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Par Aderbal, juillet 2008.

Réminiscences phéniciennes dans la péninsule ibérique.

I SAPAN M

La guitare de Paco de Lucia est nerveuse. Le titre, « Spain » a fait le tour du monde.

« Espagne », l’antique Hispanie des romains.

Qui ne connaît le folklore ibérique, flamenco traditionnel et castagnettes. Ces dernières, ne rappellent t’elle pas déjà les crotales phéniciens des danseuses que l’on a retrouvés dans les tombes de la péninsule ?

« Espagne », par le guitariste. Qui sait ce qu’évoque ce nom ?

Remontons le temps. Très loin, au XI ème siècle avant notre ère précisément. Ils arrivent. Ce sont des orientaux, des navigateurs émérites. A la fin du voyage, le premier geste est de rendre le culte à Melqart. Ils sont à la recherche de métal. Du minerai, aujourd’hui épuisé mais que l’on trouve alors à profusion sur ces nouveaux rivages. Pourtant ce qui retient l’attention de nos navigateurs aujourd’hui, c’est un curieux animal. Ils n’en n’ont jamais vus auparavant. Pour sur : le petit rongeur est endémique des lieux. C’est une aubaine pour des voyageurs affamés, ils ne manqueront pas de s’en souvenir. D’autant que l’animal est amusant avec ses longues oreilles.

Ce pays c’est I SAPANM , « l’île aux lapins ».

Ce pays c’est I SAPANM , « l’île aux lapins ». Céramique ibéro-punique (Elche) montrant une

Céramique ibéro-punique (Elche) montrant une procession de dédicants avec une palme à la main et un lapin dans l’autre.

Gades.

Considérée comme la ville la plus ancienne du monde occidental. La fondation de Gades, l’actuelle Cadix est estimée au alentour du IXème siècle avant notre ère mais il est possible que le site fusse fréquenté bien avant. En effet on y a découvert une statuette attribuée au dieu d’Ougarit, RShP. Des statues similaires sont apparus en Sicile et en

Sardaigne, ce qui suggère une activité de la flotte d’Ougarit dans cette partie de la mer qui pourrait remonter jusqu’au XIII ème siècle.

« Sh3R ShMSh » La porte du soleil.

Par ces premiers comptoirs, la péninsule découvre le tour à potier, le fer, l’huile d’olive. Qui envisagerait de nos jours l’Andalousie sans ses oliviers ou l’identité de Tolède sans sa ferronnerie ?

Tartessos.

« SKR TRShSh B LB ADM « « Le secret de Tarshish dans le cœur des hommes. »

Il y a maintenant de nombreuses années, encore enfant, je passai un été dans le sud ouest andalou, la région de Huelva. C’était il y a plus de trente ans et les choses ont certainement changés. J’ai le souvenir d’une petite ville ou le cinéma en plein air constituait l’attraction locale. J’ai le souvenir surtout, d’un endroit hors du temps. Une plage a perte de vue que je sillonnais durant de longues heures à la recherche de quelque coquillage ou branche de gorgone. Une zone marécageuse juxtaposait la plage. Les crabes musiciens qui y résidaient faisaient le bonheur de mes parties de pêches. Finalement, un village de pêcheur à même le sable apportait les premières rencontres humaines dans cet espace tout droit sorti du néolithique. L’archéologie nous révèle qu’à la préhistoire, à l’embouchure du fleuve Guadalquivir il y avait un hameau de cabanes sur la rive.

Bien plus tard lorsque j’appris que Huelva fut un site phénicien avéré, alors je revisitais mes souvenirs en me disant que j’avais peut être reproduit les pas des premiers orientaux dans la région.

Tartessos prospère du IXème au Vème siècle avant notre ère. Situé sur le territoire de l’actuelle Andalousie atlantique, elle nous a livré de nombreux vestiges. On a beaucoup spéculé sur l’origine de cette civilisation. D’aucuns proposent une origine minoenne ; à cause d’un culte du taureau, commun aux deux peuples et soulignons-le, toujours un peu en vigueur dans la société andalouse moderne…

Les vestiges anté-sémites sont très rustiques : cabanes, outillage lithique (en pierre), céramique à main, ce qui est plutôt étonnant pour une civilisation censée hériter de la Crète du second millénaire.

Quoiqu’il en soit, lorsque les phéniciens fondent Gades (Cadix) au IXème siècle, le monde de Tartessos devient florissant. Les Tartessiens pourvoient en minerai les orientaux et reçoivent des produits manufacturés en échanges. Les phéniciens délèguent aux élites de Tartessos la gestion des ressources humaines.

L’ancien site de Caura, occupé par les autochtones depuis le paléolithique, dans l’embouchure du Guadalquivir a révélé un quartier phénicien bien distinct du reste de la ville, et destiné à l’embarquement du métal. La société tartessienne subit une déculturation progressive, adopte les mœurs et dieux phéniciens ainsi que leur alphabet.

Les tartessiens nous ont livrés du matériel épigraphique, à la manière et avec l’alphabet des phéniciens, dans une langue qui est toujours indéchiffrée. Les tartessiens sont un groupe hiérarchisé, les grecs évoquent le « royaume de Tartessos ».

Il est certain qu’une élite locale a dirigé la main d’œuvre au profit des phéniciens et s’est

trouvée la principale bénéficiaire des objets menés par les orientaux.

On a découvert plusieurs sites mais aucune ville. Si une cité a existée, elle est peut être enfouie sous les sables des rives du fleuve Guadalquivir ; ou plus certainement : Tartessos est restée au stade proto-urbain.

On a découvert des trésors somptueux dans les tombes. Preuve de l’opulence acquise. Situé en plein pays de Tartessos, le temple de Cancho Roano est une réalisation typiquement orientale. Architecture, travail et matériaux sont phéniciens.

Au Vème siècle avant notre ère Tartessos commence à décliner. L’explication classique invoquait un conflit avec les Carthaginois autour de l’alliance gréco- tartessienne qui aurait abouti à la destruction du royaume. On pense maintenant à un déclin naturel qui suit l’épuisement progressif des mines d’argents d’Andalousie, sources du miracle économique local.

A Tartessos succède une société d’agriculteur et de pécheurs. La perte des marchés phéniciens

a occasionné un repli culturel et c’est la fin de la période orientalisante. Sur un même substrat ethnique apparaît une nouvelle culture qui durera jusqu'à l’époque romaine et que l’on appelle

la culture turdetane.

Les phéniciens alignés sur la côte, continuent de transiter autour du détroit de Gibraltar.

On a découvert sur les deux rives les traces d’une intense activité commerciale, avec comme épicentre Gades.

Les amphores gaditanes se retrouvent à l’ouest jusqu’en Algarve, à l’est, dans quelques points éparts jusqu'à Alicante et au sud jusqu’à Laaraïch au Maroc. Le type d’amphore produite dans la région de Gades a une forme très pure, caractéristique de

la culture phénicienne. Le corps sphérique évoque un obus. Le col ne présente pas de lèvre

extérieure et les anses sont courtes et arrondies. Le contenu des amphores est alimentaire, (céréales, huile, garum…) et confirme les besoins des colons phéniciens, définitivement implantés.

Carthage

En -237, Hamilcar Barca débarque à Gades. C’est le début de trois décades de présence carthaginoise.

La venue des barcides en Hispanie est la conséquence de la seconde guerre punique perdue. Carthage est alors accablée par une indemnité de guerre énorme et doit faire face à des problèmes pour solder son armée (la fameuse guerre des mercenaires). Asdrubaal fonde Carthagène (la nouvelle Carthage), adossée aux mines d’argents de la Sierra Morena. Le sud-est de la péninsule est colonisé par les carthaginois. Parfois avec heurts ; l’archéologie révèle des villages détruits, mais l’arrivée des africains se fait dans une zone familière de la culture sémite. Asdrubaal et Hannibal épousent chacun une femme hispanique et les contingents ibères seront l’épine dorsale de l’armée punique. Il y a une colonisation de peuplement. Les auteurs grecs et latins parlent des lybio-phéniciens en Ibérie. Les cultes carthaginois de Tanit et Baal apparaissent jusqu’au fond des territoires ibères ; sur la céramique, les monnaies. En 226 le traité de l’Ebre entérine la présence de Carthage en Hispanie. En 218 Rome attaque, et en 206 avant notre ère les carthaginois sont expulsés de la péninsule

Arabo-musulmans.

L’Andalousie est un mythe, celui d’une terre de rencontre paisible et féconde entre orient et occident. Bien peu savent que par un hasard de l’histoire, l’Andalousie médiévale est la répétition d’un mouvement qui eu lieu de nombreux siècles auparavant.

Lorsqu’au onzième siècle le géographe arabe Al Idrissi visite Lisbonne, il ne manque pas de remarquer une rue « des aventuriers » et de s’en faire conter l’histoire. Les aventuriers sont huit frères qui vont effectuer un voyage fantastique au large de l’Atlantique. Echouer sur une île et rencontrer un peuple étrange pour finalement revenir.

L’interprétation actuelle des « aventuriers » est celle de la persistance d’un mythe phénicien, celui des cabires, huit dieux sacrés et secrets, dont les figures ornaient la proue des navires.

Epilogue.

L’ombre des phéniciens plane toujours au-dessus de la péninsule ibérique. A ceux qui en douteraient encore, voici une dernière anecdote : dans le monde lusitanien, il existe un prénom encore en vigueur, un prénom qui est le seul nom théophore phénicien à avoir traversé les âges.

ADR B3L. Aderbal.