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Tradition et spontanéité

© Eric Lapierre, pour la Maison de l’architecture de


Picardie, septembre 2006

“ A l’égard des artistes de toute


espèce, je me sers désormais de cette
distinction fondamentale : est-ce en
l’occurrence la haine contre la vie ou le
surplus de vie qui est devenu créateur ? ”

Friedrich Nietzsche.

Spectacle
L’architecture consiste à animer les
constructions, à leur donner une âme pour
inscrire dans leur matière inerte un souffle
vital qui en fera des lieux habités. Cette tâche
n’a rien à voir avec les questions de la
nouveauté formelle ou du style. Or, les avant-
gardes artistiques et architecturales du début
du XXe siècle, dont le discours a informé, et
continue à bien des égards d’informer le rapport
des architectes au monde, ont élevé la nouveauté
au-dessus de toute autre valeur. Et avec la
nouveauté, l’idée que toute création, pour être
authentique, implique la rupture avec le passé
et la tradition.
Cette conception de l’histoire et de
la production architecturales continue plus que
jamais d’avoir cours, car elle entre désormais
en synergie avec la conception marchande du
monde qui domine tous les secteurs de l’activité
humaine. Le marché, et la notion de croissance
infinie qui le sous-tend, se nourrissent de la
nouveauté en soi. Les produits ne sont plus
conçus pour atteindre le meilleur niveau
d’accomplissement et la plus grande pérennité,
mais pour être remplacés le plus rapidement
possible sous la double impulsion de leur
obsolescence programmée, et de la mode,
véhiculée par la publicité. Productions
industrielle et culturelle de masse fonctionnent
dorénavant suivant ce même modèle, qui se trouve
encore renforcé par l’échange d’informations en
temps réel autorisé par les nouvelles
technologies. Dans ce flot ininterrompu et non
hiérarchisé d’informations, l’outrance et la
surenchère sont la règle, puisqu’elles sont les
seuls moyens d’exister. Le spectacle règne, la
représentation des choses tend à supplanter les
choses elle-mêmes qui, de fait, deviennent
chaque jour plus virtuelles, non parce qu’elles
ont cessé d’exister physiquement, mais parce que
leur présence matérielle n’est plus leur
principale manière d’exister.

Tradition
Alors que l’architecture se situe, par
essence, compte tenu de la durée de vie des
bâtiments et de l’inertie de leur mise en œuvre,
aux antipodes de l’instantanéité de
l’information et du caractère éphémère de la
mode, elle se trouve aujourd’hui de plus en plus
soumise à la logique du spectacle marchand post-
moderne. Les architectes qui ont accepté ce
devenir prétendent que c’est en utilisant les
moyens de l’ennemi qu’on pourra le battre ou, au
moins, continuer d’exister. Et il serait
tellement regrettable de ne pas vivre avec son
temps… C’est ainsi que le post-modernisme est
devenu le mouvement architectural dominant, tant
dans le champ de la production ordinaire la plus
vulgaire que dans celui de la production savante
d’avant-garde la plus reconnue. Partout dans le
monde se développent les mêmes types de formes
morbides, sans matière et sans vie, toutes
identiques à force de poursuivre avec la même
frénésie nouveauté et diversité.
En étant intégrée à la logique du
spectacle l’architecture se trouve naturellement
coupée de sa propre tradition, et se condamne à
se réinventer à partir de rien, sinon des lois
du marché et de l’air du temps le plus volatil.
L’architecture est constituée d’un
ensemble de traditions qui se rapportent tant à
des manières de faire localisées
géographiquement, qu’à des ensembles de
concepts. La modernité a rangé la tradition au
rayon des vieux outils obsolètes et aliénants.
Pourtant, s’inscrire dans une tradition ne
consiste pas à reproduire stérilement un
ensemble de formes surannées, mais bien plutôt à
réinventer en permanence une culture singulière,
constituée de l’ensemble des expériences menées
dans le même champ par d’autres architectes,
parfois depuis des siècles. S’inscrire dans une
tradition n’implique pas un respect servile,
mais exige au contraire de la réinventer en
permanence pour la redéfinir et la maintenir
vivante. Celui qui s’inscrit dans une tradition
refuse l’idée simpliste d’une œuvre originale
créée ex nihilo, et s’inscrit avec profit dans
le processus de sédimentation des expériences
menées par ses devanciers. Ainsi, à l’image de
tel temple shinto reconstruit à neuf
régulièrement toutes les deux ou trois décennies
depuis huit siècles, et qui accumule donc
l’attention, le savoir, et la qualité issue
d’incessantes améliorations, de quarante
générations mises au service d’un même objet,
l’inscription dans la tradition permet de faire
exister l’architecture en tant que discipline
savante capable de produire des objets d’une
telle complexité et d’un tel niveau
d’accomplissement qu’ils nous permettent
d’engager une relation au monde singulière et
perpétuellement renouvelée. Ainsi peut-on
atteindre une des dimensions essentielles de
l’architecture : créer des objets qui se
réfèrent, à la fois, à une expérience commune du
monde, et à une expression singulière.
Ce n’est donc pas en accumulant les
“ tics ” stylistiques personnels, mais bien
plutôt en essayant d’être le plus général
possible, que l’on parvient à la véritable
expression : ce ne sont pas ses manies
personnelles que doit exprimer l’architecte,
c’est l’architecture elle-même en tant
qu’ensemble de concepts opératoires. Et la part
irréductible et incontrôlable d’expression
personnelle qui survivra à ce dessein constitue
la manière singulière et spontanée de chaque
artiste de creuser une langue étrangère dans le
langage commun de sa discipline. L’architecture
du spectacle accepte de se placer sur un même
plan que l’ensemble des images toujours plus
outrancières produites par le monde
contemporain. Dans ces conditions, seul le choc
qu’elle peut provoquer sur un spectateur chaque
jour plus blasé et à la sensibilité plus
émoussée par la brutalité des médias de masse,
peut lui permettre d’exister. Mais le choc est
par définition passager, et la sidération qu’il
provoque annihile toute capacité d’action et de
réflexion du spectateur. L’inscription dans la
tradition permet au contraire, par les décalages
que les nouveaux bâtiments opèrent par rapport
aux anciens, par les nouvelles interprétations
qu’ils donnent de problèmes permanents, de
résister au monde du spectacle, en mettant en
place un système de signification subtil qui
n’est soumis ni à la surenchère ni à la fuite en
avant.
Acte créatif
Le premier acte créatif de
l’architecte, mais c’est probablement vrai de
n’importe quel artiste, consiste donc à inventer
sa propre tradition, car celle-ci, dans sa
définition même, est le résultat d’une
construction conceptuelle et subjective
permanente, élaborée à partir d’une réalité
historique et matérielle objective.
Dans la mesure où l’architecture
repose sur une culture spécifique du monde
matériel, l’acte créatif qui conduit à sa
concrétisation s’enracine dans une solide
connaissance disciplinaire et dans un substrat
conceptuel conscient. D’où l’importance, pour un
architecte, de problématiser sa pratique à
travers un processus qui met en jeu la
connaissance et la conscience.
Mais une œuvre qui ne serait que
problématisée deviendrait purement didactique
et, par là même, ne posséderait pas la part
obscure et immanente de l’œuvre d’art véritable.
Une telle œuvre serait descriptible et épuisable
par des mots et/ou à travers d’autres médias que
l’architecture, et pourrait finalement faire
l’économie de sa construction, puisqu’elle
n’aurait rien de spécifique à manifester à
travers sa matérialisation.
Or, ce qui caractérise l’architecture
est, avant tout, sa présence matérielle, et la
poétique particulière qui s’attache à sa
construction dans le monde réel. Les objets
architecturaux possèdent une capacité
d’expression spécifique qui dépasse toute
tentative de représentation, de description, ou
d’explication. Là réside le centre de gravité de
l’architecture, ce qui lui appartient en propre.
Mettre en œuvre cette poétique
singulière ne relève que partiellement de la
connaissance, et procède pour une part
essentielle de l’intuition. En effet, de même
que la spécificité des objets architecturaux est
de l’ordre de l’indicible et de
l’indescriptible, sa mise en œuvre ne relève pas
d’une procédure purement objective. L’acte
créatif repose, par essence, sur une intuition
cultivée. L’architecte, s’il doit posséder une
culture étendue de tous les aspects de sa
discipline, doit aussi être capable d’«
oublier » ce qu’il sait pour que son action ne
soit pas entravée par le poids d’une
connaissance paralysante. Ainsi, l’acte créatif
architectural ne se nourrit d’une culture ferme
et consciente qu’à travers le filtre d’un
abandon relatif et d’une intuition éclairée. Car
de même que l’architecture est indicible, il est
impossible de posséder une conscience objective
de ce qu’il convient de faire pour la faire
exister. C’est à travers une forme d’oubli actif
de ce que l’on sait – qui est le contraire de
l’ignorance – que l’on peut atteindre
l’architecture. Et ainsi, armé d’un savoir qui
ne doit pas nous empêcher de rester naïfs, nous
pouvons donner à des questions communes des
formulations singulières. De même que
l’architecture procède d’une inquiétante
étrangeté ambivalente qui met en jeu dans un
même mouvement la reconnaissance de choses
inconnues et la redécouverte de choses connues,
l’acte créatif qui y mène est-il tendu entre
expérience et naïveté, mémoire et oubli,
réflexion et spontanéité.

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