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Editions Esprit

La lumière blanche du passé: Lecture de "la Mémoire, l'histoire, l'oubli", de Paul Ricœur
Author(s): Emmanuel Macron
Source: Esprit, No. 266/267 (8/9) (Août-septembre 2000), pp. 16-31
Published by: Editions Esprit
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/24279634
Accessed: 16-03-2016 23:51 UTC

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I. Autour de la Mémoire, l'histoire, l'oubli
de Paul Ricœur

La lumière blanche du passé

Lecture de
la Mémoire, l'histoire, l'oubli,
de Paul Ricœur

Emmanuel Macron

Les LIENS entre histoire et mémoire sont par origine subtils et intimes.
L'ère des commémorations et du « devoir de mémoire » que nous
vivons, tandis que l'histoire occupe une place privilégiée au sein des
sciences humaines et se multiplie sous ses formes de vulgarisation,
semble reposer avec force cette question originaire. Or, il serait vain
de prétendre y répondre de manière tranchée en affirmant que, si
l'histoire est une science de l'homme (avec ses critères de scientifi
cité) travaillant sur un substrat politique, économique, culturel ou
social, la mémoire quant à elle relève du psychologique, de l'impres
sion, d'une pratique qui peut être individuelle ou collective. Ce serait
vain, en effet, et sans doute faux. Les rapports entre la mémoire et
l'histoire n'ont cessé de révéler leur complexité et de susciter des
enjeux polémiques particulièrement vifs lors des grands procès histo
riques de ces cinquante dernières années : l'imprescribilité des crimes
contre l'humanité a en effet permis de faire comparaître certaines vic
times et acteurs des guerres et des génocides de ce siècle en confron

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tant les témoins et les dépositaires de mémoires blessées ou indiffé


rentes, et en donnant une place à des historiens du temps présent.
Ce sont précisément ces liens entre la mémoire et l'histoire que
Paul Ricœur analyse dans la Mémoire, l'histoire, l'oubli. Cet ouvrage
appréhende ces deux notions après que Temps et Récit a dessiné une
analyse du discours et de la narration historique. Mais la mémoire
n'est pas seulement ici en face à face avec l'histoire : l'oubli, son
négatif, apparaît dès le titre et révèle que ce n'est pas d'un couple
mais bien d'un triptyque dont il s'agit. Car les interférences entre le
discours historique et le discours de la mémoire posent de multiples
problèmes. La mémoire est la matrice de l'histoire mais son omnipré
sence peut rendre l'analyse historique difficile ; d'autres fois, son
absence est cruelle et l'oubli règne de façon semble-t-il injuste ; sou
vent, le travail et le discours de la mémoire influencent et orientent le
travail historique.
Quelles relations se tissent entre histoire et mémoire, entre ces
rapports au passé au cœur desquels émerge en filigrane l'oubli ? Pour
y répondre, Paul Ricœur adopte un ordre d'étude inédit. La mémoire
est analysée avant l'histoire tandis que l'oubli n'est appréhendé qu'à
la fin de l'ouvrage. La mémoire elle-même n'est pas étudiée d'abord
dans son rapport au temps (comme chez Augustin) ; elle est abordée
sous l'angle de l'eikôn (ordinairement traduit par « image ») platoni
cien. Ainsi, la Mémoire, l'histoire, l'oubli commence par esquisser
une phénoménologie de la mémoire (première partie) avant d'aborder
l'épistémologie de l'histoire (deuxième partie) pour enfin appréhen
der la « condition historique » (troisième partie) dans laquelle les
analyses sur l'oubli s'inscrivent. À l'issue de ce travail, un épilogue
sur le « pardon difficile » considère la question — volontairement lais
sée de côté auparavant par Paul Ricœur, et dont la présente lecture
ne rendra compte que partiellement — de la faute et de la culpabilité
dans le rapport au passé, et entreprend une relecture du livre à la
lumière de cet horizon. La mémoire, l'histoire et l'oubli sont donc
exposés distinctement puis dans les entrelacs qui les unissent. Les
lectures des autres pensées philosophiques (d'Aristote à Bergson en
passant par Augustin, Marin ou Derrida...), des historiens (Certeau,
Le Goff, Nora...), des sociologues (Halbwachs, Mauss...), voire des
chercheurs en neurosciences, installent une réflexion originale qui
enchevêtre les niveaux d'analyse philosophique : jamais Paul Ricœur
ne s'enferme dans l'épistémologie, la phénoménologie ou l'ontologie ;
chacune s'enrichit et s'éclaire de la présence de l'autre. Cet ordre
d'ensemble et ces dispositions argumentatives singulières renversent
peu à peu les idées faciles, répétées, convenues. Pascal n'écrivait-il
pas : « Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau : la disposi
tion des matières est nouvelle ; quand on joue à la paume, c'est une
même balle dont on joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux » ?

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Or, au cœur de cette architecture conceptuelle subtile, mémoire,


histoire et oubli ne sont pas considérés successivement. Ils sont tra
versés par une problématique structurante qui apparaît comme la
question de l'ouvrage : qu'est-ce que la représentation d'une chose
passée ? Cette représentation est-elle vraie, fidèle au passé ? L'énig
me de la représentation qui apparaît dès Yeikôn de Platon guide toute
la réflexion de ce parcours et fait émerger la question de la confiance.
De l'ambition de fidélité de la mémoire à la visée véritative de l'his
toire en passant par l'attestation du témoignage, se déploie le champ
de la confiance dans le réel et dans les preuves dont la connaissance
(mémorielle et historique) dispose. Ainsi l'énigme de la représenta
tion présente d'une chose absente porte-t-elle, indissociable, le pro
blème de l'attestation déjà abordé par Paul Ricœur dans Soi-même
comme un Autre. Cette question rémanente soulève des apories parti
culières pour la mémoire comme pour l'histoire, les solutions appor
tées par la première étant insuffisantes pour la seconde.

La représentation du passé dans la mémoire :


« le souvenir et l'image »

La mémoire pose le problème de la représentation du passé. Aussi


une phénoménologie de la mémoire - une étude minutieuse de son
fonctionnement manifeste — permet-elle de saisir les apories et les
solutions, mêmes partielles ou incertaines, que celle-ci esquisse.
L'énigme de la représentation du passé dans la mémoire est
concentrée dans la question de l'objet même de la mémoire : de quoi
se souvient-on ? On se souvient d'une image : que ce soit un visage ou
un paysage, un nom, c'est-à-dire des lettres écrites quelque part dans
le cerveau ; finalement, on se souvient d'inscriptions qui ont été
conservées et ressurgissent par le travail de recherche de la mémoire
- l'anamnèse - ou par le hasard d'une réminiscence inattendue. Ce
« quoi » du souvenir est en effet Yeikôn de Platon, l'image. La
mémoire n'est donc pas analysée avant tout et exclusivement dans
son rapport au temps mais dans son lien de nature avec ces images
qui en font le contenu ; et ce sont celles-ci qui précisément font res
surgir la problématique du temps. Car Yeikôn est une énigme en cela
même qu'il est une image qui se donne à la fois comme présente à
l'esprit et comme image d'une chose absente. L'énigme de la mémoire
est bien celle de la présence de l'absent par l'image.
Et cette image porte la marque temporelle en elle-même : « La
mémoire est du temps », écrit Aristote dans Parva naturalia, signifiant
ainsi que le souvenir-image de la mémoire est tout entier habité par
l'auparavant, le quelque chose d'antérieur qui a existé et imprimé mon

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âme. C'est l'existence de cette antériorité qui différencie la mémoire de


l'imagination. Le souvenir est la représentation de quelque chose qui a
eu lieu, d'un « ayant-été » et non d'un fantasme, d'une production spon
tanée de l'esprit. C'est donc le passé présent dans le souvenir-image qui
s'inscrit lui-même dans le temps : souvenir présent, il a toujours en lui
quelque chose du passé. Bergson, que cite Paul Ricœur, écrit ainsi dans
Matière et Mémoire (longuement analysé) : le souvenir est « en même
temps qu'un état présent, quelque chose qui tranche sur le présent »,
qui permet de le reconnaître pour un souvenir. La mémoire est du temps
parce que le souvenir-image est toujours dans le temps.
L'énigme de la représentation du passé dans la mémoire vient donc
du fait qu'on se souvient « sans les choses » et « avec le temps »
(I, chap. 1). C'est pourquoi, comme l'écrit Aristote, l'image « est elle
même et en outre la représentation d'autre chose » : il y a toujours
une part d'altérité dans l'image-souvenir, quelque chose qui s'éloi
gne de l'empreinte originelle laissée et se présente à moi de façon
autonome. Cet autre de l'image, c'est précisément l'écart entre le
réfèrent premier et son similaire (car le souvenir est toujours la
mimêsis d'un original connu, appris), cette distance qui mesure
l'échec de la fidélité de la mémoire.
Cette énigme et les apories qui lui sont liées n'empêchent cepen
dant pas le « petit miracle » de la reconnaissance, comme l'écrit Paul
Ricœur : « La reconnaissance est l'acte mnémonique par excellence »
(I, chap. 1). Elle vient couronner le travail de recherche (anamnèse)
ou les retrouvailles fortuites avec le passé (réminiscence). Car, quand
je me souviens, je reconnais cette antériorité, cet événement passé
qui a imprimé ma mémoire ; la reconnaissance, scandée par les excla
mations « C'est bien lui ! C'est bien cela ! », est ce moment où celui
qui se souvient apprécie la conformité de l'image de la mémoire avec
l'expérience première et originaire. Il reconnaît ce qu'il a déjà vu,
déjà vécu. La reconnaissance est bien cette « reviviscence des
images » dont parle Bergson en même temps que le signe de la coïn
cidence du souvenir-image avec l'affection, l'expérience première.
Alors se dévoile l'acte de confiance sur lequel repose la mémoire :
rien ne peut me prouver absolument que cette reconnaissance est
bien celle d'une expérience première qui a eu lieu mais, comme
l'écrit Paul Ricœur, « nous n'avons pas mieux que l'image-souvenir
dans le moment de la reconnaissance » (conférence Marc-Bloch, texte
à paraître dans un prochain numéro des Annales). Peut-être nous
trompons-nous souvent mais c'est là le risque pris par le travail de
mémoire, par le souvenir qui n'est qu'une image ressemblant à une
expérience, une impression première. La voie de la similitude corré
lative au souvenir, cette imprécision originaire, est celle-là qui laisse
toujours ouverte la possibilité du fantasme, de l'imaginaire. Peut-être
sommes-nous trompés en croyant reconnaître. Et pourtant, « ne conti

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La lumière blanche du passé

nuons-nous pas de mesurer nos méprises et nos déceptions aux


signaux venus d'une reconnaissance inébranlable ? » (I, chap. 1).
La représentation du passé dans la mémoire soulève donc des apo
ries en partie contournées : la référence à un auparavant, à quelque
chose qui s'est passé et a laissé en moi une empreinte, et la recon
naissance du souvenir-image comme conforme, coïncidant avec l'ex
périence première, sont les solutions précaires permettant de satis
faire à l'ambition de fidélité de la mémoire.

Les traces : des empreintes de la mémoire


aux documents de l'histoire

La représentation du passé n'est alors possible que s'il existe dans


la mémoire des traces. Celles-ci sont les empreintes laissées par les
affections, sentiments, expériences vécues, qui sont gravés dans
l'âme. Ces traces sont ainsi l'origine de la présence de l'absent : elles
sont la marque de ce qui s'est passé mais n'est plus.
L'importance de la trace est manifeste dès la réflexion platoni
cienne sur la mémoire menée dans le Théétète. La métaphore du mor
ceau de cire figure l'impression de la trace dans la mémoire :
Exactement comme lorsqu'en guise de signature, nous imprimons la
marque de nos anneaux, quand nous plaçons ce bloc de cire sous les
sensations et sous les pensées, nous imprimons sur lui ce que nous
voulons nous rappeler1.
Le souvenir - l'image du souvenir - provient donc de cette trace (le
tupos de Platon) à partir de laquelle l'acte même de remémoration
devient possible. La reconnaissance est alors reconnaissance d'une
coïncidence entre l'inscription — l'image formée par le travail de
mémoire — et l'empreinte originelle laissée par l'affection première.
L'erreur émerge aussi dans le rapport à la trace : se tromper, c'est choi
sir une mauvaise empreinte. Ainsi, quel que soit le travail de mémoire
et la nature du souvenir, tout procède de la trace laissée dans l'âme
(dans le cerveau, diraient les chercheurs en neurosciences).
Or, la trace à partir de laquelle se construit la représentation du
passé est plurielle. C'est pourquoi celle-ci constitue une probléma
tique continue de la mémoire à l'histoire. Il y a des traces, en effet.
Elles sont corticales (ou cérébrales), psychiques, ou enfin matérielles.
Ce triptyque de traces décliné par Paul Ricœur permet d'égrener les
problématiques transversales de la mémoire et de l'histoire.
Les traces corticales (ou mnésiques) ne sont abordées par Paul
Ricœur qu'à la lin de la troisième partie du livre, dans le chapitre rela

1. Platon, Théétète, texte établi et traduit par Michel Narcy, Paris, GF-Flammarion, 1995,
191 d.

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tif à l'oubli. Ces traces condensent la problématique de la signification


de l'image-souvenir avec celle de la « matérialité de la trace ». Ces
traces sont, comme toutes les traces, au présent ; elles sont dès lors le
signe - l'effet-signe - d'une cause absente. Ces traces sont localisées
sur le cerveau en termes d'aires, de circuits, de systèmes corrélant les
organisations et les fonctions. En dressant une géographie corticale
(décrivant les aires occupées par telle trace, telle organisation...) et
une taxinomie fonctionnelle (identifiant les fonctions et les différentes
mémoires), Paul Ricœur poursuit le dialogue commencé avec Jean
Pierre Changeux, enrichi par les lectures d'A. Berthoz et de P. Buser.
Les analyses minutieuses menées à ce sujet ne peuvent être ici
reprises, qui révèlent l'importance de la matérialité et de la positivité
de la trace. Cette étude ne vient qu'en considérant l'oubli car, précisé
ment, « le cerveau ne contribue directement à l'autocompréhension que
dans les cas de dysfonctions » (III, chap. 3) ; ces traces corticales
n'existent à la pensée que parce qu'elles s'effacent, disparaissent.
Les traces psychiques sont différentes ; ce sont celles dont nous
parlions plus haut avec Platon. Elles sont les inscriptions d'une affec
tion première, la « persistance des impressions premières en tant que
passivités : un événement nous a frappés, touchés, affectés et la
marque affective demeure en notre esprit » (III, chap. 3). La trace
psychique se dit donc en termes de rémanence, de durée. Et ce sont
ces traces-ci qui survivent en état de latence dans le cerveau, qui font
que ce qui a été vu, ressenti, vécu une fois, n'est pas perdu. Ce sont
ces traces qui permettent le « petit miracle » de la reconnaissance. La
reconnaissance est exclusivement liée à ces traces psychiques, ce
que Bergson nomme « survivance des images ».
Mais c'est aussi la trace qui tisse la toile des problématiques com
munes de la mémoire à l'histoire. Parce qu'enfin, la trace peut être
matérielle. Les documents, témoignages, peintures rupestres, petits
objets du quotidien... tous ces vestiges du passé sont autant de traces
que l'historien aura ensuite à traiter scientifiquement. Ce sont ces
traces matérielles qui permettront la connaissance et la représentation
historiques du passé. Ce sont ces traces enfin qui rendent impossible
toute reconnaissance en histoire : elles ne sont que les empreintes d'in
dividus, de pratiques, d'institutions que l'historien ou l'homme présent
ne peut connaître autrement que par elles-mêmes ; seule la trace peut
être reconnue, pour elle-même, comme indice d'un passé jamais vécu,
de moments jamais ressentis. Impossibilité d'une reconnaissance dans
l'histoire, donc : preuve déjà que les solutions apportées par la
mémoire ne peuvent être aveuglément reconduites pour l'histoire.
Les traces sont la matière première de la mémoire comme de l'his
toire. Elles sont la condition de possibilité de la représentation du
passé en même temps que le principe des apories qui s'opposent à
l'une comme à l'autre.

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La représentation du passé dans l'histoire :


la représentance2

Les traces ont fait émerger l'histoire à côté de la mémoire. À l'une


comme à l'autre, se pose l'énigme de la représentation du passé. À la
fidélité espérée de la mémoire, répond l'ambition de vérité de l'his
toire. Cependant, la connaissance historique demeure distincte et
autonome par rapport au phénomène mnémonique : telle est l'hypo
thèse d'une épistémologie cohérente de l'histoire en tant que disci
pline littéraire et scientifique.
La coupure entre mémoire et histoire est ici accomplie par l'écriture.
Aussi Paul Ricœur place-t-il en prélude à son épistémologie de l'his
toire le mythe de l'invention de l'écriture comme pharmakon raconté
dans Phèdre. Pharmakon, avec ce que ce terme a d'ambigii : à la fois
remède et poison. Remède, en tant que l'écriture est un aide-mémoire
qui permet de faire face à l'oubli, une série d'empreintes extérieures
grâce auxquelles les hommes pourront se remémorer ; poison, dans la
mesure où cet art de l'écriture « produira l'oubli dans l'âme de ceux qui
l'auront appris, parce qu'ils cesseront d'exercer leur mémoire3 », parce
que ces traces écrites et extérieures se substituent aux traces intimes
de la mémoire. L'écriture coupe donc l'histoire de la mémoire et intro
duit des problématiques nouvelles. Ces traces extérieures auxquelles
l'écrivain est confronté sont constamment marquées par cette distance
originelle, cet écart qui rend la reconnaissance impossible : en histoire,
la trace est et reste toujours extérieure. Le travail historique n'est
qu'une reconstruction du passé à partir des traces disponibles et grâce
à l'écriture. L'écriture habite donc l'histoire dans la mesure où elle en
est le terme premier et ultime : les traces de l'histoire sont écriture
-peinture, pour l'essentiel (Platon associe l'une à l'autre dans Phè
dre) — tandis que l'histoire même tend vers une écriture représentant le
passé. L'historiographie recouvre ici la plénitude de son sens en tant
qu'écriture de l'histoire. L'histoire fournit en somme une représentation
du passé autre que celle de la mémoire : écrite, elle ne s'adresse à per
sonne en particulier, elle est publiée et livrée à tous mais demeure « un
dépôt mort », quand la mémoire est toujours vivante.
Cependant, pour saisir les spécificités de la représentation du passé
dans l'histoire, il faut appréhender la totalité de ce que Paul Ricœur
nomme, après Michel de Certeau, 1'« opération historiographique ».

2. Cette notion, élaborée par Paul Ricœur dans Temps et Récit, est ici reprise et longuement
développée dans le troisième chapitre de la deuxième partie relative à l'épistémologie de l'his
toire. Paul Ricœur définit ainsi cette notion : « Le mot "représentance" condense en lui-même
toutes les attentes, toutes les exigences et toutes les apories liées à ce qu'on appelle par ailleurs
l'intention ou l'intentionnalité historienne : elle désigne l'attente attachée à la connaissance
historique des constructions constituant les reconstructions du cours passé des événements. »
3. Platon, Phèdre, texte traduit par Luc Brisson, Paris, GF-Flammarion, 1989, 1997, 275 a.

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La lumière blanche du passé

Celle-ci recouvre trois phases, trois niveaux du travail de l'historien


entremêlés les uns aux autres sans ordre ni succession : la mise en
archive, l'explication/compréhension et la représentation historienne.
La mise en archive, ou phase documentaire, conduit de la déclaration
de témoins oculaires, de la découverte de traces matérielles - ustensiles,
écrits, peintures... -, à la constitution d'archives. Ce travail de l'historien
consiste à faire d'une donnée cette construction déjà interprétative qu'est
la preuve documentaire. À partir du document, trace retravaillée et archi
vée, le passé pourra être reconstruit et représenté par l'historien. Ce
niveau montre combien les documents sont constitués et travaillés pour
établir ce que Carlo Ginzburg nomme le « paradigme indiciaire », ce
socle de la connaissance historique. L'enjeu que constitue l'ambition véri
tative de l'histoire se noue dès cet instant : la connaissance historique
dépend de la fiabilité des témoignages, de l'authenticité des traces, de la
scientificité du travail de mise en archive. Aussi la preuve constituée
relève-t-elle d'une logique probabiliste qui dépend de « la structure fidu
ciaire du témoignage » (II, chap. 1) et doit-elle être prise dans les rets de
l'argumentation, de la critique même du témoignage et du document.
À partir de ces documents institués, se construit l'explication/com
préhension4. Celle-ci est déjà présente dans l'élaboration même du
document et consiste à poser la question « pourquoi » aux choses du
passé dont on possède les traces. Pour ce faire, l'histoire dispose d'une
pluralité d'outils, allant de la causalité mécanique (adoptée en histoire
économique) à la légalité ou l'explication par les raisons (pour l'his
toire politique, par exemple). L'un des objets privilégiés de l'histoire
est à cet égard la représentation en tant qu'objet. L'histoire des repré
sentations, d'abord baptisée histoire des mentalités, désigne l'étude
des croyances, conventions et normes qui structurent symboliquement
le lien social et la formation des identités. L'analyse que mène Paul
Ricœur de cette histoire sert à illustrer le travail d'explication/com
préhension particulièrement subtil ici en même temps qu'elle instille
une ambiguïté supplémentaire entre la représentation comme opéra
tion consacrant le travail de l'historien et la représentation comme
objet ici appréhendée. Par l'explication/compréhension, la représenta
tion objectivée du passé est considérée et donc la mémoire elle-même
en tant que représentation privée et publique du passé. La phase d'ex
plication/compréhension exhibe ainsi les mécanismes intimes liant les
événements du passé, rendant compte de la place même de ces événe
ments ou de ces choses pour leur contemporain.
Cependant, l'opération historiographique ne peut trouver son achève
ment que dans la reconstruction littéraire du passé, dans cette « écri

4. P. Ricœur adopte la formule « explication/compréhension » pour dire le refus de l'opposi


tion entre ces deux notions (cristallisée dans la pensée de Dilthey, longuement analysée par
l'auteur). Seul ce titre double permet de saisir le traitement du « parce que » historique dans
toute sa complexité.

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ture de l'histoire5 » que constitue la représentation du passé dans l'his


toire. Cette dimension narrative et littéraire de la représentation histo
rienne n'est pas seulement le terme du travail de l'historien, elle accom
pagne chacune des phases de l'opération historiographique. Car la
représentation historienne est le niveau qui permet de considérer la
nature scripturaire de l'histoire et d'appréhender l'écriture en tant
qu'elle donne sa lisibilité et sa visibilité au texte historique en attente
de lecteur. C'est à ce moment que se nouent l'ensemble des apories de
l'histoire ; celles apparues dans les autres phases sont ici transposées
tandis que de nouvelles surgissent. Aussi est-ce à ce moment que se
repose avec force la question du pacte de vérité de l'histoire, de sa pré
tention à la vérité dans sa représentation du passé : l'écriture et ses
configurations narratives et rhétoriques apposent dans le passage du
réfèrent historique au discours des grilles de lecture qui deviennent
grilles d'écriture, lesquelles introduisent leur propre opacité dans la
visée référentielle du discours historique. Paul Ricœur poursuit ici son
analyse des tropes et figures menée dans Temps et Récit dans le cadre de
cette problématique. Il démêle les subtilités du discours, les « prestiges
de l'image » écrite et racontée (pour reprendre une expression de Louis
Marin, longuement commenté) : sont alors dissociées la cohérence nar
rative mise en œuvre dans l'écriture et la connexité causale (qui relève
de l'explication/compréhension), le philosophe tentant par là de déjouer
les tentatives de brouillage entre la fiction et l'histoire6. Ces figures de
discours et de pensée constituent les structures intimes de 1'« imagi
naire historique » (Hayden White). Car la représentation historique non
seulement rend lisible les événements, les choses du passé, par la cohé
rence narrative dont elle les habille, mais elle les donne aussi à voir au
moyen d'une mise en scène, d'une mise en image du passé ; la représen
tation trouve son accomplissement dans l'entreprise historique qui se
cristallise en elle. Aussi, en reconnaissant les apports de la « théorie du
style » et des analyses de la structure profonde de l'imaginaire dévelop
pées par Hayden White (dont la parenté avec Paul Veyne ou Michel
Foucault est soulignée), Paul Ricœur affirme qu'il « faut patiemment
articuler les modes de la représentation sur ceux de l'explication/com
préhension et, à travers ceux-ci, sur le moment documentaire et sa
matrice de vérité présumée, le témoignage » (II, chap. 3) ; ce « travail
de remembrement du discours historique », absent chez H. White, peut
seul rendre compte de la complexité de l'opération historiographique.
Mais la représentation historienne du passé contient aussi en elle
même l'intentionnalité de la connaissance historique : c'est précisément

5. Pour reprendre le titre de l'un des ouvrages de Michel de Certeau.


6. En discutant minutieusement la pensée de Wilhem Dilthey, P. Ricœur analyse la notion
complexe de « cohérence narrative » qu'il distingue, d'une part, de la « connexion (ou
connexité) causale ou téléologique », et d'autre part, de la « cohésion d'une vie ». La cohérence
narrative s'enracine dans la seconde et s'articule sur la première (II, chap. 3).

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ce qui définit la représentance. Celle-ci condense toutes les attentes


attachées à la connaissance historique et, en particulier, le pacte propre
à l'historien et son lecteur par lequel le premier promet au second la
vérité de l'histoire qu'il écrit. Dans la représentance, sont ainsi saisies
les apories déjà esquissées au niveau de la mémoire : l'écriture de l'his
toire représente le passé par des structures (imaginaires, rhétoriques et
narratives) qui tendent « à faire cercle avec elle-même » (II, chap. 3) et
s'éloignent ainsi du réfèrent ; les figures du discours historiques appa
raissent comme de nouveaux écrans entre le passé absent et son image
présente. Aux apories de Yeikôn platonicien, viennent ainsi se superpo
ser les doutes quant à l'écriture - la mise en image - de l'histoire. Et si
ce que l'historien racontait n'était qu'un trompe-l'œil, si le passé qu'il
me présente comme vrai était autre ? Là encore, la confiance s'impose :
confiance dans les témoignages, dans les traces. Mais l'impossible
reconnaissance ouvre la voie au doute scientifique et critique qui recon
duit vers les traces, elle remet en cause les explications et en découvre
d'autres. C'est cette critique incessante, liée à l'impossibilité de recon
naître, qui constitue le sceau de la représentance ; reposant au cœur de
l'opération historiographique le problème de la confiance et de l'attesta
tion (qui la traverse depuis le témoignage jusqu'à l'écriture de l'his
toire), cette critique ouvre à d'interminables discussions, lesquelles
tendent à converger vers la vérité de l'histoire.
Ainsi, l'énigme de la représentation du passé acquiert son degré de
problématicité extrême dans l'histoire : là, se retrouvent les apories
liées à l'image et aux traces croisées dans l'analyse de la mémoire
tandis qu'apparaissent de nouveaux problèmes tel celui de la mise en
intrigue du passé par le discours historique qui brouille à nouveau les
cartes entre histoire et fiction. Mais surtout, dans l'histoire, la solu
tion provisoire qu'autorisait la reconnaissance dans la mémoire est
impossible : l'histoire reste toujours marquée par la distance avec ses
propres traces, par rapport à son propre contenu ; distance du phar
makon alors devenu poison...

L'attribution des représentations du passé :


la question des sujets

L'analyse de la mémoire et de l'histoire a fait apparaître des


« sujets » différents car en filigrane, derrière la question du « quoi »,
est apparue la question du « qui ». Ces sujets se croisent, se recoupent
et ajoutent à la problématique du passé. Les théories de l'attribution
(de la mémoire, de la responsabilité...) dessinées en creux par Paul
Ricœur posent la question du « qui » comme étant fondamentale : les
rapports au passé se tissent à travers des rôles que chacun a à jouer.

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En effet, la mémoire n'est pas toujours « ma » mémoire. Il existe une


attribution de la mémoire à trois genres de sujets : moi, les proches, les
autres. Cette multiplicité d'attributions permet d'appréhender dans sa
continuité la problématique de la mémoire, filant de la mémoire indivi
duelle à la mémoire collective. Ainsi peut être saisi l'écart entre cette
dernière forme de mémoire et l'histoire elle-même. L'histoire, quant à
elle, n'a pour sujet que celui qui l'écrit : l'historien. Celui-ci joue donc
un rôle scientifiquement établi, que les phases de l'opération historio
graphique ont permis d'expliciter. Le sujet de la lecture de l'histoire,
enfin, reste inconnu : c'est ce lecteur que l'histoire écrite attend, à tra
vers les générations, et dont l'anonymat rend sans doute possible l'am
bition véritative : celle-ci n'entretient pas de rapport exclusif avec un
sujet ou une communauté à qui serait réservée sa réception.
Mais la problématique de ces attributions des représentations du
passé se brouille quand surgissent dans l'analyse de nouvelles caté
gories, telles celles du citoyen ou du juge.
La pratique de la mémoire - et en particulier de la mémoire collec
tive - conduit à s'interroger sur la mémoire du citoyen, cet individu
qui n'existe qu'en tant qu'il appartient à une communauté politique
qui le dépasse et qui a son propre passé. C'est avec lui que s'impose
la figure du « devoir de mémoire ». Cet impératif de la mémoire est
un commandement donné au citoyen « là où, à l'origine, il n'y a
qu'une exhortation dans le cadre de la filiation, le long du fil des
générations : "Tu raconteras à ton fils... " » (conférence Marc-Bloch,
à paraître). Cette injonction ne prend sens que par rapport à la diffi
culté rencontrée à faire mémoire. L'impératif au futur contrarie la
nature profonde de la mémoire, qui ne peut être qu'un exercice, sou
vent difficile, de rétrospection, d'anamnèse, toujours mené au présent
en direction du passé. Mais ce paradoxe grammatical provient d'un
impératif de justice qui « retourne la mémoire en projet » (I, chap. 2).
Aussi le devoir de mémoire est-il « le devoir de rendre justice, par le
souvenir, à un autre que soi ». Plus encore, cette injonction est l'ordre
de reconnaître la dette, d'entretenir le sentiment d'être obligé à
l'égard de ces autres qui ont été : « Payer la dette, dirons-nous, mais
aussi soumettre l'héritage à inventaire » (I, chap. 2). Enfin, lié à cet
impératif de justice, la priorité morale accordée aux victimes dans le
cadre de ce devoir de mémoire est essentielle. Néanmoins, la légiti
mité du devoir de mémoire étant ainsi reconnue, il convient de s'in
terroger sur l'existence d'abus, de dérives. Ceux-ci sont à trouver
dans l'usage du devoir de mémoire comme tentative d'exorcisme.
Reprenant les travaux de Henry Rousso sur les rapports de la
mémoire aux traumatismes subis par les Français dans les années
1940-1945, Paul Ricœur explique que, « dans la mesure où la procla
mation du devoir de mémoire demeure captive du symptôme de han
tise [...], [celui-ci] ne cesse d'exister entre us et abus » (I, chap. 2).

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La frénésie commémorative constitue aussi une dérive du devoir de


mémoire, devenant alors mémoire obligée, détournée de son impératif
de justice. Le devoir de mémoire peut ainsi être le paradigme du bon
usage comme celui de l'abus dans l'exercice de la mémoire. C'est
pourquoi, à l'impératif paradoxal du devoir, Paul Ricœur préfère la
formule de « travail de mémoire » : de la sorte, pourrait être écarté le
risque de court-circuit de l'histoire par la mémoire, d'enfermement de
la mémoire de telle ou « telle communauté sur son malheur sin
gulier ».
Mais la figure du citoyen n'en est pas pour autant évacuée. Le
citoyen cristallise en lui les problématiques de la mémoire et de l'his
toire en tant que représentation d'un passé collectif dans le sillage
duquel lui-même s'inscrit. Aussi est-il au cœur de l'héritage du passé
représenté par l'histoire et a-t-il à arbitrer entre mémoire et histoire
dans le travail conjoint de lecture et de souvenir. Car le citoyen est
présent dans l'historien, dans le lecteur et dans celui qui se souvient.
Une autre figure essentielle de cette question est celle du juge.
Celui-ci intervient en vis-à-vis avec l'historien. Les grands procès de
l'histoire qui ont conduit des historiens à comparaître devant des juri
dictions pénales ont cristallisé ce rapport singulier. Juge et historien
ont tous deux pour tâche d'analyser le passé. Mais, si le second en
construit une représentation littéraire déclairée par des structures de
sens toujours en débat les unes avec les autres, le premier doit tran
cher au présent une situation qui s'est jouée dans le passé pour que
les victimes puissent continuer à vivre et peut-être pardonner. Les
divergences de leurs analyses sont particulièrement sensibles quand
la responsabilité d'un criminel doit être considérée : le discours judi
ciaire tend à se concentrer sur la responsabilité individuelle quand le
discours historique, pluriel, prend aussi en compte les structures, les
organisations et le contexte mettant en lumière des éléments d'une
éventuelle responsabilité collective. Juge et historien ont une position
et un exercice comparables : l'un et l'autre travaillent à partir des
traces matérielles laissées par le passé comme des preuves de ce qui
a été (le « paradigme indiciaire » de l'histoire analysé par
C. Ginzburg prend là tout son sens) ; l'un et l'autre sont guidés par
une ambition de reconstituer, voire de reconstruire (pour l'historien)
le passé afin d'en saisir la vérité.
Juge et historien se rencontrent donc dans le rapport au passé en
tant que l'un et l'autre cherchent à expliquer le drame et peut-être à
permettre le pardon. Cependant, si le juge rend un verdict qui
tranche - ne fût-ce qu'un temps -, la controverse des historiens est
quant à elle interminable ; elle permet dans le discours historique et
au sein de l'espace judiciaire et public l'existence d'un dissensus et
de discussions permanentes, matrices d'un travail de mémoire et
d'histoire perpétuellement ouvert.

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La « condition historique » :
l'être que nous sommes, de mémoire et d'histoire

La représentation du passé, dans la mémoire comme dans l'histoire,


n'est possible que parce que nous sommes chacun des êtres histo
riques. La condition historique, étudiée dans la troisième et dernière
partie de l'ouvrage, apparaît comme la présupposition existentiale
tant du discours historique que des phénomènes mnémoniques. Nous
ne nous représentons le passé que parce que nous existons dans le
temps et que nos aïeuls ont existé dans le temps. La condition histo
rique est donc notre prison en même temps que la condition de possi
bilité ontologique à toute représentation du passé. « Nous faisons
l'histoire et nous faisons de l'histoire parce que nous sommes histo
riques » (III, chap. 1), écrit Paul Ricœur.
La temporalité prend alors toute son importance dans le sillage de
la philosophie heideggerienne d'Être et Temps. L'idée centrale de cet
ouvrage — déjà lu avec minutie et subtilité dans le premier volume de
Temps et Récit — est alors adoptée, selon laquelle « la temporalité
constitue non seulement une caractéristique majeure de l'être que
nous sommes, mais celle qui, plus que toute autre, signale le rapport
de cet être à l'être en tant qu'être ». Une telle hypothèse s'inscrit
pleinement dans le projet — auquel Paul Ricœur souscrit - d'une
approche de l'être comme acte et comme puissance comprise au plan
d'une ontologie philosophique. Le rapport au temps n'est plus réduit,
comme dans l'analyse de la mémoire et de l'histoire, au rapport au
passé. Si abstraction avait été faite du futur, celui-ci retrouve une
place essentielle dans l'étude de la temporalité, en particulier dans la
pensée de Heidegger où l'accent principal est mis sur le futur au tra
vers de l'être-pour-la-mort et du statut donné au Souci. La tempora
lité, en saisissant le présent, le passé et le futur, est la condition exis
tentiale du faire historique et du penser historique : les événements
révolus, présents et à venir ainsi que les discours sur ces événements
reposent sur notre condition historique.
Paul Ricœur mène cette analyse critique de la temporalité chez
Martin Heidegger en lui donnant un vis-à-vis original qui éclaire parti
culièrement l'être-historique que nous sommes. En effet, Heidegger
place la futurité — si importante pour son analyse de la temporalité -
sous le signe de l'être-pour-la-mort, soumettant ainsi le temps de l'his
toire et de la nature à la finitude. Et c'est cet être-pour-la-mort qui pré
cisément permet de faire dialoguer la philosophie heideggerienne et
l'historien. Car celui-ci écrit toujours à propos des morts, de ces
absents de l'histoire. « L'écriture fait sépulture. » Mais, ce faisant,
l'historien donne à la mort une corporéité, une matérialité, que le philo
sophe avait laissées de côté. Surtout, en représentant les morts et leurs

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actions, l'historien fait émerger une catégorie essentielle de l'être-his


torique : l'être-en-dette. Ce concept assure le lien entre futurité et pas
séité en tant qu'il représente le rapport matériel ou symbolique entre
les générations. À cet égard, la dette, appréhendée sans connotation
morale, est la condition de possibilité existentiale de la représentance :
1'« avoir été » l'emporte ainsi sur le « révolu », le passé existe encore au
présent dans la représentation en tant qu'il contenait comme passé du
futur.

Dès lors, la mémoire et l'histoire peuvent être confrontées comme


deux pratiques, deux rapports au passé de l'être-historique. L'une et
l'autre prétendent à 1'« hégémonie dans l'espace clos de la rétrospec
tion » : l'histoire tente de réduire la mémoire à un objet parmi d'autres ;
l'histoire des représentations en est l'illustration. La mémoire, en tant
que mémoire d'un peuple, d'une communauté, cherche quant à elle à
s'approprier certains objets du passé et l'interprétation de ceux-ci.
Néanmoins, Paul Ricœur conclut à l'indécidabilité de cette « querelle
de priorité ».
La mémoire prétend à la fidélité et cette revendication, ce vœu, sont
dès l'origine indissociables de l'énigme de la représentation. Cependant,
dans la mémoire, chacun peut reconnaître, associer le souvenir-image à
la trace et à l'expérience première vécue. Le rapport au passé est intime,
intérieur, vivant. C'est pourquoi les retrouvailles avec ce passé peuvent
être heureuses, remplies par ce « petit miracle de la reconnaissance »,
par ce bonheur ineffable d'une reviviscence de ce qui a été vécu, aimé.
C'est pourquoi l'horizon de la mémoire est une mémoire heureuse. La
« clarté à soi-même » de la reconnaissance est ce critère qui permet de
trancher entre l'antérieur et l'imaginaire, et sur lequel notre confiance
repose. Plus encore, la mémoire, appréhendée à la suite de l'analyse
ultime du pardon que mène Paul Ricœur, révèle toutes ses richesses. Le
mouvement du pardon qui me lie et me délie de mon passé est celui-là
même qui opère dans la mémoire : par le souvenir-image, je considère à
distance la série des choses passées et je les fais miennes. Liement
déliement consacre ainsi l'existence d'une mémoire heureuse : mémoire
apaisée, s'étant réappropriée ses propres souvenirs après les avoir mis à
distance ; mémoire réconciliée, qui retrouve à son horizon le pardon.
L'histoire, quant à elle, répond à la visée de fidélité de la mémoire par
un « projet de vérité ». Mais la reconnaissance en histoire est impos
sible : l'historien n'entretient qu'un rapport externe avec les traces car
celles-ci sont matérielles et en un sens toujours déjà écrites. Surtout,
l'histoire en tant qu'entreprise d'écriture renforce cette distance avec son
objet de référence. Le doute est donc indépassable, que les discussions
et controverses infinies viennent exprimer. Se profile alors, peut-être,
une « histoire malheureuse », une « inquiétante étrangeté de l'histoire ».
Les liens entre mémoire et histoire se tissent à partir de cette cou
pure de l'écriture et de ces différences. La mémoire nourrit toujours

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l'histoire : mémoire du témoin qui dit « J'y étais » et permet à l'histo


rien de constituer un document. La mémoire reste bien le gardien de
la dialectique constitutive du passé entre le « ne plus » et le « ayant
été » ; surtout, parce qu'elle fonde le rapport au passé de façon origi
naire, totale.
Cependant, l'histoire prend ses distances avec la mémoire dans
l'opération qui constitue sa mise en œuvre : dès la phase documen
taire, le témoignage oral de la mémoire devient document écrit, noyé
parmi d'autres documents dont la plupart ne sont pas des mémoires
racontées mais des objets, des vestiges, des traces matérielles. Le
champ de l'histoire est plus large que celui de la mémoire, « le temps
y est autrement feuilleté » : les architectures de sens, les outils expli
catifs sont infiniment plus riches que ce dont dispose la mémoire.
L'écriture dans l'histoire met donc à distance l'expérience vive du
souvenir et la présence de l'absent du passé. Et précisément, parce
que l'histoire est distante du passé et reste impersonnelle (en tant
qu'adressée à un lecteur indéterminé), celle-ci a la possibilité d'être
juste ; l'équité de l'histoire peut en effet tempérer l'exclusivité de
mémoires particulières en donnant aux événements leur juste place,
en nuançant les rapports passionnels et vifs au passé de certaines
mémoires, en sortant des événements de l'oubli. L'histoire peut alors
enrichir la mémoire, la corriger en esquissant un rapport équitable au
passé.
Histoire et mémoire sont donc elles-mêmes liées et déliées. Le rap
port au passé de l'être-historique se constitue à travers ces entremê
lements et apories qui émergent dans l'analyse séparée puis croisée
de l'une et de l'autre.

L'oubli : la chambre noire

Mémoire comme histoire ne peuvent cependant être pensées sans


que soit appréhendé l'oubli. Celui-ci est à la fois le signe de la vulné
rabilité de la condition historique et un défi lancé à l'ambition de
fidélité de la mémoire et de vérité de l'histoire.
L'oubli est avant tout le négatif de la mémoire et de l'histoire en
tant qu'il est disparition des traces laissées par le passé. Cet oubli est
un oubli profond, une amnésie qui consiste en l'effacement des traces
corticales inscrites dans le cerveau. À cet oubli, correspondent pour
l'histoire la perte ou la disparition de documents : une bibliothèque
qui brûle, un monument anéanti... Cet oubli est une figure de l'irré
versible : les traces effacées, il n'y a plus ni histoire, ni mémoire pos
sible. Le vide de l'oubli s'ouvre alors comme une béance.
Mais il existe une autre forme d'oubli, qui est la condition de possibi
lité même de la mémoire : l'oubli de réserve. Cet oubli est l'état de laten

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ce dans lequel demeurent les souvenirs que l'anamnèse ou le hasard fera


resurgir. L'oubli de réserve permet le travail de mémoire car c'est grâce à
lui qu'on ne se souvient pas tout le temps de tout. Cette existence
« inconsciente » du souvenir, de la trace psychique, constitue un oubli
réversible, une mise en réserve du souvenir dans la mémoire. La trace
n'est pas perdue, elle n'est plus directement disponible. Paul Ricceur
peut alors écrire : « Contre l'oubli destructeur, l'oubli qui préserve. »
Ainsi est éclairée une partie de l'énigme dont il était question dès le
début. Si nous disons du passé qu'il n'est plus mais qu'il a été, c'est
parce qu'il est absent, parce que nous ne le tenons plus « sous la main »,
même si l'antériorité exprime sa préservation. Le paradoxe de la pré
sence du passé dans le souvenir procède ainsi de cet oubli qui « privilé
gie l'ayant-été sur le n'être-plus » (III, chap. 3). L'oubli de réserve est
donc ce qui rend possible la mémoire et la reconnaissance même.
C'est pourquoi il est permis de parler de l'oubli comme de la
chambre noire de l'histoire et de la mémoire. Là, sont contenues les
images obscures et lointaines du passé que le travail de mémoire va
devoir révéler pour les ramener peu à peu à la lumière. Sans l'oubli,
pas de mémoire et, partant, pas d'histoire.
*

**

Tel est le parcours mené par Paul Riœur dans la Mémoire, l'his
toire, l'oubli sur les rapports au temps et au passé de l'être-historique
que nous sommes. Si les relations entre mémoire et histoire demeu
rent complexes, les liens intimes de l'une à l'autre ont été explorés :
l'homme capable de se souvenir et de représenter en lui ou pour les
autres le passé est ainsi pris toujours à la fois dans la mémoire, l'his
toire et l'oubli. La primauté n'est donnée à aucun des termes du trip
tyque éponyme — seul le lecteur et « en lui le citoyen » peuvent tran
cher - car notre existence dans le temps est tout cela à la fois.
Sous la phénoménologie, l'épistémologie, l'herméneutique et l'onto
logie, apparaît, ténue mais essentielle, une philosophie de la vie :
celle de l'être pris dans le temps qui passe et qui cherche une repré
sentation du passé. Aussi le philosophe achève-t-il ainsi son ouvrage :
« Sous l'histoire, la mémoire et l'oubli. Sous la mémoire et l'oubli, la
vie. Mais écrire la vie est une autre histoire. Inachèvement. »
La réflexion de Paul Ricœur est ce prisme placé dans notre rapport
au temps, qui diffracte et décompose la lumière du passé en faisceaux
distincts, celui de la mémoire, de l'histoire, de l'oubli : elle en décrit les
marges, les phénomènes intimes. Mais toujours réapparaît la lumière
blanche du passé ; cette lumière dans laquelle nous vivons, dans
laquelle nous pensons, mais qui désormais nous aveugle un peu moins.
Emmanuel Macron

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