendre – Toi tu es mon fils –, tout le monde, autour de Jean le baptiste, qui
connaît les saintes Écritures, reconnaît les grands textes classiques, Psaume
2,7 : Mon fils (tu es) toi ! Moi aujourd’hui je t’ai engendré ! L’hébreu dit plus
simplement, sans le verbe être : Mon fils, toi ! La traduction grecque ajoute le
verbe être, là où il n’était pas en hébreu, huios mou ei su. Psaume 89,21 : J’ai
trouvé David mon serviteur ! Dans mon huile sainte je l’ai oint, verbe hébreu
maschah, chriô, qui a donné christos, celui qui a reçu l’onction. Psaume
89,27 : Lui il criera vers moi : Mon père, toi ! La traduction grecque ajoute de
nouveau le verbe être là où il n’y en a pas en hébreu. Le chéri : tout le monde
dans l’entourage de Jean reconnaît le chéri d’Isaïe 5,1 et du Cantique des
cantiques. Le chéri, c’est le hatan, celui qui épouse la nouvelle Jérusalem,
celui qui vient. Jean le baptiste, Ieschoua le Seigneur, Paul, l’auteur de
l’Apotalypse, tous connaissent ce langage qui est quasi initiatique, en tout cas
réservé à un enseignement oral.
Nous avons vu que le mot grec monogenès traduit (Juges 11,34) le mot
hébreu iahid, qui est donc traduit à la fois par agapètos, chéri, et par
monogenès qui, si nous traduisons le mot grec d’une manière littérale
signifie : unique engendré. Lorsque Luc 7,12 nous dit : un fils unique
engendré pour sa mère, monogenès huios tè mètri autou, c’est l’expression
hébraïque de Genèse 22 qui réapparaît : ton fils, ton unique, traduit par : ton
chéri, mais que l’on peut aussi traduire par : ton unique engendré, monogenès.
La preuve, c’est que (Juges 11,34) l’unique mot hébreu iehidah est traduit par
les deux mots grecs : monogenès et agapètè. Monogenès et agapètos sont
deux traductions du même mot hébreu. Luc 8,42 : parce que fille unique elle
était pour lui, monogenès. – c’est la traduction mot pour mot de l’expression
hébraïque que nous lisons dans Juges 11,34. Luc 9,38 : Maître, je t’en supplie,
lève les yeux vers mon fils, car il est unique engendré pour moi, hoti
monogenès mou estin, – même mot hébreu sous ce texte grec, avec sa double
signification. Lorsque Jean 1,14 nous dit dans la traduction grecque : Nous
avons contemplé sa gloire, la gloire comme d’un unique engendré,
monogenous, qui vient du Père, c’est-à-dire de Dieu, le mot grec monogenès
ici utilisé est de nouveau synonyme du mot grec agapètos. C’est toujours le
chéri du Cantique des cantiques. Et l’auteur, quel qu’il soit, de l’Épître aux
Hébreux 11,17, lorsqu’il retraduit à son tour – ou lorsque le traducteur de
l’Épître écrite en hébreu traduit à son tour – le texte de Genèse 22 que nous
avons lu, il utilise le mot grec monogenès pour traduire l’hébreu iahid, que les
Septante avaient traduit par agapètos !
On a observé depuis longtemps, depuis des siècles, que notre évangile
grec de Marc utilise vraiment beaucoup l’adverbe grec euthus, qui en grec
classique signifie : tout de suite, aussitôt. Et donc, nos traducteurs de langue
français de traduire ainsi, ce qui est une erreur. Là où Matthieu utilisait plus
volontiers l’adverbe grec eutheôs, qui signifie lui aussi aussitôt, tout de suite,
et qui est donc synonyme de euthus, le traducteur de Marc préfère utiliser cet
adverbe euthus.
Or l’adverbe grec euthus est la traduction, est l’une des traductions
possibles et réelles du mot hébreu hinneh, voici, qui est utilisé des centaines
pour ne pas dire des milliers de fois dans la sainte Bible hébraïque, pour
introduire un récit, un fait.
Genèse : Et voici une parole de YHWH adressée à lui pour dire… hébreu
hinneh, traduction grecque euthus. Genèse 24,45 : Moi je n’avais pas encore
fini de parler en m’adressant à mon cœur, et voici, hébreu hinneh, traduction
grecque euthus, Rébecca qui sort, et une cruche sur son épaule… Genèse
38,39 : Et il advint que tandis qu’il retirait sa main, et voici, we-hinneh, grec
euthus, il sortit, son frère… etc.
Si notre évangile en langue grecque de Marc comporte un si grand nombre
de fois l’adverbe grec euthus, c’est tout simplement parce que le document
hébreu ou les documents hébreux que traduit Marc, le traducteur de Pierre,
comportaient un très grand nombre de fois le mot hébreu hinneh, voici que…,
à la manière des conteurs hébreux.
C’est le premier signe que notre évangile de Marc est une traduction faite
à partir de documents écrits hébreux. Quelques milliers d’autres suivent. Nous
en relèverons quelques-uns.
Marc 1,24 utilise comme Matthieu l’expression : quoi à nous et à toi, ti
hèmin kai soi qui est strictement inintelligible pour un Grec ou un Romain de
culture grecque du Ier siècle et qui est la traduction – décalque de l’hébreu
ma-li wa-lak, Juges 11,12 ; ma-li we-lakem, 2 Samuel 16,10 ; 2 Samuel
19,23 ; ma-li wa-lak, 1 Rois 17,18, etc.
Marc 1,41 : Kai splagchnistheis ekteinas tèn cheira autou èpsato…
Traduction littérale : ayant été remué dans ses entrailtes, il étendit la main…
Splagchnon, pluriel splagchna, en grec, ce sont les viscères, le cœur, le
poumon, le foie de l’homme ou des animaux, par extension le ventre de la
mère. Le verbe splagchnizo n’existe pas du tout en grec classique. C’est une
traduction d’une expression hébraïque extrêmement fréquente dans la Bible
hébraïque. Rehem, en hébreu, c’est le ventre de la mère. Au pluriel, rahamin,
ce sont les entrailles. 1 Rois 8,50 : Et tu les donneras pour des entrailles, le-
haramim, devant la face de leurs conquérants et ils auront des entrailles, we-
rihamoum, c’est-à-dire en bon français : tu leur feras trouver de la compassion
en présence de leurs conquérants et ceux-ci auront pitié. Genèse 43,14 : Que
Dieu schadaï donne à vous des entrailles, rahamim, devant la face de
l’homme, et qu’il renvoie votre frère…, c’est-à-dire : Que Dieu vous fasse
trouver compassion devant l’homme qui gouverne l’Égypte… La compassion
de Dieu, ce sont, en hébreu, les entrailles de Dieu, Isaïe 63,15 ; Zacharie
1,16 ; Psaume 79,8 ; 119,77 ; 145,9, etc. Le verbe raham à la forme piel,
accompli, riham, signifie ainsi, dans nos langues abstraites, ce que nous
appelons avoir pitié ou compassion.
Aucun risque que ce splagchnistheis de Marc soit une composition
originale en langue grecque. Elle était impossible en grec et inintelligible. Or
ce verbe grec, construit tout exprès pour traduire une expression hébraïque
extrêmement fréquente dans la Bible hébraïque, se trouve dans Matthieu
9,36 ; 14,14 ; etc., dans Marc 8,2 : J’ai compassion sur le peuple… Marc
9,22 ; etc. Luc 1,78 a utilisé la méthode fréquente qui consiste à mettre deux
mots grecs pour traduire un seul mot hébreu lorsqu’un seul mot grec ne suffit
pas. Pour traduire l’unique mot hébreu haramim qui signifie les entrailles et
qui de fait est utilisé dans toute la Bible hébraïque pour dire ce que nous
appelons la compassion, Luc 1,78, le traducteur de Luc, peut-être Luc lui-
même qui était traducteur, mettent les deux mots grecs splagchna éléous, les
entrailles de la compassion. Ainsi un lecteur de langue grecque comprend ce
que ce sont ces entrailles.
On retrouve ce verbe grec néo-formé dans Luc 7,13 ; 10,33 ; 15,20 ; ce
qui nous évitera d’en reparler lorsque nous prendrons bientôt dans I’évangile
de Luc quelques exemples d’expressions grecques bien évidemment traduites
de l’hébreu.
Marc 2,19 : Ils ne peuvent pas les fils de la tente nuptiale, hoi hmoi tou
nurnphônos, traduction de l’expression hébraïque connue des rabbins benei
ha-houphah, que nous avons déjà lue dans Matthieu 9, 15 et que nous
retrouverons telle quelle dans Luc 5,34, – cette expression est tout aussi
impossible chez Marc que chez Matthieu ou chez Luc, strictement
inintelligible pour un lecteur grec issu du paganisme, intelligible seulement
avec le commentaire de rabbins ou d’anciens rabbins, aussi inintelligible à la
fin du Ier siècle dans des communautés chrétiennes constituées en grande
majorité de frères et de sœurs issus du paganisme, qu’elle l’est aujourd’hui
pour un Français. La preuve en est d’ailleurs que les traducteurs en langue
française la traduisent, si je puis dire, à peu près n’importe comment.
L’expression qui suit, Marc 5,34 : tant que le numphios est avec eux…
était aussi inintelligible pour un chrétien issu du paganisme à la fin du Ier
siècle qu’elle l’est aujourd’hui pour un Français, sauf explication venant de la
part d’un rabbin connaissant la tradition issue du Cantique des cantiques : le
numphios, c’est le hatan du Cantique des cantiques, celui dont parle Jean le
baptiste, Paul, l’auteur de l’Apocalypse, et le Seigneur en s’appliquant à lui-
même cette expression, sait fort bien qu’il sera compris de son entourage. Le
hatan qui vient et qui est venu, c’est celui dont le nom est une huile qui se
répand, Cantique des cantiques 1,3, celui qui a reçu l’onction de l’huile sainte,
schemen ha-qôdesch ; Actes 4,27 : Ton saint serviteur Jésus que tu as oint…;
Actes 10,38 : Jésus, celui qui vient de Nazareth, comment Dieu l’a oint
d’Esprit Saint et de puissance… Oint, christos, et hatan, celui qui épouse,
sont des termes qui désignent le même être, le bien-aimé qui vient et qui est
venu.
Marc 1,21 : Et voici que, grec euthus, qui recouvre l’hébreu hinneh, dans
les sabbats, lois sabbasin, il entra dans la synagogue et il enseigna… Marc
grec utilise le pluriel tois sabbasin comme Matthieu grec. Nous avons vu
précédemment, à propos de l’évangile de Matthieu, que cette étrange
expression était tout simplement la transcription en caractères grecs de
l’hébreu schabbatôn qui est la forme emphatique ou solennelle de schabbat.
La même question se pose à propos de Marc, comme de Matthieu, de Luc et
même, nous le verrons, de Jean : Comment comprendre qu’un rédacteur qui
écrit directement en grec un évangile destiné aux chrétiens issus du
paganisme, à la fin du Ier siècle, utilise des expressions qui ne pouvaient avoir
aucun sens pour ces païens qui venaient d’entrer dans les églises ?
De nouveau l’expression en tois sabbasin Marc 2,23 ; 2,24 ; 3,2 ; etc.
Marc 1,28 : Amèn je vous le dis… Le mot Amèn est de l’hébreu, nous y
reviendrons plus loin longuement, issu de la racine hébraïque aman, qui
signifie : être ferme, solide, certain. À la forme niphal, le verbe aman au
participe neéman signifie : certain, sûr, durable, solide, et par conséquent :
celui dont on peut être certain, sur qui l’on peut compter, parce qu’on est
certain de sa véracité. C’est ce mot-là qui a été traduit en grec par pistos, et
qui signifie donc beaucoup plus que fidèle. À la forme hiphil le verbe heemin
signifie : être certain de la vérité de. C’est ce verbe-là qui a été traduit en grec
par pisteuein, et qui signifie donc beaucoup plus que notre français croire,
lequel est beaucoup trop faible et trop mou pour traduire le grec pisteuein qui
traduit l’hébreu heemirt. Il faut traduire conformément à la racine hébraïque
aman et conformément aux dérivés de cette racine, être certain de la vérité
de. Le verbe heemin signifie la certitude, et non pas ce que nous, en France,
nous appelons aujourd’hui la croyance. Nous y reviendrons longuement plus
loin à propos du quatrième évangile. Le mot hébreu amèn signifie : c’est
certainement vrai ! Il est utilisé par Matthieu, Marc, Luc et Jean, par Paul et
par l’auteur de l’Apocalypse. Ce mot n’avait de sens pour les chrétiens issus
du paganisme que si un frère issu du judaïsme le leur expliquait.
Marc 3,28 : Amèn je vous le dis, toutes les fautes seront remises aux
enfants des hommes, – expression hébraïque –, mais celui qui insultera
l’Esprit Saint, il n’a pas de rémission eis ton aiôna ; traduction de l’hébreu le-
olam, strictement inintelligible pour un chrétien issu du paganisme à la fin du
Ier siècle, à moins de longues explications. Toutes les expressions constituées
avec le mot grec aiôn, qui traduit le mot hébreu olam, avec apo, à partir de, ce
qui recouvre l’hébreu me-olam, depuis la durée passée, ou avec eis, eis ton
aiôna, qui traduit l’hébreu le-olam, jusqu’à la durée à venir, et même au
pluriel, eis tous aiônas, qui traduit l’expression hébraïque au pluriel, – toutes
ces expressions que l’on trouve presque à chaque pas dans Matthieu, dans
Marc, dans Luc, dans Jean, chez saint Paul, dans les lettres de Pierre, de Jude
et dans l’Apocalypse, sont bien évidemment traduites de l’hébreu, puisqu’on
les trouve en hébreu cent fois et plus dans la Bible hébraïque, qu’elles
n’existaient pas dans la langue grecque, et qu’elles étaient strictement
inintelligibles elles aussi pour un chrétien de la première génération venant du
paganisme. Il fallait les leur expliquer.
Marc 3,5 : Il était affligé au sujet de la pôrôsis de leur cœur… Marc 6,52 :
Ils n’avaient pas compris au sujet des pains, mais il était, leur cœur,
pepôrômenè. Marc 8,17 : Vous n’avez pas encore compris ? Vous n’avez pas
encore l’intelligence ? Pepôrô-menèn vous avez votre cœur ? Le verbe grec
poro-ô signifie : rendre calleux, d’où durcir. La pôrôsis, c’est la formation
d’un calus. L’explication de cette expression étrange pour une oreille grecque
se trouve dans Isaïe 6,10 : Et il me dit : Va ! Et tu parleras à ce peuple :
Entendez, pour ce qui est d’entendre, et n’ayez pas l’intelligence ! Et voyez,
pour ce qui est de voir, et n’ayez pas la connaissance ! Recouvre de graisse le
cœur de ce peuple, et ses oreilles, rends-les pesantes ! Et ses yeux, recouvre-
les de glu ! En sorte qu’il ne voie pas avec ses yeux, et avec ses oreilles, qu’il
n’entende pas ; qu’avec son cœur il n’ait l’intelligence…
Le cœur, en hébreu, est l’organe de l’intelligence et non pas, comme chez
nous en France, l’organe de la sensibilité ou de l’affectivité. Si le cœur est
recouvert de graisse, il ne peut plus accéder à l’intelligence. Le cœur
recouvert de graisse a été traduit par les Septante en se servant du verbe grec
pachunô, rendre épais. Mais le quatrième évangile, lorsqu’il cite ce texte du
prophète Isaïe, se sert du verbe grec pôro-ô, comme Marc. Les textes cités de
Marc signifient donc : leur cœur, organe de l’intelligence, est enveloppé d’une
couche de graisse. Paul le rabbin pharisien écrit, vers 57 peut-être, une lettre à
la petite communauté chrétienne de Rome, communauté constituée de frères
et de sœurs qui venaient des douze synagogues de Rome pour la plupart. Il
leur expose la parabole de l’olivier, qui représente Israël, et sur lequel sont
greffées ces branches qui sont les nations païennes, Romains 11,17, et puis il
ajoute, Romains 11,25 : Je ne veux pas que vous ignoriez, frères, ce secret,
grec muslèrion, afin que vous ne soyez pas sages en vous-mêmes (en langage
populaire : afin que vous ne vous imaginiez pas que vous êtes plus malins que
les copains) – Le cœur enveloppé de graisse d’Isaïe 6, 10, – Paul emploie ici
le mot grec pôrôsis comme Marc et comme Jean, – cet enveloppement du
cœur avec de la graisse qui empêche l’intelligence, qui empêche la
connaissance, est survenu partiellement, en partie, sur Israël, – en effet une
partie du peuple hébreu a suivi le rabbi galiléen Ieschoua hanôzeri, et une
partie ne l’a pas suivi –, jusqu’à ce que la totalité des nations païennes soit
entrée, dans l’économie du monothéisme hébreu inauguré avec Abraham, et
ainsi tout Israël sera sauvé. Paul emploie encore le verbe pôro-ô dans sa
deuxième lettre aux chrétiens de Corinthe 3,14 ; mais cette fois, au lieu
d’utiliser le mot grec kardia, le cœur, qui recouvre et traduit l’hébreu leb, il
met à la place l’équivalent, ta noèmata, la pensée, l’organe de la pensée, et il
dit : l’organe de leur pensée a été enveloppé de graisse, epôrôthè ta noèmata
autôn, ce qui est l’adaptation d’Isaïe 6,10. Paul emploie encore le mot grec
pôrôsis ; Ephésiens 4,18 : Ne marchez pas (manière de parler hébraïque)
comme marchent les nations païennes, dans l’ineptie de leur pensée,
enténébrés qu’ils sont, les païens, dans leur intelligence, devenus étrangers à
la vie de Dieu, à cause de l’ignorance qui est en eux, à cause de la couche de
graisse, pôrôsis, qui recouvre leur cœur… Marc, Paul et Jean sont les seuls à
utiliser ce mot pôrôsis et le verbe qui s’y rattache.
Marc 3,22 : Et les scribes qui descendaient de Jérusalem disaient : il a
Beelzeboul. Nous expliquerons plus loin, à propos de Luc, cette expression
étrange que l’on peut lire dans Matthieu 10,25 ; 12,24 et 27 ; Luc 11,15 et
suivants. Expression bien évidemment strictement inintelligible pour des
lecteurs du Ier siècle venus du paganisme, comme pour un Français
d’aujourd’hui, à moins d’avoir reçu des explications de la part d’un rabbin.
Quant à Marc 3,23, comment satanas peut-il chaster satanas ? Pour
comprendre le sens de ce mot hébreu transcrit en caractères grecs, il fallait
aussi demander à un rabbin. Le verbe hébreu sathan signifie : accuser. Le
substantif sathan signifie : celui qui accuse, l’accusateur, 1 Samuel 29,4 ;
Rois 5,8, etc. Psaume 109,6 ; ou : se poser en adversaire de, Samuel 19,23.
Avec l’article ha-sathan est l’Accusateur, Zacharie 3,1 ; Job 1,6 et suivants.
Marc 4,11 : À vous est donné le secret intelligible du royaume de Dieu…
Le mot grec mustèrion, que nous traduisons par secret intelligible, recouvre
l’hébreu sôd, qui signifie précisément le secret qui s’adresse à l’intelligence
du prophète et qui est communiqué de la part de Dieu. Amos 3,7 : Car il ne
fait pas, adonai YHWH, une parole (quelque chose), s’il n’a pas révélé, –
racine hébraïque galah, traduite en grec par le verbe apokaluptô, – son secret,
hébreu sôd, à ses serviteurs les prophètes.
À partir du moment où commence le prophétisme hébreu, Dieu le créateur
incréé ne fait plus rien, dans l’histoire humaine, sans communiquer le secret
intelligible de son dessein à des hommes qui ont été préparés, pré-adaptés par
création, pour recevoir l’intelligence de ce secret intelligible, et pour le
communiquer à l’humanité, à l’intérieur du peuple hébreu tout d’abord. Puis,
plus tard, il passera aux nations païennes. Dans le livre de Daniel, écrit en
partie en araméen, c’est le mot raz qui signifie le secret intelligible, et qui est
traduit en grec par mustèrion, Daniel 2,18 ; 2,19 ; 2,27 ; 2,28 ; 2,29 ; 2,30 ;
2,47. Le mot grec mustèrion signifie lui aussi le secret, ce qui est tout d’abord
caché, du verbe muô. Lorsqu’on traduit en langue française l’expression ta
mustèria tès basileias ton ouranôn de Matthieu 13,11, to mustèrion tès
basileias tou theou de Marc 4, II, ta mustèria tès basileias tou theou de Luc
8,10, par les mystères du royaume des cieux ou de Dieu, on fausse
complètement le sens de cette parole du Seigneur, tout simplement parce
qu’en français d’aujourd’hui, fin du XXe siècle, le mot mystère a pris un sens :
ce qui est incompréhensible. Le mot français mystère ne correspond donc plus
au mot hébreu sôd, à l’araméen raz ou raza, traduit en grec dans les Évangiles
par mustèrion. Non seulement on n’a pas traduit – on a seulement décalqué le
mot grec –, mais ce qui est plus grave, on induit le lecteur de langue française
dans une fausse voie, on l’induit en erreur.
En somme l’erreur, la falsification, la déformation qui résulte de la
traduction erronée du grec mustèrion par le français mystère, est corrélative de
l’erreur, de la déformation qui résultent de la traduction du grec pistis par le
mot français foi. Nous l’avons vu et nous y reviendrons longuement à propos
de l’évangile de Jean : le mot grec pistis dans les écrits de la Nouvelle
Alliance signifie la certitude objective de la vérité, et une certitude de
l’intelligence, de la pensée, tandis qu’en français d’aujourd’hui, fin du XXe
siècle, la foi ne désigne et ne signifie plus une certitude objective, mais une
conviction subjective, et elle est, sous des influences historiques diverses que
nous avons déjà signalées, dissociée de l’intelligence. C’est en somme le
prisme irrationaliste et fidéiste qui fausse la traduction des termes grecs
mustèrion et pistis. Les lecteurs de langue française lisent les écrits de la
Nouvelle Alliance, et d’ailleurs toute la Bible, comme ils disent, à travers ce
prisme fidéiste. Tout le système est faussé, car la tradition hébraïque, elle,
n’est pas fidéiste, elle n’est pas luthérienne, ni kantienne, ni barthienne.
Marc 5,34 : hupage eis eirènèn, – c’est la traduction – décalque en grec de
l’expression classique : Lek le-schalôm, que l’on trouve par exemple en 1
Samuel 20,42, traduction littérale va à ou vers la paix ! On la retrouve
traduite autrement chez Luc 8,48 : poreuou eis eirènèn et Luc 7,50. Deux
traductions légèrement différentes de la même formule hébraïque.
Marc 6,3 : kai eskandalizonto en autô… Aussi impossible dans ce texte
grec de Marc que dans Matthieu 11,6, dans Luc 7,23, etc. C’est toujours le
verbe hébreu kâschal qui est dessous : buter sur un obstacle, trébucher et
tomber. Il ne faut donc pas traduire en français : ils étaient scandalisés en lui,
ce qui est décalquer, mais non traduire. Il faut retrouver le sens du verbe
hébreu qui se trouve sous cette traduction grecque.
On peut tenter de traduire, lourdement, mais mieux vaut traduire
lourdement que de ne pas traduire du tout : Ils butaient sur lui, leur pensée
rencontrait en lui un obstacle sur lequel ils butaient et tombaient…
Marc 6,34 : kai esplagchnisthè ep ‘autous hoti èsan hôs probata mè
echonta poimèna… Le verbe grec splagchnizô, nous l’avons déjà remarqué à
propos de Matthieu, n’existait pas en grec naturel. C’est un verbe forgé pour
traduire une expression hébraïque, le verbe raham. Rehem, en hébreu, c’est le
ventre de la mère, les entrailles. Le verbe raham signifie donc à peu près ce
qu’en français populaire, très populaire, on veut signifier lorsqu’on dit – si
l’on nous passe l’expression – que l’on a les tripes remuées par tel ou tel
spectacle, telle ou telle personne. Le pluriel de rehem, c’est rahamim. Avoir
pitié de… se construit en hébreu avec ce mot rahamim, les entrailles, au
pluriel. Notre texte de Marc 6,34 – et d’autres, dans Matthieu 9,36 ; 14,14 ;
Luc 7,13, etc., – est donc construit à partir de cette expression hébraïque,
indicible en grec. En français populaire, très populaire, il faudrait traduire,
approximativement : il sentit ses tripes remuer pour eux, parce qu’ils étaient
comme un troupeau qui n’a pas de berger. – Le pluriel grec ta probata, les
moutons, est la traduction constante de l’hébreu tzôn, le troupeau de petit
bétail, singulier collectif. Le troupeau qui n’a pas de berger, c’est une
expression que l’on trouve en hébreu dans Nombres 27,17 : Qu’il place
comme visiteur, comme surveillant, – racine hébraïque paqad, traduction
grecque episkepsatô, qui a donné episkopos, celui qui veille sur le troupeau, –
qu’il place, YHWH Dieu des esprits de toute chair, comme veillant un homme
sur la Communauté, traduction grecque sunagôgès, – un homme qui sorte
devant leur face et qui vienne devant leur face, et qui les fasse sortir et qui les
fasse entrer, et que ne soit pas la Communauté de YHWH, grec hè sunagôgè
kuriou –, comme un troupeau de petit bétail, hébreu tzôn, traduction grecque
hôsei probata, – à qui il n’y a pas de berger, hébreu roeh, grec poimèn. – Le
thème du troupeau et du berger va être longuement développé par les
prophètes hébreux, en particulier par Ezéchiel, et repris par le Cantique des
cantiques. Le prophète Mikayehou, au temps du roi Josaphat, roi de Juda
(vers 869-848 avant notre ère) dit ceci : 1 Rois 22,17 : J’ai vu tout Israël,
dispersés (au pluriel) sur les montagnes, comme un troupeau que, à eux, pas
de berger ! Même expression : Ezéchiel 34,5 et Matthieu 9,36. Il n’est donc
même pas nécessaire de retraduire en hébreu le texte de Marc 6,34. Il suffit de
retrouver dans la Bible hébraïque, à plusieurs reprises, la phrase hébraïque
dont notre texte grec est la traduction.
Marc 7,1 : Et s’assemblèrent auprès de lui (ordre hébreu des mots, comme
d’habitude) les pharisiens et quelques-uns des sôpherim, les gens du Livre,
que nous appelons dans nos traductions les scribes, – ils venaient des
Jérusalem, au pluriel : apo Ierosolumôn. Cette étrange expression au pluriel
s’explique par le fait qu’en hébreu ierouschalaïm est de fait un pluriel,
comme ha-schammaïm les cieux. Les Septante ont rendu l’hébreu
ierouschalaïm par la transcription grecque Ierousalèm. Ils n’ont donc pas
rendu le pluriel. La forme grecque au pluriel dans Matthieu 15,1 et, nous le
verrons plus loin, dans le quatrième évangile. L’autre transcription de l’hébreu
ierouschalaïm, c’est en caractères grecs Ierosoluma, Matthieu 2,1, etc. et
Ierousalèm, comme les Septante, Matthieu 23,37, etc.
Marc 9,42 : Et celui qui fera buter et tomber (grec skandalisè, verbe
hébreu kâschal) un seul de ces petits qui sont certains de moi… 9,43 : Et si ta
main est pour toi un obstacle qui te fait trébucher et tomber, grec skandalisè,
toujours le même verbe hébreu kâschal… Et si ton pied est pour toi un
obstacle qui te fait trébucher et tomber, grec skandalizè… 9,47 : Et si ton œil
constitue pour toi un obstacle qui te fait trébucher et tomber, skandalizè…
Tout ce passage, avec l’emploi du verbe skandalizô qui est un verbe forgé
tout exprès pour traduire le verbe hébreu kâschal, n’avait aucun sens pour une
oreille formée à la langue grecque et il ne retrouve son sens que si l’on
retrouve l’hébreu qui est dessous. D’ailleurs pour un Français d’aujourd’hui et
malgré quelques siècles de lecture des traductions françaises des Évangiles, le
verbe scandaliser a une signification floue et vague, délayée. Ce n’est plus le
sens fort de l’hébreu : faire tomber sur un obstacle infranchissable.
Marc 10,30 : … s’il ne reçoit pas cent fois plus maintenant dans la durée
présente, grec en tô kairô toutô, hébreu be-ôlam ha-zeh, des maisons et des
frères et des sœurs et des mères et des enfants et des champs avec des
persécutions, – ou après les persécutions – et puis dans la durée qui vient,
grec en tô aiôni tô erchomenô, hébreu ba-olam ha-bah, la vie éternelle…
C’est l’expression que nous avons déjà rencontrée chez Matthieu.
Marc 10,31 : Nombreux seront ceux qui, parmi les premiers viendront
après, eschatos, hébreu aharôn, – et ceux qui venaient après, eschatoi, seront
les premiers.
Nous reviendrons plus loin, à propos de textes du quatrième évangile, sur
ce mot eschatos qui traduit un mot hébreu qui signifie : ce qui vient après, ce
qui est dans l’avenir, et non : ce qui est le dernier.
Marc 11,14 : Que personne, eis ton aiôna dans la durée à venir, hébreu ad-
ôlam, ne mange de toi un fruit.
Marc 12,18 : Et ils vinrent, les Sadducéens, vers lui, eux qui disent qu’il
n’y a pas de relevée (des morts), et ils l’interrogèrent en disant : Maître, rabbi,
Moïse a écrit que (Deutéronome 25,5) si des frères habitent ensemble et qu’il
vienne à mourir, l’un d’entre eux, et qu’il laisse sa femme, et qu’il ne laisse
pas d’enfant, que son frère prenne sa femme et qu’il suscite une semence,
grec sperma, hébreu zera, à son frère. L’expression hébraïque ici traduite
littéralement en grec, susciter une semence, ne se trouve pas dans le texte
hébreu de Deutéronome 25,5, mais elle se trouve ailleurs dans la Bible
hébraïque, par exemple Genèse 4,25 ; Genèse 19,32 et 34 ; 38,8. Elle est
traduite en grec précisément avec les mots que nous lisons ici dans Marc
12,19. Les Sadducéens poursuivent leur histoire : Il y avait sept frères. Et le
premier a pris une femme et il est mort et il n’a pas laissé de semence, grec
sperma, hébreu zera. Et le deuxième la prit, et il est mort et il n’a pas laissé de
semence, sperma, zera. Et le troisième de même. Et les sept n’ont pas laissé
de sperma. Après cela, après eux tous (grec eschaton) la femme est morte…
On a beau dire et on aura beau faire, l’expression grecque laisser sperma
devait être aussi saugrenue pour une oreille grecque que le serait pour nous la
traduction littérale du texte, laisser un sperme. Nos traducteurs en langue
française rendent pudiquement et modestement cette expression par : laisser
une descendance. C’est plus abstrait. Or c’était l’expression hébraïque
traduite littéralement en langue grecque, et pour les Hébreux cette expression
et d’autres construites avec l’hébreu zera, la semence, n’étaient pas
choquantes. Elles étaient habituelles. Genèse 3,15 : Une hostilité, je ferai
venir entre toi et entre la femme et entre ta semence et entre sa semence…
Genèse 9,9 : Et moi, me voici qui suscite mon alliance avec vous et avec votre
semence après vous… Genèse 12,7 : À ta semence je donnerai cette terre-ci…
Genèse 13,15 : Car toute cette terre que toi tu vois, à toi je la donnerai et à ta
semence ad-olam, pour la durée qui vient, traduction grecque kai tô spermati
sou heôs tou aiônos. Genèse 13,16 : Et je disposerai ta semence comme la
poussière de la terre, que si quelqu’un peut compter la poussière de la terre,
alors ta semence il comptera… Genèse 15,3 : Et il dit, Abraham : « Voici qu’à
moi tu n’as pas donné de semence… » Genèse 15,5 : Et il le fit sortir dehors
et il lui dit : « Regarde vers les cieux et compte les étoiles si tu peux les
compter ! » Et il lui dit : « Ainsi sera ta semence ! » Et il (Abraham) fut
certain de la vérité de ce que Dieu lui avait dit, hébreu we-heemin ba-YHWH,
traduction grecque kai episteusen… Genèse 15,13 : Et il dit à Abram (qui ne
s’appelle pas encore Abraham) : « Savoir tu sauras qu’elle sera étrangère, ta
semence, dans un pays qui ne sera pas à eux… » Genèse 15,18 : À ta semence
j’ai donné (ou je donnerai) cette terre-ci, etc.
Marc 13,17 : Ouai à celles qui ont dans le ventre et à celles qui allaitent
dans ces jours-là… Ouai, nous l’avons vu déjà à propos de Matthieu, c’est de
l’hébreu, simplement transcrit en caractères grecs, et non traduit. L’expression
grecque que nous avons traduite littéralement, avoir dans le ventre, est la
traduction habituelle du verbe hébreu harah, Genèse 16,4 : Il (Abraham) vint
vers Hagar et elle fut enceinte, tahar, et elle vit qu’elle était enceinte, haratah,
traduction grecque kai eiden hoti en gastri echei.
Marc 13,20 : Et s’il n’avait pas mutilé, tronqué, kurios (sans article),
YHWH, les jours (en question), elle n’aurait pas été sauvée toute chair, – c’est
l’expression hébraïque classique kôl-bâsar, qui signifie : tous les êtres vivants,
et en particulier tous les hommes, synonyme de kôl-adam.
Marc 14,21 : Ouaï cet homme par qui le fils de l’homme est livré… C’est
encore de l’hébreu non traduit, mais simplement transcrit.
Marc 14,27 : Tous, vous trébucherez et vous tomberez, grec
skandalisthèsesthe, traduction de l’hébreu kâschal.
Marc 14,29 : Pierre lui dit : Si tous butent et tombent, skandalisthèsontai,
mais non pas moi !
Marc 15,29 : Oua à celui qui détruit le Temple et qui le reconstruit en trois
jours ! – C’est de nouveau de l’hébreu, transcrit en caractères grecs, mais non
traduit.
Marc 16,2 : La première des sabbats… Expression inintelligible pour un
païen de langue grecque. C’est le décalque de l’expression hébraïque qui
signifie dans le premier jour qui suit le schabbatôn, – be-ehad ba-schabbalôn.
Marc 16,8 : ekstasis. Il ne faut pas traduire par extase ! Le mot grec
ekstasis traduit le mot hébreu pahad, la terreur, 2 Chroniques 14,13.
Nous arrêterons ici ces quelques exemples pris dans l’évangile de Marc,
choisis parmi des centaines ou des milliers d’autres possibles. Ceux que nous
avons choisis l’ont été parce qu’ils étaient aisément saisissables pour les
lecteurs de langue française qui ne pratiquent pas dans le texte la sainte
Bibliothèque hébraïque, ni dans le texte grec la bibliothèque de la Nouvelle
Alliance. Nous laissons au savant abbé Jean Carmignac, qui a traduit les
manuscrits de Qumrân de l’hébreu en français, et qui a aussi retraduit
l’évangile de Marc du grec en hébreu, le soin de nous donner, avec les
méthodes qui lui sont propres, la démonstration intégrale et exhaustive de
cette évidence, à savoir que l’évangile de Marc, comme les autres, est une
traduction faite à partir de documents hébreux antérieurs.
Les anciens théologiens scolastiques, par exemple Thomas d’Aquin,
Somme théologique I, q. 2, a. 1 distinguaient fort justement deux sortes
d’évidence. L’évidence secundum se et non quoad nos, l’évidence bien réelle
prise en elle-même et pour ceux qui, par leur travail, y sont parvenus, mais
non pour les autres, et l’évidence secundum se et quoad nos, l’évidence pour
tout le monde. Le but de la démonstration est de faire passer le lecteur de la
première évidence à la seconde… En ce domaine rien ne remplace la vue
immédiate et directe, mais en attendant on peut toujours essayer, par la
méthode des exemples, longue et fastidieuse pour le lecteur, de fournir une
esquisse de démonstration.
Nous avons vu précédemment que le bon vieux Papias, IIe siècle de notre
ère, écrivait ceci, cité par Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, III, 39 :
Matthieu, en langue hébraïque, hebraïdi dialecktô, a rassemblé et mis en
ordre les faits et gestes (ta logia, qui peut recouvrir originellement l’hébreu
ha-debarim) et les paroles. Chacun les a traduits comme il en était capable.
À propos de Marc, voici ce qu’il nous dit, et qu’il tenait d’un ancien, qui
s’appelait Jean : Marc est devenu le traducteur, hermèneutès, de Pierre. Tout
ce dont il s’est souvenu, il l’a écrit avec exactitude, mais non pas cependant
dans l’ordre : tout, c’est-à-dire ce qui avait été dit ou fait par le Seigneur. En
effet il (Marc) n’avait pas entendu le Seigneur et il ne l’avait pas accompagné.
Mais plus tard, il a entendu et accompagné Pierre. Pierre, selon les besoins,
faisait les enseignements…
Dans la langue du Nouveau Testament, le verbe grec hermèneuô ainsi que
le verbe methermèneuein signifient : traduire, faire passer d’une langue à
l’autre. Matthieu 1,23 : Voici que la vierge aura dans le ventre et elle
enfantera un fils et ils appelleront son nom Emmanouèl, ce qui est, traduit,
methermèneuomenon, avec nous Dieu.
Marc 5,41 : Il se saisit de la main de l’enfant et il lui dit : Talitha koum, ce
qui est traduit, methermèneuomenon : Petite fille, je te le dis, lève-toi !
Marc 15,22 : Et ils le conduisirent vers le lieu Golgotha, ce qui est, traduit,
mathermèneuomenon, le lieu du crâne.
Jean 1,38 : Il se retourna, Ieschoua, il les regarda, eux qui le suivaient, et il
leur dit : Qu’est-ce que vous cherchez ? Et eux, ils lui dirent : Rabbi, ce qui
est dit (ce qui veut dire), traduit, methermèneuomenon, maître, – celui qui
enseigne –, où demeures-tu ?
Jean 1,41 : Celui-ci (André) trouve d’abord son propre frère Schiméon et
il lui dit : Nous avons trouvé le meschiach ce qui est (ce qui signifie) traduit,
methermèneuomenon, christos, – traduisons à notre tour en français : celui qui
a reçu l’onction d’huile sainte.
Jean 1,42 : Il le conduisit vers Jésus. Il leva les yeux vers lui, Jésus, et il
dit : Toi tu es Schiméon le fils de Jean (ou de Iônas).
Toi tu seras appelé Kèphas, ce qui est traduit, (ou : ce qui se traduit : ho
hermèneuetai) Petros = Pierre.
Actes 4,36 : Joseph celui qui a été surnommé Barnabas par les envoyés, ce
qui est (ce qui signifie) traduit methermèneuomenon, fils de la consolation…
Jean 9, 7 : Et il lui dit : Va te laver dans la piscine de Silôam, ce qui se
traduit ho hermèneuetai, envoyé.
Hébreux 7,2 : Ce Melchisedek, roi de Salem, prêtre du Dieu très haut…
La première expression, le premier titre, traduit, hermèneuomenos, roi de
justice, et puis ensuite la seconde expression, roi de Salèm, c’est-à-dire roi de
la paix…
Puisque de fait dans tout le Nouveau Testament les verbes hermèneuo et
melhermèneuô signifient traduire, il est pour le moins vraisemblable que
lorsque le vieux Papias rapportant ce que lui a dit l’ancien qui s’appelait Jean,
dit, ou plutôt écrit, que Marc a été hermèneutès Petrou, il est pour le moins
vraisemblable pour ne pas dire certain que cela signifie : Marc a été le
traducteur de Pierre. C’est ainsi qu’à notre tour nous devons traduire Papias,
et non pas interprète de Pierre, ce qui est flou, vague et indécis. Arthur
Rubinstein a été l’interprète de Jean-Sébastien Bach et de Mozart. Marc a été
le traducteur de Pierre.
Nous ne pensons pas, contrairement à la majorité, nous avons eu
l’occasion déjà de l’observer plusieurs fois, que l’évangile de Marc soit le
plus ancien, et en particulier qu’il soit plus ancien que Matthieu. Au contraire,
tous les indices convergent vers la haute antiquité de Matthieu. Ces indices de
haute antiquité, parfois, ne se retrouvent pas chez Marc, par exemple les
propos dans lesquels le Seigneur exprime que lui, il reste à l’intérieur du
peuple hébreu, qu’il a été envoyé au troupeau perdu d’Israël. De même le
propos concernant le signe de Jonas ne se retrouve pas chez Marc. Les
traductions de Marc éliminent souvent ce qui était vraiment trop dur, ou par
trop inintelligible, pour une oreille formée à la langue grecque. Voici encore
un exemple, un dernier exemple. Matthieu utilise fréquemment l’expression
hè hasileia ton ouranôn, le règne des deux, araméen malkoutah di-schemaiia,
hébreu malekout ha-schamaîm. Le mot ha-schamaîm, en hébreu, était dans le
judaïsme du Ier siècle de notre ère, et avant déjà, et après encore, un substitut
du mot Dieu. Matthieu utilise cette expression : Matthieu 3,2 ; 5,3 ; 8,11, etc.
Cette expression est très archaïque. C’est la manière de s’exprimer des
rabbis palestiniens du Ier siècle. Elle est remplacée, dans les passages
parallèles, par Marc et par Luc, par l’expression hè basileia tou theou, le
règne de Dieu. C’est une adaptation à l’intention des lecteurs d’origine
païenne d’une expression typiquement juive et ancienne. Il n’est pas possible,
je suppose, que l’on passe d’une traduction, celle de Marc et de Luc, qui est
davantage adaptée à la mentalité des chrétiens d’origine païenne, à une
traduction, celle de Matthieu, qui est la traduction littérale de l’expression
hébraïque habituelle chez les rabbins. C’est donc un signe que Matthieu est
antérieur à Marc et qu’il n’en dépend aucunement. Il n’existe d’ailleurs aucun
texte qui permette de prouver que Matthieu dépende de Marc. Il existe de
nombreux textes qui prouvent qu’ils ont eu, l’un et l’autre, sous les yeux des
documents hébreux soit identiques, soit proches parents.
Jean, notre évangile en langue grecque de Jean, n’utilise pas du tout
l’expression hè basileia ton ouranôn, le royaume des cieux, c’est-à-dire le
règne de Dieu, la royauté effective de Dieu sur sa création. Il utilise deux fois
l’expression basileia tou théou, le royaume de Dieu, c’est-à-dire le règne de
Dieu (Jean 3,3 et 5), dans le célèbre dialogue nocturne entre le Seigneur et
Nikodème, le théologien appartenant au parti ou au groupe pharisien. Par
contre il utilise abondamment, plus que les synoptiques, le mot zoè, la vie,
qui, ontologiquement parlant, est identique au règne de Dieu. Entrer dans le
royaume ou le règne de Dieu, c’est entrer dans la vie, Matthieu 7,14 ; 18,8 –
qui est la vie éternelle (Matthieu 19,16) – qui est la vie même de Dieu. Les
textes de Jean sont nombreux et bien connus. Le problème métaphysique,
ontologique, ontogénétique, c’est : comment entrer dans la vie même de
Dieu ? Quelles sont les conditions ontologiques de l’entrée de l’homme créé
dans la vie éternelle qui est la vie même de Dieu ? Ce n’est pas là un simple
problème moral, encore moins un problème juridique. C’est un problème
d’ontologie, d’ontogenèse. Quelles sont les conditions ontologiques requises
pour que l’être créé que nous sommes, puisse devenir participant, comme le
dit Pierre dans une de ses lettres, de la nature divine ?
Récapitulons à titre provisoire les indices que nous avons relevés et que
nous allons compléter plus loin.
L’évangile de Marc est tout entier traduit à partir de textes hébreux.
Mais sa traduction – c’est sur ce point que nous allons revenir – manifeste
en plusieurs occasions un effort certain pour éliminer des expressions
hébraïques qui étaient décidément trop dures à avaler, si j’ose dire, pour un
lecteur issu du paganisme. Nous tenons donc là un indice que l’évangile de
Marc est postérieur à celui de Matthieu.
Nous allons le voir aussi plus loin, nombre de textes de première
importance qui se trouvent dans Matthieu sont disparus de Marc. Ce sont des
textes très difficiles pour un lecteur d’origine païenne.
Marc, pas plus que Matthieu, Luc ou Jean, ne connaît la prise et la
destruction de Jérusalem et du Temple.
Marc ne connaît pas la mort de Jacques, le frère du Seigneur, évêque de
Jérusalem, en 62.
Marc ne connaît pas le massacre des chrétiens par Néron à partir de 64 ou
65 et les persécutions qui ont commencé à partir de ce moment-là.
Marc a supprimé les textes tels que ceux qui concernent le signe de Jonas.
On ne peut donc plus affirmer que sa traduction est antérieure au passage de
l’heureuse annonce aux païens. Au contraire, les indices précédemment
relevés laissent penser que son évangile s’adresse aussi à des frères et des
sœurs issus du paganisme. C’est un évangile allégé.
Nous pouvons donc situer la traduction de Marc dans une zone de
probabilité qui va des années 40 à 60.
C’est à ce résultat que parvient, par d’autres méthodes, beaucoup plus
savantes, John A.T. Robinson.
Chapitre 3
L’ÉVANGILE DE LUC
egardons maintenant un peu l’évangile de Luc. Les premières lignes

R de l’évangile de Luc, très exactement les quatre premiers versets,


semblent être du grec naturel, ressemblent à du grec naturel !
C’est sans doute à cause de ces premières lignes que nombre
d’auteurs, depuis longtemps, entonnent régulièrement un hymne à Luc
l’helléniste, Luc le distingué lettré, etc.
Mais à partir du verset 5, et jusqu’à la fin de l’évangile, ce n’est plus du
tout du grec naturel, c’est du grec de traduction, et de traduction faite
manifestement à partir de documents hébreux. Et la méthode de traduction de
Luc est telle que dans son cas l’évidence est encore plus criante, si possible,
que pour Matthieu, Marc et Jean. Car en nombre de cas, et contrairement à ce
que racontent nombre d’auteurs qui se citent sans doute les uns les autres, son
grec est impossible du point de vue de la langue grecque, parce qu’il serre de
trop près la phrase hébraïque qu’il a sous les yeux. Nous allons relever
quelques exemples. Il n’y a d’ailleurs qu’à se baisser pour ramasser à chaque
pas des expressions hébraïques que l’on n’a pas besoin de reconstituer en
hébreu. Il est inutile de se donner la peine de les retraduire en hébreu. Il suffit
de les retrouver dans la vieille Bible hébraïque. Elles y étaient déjà.
Si comme on nous le raconte souvent, Luc l’helléniste avait écrit son
évangile directement en langue grecque vers la fin du Ier siècle de notre ère, il
n’aurait pas laissé un texte truffé, farci à ce point, d’antiques expressions
hébraïques impossibles en grec, comme nous allons le voir.
Car dans cette affaire, il ne faut pas oublier qu’il ne faut pas seulement
tenir compte de l’écrivain, de celui qui tient l’instrument d’écriture. Il faut
tenir compte aussi de ses lecteurs, de ses auditeurs, de la communauté à qui il
s’adresse, de l’entourage. Si comme on nous le raconte, il s’agit d’un
entourage et d’une communauté de la fin du Ier siècle, alors il s’agit d’une
communauté constituée à 90 % de frères et de sœurs issus du paganisme.
Comment donc dans son entourage ne s’est-il trouvé personne pour lui faire
observer que ces expressions hébraïques dont il se sert constamment sont
impossibles en grec et inintelligibles pour un lecteur de langue grecque issu
du paganisme ?
Luc 1,6 : Ils étaient justes tous les deux devant la face, hébreu le-phanim,
de Dieu. Ils marchaient dans tous ses commandements, hébreu mitzevôt, et
dans ses jugements… Et n’était pas à eux, – l’hébreu ne connaît pas le verbe
avoir et se sert de l’expression : être à… – d’enfant, car Elischebah était
stérile et tous les deux étaient avancés dans leurs jours…
Lorsqu’un lecteur grec ou de formation, de culture grecque, lisait cette
expression : Ils étaient tous les deux avancés dans leurs jours…, comme
l’écrivait Jean Psichari dans l’étude que nous avons citée, il devait en effet se
dire que la fin de la culture grecque était venue…
L’expression : être avancé dans les jours est une bonne vieille expression
hébraïque que l’on trouve par exemple dans Genèse 18,11 : Et Abraham et
Sarah vieux (l’hébreu ne se sert pas du verbe être comme nous, il
l’économise) avancés dans les jours, baïm ba-iiamim… Genèse 24, 1 : Et
Abraham vieux (sans le verbe être) avancé dans les jours, ba ba-iiamim…
L’évangile de Luc grec reprend la formule, Luc 1,18 : Et il dit, Zacharie
(ordre hébreu des mots) en s’adressant au messager : « à quoi connaîtrai-je
cela ? Car moi je suis vieux et ma femme est avancée dans ses jours… »
Au verset 11 : Et se manifesta à lui le messager de YHWH, en hébreu
waiira elaiw maleak YHWH… est une expression typiquement hébraïque.
Notons comment notre évangile grec de Luc emploie le mot grec kurios, sans
article, transcription en grec du tétragramme YHWH. Cela laisse supposer que
dans le texte original hébreu de Luc, il y avait de fait YHWH. Toute cette page,
comme les suivantes, est composée ou constituée l’expression que l’on
retrouve intégralement dans la Bible hébraïque.
Luc 1,20 : Et voici, tu seras muet et tu ne pourras pas parler, jusqu’au jour
où cela arrivera, à la place de ce que tu n’as pas cru à la vérité de mes paroles
qui seront remplies en leur temps…
L’expression à la place de ce que, en grec anth’hôn, est la traduction –
décalque classique de la bonne vieille expression hébraïque tahat ascher.
Deutéronome 28,62 : Et vous resterez en tout petit nombre au lieu que,
hébreu tahat ascher, vous étiez comme les étoiles des cieux pour ce qui est
d’être nombreux…, grec anth’hôn.
Nombres 25,13 : Me voici donnant à lui l’alliance de paix ! Et elle sera
pour lui et pour sa semence après lui une alliance de sacerdoce éternel, à la
place de ce que, hébreu tahat ascher, il a été jaloux pour son Dieu et il a fait
expiation sur les enfants l’Israël…, grec anth’hôn.
1 Samuel 26,21 : Et il dit, Schaoul : J’ai péché ! Reviens, mon fils David !
Car je ne te ferai plus de mal, à la place de ce que, hébreu tahat ascher (en
français moderne : puisque…) elle a été précieuse, mon âme, à tes yeux, en ce
jour…, grec anth’hôn.
2 Rois 22,17 : À la place de ce que, hébreu tahat ascher (parce que…) ils
m’ont abandonné et qu’ils ont encensé des dieux étrangers…, grec anth’hôn.
Isaïe 53,12 : À la place de ce que, hébreu tahat ascher, il a versé, il a vidé
à la mort son âme…, grec anth’hôn.
Jérémie 29, 19 : À la place de ce que, hébreu tahat ascher, ils n’ont pas
écouté mes paroles, oracle de YHWH, que, hébreu ascher, je leur ai envoyé
mes serviteurs les prophètes…
L’étrange expression grecque anth’hôn se retrouve, Luc 19,44 : Et ils ne
laisseront pas pierre sur pierre en toi, anth’hôn, à la place de ce que (français
parce que…) tu n’as pas connu le jour de ta visite (le jour où tu as été
visitée…)
Actes 12,23 : Aussitôt le frappa un messager du seigneur, anth’hôn, à la
place de ce que (parce que…) il n’a pas donné gloire à Dieu…
On la retrouve encore, cette expression, dans une lettre du rabbin Schaoul,
2 Thessaloniciens 2,10 : Anth’hôn, à la place de ce que, l’amour de la vérité,
ils ne l’ont pas reçu, pour être sauvés…
Luc 1,37 : Parce que ne tombera pas de la part de Dieu toute parole, – en
grec rèma qui est l’une des deux traductions possibles de l’hébreu dabar –,
est une expression hébraïque que l’on retrouve par exemple Genèse 18,14 :
est-ce que tombera venant de YHWH (le min hébreu est traduit en grec par
para) une parole, hébreu dabar ?
Le psaume de Miriam – Mariam à partir de 1,46 – est entièrement
composé ou constitué d’expressions hébraïques classiques dans la Bible
hébraïque. On n’a pas besoin de les retraduire du grec en hébreu. Il suffit de
les retrouver là où elles étaient déjà dans la Bible hébraïque. L’expression du
verset 48 : Tu as regardé dans l’humiliation de ta servante… se trouvait en
hébreu dans Samuel 1,11.
Remarquons en passant le verset 51 : Il a dispersé les orgueilreux dans la
pensée de leur cœur… En hébreu le mot leb est traduit soit par kardia, le
cœur, soit par dianoia, la pensée. Ici le traducteur de Luc utilise deux mots
grecs pour traduire un seul mot hébreu, ce que Paul fait souvent, ainsi que
l’auteur de l’Apocalypse.
Luc 1,55 : Comme il l’avait dit, s’adressant à nos pères, à Abraham et à sa
semence pour la durée à venir, hébreu le-aberaham wou-lezareô ad-olam…
Que pouvait bien penser un lecteur formé dans la langue et la littérature
grecque de cette parole adressée à la semence, sperma, d’Abraham ? C’est
une expression typiquement hébraïque, extrêmement fréquente, impossible en
grec.
Quant à l’expression eis ton aiôna, nous l’avons déjà relevée chez
Matthieu, chez Marc et nous allons la retrouver chez Jean : c’est la traduction
classique et constante de l’hébreu ad-ôlam ou le-ôlam. Dans le livre de
Qohélet, l’Ecclésiaste, qui est l’un des derniers livres de la sainte
Bibliothèque hébraïque, l’un des livres dont l’hébreu devait être le plus
proche de l’hébreu parlé à Jérusalem avant la destruction du Temple,
l’expression grecque eis aiôna ou eis ton aiôna traduit constamment
l’expression hébraïque le-ôlam, par exemple Ecclé-siaste 1,4 ; 2,16 ; 3,14 ;
9,6, etc.
Il existe dans la Bible hébraïque une expression que nous lisons, par
exemple 2 Samuel 13,33 ; 19,20, etc., poser son cœur sur une chose, imposer
à son cœur… 2 Samuel 13,20, Absalom dit à sa sœur Tamar qui a été
violentée par son autre frère Amnon : Ne mets pas, ne dispose pas ton cœur à
cette chose, à cette affaire… Les Septante ont traduit Mes thés tèn kardian
sou… 2 Samuel 13,33, Jonadab dit à David : Et maintenant qu’il ne pose pas,
qu’il ne place pas, mon seigneur le roi, sur son cœur une parole en disant :
tous les fils du roi sont morts, puisque Amnon seul est mort… Traduction
grecque mè thesthô ho kurios mou ho basileus epi tèn kardian autou rèma
legôn…
C’est cette vieille expression hébraïque que l’on retrouve à plusieurs
reprises, en traduction grecque, dans l’évangile de Luc.
Luc 1,66 : Et ils plaçaient, ils mettaient, ils disposaient, grec ethento, tous
ceux qui écoutaient, sur leur cœur en disant : Que sera donc cet enfant ?
Luc 21,14 : Mettez donc sur vos cœurs (ou : dans vos cœurs, grec thete en
tais kardiais humôn) de ne pas vous faire du souci à l’avance pour votre
défense…
Luc 9,44, la même expression est légèrement transformée puisqu’à la
place du cœur, organe de l’intelligence en hébreu, nous avons l’oreille :
Mettez-vous dans vos oreilles ces paroles, car le fils de l’homme va être livré
dans les mains des hommes…
Le psaume de Zacharias est lui aussi, comme celui de Marie, fait de
formules hébraïques classiques qui existaient dans la Bible hébraïque. 1,68 :
Béni soit YHWH le Dieu d’Israël, hébreu barouk YHWH elohei Israël, parce
qu’il a visité et il a fait délivrance à son peuple, ki paqad et-ammô wa-
ischelach lô pedout.
Et il a relevé la corne du salut pour nous, – la come du salut, hébreu qeren
ieschoua. Comme il avait parlé par la bouche de ses saints prophètes de la
durée passée, grec ap’aiônos, hébreu me-ôlam… 1,72 : Faire la compassion –
la grâce – avec nos pères, hébreu la-asôt hesed im-aboteinou… Faire la grâce,
ou faire la compassion, poièsai eleos. Que devait penser un lettré de
formation grecque d’une telle expression ? Il n’y a pas une ligne dans ces
pages, dans ces textes, qui ne soit évidemment tirée de l’hébreu par simple
traduction-décalque.
Anna 2,36, est, elle aussi, avancée dans beaucoup de jours… l’expression
hébraïque que nous avons déjà relevée.
Luc 5,33 et suivants : nous retrouvons le texte que nous avons déjà lu chez
Matthieu. Les disciples de Jean le baptiste jeûnent beaucoup, de même les
disciples des pharisiens. Tes disciples à toi mangent et ils boivent. Le
Seigneur répond : Vous ne pouvez faire que les fils de la tente nuptiale, tous
huious tou numphônos, hébreu benei-hahouphah, tant que le numphios, le
jeune marié, hébreu ha-hatan, cf. Cantique des cantiques, est avec eux, vous
ne pouvez les faire jeûner. Viendront des jours, hébreu iamim baim, et lorsque
leur sera enlevé le numphios, le hatan…
Que pouvait signifier pour un païen, pour un chrétien d’origine païenne, à
la fin du Ier siècle de notre ère, cette phrase ? Rien du tout. Elle n’avait de
sens que pour ceux qui connaissaient l’expression hébraïque benei-
hahouphah, une expression de rabbins, et qui savaient qui est ce numphios, ce
hatan auquel le Seigneur fait ici allusion. Ce hatan qui épouse la numphè, la
nouvelle Jérusalem, c’est lui-même, le Seigneur, conformément au langage
prophétique du Cantique des cantiques qu’entendaient ceux à qui cette
traduction était tout d’abord destinée. Si l’évangile de Luc avait été rédigé en
grec à la fin du Ier siècle pour des chrétiens d’origine païenne, un texte pareil
ne pouvait pas subsister sans explication, commentaire ou adaptation.
Luc 7,50 : poreuou eis eirènèn c’est la traduction-décalque de l’expression
hébraïque classique que nous avons déjà relevée, traduite un peu autrement
par Marc 5,34 : Lek ou leki le-schalôm, 1 Samuel 1,17, traduction grecque
poreuou eis eirènèn, va vers la paix !
Luc 8,48 : poreuou eis eirènèn, même traduction grecque de la même
expression hébraïque.
Luc 9,51 : Et il advint, hébreu wa-iehi, lorsque furent remplis les jours de
son élévation, hébreu nasa, alors lui il fixa sa face d’aller à Jérusalem, kai
autos to prosôpon estèrisen tou poreues-thai eis lerousalem, et il envoya des
messagers, grec aggelous, devant sa face, et ils allèrent et ils entrèrent dans un
bourg des Samaritains… Et ils ne le reçurent pas, parce que sa face était
allant vers Jérusalem…
Nous avons traduit littéralement, comme d’habitude, pour que le lecteur
de langue française perçoive les expressions qui étaient aussi étranges pour
une oreille grecque qu’elles le sont pour une oreille française. Ce sont des
expressions traduites littéralement de l’hébreu.
Amos 9,4 : Je fixerai mes yeux sur eux, ou contre eux, pour le mal et non
pour le bien, en hébreu le verbe sim, qal parfait sam, placer, poser, ériger,
disposer, mettre ; traduction grecque stèriô tous ophthalmous mou ep’autous.
Jérémie 3,12 : Reviens, apostate Israël, oracle de YHWH ! Je ne ferai pas
tomber ma face sur vous, car je suis plein de compassion (hasid) moi…
Traduction grecque kai ou stèriô to prosôpon mou eph’humas.
Jérémie 21,10 : Car je fixerai ma face sur, ou contre, cette ville pour le
mal et non pour le bien, oracle de YHWH ! Dans la main du roi de Babel elle
sera donnée et il la brûlera dans, ou par, le feu… Traduction grecque estèrika
to prosôpon mou epi tèn polin tautèn…
Ezéchiel 6,1 : Et elle fut, la parole de YHWH, adressée à moi pour dire :
Fils de l’Homme (ben-adam), fixe ta face, dispose ta face en direction des
montagnes d’Israël et tu prophétiseras à leur intention…, grec stèrison to
prosôpon sou… Ezéchiel 13,17 : Et toi, fils de l’Homme, place, dispose, fixe
ta face en direction des filles de ton peuple…, grec stèrison to prosôpon sou…
Ezéchiel 14,8 : Je donnerai (ici le verbe hébreu natan) ma face sur ou
contre cet homme et je ferai de lui un signe et des meschalim…, grec kai
stèriô to prosôpon mou epi ton anthrôpon ekeinon…
Ezéchiel 15,7 : Natati et-panaï ba-hem, je donnerai ma face contre eux,
traduction grecque kai dôsô (autre traduction stèriô) to prosôpon mou ep
autous…
Ezéchiel 15,7 : Et vous saurez que moi YHWH, lorsque je mettrai (verbe-
hébreu sim) ma face sur, ou contre, eux, traduction grecque en tô stèrisai me
to prosôpon mou ep’aulous…
La construction si étrange de Luc 9,51 : et lui il fixa sa face d’aller…,
aussi étrange pour nous Français que pour un lecteur de langue grecque du Ier
siècle, nous la retrouvons telle quelle, Jérémie 42,15 : Si vous, pour ce qui est
de placer, de disposer, vous disposez vos faces d’aller en Égypte…, et Jérémie
44, 11 et 12 : Me voici qui place, qui pose, qui dispose (toujours le verbe
hébreu sim) ma face contre vous pour couper tout Juda. Et je prendrai le reste
de Juda eux qui ont mis, ont disposé leurs faces d’aller au pays d’Égypte…
La voilà, notre expression quasi identique à celle que Luc a traduite de
l’hébreu. Les Septante n’ont pas osé traduire, eux, cette expression hébraïque
que nous lisons dans Jérémie, ils ont peut-être trouvé que c’était vraiment trop
dur pour une oreille formée à la langue grecque. Le traducteur de Luc a osé.
2 Rois 12,18 : Et il disposa, Hazaël, sa face de monter contre Jérusalem…
Les Septante ont traduit : etaxen to prosôpon autou anabènai epi
Ierousalem…
Daniel 11,17 : Et il disposera sa face d’aller prendre possession de tout
son royaume…, grec kai dôsei to prosôpon autou epelthein… Seconde
traduction grecque kai taxei to prosôpon autou eiselthein…
Luc 10,6 : S’il y a là un fils de la paix, hébreu ben-schalôm… Nous avons
déjà vu à propos de Matthieu l’emploi que fait l’hébreu de l’expression fils de
pour désigner toutes sortes de relations.
Luc 16,8 : les fils de cette durée-ci, expression typiquement hébraïque et
rabbinique, benei ha-olam ha-zeh, inintelligible pour un Grec ou un Romain
de formation grecque. Tout le passage d’ailleurs est à peine traduit de
l’hébreu, puisqu’on trouve encore dans le tissu du texte grec l’expression
rabbinique non traduite : Faites-vous des amis avec le mamôna de l’injustice.
De même 16,11, le mot hébreu mamôna est resté dans le texte grec. Mamôna
est un mot d’origine araméenne, qui signifie : le dépôt, ce qui a été confié.
Nous voyons donc que dans la langue du Seigneur l’osmose entre l’hébreu et
l’araméen est bien ce que laissait prévoir l’osmose déjà commencée avec les
derniers livres de la Bibliothèque hébraïque, comme par exemple Qohélet,
l’Ecclésiaste.
Luc 14,32 : erôta ta pros eirènèn, – c’est la traduction-décalque de
l’expression hébraïque classique que l’on trouve par exemple Juges 18,15 :
wa-iischealou-lô le-schalôm, ils l’interroqèrent, ou ils lui demandèrent, ce qui
est à la paix, ce qui concerne la paix, traduction grecque kai èrôtèsan auton
eis eirènèn.
1 Samuel 10,4 : we-schaalou leka le-schalôm, traduction grecque kai
erôtèsousin se ta eis eirènèn, ils te demanderont à toi ce qui concerne la paix.
1 Samuel 17,22 : Et il demanda à ses frères ce qui est à la paix, ce qui
concerne la paix, wa-iischeal le-ehaiô le-schalôm, grec kai èrôtèsen
tousadelphous autou eis eirènèn.
1 Samuel 25,5 : Et vous lui demanderez à lui en mon nom ce qui est à la
paix, wou-scheale-tem-lô bi-schemi le-schalôm, traduction grecque kai
erôtèsate auton epi tô onomati mou eis eirènèn.
Samuel 30,21 : Et il leur demanda à eux ce qui est à la paix, wa-iischeal
lahem le-schalôm, traduction grecque kai èrôtèsan auton ta eis eirènèn.
Samuel 8,10 : Pour lui demander ce qui à la paix, li-scheal-lô le-schalôm,
traduction grecque erôtèsai auton ta eis eirènèn.
Luc 19,42 : Si tu avais connu en ce jour toi aussi ta pros eirènèn, ce qui
concerne ta paix, construction hébraïque le-schalôm, – mais maintenant cela
est caché apo ophthalmôn sou, hébreu me-einaik. Car viendront des jours,
hébreu ki iamim baïm, sur toi, hébreu alaïk, etc. À la place de ce que tu n’as
pas connu le temps de ta visite, hébreu tahat ascher lô-iadaate et peqoudatek.
Tu n’as pas connu le jour de ta visite, c’est-à-dire le jour où tu as été visitée.
L’expression se trouve telle quelle Isaïe 10,3 et traduite en grec comme elle
l’est ici, en tè hèmera tès episkopès. Il s’agit bien entendu de la visite de Dieu.
Luc 20,16 : Il donnera la vigne à d’autres. Ceux qui écoutaient dirent :
Halilah. L’expression hébraïque Halilah fréquente dans la Bible hébraïque
(Genèse 18,25 ; 44,7 ; 44,17 ; Josué 24,16, etc.) est généralement traduite par
l’expression grecque mè gènoito. C’est le cas ici dans notre texte de Luc. La
traduction grecque mè génoito est très faible, si on la compare à l’original
hébreu, qui est très puissant et même violent. Il correspond à ce que dans nos
campagnes on appelait jadis un juron, qui avait pour but de mieux établir ou
affermir une affirmation ou une assertion. Il correspond un peu à ce que nos
grands-pères utilisaient dans l’expression : Nom de D…, précédant une
affirmation. Ou encore à l’expression populaire : Je veux bien être pendu si…
Nous reviendrons plus loin sur cette expression hébraïque traduite ici en
grec.
Luc 20,21 : Rabbi, nous savons que tu dis ce qui est juste et ainsi tu
enseignes ; et tu ne relèves pas la face, mais dans la vérité tu enseignes la voie
de Dieu…
L’expression relever la face… est fréquente dans la Bible hébraïque. Le
suppliant, dans l’Orient ancien, se prosternait nez contre terre, et celui qui
voulait lui accorder la faveur de ce qu’il demandait, lui relevait la face, en
hébreu nasa panim. L’injustice consiste donc à relever la face de celui qui ne
le mérite pas, qui a tort dans le procès. Cette expression hébraïque nasa panim
a été traduite en grec par lambanein prosôpon, ce qui ne veut pas dire grand-
chose, en latin par accipere personam, ce qui ne signifie plus rien, et en
français par faire acception de personne !
On est donc passé de relever la face du suppliant à faire acception de
personne, – qui est du pur galimatias.
Il est impossible que Luc, dans l’hypothèse aujourd’hui majoritaire selon
laquelle il aurait écrit – lui ou un autre – cet évangile directement en grec à la
fin du Ier siècle de notre ère, il est impossible qu’un auteur quelconque utilise
en langue grecque cette expression qui n’a aucun sens pour un lecteur de
langue grecque, et qui est un pur décalque d’une expression hébraïque
fréquente dans la Bible.
Matthieu, lorsqu’il transmet le même propos, ne traduit pas de la même
manière. Matthieu grec traduit tu ne regardes pas à la face de l’Homme, ou
gar blepeis eis prosôpon anthrôpôn, Matthieu 22,16, hébreu penei adam.
Marc 12,14 fait de même.
L’expression : regarder vers la face… se trouve dans 1 Samuel 16,7 :
YHWH dit à Samuel : ne regarde pas vers ce qui apparaît de lui et vers la
hauteur de sa taille, car je l’ai dédaigné.
Car non pas ce que regarde l’Homme (hébreu : ha-adam), ainsi regarde
Dieu. Car l’Homme (ha-adam) regarde aux yeux (au visage), et YHWH
regarde au cœur. L’expression hébraïque : l’Homme regarde vers les yeux ou
aux yeux, les Septante l’ont traduite anthropos opsetai eis prosôpon,
l’Homme regarde vers le visage, vers la face.
Il est donc possible que Matthieu et Marc aient eu sous les yeux un
document hébreu qui utilisait l’expression que l’on trouve dans 1 Samuel
16,7, tandis que Luc a eu sous les yeux un document hébreu qui utilisait
l’expression fréquente nasa panim, relever la face.
Jean, notre quatrième évangile en langue grecque, n’utilise jamais le mot
grec prosôpon ni aucune des expressions si fréquentes en hébreu telles que :
devant sa face, devant ta face, devant la face de, etc.
Luc 20, 34 : Les fils de cette durée-ci épousent et ils sont épousés, ceux
qui sont jugés dignes de cette durée-là (la durée qui vient)… Hoi huioi tou
aiônos toutou… tou aiônos ekeinou : expressions impossibles en grec. Pur
décalque de l’expression hébraïque rabbinique benei ha-olam ha-zeh, que
nous avons déjà rencontrée dans Matthieu et dans Marc. Les rabbins du Ier
siècle déjà opposent olam ha-zeh, cette durée-ci, ce monde présent, à olam
ha-bah, la durée qui vient, le monde qui vient.
L’expression en toutô tô aiôni, en tô aiôni tô mellonti, dans cette durée-ci,
dans la durée qui vient, qui recouvrent l’hébreu olam ha-zeh, olam ha-bah, est
fréquente.
Matthieu 12,32 : Et celui qui dira une parole, hébreu dabar, contre le fils
de l’homme, il lui sera pardonné. Celui qui parlera contre l’Esprit Saint, il ne
lui sera pas remis, ni dans la durée présente, olam ha-zeh, ni dans la durée qui
vient, olam ha-bah.
Matthieu a traduit l’expression hébraïque olam ha-zeh par en toutô tô
aiôni. Lorsque Marc rapporte ce même propos, il dit : « Celui qui
blasphémera contre l’Esprit Saint, il n’aura pas de pardon eis ton aiôna », ce
qui est la traduction littérale de l’hébreu le-olam ou ad-olam. Ce qui prouve
que Matthieu grec ne copie pas sur Marc grec, ni Marc grec sur Matthieu
grec. Ils traduisent l’un et l’autre des expressions hébraïques soit identiques,
soit parentes, chacun à sa manière.
Pour traduire l’expression rabbinique be-olam ha-zeh, Marc se sert du mot
grec kairos, à la place de aiôn ; Marc 10,30 : s’il ne reçoit pas le centuple
maintenant dans la durée présente, en tô kairô louiô, des maisons, des frères,
des sœurs, des mères, des fils, des champs avec des persécutions, – et dans la
durée qui vient, kai en tô aiôni ton erchomenô, la vie éternelle. Dans la
seconde partie de la phrase, le traducteur en langue grecque du document
hébreu a donc repris la traduction habituelle de l’expression hébraïque be-
olam ha-bah.
Luc 18,30 traduit de la même manière.
Luc 21,5, à propos du Temple : Tout cela que vous voyez, viendront des
jours dans lesquels il ne sera pas laissé pierre sur pierre qui ne soit détruit.
Si l’évangile de Luc avait été écrit ou composé en grec à la fin du Ier
siècle de notre ère, comme on nous le dit et comme on nous le répète dans les
diverses Introductions au Nouveau Testament publiées soit en allemand, soit
en anglais, soit en français, alors, après ces mots du Seigneur, il y aurait un
commentaire, au moins une remarque, sinon un développement, au moins un
mot, car à la fin du Ier siècle de notre ère, Jérusalem était détruite depuis une
trentaine d’années, le Temple incendié et ravagé. Il n’est pas possible qu’un
rédacteur supposé tardif qui rapporte ce propos ne laisse pas apercevoir d’un
mot, d’un signe, qu’il écrit ou qu’il compose longtemps après la réalisation de
la prophétie.
Si quelqu’un aujourd’hui nous parle de la destruction de Berlin en 1945
ou de l’annihilation de Hiroshima et de Nagasaki, nous voyons aussitôt d’un
mot, à partir d’une expression, d’une tournure de phrase, qu’il écrit après
l’événement. Dans le cas du propos du Seigneur rapporté par Matthieu, par
Marc et par Luc, on n’aperçoit aucune trace, même infime, qui puisse laisser
supposer que ce propos a été rapporté ou mis par écrit en traduction grecque
après la réalisation de l’événement, qui a été pour les communautés juives,
dont les communautés chrétiennes sont issues, un cataclysme.
On objectera : Mais à la fin du Ier siècle de notre ère les chrétiens issus du
paganisme se moquaient bien de la prise de Jérusalem et de la destruction du
Temple ! Ils n’en ont pas parlé tout simplement parce que cela ne les
intéressait pas ! – L’objection comporte tout d’abord une pétition de principe,
à savoir que les quatre évangiles ont été composés en langue grecque à la fin
du Ier siècle, ce qui justement est en question. D’autre part on ne peut pas
soutenir que les chrétiens, nés au christianisme dans des communautés
chrétiennes qui étaient issues elles-mêmes de synagogues divisées en deux,
comme des cellules qui se divisent en deux pour se multiplier, – on ne peut
pas soutenir que les chrétiens du Ier siècle considéraient comme indiftérentes
la destruction de Jérusalem et la destruction du Temple. Enfin il est
impossible de supposer qu’un rédacteur rapporte une prophétie du Seigneur,
manifestement accomplie et réalisée, après l’événement, sans donner au
moins un mot de commentaire, pour souligner la réalisation spectaculaire de
la prophétie.
Or ici, comme dans Matthieu et dans Marc, aucun commentaire, pas un
mot de commentaire. C’est l’épine dans l’œil des tenants de la majorité qui
prétendent que les quatre évangiles ont été composés à la fin du Ier siècle, et
donc une trentaine d’années après la prise et la destruction de Jérusalem. Ils
ont beau tirer leur dernière cartouche, et parfois se démasquer, en livrant le
secret de leur cœur : cette prophétie du Seigneur n’est pas une prophétie,
puisqu’en réalité elle ne peut pas être une prophétie, la prophétie n’existe
pas ! Par conséquent cette prétendue prophétie du Seigneur est une
composition, une invention tardive, qui prouve précisément que les Évangiles
ont été composés après la prise de Jérusalem. Ils ont été composés après la
prise de Jérusalem, puisque le Seigneur annonce les catastrophes à venir, et
que la prophétie est impossible. – Ainsi raisonnent-ils, soit d’une manière
franche et avouée, soit d’une manière moins franche ou encore d’une manière
qui n’est plus franche du tout. Mais même en adoptant, pour voir, leur point
de vue, cela ne va pas, et l’épine est toujours plantée dans leur œil. Car si
cette prophétie du Seigneur rapportée par Matthieu, par Marc et par Luc, est
postérieure à l’événement, comment se fait-il que le quidam qui a inventé de
toute pièce cette prétendue prophétie, lui ou un autre, n’ait pas aussi ajouté
aussitôt le commentaire explicatif et justificatif qui mette en relief, en valeur,
en lumière sa pseudo-prophétie ? Quant à prêter au Seigneur des fausses
prophéties qu’il n’a jamais tenues, autant exploiter le filon. Or, dans Matthieu,
dans Marc et dans Luc, pas un mot de commentaire. Tout se passe comme si
le quidam qui a inventé de toutes pièces cette prophétie, dans l’hypothèse de
nos adversaires, et qui l’a mise dans la bouche du Seigneur, ignorait que sa
prophétie est réalisée historiquement depuis vingt ou trente ans. Tout se passe
comme si le faussaire ignorait la réalisation de la prophétie qu’il met dans la
bouche du Seigneur et comme s’il ne savait pas exploiter sa supercherie, pour
la mettre en relief et lui faire produire le fruit, tout le bénéfice qu’il est
supposé en attendre.
C’est un faussaire discret et timide.
Après ce propos qui annonce la destruction intégrale du Temple, nous
lisons les textes qui rapportent les questions et les réponses du Seigneur en ce
qui concerne les temps à venir.
Luc 21,7 : Les disciples et compagnons du Seigneur lui demandent :
Rabbi, quand cela sera-t-il ? Le Seigneur annonce des guerres et des
persécutions. Ces persécutions, Luc 21,12, proviennent des hautes autorités de
Jérusalem : ils jetteront sur vous les mains, ils vous persécuteront, ils vous
livreront dans les synagogues…
À la fin du Ier siècle de notre ère, les chrétiens avaient-ils encore à
craindre les synagogues ? Quelles synagogues ? En tout cas, pas celles de
Jérusalem, ni de la Judée.
Luc ignore ou semble ignorer les persécutions provenant des empereurs
romains, à partir de 64 ou 65. Il n’a jamais entendu parler des persécutions
provenant de la part des empereurs romains. C’est curieux, n’est-ce pas, à la
fin du Ier siècle de notre ère, un auteur chrétien qui n’a jamais entendu parler
des terribles persécutions déclenchées par Néron en 64 ou 65 ? Surtout si
l’auteur de cet évangile est Luc, et s’il a vécu à Rome avec Paul à partir de 61.
Alors cette ignorance est encore plus étonnante. À la fin du Ier siècle de notre
ère, les persécutions ne pouvaient plus provenir, directement au moins, des
synagogues. Elles provenaient par contre des autorités romaines.
Luc 21,20 : Lorsque vous verrez entourée par les armées, Jérusalem, alors
connaissez qu’elle est proche, sa dévastation. Alors, ceux qui sont en Judée,
qu’ils s’enfuient dans les montagnes, et ceux qui sont au milieu d’elle (de
Jérusalem), qu’ils se sauvent, et ceux qui sont dans les provinces, qu’ils
n’entrent pas dans elle (dans Jérusalem), car les jours de sa visite sont venus
de remplir tout ce qui est écrit (dans les livres des prophètes). L’expression
hèmerai ekdikèseôs, etc., les jours de sa visite, se trouve en hébreu dans Osée
9,7, et c’est d’ailleurs pourquoi nous traduisons le grec ekdikèsis par sa visite,
car le grec ekdikèsis traduit dans Osée 9,7 le mot hébreu ha-peqoudah, de la
racine paqad, visiter.
On sait par plusieurs auteurs anciens, dont Épiphane de Salamine, que la
petite communauté chrétienne qui était à Jérusalem, sous la direction de
Jacques le frère du Seigneur mis à mort en 62 sur l’ordre du grand prêtre
Hanan, puis sous la direction de Schiméon, est sortie de Jérusalem, à cause
d’une apocalypse, plusieurs années avant la destruction, vers l’année 66.
Ce que nous rapporte Luc ici, Luc 21,20, ne correspond pas à ce qui s’est
passé historiquement, puisque la petite Église qui était à Jérusalem n’a pas
attendu que Jérusalem soit entourée ou encerclée par les armées de Titus pour
se sauver : d’ailleurs, c’eût été impossible. Elle avait quitté la ville quatre ans
plus tôt.
Si l’évangile de Luc avait été rédigé ou composé à la fin du Ier siècle,
comme on nous le raconte, au moins les propos du Seigneur auraient-ils été
ajustés, mis en place, présentés en sorte qu’ils soient conformes à l’histoire
passée, par rapport à celui qui rédige le texte. Il n’en est rien. Rien ne permet
de soupçonner que le rédacteur de ces lignes, de ces pages, connaît ce qui
s’est passé depuis l’année 66.
Luc 21,23 : Ouai tais en gastri echousais… Ouai à celles qui ont dans le
ventre et à celles qui allaitent dans ces jours-là. L’expression : avoir dans le
ventre, nous l’avons vu, est la traduction constante de l’hébreu harah qui
signifie concevoir, commencer à être enceinte. Vous ne trouvez pas étrange
que ce brill ant helléniste qui est Luc, à ce qu’on nous raconte, utilise
maintenant des mots hébreux, ouai, transcrits en caractères grecs, sans même
les traduire, comme s’ils pouvaient avoir un sens, à la fin du Ier siècle de notre
ère, époque à laquelle il est supposé ou censé écrire son livre, pour le public
auquel il s’adresse, à savoir des païens convertis ? Vous ne trouvez pas
étrange qu’il leur parle en hébreu, et qu’il ne prenne pas la peine de traduire
ces mots hébreux qu’il utilise ?
Luc 21,24 : Et ils tomberont par la bouche de l’épée, stomati machairès…
Cette expression est la traduction constante d’une expression hébraïque
fréquente et familière, le-phi hereb, frapper ou tuer à la bouche de l’épée.
Genèse 34,26 : Josué 6,21 ; 8,24, etc.
Voilà encore une expression qui devait plonger dans la consternation un
lecteur lettré du premier ou du IIe siècle.
Luc 21,24 : Et Jérusalem sera piétinée par les nations païennes jusqu’à ce
que soient remplis les temps des nations païennes…
L’évangile de Luc s’exprime ici dans les mêmes termes que l’Apocalypse
11,2 : Et la cour extérieure du Temple, jette-la dehors et ne la mesure pas, car
elle a été donnée aux nations païennes, et la Ville sainte, elles la piétineront
quarante-deux mois…
Bien évidemment, si l’Apocalypse annonce que la Ville sainte, c’est-à-
dire Jérusalem, sera piétinée par les nations païennes, ou que les nations
païennes piétineront Jérusalem, c’est que l’Apocalypse a été écrite et
composée quelques années avant la prise et la destruction de Jérusalem.
Vous voyez un visionnaire nous annonçant aujourd’hui solennellement la
guerre de 1914-1918, la Bataille de la Marne, ou la prise de Berlin en 1945 ?
Non ? Eh bien il est tout aussi absurde de supposer qu’un visionnaire annonce
la prise et la destruction de Jérusalem, trente ans après les événements. Si cela
avait été le cas, les frères et les sœurs des communautés chrétiennes auraient
dit au visionnaire : Oui, nous connaissons, ne te fatigue pas, cela s’est passé il
y a trente ans déjà !
D’ailleurs, et d’autre part, Jean ne dit pas qu’il a été déporté dans l’île de
Patmos ; l’île de Patmos n’a jamais été une île de déportation2.
Viennent ensuite des propos qui concernent la suite des temps et la venue
du fils de l’Homme, Luc 21,25.
Si l’évangile de Luc avait été rédigé ou composé à la fin du Ier siècle de
notre ère, alors le rédacteur ou les rédacteurs auraient distingué les deux
horizons : le premier horizon, celui qui est représenté par la prise et la
destruction de Jérusalem, puisque, pour lui, le rédacteur supposé situé à la fin
du Ier siècle, cet événement est du passé depuis longtemps, – et l’autre
horizon, ultérieur, très postérieur, celui de l’achèvement de l’histoire humaine.
Or, tout se passe comme si Luc nous livrait en vrac, et à la suite les uns
des autres, des propos du Seigneur qui se rapportent à des perspectives
d’avenir, à des horizons, tout à fait distincts les uns des autres. La prise et la
ruine de Jérusalem en l’an 70, c’est une chose. La fin du monde en est une
autre. Ici, dans Luc comme dans Matthieu, les propos du Seigneur sont
présentés comme si la fin du monde suivait immédiatement la prise de
Jérusalem.
Cela ne s’explique pas si, comme on nous le raconte, l’évangile de Luc a
été rédigé à la fin du Ier siècle de notre ère.
Cela s’explique fort bien, si l’évangile de Luc a été traduit à partir de
documents hébreux antérieurs, dans les années 40-60, avant la prise de
Jérusalem. Le rédacteur-traducteur nous a livré en traduction les propos du
Seigneur qu’il lisait dans les notes qu’il avait sous les yeux. Comme ces
propos se suivaient dans les notes qu’il avait sous les yeux, ils se suivent aussi
dans sa traduction. Cela ne prouve pas du tout que le Seigneur ait tenu ces
propos concernant la fin du monde à la suite des propos concernant la prise de
Jérusalem, pas plus que des notes d’étudiants qui se suivent, ne prouvent que
les propos rapportés aient été prononcés dans le même cours, le même jour, à
la même heure.
Luc 24,31 : kai autos aphantos égeneto ap’autôn, et lui devint invisible
d’eux… Comme le remarquait Jean Psichari dans l’étude déjà citée, p. 205, ce
complément circonstanciel indirect n’est pas grec. C’est de l’hébreu transposé
en grec, le verbe hébreu alam et le mot hébreu min, traduit ici par apo.
Nous arrêterons ici ces quelques exemples pris dans l’évangile de Luc.
Nous aurions pu bien entendu, et peut-être aurions-nous dû, prendre
l’évangile de la cinquième ligne à la dernière, pour montrer que chaque
phrase, chaque expression est une traduction de l’hébreu. Dans ce cas il faut
un ouvrage de 500 ou 600 pages par évangile, au moins, ouvrage que
d’ailleurs personne ne lira. Nous nous contenterons donc, provisoirement, de
ces quelques exemples.
Une objection s’élèvera sans doute ou peut-être dans l’esprit du lecteur
non-récalcitrant, mais à juste titre sceptique, – en science il faut toujours être
sceptique. Cette objection pourrait se formuler ainsi : ne peut-on supposer que
Luc, qui était peut-être un hébreu de souche, a pensé en hébreu, et puis a
rédigé son évangile directement en langue grecque ? Les expressions
hébraïques que l’on trouve à chaque pas dans son évangile et qui affleurent
constamment, qui sont discernables sous le texte grec comme les veines sous
la peau, ces expressions hébraïques proviennent tout simplement de ce qu’il
était un hébreu, pensant en hébreu, et voulant s’exprimer en grec. En somme,
Paul est dans le même cas.
Cette objection inévitable ne résiste cependant pas à l’examen. Nous
connaissons aujourd’hui, au XXe siècle, des écrivains d’origine étrangère,
roumains, lituaniens, américains, espagnols, allemands, qui écrivent
directement en langue française, qui ont composé leur œuvre directement en
langue française. Regardez le tissu qui en résulte. Ces écrivains de langue
française, mais d’origine étrangère, s’appliquent, et ils s’appliquent encore
plus que des écrivains de langue française qui sont issus du terroir – ils
s’appliquent à écrire la langue française selon son génie propre. Ils
s’appliquent bien entendu à respecter les règles de la grammaire française. Ils
évitent absolument des expressions qui existent en effet dans leur langue
maternelle, mais qui sont impossibles en français. Lorsqu’on les lit, il arrive
parfois qu’à un petit frémissement, on reconnaît que l’auteur n’est pas
d’origine française, et que sa langue maternelle n’est pas le français. Mais
dans l’ensemble, les auteurs qui écrivent directement dans notre langue
s’efforcent d’éviter les expressions d’origine étrangère.
Or il n’en va pas du tout de même chez Luc, dont on nous dit et dont on
nous répète : quel helléniste ! Luc utilise à chaque pas, à chaque phrase, des
expressions hébraïques à peine déguisées dans la langue grecque dans
laquelle ces expressions sont transposées, ou transportées.
On dira : Mais c’est tout simplement parce qu’il ne connaissait pas bien la
langue grecque !
Dans ce cas-là, on renonce à la thèse, je veux dire à la légende de Luc
l’helléniste distingué.
Mais si Luc n’avait pas connu suffisamment la langue grecque, il n’aurait
pas rédigé non plus le texte que nous lisons. Un étranger qui connaît peu ou
mal la langue française, tout d’abord, n’entreprend pas d’écrire des livres en
langue française. S’il nous écrit une lettre, cela donne ce que nous appelons
du petit nègre. Ce n’est pas du tout le cas de Luc. Sans être l’écrivain grec
classique que l’on nous vante, il connaît la langue grecque. Son texte n’est pas
du tout comparable au discours du gentil marchand de tapis qui vient
d’Afrique. Si quelqu’un ne connaît pas la langue française, un texte écrit qu’il
nous présente est informe, rempli de barbarismes, etc. Ce n’est pas le cas de
Luc. Son texte n’est pas du tout informe. Il a une forme, mais cette forme est
hébraïque, et non pas grecque. Si Luc avait voulu écrire un grec passable, il
aurait peut-être pu et su. D’ailleurs il aurait pu, comme Flavius Josèphe, se
faire aider et ainsi obtenir, comme Flavius Josèphe, un grec très présentable.
Si Luc nous a livré et laissé le texte que nous lisons, c’est qu’il l’a voulu ainsi.
Il a voulu traduire les documents hébreux qu’il avait sous les yeux, en
respectant le plus possible ces documents hébreux, exactement comme les
anciens traducteurs de la Bible hébraïque avaient le plus souvent serré d’aussi
près que possible leur texte original, qui à leurs yeux était sacré.
Pour Luc aussi, les textes originaux hébreux, qu’il nous traduit de l’hébreu
en grec, sont sacrés. C’est pourquoi il procède comme avaient procédé les
Septante, et le grec de sa traduction ressemble au grec des Septante. C’est un
grec hébreu, c’est de l’hébreu en grec.
D’autre part et enfin, il ne faut pas oublier, en cette affaire, ce que nous
avons déjà observé en passant. Luc ou le traducteur quel qu’il soit de ces
documents hébreux qui ont donné notre évangile, ou le rédacteur quel qu’il
soit de l’évangile dit de Luc, n’est pas seul. Il n’est pas tout seul sur une île
déserte. Il écrit dans une communauté chrétienne – (Laquelle ? Personne ne
sait exactement à cette heure) – et pour une ou plusieurs communautés
chrétiennes. Il est entouré de frères et de sœurs issus du judaïsme, issus des
synagogues du bassin de la Méditerranée, et de frères et de sœurs issus du
paganisme, dans des proportions diverses. Parmi ces frères et ces sœurs issus
soit des synagogues du bassin de la Méditerranée, soit du paganisme, il en est
qui connaissent fort bien la langue grecque. Il en est qui sont lettrés.
Lorsqu’ils ont lu les premières pages de l’évangile de Luc qui sont de
l’hébreu transposé en grec, ils ont dû lui faire observer que ce n’était pas du
grec. Lorsque Luc écrit, Luc 9,51, et lui durcit et fixa sa face d’aller à
Jérusalem…, les frères et les sœurs à qui cet évangile, dit de Luc, s’adressait
et qui l’ont lu les premiers, ont dû lui faire observer que la grammaire et la
syntaxe grecques en prenaient un coup sérieux. Tout l’évangile de Luc est
écrit dans cette langue étrange qui est de l’hébreu en grec. Si cependant cet
évangile est resté tel que nous le lisons, c’est qu’apparemment personne n’a
fait d’objection. Et si personne n’a fait d’objection, c’est parce que tout le
monde dans la communauté chrétienne dans laquelle cet évangile a été rédigé,
traduisant des documents hébreux, admettait le principe de cette traduction
littérale et mot à mot. Les textes hébreux sous-jacents étaient trop précieux
pour que quiconque puisse se permettre d’y toucher ou de les modifier. C’était
le principe de la traduction des saintes Écritures hébraïques par les Septante.
La communauté chrétienne à l’intérieur de laquelle Luc a rédigé son évangile
en traduisant des documents hébreux n’a pas fait obstacle à cette traduction.
Récapitulons les quelques indices que nous avons relevés.
L’évangile de Luc ignore la prise de Jérusalem, la destruction de
Jérusalem et du Temple. S’il avait été écrit après la prise et la destruction de
Jérusalem, il aurait profité de ses connaissances historiques, et nous
retrouverions dans son texte des détails et des précisions que nous, nous
connaissons grâce à Flavius Josèphe qui, lui, a écrit après la prise et la
destruction de Jérusalem et qui ne s’en cache pas. Et d’ailleurs pourquoi s’en
cacher ?
L’évangile de Luc ignore totalement les affreux massacres des chrétiens
par Néron et successeurs, par les empereurs romains et leurs Gauleiters dans
tout l’empire romain…
L’évangile de Luc ignore la mise à mort de Jacques le frère du Seigneur, le
premier episkopos (racine hébraïque paqad) de Jérusalem, en l’année 62, sur
l’ordre de Hannan.
À la manière dont Luc rapporte le propos du Seigneur concernant le signe
de Jonas, Luc 11,29, on se demande si le rédacteur de l’évangile de Luc a
remarqué que le signe de Jonas le prophète est accompli, réalisé depuis
environ les années 40 et suivantes, et surtout à partir du moment où Schaoul –
Paulos – va parcourir le bassin de la Méditerranée pour annoncer la nouvelle
aux frères et aux sœurs des synagogues, avant de l’annoncer aux goïm. La
parole de Dieu et l’heureuse annonce a été portée spontanément à Rome dès
les semaines qui ont suivi la résurrection du Seigneur.
La méthode de traduction des documents hébreux sous-jacents est telle
dans l’évangile de Luc que le document hébreu affleure encore plus nettement
ou plus visiblement chez lui que chez Matthieu et Marc. On peut donc se
demander si sa traduction n’a pas été destinée tout d’abord à une communauté
chrédienne ou à des communautés chrétiennes constituées tout d’abord et
principalement de frères et de sœurs issues des synagogues. Cela est très
vraisemblable si l’on pense aux communautés chrétiennes fondées par Paul :
elles sont toutes issues d’une synagogue qui s’est divisée en deux comme une
cellule.
La zone de probabilité pour la composition de l’évangile de Luc me paraît
donc être entre les années 40 et 50. C’est la période des premiers voyages
missionnaires de Paul qui commence son premier voyage sans doute au
printemps 44.
2. Cf. H.D. SAFFREY, Relire l’Apocalypse à Patmos, Revue biblique, t. LXX
XII, 1975.
Chapitre 4
LE PROBLÈME SYNOPTIQUE
uelques mots concernant le problème synoptique. Si l’on admet que

Q l’évangile de Matthieu est le plus ancien des trois synoptiques, ce


qui nous paraît être l’hypothèse de loin la plus vraisemblable, pour
ne pas dire certaine, alors certaines difficultés disparaissent, qui
résultaient de l’hypothèse inverse, à savoir que Marc est le plus
ancien et Matthieu le dernier.
Quantité de textes de première importance du point de vue théologique,
qui se trouvent dans Matthieu, sont disparus dans Marc. Ainsi les propos très
importants rapportés par Matthieu 5,17 s. : « Ne croyez pas que je sois venu
abolir la Torah ou les prophètes. Je ne suis pas venu abolir, mais achever.
Vérité certaine, je vous le dis : jusqu’à ce que passe le ciel et la terre, un seul
iod (en grec iôta) ou un seul petit trait ne disparaîtra pas de la Torah, jusqu’à
ce que tout soit réalisé. Celui qui délie de ces commandements les plus petits,
et qui enseignera ainsi les hommes, il sera appelé le plus petit dans le
royaume des deux. Celui qui fera ces commandements, hébreu ha-mitzevôt et
les enseignera, il sera appelé grand dans le royaume des cieux, be-malekout
ha-schamaïm. Je vous le dis : si votre justice, grec dikaiosunè, hébreu
tzedakah, ne surabonde pas plus que celle des scribes, grec grammateôn,
hébreu ha-sopherim, les hommes du livre, hébreu sepher, le rouleau – et des
pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume (ou le règne) des cieux (c’est-
à-dire : de Dieu). »
On s’explique fort bien pourquoi ce texte est disparu de Marc et de Luc.
Luc et Marc qui viennent après Matthieu n’ont pas retenu ce texte qui faisait
difficulté pour les païens entrés dans les communautés chrétiennes, pour les
frères et les sœurs issus du paganisme. On ne s’expliquerait pas du tout que
Matthieu composé tardivement, comme on nous le raconte, à la fin du Ier
siècle, à ce qu’on prétend, et bien après Marc qu’il est supposé connaître, à ce
qu’on dit, ait ajouté ce texte. On comprend la perte d’information, la
disparition d’un élément du message originel, on ne conçoit pas la croissance
de l’information au cours du temps dans l’hypothèse aujourd’hui majoritaire
selon laquelle Marc est le plus ancien.
Matthieu 6,16 : Lorsque vous jeûnez, ne soyez pas comme les hupokritai,
(qu’il ne faut pas traduire par hypocrites en français ; le grec hupokritès, nous
l’avons vu, recouvre et traduit l’hébreu hanaph, qui n’est pas un compliment,
mais qui ne signifie pas hypocrite)… Toi lorsque tu jeûnes, oins ta tête et lave
ta face… etc.
Ce texte aussi est disparu de Marc et de Luc. On s’explique cette
disparition dans les années qui ont suivi l’entrée massive des païens dans les
jeunes communautés chrétiennes. On ne s’expliquerait pas cette adjonction
tardive chez un Matthieu supposé tardif. On comprend, là encore, la perte
d’information, la perte d’un fragment, d’un élément du message originel, on
ne comprendrait pas la croissance du message ou de l’information au cours du
temps. Par rapport aux quatre évangiles, la source ou origine radicale de
l’information est en arrière, c’est le Seigneur lui-même. On conçoit des pertes
d’information dans les transmissions, traductions, etc. On ne conçoit pas la
croissance de l’information dans ce cas, sauf à admettre que les communautés
chrétiennes du Ier siècle sont créatrices de légendes chrétiennes, créatrices de
paraboles et de pseudo-prophéties, – ce qui est précisément la thèse ou
l’hypothèse de l’école allemande. Mais cette thèse ou hypothèse présuppose
ce qui est en question, à savoir que les Évangiles sont des compositions
tardives. Elle présuppose aussi que les communautés sont créatrices de
légendes et même d’enseignement, ce que personne n’a jamais vu nulle part.
Elle présuppose que les chrétiens du Ier siècle auraient admis et toléré que
l’on transforme, que l’on ajoute, que l’on fabule, ce qui ne correspond à rien
de ce que nous connaissons des chrétiens du Ier siècle. Elle présuppose que le
génie créateur est collectif, ce qui est de la pure mythologie germanique ; que
la communauté en tant que telle est créatrice de nouveauté, ce qui est
ontologiquement absurde. Elle présuppose que ces végétations qui ont donné
lieu à nos quatre évangiles ont pu, quoique indépendantes, donner un résultat
homogène du point de vue théologique comme du point de vue historique, ce
qui est impossible. Nous reviendrons plus loin sur tous ces problèmes.
Matthieu 7,6 : Ne donnez pas ce qui est saint, grec hagion, hébreu
qadosch, aux chiens. Ne jetez pas vos pierres précieuses devant la face, grec
emprosthen, hébreu le-phanim, des porcs, afin qu’ils ne les piétinent pas dans
leurs pieds, grec en tois posin autôn, hébreu be-rageleihem, et qu’ils ne se
retournent pas pour vous déchirer…
On conçoit que ce texte soit disparu de Marc et de Luc. Il risquait d’être
fort mal reçu dans des communautés chrétiennes déjà remplies de païens qui
se seraient sentis visés par ces propos, ou qui auraient pu croire que les chiens
et les porcs dont il est question dans ce propos, ce sont eux, les païens.
On ne comprendrait pas qu’un évangile de Matthieu supposé tardif,
comme on nous le raconte, ait créé de toute pièce ce propos, qui ne se trouve
ni dans Luc, ni dans Marc, et l’ait introduit à la fin du Ier siècle.
Matthieu 8,11 : Je vous le dis, nombreux depuis l’orient et depuis
l’occident viendront et se coucheront (en orient on se couchait pour manger
ensemble) avec Abraham et Isaac et Jacob dans le royaume des cieux, be-
malekout ha-schamaïm. Et les fils du royaume, hébreu benei ha-malekout, –
inintelligible en grec comme en français –, seront jetés dehors dans la ténèbre
du dehors…
Luc a conservé quelque chose de ce propos, Luc 13,29 : Ils viendront de
l’orient et de l’occident, du nord et du midi, et ils se coucheront (pour
manger) dans le royaume de Dieu…
Là où Matthieu parle du royaume des cieux, Luc parle du royaume de
Dieu, nous l’avons déjà vu.
Mais Matthieu 8,12 : les fils du royaume seront jetés dehors dans la
ténèbre extérieure, – cette proposition est éliminée ou passée sous silence par
Luc. Marc ne rapporte pas ce propos.
On conçoit que ce propos très dur ait disparu dans les évangiles de Luc et
de Marc. On ne concevrait pas qu’il soit apparu tardivement à la fin du Ier
siècle dans Matthieu.
Matthieu 10,5 : Ces douze-là (qui viennent d’être nommés), il les envoya,
Ieschoua, et il leur ordonna : Vers la route des nations païennes, hébreu : el-
derek ha-goïm, n’allez pas, et dans la province (grec polis, hébreu medinah)
des Samaritains n’entrez pas. Allez bien plutôt vers le petit troupeau, hébreu
hatzôn, perdu de la maison d’Israël.
On conçoit que ce propos soit disparu des évangiles de Luc et de Marc,
car s’ils l’avaient traduit et transmis, les païens, les frères et les sœurs issus du
paganisme, n’auraient pas manqué de s’écrier : Et nous ? Que faisons-nous
ici ? Et comment sommes-nous là ? Que devenons-nous dans cette affaire ?
Il fallait alors leur expliquer les temps et les moments dans la réalisation
du dessein de Dieu. Quoi qu’il en soit de ce point, ce qui est sûr et certain,
c’est que ce propos ne se lit pas dans Marc, ni dans Luc. On s’explique fort
bien qu’il soit absent. On s’expliquerait fort mal, ou plutôt on ne
s’expliquerait pas du tout, qu’il apparaisse tardivement dans un évangile de
Matthieu supposé tardif, et dépendant de Marc où ce propos ne se trouve pas,
à la fin du Ier siècle, comme on nous le chante.
Matthieu 11,2 : Jean le baptiste a appris dans sa prison les actes du
Meschiah. Il envoie par ses disciples, – expression typiquement hébraïque –
Jean lui dit (par l’intermédiaire de ses disciples envoyés) : « Est-ce que toi tu
es Celui qui vient ? » – Allusion au grand thème du Cantique des cantiques :
J’entends la voix de mon chéri qui vient… Le chéri qui vient, c’est le Hatan
celui qui épousé la nouvelle Jérusalem, comme l’explique l’auteur de
l’Apocalypse. – « Ou bien est-ce que nous devons en attendre un autre ? »
Luc rapporte lui aussi cet épisode, Luc 7,19. Jean appelle deux de ses
disciples, certains de ses disciples, que l’auteur de l’évangile connaît, tinas,
mais qu’il ne nomme pas, et il les envoie vers le Seigneur en disant : « Est-ce
que tu es Celui qui vient, ou bien alors est-ce que nous en attendons un
autre ? » Répétition de la question Luc 7,20 : « Est-ce que tu es, toi, Celui qui
vient… ? »
Tout cet épisode est disparu de Marc.
Suit dans Matthieu 11,7 une méditation du Seigneur concernant Jean :
Matthieu 11,11 : Il ne s’est pas levé parmi les enfants des femmes un plus
grand que Jean le baptiseur. Mais le plus petit dans le royaume des cieux est
plus grand que lui. – Ce qui signifie en clair qu’avec le commencement, avec
l’inauguration du royaume de Dieu, ou du règne de Dieu, qui commence avec
le Seigneur lui-même, nous changeons d’ordre dans l’histoire de la création.
Celui qui appartient à cet ordre nouveau qui est le règne de Dieu, est, par
grâce et par don, plus riche que le plus grand des prophètes.
Luc 7,28 rapporte le propos du Seigneur concernant Jean : Plus grand que
Jean parmi les enfants des femmes, il n’y a personne. Mais le plus petit dans
le royaume de Dieu est plus grand que lui.
Marc n’a pas rapporté ces propos. Pourquoi ? Peut-être tout simplement
parce qu’ils étaient trop difficiles à expliquer dans les communautés
auxquelles son propre évangile s’adresse. C’est un indice de plus que Marc
est postérieur à Matthieu et à Luc.
Matthieu 11,21 : Ouaï soï Chorazin, ouaï soï Bèthsaida… Malheur à toi
Chorazin, etc. Ce passage qui commence par le mot hébreu ouaï répété
plusieurs fois, intéresse des gens qui connaissent ces villages et ces villes.
L’épisode est rapporté par Luc 10,13, qui lui aussi commence par le mot
hébreu ouaï, qui n’avait aucun sens pour un lecteur ou un auditeur grec.
Marc n’a pas rapporté cet épisode et ces paroles du Seigneur, peut-être
tout simplement parce que les frères et les sœurs issus du paganisme à qui
s’adresse son évangile ne connaissent pas ces villages et ces villes et s’y
intéressent peu.
Matthieu 12,24 : Les pharisiens dirent : « Celui-ci ne chasse les esprits
impurs que dans (par) Beelzeboul, le prince des esprits impurs… »
Ce Beelzeboul était bien entendu aussi incompréhensible pour un païen de
la fin du Ier siècle de notre ère que pour un Français d’aujourd’hui, sortant de
l’École polytechnique ou non.
Nous lisons tout au début du second Livre des Rois 1,2 : Et il tomba,
Ochozias, par la fenêtre en treillis de sa chambre haute et il fut malade. Et il
envoya des messagers, hébreu maleakim, grec aggelous (que nous avons
traduit par anges !) – et il leur dit : « Allez, scrutez dans baal zeboub –, le
seigneur ou le maître de la mouche, au sens collectif du mot mouche, – le dieu
de Eqeron, si je vivrais à partir de cette maladie. » Un messager (maleak,
aggelos) de YHWH parle à Élie le Thesbite : « Lève-toi, monte à la rencontre
des messagers (maleakei, aggelôn) du roi de Samarie et tu leur diras : Serait-
ce qu’il n’y a plus de dieu en Israël, que vous vous scrutez dans le baal
zeboub, le seigneur de la gent des mouches ? »
Les Septante ont traduit l’expression hébraïque baal zeboub par baal
muian, le baal de la mouche. Ils ont donc laissé en hébreu et sans traduction
le mot baal. Les rabbins se sont sans doute emparés de cette expression,
puisque nous la trouvons ici dans Matthieu 12,24 où ce baal zeboub est
appelé le prince des esprits impurs.
Il est bien évident que ce n’est pas à la fin du Ier siècle de notre ère que
des rédacteurs écrivant directement en grec vont utiliser une telle expression,
qui n’avait aucun sens pour un païen de langue grecque, pas plus que pour un
Français d’aujourd’hui.
Le Seigneur répond : « Tout royaume divisé en lui-même est voué à la
destruction. Toute ville, toute maison divisée en elle-même ne peut pas tenir.
Si le satan, l’adversaire, chasse le satan, il est divisé en lui-même. Comment
donc va-t-il tenir, son règne ou son royaume ? Et si moi dans le baal zeboub
je chasse les esprits impurs, vos fils, en qui (par la puissance de qui) les
chassent-ils ? »
Luc 11,15 rapporte lui aussi cette scène, et Marc aussi, Marc 3,22. Mais
Marc a allégé l’argument que nous lisons chez Matthieu : « et si moi dans
(par) la puissance de Baal zeboub je chasse les esprits impurs, vos fils, dans
(par) qui chassent-ils ? »
Marc a allégé un raisonnement qui était sans doute difficilement
intelligible pour les frères et les sœurs issus du paganisme.
Le texte si important qui fait allusion au signe de Jonas, Mathieu 12,39, et
16,4, que l’on retrouve dans Luc 11,29, est totalement disparu de l’évangile
de Marc. Nous avons noté précédemment que ce propos du Seigneur
concernant le signe de Jonas le prophète, transmis par l’évangile de Matthieu
et par l’évangile de Luc, est suivi d’un commentaire qui montre que le
traducteur en langue grecque de l’évangile de Matthieu et le traducteur en
langue grecque de Luc, peut-être Luc lui-même, Luc l’helléniste, n’ont pas vu
le sens de ce propos, sens qui est évident après la réalisation du signe de
Jonas, c’est-à-dire après que la parole de Dieu eut été adressée aux païens,
aux incirconcis, y compris dans la Ville de Rome, la Grande Ville, qui est
maintenant la persécutrice du peuple hébreu, et les païens se convertissent en
masse, par milliers et dizaines de milliers, c’est-à-dire à partir de l’année 36 et
suivantes. Cela prouve que la traduction en langue grecque des évangiles de
Matthieu et de Luc est intérieure à la réalisation massive du signe de Jonas,
disons les années 40 et suivantes, surtout à partir du moment où Schaoul –
Paul s’en va en mission vers les païens –, début du premier voyage
missionnaire printemps 44.
L’évangile de Marc ne rapporte pas le propos du Seigneur concernant le
signe de Jonas le prophète. Pourquoi ? L’ignore-t-il ? Ce propos ne se trouve-
t-il pas dans les documents que le traducteur en langue grecque de l’évangile
de Marc a sous les yeux ? Ou bien l’interprétation de ce propos lui paraît-elle
trop difficile ? La réalisation du signe de Jonas n’est-elle pas encore
suffisamment évidente ? Le livre de Jonas est-il tout simplement inconnu des
incirconcis qui entrent dans les communautés chrétiennes ? Que pouvait bien
signifier l’expression : le signe de Jonas le prophète, pour un païen qui
n’avait pas lu le livre de Jonas ?
Matthieu 12,43 : Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, etc. Ce
texte est repris dans une traduction presque identique par Luc, sauf quelques
allègements, Luc 11,24, mais il n’est pas rapporté par Marc. Était-il trop
difficile, ou inassimilable pour les chrétiens venant du paganisme ? Notons à
propos de ce texte que l’expression grecque ta eschata que l’on trouve chez
Matthieu 12,45 et chez Luc 11,26, cette expression traduit l’hébreu ahar, ou
ahôr, ou aharôn, ou aharit et ne signifie pas : les dernières choses, mais : ce
qui vient après, ce qui suit, l’avenir. L’expression hébraïque très fréquente :
be-aharit haiiamim signifie : dans l’après des jours, c’est-à-dire dans l’avenir.
Elle a été traduite régulièrement en langue grecque, par les LXX, par
l’expression ep’eschatôn ton hèmerôn ou ep’eschato ton hèmerôn, et nous
commettrions un contresens de plus en traduisant : dans les derniers jours.
Nous retrouverons plus loin cette expression, à propos de l’évangile de
Jean, et nous nous y attarderons.
Matthieu 15, 25 : dans le dialogue avec la femme du pays de Chanaan, le
Seigneur dit : Je n’ai été envoyé qu’au petit troupeau perdu de la maison
d’Israël. – Ce propos est disparu de la reportation de Marc qui connaît
l’affaire de la femme de Chanaan, qu’il dit être une grecque, hellènis, c’est-à-
dire une païenne, de Syro-Phénicie, Marc 7,26. D’après Matthieu 15,26, le
Seigneur dit à la femme du pays de Chanaan, que nous appellerions
aujourd’hui une Palestinienne : Il n’est pas beau (bon) de prendre le pain des
fils et de le jeter aux chiens. Marc rapporte, 7,27 : Laisse tout d’abord se
rassasier les fils, il n’est pas bon de prendre le pain des fils et de le jeter aux
chiens. Luc ne rapporte pas cette affaire.
Même raisonnement que précédemment. On s’explique aisément la
disparition de la phrase la plus difficile : Je n’ai été envoyé qu’au petit
troupeau perdu de la maison d’Israël. On ne s’expliquerait pas qu’il soit
ajouté en fin du Ier siècle.
Matthieu 16,17 : Et il répondit et il dit, hébreu waiian waiiômer, Ieschoua,
à lui (à Simon Pierre) : Heureux tu es toi, Schiméon, bar-iônah fils de la
colombe, car la chair et le sang, hébreu basar wadam, ne t’ont pas révélé,
hébreu gillah, grec apekalupsen, cela, mais mon père qui est dans les cieux,
hébreu probable : ki im abi sche-ba-schamaïm…, etc.
Tout ce passage est disparu de Marc et de Luc.
Matthieu 16,21 : Le Seigneur commence à montrer à ses disciples qu’il va
aller à Jérusalem, qu’il va beaucoup souffrir de la part des anciens et des
prêtres et des sopherim, qu’il va être tué et le troisième jour il va se relever
d’entre les morts. Matthieu 16,22 : Pierre le prend à part et commence à le
gronder en disant Halilah leka, formule d’imprécation très forte que nous
avons déjà rencontrée, traduite ici en grec par hileôs soi, kurie. Cela ne sera
pas pour toi !
Ce passage est disparu de Marc et de Luc.
Le Seigneur se tourne vers Pierre et lui dit, Matthieu 16,23 : « Éloigne-toi
de moi, » – ici le mot hébreu ha-satan qui n’avait aucun sens pour un Grec,
traduit d’ordinaire par le grec diabolos, et qui signifie : l’accusateur, l’avocat
de l’accusation, et donc l’adversaire. Skandalon ei emou, littéralement :
obstacle et liège tu es de moi, hébreu le-mikeschôl attah li. Encore une phrase
impossible en grec.
Marc 8,33 a conservé un fragment de cet épisode : « Eloigne-toi de moi,
ha-satan, l’adversaire ! » Mais le fragment suivant est disparu, skandalon ei
emou, trop difficile en grec.
Luc ne rapporte pas cet épisode.
Matthieu 17,24 : Ils arrivaient à Kapharnaoum. S’avancèrent ceux qui
recueillent les doubles drachmes, l’impôt pour le Temple, ils s’approchent de
Pierre et lui disent : Votre rabbi ne paie-t-il pas ces doubles drachmes ?
Cet épisode, qui peut-être n’intéressait plus directement les frères et les
sœurs issus du paganisme des jeunes Églises du bassin de la Méditerranée, est
disparu de Marc et de Luc.
La grande parabole de Matthieu 18,23 : le règne de Dieu est semblable à
un homme roi qui a voulu régler ses comptes avec ses serviteurs,… est
disparue de Marc et de Luc. De même la grande parabole de Matthieu 20 : Il
est semblable, le royaume les cieux, le règne de Dieu, à un homme maître de
maison qui est sorti tôt le matin pour louer des ouvriers dans sa vigne…
Matthieu 20,20 : Alors s’avance vers lui la mère des fils de Zébédée. Elle
se prosterne devant lui, etc. Marc rapporte l’épisode, mais ce sont les fils de
Zébédée eux-mêmes qui parlent, et non leur mère (Marc 10,35). Le détail,
c’est la mère des fils de Zébédée qui prend l’initiative, ne s’invente pas. C’est
un détail originel. Donc, sur ce point encore, Matthieu ne dépend pas de
Marc. Luc, quant à lui, ne rapporte pas l’épisode.
Matthieu, chapitre 23 : les grandes invectives à l’encontre des théologiens
appartenant au groupe des pharisiens et à l’encontre des sopherim, les scribes,
ces invectives qui à partir de Matthieu 23,13 commencent par le mot hébreu
ouai qui n’est pas traduit en grec, ces invectives sont considérablement
allégées par Marc et par Luc. Marc a supprimé toutes les invectives
commençant par le mot hébreu ouai. Il ne conserve que peu de choses : Marc
12,38-40. Cela se comprend si, comme nous le pensons, Marc est plus tardif
que Matthieu et s’adresse à des communautés chrétiennes pleines de frères et
de sœurs issus du paganisme qui s’intéressent modérément à ces docteurs
théologiens qu’ils ne connaissent que peu et par ouï-dire. Matthieu, qui est
rédigé aussitôt après les événements et traduit en langue grecque peu de
temps après, est en plein dans la controverse entre le Seigneur et les
théologiens qui ont été ses adversaires. Luc a conservé plusieurs paragraphes
commençant par ouai, Luc 11,42 s. et 20,45.
Matthieu 24,19 : Ouaï, Malheur à celles qui auront dans le ventre,
traduction grecque de l’hébreu harah, et à celles qui allaiteront dans ces jours-
là ! Priez pour que votre fuite n’ait pas lieu en hiver, ni en un jour de sabbat,
mède sabbatô.
La petite communauté, qahal ou qehila, de Jérusalem a quitté la Ville
sainte, nous l’avons rappelé déjà, vers l’année 66, à cause d’une révélation,
apokalupsis, quatre années donc avant la prise et la destruction de Jérusalem
par Titus.
Que pouvait bien signifier, qu’aurait pu signifier, à la fin du Ier siècle, un
tel propos du Seigneur, dans un texte dont on suppose qu’il a été mis par écrit
à la fin du Ier siècle, après une longue tradition orale, après une longue
prédication, avec cependant quelques documents écrits, alors que les lecteurs
ou les auditeurs de ce texte savaient parfaitement, à la fin du Ier siècle, que la
petite communauté de Jérusalem avait quitté la Ville sainte quatre ans avant la
destruction ?
Marc 13,17 rapporte le propos du Seigneur : Ouaï à celles qui ont dans le
ventre et à celles qui allaitent dans ces jours-là ! Priez afin que cela n’arrive
pas en hiver. Marc a supprimé la mention du iom ha-schabat.
Luc 21,23 : Ouaï à celles qui auront dans le ventre et à celles qui
allaiteront en ces jours-là ! Luc a supprimé la mention de l’hiver et du sabbat.
Va-t-on prétendre que Matthieu, l’évangile grec de Matthieu, dont on
suppose qu’il dépend de Marc et de Luc et d’autres sources encore, a ajouté à
la fin du siècle un propos du Seigneur qui n’avait plus aucune portée, aucune
application, pour les chrétiens d’origine païenne des communautés de la fin
du Ier siècle, ni même pour les chrétiens issus du judaïsme ? Car la destruction
de Jérusalem a eu lieu en plein été, au mois d’août et septembre de l’année 70.
Le propos rapporté par le Seigneur est donc très ancien, et authentique, et le
texte qui rapporte ce propos est lui aussi très ancien. Marc et Luc qui ont
allégé ne sont pas aussi anciens.
Matthieu 24,36 : Au sujet de ce jour-là et de l’heure, personne ne sait, ni
les messagers des cieux (de Dieu), ni le fils, si ce n’est le Père seul.
Marc 13,32 a rapporté exactement et complètement le prônas du Seigneur.
Luc ne l’a pas rapporté. Peut-être faisait-il trop de difficulté pour les
chrétiens des jeunes Églises auxquelles Luc destinait son Évangile ?
De nouveau c’est Matthieu qui est le plus archaïque, le plus près de la
source originale et le plus riche en information, ici avec Marc.
Matthieu seul a rapporté, 25,1 s., la grande parabole, le grand mâschâl :
Alors la malkoutah di-schemaiia, le royaume ou règne les cieux, c’est-à-dire
de Dieu, – sera semblable à dix vierges qui ont pris leurs lampes et qui sont
allées à la rencontre du tumphios, le hatan du Cantique des cantiques, Celui
qui vient, et dont le nom est une huile répandue, schemen ha-qôdesch, l’huile
sainte dont on se servait pour oindre les rois d’Israël et les grands prêtres de la
descendance d’Aaron. – Celles qui étaient folles ou stupides ont pris leurs
lampes, mais n’ont pas pris l’huile sainte, l’huile de l’onction royale,
prophétique et sacerdotale, l’huile sainte avec laquelle on fait les rois, les
prêtres et les prophètes. Le numphios, le hatan, Celui qui épouse la Vierge
d’Israël, tardait à venir. Alors les vierges se sont endormies. Mais au milieu de
la nuit, on a entendu un cri : « Voici le hatan, voici Celui qui épouse ! »
L’intelligence de ce texte présuppose la connaissance de la tradition qui
vient en droite ligne du Cantique des cantiques, lequel récapitule tout
l’enseignement des anciens prophètes hébreux. Marc et Luc ne nous ont pas
transmis ce grand, ce merveilleux mâschâl dans lequel les vierges désignent
peut-être ces nations païennes, comme c’est le cas chez les anciens prophètes
hébreux. Pour comprendre le sens de ce mâschâl, il fallait être initié à cette
tradition qui remonte au Cantique des cantiques, à son vocabulaire technique.
Il fallait savoir ce que signifie ce hatan, ce numphios. Jean le baptiste le
savait, le Seigneur en parle souvent, Paul le rabbin connaît cette tradition,
puisqu’à son tour il compare le Christ à Celui qui épouse l’Église, il compare
les épousailles de l’homme et de la femme aux épousailles du Christ et de la
Communauté figurée par une vierge. L’auteur de l’Apocalypse connaît cette
tradition. Mais les chrétiens d’origine païenne auxquels s’adressent peut-être
en premier lieu les évangiles de Marc et de Luc, ne connaissaient pas cette
tradition. Ils ne la connaissent pas aujourd’hui, et il se trouve des auteurs pour
raconter que le Cantique des cantiques est un recueil informe et incohérent de
chants plus ou moins grivois.
Le grand mâschâl de Matthieu 25,31s. n’est pas rapporté non plus par
Marc ni par Luc. Dans ce grand mâschâl, le fils de l’homme est comparé à un
berger, ce qui est une analogie que l’on trouve chez les anciens prophètes, en
particulier chez Ezéchiel, dans les psaumes, et aussi bien entendu dans le
Cantique des cantiques, toujours lui. Là encore, comme dans la parabole
précédente, celle de Matthieu 25,1, les nations païennes se présentent devant
le Seigneur et il fait un tri. Ce qui confirme l’hypothèse que, dans la parabole
de Matthieu 25,1, les vierges représentent bien les nations païennes.
Marc et Luc n’ont pas rapporté, n’ont pas transmis cette grande parabole.
Pourquoi ? Était-elle trop difficile pour les païens qui entraient dans l’Église ?
Le berger de la parabole est aussi appelé roi, Matthieu 25,34 ; 25,40, tout
comme dans le Cantique des cantiques où le berger, qui est le hatan, le
numphios, est aussi le roi, melek.
Matthieu 26,3 : Alors se réunirent les grands prêtres et les anciens du
peuple dans la cour du palais du grand prêtre appelé Kaïphe…
Marc 14 et Luc 22 ne rapportent pas le nom du grand prêtre Kaïphe. On
s’explique fort bien la disparition de ce nom propre si les évangiles de Marc
et de Luc s’adressent à des chrétiens venus du paganisme et qui ne
connaissent pas ce Kaïphe. On ne s’explique pas du tout qu’il ait été ajouté
tardivement dans l’évangile de Matthieu, si l’on admet que l’évangile grec de
Matthieu est postérieur à Marc et à Luc.
De même Matthieu 26,57 : Ils se saisirent de Jésus et ils le conduisirent
vers Kaïphe, le grand prêtre…
Le nom propre Kaïphe est disparu de Marc 14,53 et de Luc 22,54. Même
raisonnement : on s’explique fort bien cette disparition. On ne s’expliquerait
pas l’adjonction tardive à l’évangile de Matthieu vers la fin du Ier siècle.
L’évangile de Jean qui, comme nous le verrons plus loin, est très ancien,
contrairement à ce que dit la majorité, l’évangile de Jean connaît fort bien
Kaïphe et le nomme à plusieurs reprises, contrairement aux évangiles de Marc
et de Luc. Jean 11,49 ; 18,13 ; 18,14 ; 18,24 ; 18,28.
Matthieu 27,3 : Alors Judas qui l’avait livré, voyant qu’il était condamné,
se repentit et il rapporta les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux
anciens, en disant : « J’ai péché en livrant un sang innocent »… Les grands
prêtres prirent les pièces et dirent : « Il n’est pas permis de jeter les pièces
dans le qorban »… Le mot hébreu qoreban vient du verbe qarab qui signifie :
apporter, et signifie le don, l’offrande. Par extension le mot hébreu qoreban
ou qorban signifie le trésor du temple, le trésor sacré du temple.
Marc et Luc n’ont pas transmis cette information.
Ils n’ont pas rapporté non plus que Juda s’est repenti. On voit mal un
évangile supposé tardif, à la fin du Ier siècle, ajouter cette information. On
conçoit par contre qu’elle ait disparu des évangiles de Marc et de Luc et on
peut deviner pourquoi.
Tous les indices convergent donc vers une plus grande ancienneté et donc
une priorité de Matthieu par rapport à Luc et à Marc. C’était, nous l’avons vu,
l’avis des plus anciens documents qui nous sont conservés sur la question.
C’était aussi l’avis d’Augustin, De consensu evang., Marcus Matthaeum
subsecutus tanquam pedisequus et breviator ejus.
Que Marc soit postérieur à Matthieu, cela se voit à quantité d’indices ou
de signes, en particulier le fait qu’il élimine parfois des expressions
hébraïques vraiment trop dures à passer pour une oreille grecque. Nous avons
vu par exemple qu’il remplace la vieille expression malkoutah di schemaiia,
traduction grecque basileia ton ouranôn, royaume des cieux, pour dire règne
de Dieu, par l’expression basileia tou theou, royaume ou règne de Dieu, plus
assimilable pour une oreille formée à la langue grecque.
Marc 7,3 se croit obligé d’expliquer assez longuement à ses lecteurs que
les Pharisiens et tous les Judéens, grec toudaioi, s’ils ne se lavent pas
fréquemment les mains, ne mangent pas. Ils tiennent la tradition, hébreu
qabala, des anciens. Et lorsqu’ils reviennent du marché, s’ils ne font pas des
ablutions, ils ne mangent pas, et il existe encore beaucoup d’autres choses
qu’ils ont reçues (racine hébraïque qabaî) pour le tenir : ablutions rituelles des
coupes, des cruches et des vases d’airain.
Cette petite notice s’adresse à des lecteurs qui ne sont plus sur le terrain,
qui n’ont pas forcément rencontré ou fréquenté des enfants d’Israël. Nous
sommes donc loin de la Judée. Nous ne sommes plus dans le milieu hébreu.
On va généralement de Matthieu à Marc par simplification et
appauvrissement. Cela n’empêche pas Marc d’avoir conservé des merveilles
et les perles qu’il est seul à connaître ou du moins à nous transmettre, par
exemple la parabole de Marc 4,26 : C’est ainsi la malkoutah di schemaiia,
c’est ainsi le règne de Dieu : c’est comme un homme qui a jeté la semence
dans la terre. Qu’il se couche, qu’il se lève, de nuit et de jour, et la semence
pousse et se développe, et lui il ne sait pas comment. D’elle-même la terre
porte fruit, d’abord le petit plant, puis l’épi, et puis il y a plein de graines de
blé dans l’épi. Et lorsque le fruit se met à donner, voici qu’il envoie la
faucille, car la moisson est là…
C’est toute l’histoire humaine depuis la venue du Semeur qui est
récapitulée par cette analogie qui était, lorsqu’elle a été énoncée, avant
l’année 30, une authentique prophétie, dont nous pouvons vérifier la vérité,
sur les quelque vingt siècles qui ont suivi. La communication de l’information
créatrice, qui vient de Dieu même, et qui est semée – une semence, une
graine, c’est, nous le savons aujourd’hui, un comprimé d’information – par le
Seigneur s’effectue bien depuis bientôt vingt siècles comme le Seigneur
l’avait annoncé avant l’année 30. Quoi qu’en disent nos journalistes du XXe
siècle, l’information créatrice qui vient de Dieu se développe d’une manière
continuelle, le jour et la nuit, dans l’humanité. Nous coopérons ou nous ne
coopérons pas, mais la communication de l’information créatrice se fait d’une
manière continue.
Voilà donc une perle précieuse que Marc seul nous a conservée.
Nous avons noté précédemment que les traducteurs de la Bible hébraïque
en langue grecque avaient sans doute à leur disposition un lexique hébreu-
grec et grec-hébreu, puisque de fait leur système de traduction est
relativement constant. Or, cette traduction que nous appelons par convention
la Septante ou les Septante s’est effectuée sans doute sur une assez longue
durée de temps et en tout cas les ouvriers de cette traduction ont dû être assez
nombreux. Nous avons noté aussi que dans nombre de cas, à un mot hébreu
correspondent deux mots grecs, ou même plus, de même que, dans quelques
cas, un seul et même mot grec traduit deux mots hébreux.
Le même phénomène se retrouve dans les quatre évangiles. Il arrive aussi
que l’un des traducteurs de nos Évangiles traduise tel mot en hébreu, tandis
que l’autre le laisse en hébreu. Ainsi Matthieu 4,1 : Alors Jésus fut conduit
dans le désert par l’esprit, pour être éprouvé par le diabolos. Le grec diabolos
est la traduction de l’hébreu ha-satan, puisque le verbe hébreu satan signifie
accuser. Ha-satan, c’est l’accusateur. Le verbe hébreu satan est traduit en
grec par le verbe aiaballein, et ha-satan par ho diabolos. Luc 4,2 traduit lui
aussi l’hébreu ha-satan par ho diabolos. Mais Marc 1,13 ne traduit pas : il fut
dans le désert quarante jours éprouvé par le satan, avec l’article.
Matthieu 4,8 : De nouveau, il le prend, l’accusateur, hébreu ha-satan,
l’adversaire, et il le conduit sur une montagne très haute, et il lui montre tous
les royaumes du monde, pasas tas basileias tou kosmou.
Luc 4,5 a traduit : Il lui montra tous les royaumes de la terre habitée,
pasas tas basileias tès oikou-menès, et il ajoute : en un instant.
Ho kosmos et hè oikoumenè sont peut-être deux traductions différentes
d’un même terme hébreu.
L’expression grecque hè oikoumenè qui provient du verbe grec oikeô, qui
signifie : vivre dans sa maison, d’où plus généralement habiter, demeurer, –
cette expression hè oikoumenè signifie la terre habitée ou cultivée, par
opposition au désert. Elle traduit deux mots hébreux :
1. erets, la terre,
2. te bel, le monde.
Matthieu 24,14 connaît cette expression. Luc aussi : 2,1 ; 4,5 ; 21,16.
Marc ne l’utilise jamais, ni Jean non plus. Mais Jean utilise le mot grec
kosmos, que Matthieu connaît aussi et qu’il utilise abondamment.
Constamment, nous l’avons noté, là où Matthieu parle de basileia ton
ouranôn, royaume des cieux, ou royauté des cieux, Marc et Luc traduisent par
basileia tou theou, royaume, règne, royauté de Dieu. C’est une adaptation de
la vieille formule araméenne et hébraïque, à l’intention de lecteurs ou
d’auditeurs formés dans la langue et la culture grecque.
Le mot hébreu ebed signifie : l’esclave, le serviteur, pluriel abadim. Il se
rattache à la racine abad, servir, travailler, etc. Abôdah, c’est le travail, le
service.
Le mot hébreu ebed comporte deux traductions en langue grecque :
doulos, des centaines de fois dans la traduction grecque de la Bible hébraïque
pais, des centaines de fois aussi.
Dans les livres du Nouveau Testament, nous retrouvons le même
phénomène. Deux mots grecs, doulos et pais, servent à traduire l’unique mot
hébreu ebed.
Matthieu grec utilise le mot doulos plusieurs fois : Matthieu 8,9 ; 10,24 ;
13,27 ; 20,27 ; 21,34 ; 22, 3 ; 24,45 ; 24,36 ; 24,48 ; 25,14 ; 25,19 ; 25,21 ; 26,
51.
Mais Matthieu grec utilise aussi le mot pais. Mais comme le mot grec pais
peut traduire, en quelques cas, les mots hébreux ieled, l’enfant ; naar, le jeune
garçon ; naarah, une fille jeune, – il faudra se demander, dans chaque cas,
quel est le mot hébreu qui se trouve sous le grec pais. Ainsi et par exemple
Matthieu 2,16 : Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, se mit en
grande colère, il envoya (expression typiquement hébraïque) et il fit tuer tous
les enfants qui étaient à Beitlehem… Ici évidemment le mot grec pais au
pluriel recouvre l’hébreu ha-ieladim. Par contre Matthieu 8,6, – c’est le
centurion qui parle : Seigneur, mon serviteur – ou mon esclave – est couché
dans la maison, paralysé,… ici vraisemblablement, sous le mot grec pais,
nous avons l’hébreu ebed. Matthieu 12,18 : nous ne risquons pas de nous
tromper puisqu’il s’agit d’une citation, par notre Matthieu grec, du prophète
Isaïe 42,1. Le texte hébreu d’Isaïe 42,1 donne : Voici mon serviteur, hébreu
ebed… La traduction grecque des LXX a légèrement modifié le texte : Jacob,
non serviteur, grec ho païs mou… Matthieu grec applique ce texte à leschoua
lui-même, et il traduit le mot hébreu ebed, le serviteur, par le mot grec païs.
Dans Matthieu 14,2, Hérode dit à ses serviteurs, grec païsin, – de nouveau
païs recouvre ebed.
Dans le livre des Actes, le mot grec païs est utilisé plusieurs fois par
Pierre le patron, – ou du moins, et pour parler plus exactement, le mot grec
païs est utilisé pour traduire le mot hébreu ebed dont se sert Pierre le patron.
Actes 3,13 : Le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, a
glorifié son serviteur, grec ton paida, qui recouvre l’hébreu ebed, leschoua
que vous, vous avez livré et que vous avez renié devant la face le (expression
hébraïque le-phanim) Pilatos… – Actes 3,26 : c’est pour vous tout d’abord
qu’il a relevé, Dieu, son serviteur, avec ton paida autou, hébreu ebed… Tout
ce passage du discours de Pierre est évidemment de l’hébreu traduit en grec. –
Actes 4,27 : Ils se sont rassemblés dans cette ville sur (contre) ton saint
serviteur, grec païs, hébreu ebed, leschoua, que tu as saint, Hérode et Pontios
Pilate avec les goïm, les nations païennes, et les peuples, Israël, pour faire ce
que ta main et ta volonté avaient décidé à l’avance… On remarquera
comment la phrase est construite : le verbe en tête : ils se sont rassemblés, et
le sujet à la fin, le sujet qui est un ensemble : Hérode, Pontios Pilatos, les
païens, Israël… C’est de l’hébreu traduit en grec.
Luc utilise aussi le mot grec païs pour traduire le mot hébreu ebed dans
l’évangile 1,54 : Israël son serviteur, grec païs, citation d’Isaïe 41,8 : Et toi,
Israël mon serviteur, hébreu ebed… Luc 1,69 : Et il a relevé la corne du salut
pour nous (la corne de notre salut) dans la maison de David son serviteur,
grec païs, hébreu ebed. L’expression la corne du salut, qui n’a rien
d’hellénique, est la traduction de l’expression hébraïque qeren ischeï, Psaume
18,3.
Marc grec n’utilise pas le mot païs. Paul non plus. Marc utilise le mot
doulos, Marc 10,44 ; 12,2 ; 13,34 ; 14,47. Luc aussi utilise le grec doulos par
exemple Luc 2,29, pour traduire toujours l’hébreu ebed. Luc 15,22 ; 17,7.
Paul utilise fréquemment le mot grec doulos pour traduire l’hébreu ebed,
Romains 1,1, Paul serviteur, hébreu ebed, du christos Jésus… Philippiens 1,1,
etc.
Matthieu 5,39 : Et celui qui te frappe sur la joue droite… Matthieu grec
utilise le verbe rapizein, frapper. Luc 6,29, lorsqu’il rapporte le même propos
du Seigneur, utilise le verbe grec tuptein, qui signifie aussi frapper. Les deux
verbes, rapizein et tuptein, sont utilisés par les traducteurs en langue grecque
de la Bible hébraïque, tuptein beaucoup plus que rapizein. Le verbe grec
tuptein traduit le plus souvent le verbe hébreu nakah, frapper.
Dans la prière enseignée par le Seigneur, Matthieu 6,12 traduit : Et remets
à nous nos dettes, grec opheilèmata hèmôn, comme nous avons remis à ceux
qui nous doivent, lois opheilétais hèmôn. Sous le mot grec epheilèma, il y a le
mot hébreu maschaah, Deutéronome 24,10. Le mot hébreu maschaah
provient du verbe nascha que l’on trouve par exemple dans Isaïe 24,2 : il en
sera de celui qui doit comme de celui à qui l’on doit, traduction grecque ho
opheilôn celui qui doit, hô opheilei celui à qui l’on doit.
Il existe en hébreu ancien deux verbes qui avaient sans doute à peu près le
même son :
nascha, prêter : Deutéronome 24,10 : Isaïe 24,2 : Jérémie 15,10. naschah,
oublier.
Du verbe nascha dérivent les mots maschaah, mascha et maschah.
Maschaah signifie : la dette, Deutéronome 34,10.
Mascha, qui provient de nascha, signifie aussi la dette, Néhémie 5,10 ;
10,32.
Mascheh signifie aussi la dette, Deutéronome 15,2 : au bout de sept
années, tu feras la rémission, schemitah, traduction grecque : aphesin. Et voici
la chose, l’affaire (hébreu dabar) de la rémission : il fera rémission
(traduction grecque aphèseis), tout maître et possesseur d’une dette, hébreu
mascheh iadô, que lui doit (hébreu iascheh, du verbe naschah) son
compagnon… traduction grecque opheilei soi, qu’il doit à toi.
Il est évident qu’avec ces mots qui se ressemblent quant au son, il y avait
possibilité de ce que nous appelons improprement des jeux de mots. Disons
que les Hébreux anciens aimaient à rapprocher des racines, et des sons qui
étaient parents et ressemblants.
Luc, quant à lui, traduit (Luc 11,4) : Et remets-nous nos fautes, grec tas
hamartias hèmôn.
Le traducteur de Luc a trouvé sans doute que cette seconde traduction était
plus assimilable pour un public élevé dans la langue grecque, que la
traduction plus littérale de Matthieu. Mais Luc connaît bien le verbe
opheilein, devoir une dette, puisqu’il s’en sert au verset suivant : et nous aussi
nous avons remis à tout homme qui nous doit.
Marc, Luc et Jean ne se servent pas des termes grecs opheilè, opheilèma,
la dette, dont se sert le traducteur de Matthieu. Par contre ils se servent du mot
grec hamartia, la faute, dont le traducteur de Matthieu se sert aussi à
l’occasion (Matthieu 1,21 ; 3,6).
Le mot grec opheilèma, la dette, traduit, nous venons de le voir, l’hébreu
maschaah, Deutéronome 24,10.
Il est très possible, il est même vraisemblable que, lorsque Jean qui
baptisait dans le Jourdain, dit en voyant Ieschoua venir vers lui, Jean 1,29 :
« Voici l’agneau de Dieu »,… il joue sur les racines et sur les sons des divers
termes qu’il utilise : « Voici l’agneau, hébreu hinneh ha-seh, de Dieu qui
porte, hébreu le verbe nasa au participe ha-nôseh, le péché, la dette, hébreu
mascha ou maschaah, du monde », hébreu ha-ôlam.
Le mot porte, en hébreu, se dit soit schaar, le portail, soit petach,
l’ouverture, soit delet. Le mot grec pulè traduit le plus souvent l’hébreu
schaar. Le mot grec thura traduit le plus souvent l’hébreu petah, mais parfois
aussi schaar, Ezéchiel 46,12. Dans Matthieu 7,13 nous lisons : Entrez par la
porte étroite, grec pulè. Parce qu’elle est large la porte, hè pulè et elle est aisée
la route qui conduit à la perdition, et nombreux sont ceux qui entrent par elle.
Combien étroite la porte et resserrée la route, qui conduit à la vie et peu
nombreux ceux qui la trouvent ! Luc 13,24 : Combattez pour entrer par la
porte étroite, grec thura. Marc et Jean ne se servent pas du mot grec pulè. Ils
se servent par contre du mot grec thura, que Matthieu connaît et utilise aussi.
Dans Matthieu 7,23, le Seigneur utilise une formule qui se trouvait dans le
psaume 6,9 : Écartez-vous loin de moi, vous tous qui faites le crime. Le mot
que nous avons traduit par crime, à savoir le mot hébreu awen, a été traduit
par les LXX par le mot grec anomia, ce qui n’est pas conforme à la Loi.
L’hébreu pôalei awen donne donc hoi ergazomenoi tèn anomian. Le
traducteur de Matthieu se sert à son tour de cette expression.
Dans Luc 13,27, le Seigneur utilise cette même expression hébraïque
empruntée au Psaume 6,9, mais cette fois elle est traduite différemment en
grec ; pour traduire l’expression : éloignez-vous de moi, Matthieu utilisait le
verbe grec apochôreite, Luc écrit apostète, comme les lxx. L’expression
hébraïque kôlpôalei awen que nous avons traduite tant bien que mal par : vous
tous qui faites le crime, Luc la traduit par l’expression grecque pantes ergaiai
adikias, tous les ouvriers de l’injustice. Il ne traduit donc pas comme le
traducteur de Matthieu.
D’ailleurs Matthieu est seul à se servir du mot grec anomia pour traduire
l’hébreu awen. Seul avec Paul le rabbin, disciple de Gamaliel. Très souvent
nous observons que le vocabulaire grec de notre évangile grec de Matthieu,
c’est aussi celui de Paul. L’anomia, c’était, pour un hébreu parlant ou
comprenant la langue grecque, ce qui est contraire à la sainte Torah,
traduction grecque nomos.
Luc se sert constamment du mot grec adikia, l’injustice ; Luc 13,27, notre
texte, 16,8,9 ; 18,6. Paul le rabbin connaît aussi et utilise ce mot. Marc
l’ignore.
Avec la plus mauvaise volonté du monde, il n’est pas possible cette fois-ci
de contester que nos Évangiles ne traduisent un texte hébreu antérieur,
puisque nous l’avons en hébreu sous nos yeux. Et nous constatons qu’ils
traduisent, chacun à sa manière, sans s’astreindre forcément à suivre la
traduction des Septante.
Matthieu 9,6 : Lève-toi, prends ton lit et va dans ta maison. Le mot que
nous traduisons par lit, qui est un peu emphatique pour la circonstance, c’est
le grec klinè, qui traduit l’hébreu mithah, ou encore l’hébreu mischekab, la
couche. Marc 2,4 et 2,9 se sert du mot krabatton, qui a donné le latin grabatus
et le français grabat, lit en fort mauvais état. Luc qui se sert d’abord, tout
comme Matthieu, du mot grec klinè (Luc 5,18) se sert ensuite du mot
klinidion, Luc 5,19 et 24. Un klinidion, c’est un petit lit miteux.
Matthieu 11,25 : En ce temps-là, grec en ekeinô tô kairô, traduction
constante de l’expression hébraïque be-et hahie, répondant Ieschoua dit,
apokritheis ho Ièsous eipen, expression que l’on trouve des centaines de fois
dans la Bible hébraïque même lorsqu’il n’y a aucun dialogue : wa-iiaan wa-
iiômer, il répondit et il dit, toujours traduit par l’expression grecque que nous
lisons ici dans notre évangile grec de Matthieu. – « Je te rends grâce, père,
seigneur du ciel et de la terre… » Le mot grec exomologoumai, que nous
traduisons tant bien que mal par : je te rends grâce, est la traduction, des
dizaines de fois, du verbe hébreu iadah dans la Bible hébraïque, en particulier
dans les psaumes. Nous l’avons déjà rencontré précédemment. – Parce que tu
as caché ces choses loin (grec apo, hébreu min) des sages et des intelligents et
tu les as révélées, – grec apokaluptô, traduction constante de l’hébreu galah –,
aux enfants… Et personne ne connaît le fils si ce n’est le père, et personne ne
connaît le père si ce n’est le fils…
Luc 10,21 connaît ce texte de la plus haute importance et le transmet. Il
affine la traduction, Luc 10,22 : Et personne ne connaît qui est le fils si ce
n’est le père, et qui est le père si ce n’est le fils…
Marc ne transmet pas ce texte capital.
La grande parabole du semeur se lit dans Matthieu 13,3, dans Marc 4, 3, et
dans Luc 8,4. Mais regardons les trois traductions en langue grecque de cette
même parabole. Il existe de nombreuses variantes. Matthieu 13,5 dit : Les
autres (semences) sont tombées sur les terrains pierreux, ta petrôdè. Marc 4, 5
dit : epi to petrôdès. Luc 8,6 traduit : epi tèn petran, sur la pierre. Matthieu
13,6 : parce qu’elle n’avait pas de racine, grec rizan. Marc 4,6 traduit de
même. Mais Luc utilise le mot grec ikmada, humidité, jus, sang, sève, qui est
utilisé par les LXX pour traduire Jérémie 17,8 : Béni l’homme qui s’appuie sur
YHWH et YHWH sera son espérance. Et il sera comme un arbre planté sur les
eaux et sur le ioubal, il plonge ses racines et il ne craint pas quand vient la
chaleur torride et il sera son feuillage verdoyant. Le mot ioubal, que nous
avons laissé en hébreu, ne se trouve que dans ce texte de Jérémie 17,8. Il a été
traduit par les Septante : ikmada, le mot utilisé par Luc ! Le mot grec riza
traduit généralement l’hébreu schoresch, la racine. Luc avait donc sous les
yeux un texte légèrement différent de celui de Matthieu et de Marc. Matthieu
13,8 : Les autres sont tombées sur la terre, la belle, tèn gèn tèn kalèn. Marc
4,8 traduit de même. Mais Luc traduit : epi tèn gèn agathèn. Des deux mots
grecs kalos et agathos sont les deux traductions possibles du mot hébreu thôb,
féminin thôbah qui signifie à la fois beau et bon. Dans Genèse 1,10 et s : Et il
vit, Dieu, que c’était bel et bon, hébreu thôb, traduction grecque kalon.
Matthieu 13,16 : Et quant à vous, heureux vos yeux parce qu’ils voient et
vos oreilles parce qu’elles entendent ! Car certainement vrai (Amèn) je vous
le dis : des prophètes et des justes nombreux ont désiré voir ce que vous
voyez et ils n’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ils n’ont pas
entendu.
Luc 13,24 a rapporté ce même propos d’une manière légèrement
différente : Se tournant vers ses disciples en particulier il dit : « Heureux les
yeux qui voient ce que vous voyez… Car je vous dis que nombreux sont les
prophètes et les rois qui ont voulu voir ce que vous voyez et ils n’ont pas vu,
et entendre ce que vous entendez et ils n’ont pas entendu. » Luc a donc lu
melakim, des rois, là où le traducteur de Matthieu a lu tzadikim, des justes.
Remarquons aussi que là où le traducteur de Matthieu a laissé le mot
hébreu Amèn, de la racine aman, qui signifie la certitude de la vérité, en
hébreu, Luc l’a ici purement et simplement supprimé.
Nous avons déjà rencontré précédemment, – et nous y reviendrons à
propos du quatrième évangile – la famille des mots hébreux qui dérivent de la
racine aman, être certain de la vérité de Emounah, emet qui dérivent de la
racine aman ont été traduits dans la traduction grecque de la Bible hébraïque,
dite des Septante, tantôt par pistis, tantôt par alètheas. Les traducteurs de nos
quatre évangiles vont osciller eux aussi entre ces deux sortes de traduction.
Matthieu, Marc et Luc vont miser plutôt sur le registre pistis, avec le verbe
pisteuein qui désigne l’acte même de la certitude de l’intelligence en face de
la vérité. Le traducteur grec du quatrième évangile n’utilise jamais le mot grec
pistis, par contre il se sert plus que les synoptiques du mot grec alètheia, que
nous traduisons, nous, en langue française, par : vérité.
Une chose est sûre et certaine – c’est le cas de le dire –, c’est que nous,
avec nos traductions en langue française qui utilisent les mots français croire
et la foi, nous sommes absolument à côté de la plaque, comme on dit
aujourd’hui dans le français populaire. Nous avons changé de registre. Nous
traduisons les textes des Évangiles, et plus généralement du Nouveau
Testament, dans un système de référence qui en fausse fondamentalement la
signification. Car pour nous, en cette fin du XXe siècle, les mots français
croire et la foi se situent, prennent place dans un système de référence qui est
commandé par Luther, Pascal, Descartes, Kant, Kierkegaard et bien d’autres
qui ont suivi. Pour nous les Français de cette fin du XXe siècle, la foi n’est pas
une connaissance, et la foi n’est pas une certitude. Croire n’est pas être certain
de, croire n’est pas savoir. En hébreu, la émounah traduite en grec par pistis
est la certitude objective de la vérité. En français contemporain, la foi est la
conviction subjective dissociée de la certitude et dissociée de la connaissance,
de l’intelligence. Il suffit de voir comment le quatrième évangile utilise les
termes gnosis, pisteuein, pour voir que pour lui, l’auteur du quatrième
évangile, le verbe pisteuein désigne une certitude objective de la vérité qui est
aussi un acte de connaissance. Quand nous traduisons donc son verbe grec
pisteuein par notre français croire, c’est une véritable catastrophe, parce qu’en
français moderne le verbe croire désigne et signifie un assentiment mou, un
assentiment faible, et ne désigne pas la certitude de la vérité comme
l’implique la racine hébraïque aman, qui a donné aussi le dérivé Amèn, qui
signifie : certainement vrai !
On voit à quel point il importe de retrouver l’hébreu sous le grec de nos
Évangiles, ne serait-ce que pour comprendre exactement le sens des mots, le
sens des termes.
Nous reviendrons sur cette question plus loin lorsque nous aborderons
précisément le quatrième évangile.
Le traducteur de Matthieu a laissé dans nombre de cas ce mot hébreu
Amèn dans le texte de sa traduction : Matthieu 5,18 : Amèn je vous le dis,
jusqu’à ce que passent le ciel et la terre…
- 6,2 : Amèn. je vous le dis, ils ont reçu leur salaire. – 6,5 id.
6,16 id. – 8,10 : Amèn je vous le dis, chez personne je n’ai trouvé une telle
certitude de la vérité (grec pistis, hébreu émounah, même racine hébraïque
aman, être certain de la vérité de…) en Israël. Lorsqu’il rapporte le même
propos Luc 7,9 supprime le mot hébreu Amèn. Matthieu 10,15 : Amèn je vous
le dis, plus supportable sera pour la terre de Sodome et de Gomorrhe au jour
du jugement que pour cette ville – Luc 10,12 : je vous le dis, Amèn est
supprimé. Matthieu 10,23 : Amèn je vous le dis, vous n’aurez pas terminé les
villes d’Israël jusqu’à ce que vienne le fils de l’homme ; – sans aucun
parallèle ni chez Marc ni chez Luc. Matthieu 10,42 : Celui qui donnera à
boire à l’un de ces petits, une coupe d’eau fraîche seulement, au nom du
disciple, Amèn je vous le dis, il ne perdra pas son salaire. Marc 9,41 a
conservé le mot hébreu Amèn, celui qui vous donnera à boire une coupe d’eau
au nom parce que vous êtes du Christ (traduction littérale…) Amèn je vous le
dis, il ne perdra pas son salaire. Matthieu 11,11 : Amèn je vous le dis, il ne
s’est pas levé parmi les enfants des femmes plus grand que Jean le baptiseur.
Luc 7, 28 a supprimé Amèn. Matthieu 13,17, le texte d’où nous sommes
partis : Amèn je vous le dis, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré
voir… Luc 10,24 a supprimé le Amèn. Matthieu 16,28 : Amèn je vous dis
qu’il y a ici certains qui ne goûteront pas la mort jusqu’à ce qu’ils voient le
fils de I’homme venant dans son règne. Marc 9,1 a conservé le Amèn et a
traduit : Amèn je vous le dis il y en a qui sont ici, certains, qui ne goûteront
pas la mort jusqu’à ce qu’ils aient vu le règne de Dieu venu dans sa puissance.
La traduction de Marc est plus claire : le règne de Dieu est inauguré par la
résurrection du Seigneur, et la communication de l’Esprit saint lors de la
Pentecôte. Luc 9,27 a traduit le mot hébreu Amèn par le mot grec alèthôs,
véritablement : Je vous le dis véritablement, il y en a qui sont ici qui ne
goûteront pas la mort jusqu’à ce qu’ils voient le règne de Dieu…
Matthieu 17,20 : Car Amèn je vous le dis, si vous aviez la certitude de la
vérité, grec pistis, hébreu émounah, comme une semence de moutarde…
Matthieu 18,3 : Amèn je vous le dis, si vous ne vous changez pas et si vous ne
devenez pas comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des
cieux. Ce propos d’une importance capitale du point de vue métaphysique et
théologique, n’a pas été rapporté par Marc ni par Luc. Marc 10,15 a conservé
le propos : Amèn je vous le dis, celui qui ne reçoit pas le royaume ou le règne
de Dieu comme le fait un enfant, n’entre pas dans le royaume. Luc a transmis
le même propos de Marc, avec le mot hébreu Amèn, Luc 18,17 : Amèn je vous
le dis, celui qui ne reçoit pas le royaume de Dieu comme le fait un enfant, il
n’entrera pas dans le royaume. Matthieu 18,13 : Et lorsqu’il l’a trouvée (la
brebis égarée), Amèn je vous le dis, il se réjouit à son sujet plus qu’au sujet
des quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas perdues. Luc 15,7 : Je vous dis
que… Matthieu 18,18 : Amèn je vous le dis, ce que vous aurez lié sur la terre
sera lié dans le ciel… Sans parallèle. Matthieu 19,23 : Amèn je vous le dis, le
riche difficilement entrera dans le royaume des cieux… Matthieu 19,28 :
Amèn je vous le dis, vous qui m’avez accompagné, dans la nouvelle création,
lorsque le fils de l’homme sera assis sur son trône de gloire, vous serez assis
vous aussi sur douze trônes et vous jugerez les douze tribus d’Israël. Sans
parallèle dans Marc ni dans Luc, et c’est significatif : ce langage était
difficilement intelligible pour des païens entrés dans l’Église. Matthieu
21,21 : Amèn je vous le dis, si vous aviez la certitude de la vérité, pistis =
èmounah, etc. Marc 11,23 : Amèn je vous le dis, celui qui dit à cette
montagne, etc. Matthieu 21,31 : Amèn je vous le dis, les percepteurs d’impôts
au profit de l’occupant romain et les prostituées vous précéderont dans le
royaume de Dieu. Sans parallèle. Matthieu 23,36 : Amèn je vous le dis, tout
cela va arriver sur cette génération-ci (à laquelle je parle). Luc 11,51 rapporte
un propos comparable, et à la place du mot hébreu Amèn, il met l’une des
traductions possibles de l’hébreu Amèn, le mot grec nai, qui signifie : oui
certes ! Afin que soit recherché le sang de tous les prophètes qui a été versé
depuis la création du monde par cette génération, depuis le sang d’Abel
jusqu’au sang de Zacharie qui a été tué entre l’autel et la Maison de Dieu. Cf.
2 Chroniques 24,20. Oui certes ! (Amèn), je vous le dis, il sera demandé (ce
sang) à cette génération…
L’expression : rechercher ou réclamer le sang à… en grec apo, à partir de,
inintelligible en grec, était une expression hébraïque consacrée : Genèse 9,5 :
Et certes votre sang, pour vos âmes (je traduis littéralement et mot à mot), je
réclamerai, hébreu ederôsch, racine darasch. De la main de tout animal
vivant, je le réclamerai (toujours le verbe darasch), et de la main de l’Homme
(ha-adam), de la main de quelqu’un (hébreu isch), de son frère, je réclamerai
(ederôsch) l’âme de l’Homme (ha-adam).
Le verbe hébreu darasch, réclamer, scruter, est traduit dans ce texte et
dans beaucoup d’autres par le verbe grec ekzètein, précisément le verbe grec
qui est utilisé dans notre évangile grec de Luc. Voilà donc encore une
expression hébraïque typique qui est traduite par Luc exactement comme ses
prédécesseurs les Septante avaient traduit les vieux textes hébreux de la sainte
Bible hébraïque. Genèse 42,22 : Ruben dit à ses frères : Et voici que son sang
(le sang de Joseph) nous est réclamé, hébreu niderasch, traduction grecque to
aima auîou ekzeteitai, le même verbe ekzétein utilisé par Luc.
L’expression grecque qu’utilise Luc est d’autant plus impossible qu’elle
associe le verbe ekzétein, rechercher, qui signifie ici : réclamer à quelqu’un,
avec apo, à partir de, qui recouvre et traduit ici l’hébreu mi-iad, de la main
de…
Signalons encore à propos de ce verbe hébreu darasch qui signifie scruter,
que c’est lui qui est utilisé pour dire que l’on scrute, que l’on étudie en
profondeur les saintes Écritures, et c’est lui qui a donné le mot hébreu
rnidrasch, l’étude approfondie de l’Écriture sainte.
Revenons à l’emploi du mot hébreu Amèn. Matthieu 24,2 : Amèn je vous
le dis, il ne restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit détruite. Marc 13,1
rapporte le propos du Seigneur, mais a supprimé l’hébreu Amèn. Luc 21,5
rapporte le même propos sans le mot Amèn. Matthieu 24,34 : Amèn je vous le
dis, elle ne passera pas cette génération-ci (celle à laquelle je parle) jusqu’à ce
que tout cela (la prise et la destruction de Jérusalem et du Temple) n’arrive.
Marc 13,30 : Amèn je vous le dis, elle ne passera pas cette génération… Luc
21,32 : Amèn je vous le dis, elle ne passera pas cette génération… Matthieu
24,47 : Amèn je vous le dis, sur tous ses biens il le mettra (le serviteur fidèle)
comme gérant. Luc 12,44 a cette fois-ci encore traduit l’hébreu Amèn par le
grec alèthôs, véritablement, vraiment, certainement. Matthieu 25,12 : Amèn je
vous le dis, je ne vous connais pas. Le verbe grec utilisé ici par Matthieu,
oida, connaître, traduit le verbe hébreu iada, connaître, la seule ressemblance,
à ma connaissance du moins, entre un mot appartenant au fond sémitique et
un mot de même sens appartenant au fond indo-européen. Le verbe hébreu
iada est, comme chacun sait, utilisé par la Bible hébraïque pour désigner la
connaissance que l’homme prend de la femme : Elqanah a connu Hanna, sa
femme, et YHWH s’est souvenu d’elle ; et voici qu’au retour des jours, elle fut
enceinte, Hanna, et elle enfanta un fils, et elle appela son fils Schemouel,
Samuel 1,19. Dans le texte de Matthieu que nous lisons, la célèbre parabole
des dix vierges, qui n’a pas de parallèle ni chez Marc ni chez Luc, il est
question de nouveau du numphios, hébreu hatan, celui qui épouse, dont il est
question dans le Cantique des cantiques. Celui qui épouse, le hatan, tarde, et
les vierges s’endorment. Au milieu de la nuit, un cri : voici le hatan ! Lorsque
le hatan arrive, lorsqu’il vient – souvenons-nous de la question de Jean le
baptiste : es-tu celui qui vient ? –, les vierges qui étaient prêtes, avec leur
huile, l’huile sainte, entrent dans les noces, eis tous gamous au pluriel, et la
porte est fermée. Lorsque donc le hatan dit aux vierges qui n’avaient pas leur
huile sainte, « je ne vous connais pas », la connaissance est prise ici au sens
hébreu, celle de l’époux qui connaît l’épouse. Et il est fort possible, comme
nous l’avons déjà remarqué précédemment, que dans cette parabole les
vierges représentent les nations, ce qui est fréquent chez les anciens prophètes
hébreux, où les nations sont représentées par des vierges, la vierge d’Israël, la
vierge de Babylone, etc.
Matthieu 25,40 : Amèn je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à
l’un de ceux-ci qui sont mes frères, les plus petits, c’est à moi que vous l’avez
fait. Sans parallèle ni chez Marc ni chez Luc. Matthieu 26,13 : Amèn je vous
le dis, partout où sera proclamée cette heureuse nouvelle, grec euaggelion,
hébreu ha-besôrah, du verbe basar, annoncer, dans le monde entier, on dira ce
qu’elle a fait, en souvenir d’elle. Marc 14,9 a repris et transmis le propos du
Seigneur : Amèn je vous le dis, partout où sera proclamée l’heureuse
annonce… Matthieu 26,21 : Amèn je vous le dis, l’un d’entre vous me livrera.
Marc 14,18 : Amèn je vous le dis, l’un d’entre vous me livrera.
Il existe des cas où l’expression Amèn je vous le dis, se trouve chez Marc,
mais ne se trouve plus chez Matthieu, Marc 3,28 : Amèn je vous le dis, toutes
les fautes seront remises aux enfants des hommes, les fautes et les insultes…
Mais celui qui insultera l’Esprit saint… Matthieu 12,31 qui rapporte ce
propos du Seigneur ne le fait pas précéder comme Marc par la formule : Amèn
je vous dis que… Marc 8,12 : Et ils sont sortis les pharisiens et ils ont
commencé à le scruter, en lui demandant un signe venant du ciel, le mettant à
l’épreuve. Et lui il gémit en son esprit et il dit : « pourquoi cette génération
demande-t-elle un signe ? Amèn je vous le dis, si à cette génération il est
donné un signe ! »
C’est ce qui reste dans Marc du propos rapporté par Matthieu 16,4 et dans
lequel le Seigneur ajoute : si ce n’est le signe de Jonas, cf. aussi Matthieu
12,39. Marc a ôté la mention du signe de Jonas le prophète.
L’expression que nous venons de lire en Marc 8,12 : si est donné à cette
génération un signe ! – expression impossible en grec –, est la traduction en
langue grecque d’une expression constante en hébreu, et commençant par
l’hébreu im, qui est bien traduit ici en grec par ei, si. En hébreu cette vieille
expression consacrée par l’usage signifie : si cela arrive, alors je veux bien
que… etc. Elle correspond à peu près à notre expression française : si cela
arrive, je veux bien être pendu ! Mais en hébreu il manque la seconde partie
de la proposition, il reste seulement la première partie : si cela arrive, la
seconde est sous-entendue. En traduisant telle quelle cette proposition
hébraïque habituelle dans la Bible hébraïque, et donc familière aux Hébreux
et parfaitement intelligible pour eux, en grec où elle n’est plus intelligible, le
traducteur de Marc montre qu’il suit fidèlement son texte hébreu. C’est l’un
des innombrables textes qui permettent de prouver que Marc lui aussi est
intégralement une traduction faite à partir de documents hébreux antérieurs.
Marc 10,29 : Amèn je vous dis, il n’y a personne qui a abandonné maison
ou frères ou sœurs ou mère ou père ou enfants ou champs à cause de moi et à
cause de l’heureuse annonce, s’il ne reçoit pas le centuple maintenant dans la
durée présente, be olam ha-zeh, des maisons, et des frères et des sœurs et des
mères et des enfants et des champs avec des persécutions, et dans la durée à
venir, hébreu wou-be-olam ha-bah, la vie éternelle. Encore un texte
évidemment traduit de l’hébreu. Matthieu 19,28 avait mis le Amèn au début
de ce développement. Luc 18,29 a conservé le mot Amèn. Marc 12,43 : Amèn
je vous le dis que cette veuve, la pauvre, a jeté plus que tous ceux qui ont jeté
dans le trésor. Luc 21,3 : Alèthôs legô humin, vrai, véritablement je vous dis ;
Luc a traduit l’hébreu Amèn par le grec alèthôs. Marc 14,25 : Amèn je vous
dis que je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’à ce jour lorsque je le
boirai nouveau dans le royaume de Dieu. Matthieu 26,29 introduit cette
phrase sans Amèn et il termine par : dans le royaume de mon père. Luc 4,24
rapporte un propos qui commence par Amèn : Amèn je vous le dis qu’aucun
prophète n’est reçu dans sa patrie… Luc 12,37 : Heureux ces serviteurs qu’il
trouvera, le seigneur, en train de veiller. Amèn je vous dis, il mettra sa
ceinture, il les fera s’étendre pour manger et il les servira…
Nous avons vu l’expression : Amèn je vous dis. Voici maintenant Amèn je
te dis. Matthieu 5,26 : Amèn je te dis, tu ne sortiras pas d’ici… Luc 12,59 a
éliminé le Amèn. Là où Matthieu utilise le mot grec kodrantèn, latin
quadrans, le quart d’un as, Luc utilise le mot lepton, petite pièce de monnaie.
Matthieu 26,34 : Amèn je te dis que dans cette nuit avant que le coq ne
chante… Marc 14,30 : Amèn je te dis que toi aujourd’hui dans cette nuit –
Luc 22,34 a allégé et supprimé le Amèn, je te le dis, Pierre, le coq ne chantera
pas… Mais Luc 23,43 nous a conservé seul cette perle précieuse entre toutes :
Amèn à toi je le dis, aujourd’hui avec moi tu seras dans le pardès, décalqué ici
par le grec paradeisos, emprunté lui-même à l’Avesta pairideaza. Le mot
hébreu pardès a la même origine. Luc 4,25 nous a conservé seul un propos du
Seigneur qui commence par une autre traduction du mot hébreu Amèn, – ep
’alètheias, en vérité je vous le dis, beaucoup de veuves étaient aux jours
d’Élie en Israël… Un verset plus haut, Luc 4,24 avait conservé l’hébreu
Amèn, nous l’avons vu.
Par cette revue de l’emploi du mot hébreu Amèn chez Matthieu, Marc et
Luc, il apparaît évidemment que le mot hébreu Amèn est utilisé beaucoup plus
fréquemment par l’évangile de Matthieu que par celui de Marc et de Luc, qui
allègent le texte dans nombre de cas, et quant à Luc il lui arrive de le traduire
soit par le mot grec alèthôs, soit par le grec nai, oui certes ! Cela prouve une
fois de plus que Matthieu est plus archaïque que Luc et Marc. Il est
inconcevable qu’à la fin du Ier siècle un rédacteur quelconque ajoute ou utilise
dans un évangile supposé écrit directement en langue grecque ce mot hébreu
qui, pour les païens entrés dans l’Église, tout comme pour les Français
d’aujourd’hui, était de l’hébreu, c’est le cas de le dire, au sens populaire du
terme. Par contre on conçoit très bien que la traduction de Matthieu qui est la
plus ancienne, et qui était destinée en premier lieu aux frères et aux sœurs des
synagogues du bassin de la Méditerranée, ait conservé cette expression qui ne
faisait pas de difficulté pour des frères et des sœurs du judaïsme.
Rappelons à ce propos que le mot hébreu Amèn, qui se rattache comme
nous l’avons vu à la racine hébraïque aman, être sûr, être certain, être solide,
être vrai, se trouve utilisé en toutes lettres dans 1 Rois 1,36 : Et il répondit,
Benayahou, fils de Jehoyada, au roi et il dit : Amèn ! Ainsi parle YHWH le
Dieu de mon seigneur le roi ! Le mot hébreu Amèn est ici traduit par les
Septante : genoito, que cela soit ! Jérémie 11,5 : Et je dis : Amèn ! YHWH !
Traduction grecque : genoito, kurie. Jérémie 28,6 : Et il dit Jérémie le
prophète : Amèn ! Qu’ainsi fasse YHWH ! Qu’il mette debout, YHWH, ta parole
que tu as prophétisée ! Traduction grecque, LXX 35,6 : alèthôs. C’est la
traduction du mot hébreu Amèn qu’utilise le traducteur de Luc. Nombres
5,22 : Et elle dira, la femme : Amèn ! Amèn ! Traduction grecque : genoito,
genoito. Deutéronome 27,15 et suivants : Maudit l’homme qui fera une idole
ou une statue en métal fondu… Et ils répondront, tout le peuple : Amèn !
Traduction grecque : genoito. Maudit l’homme qui avilit son père ou sa
mère ! Et il dira, tout le peuple : Amèn ! Traduction grecque : genoito. Et ainsi
de suite jusqu’au verset 26 du même chapitre. Néhémie 5,13 : Et ils dirent,
toute l’assemblée : Amèn ! Ici les traducteurs grecs ont laissé le mot hébreu
Amèn dans le texte grec, comme l’ont fait les traducteurs de Matthieu et de
Marc, qui n’ont pas traduit le mot. Néhémie 8,6 : Et il bénit, Esdras, YHWH le
Dieu grand, et ils répondirent, tout le peuple, Amèn ! Amèn ! Là encore, les
traducteurs grecs de ce texte n’ont pas traduit le mot hébreu Amèn, mais ils
l’ont laissé tel quel dans le texte grec. 1 Chroniques 16,36 : Et ils dirent, tout
le peuple, Amèn ! Et il loua, il adressa la louange à YHWH. Les traducteurs
grecs n’ont pas traduit et ont laissé le mot hébreu. Psaume 41,14 : Béni (soit)
YHWH Dieu d’Israël, depuis la durée passée, me-ha-olam, traduction grecque
apo tou aiônos et jusqu’à la durée à venir, we-ad-ha-olam, kai eis ton aiôna,
Amèn, Amèn ; traduction grecque genoito, genoito. Psaume 72,19, Amèn,
Amèn, traduction grecque genoito, genoito. Psaume 89,53 : Béni YHWH pour
la durée, le-olam, grec eis ton aiôna, Amèn we-Amèn, traduction grecque
genoito, genoito. Psaume 106,48 : Béni YHWH Dieu d’Israël, depuis la durée
passée, min-ha-olam, grec apo tou aiônos, et jusqu’à la durée à venir, we-ad-
ha-olam, grec kai heôs tou aiônos, et il dira, tout le peuple, Amèn ! Traduction
grecque genoito, genoito.
Le mot hébreu Amèn était familier à tous les frères et à toutes tes sœurs
des synagogues du bassin de la Méditerranée, et il n’était pas nécessaire, pour
eux, de le traduire. Si l’on objecte que pour les frères et les sœurs venus du
paganisme il allait être bientôt familier, à cause de la liturgie, cela renforce
l’argument : car Marc et Luc ont cru devoir en nombre de cas alléger le texte
de ce mot hébreu, et Luc a cru devoir le traduire en plusieurs occasions. C’est
donc que sa propre traduction devait être fort ancienne, et que le sens de ce
mot hébreu n’était pas encore suffisamment connu des frères issus du
paganisme.
L’évangile de Jean, le quatrième évangile, utilise ce mot hébreu Amèn
encore plus, si possible, que Matthieu, et même il le redouble ! Jean 1,51
Amèn Amèn je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les messagers de Dieu
qui montent et qui descendent sur le fils de l’homme. Jean 3,3 : Amèn Amèn je
te le dis, si quelqu’un ne naît pas d’en haut… Jean 3,5 : Amèn Amèn je te le
dis, si quelqu’un ne naît pas de l’eau et de l’esprit, il ne peut pas entrer dans le
royaume de Dieu. Jean 3,11 : Amèn Amèn je te dis que ce que nous savons
nous le disons… Jean 5,19 Amèn Amèn je vous le dis, le fils ne peut rien faire
de lui-même… Jean 5,24 : Amèn Amèn je vous dis que celui qui écoute ma
parole et qui est certain de la vérité et de la véracité de celui qui m’a envoyé,
il a la vie éternelle… Jean 5,25 : Amèn Amèn je vous dis qu’elle vient l’heure
et c’est maintenant, les morts entendront la voix du fils de Dieu et ceux qui
ont écouté vivront. Jean 6,26 : Amèn Amèn je vous dis, vous me cherchez non
pas parce que vous avez vu des signes… Jean 6,32 : Amèn Amèn je vous dis,
ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain qui vient du ciel… Jean 6,47 :
Amèn Amèn je vous dis, celui qui est certain de la vérité (ho pisteuôn, toujours
la même racine hébraïque aman) a la vie éternelle. Jean 6,53 : Amèn Amèn je
vous dis, si vous ne mangez pas la chair du fils de l’homme… Jean 8,34 :
Amèn Amèn je vous dis que tout homme qui fait le crime est esclave du
crime… Jean 8,51 : Amèn Amèn je vous dis, si quelqu’un garde ma parole, il
ne verra pas la mort pour la durée à venir, grec eis ton aiôna, traduction de
l’hébreu le-olam. Jean 8,58 : Amèn Amèn je vous dis, avant qu’Abraham ne
naisse, c’est moi, grec egô eimi, hébreu ani hou, qu’il ne faut pas traduire
par : moi je suis, mais par : c’est moi.
Nous allons revenir plus loin longuement sur ce texte lorsque nous
aborderons le quatrième évangile.
Jean 10,1 : Amèn Amèn je vous dis, celui qui n’entre pas par la porte… La
porte, c’est lui, le hatan, celui qui épouse la nouvelle Jérusalem, la vierge
d’Israël dont parle le Cantique des cantiques et l’Apocalypse, Jean 10,7 :
Amèn Amèn je vous dis, c’est moi la porte des brebis… Jean 12,24 : Amèn
Amèn je vous dis, si la graine de blé qui tombe sur la terre ne meurt pas…
Jean 13,16 : Amèn Amèn je vous le dis, le serviteur n’est pas plus grand que
son maître ni celui qui est envoyé (grec apostolos) plus grand que celui qui l’a
envoyé (en hébreu, même racine schalach, envoyer, pour les deux mots qui,
en traduction grecque, sont différents). Jean 13,20, Amèn Amèn je vous dis,
celui qui reçoit celui que j’envoie me reçoit, et celui qui me reçoit reçoit celui
qui m’a envoyé. Jean 13,21 : Amèn Amèn je vous dis que l’un d’entre vous me
livrera. Jean 13,38 : Amèn Amèn je te le dis, le coq ne chantera pas que tu ne
m’aies renié trois fois. Jean 14,12 : Amèn Amèn je vous dis, celui qui est
certain de la vérité de ce que je suis (grec ho pisteuôn eis eme, toujours la
même racine hébraïque aman qui a donné émounah, émet et notre mot Amèn),
les œuvres que je fais, celui-là aussi les fera, et de plus grandes que celles-ci il
fera… Jean 16,20 : Amèn Amèn je vous dis que vous pleurerez et vous serez
en deuil… Jean 16,23 : Amèn Amèn je vous dis, ce que vous demanderez au
père en mon nom… Jean 21,18, Amèn Amèn je te le dis, lorsque tu étais plus
jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais là où tu voulais…
Marc et Luc qui sont, dans l’hypothèse majoritaire aujourd’hui, très
antérieurs au quatrième évangile, ont éprouvé le besoin d’alléger cette
expression familière au Seigneur. Ils en ont éliminé un bon nombre de cas.
Luc a cru devoir la traduire de diverses manières et à plusieurs reprises.
L’auteur du quatrième évangile, lui, n’éprouve ni le besoin d’éliminer cette
expression ni de la traduire. Il la reproduit telle qu’elle a été de fait
prononcée, c’est-à-dire redoublée.
Rappelons pour finir que le mot hébreu Amèn, comme eût dit le bon
monsieur de La Palice, c’est de l’hébreu et ce n’est pas de l’araméen. Une
tradition constante attestée par les quatre évangiles nous apprend donc que le
Seigneur se servait de ce mot hébreu, et non pas du mot araméen
correspondant.
Revenons à notre comparaison de quelques traductions différentes chez
Matthieu, Marc et Luc, comparaison que nous avons interrompue pour
examiner cet emploi du mot hébreu Amèn et de ses traductions.
Là où Matthieu 10,1 nous dit que le Seigneur appela les douze disciples et
qu’il leur donna puissance et autorité, pouvoir sur les esprits impurs, ta
pneumata akatharta, Marc 6, 7 utilise la même expression, mais Luc 9,1
préfère traduire par ta daimonia, qu’il est inutile de traduire en français.
Matthieu 15,19 : car c’est du cœur que sortent les pensées mauvaises, grec
ponèroi. Marc 7,21 utilise le mot grec kakoi. Ce sont deux traductions de la
même expression hébraïque maheschebôt ra, ou ha-mahaschabot ha-raôt.
Matthieu 17,2 : Et il se transforma devant leurs faces, grec metemorphôthè.
Marc 9,2 a gardé le même verbe grec, mais Luc 9,28 a traduit : l’apparence de
sa face devint autre. Dans Matthieu 17,4 Pierre répondit et dit, – l’expression
hébraïque classique wa-iiaan waiiomer même quand il n’y a aucun dialogue,
ce qui est le cas ici –, Pierre répondit et dit à Jésus : « Seigneur, grec kurie, il
est bon, hébreu lob, pour nous d’être ici. » Dans Marc 9,5, même expression
typiquement hébraïque : il répondit Pierre et il dit…, mais ici Pierre dit à
Jésus : « Rabbi… » Marc n’a pas traduit le mot hébreu, il l’a laissé tel quel.
Luc 9,33 l’a traduit, mais autrement que Matthieu grec, par le mot grec
epistata, maître.
Rabbi, c’est de l’hébreu et ce n’est pas de l’araméen.
Matthieu 16,21 : À partir de ce moment-là, il commença, Ieschoua, à
montrer à ses disciples qu’il allait (grec deï, qui traduit tout simplement une
forme indiquant l’avenir en hébreu) monter à Jérusalem et souffrir beaucoup
de la part des Anciens et des prêtres et des sopherim, et être mis à mort, et le
troisième jour se relever (des morts). Il le prit à part, Pierre, et il commença à
le gronder en lui disant : Hileôs soi, kurie, ou mè estai soi touto.
L’expression grecque, si l’on peut dire : hileôs soi… est l’une des
traductions possibles de l’expression hébraïque Halilah li ou Halilah leka très
fréquente dans la sainte Bibliothèque hébraïque. Genèse 18,25 : Halilah leka
de faire comme cette parole-là ! De faire mourir le juste avec le méchant ! En
sorte qu’il soit, comme le juste, comme le méchant ! Halilah à toi !
Cette expression est donc une sorte de conjuration qui ne correspond plus
à rien en langue française d’aujourd’hui et qui n’est donc pas tradui-sible. Elle
ressemble de très loin à l’expression française : Dieu me garde de… Genèse
44,7 : Halilah à tes sertiteurs de faire comme cette parole-là ! Genèse 44,17 :
Halilah à moi de faire cela ! Josué 24,16 : Et il répondit, le peuple, et il dit :
Halilah à nous d’abandonner YHWH ! 1 Samuel 20,2 : Et il lui dit : Halilah !
Tu ne mourras pas !
Dans nombre de cas, cette expression hébraïque Halilah li ou Halilah leka
est traduite par le grec mèdamôs soi, par exemple 1 Samuel 20,2 ; 1 Samuel
20,9, etc. Halilah li est traduit par émoi mèdamôs : 1 Samuel 12,23 ; 1 Samuel
2,30. Dans d’autres cas l’expression hébraïque Halilah est traduite par le grec
mè genoito. Genèse 44,7. Dans certains cas Halilah est traduit par le grec
hileôs, 2 Samuel 23,17 : Et il dit : Halilah li ! YHWH ! Loin de moi de faire
cela ! Traduction grecque hileôs moï, kurie, tou poièsai touto.
Notre évangile grec de Matthieu utilise cette traduction. Il est d’ailleurs
seul à l’utiliser, puisque Marc et Luc ne rapportent pas cette expression
typiquement hébraïque utilisée par Pierre en cette occasion. Marc 9,32 abrège
et Luc ne rapporte pas du tout cette scène. Nous traduisons donc Matthieu
16,22 : Et il le prit à part, Pierre, et il commença à le gronder, ou à le disputer,
en lui disant : « Halilah leka adôni ! » Il n’en est pas question, Seigneur !
(traduction beaucoup trop faible, mais comme nous venons de le dire, il
n’existe pas en langue française d’expression correspondante à l’hébreu
Halilah) – Il n’est pas question que cela t’arrive ! – Si l’on ajoute en français
un juron, on obtient à peu près quelque chose qui correspond à l’hébreu de
loin…
Alors Ieschoua se retourna et il dit à Pierre : « Éloigne-toi de moi, ha-
satan, – hébreu non traduit dans le texte grec de Matthieu, mais simplement
transcrit en caractères grecs. Tu es pour moi un piège ou un obstacle sur
lequel je bute et sur lequel je risque de tomber », en grec skandalon ei emou,
impossible en grec, et dépourvu de signification, traduction de l’hébreu le-
mikeschôl atah li. – Le mot grec skandalon n’est pas traduit par les
traducteurs en langue française.
Nous avons relevé déjà précédemment que Marc omet ce propos du
Seigneur, décidément trop difficile à traduire de l’hébreu en grec et à rendre
intelligible. Nous avons relevé aussi que Luc ne transmet aucunement cette
scène.
Mais lorsque Luc veut traduire l’expression hébraïque Halilah en d’autres
occasions, il se sert de l’autre traduction, que connaissaient les Septante : mè
genoïto. Par exemple Luc 20,16 : Le Seigneur vient d’enseigner en utilisant
comme d’habitude la méthode du mâschâl, traduction grecque parabolè, mot
non traduit par les traducteurs en langue française : Un homme avait une
vigne, il la confia à des paysans, puis il s’en alla quelque temps. Au bout d’un
certain temps il envoie un de ses serviteurs vers les paysans. Les paysans le
battent et le renvoient les mains vides. Il envoie un second serviteur. Les
paysans le battent de nouveau et le renvoient les mains vides comme le
précédent. Il envsoie un troisième serviteur. Les paysans le blessent et le
jettent dehors. Alors le maître de la vigne dit : « Qu’est-ce que je vais faire ?
Je vais envoyer mon fils, mon fils unique et chéri, agapèton. » Les paysans
jettent le fils hors de la vigne et le tuent. Que va faire le maître de la vigne ? Il
va venir, il va mettre à mort ces paysans et il donnera la vigne à d’autres.
Ceux qui écoutent ce mâschâl s’écrient : « Halilah… Dieu nous garde
qu’il en soit ainsi ! » – traduction française trop faible. Luc a rendu l’hébreu
Halilah par le grec : mè genoito.
L’expression grec mè genoito pour traduire la conjuration hébraïque
Halilah li ou Halilah leka ou encore Halilah lanou est très fréquente chez le
rabbin Schaoul – Paul, Romains 3,3 ; 3,6 ; 3,31 ; 6,2, etc. Galates 2,17 ; 3,21 ;
6,14. 1 Corinthiens 6,15.
Matthieu 20,25 : Vous savez que les princes, les chefs des nations
païennes dominent comme des maîtres sur elles… Le mot que nous avons
traduit par princes et chefs, c’est le grec archontes. Le mot grec archôn traduit
un très grand nombre de mots hébreux, parmi lesquels adôn, le seigneur, baal,
le maître, melek, le roi, nagid, le chef, nasi, prince, sar, prince, chef, et
quelques autres encore. Il est donc très difficile de savoir quel mot hébreu se
trouve sous ce mot grec archôn de Matthieu 20,25. Marc 0,42 a traduit hoi
dokountes archein, ceux qui croient commander, dominer, gouverner, ou ceux
qui passent pour gouverner et dominer. Luc 22,25 a traduit hoi basileis ton
ethnôn… les rois des nations païennes, ce qui correspond plutôt à l’hébreu
melakim. Il est vraisemblable que les deux mots, les princes, les chefs ou les
rois, et le verbe que nous avons traduit par dominer, sont formés en hébreu à
partir d’une même racine. C’est l’habitude en hébreu. Cela ne se voit pas dans
les traductions, cela ne se voit pas dans notre traduction grecque, mais c’est
une hypothèse raisonnable. Aussi l’excellente traduction du Nouveau
Testament du grec en hébreu faite par Zalkinson utilise-t-elle les deux mots
issus de la même racine mâschâl, dominer, commander, gouverner, que l’on
trouve par exemple dans Genèse 24,2. Mais ce n’est pas sûr.
Matthieu 22,2 : Il est semblable, le royaume ou le règne des cieux, à un
homme roi qui a fait gamous pour son fils… Comment faut-il traduire le grec
gamos au pluriel ? Si vous consultez votre dictionnaire grec, c’est simple.
Gamos signifie mariage.
Vous traduirez donc : des mariages, ou : des noces… Mais si vous
regardez comment la Bible hébraïque a été traduite de l’hébreu en grec, vous
découvrez que le mot grec gamos, qui signifie en effet le mariage en grec
classique, traduit trois fois un mot hébreu, le mot mischeteh, qui ne signifie
pas le mariage, mais le banquet, le festin, la partie de vin, du verbe schatah,
boire. Mischeteh ha-iiain, c’est le fait de boire du vin.
Genèse 29,22 : Et il rassembla, Laban, tous les hommes du heu et il fit un
festin à boire, mischeteh, traduction grecque: gamos.
Esther 1,3 : La troisième année de son règne il fit un festin, un banquet à
boire, hébreu mischeteh, pour tous ses princes, hébreu saraiô, et ses
serviteurs… L’hébreu mischeteh est traduit ici par les LXX par le grec dochè,
réception, festin. Esther 1,5 : Et lorsque furent remplis ces jours (nous
traduisons comme d’habitude littéralement), il fit, le roi, pour tout le peuple
qui se trouvaient (sic !) à Suse, la citadelle… un festin, un banquet, hébreu
mischeteh, de sept jours… Les LXX ont traduit : lorsque furent accomplis
(remplis) les jours du festin, en grec gamos, le roi fit un festin, en grec poton,
– littéralement ce qu’on boit, boisson, traduction littérale de l’hébreu
mischeteh. Dans certains manuscrits grecs, le mot gamos était déjà remplacé
par potos. Puis le rouleau d’Esther raconte comment les boissons étaient
servies dans des vases d’or, le vin était abondant. On buvait sans aucune
contrainte. Il s’agit donc bien d’une partie où l’on boit, d’un festin consacré à
boire. Esther 1,9 : Et aussi Wascheti la reine fit un festin pour boire, hébreu
mischeteh, traduction grecque potos, de femmes, des femmes de la maison
royale qui étaient au roi Assuérus…
Esther 2,18 : Et il fit, le roi, un festin pour boire, hébreu mischeteh, un
grand, pour tous ses princes et ses serviteurs, le festin pour boire, hébreu
mischeteh, d’Esther… Traduction grecque : Et il fit, le roi, poton, une partie
de boissons, un banquet où I’on boit, traduction littérale de l’hébreu… tous
garnous Esther, le festin d’Esther ici traduit par le pluriel du mot grec gamos,
comme dans notre texte de Matthieu 22,2.
Esther 9,22 : des jours de festin, mischeteh, et de réjouissantes…
Traduction grecque : hèmeras gamôn – au pluriel – kai euphrosunès.
Le singulier hébreu mischeteh, qui signifie le festin dans lequel on boit
beaucoup, est traduit par le pluriel gamous.
Revenons à Matthieu 22,2. Au lieu de traduire : un roi qui fit les mariages,
grec pluriel gamous, pour son fils, il est donc prudent de traduire : il fit un
festin à boire pour son fils, hébreu mischeteh. Dans le lexique hébreu-grec qui
était à la disposition de nos traducteurs des Évangiles hébreux en langue
grecque, mischeteh était traduit par gamous ou gamôn ou gamoi au pluriel.
Matthieu 22,3 : eis tous gamous, au pluriel. 22,4 venez dans les mariages eis
tous gamous. 22,7 : ho men gamos, au singulier, le mariage est prêt. 22,9 : de
nouveau gamous au pluriel. 12,10 : ho gamos au singulier. 22,11 : un
vêtement de gamos, qu’il faudrait donc traduire par : un vêtement de fête, de
festin, si l’on renonce à traduire le grec gamos par mariage. D’autant plus que
dans ce texte de Matthieu 22, il n’est pas question de mariage, il n’est pas
question d’épousée. Il est question d’un grand festin, et par conséquent la
traduction de gamos par mariage, au singulier et au pluriel, était une erreur.
Regardons maintenant le texte de Luc 14,15s qui raconte un mâschâl
analogue ou identique, transmis avec des variantes. Le mot hébreu mâschâl
signifie : une comparaison, une analogie, dont l’un des termes est pris dans
l’expérience quotidienne, empirique, historique, et l’autre terme vise ce qui
précisément doit être enseigné par cette analogie. Le mot hébreu mâschâl a
été traduit en grec par parabole. C’est la raison pour laquelle nos traducteurs
en langue française, toujours soucieux de ne pas se surmener, ont rendu – je
n’ose pas dire traduit – le mot grec parabole par le mot français parabole, qui
est inintelligible pour les petits Français d’aujourd’hui qui n’apprennent plus
la langue grecque.
Luc 14,16 traduit : un homme a fait un grand banquet, deipnon mega.
Vous remarquez que l’histoire racontée commence à peu près comme Esther
1,5. Luc 14,24 : Je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été appelés
ne goûtera de mon festin, tou deipnou.
Ni Matthieu ni Luc ne parlaient de mariage. Matthieu a traduit l’hébreu
mischeteh par gamos, pluriel gamous, ce qui produit un effet bizarre, et Luc a
traduit par deipnon, ce qui est une meilleure traduction. La traduction de
Matthieu grec est plus archaïque : c’est celle qui avait été utilisée par les
traducteurs du livre d’Esther. La traduction de Luc est plus moderne, plus
intelligible et mieux adaptée.
Matthieu 25,10 : Arriva le hatan, grec ho numphios, et celles qui étaient
prêtes entrèrent avec lui eis tous gamous : au lieu de traduire : dans les
mariages, il est vraisemblable qu’il faut traduire ici aussi : dans le festin.
Luc 12,36 : Que vos reins soient enserrés dans une ceinture et vos lampes
allumées, et vous serez semblables à des hommes qui attendent leur maître,
leur seigneur, quand il reviendra ek ton gamôn : là encore, plutôt que de
traduire : des mariages, il vaut mieux traduire : du festin.
Luc 14,8 : Lorsque tu es appelé par quelqu’un eis gamous… Plutôt que de
traduire : dans des mariages, là encore il vaut mieux traduire : dans un festin
où l’on va boire, hébreu mischeteh.
Nombre de critiques contemporains s’imaginent que Matthieu 22 dépend
de Luc 14,15, parce qu’ils ont supposé a priori, ou même posé a priori, que
Matthieu est plus tardif. Nous venons de voir juste le contraire : la traduction
de Matthieu est plus archaïque. Nous avons vu précédemment que nombre
d’auteurs brandissent le verset 7 du chapitre 22 de Matthieu : le roi se mit en
colère, il a envoyé ses armées, il a tué ces assassins et leur ville, il l’a brûlée
par le feu, contre le livre de J.A.T. Robinson dont nous avons parlé. Ils
trouvent évident que ce verset prouve que l’évangile de Matthieu a été
composé après la prise de Jérusalem. Or l’expression que nous lisons ici : il a
brûlé leur ville par ou dans le feu, se trouve dans quantité de textes de la Bible
hébraïque, par exemple Josué 11,11 ; Juges 12,1 ; etc. précisément traduite en
langue grecque dans les termes mêmes et avec les mêmes mots que nous
lisons ici dans Matthieu 22,7. Il n’était donc même pas nécessaire d’être
prophète pour composer et raconter un mâschâl qui se terminait par : et il a
brûlé leur ville par le feu… Il suffisait de connaître la Bible hébraïque. Nous
avons noté déjà à quel point il est saugrenu de supposer qu’un rédacteur
quelconque, à la fin du Ier siècle de notre ère, aurait pu oser écrire ou laisser
entendre que les armées de César sont les armées de Dieu.
Nous avons noté aussi que dans Matthieu 22,15 l’expression : tu ne
regardes pas à la face, au visage des hommes, – de l’Homme –, rappelle plutôt
1 Samuel 16,7 : Ne regarde pas à ce qui se voit, à l’apparence, traduction
grecque mè epiblepsès epi èn opsin. Car l’Homme, ha-adam, regarde aux
yeux, et YHWH Regarde au cœur, traduction grecque anthrôpos opsetai eis
pro-ôpon : c’est l’expression que nous avons ici dans Mathieu 22,16. Luc
20,21 traduit : tu ne prends pas la face ou le visage, ou lambanais prosôpon, –
ce qui n’avait aucun sens pour un lecteur de langue grecque, et ce qui est
l’une des traductions de l’expression hébraïque nasa panim, relever la face du
suppliant qui s’est prosterné le nez à terre, afin de lui donner satisfaction, afin
de lui accorder ce qu’il demande…
Donc, ou bien Matthieu et Luc n’avaient pas exactement le même texte
hébreu sous les yeux, ou bien ils ont traduit d’une manière différente
l’expression hébraïque nasa panim, car il est peu vraisemblable que Luc ait
tiré de l’expression que nous disons dans 1 Samuel 16,7 l’expression grecque
inintelligible : tu ne prends pas la face !
Marc a purement et simplement supprimé la difficulté en supprimant
l’expression, ce qui une fois de plus fournit un signe et un indice qu’il est
postérieur à Matthieu, cf. Marc 12,13s.
Matthieu 22,18 : Jésus voyant leur méchanceté, grec tonèrian, leur dit :
pourquoi tentez-vous une expérience sur noi, hupokritai ?
Marc 12,13 : Voyant leur hupokrisis, il leur dit : pourquoi me mettez-vous
à l’épreuve ?
Luc 20,23 : Ayant compris leur fourberie, leur méchanceté, grec
panourgia, il leur dit…
Nous avons donc ici trois mots grecs, ponèria, hupokrisis, et panourgia,
qui traduisent le même mot utilisé par le Seigneur. Le grec ponèria traduit le
plus souvent l’hébreu raah. Le grec ponèros traduit le plus souvent l’hébreu
ra, par exemple genèse 2,9 ; 2,17 ; 3,5, etc. Le mot grec hupokrisis n’est pas
utilisé dans la traduction en langue grecque de la Bible hébraïque. Par contre
le mot grec hupokritès traduit l’hébreu hanaph Job 34,30 et 36,13. Le mot
grec panourgia traduit à plusieurs reprises l’hébreu aremah, la ruse. Josué
9,4 : Les habitants de Gabaon apprirent ce que Josué avait fait à Jéricho et à
Aï. Et ils firent eux aussi, ils agirent eux aussi dans la ruse, be-aremah,
traduction grecque kai epoièsan kai autoi meta panourgian.
Les traducteurs de langue française ont rendu hupokritès par hypocrite et
hupokrisis par hypocrisie, ce qui ne les a pas surmenés, mais constitue d’une
part un faux-sens et d’autre part, dans les pages de Matthieu où il est question
des pharisiens, une injure et une injustice, tant à l’égard des pharisiens qui
n’étaient pas plus hypocrites que nous, que par rapport au Seigneur qui ne les
a pas traités d’hypocrites.
Là où Matthieu 24,43 traduit le mot hébreu haneph, pluriel hanephim par
le grec hupokritôn, Luc 12,46 traduit par apistôn, les infidèles. Pour ce qui est
du sens hébreu du verbe hanaph, on se reportera aux endroits classiques :
Jérémie 23,11 ; Isaïe 24,5 ; Jérémie 3,1 ; Psaume 106,38. Le substantif dérivé
haneph, Isaïe 9,16 ; 10,6 ; 33,14 ; etc.
Le mot qeber en hébreu signifie le tombeau, pluriel qebarim. Il est traduit
par les Septante soit par le grec mnèmeion, soit par le grec taphos. C’est le
phénomène de double traduction que nous avons signalé précédemment. Dans
le lexique hébreu-grec dont disposaient les traducteurs hébreux que nous
appelons par convention les Septante, à un mot hébreu correspondaient
partois deux mots grecs, ou même parfois davantage.
Matthieu 23,27 : Ouai humin, Ouaï à vous, scribes et pharisiens
hupokritai, – qu’il ne faut pas traduire par hypocrites ! – parce que vous êtes
semblables à des tombeaux, grec taphois, blanchis, qui au dehors paraissent
beaux, mais à l’intérieur sont remplis d’os morts et de toute impureté…
Luc 11,44 : Ouaï à vous, parce que vous êtes comme les tombeaux, grec
mnèmeia, qui ne sont pas visibles. Les hommes qui marchent dessus ne le
savent pas…
Matthieu 23,29 : Ouaï à vous, scribes et pharisiens hupokritai, parce que
vous construisez les tombeaux, grec taphous, des prophètes et vous décorez,
vous ornez les tombeaux, grec mnèmeia, des justes…
Luc 11,47 : Ouaï à vous, parce que vous construisez les tombeaux, grec ta
mnèmeia, des prophètes…
Le traducteur de Matthieu et le traducteur de Luc utilisent les deux mots
que leur offre le lexique hébreu-grec des Septante. Matthieu est seul à se
servir du mot grec taphos, avec Paul le rabbin. Matthieu connaît et utilise
aussi le mot grec mnèmeion, qu’utilisent les traducteurs de Marc, de Luc et de
Jean.
Nous avons signalé déjà au passage que l’hébreu fait l’économie du verbe
être. Là où nous l’utilisons, l’hébreu s’en passe. Pour dire : La jeune fille
(Rebecca) était belle à voir, très belle, elle était vierge… (Genèse 24,16),
l’hébreu dit : Et la jeune fille belle à voir, très belle, vierge, et aucun homme
ne l’avait connue… Les LXX ont traduit : la jeune fille était belle… elle était
vierge… Le grec ajoute le verbe être là où l’hébreu s’en passe. L’hébreu se
passe généralement du verbe être dans ce que nous appelons en logique la
copula, le mot qui relie le sujet de la proposition à l’attribut, à savoir en
français le verbe être. L’hébreu n’éprouve pas le besoin de se servir du verbe
être pour signifier le lien ou la relation entre le sujet de la proposition et
l’attribut. Par contre, lorsque l’hébreu se sert du verbe être, cela comporte une
puissance et une portée plus forte qu’en français, précisément parce que
l’hébreu ne met pas, si on me passe l’expression, le verbe être à toutes les
sauces. Le verbe être en hébreu est réservé pour désigner l’acte d’être. Il eut
été agréable à Étienne Gilson de le savoir.
Nous allons retrouver cette affaire à propos de certains textes du
quatrième évangile.
Ainsi dans le livre de l’Exode 3,6 : Et il dit : Moi je suis le Dieu de ton
père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob…, l’hébreu dit
simplement : Moi Dieu de ton père… Il fait l’économie du verbe être. Les
LXX ont traduit : Moi je suis le Dieu de ton père, egô eimi ho theos tou patros
sou… Ils ont ajouté eimi, le verbe être à la première personne du présent de
l’indicatif.
Matthieu 22,32 cite le texte de l’Exode 3,6. Il traduit comme les LXX : ego
eimi… moi je suis. Il ajoute le verbe être là où il n’existait pas en hébreu. Par
contre Marc 12,26, dans les mêmes circonstances, citant le même texte de
Exode 3,6, traduit littéralement l’hébreu, sans ajouter en grec le verbe être qui
n’existe pas en hébreu : Ego ho theos… Moi le Dieu d’Abraham et Dieu
d’Isaac et Dieu de Jacob. Dieu n’est pas (le Dieu) des morts, mais des
vivants…
Sur ce point et dans ce cas la traduction de Marc est donc plus littérale et
plus fidèle à l’original hébreu que celle de Matthieu.
L’hébreu, nous venons de le voir, fait l’économie du verbe être. Il s’en
passe alors que nous l’utilisons et dans les traductions, dans le passage de
l’hébreu au grec, les traducteurs en langue grecque ont été obligés, contraints
par la langue grecque elle-même, d’ajouter le verbe être là où il ne se trouvait
pas en hébreu.
Bien évidemment, lorsque l’hébreu utilise le verbe être, il a une
signification, une portée, une puissance d’autant plus existentielle qu’il n’est
pas mis, comme nous le faisons en français, à toutes les sauces, ni utilisé pour
tous les usages.
Ainsi dans Exode 3,12, Dieu dit à Moïse : Parce que je suis – ou je serai –
avec toi… Si le verbe être est ici présent, c’est qu’il a ici une fonction
existentielle et non pas seulement copulative. Et les Septante ont ici utilisé le
verbe être grec au futur esomai, pour traduire le verbe hébreu à la forme de
l’inaccompli.
Il faut se souvenir ici qu’en hébreu il existe deux grandes catégories de la
temporalité :
1. L’action achevée, terminée, soit dans le passé, soit dans le présent, soit
dans l’avenir.
2. L’action inachevée, soit dans le passé, soit dans le présent, soit dans
l’avenir. Un verbe hébreu qui est à la forme de l’achevé, qu’on appelle aussi
l’accompli, peut donc se traduire dans nos langues indo-européennes soit par
un parfait, soit par un présent, soit par un futur. Une forme verbale hébraïque
qui se trouve à l’inaccompli, la forme de l’inachevé, peut se traduire, en
principe, par un imparfait, par un présent, ou par un futur. Seul le contexte
permet d’en décider.
Les Septante ont donc traduit ici le verbe être hébreu qui est à la forme de
l’inachevé, de l’inaccompli, par le verbe grec au futur. Mais nous pouvons
tout aussi bien traduire par un présent ouvert sur l’avenir : Parce que je suis, à
partir de maintenant, et je continue d’être, avec toi…
Au verset suivant, Moïse dit à Dieu : « Voici que moi je vais aller vers les
fils d’Israël et je leur dirai (à la forme de l’accompli !) : “Le Dieu de vos pères
m’a envoyé vers vous !” Et ils me diront : “Quoi son nom ?” Qu’est-ce que je
leur dirai ? » – Et il dit, Dieu, à Moïse, Exode 3,14 : « Je suis – celui – qui
suis ! » Et il dit : « Ainsi tu parleras aux fils d’Israël : je suis m’a envoyé (ou
m’envoie) vers vous ! »
Étant donné que le verbe être ici utilisé est à la forme de l’inaccompli ou
de l’inachevé, on peut parfaitement, si on y tient, et conformément aux
grammaires, le traduire soit par un imparfait, soit par un présent, soit par un
futur. On pourrait donc traduire : J’étais celui qui était, je serai celui qui
sera… Puisque de fait le verbe hébreu est à la forme de l’inaccompli ou de
l’inachevé, et puisque de fait, dans nos langues indo-européennes, nous
n’avons pas, nous ne possédons pas cette structure, nous faisons passer une
structure temporelle hébraïque dans notre système linguistique de langue
française, ce qui constitue forcément une déformation. Là où l’hébreu pense
l’achevé, dans le passé, le présent ou le futur, – et l’inachevé, dans le passé, le
présent et le futur –, nous, nous pensons d’abord au passé, au présent ou au
futur, avant de nous demander si l’action est accomplie, achevée, ou non.
Comme d’autre part le pronom relatif hébreu ici utilisé, ascher, sert pour
le masculin, le féminin, le neutre, le singulier et le pluriel, et qu’il sert même
de conjonction dans nombre de cas et avec une multitude de sens, on peut
s’amuser à traduire Exode 3,14 de diverses manières et nos contemporains
n’y manquent pas.
Mais le fait est que les Septante, qui connaissaient l’hébreu mieux que
nous, et qui connaissaient aussi la langue grecque de l’époque, IIIe ou IIe siècle
avant notre ère, mieux que nous, qui connaissaient d’autre part l’interprétation
transmise du sens de ce texte hébreu, – le fait est que les Septante ont traduit :
Ego eimi ho ôn, Moi, je suis celui qui existe ! Ils ont donc traduit le texte
hébreu dans son sens fort et existentiel, et les Latins ont suivi : ego sum qui
sum. La fin du verset 14 est d’ailleurs décisive à cet égard. Le Dieu d’Israël
s’appelle lui-même : je suis. Les Septante ont traduit : Ho ôn.
Lorsque, et c’est le cas ici, le verbe être hébreu a son sens fort et
existentiel, les Septante traduisent bien le verbe être hébreu par le verbe être
grec. Et puisque l’hébreu fait l’économie du verbe être lorsque le verbe être a
simplement une fonction de copule, puisque de fait le verbe être est ici utilisé
dans le texte hébreu, c’est qu’il n’a pas la fonction de copule. Exode 3,14 ne
signifie donc pas : Je suis ce que je suis. Car pour dire cela, l’hébreu n’a pas
besoin d’utiliser le verbe être. S’il utilise ici le verbe être, c’est que le sens est
autre.
Nous avons un autre témoin, du Ier siècle, de la moitié du Ier siècle de
notre ère, pour comprendre ce texte, c’est l’Apocalypse, qui a été composée
quelques années avant la prise de Jérusalem, puisqu’elle annonce la prise de
Jérusalem.
Apocalypse 1,4 : Jean aux sept communautés qui (sont) en Asie ! Grâce et
paix, grec charis kai eirènè, hébreu hesed we-schalôm de la part de Celui qui
est et qui était et qui sera !
Ici, le traducteur en langue grecque de ce texte, ayant parfaitement
compris que le passage de la forme verbale hébraïque à une forme verbale
grecque est impossible si l’on ne tient pas compte des différences que nous
avons observées, pour traduire en grec le nom propre de Celui qui s’appelle
lui-même en hébreu : JE SUIS ! – le traducteur de ce texte en grec, qui peut
d’ailleurs être l’auteur lui-même, sachant qu’à la forme hébraïque qui indique
ou signifie l’inaccompli, l’inachevé, la durée, la continuation, correspondent
en grec le passé, le présent et le futur, lorsqu’il fait passer le nom propre du
Dieu d’Israël en grec, il le traduit en ses trois composantes : le passé, le
présent et le futur. Le verbe être hébreu à la forme dite de l’inaccompli est
décomposé, comme un prisme décompose la lumière, en ses composantes. Le
Dieu d’Israël, qui s’appelle lui-même en hébreu JE suis, est bien Celui qui
était, Celui qui est, Celui qui sera. Apocalypse 1,8 : « Moi je suis l’Alpha et
l’Oméga », dit kurios, sans article, traduction du tétragramme YHWH, – Dieu,
Celui qui est (comme les Septante), et celui qui était et qui sera, le tout-
puissant ! Apocalypse 4,8 : Citation en traduction grecque d’Isaïe 6,3 :
Qadôsch qadôsch qadôsch YHWH tzebaôt… Là encore le traducteur traduit et
décompose en ses composantes temporelles le nom propre du Dieu d’Israël :
Celui qui était, et qui est, et qui sera.
Comme on le voit, l’auteur de l’Apocalypse, au milieu du Ier siècle de
notre ère, a compris lui aussi le nom propre du Dieu d’Israël en son sens
existentiel. Lui aussi connaissait l’hébreu biblique mieux que nous et mieux
que nous le sens traditionnel d’Exode 3,14.
Matthieu 24,4 : Et il répondit Ieschoua et il dit à eux : « Voyez à ce que
personne ne vous égare. Nombreux en effet viendront en mon nom en disant :
Moi je suis le Christ… »
L’expression : moi je suis le Christ, se retraduit en hébreu, en tenant
compte de ce que nous venons de voir concernant l’emploi du verbe être en
hébreu, par ani hou ha-maschiah, sans le verbe être.
Marc rapporte le même propos en traduisant : nombreux viendront en mon
nom, hébreu bi-schemi, comme dans Matthieu, en disant que ego eimi,
traduction française littérale : moi je suis. – Traduction exacte conformément
à l’hébreu qui est sous ce texte grec : ani hou, c’est moi ! Ou plus
exactement : moi ça ! – sans le verbe être.
Le grec oti ego eimi recouvre donc une expression hébraïque qui ne
comporte pas le verbe être et ici, dans ce contexte, la phrase signifie, comme
l’a interprété le traducteur de Matthieu : beaucoup viendront en mon nom qui
voudront se faire passer pour le Christ et qui diront : c’est moi le Christ !
Luc 21,8 a traduit le propos du Seigneur comme Marc, en serrant au plus
près, autant que cela était possible en grec, la formule hébraïque ani hou :
Nombreux viendront en mon nom en disant : C’est moi !
Cette affaire, nous le verrons plus loin lorsque nous traiterons du
quatrième évangile, est extrêmement importante pour comprendre certaines
formules difficiles de ce quatrième évangile.
Les Septante ajoutent, dans des milliers de cas, le verbe être grec là où en
hébreu il n’y a pas de verbe être. Mais par contre, lorsqu’en hébreu il y a le
verbe être, dans des cas innombrables, les Septante traduisent ce verbe être
hébreu non pas par le verbe être grec, mais par le verbe genesthai.
Ils font cela en particulier lorsqu’ils traduisent l’expression hébraïque
classique dans laquelle le verbe être hébreu est suivi de la particule le, qui
signifie la direction, l’intention, la visée, la finalité, l’orientation. Genèse 2,7 :
Et il modela, YHWH Dieu, l’Homme, hébreu ha-adam, poussière prise de la
terre, et il insuffla dans sa narine un souffle de vie, et il fut, l’homme, ha-
adam, – le nephesch haiiah, traduction littérale dans la direction de, vers une
âme vivante. Les Septante ont traduit : Kai egeneto ho anthrôpos eis psuchèn
zôsan, et il devint, l’homme vers, dans la direction de, une âme vivante.
Nous nous souviendrons de ce fait lorsque nous lirons le prologue de Jean
1,14, Kai ho logos sarx egeneto… qu’il ne faut pas traduire : La parole de
Dieu est devenue… Sous le verbe grec egeneto, il n’y a pas de verbe hébreu
signifiant le devenir, mais le verbe être hébreu, suivi de la particule hébraïque
le qui signifie la relation.
C’est d’ailleurs ainsi que l’ont compris les grands théologiens
scolastiques, comme saint Thomas d’Aquin et le bienheureux Jean Duns Scot,
lorsqu’ils ont traité de l’incarnation, de l’union hypostatique. Nous y
reviendrons lorsque nous lirons le texte de Jean 1,14. Les grands théologiens
scolastiques ont eu d’autant plus de mérite qu’ils avaient sous les yeux la
traduction latine du texte grec, qui aggravait la difficulté et verbum caro
factum est.
Matthieu 14,27 : Tharseite, ayez confiance, ego eimi, c’est moi, et non
pas : je suis. Hébreu ki ani-hou. Matthieu 26,25 : Il répondit Judas qui le
livrait et il dit : Est-ce que c’est moi, Rabbi ? Hébreu : ha-ani hou. Il n’y a pas
le verbe être. Il ne faut donc pas traduire, bien évidemment : Est-ce que je ne
suis pas ? Marc 14,61 : Le grand prêtre de nouveau l’interroge et lui dit : Toi
tu es le maschiach le fils du Béni ? En hébreu il n’est pas besoin du verbe
être : ha-attah hou ha-maschiah ben-ha-mebo-rak ? Est-ce que toi (tu es) lui,
le oint, le fils du Béni ? – Et le Seigneur répond, traduction grecque : ego
eimi. Traduction française littérale et fausse : moi je suis. Hébreu : Ani hou,
c’est moi, sous-entendu le roi, le hatan attendu, le oint attendu, appelé aussi
fils de Dieu.
Nous retrouverons bientôt cette formule ou cette expression dans Jean et
nous l’examinerons d’encore plus près, car elle fait difficulté dans plusieurs
textes.
Actes 13,25 dans la bouche de Schaoul le rabbin, disciple du grand rabbin
Gamaliel, Jean annonçait à l’avance… Il dit : qui supposez-vous que je suis ?
Ouk eimi ego, – qu’il ne faut pas traduire bien évidemment : je ne suis pas
moi, ni moi. je ne suis pas ; – mais, conformément à l’hébreu qui est dessous
– Paul parle en hébreu dans la synagogue d’Antioche de Pisidie, et il rapporte
le propos de Jean le baptiste : lô ani hou, sans le verbe être, – ce n’est pas
moi, sous-entendu : je ne suis pas le hatan attendu, celui qui vient, le roi oint,
le fils de Dieu –, mais voici qu’il vient après moi celui dont je ne suis pas
digne de délier la sandale de ses pieds.
L’hébreu n’a pas de mot pour désigner ce que nous autres Français nourris
de Platon, de Descartes et de Kant, nous appelons le corps, en tant qu’il est
distinct de l’âme. La raison en est d’ailleurs simple : c’est qu’un corps sans
âme, cela n’existe pas, cela n’a jamais existé, et c’est un mot qui n’a aucun
sens. S’il existe un corps, c’est-à-dire un système biologique vivant, c’est que
celui-ci est animé ou informé, ce qui est la même chose. Dès lors que le
principe informant, à savoir l’âme, s’en va, il ne reste pas un corps, mais un
cadavre, c’est-à-dire la multiplicité physique, matérielle, qui avait été
informée, et qui ne l’est plus. Le problème très célèbre et très ancien de
l’union de l’âme et du corps n’a donc aucun sens, puisque le corps, le corps
vivant, – et tout corps est vivant – celui que je vois et que je touche, résulte de
l’information d’une matière multiple, disons des atomes et des molécules, par
un principe informant, qu’on peut appeler âme ou autrement si le mot âme ne
vous plaît pas.
Par contre l’hébreu a quelques mots pour désigner le cadavre, qui n’est
pas un corps, le cadavre qui est ce qui reste lorsque l’âme est partie.
Les Septante traduisent les mots hébreux qui signifient le cadavre soit par
ptôma, soit par sôma, – le mot sôma est celui qu’utilise Platon, et qu’utilisent
après lui les platoniciens pour désigner ce que nous appelons, dans la tradition
platonicienne, le corps, en tant qu’il est distingué de l’âme.
L’hébreu n’a pas de mot pour désigner le corps en tant qu’il est distinct de
l’âme, pour la bonne raison que cela n’existe pas, mais il a un mot pour
désigner le tout que je désigne du doigt, que je vois et que je touche, ce corps
concret et vivant – tout corps est vivant – et qui, s’il est vivant, est informé, et
donc animé. Nous avons même découvert, nous au XXe siècle, que dans tout
système biologique vivant – et tout système biologique est vivant, sinon il
n’est plus un système – dans tout organisme vivant – et tout organisme est
vivant – la matière, les atomes et les molécules simples entrent et sortent
constamment ! Ce qui subsiste, la seule chose qui subsiste, c’est ce que nous
pouvons appeler l’âme, mais si le mot âme vous ennuie ou vous dégoûte, vous
pouvez employer le mot psychisme, qui signifie exactement la même chose.
Le mot français âme vient du latin anima, et le mot français psychisme vient
du grec psyché.
L’hébreu a donc un mot pour désigner le tout, et non pas cette chose
inexistante qui est le corps envisagé à part de l’âme, et ce mot c’est basar, qui
a été traduit en grec par sarx, dans la majorité des cas, mais aussi parfois par
sôma.
Et voilà donc le même mot grec sôma qui peut désigner, dans la traduction
grecque de la Bible hébraïque, à la fois le tout vivant, l’organisme, ce que je
désigne du doigt et que je touche, ce corps vivant qui est animé, – et le
cadavre, c’est-à-dire la matière sans âme, sans information.
Les traducteurs en langue grecque des documents hébreux qui sont à la
base de nos quatre évangiles vont aussi se servir des mots grecs ptôma et
sôma pour traduire l’un ou l’autre des mots hébreux qui signifient le cadavre.
Mais ils vont aussi se servir du mot grec sôma, dans certains cas, pour
traduire le mot hébreu sarx, qui signifie dans nombre de textes, mais non dans
tous, le tout animé, l’être vivant lui-même concret et animé que je touche et
que je vois.
Dans chaque cas il faudra se demander ce qui se trouve sous le mot grec
sôma. Car pour ce qui est du mot grec ptôma, le cadavre, il n’y a pas de doute
possible ni d’hésitation, parce qu’il n’y a pas d’ambiguïté.
Matthieu 14,12 : Les disciples de Jean le baptiste, décapité, vinrent et
emportèrent le cadavre, grec ptôma, et ils le mirent dans un tombeau, hébreu
qeber.
Marc 6,29 traduit de même : Les disciples de Jean vinrent et ils
emportèrent son cadavre, ptôma, et ils le déposèrent dans un tombeau, grec
mènmeion, hébreu qeber.
Matthieu 24,28 : Là où est le cadavre, grec ptôma, là se rassembleront les
aigles.
Luc 17,37 : Là où est le cadavre, grec sôma, là aussi s’assembleront les
aigles.
Luc a donc traduit par le grec sôma le mot hébreu que le traducteur de
Matthieu a traduit par ptôma.
Quant à Marc, il n’a rien traduit du tout. Il a laissé ce texte de côté. Sans
doute était-il déjà trop obscur pour les chrétiens des communautés auxquelles
il s’adressait. Un signe de plus de la plus haute antiquité de Matthieu par
rapport à Marc.
Le Proverbe que cite le Seigneur se trouve dans Job 39,30. Il s’agit
précisément de l’aigle. Ses petits lapent le sang. Et là où il y a des cadavres,
hébreu halalitn, là il y est, scham hou ! Traduction littérale : là lui ! – sans le
verbe être inutile en hébreu.
Matthieu 27,57 : Le soir venu vint un homme riche de la ville de
Haramathah (1 Samuel 2,11, traduction grecque armathaim ; 15,34 ; 7,17 ;
etc.). Joseph son nom… Il alla vers Pilatos et il demanda le cadavre de Jésus,
grec sôma. De même Marc 15,43 et Luc 23,52. Mais Marc 15,46 nous dit : Il
(Pilate) accorda le cadavre, grec ptôma, à Joseph.
Jean 19,31 se sert aussi du mot grec sôma pour traduire le mot hébreu qui
signifie le cadavre : afin que les cadavres ta sômata ne restent pas sur la croix
le jour du sabbat. Jean 19,38 : Joseph qui vient de la ville Haramatah
demande à Pilate la permission de prendre le cadavre de Jésus, sôma, 19,40 :
Nikodème et lui prennent le cadavre sôma de Jésus. Jean 20,12 : Là où avait
été posé le cadavre, sôma, de Jésus.
Mais Jean va se servir – ou il s’est déjà servi avant la rédaction des
évangiles synoptiques, nous verrons cela plus loin –, du terme grec sarx pour
traduire l’hébreu basar qui signifie dans nombre de textes le vivant tout
entier, ce que nous appelons dans notre tradition platonicienne et cartésienne,
l’âme et le corps.
La racine hébraïque barak signifie bénir. Le verbe hébreu barak est traduit
par les LXX par eulogein. Les LXX se servent peu du verbe eucharistein, qui
signifie aujourd’hui, en grec moderne, remercier, dire merci. Matthieu, Marc
et Luc se servent de ce verbe grec eulogein pour traduire l’hébreu barak.
Matthieu 14,19 : Il prit les cinq pains et les deux poissons, il éleva les
yeux vers les cieux, et il dit la bénédiction, eulogèsen…
Marc 6,41 : eulogèsen.
Luc 9,16 : eulogèsen.
Matthieu 26,26 : Pendant qu’ils mangeaient, Ieschoua a pris du pain et il a
dit la bénédiction, eulogèsas…
Marc 14,22 : eulogèsas.
Luc 22,19 : Et il a pris du pain et il a dit la bénédiction, eucharistèsas…
Luc s’est donc servi du verbe peu utilisé par les LXX pour traduire l’hébreu
barak. Luc utilise aussi bien le verbe eulogein: Luc 24,30 : Et il arriva que,
hébreu wa-iehi, tandis qu’il s’était allongé avec eux (pour manger, à la
manière orientale de ce temps), il prit du pain, il dit la bénédiction,
eulogèsen… Luc 24,50 : Il leva les mains et il les bénit, eulogèsen…
Jean – le traducteur du quatrième évangile – n’utilise jamais le verbe grec
eulogien, ni les dérivés eulogètos, béni, ni eulogia, la bénédiction.
Matthieu utilise le verbe grec eucharistein. Matthieu 15,36 : Il prit les sept
pains et les poissons et il dit la bénédiction, eucharistèsas… Marc 8,6 traduit
de même par eucharistèsas. Matthieu 26,27 : Il prit la coupe, il dit la
bénédiction, eucharistèsas… Marc 14,23 : Il prit la coupe et il dit la
bénédiction, eucharistèsas… Luc 22,17 : eucharistèsas…
Marc 14,36 nous a conservé le mot dont se servait le Seigneur pour parler
à Dieu qu’il appelait son propre père : abba, forme que les grammairiens
appellent emphatique du mot hébreu ab, le père : Et il dit : Abba, le père, tout
est possible à toi…, mais non pas ce que moi je veux, mais ce que toi.
Marc a fait suivre le mot abba de sa traduction grecque : ho patèr, le père.
Matthieu 26,39 n’a pas conservé le mot authentique sorti de la bouche du
Seigneur. Il a traduit : pater mou, mon père… Mais non pas comme je veux,
mais comme toi… (sous-entendu : tu veux)…
Luc 22,42 a traduit lui aussi, pater, père… Mais non pas ma volonté, mais
la tienne…
Paul, Romains 8,15, a conservé l’original abba : Car vous n’avez pas reçu
un esprit de servitude pour être de nouveau conduits vers la crainte, mais vous
avez reçu un esprit qui fait de vous des fils, en qui nous crions (comme le
Seigneur) abba, – et Paul traduit pour ceux qui ne connaissent pas la langue
du Seigneur : ho patèr, le père. De même Galates 4,6 : Parce que (maintenant)
vous êtes des fils (et non plus des esclaves), Dieu a envoyé l’esprit de son fils
dans vos cœurs, qui crie : abba –, suit la traduction : ho patèr.
Le verbe hébreu qum (prononcer : quoum) signifie : se lever. Forme qal
accompli, achevé : qam, il s’est levé. Inachevé : iaqum (prononcer iaquoum) :
il se levait ou il se lèvera. Forme hiphil, accompli : Heqim. Inaccompli :
iaqim: faire se lever, quelqu’un qui est couché, ou assis, quelqu’un qui est
tombé, un opprimé ; dresser, ériger, susciter ; dresser une tente, une colonne,
un autel, une idole ; redresser une hutte tombée, réveiller
Le verbe hébreu qum est traduit en grec dans les LXX par deux verbes
grecs :
1. anistèmi, impf. anistèn, f. anastèsô, ao. anestèsa, qui signifie : faire se
lever, faire lever quelqu’un en le prenant par la main, faire lever quelqu’un
d’un siège, d’une couche, du lit, relever, exciter. Sens intransitif : se lever, se
dresser. Très fréquent dans les LXX.
2. egeirô, impf. ègeiron, f. egerô, ao. ègeira, pf. egègerka. Moins fréquent
dans les LXX.
Nos quatre évangiles se servent eux aussi de ces deux verbes grecs pour
traduire l’hébreu qum, mais chacun à sa manière et chacun selon ses
préférences.
Matthieu ne se sert qu’une seule fois du verbe grec anistèmi. C’est pour
traduire une prescription de la Torah, Deutéronome 25,5 : Si des frères
habitent ensemble, et qu’il meurt l’un d’entre eux, et de fils il n’y en a pas à
lui, elle ne sera pas, la femme du mort, au-dehors à un homme étranger (à la
famille). Son beau-frère viendra sur elle et il la prendra pour lui pour femme,
et il fera le beau-frère (il fera ce que doit faire le beau-frère). Et il sera, le
premier-né qu’elle enfantera, il se lèvera (iaqum, prononcer iaquoum) sur le
nom de son frère le mort, et il ne sera pas effacé, son nom, d’Israël. – Nous
avons traduit littéralement et mot à mot. On voit que quelque chose ne va pas
dans la phrase hébraïque que nous lisons. La traduction grecque des LXX ne
nous aide pas. Matthieu 22,24 cite ce texte en traduction grecque à propos de
la discussion entre les docteurs appartenant au parti ou au groupe des
Sadducéens, et le rabbi galiléen. Viennent ou s’avancent vers lui des
Sadducéens, eux qui disent qu’il n’y a pas de relevée (anastasis, la forme
abstraite tirée du verbe anistèmi : action d’élever, ou de se lever) (sous-
entendu : des morts) – et ils l’interrogèrent en disant : Maître, Moïse a dit : Si
quelqu’un meurt, n’ayant pas d’enfant, son frère fera son devoir de beau-frère
à l’égard de sa femme et il suscitera, il relèvera, anastèsei, une semence, grec
sperma, qui traduit d’habitude l’hébreu zera, à son frère. Les Sadducéens
citent donc notre texte Deutéronome 25,5, mais comme on le voit dans la
traduction grecque que nous fournit le traducteur en langue grecque de
Matthieu, le sujet du verbe iaqum, dans le texte hébreu invoqué par les
docteurs sadducéens, c’est le frère qui épouse la veuve et qui suscite une
semence à son frère mort, tandis que dans le texte hébreu tel que nous le
lisons dans nos éditions modernes, il semblerait que c’est le bekôr, le premier-
né de la femme, qui est le sujet du verbe iaqum, ce qui donne un sens très
bizarre. De plus les docteurs sadducéens citent un texte dans lequel le
complément d’objet du verbe anistèmi, c’est sperma, la semence. Tandis que
dans le texte hébreu nous lisons : il dressera sur le nom de son frère…
Quoi qu’il en soit de cette difficulté textuelle, et de la différence entre le
texte que les docteurs sadducéens qui viennent discuter avec le Seigneur
avaient sous les yeux ou dans leur mémoire, par rapport à notre texte
massorétique, une chose est sûre, c’est que l’évangile de Matthieu n’utilise le
verbe anistèmi pour traduire l’hébreu qum que dans ce cas, pour traduire une
citation de la Torah. Marc et Luc, par contre, se servent du verbe grec
anistèmi pour traduire le verbe hébreu qum.
Pour traduire le verbe hébreu qum, le traducteur de Matthieu se sert plus
volontiers du verbe grec egeirein. Matthieu 9,25 : il se saisit de la main de la
petite fille, et la petite fille se leva, ègerthè. Marc 5,41 nous raconte la même
scène : Il se saisit de la main de l’enfant et il lui dit : Talitha koum, ce qui est
traduit, ho estin methermèneuomenon, la petite fille, je te le dis, lève-toi ! Et
voici qu’elle se leva, anestè, la petite fille et elle se mit à marcher, car elle
était âgée de douze ans. Luc 8,54 : Il se saisit de sa main et il cria en disant :
L’enfant, grec hè pais, lève-toi ! Et il revient, son esprit, et elle se leva,
anestè, aussitôt.
Matthieu 14,2 : En ce temps-là (expression courante en hébreu : be-et ha-
hie, traduite précisément comme le fait notre texte, en ekeinô tô kairô, cf.
Josué 11,10 ; Deutéronome 1,16 ; Deuté-ronome 3,31 ; Josué 11,21 ; Juges
4,4 ; Juges 14,4 ; Juges 21,14, etc.) – en ce temps-là il entendit, Hérode le
tétrarque ce qu’on pouvait entendre de Jésus… Encore une expression
hébraïque littéralement traduite de l’hébreu en grec : schama… et – schéma
Ieschoua… Et il dit à ses serviteurs : Lui, c’est Jean le baptiste ! Lui il s’est
relevé, ègerthè, en sortant de parmi les morts, apo ton nekrôn, hébreu hou
qam min-ha-melim. Marc 6,14 a rapporté le même propos : et ils disaient que
Jean le baptiste s’est relevé, ou redressé, egègerthai, des morts, hébreu qam
min-hametim. Luc 9,7 : Jean s’est relevé des morts, ègerthè ek nekrôn.
À partir de Matthieu 16,21, le Seigneur enseigne à ses compagnons ce qui
l’attend ; à partir de ce moment-là, il commença, Ieschoua, à montrer à ses
disciples qu’il allait aller à Jérusalem et souffrir beaucoup de la part des
anciens et des prêtres et des sopherim…
Le mot grec dei, qui se lit ici dans notre texte grec, et qui, en grec,
classique, signifie il faut, il est besoin de, recouvre en réalité une expression,
une tournure hébraïque, qui ne comporte pas de verbe signifiant il faut. La
tournure hébraïque traduite par le grec dei, c’est une expression qui comporte
la particule hébraïque le suivie de l’infinitif, par exemple 2 Rois 4,13 : quoi à
faire à toi ? Traduction grecque ti dei poièsai soi. 2 Rois 4,14 : ou-me la-asot
lah, traduction grecque ti dei poièsai autè – traduction littérale quoi à faire à
elle ? Il ne faut donc pas forcer la traduction française du dei grec ; traduire
par il faut, force le sens et le fausse.
Matthieu 16,21 : – et être mis à mort et le troisième jour se relever (sous-
entend des morts), grec : kai tè tritè hèmera eger-thènai.
Marc 8,31 rapporte le même propos, mais il traduit en se servant du verbe
anistèmi : Il commença à enseigner que le fils de l’homme va (grec dei)
beaucoup souffrir et qu’il va être rejeté, exclu par les prêtres et les grands-
prêtres et les sopherim, les spécialistes du Livre, qu’il va être mis à mort et
après trois jours se relever, kai meta treis hèmeras anastènai.
Là où Matthieu grec disait : et le troisième jour se relever, kai tè tritè
hèmera egerthènai, Marc dit : après trois jours. Dans le troisième jour se dit
en hébreu : ba-iôm ha-schelischi; Osée 6,2, traduction grecque en tè hèmera
tè tritè. Le grec meta treis hèmeras qu’utilise le traducteur de Marc recouvre
l’hébreu mi-qetzeh, qui signifie au bout de, et non pas exactement notre
français après. Exemple Deutéronome 14,28 : mi-qetzeh schalosch schanim,
au bout de trois ans, traduction grecque meta tria etè. Ezéchiel 3,16 : Et il
advint au bout de sept jours, mi-qetzeh schibeat iamim, traduction grecque kai
egeneto meta tas hepta hèmeras…
Au bout de trois jours, pour un Hébreu, c’est encore dans les trois jours.
Cela fait encore partie du troisième jour. Tandis que dans nos traductions en
langue française, après trois jours, cela se trouve en dehors du troisième jour.
Voilà donc encore une difficulté éliminée par le retour et le recours à l’hébreu.
Luc 9,22 : Le fils de l’homme va (deï) souffrir beaucoup, il va être rejeté par
les prêtres et les grands-prêtres et les sopherim, les scribes, il sera mis à mort
et dans le troisième jour il se relèvera, kai tè tritè hèmera egerthènai.
Matthieu 17,22 : Le fils de l’homme va (ici c’est le verbe grec mellei qui
est utilisé à la place de deï) être livré dans la main des hommes. Ils le tueront
et dans le troisième jour il se relèvera, egerthè-setai. Matthieu 20,19 : Ils le
livreront aux goïm, aux païens… et le troisième jour il se relèvera, egerthè-
setai. Matthieu 27,63 : Après trois jours, meta treis hèmeras, et donc : au bout
de trois jours, je me relèverai, egeiromai. Matthieu 17,9 : Et pendant qu’ils
descendaient de la montagne, il leur ordonna, Ieschoua, en disant : « À
personne ne dites la vision, jusqu’à ce que le fils de l’homme se relève d’entre
les morts, egerthè. » Marc 9,2 : si ce n’est lorsque le fils de l’homme sera
relevé, anastè, des morts. Et Marc ajoute : « Ils gardaient fermement, ils
retenaient cette parole en eux-mêmes, et ils discutaient de la question de
savoir : qu’est-ce donc que se relever des morts, ti estin to ek nekrôn
anastènai. » De même Marc 9,31, il enseignait ses disciples et il leur disait :
« Le fils de l’homme sera livré dans les mains des hommes et ils le tueront, et
ayant été tué au bout de trois jours, meta treis hèmeras, il se relèvera,
anastèsetai. » Mais eux ils ne connaissaient pas cette parole et ils avaient peur
de l’interroger. Marc 10,32 : Ils étaient sur la route et ils montaient à
Jérusalem et il les précédait, Ieschoua… Il prit de nouveau les douze et il
commença à leur dire ce qui allait lui advenir, à savoir que : « Voici nous
montons à Jérusalem et le fils de l’homme sera livré aux grands-prêtres et aux
scribes et ils le condamneront à mort et ils le livreront aux goïm, aux païens…
Et après, c’est-à-dire au bout de trois jours, il se relèvera, anastèsetai. »
On voit par ces quelques exemples, que là où le traducteur de Matthieu
préfère utiliser le verbe grec egeirein, Marc préfère le verbe anistèmi,
anistanai.
Luc 18,31 : Il prit les douze et il leur dit : « Voici que nous montons à
Jérusalem et s’accomplira tout ce qui a été écrit par les prophètes pour le fils
de l’homme. Il sera livré aux goïm… et le troisième jour il se relèvera,
anastèsetai. » Luc ajoute : Et eux, ils ne comprenaient rien à tout cela, et la
parole était cachée loin d’eux, et ils ne connaissaient pas ce qui était dit.
On remarque, par ces deux annotations de Marc et de Luc, que non
seulement les disciples n’attendaient pas la résurrection du Seigneur, mais
que, lorsque celui-ci la leur a enseignée, ils n’ont rien compris. C’est ce que
dit aussi le quatrième évangile : Jean 20,9 : Car ils n’avaient pas encore connu
l’écriture (prophétique) selon laquelle il allait (grec dei) se relever, anestènai,
des morts.
On ne peut donc pas soutenir que les disciples ont vu leur Seigneur
ressuscité parce qu’ils l’ont ardemment désiré.
À propos de l’expression que nous traduisons par le troisième jour, il
convient de rappeler ici qu’il existe en hébreu une expression très
fréquemment utilisée, etemôl schelôschim, qui signifie : hier et avant-hier ! Or
cette expression hébraïque fréquente, Exode 5,7 ; 5,8 ; 5,14 ; 1 Samuel 4,7 ; 1
Samuel 10,11 ; 1 Samuel 14,21 ; 1 Samuel 19,7 ; 1 Samuel 21,6 ; 2 Samuel
3,17, etc. est régulièrement traduite en grec par echtes kai tritèn, hier et puis
le troisième jour…
C’est-à-dire que, pour les Hébreux, hier est le deuxième jour en comptant
à partir d’aujourd’hui, et avant-hier est le troisième jour.
De même, demain est le deuxième jour en comptant à partir
d’aujourd’hui, et après-demain est le troisième jour.
Par conséquent, dans le langage des Hébreux, le Seigneur est ressuscité le
troisième jour, c’est-à-dire le surlendemain par rapport au jour de sa mort et
de sa mise au tombeau.
Nous avons noté à plusieurs reprises déjà que dans le lexique hébreu-grec
des Septante, à un mot hébreu correspondent souvent deux mots grecs, ou
davantage. Nous venons de voir que les traducteurs en langue grecque des
Évangiles utilisent l’une ou l’autre de ces possibilités.
Il existe aussi le cas où à un mot hébreu correspondent deux mots grecs,
parce qu’un seul mot grec ne suffit pas à rendre compte du sens du mot
hébreu sous-jacent. C’est le cas, par exemple, pour le mot hébreu leb, qui
signifie le cœur, et que nous traduisons donc par le cœur. Mais dans la langue
et la pensée hébraïque, le cœur, ce n’est pas comme chez nous en France
l’organe de l’affectivité et du sentiment. C’est l’organe de l’intelligence.
Aussi bien dans de nombreux textes de la sainte Bibliothèque hébraïque,
le mot hébreu leb est-il traduit en grec par dianoia, qui signifie la pensée,
l’intelligence, le discernement. Exemples : Genèse 8,21 ; 17,17 ; 24,45, etc.
Le grand texte liturgique que nous lisons Deutéronome 6,4 : Schéma
Israël… Écoute Israël, YHWH notre Dieu, YHWH unique (sans le verbe être en
hébreu, les LXX ont ajouté estin, il est, comme d’habitude). Et tu aimeras
YHWH ton Dieu dans tout ton cœur et dans toute ton âme et dans toute ta
force…
Lorsque nous traduisons littéralement l’hébreu be-kôi leba-beka par dans
tout ton cœur, personne ne peut rien nous reprocher puisque de fait le mot
hébreu leb signifie le cœur. Et c’est cependant un faux-sens, et nous induisons
le lecteur français en erreur, parce qu’en hébreu le cœur n’est pas l’organe de
l’affectivité, mais de l’intelligence. Le lecteur français de la traduction
française va comprendre ce texte dans un sens affectif et sentimental, – ce à
quoi il n’est généralement que trop porté –, et il va ignorer qu’il lui est
demandé d’aimer Dieu de toute son intelligence. Les traducteurs en langue
grecque de la sainte Bible hébraïque ont traduit ce texte : Écoute Israël !
Kurios (sans article, qui recouvre le tétragramme que l’on ne doit pas
prononcer), traduction littérale Seigneur notre Dieu est Seigneur unique (le
verbe être est ajouté). Et tu aimeras Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, ex
holès tès kardias sou, et de toute ton âme et de toute ta force. – Mais un autre
traducteur en langue grecque a traduit l’hébreu leb par le grec dianoia.
Les trois évangiles synoptiques citent le texte célèbre de Deutéronome 6,4
en traduction évidemment. C’est le Seigneur lui-même qui récite, en hébreu
bien sûr, le Schéma Israël… Matthieu 22,35 : un spécialiste de la Torah lui
demande pour le mettre à l’épreuve : Rabbi, quel est le grand commandement
dans la Torah ? Et lui, le Seigneur, lui dit : « Tu aimeras kurion, Seigneur
(YHWH) dans tout ton cœur (traduction littérale de l’hébreu be-kôl lebabeka)
et dans toute ton âme et dans toute ta force, ou puissance et dans toute ton
intelligence, kai en holè tè dianoia sou. »
Le traducteur en langue grecque, à qui nous devons l’évangile de Matthieu
tel que nous le lisons, a donc ajouté un membre de phrase : et dans toute ta
pensée ou ton intelligence, tout simplement parce que déjà, lorsqu’il traduisait
le document hébreu qu’il avait sous les yeux, la traduction de l’hébreu leb par
le grec kardia n’était plus suffisante. Elle ne suffisait pas à rendre compte du
contenu, du sens du mot hébreu leb, et donc pour traduire correctement le
même et unique mot hébreu leb, il fallait au moins deux mots grecs, kardia, le
cœur, et dianoia, la pensée ou l’intelligence. Comme le lecteur peut le
constater, nous faisons spontanément de même en fin du XXe siècle.
Lorsqu’un mot français ne suffit pas à traduire un mot hébreu ou un mot grec
de la sainte Écriture, nous utilisons plusieurs mots français, pour tâcher de
rendre le contenu, pour communiquer l’information contenue dans l’unique
mot hébreu ou grec. Le traducteur en langue latine du texte grec de saint
Irénée de Lyon a procédé de même.
Connaissant les deux traductions possibles et effectives de l’hébreu leb, le
traducteur de Matthieu les a utilisées toutes les deux, parce que la première ne
suffisait pas. Là où un seul mot grec ne suffit pas pour traduire un mot hébreu,
on en met deux. C’est un procédé fréquent dans les lettres de saint Paul.
Marc 12,29 a traduit le même texte : Écoute Israël, kurios, Seigneur
(YHWH) notre Dieu est Seigneur (kurios) unique. Marc ajoute le verbe grec
estin, il est, comme le traducteur de Matthieu.
Et tu aimeras kurios, Seigneur, ton Dieu de tout ton cœur, ex holès tès
kardias sou, de tout ton cœur, et non plus comme Matthieu dans tout ton
cœur, qui traduisait exactement et fidèlement le texte hébreu, – et de toute ton
âme et de toute ta pensée, ou intelligence, kai ex holès tès dianoias sou, et de
toute ta puissance…
Marc a donc amélioré, du point de vue de la langue grecque, la traduction
plus archaïque de Matthieu. Matthieu traduisait dans ton cœur, conformément
à l’hébreu, Marc corrige. Mais il ajoute lui aussi l’expression : et de toute ta
pensée ou intelligence, afin de compléter ce que la traduction de l’hébreu leb
par le grec kardia avait d’insuffisant.
Luc 10,27 traduit : Tu aimeras kurios, Seigneur, ton Dieu de tout ton cœur,
ex holès tès kardias sou, et dans toute ton âme, traduction littérale de l’hébreu,
comme Matthieu, et dans toute ta force ou puissance et dans toute ta pensée
ou intelligence, kai en holè tè dianoia sou.
Luc 1,51 se servait déjà de la double traduction du mot hébreu leb par le
grec kardia et dianoia, cœur et intelligence : Il a dispersé ceux qui étaient
enflés, orgueilleux, dianoia kardias autôn, dans leur cœur, c’est-à-dire dans
leur intelligence. Dans le texte hébreu, il y avait le seul mot leb, le cœur, mais
pour rendre le sens de l’hébreu, le traducteur de Luc 1,51 met deux mots
grecs là où dans le texte hébreu il n’y en a qu’un seul. Comme nous l’avons
dit, le procédé est fréquent chez Paul.
Nous arrêterons ici ces quelques exemples de double traduction d’un
même mot hébreu par deux ou plusieurs mots grecs. Les traducteurs des
quatre évangiles procèdent comme les anciens de la Bible hébraïque.
D’ailleurs ils utilisent le même lexique hébreu-grec, le même système de
correspondance entre l’hébreu et le grec.
Le Seigneur enseignait en hébreu ou en araméen, ou bien en hébreu et en
araméen. L’hébreu n’était pas une langue morte au temps du Seigneur,
contrairement à ce qu’ont pensé nombre de savants dans les siècles passés.
Les découvertes de Qumrân nous ont instruits là-dessus. D’ailleurs dans
quelle mesure et de quelle manière les deux langues, l’araméen qui était plutôt
la langue populaire, la langue des petites gens, et l’hébreu, qui était plutôt la
langue des lettrés, la langue des gens instruits, – dans quelle mesure et de
quelle manière y avait-il osmose entre ces deux langues au temps du
Seigneur ? C’est ce que nous ne savons pas clairement pour l’instant. Des
découvertes ultérieures nous éclaireront peut-être un jour sur ce point.
Autour du Seigneur, pour l’écouter, pour l’observer, il y avait une foule de
gens, des foules de gens, qui ne savaient ni lire ni écrire. Mais il y avait aussi
des disciples savants – l’auteur du quatrième évangile est l’un d’entre eux –
qui savaient lire et écrire, qui étaient des hommes du Livre. Il est impensable
a priori que ces disciples, qui savaient lire et écrire, qui passaient leur vie dans
l’étude des Livres saints, n’aient pas pris des notes, n’aient pas noté ce que
disait et ce que faisait le Seigneur, puisque les oracles des anciens prophètes
avaient été notés et conservés par écrit et qu’aux yeux des disciples savants du
Seigneur, tout comme des autres disciples, le Seigneur était plus, beaucoup
plus que l’un des prophètes d’autrefois. À plus forte raison fallait-il noter,
mettre par écrit, et immédiatement, ce qu’il disait, ce qu’il enseignait, ce qu’il
faisait. L’hypothèse inverse est a priori absurde et impensable, compte tenu du
milieu ethnique très particulier au milieu duquel le Seigneur a exercé sa
mission. Ce n’était pas une tribu sauvage d’Amazonie, mais comme nous
l’avons déjà remarqué, sans doute le lieu où se trouvait alors la plus haute
densité de gens lettrés, savants, nourris des saintes Écritures hébraïques,
traduites oralement en araméen dans les synagogues, mais cette traduction
orale en langue populaire, en langue araméenne, il était absolument interdit de
la mettre par écrit, avant la destruction du Temple.
L’examen à la loupe des variations dans les trois traductions que nous
avons examinées, l’examen des différents mots grecs que les évangiles de
Matthieu, de Marc et de Luc ont utilisés pour rendre un seul et même mot
hébreu, prouve que sous ces trois textes grecs il y avait des documents écrits
et des documents écrits en hébreu. Des traditions orales plus ou moins
indépendantes, par hypothèse, des prédications dans des Églises diverses,
n’auraient pas abouti à ce résultat : des textes grecs que l’on peut souvent
superposer, à la différence près que tel mot hébreu est traduit de deux ou trois
manières différentes, par deux ou trois mots grecs. Or ces mots grecs ici
utilisés, dans nos quatre évangiles, se trouvent tous dans le lexique hébreu-
grec des Septante, ce lexique que l’on peut aisément reconstituer, en prenant
son temps. Le système de correspondance entre l’hébreu et le grec est le
même, dans les Septante et dans les Évangiles. Il est d’ailleurs souvent le
même dans les lettres de Paul, avec cette précision que dans plusieurs cas
Paul utilise deux mots grecs pour rendre un seul mot hébreu, si un seul mot
grec ne suffit pas.
On me dira bien évidemment : Mais ce n’est qu’une hypothèse ! Certes, ce
n’est qu’une hypothèse. Mais en science, dans toutes les sciences
expérimentales, on procède ainsi à partir d’une ou de plusieurs hypothèses, et
on rejette celles qui ne sont pas vérifiées par l’expérience, directement ou
indirectement. Personne jusqu’à une date récente n’avait vu un atome.
L’hypothèse atomique, la théorie atomique, était cependant généralement
admise, parce que seule elle nous permet pour l’instant d’intégrer ce que nous
savons depuis bientôt deux siècles par la physique et par la chimie. Au début
de ce siècle il se trouvait encore des savants éminents, par exemple Pierre
Duhem, qui n’acceptaient pas l’hypothèse atomique. La théorie de l’évolution
n’est qu’une hypothèse, mais c’est une hypothèse sans laquelle on ne
comprend rien à l’histoire naturelle des espèces telle que nous la connaissons
maintenant par la zoologie et par la paléontologie.
– Ou bien l’on admet que les groupes zoologiques qui se succèdent dans
le temps dans un ordre de complexité croissante procèdent les uns à partir des
autres, et qu’il existe donc un lien génétique, physique, d’un groupe
zoologique ultérieur à partir d’un autre groupe zoologique antérieur : c’est la
théorie de l’évolution.
– Ou bien l’on n’admet pas cette hypothèse et cette théorie, et dans ce cas
rien n’est plus intelligible ni en anatomie comparée, ni en embryologie
comparée, ni en biochimie comparée. Ce sont en effet les parentés
anatomiques, physiologiques, biochimiques et autres, qui ont conduit les
savants et qui les conduisent, aujourd’hui plus que jamais, à penser qu’il
existe d’un groupe zoologique à l’autre quelque chose qui ressemble à une
filiation, une relation physique et génétique. Si l’on soutient le contraire, si
l’on rejette la théorie ou hypothèse de l’évolution biologique, alors ces
parentés deviennent inintelligibles, de même qu’est inintelligible le fait qu’à
trois mois, dans le ventre de sa maman, l’embryon d’homme à quelque chose
qui ressemble à des branchies. Il reste que personne n’a jamais vu le passage
d’un groupe zoologique à un autre, d’une espèce à une autre, pour une raison
simple, c’est que nous n’y étions pas. Nous venons d’apparaître. Et il reste
que personne ne verra jamais ce passage, pour une autre raison simple, c’est
que l’évolution biologique est terminée.
On pourra toujours nier et rejeter la théorie de l’évolution, en arguant du
fait que personne n’a jamais vu, et que personne d’entre nous ne verra jamais,
le passage d’un groupe zoologique a un autre, d’une espèce à une autre.
Comme de plus les fossiles sont, toutes proportions gardées, extrêmement
rares, on peut toujours se réfugier dans cette négation. Mais il reste alors que
toute l’histoire naturelle qui nous précède est inintelligible, surtout maintenant
que nous connaissons ce que ne connaissaient pas les savants du siècle passé,
la biochimie comparée, c’est-à-dire l’analyse comparée de la composition des
molécules géantes qui sont propres à chaque espèce d’êtres vivants.
C’est ainsi qu’ont procédé les linguistes, tout comme les zoologistes et les
paléontologistes. La méthode comparative est la seule qui permette de faire
l’histoire des langues, A. Meillet, La Méthode comparative en linguistique
historique, Paris, 1924. Pour tous les groupes de langues actuellement établis
et étudiés d’une manière méthodique, le moyen de faire le rapprochement
entre les langues diverses de même famille est de poser, de supposer
l’existence d’une langue originelle, initiale, ce que les Allemands appellent
une Ursprache. La comparaison aboutit à restituer d’une manière
hypothétique la langue originelle ou initiale dont les langues actuellement
connues dérivent. Il n’est presque jamais possible de confronter cette
restitution hypothétique avec une langue connue de fait par des documents.
Mais il existe un cas où on le peut : c’est celui des langues romanes. La
langue commune ou originelle à laquelle on aboutit par induction récurrente à
partir des langues romanes connues actuellement, ne nous permet pas de
restituer ou de reconstituer tout ce que nous savons du latin par les documents
que nous en possédons, ce latin tel qu’il existait au moment où les langues qui
continuent le latin se sont séparées les unes des autres, – tout comme des
espèces issues d’une souche commune. Si l’on ne savait du latin que ce
qu’enseignent les langues romanes, on ignorerait beaucoup de choses du latin
ancien. Cependant puisque nous possédons des documents, certains écrits
dans cette langue latine qui est à l’origine des langues dites romanes,
personne ne peut nier l’existence de cette langue originelle ni de cette
évolution.
Pour établir l’existence d’une langue commune originelle, d’une
Ursprache, nous dit Meillet, p.22, il faut retrouver dans les langues
comparées les traits spécifiques de cette langue pour autant qu’ils se sont
maintenus.
On appelle, comme chacun sait, indo-européenne une famille de langues
comprenant des idiomes aryens, Inde et Iran, arménien, albanais, helléniques,
italiques, latin, osco-ombrien, etc. – celtiques, germaniques, baltiques. L’unité
originelle indo-européenne a été entrevue dès le XVIIIe siècle par plusieurs
linguistes. Elle fut démontrée en 1816 par F. Bopp. En faisant la compar aison
des formes grammaticales, de la grammaire comparée, ou plus exactement
comparative, Bopp était conduit à découvrir l’existence de cette Ursprache
que nous appelons l’indo-européen. La parenté entre les langues diverses
signifie et prouve une origine commune. – C’est exactement le principe utilisé
par les biologistes, par les zoologistes et les paléontologistes, pour établir le
fait de l’évolution. Dans le cas de l’évolution des diverses langues issues du
latin, nous connaissons la langue originelle, la langue souche, puisqu’il nous
reste des documents appartenant à cette langue. Dans le cas de l’indo-
européen, c’est une pure induction, car il ne nous reste aucun document de
cette langue originelle, Joseph Mansion, Esquisse d’une Histoire de la langue
sanscrite, Paris, 1931. Nous postulons l’existence passée de cette langue
originelle à cause des parentés incontestables que nous découvrons entre
diverses langues que nous pouvons étudier. Nous la reconstruisons par
induction récurrente. Nous parvenons ainsi à nous faire une idée de la langue-
mère, à partir des langues-filles qui ont entre elles des parentés. Si quelqu’un
veut absolument nier l’existence passée de l’indo-européen, il le peut
toujours, puisque nous n’avons aucun document appartenant à cette langue
originelle supposée. Mais s’il le fait, le donné linguistique est absolument
inintelligible. L’indo-européen est donc une hypothèse, mais c’est une
hypothèse vraie, et même une hypothèse certaine, car aucune autre hypothèse
ne permet de comprendre le donné linguistique. C’est de la même manière
que quantité de zoologistes et de paléontologistes refusent de parler d’une
théorie de l’évolution, encore moins d’une hypothèse de l’évolution, et
disent : le fait de l’évolution.
C’est de la même manière que l’hypothèse des documents écrits, écrits en
hébreu, qui sont à l’origine des quatre évangiles nous paraît être une
hypothèse, une hypothèse vraie, et même une hypothèse certaine, car seule
elle permet de rendre compte du donné, à savoir les quatre évangiles tels
qu’ils se présentent à nous aujourd’hui, tels que nous pouvons les lire
aujourd’hui en langue grecque. L’hypothèse inverse, ou contraire, d’une
longue tradition orale, d’une longue prédication qui aurait précédé la mise par
écrit tardive des quatre évangiles, – hypothèse qui a la préférence d’une
majorité de critiques depuis plus d’un siècle –, nous paraît absurde a priori,
compte tenu du milieu ethnique dans lequel le Seigneur a vécu et enseigné.
Pourquoi donc, mais pourquoi donc ces lettrés, ces savants, ces scribes, ces
hommes du Livre qui entouraient le Seigneur, se seraient-ils abstenus,
interdit, de mettre par écrit ce qu’il a fait et ce qu’il a dit ? Pourquoi, mais
pourquoi donc, avoir attendu si longtemps, la fin du Ier siècle, pour mettre par
écrit ces « traditions » ? Et comment des traditions par hypothèse orales, et
plus ou moins indépendantes les unes des autres, comment ces prédications
faites dans des Églises diverses, peuvent-elles aboutir à des textes qui, si on
les regarde à la loupe, attestent qu’ils sont traduits à partir du même texte
hébreu sous-jacent, ou à partir de textes parents ?
Tant qu’on n’aura pas découvert à Pella ou ailleurs un manuscrit hébreu
d’un évangile ou un document hébreu qui a servi de matrice pour la traduction
en grec que nous possédons, on pourra toujours nier l’existence de ces
documents hébreux, – exactement comme aujourd’hui il se trouve quelques
biologistes – il s’en trouvait un, il y a quelques années, Louis Bounoure –,
pour nier la théorie de l’évolution et pour la rejeter, en arguant du fait que
personne n’a jamais vu un groupe zoologique se transformer, un groupe
zoologique naître à partir d’un autre. C’est incontestable. Personne n’a jamais
vu, ni ne verra jamais. Personne n’a jamais vu non plus un document écrit en
indo-européen. Personne n’a jamais vu le premier être vivant, formé il y a
trois milliards d’années et demi environ, ni le premier homme. Nous ne
pouvons cependant pas nier l’existence du premier vivant, car s’il n’avait pas
existé, nous ne serions pas là pour en parler, – à moins d’admettre, ce qui est
précisément le cas de ceux qui rejettent la théorie de l’évolution, que nous ne
sommes pas rattachés génétiquement à ce premier vivant, ni à aucun des
groupes zoologiques antérieurs, puisque dans l’hypothèse de ceux qui
rejettent ou repoussent la théorie de l’évolution, l’apparition des groupes
zoologiques est discontinue. Aucun lien génétique ne rattache un groupe
ultérieur à un groupe antérieur… Dans ce cas-là les parentés génétiques entre
les êtres vivants – parentés qui se discernent dans les molécules géantes qui
portent ou supportent l’information génétique et dans ces molécules géantes
elles aussi que l’on appelle les protéines, écrites avec une vingtaine d’acides
aminés – ces parentés sont inintelligibles, exactement comme seraient
inintelligibles des parentés entre des langues qui n’auraient pas une origine
commune.
L’école critique allemande issue de Rudolf Bultmann et de beaucoup
d’autres avant lui, procède à partir de plusieurs présupposés. Elle présuppose,
cette école qui a eu tant d’influence en Allemagne, en France et ailleurs, que
les communautés, les communautés chrétiennes, les Églises, étaient
créatrices. Ce sont les communautés qui sécrétaient les légendes chrétiennes,
les paraboles du Seigneur, comme le foie sécrète la bile. Malheureusement
pour les ténors de cette école, personne n’a jamais vu en ce bas monde une
communauté quelconque produire ou créer quoi que ce soit, en tant que telle.
Ce sont des individus, des personnes qui, à l’intérieur de certaines
communautés, produisent ou créent, soit de la musique, comme Jean-
Sébastien Bach, soit de la philosophie, comme Platon, soit de la physique,
comme Albert Einstein. Mais jamais personne n’a vu une communauté
produire quoi que ce soit. Il existe des communautés humaines aujourd’hui, et
nous pouvons les observer.
L’école de Bultmann présuppose ce qui est en question : à savoir que les
quatre évangiles sont des rédactions tardives postérieures à une longue
tradition orale, à de longues traditions, à des prédications. Pendant ce temps
les communautés chrétiennes ont eu le temps de sécréter les histoires
évangéliques et les paraboles évangéliques.
Outre qu’on n’a jamais vu une communauté en tant que telle produire quoi
que ce soit, si des communautés diverses en des temps différents, en des lieux
différents, avaient produit et sécrété les quatre évangiles, le résultat devrait
être complètement incohérent. Le résultat ne serait pas homogène. Ces
diverses communautés, sous des influences diverses, inspirées ou animées
d’idées théologiques diverses, auraient dû produire des Évangiles aussi
différents les uns des autres que le sont, par rapport aux quatre évangiles
canoniques, les pseudo-évangiles gnostiques, qui racontent n’importe quoi.
Or justement en étudiant à la loupe, ou si l’on préfère au microscope, les
quatre évangiles, on constate sur des points extrêmement précis qu’il y a
accord, cohérence et homogénéité, sans qu’il soit possible de supposer un seul
instant que les communautés supposées créatrices des légendes, des histoires
et des paraboles évangéliques, se soient consultées, pour se mettre d’accord
sur ce point, et pour nous tromper.
Exemple : le Seigneur qui s’appelle toujours lui-même le fils de l’homme,
– première convergence inexplicable dans l’hypothèse de ces messieurs qui
imaginent des évolutions créatrices indépendantes les unes des autres –, le
Seigneur qui s’appelle toujours lui-même le fils de l’homme, ce qui faisait
déjà difficulté de son vivant, à plus forte raison dans ces Églises toujours plus
remplies de chrétiens issus du paganisme, qui ne comprenaient rien à cette
expression, qu’après le Seigneur on n’a plus, sauf deux exceptions, jamais
utilisée, – le Seigneur dit : votre père, en parlant de Dieu. Ou bien il dit : mon
père –, toujours en parlant de Dieu et même à Dieu. Mais jamais il ne dit
notre père. Jamais il ne se met lui-même dans le même ensemble que ceux à
qui il parle, ses compagnons et ses disciples. Il n’y a pas une seule exception.
Lorsqu’il enseigne à ses disciples la prière dite du Seigneur, il leur dit : Vous
prierez ainsi : Notre père qui est dans les cieux… Ce sont eux qui parleront
ainsi.
Vous pouvez toujours y aller, – comme on dit en français populaire. Vous
ne rendrez jamais compte d’un fait de ce type, d’un fait d’une telle
importance et d’une telle précision, dans votre hypothèse d’une pluralité
d’évolutions indépendantes qui auraient abouti tardivement à nos quatre
évangiles. Si votre hypothèse était vraie, nous aurions à l’arrivée quatre
évangiles incohérents, divergents, impossibles à intégrer entre eux, bourrés de
contradictions les uns par rapport aux autres.
Si c’étaient des traditions orales qui avaient abouti à quatre documents,
alors ce seraient des sortes de nébuleuses qui auraient de fait donné naissance
à quatre sectes, à quatre religions, à quatre Églises au moins.
Le problème posé ou soulevé, c’est celui de l’homogénéité de la pensée. À
partir des documents dont nous disposons, nos quatre évangiles, les lettres de
Paul, les Actes des apôtres, l’Apocalypse, etc., il est possible de dégager une
doctrine de Dieu, une christologie, une théorie des rapports entre Dieu et le
Christ. La question est de savoir à quelles conditions cela est possible. Cela
est possible si et seulement si tous les éléments d’information qui nous sont
fournis ou apportés par ces différents documents entrent, peuvent entrer dans
un ensemble cohérent et homogène du point de vue logique. Si plusieurs
communautés chrétiennes avaient produit ou sécrété chacune son évangile,
nous aurions évidemment à la sortie plusieurs christologies. Or il apparaît en
examinant les documents à la loupe, et même si l’on veut au microscope, qu’il
n’en est rien. Les éléments qui sont fournis par les documents divers qui
constituent ensemble cette petite bibliothèque que nous appelons le Nouveau
Testament – traduction déplorable – ces éléments s’intègrent dans un
ensemble cohérent et homogène. Ce n’est pas la christologie de Noêtos, de
Praxéas ou de Sabellios qui se dégage de cet ensemble. Ce n’est pas non plus
celle de Théodote de Byzance, dit le Corroyeur. Noêtos de Smyme, vers 180,
enseigne que Jésus le Christ, c’est Dieu lui-même, purement et simplement.
C’est une christologie sans Homme. Il en résulte que lorsque le Christ a
souffert, c’est Dieu qui a souffert. L’incarnation est une aventure de Dieu.
Théodote le Corroyeur, excommunié par le pape Victor vers 190, professe que
le Christ est seulement homme, psilon anthrôpon. Lorsqu’on dégage les
éléments d’information contenus dans les livres et documents qui constituent
le Nouveau Testament, une christologie se dégage qui est formulée par Pierre
dans le livre des Actes. C’est la christologie des papes de Rome à la suite de
Pierre, la christologie des papes Damase et Léon.
Dans le cas des organismes, dans le cas des systèmes biologiques, l’unité
du système et sa cohérence est constituée par cet x qui subsiste alors que toute
la matière de l’organisme est continuellement et constamment changée et
renouvelée. Cet X est substance. Il est psychisme. Il est le principe informant.
Il est ce qui, informant une matière multiple, constitue cet organisme vivant –
tout organisme est vivant – que je vois et que je touche. Aristote a appelé
psyché, âme, ce principe informant. Mais si le terme ne vous convient pas,
vous pouvez en chercher un autre.
Dans le cas des systèmes biologiques, l’unité et donc l’existence des
systèmes est causée, constituée, par un principe informant qui subsiste.
Dans le cas des documents écrits, qui ne sont pas des substances, mais qui
sont des messages, l’unité, si unité il y a, ce qu’il faut examiner dans chaque
cas, est constituée soit par l’unité de la source ou origine de l’information, soit
par l’unité d’un principe directeur et régulateur dans la transmission des
messages. Les deux conditions ne s’excluent pas.
Dans le cas des Évangiles, s’il y a unité dans la doctrine, dans la pensée,
jusqu’au niveau moléculaire, c’est qu’il y a unité à la source de l’information.
C’est que la source de l’information est unique. Ce ne sont pas des églises
multiples qui sécrètent des Évangiles. Ce sont des Églises multiples qui
reçoivent le même message, la même information. Les Églises ne sont pas
source d’information.
L’école de Bultmann est partie du présupposé qu’en somme n’importe qui
pouvait, au cours du Ier siècle de notre ère, – puisque de fait une communauté,
une collectivité en tant que telle ne crée rien du tout – que n’importe qui
pouvait se permettre de malaxer, de transformer, de retoucher, de tripoter les
paraboles du Seigneur, et éventuellement d’inventer des histoires, d’inventer
des paraboles, et que les communautés chrétiennes du Ier siècle acceptaient ce
genre de tripotage. Présupposé hautement invraisemblable quand on connaît
le respect infini des frères et des sœurs du judaïsme du Ier siècle de notre ère,
– avant et après –, pour les Livres saints, que personne n’a le droit de toucher,
encore moins de retoucher. Mais, dira-t-on, précisément il n’existait pas
encore d’Écritures chrétiennes ! – C’est justement ce qui est en question et
même en admettant un instant l’hypothèse de longues traditions orales et de
longues prédications qui auraient précédé la mise par écrit de nos quatre
évangiles, la question se pose toujours : est-il vrai que les frères et les sœurs
des communautés chrétiennes du Ier siècle de notre ère se seraient permis de
retoucher, de malaxer, de tripoter les enseignements du Seigneur, d’ajouter
ceci, d’enlever cela ? Hautement invraisemblable, compte tenu de ce que nous
savons des Églises chrétiennes du Ier siècle au moins par les lettres de Paul.
Ce que j’ai reçu, c’est cela que j’ai transmis : telle est la formule de Paul le
rabbin et il est hautement vraisemblable que telle était la règle dans toutes les
Églises du bassin de la Méditerranée. L’hypothèse de transformations
littéraires, comme ils disent, d’évolutions créatrices qui aboutissent à nos
quatre évangiles est absolument en l’air. Elle n’a aucun fondement
scientifique et objectif. Elle est contraire à tout ce que nous savons du
judaïsme du Ier siècle. Or les patrons et les fondateurs des Églises chrétiennes
du Ier siècle étaient des frères issus du judaïsme. Qu’ils aient changé de norme
tout d’un coup et qu’ils aient laissé faire ce genre de transformations qu’on
invoque à propos de chaque parabole, à propos de chaque récit, est hautement
invraisemblable.
Mais revenons au problème de fond, au fond et au cœur de l’abcès. Nous
savons aujourd’hui par les sciences de l’univera et de la nature, qu’au cours
de l’histoire de l’univers l’information augmente objectivement. Chaque
création d’un nouveau groupe zoologique se fait, se réalise ou s’effectue par
communication d’un nouveau message génétique, d’une nouvelle
information. Il y a objectivement plus d’information aujourd’hui dans
l’univers, qu’il y a un milliard d’années, alors qu’il n’existait dans notre
système solaire que des micro-organismes monocellulaires. Voilà le fait.
L’information augmente au cours du temps depuis environ 18 ou 20 milliards
d’années. C’est en s’appuyant sur ce fait objectif que l’on peut entreprendre
une analyse qui montre que l’univers, qui est un système historique et
génétique, reçoit de l’information créatrice au cours du temps. Par conséquent
l’athéisme, qui prétend que l’univers est seul, qu’il est le seul être, est
inintelligible.
Dans le cas de l’histoire de la révélation, l’information augmente au cours
du temps, tout comme dans l’histoire de la création. Il y a plus d’information
prophétique dans le quatrième évangile que dans les plus anciennes traditions
théologiques d’Israël. Au cours du temps, au cours du développement
historique de la révélation, l’information augmente, ce qui signifie en d’autres
termes que la révélation n’a pas été donnée tout entière d’un seul coup au
commencement. De même que la création est continuée, de même la
révélation est continuée.
Mais lorsque nous prenons le cas du Seigneur lui-même, il est, lui, la
Source ou l’origine radicale de l’information, par rapport aux documents très
incomplets qui nous restent et qui nous transmettent, d’une manière partielle,
son enseignement, ce qu’il a été, ce qu’il a dit, ce qu’il a fait. C’est lui la
source, c’est lui I’origine radicale de l’information. La thèse de l’école
allemande, c’est qu’en réalité les communautés chrétiennes du Ier siècle sont
créatrices d’information nouvelle. L’évangile de Marc passe pour le plus
ancien, parce qu’il est de fait le plus simple. On passerait dans cette
hypothèse, de l’évangile de Marc, le plus simple, aux autres évangiles par
croissance de l’information, et comme toujours dans cette hypothèse de
l’école allemande, ce n’est pas en réalité le Seigneur qui est la Source ou
l’origine radicale de l’information, ce sont les Églises du Ier siècle, les
communautés chrétiennes du Ier siècle qui sont chargées d’expliquer la
genèse, la création de paraboles, de légendes chrétiennes, etc. Ce sont, dans
cette hypothèse, les communautés chrétiennes qui sont source ou origine de
l’information. Étant donné qu’une communauté en tant que telle, une
multiplicité en tant que telle, ne crée rien du tout, il faut donc supposer dans
ces communautés chrétiennes du Ier siècle des individus de génie qui ont créé,
qui ont composé, qui ont inventé des paraboles, des légendes chrétiennes. Et
Paul le rabbin a laissé faire. Les patrons de l’Église de Jérusalem ont laissé
faire, eux les colonnes. Personne n’a jamais vu un seul cas d’une telle
fabulation, d’une telle improvisation créatrice, – ou plutôt si, on a vu le cas :
ce sont les évangiles apocryphes, plus ou moins fabuleux et plus ou moins
malsains, que l’Église a rejetés, éliminés, expulsés. L’auto-régulation de
l’organisme qui est l’Église a joué, a fonctionné. L’Église qui est un
organisme, un corps vivant, ne garde que ce qui est conforme à sa source, à
l’origine radicale, le Seigneur, le Hatan. Elle élimine ce qui n’est pas
conforme à la source, au message génétique initial qui l’a constituée comme
Corps, comme organisme spirituel en voie de développement. Les évangiles
que nous appelons apocryphes, ceux que l’Église n’a pas retenus, ceux qu’elle
a expulsés, rejetés, sont de fait des compositions, des fabulations, œuvres non
pas de communautés – les communautés en tant que telles ne créent rien du
tout –, mais d’individus inconnus qui ont inventé des histoires. Le résultat, on
le voit. On peut l’étudier. Ce sont des élucubrations sous influence gnostique
fort souvent. Du point de vue de l’information proprement dite, du joint de
vue de la création de nouveauté, zéro. En somme l’école critique allemande
attribue ou prête aux quatre évangiles canoniques une genèse qui est
précisément celle des apocryphes. Dans le cas des apocryphes, le résultat est
incohérent, comme il fallait s’y attendre a priori. Chacun qui a fabulé a livré
la propre théologie, ses propres idées. L’ensemble ne peut conspuer un
ensemble cohérent, homogène. Du point de vue des christologies, elles sont,
comme on sait, plus ou moins docètes. Ce sont des christologies fantastiques.
La christologie du Nouveau Testament, la christologie qui se dégage, par
l’analyse, de cet ensemble de documents contenus dans cette bibliothèque que
nous appelons le Nouveau Testament, cette christologie est expérimentale, en
ce sens précis qu’elle est fondée sur une expérience objective. Le mot grec
martus traduit le mot hébreu ed, qui signifie le témoin d’un fait objectif, d’un
événement historique. Encore un mot dont la traduction en langue française a
subi des transformations. Dans la Bible hébraïque et dans les livres de la
nouvelle Alliance, on est témoin d’un fait, observateur d’un fait, et non pas,
comme dans le galimatias contemporain, témoin d’une conviction subjective !
Les documents contenus dans les livres de la nouvelle Alliance nous
transmettent des informations qui résultent d’une expérience originelle. C’est
cette expérience objective originelle qui fait l’unité de la pensée, de la
doctrine, de la théologie et de la christologie des livres du Nouveau
Testament. Ce ne sont pas les élucubrations des Églises du Ier siècle, ou plus
exactement d’individus inconnus dans l’une ou l’autre de ces églises du Ier
siècle.
Dans l’histoire de la création, l’information augmente au cours du temps,
parce que Dieu le Créateur incréé est à l’œuvre dans cette histoire. C’est Lui
qui crée à chaque instant du nouveau, des êtres nouveaux qui ne préexistaient
d’aucune façon. Dans l’histoire de la révélation, l’information augmente au
cours du temps, depuis Abraham jusqu’à Jean Baptiste et depuis Jean Baptiste
jusqu’au Seigneur, parce que Dieu le Créateur incréé communique, durant
vingt siècles, des messages nouveaux et lorsque la plénitude du temps est
venue, il communique la plénitude de l’information créatrice en la personne
de celui qui est, selon l’expression du pape Léon, l’Homme véritable uni à
Dieu véritable. La plénitude de l’Information créatrice qui est communiquée
en lui et par lui, est transmise à des hommes, par des hommes, par la voie
orale et par la voie écrite. À partir de ce moment-là il n’y a plus croissance de
l’information, mais diminution et perte d’information. Nous ne possédons pas
dans les quatre évangiles la plénitude de ce qu’a été, de ce qu’a dit et de ce
qu’a fait le Seigneur. Son enseignement était donné en hébreu ou en araméen.
Il nous est transmis en langue grecque. Il y a perte d’information, dans la
transmission. En langage moderne de la théorie de l’information, il y a
croissance de l’entropie.
L’école critique allemande prétend au contraire que, dans l’histoire des
Églises du Ier siècle, il n’y a pas eu croissance de l’entropie, mais croissance
de l’information, puisqu’elle suppose d’une manière arbitraire que ce sont les
communautés qui ont inventé, qui ont fabulé, qui ont créé les légendes
chrétiennes et les paraboles que l’on prête au Seigneur. L’école critique
allemande attribue aux communautés du Ier siècle la fonction créatrice qui a
été celle du Seigneur, et la fonction créatrice qui a été celle du Seigneur se
trouve de ce fait éliminée ou tout au moins considérablement réduite. Lorsque
vous lisez une parabole, par exemple celle de Matthieu 22, ou une autre, ne
vous imaginez pas que vous atteignez la pensée et encore moins la parole du
Seigneur ! Vous atteignez, comme ils disent, la foi d’une Église inconnue du
Ier siècle, et les élucubrations d’un inconnu qui a modifié, trituré, malaxé,
sinon inventé de toute pièce telle et telle parabole. Vous atteignez des
représentations : les représentations de telle Église inconnue de la fin du Ier
siècle.
Vous n’atteignez plus l’être. Vous n’atteignez plus l’être du Seigneur, ni sa
pensée, ni sa parole. C’est en somme un point de vue très kantien. Et ce n’est
pas un hasard si Rudolf Bultmann a été le disciple en philosophie du
philosophe allemand Martin Heidegger, lui-même nourri de Nietzsche et de
Kant. On atteint la foi des Églises, mais non la réalité de l’être du Seigneur.
Ceux qui ne s’intéressent que modérément à la foi et aux représentations de
telle ou telle Église au surplus inconnue du Ier siècle et qui désirent atteindre
l’être même, ce qui a été, celui qui a été, – ceux-là en sont pour leurs frais. On
reste dans le domaine de la représentation. On est obligé de supposer alors, si
l’on veut cependant rester vaguement chrétien, que le Saint-Esprit a veillé sur
ces élucubrations, sur ces végétations, sur ces fabulations qui se sont
produites dans telle ou telle Église du Ier siècle. On est obligé d’inventer de
toutes pièces des systèmes hypothétiques de régulation pour rendre compte du
fait qu’en réalité nos quatre évangiles nous fournissent un ensemble cohérent,
homogène, du point de vue métaphysique et du point de vue christologique. Il
suffisait d’un mot de travers pour qu’aucune christologie ne soit plus possible.
Il eût suffi qu’une seule fois et dans un seul des quatre évangiles, le Christ
dise : notre père à nous tous, – en se mettant lui-même dans le même
ensemble que ceux à qui il s’adressait –, pour qu’aucune christologie
cohérente et homogène ne fût plus possible.
L’école critique allemande ne tient pas tellement à atteindre l’être même
du Seigneur, ni sa pensée ni ses propres paroles, puisque ce qui l’intéresse
dans le christianisme, pour autant que le christianisme l’intéresse encore, c’est
l’aspect éthique. En cela elle est bien une fois encore dans la lignée et dans la
tradition kantienne. Emmanuel Kant avait, on le sait, réduit la religion,
comme il disait, à l’éthique. Tout le surnaturel, la dimension mystique, la
destinée surnaturelle de l’homme, sa participation à la vie personnelle de
l’Unique incréé, la doctrine de la divinisation qui a été celle des Pères grecs,
l’ontologie et l’ontogenèse chrétienne, tout cela est disparu de la doctrine
kantienne de la religion, comme il dit. Et ce que Rudolf Bultmann retient du
christianisme, c’est ce qui a pu passer à travers le filtre de la philosophie de
Martin Heidegger, c’est-à-dire pas grand-chose. Car si vous ôtez au
christianisme sa métaphysique fondamentale, en particulier la métaphysique
de la création, l’alpha du christianisme, – et sa finalité ultime, la doctrine de la
divinisation, l’oméga du christianisme, il ne reste rien. Or comme chacun le
sait, la détestation de l’ontologie, et en particulier de l’ontologie de la
création, est l’un des traits saillants et des caractères marquants de la
philosophie de Martin Heidegger, le maître en phitosophie du pasteur
luthérien Rudolf Bultmann.
La survalorisation de la foi, dans l’école critique allemande, ou plutôt et
pour parler plus exactement, l’invasion de la théorie kantienne de la foi, le
remplacement, la substitution de l’être par la foi, est de nouveau
caractéristique de cette école critique si profondément informée par la
doctrine kantienne de la connaissance. On n’atteint pas l’être, on atteint
seulement la représentation. On n’atteint pas, par les Évangiles, le Seigneur
lui-même. On atteint la foi des Églises inconnues du Ier siècle. Mais cette foi
des Églises du Ier siècle, sur quoi était-elle fondée ? On ne se pose pas la
question du fondement objectif de l’assentiment, de la certitude. Nous avons
vu fréquemment dans les pages qui précèdent, et nous allons y revenir
longuement à propos du quatrième évangile : le contresens majeur porte peut-
être sur cette notion même de foi. Les modernes l’entendent au sens kantien.
La tradition hébraïque n’était pas kantienne. Chez les modernes, la foi est en
somme première. Tout est question de foi : l’existence de Dieu elle-même est
une question de foi, au sens kantien du terme. Dans la tradition hébraïque,
nous l’avons relevé à plusieurs reprises et nous allons y revenir encore, les
mots que nous avons traduits par foi, croire, etc., signifient en réalité la
certitude objective de la vérité, certitude qui a un fondement objectif et
expérimental. On sait à quel point pour le maître de la philosophie moderne
Emmanuel Kant, la métaphysique n’a pas et ne doit pas comporter une base,
un fondement expérimental. Ce n’est pas l’expérience qui est au point de
départ de la métaphysique. La métaphysique est une pure déduction par
concepts.
Comme on le constate, nous retrouvons bien notre problème. Pour et selon
l’Église du Christ, la christologie est une science qui a un fondement
expérimental. Elle est fondée sur une expérience objective. Ceux qui nous ont
fourni les informations ont vu, ont entendu, ont approché et touché Celui qui
est l’objet de cette science qui est la christologie. Ils ont été témoins, en grec
martures. La christologie a donc un fondement objectif. Pour les modernes
qui appartiennent à l’école allemande formée dans et par la philosophie
kantienne et post-kantienne, la christologie n’a pas de fondement objectif.
Nous n’atteignons pas l’expérience originelle. Nous atteignons seulement la
foi des Églises du Ier siècle, et cette foi sur quoi est-elle fondée ? C’est la
question du fondement de l’assentiment, du fondement de la certitude qui est
soulevée.
Ce qui est commun dans les quatre évangiles s’explique tout simplement
par le fait que la source ou origine radicale de l’information est unique. C’est
le Seigneur lui-même, sa personne, son existence, ses actes, son
enseignement, sa mort et sa résurrection. Les quatre documents que nous
lisons aujourd’hui en traductions grecques sont tout près des origines, de
l’origine radicale ou première de l’information. Il n’y a pas eu d’évolutions
transformatrices, encore moins créatrices, d’abord parce que les communautés
chrétiennes du Ier siècle respectaient infiniment cette information qui
provenait d’une source qui est le Seigneur lui-même et ensuite parce qu’il n’y
avait pas le temps nécessaire pour effectuer ces transformations. Et d’ailleurs
vingt siècles plus tard l’Église qui a son centre d’auto-régulation à Rome
pense toujours comme pensait Pierre dans les années 30 et suivantes, et
comme pensait Paul. Il y a eu le temps, il y a eu près de vingt siècles, vingt
siècles presque sont passés, et l’Église qui a son centre d’auto-régulation à
Rome n’admet toujours aucune transformation. Elle reste fidèle à sa source
unique.
Ce qui est différent dans les quatre évangiles s’explique tout d’abord par
le fait que plusieurs ont pris des notes. Il suffit de consulter des notes
d’étudiants pour constater que le même cours de physique de Louis de
Broglie est noté d’une manière différente d’un étudiant à l’autre. Il suffit de
considérer plusieurs reportages d’un même fait historique pour remarquer que
le même fait est vu et noté d’une manière différente selon les témoins. C’est
une première cause de différences. Plusieurs cahiers de notes ou recueils de
documents ont circulé. Une seconde cause de différence, c’est que les
traducteurs en langue grecque ont fait un choix dans ces documents, selon les
besoins, selon les milieux et les époques, selon les Églises à qui ils destinaient
tel ou tel évangile. Une troisième cause de différences tient aux différences de
traductions. Dans nombre de cas on constate que la traduction est la même ou
presque la même, ce qui laisse supposer qu’il a dû exister des traductions dont
se sont servis les traducteurs de Matthieu, de Marc et de Luc. Ces premières
traductions ont probablement été très anciennes, puisque les frères et les
sœurs des communautés chrétiennes issues des synagogues du bassin de la
Méditerranée avaient besoin d’une traduction grecque, avant même l’arrivée
des païens, avant 36 par conséquent. Nos quatre évangiles sont aux
documents hébreux antérieurs et sous-jacents ce qu’est la traduction grecque
de la Bible à la Bible hébraïque. Les quatre évangiles sont les Septante des
livres de la nouvelle Alliance, berit hadaschah. On dira : Mais alors pourquoi
ne possédons-nous plus aucun de ces documents hébreux ? Épiphane de
Salamine, Jérôme et d’autres disent qu’ils en ont vu et lu et même traduit.
Mais s’il n’en reste plus, la raison en est simple. C’est qu’ils étaient peu
nombreux et que les chances de conservation de ces anciens manuscrits sont
aussi faibles que les chances de conservation des plus anciens fossiles d’une
espèce donnée. Pour un nouveau groupe zoologique donné, on ne trouve que
quelques rares fossiles tardifs. À part Qumrân nous avons peu de manuscrits
anciens de la Bibliothèque hébraïque. Les traductions grecques se sont
multipliées dans les premiers siècles par copie de manuscrits, aussi avons-
nous des manuscrits grecs relativement anciens et relativement nombreux.
Les premiers documents écrits en hébreu étaient relativement peu nombreux,
ils étaient vraisemblablement concentrés dans l’antique et vénérable Église de
Jérusalem, qui a pris la fuite en 66, avant la prise et la destruction de
Jérusalem. Toute chance n’est pas perdue de retrouver un jour, plus ou moins
par hasard, comme ce fut le cas pour Qumrân, une bibliothèque chrétienne,
des manuscrits chrétiens de l’Église de Jérusalem des années 30 à 66, ou
après, puisqu’après la destruction de Jérusalem, des frères et des sœurs sont
revenus dans la Ville sainte.
Il ne faut pas confondre deux choses. Le développement dogmatique est
une chose. John Henri Newman dans son immortel Essai de 1845 en a fait la
théorie et l’analyse. L’Église, qui est un organisme spirituel en régime de
développement, au cours de son développement, prend de plus en plus
conscience, d’une manière de plus en plus technique, – et elle le formule
d’une manière de plus en plus précise –, du contenu de sa propre pensée,
c’est-à-dire le contenu de la Source unique de l’information qui la constitue
comme Corps ou organisme spirituel. Mais au cours de ce développement qui
est le développement dogmatique, il n’y a pas de nouvelles révélations
communiquées.
Il ne faut pas confondre le développement dogmatique avec le
développement de la révélation. Le développement de la révélation s’effectue
et se réalise depuis Abraham jusqu’à Jean qui baptisait dans le Jourdain, et de
Jean au Seigneur qui a été baptisé par lui dans le Jourdain. Mais le
développement dogmatique n’est pas un développement de la révélation, ce
n’est pas une révélation continuée, comme la création, elle, est continuée
depuis 18 ou 20 milliards d’années. Les Églises du Ier siècle recelaient
l’information créatrice. Elles ne la créaient pas.
La doctrine constante des Églises depuis le commencement de leur
histoire, la doctrine constante de l’Église de Rome depuis vingt siècles, se
trouve parfaitement formulée par Paul, 1 Corinthiens 11,2 : Je vous félicite de
ce que vous vous souvenez de tout ce que je vous ai dit. Comme je vous ai
transmis, je vous ai communiqué les traditions, vous vous y tenez et vous les
retenez… 1 Corinthiens 11,23 : Car moi j’ai REÇU venant du Seigneur, ce que
je vous ai TRANSMIS ou communiqué, à savoir que le Seigneur Jésus, dans la
nuit où il fut livré… 1 Corinthiens 15,3 : Car je vous ai TRANSMIS, je vous ai
communiqué out d’abord, ce que j’ai moi-même REÇU, à savoir que le Christ
est mort pour nos péchés, conformément aux Écritures…
L’Église de Rome n’a toujours eu qu’un seul souci, c’est de transmettre et
de communiquer ce qu’elle a reçu : transmettre et communiquer l’information
créatrice, sanctificatrice et divinisatrice qui vient de son Seigneur.
Ceux qui ont trouvé quelque part que les Églises du Ier siècle inventaient
des histoires et osaient les consigner dans les nouvelles saintes Écritures,
devraient nous dire où ils ont trouvé cela et puisqu’ils écrivent cela dans leurs
livres ou leurs articles, ils devraient nous donner quelques références.
L’Église a toujours pensé qu’elle RECEVAIT de Dieu l’information. Elle n’a
jamais prétendu CRÈER DE l’information. L’école critique allemande prête ou
attribue aux Églises du Ier siècle d’avoir fait ce que précisément elles n’ont
jamais voulu faire. Il faut dire que la psychologie des savants allemands qui
prétendent que les Églises du Ier siècle ont inventé, et fabulé, et prêté à leur
Seigneur ce qu’elles avaient inventé, cette psychologie n’est pas du tout celle
des premiers chrétiens, telle que nous la connaissons.
Il faut enfin ajouter ceci. Depuis le XVIIIe et le XIXe siècles, nombre de
savants, allemands et français, qui ont abordé l’étude critique de la
Bibliothèque hébraïque et de la bibliothèque que nous appelons le Nouveau
Testament, sont partis de la certitude qu’en réalité c’est l’athéisme qui est
vrai ; le surnaturel n’existe pas, puisque l’athéisme est vrai ; la prophétie
n’existe pas et ne peut pas exister, puisque le surnaturel n’existe pas. À partir
de ces certitudes initiales, exprimées et formulées candidement par Ernest
Renan, entre autres, dans la préface à la treizième édition de sa Vie de Jésus,
publiée en 18643, il était évidemment très difficile d’étudier objectivement et
scientifiquement une bibliothèque entière qui nous rapporte en somme une
expérience étalée sur vingt siècles : depuis Abraham jusqu’à Ieschoua
hanôzeri. Les savants qui ont étudié cette bibliothèque en partant de ces
certitudes, se trouvaient exactement aux antipodes des certitudes des auteurs
qu’ils étudiaient, des documents qu’ils analysaient. Si la prophétie n’existe
pas, si la prophétie est a priori impossible, il est évidemment très difficile
d’étudier objectivement les livres d’Amos, d’Osée, d’Isaïe, de Jérémie,
d’Ezéchiel et d’autres…
Toute la question est de nouveau de savoir d’où il faut partir : faut-il partir
de convictions subjectives, ou bien faut-il partir de la réalité objective, c’est-
à-dire de l’univers, de la nature telle qu’elle nous est aujourd’hui connue par
les sciences de l’univers et de la nature, et de l’histoire ?
Le problème de fond, pour ce qui est de la création, pour la théorie de la
création, comme pour la théorie de la révélation, c’est celui de l’origine de
l’information. S’il n’y a pas de Dieu, si l’athéisme est vrai, alors l’information
nouvelle qui apparaît constamment dans l’histoire de l’univers et de la nature
ne peut provenir que de l’univers lui-même qui ne la contenait pas ! Si
l’athéisme est vrai, alors les livres qui contiennent ou prétendent contenir des
révélations provenant de Dieu, ces livres et les informations qu’ils
contiennent proviennent en réalité des hommes seuls, puisque l’univers est
seul et puisque les hommes sont seuls dans l’univers. Si le Seigneur n’a pas
communiqué à l’humanité entière l’information créatrice qui provient de
Dieu, alors ce sont des hommes qui ont inventé ces histoires évangéliques et
les enseignements du Seigneur.

3. Nous avons rappelé et analysé ces textes dans notre ouvrage La Crise
moderniste, Paris, 1979, p. 14 et sq. Mêmes certitudes antérieures chez LOISY,
cf. textes cités et analyses, ibid, p. 35 et sq.
Chapitre 5
LE QUATRIÈME ÉVANGILE
e quatrième évangile commence, comme chacun sait, par ces mots : En

L arche èn ho logos kai ho logos èn pros ton lheon… Ce qui se retraduit


immédiatement en hébreu : bereschit haiah ha-dabar we-ha-dabar
haiah et-ha-elohim… Le célèbre prologue de Jean est évidemment un
commentaire théologique de Genèse 1 : Bereschit bara elohim… Au
commencement, Dieu a créé les cieux et la terre… Et il dit, Dieu : « Soit
lumière ! Et fut lumière… » Et il cria, Dieu, à la lumière : « Jour ! » Et à la
ténèbre il cria : « Nuit ! » Et il y eut un soir et il y eut un matin, jour un… Et
il dit, Dieu… Et il dit… Et il dit…
La création a été effectuée, elle est effectuée et réalisée par la parole de
Dieu. C’est la doctrine constante dans la tradition hébraïque. Nous, en cette
fin du XXe siècle, nous venons de découvrir que toute création dans l’univers
et dans la nature s’effectue par communication d’un message. Un groupe
zoologique nouveau qui apparaît, c’est d’abord un nouveau message
génétique qui est communiqué, qui n’existait pas auparavant. Toute l’histoire
naturelle des espèces vivantes, que nous découvrons depuis deux siècles, c’est
d’abord la communication de nouveaux messages qui n’existaient pas
auparavant. La commutication, la création de nouveaux gènes, qui sont des
messages, sont ce par quoi s’effectue la création des nouveaux systèmes
biologiques, des groupes zoologiques qui n’existaient pas auparavant. –
Concordisme ! nous dira-t-on. Certes, nous nous appliquons à considérer et à
examiner comment la sainte Écriture correspond à ce que nous enseigne la
création, et comment l’enseignement de la révélation, que nous découvrons
par les sciences de l’univers et de la nature, est en relation avec
renseignement de la révélation. Car s’il n’existait aucune relation entre
I’enseignement de la création, qui nous est connue par les sciences
expérimentales, et l’enseignement de la révélation, s’il n’y avait aucun
rapport, ou bien s’il y avait contradiction, alors il faudrait choisir entre
l’enseignement de la création, connu par les sciences expérimentales, et
l’enseignement de la révélation.
L’auteur du quatrième évangile rappelle donc la doctrine de Genèse 1 et
de toute l’Écriture sainte. C’est par la parole de Dieu que la création est
effectuée ou réalisée.
Notons – encore du concordisme – que lorsque le prince Louis de Broglie
enseigne la physique quantique et la mécanique ondulatoire à l’Institut Henri
Poincaré à Paris, lorsqu’il communique la science qu’il possède parce qu’il
l’a acquise par la recherche, lorsqu’il la communique par exemple à une
centaine d’étudiants dans un amphithéâtre, il ne la perd pas. Sa science reste
auprès de lui. Les étudiants peuvent recevoir plus ou moins bien la science
que le prince Louis de Broglie leur communique. La science de Louis de
Broglie n’en est pas diminuée ni altérée pour autant. Il existe une certaine
dégradation, si l’on considère l’ensemble constitué par Louis de Broglie, – la
source ou l’origine de l’information –, et la centaine d’étudiants et
d’étudiantes qui sont là, qui écoutent plus ou moins, qui comprennent plus ou
moins bien, qui reçoivent d’une manière plus ou moins complète
l’enseignement issu de Louis de Broglie. Si nous considérons cet ensemble,
nous constatons que se vérifie le second principe de la thermodynamique, ou
principe de Carnot – Clausius, sous sa forme la plus générale. L’entropie
augmente dans le système, en ce sens que l’information issue de la source
n’est pas reçue par les récepteurs comme elle est à la source, aussi riche
qu’elle l’est à la source, ici dans la pensée de Louis de Broglie. Il existe une
certaine dégradation dans la transmission, dans la communication de
l’information. Mais ce n’est pas l’information elle-même qui se dégrade. Ce
n’est pas la science de Louis de Broglie qui se dégrade. Elle reste ce qu’elle
est. Elle reste auprès de Louis de Broglie, dans sa pensée. Ce qui est dégradé
par rapport à la source ou origine de l’information, c’est l’information reçue
par les récepteurs, en l’occurrence une centaine d’étudiants, par exemple.
Lorsque Dieu communique la science qu’il a, pour réaliser sa création, la
science de Dieu, la sagesse de Dieu n’est pas exilée, aliénée, dispersée. Elle
ne se dégrade pas. Elle reste auprès de Dieu, contrairement à ce qu’ont
imaginé les systèmes gnostiques des premiers siècles de notre ère, dont les
thèmes ont été repris avec tant de complaisance par les maîtres de l’idéalisme
allemand, Hegel en particulier.
La théorie de la parole créatrice avait déjà été développée avant l’auteur
du quatrième évangile, puisque dans le Targoum de la Genèse publié par les
soins d’Alejandro Diez Macho, Madrid-Bar-celone 1968, Neophyti I, Targum
palestinense ms. de la Biblioteca vaticana, – partout où dans le texte hébreu
de Genèse chapitre 1 le sujet de la proposition est Dieu, en hébreu elohim,
dans le targoum araméen le sujet de la proposition est la parole de Dieu, en
araméen memra, qui est la traduction de l’hébreu dabar.
Le mot hébreu dabar, la parole, est traduit en grec, par les Septante, soit
par logos soit par rèma. C’est le phénomène de double traduction que nous
avons déjà relevé.
Le traducteur en langue grecque du quatrième évangile a traduit l’hébreu
dabar par le grec logos.
Dans les siècles passés, combien de spéculations inutiles à propos de ce
mot grec logos qui est tout simplement la traduction de l’hébreu dabar ! On y
a vu une influence de la philosophie grecque, une influence de Philon, et
pourquoi pas du néoplatonisme ! Ceux qui voulaient retarder la composition
du quatrième évangile au IIe siècle trouvaient là leur premier argument.
Pour nous divertir un peu, regardons ce qu’écrit le philosophe allemand
Fichte, dans son ouvrage, Die Anweisung zum seligen Leben, l’Initiation à la
vie bienheureuse, Berlin 1806. L’idée juive de création est, selon le professeur
Johann Gottlieb Fichte, alors professeur à l’Université de Erlangen, l’erreur
fondamentale absolue de toute fausse métaphysique, derabsolute
Grundirrtum aller Jalschen Metaphysik, et de toute doctrine de la religion.
C’est, ajoute le professeur, le principe originel du judaïsme et du paganisme,
das Urprincip des Juden-und Heidentums. Allons bon. Voilà que le judaïsme
et le paganisme sont fourrés ensemble dans le même sac ! Le paganisme, à
notre connaissance, n’a jamais enseigné la doctrine de la création. Tous les
philosophes grecs l’ignorent absolument. Tous les philosophes grecs depuis
les origines, et les plus grands, Platon, Aristote, les stoïciens, plus tard, au IIIe
siècle de notre ère Plotin, enseignent que l’univers est divin, éternel, incréé,
sans commencement, sans évolution, sans usure ni vieillissement, sans fin.
C’est en particulier la doctrine d’Aristote dans son traité Péri Ouranou. Le
professeur Fichte a vu la doctrine de la création dans le paganisme, mais il a
oublié de nous dire où et dans quel texte. Une création, poursuit le professeur,
à la suite de Spinoza, cela ne se laisse pas penser. C’est impensable, ce qui
s’appelle penser. Et personne ne l’a jamais pensé. Pour ce qui concerne la
doctrine de la religion, – celle qu’enseigne Fichte –, l’affirmation de la
création est le premier critère de la fausseté, das erste Kriterium der
Falschheit. Le rejet ou la négation de la création – de la doctrine juive et
païenne de la création ! – est le premier critère de la vérité dans la doctrine de
la religion. C’est précisément ce que va faire le professeur Fichte, à la suite de
Spinoza.
Le christianisme, le christianisme authentique, bien entendu, celui que
Fichte expose, soit dans les loges maçonniques, soit dans les universités
allemandes, le christianisme authentique a rejeté la doctrine juive de la
création, et en particulier celui qui a le mieux connu le christianisme, Jean,
l’auteur du quatrième évangile ! La religion juive avait posé une telle
création. Au commencement, disaient les livres hébreux, Dieu a créé. – Non !
répond Jean, l’auteur du quatrième évangile, non ! En contradiction directe
avec ces mots de la Genèse, non ! dit Jean, – au commencement, dans le
même commencement dont il était aussi parle dans la Bible hébraïque, c’est-
à-dire originellement, ursprünglich, et avant tous les temps –, Dieu n’a pas
créé, et il n’y avait pas besoin de création –, mais cela – es en allemand – était
déjà, es war das Wort : il y avait la Parole – et par cette parole d’abord toutes
les choses ont été faites… Und durch dieses erst sind aile Dinge gemacht.
Si nous ne nous trompons pas, le professeur Fichte se contredit quelque
peu : la dernière proposition ne s’arrange pas bien avec les précédentes. Mais
passons. Peut-être que les sévérités de la censure du roi exigeaient de telles
atténuations ou de tels compromis. Les étudiants intelligents, les étudiants
initiés sauront comprendre de quoi il s’agit.
Ce petit divertissement philosophique n’est pas hors de notre propos.
C’est une constante de la philosophie allemande que l’horreur, la détestation
du judaïsme : chez Kant comme chez Fichte, chez Hegel comme chez
Schopenhauer. Et c’est une constante de la philosophie allemande que le rejet
de l’idée hébraïque, juive et chrétienne de création. Cette idée ne plaît pas à
ces messieurs. Le maître de l’idéalisme allemand, Fichte, est sur ce point
pleinement d’accord avec l’un des maîtres du matérialisme allemand, Karl
Marx, Nationalo-konomie und Philosophie. Schopenhauer la rejette bien
évidemment, Nietzsche aussi. Quant à Martin Heidegger qui vient de mourir,
il dit que l’idée de création ne concerne même pas la philosophie ! Martin
Heidegger envoie promener du pied, comme un chien galeux, la pensée
hébraïque dont il affecte d’ignorer l’existence. Aux yeux de Heidegger, il n’y
a de pensée que la pensée grecque antique et la pensée allemande. Ce n’est
pas du tout un hasard si le nazisme s’est développé sur un terrain longuement
préparé par la philosophie allemande. L’entreprise qui vise à dissocier le
christianisme du judaïsme, et à faire de Jean un grand initié en rupture avec le
judaïsme, n’est pas propre à Fichte. Elle va se poursuivre durant tout le XIXe
siècle en Allemagne, et cela n’est pas étranger à notre propos. Car bien
évidemment les maîtres de l’exégèse allemande ont été formés dans la matrice
de la philosophie allemande. La critique du Nouveau Testament du temps de
Ferdinand Christian Baur, professeur à Tübingen, s’est développée en même
temps que la philosophie de son confrère Hegel. Et l’exégète allemand Rudolf
Bultmann, qui vient de mourir, est un disciple et un ami du philosophe
allemand Martin Heidegger pour qui l’idée hébraïque juive et chrétienne de
création ne concerne même pas la philosophie. Il ne reste donc qu’une seule
ontologie : c’est celle des philosophes que nous appelons les pré-socratiques,
qui ignoraient tout de l’idée hébraïque de création. Si l’univers n’est pas créé,
alors, eût dit monsieur de La Palice, il est incréé et l’idée hébraïque, juive et
chrétienne de création, est dépourvue de sens. C’est Fichte qui nous le dit,
après Spinoza. Par conséquent l’Univers est incréé. S’il est incréé alors il est
éternel : c’est justement ce qu’enseignent Engels, l’ami de Marx, et
Nietzsche. S’il est incréé il est l’Être même. L’Être même ne peut s’user ni
vieillir. Par conséquent le second principe de la thermodynamique, le principe
de Carnot – Clausius, ne s’applique pas à l’univers ou à la Nature. C’est
justement ce que concluent Engels et Nietzsche, d’accord au moins sur ce
point.
L’idée que le quatrième évangile est un évangile grec, foncièrement grec,
écrit directement en langue grecque, et qui ne doit rien ou presque rien au
judaïsme, un évangile gnostique, un évangile quasiment alexandrin et
néoplatonicien avant l’heure, plonge ses racines profondes dans la détestation
non moins profonde de la pensée allemande à l’encontre de ce qui est hébreu
ou juif. Dissocier le christianisme du judaïsme, opposer le christianisme au
judaïsme, ce fut l’un des grands rêves de l’Allemagne au XIXe et au XXe siècle.
C’est parce qu’elle est foncièrement anti-juive, parce qu’elle est habitée,
travaillée, – je dirais presque possédée –, par une détestation congénitale de la
pensée hébraïque et juive, que la philosophie allemande est foncièrement,
essentiellement et non pas accidentellement, anti-chrétienne, depuis Kant
jusqu’à Nietzsche et Heidegger. Elle est, sous des formes diverses, la
philosophie de l’antichristianisme, antichristianisme sous la forme ou l’aspect
de l’idéalisme, antichristianisme sous la forme ou l’aspect du matérialisme.
C’est toujours l’idée hébraïque, juive et chrétienne de création qui est objet de
détestation, chez Fichte comme chez Schopenhauer, chez Marx et Engels,
comme chez Nietzsche et finalement chez Martin Heidegger. Si l’idée
hébraïque juive et chrétienne de création disparaît, c’est bien entendu, bien
évidemment le monothéisme hébreu tout entier, hébreu, juif et chrétien, qui
disparaît. Ce fut sans doute l’intention profonde de ces messieurs.
Bien évidemment, si l’on aborde la lecture et l’étude du quatrième
évangile avec la certitude initiale que la vérité, c’estle monisme de la
Substance, conformément à la grande tradition métaphysique moniste qui
remonte à l’Inde ancienne, qui trouve son expression chez Plotin au IIIe siècle
de notre ère, puis chez Spinoza au XVIIe siècle, qui se continue et se poursuit
précisément avec le philosophe allemand Fichte au début du XIXe siècle, si
l’on est certain à l’avance que l’idée hébraïque de création est l’erreur
fondamentale absolue de toute fausse métaphysique, comme l’écrit Fichte,
alors on doit rencontrer quelque difficulté à comprendre la pensée du
quatrième évangile, qui est l’œuvre d’un théologien hébreu monothéiste,
lequel professe bien évidemment la création de l’univers comme toute la
tradition monothéiste, et disciple de surcroît du rabbi galiléen Ieschoua ha-
nôzeri qui se situe au sommet du développement du monothéisme hébreu,
dont le point de départ est précisément la distinction ontologique entre
l’univers et l’Être absolu qui est Celui qui seul peut dire de lui-même : mon
nom propre, c’est JE SUIS.
Jean 1,12 tois pisteuousin eis to onoma autou. Nous avons rappelé déjà à
plusieurs reprises que le verbe hébreu aman signifie et désigne la certitude, la
solidité du roc. À la forme niphal, le verbe neeman signifie être solide, ferme,
durable, consistant. Beit neeman, 1 Samuel 2,35 ; 25,28, c’est une maison
durable parce que solide, stable, bien construite et que le temps ne peut ni
altérer ni détruire. Neeman signifie aussi : celui qui est tel que l’on peut être
absolument certain de lui, de sa véracité, de sa solidité, de sa constance.
Nombres 12,7 : Écoutez donc mes paroles. S’il existe un prophète chez vous,
un prophète de YHWH, dans une vision à lui je me fais connaître, dans un
songe je parle en lui. Non pas ainsi mon serviteur Moïse ! Dans toute ma
maison, neeman hou, il est tel que l’on peut être certain de lui, de sa vérité et
de sa véracité. Traduction grecque : pistos estin.
Le mot grec pistos traduit donc le mot hébreu neeman. Lorsque Matthieu
24,45 nous parle du pistos doulos, c’est exactement la formule que nous
lisons dans Nombres 12,7, Moïse est serviteur, ebed, traduction grecque
doulos, et pistos, neeman. De même Luc 12,42. Pistos qui traduit l’hébreu
neeman signifie donc celui dont on peut être sûr et certain, celui qui est
véritable et véridique au point que l’on peut être absolument sûr de lui. Le
texte de Nombres 12,7 se continue au verset suivant : Bouche à bouche je
parle en lui…
De Dieu aussi l’Écriture sainte dit qu’il est neeman, c’est-à-dire que l’on
peut être sûr et certain de sa vérité, de sa véracité, de sa parole, de sa
constance. Il est le Rocher. Deutéronome 7,9 : Et tu connaîtras que YHWH ton
Dieu, c’est lui qui est le Dieu, le Dieu neeman, traduction grecque theos
pistos, qui garde l’alliance et la grâce pour ceux qui l’aiment… Paul le rabbin
va reprendre cette formule, 1 Corinthiens 1,9, pistos ho theos, ce qui se
retraduit immédiatement en hébreu ha-el haneeman, Deuté-ronome 7,9.
Un témoin neeman, Isaïe 8,2, des témoins, edim neemanim, traduction
grecque marturas pistous, c’est un témoin, ce sont des témoins, de la véracité
de qui on peut être absolument certain.
À la forme que les grammairiens appellent hiphil, le verbe aman devient
heemin, être sûr et certain de la vérité de. Genèse 15,5 : Et il (Dieu) le
(Abraham) fit sortir dehors et il dit : « Lève donc les yeux vers les cieux et
compte les étoiles si tu peux les compter ! » Et il dit à lui (c’est toujours Dieu
qui parle) : « Ainsi sera ta semence ! » Et il (Abraham) heemin ba-YHWH :
Abraham fut sûr et certain de la vérité de ce que Dieu lui disait, il fut certain
de la vérité de la parole de Dieu, de la promesse de Dieu, il fut certain de
Dieu. Traduction grecque kai episteusen Abraham tô theô.
La traduction française habituelle : Et il crut… est beaucoup trop faible et
trop molle, par conséquent fausse. En France, en cette fin du XXe siècle, nous
l’avons souligné déjà plusieurs fois, sous des influences multiples, Guillaume
d’Occam, Martin Luther, Pascal, Descartes, Kant, Kierkegaard, Karl Barth,
etc. – le mot croire et le mot foi désignent un assentiment faible, qui n’est pas
une certitude. En France, aujourd’hui, si l’on dit : Je crois qu’il viendra, ou je
crois qu’il guérira, ou je crois qu’il me remboursera ou qu’il sera reçu à son
examen, – cela signifie que je n’en suis pas sûr et certain. En France,
aujourd’hui en cette fin du XXe siècle, la foi et la croyance sont des
convictions subjectives, plus ou moins fragiles, mais ne sont pas une certitude
objective. La certitude, en France aujourd’hui, est d’un autre ordre que la foi
et la croyance. Or justement, le mot hébreu qui est dérivé de la racine aman,
nous l’avons souligné, désigne et signifie la certitude objective de la vérité.
D’autre part, en France, en cette fin du XXe siècle, la foi et la croyance ne sont
pas une connaissance. La foi et la croyance sont dissociées de l’intelligence et
de l’exercice de la pensée rationnelle, et même souvent opposées à la pensée
rationnelle. Or dans la tradition hébraïque cette opposition n’existe pas.
Par cette seule traduction faussée, le ver est déjà dans le fruit. Si, comme
c’est le cas en France aujourd’hui en cette fin du XXe siècle, la foi n’est pas
une certitude, et une certitude de l’intelligence, alors la foi est du côté de, elle
est dans le camp de l’incertain. Et si elle n’est pas un assentiment de
l’intelligence, alors de quoi est-elle l’assentiment ?
Les théologiens qui survivent en France aujourd’hui savent que dans la
pensée de l’Église de Rome, la foi a toujours été considérée comme une
certitude et une certitude de l’intelligence. Cette intelligence est donnée par
Dieu, qui donne tout d’abord l’être et la vie, mais il n’en reste pas moins que,
lorsqu’elle est donnée, c’est bien l’intelligence qui est donnée.
Les Hébreux n’étaient pas kantiens. Qu’on le déplore ou qu’on s’en
réjouisse, le fait est là. Pour les Hébreux nomades installés au pays de
Chanaan depuis environ le XXe ou le XIXe siècle avant notre ère, l’existence de
Dieu n’est pas une question de foi au sens kantien du terme. Pour eux
l’existence de Dieu était une question de connaissance et, forcément, de
connaissance par l’intelligence. C’est l’intelligence qui découvre Dieu le
créateur unique et incréé dans, et par, et à partir de la création, à partir de
l’univers visible. C’est cette doctrine constante dans la vieille tradition
hébraïque que rappelle et résume le rabbin pharisien Schaoul de Tarse,
disciple du grand rabbin Gamaliel, tout au début de sa lettre, écrite sans doute
vers 57 ou 58, à la petite communauté de Rome, issue, comme toutes les
communautés chrétiennes, d’une communauté juive qui s’est divisée en deux
comme une cellule. Dieu, le Dieu vivant, est connu avec certitude non
seulement à partir de la création, à partir de l’univers, mais aussi à partir de
son œuvre, de son action, à l’intérieur de l’histoire humaine. Toute l’histoire
du peuple hébreu est une démonstration de l’action créatrice de Dieu. Et là
encore, c’est l’intelligence humaine qui se prononce, en présence des faits, en
présence des actes de Dieu4. Et l’Église de Rome, en 1870, au Concile du
Vatican, a dit solennellement qu’elle pensait toujours la même chose à ce
propos, à savoir ce que Paul écrivait dans sa lettre de l’année 57 ou 58. Et elle
l’a dit précisément contre Kant.
Le verbe hébreu heemin peut se construire avec la particule le. Genèse
45,26 : Et ils (les fils de Jacob remontés d’Égypte et revenus au pays de
Chanaan) lui (à Jacob) annoncèrent en disant : Il vit encore, Joseph ! Et c’est
lui qui commande sur tout le pays d’Égypte ! Mais son cœur (le cœur de
Jacob, c’est-à-dire l’organe de sa pensée, son intelligence) resta de glace, car
il n’était pas certain de la vérité de ce qu’ils lui disaient, il ne les croyait pas,
lô heemin lahem, traduction grecque ou gar episteusen autois. Dans ce texte
le mot hébreu leb, le cœur, est traduit en grec par dianoia, la pensée ou
l’organe de la pensée.
Dans le cas de Genèse 45,26, on peut parfaitement traduire lo-heemin
lahem, il ne les a pas crus, précisément parce qu’il s’agit du doute et qu’en
français la foi et la croyance ne sont pas dans la catégorie de la certitude. Or
une proposition est certaine, ou bien elle ne l’est pas. Si elle ne l’est pas, alors
elle est incertaine c’est-à-dire douteuse. Si vous ne mettez pas la foi dans la
catégorie de la certitude, ce qui est l’avis de la majorité de nos contemporains,
en France fin du XXe siècle, alors vous la mettez forcément dans la catégorie
du doute, du douteux, de l’incertain. Dans Genèse 45,26, puisqu’il s’agit du
doute ou de l’incrédulité de Jacob, on peut donc se servir, pour traduire le
texte, du verbe français croire, qui est lui aussi douteux.
Exode 4, 1 : Et il répondit, Moïse, et il dit : Et voici ils ne me croiront pas,
lô-iaaminou li, traduction grecque mè pisteusôsin moi, ils ne seront pas
certains de la vérité de ce que je leur dirai, – et ils n’écou-teront pas ma voix,
car ils diront : Non, il ne t’est pas apparu, YHWH ! – Le Seigneur propose
alors à Moïse certains signes, et il ajoute : Afin qu’ils soient certains de la
vérité du fait que je me suis manifesté à toi, le-maan iaaminou, traduction
grecque hina pisteusôsin… La traduction française, afin qu’ils croient… est
beaucoup trop faible et molle, et par conséquent fausse, pour les raisons que
nous avons dites. Exode 4,8 : Et il arrivera que, we-haiah, s’ils ne te croient
pas, s’ils ne sont pas certains de la vérité de ce que tu leur diras, im-lô
iaaminou lak, et s’ils n’écoutent pas la voix (sic !) du signe premier, ils seront
certains de, we-heeminou, traduction grecque pisteusousin, ils seront certains
de la vérité de la voix, hébreu qôl, du signe deuxième. S’ils ne sont pas
convaincus par le premier signe, ils seront convaincus par le second. S’ils
sont encore incertains avec le premier signe, ils seront certains avec le second.
Exode 4,9 : Et s’ils ne sont pas certains, im-lô iaaminou de la vérité qui se
trouve dans les deux signes que voici et s’ils n’écoutent pas ta voix…
Traduction grecque kai estai ean mè pisteusôsin…
Le verbe heemin peut aussi se construire avec la particule be, qui signifie
dans. Nous avons vu un cas, Genèse 15,6. Deutéronome 9,23 utilise heemin
avec la particule le puis le verbe schama écouter avec be : Et vous n’avez pas
été certains de la vérité de ce que Dieu vous avait promis et ordonné, et vous
n’avez pas cru en lui, we-lô heemanetem lô, grec kai ouk êpisteusate auto, et
vous n’avez pas écouté, – littéralement : dans sa voix, be-kôlô, traduction
grecque kai ouk eisèkousate tèsphônès autou.
Isaïe 43,10, texte capital pour l’intelligence du quatrième évangile : Vous,
vous êtes mes témoins ! Hébreu edai, grec mortures, oracle de YHWH, – et
mes serviteurs que j’ai choisis ! Afin que vous connaissiez, hébreu le verbe
iada, traduction grecque hina gnôte, du verbe grec gignôskô connaître, – et
afin que vous soyez certains de la vérité de ce que je vous dis, we-taaminou li,
traduction grecque kai pisteusète, – et afin que vous compreniez, que vous
ayez l’intelligence de ce que, hébreu le verbe bin, discerner, avoir
l’intelligence, traduction grecque kai sunète, du verbe sun-ièmi, comprendre,
– que c’est moi ! Hébreu : ki ani hou. Traduction grecque : hoti egô eimi. En
hébreu, il n’y a pas le verbe être, qui est économisé. Les traducteurs grecs ont
ajouté le verbe être, contraints par les exigences de la langue grecque, de
même que nous, en français, nous sommes obligés d’ajouter le verbe être et
de traduire : c’est moi ! Or en hébreu le verbe être n’y est pas.
Nous avons dans ce verset d’Isaïe 43,10 les termes que nous allons
constamment retrouver dans tout le quatrième évangile, et en particulier les
termes de témoin, grec martus, – de serviteur, grec païs ici dans la traduction
grecque du rouleau d’Isaïe, – la connaissance, hébreu iada, grec gignôskô et
gnôsis –, la certitude de la vérité, le verbe hébreu heemin, la traduction
grecque pisteuein, qu’il ne faut pas traduire par le français croire, pour les
raisons que nous avons dites, l’association de la connaissance, en grec gnôsis
et de l’intelligence, en hébreu binah, en grec sunesis, et de la certitude de la
vérité exprimée par le verbe hébreu heemin, traduction grecque pisteuein.
Enfin l’expression hébraïque ki ani hou (que c’est moi !) traduite en grec par
hoti egô eimi, que nous allons retrouver dans le quatrième évangile, et qui ne
signifie pas : que moi je suis ! Mais qui signifie : que c’est moi ! On peut
même enlever le verbe être pour être plus fidèle à l’hébreu : que moi ça !
Le verbe hébreu aman, avec ses diverses formes, comporte plusieurs
dérivés. Nous avons vu précédemment le mot hébreu amèn, qui signifie : c’est
certainement vrai ! Jean l’emploie en le redoublant, amèn, amèn. Emounah,
dérivé de la racine aman, signifie la solidité, la fermeté, la constance, la
vérité, la véracité, ce dont on peut être certain, la certitude, la certitude
objective de la vérité.
C’est ce mot hébreu émounah qui a été traduit par les Septante, tantôt par
le mot grec pistis, que nous avons à notre tour traduit en langue française par :
la foi, – ce qui fausse totalement le sens du mot grec pistis, qui recouvre le
mot hébreu émounah, puisqu’en hébreu emounah désigne et signifie la
certitude objective de la vérité, tandis que dans notre français d’aujourd’hui,
sous des influences diverses que nous avons indiquées, la foi n’est pas une
certitude et la foi n’est pas un acte de la connaissance, un acte de
l’intelligence. Le mot hébreu émounah a été aussi dans nombre de cas traduit
par le mot grec alètheia qui signifie : la vérité.
Cela est tout à fait naturel. Ce que l’hébreu appelle émounah, c’est la
certitude de la vérité, certitude qui est bien entendu un acte et un assentiment
de l’intelligence, et non pas des doigts de pieds. Par conséquent le mot hébreu
émounah peut être traduit soit par le mot grec pistis, qui désigne l’acte même
de l’assentiment, ou par alètheia, qui désigne ce à quoi l’intelligence accorde
son assentiment, l’acte même d’être certain de la vérité de, ou la vérité qui est
l’objet de cette certitude.
Le mot hébreu émounah comporte donc deux traductions possibles et
réelles dans la traduction grecque de la Bible hébraïque. Les traducteurs en
langue grecque des trois évangiles synoptiques se sont servis du mot grec
pistis pour traduire le mot hébreu émounah. Le traducteur en langue grecque
du quatrième évangile ne se sert jamais du mot grec pistis, lui qui se sert si
souvent du verbe pisteuein, mais il se sert plus que les synoptiques du mot
grec alètheia, que nous traduisons par : vérité.
Un autre mot hébreu dérivé de la racine aman, c’est le mot émet qui
signifie lui aussi la solidité, la certitude, la sécurité, la vérité. Deutéronome
13,15 : Tu feras une enquête, tu interrogeras et voici que l’affaire est vraie,
hébreu émet nakôn ha-dabar, traduction grecque kai idou alèthès. Josué 2,12 :
Et maintenant jurez-moi en YHWH, – parce que j’ai fait avec vous grâce et
compassion, hébreu hesed, grec eleos –, que vous ferez vous aussi avec la
maison de mon père grâce et compassion, hébreu hesed, grec eleos, et vous
me donnerez un signe certain, un signe de vérité, un signe véritable, ôt emet,
traduction grecque absente de nos manuscrits. Genèse 24,48 : Et je me suis
mis à genoux et je me suis prosterné devant YHWH et j’ai béni (hébreu barak,
grec eulogein) YHWH Dieu de mon maître Abraham qui m’a conduit sur une
route de vérité, be-derek émet ; c’est-à-dire sur la route véritable, traduction
grecque en odô alètheias, pour prendre la fille de son frère pour son fils…
Jérémie 2,21 : Et moi je t’ai plantée… semence de vérité, semence véritable,
semence authentique, zera émet, traduction grecque légèrement modifiée par
rapport à l’hébreu : et moi je t’ai plantée vigne qui porte fruit, toute véritable,
pasan alèthinèn. Le mot émet signifie le caractère d’un être qui est tel que
l’on peut être certain de lui, de la vérité de ce qu’il dit ou promet, de la vérité
de son témoignage. Il est appliqué à Dieu. Michée 7,20 : Tu donneras, tu
accorderas la vérité, la certitude, émet, traduction grecque alètheian à Jacob,
la grâce et la compassion, hébreu hesed, grec eleos, à Abraham. Psaume
30,10 : Est-ce qu’elle va te rendre grâce, la poussière ? Est-ce qu’elle va
annoncer ta vérité, amiteka, grec tèn alètheian sou…
Le mot grec alètheia traduit donc principalement deux mots hébreux :
émounah, qui est aussi traduit par pistis, et émet.
Nous l’avons déjà dit : Jean ne se sert pas du mot grec pistis, mais il se
sert abondamment du mot grec alètheia. Paul va trouver la solution parfaite
pour traduire émounah, il va utiliser les deux mots, pistis et alètheia, dans une
combinaison qui associe les deux sens du verbe heetnin et de ses dérivés : 2
Thessaloniciens 2,10 : Parce qu’ils n’ont pas reçu l’amour de la vérité, tèn
agapèn tès alètheias… C’est pourquoi il leur enverra, Dieu, une puissance
d’erreur, d’errance et de perdition, en sorte qu’ils accordent la certitude de
leur assentiment, eis to pisteusai, au mensonge, afin qu’ils soient jugés tous
ceux qui n’accordent pas la certitude de leur assentiment, hébreu le verbe
heemin, ici en grec hoi mè pisteusantes, à la vérité, ici en grec tè alètheia, en
hébreu emounah ou emet.
Comme on le voit, le rabbin Schaoul joue sur la racine aman et sur les
dérivés de cette racine. Cela ne se voit pas dans la traduction en langue
grecque de sa lettre, mais cela se voit dans l’original hébreu, dès lors qu’on le
reconstitue. S’il y a ce jeu sur les racines en hébreu, et s’il n’apparaît pas en
grec, c’est que la phrase a été pensée en hébreu, dictée en hébreu, puis
traduite en grec, ou écrite en hébreu, puis traduite en grec, mais non pas
directement pensée en grec. Et Schaoul-Paul continue : Quant à nous, nous
devons rendre grâce à Dieu en tout temps à votre sujet frères chéris du
Seigneur, parce qu’il vous a choisis, Dieu, prémices pour le salut, dans la
sanctification de l’esprit et dans la certitude de la vérité, kaipistei aletheias.
Là encore le rabbin Schaoul a joué sur la racine aman. Cela ne se voit pas
dans le texte grec, encore moins dans la traduction française qui est
complètement faussée dès lors que l’on traduit le grec pistis par le français : la
foi, compte tenu du sens actuel de ce mot en français d’aujourd’hui. Mais cela
se voit dès lors que l’on reconstitue la phrase en hébreu. C’est en hébreu
qu’elle a été pensée par le rabbin, c’est en hébreu qu’elle a été dictée ou
écrite, puis elle a été traduite dans la langue des goïm, c’est-à-dire en grec.
Nous allons voir que le même phénomène se retrouve et se vérifie pour le
quatrième évangile.
Nous en étions à Jean 1, 12 : lois pisteuousin eis to onoma autou. Il faut
donc traduire, conformément à l’hébreu sous-jacent : il leur a donné la
puissance ou le pouvoir de devenir enfants de Dieu, ou fils de Dieu, – à ceux
qui sont certains de la vente et de la véracité de celui qui est nommé par ce
nom.
Comme le remarquait Jean Psichari dans l’étude déjà citée Essai sur le
grec de la Septante, Paris 1908, p. 202, dans le cours des siècles, au cours de
l’histoire et du développement de la langue grecque, en qui signifie dans en
grec, et qui est suivi du datif a été remplacé par eis, suivi de l’accusatif. Les
Septante ont traduit constamment l’expression be-schem, dans le nom de, par
en onomati. Lorsque dans la Septante on lit eis onoma, c’est parce qu’en
hébreu il y avait, non pas be-schem, mais le-schem. La particule hébraïque le
est traduite en grec par eis, suivi de l’accusatif. Nous allons y revenir bientôt.
Par conséquent ici, l’expression tois pisteuousin eis to onoma autou doit
recouvrir l’expression hébraïque qui se termine par le-schem.
Croire au nom de quelqu’un, comme on traduit généralement en français,
c’est une expression qui devait être aussi obscure, pour ne pas dire
inintelligible, pour un lecteur grec du Ier siècle, que pour un Français
d’aujourd’hui.
L’auteur du quatrième évangile fait un usage abondant, et même très
abondant, du verbe grec pisteuein, qui, nous venons de le voir, traduit
l’hébreu heemin.
Il associe, exactement comme le prophète Isaïe, ou plus exactement
comme l’inconnu dont les oracles ont été joints aux oracles du prophète Isaïe
du VIIIe siècle avant notre ère, le prophète et théologien inconnu du temps de
l’exil à Babylone (VIe siècle avant notre ère), – le verbe heemin et le verbe
iada : être certain de la vérité de –, et connaître.
C’est donc toujours un contresens de traduire le grec pisteuein, chez Jean,
par notre verbe croire, pour les raisons que nous avons dites. Notre verbe
croire ne correspond plus à ce que l’auteur du quatrième évangile, ou le
traducteur du quatrième évangile, entend en utilisant le verbe grec pisteuein
qui traduit l’hébreu heemin.
Jean 6,69 : et nous, nous avons été certains de la vérité de, pepisteukamen,
et nous restons certains, et nous avons connu, kai egnôkamen, que toi, tu es le
saint de Dieu !
Jean associe dans une même proposition, tout comme le fait saint Paul, le
verbe grec pisteuein et le mot grec alètheia que nous traduisons par : la vérité.
Jean 8,45 : Moi, parce que je dis la vérité, tèn alètheian, vous ne croyez pas
en moi, ou pisteuete moi. – Telle est du moins la traduction mot à mot
habituelle en langue française. On voit aussitôt que du point de vue de la
structure logique de la proposition, quelque chose ne va pas. C’est le mot grec
hoti, que nous avons traduit par parce que. Ce mot grec hoti traduit, des
centaines de fois dans la Bible hébraïque, le mot ki, lequel peut signifier
plusieurs relations logiques ou relations causales, et non pas seulement notre
français parce que. Il est donc vraisemblable qu’il faut comprendre ici :
quoique je vous dise la vérité, vous ne me croyez pas.
Mais ce qu’on ne voit pas du tout, dans notre traduction française, c’est la
parenté des racines qui existe en hébreu entre le verbe hébreu heemin, qui est
traduit ici comme d’habitude par le verbe grec pisteuein, – et le mot émet ou
émounah, de la même famille, qui est traduit ici en grec par alètheia. En sorte
que si l’on reconstitue l’hébreu sous-jacent, on s’aperçoit que le Seigneur a
joué sur la communauté de la racine hébraïque aman. Pour rendre tant bien
que mal ce jeu sur une unique racine, on pourrait tenter la traduction
suivante : quoique je vous aie dit ce qui est certitude, ou ce qui est
certainement vrai, – vous n’êtes pas certains de la vérité de ce que je vous dis.
Si un tel jeu de mots apparaît lorsqu’on retrouve l’original hébreu, jeu de
mots ou plutôt jeu sur une racine, qui n’existe pas dans la traduction grecque
et qui n’apparaît pas, c’est que la phrase a été dite et pensée en hébreu, et que
le texte que nous lisons ici en grec n’est qu’une traduction. Le Seigneur se
sert de la commune racine du verbe aman à la forme hiphil et des mots émet
et émounah, exactement comme le fera saint Paul dans les passages cités.
Jean n’utilise jamais, nous l’avons dit, le mot grec pistis, mais il utilise,
plus qu’un autre, le mot grec alètheia qui, nous l’avons vu aussi, traduit deux
mots hébreux, émet et émounah. Non seulement Jean utilise ce mot grec
alètheia, mais il l’utilise dans une expression qui est traduite de l’hébreu :
Jean 1,14 : plèrès charistos kai alètheias, que nous traduisons d’habitude par :
plein de grâce et de vérité.
Le mot grec charis traduit le plus souvent le mot hébreu hen, dans
l’expression classique et très fréquente ; Genèse 18,3 : Et il (Abraham) dit :
Monseigneur, adônaï, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, traduction grecque
charis. Mais le grec charis peut aussi traduire l’hébreu hesed, Esther 2,9 : Et
elle fut belle, la jeune fille, à ses yeux, et elle trouva grâce, hébreu hesed, grec
charis, devant sa face, hébreu lephanaiô, grec enôpion autou. Le mot grec
éleos traduit le plus souvent l’hébreu hesed que nous avons l’habitude de
traduire par grâce, bienveillance. On dit en hébreu : faire la hesed, faire la
grâce ou la bienveillance. Genèse 24,12 : Et il dit : YHWH Dieu de mon
seigneur Abraham, fais grâce ou bienveillance, aseh hesed avec mon seigneur
Abraham. Traduction grecque poièson eleos. Genèse 24,14 : Et en cela je
saurai que tu as fait la grâce, la bienveillance, hesed, grec eleos, avec mon
seigneur. L’expression : la grâce – ou la bienveillance – et la vérité, hesed we-
emet se trouve dans Genèse 47,29, associée au verbe faire : Et ils s’étaient
approchés les jours d’Israël de mourir, et il appela son fils, Joseph, et il lui
dit : Si j’ai trouvé grâce, hen, grec charis, à tes yeux, mets donc ta main sous
ma cuisse (euphémisme) et tu feras avec moi grâce et vérité, hesed we-emet,
traduction grecque eleèmosunèn kai alètheian, – ne me mets pas au tombeau
en Égypte.
L’expression grecque plèrès charistos kai alètheias que nous lisons Jean
1,14 est la traduction d’une expression hébraïque classique et fréquente, hesed
we-emet.
2 Samuel 2,5 : Bénis (êtes) vous pour YHWH, vous qui avez fait cette
œuvre de bienveillance, cette faveur, hébreu hesed, grec eleos, avec votre
seigneur, avec Schaoul, et vous l’avez mis au tombeau ! Et maintenant qu’il
fasse avec vous, YHWH, bienveillance et vérité, hébreu hesed we-emet, grec
eleos kai alètheian…
Jean utilise – 3,21 – l’expression hébraïque faire la vérité, ho poiôn tèn
alètheian, celui qui fait la vérité vient vers la lumière.
Jean n’utilise pas du tout le mot grec eleos, qui est l’une des traductions
de l’hébreu hesed, et dont se servent Matthieu et Luc. Marc ne s’en sert pas
non plus. Mais Jean se sert du mot grec charis, dont Matthieu ne se sert pas
du tout, ni Marc non plus, mais dont Luc se sert pour traduire les expressions
hébraïques classiques, Luc 1,30, tu as trouvé grâce de la part de Dieu.
Jean 1,13 : Eux qui non pas des sangs (au pluriel) ni de la volonté de la
chair ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu ils sont nés. Les sangs, grec
ex aimatôn. Impossible en grec. Or c’est une expression très fréquente en
hébreu, le pluriel damin du mot hébreu dam qui signifie le sang, et qui est
traduit en grec par le pluriel ta aimata. Par exemple Exode 22,1 ; 22,2 ;
Deutéronome 19,10 ; 2 Samuel 16,7 ; 16,8 ; Isaïe 1,15 ; 33,15 ; Nahoum 3,1 ;
Psaume 9,13 ; Psaume 26,9 ; Psaume 51,16 : Psaume 55,24 ; Psaume 59,3 ;
Psaume 139,19, etc.
Curieux, cet auteur dont on nous dit depuis plus d’un siècle qu’il a écrit
son évangile en langue grecque au IIe siècle ou à la fin du Ier, et qui écrit en
hébreu décalqué en grec, vous ne trouvez pas ? Car enfin l’expression grecque
ex aimatôn est aussi impossible en grec qu’en français et supposons que
l’auteur du quatrième évangile ait écrit son livre en langue grecque au IIe
siècle ou à la fin du premier, comment se fait-il qu’autour de lui des gens
cultivés et connaissant bien la langue grecque ne lui aient pas dit : ces
expressions sont impossibles en grec, il faut les corriger ?
L’expression : et ni de la volonté de la chair, n’est pas moins bizarre pour
une oreille de formation grecque. Or en hébreu, la volonté de la chair, c’est
tout simplement la volonté de l’homme, pour une raison simple c’est que dans
de multiples textes, le mot hébreu basar, qui a été traduit en grec par sarx, est
exactement synonyme du mot hébreu adam, qui signifie : l’Homme. Psaume
56,5 : Que me fera basar, traduction grecque tipoièsei moi’sarx. Même
Psaume 56,12 : que me fera, que peut me faire, l’Homme, hébreu adam,
traduction grecque ti poièsei moi’ anthrôpos.
L’association de la chair et du sang est aussi une expression hébraïque
classique.
L’expression hébraïque basar we-dam, la chair et le sang se discerne dans
la traduction grecque du Siracide, ou Sagesse de Jésus, fils de Sirach, appelé
encore Ecclésiastique 14,18 : genea sarkos kai aimatos. Nous l’avons déjà
rencontrée dans la bouche même du Seigneur, Matthieu 16,17 : Et il répondit,
Jésus, et il lui dit : Heureux toi Schiméon bar-iônah, fils de la Colombe, parce
que la chair et le sang ne t’ont pas révélé (sous-entendu : cela), mais mon père
qui est dans les cieux.
Nous retrouvons la même expression dans plusieurs des lettres du rabbin
Schaoul : 1 Corinthiens 15,50 : Je dis ceci, frères : la chair et le sang ne
peuvent pas hériter le royaume – ou le règne – de Dieu. Galates 1,16 ;
Ephésiens 6,12.
La vieille expression hébraïque basar we-dam, la chair et le sang, signifie
donc l’homme dans sa réalité concrète, ce que nous appelons aujourd’hui sa
totalité psycho-somatique, avec ses instincts, ses programmations que nous
venons de découvrir au XXe siècle. C’est l’homme animal dont parle saint
Paul, ou encore le vieil homme, Romains 6,6 ; l’homme animal, 1 Corinthiens
2,14.
Il importe de se souvenir de ce sens du mot hébreu basar, traduit en grec
par sarx et qui signifie l’Homme, le vieil homme, l’homme animal, l’homme
tel qu’il est sorti des mains du Créateur et tel qu’il s’est abîmé lui-même, si
l’on veut lire et entendre le verset suivant, Jean 1,14, Kai ho logos sarx
egeneto.
Jean 1,14 : le premier mot, ho logos, ne fait pas de difficulté. C’est la
traduction de l’hébreu ha-dabar, la parole, la parole de Dieu, celle qui se
manifeste dans et par la création, dans et par le prophétisme, qui est la
communication à l’homme d’un message, d’un enseignement, d’un secret de
Dieu. Debar-YHWH ascher haiah el-Hoschea, la parole de YHWH qui fut à
Osée, traduction grecque logos kuriou os egenèthè pros Osée (Osée 1,1). Osée
1,2 : Commencement de la parole de YHWH dans ou sur Osée, hébreu dabar,
grec archè logou kuriou. Joël 1,1 : Parole de YHWH qui fut adressée à Joël,
debar-YHWH ascher haiah el-iôei Grec : Logos kuriou os egenèthè pros ioèl.
Michée 1,1 : Parole de YHWH qui fut adressée à Michée… Grec: Kai egeneto
logos kuriou pros Michaian… Sophonie 1,1 : Parole de YHWH qui fut adressée
à Sophonie… Grec : Logos kuriou hos egenèthè prossophonian…
Il se peut que la pensée du théologien hébreu qui a composé ce prologue,
ce fut précisément de distinguer la parole de Dieu qui a été adressée aux
anciens prophètes et la parole de Dieu qui cette fois-ci n’est pas seulement
adressée à un homme. La parole de Dieu est toujours la même, mais cette
fois-ci elle n’est pas seulement adressée à un homme comme ce fut le cas
pour les anciens prophètes.
Le troisième terme de la proposition, sarx, ne fait pas difficulté non plus.
Il recouvre l’hébreu basar, et de nombreux textes de la sainte Bibliothèque
hébraïque nous apprennent que kol-basar, ce sont tous les êtres vivants, tous
les hommes, et que basar, c’est l’homme tout entier, et non pas du tout ce que,
dans sa propre anthropologie, Platon appelait to sôma, ce que Descartes ou le
P. Malebranche appellent le corps, en tant qu’il est distinct de l’âme. Nous
avons noté déjà que l’hébreu n’a pas de mot pour désigner le corps pour
autant ou en tant qu’il est distinct de l’âme, pour une raison toute simple, c’est
qu’un corps sans âme, cela n’existe pas, cela n’a jamais existé, et cela n’a
aucun sens. Sarx qui recouvre l’hébreu basar signifie donc la totalité
humaine, l’homme tout entier, ce que dans notre jargon moderne nous
appelons la totalité psychosomatique, nous efforçant de recoller ce que le
cartésianisme a dissocié. Apollinaire de Laodicée, né vers 310 à Laodicée en
Syrie, évêque de Laodicée vers 361, s’est imaginé que l’incarnation, c’est le
logos de Dieu qui devient chair, au sens où il l’entendait, c’est-à-dire au sens
où un intellectuel formé dans le platonisme et le néoplatonisme pouvait
l’entendre. Le mot grec sarx que nous lisons ici dans notre évangile de Jean
en grec, était confondu plus ou moins, plutôt plus que moins, avec ce que
Platon avait appelé to sôma, avec ce que Plotin, au IIIe siècle de notre ère,
appelait lo sôma, le corps.
Le pape Damase, dans ses lettres dogmatiques adressées aux évêques
d’Orient autour de l’année 374, s’étonne de ce que certains théologiens osent
dire que notre Seigneur a assumé un homme incomplet, c’est-à-dire sans
capacité de connaître et de sentir, imperfectum, id est sine sensu hominem
suscepisse… Nous, au contraire, écrit le pape Damase, nous professons, selon
ce que professe l’Église catholique, que Dieu a assumé, a pris un homme
intégral, perfectum Deum perfectum suscepisse hominem profitemur.
C’est la doctrine que l’on trouvera dans les documents qui nous restent de
tous les papes de Rome, par exemple dans les lettres du pape Léon, lettre du
13 juin 449 adressée à Julien, évêque de l’île grecque de Cos, Ver us homo
vero unitus est Deo, l’homme véritable a été uni à Dieu véritable.
Le mot grec sarx, Jean 1,14, signifie et désigne donc l’homme tout entier,
conformément à ce que saint Jérôme appelait la veritas hebraica.
Reste le mot grec egeneto, qui provient du verbe grec gignomai et qui
signifie : devenir, naître, se produire.
Nous avons signalé déjà que la langue hébraïque fait l’économie du verbe
être. Elle ne s’en sert généralement pas pour l’office de copule. Elle s’en
passe. Lorsque le verbe être ne se trouve pas dans le texte hébreu,
d’innombrables fois, les traducteurs grecs que nous appelons les Septante
l’ajoutent, à cause des exigences de la langue grecque. Nous verrons plus loin
la conséquence de ce fait pour l’interprétation de certaines formules de Jean.
Mais lorsque l’hébreu utilise le verbe être, le plus souvent les LXX traduisent
précisément par ce verbe gignomai. En particulier lorsque le verbe être hébreu
est suivi de la particule le, que nous avons déjà rencontrée, qui indique ou
signifie la direction, l’intention, et que nous pourrions presque traduire en
langage symbolique par une flèche. Cette particule hébraïque le a été
régulièrement traduite en grec par eis. Genèse 2,7 : Et il forma, YHWH Dieu,
l’Homme (hébreu ha-adam) poussière prise de la terre, et il souffla dans sa
narine un souffle de vie, et il fut, l’Homme (ha-adam) dans la direction de,
particule hébraïque le, une âme vivante. Nous traduisons forcément dans
notre langue française, pour ne pas faire souffrir le lecteur : Il devint une âme
vivante. Mais l’hébreu n’a pas de mot pour désigner le devenir, il n’a pas de
verbe pour signifier le devenir. Il dispose de cette expression : le verbe être +
la particule le. Les LXX ont traduit : kai egeneto ho anthrôpos eis psuchèn
zôsan, et il est devenu, l’homme, une âme vivante. Le mot grec eis traduit la
particule hébraïque le.
La question est donc de savoir si le texte grec que nous lisons est traduit à
partir d’un texte hébreu antérieur, ou non. Parce que s’il est traduit à partir
d’un texte hébreu antérieur, il n’y a pas de verbe en hébreu pour dire le
devenir. Il existe une expression, le verbe être plus la particule le, qui indique
la direction ou l’intention.
Rappelons ici que la doctrine de l’Église de Rome, sur ce point, la
doctrine de l’Église qui a son centre d’auto-régulation à Rome depuis que
l’Église de Rome existe, c’est-à-dire fort tôt, c’est-à-dire sans doute depuis la
Pentecôte qui a suivi la mort et la résurrection du Seigneur, ou du moins
depuis le retour à Rome des pèlerins qui avaient été à Jérusalem pour les fêtes
de Pâques de l’année encore incertaine où le Seigneur a été crucifié – la
doctrine constante de l’Église de Rome, c’est que bien entendu, bien
évidemment, le Logos de Dieu, la parole de Dieu, le dire de Dieu, ne subit
aucune modification, aucune altération, ni par la création, ni par l’incarnation.
Il n’existe aucune passion en Dieu. Or le Logos de Dieu, c’est Dieu lui-même
qui parle. Ce n’est pas un autre dieu que Dieu, ce n’est pas un dieu second,
comme l’avait rêvé Origène d’Alexandrie, ce n’est pas un être transcendant
créé, comme l’a professé Arius d’Alexandrie. Dieu est absolument unique et
simple. Le Logos de Dieu ne subit donc aucune passion, aucun devenir de par
l’incarnation. Les grands scolastiques latins lisaient la traduction latine de la
Bible et donc du quatrième évangile. À notre verset Jean 1,14 ils lisaient en
latin : Et verbum caro factum est. Lorsque saint Thomas d’Aquin rencontre ce
texte, à plusieurs reprises, sans faiblir, sans trembler, il explique que bien
entendu le verbe de Dieu n’est rien devenu du tout, tout simplement parce
qu’il n’y a pas de devenir en Dieu, et que le verbe de Dieu, c’est Dieu. In
Joannem I, Iect. 6 : Hoc autem quod dicitur, verbum caro factum est, non
aliquam mutationem in verbo, sed solum in natura assumpta de novo in
unitatem personae divinae. Sum. theol. III, q. 16, a. 6 : Et ideo, cum dicitur
Deus factus est homo, non intelligitur aliqua mutatio ex parte Dei, sed solum
ex parte humanae naturae. Saint Thomas d’Aquin ose corriger le texte latin
de l’évangile de Jean qu’il a sous les yeux. Il a cent fois raison, puisque cette
traduction latine de la traduction grecque de l’original hébreu avait introduit
l’idée d’une mutation ou d’un devenir dans la parole de Dieu, qui en toute
hypothèse ne se trouve pas dans la formule reconstituée en hébreu, avec le
verbe hébreu être et la particule le qui indique en effet la relation, la direction
et l’intention, la visée.
Ce que sans doute ou peut-être, le théologien hébreu qui a composé ce
prologue veut dire, c’est que le rabbi galiléen Ieschoua n’est pas dans le cas
des anciens prophètes hébreux qui reçoivent ou à qui s’adresse ou sur qui
vient se poser la parole de Dieu. Dans le cas du Seigneur, c’est tout autre
chose, puisque le Seigneur peut dire de lui-même : Le Père, c’est-à-dire Dieu,
est en moi, et moi je suis dans le Père. Il existe une immanence réciproque,
sans mélange, sans confusion, entre le verus homo dont parle le pape Léon
dans sa lettre dogmatique, et le verus Deus. La parole de Dieu est tout entière
présente dans cet homme. Comme le dira Paul dans sa grande lettre
dogmatique aux Colossiens 2,9 : En lui habite toute la plénitude de la divinité
corporellement. Ce que Paul dit ici dans son langage, c’est sans doute ou
probablement la même chose que ce qu’écrit Jean 1,14.
Sur ce point de dogmatique fondamentale, sur ce point de christologie,
c’est-à-dire sur ce point qui concerne l’ontologie du Christ, le bienheureux
Jean Duns Scot, le docteur franciscain, mort et enseveli à Cologne en 1308,
est pleinement d’accord avec son frère dominicain Thomas d’Aquin, mort en
1274. Il y revient à plusieurs reprises. Dans son grand Commentaire des
Sentences de Pierre Lombard d’Oxford, III, d.I, q.l, le docteur franciscain
explique que le Logos de Dieu ne pâtit pas. Exactement comme saint Thomas,
il expose que l’incarnation est une union, cette union est une certaine relation,
entre Dieu et la nature humaine assumée. Mais cette relation entre Dieu qui
assume et la nature humaine assumée est réelle prise du côté de la nature
humaine assumée, elle est de pure raison prise du côté de Dieu qui assume.
C’est donc une relation dissymétrique, relatio disquiparantiae. Même
doctrine dans le cours donné à Paris, Reportataparis. IV, d.l 1, q.2. C’est la
même doctrine que celle exposée avant lui par saint Thomas d’Aquin, Sum.
theol. III, q.2, a. 7 : L’union dont nous parlons est une certaine relation que
nous considérons entre la nature divine et l’humaine. Or, toute relation que
nous considérons entre Dieu et l’être créé, est réellement dans l’être créé.
Mais elle n’est pas réellement en Dieu, non autem est realiter in Deo, mais
seulement selon ou du point de vue de l’intelligence qui considère, sed
secundum rationem tantum, car cette relation ne prend pas naissance de par
une mutation en Dieu, quia non nascitur secundum mutationem Dei. Par
conséquent, cette union dont nous parlons n’est pas en Dieu réellement, non
est in Deo realiter, mais seulement du point de vue de la raison, sed secundum
rationem tantum. Saint Thomas ajoute dans ladprimum : On dit que Dieu est
uni à l’être créé par le fait que l’être créé est uni à Dieu, sans aucune mutation
de la part de Dieu, absque Dei mutatione.
Nous sommes donc, avec les grands théologiens scolastiques latins,
exactement aux antipodes des christologies de type gnostique, selon
lesquelles l’incarnation serait une aventure, un exil, une aliénation de Dieu, et
pourquoi pas ? Une kénôse de Dieu même. La kénôsis, c’est le fait de se vider,
de se dépouiller. Saint Paul utilise le verbe grec keno-ô dans sa lettre aux
Philippiens 2,7, mais dans la phrase de Paul, le sujet de la proposition n’est
pas Dieu ni le Logos, de Dieu, mais Jésus le Christ.
Jean 1,14 : kai ho logos sarx egeneto ne signifie pas que le logos de Dieu,
le dire de Dieu, Dieu lui-même qui parle, est devenu chair, car il n’y a aucun
devenir en Dieu et logos de Dieu qui est Dieu lui-même ne subit aucune
transformation.
Lorsque Louis de Broglie enseigne la science qu’il a acquise, et lorsqu’il
la communique, cette science considérée en elle-même ne subit aucune
transformation, aucune altération. La science de Louis de Broglie reste ce
qu’elle était. Elle est reçue ou elle ne l’est pas, elle est bien reçue, bien
comprise, bien assimilée, ou mal reçue, mal comprise, mal assimilée, mais
dans tous les cas ce n’est pas la science de Louis de Broglie qui subit une
altération ou une transformation.
Sur ce point l’orthodoxie a été constante et formelle. Le logos de Dieu ne
subit aucune transformation de par l’incarnation. Et on observe que depuis le
pape Damase au moins, sans doute ou peut-être pour éviter les risques de
malentendu, les papes remplacent l’expression grecque le logos de Dieu est
devenu chair, par l’autre expression : Dieu s’est uni l’Homme, verus homo
vero unitus est Deo.
En effet, le logos de Dieu, c’est Dieu lui-même qui parle. Ce n’est pas un
autre être que Dieu, ni créé ni incréé. Dieu et son propre dire ne constituent
pas, ne font pas deux êtres. Et pour éviter le malentendu possible à propos du
mot grec sarx, traduit en latin par caro, les papes depuis Damase et Léon
préfèrent dire : perfectus homo. Veritas hebraica. Enfin ils évitent le verbe
gignomai, qui de fait en grec indique un certain devenir, et ils retournent la
proposition. Ils disent plus volontiers : Dieu s’est uni l’Homme tout entier.
Ainsi il n’y a plus de risque d’erreur. Sur tous ces points l’Église qui a son
centre d’auto-régulation à Rome est restée fidèle à la veritas hebraica, elle qui
est issue de la partition de cette cellule initiale qui est la communauté juive de
Rome, qui a reçu de Jérusalem un nouveau message. La mutation s’est
effectuée par communication d’un message. Encore du concordisme. L’église
de Rome est restée fidèle au pur monothéisme de la communauté juive de
Rome dont elle est issue. Dieu est absolument transcendant, absolument
unique et absolument simple.
Jean 1,14 : et il a campé parmi nous. Il est vraisemblable que le traducteur
de Jean a adopté le mot grec skènoô, dresser une tente, vivre sous la tente,
habiter, résider, à cause de la ressemblance physique avec le verbe hébreu
schakan qui signifie résider, habiter. Exode 24,16 : waiischekôn kebod-YHWH
al-har sinaï, et elle demeura, elle séjourna, la gloire de YHWH sur la montagne
du Sinaï. Le verbe grec skènoô, skènoun traduisait déjà l’hébreu schakan dans
Juges 5,17 et surtout dans 1 Rois 8,12 : YHWH a dit habiter, hébreu lischekôn
dans une nuée. Traduction grecque kurios eipen tou skènôsai en gnophô.
Exode 25,8 : Ils feront pour moi un lieu sacré, un sanctuaire, et j’habiterai au
milieu d’eux, we-schakaneti betôkam.
De par sa présence, son habitation dans cet homme concret, la propre
parole incréée et éternelle de Dieu habite parmi nous, comme dans le Temple
de Dieu.
Jean 1,14 : Et nous avons vu sa gloire, la gloire comme d’un unique
engendré, – ou d’un fils unique, qui vient du père.
Nous avons vu précédemment que le mot grec monogenès est l’une des
traductions possibles de l’hébreu iahid. Juges 11,34 ; Psaume 22,21 ; Psaume
25,16. Nous avons vu aussi que ce même mot hébreu iahid peut être traduit en
grec par agapètos, Genèse 22,2 ; 22,12 ; 22,16 ; Juges 11,34. Par conséquent
monogenès qu’emploie ici le traducteur de Jean, est synonyme d’agapètos
que nous avons lu dans Matthieu 3,17 ; Marc 1,11 ; Matthieu 12,18. Nous
avons vu aussi précédemment que le mot grec monogenès était utilisé par Luc
7,12 ; 8,42 ; 9,38 ; et par l’auteur de l’Épître aux Hébreux 11,17 lorsqu’il
traduit le texte célèbre de Genèse 22.
Ce monogenès, qui est donc le fils unique et le fils chéri, dans Jean 1,14,
c’est celui que l’on voit, c’est donc Jésus le Christ lui-même qui est appelé ici
monogenès, fils unique et fils chéri, conformément à la longue tradition qui
appelle fils celui qui est attendu, et qui s’appelle aussi le chéri, le bien-aimé
(Cantique des cantiques) Jean n’appelle pas ici, dans ce texte ni ailleurs, le
logos de Dieu fils de Dieu. Cette idée, qui consiste à appeler fils de Dieu le
logos éternel et incréé de Dieu, c’est une idée que l’on trouve dans les œuvres
de Philon d’Alexandrie, mais c’est une idée qui est totalement absente de tout
le Nouveau Testament, et ce texte que nous lisons ne fait pas exception. Dans
tout le Nouveau Testament sans exception, le terme de fils, l’expression fils de
Dieu, vise et désigne directement celui qui s’appelait lui-même le « fils de
l’homme », et jamais dans aucun texte du Nouveau Testament, sans aucune
exception, le terme de fils, et l’expression de fils de Dieu ne désignent le
logos éternel et incréé de Dieu envisagé ou considéré dans son éternité, avant
l’incarnation, indépendamment de l’incarnation. C’est là une spéculation qui
se développe à partir de Philon d’Alexandrie, que l’on retrouve dans
l’ouvrage appelé dans nos éditions Elenchos contre toutes les hérésies,
attribué par certains à Hippolyte de Rome, dans les écrits d’Origène
d’Alexandrie, chez Tertullien de Carthage. Mais c’est là une spéculation
étrangère au langage et à la pensée du Nouveau Testament et étrangère aussi
aux symboles baptismaux des Églises anciennes, cf. A. Hahn, Bibliothek der
Symbole und Glaubensregeln der alten Kirche, nouv. éd. Hildesheim.
Jean 1,14 : Para patros. Le mot grec para traduit l’hébreu min, qui
indique la provenance, Genèse 19,24 ; 21,30 ; 23,6, etc. Il signifie donc qui
vient de. Plèrès charis kai alètheias, plein de grâce et de vérité, nous avons vu
précédemment que c’est une expression hébraïque classique et fréquente, 2
Samuel 2,6 : et maintenant qu’il fasse avec vous, YHWH, hesed we-emet,
traduction grecque kai nun poièsai kurios meth ’humôn eleos kai alètheian.
Nous avons vu aussi que le traducteur de Jean préfère charis plutôt qu’eleos
pour traduire l’hébreu hesed. Jean 1,16 : kai charis anti charitos; anti, en grec,
signifie en face de, à l’encontre de, au lieu de, à la place de. Le mot grec anti
est la traduction habituelle du mot hébreu tahat, qui signifie à la place de.
Jean 1,18 : Dieu, personne ne l’a vu jamais. Ho monogenès ho ôn eis ton
kolpon tou patros…
Nous nous souvenons que Jean Psichari, dans son étude citée consacrée au
grec de la Septante, p. 200, rappelait que l’un des principaux obstacles à la
diffusion du christianisme dans les hautes classes si raffinées, si cultivées du
Ier et du IIe siècles et plus tard aussi, ce fut la langue du Nouveau Testament.
Et Psichari citait comme premier exemple notre texte : ho ôn eis ton kolpon
tou patros, et après quelques autres exemples de même farine, il ajoutait : ils
devaient croire à coup sûr que la Grèce ancienne s’écroulait !
L’expression grecque eis ton kolpon se trouve plusieurs fois dans la
traduction grecque de la Bible hébraïque. Genèse 16,5 : Et elle dit, Saraï
(Sarah) en s’adressant à Abram (Abraham)… Moi j’ai mis ma servante be-
heiqeka et elle a vu qu’elle était enceinte et alors je suis devenue légère (je
suis devenue moins que rien) à ses yeux…
Les traducteurs en langue française traduisent pudiquement be-heiqeka
par : dans ton sein. Les LXX ont traduit : eis ton kolpon. Comme on le voit,
dans l’expression hébraïque, Sarah met sa servante dans les bras d’Abraham.
Il y a bien mouvement, et les LXX traduisent correctement par eis suivi de
l’accusatif.
Dans Jean 1, 18, le monogenès, le fils unique et chéri de Dieu, est, en grec
ho ôn, participe présent du verbe être, et par conséquent le eis suivi de
l’accusatif ne s’explique pas, puisque l’expression, telle du moins que nous la
comprenons et telle que nous la traduisions jusqu’à présent, n’implique et ne
comporte pas de mouvement. Il devrait donc y avoir en avec le datif. On ne
peut pas parler de négligence, car les autres exemples de la traduction en
langue grecque de l’expression hébraïque qui a donné eis ton kolpon montrent
que les traducteurs distinguaient fort bien les cas où il y a mouvement et les
cas où il n’y a pas mouvement.
Exode 4,6 : Et il dit, YHWH, à lui encore : Introduis donc ta main be-
heiqeka… Là encore les traducteurs de langue française traduisent par dans
ton sein… Les LXX : Eisenegche tèn cheira sou eis ton kolpon sou. Là encore,
il y a mouvement, et le eis suivi de l’accusatif est justifié. Exode 4,6 : Et il
introduisit sa main be-heiqô, grec eis ton kolpon autou. Exode 4,7 : Introduis
ta main el-heiqeka… Cette fois-ci, à la place du mot hébreu be, qui signifie
dans et qui est traduit en grec par en ou par eis selon qu’il n’y a pas, ou qu’il y
a mouvement, cette fois-ci, Exode 4,7, nous lisons el, qui signifie : dans la
direction de, vers, et qui est aussi traduit par le grec eis, ici : eis ton kolpon
sou. Exode 4,7 : Et il introduisit sa main el-heiqô, traduction grecque eis ton
kolpon autou.
Nombres 11,11 : Et il dit, Moïse en s’adressant à (hébreu et) YHWH :
Pourquoi as-tu fait du mal à ton serviteur et pourquoi n’ai-je pas trouvé grâce
(en grec charis) à tes yeux, d’avoir placé la charge, la masse de tout ce peuple
sur moi ? Est-ce que c’est moi qui suis devenu enceinte (hébreu harah, que
nos traducteurs en langue française traduisent pudiquement par : concevoir)
de tout ce peuple, est-ce que c’est moi qui l’ai accouché, enfanté (hébreu
ialad), pour que tu me dises : Porte-le sur ton sein, hébreu be-heiqeka, grec
labe auton eis ton kolpon sou, comme elle porte, la nourrice (hébreu ha-ômen,
racine aman !) celui qui tête, sur la terre que tu as juré (sous-entendu : de
donner) à ses pères…
Deutéronome 13,7 : Que s’il te détourne, ton frère, fils de ta mère, ou bien
ton fils ou bien ta fille ou bien la femme de ton sein, eschet heiqeka,
traduction grecque hè gunè hè en kolpô sou, ou bien ton compagnon qui (est)
comme ton âme, en secret, en disant : allons et servons des dieux autres.
Dans ce cas, on voit que les LXX ont traduit l’expression hébraïque par èn
suivi du datif, il n’y a pas mouvement.
Deutéronome 28,54 : eschet heiqô, la femme de ton sein, traduction
grecque tèn gunaika tèn en tô kolpô autou.
Deutéronome 28,56 : be-isch heiqah, l’homme de son sein, traduction
grecque ton andra autès ton en tô kolpô autès. – Là encore les LXX ont fort
bien distingué eis suivi de l’accusatif, et en suivi du datif.
Ruth 4,16 : Et elle prit, Noémi, l’enfant, et elle le mit sur son sein, hébreu
be-heiqah, et elle fut pour lui nourrice. Traduction grecque kai ethèken eis ton
kolpon autès. Eis suivi de l’accusatif : il y a mouvement.
2 Samuel 12,3 : et elle (la petite brebis) couchait dans (ou sur) son sein,
hébreu be-heiqô, grec en tô kolpô autou.
2 Samuel 12,8 : Et je t’ai donné à toi la maison de ton maître et les
femmes de ton seigneur dans ton sein, be-heiqeka, grec en tô kolpô sou.
1 Rois 3,20 : Elle s’est levée au milieu de la nuit, et elle a pris mon fils en
le tirant d’à côté de moi, et ta servante était endormie, et elle l’a couché sur
son sein, be-heiqah, grec kai ekoimi-sen auton en tô kolpô autès, et son fils, le
mort, elle l’a couché sur mon sein, be-heiqi, grec en tô kolpô mou.
Ici on s’attendrait à ce qu’il y ait eis avec l’accusatif, puisqu’il y a
mouvement.
Psaume 35,13 : Et ma prière sur mon sein, hébreu al-heiqi, est revenue,
grec kai hè proseuchè mou eis kolpon mou apostra-phèsetai.
Psaume 79,12 : Et fais retourner à nos voisins sept fois en direction de
leurs seins, hébreu el-heiqam, grec eis ton kolpon autôn, l’insulte par laquelle
ils t’ont insulté, seigneur.
Isaïe 65,6 : sur leurs seins, al-heiqam, grec eis ton kolpon autôn.
Ces quelques exemples suffisent peut-être pour montrer qu’il serait très
imprudent de traduire Jean 1,18, monogenès ho ôn eis ton kolpon tou patros,
comme s’il y avait en tô kolpô tou patros. La question est de savoir ce qu’il y
avait en hébreu : al-heiq ? el-heiq ? Il est vraisemblable en tout cas que
l’expression désignait ou comportait un certain mouvement. Dans le texte
hébreu sous-jacent, il n’y a pas le verbe être, il y a simplement le relatif
ascher.
Ce qui n’est pas sans importance du point de vue théologique.
La question est de savoir s’il faut entendre ce texte de la manière
suivante : Jésus qui est, lui, le fils unique et chéri de Dieu, est penché sur le
sein de Dieu.
D’autant plus que notre texte grec de l’évangile de Jean sonnait fort bien
l’expression en tô kolpô. Jean 13,21: était étendu (on s’étendait pour manger)
l’un de ses disciples, en tô kolpô tou Ièsou, ce qu’il faut vraisemblablement
comprendre : l’un de ces disciples était étendu de telle sorte qu’il était penché
sur le côté du Seigneur qui était lui aussi étendu à côté de lui, appuyé sur un
coude. Puisque le texte grec de Jean connaît la distinction entre en tô kolpô et
eis ton kolpon, c’est qu’il ne faut pas traduire cette dernière expression
comme si nous lisions la première. Peut-être faut-il donc comprendre que le
fils unique de Dieu est penché sur le sein de Dieu, appelé par lui le père.
On retrouve l’expression eis ton kolpon dans Luc 6,38 et Luc 16,22 : le
pauvre fut porté eis ton kolpon Abraham, dans le sein d’Abraham. Luc 16,23
l’expression est au pluriel : en tois kolpois autou ! Enfin Actes 27,39 :
Lorsqu’il fit jour, ils ne reconnurent pas la terre, mais ils comprirent qu’il y
avait une anse, une baie, une profondeur, un port naturel, kolpon tina, qui
avait une plage…
Jean 1,18 : autos exègèsato. Le verbe grec ex-ègeomai signifie tout
d’abord : conduire, guider, conduire pas à pas, d’où : exposer en détail,
donner des explications détaillées sur, expliquer, interpréter. D’où notre mot
exégèse qui n’est qu’un décalque du grec exègèsis, et exégète, exègètès, celui
qui explique, qui interprète.
Le verbe grec exègeisthai traduit dans la Bible hébraïque le verbe saphar,
lequel, au participe, sôpher, signifie le scribe, grec grammateus. Le verbe
saphar signifie raconter, et compter.
Juges 7,13 : Et il vint, Gédéon, et voici qu’un homme racontait, hébreu
mesapher, grec exègeito et exègoumenos (deux traductions), à son compagnon
un rêve…
2 Rois 8,5 : Et il advint que il lui raconta, hébreu mesapher, grec
exègoumenou, au roi, qu’il avait vivifié le mort… Psaume 96,2, 1 Chroniques
16,24 : Chantez à YHWH un chant nouveau ! Chantez à YHWH toute la terre !
Racontez, hébreu sapherou, grec exègeisthe, parmi les nations païennes sa
gloire !
Chantez à YHWH, bénissez son nom ! Annoncez du jour au jour son salut !
Racontez, hébreu sapherou, grec exègeisthe, parmi les nations païennes sa
gloire ! Parmi tous les peuples ses merveilles !
Pour démontrer que le quatrième évangile est tout entier traduit à partir
d’un texte ou de plusieurs textes écrits en hébreu, il faudrait, tout comme pour
Matthieu, Marc et Luc, y consacrer au moins quelques centaines de pages,
puisqu’il faut prendre ligne par ligne le texte grec dont nous partons.
Contentons-nous pour aujourd’hui de quelques exemples.
Jean 1,45 : Il trouve (le verbe en tête comme en hébreu), Philippe,
Nathanaël et il lui dit : Celui qu’a écrit Moïse (nous traduisons littéralement
comme d’habitude) dans la Torah (hébreu ascher katab môsche), et aussi les
prophètes, nous l’avons trouvé Ieschoua le fils de Joseph celui de Nazareth…
Vous ne trouvez pas curieux cet auteur, ou si l’on préfère ce document,
dont on nous dit qu’il est du IIe ou de la fin du Ier siècle, et qui appelle Jésus
fils de Joseph ? Cet auteur ou ce document dont on nous dit aussi qu’il
connaissait fort bien les trois évangiles synoptiques, qu’il en présuppose la
connaissance ! Car enfin comment comprendre qu’un inconnu écrive à la fin
du Ier siècle ou au début du IIe siècle cette proposition : Jésus fils de Joseph,
s’il connaît les premiers chapitres des évangiles de Matthieu et de Luc ? Et
comment comprendre que la communauté, l’église à laquelle cet évangile est
supposé destiné, ne fasse pas remarquer à l’auteur de cette expression qu’elle
n’est pas compatible avec ce que nous disent les premiers chapitres de
Matthieu et de Luc ?
Et ce n’est pas un lapsus de la part de l’auteur, quel qu’il soit, du
quatrième évangile. Il cite le propos des Judéens, des habitants de la Judée,
6,42 : N’est-il pas, celui-ci, Ieschoua, le fils de Joseph, dont nous
connaissons, nous, le père et la mère ?
Tout se passe comme si l’auteur, ou les auteurs – ce qui serait encore plus
grave – du quatrième évangile, ignorait ou ignoraient ce qui est rapporté par
Matthieu et Luc au commencement de leurs livres respectifs. Étrange pour un
document dont on nous dit et dont on nous répète qu’il est du début du IIe
siècle ou de la fin du premier, non ?
À partir de Jean 1,48 nous allons retrouver constamment l’expression
hébraïque wa-iiaan… wa-iiômer, il répondit et il dit, traduite en grec :
apekrithè lésons kai eipen. Jean 1,50 ipekrithè Ièsous kai eipen, etc.
Un auteur qui écrit à la fin du Ier siècle ou au commencement du IIe siècle
directement en grec n’a pas de raisons d’employer constamment cette
expression hébraïque. Et s’il l’emploie, parce qu’il est un Hébreu habitué à
parler hébreu et qui ne peut pas s’empêcher d’utiliser en traduction grecque
cette expression hébraïque typique, ne se trouve-t-il personne dans l’Église de
la fin du Ier siècle ou du début du IIe dans laquelle cet évangile se forme et à
laquelle il est destiné, pour faire observer à l’auteur qui est supposé écrire
directement en grec, qu’en langue grecque cette manière de s’exprimer ne
convient pas lorsqu’il n’y a pas réellement un dialogue ?
Jean 1,51 : Amèn Amèn legô humin… Nous avons relevé précédemment
cette expression, fréquente chez les synoptiques. Mais le quatrième évangile,
lui, redouble l’expression Amèn ! De plus en plus étrange cet auteur ou ce
document dont on nous dit qu’il est du second ou de la fin du Ier siècle, et qui
utilise constamment une expression hébraïque typique sans même prendre la
peine de la traduire en langue grecque à l’intention des goïm. Car Luc, au
moins, à plusieurs reprises, prend la peine de traduire, de diverses manières,
comme nous l’avons vu.
Jean 2,4: nous retrouvons l’expression hébraïque bien connue et classique
que nous avons déjà relevée dans les évangiles synoptiques, ma-li wa-lak,
quoi à moi et à toi, traduite ici en grec littéralement : Ti emoï kai soi gunai,
quoi à moi et à toi femme ? Un auteur qui est supposé écrire directement en
grec à la fin du Ier siècle ou au commencement du IIe siècle n’utilise pas des
formules de ce genre qui n’ont aucun sens pour un lecteur de langue grecque.
Jean 2,16 : le Seigneur appelle Dieu son propre père : ne faites pas de la
maison de mon père une maison de commerce. Nous avons noté déjà que
selon les quatre évangiles, le Seigneur appelle Dieu mon père, ou bien votre
père, mais jamais notre père, – sauf le jour où il enseigne à ses disciples la
prière qui commence par ces mots : Notre père qui (est) dans les cieux…
Matthieu 6,9 : Ainsi vous prierez, vous… –, ce sont les disciples qui prieront
ainsi. Nous avons noté déjà que si les quatre évangiles résultaient de quatre
évolutions plus ou moins hétérogènes et indépendantes les unes des autres, si
comme le prétend l’école de Bultmann les Évangiles étaient les fruits, les
sécrétions des Églises du Ier siècle, leurs productions, – alors nous pouvons
être sûrs d’une chose, c’est que sur les points les plus techniques, ceux qui
concernent par exemple la christologie, et la relation entre le rabbi galiléen
Ieschoua hanôzeri (que nous nous gardons bien de traduire par : de Nazareth)
– et Dieu, le résultat eût été n’importe quoi, un tissu informe et incohérent. Il
eût été impossible de constituer une christologie à partir de ces quatre
documents. Nous aurions eu affaire à quatre religions différentes au moins.
Sur le point précis que nous relevons à l’instant, il n’y aurait pas eu
homogénéité. S’il y a homogénéité, ce qui est le cas, sur des points
extrêmement techniques et précis, c’est que les quatre évangiles dépendent
d’une source unique, qui est le Seigneur lui-même, et qu’ils ont transmis
l’information qui venait du Seigneur lui-même, et non des fabulations ou
productions imaginatives provenant de tel ou tel quidam appartenant à telle ou
telle Église du Ier siècle.
Jean 3,1 : Et il y eut un homme, du groupe des pharisiens, Nikodème le
nom à lui, hébreu schemô, prince des Judéens. Celui-ci vint vers lui (vers le
Seigneur) la nuit et il lui dit : Rabbi, nous savons que tu viens de la part de
Dieu…
Le quatrième évangile tout entier baigne dans une atmosphère de terreur,
depuis le début jusqu’à la fin. Nikodème, haut personnage vient le voir la
nuit. Jean 7,13 : Personne cependant ne parlait ouvertement à son sujet à
cause de la peur des Judéens. Jean 9,22 : Ils disaient cela, ses parents, parce
qu’ils avaient peur des Judéens. Car déjà ils avaient décidé, les Judéens, que
si quelqu’un le reconnaissait comme meschiach, grec christos, français oint, –
il serait exclu de la synagogue. Jean 19,38 : Joseph qui venait de la ville de
Haramatah (cf. 1 Samuel 2,11, etc.), il était le disciple de Ieschoua en secret,
en cachette, à cause de la peur des Judéens… Jean 20,19 : les portes étaient
fermées, là où étaient les disciples, à cause de la peur des Judéens. Et l’auteur
du document hébreu, qui se cache sous cette traduction grecque que nous
lisons, ne veut pas dire son nom. Et le traducteur grec de ce document hébreu
ne veut pas non plus dire le nom de celui qu’il appelle soit l’autre disciple,
soit le disciple que Jésus aimait…
De plus en plus étrange ce document, à savoir le quatrième évangile, dont
on nous dit et dont on nous répète qu’il est du IIe siècle ou de la fin du
premier, et qui baigne dans une telle atmosphère de terreur, terreur non pas de
la part des autorités romaines – le quatrième évangile ignore tout des
persécutions lancées contre les chrétiens par Néron à partir de 64 ou 65, lui
qui est supposé vivre et écrire à la fin du Ier siècle ! – mais de la part des
hautes autorités de Jérusalem. L’auteur de ce document, le quatrième
évangile, ne veut pas se dévoiler, il ne veut pas dire son nom, il ne veut pas
que même dans la traduction grecque de son livre, son nom soit nommé. De
plus en plus étrange pour un document dont on nous dit qu’il est du second ou
de la fin du Ier siècle. Car enfin, dans les dernières années du Ier siècle, il y
avait bien des persécutions, mais elles venaient depuis 64 ou 65 des
empereurs romains, persécutions que le quatrième évangile ignore, elles ne
venaient plus des hautes autorités politiques et religieuses de Jérusalem.
Jérusalem était détruite, rasée, depuis septembre 70. Comment comprendre
qu’il soit constamment question de la terreur causée par les hommes de
Jérusalem, dans un évangile supposé écrit au commencement du second ou à
la fin du Ier siècle ? Et comment comprendre que si tard, à la fin du Ier siècle
ou au commencement du second, l’auteur du quatrième évangile ne veuille
toujours pas être nommé, et son traducteur ne veut pas non plus le nommer ?
Il ne risquait plus rien de la part des hautes autorités de Jérusalem, à la fin du
Ier siècle et encore moins dans les premières années du second. Par contre,
dans les années qui ont suivi la mort et la résurrection du Seigneur, nous
sommes en pleine terreur, et la persécution ne vient pas encore des empereurs
romains. Elle provient des hautes autorités politiques et religieuses de
Jérusalem. Rappelons quelques dates entre lesquelles le massacre et la
persécution se poursuit :
36 : mise à mort de Stephanos, à coups de pierres. Schaoul, un jeune
rabbin, disciple du grand rabbin Gamaliel, assiste à la mise à mort. C’est lui-
même qui nous le dit.
44 : Jacques fils de Zébédée est décapité sur l’ordre du roi Hérode-
Agrippa Ier, héritier du royaume de Hérode le Grand. Jean, le frère de
Jacques, est peut-être lui aussi, selon certains documents anciens, décapité
avec son frère.
62 : Jacques, celui qui est appelé le frère du Seigneur, est mis à mort sur
l’ordre du grand prêtre Hanan II, fils du grand prêtre Hannan dont il est
précisément question dans les Évangiles.
Tout se passe comme si le quatrième évangile avait été composé plutôt
dans cette période, et dans cette terreur venant de la part des hautes autorités
politiques et religieuses de Jérusalem, et non pas à la fin du Ier siècle et encore
moins au commencement du second. Car à ce moment-là il n’existait plus
d’autorités politiques de Jérusalem et les hautes autorités religieuses n’avaient
plus le pouvoir de mettre à mort. Le livre que nous appelons l’Apocalypse
baigne lui aussi dans la même atmosphère de terreur, lui aussi de la part des
hautes autorités de Jérusalem, et lui aussi ignore tout des persécutions
déchaînées par Néron à partir de 64 ou 65… De plus en plus étrange.
Une vieille légende chrétienne (Recognitions ps. Clémentines, I,66-7 1)
raconte que le rabbin Gamaliel l’Ancien, petit-fils de Hillel, membre du
groupe pharisien au Sanhédrin, était devenu secrètement disciple du rabbi
Ieschoua ha-nôzeri. Ce n’est qu’une légende, sans doute. Mais si la situation
de l’auteur du document original hébreu du quatrième évangile était analogue
ou comparable à quelques égards ? Si l’auteur du quatrième évangile était lui
aussi une haute autorité dans le judaïsme et s’il avait évité de dire son nom à
cause des menaces qui pesaient sur lui ? Dans ce cas-là nous ne serions plus à
la fin du Ier siècle et encore moins au début du second, mais en pleine
persécution dirigée contre la petite communauté de Jérusalem, de la part des
hautes autorités politiques et religieuses de Jérusalem.
Jean 3,28 : Je ne suis pas moi le meschiach, mais j’ai été envoyé devant sa
face. Celui qui possède l’épousée, grec numphè, hébreu kallah, c’est lui
l’époux, grec numphios, hébreu hatan. L’ami, le compagnon du hatan, il se
tient debout et il l’écoute, il l’entend, et il se réjouit de joie à cause de la voix
du hatan…
Cette spéculation théologique et mystique portant sur le hatan et la kallah
était strictement inintelligible, nous l’avons noté déjà, pour des païens de la
fin du Ier siècle ou du début du second. Elle n’était intelligible qu’après de
longues explications. Elle remonte au Cantique des cantiques lequel est nourri
de la substance des anciens prophètes hébreux. Le hatan du Cantique des
cantiques, c’est le bien-aimé, le chéri, celui qui vient, celui dont on entend la
voix. Et la kallah, l’épousée, c’est la vierge d’Israël dont il est constamment
question dans les anciens prophètes hébreux, la bien-aimée du Seigneur.
Jérémie 31,3 : De loin YHWH m’est apparu : d’un amour éternel je t’ai aimée.
Vierge d’Israël… En disant que Ieschoua est le hatan du Cantique des
cantiques, Jean qui baptisait dans le Jourdain disait d’une manière équivalente
qu’il est Celui qui vient, celui qui était attendu, celui dont le nom est une huile
répandue (Cantique 1,3), celui qui a été oint d’une huile d’allégresse. – Jésus,
celui de Nazareth, comment Dieu l’a oint du Saint-Esprit, dit Pierre dans la
maison de Cornélius, Actes 10,38. Les expressions hatan, Celui qui épouse,
christos, oint, et fils de Dieu, sont théologiquement équivalentes et désignent
le même être. Paul reprend la même analogie, Ephésiens 5,32 : Ce secret
ontologisue (grec mustèrion, hébreu sôd) est grand je veux dire par rapport au
Christ et à la Communauté, qahal ou qehilah, traduction grecque ekklèsia. Et
l’Apocalypse 21,2 et 21,9 reprend le même thème mystique et quasi
initiatique, intelligible seulement après une initiation à la doctrine issue du
Cantique des cantiques. Nous avons vu précédemment que le Seigneur lui-
même utilise ce langage lorsqu’il parle lui-même du hatan, Matthieu 9,15 ;
Marc 2,19 ; Luc 5,34 ; Matthieu 25,1,5,6,10.
Lorsque Paul écrit aux Éphésiens 5,32 : Ce secret intelligible est grand, je
dis par rapport au Christos, hébreu maschiach et à l’église, hébreu qahal ou
qehilah, il est très possible qu’il y ait un jeu de mots, ou pour mieux dire un
jeu portant sur les racines des mots qahal, la Communauté, et kallah,
l’épousée du Cantique des cantiques.
En tout cas une chose est sûre, c’est que les traducteurs en langue grecque
du Cantique des cantiques – et nous ne sommes pas loin du Ier siècle de notre
ère – ont ajouté dans plusieurs manuscrits les noms de ceux qui prennent la
parole dans cet opéra à plusieurs chœurs qu’est le Cantique des cantiques.
Lorsque c’est le hatan qui parle, ils l’indiquent dans une annotation : ho
numphios. Lorsque c’est la jeune femme qui parle, la kallah, l’épousée, ils
mettent hè numphè. Cantique 1,7 : Annonce-le moi, toi qu’elle aime, mon
âme ! Où fais-tu paître le troupeau ?… Un inconnu a noté ici hè numphè pros
ton numphion christon, la jeune femme, l’épousée, la kallah s’adressant au
hatan qui est le maschiach !
Depuis plus d’un siècle, un nombre considérable – c’est même la majorité
– d’exégètes estiment que le Cantique des cantiques est un ramassis de
chansons de corps de garde, plus ou moins scabreuses. Ce n’était pas
l’opinion de Jean qui baptisait dans le Jourdain, ni de Jésus, ni de Paul ni de
l’auteur de l’Apocalypse. Ils comprenaient, eux, le Cantique des cantiques
comme un ouvrage théologique et même prophétique puisqu’il annonce la
venue du hatan dont on entend déjà la voix.5
En réalité le Cantique des cantiques est au sommet de la révélation, près
de la clef de voûte, puisqu’il enseigne la finalité de la création. La finalité de
la création, c’est l’union sans confusion de l’humanité créée à Dieu incréé, et
il n’existe pas en effet, dans notre expérience, d’analogie meilleure, de
mâschâl plus adéquat pour signifier cette finalité, que l’union entre l’homme
et la femme. Tout le prophétisme hébreu est construit sur cette analogie. On
remarque en passant, en passant très vite, à ce propos, à quel point ce que
racontent inlassablement les disciples de Freud et les disciples de Nietzsche
est faux, diamétralement faux, et exactement aux antipodes de la réalité,
lorsqu’ils vont répétant que le judéo-christianisme, comme ils disent, méprise
l’existence corporelle, a introduit la mauvaise conscience en ce qui concerne
l’amour humain, etc. C’est l’orphisme qui enseigne la chute des âmes dans
des corps supposés mauvais, ce n’est pas la tradition hébraïque.
Jean 5,1 : Après cela, hébreu ahar ha-debarim ha-elleh, il y eut, – ou il y
avait –, fête pour les Judéens. Et il monta, leschoua – ordre hébreu des mots –,
à Jérusalem, eis Hierosoluma.
Il y a, il est, grec est in, troisième personne du singulier du présent de
l’indicatif du verbe être eimi, dans les Jérusalem, en tois Hierosolumois, au
pluriel, près de la – sous-entendu : la porte – des Brebis, une piscine, une
pièce d’eau, qui est appelée en hébreu Beitzatha. Elle a cinq portiques…
En hébreu, la ville de Jérusalem s’écrit lerouschalaïm, c’est donc une
forme au pluriel, comme schamaïm, les cieux, etc.
Là où on lit lerouschalaïm au pluriel, on prononce, lorsqu’on lit à voix
haute, Ierouschalem. Il existe aussi une forme Ierouschalaïmah. Les LXX
transcrivent Hierousalem. Les Évangiles ont transcrit Hierosoluma, Matthieu
2,1 ; 2,3 ; 3,5 ; 5, 35 ; 16,21 ; 20,17 ; 21,1 ; Marc 15,41 ; Marc 10,32 ; Luc
13,22 ; Marc 11,1 ; Luc 19,28 ; Luc 2,22 ; etc. – et aussi par le pluriel
Hierosolumôn, ou Hierosolumois selon les cas, ce qui est en somme la
transcription fidèle du pluriel hébreu Ierouschalaïm. Matthieu 4,25 :
Hierosolumôn. Marc 3,8 kai apo Hierosolumôn. Jean 2,13 utilise le singulier
Hierosoluma et 2,23 le pluriel : en tois Hierosolumois. Ici 5,1 nous avons tout
d’abord le singulier eis Hierosoluma puis 5,2 le pluriel en tois Hierosolumois.
Jean 12,12 il vient, Ieschoua, eis Hierosoluma. La Samaritaine dit au
Seigneur, Jean 4,20 : Vous, vous dites que c’est à Jérusalem, en
Hierosolumois, le lieu où il faut se prosterner. Réponse du Seigneur Jean
4,21 : ni sur cette montagne-ci, ni à Jérusalem, oute en Hierosolumois… Jean
10,22 : Il y eut alors la fête de l’inauguration ou de la dédicace, grec ta
egkainia, – qui n’existe pas en grec classique, mais seulement dans les LXX
pour traduire l’hébreu hanoukah, – à Jérusalem, en tois Hierosolumois. Jean
11,28 : Béthania était proche de Jérusalem, eggus ton Hierosolumôn comme
de 15 stades… Jean 11,55 de nouveau au singulier : ils montèrent nombreux
eis Hierosoluma.
Curieux, de plus en plus curieux cet auteur dont on nous dit qu’il écrit
directement en grec au début du IIe siècle ou à la fin du premier, et qui écrit
les Jérusalem au pluriel en grec ! N’y avait-il personne dans son entourage
pour corriger cette étrange transcription ?
Pourquoi avoir transcrit l’hébreu Ierouschalaïm par le pluriel grec
Hierosolumois ou Hierosolumôn si ce n’est pour rester plus près de l’original
hébreu, ce que les LXX n’avaient pas fait ?
Le verbe grec estin, il est, à la troisième personne du présent de l’indicatif,
est impossible par rapport à l’hypothèse largement majoritaire et selon
laquelle le quatrième évangile aurait été écrit directement en langue grecque à
la fin du Ier siècle ou au début du IIe siècle. À moins de renoncer à tout usage
de la raison, on ne peut pas soutenir sérieusement qu’un rédacteur écrivant en
grec a écrit à la fin du Ier siècle ou au début du second : il est à Jérusalem,
près de la (porte) des Brebis, une piscine qui etc., alors que Jérusalem était en
ruine depuis environ trente ans dans cette hypothèse. Un écrivain ou un
chroniqueur allemand qui aurait évoqué le souvenir d’un monument qui
existait à Berlin avant la destruction par les Alliés en 1945, s’il écrit après la
destruction, ne dit pas : il y a, ou il est à Berlin un monument qui… etc. Il
écrit : il y avait, avant la catastrophe, avant la destruction… Un écrivain ou un
chroniqueur japonais qui aurait évoqué quelques années après la destruction
de Hirochima un monument qui existait dans cette ville avant l’annihilation,
n’aurait pas écrit : il est, il y a, à Hiroshima, un monument qui… etc. Donc ce
estin grec est incompatible avec l’hypothèse majoritaire. Ce estin grec est l’un
des signes, pour parler comme Jean, ou l’une des preuves, que la traduction
grecque du quatrième évangile est antérieure à la prise de Jérusalem août-
septembre 70.
Le fait que le traducteur en langue grecque de ce document ne prenne
même pas la peine de traduire complètement, ou d’expliquer à ses lecteurs
supposés de langue grecque, ce que c’est que cette probatikè, cette Porte des
Brebis, ou plus exactement cette Porte du Troupeau de petit bétail, hébreu
schaar-ha-tzôn, le fait qu’il se contente de traduire en grec epi tè probatikè,
auprès de la… du troupeau, sans prendre la peine de préciser ou de rappeler
qu’il s’agit d’une Porte, la Porte du troupeau ou des troupeaux, dont il est
question : Néhémie 3,1, schaar-ha-tzôn, traduction grecque tèn pulèn tèn
probatikèn, – ce fait prouve que nous ne sommes pas loin des lieux ni des
temps ni des gens pour qui il était évident que la probatikè, c’est la Porte du
troupeau de petit bétail, qui se trouvait au Nord du Temple, avant la
destruction, dans la muraille du Nord, avant qu’elle ne soit rasée. Nous,
Parisiens, nous savons que la Bastille ou la Concorde, ce sont des places.
Nous ne prenons donc pas la peine de dire : la place de la Bastille, la place de
la Concorde… Mais si dans un siècle, Paris étant rasé, un écrivain turc veut
parler à ses lecteurs de la place de la Concorde ou de la place de la Bastille, il
ne se contentera pas de la forme abrégée qui nous est familière.
Le traducteur grec de notre quatrième évangile se contente, lui, de la
forme abrégée strictement inintelligible pour un lecteur de langue grecque qui
n’est pas de Jérusalem, qui ne connaît pas cette Porte, schaar-ha-tzôn. Nous
avons relevé précédemment que l’hébreu singulier tzôn est traduit
régulièrement par le pluriel neutre grec ta probata.
Jean 6,27 : touton gar ho patèr esphgragisen ho theos. Celui-ci, le fils de
l’homme, le père l’a scellé d’un sceau, le père qui est Dieu. Pour comprendre
cette formule il faut se reporter de nouveau à la tradition des anciens
prophètes hébreux et au Cantique des cantiques qui les récapitule. Aggée
2,23 : En ce jour-là, oracle de YHWH des armées, je te prendrai… mon
serviteur, oracle de YHWH, et je te placerai comme un sceau, hébreu ka-hôtam,
grec hôs sphragida, car je t’ai choisi… Cantique des cantiques 8,6 : Mets-moi
comme un sceau, hébreu hôtam, grec sphragida sur ton coeur,… – tradition
reprise et continuée par l’auteur de l’Apocalypse 7,2 : et je vis un autre
messager qui descendait de l’Orient, il portait le sceau, sphragida, du Dieu
vivant… Apocalypse 9,4 : les hommes qui ne portent pas le sceau, tèn
sphragida, de Dieu sur leurs fronts…
Ce langage était incompréhensible pour un païen de la fin du Ier siècle. Il
n’était intelligible que pour un initié aux doctrines concentrées dans le
Cantique des cantiques.
Le quatrième évangile n’est pas un livre écrit à l’intention des païens de la
fin du Ier siècle, encore moins de ceux du IIe siècle. C’est un livre hébreu
intelligible pour les Hébreux initiés à ces doctrines.
Jean 6,31. Le traducteur en langue grecque ne prend pas la peine de
traduire to manna : Nos pères ont mangé to manna dans le désert… Exode
16,31 : Et ils appelèrent, la maison d’Israël, son nom man, et cela (était)
comme une graine de coriandre… Et les fils d’Israël mangèrent le man
quarante années. Jusqu’à ce qu’ils arrivent dans une terre habitée. Ils ont
mangé le man, jusqu’à ce qu’ils arrivent au bout du pays de Chanaan.
Traduction des LXX : to onoma autou man, to man, compris donc comme un
neutre par les lxx. Le traducteur en langue grecque de Jean suppose donc que
ses lecteurs ou ses auditeurs comprennent ce que signifie le mot hébreu man
transcrit ici en caractères grecs to manna.
Jean 6,48 : C’est moi, le pain de vie ! Vos pères ont mangé dans le désert
to manna et puis ils sont morts. Celui-ci, c’est lui le pain qui est descendu du
ciel, afin que quelqu’un mange de ce pain et qu’il ne meure pas.
Lorsqu’on lit le texte grec de Jean 6,50, on a tout d’abord l’impression
que quelqu’un d’autre que le Seigneur a pris la parole, que quelqu’un d’autre
dit de lui, en le désignant du doigt : Celui-ci, c’est lui le pain qui est descendu
du ciel !
Lorsqu’on reconstitue la proposition en hébreu, zeh hou ha-lehem…, cette
impression disparaît.
Rappelons une fois encore ici ce que nous avons indiqué plusieurs fois
déjà dans les pages précédentes : l’hébreu fait l’économie du verbe être. Là où
dans la traduction grecque des Septante, nous lisons le verbe être à ses
diverses formes, eimi, je suis, ei, tu es, esti, il est, etc., il n’y a pas de verbe
être en hébreu. C’est par centaines, c’est par milliers que nous pourrions
aligner des exemples. Ainsi lorsque notre texte grec de Jean 6,34 dit : Ego
artos tès zôès, l’hébreu reconstitué porte simplement : anôki hou lehem ha-
haiim, sans le verbe être inutile en hébreu. De même 6,48. Jean 6,50 ne doit
donc pas se traduire, comme si c’était un autre que le Seigneur lui-même qui
prenait ici la parole, dans une sorte de dialogue liturgique : Celui-ci est le pain
qui est descendu du ciel ! – mais tout simplement : Le voilà le pain descendu
du ciel !
Le Seigneur vient d’expliquer que Moïse n’a pas donné aux enfants
d’Israël le pain qui vient du ciel. C’est Dieu qui donne le pain véritable qui
vient du ciel, c’est-à-dire de Dieu. Ce pain confère la vie éternelle, qui est la
vie même de Dieu. Ce pain, c’est le fils de l’homme. Le fils de l’homme est le
pain que Dieu donne à l’humanité afin de la conduire à la vie même de Dieu
qui est la vie éternelle, Jean 6, 35. Moi, le fils de l’homme, je suis le pain que
Dieu communique à l’humanité pour la conduire à la vie éternelle, Jean 6,48.
Le pain que les Hébreux ont mangé dans le désert ne les a pas empêchés de
mourir, Jean 6,49. Le pain dont je vous parle est tel que celui qui en mange,
celui qui s’en nourrit, celui qui l’assimile avec sa pensée, son intelligence, et
tout son être, celui-là ne mourra pas, Jean 6,50. Ce pain, je le suis, c’est moi,
Jean 6,51. Jésus le Christ est la nourriture de l’humanité. Il existe deux
manières de se nourrir. L’une c’est de manger du pain, – au temps où le pain
était du pain, l’eau était de l’eau, le vin était du vin, l’air était de l’air. Il existe
deux manières de se nourrir, l’une c’est de manger du pain si c’est du vrai
pain. L’autre c’est d’assimiler de l’information par l’esprit, par la pensée, par
l’intelligence. Une science que l’on assimile, c’est le pain de la pensée et de
l’intelligence. Le seigneur est le pain de l’humanité de cette manière, parce
qu’en lui, comme l’écrit Paul, Colossiens 2,9, habite toute la plénitude de la
divinité, corporellement. Le Christ est la nourriture de l’esprit, nourriture par
laquelle, grâce à laquelle, nous pouvons entrer dans la vie éternelle qui est la
vie de Dieu, dès maintenant. Tel est le sens de ce passage.
Jean 4,14 : Celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai, il n’aura plus
soif eis ton aiôna, pour ou dans la durée à venir.
L’expression grecque eis ton aiôna est la traduction constante de l’hébreu
le-ôlam.
Genèse 3,22 : Et il dit YHWH Dieu : « Voici que l’Homme (ha-adam) est
devenu comme l’un d’entre nous pour (ce qui est du) connaître le bon et le
mauvais, et maintenant, qu’il n’étende pas sa main et qu’il ne prenne pas aussi
de l’arbre de vie, qu’il n’en mange pas et ne vive pas pour ou dans la durée à
venir », hébreu le-ôlam, traduction grecque kai zèsetai eis ton aiôna.
Genèse 6,3 : Et il dit, YHWH : « Il ne demeurera pas, mon esprit, dans
l’Homme (ba-adam) pour ou dans la durée à venir », hébreu le-ôlam, grec eis
ton aiôna…
Exode 19,9 : Et il dit, YHWH, à Moïse : « Voici que moi je viens vers toi
dans l’épaisseur de la nuée (les Septante ont compris : dans une colonne de
nuée) afin qu’ils entendent, le peuple, lorsque je parlerai avec toi et que de toi
aussi ils soient certains (hébreu iaaminou, grec pisteusousiri) pour ou dans la
durée à venir, hébreu le-ôlam, grec eis ton aiôna. »
Exode 21,6 : Et il le servira le-ôlam, grec eis ton aiôna.
Exode 32,13 : Je rendrai nombreuse votre semence, hébreu zera, grec lo
sperma, comme les étoiles des cieux, et tout ce pays que j’ai dit, je le
donnerai à votre semence, hébreu zera, grec sperma, et ils en hériteront pour
ou dans la durée à venir, le-ôlam, grec eis ton aiôna.
Cette expression se trouve des dizaines et des dizaines de fois dans la
Bible hébraïque, toujours traduite de la même manière que nous trouvons
précisément ici dans notre évangile de Jean.
Jean 6,51 : Si quelqu’un mange de ce pain-là, il vivra eis ton aiôna,
hébreu le-ôlam, traduction française pour la durée à venir.
Le texte grec du quatrième évangile emploie l’expression eis ton aiôna,
qui recouvre et traduit l’hébreu le-ôlam plusieurs fois. Ici 6,51, mais aussi un
peu plus loin 6,58 : Celui qui dévore ce pain-là vivra eis ton aiôna. Jean 8,51 :
Amèn Amèn (c’est de l’hébreu !) je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole,
il ne verra pas la mort eis ton aiôna, hébreu le-olam, pour la durée à venir.
Jean 10,28 : Et moi je leur ai donné la vie éternelle, et ils ne périront pas eis
ton aiôna, toujours hébreu le-ôlam.
Jean 11,26 : il ne mourra pas eis ton aiôna. Jean 8,35 : l’esclave ne reste
pas dans la maison eis ton aiôna, pour toute la durée. Le fils reste eis ton
aiôna, pour toute la durée à venir. Jean 12,34 : Il lui répondit, le peuple (ordre
des mots hébreux) : nous, nous avons appris, pour l’avoir entendu, à la lecture
de la Torah, que le meschiach demeure eis ton aiôna, pour toute la durée à
venir. Jean 13,8 : Pierre dit au Seigneur : « Tu ne laveras pas mes pieds, eis
ton aiôna, dans toute la durée à venir ». Jean 14,16 : Et moi je demanderai au
Père et il vous donnera un autre paraklitâ, c’est-à-dire un autre défenseur, – le
paraklitâ est l’avocat de la défense, comme le ha-satan est l’avocat de
l’accusation, ou l’accusateur –, afin qu’il soit avec vous eis ton aiôna. Le
rabbin Paul emploie aussi cette expression hébraïque transportée en langue
grecque : 1 Corinthiens 8,13 : je ne mangerai plus de la viande eis ton aiôna,
dans la durée à venir.
Le quatrième évangile grec, celui que nous lisons, utilise aussi
l’expression hébraïque me-olam transportée en grec : Jean 9,32 : ek tou
aiônos, depuis la durée passée, hébreu me-olam, on n’a pas entendu dire que
quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle qui était né aveugle.
Ceux qui soutiennent mordicus que le quatrième évangile a été écrit
directement en langue grecque à la fin du Ier siècle ou dans les premières
années du second, ont donc à charge de nous expliquer comment il se fait et
comment on peut comprendre qu’un rédacteur, juif si l’on veut, qui écrit ce
document, utilise des expressions grecques qui sont impossibles pour une
oreille de formation grecque et qui sont de simples décalques d’une ou de
plusieurs expressions hébraïques que l’on trouve des centaines de fois dans la
Bible hébraïque. Que si l’on nous répond : « Eh bien ! Cet auteur, ou ce
rédacteur, était juif ! Il avait tout comme Paul des habitudes juives de penser.
Il a écrit en langue grecque des formules hébraïques ». – Nous répondons à
notre tour : un écrivain d’origine étrangère qui décide d’écrire dans notre
langue française s’applique à éviter les expressions ou les tournures qui sont
propres à la langue de son pays d’origine, que ce soit le roumain, le lituanien
ou l’espagnol, peu importe. Il ne transporte pas dans ses écrits en langue
française des expressions toutes faites qui existent dans sa langue maternelle,
mais que la langue française ne peut tolérer. De plus, lorsqu’un écrivain
d’origine étrangère compose en langue française un texte, s’il se trouve dans
ce texte écrit directement en langue française des maladresses inévitables, qui
sentent leur origine étrangère, il se trouve aussi un ou plusieurs premiers
lecteurs qui corrigent le texte ou qui le font corriger à l’auteur. Il existe dans
le passage en langue française un filtre, ou une sorte de douane, qui retient à
la frontière les expressions ou les tournures étrangères impossibles en France.
Puisqu’on nous raconte que les quatre évangiles ont été écrits directement en
langue grecque, à la fin du Ier siècle de notre ère, il faut compter non
seulement sur les auteurs ou rédacteurs en langue grecque de ces Évangiles,
mais aussi sur leur entourage. Puisqu’on nous raconte qu’ils ont été composés
à la fin du Ier siècle, l’entourage dans les Églises du bassin de la Méditerranée
était en grande majorité d’origine païenne. Parmi ces nombreux frères
d’origine païenne, il s’en trouvait qui connaissaient bien la langue grecque !
Comment se fait-il qu’ils aient laissé passer tant et tant d’expressions
impossibles en grec et qui sont de purs décalques d’expressions, de tournures,
de formules hébraïques ? Le filtre linguistique aurait dû jouer là aussi, comme
il a parfaitement fonctionné avec la traduction en langue grecque des œuvres
de l’historien juif Flavius Josèphe qui a écrit ses manuscrits dans sa langue
maternelle, c’est-à-dire l’hébreu (et non pas l’araméen qui ne s’écrivait pas) et
qui a fait traduire son texte par des amis qui connaissaient bien la langue
grecque.
Si au contraire les quatre évangiles ont été traduits ou sont des traductions
faites à partir de documents hébreux antérieurs, ce phénomène s’explique
aisément. Car les traducteurs en langue grecque de nos quatre évangiles n’ont
pas voulu procéder comme les traducteurs des œuvres de Flavius Josèphe. Ils
n’ont pas voulu avant tout adapter le texte au bon goût, à la mentalité, aux
habitudes linguistiques des lecteurs romains dont la langue distinguée était le
grec. Le latin était alors la langue populaire. Les traducteurs des documents
hébreux qui ont donné naissance à nos quatre évangiles écrits en langue
grecque ont voulu procéder comme leurs ancêtres, ceux que nous appelons les
Septante. Leurs ancêtres avaient le plus possible respecté les textes hébreux,
le plus souvent tout au moins, en suivant même l’ordre hébreu des mots.
Pourquoi ? Tout simplement parce qu’aux yeux de ces traducteurs inconnus
que nous appelons les Septante, les textes qu’ils traduisaient de l’hébreu en
grec étaient des textes sacrés, des textes saints, des textes inspirés, les textes
des prophètes, les anciens prophètes, Abraham, Moïse, – puis ceux des
nouveaux prophètes, Amos, Osée, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, etc. Les
traducteurs en langue grecque de nos documents hébreux qui ont donné nos
Évangiles écrits en langue grecque, ont pensé que le Seigneur est plus,
beaucoup plus qu’un prophète du temps passé, et que les actes et paroles du
Seigneur, c’est plus, beaucoup plus que les saintes Écritures antérieures. C’est
la raison pour laquelle ils ont respecté le plus possible les expressions
hébraïques qu’ils trouvaient dans les documents hébreux, et même l’ordre
hébreu des mots. Ils se servaient du même lexique hébreu-grec que leurs
anciens, les Septante et Paul se sert, lui aussi, de ce même lexique.
Jean 6,51 : Et le pain que moi je donnerai, c’est ma chair, (qui est donnée)
pour la vie du monde.
Nous avons déjà eu l’occasion de rappeler que le mot grec sarx que nous
lisons ici, et que nous traduisons d’habitude par le français chair, est lui-même
la traduction de l’hébreu basar. Il suffit de lire attentivement et complètement
la Bibliothèque hébraïque pour constater que l’un des sens du mot hébreu
basar c’est celui qui est équivalent du mot hébreu adam, l’homme. Kôl-basar,
toute chair, signifie : tous les êtres vivants, tous les hommes. Lorsque donc le
Seigneur dit ici : « Ce pain que moi je vous donnerai, c’est ma propre chair »,
il ne faut pas comprendre le mot chair au sens français du terme. En France,
aujourd’hui en cette fin du XXe siècle – il faut préciser les dates puisque le
sens des mots change avec le temps – le mot chair signifie les muscles, tout ce
qui n’est pas les os, la viande, ou encore en parlant d’un beau bébé ou d’une
belle femme, les parties charnues, – toujours sans les os… Pour peu que nous
ayons affaire à un étudiant en philosophie qui s’est nourri de Platon ou de
Descartes, il va s’imaginer que la chair, c’est le corps en tant que distinct de
l’âme.
Nous avons déjà noté qu’en hébreu basar, c’est l’homme et l’homme tout
entier. C’est l’être concret envisagé en sa totalité que nous appelons, nous, en
cette fin du XXe siècle, pour échapper autant que faire se peut au
cartésianisme, la totalité psychosomatique.
Il ne s’agit donc nullement d’anthropophagie dans ce texte, contrairement
à ce que quelques historiens fins, cultivés, délicats et bien intentionnés, ont
cru pouvoir insinuer. Il s’agit d’une expression hébraïque. Le Seigneur Jésus,
c’est lui le pain que Dieu communique à l’humanité entière afin de la nourrir,
de la transformer et de la conduire à la vie éternelle. Le Seigneur Jésus est
donc la nourriture de l’humanité. Pour passer de la vieille humanité à
l’humanité nouvelle, il faut, il est absolument nécessaire, de se nourrir de,
c’est-à-dire, en un autre langage, d’assimiler le Seigneur Jésus, sa personne,
son enseignement, son être même. L’information créatrice de Dieu est
communiquée à l’humanité pensante, à son intelligence. Le Seigneur Jésus,
c’est lui l’information créatrice de Dieu : c’est le début du quatrième évangile.
Nous venons de dire cela à la troisième personne, à propos du Seigneur.
Lorsque le Seigneur parle de lui-même, comme il parle en hébreu à des
Hébreux, il dit tout naturellement besari, ma chair, pour dire : moi-même,
celui que je suis.
Le mot hébreu basar a plusieurs sens dans la Bible hébraïque, et dans
nombre de textes il signifie à peu près la même chose que ce que nous
appelons en français la chair ou la viande. Dans ce cas, c’est-à-dire lorsque le
texte hébreu parle bien de ce que nous appelons nous aujourd’hui la viande,
les Septante ont traduit l’hébreu basar non pas par sarx, mais par kreas, qui
signifie la viande, même en grec moderne. Les Septante n’ont donc pas
confondu les deux sens du mot hébreu basar. Les Judéens qui l’écoutent ne
comprennent pas ce que dit le rabbi galiléen et ils discutent entre eux, Jean
6,52 : Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? Ils entendent
donc le mot basar au second sens. Le Seigneur l’entend au premier sens :
l’homme tout entier, lui-même. Et il ajoute (Jean 6,53) : Amèn Amèn je vous
le dis, si vous ne mangez pas la chair du fils de l’homme et si vous ne buvez
pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous.
Proposition parfaitement intelligible, compte tenu de ce que le Seigneur a
dit précédemment. Il est, lui, le Seigneur, la nourriture de l’humanité,
nourriture nécessaire pour achever l’humanité et pour la conduire à la vie
éternelle. En lui, le Seigneur Jésus, c’est l’information créatrice de Dieu tout
entière qui est présente. Il faut se nourrir de, et assimiler cette information
créatrice afin de parvenir ou accéder à la vie éternelle qui est la vie même de
Dieu.
Jean 6, 54 : Celui qui dévore ma chair et qui boit mon sang a, possède, la
vie éternelle et moi je le relèverai dans le jour à venir, grec tè eschatè hèmera.
Le mot grec eschatos signifie : qui est à l’extrémité, dernier. Mais le mot grec,
plus précisément l’adjectif grec eschatos, traduit, dans la traduction en langue
grecque de la Bible hébraïque, fort souvent les mots hébreux ahar, ou aharôn,
ou aharit, qui ne signifient aucunement : le dernier, mais tout simplement : ce
qui vient après, c’est-à-dire l’avenir.
Genèse 33,2 : Et il plaça les servantes et leurs enfants en tête, et Léa et ses
enfants après, hébreu aharônim, et Rachel et Joseph après, hébreu aharônim,
traduction grecque eschatous.
Genèse 49,1 : Et il appela, Jacob, ses fils et il leur dit : Rassemblez-vous
et je vous annoncerai ce qui va vous survenir beaharit ha-iamin, dans l’après
des jours, c’est-à-dire dans l’avenir, traduction grecque ep’eschatôn ton
hèmerôn.
Exode 4,8 : Et il sera (il arrivera que), s’ils ne te croient pas – s’ils ne sont
pas certains de la vérité de ce que tu leur auras dit –, et s’ils n’écoutent pas la
voix du signe premier, ils croiront, – ils seront convaincus de la vérité de –, la
voix du signe qui vient après, du signe suivant, ha-ôt ha-aharôn, traduction
grecque tou sèmeiou tou eschatou.
Nombres 24,14 : Et maintenant me voici qui retourne à mon peuple. Va !
Je vais te faire connaître ce qu’il fera, ce peuple (le peuple hébreu) à ton
peuple dans l’après ou la suite des jours, be-aharit ha-iamin, traduction
grecque ep’eschatou ton hèmerôn.
Deutéronome 4,30 : Lorsqu’elles te seront survenues toutes ces choses
(que je t’ai annoncées), dans l’après, dans la suite des jours, c’est-à-dire dans
l’avenir, hébreu be-aharit ha iamim, tu reviendras à YHWH ton Dieu…
Traduction grecque ep eschatô ton hèmerôn.
Osée 3,5 : Après, hébreu ahar, ils reviendront les fils d’Israël et ils
rechercheront YHWH leur Dieu et David leur roi (figure messianique bien
évidemment)… dans l’avenir des jours, be-aharit ha-iamin, grec ep’ eschatôn
ton hèmerôn.
Michée 4,1 : Et sera, il arrivera, dans l’après des jours, c’est-à-dire dans
l’avenir, hébreu be-aharit ha-iamim, traduction grecque kai estai ep’eschatôn
ton hèmerôn, sera la montagne de la maison de YHWH installée sur la tête des
montagnes…
Isaïe 2,2 : Et sera dans l’après des jours, be-aharil ha-iamim, installée sera
la montagne de la maison de YHWH sur la tête des montagnes… Grec estai en
tais eschatais hèmerais…
Jérémie 23,20 : Dans l’après des jours, c’est-à-dire dans l’avenir, ils
comprendront cela… Grec ep’ eschatou ton hèmerôn.
Jérémie 49,39 : Et il arrivera dans l’après ou la suite des jours, be-harit
ha-iamim, je ferai revenir la déportation d’Elam… Grec, LXX 25,18 : kai estai
ep’ eschatou ton hèmerôn…
Jérémie 30,24 : Be-aharit ha-iamim, dans l’après des jours, dans l’avenir,
vous comprendrez cela… Grec, LXX 37,24 : ep’eschatôn ton hèmerôn
gnôsesthe auta.
Ezéchiel 38,16 : Dans la suite ou l’après des jours cela sera, be-aharit ha-
iamim, traduction grecque ep’ eschatôn ton hèmerôn.
Ces quelques exemples suffisent peut-être pour montrer au lecteur que
l’expression hébraïque qui signifie tout simplement l’avenir est traduite
constamment par une expression grecque que nous, qui venons au XXe siècle,
nous interprétons comme si elle signifiait à la fin des jours. Là où l’hébreu ne
parle que de l’avenir, nous nous imaginons qu’il s’agit de la fin des temps. On
peut même se demander s’il est jamais question dans la Bible hébraïque des
derniers jours.
Daniel, composé sans doute ou peut-être au IIe siècle avant notre ère, dans
la partie araméenne du livre de Daniel 2,28 : il existe un Dieu dans les cieux,
il révèle, racine galah, grec anakaluptôn, les secrets, traduction grecque
mustèria, et il a fait connaître au roi Nabuchodonosor ce qui va arriver dans la
suite ou dans l’après des jours, araméen be-aharit iômaiia, traduction grecque
des LXX : a dei genesthai ep’eschatôn ton hèmerôn.
On remarque de nouveau ici l’emploi du verbe grec dei, que nous
traduirions lourdement par : il faut, si nous ne remarquions pas qu’il ne
correspond à rien en hébreu, sauf à une construction qui signifie l’avenir et
porte sur l’avenir. Il convient donc de traduire : ce qui va arriver, et non pas ce
qui doit arriver.
Daniel 2,45 : Dieu grand a fait connaître au roi ce qui va arriver après
cela, araméen aharei denah, grec ep’ eschatôn ton hèmerôn.
Daniel 10,14 : Et je suis venu pour te donner l’intelligence de ce qui va
arriver à ton peuple dans la suite des jours, hébreu be-aharit ha-iamim,
traduction grecque ep’ eschatou ton hèmerôn.
Le livre de Daniel ne se propose pas dans son texte original hébreu et
araméen de nous parler de ce qui se passera à la fin des temps ni dans les
derniers jours, mais il enseignait en son temps ce qui allait se passer ou se
produire dans l’avenir, par rapport à lui. C’est la traduction grecque de la
formule hébraïque citée qui donne l’illusion au lecteur inattentif qu’il s’agit
des tout derniers jours, à cause de la signification du mot grec eschatos.
Un dernier exemple saisissant, c’est la traduction grecque de l’un des
derniers livres de la sainte Bibliothèque hébraïque, Qohélet que nous avons
pris l’habitude d’appeler l’EccIésiaste, tout simplement parce que l’hébreu
qahal signifie l’assemblée, et a été traduit en grec par ekklèsia !
Ecclésiaste 1,11 : Il n’y a pas de souvenir pour les premiers, hébreu la-
rischônim, et de même pour ceux qui viendront après, hébreu la-aharônim, il
n’y aura pas pour eux de souvenir auprès de ceux qui seront après eux, hébreu
la-aharônah. – Les mots hébreux que nous avons traduits : ceux qui viendront
après, dans l’avenir, ceux qui seront après, dans l’avenir, ont été traduits en
grec par tois eschatois dans le premier cas, et par eis tèn eschatèn dans le
second cas.
On voit donc que ce serait une erreur, une grosse et grave erreur, de
comprendre le mot grec eschatos comme signifiant : le dernier ou les derniers,
alors qu’il traduit simplement des mots hébreux qui signifient : dans l’avenir,
dans l’après des temps.
Avec la traduction en langue grecque du livre dit de l’Ecclésiaste, nous
sommes à peu près au moment où se forment les livres de la Nouvelle
Alliance que nous appelons, à cause de la traduction latine, novum
testamentum, de l’expression grecque kainè diathèkè, qui traduit elle-même
l’expression hébraïque berit hadaschah, Jérémie 31,31, le Nouveau
Testament…
De même Ecclésiaste (4,16) : Il n’y a pas de fin à tout ce peuple, à tous
ceux qui existaient avant eux. Et de même ceux qui viendront après, hébreu
ha-aharônim, ne se réjouiront pas en lui, grec : hoi eschatoi6.
Lorsque donc nous lisons dans Jean 6,39 l’expression : je le relèverai en tè
eschatè hèmera, il faut se méfier et se garder de traduire, comme s’il
s’agissait d’un texte de la littérature grecque, dans le dernier jour, mais il faut
penser à l’expression hébraïque ba-iôm ha-aharôn, dans le jour qui viendra
dans l’avenir, le jour qui viendra plus tard. Même chose dans Jean 6,40 ;
6,44 ; 6,55, le texte d’où nous sommes partis. Lorsque Marthe dit au Seigneur,
en Jean 11,24 : Je sais qu’il se relèvera lors de la relevée (générale des morts)
en tè eschatè hèmera, il ne faut pas se précipiter et traduire dans le dernier
jour, mais il convient de penser à l’expression hébraïque que nous avons citée
plusieurs fois. De même (Actes 2,17) kai estai en tais eschatais hèmerais est
purement et simplement la traduction de l’expression hébraïque bien connue
et classique be-aharit ha-iamim.
Jean 6,55 : Car ma chair est véritable nourriture et mon sang est véritable
boisson. Traduisons en langage contemporain : Le Seigneur est la véritable
nourriture, le véritable pain de l’humanité. Il faut l’assimiler, par la pensée
bien entendu, par l’esprit, et faire du Seigneur sa nourriture, ce qui n’a rien à
voir avec l’anthropophagie. En langage moderne et même contemporain,
puisque dans le Seigneur se trouve l’information créatrice nouvelle par
laquelle Dieu le créateur unique et incréé, crée l’humanité nouvelle, afin de
prendre part à cette nouvelle création dont parle constamment saint Paul, nous
devons assimiler cette nouvelle information créatrice qui se trouve
substantiellement dans le Seigneur, qui est l’information créatrice de Dieu
dans un homme singulier et concret. Cet homme singulier et concret, celui qui
s’appelle lui-même le fils de l’homme, le prologue du quatrième évangile le
désigne par le terme grec de sarx qui recouvre l’hébreu basar, qui signifie,
dans nombre de textes, et ici, l’homme concret tout entier. Il en va de même
dans notre texte de Jean 6,55 : c’est le Christ lui-même et tout entier qu’il faut
assimiler afin de pouvoir naître nouveau. Cette assimilation n’est pas
physique, elle n’est pas biologique, nous ne sommes pas dans une tribu
d’anthropophages, elle est spirituelle, réelle, ontologiquement réelle, mais
c’est une assimilation par l’esprit et par l’intelligence, par la pensée. Il suffit
de se souvenir de la manière dont pensaient les Hébreux et de leur langue
pour comprendre que sarx et aima, la chair et le sang, hébreu basar wadam,
désignent l’homme tout entier C’est donc comme si le Seigneur avait dit :
« Celui qui ne m’assimile pas moi-même… »
Jean 6,56 : « Celui qui dévore ma chair et qui boit, mon sang demeure en
moi et je demeure en lui… » Jean 6,58 : « Le voilà le pain qui descend du
ciel ! Ce n’est pas comme (ce pain) qu’ont mangé vos pères, et puis ils sont
morts. Celui qui dévore ce pain, qui s’en nourrit, qui l’assimile, il vivra eis
ton aiôna. Pour la durée à venir, dans la durée à venir. »
Nombre d’exégètes pensent que ces propos font allusion au dernier repas
du Seigneur qui était recommencé dans les communautés chrétiennes, 1
Corinthiens 11,23 : « Moi j’ai reçu, venant du Seigneur, ce que je vous ai
aussi transmis, à savoir que le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, il a
pris du pain, il a dit la bénédiction, il l’a brisé et il a dit : “Ceci c’est mon
corps qui est (donné) pour vous…” »
C’est possible, mais ce n’est pas sûr du tout et il ne faut pas mettre les
choses à l’envers. Ce n’est pas parce que le Seigneur, dans la nuit où il fut
livré, a prononcé des paroles, que le quatrième évangile ne rapporte pas, – ce
n’est pas parce que le Seigneur a prononcé ces paroles sur les matzôt et sur la
coupe de vin, ce n’est pas à cause de cela que le quatrième évangile met dans
la bouche du Seigneur les propos que nous venons de relire dans Jean 6,32.
C’est parce que le Seigneur est réellement, ontologiquement le pain
intelligible qui est offert, proposé à l’humanité pensante pour s’en nourrir,
pour naître à nouveau, pour entrer dans le régime de la nouvelle création,
c’est à cause de cela que le Seigneur l’a dit et que Jean a rapporté ces propos
dans Jean 6,32. Et c’est parce que le Seigneur est véritablement le pain de la
nouvelle humanité et de la nouvelle création, c’est à cause de cela que le
Seigneur, dans la nuit où il fut livré, a pris du pain et a dit, en hébreu
probablement, zeh hou besari, ceci, ma chair, zeh hou dami, ceci, mon sang,
sans le verbe être, inutile en hébreu et inévitable en grec.
Les synoptiques, Matthieu 26,26 ; Marc 14,22 et Luc 22, 19 ont traduit les
paroles du Seigneur : Ceci est mon corps, touto estin to sôma mou. Le
quatrième évangile ne transmet pas les paroles du Seigneur sur le pain et le
vin lors de ce dernier repas. Certains savants se demandent si ce n’est pas par
peur que ces propos ne tombent entre les mains de lecteurs païens qui
pourraient les comprendre de travers, – ce qui de fait est arrivé lorsque les
païens en ont eu connaissance : ils ont parlé d’anthropophagie ! Mais Jean
6,53 nous a transmis la traduction grecque, sarx et aima, des deux mots
hébreux, basar we-dam qui sont vraisemblablement les mots que le Seigneur
a utilisés cette nuit-là, comme il les a utilisés ce jour-là, Jean 6,59 dans la
synagogue de Kapharnaoum. C’est parce que le Seigneur est lui-même le pain
intelligible destiné à l’humanité entière qu’il a pris du pain lors du dernier
repas, dans la nuit où il fut livré, et qu’il a dit, sur ce pain : zeh hou besari,
voilà ma chair Autrement dit, l’ontologie de l’eucharistie s’explique et se
comprend à partir de Jean 6,48 et sq.
Nous assistons ici de nouveau au phénomène de double traduction que
nous avons évoqué si souvent. Deux mots grecs différents traduisent le même
mot hébreu. Sôma de Matthieu, Marc, Luc et Paul traduisent l’hébreu basar
que Jean, le traducteur de Jean, traduit par sarx conformément au lexique
hébreu-grec des Septante.
Ce n’est pas parce que, dans les Églises du Ier siècle, dans les
communautés chrétiennes de la fin du Ier siècle et du début du second, on
refaisait, conformément à la demande du Seigneur, ce que le Seigneur avait
fait lors de la dernière nuit, ce n’est pas à cause de cela qu’un auteur inconnu
a composé le chapitre 6 de Jean. Car s’il avait composé cet évangile à la fin
du Ier siècle ou au début du second, en faisant allusion à la liturgie chrétienne,
et aux paroles de la consécration, pourquoi aurait-il remplacé le mot grec
sôma attesté par Matthieu, par Marc, par Luc et par Paul, dont on suppose
qu’ils sont antérieurs au quatrième évangile, par le mot grec sarx qui traduit
mieux l’hébreu basar ? Et pourquoi n’aurait-il pas rapporté lui-même les
paroles de la consécration lors du dernier repas ?
Si comme on le pense généralement aujourd’hui, comme le pense la
majorité des exégètes, le quatrième évangile est largement postérieur aux trois
évangiles synoptiques et à plus forte raison aux lettres de Paul, alors on est
tout naturellement porté à supposer que le quatrième évangile, dans ce
chapitre, fait allusion à ce dernier repas du Seigneur, et on ne s’explique plus
du tout pourquoi il ne rapporte pas les paroles du Seigneur sur l’une des
matzôt et sur l’une des coupes. Mais si le quatrième évangile est antérieur aux
synoptiques et aux lettres de Paul, s’il ne connaît ni les évangiles synoptiques
ni les lettres de Paul, alors on ne peut plus être certain qu’il fasse allusion aux
paroles du Seigneur lors de ce dernier repas que lui, l’auteur du quatrième
évangile, ne considère pas comme un repas de pesach. Dans ce cas ce sont
plutôt les paroles que le Seigneur a dites sur l’une des matzôt et sur l’une des
coupes de bénédiction, qui s’expliquent et s’éclairent à partir de ce que le
Seigneur a dit dans la synagogue de Kapharnaoum. C’est parce qu’il est, lui,
le pain de Dieu, qu’il a prononcé ces paroles, lors du dernier repas, sur le
pain.
Nous sommes en présence d’une proposition logique, et même
ontologique, à double entrée :
Je suis le pain de Dieu, le pain véritable, le pain par lequel la vie de Dieu
est communiquée à l’humanité entière. De ce pain il faut se nourrir, il faut
l’assimiler, pour entrer dans la vie de Dieu.
Ce pain, cette matzah que je brise et que je vous donne à manger, c’est
moi qui vais être brisé…
La seconde proposition se comprend à partir de la première. Les paroles
que je vous ai dites sont esprit et vie, Jean 6,63.
Jean 6,61 : Toulo humas skandalizei. Les traducteurs en langue française
ne se fatiguent pas, ils traduisent, si l’on peut dire : cela vous scandalise ?
Nous avons déjà vu précédemment, et plusieurs fois déjà, que d’abord le
verbe grec skandalizô n’existe pas en grec classique, n’existe pas en dehors de
la traduction grecque de la Bible hébraïque. C’est un verbe de traduction.
Nous avons vu que ce verbe traduit le verbe hébreu kâschâl qui signifie, à la
forme qal, buter avec le pied et trébucher parce qu’on n’y voit rien, Isaïe
59,10 ; buter sur un obstacle et tomber, Lévitique 26,37 ; Jérémie 46,12 ; etc.
À la forme hiphal, nikeschal signifie trébucher et tomber. À la forme niphil,
accompli, hikeschil signifie faire trébucher et faire tomber sur un obstacle. Le
dérivé kischalôn signifie la chute et mikeschôl signifie ce sur quoi l’on bute et
qui fait tomber, Isaïe 57,10, etc. ; Lévitique 19,14 : Devant la face de
l’aveugle tu ne mettras pas un obstacle qui le fasse tomber, hébreu mikeschôl,
traduction grecque skandalon.
Le voilà donc ce mot skandalon que nos traducteurs en langue française
traduisent, si l’on peut ainsi s’exprimer, par le mot français, si l’on peut dire,
scandale ! Surmenage… Jean 16,1 : Ces paroles je les ai parlées afin que vous
ne butiez pas sur un obstacle qui pourrait vous faire trébucher et tomber, grec
hina mè skandalisthète, que nos traductions françaises rendent par : afin que
vous ne soyez pas scandalisés, – ce qui ne veut rien dire.
Comment comprendre qu’un auteur ou un rédacteur qui est supposé ou
censé rédiger directement en langue grecque à la fin du Ier siècle utilise de
telles expressions qui étaient inintelligibles pour un païen de langue grecque ?
Paul le rabbin utilise lui aussi cette expression hébraïque traduite en
langue grecque, 1 Corinthiens 8,13 ; 2 Corinthiens 11,29 ; ainsi que le mot
grec skandalon (Romains 9,33 ; 11,9 ; 14,13), double traduction proskomma
et skandalon : 1 Corinthiens 1,23 ; Galates 5,11, – en sorte qu’il est permis de
se demander comment Paul rédigeait ou composait ses lettres : est-ce qu’il les
pensait tout d’abord en hébreu pour les traduire mentalement en grec ? Ou
bien est-ce qu’il les dictait en hébreu, et un autre, un compagnon les traduisait
en grec ? Ou bien est-ce qu’il les écrivait en hébreu, pour ensuite les faire
traduire en grec ? Dans tous les cas on va de l’hébreu au grec, et le lexique
hébreu-grec de Paul est le même que le lexique des Septante. Le système de
correspondance est le même, sauf que Paul utilise volontiers la double
traduction, deux mots grecs pour traduire un seul mot hébreu, lorsque le
besoin s’en fait sentir.
Jean 6,63, le Seigneur explique qu’il ne s’agit pas d’anthropophagie : Les
paroles que je vous ai dites sont esprit et vie.
Jean 6,68 : Il lui répondit, Schiméon surnommé le Rocher (ordre des mots
hébreu, le verbe en tête) : Seigneur, à qui irions-nous ? Les paroles de la vie
éternelle tu as, et nous, nous avons la certitude (de la vérité), pepisteukamen,
et nous avons connu, egnôkamen, que toi tu es le saint de Dieu, grec hoti su ei
ho hagios tou theou.
Ce mot grec hagios, que nous avons traduit par saint, traduit plusieurs
fois, dans la Bible hébraïque, le mot hébreu nezer, la consécration, du verbe
nazar, consacrer, se consacrer par un vœu, même famille que nazir, celui qui
est consacré à Dieu. Lévitique 21,12 : car la consécration de l’huile d’onction
de son Dieu sur lui, traduction grecque hoti to hagion elaion to christon tou
theou ep’autô.
Le mot hagios traduit aussi l’hébreu nazir, Juges 13,7 : Il m’a dit (le
messager de Dieu) : « Voici que toi tu vas devenir enceinte, hébreu harah,
traduction grecque en gastri echeis, tu auras dans le ventre, et tu enfanteras un
fils et dès maintenant ne bois pas de vin ni de liqueur et ne manges rien
d’impur, car nazir de Dieu il sera l’enfant, depuis le ventre (de sa mère)
jusqu’à sa mort, traduction grecque A hoti naziraion theou… » Les
traducteurs de A n’ont pas traduit le mot hébreu. Ils l’ont simplement transcrit
en caractères grecs. Mais les traducteurs de la seconde traduction que les
éditeurs des Septante appellent B, ont traduit hagion theou.
De même Juges 16,17 : le rasoir n’est pas monté sur ma tête, car nazir de
Dieu, moi, depuis le ventre de ma mère… Traduction grecque A hoti
naziraios theou ego eimi ek koilias métros mou. Les traducteurs n’ont pas
traduit l’hébreu nazir, mais ont simplement transcrit le mot hébreu en
caractères grecs. Ils ont ajouté, comme toujours ou presque, le verbe être eimi,
alors qu’en hébreu il n’y est pas. Traduction B hoti hagios theou egô eimi.
L’hébreu nazir est traduit par le mot grec hagios.
Les divers manuscrits donnent à propos de Jean 6,69 plusieurs versions
différentes. Un groupe de manuscrit donne ho hagios tou theou. Un autre
groupe donne ho christos ho hagios tou theou. Un troisième groupe, ho
christos ho huios tou theou, etc. Ces différentes versions sont en réalité
équivalentes. Le saint de Dieu dont parle Pierre, auquel pense Pierre, c’est
celui qui était attendu, celui qui dès le ventre de sa mère est consacré à Dieu.
Il se pourrait bien que sous ce mot grec hagios il y ait le mot hébreu nazir
utilisé par Schiméon le Rocher.
Les Septante transcrivent le mot hébreu nazir soit par la forme en
caractères grecs nazeir ou nazir, (Juges 13,5), soit par naziraios ou nazeiraios,
Juges 13,5 ; 13,7 ; 16,17, quand ils ne traduisent pas par hagios.
Marc utilise la forme nazarènos, Marc 1,24 ; 10,47 ; 14,67 ; 16,6.
Matthieu utilise la forme nazôraios : Matthieu 2,23 ; 26,71. Luc utilise la
transcription nazarènos : 4,34 ; 24,19. Luc utilise la forme nazôraios : 18,37.
Jean 18,5 et 7 utilise la forme nazoraion et 19,19. La question est de savoir si
ces deux termes grecs, tous deux transcrits d’une forme hébraïque, recouvrent
et transcrivent un même et unique mot hébreu, et dans ce cas, lequel ? – ou
deux termes hébreux différents, et dans ce cas lesquels ? Étant donné que
dans la même scène rapportée par Matthieu par Marc et par Luc, la servante
dans Matthieu 26,71 dit : Celui-ci (Pierre) était avec Jésus tou nazôraiou,
tandis que Marc elle dit, Marc 14,67 : et toi aussi tu étais avec tou nazarènou,
il est raisonnablement permis de conjecturer que les deux transcriptions
nazarènos et nazôraios recouvrent le même mot hébreu. La question est
maintenant de savoir lequel : nezer ? Nazir ? Ou bien nôtzer, participe du
verbe natzar, qui signifie : garder. Dans les plus anciens textes connus de la
littérature rabbinique, Jésus est appelé ha-nôtzeri, construit donc à partir de la
racine natzar. Les Actes des apôtres 2,22 ; 3,6 ; 4,10 ; 6,14 ; 22,8 ; 24,5 ; 26,9
utilisent la transcription nazôraios, pour dire de Nazareth, on dit, Jean 1,45 :
ton apo Nazaret.
Matthieu, notre Matthieu grec 2,23 fait un rapprochement, et un jeu de
mots, entre la ville de Nazareth et l’expression nazôraios : Il vint et il habita
dans une ville appelée Nazareth, en sorte que soit rempli ce qui avait été dit
par les prophètes, à savoir qu’il sera appelé nazôraios.
La question est de savoir qui fait ce jeu de mots et ce rapprochement : Est-
ce le document hébreu sous-jacent ? Ou est-ce le traducteur grec de Matthieu
qui, ne connaissant pas très bien la philologie hébraïque, ni la tradition
initiatique concernant le nazir a cru pouvoir rapprocher le nom de la petite
ville de Nazareth du mot hébreu nazir ou nôtzeri ? Est-ce le document hébreu
original ou le commentateur en traduction grecque, celui qui a commenté de
travers le propos concernant le signe de Jonas, Matthieu 12,40 ?
En ce qui concerne les anciens prophètes, il existe en effet une tradition
qui remonte au moins au livre des Juges, tradition selon laquelle Dieu le
créateur prédestine et donc pré-adapte, depuis le ventre de sa mère, celui qui
va être appelé nazir, consacré à Dieu, le saint de Dieu. Le prophète hébreu est
créé depuis le ventre de sa mère pour sa mission. Il est préadapté, par
création, à sa mission. Le prophète hébreu est vraiment déjà une nouvelle
création. C’est cette longue tradition concernant le nazir de Dieu qui était
considérée à juste titre comme concernant celui qui était attendu, celui qui
allait être éminemment le nazir de Dieu, celui qui depuis le ventre de sa mère,
est créé Homme nouveau, et uni à Dieu.
On sait que l’Église de Rome, au milieu du XIXe siècle, le 8 décembre
1854, a défini précisément la même chose en ce qui concerne Miriam, la mère
du rabbi galiléen, en qui habitait la plénitude de l’enseignement de Dieu.
L’Église de Rome a défini Miriam a été créée nouvelle et sainte, pré-adaptée à
sa mission, pré-sanctifiée, afin qu’elle consente librement à la création en elle
de l’Homme nouveau, du verus homo vero unitus Deo. Et l’Église de Rome a
défini que cela était révélé, esse a Deo revelatam ! La révélation enseigne en
effet cette préadaptation, cette pré-sanctification de l’homme nouveau créé
pour la mission prophétique.
Jean 8,24 : Si vous n’êtes pas certains de la vérité (verbe grec pisteuein,
traduction de l’hébreu heemin, racine aman) que c’est moi, grec hoti ego eimi,
traduction de l’expression hébraïque kiani hou. Il ne faut donc pas traduire :
que moi je suis, mais bien : que c’est moi ! Quoi ? Le hatan, l’époux, le bien-
aimé, le mes-chiach, le fils de Dieu, toutes expressions au fond équivalentes
qui désignent celui qui était attendu, celui qui vient, ho erchomenos. Ses
interlocuteurs lui demandent : « Toi, qui es-tu ? » Et le Seigneur répond :
« tèn archèn ho ti kai lalô humin », impossible en grec. Il faut donc, en
procédant par conjectures, s’efforcer de reconstituer l’expression hébraïque
qui se trouvait sous ce bout de phrase impossible en langue grecque. Il est
vraisemblable que le sens, c’est : ce que je vous dis depuis le
commencement ! L’ordre de la phrase hébraïque étant probablement respecté
par le traducteur en langue grecque comme il le fait d’habitude, il y avait sans
doute ba-tehilah ou ba-rischônah. Genèse 13,3 et 4 : Il (Abraham) alla…
jusqu’à l’endroit, jusqu’au lieu que (hébreu relatif ascher) sa tente était là ba-
tehilah, au commencement, grec to proleron, entre Beit-El et Aï, vers le lieu
de l’autel qu’il avait fait là ba-rischônah, au commencement, grec ou
epoièsen ekei tèn archèn ! On voit par cette traduction grecque que les
traducteurs ont utilisé le mot grec archè, avec l’article simplement, pour
traduire l’hébreu ba-rischônah. Ils n’ont donc pas traduit le ba, qui veut dire
dans.
Genèse 41,21, le rêve de Pharaon : Et elles mangèrent, les vaches maigres
et mauvaises les sept vaches premières, les grasses. Et elles (les vaches
grasses) entrèrent dans leur intérieur (dans l’intérieur des vaches maigres) et
on ne savait pas qu’elles étaient entrées dans leurs intérieurs, et leur
apparence était mauvaise comme dans le commencement, hébreu ka-ascher
ba-tehilah, traduction grecque katha tèn archèn ! De nouveau le be hébreu
n’est pas traduit.
Genèse 43,18 : C’est à cause de l’argent qui est revenu dans nos bagages
au commencement, ba-tehilah, grec tèn archèn. Le traducteur du quatrième
évangile a procédé comme ses prédécesseurs qui avaient traduit la Genèse, il
a omis de traduire le be, ce qui a donné beaucoup de soucis aux exégètes qui
n’ont pas pris la peine de se demander quelle était l’expression hébraïque qui
se trouvait sous tèn archèn.
Jean 8,28 : Lorsque vous aurez élevé le fils de l’homme, alors vous
connaîtrez que c’est moi, grec hoti egô eimi, hébreu ki-ani hou.
Jean 8,33 : Nous sommes la semence d’Abraham ! Grec : sperma Abraam
esmen. Hébreu : zera aberaham. Le mot grec sperma, qui signifie bien la
semence végétale ou humaine, le sperme, traduit toujours l’hébreu zera. Il est
difficile de supposer qu’un rédacteur qui aurait, comme on nous le chante,
rédigé son évangile en langue grecque directement à la fin du Ier siècle, aurait
écrit dans son texte : nous sommes le sperme d’Abraham. L’expression se
rencontre des dizaines de fois dans la Bible hébraïque et les Hébreux n’y
voyaient aucun inconvénient. Les traducteurs en langue française n’osent pas
traduire le texte grec tel qu’il est. Ils mettent : la race ou la descendance
d’Abraham. Jean 8,37 : Je sais que vous êtes la semence, grec sperma,
d’Abraham.
En Jean 8,45, nous avons déjà rencontré ce verset qui, dans son grec
actuel, est impossible : moi parce que je dis la vérité, vous ne me croyez pas.
Nous avons observé déjà que le verbe pisteuein traduit l’hébreu heemin,
racine aman, qui a donné émet, la vérité, la certitude, et èmounah, la certitude
de la vérité. Si donc nous retraduisons en hébreu ce verset, nous découvrons
qu’il y a correspondance ou corrélation, ou parenté, par la racine, entre les
deux mots qui sont traduits en grec par alètheia et le verbe pisteuein. Il est
donc hautement vraisemblable, pour ne pas dire certain, que cette proposition
a été prononcée en hébreu, puisqu’en hébreu le jeu sur la racine des mots
apparaît et qu’il n’apparaît plus dans la traduction. D’autre part il est aussi
hautement vraisemblable que le hoti, qui en grec signifie que, après les verbes
signifient dire, savoir, apprendre, etc., et parce que, traduit ici le mot hébreu
ki, qui signifie que, parce que, lorsque, et quoique. Il faut donc traduire ici
Jean 8,45 : Lorsque je dis la vérité, vous n’êtes pas certains de la vérité que je
vous dis.
Jean 8,46 : même jeu sur la racine aman du verbe heemin et de emet et
emounah : si je dis la vérité, pourquoi n’êtes-vous pas certains de la vérité que
je vous dis ?
Jean 8,51 : Amèn amèn je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne
verra pas la mort eis ton aiôna, hébreu le-olam, pour la durée à venir, ou dans
la durée à venir.
Jean 8,56 : Abraham votre père s’est réjoui de voir mon jour, et il l’a vu,
et il s’est réjoui. Abraham est prophète. Il a vu le jour du Seigneur, le jour de
la manifestation, de la plénitude, de la réalisation du dessein créateur.
Jean 8,57 : Ils dirent les Judéens en s’adressant à lui : « Tu n’as pas encore
cinquante ans et tu as vu Abraham ? » Nous notons que le Seigneur n’a pas
dit qu’il a vu Abraham. Il a dit qu’Abraham a vu le jour de la réalisation du
dessein de Dieu, ce qui est tout différent.
Jean 8,58 : Amèn amèn je vous le dis, avant qu’Abraham ne naisse, c’est
moi ! Grec : ego eimi, hébreu : ani hou. Nous l’avons rappelé maintenant
plusieurs fois, l’hébreu fait l’économie du verbe être. Là où il y a le verbe être
en grec dans la traduction, il n’existe pas dans l’original hébreu. Pour dire
c’est toi, en hébreu on dit atah hou !
2 Samuel 12,7 : C’est toi, cet homme ! En hébreu atah ha-isch. Traduction
grecque su ei ho anèr, le grec comme d’habitude a ajouté le verbe être.
1 Samuel 16,12 : Et il dit, YHWH : Lève-toi ! Oins-le ! Car c’est lui !
Hébreu zeh-hou. Traduction grecque hoti outos… estin. Le verbe être est
ajouté.
Jean 4,26 : ego eimi, c’est moi, celui qui te parle…
Jean 6,20: C’est moi ! Ego eimi, n’ayez pas peur !
Actes 10,21 : C’est moi ! Celui que vous cherchez, idou egô eimi. Actes
13,25, discours de Paul dans la synagogue d’Antioche de Pisidie : Jean (le
baptiste) a dit : « Ouk eimi ego », – que bien évidemment il ne faut pas
traduire : moi je ne suis pas ! Mais : « Ce n’est pas moi ! » (sous-entendu,
comme toujours, le Christ attendu). Mais il vient après moi, etc.
Quelques exemples encore pris dans la Bibliothèque hébraïque :
Deutéronome 32,39 : Voyez maintenant, que c’est moi, hébreu ki ani ani hou,
traduction grecque hoti egô eimi, et pas de dieu à côté de moi, – la traduction
grecque a ajouté le verbe être : kai ouk estin theos plèn emou.
1 Samuel 18,18 : Et il dit, David, à Schaoul : « Qui suis-je, moi ? »
Hébreu mi anôki, traduction grecque tis egô eimi.
Samuel 9,19 : Et il répondit, Samuel, à Schaoul et il lui dit : « C’est moi le
voyant ! » Hébreu anôki ha-rôeh, sans le verbe être. Le grec ajoute le verbe
être egô eimi autos.
Samuel 7,28 : Et maintenant adônai YHWH, c’est toi qui es Dieu, hébreu
atah hou ha-elohim, sans le verbe être. Grec : su ei ho theos.
Néhémie 9,6 : Toi, tu es YHWH tout seul ! Atah hou YHWH lebadeka. Grec :
su ei autos kurios.
1 Chroniques 22,1 : Et il dit, David : Ceci, c’est la maison de YHWH
Dieu ! Hébreu : zeh hou beit YHWH, sans le verbe être. Grec : autos estin ho
oikos kuriou tou theou, avec le verbe être.
Isaïe 43,5 : N’aie pas peur, car avec toi, moi (je suis), hébreu ki iteka ani.
Le grec ajoute le verbe être : hoti meta sou eimi.
Isaïe 43,10 : Vous, vous êtes mes témoins ! Oracle de YHWH ! Et mes
serviteurs, que j’ai choisis ! Afin que vous connaissiez et que vous soyez
certains de moi et que vous compreniez que c’est moi, ki ani hou, grec hoti
egô eimi !
Psaume 31,4 : Car ma roche et ma forteresse, c’est toi ! En hébreu : atah,
sans le verbe être. Le grec ajoute le verbe être kai kataphugè mou ei su.
Psaume 31,15 : J’ai dit : Tu es mon Dieu, toi ! Hébreu : elohaï atah, –
sans le verbe être. Grec : Su ei ho theos mou.
Voilà typiquement un cas où la question du substrat hébreu n’est plus
seulement un problème littéraire ou un problème historique. Selon que l’on
traduit le texte grec de Jean 8,58 en tenant compte ou sans tenir compte du
texte hébreu qui se trouve dessous, on obtient des traductions très différentes.
Si l’on traduit le texte grec ego eimi littéralement par moi je suis, on laisse
supposer au lecteur que Jésus homme préexiste, ou bien qu’il s’identifie à
Celui que nomme le Tétragramme. Dans les deux cas, on s’engage dans des
difficultés christologiques inextricables, car celui qui s’appelle lui-même le
fils de l’homme, dans tous les textes des quatre évangiles, prie Dieu qu’il
appelle son père, et il se distingue objectivement et ontologiquement de Dieu
qu’il appelle son père. Si on induit le lecteur, par une fausse traduction de ego
eimi, à supposer que le Seigneur s’identifie à Celui qui est désigné par le
Tétragramme, on va tout droit dans la direction de l’une des hérésies
christologiques les plus redoutables, celle des Noêtos, de Praxéas et de
Sabellios. L’hérésie de Noêtos nous est connue assez bien par deux
documents, un Fragment dirigé contre cette hérésie, et publiée sous le nom
d’Hip-polyte de Rome, – et un chapitre de Yelenchos contre toutes les
hérésies publié aussi sous le nom du même Hippolyte, quoique les manuscrits
nomment Origène d’Alexandrie.
En réalité, l’expression ego eimi traduit l’expression hébraïque ani hou, et
signifie : c’est moi ! – Quoi ? Toujours le hatan, le bien-aimé attendu, le roi
oint, le fils, le saint de Dieu.
Pour comprendre Jean 6,58, il faut se reporter au Psaume 90,2 dans lequel
nous trouvons une construction analogue : avant que les montagnes soient
engendrées, avant que soit enfantée la terre et le monde, et depuis la durée
passée, hébreu me-olam, jusqu’à la durée à venir, hébreu ad-olam, toi (tu es)
Dieu ! Grec apo tou aiônos heôs tou aiônos su ei. Le grec a ajouté le verbe
être qui n’existe pas ici dans le texte hébreu, mais il a omis de traduire
l’hébreu el, Dieu.
Revenons au propos du Seigneur, en Jean 8,56 : Abraham votre père s’est
réjoui de ce qu’il allait voir mon jour, et il l’a vu et il s’est réjoui. Abraham
était prophète, il a vu le jour de la réalisation du dessein de Dieu. Les Judéens
répliquent : « Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu prétends avoir vu
Abraham ? » Le Seigneur n’avait rien dit de tel. Il n’a pas dit qu’il a vu, lui le
Seigneur, Abraham : il a dit qu’Abraham a vu, en vision, dans la promesse de
Dieu, en esprit de prophétie, le jour de la venue du fils de l’homme. Et le
Seigneur ajoute : Avant qu’Abraham ne naisse, – ani hou, c’est moi ! Dans le
dessein créateur et divinisateur, avant la naissance d’Abraham, ce que Dieu le
créateur unique vise, c’est le fils de l’homme, verus homo vero unitus Deo
comme dira le pape Léon, dans sa lettre du 13 juin 449 adressée à Julien,
évêque de Cos, – le summum opus Dei comme dira le bienheureux Jean Duns
Scot. La logique du texte que nous lisons est donc la suivante : Abraham a vu
mon jour, parce qu’il était prophète, parce que Dieu lui a communiqué par
l’Esprit saint la connaissance de cet avenir de la création qui est la finalité
ultime de la création, l’union de l’Homme nouveau à Dieu incréé, la nouvelle
création. Et si Abraham a pu voir, en esprit de prophétie, cette finalité ultime
de la création, cette visée de Dieu, c’est parce que cette finalité ultime de la
création est première dans l’intention de Dieu. Primum in intentione, ultimum
in exsecutione, comme dit encore Jean Duns Scot. Le Christ, le summum opus
Dei, est premier dans l’intention de Dieu, antérieur à Abraham. Le Christ est
le premier voulu de toute la création. Si Abraham le prophète a pu voir le jour
du Christ et s’en réjouir, c’est parce que le jour du Christ est antérieur à
Abraham, antérieur à la création même de l’Univers, dans la pensée de Dieu,
comme la fin est antérieure à la réalisation progressive de cette fin. Le
Seigneur explique donc dans cette réponse comment il est possible
qu’Abraham ait vu le jour du Christ, du saint de Dieu, le jour où la création
trouve sa raison d’être, le jour où Dieu crée l’Homme selon son cœur, à son
image et à sa ressemblance, l’Homme véritable uni à Dieu véritable.
Car bien évidemment, par rapport au Christ, nous sommes des sortes de
préhominiens, nous sommes un Australopithèque à gros cerveau qui a mal
tourné puisqu’il sait, grâce à ce gros cerveau, commettre tous les crimes et
toutes les horreurs que ses frères du passé, les animaux de la jungle, ne
commettent pas.
Ce texte Jean 6,58 ne signifie donc aucunement que l’homme Jésus,
anthropos Ièsous christos comme dit Paul, Romains 5,15, le verus homo vero
unitus Deo de Léon ait préexisté à Abraham. L’âme humaine créée du Christ
commence d’être à la conception, c’est-à-dire à la création, et l’union que
depuis Cyrille d’Alexandrie on appelle hypostatique est effectuée, réalisée, en
même temps que la création de l’âme humaine du Christ. L’idée ou le mythe
d’une préexistence de l’âme humaine du Christ a été condamnée et rejetée en
même temps que, et avec, l’origénisme.
Ce texte ne signifie aucunement non plus que le Seigneur s’identifie avec
YHWH. Tous les textes des quatre évangiles et tous les documents des livres de
la Nouvelle Alliance montrent que le Seigneur se distingue objectivement et
ontologiquement de YHWH, qu’il prie, qu’il appelle son propre père. Supposer
un seul instant que par ce texte mal traduit, le Seigneur se soit identifié
ontologiquement à YHWH, c’est une aberration du point de vue du
monothéisme hébreu, une aberration théologique et une aberration
métaphysique. C’est précisément, nous l’avons vu, l’erreur métaphysique et
théologique de Noêtos de Smyrne vers la fin du IIe siècle, erreur sans doute
identique à celle de Sabellios, et de Praxéas, si ce Praxéas, que nous ne
connaissons que par le livre que Tertullien lui a consacré, a bien existé, ce qui
n’est pas sûr.
Nous appuyons notre interprétation de Jean 6,58 sur un passage d’une
lettre de quelqu’un qui avait une certaine autorité dans l’Église de Jérusalem
des années 30 et suivantes, celui que son maître avait surnommé en araméen
Képhas, le Rocher, traduction grecque Petros, – première lettre de Pierre
1,19 : Le Christ, qui a été connu à l’avance, avant la création du monde, qui a
été manifesté dans la suite, dans l’après des jours, grec ep’eschatou ton
chronôn, hébreu be-aharit ha-iiamim, à cause de vous, pour vous, en votre
faveur… La lettre est adressée aux païens du Pont, de la Galatie, de la
Cappadoce, de l’Asie et de la Bithynie, qui étaient entrés dans l’Église du
Christ.
Le Christ a été connu à l’avance par Dieu le créateur unique, puisqu’il est
celui vers qui toute la création tend et aspire. Il a été connu par Dieu avant la
création du monde puisqu’il est la finalité de la création. C’est en lui que la
finalité de la création se réalise. Il est maintenant manifesté aux païens, aux
incirconcis. Pierre écrit donc ici ce que Paul écrit dans ses propres lettres,
Romains 16,25 : la manifestation du secret intelligible, grec mustèrion, hébreu
sôd, qui a été tenu caché dans les durées antérieures, qui est maintenant
manifesté par les écritures prophétiques, selon les dispositions prises par Dieu
éternel, porté à la connaissance de toutes les nations païennes… Ephésiens
3,9 : l’économie du secret intelligible, grec mustèrion, tenu caché pendant les
durées antérieures en Dieu qui a tout créé… Colossiens 1,26 : le secret
intelligible, grec mustèrion, qui a été tenu caché dans les durées passées, mais
maintenant il est manifesté…
Si l’on veut s’assurer que l’Église de Rome a toujours rejeté avec horreur
l’idée, ou l’hypothèse ou la théorie d’une préexistence de l’âme humaine
créée du Seigneur, il suffit de lire, par exemple, la lettre du pape Léon
adressée à Julien, évêque de Cos, du 13 juin 449. Léon écrit à Julien à propos
des théories d’Eutychès : Il s’est imaginé que l’âme que le Sauveur a
assumée, a existé dans les cieux avant de naître de Maria la vierge, et avant
que le Verbe ne se l’unisse dans le sein de Maria ! Mais cela, cette doctrine,
les intelligences et les oreilles catholiques ne peuvent pas le supporter… Le
Seigneur n’a pas reçu une âme qui aurait existé antérieurement, ni une chair
qui ne serait pas issue du corps maternel. Notre nature n’a pas été assumée de
telle manière que, d’abord créée, elle aurait été ensuite assumée. Elle est créée
en même temps qu’assumée. Ce qui, dans la doctrine d’Origène, a été
condamné à juste titre, Origène qui affirmait que les âmes, avant d’être
insérées dans les corps, etc.
Jean 9,8 : Les voisins et ceux qui l’avaient vu auparavant, ceux qui
avaient vu qu’il était mendiant, disaient : « Est-ce que ce n’est pas celui qui
était assis et qui mendiait ? » Les uns disaient : « C’est lui » : grec outos estin,
hébreu ki-hou zeh, toujours sans le verbe être. Les autres disaient : « Non !
Mais il lui ressemble ! » Quant à lui, l’aveugle-né guéri par le Seigneur, il
disait : « ego eimi ! » Ceux qui ont traduit en français le ego eimi de Jean 8,58
par Moi Je suis ! – devraient traduire aussi le ego eimi de Jean 9,9 par Moi je
suis ! – L’aveugle guéri dit évidemment : « C’est moi ! » Hébreu ani hou.
Jean 10,ls. Amèn amèn je vous le dis, celui qui n’entre pas par la porte…
Dans ce maschâl on entend les thèmes issus du Cantique des cantiques : la
Porte, le Berger, la Voix de celui qui vient… Il en va des paraboles du
Seigneur comme des compositions musicales orchestrées dans lesquelles on
retrouve des thèmes musicaux que l’on entend dans d’autres compositions du
même auteur. L’auteur de ces compositions que sont les meschalim, à savoir
le Seigneur lui-même, connaissait par cœur la bibliothèque hébraïque et ceux
à qui il s’adresse la connaissent aussi. Chaque thème musical, par exemple ici
la Porte, le petit troupeau, le berger, la voix de celui qui vient et qui frappe à
la porte, – chaque thème éveille dans l’esprit de ceux qui écoutent le mâschâl
du Seigneur, des thèmes anciens, bien connus, que l’on lisait dans les anciens
prophètes hébreux et dans le Cantique des cantiques.
Le quatrième évangile n’utilise pas le mot grec parabolè pour traduire
l’hébreu mâschâl. Mais il utilise, ici 10,6, le mot grec paroimia, qui est l’une
des traductions possibles et réelles de l’hébreu mâschâl. Les mischelei
schelômô ben-david melek israel, que nous appelons les proverbes de
Salomon ont été traduits en langue grecque sous le titre paroimiai.
Jean 10,11 : Moi je suis le bon berger. Le bon berger place, ou pose son
âme pour le troupeau. Nous traduisons bien entendu littéralement le verbe
grec tithèsin, tithèmi, poser, placer, pour que le lecteur de langue française qui
ne lit pas le texte grec aperçoive où se trouve la difficulté.
Jean 10,15 : Et je place, je pose, grec tithèmi, mon âme pour le petit
troupeau. Le pluriel grec ta probata traduit toujours l’hébreu singulier et
collectif tzôn, le troupeau de petit bétail. C’est pourquoi ici nous traduisons le
pluriel ton probatôn par le singulier collectif, le troupeau.
Jean 10,17 : C’est pourquoi mon père m’aime, parce que moi je place, je
pose, je mets, grec tithèmi, mon âme… Jean 1,18 : J’ai le pouvoir de la poser,
theinai… On a beau faire et on a beau dire, cette expression : poser son âme
est aussi impossible en grec d’autrefois qu’en français d’aujourd’hui. Or, c’est
la traduction d’une expression hébraïque familière aux lecteurs des Livres
hébreux.
Juges 12,3 : Et j’ai vu que tu ne venais pas pour me sauver, alors j’ai
placé, j’ai mis mon âme dans la paume de ma main, le verbe hébreu ici utilisé
est sim, placer, poser, etc. Traduction grecque kai ethemèn tèn psuchèn mou
en tè cheiri mou, et je suis passé vers les fils d’Ammon…
1 Samuel 19,5 : Il a mis, il a placé, hébreu wa-iiasem, toujours du verbe
sim, son âme, hébreu nephesch, dans sa paume et il a frappé le Philistin et il a
fait, YHWH, un grand salut pour tout Israël… Traduction grecque kai etheto
tèn psuchèn autou en tè cheiri autou…
1 Samuel 28,21 : Voici elle a écouté, ta servante, ta voix, et j’ai mis, j’ai
placé, j’ai posé, wa-asim, mon âme dans la paume de ma main… Grec kai
ethemèn tèn psuchèn mou en tè cheiri mou…
Job 13,14 : Et mon âme, je la mets, je la pose, dans la paume de ma main,
hébreu asim, traduction grecque psuchèn de mou thèsô en cheiri…
Voilà donc l’expression hébraïque complète que nous retroucons sous une
forme abrégée dans Jean 10,11 ; 10,15 ; 10,17 ; 10,18. On ne voit vraiment
pas bien, ou plus exactement on ne voit pas du tout, un rédacteur écrivant
directement en grec, proposant à la fin du Ier siècle ou dans les premières
années du IIe siècle dans des communautés chrétiennes formées ou constituées
en majorité de frères et de sœurs issus du paganisme, une telle expression
répétée quatre fois de suite, qui ne pouvait avoir aucun sens pour un lecteur de
langue grecque et qui est la traduction habituelle d’une expression hébraïque
familière aux lecteurs de la sainte Bibliothèque des Hébreux. Par contre on
voit très bien un traducteur dans les années 30 et suivantes, traduisant
littéralement cette expression hébraïque qui se trouve dans le document
hébreu qu’il a sous les yeux, et si cette expression hébraïque familière se
trouve dans ce document hébreu, c’est parce que le Seigneur lui-même a
utilisé cette expression hébraïque bien connue, qui ne faisait aucunement
difficulté pour des auditeurs de langue hébraïque, familiers avec les saintes
Écritures.
Et si le traducteur en langue grecque du quatrième évangile traduit cette
expression hébraïque classique et bien connue telle quelle, telle qu’il la lit en
hébreu, et sans la transformer, sans la modifier, sans l’adapter, c’est qu’il
pense que ses lecteurs, les lecteurs de sa traduction en langue grecque, vont la
comprendre. Nous ne sommes donc pas loin d’un milieu qui est tel que l’on
pouvait comprendre cette vieille expression hébraïque. Nous sommes peut-
être encore à Jérusalem lorsque cette traduction en langue grecque a été
effectuée ou réalisée.
Si un lecteur de langue française veut se convaincre de la vérité de cette
inférence, qu’il se reporte à sa ou à ses propres traductions du quatrième
évangile en langue française. Il verra par lui-même que les traducteurs du
quatrième évangile en langue française n’ont pas rendu cette expression
grecque traduite de l’hébreu telle quelle, ils l’ont transformée, ils l’ont
adaptée, ils l’ont déformée, ils l’ont même rendue méconnaissable, afin de la
rendre supportable en français. Le traducteur en langue grecque du document
hébreu qui a donné notre quatrième évangile n’a pas cru, lui, devoir déformer
ni adapter cette vieille expression hébraïque. C’est qu’il pensait donc être
compris par ceux qui allaient le lire, de ceux à qui il allait adresser sa
traduction en langue grecque de notre évangile, qui est peut-être le plus
ancien de tous. En tout cas, celui-ci a été écrit de première main.
Jean 10,22 : Egeneto tote ta egkainia en lois Hierosolumois : Il y eut alors
les enkainia dans les Jérusalem… Le lecteur de langue grecque et d’origine
païenne qui lisait ce texte devait se demander de quoi il s’agit, puisque le mot
grec eg-kainia n’existait pas en langue grecque, sauf dans la traduction
grecque de la Bible hébraïque. Ta eg-kainia, formé à partir du verbe grec eg-
kainizo, qui lui aussi est du grec de traduction de textes hébreux, comme
egkainisis, et egkainismos, est la traduction du mot hébreu hanoukah.
Nombres 7,11 traduit ici par egkainismos; Psaume 30,1 ; Esdras 6,16,
hanoukat beil-elaha, araméen, traduction grecque egkainia tou oikou tou
theou.
Notre texte grec de Jean 10,22 parle des egkainia comme si tout le monde
savait ce dont il s’agit. Or un chrétien d’origine païenne de la fin du Ier siècle
n’en savait pas plus qu’un païen d’aujourd’hui. Il faut donc supposer, ou bien
que le rédacteur de ce texte qui est supposé écrire directement en langue
grecque à la fin du Ier siècle, écrit une phrase qui ne peut avoir aucun sens
pour ses lecteurs d’origine païenne et de langue grecque, – ou bien que le
texte grec est une traduction d’un texte hébreu parfaitement compréhensible
pour les hébreux qui connaissaient cette fête de la dédicace, de l’inauguration
de la Maison de Dieu, et qui comprenaient, s’ils lisaient cette traduction
grecque, que egkainia recouvre l’hébreu hanoukah, puisque c’était la
traduction habituelle dans Esdras 6,16 et 17 ; Néhémie 12,27.
En ce qui concerne tes Jérusalem, nous avons déjà vu que c’est le
décalque fidèle de l’hébreu lerouschalaïm qui est un pluriel.
Toujours aussi étrange pour un lecteur d’origine païenne.
Notre quatrième évangile en langue grecque n’utilise pas comme Matthieu
la traduction en toutô tô aiôni, en tô mellonti, Matthieu 12,32 ; Marc 10,30 en
tô kairô toutô… kai en tô aiôni to erchomenô ; Luc 16,8 hoihuioi tou aiônou
toutou…, pour traduire l’expression hébraïque classique olam ha-zeh, olam
ha-bah, mais il traduit cette expression Jean 12,25 par le grec kosmos : Celui
qui hait son âme en tô kosmô toutô, dans ce monde-ci, dans cette durée-ci, la
gardera pour la vie éternelle. Cela nous permet de supposer raisonnablement
que dans nombre de cas le mot grec kosmos, chez Jean, traduit l’hébreu olam.
Par exemple Jean 8,23 : Vous, vous êtes de ce monde-ci, ek toutou tou kos-
mou, hébreu atem min-ha-olam hazeh, moi je ne suis pas de ce monde-ci, ou
de cette durée-ci, ek tou kosmou toutou, hébreu min-ha-olam hazeh. Jean
12,31 nun krisis estin tou kosmou toutou, hébreu al-ha-olam hazeh… Jean
18,36 : Mon règne, ma royauté n’est pas de cette durée-ci, hè basileia hè emè
ouk estin ek tou kosmou toutou, hébreu min-ha-olam hazeh.
Le mot grec kosmos, dans nombre de textes de notre quatrième évangile
grec, ne signifie pas ce que signifie en français moderne le monde, l’univers
physique, mais correspond à l’expression rabbinique olam-ha-zeh, olam ha-
bah la durée présente, la durée à venir. Les théoriciens gnostiques, en
interprétant notre quatrième évangile dans leur propre système de référence,
feront dire au quatrième évangile que ce monde physique est mauvais, ce qui
est un contresens sur le texte. Une fois de plus nous constatons qu’il n’est pas
inutile de se demander quelle expression hébraïque se trouve sous la
traduction grecque de notre évangile, afin de ne pas le comprendre de travers.
Jean 13,19 : Dès maintenant je vous le dis, avant que cela n’arrive, afin
que vous soyez certains, lorsque cela arrivera, que c’est moi, hoti ego eimi,
hébreu ki ani hou, – sous-entendu, comme précédemment : que c’est moi
celui qui doit venir, ho erchomenos, l’époux, le hatan, le meschiach, le saint
de Dieu.
Jean 13,23 : Était étendu (pour manger, à l’ancienne) l’un de ses disciples,
en tô kolpô tou Ièsou, hon ègapa ho Ièsous.
Nous avons déjà rencontré précédemment, à propos de Jean 1,18 le mot
grec kolpos, qui signifie en grec classique le sein de la mère ou de la nourrice,
le ventre et les entrailles, les creux de la vague, le sein de la terre, le golfe de
la mer, et qui traduit l’hébreu heiq. Nous avons vu, en Jean 1,18, l’expression
ho ôn eis ton kolpon tou patros, qui faisait difficulté. Ici il est vraisemblable
que le sens tout simple est : le disciple en question est étendu, appuyé sur le
coude gauche, et par conséquent il est penché sur le côté, sur le flanc du
Seigneur qui est à sa gauche.
À partir de ce moment-là entre en scène ce disciple qui ne veut pas se
nommer, qui ne veut pas être nommé, et qui constamment dans la suite va être
désigné par des circonlocutions. Pour quelle raison, à la fin du Ier siècle ou
dans les premières années du IIe siècle ce disciple ne serait-il pas nommé ?
Personne n’aperçoit une raison qui tienne debout. Par contre, si le quatrième
évangile a été écrit aussitôt après les événements de l’année 30, et traduit peu
de temps après, alors une hypothèse se présente tout naturellement : ce
disciple, le préféré du Seigneur, ne veut pas être nommé, et le traducteur en
langue grecque du document hébreu ne veut pas non plus le nommer, parce
qu’il est menacé de mort, il est en danger de mort. Mise à mort de Stephanos,
36. Décapitation de Jacques, et peut-être de Jean, fils de Zébédée, 44. Mise à
mort de Jacques dit le frère du Seigneur, 62. Ce n’est donc pas une hypothèse
purement spéculative. Jean 12,42 : Parmi les chefs ou les princes, nombreux
polloi sont ceux qui ont été convaincus de la vérité de ce qu’était Jésus, mais
à cause des pharisiens, ils ne le reconnaissaient pas ouvertement,
publiquement, afin de ne pas être exclus de la synagogue. Car ils préféraient
la gloire des hommes à la gloire de Dieu. L’inconnu qui ne veut pas être
nommé n’est pas dans ce cas, mais il est en danger.
Jean 13,24 : Il lui fait signe, à celui-là, Schiméon Petros, pour savoir qui
c’est, celui dont il parle. Et il tomba, celui-ci, sur la poitrine (ou : sur le cœur)
de Jésus, il lui dit : « Seigneur, qui est-ce ? »
Matthieu, Marc et Luc connaissent cette scène, mais ils ne connaissent
pas, ou du moins ils ne transmettent pas le détail que nous communique ici le
quatrième évangile. Le quatrième évangile en sait plus, sur ce point, que les
trois synoptiques.
Matthieu 26,17: Le premier jour de la fête des matzôt, grec ton azumôn,
des pains sans levain, ils s’avancèrent les disciples vers Ieschoua et ils dirent :
« Où veux-tu que nous préparions pour toi manger to pascha, transcrit en
caractères grecs, mais non traduit, hébreu pesah. » Lui il répondit : « Allez
dans la ville « (Jérusalem) vers Un Tel, grec deina, hébreu pheloni, Ruth 4, 1,
et dites-lui : « Le maître dit : “Mon temps est proche.” » Chez toi je fais
pascha (transcrit, mais non traduit) avec mes disciples. Deina, Un Tel, que
nous connaissons, mais que nous ne voulons pas nommer, Matthieu grec ne
nomme donc pas non plus l’inconnu chez qui le Seigneur va manger la pâque.
Marc 14,12 : Et le premier jour de la fête des matzôt, en grec azumôn, des
pains sans levain, – au temps où l’on sacrifie ha-pasah, transcrit en caractères
grecs to pascha, mais non traduit pour les goïrn, ils lui dirent, ses disciples :
« Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges to
pascha, – non traduit. » Et il envoya deux de ses disciples et il leur dit :
« Allez dans la ville (Jérusalem), et viendra à votre rencontre un homme qui
porte une cruche d’eau. Suivez-le… »
Luc 22,1 : Et elle était proche la fête des matzôt, en grec hè eortè ton
azumôn, qui est appelée pascha, – transcrit, mais non traduit à l’intention des
goïm. Luc 22,7 : Vint le jour des matzôt, grec hè èmera ton azumôn, jour où
l’on va sacrifier to pascha –, transcrit, mais non traduit. Et il envoya Pierre et
Jean en disant : « Allez, préparez-nous to pascha, afin que nous mangions… »
Aucun doute par conséquent : les trois évangiles synoptiques estiment que
cet ultime repas, c’est le repas de pesach.
Luc 22,15 rapporte ce mot du Seigneur : D’un désir j’ai désiré (formule
hébraïque qui correspond à la forme : désirer j’ai désiré…) manger ce pascha
avec vous avant de souffrir…
Or Jean 13,1 dit : Avant la fête de pascha, – transcrit, non traduit –, il vit
Jésus qu’elle était venue son heure, qu’il passe de cette durée, de ce monde-ci,
vers le Père.
Jean 13,2 : Il y eut un repas… Jean 13,21 : Amèn, amèn, je vous le dis,
que l’un d’entre vous me livrera. Ils se regardèrent les uns les autres, les
disciples, en se demandant de qui il parlait. Était étendu (pour manger) l’un de
ses disciples, penché sur le flanc de Jésus, celui que Jésus aimait. Il lui fait
signe à lui, Schiméon Pierre, pour savoir qui c’est, celui dont il parle. Il tomba
donc, celui-ci, – qui ne veut pas être nommé – sur la poitrine de Jésus et il lui
dit : « Seigneur, qui est-ce ? »
Matthieu, Marc et Luc et Jean racontent donc bien la même scène, le
même soir, lors du même repas. Jean en sait plus que les synoptiques. Il nous
livre un détail de plus. Matthieu semble connaître le Un Tel chez qui le
Seigneur a voulu manger la pâque, mais il ne veut pas, lui non plus, le
nommer.
Or d’après le quatrième évangile ce dernier repas n’est pas le repas de
pesach.
Jean 18,28 : Ils conduisent donc Jésus de chez Kaïphe vers le prétoire.
C’était le matin. Mais eux ils n’entrèrent pas dans le prétoire, afin de ne pas se
souiller, mais de manger pesach…
Par conséquent le vendredi matin, ceux qui conduisaient Jésus vers le
prétoire de Pilatus, allaient manger pesach. Donc pour eux, le repas de la
veille au soir n’était pas encore pesach.
Si, comme on le prétend communément, le quatrième évangile était une
composition tardive, de la fin du Ier siècle ou du commencement du IIe siècle
et une composition tardive qui présuppose la connaissance des trois évangiles
dits synoptiques, ceux de Matthieu, de Marc et de Luc, comment comprendre
qu’un rédacteur, à la fin du Ier siècle ou au début du IIe siècle, se mette ainsi
délibérément et frontalement en opposition avec ce que disent formellement
les trois évangiles synoptiques ? Insoluble.
Par contre si le quatrième évangile a été composé avant les synoptiques,
indépendamment des trois évangiles synoptiques s’il ne connaît aucunement
les évangiles synoptiques, – et aucun texte du quatrième évangile ne permet
d’affirmer qu’il connaît l’un de nos trois évangiles synoptiques –, alors la
difficulté disparaît. Il ne s’est pas mis en contradiction avec les évangiles
synoptiques, car il les ignorait. L’auteur du quatrième évangile a un autre
calendrier que les synoptiques. Or on sait que les Sadducéens avaient un
calendrier qui leur était propre, distinct de celui du groupe ou parti des
pharisiens. Les Sadducéens fournissaient une notable part du haut sacerdoce.
Nous avons déjà relevé une étrangeté de ce genre. Comment se fait-il que
le quatrième évangile, dont on nous dit et dont on nous répète depuis plus
d’un siècle qu’il est le plus tardif, qu’il connaît les synoptiques – affirmation
absolument et intégralement arbitraire – appelle Jésus fils de Joseph, alors que
les évangiles de Matthieu et de Luc, dont on nous dit qu’ils sont plus anciens,
disent quelque chose à ce sujet, que nul ne pouvait ignorer à la fin du Ier siècle
et encore moins au début du IIe siècle ? Insoluble. Tandis que si le quatrième
évangile est antérieur aux synoptiques, cette étrangeté disparaît.
Il n’existe aucun indice de type scientifique qui nous oblige à reporter ou
à renvoyer le quatrième évangile à la fin du Ier siècle ou au commencement du
IIe. C’est simplement une habitude qui a été prise, une très vieille habitude.
On sait par l’histoire des sciences ce que valent les vieilles habitudes : rien.
Au début du XIXe siècle, on a voulu absolument que le quatrième évangile soit
tardif, à cause d’une théorie hégélienne selon laquelle ce qui est plus spirituel
et plus spéculatif est plus tardif. Or le quatrième évangile est le plus
spéculatif. Donc il est le plus tardif. On croyait aussi discerner dans le
quatrième évangile des traces de spéculations helléniques, à cause du mot
logos, qui n’est que la traduction en grec du mot hébreu dabar. D’autres ont
vu des traces de polémique anti-gnostique, etc. Mais un argument strictement
scientifique, historique : il n’y en a pas. Si le quatrième évangile nous avait
parlé de Néron, de la prise de Jérusalem, de la mise à mort de Jacques le frère
du Seigneur, la question serait réglée. Mais il ne connaît pas la prise de
Jérusalem, il parle de la piscine qui se trouve à la Porte des Brebis en utilisant
le présent de l’indicatif ! Il ne connaît pas le massacre des chrétiens par
Néron. Il ne connaît pas la mise à mort de Jacques le frère du Seigneur et le
premier episkopos de Jérusalem. Il ne connaît même pas le passage de la
parole de Dieu aux païens, aux goïm, aux incirconcis. En somme il est dans la
même situation histocique que l’évangile de Matthieu. Tout se passe comme
s’il était contemporain de l’évangile de Matthieu. À part la longue, très
longue habitude qui nous fait renvoyer à la fin du Ier siècle, ou au
commencement du second, la composition du quatrième évangile, il n’existe
pas un seul argument de type ou de caractère scientifique historique, qui
justifie cette datation tardive.
Et quelle absurdité, a priori, que de supposer que dans ce milieu lettré,
dans ce milieu de scribes, d’hommes du Livre, on ait attendu 70 ans ou 80 ans
ou plus pour mettre par écrit ce qui, aux yeux de l’auteur du quatrième
évangile, est le plus important au monde, plus important que ce monde. Et
quelle absurdité littéraire que de supposer que des scènes comme celle de
l’aveugle-né guéri et les discussions qui ont suivi (Jean 9) aient été mises par
écrit 70, 80 ou 90 ans plus tard ! Il suffit de lire ou de relire le texte, pour voir
que c’est du reportage pris sur le vif. Cela a été noté le jour même, sur le
champ, ou le lendemain. Le quatrième évangile n’est pas le livre d’un
vieillard âgé de quatre-vingt-dix-huit ans. C’est un livre écrit par un homme
jeune, qui écrit en hébreu, pour des Hébreux.
Si le quatrième évangile est tardif, comme on le prétend depuis F.C. Baur,
alors il a sans doute été écrit directement en langue grecque, car pourquoi
écrire en hébreu au IIe siècle dans une Église chrétienne pleine de frères issus
du paganisme ?
Mais s’il a été écrit en hébreu, alors il n’est pas tardif, et il a été écrit à
l’intérieur de la communauté de Jérusalem, et donc avant 66.
C’est la raison pour laquelle ceux qui tiennent pour la composition tardive
du quatrième évangile n’aiment pas du tout qu’on leur parle de substrat
hébreu.
Non seulement le quatrième évangile ne dit pas que le dernier repas du
Seigneur a été un repas de pesach, non seulement à ses yeux la fête de pesach
était le lendemain, – contrairement au point de vue des trois synoptiques –,
mais de plus le quatrième évangile ne nous rapporte pas les paroles du
Seigneur sur l’une des matzôt et sur la coupe de vin. Il est au moins
vraisemblable que les deux faits sont liés, qu’il existe une relation entre ces
deux données.
Si le quatrième évangile a été rédigé si tard, comme on nous le dit, et s’il
connaît les trois évangiles synoptiques, pourquoi ne nous rapporte-t-il pas les
paroles du Seigneur sur l’une des matzôt et sur l’une des coupes de la
bénédiction ? Insoluble.
Par contre s’il a été écrit avant les synoptiques, indépendamment des
synoptiques, et s’il ne les connaît pas, la difficulté disparaît. Il reste à
comprendre pour quelle raison l’auteur du qua Crième évangile et son
traducteur en langue grecque placent la fête de pesach le vendredi soir et non
pas le jeudi soir comme le font les synoptiques. Et pour quelle raison aussi le
quatrième évangile ne rapporte pas les paroles du Seigneur sur l’une des
matzôt et sur l’une des coupes de bénédiction. Le problème sur ce point reste
entier, mais disparaît l’absurdité d’un quatrième évangile supposé tardif et
postérieur aux trois synoptiques qui ignorerait les paroles de la consécration et
qui adopterait délibérément un calendrier différent du calendrier des trois
évangiles synoptiques, qu’il est censé ou supposé connaître.
En ce qui concerne la question de savoir pour quelle raison le quatrième
évangile ne rapporte pas ces paroles du Seigneur lors de son dernier repas
avec ses compagnons, ces paroles dites sur l’une des matzôt et sur l’une des
coupes de bénédiction, nombre de conjectures ont été proposées. Le très
grand savant que fut Joachim Jérémias a proposé celle du secret. Ces paroles
ne devaient pas être livrées aux païens, qui pouvaient les comprendre de
travers, les ridiculiser, – ce qui de fait est arrivé. C’est une conjecture qui tient
debout. Le quatrième évangile n’a pas tout dit. L’auteur du quatrième
évangile n’a pas dit tout ce qu’il savait, loin de là ! La question des paroles de
la conséc ration est distincte de la question du calendrier, pharisien ou
sadducéen, de la pâque, puisque le Seigneur pouvait fort bien les prononcer la
veille de la pâque, du point de vue du calendrier sadducéen.
Les paroles de la consécration du pain et du vin pouvaient aussi se trouver
dans le document hébreu et avoir été passées sous silence dans la traduction
grecque, précisément parce que cette traduction grecque pouvait être
comprise des goïm. Ce qui revient à l’hypothèse de Jérémias.
Jean 13,27 : Et après la bouchée (de pain), il entra en lui ho salarias. –
Notre quatrième évangile supposé écrit directement en grec tout à la fin du Ier
siècle ne prend même pas la peine de traduire ce mot hébreu qui, nous l’avons
déjà rencontré, signifie : l’accusateur, l’adversaire, du verbe sathan, accuser,
attaquer. Il transcrit simplement ce mot hébreu en caractères grecs, avec
l’article, comme c’est le cas en hébreu, comme si son lecteur de langue
grecque était capable de comprendre ce mot hébreu transcrit en caractères
grecs, ce qui était vrai pour un lecteur issu du judaïsme, pour un Hébreu
bilingue habitué à la Bible hébraïque et à sa traduction en langue grecque,
mais non pour un frère issu du paganisme.
À partir de Jean 13,31 commence un long enseignement du Seigneur
donné durant cette nuit-là, enseignement de haute portée théologique. Cet
enseignement n’est pas rapporté par les trois évangiles synoptiques. Il se
trouve rapporté dans le quatrième évangile. Si l’on suppose, ce qui est le cas
de la grande majorité des critiques, que le quatrième évangile est une
composition tardive, datant de la fin du Ier ou du commencement du IIe siècle,
alors on sera porté tout naturellement à supposer aussi que l’enseignement ici
rapporté est l’œuvre de l’auteur, ou de l’un des auteurs du quatrième évangile,
qui nous expose ainsi sa théologie, en mettant ces propos dans la bouche du
Seigneur, à peu près comme Platon mettait dans la bouche de Socrate les
propos qui exprimaient la philosophie de Platon. Lorsque nous lisons ce long
enseignement rapporté à partir de Jean 13,31, nous atteignons, non pas
directement la pensée et la parole du Seigneur, mais la pensée de l’un des
auteurs du quatrième évangile, la théologie tardive de l’un des inconnus qui
ont mis la main à la pâte pour composer le quatrième évangile. Si au contraire
le quatrième évangile a été composé en hébreu aussitôt après les événements,
c’est-à-dire après la mort et la résurrection du Seigneur, alors l’enseignement
ici rapporté peut être du Seigneur lui-même. Ce sont peut-être les propres
paroles du Seigneur que nous lisons ici, notées aussitôt après, en hébreu, puis
traduites en grec. Si les évangiles synoptiques ne rapportent pas cet
enseignement, c’est qu’ils ne disposaient pas dans leurs documents hébreux
du texte de cet enseignement.
Dieu nous garde d’utiliser cet argument pour en inférer que le quatrième
évangile est ancien ! Halila li ! comme disaient les Hébreux. Il n’en est pas
question. Ce serait mettre la charrue avant les bœufs, ce serait partir des
conséquences pour en inférer la cause première. Mais il est cependant permis
de noter la conséquence : si le quatrième évangile est tardif comme le pense la
majorité, alors l’enseignement ici exposé est factice, postiche, fabriqué,
composé par un théologien inconnu à la fin du Ier siècle ou au commencement
du IIe siècle. Si le quatrième évangile est ancien, tout près des événements,
alors ces pages contiennent peut-être les propos authentiques du Seigneur.
Ainsi la question de l’âge du document, de l’âge du quatrième évangile,
présente un intérêt et une importance du point de vue dogmatique et
théologique. Car enfin, autre chose est la pensée théologique, fut-elle
éminente, d’un théologien inconnu de la fin du Ier siècle ou du
commencement du IIe siècle, autre chose la pensée du Seigneur. Il ne faut
certes pas partir des conséquences théologiques et dogmatiques pour en
inférer que le quatrième évangile est ancien. Il ne faut pas non plus, comme
cela s’est vu, partir de l’idée ou de la supposition que cet enseignement
représente une théologie tardive pour en induire que le quatrième évangile est
tardif. Il faut s’en tenir aux critères scientifiques, historiques, philologiques.
Les conséquences théologiques viendront plus tard.
La question n’est pas de savoir ce que nous préférons, les uns ou les autres
– ou ce que nous détestons –, la question, la seule question, est de savoir ce
qui est. Le professeur Fichte avait horreur de la pensée juive. Il a donc
supposé que l’auteur du quatrième évangile prenait position contre le
judaïsme. Ce n’est pas une méthode. D’autres ont pensé que le quatrième
évangile avait subi l’influence de la philosophie grecque du IIe siècle. Ils en
ont reporté pour cela même la composition au IIe siècle. C’était une erreur.
Jean 13,37 : Il dit à lui, Pierre : « Seigneur, pourquoi est-ce que je ne peux
pas te suivre dès maintenant ? Mon âme, je la mettrai (dans la paume de ma
main) pour toi ! » Et il répondit, Jésus : « Ton âme, tu la mettras (dans la
paume de ta main) pour moi ? Amèn, amèn je te le dis, il ne chantera pas, le
coq, que tu ne m’aies renié trois fois. »
L’auteur supposé du texte tardif du quatrième évangile à la fin du Ier siècle
ou au commencement du IIe siècle est très érudit, s’il existe, car il connaît une
expression typiquement hébraïque, que nous avons trouvée déjà dans Juges
12,3 ; 1 Samuel 19,5 ; 28,21 ; Job 13,14, – et il la met, cette expression
typiquement hébraïque, dans la bouche de Pierre cette nuit-là, et dans la
bouche de Jésus, mais en traduction grecque, puisque d’après le roman qui
tient lieu de dogme à ce propos, le quatrième évangile a été écrit directement
en langue grecque. Mais la traduction grecque de cette vieille expression
hébraïque, il la cite sous une forme abrégée, en sorte qu’un lecteur de langue
grecque, fin du Ier siècle ou commencement du IIe siècle ne pouvait pas la
comprendre. Il suffit pour s’en assurer de regarder comment nos traducteurs
en langue française s’efforcent de rendre cette expression hébraïque ici
traduite en grec. C’est donc plus fort que du Flaubert, le Flaubert de
Salammbô : l’auteur inconnu de cet évangile grec, pour donner une
impression de couleur locale, reprend une vieille expression hébraïque
inintelligible pour un lecteur de langue grecque, et il la transmet sous une
forme abrégée qui la rend encore plus inintelligible !
Jean 14,61 : Et moi j’interrogerai le père, erôtèsô ton patera - si l’on
traduit le texte grec tel qu’il se présente –, je demanderai au père, – si l’on se
souvient que le verbe grec erôtaô traduit le verbe hébreu schaal qui signifie
en effet interroger, poser une question, mais aussi et même d’abord demander
quelque chose à quelqu’un, prier –, et un autre défenseur – ou libérateur – il
vous donnera afin qu’avec vous il soit eis ton aiôna, - hébreu le-olam, pour la
durée à venir.
Le mot grec paraklètos ici utilisé est le décalque du terme rabbinique
peraklitha, - le contraire de ha-satan –, qui pourrait bien se rattacher dans la
pensée des rabbins à la racine paraq, Psaume 136,24, arracher à la main de,
libérer
Encore un mot grec, paraklètos, incompréhensible pour un païen de la fin
du Ier ou du IIe siècle. Nos traducteurs en langue française ont accompli un
effort particulièrement soutenu, ils traduisent par Paraclet…
Jean 14,28 : Hoti ho patèr meizôn mou estin, – parce que le Père est plus
grand que moi. Celui qui parle, c’est l’homme, le verus homo vero unitus
Deo, anthropos Ièsous christos comme dit Paul. Le Père, c’est Dieu. Ce texte
prouve une fois de plus, s’il en était besoin – mais il n’en est pas besoin –, que
la formule de Jean 8,58, avant qu’Abraham naisse, egô eimi, hébreu ani hou,
ne doit pas être comprise comme si l’homme Jésus s’identifiait au
Tétragramme ! Bien évidemment il ne faut pas non plus s’imaginer – ce fut
l’argument d’Arius et de ses disciples – que celui qui parle ici, c’est le logos
de Dieu ! – Celui qui parle ici, comme dans tous les textes des quatre
évangiles, c’est l’homme, l’homme véritable uni à Dieu véritable, celui qui
s’appelle lui-même, selon les quatre évangiles, le fils de l’homme, et qui
appelle Dieu son propre Père celui qui prie Dieu.
Du point de vue de la christologie orthodoxe, ce texte ne fait aucunement
difficulté. Il recoupe, il rejoint ce propos transmis par Matthieu 24,36 : Au
sujet de ce jour-là et au sujet de l’heure, personne ne sait, ni les messagers des
cieux (de Dieu), ni le fils… Marc 13,32 : Au sujet de ce jour-là, – le jour de
YHWH – ou de l’heure, personne ne sait, ni les messagers dans le ciel, ni le
fils, si ce n’est seulement le Père – c’est-à-dire Dieu.
Le texte ne fait difficulté que si l’on s’est imaginé, comme l’auteur
inconnu de l’Elenchos contre toutes les hérésies, ou Origène d’Alexandrie, ou
Arius d’Alexandrie, que le terme de fils désigne et vise directement le logos
de Dieu, et que c’est lui, le propre logos de Dieu, qui parle ici ! Alors on
bascule en effet dans l’arianisme, et dans les absurdités du point de vue
métaphysique et théologique.
Le fait que le quatrième évangile ait précisément la même christologie que
les évangiles synoptiques prouve que les quatre évangiles ne sont pas des
élucubrations, ou des végétations, ou des productions, comme on voudra dire,
d’Églises du Ier siècle. Car si c’était le cas, nous l’avons souligné, alors le
résultat ne serait pas homogène et il serait impossible, à partir de nos quatre
évangiles, de constituer une christologie cohérente et homogène. On aurait
autant de christologies que d’élucubrations, ce qui est précisément le cas des
évangiles apocryphes.
Jean 15,13 : que quelqu’un mette son âme (dans sa paume) pour ceux qui
l’aiment… De nouveau l’expression hébraïque que nous avons relevée
précédemment.
Jean 16,1 : Je vous ai dit ces paroles afin que vous ne butiez pas, et afin
que vous ne trébuchiez pas : grec hina mè skandalisthète, – dépourvu de
signification en grec, puisque le verbe grec skandalizo n’existe pas en grec
classique, c’est un verbe forgé pour traduire l’hébreu kâschâl, comme nous
l’avons vu précédemment.
Jean 16,1 : Ils vont vous exclure des synagogues et même elle vient
l’heure, – traduisons le grec littéralement tel qu’il se présente : afin que tout
(homme) qui vous tue pensera rendre un culte à Dieu. Ce grec hina qui
signifie en français afin que est évidemment une traduction maladroite du
relatif hébreu ascher, qui se met, si j’ose dire, à toutes les sauces, et pour
exprimer toutes sortes de que, un peu comme les Espagnols aujourd’hui.
Ascher sert de relatif, mais aussi de conjonction. Ici le relatif hébreu ascher a
été pris par le traducteur en langue grecque pour une conjonction.
On remarque que le Seigneur dans ce propos annonce les persécutions
imminentes, – et elles vont être terribles, l’Apocalypse est baignée du sang de
ces persécutions –, mais ces persécutions annoncées ne sont pas des
persécutions venant de la part des empereurs romains. Le quatrième évangile
ne les connaît pas. Il s’agit des persécutions terribles venant de la part des
hautes autorités religieuses et politiques de Jérusalem. Ceux qui vont vous
persécuter et vous mettre à mort penseront rendre un culte à Dieu. Il ne s’agit
certes pas de Néron ni des empereurs romains qui suivront ! Ils ne songeaient
pas à rendre un culte à Dieu en persécutant et en mettant à mort les chrétiens.
Mais par contre il s’agit très exactement des persécutions dont l’un de ses
auteurs nous a donné le détail : Schaoul, le rabbin, le disciple du grand rabbin
Gamaliel, Paulos de son surnom romain.
Si le quatrième évangile avait été rédigé vers la fin du Ier siècle, les
persécutions venant de la part des empereurs romains étaient commencées, et
comment ! Depuis 64 ou 65. Si ces discours étaient une composition réalisée
par un théologien inconnu à la fin du Ier siècle, il aurait fait allusion à ces
persécutions venant de la part des empereurs romains, au lieu de mettre dans
la bouche du Seigneur des propos qui visent les persécutions venant de la part
des hautes autorités religieuses et politiques de Jérusalem. Notre quatrième
évangile ignore tout des persécutions venant de la part des empereurs romains
à partir de Néron. Or, comme chacun le sait, elles furent terribles, elles aussi.
Elles ont pris le relais des persécutions terribles des premières années,
persécutions qui venaient de la part des autorités de Jérusalem.
Jean 16,25 : Ces paroles je vous les ai dites en paroimiais, traduction de
l’hébreu bi-meschalim. Nous avons vu que le traducteur en langue grecque du
quatrième évangile ne se sert pas du mot grec parabolè pour traduire l’hébreu
mâschâl, contrairement à Matthieu, Marc et Luc qui s’en servent
abondamment. Le quatrième évangile se sert du mot grec paroimia qui
recouvre et traduit le même mot hébreu mâschâl. Elle vient, l’heure, où je ne
vous parlerai plus en meschalim, grec en paroimiais… Jean 16,29 : Ils lui
disent ses disciples : maintenant tu ne nous dis plus de mâchâl, grec paroimia.
Jean 17,2 : Comme tu lui as donné la puissance de toute chair, grec
pasèssarkos… C’est de l’hébreu : tu lui as donné puissance sur toute chair,
hébreu al kol-basar, c’est-à-dire sur tous les êtres vivants, et plus précisément
sur tous les hommes, sur toute l’humanité.
Jean 17,12 : Et aucun d’entre eux ne s’est perdu, si ce n’est le fils de la
perdition, afin que l’Écriture soit remplie, c’est-à-dire accomplie : c’est de
l’hébreu. Voir plus haut ce que nous avons noté à propos de l’emploi de
l’expression fils de… en hébreu.
L’expression : le fils de la perdition, grec ho huios tès apôleias, expression
hébraïque s’il en est, décalquée en grec, se trouve chez le rabbin Paul, 2
Thessaloniciens 2,3 : Tant que ne sera pas manifesté l’homme du crime, ho
anthôpos lès anomias, l’homme qui fait ce qui est contre la Torah, c’est-à-dire
le crime, le fils de la perdition, ho huios tès apôleias…
La question est de savoir si, dans cette lettre de Paul, il est question d’un
individu singulier, appelé l’homme du crime, le fils de la perdition, ou s’il
n’est pas plutôt question, dans la pensée de Paul, de l’Humanité du crime, de
l’Homme du crime au sens générique du terme, de cette sorte d’humanité
foncièrement criminelle – celle que nous voyons se développer de plus en
plus sous nos yeux en cette fin du XXe siècle. Quoi qu’il en soit de ce point, ce
qui est sûr, c’est que l’expression le fils de la perdition est une expression
hébraïque inintelligible pour un païen cultivé de la fin du Ier ou du IIe siècle.
L’expression grecque ho anthrôpos tès anomias, l’homme de l’injustice
ou de l’iniquité, et ho huios tès apôleias, le fils de la destruction, est parente
de l’expression hébraïque que nous lisons par exemple 2 Samuel 3,34 :
Comme on tombe devant la face des fils de l’iniquité, hébreu li-phenei benei-
awelah, grec huiôn adikias, tu es tombé !
Ce long entretien rapporté dans les chapitres 14-17 de Jean, de la plus
haute importance du point de vue théologique et mysCique, n’est pas rapporté
par les évangiles synoptiques. La question est donc de savoir si cet entretien
ici rapporté par le quatrième évangile, nous donne en substance et sans doute
abrégé, les paroles même du Seigneur, ou bien s’il s’agit d’une composition
tardive, dont nous devons imputer le mérite à un théologien mystique inconnu
de la fin du Ier siècle ou du début du IIe siècle. La question de l’âge du
document qu’est le quatrième évangile concerne donc et intéresse la théologie
elle-même. Ce qui est sûr, c’est que dans ce long entretien de la dernière nuit
qui n’est pas rapporté par les évangiles synoptiques, on peut relever nombre
d’expressions hébraïques. Nous n’en avons relevé qu’un petit nombre, pour
ne pas accabler le lecteur. En réalité tout le texte est évidemment une
traduction faite à partir d’un document écrit en hébreu. Les maladresses
même de la traduction constituent un signe.
Jean 18,4 : « Qui cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Jésus ton
nazôraion », que nous nous garderons bien de traduire : de Nazareth, puisque
l’expression de Nazareth se dit, nous l’avons vu, apo Nazaret, de même que
Joseph d’Arimathaia se dit : apo Arimathaia. Il leur dit : « C’est moi ! » Grec
ego eimi, – qu’il ne faut pas traduire par : moi je suis ! Hébreu ani hou. Notre
lecteur non-hébraïsant finira, s’il nous a suivis jusqu’ici, par connaître
quelques expressions hébraïques. Jean 18,6 : Et comme il leur disait : ego
eimi, c’est moi, ils reculèrent et tombèrent à terre. De nouveau il leur
demanda : « Qui cherchez-vous ? » Et eux ils dirent : « Jésus ton nazôraion. »
Et il répondit, Jésus : « Je vous ai dit que c’est moi », grec hoti ego eimi.
Jean 18,15 : Accompagnait Jésus, Schiméon Petros et un autre disciple,
celui qui ne veut pas être nommé. Ce disciple était connu du grand prêtre et il
entra avec Jésus dans la cour du grand prêtre. Pierre se tenait debout près de
la porte, dehors. Il sortit, l’autre disciple, et il dit (quelque chose) à la femme
qui se trouvait à la porte et elle fit entrer Pierre.
Jean 19,14 : C’était la préparation de pesach. Toujours la même
discordance par rapport au calendrier des synoptiques.
Jean 19,26 : Jésus voyant sa mère et le disciple qui se tenait là debout,
celui qu’il aimait, dit à sa mère : Femme, voici ton fils ! Ensuite il dit au
disciple : Voici ta mère. À partir de cette heure-là le disciple la prit chez lui.
Jean 19,31 : Puisque c’était la préparation (de pesach)…
J’ai relevé ces textes parce que nous allons en avoir besoin bientôt.
Jean 19,38 : Après cela, il demanda à Pilatos, Joseph, le Joseph qui est de
la ville de Ramah ou Haramatha (1 Samuel 1, 19, etc.), il était disciple de
Jésus secret, caché, à cause de la peur des Judéens, il demanda qu’il prenne le
cadavre de Jésus. Pilatos le concéda. Il vint donc et il prit le cadavre de Jésus.
Notre quatrième évangile grec se sert du mot grec sôma pour traduire l’un des
mots hébreux qui signifient le cadavre, soit gewiiah, soit gouphah. Vint aussi
Nikodème, celui qui autrefois était venu vers lui (vers Jésus) de nuit (Jean
3,1). Il portait un mélange de myrrhe et d’aloès, environ cent livres. Ils prirent
donc le cadavre de Jésus et le lièrent, ou l’enveloppèrent, othoniois – nous
allons y venir – avec les aromates, comme c’est la coutume chez les Judéens
de mettre au tombeau. Il y avait dans le lieu, dans l’endroit où il avait été
crucifié, un jardin, et dans le jardin un tombeau neuf dans lequel personne
n’avait été posé. C’est là que, à cause de la préparation (de la fête de pesach)
des Judéens, parce que le tombeau était tout proche, ils posèrent Jésus.
Le mot hébreu sadin, pluriel sedinim, désigne un vêtement de lin, une
sorte de grande chemise de lin, ou de tunique, que l’on portait à même le
corps. Juges 14,12 : Et il leur dit, Samson : Je vais vous proposer un
problème. Si, l’annoncer vous l’annoncez (si vous résolvez le problème) pour
moi, je vous donnerai trente tuniques de lin, hébreu sedinim, pluriel de sadin,
et trente habits. Et si vous ne pouvez pas me l’annoncer (la solution du
problème), alors c’est vous qui me donnerez trente tuniques de lin, sedinim, et
trente habits…
Le mot hébreu sadin comporte deux traductions possibles et réelles en
langue grecque :
1. sindôn ;
2. othonia.
Ces deux traductions sont équivalentes comme chacun peut s’en
convaincre en regardant de ses propres yeux les deux traductions de Juges
14,12 et 13.
Matthieu 27,59 : Il prit le cadavre de Jésus, Joseph, et il l’enveloppa dans
un sindôn qui était pur – il s’agit bien entendu de pureté rituelle et non pas de
propreté, qui va de soi. Et il le posa dans son nouveau tombeau…
Marc 15,46 : Il acheta un sindôn. Il le descendit (de la croix), il
l’enveloppa dans le sindôn et il le mit dans le tombeau…
Luc 23,53 : Il le descendit et l’enveloppa avec un sindôn et il le posa dans
un tombeau…
Nous trouvons encore une fois le mot grec sindôn : Marc 14,51 : Un jeune
homme l’accompagnait. Il était revêtu d’un sindôn sur son corps nu. Ils
l’attrapèrent. Lui, il laissa le sindôn et il s’enfuit tout nu…
L’hébreu sadin, qui est ici traduit par sindôn, n’a jamais signifié un suaire,
ni un linceul, ni rien de tel. Nous l’avons dit, c’est une grande tunique de lin,
qui devait ressembler à ce que nos grands-mères appelaient des chemises de
nuit.
Le quatrième évangile grec se sert de l’autre traduction du mot hébreu
sadin, à savoir ta othonia, puisque de fait il existait dans le lexique hébreu-
grec des Septante deux traductions possibles. Nous avons vu que le
phénomène est fréquent. Le quatrième évangile préfère telle traduction à telle
autre qui est utilisée par les traducteurs de Matthieu, de Marc et de Luc. Si
vous regardez dans votre dictionnaire grec-français, à l’article othonion, vous
trouvez : petit morceau de linge, par suite : bande de charpie, mais aussi
tunique légère. Nos traducteurs en langue française ont donc généralement
traduit ta othonia de Jean 19,40 par des bandelettes. Des savants juifs ont fait
observer que, au temps de Jésus, on n’enveloppait pas les morts avec des
bandelettes. D’autre part, Matthieu, Marc et Luc disent sindôn, que les
traducteurs en langue française rendent généralement par suaire ou linceul. La
difficulté était donc de concilier les synoptiques et le quatrième évangile. La
difficulté disparaît dès lors que l’on constate que sindôn et othonia sont deux
traductions du même mot hébreu sadin, qui n’est pas un suaire ni un linceul,
mais une robe de lin.
Les grands prêtres étaient vêtus de lin et l’auteur de l’Épître aux Hébreux
nous explique longuement que Jésus le Seigneur est notre grand prêtre.
Jacques, le frère du Seigneur, celui qui fut l’épiskopos de l’église de
Jérusalem jusqu’à sa mise à mort en 62, était vêtu de lin, lui aussi, d’après ce
que nous rapporte Hégésippe, cité par Eusèbe de Césarée, Histoire
ecclésiastique, II, XXIII. Hégésippe nous dit que Jacques fut consacré depuis
le ventre de sa mère, il n’a pas bu de vin ni de liqueur, le rasoir n’est pas
monté sur sa tête : il était nazir. Il portait sindonas – c’est la traduction de
notre mot hébreu sadin, la robe de lin, qui n’est pas un linceul ni un suaire.
Jean 20,1 : Au premier – ou à la première – des sabbats… grec tè de mia
ton sabbalôn… Voilà encore une expression qui, pour un goï de la fin du Ier
siècle ou commencement du second, devait être un rébus. C’est la traduction
décalque – plutôt décalque et transcription que traduction – de l’expression
hébraïque be-ehad, dans le premier, sous-entendu jour, schabbatôn, qui suit le
schabbat. Le verbe hébreu schabat, nous l’avons vu, signifie cesser de
travailler, se reposer, etc. Le mot hébreu schabbat est formé à partir de ce
verbe. Il est utilisé soit au singulier schabbat, soit au pluriel schabbatôt. La
forme hébraïque schabbatôn se lit par exemple Exode 16,23 : C’est cela qu’a
dit YHWH : Schabbatôn schabbat qôdesch pour YHWH… Les Septante ont
traduit la forme emphatique schabbatôn, ou pour parler plus exactement ils
ont transcrit en adoptant la forme au pluriel : sabbala. C’est cette forme au
pluriel que nous trouvons ici dans Jean 20,1. Inintelligible pour les goïm de ce
temps-là comme pour les goïm d’aujourd’hui.
Voilà donc encore une formule, une expression, qui n’est intelligible que
pour les enfants d’Israël, dans un livre dont on nous dit qu’il a été écrit
directement en grec à la fin du Ier siècle, à l’intention des goïm…
Jean 20,1 : Le premier – ou la première – des sabbalôn, Marie-
Magdeleine vient tôt le matin, il faisait encore nuit, vers le tombeau, et elle
voit que la pierre a été roulée et enlevée du tombeau. Elle court donc et elle
vient vers Schiméon Pierre et vers l’autre disciple, que Jésus aimait, et elle
leur dit : « Ils ont pris le Seigneur, ils l’ont enlevé du tombeau, et nous ne
savons pas où ils l’ont mis. » Il sortit donc, Pierre, et l’autre disciple, et ils
arrivèrent au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble. Et l’autre disciple
a devancé Pierre en courant, il courait plus vite que Pierre et il arriva le
premier au tombeau. Il se pencha et il vit le sadin (grec ta othonia) qui était
posé là, ou étendu, ou affaissé : plusieurs traductions sont possibles. Mais il
n’entra pas. Arrive aussi Schiméon Pierre qui l’accompagne et il entra dans le
tombeau. Il regarde, il observe, il contemple, grec theôrei, le sadin, grec ta
othonia, couché, étendu, affaissé, – toujours plusieurs traductions possibles en
principe –, et le soudarion – étoffe avec laquelle on s’essuyait le visage, sorte
de grand mouchoir – qui était sur sa tête, non pas posé avec le sadin – grec
meta ton othoniôn –, mais enroulé à part, eis hena topon.
Ces trois mots grecs, que nous avons laissés en grec provisoirement,
donnent des insomnies aux exégètes. Littéralement traduits, cela donne : dans
un seul lieu, dans un seul endroit. Mais le eis est suivi de l’accusatif, ce qui
laisse supposer qu’il doit y avoir mouvement.
L’expression grecque eis topon hena se lit dans la traduction grecque du
livre de Qohélet, que nous appelons plus habituellement l’Ecclésiaste, parce
que l’hébreu qahal a été traduit en grec par ekklèsia, qui a donné par décalque
notre mot église… Ecclésiaste 3,20 : Tout va vers un même lieu, hébreu el-
maqôm ehad, traduction grecque eis topon hena. Tout est issu de la poussière
et tout retourne à la poussière. Ecclésiaste 6,6 : Est-ce que vers un même lieu,
hébreu el maqôm ehad, tout ne s’en va pas ? Traduction grecque eis topon
hena. La traduction grecque rend parfaitement l’hébreu, le el hébreu est
traduit par le eis grec suivi de l’accusatif puisqu’il y a mouvement.
Remarquons en passant que cette expression hébraïque el-maqôm ehad se
trouve dans l’un des plus beaux livres de la Bible hébraïque et l’un des plus
tristes – je veux dire l’un des plus réalistes – et dans un passage où l’auteur du
livre se demande quelle différence existe entre l’homme et la bête, Ecclésiaste
3,19 : Car la condition des fils de l’Homme et la condition de la bête, c’est
une seule condition pour eux. Comme meurt celui-ci, ainsi meurt celui-là et il
y a un seul esprit pour tous (les êtres), et l’avantage de l’Homme (ha-adam)
par rapport à la bête, il n’y en a pas… Tout s’en va dans le même lieu… Tout
est issu de la poussière et tout retourne à la poussière.
Le livre de l’Ecclésiaste a eu quelque mal, semble-t-il, à entrer dans le
canon des saintes Écritures, à cause de cette tristesse même, et quelques
savants, dans le passé, se sont demandé si ce livre ne faisait pas partie du fond
qui a fourni les éléments de la doctrine propre au groupe des sadducéens,
lesquels, nous allons y revenir, n’acceptaient pas la représentation que
proposaient les pharisiens de la relevée des morts.
Dans les deux textes du livre de Qohélet, il s’agit de la mort. Tous les
êtres vont au même lieu, c’est-à-dire au tombeau. La question est de savoir si
l’expression hébraïque el maqôm ehad n’était pas devenue proverbiale,
expression consacrée pour dire d’une manière pudique, le tombeau. Dans ce
cas-là notre texte Jean 20,6 et 7 signifierait : Il regarde, il examine le sadin
qui était là, posé, peut-être affaissé parce que vide du corps du Seigneur, et le
soudarion qui était sur sa tête (comme Lazare) Jean 11,44 : son visage, sa
figure était entourée d’un soudarion. Le soudarion n’était pas posé avec le
sadin, mais enroulé à part dans le tombeau… el maqôm ehad, ce lieu que l’on
désigne depuis Qohélet par l’expression el-maqôm ehad.
Jean 20,8 : Alors donc il entra aussi l’autre disciple – celui qui ne veut pas
se nommer ni être nommé –, lui qui était venu le premier au tombeau. Il a vu
et il a été certain que c’était vrai, episleusen, du verbe pisteuein, qui traduit le
verbe hébreu heemin, racine aman, qui signifie : être certain de la vérité de…
Le verbe français croire, comme d’habitude, comme dans les autres cas que
nous avons déjà cités, est tout à fait insuffisant en l’occurrence, trop mou, trop
faible. Et le quatrième évangile ajoute : en Jean 20,9 : Car ils n’avaient pas
encore connu l’Écriture – l’Écriture prophétique bien entendu – selon laquelle
il va, grec deï, se relever d’entre les morts.
L’auteur de ce texte concède donc qu’avant d’avoir vu ce qu’il vient de
voir, il n’avait pas compris le sens des Écritures qui annonçaient que le
Seigneur allait se relever d’entre les morts.
La question est maintenant de savoir ce qu’il a vu, le disciple qui ne veut
pas dire son nom, – ce qu’il a vu et qui était tel que cela l’a conduit à la
certitude de la vérité que le Seigneur est relevé d’entre les morts. La question
est même de savoir s’il nous dit ici, dans ce texte, tout ce qu’il a vu, et qui a
été pour lui décisif, ce qui a constitué la preuve. Dans ce texte il est question
du sadin et du soudarion qui étaient là. Le Seigneur n’était plus là. Est-ce
tout ? Le disciple qui ne veut pas dire son nom a-t-il vu encore autre chose qui
a constitué la preuve ? A-t-il vu quelque chose sur le sadin dont il ne nous
parle pas ici, que le texte grec ne nous dit pas ?
Une fois de plus nous constatons par Jean 20,9 que les disciples ne
s’attendaient pas du tout à ce que le Seigneur se relève d’entre les morts. Ce
fut pour eux une surprise, un événement nouveau et inattendu.
Luc 24,12, Pierre se leva et il courut au tombeau, et il se pencha et il vit ta
othonia mona, – le sadin tout seul –, le Seigneur qui en avait été revêtu n’était
plus là. Ce petit morceau de texte laisse soupçonner que Luc a connu la
traduction de Jean. Pourquoi pas l’inverse ? Parce que ce petit fragment utilise
le mot rare othonia, dans la phrase même que nous lisons en Jean 20,5, mais
dans Jean 19 et 20 ce mot othonia est intégré dans un ensemble, utilisé
plusieurs fois. Luc utilise, (23,53), le mot sindôn pour traduire l’hébreu sadin.
Par conséquent ce petit fragment de Luc 24,12 se présente comme un
morceau, rapporté, comme un morceau de tissu pris dans Jean 20,5.
Comme on l’aura déjà remarqué, nous avons toujours traduit, dans
Matthieu, Marc, Luc et Jean, le mot grec ioudaios par Judéen et non par juif.
Le mot français juif a pris depuis des générations – pour ne pas dire des
siècles – une signification ou des significations, il comporte des résonances,
qui ne sont pas celles du mot grec ioudaios dans les traductions en langue
grecque des Évangiles. Un ioudaios est un habitant de la Judée, de la terre de
Judée (Jean 3,22) ; de même qu’un galilaios est un habitant de la Galilée,
Matthieu 26,69 ; Marc 14,70 ; Luc 22,59 ; Luc 13,1 et 2 ; Luc 23,6 ; Jean
4,15 ; – et les Samaritains les habitants de la Samarie. Les Judéens sont les
habitants de la Judée dont la capitale est Jérusalem.
Le mot grec ioudaios est la traduction de l’hébreu iehoud ou iehoudi ou de
l’araméen iehoudaïn ou encore iehoudaïe. La Judée, c’est le pays ou la terre
de Juda, Iehoudah, le royaume de Juda.
En traduisant le grec ioudaios par le français juif, ou par l’allemand der
Jude, certains auteurs allemands ou français se sont imaginés que l’auteur du
quatrième évangile avait leurs propres sentiments à l’égard de ceux qu’ils
appellent les juifs. Un contresens de plus.
Nous terminerons ici ces quelques exemples pris dans le quatrième
évangile. Ils suffiront peut-être pour suggérer au lecteur de langue française,
non hébraïsant, libre et sans préjugé, qui lit la traduction française du texte
grec, que ce texte grec pourrait bien être lui-même une traduction d’un texte
ou de plusieurs textes hébreux antérieurs. Pour ce qui est de la démonstration
intégrale il faudrait, nous l’avons dit, prendre l’évangile de Jean de la
première ligne à la dernière. Ce serait absolument inutile pour un lecteur
habitué à lire les livres hébreux en leur propre langue. Car il discerne, en
lisant le texte grec de Jean, l’hébreu qui est sous le texte grec, comme on
discerne les veinules à fleur de peau. L’évidence n’est pas la même dans le
quatrième évangile que chez Matthieu, Marc et Luc. Dans les premiers
chapitres de Luc on lit des phrases grecques qui sont intégralement des
traductions de phrases hébraïques qui se trouvent telles quelles dans l’antique
Bible hébraïque. L’évidence est donc criante. Dans le cas du quatrième
évangile, l’évidence est d’une autre nature. Ce que nous lisons en traduction
grecque, ce ne sont pas tellement des phrases de la Bible hébraïque. C’est la
traduction en langue grecque des propos du Seigneur, autour des années 30 de
notre ère. On retrouve à chaque pas des expressions hébraïques qui n’existent
pas en grec, et qui en grec sont inintelligibles.
Polycrate, évêque d’Ephèse, écrit une lettre au pape Victor, évêque de
Rome entre 189 et 198 ou 199. Dans cette lettre, dont un fragment nous est
conservé par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, XXIV, Polycrate
dit ceci : Philippe, qui faisait partie des douze envoyés (apostolos signifie
envoyé), il est couché à Hiérapolis, et deux de ses filles qui ont vieilli vierges,
et son autre fille qui a vécu dans le Saint-Esprit, se reposent à Éphèse. Et puis
Jean, celui qui est tombé sur la poitrine du Seigneur (Jean 13,25), lui qui est
né hiereus, – c’est-à-dire en hébreu kohen, prêtre – il a porté le petalon. Il
était témoin, grec martus (témoin des événements) et clidaskalos, traduction
habituelle de l’hébreu rabbi. Lui, il est couché à Éphèse. Et puis encore
Polycarpe à Smyrne…
Le pétalon, c’est la traduction en grec de l’expression hébraïque tzitz
zahab, Exode 28,36 : Et tu feras une lame d’or pur et tu graveras sur elle :
Consacré à YHWH ! Elle sera sur le front d’Aaron… C’est l’insigne du grand
prêtre.
Ce texte de Polycrate d’Éphèse est resté généralement dans l’obscurité.
Du côté des exégètes catholiques, dans les générations passées, on pensait
généralement que l’auteur du quatrième évangile est Jean, le fils de Zébédée,
le frère de Jacques qui a été décapité en 44 par ordre du roi Hérode-Agrippa.
Le texte de Polycrate évêque d’Éphèse était donc inassimilable. Or une chose
est sûre et certaine, c’est que si Polycrate, évêque d’Éphèse, écrit entre 189 et
199 que Jean, qui s’est penché sur la poitrine du Seigneur, repose à Éphèse,
qu’il était kohen et qu’il avait porté le pétalon, l’insigne du grand-prêtre, c’est
que c’est vrai. Ni Polycrate ni Victor n’étaient des farceurs, et PolyCrate est
évidemment bien placé pour savoir ce dont il parle et ce qu’il écrit à l’évêque
de Rome.
Si Jean, qui s’est penché lors du dernier repas, sur la poitrine du Seigneur,
était kohen, on comprend qu’il ait eu une maison à Jérusalem, la maison de la
dernière nuit. On comprend qu’il ait connu le grand prêtre de cette année-là.
On comprend qu’il ait pu donner un ordre à la servante qui était à la porte
pour qu’elle laisse passer Pierre. S’il faisait partie, comme cela est possible et
même probable, du groupe des Sadducéens, on comprend qu’il ait eu un
calendrier différent de celui des pharisiens, pour ce qui concerne la date de la
Pâque. On comprend qu’il ne nomme jamais les Sadducéens, mais qu’il
accuse plutôt les pharisiens, Jean 12,42 : Parmi les chefs, les dirigeants,
nombreux, grec polloi, sont ceux qui ont été convaincus de la vérité de sa
mission, mais à cause des pharisiens, ils ne le reconnaissaient pas
publiquement, afin de ne pas être rejetés de la communauté… On comprend
que l’auteur du texte hébreu ne veuille pas être nommé, car il est menacé de
mort lorsque la traduction en langue grecque a été réalisée, c’est-à-dire peu de
temps après les événements.
Polycrate d’Éphèse ne dit pas de Jean qu’il était apostolos, c’est-à-dire
envoyé, du verbe hébreu schalach, envoyer – c’est le mot que nos traductions
en langue française rendent par apôtre, qui ne signifie à peu près rien aux
oreilles d’un Français d’aujourd’hui. Polycrate dit qu’il était, de naissance,
hiereus, c’est-à-dire kohen. Qu’il a porté le pétaton, c’est-à-dire qu’il a exercé
les fonctions de grand-prêtre, lequel grand-prêtre portait la lamelle d’or sur
son front pour pénétrer dans le Saint des Saints. Polycrate dit qu’il a été
martus, c’est-à-dire témoin des évènements qu’il raconte dans le quatrième
évangile. C’est d’ailleurs l’expression qu’utilise le quatrième évangile
(19,35) : Et celui qui a vu, il a témoigné, et il est vrai son témoignage, et lui il
sait qu’il dit la vérité, afin que vous aussi vous soyez certains de la vérité – de
nouveau le jeu sur la racine aman du verbe heemin, traduit par pisteuein –, et
émet ou èmounah, traduit ici par alètheia. Le jeu sur la racine se redécouvre
en hébreu. Il n’apparaît pas en grec. Cela prouve une fois de plus que ce texte
est traduit de l’hébreu en grec. Une fois de plus aussi nous constatons que la
traduction du verbe grec pisteuein, qui recouvre l’hébreu heemin, par le
français croire, ne convient pas du tout. C’est fausser totalement le sens.
Polycrate d’Éphèse dit enfin qu’il était didaskalos, ce qui est la traduction en
grec de rabbi. Ce Jean est enseveli à Éphèse.
Le quatrième évangile est un livre de haute théologie, l’œuvre d’un
théologien qui appartenait au haut sacerdoce hébreu, faisant probablement
partie, initialement, du groupe des Sadducéens. S’il est dit et répété que le
Seigneur l’aimait, c’est sans doute ou peut-être parce que c’était un disciple
éminent qui avait particulièrement bien compris l’enseignement du Seigneur.
Il avait ses propres notes, ses propres documents. Il ne dépend pas des
évangiles synoptiques qu’il ne connaît pas. Ce livre d’un théologien
sacerdotal commence par un commentaire du document, sacerdotal lui aussi,
Genèse 1 : bereschit… Dans nombre de cas, par exemple à la fin, c’est lui qui
est le plus près des événements. Il travaille de première main, tandis que les
évangiles grecs de Matthieu, de Marc et de Luc sont des compositions faites à
partir de documents hébreux : ce sont des œuvres de seconde main. Dans le
quatrième évangile, nous distinguons pour notre part deux mains : celle de
Jean qui était kohen, qui a porté le tzitz ha-zahab, qui était didaskalos, c’est-à-
dire rabbi, et martus, c’est-à-dire témoin des faits qu’il rapporte – et puis la
main de son traducteur en langue grecque.
De même, dans notre évangile grec de Matthieu, nous distinguons le
document ou les documents hébreux sous-jacents, et puis la main du
traducteur en langue grecque, qui ne s’est pas contenté de traduire les
documents, mais qui a aussi, nous semble-t-il, ajouté ou apporté ses propres
commentaires, les commentaires de son cru.
Les trois évangiles synoptiques et le livre des Actes des apôtres nous
parlent plusieurs fois des Sadducéens qui sont, à cette heure, encore mal
connus, puisqu’ils ont disparu avec la destruction du Temple en 70. Le
judaïsme qui se développe et se continue après le Ier siècle, c’est un judaïsme
inspiré principalement par la théologie des docteurs appartenant au parti ou à
l’école des pharisiens, avant d’être pénétré des courants gnostiques et
théosophiques avec la Kabbale. Nous avons noté que le quatrième évangile ne
désigne jamais les Sadducéens par leur nom, le nom que nous connaissons, et
Paul, le rabbin pharisien, ne les nomme pas non plus dans ses lettres, dans ce
qui nous reste de ses lettres.
Matthieu 22,23 : Ce jour-là, vinrent vers lui les Sadducéens, eux qui disent
qu’il n’y a pas de relevée, – de relevée des morts s’entend, en grec anastasis,
du verbe anistèmi, faire se lever. Lanas-tasis, c’est l’action de se relever.
C’est la traduction de l’hébreu quoum, se lever, hiphil : heqim, faire se lever.
Marc 5,41 : Talitha koum, petite fille, lève-toi ! Les docteurs sadducéens
veulent donc, dans cet entretien avec le Seigneur, rapporté par Matthieu
22,23 ; par Marc 12,18 et par Luc 20,27, ridiculiser la représentation, ou
l’idée, que les docteurs appartenant au parti pharisien se font de la relevée des
morts. D’après l’entretien qui nous est rapporté par Matthieu, Marc et Luc, les
docteurs sadducéens racontent une histoire, l’histoire d’une femme qui avait
épousé successivement sept frères, en vertu de la loi, (Deutéronome 25,5) qui
veut que si une femme perd son mari sans avoir d’enfant de lui, le frère du
mort doit lui susciter une descendance. Les docteurs sadducéens demandent
donc au Seigneur, en se tordant de rire sans doute : Lors de la relevée générale
des morts, duquel de ces sept frères cette femme sera-t-elle la femme ?
Cette question prouve que les docteurs pharisiens se représentaient la
résurrection comme une restauration de l’existence corporelle avec toutes ses
propriétés physiques actuelles. C’est contre cette représentation que les
docteurs sadducéens s’élèvent. Nous remarquons à ce propos que le Seigneur,
quant à lui, ne suit pas du tout cette représentation que veulent ridiculiser les
docteurs sadducéens. Il leur donne raison sur ce point : Lors de la relevée des
morts, on ne se mariera pas et on ne sera pas épousé. Le problème soulevé par
les docteurs sadducéens ne se pose donc pas. Mais il n’en reste pas moins que
Dieu est le Dieu des vivants et non pas des morts. Abraham est actuellement
vivant. Dieu ne traîne pas derrière lui, si l’on peut dire, un peuple de morts.
La malkoutah di-schemaiia est un royaume des vivants. Abraham, Isaac et
Jacob, et tous les saints, sont actuellement, aujourd’hui, vivants.
Actes 23,8 : Les Sadducéens disent qu’il n’y a pas de relevée (des morts),
ni de messagers, grec angelos, qui traduit l’hébreu maleak, latin angélus
décalqué en français par ange, qui ne veut plu