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CLAUDE PÉRÈS

MIGRANTS
Bilal, 23 ans, Paris

C’est un mois de mai où le printemps ne semble pas


vouloir s’installer tout à fait à Paris. Ca veut dire qu’on ne
sait pas s’il fait beau vraiment ou nuageux ou gris, chaud
ou froid, et que donc on ne sait pas comment s’habiller. Il
y a un campement de migrants à la Chapelle. Je ne sais
pas ce qu’on appelle un campement, ni la différence avec
un camp… Je suppose qu’un campement est plus
temporaire et précaire…

Je prends la rue du Faubourg St Denis pour m’y rendre.


Le quartier a changé. Il y a un mot pour ça : on dit
gentrifié. Sur les trottoirs parcourus par des passants
immigrés, pleines de boutiques offrant ce dont ils peuvent
avoir besoin pour cuisiner, se coiffer, appeler leurs familles
restées au pays, faire leurs choses du quotidien, se sont
ajoutées les commerces destinés aux nouveaux habitants,
des épiceries dites fines, des cafés. Je remarque qu’il n’y a
pas de noirs dans ces cafés. Je ne m’arrête pas pour
connaître les prix sur la carte. Je ne vois pas de noirs et de
blancs se parler, ni faire quoi que ce soit d’autre ensemble
dans cette rue, comme s’ils menaient des vies parallèles, à
une distance si courte les uns des autres, pourtant, qu’ils
pourraient se toucher en tendant le bras. Je suppose qu’ils
se saluent quand ils se croisent le matin. Je ne sais pas
s’ils sourient.
J’arrive à la Chapelle. Là où Peter Brook faisait jouer ses
pièces quand j’étais enfant, là où j’ai eu comme des heurts
de théâtre. Ce qu’on appelle un campement, ce sont des
centaines de petites tentes en « polyester enduit » et en
« polyethylène ». Je ne sais pas ce que c’est. Ca résiste à
une pluie de 200 millimètres d’eau par heure. Je ne sais
pas si ça veut dire que c’est résistant. Ca n’a pas l’air.
Elles ont un nom, ces tentes, elles portent le nom d’une
cascade : Arpenaz. Elles sont vertes. Je ne sais pas si elles
sont jolies, je n’aime pas le vert de toutes façons.

Il y a des centaines de ces petites tentes partout sur le


terre-plein du boulevard, dans des travées du viaduc d’une
des lignes du métropolitain. Entre trois cent et cinq cent
migrants. Et il y a une vie là. Il y a une vie quand même.
Ca ne se laisse jamais tout à fait décourager. Qu’est-ce
que ça veut dire une vie ? Ca veut dire des objets
récupérés, un vieux fauteuil, une palette en bois
transformée en table, des tapis disposés comme pour
délimiter des espaces, une chaise ici, un vélo… et
organisés pour ménager un peu de confort. Ca veut dire
du linge qui sèche. Ca veut dire des urinoirs, ça a un nom,
ça peut se louer, des « colonnes urinoirs trois
utilisateurs » ou « urinoirs triples autonomes ». La mairie
en dispose pour les grands événements, le marathon par
exemple. La mairie ne semble pas avoir cru utile d’offrir
plus de confort… Ca veut dire des gens qui discutent, des
corps qui se reposent, un homme qui coupe les cheveux
d’un autre, une femme qui nourrit ses enfants, des
hommes qui se rafraîchissent à la fontaine du square à
côté, qui se mouillent les bras, le visage, à défaut de
pouvoir se laver le corps, et des allées et venues de celles
et ceux qui se donnent quelque chose à faire… Avec le
soleil, ça aurait quelque chose des vacances. C’est curieux.
Et puis, à y regarder de plus près, la suspension du temps
n’est pas la même que celle des loisirs, parce qu’on attend
quelque chose de précis, qui rend ce moment qui s’étire
plus long et plus précaire encore. Sur les piliers du viaduc,
tout autour du campement, on peut voir affichés des
placards de la préfecture, annonçant le démantèlement
imminent.

J’attends. Je n’ose pas aborder quelqu’un. Dire quoi ?


Bonjour, accepteriez-vous de me dire quelque chose de
vous ? Autre ? Et puis un homme à vélo, avec un enfant
accroupi dans un panier accroché au cintre, vient vers
moi. Il sourit. Est-ce que je peux vous aider ? Dans ces
lieux où ils font quelque chose qui est en deçà d’habiter, il
m’accueille. Il dit qu’il ne parle pas assez bien français.
Suivez-moi. Lui, là-bas… Venez. Asseyez-vous. Faites-lui
un peu de place. Mais, si, installez-vous là.

Bilal a 23 ans. Il porte des lunettes de soleil dans


lesquelles on se voit, qui imposent les regards obliques,
pour deviner les yeux au travers. Je ne sais pas comment
il est habillé. Il est comme tous les enfants des villes du
monde, en jean ou en survêtement, en baskets ou autre…
Il pourrait être le jeune homme qui porte la poussette
d’une dame qui monte dans le bus ; le voisin qui rend le
courrier quand le facteur s’est trompé ; le passant pressé
qui vous pousse ; un amant. Il est celui qui a quitté la
Lybie, il y a neuf mois. Il n’aime pas parler. Il fait des
réponses brèves. Il s’en tient aux faits et n’aime pas les
détails. Je le sens plus à l’aise pour parler des autres. Ils
viennent de pays en guerre. Il cite les pays, la Syrie, la
Lybie, le Tchad, l’Érythrée… C’est forcément effroyable,
une liste pareille. Oui, mais vous, par exemple ? Il
raconte. De la Lybie, il a pris une embarcation pour l’Italie.
Dans l’embarcation, il dit, c’est difficile. Il y a plein de
gens. T’as soif. T’as peur… Peur de quoi ? De se noyer. Il
ne sait pas où il va, celui qui tient l’embarcation. Il faut
payer. Il y a des gens qui font de l’argent avec
l’immigration. Lui, Bilal, il a payé 1000 euros.

Dans le camp, en Italie, il y a du monde. La nourriture,


des fois, elle est presque, il dit, expirée. Il dit qu’il a peur.
Il dit, tu sais pas ton destin, voilà, des choses comme ça…
Il parle vite. Il ne s’arrête pas sur les mots qu’il fait courir,
courir, pour ne pas tomber. Il n’est pas question, il ne
peut pas être question de laisser le temps aux choses qui
sont décrites de venir, par exemple, faire pleurer. Avec le
même ton qui ne se laisse pas affecté, il dit, quand on voit
les conditions, ici, des fois, on regrette d’être venu. Ca,
c’est pour exprimer son immense déception, ces quelques
mots-là, et c’est tout. Je le regarde. Je cherche à savoir si,
vraiment, il regrette. Non : mais bon, au moins, il y a la
paix, il conclut, comme pour dire que, de toute façon, il
n’avait pas d’autre choix.

Je lui demande s’il a fait des études. Il a une formation


de boulanger. Je souris. C’est tellement important dans
ma journée, le pain… Pourquoi pas faire boulanger ici. Mais
il pense plutôt à traverser la Belgique, puis l’Allemagne,
pour aller au Danemark ou en Suède. Ce projet-là, le
voyage, le métier, c’est son bagage à lui, c’est la dernière
chose qu’il peut serrer dans ses mains.

On est Samedi. Le mardi suivant, au matin, la police


barricadera le terre-plein et conduira ces migrants ici ou
là, vers des hébergements plus ou moins temporaires,
selon leurs possibilités à prouver leur degré de détresse.
Quelques jours plus tard, certains réapparaitront,
cherchant un refuge qui dans une halle, une caserne
désaffectée, une église, un square… Débordée, recevant
des consignes confuses, la police apportera des réponses
absurdes, forçant les uns à entrer dans une voiture du
métropolitain, dispersant brutalement les autres. Quelques
migrants écriront sur des bouts de papiers des messages
évoquant leurs droits. Mais on sait que les bouts de
papiers, ça se chiffonne. Et il se trouve que les droits
mentionnés dessus aussi.
Riham, 24 ans, Berlin

– Elle est belle, la lumière, l’hiver, à Berlin. – Comment


ça ? Qu’est-ce que tu appelles lumière ? Je ne réponds pas
tout à fait. Je précise : – Elle est caramel. – Oui, je vois.
Caramel, oui. Elle est chaude. Elle ne va pas du tout avec
le reste de la ville. – Tu veux dire, le climat ?
L’architecture ? Les gens ? – Oui. Je suis surpris. Je me
demande ce qui fait qu’un Berlinois depuis toujours peut
dire ça. J’essaie de mesurer la portée du propos. Qu’est-ce
que c’est ? De la déception ? De l’ennui ? Un constat ? Je
souris.

Je m’appelle Riham. Elle dit : Je suis Syrienne. Et se


reprend : Palestinienne-Syrienne. Elle est grande, fine.
Elle est au début de sa vingtaine. Elle porte du jean et un
maquillage très discret. Elle se tient droite. Toujours. Elle
marche avec un air de confiance ou de détermination
comme si elle cherchait à se convaincre que tout était
possible, ou comme si elle ne voyait pas pourquoi elle n’en
serait pas convaincue. Elle ressemble à ces jeunes filles
qu’on voit à la télévision arpenter les rues de New York en
parlant de travail, d’amour, de vêtements, entre deux rires
étourdis, ces jeunes filles des villes du monde, qu’on ne
voit jamais en vrai. Ça veut dire qu’à l’origine, je suis
Palestinienne. Mon grand-père a du quitter la Palestine,
parce qu’Israël s’établissait, pour aller en Syrie. Nous
vivions dans un endroit appelé le camp de Yarmouk, dans
le sud de Damas. Mon père est né à Damas. Je suis née à
Damas. Mais nous n’avons pas la nationalité Syrienne.
Nous sommes réfugiés Palestiniens. Elle parle d’une voix
calme qui trahit une pensée précise, très organisée, qui ne
se laisse jamais débordée par les choses. Mais nous étions
intégrés dans la société Syrienne. Mon père avait un
travail ; moi aussi : j’étais professeure assistante à
l’Université de Damas. La vie était vraiment bien.

C’est Mars. C’est Berlin. C’est un hiver qui ne sait plus


finir et qui a fatigué les sourires sur les joues des
passants. La ville sent l’huile épuisée d’avoir trop frit des
baraques qui nourrissent des gens qui ne peuvent pas
aimer manger. Les arbres de Noël n’ont toujours pas été
ramassés. Les immeubles en construction attendent. Sur
les murs s’accumulent les graffitis de jeunes qui se
donnent des airs de rébellion et qui s’intéressent si peu
aux choses politiques finalement. Les Berlinois sont tout à
leur lutte contre le froid, avec l’ingéniosité de l’habitude.

En 2012, nous avons du quitter notre maison, parce que


le conflit Syrien gagnait la zone du camp de Yarmouk. Elle
parle avec comme un sourire dans la voix ou une légèreté.
Elle raconte en tenant à distance les choses. Ma mère m’a
téléphoné en me demandant de ne pas rentrer. J’étais à
l’Université. Je ne savais pas que je ne rentrerai plus
jamais. J’allais chez mon oncle. Pendant 10 jours. Je
comprenais que je ne retournerai plus à la maison. Ça fait
deux ans maintenant. J’ai pu y retourner quatre ou cinq
fois pour récupérer des affaires. C’était humiliant. Il y a
beaucoup de postes de contrôles ; il faut attendre
plusieurs heures ; on vérifie que vous n’avez pas de
nourriture… C’est le siège. Elle décrit les choses sans
émotion. Sans doute parce qu’elle les a déjà racontées
tant de fois, à d’autres ou à elle-même comme on fait
quand on a besoin de se répéter tout ce qu’on ne parvient
pas à admettre tout à fait. C’est là où les rebelles et les
groupes armés sont. Bien sûr, il n’y a ni électricité, ni eau.
Jusque-là, 172 personnes sont mortes de faim ou de
malnutrition dans le camp de Yarmouk.

A Berlin, on vient de tous les lieux du monde, faire des


études, chercher un travail, commencer, recommencer ou
changer ou oublier sa vie. On parle toutes les langues
dans la rue. On se rencontre facilement. On discute et
discute encore. On a un projet précis en tête, qui ne peut
que se dérouler comme on a prévu, le temps de chercher
un lieu pour vivre, celui d’apprendre la langue, celui de se
lier d’amitié, et puis, forcément, celui où on cherche à
faire un peu d’argent ou on repart dans son pays avec des
souvenirs ou alors on vient sans bagages, sans savoir,
avec quand même une petite attente mais qu’on ne sait
pas formuler.

Quand j’étais à Damas, mon boulot, c’était de compter


combien de personnes étaient mortes, ou blessées, sous
les obus de mortiers, chaque jour. Je travaillais pour une
radio locale. On appelait nos correspondants dans les villes
pour savoir combien de personnes avaient été tuées et où
étaient tombés les mortiers. Après ça, en rentrant à la
maison le soir, je me sentais mal. C’était déprimant.
Raconter ça lui coûte davantage. On dirait qu’elle les garde
pour elle, ces choses, d’habitude. C’est curieux, quand tu
es en Syrie, tu penses que les gens à l’extérieur
s’imaginent que c’est impossible d’y vivre. Mais toi, tu y
vis, ce n’est pas facile, mais tu essaies.

Elle continue son récit. Elle aime s’en tenir aux faits.
Après 10 jours passés chez mon oncle, je devais trouver
un endroit. J’ai du aller à la résidence universitaire de
Damas. Je devais partager la chambre avec six autres
filles. Nous étions sept, dans une chambre, pendant un an
et demi. J’avais un travail, je poursuivais ma maîtrise,
mais la vie n’était pas facile. Tout est plus cher à cause de
l’inflation. Vous perdez vos amis, parce qu’ils sont arrêtés,
tués ou parce qu’ils quittent le pays à cause de la guerre.
Elle cherche une façon de dire qui pourrait décrire
précisément cette vie au milieu de la brutalité de la
guerre… Votre vie est comme dans le coma. Mais ça ne
suffit pas. Elle ajoute : Vous ne vivez pas tout à fait… Puis,
elle renonce, c’est au-delà de ce que les mots savent dire
de toute façon.

Comme souvent dans ces villes qui attirent tant de gens


qui croient entendre des promesses qu’ils sont les seuls à
se formuler, la difficulté, les obstacles ou simplement les
imprévus finissent pas avoir raison de l’enthousiasme avec
lequel ils sont venus. Je ne sais pas quel temps ça prend
pour que ce pétillement plein d’espoir qu’on distingue
clairement dans les yeux de ceux qui arrivent s’éteigne
tout à fait. Mais il s’éteint forcément. Les visages de ceux
qui vivent là, à Berlin, sont résignés. Tout le monde veut
repartir. Personne ne part.
En 2013, j’ai commencé à postuler auprès d’Universités
au Royaume-Uni. J’ai eu plusieurs propositions. J’ai pensé
aller y vivre, faire ma vie là-bas. Mais je n’ai pas obtenu
de bourse. Il fallait tout recommencer et accepter l’idée de
rester à Damas, un an de plus, avec cette guerre. Mais en
faisant des recherches sur l’Internet, j’ai vu que l’Institut
Goethe proposait des cours de journalisme auxquels je me
suis inscrite. Elle s’arrête. Elle réalise qu’elle n’a pas
encore précisé quelque chose qui lui tient pourtant à cœur.
Elle dit, avec une voix sûre, envahie par une fierté qui se
régale et qui fait plaisir à entendre : Je suis journaliste.
Elle continue : Et par chance, j’ai été choisie parmi 5000
candidats. J’ai été une des onze personnes sélectionnées.
J’ai obtenu un visa, ce qui est un miracle. C’est très
difficile pour un Syrien d’obtenir un visa. Puis, après
l’expiration de ce visa, les cours terminés, j’ai demandé
l’asile, car je ne peux pas retourner en Syrie. Si j’y
retourne, je pourrais être arrêtée. J’ai eu affaire à des
organes de presse étrangers. Le gouvernement voit ça
d’un mauvais œil…

Bien sûr, les gens sont les mêmes, partout, forcément


mus par les mêmes espoirs et les mêmes peurs, mais les
façons dans les rues sont différentes et on dirait qu’elles
se prennent vite, parce qu’elles sont suivies et secrétées
par toutes les personnes qui vivent ici, quelque soit le lieu
du monde d’où elles viennent. A Berlin, on ne court pas.
Mais on arrive quand même à l’heure. On ne traverse la
rue que si le feu le permet. Et on attend le temps qu’il
faut. On ne double pas. On ne brusque pas le rythme des
choses et des gens. On ne sait pas ce que c’est
l’impatience. On ne demande pas l’heure, ni son chemin.
On ne s’arrête pas si on le demande de toutes façons. On
évite de déranger. On ne dit pas pardon, ni merci. L’hiver
en tout cas. Je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi.
On ne se sourit pas. On limite les échanges avec les
passants à quelque chose qui paraît en deçà du minimum
à un méditerranéen. On peut rappeler à l’ordre. Avec
même un plaisir qui surprend. Comme si un mystérieux
équilibre était menacé dès que quelqu’un ne se comporte
pas comme il est supposé savoir devoir. Ca fait des
rapports entre les gens très calmes, pas du tout doux,
vraiment, mais calmes.

Riham a traversé des choses que les jeunes filles de New


York à la télévision ne connaissent pas, dont elles ne
parlent pas entre elles quand elles se retrouvent pour faire
les boutiques. Elle est là, loin assez pour ne plus du tout
entendre le fracas de la guerre. Bien sûr que ça va. Bien
sûr qu’elle est souriante. Bien sûre qu’elle a confiance. Ça
ne peut pas être autrement de toutes façons. Elle dit :
Maintenant, j’essaie de m’intégrer. J’ai obtenu un permis
de séjour pour trois ans depuis Janvier. Je suis un cours
de langue depuis peu… j’essaie de commencer une
nouvelle vie. Ce n’est jamais facile, mais j’ai eu beaucoup
de chance. Des amis m’ont hébergée pendant deux mois,
jusqu’à ce que je trouve une chambre. Ça aurait été bien
plus difficile si je n’avais connu personne. Bien sûr,
parfois, on se sent seul. La famille vous manque. Ma mère
me manque. Je l’appelle sur Viber, mais je ne peux pas
être avec elle. Elle ajoute, après un temps : Ni avec mon
père. Mes amis me manquent tellement… Je ne peux pas
retourner en Syrie et ma famille ne peut pas quitter le
pays. Ils sont Palestiniens, ils n’ont le droit d’aller nulle
part. Il y a comme une lutte dans sa parole, comme si elle
cherchait à maintenir le plus loin possible un désespoir qui
n’en finit pas d’insister. Elle est confiante. Il faut qu’elle
soit confiante : Je commence à avoir des amis ici, des
Syriens, des Allemands, des gens de partout, des Polonais,
des Français… En connaissant quelques personnes, en
ayant des amis ici, ça devrait être plus facile.

L’Allemand est une langue simple et claire, de


raisonnements et de calculs, qui établit des prémisses,
élabore des méthodes et multiplie des combinaisons. A
cette langue, certains ne parviennent jamais à se faire. A
Berlin, comme dans toutes les villes du monde, on peut
mener une vie parallèle à celle des locaux, installés déjà
dans leurs habitudes, occupés par leurs amis et peu
enclins à fournir l’effort d’écouter la parole embarrassée
par tant de précision des mots, des structures de phrase,
de ceux qui arrivent. Les Berlinois Allemands sont un peu
différents des autres, tourmentés par une Histoire dont ils
ne savent pas quoi faire. Le passé nazi revient, insiste,
quel que soit le sujet de conversation. Les Allemands de
l’Est précisent presque toujours l’implication de leurs
parents, de leurs familles, avec l’ancien régime, quand ils
se présentent, comme ils disent leurs noms, leurs âges et
d’où ils viennent. Calmement. Avec comme un souci
scrupuleux et digne de faire face aux choses. Les
Allemands de l’Est et de l’Ouest se différencient encore,
sur des détails, l’accent, les façons, qui passent inaperçus
à un étranger.

Le Soleil commence à me manquer. Elle dit ça dans un


éclat de rire, plein du plaisir qu’elle a à se le remémorer :
le Soleil de Syrie me manque. Il faisait très chaud. Je
détestais ça et maintenant, cette chaleur, cette sensation
d’être envahie par la chaleur, me manque. Les rues me
manquent. La cuisine… Et ce qui me manque le plus, c’est
la sensation que la ville m’appartient. Damas m’appartient.
Je sais m’orienter. Je connais les meilleurs endroits, je sais
où acheter les choses… Ici, je suis une étrangère. Bien sûr,
mes meilleures amies me manquent. On était un petit
gang de trois filles. La ville était à nous. Quand je suis
arrivée ici, je suis devenue dépendante de Facebook. Je
voulais garder le lien avec ma communauté en Syrie. Au
bout d’un moment, je me suis rendue compte que je
passais la journée devant Facebook pour avoir l’impression
que j’étais toujours là-bas, pour vivre la neige à Damas ou
l’augmentation du pétrole… Comme si j’y étais
virtuellement. J’essaie d’être moins devant Facebook
maintenant.

- C’est important de respecter les règles. – Mais si les


règles sont mauvaises ? – Évidemment, on peut les
contester, tant qu’on les suit… C’est un casse-tête, ce
rapport aux règles pour un étranger. Je veux dire, c’est
quand même impossible à comprendre. Peut-être le
souvenir d’un vieux sophiste Grec oublié, Protagoras,
persuadé de l’importance de respecter les règles, ou tout
du moins de le prétendre, pour ainsi manifester sa
connaissance des façons de la société et la part qu’on y
prend. On ne se relie pas aux autres en se souriant, se
touchant, s’interpellant, non, mais en suivant tous
ensemble les règles qui font la vie commune. Une vie
commune faite de solitudes, donc. Je ne sais pas.
J’ai été déçue par certains amis. Riham dit cela sans se
plaindre. Elle rend compte. Toujours avec la même
précision. Vous venez ici en comptant sur certaines
personnes. Elles sont arrivées avant, vous pensez qu’elles
vont vous aider. Elles viennent de votre ville, de votre
pays, vous êtes cousins… Mais avec la routine de la vie,
personne n’est en mesure d’aider personne. Chacun est
seul et isolé. C’est ce qui m’a choquée. Ma meilleure amie,
ma cousine, elles disaient m’attendre mais quand je suis
arrivée, j’ai compris que je ne pouvais compter que sur
moi. Et puis, elle parle de cette vie qui l’attend, avec cette
confiance qu’elle tient au creux de la main et qu’elle
manipule délicatement, comme une chose incroyablement
fragile : A Berlin, j’aime cette impression que c’est une
ville pour tout le monde. Ce n’est pas réservé à un type de
personnes ou à une classe économique, tout le monde
peut s’intégrer. J’aime les événements culturels, la
musique dans la rue… Vous allez dans le métro et vous
pouvez entendre de la bonne musique. J’étais habituée à
ça en Syrie, j’aime ça. J’essaie de tout apprécier ces
temps-ci. Au début, rien que d’aller à l’épicerie et de
devoir choisir parmi tous ces produits, c’était comme une
souffrance. Maintenant, j’essaie d’apprécier. J’ai tout ce
choix, même si ça me prend une heure pour faire les
courses. Parfois, vous vous sentez mal à l’aise parce que
vous êtes perdue… J’essaie même d’apprécier cette
sensation d’être perdue. Si j’arrive à mélanger ma culture
orientale avec la façon de faire des Allemands, ça devrait
aller bien.

L’hiver, à Berlin, on ne vit plus tout à fait, on attend.


Que la chaleur déshabille les corps, réveille les sourires,
détendent les visages des Berlinois qui peuvent enfin
paresser sur la moindre superficie d’herbe ; se baigner nus
dans les lacs autour de la ville ; déambuler à vélo avec
une liberté qu’on ne sait pas reconnaître tant elle diffère
de la discipline habituelle ; dévorer les rues, le soir, avec
des caisses de bouteilles de bière aux bras et dans les
yeux quelque chose comme l’impatience de s’amuser… On
ne le voit pas venir, le printemps. Toujours pas. On ne voit
pas de bourgeons sur les branches des arbres, aucune
fleur nulle part, pas le moindre signe, rien. Mais on sait
qu’il est là, ce Berlin joyeux et léger, qu’il sommeille.

Je demande à Riham si elle pense, qu’un jour, Berlin lui


appartiendra comme Damas : J’espère. Et puis, comme si
elle n’arrivait pas à se résoudre de perdre sa ville pour
toujours : Mais j’espère que je pourrai retourner à Damas
bientôt. C’est plus qu’un espoir… Elle s’arrête. Elle reparle
de Berlin : J’arrive à me déplacer avec le U-bahn et le S-
bahn… Je ne me perds plus du tout. Je me rends compte
que je commence à connaître la ville. Mais je ne pense pas
que ce sera pareil qu’à Damas. Ce ne sera jamais… Je ne
sais pas… Il faut que je vive ici 25 ans pour savoir. Je n’ai
jamais quitté Damas. J’y suis née ; j’y ai grandi. J’ai vécu
dans la même maison pendant 23 ans, jusqu’à ce qu’on
doive partir… Mais j’espère. Et puis, je demande quelque
chose comme : Et l’Allemagne ? Je suis née sans identité,
sans nationalité ou citoyenneté parce que j’étais perdue
entre la Syrie et la Palestine. Je n’étais ni Syrienne ni
Palestinienne. J’ai hâte d’avoir une citoyenneté et les
droits et les devoirs d’une citoyenne. J’avais presque tous
les droits en Syrie, mais je n’étais pas considérée comme
Syrienne. Peut-être… Elle insiste. Elle répète ce peut-être
encore… Peut-être qu’ici, ce sera l’endroit où je ferai parti
d’un peuple, de la population Allemande. Mais ça prend
tellement de temps.
Anwar, 46 ans, Athènes

C’est Athènes. C’est Avril. C’est les orangers en fleur


dans les rues, partout, et cette odeur qui danse dans les
airs, qui foule les sécrétions de l’activité de la ville, les
fumées des transports, du travail. Sauf le midi, le soir, où
Athènes sent la cuisine, de celle qui demande des efforts à
préparer. Les oiseaux font de la musique et les chats, pour
qui on dépose, avec un soin qui surprend, de quoi boire,
manger, dormir même parfois, habitent les rues de leur
paresse gourmande. Vous pouvez me demander ce que
vous voulez, je répondrai. Pas de problème. Ce sont les
premiers mots que prononce Anwar. Il est souriant. Il
porte des lunettes qui lui donnent l’air d’un professeur,
quelqu’un qui aime bien savoir et qui aime partager ce
qu’il sait. Puis il se présente. Il dit son nom. Il dit qu’il
vient du Pakistan, qu’il est arrivé ici, en Grèce, en 1995 et
qu’il vit comme immigré économique. Il dit ça, dans cet
ordre, comme ça. Après immigré économique, il fait une
pause. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être qu’il écoute cet
alignement de sons, qu’il les ausculte, comme s’il n’était
pas vraiment sûr qu’on puisse réduire une vie à ça, dont
on ne sais pas si c’est un nom, un statut, une manière de
vivre, autre. Je suis membre du Forum des Immigrés de
Grèce. Nous travaillons pour l’intégration et les droits des
immigrés. Nous organisons des campagnes, des
manifestations, des festivals pour sensibiliser la société
aux problèmes.

On traverse indépendamment de la couleur des feux, à


Athènes, mais on attend d’être certain que les voitures
sont arrêtées, avant de s’engager. Ils sont méfiants, les
Grecs, pas vrai ?, me demande un Grec, qui, lui, en tout
cas, n’est pas méfiant du tout. Je ne sais pas. Ils ne sont
pas souriants d’abord. Je demande : c’était comme ça
avant la crise, n’est-ce pas ? Oui. Mais ils font une mine
réjouie quand on insiste un peu. Anwar a le goût du détail.
Il décrit son combat, prend des exemples, sur lesquels il
s’attarde avec la minutie de quelqu’un qui est passionné et
rigoureux. La semaine dernière, nous avons rencontré le
ministre de la Santé pour aborder le problème que
rencontrent les migrants à l’hôpital. C’est une question
délicate, surtout pour les femmes et les enfants. 90% des
femmes migrantes, en Grèce, travaillent à la maison. Elles
n’ont que les week-ends, mais en Grèce, les week-ends,
tout est fermé. Il donne d’autres exemples de campagnes
qu’ils ont menées. Il en parle avec précision, comme s’il
voyait le problème, comme s’il l’avait posé là, quelque part
sur la terrasse où nous sommes, où le soleil réchauffe les
os et les oiseaux couvrent nos voix, et qu’il pouvait
tourner autour, incliner la tête, se rapprocher pour
considérer un aspect ou faire quelques pas en arrière pour
l’envisager de plus loin. Mais, contrairement à un objet
quelconque, ce n’est pas un problème dont il peut se
débarrasser. C’est là, emmêlé à ses propres chairs, greffé
sous la peau. En quelques mots, il dit : notre but est de
construire une communauté d’immigrés… On peut dire
qu’on les aide à être autonomes…
C’est la Méditerranée, c’est des rapports entre hommes
et femmes, jeunes et vieux, qui n’ont pas l’air d’avoir
changé depuis des années. Les rues sont pleines encore de
petites boutiques, un cordonnier ici, un électricien là, un
bazar, un brûleur… comme on n’en voit plus dans des
capitales où le commerce s’est coagulé et uniformisé. Et
les marchés font des quartiers entiers, des légumes, des
fruits, des fleurs débordant les trottoirs. A ce moment-là,
je ne lui ai pas encore demandé son âge. Ça ne me vient
pas à l’idée, tous ces détails personnels. Il a 43 ans. Il
porte une chemisette à manches courtes, de celles qu’on
choisit quand on est soigné, mais qu’on ne veut pas
accorder trop d’importance à ces choses. Et il fume. Il me
laisse tout le temps dont j’ai besoin. Il ne me fait pas
sentir qu’il a autre chose à faire. On parle depuis un
moment, le temps d’évoquer plusieurs campagnes et
quelques succès et pourtant, il ne semble pas satisfait,
comme si ce qu’il restait à faire était… Je ne sais pas…
Trop urgent peut-être pour perdre ne serait-ce que
quelques minutes à se contenter… Par exemple, les
discriminations… Il n’y a pas si longtemps, plus
maintenant, je surveille, les offres d’emploi pouvaient
stipuler : « étrangers, ne répondez pas »… Il appuie,
quand il dit « surveille », toujours avec ce même soin qu’il
apporte aux choses… Les musulmans et les catholiques
n’ont pas de lieux pour pratiquer leurs cultes… Et puis,
après 2009, 2010, le niveau de l’extrême droite a monté.
Il y a des nazis au parlement maintenant. Les immigrés
sont victimes de violences racistes. Ca s’était calmé et
puis, ça repart depuis deux mois… Hier, nous avons
accueilli un Soudanais. Il a été battu la veille de Pâques. Il
précise l’heure, je ne sais pas pourquoi : à sept heures du
soir. Pâques est célébrée en Grèce comme aucune autre
fête, la violence, ce jour-là, doit lui paraître plus féroce
encore. Il continue : Avant lui, cinq Pakistanais, à Pâques,
aussi. Il ajoute : le niveau de racisme et de xénophobie,
en Grèce, est très élevé.

C’est curieux, Athènes. C’est des jeunes filles déguisées


en ce qu’elles pensent que les femmes doivent avoir l’air
et des vieilles dames qui les regardent en se demandant
quel genre de vie elles mènent et comment elles peuvent
perdre autant de temps à des choses si peu sérieuses, la
toilette, le maquillage. C’est des amoureux qui se
séduisent et s’embrassent, dont les lèvres de l’autre, on
dirait, parviennent à faire oublier le bruit du trafic, des
gens, autour. C’est des femmes et des hommes qui se
promènent, qui se retrouvent, rient, s’esclaffent ou
s’engueulent, toujours en buvant du café froid. C’est aussi,
parfois, des bâtiments, des pans entiers de rue en ruine,
des boutiques fermées, des quartiers où l’activité n’a plus
pu, tout à coup. C’est des gens qui mendient, partout, et
qui regardent dans les poubelles avec quelque chose dans
les yeux qui étonne, une concentration obstinée qui ne
ressemble à rien d’autre : la faim. C’est des bâtiments
d’école qui gardent la trace d’une occupation encore
récente, où on pourrait presque encore entendre les cris,
les revendications politiques, hanter les murs. Et c’est des
graffitis et des affiches appelant à se solidariser avec les
migrants qui prolifèrent la ville. Je ne sais pas si ça dit un
mouvement de solidarité ou une indignation face à
quelque chose comme du rejet.
La parole d’Anwar est sûre, vive, même quand il bute sur
des mots dont il taquine la prononciation : Ça fait
longtemps que la Grèce a des problèmes avec les
immigrés. Les immigrés sont seulement immigrés, ils ne
deviennent pas nationaux, même après quinze ou vingt
ans. C’est si difficile d’obtenir la nationalité. Mon cas est le
même que les autres immigrés. Que faut-il que je fasse ?
Je suis immigré, c’est tout, depuis 1995 jusque-là, je suis
immigré. La demande de passeport, c’est 700€ de frais. Il
me faut un extrait de naissance, mais l’ambassade de
Grèce au Pakistan est trop inefficace, trop lente… Et elle
est à Islamabad, le Pakistan est un grand pays qu’on ne
peut pas traverser comme ça… Il parle vite. Il fait quelque
chose comme réciter. Il aura forcément considéré tous ces
obstacles un nombre inouï de fois, assez pour les connaître
avec une familiarité… Je ne sais pas quel adjectif
employer… Surprenante, triste, autre… La demande peut
attendre deux ans. Elle peut être refusée. Les problèmes
sont verrouillés. Le visa de regroupement familial n’est pas
délivré par l’ambassade. Il faut tellement de papiers. Tant
de Pakistanais et d’immigrés vivent légalement pendant
des années sans pouvoir faire venir leur famille. Le permis
de résidence n’est plus permanent maintenant. Il est
valable pour dix ans. Le permis de résidence européen,
cinq ans. Et il y a tellement de conditions… Le permis
européen permet de travailler dans les pays de l’Union,
mais ces pays ont leurs propres règles et ce permis n’est
pas valable finalement.

Et, à Athènes, c’est la crise, donc, depuis des années, qui


arrive à son seuil d’épuisement. Les choses sont chères à
Athènes, comme à Paris, pour un salaire minimum deux
fois moindre. On inscrit dans tous les commerces, en grec
et en anglais, sur des affiches ou sur les cartes, un extrait
de loi enjoignant les clients à ne pas payer si on ne leur
donne pas de reçu. Je suppose qu’on veut lutter contre le
marché noir, comme ça s’appelle. Mais au vu des prix des
choses, j’espère bien qu’ils achètent au noir, les gens,
autrement je ne vois pas comment c’est possible. La crise,
c’est souvent qu’on m’en parle. Ils ne savent pas que
toute l’Europe en parle de toutes façons, que chaque pays
s’est façonné un point de vue, du genre qui est fait pour
finir par ne plus se comprendre du tout. Cette sensation
qu’on peut avoir face à un patron ou un propriétaire sans
scrupule, qui relève de l’impuissance ou quelque chose
comme ça, cette sensation que toutes les petites gens,
comme on dit, connaissent, devant la brutalité des
rapports à laquelle on ne peut pas grand chose, je la
retrouve à l’échelle d’un peuple entier.

C’est délicat, de poser des questions. On a l’impression


qu’on pourrait faire des gestes de parole maladroits,
brusques, malheureux… Et pourtant, je suis curieux de
savoir comment il appréhende ce pays dans lequel il vit.
Est-ce qu’il l’a fait sien ? Il répond : J’ai l’impression que je
ne serai jamais Grec. La Grèce est mon second pays. Je
suis quelque chose comme Grec. Mais on est beaucoup
d’immigrés à se dire qu’on ne sera jamais Grecs. Tous ces
problèmes. Je pense que ça prendra du temps. Quand je
suis venu en Grèce, je pensais que je serais Européen.
J’allais recommencer ma vie et être Européen. J’avais un
travail, des papiers, en 1998, et puis… Il ne finit pas sa
phrase. Je retourne au Pakistan tous les deux ou trois
mois pour voir ma famille. C’est nécessaire, puisque je ne
peux pas la faire venir ici. Il dit « Her », au féminin,
singulier. Plusieurs membres, je suppose qu’il dirait
« They ». Sa famille, donc, c’est une femme qui vit au
Pakistan, qui attend son retour, qui s’inquiète et qui, sans
doute, n’a plus le goût de rien après chacun de ses
départs, avant que les choses du quotidien ne viennent la
rattraper et occuper ses pensées. Quand je pense à ma
famille, j’ai le sentiment que j’ai perdu quelque chose. Je
n’ai de contact que par téléphone, rien d’autre.

On arrive à la fin de notre rencontre. Je lui demande ce


qu’il compte faire. Je ne sais pas quels mots je choisis. Il
dit : Si je ne parviens pas à atteindre ce but, être
Européen, et être avec ma famille, alors je serais fatigué,
et je devrais repartir. Combien de jours dois-je vivre ici
sans famille et sans la nationalité ? Les immigrés n’ont pas
beaucoup de droits, ici, en Grèce. J’ai passé ma jeunesse
ici. J’ai 43 ans. Mes papiers ne sont pas permanents. Je ne
pourrai peut-être pas les renouveler. Je serai peut-être
dans une situation illégale après 50 ou 52 ans. Je n’aurai
pas droit à la retraite. Ce sera plus dur, pour moi, à
l’avenir. Sa parole s’amuït presque. Je me demande, dans
des vies où, la cadence des années qui passent marquent
les possibilités qui se réduisent, l’accumulation de la
fatigue du corps et puis cette énergie, cette chose-là
comme l’insouciance, je ne sais pas le nom, qui s’abîme
aussi, forcément, quelle force a-t-on encore à 50 ans
quand on n’a plus rien ? Et quelle force a-t-on aujourd’hui
pour construire des choses qui semblent vouées à ne pas
pouvoir trouver le temps de prendre ? Mais le son de sa
voix remonte, avec ce débit déterminé qui, comme lui,
Anwar, ne sait pas se laisser décourager : J’ai de l’espoir.
J’ai l’espoir qu’un jour je deviendrai Grec ou Européen. Cet
espoir-là, lui fait sourire le corps, les lèvres, les yeux, la
voix aussi. On verra. La vie est un défi, particulièrement
pour les non-Européens. Il rit. A ce moment-là, les mots
eux-mêmes importent peu, c’est l’énergie qu’ils… Je pense
qu’on peut dire véhiculent, le rire, la ténacité, à laquelle il
s’accroche : On verra. Peut-être, un jour, on réussira.
Espoir, il dit et il ajoute : le dernier mot : Espoir. Anwar
retire ses lunettes. Il s’essuie les yeux. Discrètement. Avec
une immense pudeur.
Mohammed, 30 ans et Adnan, 26 ans, Calais

C’est au bout de la ville de Calais. Après la plage, les


baraques à frites, le phare, le port… Après une longue
route qui traverse une zone dite « des dunes », qui aura
pris ce nom en substituant au sable, aux coquillages
rejetés par la mer, à l’oyat… son bitume. Une longue
route, comme un immense couloir longé de hautes
barrières, qui semble séparer les migrants, campant à son
terme, du reste de la ville…

Mon nom est Mohamed Yasin. J’ai 30 ans. Je suis


originaire du Pakistan, de la ville de Karachi. Je suis parti…
Il y a presque deux ans maintenant. Mohamed parle
rapidement. Ce débit, qui enchaîne les mots, sans vouloir
s’attarder sur aucun, ne l’empêche pas d’être précis. Il est
grand, très mince, le regard très vif qui perce son corps.
Le voyage était long et difficile, du Pakistan à l’Iran, de
l’Iran à la Turquie, de la Turquie à la Grèce, puis de la
Grèce à l’Italie. Ca a pris quatre à cinq mois. Un voyage de
quatre mois, c’est long. Et j’ai payé trop cher, environ 10
000 dollars. J’ai donné cet argent à des « agents ». A
chaque pays, l’agent est différent. Puis de Grèce, j’ai pris
le train pour l’Italie où j’ai déposé une demande d’asile. Ca
a demandé environ 15 mois. Puis j’ai obtenu des
documents italiens, un visa de cinq ans. Après avoir fini ce
« projet », obtenir mes papiers, je suis allé à Paris. De
Milan à Paris. Et je suis venu ici, il y a cinq semaines
environ.

A côté de Mohamed, un jeune homme au visage rond,


pas encore tout à fait modelé par la sortie de l’enfance :
Mon nom est Adnan. Mon âge, 26 ans. Du Pakistan. Une
région tribale vers le Waziristan. Je suis à Calais depuis
une année entière. Il connaît la date par cœur : le 19
Août. J’ai quitté mon pays, il y a 3 ans. Je suis passé par
l’Iran, la Turquie, puis la Grèce, l’Italie et la France. J’ai
marché, marché… Parfois la voiture, mais surtout marché…
Et le bateau. À Istanbul, pour traverser la frontière, nous
avons utilisé le bateau. Les frontières grecques et
italiennes, nous les avons traversées par bateau aussi.

Ca s’appelle « la jungle ». Dans la ville, les passants,


dans le camp même, les migrants appellent ça comme ça.
On dit : « la jungle », « je vais dans la jungle », « je vis
dans la jungle depuis tant de temps », etc. On dit le mot,
déchargé de toute la brutalité de ses connotations, usé de
l’avoir tant employé, comme on dirait un autre, n’importe
lequel, « la plage », « le café », « l’hôtel de ville », avec le
même sourire inconséquent.

Je demande à Mohamed s’il est ici, dans l’espoir, je ne


dis pas espoir, je choisis un autre mot, je ne sais plus
lequel, d’atteindre l’Angleterre. Oui, j’espère. J’ai déjà
essayé quelques fois d’aller en Angleterre. Six ou sept fois.
Tous les chemins sont dangereux. Ce n’est pas facile
d’essayer, parce que ça veut dire que vous jouez avec
votre vie à chaque fois. Vous risquez d’être blessé ou de
mourir… On ne peut pas emprunter un chemin légal. Si on
obtient un document italien ou européen, il faut attendre
cinq ans avant de pouvoir faire une nouvelle demande. Là
seulement on peut atteindre l’Angleterre par un moyen
légal, le bateau, le train ou l’avion…

A l’entrée, au bout de ce long couloir de route et de


barrières donc, les forces de l’ordre surveillent. De l’autre
côté, on sent comme un mouvement à mesure qu’on
avance : des passeurs se lèvent et rôdent, comme pour
rappeler leur présence à qui voudrait parler, dissuader une
velléité, imposer leur force, intimider. On pénètre une
zone de non-droit et ça veut dire quelque chose, ça veut
dire que les gens, là, n’ont aucun recours d’aucune sorte
sur ce qu’ils sont amenés à subir. On regarde les passeurs
effectuer une parade habile qui tend à ne pas se faire
repérer par nous tout en se donnant à voir aux migrants.
On regarde les policiers postés en haut d’une dune, dont
l’observation passive, immobile, dans la lumière de ce
soleil d’un jour de fin d’Août qui leur bronze le front,
souligne à quel point l’État ne sait pas se décider à
intervenir…

La côte anglaise, le découpage de ses falaises blanches


de craie et de silex agressant l’horizon, on la voit depuis
les hauteurs de la ville. Elle paraît si près. Mohamed
continue son récit : On a essayé de prendre le train près
de Calais. C’est dangereux. Il faut escalader des barrières,
de hautes barrières d’environ 3 mètres. Et il y a quelque
chose comme 6 ou 7 barrières… Il précise : toutes de la
même hauteur. Quand les gens essaient d’escalader ces
barrières, la plupart du temps, ils tombent et ils se
blessent : parfois, ils se cassent le bras, la jambe, le pied…
J’ai tenté cinq fois et cinq fois j’ai été blessé. La dernière
fois, il y a trois semaines, je me suis blessé aux bras. Ils
ne sont pas cassés, mais très blessés. Les gens de la
sécurité m’ont amené à l’hôpital. Mais à l’hôpital, ils
soignent les cassures, mais pas la douleur. J’y suis allé,
j’ai subi des examens. Comme mes bras n’étaient pas
cassés, ils m’ont simplement donné un traitement pour
deux semaines contre la douleur. Vous savez ce qu’ils
m’ont prescrit ? Du paracétamol. Le paracétamol, c’est
pour les maux de tête ou les petites blessures. Je suis
éduqué, je connais les traitements appropriés. Ca n’avait
aucun effet. Après trois jours, je suis allé au point médical
qu’il y avait avant dans la jungle, il n’y en a plus
maintenant, ils sont partis ailleurs… J’ai parlé au docteur
qui m’a donné de l’ibuprofène, qui est presque pareil que
le paracétamol… Je ne pouvais pas consulter un médecin
libéral… Je ne travaille pas ici. Si j’étais là légalement, je
me serais plaint, parce que je ne suis pas soigné
convenablement… Mais je n’avais pas d’autres choix. J’ai
utilisé ibuprofène deux semaines… Ça va mieux de toutes
façons. Qu’il soit éduqué, Mohamed, qu’il ait fait des
études, c’est quelque chose qu’il établit et qu’il rappelle
avec insistance. Comme si, sans droit, sans recours
possible aucun, à la merci d’un enchainement
d’événements qui lui échappent et qui semblent comme
prêts, à chaque fois, à l’avaler, ses études, c’est ce sur
quoi il prenait appui pour se dresser et tenir. Et puis, dans
cette masse de corps réfugiés, trop nombreux pour qu’un
médecin de l’hôpital, un policier, un agent administratif
parviennent à distinguer un visage, un regard, un nom, il
s’accroche à ça, l’agilité de son esprit entrainé par l’étude,
comme un autre serrerait très fort les anses d’un sac ou
regarderait une photo ou s’échapperait dans le rêve d’un
avenir meilleur pour ne pas disparaître tout à fait …

Il y a plus de trois semaines, plus de 12 personnes qui


tentaient d’atteindre l’Angleterre par train sont mortes.
Tous les médias du monde sont venus, la presse, les
caméras… dans la jungle, du côté des voies ferrées et
aussi du côté de la route, où certains essaient de se glisser
dans les camions… Tout était bloqué, pendant qu’ils
étaient là, alors plus personne ne pouvait essayer
d’atteindre l’Angleterre. Et la sécurité sur les voies ferrées
a augmenté. Ils ont doublé les effectifs de sécurité. On ne
peut pas réussir à passer ces temps-ci, alors tout le
monde attend le bon moment. Quand les conditions seront
meilleures, ils essaieront, pour l’instant, ils attendent. Je
lui demande si, lui aussi, il attend… Personnellement, je
n’essaierai plus par le train, parce que c’est vraiment,
vraiment dangereux. Dangereux pour sa vie. A l’avenir, si
je peux, j’essaierai par la route. Parfois, la circulation est
bloquée. Mais on ne peut pas prévoir le moment. Peut-être
dans deux semaines, dans un mois… Je dois être prêt à ce
moment-là, dès qu’il y a une chance. Sinon, je ne vois pas
d’autres solutions. Je suis là depuis cinq semaines.
Plusieurs fois, j’ai vu la circulation bloquée, mais je ne
pouvais pas y aller à cause de mes bras.

La « jungle » de Calais, ce sont des vagues de tentes qui


recouvrent les dunes. Des toilettes temporaires. Un point
d’eau où l’on vient remplir les bidons de la journée pour
boire, pour cuisiner, pour se laver derrière une tente… Ici,
une petite cabane faite de matériaux récupérés, où
quelques migrants improvisent une épicerie de fortune ;
là, dans un coin, une fausse petite école où quelques
bénévoles viennent enseigner les rudiments du français…
Et puis comme des rues, des sentiers, qui traversent
tentes et cabanes, regroupées ici, dispersées là…
L’impression de quelque chose comme le début d’une ville
qui s’organise. Et ça fait frissonner. Parce que ça veut dire
que les gens sont là depuis assez longtemps déjà pour
avoir eu le temps de s’organiser.

Mohamed raconte l’Italie : Je ne suis pas resté en Italie,


parce qu’il n’y a pas de travail. Quel que soit le pays,
même au Pakistan, comment survivre sans argent, sans
travail ? En Italie, il n’y a pas d’emplois, même pour les
Italiens. J’y ai passé quinze mois, je l’ai vu de mes yeux.
Pourquoi perdre mon temps là-bas ? Quand je suis arrivé
en Italie, j’ai donné mes empreintes à la police. Puis, ils
m’ont mis dans un camp… Mais c’est plus comme un hôtel.
Ils appellent ça un camp, mais c’est un hôtel convenable.
Un hôtel normal, genre deux ou trois étoiles, avec un lit,
l’électricité, la douche… L’organisation est correcte. On
avait des repas. Il y avait une grande salle à manger pour
les déjeuners, diners, petits déjeuners… On n’avait pas de
problème là-bas. Après trois semaines, j’ai obtenu une
maison et de l’argent de poche. Ils me donnaient 250
euros par mois… Je suis resté dans cette maison environ
14 mois, puis ils m’ont dit de partir… C’est là que j’ai
décidé de venir ici. Je ne pouvais rester que si je trouvais
du travail.

Le séjour d’Adnan en Italie aura été plus difficile : En


Italie, j’ai dormi trois mois dans la rue. Je n’avais rien.
J’étais nouveau… Parfois je dormais sur la plage. Je n’avais
rien, pas d’argent pour manger. Je suis fumeur aussi, je
n’avais pas de cigarettes. C’est une vie très difficile. Puis,
ils ont pris mes empreintes et m’ont emmené dans un
camp de réfugiés. Mais dans le camp, la situation est
mauvaise. Mon oncle m’avait transféré de l’argent du
Pakistan à l’Italie, 300 ou 400 euros… Avec cet argent, on
pouvait aller à Lidl et acheter nous-mêmes ce dont nous
avions besoin. Ils ne m’ont pas donné un euro en onze
mois. Je ne pouvais compter que sur moi.

La « jungle » est une « ville » où les habitants n’ont rien


d’autre à faire que d’attendre, que le temps passe, que
leurs conditions s’améliorent, que l’opportunité d’atteindre
l’Angleterre se présente… On les voit assis là, debout ici,
attendre leur tour au point d’eau, où un enfant, accroupi,
lave un linge, ou marcher, le long de ce couloir qui n’en
finit plus de bitume qui les cache du reste du monde, pour
aller voir la mer quand même ou se promener dans une
vraie ville, là où les gens semblent avoir des choses à
faire, puisqu’ils courent partout.

Mohamed parle de sa vie au Pakistan, ses études, ses


difficultés : Au Pakistan, j’ai étudié, puis j’ai commencé le
métier d’enseignant. J’ai été professeur d’école pendant
environ dix ans. Ensuite, dans ma ville, à Karachi, les
problèmes sont devenus difficiles… Des problèmes de
sécurité, pas directement liés aux Talibans, mais des
problèmes politiques… Beaucoup de tirs sur les routes,
dans les rues, sur les bus… Deux, quatre personnes sur
des motos s’arrêtant au milieu de la rue qui se mettent à
tirer sur un bus et tuent les passagers ou les gens
attendant à l’arrêt de bus. Le gouvernement n’a pas su les
identifier… Ils n’ont pas révélé leurs noms. Ils nient le
problème. Ils font comme si tout allait bien dans les
médias. On considère qu’il n’y a pas de problème au
Pakistan. Les autres pays renvoient les Pakistanais qui
fuient le pays, puisqu’il n’y a pas de problème… Mais ce
sont des conneries, ce sont des mensonges… C’est
pourquoi j’ai décidé de quitter le Pakistan. Avec son débit
rapide, Mohamed est déjà prêt à parler d’autre chose, je le
ralentis, un peu, avec une question sur sa famille… J’ai ma
famille là-bas, mes sœurs, ma mère, mon père… Mon petit
frère étudie encore là-bas. Je suis inquiet pour eux sans
cesse, mais je ne peux rien faire pour eux. Mes conditions
ne sont pas bonnes… Dès que ma situation se sera
stabilisée, quand les conditions seront meilleures, je dois
faire quelque chose pour les aider…

Adnan, lui aussi, se souvient : Avec un ami, nous avons


vécu au Royaume-Uni avant, avec des visas étudiants. En
2007, pendant 4 ans, nous sommes restés en Angleterre.
Je lui demande ce qu’il a étudié : Les Sciences politiques.
Après la fin de mes études, je suis retourné dans mon
pays. Je suis resté un an dans ma ville, mais j’avais des
problèmes politiques… Puis les problèmes avec les
Talibans, le terrorisme… C’est pourquoi j’ai quitté mon
pays. C’est la région tribale, près de la frontière afghane.
Les forces militaires Pakistanaises ont commencé des
opérations et les drones américains frappent. C’est le plus
gros problème, les frappes de drones américains. J’ai
perdu mes frères parce que les drones américains ont
frappé ma maison. Les Talibans ont tué mon grand-père,
parce que nous soutenons le gouvernement.
Mohamed et Adnan sont installés au bout du détour
d’une de ses « rues » de la jungle. Trois ou quatre tentes,
orientées pour se faire face et dessiner comme une pièce
de vie où on se retrouve pour manger et discuter. Une
pièce de vie faite par le vide laissé. Je demande à
Mohamed comment il voit son avenir : Tout le monde a un
espoir… J’ai un espoir aussi… J’espère que les choses vont
redevenir normales… Que les choses seront bonnes à
l’avenir… Avec une pensée positive, une bonne
organisation, avec l’esprit créatif… Alors on peut y arriver…
On ne peut pas passer sa vie à attendre en restant assis…
Je ne peux pas m’empêcher, je demande si, avec cette
attente ici, dans ces conditions, l’espoir est toujours aussi
fort… Il dit : Oui, mon espoir est aussi fort, oui.

Adnan est plus sombre : Je suis perdu. Une année est


passée et je n’ai aucun moyen… Je ne sais pas quoi faire…
L’avenir me paraît sombre… A l’avenir je ne sais pas, que
dieu m’aide… Je ne sais pas… On dit que l’espoir ne meurt
jamais. C’est pourquoi nous sommes assis ici, parce que
l’espoir ne meurt jamais. Personnellement, je dis : si je
parviens à entrer au Royaume-Uni, même s’ils ne me
donnent qu’un visa pour deux ans… Et je ne veux aucune
allocation, ni maison, rien. Aucune aide, je n’en ai pas
besoin. Je trouve du travail et je paie des impôts au
gouvernement. Je suis prêt à travailler le double, 16
heures par jour et à payer le double d’impôts s’il faut… Je
ne demande rien.

Dans ces trois ou quatre tentes du coin de « rue » de


Mohamed et Adnan, on dort. A l’entrée de chacune, des
palettes ou des matériaux récupérés font office de table et
de chaises. Derrière les tentes, dans les dunes, on se lave
discrètement avec l’eau d’un des bidons qu’on sera allé
remplir. Devant l’une des tentes, on se retrouve pour faire
la cuisine. Je demande à Mohamed de me décrire la vie
ici : Je ne sais pas comment décrire la vie dans la jungle,
parce que… ce n’est pas une vie. Nous sommes tellement
démunis. Nous n’avons pas d’autre choix. Nous n’avons
pas de travail, nous ne pouvons pas avoir une maison,
payer un loyer… Les conditions sont très, très mauvaises.
Nous ne sommes pas heureux de vivre dans la jungle.
Pour faire la cuisine, ça prend tellement de temps… Il faut
trouver du bois. On nous fournit une quantité limitée de
bois qui tient quelques jours… Quand on n’a plus de bois,
on sort de la jungle pour aller en couper et le ramener
pour pouvoir faire la cuisine. On ne peut pas acheter la
nourriture dans les commerces, les pizzerias ou les
restaurants… On ne peut pas se le permettre… Pour l’eau,
on prend des bidons qu’on remplit au point d’eau… Il y a
quelques robinets, cinq ou six… On y va et on ramène
l’eau ici… Pour la douche, c’est pareil, avec de l’eau
froide… On se met dans un coin, devant les autres, il n’y a
pas d’autres choix. Voilà, on doit passer le temps comme
ça, dans ces conditions… Hier nous ne pouvions rien
manger, nous n’avions plus rien. On a faim aujourd’hui.
On ne va pas faire d’effort ou se promener à jeun. Ça fait
plus de 24 heures qu’on n’a rien mangé… Là, on nous a
fournit de la nourriture, on est en train de faire la cuisine,
après ça on pourra aller se promener. Je fais une
promenade par jour, d’ici au centre ville. Si on a besoin de
quelque chose, on peut aller à Lidl pour acheter un peu de
nourriture. Je me promène tous les jours ou tous les deux
jours… Parfois, je vais dans le centre, simplement pour
visiter.

Adnan raconte, lui aussi : Ici, la vie est difficile. Nous


vivons comme des animaux. Je me lave derrière une tente
à l’eau froide, tous les jours. Rien n’est possible. Quand
j’appelle ma famille par Skype, je vais dans une rue et
quand ils me demandent où je suis, je dis que je suis à
Paris et que je suis très heureux… Je me mets devant une
maison et avec la vidéo je dis que c’est chez moi et que je
suis très heureux. Je ne dis pas que je vis ici dans la
jungle dans ces mauvaises conditions. Et puis, il ajoute :
Les violences policières sont un grave problème ici. La
police frappe les gens et lance du gaz lacrymogène. On
entend la police dire « Fuck you, dégage ! », puis ils
frappent. Où est l’ONU, où sont les droits humains ?

Ce qui m’étonne, c’est comme les gens semblent


paisibles dans ce camp, comment ils font pour ne pas
exprimer une colère qu’ils ressentent forcément, que
n’importe qui ressentirait dans ces conditions… Je finis par
demander à Mohamed : Eh bien, qu’est-ce que vous
voulez faire si vous êtes en colère… On ne peut rien faire
ici. Quand on vit en groupe, avec 4 ou 5 personnes, si
vous êtes en colère… Nous cinq ici, nous sommes amis,
nous n’allons pas être en colère les uns contre les autres…
Nous vivons ensemble, nous dormons, nous mangeons,
nous parlons, nous plaisantons ensemble… On ne va pas
entrer en conflit. Mieux vaut utiliser son intelligence à de
meilleures fins… Pendant qu’on parle, ses camarades
préparent avec minutie un repas. Après avoir fait du feu,
l’un des garçons pétrit une pâte tandis qu’un autre fait
revenir des légumes. Je demande à Mohamed comment il
a rejoint ce bout de « rue » et ces quatre ou cinq
camarades… L’un des garçons qui fait la pâte au curry, là,
à l’intérieur… Il vient de la même ville que moi… Quand je
suis arrivé dans la jungle, le deuxième jour, je marchais
dans le centre ville, et j’ai vu ce garçon, marchant en face
de moi… Je lui ai posé quelques questions sur la jungle…
On a commencé à parler… Il m’a demandé d’où je venais,
quel pays, quelle ville… Comme j’étais de la même région,
il m’a proposé de venir avec lui, ici. Et depuis on vit
ensemble, on mange ensemble, on discute… On partage
tout… Je suis surpris par le mal qu’ils se donnent pour
faire de la bonne cuisine, là, au milieu de rien… La bonne
cuisine, c’est la vie, ça fait toujours tellement plaisir à
voir… On fait de la cuisine asiatique, des légumes, du
poulet, de la viande… On fait des farinas, là, en ce
moment…

Notre conversation s’arrête. Ils s’étonnent que je sois sur


le point de partir. Pour eux, c’était évident que je restais
partager leur repas.
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