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Université de Toulouse II-Le Mirail

UFR Sciences, Espaces, Sociétés


Département de Sciences Sociales

Mémoire
Master 2 Recherche en sociologie

Sociologie des neurosciences

Une approche socio-anthropologique


de l'imagerie cérébrale

Présenté et soutenu par


Jules Tombelle
N° étudiant: 20501139

Sous la direction de Monsieur Michel Grossetti et de Monsieur François Sicot

Session de Juin 2011

1
Remerciements

En guise de préambule, j'aimerais adresser ici tous mes remerciements aux personnes qui m'ont
apporté leur aide et qui ont contribué à l'élaboration de ce mémoire.

Tout d'abord Monsieur Michel Grossetti et Monsieur François Sicot, qui ont soutenu l'intérêt de ce
mémoire, pour les nombreuses lectures et relectures, les suggestions et conseils ainsi que la
confiance qu'ils m'ont accordée.

Ensuite, je remercie mes parents et ma famille pour leurs encouragements et leur soutien, l'aide
qu'ils ont fournie à la lecture de ce mémoire et la chance que j'ai eue d'avoir le confort matériel
nécessaire à toute entreprise intellectuelle. Sans eux, je n'aurais jamais pu produire un mémoire tel
que celui-ci.

2
Sommaire

Introduction.......................................................................................................................................... 6
1 Sociologie des activités scientifiques et des techniques ............................................................ 10
1.1 Une définition sociologique de la science ? ...................................................................... 10
1.2 Introduction à la sociologie des sciences et des techniques............................................... 12
1.2.1 Le programme mertonien des sciences .......................................................................... 12
1.2.2 Le « programme fort » de la sociologie des sciences .................................................... 13
1.2.3 Un exemple actuel de recherches en sociologie des sciences ........................................ 16
1.3 Anthropologie des sciences et des techniques et la théorie de l'acteur-réseau .................. 17
1.3.1 Naissance de l'anthropologie des sciences et des techniques : La vie de laboratoire. La
construction des faits scientifiques ............................................................................................ 18
1.3.2 La théorie de l'acteur-réseau .......................................................................................... 20
1.3.2.1 Étudier des regroupements et non des entités : le social n'est pas une chose ....... 20
1.3.2.2 Le monde social est plat ....................................................................................... 23
1.3.2.3 Une sociologie des objets ..................................................................................... 25
1.4 Conclusion ......................................................................................................................... 27
2 Les neurosciences: histoire, définition et technique .................................................................. 28
2.1 Que sont les « neurosciences »? ........................................................................................ 28
2.1.1. Rapide survol historique des neurosciences : La construction du cerveau comme organe
central de l'être humain .............................................................................................................. 28
2.1.1.1 Le début des neurosciences : la remise en question du modèle sensationniste,
l'organologie et le développement du localisationnisme. ...................................................... 31
2.1.1.1.1 La remise en cause du modèle sensationniste .................................................. 32
2.1.1.1.2 L'organologie de Franz Joseph Gall ................................................................ 33
2.1.1.1.3 Le développement des théories localisationnistes ........................................... 34
2.1.1.2 Les neurosciences modernes ................................................................................ 35
2.2 L'imagerie cérébrale, un outil transversal aux neurosciences ............................................ 37
2.2.1 Qu'est-ce que l'imagerie cérébrale? ............................................................................... 37
2.2.2 Controverse autour de l‟imagerie cérébrale ................................................................... 40
2.3 Conclusion ......................................................................................................................... 42
3 Les sciences sociales face aux neurosciences ............................................................................ 43
3.1 Les sociologues et les neurosciences ................................................................................. 43
3.1.1 Antiréductionnisme, sociologie des neurosciences, neurosociologie et sociologie
cognitive .................................................................................................................................... 44
3.1.1.1 L'antiréductionnisme ............................................................................................ 44
3.1.1.2 La sociologie des neurosciences ........................................................................... 45
3.1.1.3 La sociologie cognitive et la neurosociologie ...................................................... 47
3.2 Une approche des neurosciences par les sociologues critiquable ...................................... 48
3.3 Conclusion ......................................................................................................................... 51

3
4 Comment aborder sociologiquement les neurosciences ? Un projet de thèse ........................... 52
4.1 Comment faire émerger le social de l'objectivité neuroscientifique ? ............................... 52
4.1.1 Une sociologie des controverses scientifiques............................................................... 53
4.1.2 La notion d'objet-frontière ............................................................................................. 55
4.1.3 Une sociologie de la santé ............................................................................................. 56
4.2 Le choix de l‟imagerie cérébrale comme objet d‟analyse ................................................. 58
4.2.1 Le statut de l‟image dans les sciences ........................................................................... 58
4.2.2 Et le regard dans tout ça? ............................................................................................... 60
4.3 Problématisation et ouverture du sujet .............................................................................. 62
4.3.1 Questions et problématisation........................................................................................ 62
4.3.2 Quel terrain ethnographique choisir ?............................................................................ 63
4.3.3 Limites et ouverture du projet........................................................................................ 64
Conclusion générale ........................................................................................................................... 66
Bibliographie ..................................................................................................................................... 68

4
5
Introduction

L'histoire épistémologique de la sociologie est animée par ce que certains sociologues


appellent des « tournants paradigmatiques ». Cette appellation provient des recherches de Thomas
Kuhn1, bien qu‟à l‟origine, chez cet auteur, le terme de paradigme ne peut s'appliquer aux sciences
sociales. Nous aurions ainsi assisté aux tournants linguistique, phénoménologique, structuraliste,
communicationnel, etc. Chacun de ces paradigmes a été considéré par certains comme
l'aboutissement de la recherche avec lesquels nous pourrions enfin montrer et démontrer comment
fonctionne le social et l‟être humain. Tous ces courants ont été remis en cause, puis rangés du côté
des autres paradigmes dans lesquels les sociologues puiseront des réflexions, des méthodes et des
résultats de recherches2. Cet aspect historique de la sociologie donnerait donc plutôt raison à Khun
concernant l‟inexistence de « tournant paradigmatique » en sociologie.

Aussi nous est-il permis de douter quant à un « tournant cognitif » en sociologie, au sens où ce
serait le paradigme qui enfin nous donnerait les clés de la compréhension de l'être humain dans sa
totalité. À ce sujet, nous comprenons bien pourquoi la Revue Française de Sociologie place un
point d'interrogation dans un de ses titres de revue : « Un " tournant cognitiviste " en sociologie ? »3.
En effet, depuis une vingtaine d'années, les recherches entreprises autour du cerveau et de son
fonctionnement (que l'on résume sous le vocable de neuroscience) ont eu un extraordinaire succès.
Que ce soit dans le domaine des sciences biologiques, où de nombreuses disciplines et
financements gravitent autour de ces recherches4, en passant par la philosophie de l‟esprit et des
sciences ou de la sociologie et de la psychiatrie abordant le réductionnisme neuronal - sujet brûlant
d'actualité, discuté par de nombreux chercheurs – les neurosciences ne laissent pas indifférents.
L‟intérêt pour ces disciplines du cerveau dépasse même le cadre des professionnels et ont une forte
popularité hors du domaine scientifique. Les médias relatent de nombreuses recherches
neuroscientifiques, et surtout ce qu'elles devraient permettre, animant ainsi des croyances sur la
certitude de réussites futures.

L‟influence des neurosciences est incontestable. Et nous savons, sociologiquement parlant,


qu'une influence aussi grande n'est jamais liée aux seuls résultats scientifiques, mais provient aussi
de nombreuses représentations extrascientifiques5. Mais pour un sociologue des sciences, ce qui
rend le sujet des neurosciences d‟autant plus intéressant provient des nombreuses controverses dont
elles sont la cible. Que ce soit du point de vue théorique (statut des neurones miroirs, de la
conscience, de l'empathie, du social, etc.), ou méthodologique (utilisation des outils d'imagerie
cérébrale, des tests psychologiques, etc.), beaucoup d'encre coulent à ces propos. Mais, au-delà de
ces spécificités propres à la sociologie des controverses, de nombreuses questions sociologiques
restent en suspens. Ainsi ne savons-nous presque rien des structures organisationnelles, de la
dynamique des formations des groupes sociaux revendiquant une spécificité paradigmatique
(autrement dit les disciplines), de l'utilisation des objets comme preuve scientifique, à propos des
constructions rhétoriques argumentatives, sur les modalités de clôture des oppositions, etc. Aussi,
malgré l'évolution importante des neurosciences et des enjeux sociaux qui lui sont liés, les
recherches sociologiques sont très peu nombreuses. Par « recherches sociologiques », nous
1
[Khun T., 1999].
2
C'est d'ailleurs ce qui fait dire à Thomas Kuhn que les sciences sociales n'ont pas de paradigme. En effet, lorsqu'un
paradigme est remis en cause, ce n‟est pas nécessairement son contenu qui est attaqué (méthodes, pertinence selon le
terrain, résultats, etc.) mais sa propension à dire le vrai dans toutes les situations (la théorie des champs de Bourdieu, le
fonctionnalisme, etc.). En revanche, lorsqu'un paradigme des sciences naturelles est remis en cause, celui-ci est
considéré comme faux, et il est « remplacé » par un nouveau – selon Khun.
3
Voir le numéro 51 de la Revue Française de Sociologie intitulé « Un " tournant cognitiviste " en sociologie ? »
4
Pour s'en rendre compte, regardons le nombre de disciplines où apparaît le préfixe « neuro » : neuro-sociologie, neuro-
droit, neuro-psychiatrie, neuro-économie, neuro-chirurgie, neuro-anatomie, neuro-philosophie... on parle même de
neuro-cuisine et de neuro-architecture !
5
Nous ne pourrons aborder cette question, mais il serait tout de même intéressant de rapprocher l'astrophysique des
neurosciences concernant leur sur-médiatisation dans le domaine public par rapport à d'autres activités scientifiques.

6
entendons une recherche empirique qui s'essaye à comprendre le fonctionnement général d'une
organisation, d'un groupe social, de comportements, etc. Nous appuyons ces termes car cela
n'empêche pas les sociologues d'être très présents dans le débat. Mais leur présence est souvent
épistémologique et non sociologique, la plupart étant très critique à l'égard du réductionnisme
neuroscientifique. Ce point est très important puisqu'il est le début des réflexions qui ont mené à la
présente recherche. Nous pouvons le résumer de la façon suivante : si la spécificité de la sociologie
correspond au travail empirique puis à l'explication des données recueillies1, quelle est la légitimé
du sociologue lorsqu'il critique les neurosciences d'un point de vue philosophique ? Pour le dire
autrement, nous estimons que la légitimité critique de la sociologie à l'égard des neurosciences doit
s'appuyer sur un travail empirique et non pas seulement sur des principes philosophiques a priori2.
En effet, il n'est pas encore exclu que l'effervescence pour les neurosciences ne soit qu'une mode
qui sera dépassée par un futur « tournant paradigmatique ». Auquel cas les sociologues auront jugé
avec trop d'importance un sujet qui n'était finalement qu'éphémère. Mais il est tout à fait possible
que les neurosciences soient à l'origine d'une véritable révolution scientifique. Une révolution pour
moins puissante car elle entrainerait avec elle un grand nombre de savoirs à propos de l‟être humain.
C‟est qu‟à la différence de nombreuses disciplines scientifiques, les neurosciences s‟inscrivent à
l‟intersection de différents savoirs et sont obligées d‟être « transdisciplinaires » (il suffit de voir le
nombre de colloques mélangeant neurologues, psychiatres, sociologues, philosophes, etc.). Mais
certaines conclusions neuroscientifiques (ou de chercheurs en neurosciences pour être plus précis)
remettent directement en cause de nombreuses théories philosophiques, psychiatriques ou
sociologiques et prônent une unification des disciplines (on parle alors de neurosociologie, de
neuropsychiatrie, etc.). Mais ces « conclusions » sont souvent elles-mêmes théoriques au sens où
elles sont des extrapolations abusives des données du terrain. On note donc de nombreux débats aux
forts enjeux sociaux. Voilà qui montre l'intérêt d'une sociologie des neurosciences.

Mais une question d‟importance se pose : si ce sujet est un terrain naissant pour la sociologie,
et étant donné la complexité qu‟il offre à voir, comment aborder sociologiquement les
neurosciences ? Il nous est apparu que l‟entrée par la technique était très intéressante. Elle nous
offre en effet la possibilité d‟être au plus près des acteurs tout en dépassant très largement le cadre
des interactions. La technique est quelque chose de située, que ce soit son utilisation3, son achat ou
ce qu‟il en est attendu en terme de résultats (une technique s‟insère toujours dans un faisceau de
médiations plus larges qu‟elle-même, et les résultats sont dépendants de ce faisceau, et non pas de
la technique elle-même. Autrement dit, selon son contexte d‟inscription, une « même » technologie
n‟offre par les mêmes résultats), mais aussi de très général : pourquoi développer telle technique et
non pas autre chose ? Nous sous-entendons donc que le développement d‟une technique est
dépendant d‟enjeux socioculturels (intégrant la science) qui poussent vers telle ou telle direction de
recherche dont nous pouvons tracer les contours historiques. La technique nous permet donc d‟être
au plus près de la pratique scientifique, tout en se détachant d‟elle pour aller voir dans d‟autres
lieux ce qu‟il en est de celle-ci.

La seconde question qui s‟est posée, avant même le choix du cadrage théorique, a été celle du

1
Nous nous situons ainsi explicitement dans le projet d'une description « mince » (thin description) des faits sociaux
dans un premier temps, la description « épaisse » (thick description) étant le second temps de la recherche. cf. [Lemieux
C., 2009; Ryle, G., 1949; Latour B., 2007].
2
Nous ne soutenons pas que les sociologues critiques des neurosciences n‟ont pas de bonnes raisons de le faire, et ces
raisons sont probablement issues des nombreuses recherches empiriques qu‟ils ont effectuées et dont les résultats, selon
eux, ne peuvent être expliqués autrement que par des causes et des théories sociologiques (et donc non neuronaux).
Mais étant donné la complexité du sujet qui, apparemment, n‟appelle pas à une dichotomie radicale entre « social » et
« neuronal », les critiques sociologiques sont souvent normatives et protectrices de la spécificité de la sociologie – qui
selon ces chercheurs pourraient être « absorbées » par les neurosciences – et ne vont pas, selon nous, dans le sens d‟une
amélioration des connaissances et de l‟interdisciplinarité. Il ne s‟agit pas de ne pas critiquer, mais si cela doit être fait,
de le faire avec les bonnes armes : celles issues de la recherche empirique.
3
On sait, depuis les recherches de Morgan Jouvenet sur le sujet, que les objets techniques sont « bricolés » pour
correspondre aux critères de recherches d‟un laboratoire. Cet aspect des techniques avait déjà été identifié par les
recherches sur la vie de laboratoire [Jouvenet M., 2007].

7
choix de la technique la plus pertinente pour étudier les neurosciences. Nous avons donc lu
quelques ouvrages de neurosciences et sommes parvenus à la conclusion que l‟imagerie cérébrale
est un objet incontournable pour toute la recherche neuroscientifique. Il lui est généralement
attribué un chapitre entier, décrivant l‟ensemble de ses spécificités, limites, utilisations
conventionnelles, etc., et elle est souvent présentée comme l‟objet qui a « révolutionné » les
neurosciences. Il nous paraissait donc intéressant de se pencher plus en avant sur cette technique et
d‟en faire notre point d‟entrée empirique.

C‟est alors que le cadrage théorique est devenu nécessaire. Quelle théorie sociologique était à
même d‟être la plus pertinente lorsque la focale se situe au niveau de l‟objet ? Etant donné les
nombreux débats connus qu‟a alimenté la perspective de l‟acteur-réseau (développée par Bruno
Latour, Michel Callon et Madeleine Akrich, pour ne citer que les principaux) concernant le statut
des objets, nous sommes allés étudier plus en avant ce que proposait cette théorie et, surtout, quel
genre de résultats était-elle à même de fournir. Il nous est très vite apparu qu‟elle offrait un panel de
moyens méthodologiques qui allaient dans le sens de ce que nous voulions étudier : la vie d‟un
laboratoire neuroscientifique en plaçant la focale sur l‟imagerie cérébrale. Nous n‟avons donc pas
choisi la théorie de l‟acteur-réseau pour des considérations théoriques, plaçant notre choix du point
de vue du vrai ou du faux, mais plutôt pour la pertinence épistémologique, étant donné l‟angle de
recherches que nous avons choisi. Comme nous le verrons dans les chapitres suivants, nous allons
essayer de nous tenir au plus près de cette théorie car nous pensons qu‟elle offre ses meilleurs
résultats lorsque nous suivons ses prescriptions méthodologiques et ontologiques. Il ne s‟agit pas de
s‟abstenir d‟utiliser d‟autres méthodes pour certaines circonstances – sans être aussi catégorique
que Bruno Latour à l‟encontre des différentes théories sociologiques, sauf la sienne – mais de
profiter pleinement des possibilités descriptives et explicatives de la théorie de l‟acteur-réseau qui
ont fait leurs preuves.

Pour introduire cette sociologie des neurosciences, nous avons construit quatre parties
générales. Dans le premier chapitre, nous aborderons la sociologie des sciences et des techniques.
Nous introduirons certains des concepts majeurs et discuterons de leur pertinence par rapport à
notre champ d'application. Ensuite nous étudierons, de manière approfondie, la théorie de l‟acteur-
réseau. Pour des raisons didactiques, cette présentation sera formulée dans le sens d‟un parti pris
pour cette théorie. Il nous paraissait en effet plus simple d‟introduire les conceptions théoriques de
cette manière. Dans le second chapitre, nous traiterons des neurosciences en tant que discipline
scientifique. Tout d'abord, nous réaliserons une courte histoire, centrée autour de l'émergence du
cerveau comme organe majeur de l'être humain. Ce survol historique montrera que la conception
moderne que l‟on a du cerveau, de son « autonomisation », de ses rapports à l‟esprit, prend racine
dès l‟Antiquité, avec Galien. Puis nous essaierons d‟élucider le concept même de « neuroscience »
qui, sous un air d‟unicité, cache une pluralité d‟approches, de disciplines, de conflits et de
consensus, de pratiques, etc. Enfin, nous conclurons ce chapitre sur une présentation de ce qu‟est
l‟imagerie cérébrale, mais d‟un point de vue essentiellement technique. Un troisième chapitre
abordera les sciences sociales (en particulier la sociologie) face aux neurosciences. Nous
présenterons les auteurs majeurs qui discutent de ce champ puis nous réaliserons une critique de
celles-ci. Enfin, nous introduirons une recherche (à notre connaissance, la seule) ayant étudiée les
neurosciences à travers une recherche empirique solide. Le dernier chapitre sera consacré à la
construction d'un projet de thèse. Pour cela, nous aborderons deux courants sociologiques, dont un
issu de la sociologie de l‟acteur-réseau (mais que l‟on peut tout de même autonomiser) et l‟autre un
concept qui nous sera probablement fondamental. Les deux approches correspondent à la sociologie
des controverses scientifiques et la sociologie de la santé. Nous verrons donc en quoi ils nous seront
utiles. Puis nous verrons en détail ce qu‟est un « objet-frontière ». Ce concept, nous semble-t-il,
parait parfaitement correspondre à l‟imagerie cérébrale. Enfin, nous terminerons ce chapitre sur une
problématisation et une ouverture du sujet.

Nous le voyons, c‟est un vaste projet qui s‟offre à nous. Mais comme tout long projet, il faut
commencer quelque part, et nous débuterons donc ce mémoire sur une introduction à la sociologie

8
des sciences et des techniques, afin de voir quelle théorie parait être la plus pertinente pour notre
objet de recherches et surtout, pourquoi.

9
1 Sociologie des activités scientifiques et des techniques

Dans le cadre de ce chapitre, nous allons introduire trois théories issues de la sociologie des
sciences. Le choix de celles-ci est directement lié à la manière dont nous voulons aborder
l‟imagerie cérébrale et les neurosciences. Pour une introduction complète à la sociologie des
sciences, nous renvoyons à l‟ouvrage de Michel Dubois, Introduction à la sociologie des sciences
[Dubois M., 1999], de Olivier Martin Sociologie des sciences, [Martin O., 2000], de Dominique
Pestre Introduction aux Science Studies [Pestre D., 2003] et de Dominique Raynaud Sociologie des
controverses scientifiques [Raynaud D., 2003].
Ce chapitre se compose de deux parties majeures : une première, où nous introduirons deux
des programmes principaux de la sociologie des sciences, celui développé par Merton et le
« programme fort ». La raison de ce choix est double : il correspond tout d‟abord à deux courants
fondamentaux de la sociologie des sciences, dont il est bien difficile de ne pas prendre position à
propos de leurs thèses. Ensuite, ils nous seront essentiels – et c‟est le sujet de la seconde partie –
pour bien cerner les enjeux de la théorie de l‟acteur-réseau qui est celle que nous avons retenue
comme pertinente pour étudier l‟imagerie cérébrale.

Mais avant de débuter cette présentation, il est nécessaire de faire le point sur le terme de
« science ». Que l‟on soit pour ou contre une définition générale, normative ou contextuelle, il n‟est
pas possible d‟en faire l‟impasse. Dans tous les cas, la manière d‟aborder la science est très
dépendante de la définition que nous en avons.

1.1 Une définition sociologique de la science ?

La sociologie s'est tardivement intéressée à la science en tant que pratique et institution sociale.
Ce sera Robert King Merton qui en théorisera les premiers contours. Mais avant de présenter une
introduction à la sociologie des sciences, il nous paraît nécessaire d‟expliquer ce que nous
entendons par le terme de science. Selon la définition qu‟on lui attribue, se trouvent exclues ou
inclues des pratiques ou des disciplines scientifiques 1 . Par exemple, il est toujours question de
savoir si les sciences humaines sont des sciences – sous-entendu que les sciences naturelles sont la
règle - ou non. Les réflexions intellectuelles peuvent aussi se situer sur la caractérisation de son
rapport au réel ou, autrement dit, sur sa propension à dire le « vrai » ou la «vérité». Les grands
débats théoriques opposant la philosophie des sciences et la sociologie des sciences
(particulièrement la sociologie relativiste) sont emblématiques de ce sujet-là2. Quoi qu'il en soit, la
science se réduit difficilement à une définition simple.

C‟est pour ces raisons que nous n'essaierons pas de donner une définition de type
épistémologique, normative ou philosophique au terme de science et emploierons une définition
strictement sociologique. Cette définition sociologique n‟est pas la seule pertinente – et il est même
possible de ne pas en avoir -, mais nous la trouvons appropriée à notre sujet d‟étude. Deux raisons
essentielles nous poussent à faire ce choix. Premièrement, nous n'avons pas les compétences
nécessaires concernant une prise de position sur la définition de ce qu'est et de qui caractérise la
science. De nombreux esprits brillants s'y sont essayés et aucun accord intellectuel ne s'est réalisé.
Deuxièmement, nous savons, par l'intermédiaire de certains chercheurs tels que Ian Hacking, David

1
Un exemple d‟histoire épistémologique est celui de Karl Popper. Après avoir développé sa théorie de la réfutabilité
comme critère de démarcation entre la science et la non-science, il exclut du champ scientifique le marxisme et la
psychanalyse. Il peut donc y avoir des enjeux sociaux dans de telles définitions.
2
[Dubois M., 2001]; [Hacking I., 1999].

10
Bloor, Isabelle Stengers ou Bruno Latour, que des disciplines telles que l'épistémologie ou la
philosophie des sciences, ont souvent un rapport normatif à l'égard des sciences et forgent des
concepts qui ne rendent pas nécessairement compte de la réalité empirique de l‟activité scientifique :

« Ce qui est en cause, ce n'est pas la légitimité d'un métalangage, d'un


discours portant sur un type d'activité déterminé, l'activité scientifique […].
C'est le fait que les concepts forgés par les épistémologues peinent à rendre
compte des pratiques effectives, une fois confrontés à la réalité des
laboratoires » [Allamel-Raffin, 2004:21]

Nous ne discutons pas de l'intérêt d'un discours normalisant la pratique scientifique - qui a
toute sa place et est fortement intéressant à bien des égards -, nous expliquons seulement qu'une
partie de l'épistémologie ne peut être utilisée pour la recherche sociologique car ses concepts sont
difficilement opérationnalisables. Certains philosophes, évidemment, ne correspondent pas à ce
portrait de l'épistémologie. Nous pensons notamment à Ian Hacking ou Isabelle Stengers. C'est
pour ces raisons, à la suite d‟Allamel-Raffin, que nous pensons qu‟une épistémologie pratique
pourrait être d‟un intérêt majeur pour la recherche :

« Celle-ci peut être définie comme une tentative de confronter des


éléments de l'appareil conceptuel élaboré par la philosophie des sciences
anglophone au travail de terrain ethnographique. Le but est de " donner chair "
à certains concepts. Cela impose de repréciser parfois leurs contours, en raison
de la spécificité de leurs champs d'application » [Allamel-Raffin, 2004, p.24].

De fait, la définition que nous cherchons se doit d‟être opérationnalisable et empiriquement


heuristique. C‟est pourquoi nous pensons trouver chez Merton une définition pertinente de la
science. Pertinente, car elle ne discute pas de ses rapports au réel, de sa méthode, de ses
raisonnements ou encore de ce qu'elle devrait être. Elle ne préjuge pas de son contenu, seulement de
sa forme. Merton définit la science, dans son ouvrage Science, Technology & Society on
Seventeenth Century England, comme suit:

« (1) A set of characteristic methods by means of which knowledge is


certified; (2) A stock of accumulated knowledge stemming from the
application of these methods; (3) A set of cultural values and mores governing
the activities termed scientific; and (4) Any combination of these » [Merton,
1973: 268]

Il nous semble que cette définition de la science ne s'oppose pas aux théories sociologiques
développées par le programme fort ou l‟acteur-réseau, mais peut les compléter. Nous y reviendrons
lorsque nous aborderons ces auteurs1.
Merton déduira de sa définition de la science quatre normes fondant l'« ethos scientifique » :
1. L'universalisme – ce sont des critères impersonnels qui caractérisent la science. Un
fait n'est pas soumis au jugement individuel et subjectif.
2. Le communalisme – la science est une activité publique, collective. Il y a une libre
circulation des recherches scientifiques et les résultats appartiennent à toute la communauté
scientifique.
3. Le désintéressement – les scientifiques travaillent pour la recherche de la vérité. Il y
a une honnêteté scientifique.
4. Le scepticisme organisé – ils n'acceptent pas les théories/faits découverts comme tels,
ils le soumettent systématiquement à un jugement critique.

1
Mais nous pouvons déjà dire qu‟il ne s‟agit pas de produire un syncrétisme entre différentes théories sociologiques.
On pense souvent que le programme fort et la théorie de l‟acteur-réseau sont hostiles à toute définition générale. Nous
pensons que c‟est là une erreur, ces deux théories essayant plutôt de nous mettre en garde contre toute généralisation
trop rapidement effectuée et donc à ne pas oublier le terrain empirique.

11
L'éthos scientifique ne nous intéresse que peu ici et n‟utiliserons que la première partie de la
définition de Merton. D'une part, parce que c'est une déduction, et celle-ci préjuge non plus
seulement de la forme de la science, mais aussi de son contenu en la normalisant, ce que nous
voulons précisément éviter : cette normalisation a été critiquée par le programme fort, en particulier
par Barry Barnes, principalement sur le fait que ce serait une idéalisation de la pratique
scientifique 1 . D'autre part, l'ethos scientifique ne nous sera pas utile dans le cadre de notre
recherche, étant donné l‟objet que nous voulons étudier. On peut se demander, dès lors, en quoi
avoir une définition générale de la science nous est-il utile? La réponse est simple: circonscrire – au
moins dans un premier temps – le regard dans une zone déterminée. Cela signifie que la définition
mertonienne n'est aucunement figée, ni vraie. Elle sera susceptible de recevoir des modifications en
fonction des données que nous recevrons du terrain. Nous savons que la science dépasse très
largement la conception de l'épistémologie positiviste et déborde grandement du laboratoire et de
l'université2. Cette circonscription formelle de la science nous permettra de poser les premières
bonnes questions aux neurosciences : quel ensemble de méthodes permet de certifier la
connaissance neuroscientifique ? Quelles connaissances (passées et actuelles) sont produites à
partir de ces méthodes ? Quelles sont les valeurs culturelles qui gouvernent ces pratiques ?
Ces questions sont donc des reprises de la définition mertonienne de la science, mais
contextualisées. Il serait ainsi intéressant de comparer les résultats que nous pourrions obtenir de
ces questions à ceux issus de recherches s‟inscrivant dans le programme mertonien. Nous voyons
donc l‟intérêt heuristique d‟avoir une définition générale de la science avant d‟entrer sur le terrain :
cela nous offre un point de départ.

1.2 Introduction à la sociologie des sciences et des techniques

Un premier mot sur le terme d'activité inscrit dans le titre principal de ce chapitre : en effet,
pourquoi ne pas écrire simplement « sociologie des sciences » ? Au-delà de simples jeux sur les
mots, cela fait référence à une partie importante de la sociologie des sciences qui considère qu‟il est
plus approprié d'étudier la science en train de se faire ou la science en action plutôt que ses résultats
ou ses seules particularités organisationnelles.
Mais avant de rentrer plus en avant dans le débat entre ces différentes approches, présentons
brièvement les différents courants de sociologie des sciences.

1.2.1 Le programme mertonien des sciences

La sociologie des sciences s'est initialement développée aux Etats-Unis, peu après la Seconde
Guerre Mondiale, sous l'impulsion des réflexions de Robert King Merton. Certes, il n'est pas le
premier à parler d'une sociologie des sciences ou de la connaissance 3 , mais il est le premier à

1
Cela ne signifie aucunement que le programme mertonien est tombé en désuétude. Il existe toujours des partisans de
cette théorie et elle contribue significativement à l‟avancée des connaissances sur ce sujet. Dominique Raynaud écrit
d‟ailleurs: « Mais la plupart de ces critiques [concernant l'ethos scientifique], fondées sur la recherche de contre-
exemples, conduisent à des résultats pour le moins discutables, non pas parce que ces anomalies n'ont pas de réalité […]
mais parce qu'il arrive que le rapport des contre-exemples aux normes de l'ethos scientifique soit insuffisamment
élucidé. […] il n'existe guère d'exemples dans lesquels un chercheur, ayant enfreint les normes de l'ethos scientifique,
ait été acclamé par ses pairs. Sur ce point, la conceptualisation mertonienne conserve tout son intérêt » [Raynaud D.,
2002:3-4].
A Dominique Pestre de noter par exemple que « la notion d'organised skepticism des sociologues mertonniens reste
intéressante car elle est une valeur acceptée comme telle dans les sciences et qui produit des effets » [Pestre, 2006: 24].
2
Voir « la science en plein air » de Michel Callon. [Callon, 1988].
3
Parmi les principaux, nous pouvons mentionner : Pitirim A., Sorokin, Stanislaw Ossowski ou encore Ludwik Fleck.

12
fournir les contours théoriques nécessaires à la formation d'une discipline. En effet, ce dernier note
que « [L'état léthargique] de la sociologie des sciences est particulièrement anormal, puisqu'il est
par ailleurs largement reconnu que les sciences représentent l'une des forces dynamiques majeures
de la société moderne1. ». Ainsi, Merton va essayer de systématiser et de théoriser une approche
sociologique de la science, cette dernière n'étant abordée que par la philosophie des sciences (ou
épistémologie) et l'histoire. Son approche est de type néo-fonctionnaliste, qui s'inspire notamment
de trois intellectuels : Talcott Parsons, Pitirim Sorokin et George Sarton. Il étudiera ainsi le système
social des sciences dans son émergence historique et son fonctionnement moderne, et mettra en
évidence les facteurs idéologiques, les normes et les valeurs nécessaires au bon fonctionnement de
l'activité scientifique (qui peuvent orienter la recherche scientifique). Merton n'aborde donc que les
contours de la science, sa « forme sociale ». Ne seront pas abordés les contenus même de l'activité
scientifique, à savoir, la production des faits scientifiques. Merton reprend donc à son compte la
dichotomie classique (et encore actuelle) développée par Reichenbach en 1938 entre le contexte de
découverte et le contexte de justification. Le premier comprend l'ensemble des facteurs historiques,
sociologiques, économiques, psychologiques, cognitifs, etc., qui favorisent ou inhibent le
développement des connaissances scientifiques. Le second concerne les conditions logiques
requises pour qu'un énoncé scientifique soit considéré comme valide (et dont l'épistémologie serait
la seule à même de théoriser). La sociologie, donc, trouverait sa place dans le contexte de
découverte et n'aurait aucunement accès au contexte de justification, celui-ci étant considéré comme
a-social. David Bloor, dans son article « Anti-Latour » exprime bien cet aspect de la sociologie
mertonienne:

« Like Karl Mannheim before him, and many others since, Merton felt
that sociological enquiry into the nature of knowledge was bound to be of a
limited character. It was confined to offering a description of the conditions
encouraging or inhibiting the growth of science. At most it could isolate the
causes influencing the direction of enquiry. The process of cognition itself,
however, is governed by methods and criteria which do not derive from, or
vary with our institutions and conventions. Scientific knowledge answers to
nature and reason, not society. » [Bloor, 1999, p.82]

De cette approche néo-fonctionnaliste émergeront deux sous-groupes de sociologues. Un


premier qui s'ancre directement dans la perspective mertonienne : nous pouvons y trouver des
chercheurs tels que Harriet Zuckerman, Stephen et Jonathan Cole ou Jerry Gaston. Un second qui
reprend certains principes mertoniens mais s'en détache sur d'autres points : nous pouvons y trouver
Joseph Ben-David, Warren Hagstrom ou encore Bernard Barber. Chacun de ces sociologues sont
reconnus pour leurs recherches et les résultats qu‟ils ont fourni. Encore aujourd‟hui, ils sont des
références majeures, et nombreuses sont les études qui s‟en inspirent, ce qui montre l‟actualité et la
pertinence de la théorie sociologiques mertonienne des sciences. Le terme « actualité » est
important car les thèses du programme fort que nous allons étudier ont longtemps laissé dans
l‟ombre les recherches mertoniennes, somme toute classiques du point de vue sociologique, pour
mettre en avant des perspectives beaucoup plus radicales (et, rajouterions-nous, stimulantes) qui ont
investi l‟espace médiatique de la sociologie des sciences.

1.2.2 Le « programme fort » de la sociologie des sciences

Au tournant des années 1970, à l'école d'Edimbourg, un changement de perspective apparaît. Il


a pour principaux acteurs David Bloor 2 et Barry Barnes qui fonderont ce qu'ils nommeront le

1
Merton R.K., 1973, p.215 in Dubois M., 2004, p.16.
2
Qui est le premier à formaliser théoriquement les principes généraux du programme fort dans son ouvrage Knowledge

13
« programme fort » de sociologie des sciences1. Mais avant d'expliciter cette nouvelle orientation en
sociologie des sciences, il nous faut dire quelques mots sur Thomas Khun, considéré comme
l'élément déclencheur de ce programme. La thèse de ce dernier a d'ailleurs un statut particulier car
elle a été reçue avec enthousiasme par des chercheurs ayant des positions intellectuelles opposées 2.
Brièvement, Thomas Kuhn défend l'idée qu'il y a deux périodes dans l'activité scientifique : une dite
« normale » et qui consiste en une période non critique où les scientifiques cherchent à valider les
hypothèses, à affiner les résultats, à produire de nouvelles connaissances que le cadre théorique
général permet (appelé paradigme), et une dite « révolutionnaire ». Ces périodes de crises émergent
lorsqu'il y a une accumulation de résultats invalidant le paradigme général. Durant celles-ci, de
nombreux paradigmes vont s'affronter pour en établir un nouveau et ainsi revenir à une période dite
« normale ». Enfin, le choix du nouveau paradigme se fait selon des modalités qui ne sont pas
nécessairement scientifiques (simplicité, esthétique, enjeux politiques, …).
Dans cette présentation de l'activité scientifique, les chercheurs mertoniens ne verront pas
d'objections majeures. En revanche, ce qui placera Thomas Kuhn au front de la guerre des sciences,
c'est l'appropriation qu'en ont fait David Bloor et Barry Barnes:

« [Ces derniers] voient chez Kuhn, et plus encore dans la notion de


" paradigme‟‟ qui est au cœur de son analyse, un moyen de remettre en
cause la double spécificité de la sociologie des sciences instaurée par la
tradition mertonienne : spécificité à l'égard de l'épistémologie normative
incarnée à leurs yeux par Karl Popper, spécificité à l'égard de la sociologie
de la connaissance classique d'autre part ». [Dubois M., 1999: 39].

Pendant longtemps, on a cru ce changement opéré par le programme fort radical, et ce sur deux
niveaux : un premier concernant la radicalité de la thèse elle-même, dite relativiste – qui, nous le
verrons, est plus due aux contradicteurs qu'aux auteurs de cette théorie – et le second qui inaugure
une nette rupture avec le programme de recherches mertonien. Voyons en détail les principes
fondamentaux du « programme fort » qui sont au nombre de quatre : les principes de causalité,
d'impartialité, de symétrie et de réflexivité.

Concernant le principe de causalité, il correspond à la recherche de l'ensemble des causes qui


aboutissent à la formation des propositions scientifiques. Ainsi, toute connaissance étant issue d'un
contexte socio-historique, il est nécessaire d'étudier les individus et le milieu dans lequel
apparaissaient les propositions scientifiques.

Le principe d'impartialité demande au sociologue de ne pas juger de la « vérité » ou de la


« fausseté », de la rationalité ou de l'irrationalité, du succès ou de l'échec des énoncés scientifiques.
Il faut étudier tous les énoncés scientifiques selon le principe de causalité.

Le principe de symétrie3, qui est celui qui a reçu le plus de sympathisants et de contradicteurs,
demande à ce que les mêmes types de causes soient utilisés pour expliquer les croyances vraies et
les croyances fausses, les succès et les échecs. Il s'agit essentiellement d'éviter d'attribuer à une
théorie qui a « réussie » des causes naturelles, et une théorie, qui a échoué, des causes culturelles.

Enfin, le principe de réflexivité stipule que les modèles explicatifs fournis par la sociologie de

and Social Imagery en 1976 [Bloor, 1991]. Cet ouvrage a étrangement été traduit en français par Socio-logie de la
logique – Les limites de l’épistémologie.
1
Qui correspond aux recherches intitulées « SSK » pour Sociology of Scientific Knowledge (Sociologie de la
connaissance scientifique)
2
Merton était très enthousiaste concernant ces thèses, mais il n‟en tira pas les mêmes conclusions que David Bloor et
Barry Barnes
3
A ce sujet, Terry Shinn et Pascal Ragaouet proposent d'appeler les sociologues qui autonomisent la démarche
scientifique le groupe « différenciationniste » (il y aurait la méthode scientifique et le reste), et les sociologues qui
pensent que la pratique scientifique n'est pas un savoir « différent » d'autres modes d'activités, le groupe
« antidifférenciationniste ». Voir [Shinn T. et Ragouet P.: 2005].

14
la connaissance puissent s'appliquer à la sociologie elle-même.
C'est à cause du principe de symétrie que David Bloor et Barry Barnes recevront la réputation
d'être des relativistes radicaux. Malgré les réponses qu'ils fourniront pour enrayer cette réputation
(ainsi que l'aide fournie par d'autres chercheurs), cette étiquette de relativistes restera et reste
accrochée aux SSK (Sciences Studies of Knowledge). Ces polémiques ont largement été étudiées et
il est à peu près clair – du moins concernant David Bloor et Barry Barnes, les principales cibles de
ces attaques – que ces études ne sont en aucune manière relativistes. Ces auteurs n'ont cessé
d'expliquer qu'ils n'étaient ni idéalistes, ni relativistes, en notant que la réalité a une influence (mais
insuffisante en elle-même) sur la formation des connaissances scientifiques:

« As I have emphasised, (non-social) nature plays a central role in the


formation of belief, though how nature is experienced cannot provide a
sufficient causal explanation of how it is subsequently described. » [Bloor D.,
1999: 103].

C„est pour ces raisons que la double radicalité expliquée ci-dessus est largement à relativiser.
Tout d'abord parce que Bloor explique lui-même que le contenu proprement dit des connaissances
scientifiques n'est pas social, mais seulement, une explication internaliste de la recherche
scientifique qui étudierait objectivement la nature est insuffisante pour en rendre compte : il y a des
facteurs sociaux à l‟œuvre. Il parle même à ce sujet d'une double nature : une nature non-sociale
(qui s'impose à nous) et une nature-sociale (celle des scientifiques). Dans ce sens-là, nous
retrouvons la théorie quinienne de la sous-détermination des théories par l'expérience, car il
n'existerait aucune preuve absolue qu'une théorie est supérieure à une autre. Il n'existe que des
raisons crédibles (donc ayant une certaine forme de logique – ce n‟est pas un pur arbitraire)
localement situables, et c'est cela qu'il s'agit d'expliquer:

« The point of the symmetry postulate is to enjoin sociologists to draw


back from making first-order judgements. The point is to make such
judgements the objects of enquiry. It is precisely judgements of this kind
which are to be explained. Such a position is „relativist‟ because there are no
absolute proofs to be had that one scientific theory is superior to another:
there are only locally credible reasons. Of course the phenomenon of
differential credibility is real. The aim of a relativist sociology of knowledge
is not to ignore or deny such variation, but to explain it. Latour‟s idea that
Strong Program symmetry means saying that all beliefs are equally credible
is wrong. The claim is that all theories and beliefs equally face the problem
of credibility, and hence that all differences in, and degrees of, credibility are
equally in need of causal explanation. » [Bloor D., 1999: 102].

Nous aborderons les critiques de ce modèle théorique plus loin – en particulier son
sociologisme -, lorsque nous présenterons notre propre point de vue – qui est très proche de celui de
l'ANT (Actor Network Theory). C'est aussi pour cette raison que nous n'introduisons pas
immédiatement – ce qui serait historiquement logique, du moins chronologique – la théorie de
l'acteur-réseau qui se définit comme la poursuite des thèses du « programme fort », bien que
largement modifiée sur certains aspects. Mais nous pouvons d‟ors et déjà dire que le programme
fort a eut une visibilité immense, comparativement au programme mertonien. Celle-ci a eut en parti
pour effet d‟invisibiliser la sociologie scientifique post-mertonienne, or elle a été et reste l‟une des
plus actives. Nous allons notamment le voir avec le chapitre suivant – qui concerne la théorie de la
triple hélice - où l‟on peut retrouver certains aspects de cette sociologie.

15
1.2.3 Un exemple actuel de recherches en sociologie des
sciences

Aujourd'hui, la sociologie des sciences s'est très largement diversifiée. Assez loin des
polémiques - finalement très philosophiques - sur le statut des connaissances scientifiques et les
possibilités de son étude empirique, beaucoup de sociologues se sont intéressés à la science comme
institution sociale. Ont ainsi été étudiées, via des méthodes sociologiques classiques
(interactionnisme, théorie des champs, structuralisme, sociologie des techniques, néo-
fonctionnalisme mertonien), les pratiques des scientifiques, l‟organisation de la science et ses
rapports à l'industrie, aux enjeux de domination, aux enjeux sociaux, aux rapports au politique, etc.
Toutes ces approches sont importantes car, bien loin d'une quelconque démystification, elles
contribuent à un savoir général finalement assez proche (bien que largement renouvelé) du projet
mertonien de l‟analyse scientifique, à ceci près que la césure entre épistémologie et sociologie est
plus ou moins abolie, offrant des travaux plus interdisciplinaires.

Prenons l'exemple, maintenant devenu classique, du modèle de la triple hélice1 : cet exemple
n‟est pas un hasard. Nous verrons, dans le chapitre concernant la problématisation du sujet de thèse,
qu‟elle peut être une perspective très intéressante car les neurosciences ont d‟étroits rapports avec
les politiques de santé. Il y a donc de nombreuses interactions entre les projets de préventions, les
recherches neuroscientifiques et les technologies mises en place à cet égard2.
A l'origine de ce concept se trouvent deux sociologues : Loet Leydesdorff et Henry Etzkowitz.
Ils proposent un outil théorique offrant la possibilité de comprendre les interconnexions entre le
gouvernement, l'industrie et l'université, les trois pôles de la triple hélice. Certes, au regard de la
sociologie des sciences de l‟acteur-réseau ou des SSK, il faudrait s‟interroger sur la pertinence de
certaines notions (seule l‟industrie et l‟université feraient de la recherche or, les études de Michel
Callon, via son concept de science en plein air, montrent que la recherche ne se limite pas à ces
deux organisations). Dans le cadre de ce chapitre, nous ne pointerons que cette limite car s‟essayer
à une critique ou à une modification de certains des principes de cette théorie est hors de notre por-
tée actuellement.

Revenons-en à la théorie proprement dite de la triple hélice. Son objet de recherche central est
le suivant :

« […] cette approche met en lumière la naissance d‟une nouvelle strate


de " développement du savoir ", une strate dans laquelle se rencontrent des
groupes spécifiques du monde universitaire, de l‟industrie et du gouverne-
ment afin de se pencher sur les problèmes nouveaux soulevés par un monde
en pleine mutation économique, institutionnelle et intellectuelle. La triple hé-
lice est conçue comme l‟expression sociologique de ce qui est devenu un
ordre social de plus en plus fondé sur la connaissance. » [Shinn T., 2002:
22].

On le voit, cette approche est finalement classique dans ses objectifs : comprendre l'organisa-
tion générale de diverses institutions aujourd'hui interconnectées et essayer d'en dégager les modali-
tés de fonctionnement. Mais ce qui la rend très intéressante, c‟est toute une panoplie de concepts et

1
[Leydesdorff L., Etzkowitz H., 1996]
2
Nous pourrions trouver là une thèse radicalement antinomique avec l‟approche antidifférenciationniste prônée par
celle de l‟acteur-réseau entre les différents types de savoirs (voir l‟étude sur Pasteur). Mais comme le remarque
Dominique Pestre, cela ne les empêche pas d‟utiliser les différentes organisations (la recherche industrielle,
universitaire, etc.) comme élément d’explication, puisque les acteurs fondent leurs pratiques en référence à ces
catégories. Le positionnement antidifférenciationniste est plus métaphysique et de principe, que sociologique. Nous
pensons plutôt que les deux théories n‟ont pas pour vocation d‟expliquer les mêmes choses.

16
de méthodes nous offrant les moyens d‟étudier finement ces interactions. Par exemple, l‟idée de
« communauté interstitielles », qui tente de mettre en avant les instruments créés et utilisés par le
gouvernement, l‟industrie et l‟université ce qui leur offre un vocabulaire commun et donc des
moyens pour se coordonner. C‟est d‟ailleurs un des points majeurs de discorde avec une théorie
« concurrente », celle de la Nouvelle production du savoir de Gibbons M. et alli. Ces derniers esti-
ment que, depuis les années 1950, les spécialités et les disciplines s‟effaceraient pour laisser place à
une science qui ne fonctionnerait que par des projets de recherches (soit une contextualisation de la
connaissance). Chacun de ces projets de recherches ferait naitre une « communauté de recherches »
(forme de spécialité scientifique moderne) temporaire. Mais on peut alors se demander, s‟il n‟y a
plus de discipline et que seules des communautés temporaires naissent, comment est assurée la
formation scientifique ? De ce que nous avons pu comprendre, le modèle initié par Gibbons et alli,
pose de nombreux problèmes théoriques, et de nombreux auteurs en ont fait une critique acerbe,
notamment Terry Shinn1. Un autre concept majeur de la théorie de la triple hélice est celui de la
« coévolution », qui signifie qu‟une chose se modifie en fonction d‟une autre chose. Cette coévolu-
tion est caractéristique des relations entre le gouvernement, l‟industrie et l‟université et permet de
penser leurs dynamiques. A ce sujet, il ne s‟agit pas de prendre chacune de ces « hélices » comme
une totalité signifiante. Chacune des modifications est contextuelle à un environnement spécifique.
Pour tels sujet, recherche, pratique, projet donné, comment interagissent les trois pôles?

Nous avons présenté ce modèle théorique de sociologie des sciences qui se situe, d‟une cer-
taine manière, aux antipodes des SSK ou de l‟acteur-réseau. Mais de nombreux autres travaux exis-
tent, allant des recherches hyper-empiriques sur la vie de laboratoire (voir Dominique Vinck) ou sur
les réseaux sociaux dans les organisations scientifiques (voir Solla Price et de Crane) à une ap-
proche beaucoup plus socio-historique du développement scientifique (Joseph Ben-David). Il existe
aussi des recherches concernant l‟émergence de spécialité scientifique (Nicholas Mullins).

Nous le voyons, nombreuses sont les approches légitimes et intéressantes concernant la


science. Il est toujours stimulant, dans le cadre d‟une étude, de comparer les résultats issus d‟autres
recherches, proposant des cadrages théoriques généraux sur certains aspects de la science. Mais
concernant notre étude de l‟imagerie cérébrale dans les neurosciences, nous avons estimé qu‟une
approche pertinente était celle de l‟acteur-réseau. Non qu‟elle soit la seule ou la meilleure, mais
étant donnés les nombreux écrits que cette théorie a développé à propos de la place des objets dans
la vie sociale, et en particulier dans la science, elle nous est paru être une approche pertinente et
intéressante.

1.3 Anthropologie des sciences et des techniques et la théorie de


l'acteur-réseau

Abordons plus en avant à l'approche théorique et méthodologique développée par les partisans
l'acteur-réseau. En effet, cette théorie nous paraît importante, en particulier parce qu'elle a
largement théorisée les « objets » et donne les éléments indispensables à leur prise en compte
sociologique. Nous nous focaliserons sur un des principaux acteurs de cette théorie : Bruno Latour.
Pour des facilités de présentation, nous allons l‟opposer à un certain nombre de théories. Cette
approche est, selon nous, plus didactique et permet de mieux cerner les spécificités de la thèse
proposée. Au-delà de cette manière de présenter les choses, il est clair que la théorie de l‟acteur-
réseau n‟est certainement pas la seule théorie à pouvoir rendre compte de l‟activité scientifique (ou
du social en général). Elle est un angle pertinent pour de nombreuses recherches, mais elle ne
saurait être unique et nécessairement juste dans toutes les situations.

1
[Shinn T., 2002].

17
1.3.1 Naissance de l'anthropologie des sciences et des techniques :
La vie de laboratoire. La construction des faits scientifiques

Le premier ouvrage d‟anthropologie des sciences et des techniques qui proposera les principes
initiaux de la théorie de l'acteur-réseau est „‟La vie de laboratoire. La construction des faits
scientifiques1’’ de Bruno Latour et Steve Woolgar. Bruno Latour, philosophe de formation, converti
à l'anthropologie lors d'un passage en Côte d'Ivoire, décide d'étudier un laboratoire scientifique
comme une « tribu ». Perspective théorique et méthodologique intéressante car elle suppose que le
sociologue ne sait pas comment la science se fait. Cette manière d'aborder la science est, en premier
lieu, une approche que l'on peut considérer d'anti-épistémologique:

« La philosophie des sciences tend aux chercheurs un miroir flatteur,


mais qui ne flatte que quelques grands savants qui posent au Claude Bernard ;
elle rend malheureux tous les autres chercheurs qui ne savent comment
réconcilier la vie quotidienne du laboratoire avec ce qu'on dit qu'ils devraient
faire » [Latour B., et Woolgar S., 1988: 27]

Le principe empirique fondamental était alors posé : ne pas définir a priori la pratique
scientifique mais la science telle qu'elle se fait. Certes, nous ne sommes pas loin des principes
théoriques émis par le programme fort de sociologie des sciences, Bruno Latour et les partisans de
l'acteur-réseau se revendiquant même explicitement de ce programme. Seulement, selon eux, ils le
radicaliseraient et réaliseraient ce qu'ils appellent un « second tournant 2 » après le « tournant
social » réalisé par David Bloor et Barry Barnes.

Quelle est cette radicalisation ? Il s'agit essentiellement du principe de symétrie, que nous
présenterons en premier, et de l'approche méthodologique hyper-empirique. Originellement, comme
nous l'avons vu, le principe de symétrie suppose d'étudier les théories scientifiques avec les mêmes
causes, sans tenir compte de leurs vérités ou de leurs faussetés. Bruno Latour veut amener ce
principe de symétrie encore plus loin. Tout d'abord il accepte de ne pas étudier différemment les
réussites et les échecs de la science. Mais surtout, il demande à ce que le principe de symétrie se
situe également du côté de la nature et de la culture.

« La notion de symétrie implique donc pour nous quelque chose de plus


que pour Bloor: non seulement il faut traiter dans les mêmes termes les
vainqueurs et les vaincus de l'histoire des sciences, mais il faut traiter
également et dans les mêmes termes la nature et la société » [Latour et
Woolgar, 1988:21-22]

David Bloor ne va donc – selon Latour - pas assez loin car il conserverait une distinction entre
deux types de causalité : une naturelle et une sociale. Latour appelle donc à ce qu'on ne distingue
plus ni société (sujet) ni nature (objet) – et par extension les humains et les non-humains - dans le
développement des connaissances scientifiques. Selon lui, la distinction entre la subjectivité et
l'objectivité 3 correspond au fond kantien de l'idéalisme transcendantal 4 . Les entités étant un
1
[Latour B., Woolgar S., 1989.]
2
[Latour B., 1992].
3
Bruno Latour apprécie souvent ce genre de retour sémantique. Il explique ainsi que, dans le terme d'objectivité, on
trouve le terme objet. Et être « objectiviste », c'est prôner un « retour à l'objet »ce qui ne correspond pas à une doctrine
philosophique.
4
C'est un point important – selon nous - pour comprendre certains objectifs théoriques de Durkheim et de ses
descendants. En effet, Durkheim a cherché à remplacer le transcendantal par le social, et c'est ce qui rapprocherait,
selon Bruno Latour, Bloor de Durkheim, qui s'inscrirait dans la même perspective.
Rapidement, l'idéalisme transcendantal est la doctrine pour laquelle tout objet de connaissance est déterminé a priori
par la nature même de notre faculté de connaître.

18
assemblage complexe dont il est bien difficile, autant empiriquement que théoriquement, de
démêler ce qui est humain et non-humain, il est nécessaire de ne plus les séparer pour les laisser
s'exprimer pleinement1. Nous reviendrons plus en détail sur cet épineux problème, car il ne s'agit
pas de donner la même ontologie entre les humains et les non-humains, mais plutôt de ne pas se
laisser entrainer par une ontologie issue de la modernité qui définirait a priori ce que sont les
choses et empêchant ainsi une juste compréhension des phénomènes étudiés2.

Comment cette radicalisation du principe de symétrie s'est-elle traduite dans la pratique


sociologique ? Quels sont les premiers résultats qu'elle a permis de fournir ? Tout d'abord, bien
qu'encore très proche du programme fort, La vie de laboratoire s'en distingue nettement sur la place
que la « société » doit jouer dans l'explication des faits récoltés. Là où David Bloor et Barry Barnes
cherchaient à maintenir une distinction causale entre une dimension cognitive (naturelle) et une
dimension sociale, Latour et Woolgar cherchent au contraire à l'abolir. Comme ils estiment
impossible l'identification précise des causes, ils laissent les choses – nous verrons comment - se
définir elles-mêmes. On retrouve donc au fondement de ce principe de symétrie un des principes
majeurs de l'ethnométhodologie : prendre l'acteur et sa pratique comme seul sociologue compétent
car ce n'est pas au sociologue de définir ce qui est – ou n'est pas – social. Cette critique, adressée au
programme fort, est fondée, dans la mesure où David Bloor, essayant de se défendre contre les
accusations de relativisme, écrit:

« […] the relativism of the Strong Program is not to be counterpoised


to realism. As I have emphasised, (non-social) nature plays a central role in
the formation of belief, though how nature is experienced cannot provide a
sufficient causal explanation of how it is subsequently described. » [Bloor D.,
1999: 102].

La radicalisation du principe de symétrie participe donc à fonder théoriquement la pratique


ethno méthodologique, sans pour autant s'y limiter. En effet, les approches empiriques du
programme fort de sociologie des sciences n'avaient pas le caractère de l'anthropologie (c'est-à-dire
une approche hyper-empirique). Bruno Latour et Steve Woolgar ne sont pas les seuls à avoir eu
cette idée : Karin Knorr-Cetina, Michael Lynch, ainsi que d'autres, réaliseront des études de vie de
laboratoire dans les mêmes années.

Concernant les résultats, nous en proposerons deux qui seront importants dans le cadre de
notre étude : le laboratoire peut être considéré comme un dispositif d'inscription littéraire (articles,
ouvrages, schémas, légendes, etc.) et les « boites noires » (autrement dit les différentes technologies
et faits établis utilisés) doivent être ouvertes. Le premier point concerne le « dispositif d'inscription
littéraire ». Lors de l'ethnographie du laboratoire, ils se sont rendus compte que l'ensemble des
pratiques scientifiques et des technologies utilisées convergeaient vers un objectif, écrire quelque
chose :

« Le laboratoire constitue un environnement artificiel dans lequel des


expériences sont organisées […]. Ceci soulève la question [entre] les mots et
les choses, entre ce que l'on dit des choses et ce qu'elles sont. A cette
question philosophique classique, la SAR [Sociologie de l'Acteur-Réseau]
offre une réponse originale basée sur la notion d'inscription. Ce concept
désigne les photographies, les cartes, les graphiques, les diagrammes, les
films, les enregistrements acoustiques ou électriques, les observations
visuelles directes notées dans un carnet de laboratoire, les illustrations, les
modèles en 3-D, les spectres sonores, les clichés échographiques, les images
produites par interférences d'ondes électromagnétiques, arrangées et filtrées
par des techniques géométriques. Toutes ces inscriptions sont fabriquées par

1
Voir [Latour, 1999: 117-118].
2
Voir [Latour, 2006]

19
des instruments. Le travail des chercheurs consiste à mettre en place des
expériences pour faire " écrire " les entités qu'ils étudient, puis à mettre en
forme ces inscriptions, et en suite à les combiner, les comparer et les
interpréter » [Callon M., 2006:268 in Akrich M., 2006].

L'ensemble de cette littérature étant destinée à créer des matters of facts, c'est ce qui peut être
appelé l'unification ontologique. De plusieurs représentations, tests, essaies, expériences,
techniques, on arrive à un « fait », unique, apparemment stable, dont la solidité sera éprouvée avec
le temps et sa résistance aux controverses, dont il peut être l‟enjeu. Le dispositif d'inscription
littéraire s'accompagne donc de tout un outillage rhétorique : telle image pour « prouver » ceci ou
cela, telle référence à tel article pour assurer les propos, etc. Ces observations nous seront très utiles
car la pratique des neurosciences n'échappe apparemment pas à cette règle. Il suffit de lire un article
neuroscientifique pour s'en convaincre : une multitude de diagrammes, d'images, de textes, de
références à d'autres articles et recherches sautent aux yeux dès la première page.

Le second point, qui consiste à ouvrir les « boites noires » en se focalisant sur les controverses
qui les animent, nous sera méthodologiquement très utile. En effet, l'imagerie cérébrale, en tant que
dispositif technique, paraît bien correspondre à ces termes étant données les nombreuses
controverses dont elle est le centre. Mais nous verrons ce point dans le dernier chapitre de ce
mémoire.

Enfin, pour conclure cette partie, il est à noter que Latour reviendra sur les limites d‟une étude
cantonnée à un laboratoire1. Nous aborderons ce point-là ultérieurement car il est très important
dans le développement de la sociologie de l‟acteur-réseau.

1.3.2 La théorie de l'acteur-réseau

Abordons dès à présent, dans le détail, la théorie qui sera centrale dans la démarche
sociologique que nous avons adopté pour étudier les neurosciences et l‟imagerie cérébrale.

1.3.2.1 Étudier des regroupements et non des entités : le social


n'est pas une chose

Une des grandes différences avec la sociologie classique consiste à considérer le « social »
comme quelque chose qui « tient ensemble » plutôt que comme un « matériau » 2 . En effet,
lorsqu'on lit une certaine partie de littérature sociologique (probablement la plus grande), le social
peut être disposé à côté d'autres éléments tels que les « matières physique, biologique ou
économique [...] 3 ». Le social serait donc doué d'une « force causale » et aurait une existence
indépendante. Or, ce que va essayer de montrer Bruno Latour, c'est que la « matière sociale »
n'existe pas, mais correspond à la manière dont sont assemblées les choses :

« Tandis que les sociologues [de la sociologie classique] prennent


les agrégats sociaux comme une donnée susceptible d'éclairer les

1
Critique que l'on trouve dans [Latour B., 1984]
2
[Latour B., 2006: 63] Cette critique ne touche pas toute la sociologie. Les principales théories concernées sont le
structuralisme et l'interactionnisme.
3
Ibid

20
aspects résiduels de l'économie, de la linguistique, de la psychologie,
du management, etc., les chercheurs qui se rattachent à cette seconde
perspective [l'acteur-réseau] considèrent au contraire les agrégats
sociaux comme ce qu'il faut expliquer à partir des associations propres
à l'économie, à la linguistique, à la psychologie, au droit, au
management, etc. » [Latour B., 2006:12-13]

Par exemple, expliquer la réussite d'un fait scientifique en sociologie pourrait prendre deux
formes : soit les faits étaient directement liés à la nature et le seul travail du sociologue était de
montrer le contexte historique et social qui a permis de développer tel type de connaissance, soit le
contenu des faits scientifiques est lui-même soumis aux « forces sociales » et peut être expliqué par
elles. L'acteur-réseau tente de construire une troisième voie, essentiellement descriptive, qui
consiste à dire de quoi est composé le fait scientifique: de techniques, d'acteurs, de représentations,
d'ontologies, de réalités, de nature, de culture1, de porte-paroles, d'articles, de références, etc. Il n'est
donc plus question de faire appel à des forces sociales, des contextes sociaux, des concepts sociaux
a priori (habitus, champ, monde, structure ou autre), mais simplement à rendre explicite de quoi est
constitué le « fait scientifique ». Cette thèse ne s'applique pas uniquement à la science, mais aussi à
l'ensemble des choses qui peuplent le monde dans lequel nous vivons. En revanche, une question se
pose : est-ce que n'importe quelle chose peut, du coup, être considérée comme sociale ? Bruno
Latour répond par l'affirmative :

« Au premier abord, cette définition [du social] peut sembler


absurde, dans la mesure où elle risque de diluer la sociologie au point
de la faire porter sur n'importe quel type d'agrégat, qu'il s'agisse de
réactions chimiques ou de liens juridiques, de forces atomiques ou de
firmes commerciales, d'organismes biologiques ou d'assemblées
politiques. Mais c'est justement ce que cette branche alternative de la
théorie sociale voudrait suggérer puisque tous ces éléments hétérogènes
peuvent se trouver recombinés de façon inédite et donner lieu à de
nouveaux assemblages ». [Latour B., 2006:13]

Mais alors, tout serait-il finalement relatif ? N'importe quoi pourrait-il donner n'importe quoi?
Telle relation chimique pourrait-elle être totalement autre ? Ce serait oublier que s'il n'y a pas une
seule et unique ontologie, on ne peut pas faire non plus n'importe qu'elle ontologie comme on le
souhaite. C'est le procès des collectifs2 qui entre ici en jeu : en effet, l'enjeu théorique a été de taille
pour les partisans de l'acteur-réseau car, et selon nous pour les mêmes raisons que le programme
fort3, être considéré comme « relativiste » conduit généralement à la fin du débat. Pour comprendre
comment les théoriciens de l'acteur-réseau se sont sorties du problème du relativisme, il nous faut
revenir un petit peu en arrière et reconsidérer la théorie de la sous-détermination des théories par
l'expérience. W. O. Quine, dans un ouvrage majeur en philosophie des sciences4, défend la thèse de
la sous-détermination. Celle-ci « peut se lire comme une version particulière de la thèse de
l’indétermination de la traduction en ce que l’on peut considérer que deux théories scientifiques
différentes mais empiriquement équivalentes (éventualité rendue possible par la thèse de la sous-
détermination empirique couplée à celle du holisme) ne sont jamais que les traductions différentes
d’un même rapport des faits empiriques. » [Ambroise B., 1999:1]. Beaucoup de sociologues – en
utilisant dans le même mouvement Thomas Khun et Wittgenstein – ont cru pouvoir s'emparer de

1
En effet, les acteurs parlent eux-mêmes de ce qui est naturel et/ou culturel dans ce qu'ils font. Il ne s'agit pas de
préjuger de la fausseté ou de la vérité de telles assertions, seulement de montrer que les individus ont différentes
métaphysiques concernant ce qui est ou n'est pas culturel et naturel.
2
Le terme de « collectif » désigne le social étendu aux non-humains qui le composent.
3
[Gingras Y., 2000] note qu'un certain style littéraire a joué en faveur d'une compréhension relativiste de ces thèses.
4
Voir QUINE W. O., Le Mot et la Chose, Flammarion, Paris, 1966.

21
cette théorie pour prouver le caractère relatif (et donc ontologiquement faux) des énoncés
scientifiques. Or chacun de ces philosophes a toujours combattu ce relativisme. Comment expliquer
une telle divergence d‟interprétation ? Citons une nouvelle fois Bruno Ambroise qui, selon nous,
explique très bien ce point:

« Ce que l‟on comprend donc, c‟est que nous ne pouvons pas (dans
notre culture) - la possibilité ne nous est pas offerte - nous abstraire de
notre schème conceptuel scientifique provincial et de l‟ontologie qui lui
est liée, nous ne pouvons pas adopter une vision du monde autre parce
que la nôtre nous est devenue par trop naturelle et obvie pour que l‟on
puisse s‟en défaire ; nous pouvons tout au plus l‟améliorer. […] Nous
sommes conditionnés par le point de vue scientifique ; nous sommes
disposés à n‟admettre que le point de vue scientifique : encore une fois,
les relativistes pensent pouvoir se placer au-dessus du langage
scientifique pour le jauger, voire le juger, alors que cette opération n‟est
effectuable que de l‟intérieur d‟un langage, […] Les seuls résultats qui
peuvent les faire évoluer ne sont que les changements affectant la science
de l‟intérieur ; bref l‟engagement ontologique de la science est toujours
forcément légitime parce qu‟un engagement ontologique scientifique
particulier ne peut être remplacé que par un autre engagement
ontologique scientifique » [Ambroise B., 1999:11].

Nous retrouvons exactement le même argument chez Peter Winch qui reprend lui-même les
textes de Wittgenstein. Le malentendu consiste à croire que la possibilité d'avoir plusieurs théories
concurrentes pour une même explication, ayant chacune le même poids empirique prouverait de la
fausseté (ou du moins de la non universalité) de la science. Or, le fait même qu'il existe plusieurs
théories concurrentes – dans un nombre, il est important de le noter, limité – prouve que la science
discute avec un monde commun1. Que ce soit la seule manière d'aborder les choses est une autre
question qui a à voir avec les politiques [Latour B., 2004]. En revanche, si on « choisit » comme
ontologie (ou métaphysique) un rapport rationnel et scientifique au monde, alors la méthode
scientifique telle que nous la connaissons (susceptible de modification) est la seule valable.
Bruno Latour s'inscrit donc dans une telle perspective, concernant le relativisme relativiste 2 –
en revanche il se démarque de chacun de ces auteurs dans la mesure où ils conserveraient une ferme
distinction entre la nature et la culture – et va montrer que les faits scientifiques, pour qu'ils
deviennent « dur » et « indiscutés » doivent passer devant un tribunal collectif. Et c'est ce qu'il
nomme la construction des faits scientifiques. Un fait est construit car il est le fruit de recherches
antérieures, de réflexions, de technologies, de synthèse de données, de rhétoriques, d'articles, de
diagrammes, etc. et l'ensemble de ces « petites choses » finissent par créer – si, évidemment, elles
réussissent – un fait indiscuté. Et c'est précisément à cet endroit que se situe le travail de la
sociologie de l'acteur-réseau : démêler l'ensemble de ces « petites choses » qui, liées ensembles,
donnent un « fait ». Et c'est aussi pour cette raison que Bruno Latour préfère ne pas distinguer la
culture de la nature, et ainsi parler d'hybride, car la construction d'un fait a autant à voir avec des
éléments traditionnellement considérés comme culturels et naturels. Vouloir identifier qui influence
le plus quoi serait retomber dans une approche a priori de la science. En suivant chaque élément

1
De plus, dans la continuité de Quine et de Wittgenstein, Peter Winch montre que les relativistes qui discréditent le
savoir scientifique, en montrant que d'autres cultures ont des perceptions du monde différentes et que la science n'est
pas l'unique accès à la réalité, posent finalement mal le problème. Il ne s'agit pas de dire que la science a vrai ou faux en
la comparant à d‟autres cultures n‟ayant pas la même ontologie. Si la science a vrai ou faux, c‟est en rapport à ses
propres principes. Elle a donc nécessairement « raison » dans l'ontologie qu'elle a choisie. De fait, dire que telle culture
à tort lorsqu'elle décompose le monde en quatre éléments, n'est pas une erreur, mais juste un non-sens, car l'ontologie
est différente. [Winch P., 2009] C'est ce que Cyril Lemieux, reprenant Wittgenstein, nomme une « erreur de Frazer »
[Lemieux C., 2009].
2
Nous utilisons ce pléonasme car le sens premier de « relatif » n'a rien à voir avec une posture épistémologique ou
philosophique. Elle consiste simplement à dire qu'il y a plusieurs endroits, ou plusieurs manières d'aborder les choses.

22
qui a participé à la construction du fait, on se donne les moyens de décrire correctement sa
production.

1.3.2.2 Le monde social est plat

Un autre aspect de la théorie de l'acteur-réseau doit être abordé, car il est concomitant à
l'approche symétrique définie précédemment : elle concerne les notions de micro/macro. Cette
question est importante, car elle a traversé l'ensemble de la sociologie et continue de polariser une
grande part des débats. Il suffit pour cela de penser à l‟holisme durkhemien, à l'interactionnisme
symbolique, à la théorie fonctionnaliste, celle des champs, de la microsociologie, de
l'ethnométhodologie, la théorie des réseaux sociaux, l'individualisme méthodologique, etc. Chacune
de ces théories offre une réponse spécifique – que l'on peut ensuite regrouper selon une plus ou
moins grande proximité avec le micro ou la macro – à ce dilemme. Quelle est la position la plus
pertinente ? Où se situe la « réalité sociale » ? Quelle méthode pour quel niveau d'analyse ? Les
réponses originales sont relativement rares. Nous pensons qu'une des meilleures thèses a été fournie
par l'interactionnisme structural 1 . En effet, elle évite selon nous l'écueil d'une posture a priori
concernant l'influence des structures sur les individus ou des individus sur les structures. Ces points
sont difficilement discernables empiriquement et nous sommes typiquement dans un cas de sous-
détermination de la théorie par l'expérience. Les arguments des uns et des autres étant tout aussi
solides, il nous parait nécessaire de revenir en arrière en se demandant d'où provient le problème,
c'est-à-dire de la question (est-elle finalement pertinente ?) ou de la méthode ? Pour Alain Degenne
et Michel Forsé, c'est la méthode qui n'est pas la bonne. En intitulant leurs thèses « Interactionnisme
structural », nous pouvons nous douter que les auteurs suggèrent une réconciliation des deux
approches. Les quatre points théoriques majeurs de cette théorie sont les suivants :

« a) la structure pèse formellement sur l'action selon un


déterminisme faible... b) La structure affecte la perception des
intérêts des acteurs... c) [Les actions individuelles obéissent au]
principe de rationalité... d) La structure est l'effet émergent des
interactions... » [Degenne A., Forsé M. 1994].

Ainsi, on trouve une dialectique entre la structure et les interactions qui se dépassent dans une
forme de co-engendrement. L'avantage de cette théorie est qu'elle a créé un certain nombre d'outils
méthodologiques permettant de mettre en exergue ce principe de co-engendrement2. En d'autres
termes, son parti pris théorique a une assise empirique que les autres théories n'ont pas3.
La théorie de l'acteur-réseau propose une autre solution. Si nous avons présenté une réponse
théorique qui nous paraît pertinente pour résoudre le problème du micro/macro, c'est pour mieux
voir contre quoi l'acteur-réseau s'est bâti. Il peut en effet être simple de se positionner contre l'une

1
Voir [Degenne A., Forsé M., 1994].
L‟interactionnisme structural correspond à la sociologie des réseaux sociaux. Celle-ci est différente de la sociologie de
l‟acteur-réseau, malgré la proximité d‟un terme. La sociologie des réseaux étudie la réalité sociale sous la forme d‟un
réseau (ce qui n‟est pas le cas de la théorie de l‟acteur-réseau) et utilise à cet égard un ensemble d‟outils et de méthodes
pour présenter les objets étudiés de cette façon-là. Mais les différences ne sont pas que méthodologiques, elles sont
aussi théoriques, que ce soit à propos des objets, de la dichotomie nature et culture, de la place des acteurs, etc.
2
Nous pouvons citer, entre autre, la théorie des graphes, l‟analyse des réseaux personnels, les concepts de densités, de
connexité ou d‟intensité, etc. Certains résultats sont d‟ailleurs devenus des faits « quasi » indiscutés, tel que la force des
liens faibles, thèse développée par Mark Granovetter.
3
Nous voulons dire par là que la théorie se situe avant la pratique empirique. Des auteurs comme Pierre Bourdieu ou
Raymond Boudon peuvent, à certains égards, être de bons exemples de ce genre d‟approche. En partant du principe que
la structure est déterminante dans l'action individuelle, un ensemble de conséquences pratico-méthodologiques s'en
déduisent. Il en va de même si l'on suppose que c'est les interactions qui priment sur la structure.

23
ou l'autre de ces approches, mais c'est plus difficile face à une théorie aussi fine que celle des
réseaux sociaux qui s'essayent à une articulation pertinente des deux.
La thèse de l'acteur-réseau, à la différence de l'interactionnisme structural, part du principe que
la question de l‟holisme ou de l'individualisme est une fausse question. L'idée forte étant que le
global est local en tout point. Serions-nous face à une nouvelle forme de micro-sociologie ? Non,
car il ne s'agit pas de dire que le local prend le dessus sur quelque chose comme « la structure » : il
n'y pas de « structure » supérieure aux individus. Il n'y pas non plus de « contexte » caché derrière
les acteurs. Il y a une distribution de quantité de liens et de médiations1 différentes. Ainsi, Bruno
Latour substitue aux termes classiques de micro - et de macro - ceux de local et de global. Quelle
différence ? Le global n'est pas une abstraction, ni quelque chose de supérieur, mais un lieu qui a
une quantité de médiations supérieures à d'autres lieux. L'État, qui correspond à un grand
regroupement de liens avec d'autres entités ayant elles-mêmes de nombreux liens, le rend global par
rapport aux individus (le global et le local sont donc toujours relatifs). En effet, ce dernier est lié
aux ministères, au droit, à l'économie, etc. et dispose donc de nombreuses ressources, à la
différence d'un individu qui ne dispose que de faibles ressources pour agir sur autrui ou pour agir
sur une institution. L'Etat est donc un assemblage de choses hétérogènes : ordinateurs, ministres,
présidents, Code Civil, droit, principes, philosophie politique, économie, mairie, etc. et
certainement pas – selon la thèse de l'acteur-réseau – une entité abstraite qui agirait dans le dos des
acteurs. L'Etat dispose donc d'un stock de liens qui lui permet d'agir sur un grand nombre d'entités,
le travail empirique consistant alors à aller dans un de ces lieux et voir comment les médiations se
forment, se déforment, se solidifient. Comment les informations se transmettent-elles, avec qui, par
quoi, pour/quoi ? « La macro n'est ni " au-dessus " ni " en-dessous " des interactions: il vient
s'ajouter à elles comme une autre connexion, qui les alimente et qui s'en nourrit. » [Latour B, 2007:
259]. Mais alors, s'il n'y a que du local en tout point, qu'est-ce que le local ? L'erreur, selon Latour,
serait de retourner voir du côté des interactions du fait que les macrostructures n'existent pas. Pour
éviter cet écueil, il est nécessaire d'introduire les objets dans l'équation. En effet, quel a été le
principal problème des microsociologies ? C'est de voir que les interactions étaient toujours
« débordées » par l'action et qu'il y avait bien quelque chose comme un « contexte » ou un
phénomène d'ordre plus « macro » qui tenait les interactions. Mais si l'interactionnisme – toujours
selon Bruno Latour – avait prit en compte le rôle central des non-humains dans le cadrage du social,
il n'aurait pas été voir du côté des structures pour chercher ce qui cadrait les interactions :

« L'intuition exacte qui suggère que les ingrédients de la situation se


trouvent " déjà " en place tandis que nous ne faisons „‟qu' occuper " une
position prédéterminée " à l'intérieur " d'un ordre pré formaté, est
toujours produite par, littéralement, d'autres choses : d'autres sites,
d'autres moments, d'autres acteurs, d'autres agents qui sont su mobiliser,
par des changements parfois subtils, parfois radicaux, un vaste répertoire
de formes d'existences qui ne sont pas (pas encore) sociales. […] En effet,
ce qu'on appelle une " interaction locale " est en réalité l'assemblage de
toutes les autres interactions locales distribuées ailleurs dans le temps et
dans l'espace, interactions qui font sentir leur influence sur la scène dans
la mesure où elles sont relayées par le truchement d'acteurs non-humains.
Ce sont ces effets de présence de certains lieux transportés dans d'autres
que j'appelle des articulateurs ou des localisateurs ». [Latour B., 2007:
283-284].

C‟est pour ces raisons que la théorie de l'acteur-réseau identifie le monde comme un monde
plat. Il n'est pas fait de « choses supérieures » ou « inférieures », si l'on entend par ces termes une

1
La différence fondamentale entre un intermédiaire et une médiation, est qu'une médiation a une action sur la chose
médiée. Un exemple est celui du téléphone : il serait tentant de croire qu'il ne modifie en rien le message, mais le simple
fait de ne pas voir la personne influe sur l'appréciation de ce dernier et peut même mener à des contre-sens.

24
vision en trois dimensions de la réalité.
Cette théorie de l'univers social « plat » nous mène naturellement à celle des objets. En effet, il
apparaît que les objets sont ce qui permet de « tenir » les interactions sans pour autant retourner
voir du côté des structures. Posons donc la question : que sont que les objets dans la sociologie de
l'acteur-réseau ?

1.3.2.3 Une sociologie des objets

Au-delà de la théorie de l'acteur-réseau, qui ne fait pas l'unanimité – loin s'en faut, d'autant plus
que, comme nous l'avons dit, la tendance dans les sciences sociales est plus à la juxtaposition de
différentes théories qu'à leur effacement progressif -, il y a bien une chose que l'ensemble de la
sociologie a retenu de ces recherches : la centralité des objets dans la vie sociale et son maintien. La
théorie de l'acteur-réseau n'est pas la seule à avoir intégré les objets comme des choses centrales de
l'analyse : on peut trouver de nombreux éléments dans la sociologie pragmatique, notamment celle
de Luc Boltanski et de Laurent Thévenot1. L'intérêt d'une sociologie des objets – telle qu'elle est
définie par la sociologie pragmatique – est d'éviter un double écueil : le déterminisme
technologique (trop de pouvoir aux objets) que l'on pourrait opposer au constructivisme social
(aucun pouvoir aux objets).
Le premier pari théorique qu'ont fait les sociologues de l'acteur-réseau, est d'accorder aux
objets le statut d'acteurs. Les auteurs utiliseront assez rapidement le terme d'actant pour différencier
analytiquement les objets des humains, en particulier pour répondre à certaines critiques qui
jugeaient cette théorie comme une nouvelle forme de « mort du sujet ». Le but – comme ne
cesserons de le répéter les théoriciens de la sociologie pragmatique - n'a jamais été de supprimer
l'intentionnalité qui caractérise la plupart des êtres vivants. La proposition ne prend sens que si l'on
accepte une définition sémiotique du terme d'acteur : « est acteur tout élément qui introduit une
différence dans un cours d‟action, qui en modifie le déroulement dans une épreuve 2». On ne trouve
donc pas, dans la sociologie des objets, une métaphysique de la liberté. De fait, le terme d'acteur
(classiquement considéré comme sujet ayant une forme de liberté) ne renvoie donc pas à
l'opposition classique avec le terme d'agent (sujet déterminé). Nous emploierons donc dorénavant la
distinction maintenant classique entre acteur et actant.
Quelles conséquences l'introduction des objets apporte-t-elle à la méthode sociologique ? On
peut en trouver deux principales : premièrement, il devient nécessaire de distribuer l'agir 3 . La
théorie part du principe (vérifié empiriquement) qu'un être humain n'agit jamais seul, mais par le
truchement de nombreuses médiations. On parle dès lors des collectifs d'hybrides 4 . Mais, à la
différence des théories de l'action distribuée plus « classique », la particularité du programme de
l'acteur-réseau, comme le font bien remarquer Antoine Hennion et Émilie Gomart 5, est de ne pas
réaliser un jeu à somme nulle, c'est-à-dire de prendre à l'un (le sujet) et le donner à l'autre
(l'environnement), mais bien plutôt d'étudier le plus finement possible comment s'associent, se
rencontrent et se modifient les humains et les non-humains. En d'autres termes, comprendre « cet

1
[Boltanski L., Thévenot L., 1991].
2
[Barbier R., Trepos J.-Y., 2007: 37].
3
Une des études canoniques sur la distribution de l'agir est celle de Michel Callon concernant les coquilles St Jacques.
Les coquilles St Jacques, les scientifiques et les pêcheurs sont « indifférenciés » dans le cours de l'action et chacun pèse
sur les choix des autres. [Callon M., 1986].
4
Le terme d'hybride renvoie à la difficulté – sinon l'impossibilité ? - de discerner clairement ce qui agit en premier, où
est la force principale de l'action. Certains y voient un échec, dû à une mauvaise méthodologie et théorie. Nous
préférons y voir une réussite, dans le sens où elle permet d'appréhender et d'accepter la complexité du monde qui nous
entoure. Dominique Pestre exprime autrement mieux que nous cette idée aux pages 55-58 de son ouvrage Introduction
aux Science Studies, [Pestre D., 2006].
5
Voir Gomart E. et Hennion A.. « A Sociology of Attachment: Music Lovers, Drug Addicts », in J. Law et J. Hassard,
Actor Network Theory and After, Oxford/Malden MA, Blackwell Publishers, p. 220-247, 1999. [op. Cit.,: 38-39].

25
événement remarquable : l‟émergence de quelque chose de neuf, qui ne soit pas réductible au
réarrangement ou à la recombinaison des matériaux qui préexistaient à la rencontre. » [Barbier R.,
Trepos J.-Y., 2007: 39]. C'est ici que se situe la seconde conséquence importante : distinguer l'agir
de l'idée de maîtrise pour la placer du côté de l'émergence. Cette idée est bien résumée par Latour :
« nous sommes toujours légèrement débordés par ce que nous faisons ». Terry Shinn, dans un
article très intéressant concernant la recherche technico-instrumentale1 soutient que la théorie de
l‟acteur-réseau (qu‟il considère comme appartenant à la sociologie des sciences « néo-orthodoxe »)
est une théorie de la non-différenciation. Cela est vrai, comme nous avons pu le voir précédemment.
Mais Terry Shinn commet, selon nous, une erreur en plaçant cette non-différenciation du côté
empirique plutôt que théorique. En effet, en comprenant celle-ci à un niveau empirique, la théorie
pose problème, notamment en ne rendant pas compte (ou difficilement) des institutions stables,
comme les disciplines scientifique. Or la position non-différenciationniste est une position
métaphysique et non pas une position empirique2. La citation précédente de Gomart et Hennion
suffit à le prouver : il existe empiriquement des choses qui se distinguent d‟autres, et qui ont une
forme d’existence différenciée. L‟objectif de la théorie de l‟acteur-réseau est d‟en rendre compte,
c‟est-à-dire étudier l‟émergence d’entités distinctes, qui ne sont pas soit naturel soit culture, soit le
fait d‟objets, soit le fait d‟humains, mais un co-engendrement. L‟assertion : « le social est un tissu
sans couture » est à placer à un niveau métaphysique et non pas empirique comme le pense Terry
Shinn.
Ainsi, les objets participent à deux choses opposées dans la vie sociale : ils permettent de
stabiliser l'action (ils orientent, durent dans le temps, deviennent des référents, etc.), mais aussi de
créer un espace d'indétermination car ils peuvent provoquer une rupture, aussi minime soit-elle.
Cela peut aller d‟un obstacle à une catastrophe naturelle, ou une découverte, un réassemblage. La
première propriété des objets permet de comprendre en quoi ils offrent la possibilité de penser le
débordement des actions sans pour autant faire référence à une superstructure 3. La seconde, de
donner la possibilité à ce que l'on pourrait appeler du changement social4.

1
[Shinn T., 2000].
2
Cette distinction est importante car Terry Shinn profite de placer cette non-différenciation du côté empirique pour
montrer que la théorie de l‟acteur-réseau ne permet pas de penser la division du travail scientifique. Nous pensons que
cela est aussi une erreur car l‟ethnométhodologie est un des fondements de la pratique empirique de l‟acteur-réseau. Et
un de ses points fondamentaux et de laisser les acteurs définir leurs pratiques, et ces derniers les définissent toujours en
référence à des disciplines, des institutions, et montrent une certaine forme de division du travail scientifique.
3
Voir [Boltanski L., Thévenot L., 1991] pour une analyse de ce type.
4
L'analyse de la clé de Berlin de Bruno Latour en est un parfait exemple in [Latour B., 1996].

26
1.4 Conclusion

Après une introduction assez générale à la sociologie des sciences et des techniques qui nous a
permis d‟entrevoir et de comprendre ses enjeux théoriques et méthodologiques, nous avons pu
introduire la sociologie de l‟acteur-réseau et la proposer comme une réponse originale et
intéressante à ces différentes thèses. Comme nous l‟avons vu, celle-ci est complexe. Nous n‟avons
pas vraiment abordé, dans le détail du moins (ce sera le cas dans le dernier chapitre), l‟intérêt de
cette théorie pour notre objet d‟études, mais nous pouvons déjà saisir quelques éléments à ce sujet-
là, notamment le fait que cette théorie nous propose un arsenal méthodologie et ontologique solide
pour réaliser une étude de terrain. Tout comme la définition générale de la science de Merton, elle
nous offre les moyens de poser de bonnes questions et, si l‟on s‟en tient – dans les premiers temps
de la recherche au moins – à ses principes, il est possible de faire émerger de nombreux résultats
intéressants concernant les neurosciences et l‟imagerie cérébrale.
Un point doit néanmoins être abordé : nous avons signifié, dans la sous partie 1-1, que la
définition mertonienne de la science n‟était pas antinomique de l‟approche de l‟acteur-réseau.
Effectivement, étant donné la méthode que cette théorie met en valeur est celle de
l‟ethnométhodologie, il parait contradictoire d‟avoir une définition générale de ce genre. Mais ce
serait oublier, comme l‟a noté Dominique Raynaud avec beaucoup de justesse, que les scientifiques,
dans leurs discours, se réfèrent eux-mêmes à ce genre de définition de la science. On la trouve dans
de nombreux ouvrages de science, de manuels, etc. et elle a donc une fonction, a minima,
normalisante. On peut donc considérer, même si elle peut recevoir des ajustements en fonction des
terrains de recherches, qu‟elle est empiriquement valide.
Abordons dès à présent le second chapitre qui traitera des neurosciences et de l‟imagerie
cérébrale. Nous allons proposer, dans un premier temps, un survol historique de cette discipline en
se focalisant sur l‟émergence du cerveau comme organe central de l‟être humain. Nous aborderons
ensuite l‟imagerie cérébrale en tant que technique transversale et fondamentale de la pratique et du
développement neuroscientifique.

27
2 Les neurosciences: histoire, définition et technique
Nous allons, dans le cadre de ce chapitre, nous essayer à une introduction de ce que sont les
neurosciences. Tâche qui ne saurait être menée à son terme car – et nous le verrons dans le dernier
chapitre – nous ne voulons pas définir ce qu'elles sont, selon un ensemble de concepts ou de
disciplines, voire de méthodes : notre volonté est de laisser les acteurs définir ce que sont les
neurosciences, que ce soit par leurs actions ou ce qu'ils en disent. Nous aurions pu utiliser les
définitions issues d'ouvrages spécialisés, comme les manuels en neurosciences, mais nous savons
que les manuels posent le problème de ne présenter que les faits indisputés, comme si le consensus
était général sur ce que sont, doivent être, et seront les neurosciences. En cela, nous suivons un des
principes majeurs de la sociologie de l'acteur-réseau que nous considérons comme
méthodologiquement intéressant.
Pour introduire les neurosciences, donc, nous réaliserons dans un premier temps un aperçu
historique, centré autour de l'émergence du cerveau comme organe central chez l'être humain, nous
verrons ensuite ce qu'il est communément accepté sous le vocable de « neuroscience ». Enfin, nous
introduirons un outil technologique transversal aux neurosciences: l'imagerie cérébrale.

2.1 Que sont les « neurosciences »?

2.1.1. Rapide survol historique des neurosciences : La construction du


cerveau comme organe central de l'être humain

A l'heure actuelle, il n'existe que très peu d'ouvrages français abordant l'histoire des
neurosciences. Nous précisons „‟français‟‟ car nous n'avons pas pu prendre connaissance des
historiens des sciences hors de l'Hexagone. Notre introduction historique sera donc simple et
correspondra à une « mise en contexte ». Notre principal objectif sera de montrer que les
neurosciences ont, d'une manière ou d'une autre, un caractère contextuel, et probablement
contingent, quant à leurs développements actuels1. C'est pourquoi nous articulerons notre historique
sur le développement d'un intérêt pour le cerveau comme organe central de l'être humain. Nous
proposerons ensuite une date (relativement arbitraire, nous verrons pourquoi) pour situer le début
des neurosciences dans son acceptation moderne.
Nous nous inspirons librement, dans le cadre de ce chapitre, de l'ouvrage d'André Parent,
Histoire du cerveau. De l'antiquité aux neurosciences [Parent A., 2009] et de l'ouvrage collectif
dirigé par Céline Cherici et Jean-Claude Dupont, Les querelles du cerveau. Comment furent
inventées les neurosciences [Cherici C., Dupont J.-C., 2008].

Commençons notre survol historique par les rescherches de Galien de Pergame (v. 129-200 apr.
J.-C.). Bien qu'il ne soit pas le seul, la tradition le considère comme celui qui a le mieux théorisé
l'aspect central du cerveau dans l'activité humaine. Il pensait qu'il était le siège de la sensibilité et de

1
André Parent note, par exemple et selon nous à fort juste titre: « […] force nous est de constater que les neurosciences
contemporaines plongent effectivement leurs racines profondément dans la fin du XIX e siècle et le début du XXe siècle
[et montrent ainsi] les liens qui existent entre les " anciens " et les " modernes ". Ce regard sur l'histoire récente des
recherches sur le cerveau nous permettra d'apprécier quelques apports véritables des neurosciences contemporaines,
mais aussi d'en tracer certaines limites » [Parent A., 2009:251

28
l'intelligence : il l'appelait l'organe de l'esprit. Il se pose ainsi radicalement en porte-à-faux avec la
théorie aristotélicienne qui supposait que le cerveau ne servait qu'à refroidir la sensibilité du cœur.
A Galien de répondre, « si le rôle du cerveau était vraiment de refroidir le cœur, la nature aurait
alors placé ce viscère bien plus près du cœur ». C'est avec ce parti pris quant au rôle du cerveau que
Galien proposera ce qui peut être considéré comme la « première théorie globale de l'organisation
anatomique et fonctionnelle du cerveau, théorie qui survivra jusqu'à XVIIIe siècle. »1 .
Vers les IVe et Ve siècles, les Pères de l'Église reprendront assez largement les idées de Galien
mais proposeront une variante qui – selon nous – est assez importante. Celle-ci est l'association de
fonctions cérébrales aux différentes cavités ventriculaires du cerveau. C'est Némésius (v. 390) dans
le De natura hominis (« De la nature de l'homme ») qui proposera l'aboutissement le plus complet
de cette idée. Ainsi, « il localise la perception sensorielle dans les deux ventricules latéraux, la
cogitation ou l'intellect dans le ventricule moyen et la mémoire dans le ventricule postérieur. »2
(Voir Figure 1).

Malgré les avancées et les propositions


anachroniquement novatrices de ces penseurs, le
développement de la compréhension du cerveau sera
largement ralentie pour deux raisons : tout d'abord, il y a le
rôle de l'Église : la dissection des cadavres était mal vue
(mais pas interdite comme certains l'ont pensé) car les corps
appartenaient à Dieu et ne devaient pas être abimés. Pour
cette raison, la chirurgie n'a pas été assimilée au corps
médical pendant longtemps. Les rares dissections autorisées
souvent sur des criminels - et c'est la seconde raison -
étaient réalisées par des barbiers ou des bourreaux issus des
classes inférieures, sous la direction des médecins. « Le
médecin lisait des versions latines des textes galéniques,
alors que la dissection proprement dite était effectuée par
un barbier que l'on nommait ‘’sector’’ » 3 .. Ainsi, lorsque
l'on connait rétrospectivement l'importance qu'a eue le
savoir-faire chirurgical pour étudier plus finement et
précisément le cerveau, on peut comprendre que cela ait Figure 1. Représentation médiévale des
ventricules cérébraux et de leur rôle dans
été un frein. diverses fonctions mentales (Gravure tiré du
C'est au XIIIe siècle, sous l'impulsion de Frédéric II Dis ist das Bush der Cirurgia de Hieronymus
d'Italie, reconnaissant l'intérêt « d'acquérir de nouvelles Brunschwig (v. 1450-1512)).
connaissances sur les organes internes du corps humain,
[qu'il] donne la permission aux médecins de la célèbre école de Salerne de procéder à des
dissections de cadavres humains »4. Le gain de notoriété donné aux anatomistes ne suffira pas en
soi à développer les connaissances du cerveau. Il faut lier ce gain au développement de l'imprimerie
vers 1460 (comme dans tant d'autres domaines) pour voir les connaissances s'améliorer rapidement.
En effet, l'imprimerie va permettre une diffusion plus grande et rapide des découvertes anatomiques
(et surtout des manuels d'anatomie illustrés qui permettront de ne pas avoir tout à réapprendre) (voir
figure 2).

1
[Parent A., 2009: 33]
2
[Ibid: 38]
3
[ibid, 42]
4
[Ibid, 44]

29
Figure 2. L'illustration de gauche provient du Spiegel der Artzney de Laurentius Phryesen (1532, mais l'image date de
1517 comme on peut le voir mentionné en haut de l'illustration). Celle de droite, du Isagogae breves de Berengario de
Carpi (1523). On voit ainsi la nette différence de précision entre les illustrations précédentes et celles-ci, qui favorise
une augmentation des connaissances à travers leurs plus grandes accessibilité et diffusion, grâce au développement
des techniques d'imprimeries

Le développement des connaissances concernant le cerveau vont continuer de bon train,


notamment avec Léonard de Vinci qui élaborera deux techniques importantes : la technique du
moulage, à partir de ses connaissances sur le coulage du bronze, qui permettra d'avoir à sa
disposition le moule d'un cerveau et de connaître ainsi la vraie forme du système ventriculaire et
des techniques de dessins plus précises permettant d'affiner les connaissances anatomiques. Par la
suite, André Vésale (1514-1564) peut être considéré comme l'un des premiers à écrire un traité
scientifique anatomique moderne, notamment par ses techniques de dissections. Dans son ouvrage
majeur, la Fabrica, il consignera de nombreuses gravures d'une qualité encore jamais atteinte.
André Vésale est une figure importante car il sera ainsi l'un des premiers à remettre assez
radicalement en cause la théorie galienne du fonctionnement cérébral, critique sur laquelle de
nombreux médecins et physiologistes s'appuieront pour développer de nouvelles théories.
Un autre développement dans la lente progression de l'intérêt majeur du cerveau pour la
connaissance de l'être humain, est la théorie cartésienne du cerveau-machine, dont l'action
réflexe/théorie faisant le lien entre le cerveau et le corps, est une bonne illustration. Ce qui
« réussit », au-delà du dualisme cartésien (nous n'avons pas les éléments pour dire pourquoi), c'est
l'approche mécaniciste du corps. Une anecdote à ce sujet – probablement très intéressante à étudier
par ailleurs – est dans l'ouvrage publié par Julien de La Mettrie en 1748 intitulé L'Homme-Machine.
Nous pourrions y voir le premier traité de réductionnisme biologique:
« La Mettrie […] va jusqu'à écrire que les êtres humains, comme
leurs cousins les animaux, ne sont rien de plus que des automates sans
âme. Selon lui, les humains sont supérieurs aux animaux grâce à leur
cerveau mieux développé et non pas à cause d'une quelconque âme
rationnelle. Pour lui, toutes les facultés de l'âme " dépendent tellement
de la propre organisation du cerveau et de tout le corps, qu'elles ne sont
visiblement que cette organisation même " » [Ibid: 85].

30
Quoiqu'il en soit de cette thèse, rejetée par les
contemporains de La Mettrie, un dernier protagoniste
important doit enfin être introduit pour rendre compte
du développement des connaissances du cerveau : Félix
Vicq d'Azyr. On lui doit un certain nombre de
découvertes, comme les circonvolutions qui se trouvent
devant et derrière la scissure centrale. Mais aussi le
locus niger (substance noire) qui occupe la partie
supérieure du tronc cérébral. Enfin, il est l'auteur d'un
Traité d'anatomie et de physiologie contenant 35
illustrations de cerveau en couleurs d'une « qualité et
d'une précision jamais atteintes jusque-là » 1 (voir
Figure 3).
Enfin, deux autres faits historiques majeurs finiront
de « prouver » la centralité du cerveau chez l'être
humain. Nous ne les développerons pas mais allons
seulement les présenter. Il s'agit, au XVIIIe siècle, des
expériences de Luigi Galvani à propos de l'électricité Figure 3 : Une des 35 illustrations réalisée
par Félix Vicq d'Azyr dans son Traité
animale et de ses controverses avec Allessandro Volta. d'anatomie et de physiologie.
Puis l'électrothérapie, au XIXe siècle, que développera
Duchenne de Boulogne qui permettra d'approfondir les
connaissances du système nerveux et du système
neuromusculaire.

2.1.1.1 Le début des neurosciences : la remise en question


du modèle sensationniste, l'organologie et le développement du
localisationnisme.

Généralement, les chercheurs attribuent la paternité des neurosciences aux recherches


anatomo-cliniques de Paul Broca2 et aux travaux expérimentaux de Fritsch et Hitzig3. Mais pour
certains, comme André Parent, l'apparition des neurosciences débute au tournant des années 1950
avec la synthèse conceptuelle de plusieurs disciplines : neuroanatomie, neurophysiologie,
neurochimie, neuropharmacologie et les études sur le comportement. Enfin, d'autres auteurs
remettent en cause ces « lieux communs historiques » et posent le début du développement des
neurosciences bien avant les recherches de Paul Broca :

« La supposée pauvreté des sciences du cerveau d'avant l'âge du


neurone ne relève cependant que de cette illusion rétrospective. Car
à l'égard des savoirs sur le fonctionnement cérébral, comme sur
beaucoup d'autres questions biologiques, l'âge classique est avant
tout une captivante période, à la fois de gestation et de querelles. […]
Ici s'impose plutôt l'idée de l'émergence d'une culture du cerveau qui

1
[Ibid: 104]
2
Paul Broca (1824-1880): Médecin, anatomiste et anthropologue français, il est connu pour avoir été un des premiers à
attribuer des fonctions à des zones cérébrales, notamment « l'aire de Broca » qui est considéré comme le « centre de la
parole ».
3
Hitzig Eduard (1838-1907) et Fritsch Gustac (1837-1927) sont connus pour leurs travaux sur l'action du courant
électrique sur le cerveau. Ils ont ainsi mis en évidence que les stimulations électriques sur certaines zones du cerveau
provoquaient des contractions musculaires involontaires.

31
est déjà un peu la nôtre. Les questions traditionnelles […] laissent
très vite apparaitre […] des dichotomies qui seront ensuite
constamment reprises et discutées dans l'histoire des "
neurosciences ": holisme – localisation, centralisme – périphéralisme,
activité – passivité de l'organe cérébrale. De plus, le cerveau humain
est, déjà à l'époque classique, un objet bien particulier [...] »
[Cherici C., Dupont J.-C., 2008: 5-7]

Où situer le début des neurosciences modernes? Étant donné le relatif arbitraire qui nous est
offert, nous situerons les prémisses des neurosciences avec Franz Joseph Gall (nous expliquerons
ci-après la raison de notre choix). Pour présenter ces prémisses, nous exposerons les critiques
adressées au modèle sensationniste du fonctionnement cérébral qui marqueront l'approche
localisationniste en offrant les moyens de théoriser une « science du cerveau ». Pour cela, nous
présenterons deux scientifiques majeurs : Pierre Jean Georges Cabanis et Franz Joseph Gall.

2.1.1.1.1 La remise en cause du modèle sensationniste

Durant le XVIIIe siècle, la théorie dominante concernant le fonctionnement de la pensée et du


cerveau est celle du sensationnisme. Cette théorie est un corolaire de la théorie associationniste.
Cette dernière, issue de la tradition empiriste anglaise (David Hume et John Loke en particulier)
explique l'ensemble de la vie mentale par l'association de différentes idées. Partant de cette thèse
philosophique sur la connaissance, les sensationnistes vont décrire un modèle cérébral y
correspondant. Les deux représentants emblématiques de ce mouvement de pensée sont Étienne
Bonnot de Condillac (1715-1780) et Charles Bonnet (1720-1793). Ces penseurs « postule[nt] qu'il
suffit d'étudier le physique pour arriver à l'âme »1. Pour Charles Bonnet, le cerveau est composé
d'innombrables fibres et chacune correspond à une sensation que l'on peut trouver dans le monde
extérieur. Ainsi, l'odeur de la rose a sa propre fibre. L'impression sensorielle met en mouvement une
fibre déterminée et se transmet jusqu'au sensorium commune qui permet à l'âme d'éprouver la
sensation. Quelle est la conclusion importante que l'on peut tirer à propos des limites qu'offre cette
théorie sur les connaissances du cerveau ? Elle empêche de voir le cerveau comme un organe
central dans le déroulement de la pensée humaine et donc d'en faire une science, c'est-à-dire d'en
faire un objet autonome et suffisant. En effet, l'activité cérébrale est dès lors essentiellement passive
(simple impression des sens et association des différents sens pour produire une idée). De plus,
« s'il y a activité, essentiellement sous les espèces de la volonté et de l'attention, c'est le fait de
l'âme et de son action éventuelle sur les extrémités des fibres »2. L'âme est donc partie intégrante de
la théorie, sa réfutation éliminant par le même coup la théorie.
Deux médecins physiologistes de l'époque vont remettre en cause la théorie sensationniste et
vont, selon nous, contribuer à faire du cerveau un organe autonome pouvant recevoir une étude
scientifique particulière. Le premier, Pierre Jean Georges Cabanis (1757-1808) se revendique du
sensationnisme et se pose comme héritier direct de Condillac et Bonnet. Sa première remise en
cause concerne l'ontologie du sensationnisme où était postulé un dualisme entre l'extérieur (qui
s'imprime donc sur les sens) et l'âme (qui est mise en mouvement par cette impression). Cabanis
rejette ce dualisme et opte pour un monisme vitaliste : « l'ensemble du fonctionnement intellectuel
peut se dérouler sur un plan identique de réalité et va ainsi permettre d'entrevoir la complétude
d'une explication de type physiologique » 3 . La deuxième critique qu'il opère est plus radicale
encore : il va concevoir la sensibilité comme une activité en la divisant selon trois sources, externe,

1
[Cherici C et Dupont J.-C., 2008: 240]
2
[Ibid: 242]
3
[Ibid: 244]

32
interne et cérébrale. Ainsi, lorsqu‟une sensation et perçue, elle passe par les organes sensitifs, se
déplace jusqu'au cerveau (d'ailleurs il préfère parler de fluide plutôt que de fibre) et le cerveau
réagit sur l'organe sensitif pour interpréter la sensation. Le cerveau joue dès lors un rôle central
dans l'acquisition des connaissances et le développement des idées peut être compris de façon
autonome, et non plus dans les seuls termes de l'associationnisme. C'est la troisième opération (dite
cérébrale) qu'il conceptualise : « [le cerveau] a la possibilité de se mettre en action par lui-même,
en l'absence de toute impression interne ou externe »1.
Mais un second chercheur, contemporain de Cabanis, va clôturer la controverse à propos du
sensationnisme et proposer ce que l'on peut considérer (avec de nombreuses réserves) comme une
approche moderne du cerveau : Franz Joseph Gall.

2.1.1.1.2 L'organologie de Franz Joseph Gall

Franz Joseph Gall (1758-1828) fait partie de ces grands noms de l'histoire très controversé :
connu pour des thèses ayant mené à des théories racistes,
il n'en demeure pas moins un éminent scientifique. Gall
est connu pour avoir inventé la phrénologie, alors qu'elle
est le fait de son étudiant (avec qui il écrira ses deux
premiers ouvrages), Gaspar Johann Spurzheim (1776-
1832). Selon Gall, la phrénologie concerne
essentiellement l'esprit alors que sa thèse – l'organologie
et la méthode dite cranioscopie – se rapporte au cerveau.
Quoiqu'il en soit de ces différences d'optiques de l'époque,
il existe tout de même de nombreuses ressemblances
entre l'organologie et la phrénologie, notamment à
propos de la taille de certaines parties du crâne en
correspondance directe avec des états moraux ou des
facultés intellectuelles.
Venons-en à la thèse anti-sensasionniste de Gall :
tout d'abord, à la différence de Cabanis, il ne se revendique Figure 4: Couverture de la revue American
pas comme un descendant de cette théorie et va bien plutôt Phrenological Journal n°1 de 1818. On voit
la critiquer dans son ensemble. Le premier point bien le type de représentation que les
fondamental est le postulat du caractère inné des facultés théories organologiques et phrénologiques
produisent quant au fonctionnement
cérébrales. Ainsi, la thèse sensationniste estimait que les cérébral.
facultés mentales n'étaient dues qu'à des sensations
transformées, accordant une importance primordiale à l'influence extérieure. Son second ouvrage,
Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, va, durant les cent premières
pages, réfuter l'ensemble des thèses sensationnistes. A la page 78 de son ouvrage, on peut lire, en
conclusion de sa critique:

« Les sens et les sensations reçues par des impressions


extérieures ne sauraient donner naissance à aucune aptitude
industrielle, à aucun instinct, ni penchant, ni sentiment, ni talent, à
aucune faculté morale et intellectuelle ». [Cherici C et Dupont J.-C.,
2008: 249]

Le second point fondamental qui entérinera le sensationnisme, et qui peut être considéré

1
[Ibid: 246]

33
comme le début des neurosciences dans son acceptation moderne, est la thèse de la pluralité des
facultés cérébrales. Gall note, via les études anatomico-physiologiques qu'il a réalisées, que « tout
s'oppose à ce que l'on puisse regarder l'instinct de propagation, celui de l'amour de la progéniture,
l'instinct carnassier, etc., etc., comme de simples modifications d'une seule faculté quelconque ». Il
va ainsi constituer une cartographie des fonctions cérébrales (voir Figure 4).
Cette thèse localisationniste permettra à Gall de penser la croissance interne du développement
cérébral sans référence à l'extérieur, le cerveau étant l'aboutissement de ce développement. Aussi,
comme le note Laurent Clauzade :

« L'émergence de théories anti-sensationnistes ou, dans le cas


de Cabanis, de théories qui atténuent considérablement la portée du
condillacisme, fait sens par rapport au fait que le cerveau devient
alors véritablement un objet de science » (souligné par nous)
[Clauzade L., in Cherici C et Dupont J.-C., 2008: 253-254]

2.1.1.1.3 Le développement des théories localisationnistes

Les théories localisationnistes marqueront l'aboutissement d'un intérêt majeur et central pour le
cerveau. Nous ne pouvions pas ne pas en parler dans une présentation historique car, pour beaucoup
en particulier avec les recherches de Paul Broca, le localisationnisme correspond au début des
neurosciences en tant que telles :

« On assiste, au XIXe siècle, à une véritable révolution pour ce


qui est de la compréhension de l'organisation anatomique et
fonctionnelle du système nerveux et de cette révolution naîtront de
nouveaux concepts qui survivront, sous des formes modifiées, jusqu'à
aujourd'hui. On peut affirmer, sans ambages, que les assises de la
science du cerveau, telle qu'on la connaît aujourd'hui, se sont mises en
place au cours du XIXe siècle. » [Parent, A., 2009: 145].

Plusieurs prémisses historiques doivent être énoncées avant d'en arriver à la certitude de
l'existence de fonctions cérébrales distinctes. Tout d'abord, il faut mentionner la philosophie de
Wilhelm Joseph Von Schilling (1775-1854). Ce dernier théorisera deux points importants : il existe
un plan organisationnel unique pour chaque structure (et donc du cerveau) et il y a des différences
majeures inter-spécifiques. En effet, de nombreuses erreurs scientifiques auraient été commises car
ce qui devait être vrai pour l‟animal devait aussi l‟être pour l‟homme. Il faut aussi parler du français
François Magendie (1783-1855) qui, suivant les théories de Gall, proposera que l'intellect soit le
résultat de l'action du cerveau mais surtout – et c'est un point essentiel – que la fonction prime sur la
structure. Ainsi, peu avant les thèses de Jean-Baptiste Bouillaud (1796-1881) et de Paul Broca
(1824-1880) – que nous allons succinctement présenter – le cerveau devient un des enjeux majeurs
de la recherche scientifique :
« Pour les scientifiques du XIXe siècle, le cerveau devient la
structure la plus noble de l'être vivant, l'apogée de l'évolution organique,
l'organe suprême auquel tous les autres sont soumis ; on en vient même
à penser que presque toutes les maladies ont leur siège ultime dans le
système nerveux. » [Parent A., 2009: 146].

Par ailleurs se développe la méthode anatomo-pathologique, jugée de manière très critique par

34
les scientifiques qui doutaient qu'elle puisse fournir des éclairages sur le fonctionnement cérébral.
Jean-Baptiste Bouillaud va en être un fervent défenseur. Il sera aussi convaincu de l'existence d'une
zone cérébrale spécifique au langage, qu'il localise au même endroit que Gall : dans le lobe
antérieur de l'encéphale. Il décrira ainsi, en 1825, des lésions cérébrales dont il induit qu'elles sont
les causes des problèmes de communication verbale. Mais ce sera Paul Broca, avec le cas
« Leborgne », qui finira de prouver à ses contemporains l'existence d'une zone spécifique du
langage, alors appelée « zone de Broca ». De cette découverte anatomo-pathologique, il défendra
l'idée que à chaque zone du cerveau correspond une fonction qu'il s'agit de découvrir, inaugurant
ainsi les neurosciences modernes.

2.1.1.2 Les neurosciences modernes

Venons-en aux neurosciences dans leur appellation moderne. La définition usuelle que l‟on
peut retrouver dans la plupart des manuels est : « Les neurosciences regroupent toutes les sciences
nécessaires à l'étude de l'anatomie et du fonctionnement du système nerveux.»1.
Une première remarque s'impose : malgré le pluriel « les neurosciences », les manuels offrent
une vision essentiellement unitaire des approches neuroscientifiques. Les différentes disciplines la
composant seraient logiquement imbriquées pour avoir une vision juste de la complexité du cerveau.
Ainsi, la neurochirurgie, la neuroimagerie, la neuropsychiatrie, etc. s'articuleraient sans aucun
problème. Se dégage donc l'impression qu'existerait une unité épistémologique inter et
transdisciplinaire. Mais il suffit de lire la thèse réalisée par Baptiste Moutaud sur un laboratoire
universitaire spécialisé en neurosciences, pour se rendre compte que cette interdisciplinarité est
beaucoup plus problématique que ce que nous offrent à voir les manuels ou les revues de
vulgarisation. D'autant plus que depuis une quinzaine d'années, les neurosciences tendent à envahir
des domaines de recherches qui jusque-là étaient relativement autonomes, comme la psychologie
cognitive, la génétique ou la biologie moléculaire Nous prendrons l'exemple des neurones miroirs
dans le chapitre suivant pour montrer cet état de fait.

Pourtant, la volonté d'unification existerait 2 et on trouve fréquemment, dans les ouvrages


neuroscientifiques, ce type d'essai épistémologique, que l'on pense à des scientifiques comme Jean-
Pierre Changeux, Gérard Edelman ou encore Antonio Damasio. Enfin, au-delà des spécificités des
différentes disciplines qui composent les neurosciences, on trouve des différences de méthodes, de
pratiques, d'objectifs, de résultats et de technologies entre les différents laboratoires et organismes
de recherches. De plus, il est à la mode de placer le suffixe « neuro » à un ensemble de disciplines,
ce qui ne facilite guère la définition, au moins partielle, de ce que sont les neurosciences. Baptiste
Moutaud exprimera bien ce point dans une note :

« Accoler le préfixe " neuro " à une discipline est en vogue. Mais
comme j‟ai pu en faire l‟expérience, au cours de nombreuses journées
scientifiques ou colloques en sciences sociales, on ne sait plus très bien si
cela désigne une sous-spécialisation d‟une discipline qui adopterait une
perspective neuroscientifique ou utiliserait les données et outils du
courant pour enrichir son point de vue, pour aborder ses objets (comme la
neuroéconomie), ou bien l‟ouverture d‟un nouveau champ d‟investigation
des sciences humaines et sociales qui se pencherait sur les
problématiques posées par les neurosciences dans son domaine (comme
la neurophilosophie), ou encore un domaine de pratiques qui ne ferait que

1
Voir [Bear M., et alli, 2002] et de Houde, Mazoyer et Tzourio-Mazoyer, Cerveau et psychologie, [Houde O., et alli,
2002].
2
Nous employons le conditionnel car cette volonté est le fait d'auteurs « connus ». Nous ne savons rien de la
métaphysique et de l'épistémologie des chercheurs « communs » des neurosciences.

35
s‟étendre et se spécialiser dans le cadre spécifique des neurosciences (la
neuro-éthique). Ainsi, on voit s‟enchaîner des interventions traitant aussi
bien leur objet dans une perspective neuroscientifique, celle du
fonctionnement cérébral, que des chercheurs s‟intéressant à l‟objet même
sans qu‟aucun ne voit d‟inconvénient à cet entremêlement des
positionnements, comme si ce préfixe devait créer une communauté des
savoirs. » [Moutaud B., 2009: 30]

Nous voudrions donc substituer à une définition issue des manuels de neuroscience une
définition en contexte, provenant de la pratique même des neuroscientifiques. Cette définition, nous
ne pouvons la fournir maintenant car nous n'avons réalisé aucun terrain : elle émergera dans le
cadre d'une thèse à la suite de nombreux entretiens et d'une ethnographie de laboratoire. La
définition que nous ferons apparaitre ne prétendra donc à aucune forme de catégorisation générale
permettant de situer ce que sont (ou doivent être) les neurosciences.

Aussi, pour bien montrer que les critiques des neurosciences ne proviennent pas seulement
d'autres disciplines – telles que la psychiatrie, la psychologie, la sociologie, etc. - et que l'unité
épistémologique des neurosciences n'est pas quelque chose de déjà accompli, mais toujours en
mouvement, nous aborderons rapidement le sujet des neurones miroirs. Les neurones miroirs sont
des neurones qui s'activent aussi bien dans la réalisation d'une action que dans la perception de cette
même action réalisée par un tiers. L'exemple le plus fréquemment utilisé pour illustrer ces propos
est l'empathie : lorsque nous expérimentons une douleur, la région ventro-latérale du bulbe et le
grand noyau du raphé s'activeraient et moduleraient la sensibilité à celle-ci. Mais lorsque c'est un
autre individu qui se fait mal – et surtout lorsque son visage se déforme sous son effet - les mêmes
neurones s'activeraient et permettraient de comprendre et de ressentir (empathie) la douleur
d'autrui : ces neurones seraient donc une des clés pour comprendre l'intersubjectivité.

Pourtant, malgré la certitude des revues et de certains scientifiques sur l'existence et le


fonctionnement de ces neurones, de nombreux débats sont encore présents. Allan Young, dans une
récente recherche1, montre que ces polémiques portent essentiellement sur leur modalité d'existence.
Ainsi, les controverses portent sur les deux points suivants : les neurones seraient pré-adaptés à la
reconnaissance des intentions d'autrui2 et seraient innés. Le sujet étant bien trop complexe pour être
abordé dans le cadre de ce mémoire, nous ne pouvons faire mieux que de renvoyer aux articles
suivant discutant des neurones miroirs : Mukhamel et al. 2010; Boden 2006; Heyes 2010; Press et
al. 2010; Brass et al. 2007; Csibra 2007; Gergely et al. 2002.

1
[Young A., 2011].
2
Voir par exemple l'article de [Danziger N. et al., 2009] qui est contre ce point de vue.

36
2.2 L'imagerie cérébrale, un outil transversal aux
neurosciences

Abordons maintenant qui nous intéressera dans le cadre d‟une thèse : l‟imagerie cérébrale.
Posons une première question introductive : pourquoi étudier cette technique et pas une autre ? La
raison est simple : la plupart des ouvrages et manuels (pour ne pas dire l‟ensemble) traitant des
neurosciences s‟accordent pour dire que les techniques d‟imageries cérébrales sont « les »
techniques qui ont permis le développement exponentiel des neurosciences. Et en effet, en
parcourant les publications scientifiques, nous trouvons presque systématiquement des images de
cerveaux pour appuyer, prouver ou illustrer la thèse défendue. Etant donné le peu de connaissance
sociologique et historique que nous avons sur cette technique, il nous est apparu intéressant – et
nous verrons cela plus en détail dans le quatrième chapitre – de la prendre comme objet central de
notre analyse. Mais voyons avant toute chose ce qu‟est l‟imagerie cérébrale selon les manuels.

2.2.1 Qu'est-ce que l'imagerie cérébrale?

L'imagerie cérébrale est apparemment l'outil technique privilégié des neurosciences. Elle leur a
permis de se développer de façon exponentielle, améliorant les connaissances scientifiques du
cerveau à chaque perfectionnement technologique. Ainsi, les neuroscientifiques, (lorsque l'on
aborde les manuels que nous considérerons comme un outil permettant la cohésion d'un groupe
social par l'établissement de faits déclarés comme vrais) estiment que les techniques d'imagerie
cérébrale correspondent à la « seconde révolution » des neurosciences.
Dans le cadre de cette partie, nous introduirons au
mieux les principales techniques d'imagerie cérébrale,
chose difficile car on ne trouve aucune histoire de ces
techniques. Nous nous contenterons, par ailleurs, d'en
présenter les traits fondamentaux (Que sont ces
techniques? Que permettent-elles de voir?) et surtout
de les situer dans les controverses qui les animent : ce
sera l'objet de la seconde partie. En effet, et c'est l'un
des intérêts majeurs de ce travail de sociologie des
neurosciences abordant l'imagerie cérébrale, c'est une
technique controversée, que ce soit intra ou
interdisciplinaire.

Figure 4 : Image provenant de la Tomographie


par Emission de Positons mettant en scène des
Le premier outil d'imagerie cérébrale cerveaux atteints de démence. sera
développé vers les années 1960-1970, sous
l'impulsion de deux chercheurs : Godfrey Hounsfield et Allan Cormack (ce dernier reçu le prix
Nobel de 1979 pour sa découverte). Ces scientifiques développeront la neuro-imagerie structurelle
(ou imagerie anatomique), utilisant la tomographie axiale assistée par ordinateur (« CT scan »). Elle
fournira les premières images du cerveau en action.
La seconde technologie, encore utilisée aujourd'hui, est la Tomographie par Émission de
Positons (TEP). Celle-ci fonctionnera pour la première fois autour des années 1975. La TEP utilise
un traceur inoculé chez un patient, généralement le fluor 18. Ces traceurs ont la particularité
d'émettre des positons lorsqu'ils se désintègrent, ces derniers produisant des photons gamma
lorsqu'ils se détruisent à leur tour. L'individu est placé dans un scanner qui va détecter ces photons
gamma et va reconstruire l'activité cérébrale via un système informatique (en 2D ou en 3D).

37
L'Imagerie par Résonance Magnétique (dite anatomique) est la troisième technique majeure.
Cette technique se développera grâce à l'apport des recherches sur la résonance magnétique
nucléaire (RMN) dans les années 1950. En 1969, la RMN sera utilisée dans un but médical par
Raymond Vahan Damadian pour détecter les tumeurs. C'est en 1973 que Paul Lauterbur, utilisant
les méthodes de la tomodensitométrie pour la reconstruction d'images, réalisera la première
imagerie (via la RMN). Ce sera Peter Mansfield qui, en 1977, proposera la technique qui
s'apparente le plus à ce que l'on considère comme l'IRM. Ce qui permettra l'utilisation de l'IRM
pour les besoins de la recherche médicale et fondamentale, c'est la découverte du magnétisme de
l'hémoglobine. Le signe du sang oxygéné diffère du sang désoxygéné. Ainsi, dans les années 1990,
John Belliveau et Pierre Bandettini réaliseront les premières images du cerveau grâce à l'IRM : cette
technique permet d'avoir accès a des renseignements de type anatomique La grande différence avec
la TEP est qu'elle est non invasive et donc sans danger pour l'être humain.
Suivra l'Imagerie par Résonance magnétique
fonctionnelle (IRMf). La différence majeure avec l'IRM
est qu'elle permet de cartographier le cerveau en
fonctionnement : là où l'IRM servait à se renseigner sur
des aspects anatomiques, l'IRMf nous renseigne sur le
fonctionnement des organes cérébraux. Elle utilise pour
une cela une variante de l'acquisition des informations
de l'IRM appellée « l'effet BOLD » (blood-oxygen-level
dependent, « dépendant du niveau d'oxygène sanguin »).
Enfin, deux dernières techniques d'imagerie
cérébrale (bien que le terme d'imagerie ne soit pas
réellement approprié, mais on les considère tout de
même comme telles) sont l'électro-encéphalographie et Figure 5 : Image issue de l‟Imagerie par
la magnéto-encéphalographie (EEG et MEG) : ces Résonance Magnétique fonctionnelle lorsque l‟on
techniques d'exploration cérébrale reposent sur la « rêvasse »
mesure de l'activité électrique du cerveau via des
électrodes posées sur le cuir chevelu. Elles permettent d'étudier les variations locales en électricité
dues à la résultante de la sommation des potentiels d'action post-synaptiques synchrones issus d'un
grand nombre de neurones.
L'ensemble de ces techniques d'imageries ont pour particularité d'avoir des points négatifs et
positifs en terme spatio-temporels. Le tableau 1 montre les différences entre les techniques
d'imageries et le tableau 2 permet de mieux se rendre compte des défauts et des qualités de chacune
des techniques en rapport à leurs résolutions spatiale et temporelle.
En résumé, citons Houde à propos de la neuroimagerie:

« Les méthodes de neuroimagerie cognitive peuvent être classées


en deux catégories : les méthodes électromagnétiques (EEG et MEG) et
les méthodes hémodynamiques et métaboliques (IRMf et TEP). Les
premières sont un reflet direct des activités électriques au niveau des
synapses. Elles ont une bonne résolution temporelle mais un faible
pouvoir de localisation spatiale et ne sont donc pas, de ce fait, de
véritables techniques d'imagerie tridimensionnelle de l'activité cérébrale.
Les méthodes hémodynamiques ne sont pas un reflet direct des activités
synaptiques mais mesurent les conséquences vasculaires et
métaboliques de celles-ci. Elles ont un bon pouvoir de localisation
spatiale mais une résolution temporelle plus limitée. » [Houde O., et
all, 2002: 203]

38
Il nous faut aborder maintenant un point central qui donne une valeur sociologique
supplémentaire à l‟imagerie cérébrale, car en plus d‟être un objet majeur dans les neurosciences,
elle est la cible de nombreuses critiques que nous allons présenter dans la partie suivante.

Tableau 1
Comparaison des caractéristiques des principales techniques d'imagerie cérébrale.
Principales technologies d'imagerie cérébrale
Signal EEG -MEG TEP IRMf
Origine Potentiels post Débit sanguin Oxygénation
synaptiques Débit sanguin
Localisation Synapses Capillaires Capillaires
Tissu cérébral veinules
Type Champ électrique Photon γ Ondes radio
Résolution spatiale > 6 mm 6 mm < 3 mm
Résolution Seconde / Heure / minute Minute / seconde
temporelle milliseconde
Mode Direct Indirect: traceurs Indirect: traceurs
d'observation radioactifs magnétiques
Durée d'examen 20 à 30 minutes 120 minutes 5 à 20 minutes

Tableau 2
Différences spatio-temporelles entre les différentes techniques d'imagerie cérébrale.

39
2.2.2 Controverse autour de l’imagerie cérébrale

L‟imagerie cérébrale, bien que largement utilisée et approuvée par la communauté scientifique
(son utilisation est effectivement massive), n‟en demeure pas moins une technique controversée.
Cette partie demanderait un chapitre entier pour être correctement approchée, les points de
controverses étant nombreux et parfois théoriquement difficiles (notamment les critiques se
rapportant sur le statut même de l‟image). Mais nous pouvons proposer, dans le cadre de ce
mémoire, deux catégories critiques générales : la première concerne la technique elle-même, la
seconde, les implications dues à l‟utilisation de cette technique. On pourrait donc différencier une
critique internaliste de l‟imagerie cérébrale et une critique externaliste.
La première critique, internaliste, remet en cause, globalement ou partiellement, l‟objectivité
et/ou véracité des résultats produits par l‟imagerie cérébrale. Cette critique a deux manières d‟être
envisagée : une première qui estime que les résultats de ces techniques ne mettent pas en évidence
si les anomalies cérébrales sont des causes ou des conséquences des maladies mentales.
« Il est donc extrêmement difficile, voire impossible, de déterminer si
les anomalies cérébrales retrouvées chez les enfants autistes sont des
causes du syndrome autistique ou seulement des conséquences apparentes
à considérer au même niveau que les comportements autistiques. »
[Tordjman et alli., 2005 : 24].

Cette critique a des conséquences épistémologiques assez larges. Car, si cela est vrai pour les
maladies mentales, cela est aussi vrai pour l‟ensemble des fonctions cognitives dites innées. Il ne
serait apparemment pas possible de démêler ce qui, de l‟inné et de l‟acquis, joue en premier : les
techniques d‟imagerie cérébrale auraient donc des limites au savoir qu‟elles peuvent fournir. Cette
critique est de type réflexif qui enjoint de ne pas conclure trop hâtivement les recherches
neuroscientifiques en statuant sur l‟origine biologique ou sociale de certaines maladies mentales.
Elle se focalise donc autour des techniques elles-mêmes et s‟interroge sur leurs propensions à
montrer la réalité. Pour cela, les auteurs notent qu‟elles sont issues de multiples médiations, ce qui
pose le doute sur ce que l‟on voit : élimination du bruit, calculs informatiques, modélisations, etc.
La question devient alors : A quoi correspond l‟image représentée ? Que représente-t-elle ? La
question est importante car, prenons l‟exemple de l‟élimination du bruit : quelles règles
informatiques permettent de faire cela ? Sur quels critères ? N‟y a-t-il pas une forme d‟auto-
référentialité ? Par auto-référentialité, nous entendons que les programmes informatiques sont
produits selon des critères issus de la recherche neuroscientifique (telle zone « doit » normalement
s‟activer comme ceci, le cerveau fonctionne comme cela, on peut considérer cette activité comme
négligeable, etc.) et montrent ce qui doit être montré selon ce que prévoit la théorie. La critique
internaliste peut être plus ou moins radicale et globalement, la technique est considérée comme utile
(il ne s‟agit pas de tout nier en bloc), mais il serait nécessaire d‟introduire de la réflexivité dans
l‟utilisation des images pour pallier à certains défauts et certaines erreurs dues à une trop grande
confiance quant au statut des données produites par l‟imagerie cérébrale.
La seconde critique est externaliste : elle remet en cause l‟influence de la technique sur
l‟organisation de la prise en charge des patients et sur les représentations de la maladie. Elle se situe
donc principalement du côté des processus thérapeutiques en dénonçant la déshumanisation de la
relation médecin/patient et l‟autonomisation de la maladie par rapport à son environnement. L‟axe
de la critique est simple : qu‟est-ce que l‟imagerie cérébrale fait au patient et fait à la maladie ? Par
exemple, le neurologue peut ne poser aucune question à son patient – de ce fait aucune relation
thérapeutique n‟émerge – et utiliser l‟imagerie cérébrale pour « trouver » et « voir » si le patient est
sain ou malade. La maladie devient un pur objet de la médecine, décontextualisée du corps qui la
porte.

40
« Les images utilisées en médecine pénètrent le corps sans se soucier
du corps du sujet, de ce corps singulier : c‟est un corps-objet qui est explo-
ré (on est loin de « laisser venir silencieusement les choses sous le regard »
car les images font autorité bruyamment sous le regard du technicien). Les
images du corps prises ainsi sur le vif de l‟écran reconstruisent une autre
réalité éloignée du sujet vivant. Foucault rappelait encore que la maladie
apparaît à travers le corps là précisément où elle rencontre « des volumes et
des masses. » [Masson C., 2007 : 65]

Ces critiques se basent donc sur une autre vision de ce que devrait être la relation thérapeutique.
En effet, la maladie peut être conçue comme un tout, incluant la défaillance biologique et les
représentations de l‟individu, ce qui amène à des prises en charges différentes. De fait, la critique
estime que le patient ne serait plus amené à « vivre avec sa maladie », mais à « vivre malgré sa
maladie ». Ces différents processus d‟objectivation des maladies cérébrales, due à l‟imagerie
cérébrale, empêcheraient enfin les processus de réappropriation par l‟individu de sa maladie pour
vivre en société. Il n‟y peut rien, c‟est une fatalité, et il s‟en remet entièrement au corps médical
dans l‟espoir d‟être soigné. L‟ethnographie de Baptiste Moutaud concernant les techniques
thérapeutiques utilisées chez des malades parkinsoniens ou atteints de Troubles Obsessionnels
Compulsifs (TOC) est intéressante à ce sujet-là. La technique est simple : sont placées dans le
cerveau des électrodes alimentées par un boitier avec lequel les patients peuvent choisir le voltage
pour régler l‟intensité du courant traversant certaines zones cérébrales et ainsi répondre le plus
justement possible à leurs troubles. Dans une telle optique de soins, le vécu du sujet par rapport à sa
maladie est radicalement autre – voire inexistant. Son vécu est médié par la technique : il ne
cherche plus à s‟approprier sa maladie mais à y pallier. Il ne s‟agit pas d‟être critique ou non sur
l‟intérêt de tels outils mais, ce dont nous sommes sûrs, c‟est qu‟une fois que ces électrodes sont
enlevées (ou qu‟elles ne fonctionnent plus car la maladie a évolué), le patient n‟a pas été soigné.
Mais au-delà de cet exemple, nous savons que l‟imagerie cérébrale favorise des soins de type
pharmacologique car elle offre les moyens de cibler l‟action de médicaments, développant une des
techniques de soins basée sur l‟absorption plus ou moins grande de psychotropes. En résumé, la
critique se concentre donc sur les conséquences de l‟imagerie cérébrale dans la pratique et la
relation thérapeutique qu‟elle inaugure.

41
2.3 Conclusion

Nous avons donc vu, dans le cadre de ce chapitre, comment le cerveau est progressivement
devenu l‟organe central de l‟être humain. Mais cet historique est bien trop bref et lapidaire à
certains endroits. Il parait par exemple probable qu‟étant donné le statut qu‟a la raison dans nos
sociétés occidentales, et que les fonctions intellectuelles ont été situées au niveau de l‟organe
cérébrale, ce lien fait partie des motivations supplémentaires pour financer des projets de
recherches sur l‟étude du cerveau. Mais bien que cet historique soit un « survol », il permet tout de
même de montrer la construction historique et sociale du cerveau dans la perspective que nous en
avons aujourd‟hui.

A la suite de quoi nous avons étudié l‟imagerie cérébrale, en montrant que c‟était la technique
majeure dans les neurosciences (que ce soit pour la recherche ou la thérapeutique). Mais malgré un
consensus apparemment grand autour de celle-ci, nous avons présenté certains aspects que
psychiatres, psychanalystes, sociologues et même neurologues, estiment encore flou autour de cette
technique. Ces réserves (ou critiques pour certains) proposent généralement de s‟interroger sur les
résultats et conséquences de l‟utilisation massive de cette technologie avant de prétendre que tel ou
tel résultat est juste, que telle ou telle pratique thérapeutique est la bonne.

42
3 Les sciences sociales face aux neurosciences

Les sciences sociales sont nécessairement impliquées dans l'évolution des neurosciences et ne
peuvent les ignorer dans la mesure où elles prétendent redéfinir ce qu'est l'humain. Certaines
théories neuroscientifiques (dites réductionnisme neurologique ou cérébral) estiment pouvoir
expliquer mieux que la sociologie les spécificités sociales de l‟être humain. Il est ainsi possible de
trouver des recherches tentant d‟élucider les substrats neurobiologiques de l'empathie, la séduction,
l'amour, l'amitié, la paternité, la maternité, la sociabilité, etc. Notre position est que ces recherches
sont intéressantes pour la sociologie : il est clair que nous avons un corps contenant les capacités
qui nous permettent d‟agir tel que nous le faisons. Ce type de réflexion est même un truisme : l‟être
humain possède les fonctions cognitives et biologiques nécessaires à la réalisation de l‟ensemble de
ses activités sociales. Les problèmes surgissent lorsque certaines recherches neuroscientifiques
prétendent pouvoir expliquer le fonctionnement social des individus dans sa totalité, sans aucune
référence à la sociologie, car s‟il existe un substrat biologique à nos comportements sociaux, il ne
saurait probablement pas les expliquer, selon le concept même du fonctionnement cérébral issu des
neurosciences : celui d‟émergence de niveaux complexes, qui montre brièvement qu‟un certain
niveau organisationnel ne peut être expliqué par les entités élémentaires qui le composent, ce qui,
en toute vraisemblance, correspond au « niveau social » de l‟être humain. Il s‟agit donc, pour en
terminer avec notre position, de trouver des terrains conceptuels communs avec les recherches
neuroscientifiques et essayer d‟établir un dialogue plutôt que chercher à protéger, coûte que coûte,
un social déconnecté de ses attaches biologiques.
Aussi, comme nous allons le voir, c'est principalement en réaction critique pour protéger la
spécificité de la sociologie que de nombreux sociologues ont écrit à propos des neurosciences. Mais
comme nous allons le voir, ces écrits n‟ont pas le caractère de la sociologie et sont plutôt de type
épistémologique. Rares sont finalement les études à proprement parler sociologiques (enquêtes de
terrain, description empirique, etc.) qui abordent les neurosciences.

3.1 Les sociologues et les neurosciences

Dans le cadre de ce chapitre, nous allons nous intéresser à la façon dont certains sociologues
ont abordé les neurosciences. Comme nous allons le voir, la sociologie des neurosciences n‟a pas
d‟existence concrète, mais semble émerger. Hors de l'Hexagone, de nombreux séminaires et
conférences1 sont organisés autour de ces problématiques et posent les questions essentielles à toute
formation disciplinaire. Cela n'a pas empêché certains sociologues d'être avant-gardistes dans ce
type d'études et nous reviendrons sur ces travaux.

En revanche, le fait qu'il n'existe pas de sociologie des neurosciences ne signifie pas que les
sociologues ne s'y intéressent pas. Mais la perspective qu'ils abordent est plus philosophico-critique
que sociologique ce qui entraine, selon moi, une perte de légitimité scientifique. Pour bien
expliciter l'idée qui est mise en avant, nous avons créé trois typologies décrivant les différentes
approches réalisées par les sociologues concernant les neurosciences. Le cas du réductionnisme
n'est pas un exemple parmi tant d'autres, mais le seul disponible. Il est le point nodal de la critique
sociologique des neurosciences qui, globalement, n'aborde que la naturalisation réductionniste du
social. Comme nous allons le voir, la réaction des sociologues est très souvent de type défensif et

1
J'ai ainsi pu recenser plus d'une dizaine de séminaires et de conférences entre janvier et avril 2011, les principaux
acteurs de ces rassemblements étant Nikolas Rose (sociologue), Caitlin Connors (bioéthique), Chiara Saviane
(biophysicienne) et Victoria Dyas (philosophe). Nous pouvons d'ailleurs noter à ce sujet l'intérêt de multiples disciplines
concernant le sujet des neurosciences.

43
cherche principalement à affirmer la spécificité de la discipline sociologique par rapport aux
neurosciences – et aux sciences naturelles en général.

3.1.1 Antiréductionnisme, sociologie des neurosciences,


neurosociologie et sociologie cognitive

Nous avons distingué trois approches sociologiques différentes : l'antiréductionnisme, qui


correspond à l'approche philosophico-critique décrite ci-dessus, la sociologie des neurosciences,
représentée par deux sociologues, qui est une approche plutôt classique et enfin l'approche
cognitiviste qui se divise en deux sous-parties, la neurosociologie et la sociologie cognitive.

3.1.1.1 L'antiréductionnisme

Nous considérons comme « antiréductionniste » un ensemble de chercheurs qui se positionnent


contre le réductionnisme en général et maintiennent une spécificité scientifique propre à la
sociologie. Nous retrouvons généralement une sociologie de type durkhemienne, les faits sociaux
n'étant explicables que par d'autres faits sociaux. Actuellement, le réductionnisme est incarné par le
programme fort1 des neurosciences. Les différences essentielles avec d'anciennes formes de théories
réductionnistes (qu'elles soient communicationnelles, comportementales, naturalistes etc.) peuvent
être explicitées de la façon suivante : tout d'abord, aucun courant théorique n'aurait prétendu
pouvoir expliquer autant de choses que les courants réductionnistes neuroscientifiques (comme la
prétention à prouver l'inexistence de l'esprit – débat strictement philosophique – ou à élucider les
substrats ontologiques des représentations sociales, des affects, des émotions, etc.). Ensuite, les
neuroscientifiques établiraient leurs explications réductionnistes sur une « illusion d'objectivité » :
ils fonderaient certaines de leurs preuves scientifiques sur des écarts épistémologiques et
sémantiques qui donnent une impression de vérité. Un des principaux exemples que nous pouvons
fournir correspond au statut de l'imagerie cérébrale (IRMf, TEP, etc.) qui – nombre d'études le
prouveraient – n'explique en rien un comportement ou une attitude X ou Y2, mais met simplement
en évidence une corrélation entre une zone cérébrale qui s'active et un comportement ou une
attitude X ou Y. Or, ces images font office de preuves explicatives dans ce dispositif. Enfin, on
trouverait dans ce réductionnisme neurologique le vieux démon de la naturalisation et de la
biologisation du social. Bernard Lahire note à ce sujet qu'il y a une différence non négligeable entre
ces deux approches :

« Pendant longtemps, les sciences sociales ont pensé qu'elles avaient


essentiellement à lutter contre un " ennemi " [qui] avait pour nom
" naturalisation " […]. Et l'on pourrait penser qu'il en va de même aujourd'hui.
Or, les choses se présentent assez différemment. Alors qu'il allait de soi, pour
nombre de chercheurs en sciences sociales, que les structures cognitives ou
mentales, les formes de classification, les formes symboliques, les schèmes de
perception, d'action ou d'appréciation ou les cadres de la mémoire étaient des
produits de la vie en société, ce type d'évidence est explicitement remis en
question par certains chercheurs, psychologues, linguistes, mais aussi
anthropologues.» [Lahire, Rosental, 2008: 573.].

En revanche, ce qu'omet de noter Bernard Lahire, c'est que les chercheurs cités se positionnent

1
[Ehrenberg A., 2008, p.81].
2
[Tordjman S., Vidal J.-M., Haag G., 2005]; [Masson C., 2007]; [Potier R., 2007].
3
Bernard Lahire, lorsqu'il cite ces disciplines, pense précisément à Rochel Gelman, Kimberly Brennman, Pascal Boyer,
Noam Chomsky et Dan Sperber.

44
non pas par rapport au réductionnisme classique, mais relativement aux recherches récentes des
neurosciences.

Quoi qu'il en soit, s'est formée une opposition critique contre l‟absorption des sciences
humaines par les neurosciences. Il ne s‟agit donc pas de refuser apodictiquement les résultats des
neurosciences, mais de refuser le réductionnisme, non pas spécifiquement contre la sociologie
cognitive1 (qui a des modes d'existence non réductionnistes, dits faibles2) mais plutôt contre ce que
l'on peut appeler la « neurosociologie » (mais aussi, par extension, tout ce qui « neurologiserait »
des attitudes spécifiquement psychologiques, sociales, politiques, etc.). La convergence générale
des différents auteurs antiréductionnistes se situe sur la spécificité de l'objet sociologique qui ne
serait pas réductible à des états cérébraux ou des circuits neuronaux. On retrouve souvent, comme
nous l'avons dit, la thèse durkhemienne de l'explication du social par le social. Différents sujets sont
employés à cet égard. Alain Ehrenberg discute du statut de l'empathie, Louis Quéré de la confiance
ou encore Bernard Lahire de processus sociaux tel que la socialisation, chacun de ces sociologues
essayant de cerner les spécificités sociologiques non réductibles à des bases neurobiologiques de
ces concepts/pratiques.

3.1.1.2 La sociologie des neurosciences

Il nous faut noter, avant toute chose, que ce courant est encore en gestation. Nous ne
connaissons que deux auteurs qui ont réalisé des études sociologiques empiriques concernant les
neurosciences : Baptiste Moutaud et Joseph Dumit 3 . Avant de développer les résultats que ces
auteurs ont trouvés, nous pouvons essayer de construire une définition de ce que pourrait être une
sociologie des neurosciences : toute recherche, se situant à l'intersection de la sociologie des
sciences et de la santé, cherchant à mettre au jour l'organisation générale, les pratiques scientifiques,
les pratiques de soins, la production des savoirs, les enjeux sociaux, les liens avec l‟industrie, les
techniques utilisées ou en développement, etc. des neurosciences. Plus prosaïquement, la sociologie
des neurosciences est l'étude sociale de l'ensemble des neurosciences. Cette définition, aussi
classique et sommaire soit-elle, permet de ne pas intégrer l'approche antiréductionniste des
sociologues comme une sociologie des neurosciences. En effet, si le réductionnisme est abordé,
c'est sous un versant descriptif et explicatif (qui, pourquoi, avec quels instruments et quelles
preuves, contre qui, etc.), en d‟autres termes, avec une approche empirique du sujet, et non pas
épistémologique. Cela ne signifie pas qu'une sociologie critique ne puisse exister au sein de ces
recherches, mais elle ne concerne pas le débat épistémologique portant sur le caractère social ou
biologique de certains phénomènes ou processus.

Voyons de plus près la thèse de Baptiste Moutaud, qui nous intéresse particulièrement car il a
opté pour une approche très similaire à la nôtre : c‟est la seule étude ethnographique et sociologique
d'un hôpital universitaire spécialisé en neurosciences. Elle est importante car elle ouvre la voie à
une compréhension sociologique du contenu même des recherches neuroscientifiques. Nous
retrouvons, dans l‟ensemble de sa démarche, une proximité avec les principes énoncés par François
Sicot concernant la sociologie de la santé:

1
A noter que la sociologie cognitive dont nous discutons ne correspond en rien à celle formulée par Aaron Cicourel.
Pour ce dernier, la sociologie cognitive a pour tâche principale d'élucider deux questions : « Comment est-ce possible,
ou comment se peut-il que les multiples interactions soient coordonnées et que les stratégies relativement aléatoires
auxquelles elles obéissent ne fassent pas un pur désordre? », [Géhin E., 1981].
2
[Sperber D., 1997].
3
Il est possible que d'autres sociologues ayant abordé ces sujets existent mais malgré nos nombreuses recherches, nous
n'en avons pas trouvé d'autres.

45
« S'il n'y a pas de raisons d'analyser différemment la construction
sociale des maladies mentales et somatiques ou, dans les deux cas, la
partition du normal et du pathologique, à fortiori, n'y en a-t-il pas de
distinguer entre certaines maladies mentales et d'autres. Il est pourtant
fréquent dans la littérature sociologique d'attribuer à certaines maladies
mentales – la schizophrénie, l'autisme etc. - un caractère spécial, une
réalité qui interdirait de les analyser de la même façon que le syndrome
post-traumatique, les troubles de la personnalité multiple ou l'hystérie. Ce
sont pourtant dans tous les cas des signes qui sont considérés comme des
symptômes et regroupés à une époque au sein d'une entité dite spécifique,
dans une littérature dite scientifique. » [Sicot F., Druhle M., 2011: 69]

Nous reconnaissons dans cette démarche les thèses d‟Allan Young concernant l‟analyse des
maladies mentales. Aussi n'est-il pas question d'attribuer un caractère non social à des maladies
neurologiques vues par l'imagerie cérébrale, au nom d'une objectivité scientifique non descriptible
en dehors des termes de la médecine ou de la science. Quel que soit le statut de la maladie
considérée – purement sociale ou biologique - elle a toujours une trajectoire, c'est-à-dire une
histoire et une existence sociale. Livia Velpry explicite bien ce point en caractérisant la maladie
mentale comme « la conséquence d'une perturbation spécifique de l'interaction, spécifique en ce
qu'elle est apparue aux autres, et particulièrement la famille, comme intentionnelle et destructrice
de leur organisation personnelle et sociale1. ».
De fait, la thèse de Baptiste Moutaud se situe à l‟intersection entre la sociologie des sciences et
la sociologie de la santé. Son étude prend place dans un des secteurs de recherche de l‟hôpital
universitaire La Pitié Salpêtrière à Paris : le Centre d‟Investigation Clinique (CIC). Cet hôpital est
majeur dans le développement de la recherche et des thérapeutiques neuroscientifiques. Son étude
concerne une technique thérapeutique, la Stimulation Cérébrale Profonde (SCP) ou Deep Brain
Stimulation (DBS), qui consiste, comme nous l‟avons vu ci-avant, en l‟introduction d‟électrodes
dans le cerveau pour pallier à certains troubles psychomoteurs ou mentaux, en particulier dans les
cas de maladies de Parkison, du syndrome de Gille de la Tourette et des TOC. Son entrée empirique
– via une technique – va lui permettre d‟étudier les pratiques scientifiques, l‟organisation sociale du
CIC, la création des consensus interdisciplinaires, le développement des innovations, etc. La
perspective qu'il aborde permet donc de discuter sociologiquement des maladies neurologiques, car
la différence fondamentale entre une maladie mentale et une maladie neurologique, c'est que cette
dernière à la force du voir. L'exemple type se trouve dans les images proposées par les différentes
techniques d'imagerie cérébrale qui offrent un effet de vérité et d'objectivité fort. Introduire du
social dans des résultats qui a priori sont a-culturels relève d'un parti pris très heuristique pour la
compréhension des neurosciences, proche en cela d‟Allan Young et de François Sicot.
A quels résultats parvient-il ? Tout d‟abord, une de ses problématiques générales était de savoir
ce que les neurosciences font aux troubles psychiatriques et à la psychiatrie. Question pertinente car,
tout comme dans les sciences humaines en général, on assisterait à une absorption par les
neurosciences de la psychiatrie, ce qui aurait comme conséquence une neurologisation des maladies
mentales. Cette réduction est critiquée car elle mettrait de côté l‟expérience individuelle du sujet.
Or les résultats de Baptiste Moutaud ne vont pas dans le sens d‟une absorption radicale :

1
[Velpry L., 2008, p.34]

46
« Ce que nous avons alors décrit est que l‟expérimentation de la
DBS sur les TOC ouvre effectivement un domaine d‟action
"neuropsychiatrique" dans lequel les modèles d‟explication des
troubles fusionnent. Neurologues, psychiatres et même
neuroanatomistes ou neurophysiologistes y parlent le même langage
et des mêmes malades. […] Une fois les malades implantés et sortis
du cadre de la recherche, un deuxième temps du travail
thérapeutique a été instauré qui s‟est concentré sur la restauration de
l‟adaptation sociale et le fonctionnement des patients stimulés »
[Moutaud B., 2009 : 433].

Les soins apportés par les techniques des neurosciences sont là, toujours selon Moutaud, pour
potentialiser la thérapeutique psychiatrique et permettre à l‟individu de lui donner les moyens de se
réapproprier sa vie.

Un autre résultat intéressant est le changement de perception qu‟ont les patients face à leurs
maladies : en donnant un certain substrat biologique aux maladies mentales, les individus sont
déchargés des conflits moraux à l‟origine de leur mal-être. La culpabilisation – phénomène régulier
dans les maladies mentales où les acteurs pensent être à l’origine de leurs troubles – disparait pour
laisser place à la fatalité, chose beaucoup plus simple à accepter. Ainsi :

« Le discours naturalisant des neurosciences identifiant le sujet


social comme "sujet cérébral" trouverait sa concrétisation dans les
attentes de ces patients : il leur offrirait un nouveau langage à travers
lequel ils penseraient pouvoir mieux rendre compte de leur
expérience » [Moutaud B., 2009 : 435].

Baptiste Moutaud a aussi mis en évidence l‟utilité des objets dans la stabilisation des conflits
entre les disciplines. Ces objets (dans le cas de Moutaud, un atlas du cerveau) offrent un référentiel
commun aux différents acteurs, leur permettant de parler un même langage. La DBS n‟étant pas un
objet assez « solide » pour résister aux conflits, il a donc fallut développer des lieux, des réunions et
surtout un atlas, pour stabiliser les pratiques et les recherches tournant autour de la DBS. C‟est
d‟ailleurs ce que note Moutaud à propos du directeur du CIC : il est un bon chercheur, mais surtout
un maitre dans l‟art de coordonner différentes pratiques. Et c‟est cet art qui a permis à ce centre de
recherche de développer une telle expertise dans une technique thérapeutique que peu de
neuroscientifiques utilisent.

3.1.1.3 La sociologie cognitive et la neurosociologie

Voici le dernier courant de sociologie qui discute des neuroscience. Il est possible – et selon
nous souhaitable-, dans le rapport qu'entretient la sociologie avec les sciences cognitives, que l'on
puisse distinguer un courant fort et faible. Nous proposons d'attribuer l'adjectif faible à la sociologie
cognitive et l'adjectif fort à la neurosociologie. Concernant la sociologie cognitive, elle existe
depuis longtemps et de nombreux auteurs s'y réfèrent tout en ayant des opinions épistémologiques
très diverses (à l'image, par exemple, des positions de Raymond Boudon et de Dan Sperber). Ainsi,
nous pouvons considérer la sociologie cognitive comme une approche des phénomènes sociaux
intégrant les résultats de la psychologie cognitive et des neurosciences. Le rapport entre le social et
le biologique n'est distingué qu'analytiquement et des efforts sont fournis pour essayer de satisfaire
aux deux ordres en même temps. L'exemple type est la dépendance aux drogues où il est difficile de
distinguer le social du biologique1.

En revanche, dans le cas de la neurosociologie, le biologique prévaut. Le social est conditionné

1
[Pharo P., 2010].

47
par des aspects biologiques (et plus généralement cérébraux) de l'être humain. Citons, à titre
d‟exemple, Pascal Boyer qui construit une explication de la religion selon ces critères :

« Les êtres humains appartiennent à la même espèce.


D'innombrables traits de leur anatomie, de leur physiologie, de
leurs capacités mentales et de leur comportement, dépendent d'un
patrimoine génétique commun, issu d'une longue histoire évolutive.
Voilà qui est évident pour la plupart des gens. Cependant, ce fait est
bizarrement ignoré de façon systématique par les spécialistes des
sciences sociales. […] Je m'applique, dans ce livre, à montrer que
des aspects importants des représentations religieuses sont
déterminés et contraints par les propriétés universelles du cerveau-
esprit humain. Je me référerai aux découvertes les plus
significatives de la psychologie cognitive et des sciences cognitives
en général » [Boyer, 1997, p.6 – citation tirée de Lahire, 2008: 84.]

Selon Pascal Boyer, les structures représentationnelles et symboliques des êtres humains sont
soumises à des contraintes biologiques ce qui, dans un strict rapport de conditions de possibilités est
juste puisque sans les structures cérébrales adéquates, aucune pensée ne pourrait se former. Mais
dans le cas qui nous intéresse, les formes d'existences, et non pas seulement ses conditions de
possibilités, sont elles aussi soumises à ces structures. C'est ce que critiquent les sociologues
antiréductionnistes pour qui ces formes d'existence sont issues de causes sociales, et non pas
biologiques. C'est pour cette raison essentielle, par exemple, que le naturalisme de Cyril Lemieux
ne peut être considéré comme réductionniste1. En effet, et c'est un truisme de le noter, les aptitudes
sociales des êtres humains ne sont possibles que parce qu'ils en ont la capacité physiologique. La
nature de l'être humain offre les conditions de possibilités de sa nature sociale, mais le contenu
n'est pas déterminé par cette nature. C'est sur ce point nodal que la neurosociologie et
l'antiréductionnisme s'affrontent. En d‟autres termes et pour résumer, les comportements et les
représentations psychologiques et sociales sont :
a) identifiables neurologiquement
b) explicables par des processus neuronaux.
La neurosociologie est donc radicale dans son approche, et on peut se demander ce qu‟il y a de
sociologique dans cette approche, sinon qu‟elle discute neurologiquement les concepts de la
sociologie.

3.2 Une approche sociologique des neurosciences


critiquable

La principale critique est le peu de connaissances empiriques sur le sujet. Nous sommes dans
une situation similaire à celle de la sociologie d'il y a soixante ans, qui définissait certains concepts,
comme ceux de temporalité ou de causalité, en se fondant sur la physique classique newtonienne.
Or, cette physique a largement été remise en cause – notamment sur les concepts cités
précédemment – par la relativité générale puis la physique quantique. Ces redécouvertes, issues de
chercheurs comme Edgar Morin ou Georges Balandier 2 , ont ainsi permis de sortir d'une vision
erronée de ces concepts sociologiques provenant de la physique et ont contribué à reformuler
certaines thèses, notamment celle sur le déterminisme social.

Revenons sur la présentation des sociologues que nous avons réalisée. L'essentiel des thèses se
base sur des analyses d'articles et a pour objectif la critique ou la confirmation des approches

1
[Lemieux C., 2009].
2
Voir [Morin E., 1977 et 1990]; [Balandier G., 2000].

48
réductionnistes. Ces critiques/confirmations sont construites selon des partis pris, les auteurs ayant
déjà une vision du partage entre neuroscience et sociologie, ce qui favorise dès lors le choix de
certains articles plutôt que d'autres1. Rares sont les études sur la production des faits scientifiques (à
notre connaissance, la thèse de Baptiste Moutaud, réalisée dans une perspective de l'acteur-réseau,
est la seule véritable étude empirique sur l'organisation et la pratique des chercheurs en
neuroscience) ou sur les formes que prennent la vulgarisation et la réception par les individus du
savoir des neurosciences (recherches entreprises par Joseph Dumitt).

Il est ainsi possible qu‟une erreur commise par les sociologues antiréductionnistes, du fait de
ce manque de connaissances empiriques, concerne l‟ampleur du programme fort. Voyons ce que dit
Baptiste Moutaud en conclusion de sa thèse:

« Si ce deuxième temps peut signifier l'échec de ce qu'A. Ehrenberg a


nommé le " programme fort " ou " grandiose " des neurosciences, dans le
mouvement général de cette recherche expérimentale, la DBS a instauré – au
cœur d'une structure partagée entre la recherche et la clinique – un programme
d'actions caractérisé par la collaboration de multiples spécialités des
neurosciences trouvant leur intérêt dans les différentes figures du malade et de la
maladie qu'elle permet de constituer ou d'intégrer dans la pratique […] Ce
programme ouvrait un nouveau domaine neuropsychiatrique de pratiques dans
lequel les rapports de la neurologie et de la psychiatrie étaient repensés autour
d'une efficacité thérapeutique tout en consolidant leurs spécificités.» [Moutaud B.,
2009: 434].

Le terrain ethnologique de Baptiste Moutaud était le Centre d'Investigation Clinique de


l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, une des plus grosses structures de recherche clinique de France. Cet
extrait pourrait signifier que les peurs d'un réductionnisme neurologique (du social, du
psychiatrique, de l'esprit – et donc plus généralement de l'humain) seraient plutôt d'ordre
philosophique et théorique que pratique2. Il y aurait ainsi des formes de co-définitions des pratiques
thérapeutiques au lieu de son absorption par les neurosciences. La neuropsychiatrie ne serait donc
pas une sous-catégorie des neurosciences incluant quelques éléments de psychiatrie mais un
véritable travail transdisciplinaire visant à comprendre des phénomènes complexes non-réductibles
à une seule facette de leurs réalités.

Aussi, nous ne voulons pas préjuger de l'importance réelle – ou non – du réductionnisme dans
les pratiques cliniques (nous n'avons sous la main qu'une seule étude de cas) ou dans les rapports
généraux à la connaissance, mais seulement pointer du doigt la possibilité d'une « sur-
médiatisation » d'un projet réductionniste au détriment de la réalité de la recherche des
neurosciences.

Prenons un exemple issu de la thèse de Baptiste Moutaud qui, malgré son étude
ethnographique de grande qualité, écrit :

« Les neurosciences souhaiteraient nous confronter non seulement


à la naturalisation des troubles psychiatriques […] mais également à
celle de tout un ensemble des processus mentaux. Elles veulent redéfinir

1
Un exemple révélateur est l'apparition des thèses des neurones miroirs que certains sociologues se sont empressés
d'utiliser pour soutenir des théories sociologiques réductionnistes (cf. Ogien A., 2010). Mais les sociologues critiques
du réductionnisme font de même en choisissant bien souvent des articles qui ont un caractère matérialiste et
réductionniste explicite et radical. En revanche, nous ne savons rien de la reconnaissance institutionnelle des chercheurs,
de la réception de l'article, de la manière dont il a été créé, c'est-à-dire selon un réductionnisme méthodologique ou
ontologique, de l'état des lieux des connaissances sur le sujet – ce qui justifierait un certain réductionnisme, etc.
2
En effet, à la lecture de certains sociologues, nous avons l'impression que tous les neuroscientifiques, dans un appétit
sans limite, souhaiteraient remplacer l'ensemble des disciplines des sciences humaines par des sous-disciplines des
neurosciences : neurosociologie, neuropsychiatrie, etc.

49
les rapports entre le corps et l'esprit, le cerveau et le mental, l'organique
et le fonctionnel, le neurologique et le psychiatrique, l'individu et la
société, la philosophie et la neurobiologie. ». [Moutaud B., 2009, p.32].

Nous ne soutenons pas que ce qu‟il dit soit faux, nous n‟en savons rien. En revanche, parler
« des » neurosciences, comme si elles n‟étaient qu‟une seule chose identifiable avec facilité, nous
paraît être très/trop généralisant. Moutaud lui-même, comme nous l‟avons vu précédemment,
montre que cette naturalisation existe mais n‟est peut-être pas aussi radicale qu‟on le pense dans les
faits. Prenons un autre exemple, issu d‟un article d‟Albert Ogien:

« Ce programme [les neurosciences] repose sur une hypothèse de


travail dominante qui définit son horizon: la possibilité de parvenir à
" physicaliser " intégralement l'esprit, c'est-à-dire à fournir une
explication causale de l'activité mentale et de la conscience ». [Ogien A.,
2010, p.684.]

Nous voyons bien le caractère très généralisant de ces assertions. Que sont « les
neurosciences » ? Toutes les disciplines neuroscientifiques s'inscrivent-elles de la même manière
dans ce débat ? Sinon, quel pourcentage de chercheurs s'y inscrit ? Et pour quelle thèse ? Alain
Ehrenberg a raison de noter qu'il y a un « programme fort » et un « programme faible », le premier
ayant une visibilité médiatique largement supérieure au second. Mais cela n'empêche pas l'existence
d'éminents neuroscientifiques, tel Francisco Varela1, ne se situant pas dans un projet réductionniste2,
et nombreux sont les chercheurs qui s'inscrivent dans le sillage de tels penseurs. Nous pouvons
donc vraisemblablement supposer que certains (mais dans quelle proportion ?) sont contre un tel
projet. De plus, nombreux sont les scientifiques qui ne s'intéressent tout simplement pas aux
questions d'épistémologie et de philosophie. C‟est une des conclusions que j‟ai pu tirer de mon
étude réalisée dans le cadre de mon Master 1 de sociologie concernant la pratique des scientifiques
spécialisés en nanoscience et en physique quantique. Je posais la question des rapports qu'ils
entretenaient avec la philosophie et l'épistémologie3 : sur les vingt personnes interrogées, une seule
disait être intéressée par ce type de questionnements, la plupart n'ayant par exemple aucune
connaissance des propositions philosophiques des fondateurs de la physique quantique, pourtant
nombreuses.

1
Voir [Varela F., 1997.]
2
Son projet étant celui de l'énaction, différent, donc, d'une approche cognitiviste. Mais il existe aussi d'autres approches,
tel que le connexionisme et des approches neuroscientifiques plus classiques non réductionnistes. Nous pouvons citer,
entre autres : Adele Diamond, Wolf Singer, Robert B. Livingston.
3
Cette question faisait sens car certains des principaux chercheurs en physique quantique avaient des liens étroits avec
la philosophie, tel que Erwin Schrodinger, Niel Bohr ou Werner Heisenberg.

50
3.3 Conclusion

Le point essentiel que ce chapitre a essayé de mettre en avant est la relative pauvreté des
recherches empiriques concernant les neurosciences. C‟est un fait que nous comprenons
difficilement car cela fait plus d‟une trentaine d‟années que les neurosciences ont investi de
nombreux lieux : politique de santé, recherches pharmacologiques, changement dans les
perspectives thérapeutiques, redéfinition des relations corps-esprits, etc., autant de choses qui ont eu
et continuent d‟avoir des impacts importants dans le monde social. Aujourd‟hui se développement
de nombreuses disciplines telles que la neuroéconomie, le neuromarketing, la neurocuisine, etc.,
autant de « neuro » qui aurait dû favoriser l‟intérêt des sociologues pour ces sujets. Comme nous
l‟avons fait remarquer, une sociologie des neurosciences semble émerger, et de nombreux colloques
internationaux se forment sur ces types de problématiques.

Nous pensons donc que le développement de recherches sociologiques sur le sujet des
neurosciences est d‟un intérêt majeur, notamment à propos des débats éthiques actuels, et qu‟un
abord strictement épistémologique – bien qu‟intéressant sur de nombreux points – n‟est
certainement pas suffisant.

51
4 Comment aborder sociologiquement les neurosciences ?
Un projet de thèse
Nous allons, dans le cadre de ce chapitre, proposer les méthodes sociologiques que nous
estimons pertinentes pour étudier les pratiques scientifiques qui s‟organisent autour d‟un objet.
Nous avons déjà abordé, dans le détail la théorie générale, celle de l‟acteur-réseau, qui nous servira
de support lors de nos explications. Mais nous n‟avons pas présenté les outils méthodologiques ou
les concepts opératoires destinés à l‟étude empirique. Ce chapitre se divise en trois parties :

1. L‟étude de deux méthodes pour expliquer socialement les sciences : la sociologie des
controverses scientifiques et le concept d‟objet-frontière. Nous traiterons ensuite de
l‟importance d‟une sociologie de la santé couplée à la sociologie des sciences pour rendre
compte de la complexité des neurosciences.
2. Les méthodes pour étudier l‟image en tant que « fait scientifique » et s‟interroger sur la
pertinence d‟une sociologie du regard.
3. Ce à quoi tend tout ce travail, la problématisation d‟un sujet de thèse.

4.1 Comment faire émerger le social de l'objectivité


neuroscientifique ?

La première question que nous allons nous poser est : comment faire émerger le social de
l‟objectivité neuroscientifique ? En effet, le premier temps de la recherche sera négatif, dans le sens
où ce sera une entreprise de déconstruction. Non pas pour prouver que le savoir neuroscientifique
serait relatif, purement social ou technique, mais parce que c‟est un premier temps essentiel pour
prouver l‟intérêt d‟une démarche sociologique. Si les neurosciences se situaient du côté de la nature
et de la réalité, la sociologie ne pourrait aborder que la structure organisationnelle de cette science
et c‟est tout le projet mertonien. Aussi, avant de se demander comment se lient ensemble les entités
humaines et non-humaines, il est nécessaire d‟identifier les lieux où des aspects sociaux sont
aisément identifiables : c‟est précisément pourquoi nous avons longuement développé le sujet du
réductionnisme neurologique. Comme nous allons le voir, les controverses auxquelles le
réductionnisme est confronté permettent de saisir assez facilement ses implications sociales,
qu‟elles soient idéologiques, monétaires, politiques, etc. Un autre concept nous sera certainement
très utile dans la compréhension des neurosciences : celui d‟objet-frontière. Il nous fournira les
moyens d‟analyse des relations entre les différents acteurs afin de rendre compte de leurs
coordinations et de ce qui en émerge. Enfin, nous aborderons non pas un concept mais une
discipline de la sociologie : la sociologie de la santé. Nous verrons qu‟une sociologie des
neurosciences ne peut se passer d‟une sociologie de la santé pour comprendre ces pratiques
scientifiques.

52
4.1.1 Une sociologie des controverses scientifiques

Comment être sûr que le contenu des recherches scientifiques que nous abordons a, au moins
partiellement, un caractère social ? La sociologie des controverses répond lorsque les scientifiques
sont en conflit à propos des résultats produits, que ce soit par les techniques ou les théories. En effet,
si une controverse ne trouve pas de consensus malgré les résultats censés être indiscutables
(l'objectivité des faits scientifiques), alors le sociologue a certainement quelque chose à dire sur le
sujet. Pourquoi ne sont-ils pas d'accord ? Quelles sont les différentes interprétations ? Quels acteurs
et actants mobilisent-ils pour clôturer la controverse ? Ainsi, les neurosciences, au-delà du voile
d'objectivité qui les entoure, ne sont pas exemptes de controverses qui pèsent lourdement sur le
futur de ces recherches. Pensons simplement aux thèses réductionnistes qui ne font pas l'unanimité
et qui favorisent un certain type d'approche de l'humain, une certaine pratique scientifique. Mais au-
delà de ces considérations, il existe des débats sur le statut même des théories : nous renvoyons, à
titre d‟exemple, aux conflits entourant le statut des neurones miroirs. Il existe aussi des
controverses concernant les techniques utilisées : beaucoup de psychiatres et de psychologues
critiquent l'utilisation non réflexive de l'imagerie cérébrale, en particulier le fait que les données
fournies sont reconstituées à partir de nombreux éléments et proposent des approximations.
C‟est pourquoi l‟approche initiale que nous aimerions construire pour aborder les
neurosciences pourrait être liée aux controverses concernant l‟imagerie cérébrale. D‟une part c‟est
intellectuellement stimulant, mais surtout méthodologiquement intéressant pour trois raisons :
1. Cette démarche nous permet de circonscrire l‟étude à l‟objet et à s‟y limiter, non pas
en gardant les yeux rivés sur ce dernier, mais en observant tout ce qui, de près ou de loin,
s‟y rapporte.
2. En se focalisant dans avant tout sur les controverses, cela nous offre les moyens de
faire apparaître ce qui fait problème.
3. En sachant ce qui fait problème, il est possible de mieux comprendre comment les
scientifiques s‟organisent par rapport à ces problèmes. Par exemple, si telle chose est sujette
à conflit, cela permet de définir comment les différents acteurs concernés s‟organisent,
argumentent, définissent des regroupements, identifient un porte-parole, écrivent des articles,
réalisent des séminaires, se disputent, etc., dans l‟optique de fermer la controverse et
d‟obtenir un consensus.
D‟autre pat, un autre avantage méthodologique qu‟offre cette entrée empirique est de nous
forcer à focaliser notre attention sur les données empiriques. Comme nous avons adopté une
position de type ethnométhodologique - redéfinie par l‟acteur-réseau - concernant la pratique
ethnographique, le risque serait de lever le regard pour créer des catégories et des généralisations.
Or, suivre une controverse est une pratique qui oblige à suivre les différentes traces que les acteurs
et les actants laissent derrière eux, en étudiant des articles, en faisant réaliser des entretiens, en
essayant de comprendre comment s’agencent les humains et non-humains, comment se forment les
groupes etc. Suivre une controverse oblige à la pratique empirique, sans possibilité de
généralisation1 – sauf lorsque l’ensemble des acteurs mobilisés dans celle-ci sont pris en compte.

1
La question de la généralisation des données empiriques est épineuse. Le risque, selon nous, avec les généralisations,
est de les faire trop tôt. Car une fois une catégorie créée, il faut que les données entrent dedans. Il est toujours possible
de redéfinir les catégories pendant le temps de l‟enquête mais elles ont le caractère obligeant à « dire ce qu‟il faut voir ».
C‟est pourquoi, par précaution méthodologique, nous préférons suivre l‟ensemble des acteurs et actants (ce qui signifie
le plus possible) et créer des catégories quand le travail empirique est terminé.

53
A ce stade, il nous faut lever une difficulté épistémologique : comment savoir si la controverse
étudiée est une controverse scientifique ? De ce que nous venons de dire, il suffit finalement qu‟il y
ait un désaccord entre X et Y à propos de Z pour qu‟il y ait controverse. Mais il paraît peu probable
que celles se déroulant dans le cadre du privé ou des religions aient les mêmes spécificités que
celles se déroulant dans l‟espace de la science. Cette question pose donc celle de la démarcation
entre science et non-science. C‟est pourquoi, dans le chapitre « Pourquoi une définition
sociologique de la science ? » , nous avons proposé la définition mertonienne de la science. En effet,
si la théorie de l‟acteur-réseau, comme ensemble théorico-méthodologique, est pertinente pour
étudier un objet et la pratique scientifique, elle ne propose pas de définition, au moins partielle, de
la science 1 qui se trouve diluée dans un ensemble de médiations, de liens, de pratiques, de
représentations, de culture et de nature, qui ne permettent de la spécifier. Ce n‟est pas en soi une
erreur métaphysique, car étant donnée la complexité du phénomène scientifique (surtout lorsque
l‟on remarque les différences entre la réalité des faits et les catégories a priori), il est fort probable
qu‟une définition épistémologique générale (telle que « la méthode scientifique correspond à la
démarche hypothético-déductive ») soit vouée à ne pas passer le test du terrain empirique. Mais ce
ne serait un tort qu‟en considérant qu‟une proposition est vraie si et seulement si elle est en totale
accord avec la réalité. Or, même la science ne correspond pas à un tel critère de vérité. C‟est
pourquoi nous pensons que le critère de démarcation proposé par Merton est satisfaisant. Nous
pouvons, de plus, le compléter avec la thèse actionniste développée par Dominique Raynaud qui
propose de distinguer les controverses scientifiques des autres formes de controverses en faisant
appel aux intérêts et aux valeurs. Selon Raynaud, il est possible d‟identifier un régime de
généralités auquel s‟applique la démarche scientifique lors de controverses correspondant à l‟intérêt
cognitif et aux valeurs cognitives. L‟intérêt cognitif stipule une spécificité de la pratique lorsque les
scientifiques doutent d‟une théorie ou d‟une méthode et entrent en conflit. En cela, il serait difficile
de trouver des équivalents stricts dans la sphère du privé, du religieux, etc. lorsque naissent des
désaccords. En d‟autres termes, le doute issu de la sphère privée n‟est pas le même que le doute
scientifique. Cela ne signifie pas que la science est exempte de déterminations extrascientifiques ou
qu‟elle reposerait sur une rationalité différente. Mais comme le note Raynaud, il n‟existe pas
d‟exemple actuel acclamant un scientifique qui aurait choisi telle théorie (ce qui correspond à la
valeur cognitive) pour des raisons théologiques. Enfin, et là nous retrouvons le troisième point de la
définition mertonienne de la science (« A set of cultural values and mores governing the activities
termed scientific »), il existe des normes axiologiques au déroulement de pratique scientifique et de
nombreux contre-exemples historiques montrant que des scientifiques n‟ont pas suivi ces valeurs
(comme Pouchet), mais sont devenus eux-mêmes des contre-exemples de la bonne marche de la
science.
Ces réflexions sur la démarcation entre la science et la non-science ne signifient pas l‟échec du
programme de l‟acteur-réseau qui dilue les catégories dans une infinité de médiations. Comme nous
venons de le voir, la démarcation proposée n‟est pas catégorique et universelle : de nombreux
contre-exemples existent. Mais du fait de leur existence, il serait absurde d‟en conclure qu‟aucune
norme à vocation universelle n‟influe sur le déroulement de l‟activité scientifique et sur les
représentations. Et si ces normes ont une quelconque influence (il s‟agit de savoir par quels moyens
et ce qu’elle fonts à la science), alors elles peuvent permettre de démarquer l‟activité scientifique
d‟autres activités.

1
Cette position est logique par rapport à la théorie de l‟acteur-réseau qui s‟oppose à ce genre de définition. Mais encore
une fois, c‟est une opposition empirique, et non théorique. La définition mertonienne de la science est empirique du fait
que les scientifiques se réfèrent à de telles normes. Nous ne voyons donc aucun problème à l‟utilisation conjointe d‟un
principe méthodologique stipulant la non-nécessité de catégorie générale pour réaliser le travail empirique et avoir une
catégorie générale qui permet, en amont du travail empirique, de localiser ce qui peut être considéré ou non comme
scientifique.

54
4.1.2 La notion d'objet-frontière

Nous avons vu que l'imagerie cérébrale est un outil technologique utilisé par de nombreux
acteurs ayant des objectifs et des intérêts parfois contradictoires mais qui arrivent tout de même à
travailler ensemble1. Il paraît donc pertinent d'aborder, bien que ce soit une hypothèse, l'imagerie
cérébrale comme un objet frontière2. Partons de sa définition originelle:
« L‟objet-frontière mettait en scène le rôle de toutes sortes d‟artefacts –
répertoires, classifications, représentations matérialisées (cartes, dessins),
méthodes standardisées – intervenant dans la collecte, la gestion et la coordination
de connaissances distribuées. » [Vinck, T., 2009]
L'objet frontière est donc un objet (dans une acceptation large) qui se situe à l'intersection de
plusieurs mondes sociaux. Celui-ci offre la possibilité de coordonner ces différents mondes (donc
des lieux, des pratiques, des cultures, des représentations, etc.) tout en respectant les identités et
spécificités de chacun. « C‟est donc un objet au cœur de tensions mais qui traduit les intérêts de
chacun pour que tous y trouvent leur compte, collaborent et s‟articulent 3 ». Il est donc l‟exact
opposé des « objets-valises », terme employé par Flichy qui signifie que les acteurs investissent
différemment l‟objet considéré, ce dernier ne se situant plus alors à l‟intersection de différents
mondes sociaux mais étant simplement différent pour chacun.
L'imagerie cérébrale est justement un objet qui se situe au croisement de multiples mondes
sociaux : psychologie cognitive, neurochirurgie, neuropsychiatrie, etc. Ces différentes cultures
scientifiques et médicales arrivent à se coordonner grâce à la création d'outils solides leur
permettant d'avoir un accord minimal [Moutaud, 2009]. A la différence de l'objet-frontière étudié
par Baptiste Moutaud qui a été spécifiquement créé dans l'optique d'une coordination de plusieurs
disciplines (un atlas du cerveau), l'imagerie cérébrale n'a pas été conçue pour cela. Mais dans les
faits, il est fortement probable qu'elle est permette la réunification de diverses disciplines dont les
enjeux sont, au mieux différents, au pire contradictoires. Ainsi, approcher cet objet en le situant à
l'intersection de plusieurs mondes sociaux pour suivre les « traces » et les « liens » qu'il forme et
qui donne naissance à des assemblages particulier - ce qui donne son caractère social aux choses4 -
nous paraît être une bonne façon d'engager le travail de recherche empirique. Dans la pratique,
comment cela se traduit-il ? L‟investigation empirique des objets-frontières est relativement simple :
l‟objet n‟est que très rarement assez robuste par lui-même pour supporter plusieurs acteurs
différents. Il est bien souvent accompagné par des normes, des nomenclatures, des procédés, des
chartes, etc. qui offrent les moyens d‟avoir une vision commune et partagée de ce qu‟est l‟objet. Il
est donc assez flexible pour supporter la disparité des groupes considérés, mais assez robuste pour
garder une même identité entre les groupes.

A ce stade de la définition, la notion d‟objet-frontière pourrait s‟apparenter à un objet-


intermédiaire, c‟est-à-dire un objet qui serait simplement à l‟intersection de différents mondes
sociaux. Or il ne s‟agit pas simplement de cela. Dominique Vinck développe quatre caractéristiques
spécifiques à l‟objet-frontière qui le distingue de l‟objet-intermédiaire :
1. L‟abstraction : elle facilite le dialogue entre mondes ;
2. La polyvalence : plusieurs activités ou pratiques sont possibles ;
3. La modularité : différentes parties de l‟objet peuvent servir de base de dialogue entre
acteurs ;
1
Nous retrouvons donc la même situation que Baptiste Moutaud et la DBS. [Moutaud, 2009].
2
[Vinck Trompette 2009; Star et Griesener, 1989].
3
[Moutaud, 2009, p. 146].
4
« En prenant ce sens particulier, l'épithète " social " ne désigne plus une chose parmi d'autres, […] mais un type de
connexion entre des choses qui ne sont pas elles-mêmes sociales. […] C'est la raison pour laquelle je vais définir le
social non comme un domaine spécifique, mais comme un mouvement très particulier de réassociation ou de
réassemblage. » [Latour, 2007, p.13-14].

55
4. La standardisation de l‟information incorporée dans l‟objet : elle rend interprétable
l‟information.1

Il rajoutera une cinquième caractéristique qui n‟est pas systématique, celle de l‟inertie des ob-
jets-frontières. Cela suppose d‟étudier, en plus des différentes connexions que cet objet met en jeu,
l‟inertie structurelle qu‟elle contient. Car si les objets-frontières offrent des ré-assemblements parti-
culiers, originaux, il n‟en demeure pas moins qu‟il définit lui-même ce à quoi peut ressembler un
consensus autour de son statut ou une pratique commune.

« […] l‟objet-frontière comme outil analytique ne rend pas seule-


ment compte des processus de connexion mais aussi du poids des inerties
dont se chargent les infrastructures de communication. Transparentes et
invisibles, elles peuvent être rendues visibles au travers des défaillances,
des ruptures ou des épreuves, notamment dans le cours de l‟innovation où
l‟objet- frontière compose avec des architectures existantes. » [Vinck D.,
et Trompette P., 2009 : 9].

Nous pouvons donc voir que le concept d‟objet-frontière est un concept solide, lui-même étant
un objet-frontière (de nombreuses disciplines l‟utilisent), très opérationnel pour la recherche socio-
logique pour rendre visible les spécificités des différents acteurs qui s‟articulent autour d‟un objet
ou d‟une infrastructure2.
Nous retrouvons, d‟une certaine manière, l‟idée d‟instrumentation générique de Terry Shinn 3.
La différence essentielle étant que l‟objet-frontière peut être n‟importe quoi – du moment qu‟il ré-
pond aux quatre critères ci-dessus, alors que l‟instrumentation générique ne discute que des techno-
logies scientifiques. En revanche, il existe de nombreuses similarités, notamment que la généricité
permet de penser l‟universalité scientifique tout en respectant la différenciation disciplinaire. Il
pourrait être intéressant de développer corolairement ces deux approches des objets, généricité et
objets-frontières, pour étudier l‟imagerie cérébrale.

La double entrée empirique, créée par les controverses et le statut d‟objet-frontière de


l‟imagerie cérébrale, peut être liée. Il ne s‟agit pas de prendre cette technique comme un objet-
frontière d‟un côté, et soumise aux controverses de l‟autre. Les controverses font émerger des
groupes d‟acteurs et d‟actants qui se mobilisent contre d‟autres groupes. Les composantes de
chacun des groupes ne sont pas nécessairement sans conflit : il y a juste un accord minimal sur telle
ou telle chose, ce qui leur permet d‟agir comme un seul élément. De fait, l‟objet-frontière devient
un concept à deux niveaux d‟existence : interne au groupe (ce qui lui permet de coordonner des
pratiques et des actions communes) et entre les groupes. Cette liaison entre la sociologie des
controverses et la notion d‟objet-frontière nous semble pertinente pour balayer un large éventail
d‟acteurs et d‟actants et ainsi nous permettre d‟en laisser le moins possible de côté.

4.1.3 Une sociologie de la santé

Nous allons esquisser l‟intérêt qu‟aurait une analyse en termes de sociologie de la santé
concernant les neuroscience. Bien qu‟il soit possible d‟identifier de nombreux liens entre des
développements scientifiques (en physique, en biologique, etc.) et le développement des domaines
de la médecine, des pratiques thérapeutiques jusqu‟à la reconfiguration des hôpitaux (implantation
de nouvelles techniques réorganisant les spécialités, etc.4), les neurosciences nous paraissent être un
cas un peu part. Tout d‟abord parce que les recherches neuroscientifiques sont généralement

1
Voir [Vinck D et Trompette P., 2009 : 9].
2
Voir [Vinck D. et Trompette P., 2010].
3
Voir [Shinn T., 2000 : 456-457].
4
Voir [Moutaud, 2009, chapitre 3].

56
directement liées à une application (ou future application) clinique. Pour le dire autrement, la
clinique, la définition des maladies, les tests de psychologie cognitive influent directement sur la
recherche neuroscientifique. Il serait bien difficile de distinguer une recherche fondamentale et une
recherche appliquée dans le cadre des neurosciences tant les domaines paraissent liés ensemble.
Ensuite, et ce serait un des intérêts majeurs d‟une sociologie de la santé concernant les
neurosciences, elles participent activement à la redéfinition des nosologies des maladies mentales.
Ces redéfinitions ont des causes socio-historiques et il pourrait s‟agir d‟en déterminer les contours
et les contenus. Baptiste Moutaud nous semble pertinent lorsqu‟il écrit :

« Comme le souligne A. Young, la question de la réalité du trouble ou de


la souffrance des malades ne se pose pas. Sa problématique est de comprendre
comment il a été rendu « réel » (1995, 10). Il offre alors une interprétation de
cette réalité, d‟un modèle théorique de pathologie psychiatrique, comme étant
rendue « harmonieuse » (comme l‟indique le titre) par la conjonction de
conditions ou de contraintes, culturelles, scientifiques et historiques. Dans le
cas de ces deux troubles, les auteurs nous montrent, entre autres choses, qu‟ils
sont à chaque fois représentatifs d‟une situation plus vaste qu‟un état
pathologique ou biologique, d‟un contexte anthropologique et historique dont
l‟un des points communs est l‟explosion de la nosologie psychiatrique avec le
DSM qui vient entériner et revitaliser les mutations. » [Moutaud B., 2009 :39].

Il y a donc des enjeux forts en terme de réussites futures car actuellement, les réussites théra-
peutiques, au regard des investissements d‟argents, de temps et de structures, sont faibles. Mais
malgré cela, et c‟est un argument supplémentaire en faveur d‟une sociologie de la santé concernant
les neurosciences, les politiques de santé utilisent déjà les théories neuroscientifiques pour pro-
duire, par exemple, des modèles de prévention. Pour ainsi dire, une partie des maladies mentales
ont déjà été redéfinies selon des conceptions neuronales : il suffit, pour s‟en rendre compte, de lire
le travail coordonné par Olivier Oullier et Sarah Sauneron, intitulé Nouvelles approches de la pré-
vention en santé publique. L’apport des sciences comportementales, cognitives et des neuros-
ciences1. Dans ce dossier est abordée une redéfinition de la pratique préventive concernant les fu-
meurs de tabac et l‟obésité. Nous trouvons ainsi un certain nombre de titres de parties assez évoca-
teurs sur l‟importance du sujet : « Les neurosciences du consommateur au service de la préven-
tion ? », « Dans la tête du client ? », « Dans le cerveau du fumeur : neurosciences et prévention du
tabagisme », etc.

Mais au-delà des reconfigurations techniques et théoriques des pratiques thérapeutiques dues
au développement des neurosciences, c‟est la conception même de l‟être humain et de ce qu‟est de
la pratique thérapeutique qui est redéfinie. Nombreux sont les psychiatres, psychanalystes, psycho-
logues ou simplement des critiques issues du sens commun qui refusent l‟approche neurologisante
de l‟individu. Un exemple type est la pharmacologisation : le nombre de neuroleptiques,
d‟anxiolytiques et autres médicaments palliatifs augmente, favorisant une approche médicale qui ne
cherche plus à guérir. On joue sur les symptômes et non plus sur les causes de la maladie (qui peu-
vent être sociales, psychologiques, géographiques, génétiques, etc.). Cette approche médicamen-
teuse de la maladie est directement liée à la métaphysique réductionniste que le programme fort des
neurosciences a érigée comme idéologie générale : « nous trouverons les substrats neuronaux de
l‟esprit humain ». Nous décrivons ici la problématique générale, qu‟a très bien analysée Alain
Ehrenberg dans sa trilogie concernant l‟individualisme contemporain, intiment lié à ces redéfini-
tions des capacités individuelles et des manières de remédier à ces défaillances.
Nous voyons donc clairement se dessiner les contours d‟une sociologie de la santé qui serait
fondamentale pour comprendre les neurosciences : si la sociologie des sciences est une excellente
entrée pour une première approche, elle sera largement insuffisante pour en comprendre l‟ensemble.

1
[Oullier O., Sauneron S., 2010]

57
Se dessine donc une grande proximité entre la recherche neuroscientifique, les pratiques cli-
niques et le statut des patients. Cette proximité suffit à elle-même pour appréhender l‟importance
qu‟a la sociologie de la santé dans la compréhension du développement des résultats scientifiques.
Les deux sont si intimement imbriqués que la sociologie des sciences seule raterait à coup sûr son
explication si elle ne prenait pas en compte ces facteurs, c‟est-à-dire en ne replaçant pas dans le
contexte socio-politique et thérapeutique les enjeux de la recherche neuroscientifique. Lorsqu‟on
voit, par exemple, comment est organisé un hôpital universitaire, la réponse fait sens. Etant donné
la multitude de disciplines neuroscientifiques qui s‟articulent, coopèrent ou entrent en conflit, et que
l‟on sait que certaines disciplines ont pour objectif premier de soigner (avant de chercher), on ne
peut faire l‟impasse sur les acquis de la sociologie de la santé pour comprendre certaines
problématiques que la recherche neuroscientifique nous pose. Autrement dit, pour comprendre les
spécificités de la neuropsychiatrie, ou comment s‟intègre la psychologie dans ces groupes de re-
cherches, les acquis de la sociologie de la santé seront cruciaux.

4.2 Le choix de l’imagerie cérébrale comme objet d’analyse

Nous avons déjà souligné, dans la partie « L‟imagerie cérébrale, un outil transversal aux
neurosciences », deux des principales raisons aux choix de cet outil technologique : celle de sa
reconnaissance comme outil « majeur » dans l‟histoire et la pratique neuroscientifique, et les
controverses qui lui sont liées. L‟intérêt correspond donc à son utilisation massive1, à sa réussite
sociale et scientifique, à sa capacité à faire consensus et conflit. Mais au-delà de ces aspects, une
chose supplémentaire nous intéresse fortement dans le choix cette technique, qui correspond au
format de ses résultats, à savoir des images, qui sont des reconstructions a posteriori de diverses
technologies : programme informatique, colorisation, modélisation en trois dimensions, etc., qui
nécessitent donc des « experts » non initialement concernés par les neurosciences. Intégrer les
images comme objet d‟analyse sociologique permet de poser la question du regard scientifique.
Anne Sauvageot s‟étonnait que le regard ne soit pas plus étudié dans l‟ensemble de la vie sociale
mais dans le domaine des sciences, c‟est encore plus saillant. La méthode par excellence des
scientifiques est de voir, de regarder. Les sociologues se sont intéressés à la technique comme
médiation, aux théories a priori des chercheurs « modifiant » leur perception des expériences, à la
reconstruction a postériori des expériences sous forme d‟énoncés objectifs, etc., mais le regard, lui-
même prit comme objet d‟analyse, n‟a pas fait l‟objet de réelles recherches en sociologie des
sciences. A travers l‟imagerie cérébrale, nous aimerions revenir sur ce défaut et réaliser une
sociologie du regard scientifique.

4.2.1 Le statut de l’image dans les sciences

Les images ont longtemps été désertées par les explications épistémologiques. Les sciences
humaines et la philosophie, en revanche, les ont abordées dans divers domaines : sociologie de l‟art,
philosophie des images, sociologie des médias, etc. En sociologie des sciences, elles ont reçu une
place dans ce que Latour appelle un « dispositif d‟inscription ». Cette intégration est très
généralisante et ne permet pas de prendre en compte la spécificité de l‟image par rapport aux autres
dispositifs d‟inscription. Pour cela, il nous parait nécessaire de créer plusieurs catégories dans les
dispositifs d‟inscriptions : elles aborderaient des dispositifs spécifiques, seraient plus ou moins

1
Joseph Dumitt a raison de souligner que tout le monde sait à quoi ressemble un cerveau et en déjà vue des images, à la
différence d‟autres organes peu médiatisés.

58
incommensurables (cela pourra dépendre de l‟angle d‟analyse, de la perspective théorique adoptée,
etc.). Quoiqu‟il en soit, et comme nous allons le voir avec la thèse d‟Allamel-Raffin, il est difficile
de dire des images qu‟elles sont comme les autres dispositifs d‟inscription.
Avant de formuler un élément de réponse à propos du statut de l‟image dans les sciences, il est
nécessaire de circonscrire ce que nous entendons par le terme d‟image. En effet, ce terme peut
recouvrir de nombreux domaines comme le dessin, les images numériques, les images de synthèses,
une image mentale, un croquis, un schéma, une figure de style, une image animée, une
photographie, une carte routière, un symbole, une lettre, une représentation (psychique ou
matérielle), etc. Etant donné le type d‟image que nous voulons aborder – à savoir seule celles issues
de l‟imagerie cérébrale -, la définition d‟Allamel-Raffin nous parait être des plus pertinentes : de
type opératoire et non épistémologique ou ontologique, elle prend place dans un laboratoire
d‟astrophysique et de physique des matériaux. Dans sa thèse, Allamel-Raffin propose une
définition sémiotique de l‟image :
« les représentations visuelles analogiques1 en deux dimensions non
séquentielles, issues de dispositifs techniques […] permettant d‟imager une
partie d‟un espace […] cet espace pouvant être de taille réduite ou vaste ;
les représentations visuelles analogiques en deux dimensions non
séquentielles dérivant, par traitement informatique, de la première
catégorie d‟images ; les représentations visuelles qui tendent à ressembler
de manière plus ou moins symbolique aux images de la première catégorie,
et qui sont produites par le recours à l‟informatique » [Allamel-Raffin,
2004 : 99].

Quelques précisions s‟imposent quant à cette définition. Tout d‟abord, pourquoi des
« représentations visuelles analogiques » ? Cet aspect de la définition est négatif dans la mesure où
il sert à délimiter son objet de recherches. En insistant sur l‟analogique, ne sont pas prises en
compte les images mentales ni celles purement symboliques. Le second point concerne la non
séquentialité des images. Ce refus n‟est pas du à un parti pris théorique, mais à des raisons
empiriques (dans le cadre de sa recherche, il y en avait trop peu pour en faire une étude à part
entière). Ensuite, les précisions qui suivent (dispositif technique, imager une partie d‟un espace)
exclues les images comme celles produites à la main, ou sur un tableau, les brouillons, les croquis,
etc. La seconde partie de la définition, concernant l‟outil informatique, lui permet de prendre en
compte ce qu‟on pourrait appeler les « images des images ». En effet, pour donner un exemple,
l‟IRMf peut produire une image sans un traitement informatique, mais celle-ci est illisible, le bruit
noyant l‟information. Il faut donc traiter informatiquement l‟image colorisée, évacuée ce qui n‟est
pas pertinent, etc., pour qu‟elle devienne lisible. Il y a donc des processus de lisibilité.
Concernant notre perspective, cette définition nous convient parfaitement, hormis la non-
séquentialité. Ce n‟est pas une critique ou une limite de la proposition d‟Allamel-Raffin, mais dû à
la technique que nous envisageons d‟étudier. L‟une des caractéristiques de l‟IRMf, de la TEP ou de
l‟EEG et MEG est de fournir des images du cerveau en activité.
Nous ne savons jusqu‟à quel point nous retrouverons – s‟il y en a – les mêmes résultats
qu‟Allamel-Raffin concernant le statut de l‟image dans l‟activité scientifique. Il existe a priori de
nombreuses similitudes entre l‟astrophysique et les neurosciences du point de vue de la démarche,
notamment qu‟une grande partie des données sont issues de représentations produites
informatiquement. Evidemment, il existe les pratiques anatomiques mais pour étudier le cerveau en
fonctionnement, celles-ci ne conviennent pas. Allamel-Raffin décrit ainsi deux types de

1
Il est important de noter que analogique ne signifie pas « ressemblant à » ; Allamel-Raffin écrit à ce sujet « nous
entendons tout rapport de similarité [on trouve donc la] relation d‟isomorphisme (la représentation a la même forme
que le représenté) [et une] relation d‟homomorphisme (la représentation conserve certaines propriétés structurelles du
représenté » [Allamel-Raffin, 2004 : 96]. Cela permet de ne pas se limiter à la ressemblance perceptive et ainsi
d‟intégrer les schémas, les graphiques, qui ont une ressemblance analogique dans la mesure où ils convertissent des
données en des variables visuelles.

59
raisonnements scientifiques généralement ignorés par l‟épistémologie : l‟abduction1 et l‟analogie.
Mais elle va plus loin en étudiant l‟insertion des images (qui, note-t-elle, sont soumises à de
nombreuses interprétations) comme source probatoire visant le vrai. C‟est-à-dire comme l‟image
fait preuve. Aussi, dans le cadre d‟une recherche empirique, nous pourrions situer nos premières
explorations en se basant sur les résultats qu‟a obtenus Allamel-Raffin pour comparer les pratiques
et le rôle des images. La formulation de nos questionnements pourrait prendre la forme suivante :
trouvons-nous des raisonnements de types abductifs ou analogiques dans les recherches
neuroscientifique ? Les images sont-elles soumises à de nombreuses interprétations ou font-elles
l‟objet d‟un consensus ? L‟image constitue-t-elle une preuve scientifique ?
Cette dernière question est fondamentale car, dans le cas de l‟astrophysique et de la physique
des matériaux, l‟image est insuffisante en elle-même pour être une preuve :
« La réponse à laquelle nous sommes parvenue quant à la question :
"L‟image constitue-t-elle une preuve ? » est négative. Dans la grande
majorité des cas, une image produite au GSI ou au GfA constitue un
élément, parmi d‟autres, au sein d‟un faisceau d’éléments de preuves
convergents. Chaque image […] vient renforcer le faisceau permettant de
considérer que la proposition qu‟il s‟agit de prouver est vraie. » [Allamel-
Raffin, 2004 : 426].

L‟image est donc une des nombreuses médiations qui, lorsqu‟elles s‟assemblent, peuvent
former un « fait » ou une « preuve » scientifique. Il s‟agit donc de démêler les différentes choses qui
participent à la preuve scientifique et voir dans quelle mesure elles jouent, quelle est leur fonction,
comment s‟intègrent les différents acteurs, objets ou processus, etc. Mais il existe d‟autres sciences
où l‟image ne joue pas ce rôle de preuve, et est même rejetée en tant qu‟objet scientifique. C‟est ce
qu‟a étudié Muriel Lefebvre dans sa thèse de doctorat dans le cadre des mathématiques. L‟image est
très mal vue, malgré une utilisation massive. Il s‟agit donc de savoir quel est son rôle si, d‟un côté,
elle est quasi unanimement rejetée en tant que preuve, mais que par ailleurs elle est très utilisée dans
les démonstrations mathématiques. Concernant les neurosciences, l‟image – du moins est-ce une
hypothèse – joue un rôle important car elle est le seul lien avec le cerveau en fonctionnement. Elle
participe donc activement dans le développement des connaissances : il ne peut donc qu‟être
intéressant, du point de vue sociologique, de les étudier.

4.2.2 Et le regard dans tout ça?

Il nous parait clair qu'une sociologie de l'image ne peut se passer d'une sociologie du regard.
Dans l'introduction de son ouvrage Voirs et Savoirs2, Anne Sauvageot s'étonne que le regard ne soit
pas encore été considéré comme un objet d'étude sociologique à part entière. En effet, comment
étudier « l'image » sans tenir compte de ceux qui la regardent ? Une image n'a de sens que si elle est
perçue, et c'est la façon dont elle est perçue qui lui donne son sens positif. À ce sujet, nous
connaissons bien toutes les difficultés des préhistoriens concernant la description de l'art rupestre
préhistorique, tenant, pour l'essentiel, à l'inexistence de l'habitus nécessaire à sa compréhension.
Autrement dit, même si le regard est affaire de physiologie et de psychologie, il est aussi affaire de
sociologie. Le contenu de ce que l'on voit est nécessairement soumis à des formes
représentationnelles, ces dernières étant socialement constituées.

1
Ce type de raisonnement est assez méconnu. Nous pouvons le définir comme un procédé consistant à introduire une
règle à titre d‟hypothèse afin de considérer ce résultat comme un cas particulier tombant sous cette règle.
2
[Sauvageot A., 1994].

60
« Socialement produit, le regard, l'est ainsi en ce qu'il est conditionné
par le jeu des formes que lui offre tout environnement. Les figures et les
images qui nous entourent – même les plus banales – concourent à édifier des
images-normes, instaurant chez les individus un habitus tout à la fois
perceptif, cognitif et symbolique. L'apprentissage normatif de la perception
se double en effet d'une structuration symbolique qu'active l'intégration de
modèles référents. Car les formes qui constituent notre environnement visuel
ne sont pas innocentes en ce qu'elles expriment un certain état d'être culturel
de la matière. Et à ce titre, l'organisation du visible constitue une sorte de
" grammaire sémantique " qu'intègre le regard à son contact. Une
phénoménologie de la matière – la façon dont celle-ci est façonnée par des
rationalités et vécue par la conscience – peut donc instruire tant sur
l'évolution de nos conduites perceptives que sur le rôle de la vision dans la
dynamique de la connaissance » [Sauvageot A., 1994: 9]

À l'origine, la sociologie du regard développée par Anne Sauvageot correspond à une analyse
socio-historique des constructions sociales du regard. L'auteur note ainsi : « Notre objet est de saisir
à travers le temps les révolutions du regard que sous-tendent, d'une part, les réorganisations
successives du monde matériel, d'autre part, les changements de rationalité qui lui correspondent 1 ».
Cette thèse se fonde sur l'hypothèse suivante : « De nouveaux modes opératoires de la vue,
autrement dit des regards neufs, engendrent – c'est là notre hypothèse essentielle – non seulement
de nouveaux modes de connaissance et de nouvelles sensibilités mais aussi, en sourdine, tout un
autre social2 ».
Dans le cadre d'une thèse sur l'imagerie cérébrale, l'entreprise de recherches des constructions
socio-historiques du regard qui a mené aux représentations actuelles du cerveau nous paraît être
trop longue et demanderait une thèse à part entière. En revanche, la question essentielle qui émerge
des idées d'Anne Sauvageot est : en quoi les images (leurs constructions, présentations, définitions,
etc.) et les formes de connaissances qu'elles déterminent sont-elles dépendantes du regard des
neuroscientifiques qui s'est progressivement construit – et c'est une hypothèse – avec la phrénologie.
L'idée générale, par exemple, est que le regard, se focalisant sur l'idée de zone, ne pouvait – à une
époque donnée – voir que le cerveau était un système interdépendant. L'ensemble des expériences
se construisaient selon le principe théorique de la phrénologie, tout écart étant considéré comme un
raté dans l'expérience (du bruit ou toute autre chose). Mais l'étude du regard scientifique et de sa
construction peut être encore plus pertinente dans le cadre des soins cliniques. Céline Masson,
psychanalyste, a écrit un article sur l'analyse des images échographiques. Le cas d'étude est simple :
une femme se rend chez un échographiste qui, lorsque l'échographie est réalisée, suppute la
possibilité d'une opération chirurgicale dès la naissance de l'enfant au niveau de la communication
inter ventriculaire. L'anomalie n'étant apparemment pas certaine (certaines coupes ne la mettent pas
en évidence), il décide de s'adresser au « pape 3 » de l'échographie qui lui, « ne voit rien
d'alarmant4 ». Suite à ce cas, Céline Masson pose les questions suivantes : « Qu'a vu alors ou n'a
pas vu l'autre échographiste sur " ces " images ? Pourquoi sur tel écran une éventuelle
" malformation " cardiaque apparaît-elle et pas sur l'écran du " pape "?5».
Au-delà de ce cas empirique, on trouvera très probablement le même type de problème à
propos du réductionnisme. Le lien fait par les réductionnistes entre une action et sa localisation
active dans le cerveau leur permet de dire que cette zone est essentielle dans la formation de telle
ou telle action, et ce, malgré une approche de l‟activité cérébrale de plus en plus parallèle,
composée de systèmes de niveaux complexes hiérarchisés. Or, nombreux sont les chercheurs qui
ont « vu » ces images et qui n'en ont pas tiré les mêmes conclusions. Il y a donc problème, au sens

1
[Ibid, p.32].
2
[Ibid, p.32].
3
[Masson, 2004, p.69].
4
[Ibid, p.69].
5
[Ibid, p.69].

61
où il n'y a pas consensus. Comment une image analysée par des chercheurs – ce qui signifie qu'ils
ont reçu une formation leur donnant la compétence d'interpréter justement ces images – peut-elle
recevoir des conclusions aussi opposées ? Comme est construit le regard scientifique ? Qu‟est-ce
qui distingue un "pape" de l‟analyse d‟image d‟un simple chercheur ? Autant de questions que nous
jugeons pertinentes dans le cadre d‟une analyse d‟une sociologie du regard.

4.3 Problématisation et ouverture du sujet

Il nous faut réaliser maintenant le principal travail pour tout projet de thèse : la
problématisation d‟un sujet réalisable. Nous allons, dans un premier temps, lister la longue liste de
questionnement que nous nous sommes posés tout au long de ce mémoire. Nous proposerons
ensuite un ensemble de problématiques qui seront nos fils conducteurs lors d‟une thèse.

4.3.1 Questions et problématisation

Nous aborderons les questions dans leur ordre d‟apparition. Nous nous sommes d‟abord
demandé dans quelle mesure le projet du « programme fort » des neurosciences – qui correspond au
réductionnisme neuronal – était présent dans la pratique neuroscientifique. Est-ce que la plupart des
chercheurs sont réductionnistes ou ne serait-ce qu‟une médiatisation des thèses les plus fortes ?
Affichent-ils de tels projets par parti pris idéologique (matérialisme neuronal) ou simplement pour
avoir du crédit scientifique (financements, reconnaissance, etc.) ? N‟y aurait-il pas une
mésinterprétation entre un réductionnisme méthodologique et un réductionnisme ontologique ? Ces
questions ont donc trait aux chercheurs eux-mêmes, à leur représentation et pratique que l‟on peut
considérer comme extrascientifiques, à leur situation dans l‟espace social. Ces questionnements
sont importants car de nombreux enjeux sociaux y sont liés, en particulier interdisciplinaires. Il est
clair qu‟un certain réductionnisme neurologique sévit, étant donné les nombreux psychiatres,
psychanalystes, sociologues et psychologues qui se lèvent contre de telles approches scientifiques.
Comme nous l‟avons dit précédemment, de nombreuses disciplines naissent suite au
développement des connaissances neuroscientifiques : neurosociologie, neuropsychologie,
neuroéconomie, neurophilosophie, neuropsychiatrie, etc.
Suite à ces interrogations, nous nous sommes demandés quel serait l‟angle sociologique
d‟approche le plus pertinent. Comme nous avions choisi, à l‟origine, l‟imagerie cérébrale comme
objet d‟étude, nous nous sommes intéressés à la théorie de l‟acteur-réseau. Celle-ci a répondu à nos
attentes, que ce soit théoriquement ou méthodologiquement. Certes, une telle approche ne permettra
pas de comprendre toutes les neurosciences – il faudrait pour cela multiplier les recherches
empiriques via d‟autres méthodes sociologiques -, mais elle est un moyen pertinent pour étudier les
médiations entre les acteurs et les actants. De ce choix théorique et empirique, un certain nombre de
questions ont logiquement émergé. Qui utilise les techniques d‟imagerie cérébrale ? Comment sont-
elles utilisées ? Y a-t-il des pratiques différentes entre les scientifiques et/ou les laboratoires ? S‟il y
en a, quelles sont les controverses à son sujet ? S‟agit-il de controverses portant sur la technique
elle-même ? Sur ses résultats ? Sur la/les théorie(s) permettant de comprendre les résultats ? A quoi
sert-elle ? Est-elle un « objet frontière » ? Comment les différentes disciplines neuroscientifiques
s‟articulent-elles et se coordonnent-elles autour de cette technique ? Aussi, lorsque nous aborderons
le terrain, et si nous arrivons à répondre à ces questions, nous serons à même de faire ressortir des
traits pertinents de l‟organisation scientifique générale des neurosciences.

62
Enfin, nous nous sommes posé certaines questions concernant les rapports des neurosciences et
de la santé. Les questionnements peuvent-être considérés comme « classiques » au regard de la
sociologie de la santé. Quelle reconfiguration des pratiques thérapeutiques l‟approche
neuroscientifiques fait-elle naitre ? Comment se positionnent les professionnels de la santé par
rapport à ces changements ? Est-il possible de construire des typologies de pratiques thérapeutiques
allant du plus au moins proche des neurosciences ? Quel changement chez le malade ? Lorsque l‟on
parle de maladie mentale (du point de vue psychiatrique) et que l‟on cherche à la soigner
neurologiquement, est-ce la même maladie ? Peut-on dès lors, comme certains professionnels de la
santé le disent, parler d‟une dépersonnalisation du rapport entre le malade et sa maladie ? Enfin,
quelles interactions entre le gouvernement (les politiques publiques, de prévention, de financement,
etc.), l‟université (ou organisme de recherche) et l‟industrie (application pharmacologique des
découvertes, développement de nouvelles techniques et technologies, etc.) ? Pour cette dernière
question, nous pourrions utiliser les principes d‟analyses issus du modèle de la Triple Hélice de
Loet Leydesdorff et Henry Etzkowitz.
Il est clair que cela fait beaucoup de questions pour une thèse. Et il est évident que la
problématique devra restreindre le sujet. Mais il est tout de même intéressant d‟en lister plus qu‟il
n‟en faut pour voir l‟étendue du champ d‟investigation qui s‟offre à nous et ainsi trouver « un »
angle, parmi la multitude, pour ne pas oublier que ce n‟est qu‟une partie de la complexité du sujet
qui est étudié.
Quelles problématiques pouvons-nous construire pour une thèse ? Nous nous sommes focalisés
sur deux points fondamentaux qui restreindront notre domaine d‟analyse : l‟imagerie cérébrale et la
pratique des neuroscientifiques. Cette restriction des objets à analyser fournit un ensemble de
problématisations qui, finalement, sont simples :
 Concernant la structure1 organisationnelle des neurosciences : Où sommes-nous et avec qui ?
Que sont les neurosciences ? Quelles pratiques lui sont-elles associées ?
 A propos de la technique et des pratiques qui lui sont liées, cette série de questions
correspond au fil d‟Ariane de la thèse : Qu‟est-ce qui est si intéressant dans cette technique ?
Pourquoi cette technique et pas autre chose ? Comment est-elle devenue un point central dans les
neurosciences ? Les résultats que cette technique produit, quels sont-ils ? Que font-ils ? Ont-
ils un statut probatoire ou ne sont-ils qu‟un maillon dans la construction de la preuve ? Y a-
t-il consensus ou conflit à propos de la technique et/ou de la pratique et/ou des résultats ?
Est-il possible de construire des regroupements d‟acteurs et d‟actants concernant cette
technique selon différents critères (pratique, conflit, méthode, etc.) ? En somme, y a-t-il une
unité ou une diversité dans la pratique des neuroscientifiques2 ? S‟il y a diversité, est-ce que
l‟imagerie cérébrale offre les moyens de coordonner les différentes disciplines
neuroscientifiques ?
 Au sujet des images et de leur rapport aux neurosciences : Quels rapports les résultats
fournis ont-ils avec l‟objet représenté ? Pour qu‟une image soit utilisée, quelle(s)
détermination(s), développement doit-elle subir ?

4.3.2 Quel terrain ethnographique choisir ?

Le terrain qui nous parait-être le plus pertinent, pour répondre à l‟ensemble des questions que
1
Nous ne faisons évidemment pas référence à la structure au sens de quelque chose d‟au-dessus, ou ailleurs. La
structure est l‟ensemble des composantes qui la fonde : que ce soit des pratiques, des techniques, des acteurs, des outils,
des normes, des présidents, etc.
2
Il est évident qu‟il y a une diversité, du fait des nombreuses disciplines : neurochirurgie, neuroanatomie, etc. La
question fait sens si nous pensons l‟unité dans un versant épistémologique, comme les manuels de neurosciences
tendent à nous le montrer. Les différentes disciplines n‟étant qu‟une articulation logique du fait de la complexité du
cerveau. La question est donc de savoir s‟il y a une unité de ce type ou plutôt une diversité.

63
nous nous posons, serait un hôpital universitaire spécialisé en neurosciences et ayant à sa
disposition une ou plusieurs techniques d‟imagerie cérébrale. Ces lieux mêlent recherches,
formations et thérapeutiques dans une même unité géographique. Ce serait donc l‟endroit parfait
pour voir s‟assembler, se former ou se déformer des groupes, comment les conflits sont résolus,
comment les différentes unités de l‟hôpital mobilisent-elles la technique, comment utilisent-elles les
résultats produits, etc. De plus, nous serions à même de finement étudier l‟imagerie cérébrale en
tant qu‟objet-frontière.
Il existe, à Toulouse, un CHU (Centre Hospitalier Universitaire) spécialisé dans les
neurosciences. L‟intitulé du groupe de recherche est « Pôle Neurosciences ». Celui-ci répondrait
entièrement à nos attentes. Ce pôle contient plusieurs disciplines neuroscientifiques : « Neurologie
Vasculaire », « Pathologie Neuro-Dégénérative », « Explorations Fonctionnelles du Système
Nerveux », « Neurologie Générale et Maladies Inflammatoires du Système Nerveux » et
« Radiochirurgie stéréotaxique ». Se mêlent donc l‟étude des pathologies mentales et la recherche
plus « fondamentale ». A priori, de part quelques contacts, il serait assez facile d‟avoir accès à cet
hôpital universitaire en tant que sociologue pour y mener une étude ethnographique.

4.3.3 Limites et ouverture du projet

La limite essentielle à notre sujet d‟étude et sa restriction – certes nécessaire, mais il faudra la
prendre en compte pour éviter des généralisations abusives. En se focalisant autour d‟une seule
technique, et en ne prenant les autres (celles qui, nécessairement, se mêlent à l‟imagerie cérébrale)
que comme des maillons, l‟analyse sera partiale. Il faudra en tenir compte pour ne pas rendre
surdéterminante l‟imagerie cérébrale par rapport à d‟autres facteurs causaux. C‟est en cela que la
théorie de l‟acteur-réseau nous parait être pertinente car, en suivant les « traces » laissées par les
techniques et les acteurs, et en ne définissant le social que comme un assemblage hétérogène de
choses, il s‟agit de reconstruire l‟ensemble des médiations qui donne forme à ce que nous étudions.
Bien sûr, il faut bien partir de quelque part et ce sera, pour notre part, de l‟imagerie cérébrale. Mais
en reconstruisant l‟ensemble des liens et médiations qui s‟unissent entre cette technique, les autres
techniques, les acteurs, les actants (financements, projets, etc.), nous serons à même de proposer
une première présentation de la pratique neuroscientifique. Le travail ne sera bien évidemment pas
terminé, et il est toujours à refaire car il est possible d‟aborder le terrain sous de nombreux angles,
offrant à chaque fois une analyse différente (mais pas nécessairement incommensurable).
Mais au-delà de la partialité du sujet, due à l‟étude d‟un seul objet (l‟imagerie cérébrale), ce
sont des pans entiers des neurosciences qui ne pourront être abordés dans le cadre d‟une thèse : les
rapports à l‟industrie, à la santé, les autres pratiques neuroscientifiques qui n‟utilisent pas (ou peu)
l‟imagerie cérébrale, les liens avec l‟Etat, etc. Tous ces domaines des neurosciences demandent à
eux seuls un travail entier, mais aussi d‟aborder les neurosciences via d‟autres théories et d‟autres
méthodes sociologiques pour faire émerger des choses que nous ne pourrions voir.
Etant donné l‟ampleur du travail, il parait aussi impossible de réaliser une étude socio-
historique du développement des neurosciences. Cela correspondrait à une thèse en soi. Mais ce
type d‟études serait plus qu‟important dans la compréhension du développement des neurosciences,
car on rappelle souvent que telle chose à eu une « grande » influence sur ceci, etc. mais sans jamais
poser les questions qui expliqueraient en quoi, ou pourquoi les choses se sont développées ainsi.
Nous n‟avons pu nous – par manque de temps – occuper assez précisément des thèses de Terry
Shinn. Les concepts qu‟il développe, notamment celui de généricité, d‟arène interstitielle et les trois
régimes qu‟il différencie (disciplinaire, transversal et transitaire) pourraient nous apporter des
angles de vus très intéressants et ainsi les comparer avec ceux obtenus avec la théorie de l‟acteur-
réseau. Car si Terry Shinn voit une quasi incommensurabilité avec la sociologie « néo-orthodoxe »

64
et sa thèse, nous pensons bien plutôt que certaines zones se recoupent. Ce travail de convergence
théorique n‟a pu être réalisé dans le cadre de ce mémoire mais pourrait faire l‟objet d‟un travail
intéressant dans le cadre d‟une thèse et nous offrir des perspectives empiriques intéressantes.
Ces limites que nous avons citées sont aussi des ouvertures. En effet, il est difficile de dire
quelles sont les limites d‟un projet tant qu‟il ne s‟est pas confronté à la réalité du terrain empirique.
Les seules choses que nous puissions pointer du doigt sont les zones d‟ombre – que ce soit à cause
de la théorie, des méthodes ou de la perspective choisis – que notre projet ne prendre pas en compte.

65
Conclusion générale

Nous avons essayé, dans le cadre de ce mémoire, de proposer l'élaboration d'un domaine de
recherche sociologique spécifique aux neurosciences. La raison principale provient de la
complexité même de ce champ disciplinaire. On ne peut le réduire à la sociologie des sciences tant
ses implications dans d'autres domaines de la vie sociale sont importants. Ils ne sont tout
simplement pas éliminables dans l'optique d'un réductionnisme méthodologique. Il est donc
nécessaire de se situer à l'intersection d'une sociologie des sciences et de la santé pour satisfaire une
compréhension la plus juste possible de ces disciplines neuroscientifiques. C'est ce qui fait la
spécificité de ce champ de recherches – déjà réalisées par d'autres, concernant des pratiques ou des
organisations différentes. Les théories neuroscientifiques sont le fruit d'une représentation sociale et
historique de l'individu et de son cerveau produisant certaines technologies (en particulier l'imagerie
cérébrale) spécifiques permettant d'approfondir ces voies de recherches. Mais, à la différence
d'autres sciences telle que la physique ou la biologique, les neurosciences s'adressent directement à
la vie humaine et sociale. Elles contribuent à la redéfinition de ce qu'est une maladie mentale, ou ce
qu'est l'empathie1, le normal et le pathologique, l'existence ou non d'une conscience, d'une âme, etc.
Les recherches neuroscientifiques s‟inscrivent donc dans la vie sociale et biologique des individus
Ainsi, intégrer les spécificités de la sociologie des sciences pour comprendre l'organisation
scientifique des neurosciences, l'utilisation des outils, les résultats, les pratiques de recherches, les
enjeux sociaux, etc. et celle de la sociologie de la santé pour étudier les changements que ces
recherches opèrent dans le champ des relations thérapeutiques, des nouvelles théories
neuropsychiatriques ou même dans les pratiques juridiques , est, selon nous, essentiel.

Dans cette complexité sociale où de multiples interconnexions existent, il nous est paru
cohérent d'utiliser la théorie de l'acteur-réseau. D‟une part elle est une sociologie des objets, ce qui
correspond parfaitement à notre sujet d‟études, puisqu‟il concerne essentiellement un objet
technique., d‟autre part, elle fournit un ensemble de méthodes et de postulats théoriques que nous
trouvons pertinents et intéressants pour l‟étude que nous voulons faire. En particulier le fait de
concevoir le social non comme une chose mais comme ce qui tient ensemble des choses qui en
elles-même ne sont pas sociales. Avec une telle définition du social, il s‟agit donc d‟étudier les
différentes médiations qui font advenir les choses telles qu‟elles sont. Cette approche se marie
parfaitement avec la sociologie des controverses qui est un moment où les choses peuvent se
désassembler et se réassembler de manière unique : ce qui est nommé l‟émergence. Notre question
sera donc de savoir à quel genre d‟assemblage faisons-nous face lorsque nous étudions l‟imagerie
cérébrale.

Ce n'est qu'après cette recherche empirique que nous serons à même de mieux situer la
pratique neuroscientifique, ce qu'elle fait à la recherche clinique et à la santé en général. Beaucoup
de chercheurs, lorsque l'on parcourt les virulentes critiques à l'encontre du réductionnisme
neuroscientifique, comme nous l'avons vu, nous forcent à constater le peu de connaissances
actuellement disponibles sur le sujet. Il est possible, à titre d‟hypothèse, que le réductionnisme soit
plus dû à une organisation gestionnaire et financière de la pratique thérapeutique (si l‟on veut être
financé, il vaut mieux s‟afficher en tant que réductionniste) qu'aux théories elles-mêmes. De plus,
toujours du point de vue financier et politique, il est possible que les théories réductionnistes, dans
une politique gestionnaire de la santé, soit organisationnellement plus facile à implémenter, traitant
les patients avec plus de rapidité et pour moins de prise en charge. Si l‟on ne conçoit les maladies
mentales que sous l‟angle biologique, la prise en charge longue et coûteuse des psychiatres n‟est
plus très utile, et ne devient qu‟un épiphénomène de la thérapeutique. Il est donc tout à fait
imaginable que la réussite sociale des neurosciences soit due à un modèle organisationnel plutôt
qu'à une force de vérité intrinsèque, notamment du fait des nombreuses controverses dont elle est
porteuse et qui n'empêchent ou ne ralentissent en rien son évolution tant son prestige est grand.

1
Young A., 2011.

66
Mais l‟histoire que nous avons réalisée ne va pas vraiment dans ce sens-là. L‟idée
localisationniste et réductionniste émergeait déjà dès le XIXe siècle et il n‟existait pas encore de
traitement de type pharmacologique comme nous le connaissons aujourd‟hui. Il s‟agit alors de se
demander pourquoi, à l‟époque, alors qu‟il existait d‟autres approches (parallèle, intégrative,
complexe, interdépendante, etc.), nous avons choisi la voie réductionniste ? La question est d‟autant
plus intéressante qu‟aujourd‟hui, les thèses intégratives et abordant le cerveau en parallèle
paraissent devenir les théories dominantes. On découvre que le cerveau est capable de plasticité,
qu‟il fonctionne en parallèle et sur plusieurs niveaux de systèmes complexes, qu‟il est hiérarchique,
etc. Pour certains neuroscientifiques, nous n‟aurions en fait presque encore rien compris au
fonctionnement cérébral tellement cet organe est complexe. La question étant alors : pourquoi le
modèle réductionniste et pas autre chose ? De nombreuses critiques de ce modèle, en particulier
venant des sociologues et des psychiatres, pensent que les normes sociales individualistes jointes
aux normes d‟autonomies – normes qui seraient les valeurs actuelles de la société - participent de
cette vision du monde et du cerveau. Il ne s‟agit plus de soigner les maladies mentales, mais de
rendre leur autonomie aux patients ; il ne s‟agit plus d‟aller voir un psychologue pour soigner sa
dépression, mais de prendre des anxiolytiques pour pouvoir rester actif ; etc. Nous serions dans une
société du palliatif et non plus du curatif, les neurosciences, et en particulier le développement
pharmacologique qui leur est lié en serait la tête de pont. Mais il reste toujours la même question,
quelles neurosciences participent à ce projet ? Y participent-elles toutes ? Si non, dans quelles
proportions ? Avec quels moyens ?

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