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Le Lit, la guerre Nicole Loraux L'Homme Citer ce document / Cite this document :

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Loraux Nicole. Le Lit, la guerre. In: L'Homme, 1981, tome 21 n°1. pp. 37-67;

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3T

LE

LIT,

LA

par

GUERRE*

NICOLE LORAUX

En polémôi, lêchoi : Ainétos, mort à la guerre ; Aghippia, morte en couches. Deux mentions sur une stèle, consignant le nom de deux illustres inconnus, Spartiates de leur état. En gravant sur des tombes ces inscriptions et d'autres qui leur ressemblent,

laconiques comme il se doit mais suffisamment parlantes, les Spartiates obéissaient

à une prescription imperative de leur législation funéraire en vertu de laquelle,

à en croire Plutarque, « il n'était pas permis d'inscrire sur les tombeaux les noms

des morts, excepté ceux des hommes tombés à la guerre et des femmes mortes en couches m1. Association du lit et de la guerre, valeur égale pour l'hoplite et l'accouchée :

on mesurera la portée de cette équivalence en rappelant qu'aux yeux de la Grèce entière Sparte passait pour avoir inventé l'idéal hoplitique de la belle mort, celle du citoyen tombé au premier rang des combattants et que chante Tyrtée2. Sans doute faut-il s'empresser d'ajouter que, au contraire de son modèle masculin, la version féminine de la belle mort ne franchit guère les frontières de Lacédé- mone ; du moins ne laisse-t-elle aucune trace dans les récits des historiens grecs

* Ce texte a été présenté à Strasbourg, en mai 1980, lors d'un colloque sur « la femme

dans les sociétés antiques ». Il a ensuite été discuté dans mon séminaire de l'École des Hautes Études en Sciences sociales, et j 'ai bénéficié alors des remarques et des suggestions d'Hélène Monsacré et de Pierre Vidal-Naquet. Que soient également remerciées Giulia Sissa et Nathalie Daladier, qui m'ont signalé des textes importants.

1. Comparer IG (Inscriptiones Graecae) , V, 1, 713-714 et 699-712 (on cite ici les nos 701

et 714) avec Plutarque, Vie de Lycurgue, 27, 2-3 ; le texte de Plutarque est, certes, corrompu au mauvais endroit, mais l'existence des inscriptions suffit à fonder la correction de Latte, admise par R. Flacelière dans son édition des Belles-Lettres ; voir R. Flacelière, « Les Funérailles Spartiates », Revue des Études grecques, 61 (1948), pp. 403-405.

Voir N. Loraux, « La Belle mort Spartiate », Ktèma, 2 (1977), pp. 105-120. On

observera que dans les Moralia (238 d), Plutarque réserve aux seuls morts de guerre l'honneur de l'inscription sur la tombe.

2.

L'Homme, janv.-mars iç8i, XXI (1), pp. 37-67.

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NICOLE LORAUX

— mais l'histoire, il est vrai, a peu à faire des femmes et de leurs couches3. Bref, généralement considérée comme une pratique intérieure à Sparte, la valorisation de la mort en couches doit, semble-t-il, s'expliquer en termes purement Spartiates. On sait que la grande affaire des femmes de Sparte était la maternité ou, plus exactement, la procréation de beaux enfants, appelés à devenir de robustes citoyens ; c'est ainsi que, bien avant Plutarque, Critias et Xénophon rendent compte de cette étrangeté : l'entraînement sportif auquel sont astreintes à Sparte les jeunes filles, voire les femmes enceintes4. Dans la parthénos, c'est bien sûr la future épouse, procréatrice de citoyens, qui s'exerce, afin que « la semence de l'homme, fortement enracinée dans un corps robuste, pousse de beaux germes et qu'elle-même soit assez forte pour supporter l'enfantement et lutter avec aisance et succès contre les douleurs de l'accouchement » — supporter l'enfantement comme l'hoplite supporte l'assaut de l'ennemi, lutter contre les douleurs :

l'accouchement est un combat5. Quant à l'entraînement de la femme enceinte, il est mentionné par Critias, et rien ne dit que le sophiste ait succombé au mirage Spartiate en évoquant cette gymnastique dont son parent Platon fera une rubrique essentielle du programme éducatif de la cité des Lois*. A en croire une tradition édifiante, cette éducation du corps et du courage des femmes portait ses fruits, et c'est à Gorgo, femme du héros des Thermopyles, que revient le soin de proclamer fièrement que, si seules les Lacédémoniennes commandent aux mâles, c'est que seules elles enfantent des mâles7. Mais le propre de l'historien est d'avoir mauvais esprit et de révoquer en doute les traditions bien établies. Aussi cherchera-t-on hors de Sparte et de la tradition Spartiate des traces de cette équivalence des couches et de la guerre. Du côté d'Athènes, la quête est, semble-t-il, vouée d'avance à l'échec : comment la mort d'une femme pourrait-elle se mesurer à l'aune paradigmatique de la mort du citoyen-soldat ? De fait, il n'est institutionnellement à Athènes d'autre opposition que celle de la belle mort, célébrée au cours de funérailles officielles et

3. Encore notera-t-on que, parce qu'elles engagent le destin de la cité, celles des femmes

des rois Spartiates sont l'objet de récits : voir Hérodote, V, 39-41 (naissance de Cléomène et de Dorieus) et VI, 63 (naissance de Démarate), ainsi que Plutarque, Vie de Lycurgue,

3, 1-6 et Vie d'Agis, 3, 7.

Xénophon, Constitution des Lacédémoniens , I, 3-4 (où la procréation des enfants est

le premier point de l'exposé) ; Critias, DK fr. 32 ; Plutarque, Lycurgue, 14, 3. 5 . Les mots employés par Plutarque sont significatifs : ÙTOpiivouaoa xaXôiç évoque le jzevsiv

ou le Û7TOfiivs!.v de l'impératif hoplitique (par exemple : Hérodote, VII, 104 et 209) et àycovî- ÇzaQai -Kpbç xàç œSivaç désigne ce combat qu'est l'accouchement.

:

4.

6.

Lois, VII, 788 d-789 e. La gymnastique des femmes ne vise d'ailleurs pas seulement,

chez Platon, à les préparer à l'accouchement, mais également au combat, car le philosophe entend éviter que chaque cité ne soit qu'une demi-cité (celle des hommes) au lieu d'en valoir deux : voir 804 e-805 b, 806 a (critique du régime intermédiaire des femmes Spartiates),

813 e-814 a.

LE LIT, LA GUERRE

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collectives8, et de toutes les autres morts, morts privées, morts d'hommes et de femmes. Soit. Mais c'est précisément sur les tombes privées que l'on retrouve, contre toute attente, quelque chose comme une symétrie entre la guerre et les

couches et, pour n'être pas institutionnel, ce phénomène n'en a pas moins l'importance des faits de mentalité. Sur les reliefs funéraires des cimetières athéniens, le mort est, on le sait, représenté dans ce qui fut sa vie ; aucune allusion n'est faite

: mort d'un soldat, mort

d'une accouchée9. Certes, les marbriers athéniens n'enfreignent pas la censure qui, dans toute la civilisation grecque, interdit que soit représenté l'instant de l'accouchement ; sur les stèles, le temps s'immobilise en un avant ou un après :

ceinture dénouée, cheveux défaits, la femme souffrante s'abandonne aux bras de ses suivantes avant d'enfanter et d'en mourir ; ou bien, dans l'intemporalité d'une présence déjà absente, la morte, assise, regarde d'un œil vague le nouveau-né qu'une servante a pris dans ses bras10. Mais l'essentiel est là : tout comme le soldat, dont la figure est à jamais celle d'un combattant, l'accouchée a conquis ïarétè dans la mort. Sans doute l'expression de cette symétrie n'est-elle pas confiée au discours, mais mise en images. Dira-t-on pour autant qu'elle est moins significative ? Les amateurs de discours auront toutefois de quoi se consoler avec l'épitaphe d'une femme morte en couches dans la seconde moitié du IVe siècle et enterrée au Céramique. Elle s'appelait Kratista, et sa mort est célébrée en vers :

à la mort qui fut la sienne, à deux exceptions près

« Voici que la poussière a accueilli la fille courageuse de Damainétos, Kratista, épouse chérie d'Archémachos, elle qui, un jour, en couches, a péri d'un trépas gémissant, laissant en sa demeure un enfant orphelin à son époux, »u

Comme pour les citoyens enterrés un peu plus loin, au démosion sema, et célébrés

à l'égal des kouroi homériques, le vocabulaire est celui de l'épopée, du trépas

gémissant (stonoenti potmôi) au mégaron, de l'expression du courage par la force

(iphthiman) à la désignation de l'épouse comme compagne de couche (eunin)

8. Sur le radicalisme athénien en matière de belle mort, voir N. Loraux, L' Invention

1981, ainsi que

d'Athènes. Histoire de Voraison funèbre dans la

« cité classique », Paris-La Haye,

« Mourir devant Troie, tomber pour Athènes. De la gloire du héros à l'idée de la cité », Information sur les Sciences sociales, 17, 6 (1978), pp. 801-817.

9. Voir par exemple D. Kurtz et J. Boardman, Greek Burial Customs, Londres, 1972,

p. 139, ainsi que P. Devambez, « Le Motif de Phèdre sur une stèle thasienne », Bulletin de Correspondance hellénique, 79 (1955), pp. 121-134 (p. 130).

B.

pp. 1-2 et

représentation de l'enfant dans les bras de la mère, voir H. Riemann, Kerameikos

G. M. A. Richter, Catalogue of Greek Sculptures in the Metropolitan Museum of Art, Oxford,

10. Voir

H.

Riemann, Kerameikos II. Die Skulpturen, Berlin,

1940,

,

pp.

24-28,

Schmaltz, Untersuchungen zu den attischen M armorie kythen, Berlin, 1970, pp. 106-107 et

Môbius, Athenische Mitteilungen, 81 (1966), p. 155. Sur l'exception que constitue la

H.

1954- PP- 51-52.

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NICOLE LORAUX

en passant par l'indétermination du poté (un jour)12. Ajoutera-t-on que cette femme au nom prédestiné s'appelait « la très forte » et que la langue de l'épitaphe est — contre toute attente au Céramique d'Athènes — dorienne ? Que la famille de la jeune femme ait ou non voulu lui conférer le titre de Spartiate d'honneur, c'est là ce que nous ne saurons pas13. Mais, à l'évidence, le texte dit la symétrie de la guerre et de l'accouchement. Et, plus encore qu'une symétrie, quelque chose comme un échange, ou du moins comme la présence de la guerre dans les couches. C'en est assez pour inviter à élargir l'enquête au delà des institutions de Sparte et d'Athènes, afin de recenser tout ce que l'imaginaire des Grecs peut dire au sujet de l'équivalence de la mère et de l'hoplite, ces deux rôles civiques.

MÈRE, HOPLITE

Une phrase de Jean-Pierre Vernant me servira de point de départ. Phrase souvent citée, sinon toujours considérée dans toutes ses implications. Affirmant que « le mariage est à la fille ce que la guerre est au garçon »14, Vernant n'oublie ni que le mariage est aussi une nécessité pour le garçon qui veut atteindre son plein statut de citoyen15 ni que pour les femmes le mariage ne s'accomplit vraiment que dans la maternité. Qu'entre la nuit de noces et celle de la conception, il y ait un délai, comme le prescrit Platon dans les Lois, ou que les poètes se plaisent à condenser ces deux nuits en une seule16 est finalement indifférent : tôt ou tard, la femme mariée s'accomplira dans la maternité, car elle n'acquiert

12. Sur les épitaphes du démosion sema, voir N. Loraux, « Hèbè et andreia. Deux versions

de la mort du combattant athénien », Ancient Society, 6 (1975), pp. 1-31.

13. Deux possibilités pour expliquer l'emploi du dorien : 1) Kratista, au nom peu athénien

(une seule Kratistô à Athènes : n° 8773 de J. Kirchner, Prosopographia attica, 1901-1903),

est une Dorienne, résidant à Athènes, et le nom de Damainétos, qui pourrait être Spartiate, n'infirme pas une telle hypothèse ; 2) Kratista est Kratistè, fille de Dèmainétos, épouse d'Archémachos, tous deux des Athéniens ; rien n'exclut cette hypothèse, car la prosopo- graphie athénienne du ive siècle connaît des Dèmainétos et des Archémachos (voir les nos 3265-3267, 3273, 3276 et 2350-2352 de Kirchner, ainsi que les nos 3273 et 3276 de J. K. Davies, Athenian Propertied Families, Oxford, 1971) : dans ce cas, l'emploi de la langue dorienne doit-il être interprété comme décernant à la morte le titre de Dorienne d'honneur ?

14. J.-P. Vernant, « La Guerre des cités », dans Mythe et société en Grèce ancienne,

Paris, 1974, p.

15.

38.

Sur la réprobation pesant à Sparte sur le célibataire (agamos), voir Plutarque,

Lycurgue, 14-15 ; on observera que le célibataire est traité comme un « trembleur » (trésas). Le garçon et le mariage : voir P. Schmitt-Pantel, « Histoire de tyran ou comment la cité

grecque construit ses marges », in B. Vincent (éd.), Les Marginaux et les exclus dans l'histoire, Paris, 1979, pp. 217-230, notamment 226-227.

16. Voir Platon, Lois, VI, 779 a-e et, chez les poètes, Anthologie palatine, VI, 276 et

Euripide, Iphigénie en Tauride, 204 (Iphigénie malheureuse « dès la ceinture de sa mère et cette nuit-là »).

LE LIT, LA GUERRE

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pleinement le statut d'épouse légitime que lorsqu'elle a enfanté, quittant les délices redoutables auxquelles s'adonne la nymphe pour la continence bien tempérée de la mère de famille, de la Thesmophore qui seule mérite le nom

d'alochos17.

Alochos : celle qui partage le même lit, léchos. Ou plutôt celle qui est attachée

au lit de l'époux, cette institution18. Alochos, léchos : dans la Grèce des cités, le lit conjugal ne prête pas à plaisanterie, car il est le lieu — légitime, pour ne pas dire civique — de la reproduction. Il suffit de rappeler que le nom de l'accouchée est léchô, et que, pour bonne part, le vocabulaire de l'accouchement (locheuô,

Lochia

Les faits de langue apprennent parfois beaucoup sur une société et, à clore ici l'énumération, on disposerait déjà d'une riche chaîne sémantique autour du lit. Mais il serait fâcheux de s'arrêter en chemin, de taire la joyeuse surprise de l'historien qui découvre ou qui redécouvre que lochos est aussi le nom de l'embuscade, puis de la troupe armée, et que « tous ses dérivés se rapportent », comme l'observe Pierre Chantraine, « soit à la notion d'accouchement, soit à l'emploi militaire »19. Coïncidence, peut-être, mais coïncidence troublante20, et, quelles que soient ses réticences, le linguiste vraiment gâte l'historien qui n'en attendait pas tant, qui accepte même de ne pas exploiter Gette rencontre, mais que l'on n'empêchera pas de poursuivre désormais avec une allégresse renouvelée son parcours dans les représentations sociales de la maternité.

)

se constitue par dérivation autour de lochos, l'endroit où l'on se couche.

17. Opposition de la nymphe et de la gynè : voir M. Détienne, Les Jardins d'Adonis,

Paris, 1972, pp. 157-158, ainsi que J.-P. Vernant, « Entre bêtes et dieux », in Mythe et société , pp. 147-148. Continence et reproduction : voir L. Kahn, Hermès passe ou les ambiguïtés de

la communication, Paris, 1978, pp. 100-101. Alochos, l'épouse légitime, s'oppose à akoitis, nom de l'épouse comme amoureuse (P. Chantraine, « Les Noms du mari et de la femme,

du père et de la mère en grec », Rev. Et. gr., 59-60 (1946-1947), pp. 219-250, tout spécialement 223-225). Est-ce par hasard que, pour désigner Artémis, déesse chaste et préposée aux accouchements, Platon la qualifie d'alochos, jouant sur les deux valeurs du préfixe a- (*sm : ensemble ; a- privatif) ? Cf. Théétète, 149 b.

18. Sur le lit, léchos, comme symbole de la légitimité du mariage, voir J.-P. Vernant,

, P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, 1968-, sub

verbo Xhyztca. Pour les Grecs c'est bien le même mot qui désigne à la fois l'embuscade et

l'accouchement, que Ch. de Lamberterie soit ou non fondé dans sa tentative (Revue de Philologie, 49 (1975), pp. 232-240) pour distinguer deux mots lochos, issus de deux racines différentes.

Remarquable est l'ambiguïté du mot lochos dans le passage de la Théogonie sur

1' « embuscade » de Kronos pour tuer Ouranos. Comme tous les enfants de Gaia, Kronos

a été refoulé par son père Gaies en keuthmôni (158), expression dont M. L. West, dans son

commentaire de la Théogonie (Oxford, 1971), ad loc, reconnaît qu'elle peut signifier que les Titans étaient enfermés dans la matrice de Gaia. Or Gaia poste Kronos lochôi : en embuscade. West observe alors que le texte est peu clair, et qu'il n'est pas aisé de concilier lochôi avec l'enfermement dans la matrice. A moins que le texte ne soit à entendre en un double sens :

voir R. Arena, dans Mélanges G. Bonfante, Brescia, 1976, pp. 35-38.

« Le Mariage », in Mythe et société

p. 81.

19.

20.

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NICOLE LORAUX

Penser ce qui, dans les cités, associe la maternité à la guerre est, semble-t-il, chose simple : la mère est productrice d'hoplites. C'est ce que disait Gorgo, c'est à quoi tend la paideia des femmes à Sparte. Il n'est pire vœu de mort envers une communauté que de souhaiter d'y anéantir jusqu'au « garçon au ventre de la mère » — la cité à venir dans le ventre des femmes — et, inversement, les bénédictions que, chez Eschyle, les Danaïdes suppliantes appellent sur Argos conj oignent l'heureux accouchement des mères et la domestication d'Ares, meurtrier des jeunes hommes21. Accoucher, donc, c'est produire des garçons pour la cité et, dans les Suppliantes d'Euripide, tragédie de la maternité en deuil, les mères des Sept contre Thèbes pleurent ce qui fut leur fierté : kourotokoi, enfanteuses de fils, elles avaient, elles, les sept mères, enfanté sept kouroi22. De la naissance des filles, il est rarement question, comme si la cité pouvait se passer de ces futures reproductrices ; il est vrai qu'à donner aux mères des fils, l'imaginaire grec réalise symboliquement l'intégration toujours problématique des femmes dans la cité : belle opération que de leur assigner à jamais la place de la médiation entre les hommes, tout en conjurant le fantasme toujours menaçant de la reproduction du génos gynaikôn (de la « race des femmes ») en circuit fermé23. Bref, à lire les textes, comiques bien sûr mais aussi tragiques, on pourrait croire qu'aux femmes grecques, qu'elles se nomment Andromaque ou Lysistrata, ne naissent jamais que des fils24, et la parabase des Thesmophories exprime la seule revendication convenable que puissent formuler les femmes d'Athènes, en demandant une place d'honneur pour la mère du bon citoyen — lequel se range sans surprise du côté des hoplites25. Deux textes, un fragment tragique, un passage d'une comédie, expriment en toute clarté la pensée civique de la maternité. Le fragment tragique est un célèbre extrait de YÉrechthée d'Euripide, cité par Lycurgue dans son discours Contre Léocrate. Parce qu'il veut accuser Léocrate de lipotaxia, d'abandon du rang, l'orateur athénien multiplie les exemples édifiants de conduite hoplitique, avant d'évoquer une femme qui a osé sacrifier sa fille au salut de la cité. Une mère, une fille : cette conjonction, qui pourrait être pure anomalie au sein de l'éloquence

21. Iliade, VI, 57-59 (où l'enfant se dit kouros); Eschyle, Suppliantes, 636-702.
22.

Euripide, Suppliantes , 954 et 963-964 (où les fils, guerriers à venir, sont désignés

comme kouroi); voir encore 54. Sur ces passages, cf. Cl. Calame, Les Chœurs de jeunes filles en Grèce archaïque, I, Rome, 1977, pp. 292-293.

Voir N. Loraux, « Sur la Race des femmes et quelques-unes de ses tribus », Arethusa, (1978). PP- 43"87-

24. Par exemple : Aristophane, Assemblée des femmes, 233-234, 549, Thesmophories,

23.

11, 1-2

514 sqq., Lysistrata, 589-590 et 748 ; Euripide, Andromaque, 24-25 (Andromaque est femme grecque par son nom et son intégration à Yoikos de Néoptolème), Electre, 652 ; on ajoutera

une épigramme de l'Anthologie palatine (VI, 59) où une femme se vante d'avoir eu des garçons.

25. Thesmophories, 830-839. On observera que la mère du bon citoyen a enfanté un

taxiarque ou un stratège, cependant que la mère du lâche a mis au monde un triérarque ou

un pilote : des marins. La dévalorisation de la mer n'est jamais loin.

LE LIT, LA GUERRE

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patriotique de Lycurgue, contribue en réalité à la plus grande gloire de l'orthodoxie. La mère, il est vrai, est épouse de l'autochtone Érechthée, elle professe qu'il revient à la cité d'user à sa guise des couches des femmes (locheumasin) , condamne les larmes que versent les mères sur le départ de l'hoplite, et fait cet aveu qui vaut tous les longs discours :

« Si, dans ma maison, au lieu de filles, avait poussé l'épi mâle, à l'heure où la flamme ennemie eût menacé la cité, ne l'aurais-je pas, ce fils, équipé de la lance pour l'envoyer au combat, affrontant à l'avance sa mort ? Ah ! que n'ai-je des enfants capables de combattre et de s'illustrer parmi les soldats, et qui ne soient pas nés parure mutile dans la cité. »26

Bref, faute d'un seul fils, user de l'une de ses filles comme d'un hoplite voué à la

mort : telle est la solution de Praxithéa. Pour être moins tragiques, les déclarations de la coryphée de Lysistrata n'en sont pas moins instructives. S'adressant aux citoyens, auditoire mâle qui s'est rassemblé pour rire des femmes, elle affirme « payer sa quote-part » sous forme d'une contribution en hommes et oppose son civisme à la détestable conduite des vieillards du chœur qui ont gaspillé le fonds amassé par les aïeux au temps des guerres médiques, sans payer en contrepartie leur contribution de guerre. Eisfthora est le nom de la contribution de guerre et le fonds des aïeux est désigné comme éranos, mais le même mot éranos a servi à nommer la quote-part des femmes, et le verbe eisphérein à dire leur contribution en hommes. Façon, bien sûr, d'affronter l'un à l'autre deux comportements antithétiques : les femmes produisent des fils, les vieillards dilapident l'héritage ancestral. Mais aussi (car, dans Lysistrata, il n'est pas de mot qui ne double son acception ordinaire d'un second sens, équivoque, dit-on, mais fort clair), façon de dire que s'il y a des hommes, c'est grâce aux femmes, puisque les vieillards ne sont plus en état de fournir une contribution virile. Mais là ne s'arrête pas la polysémie du texte, et ce qui donne à ces vers leur pleine signification est peut-

être ce qui n'y est pas dit

ce don gracieux du citoyen envers la cité27 qu'est l'abandon de la vie dans la belle

mort28.

:

que

le

mot éranos, à Athènes, sert aussi à désigner

Les hommes donnent leur vie, les femmes donnent leur fils. Parallélisme simple, trop simple peut-être, et qu'une héroïne tragique nous aidera à dépasser.

26. Érechthée, fr. 360 Nauck2 (cité par Lycurgue, Contre Léocrate, 100), 22-27.

27. Sur éranos, contribution volontaire au sein d'un système de réciprocité

aristocratique, voir les remarques de L. Gernet, Anthropologie de la Grèce antique, Paris, 1968, pp. 185 et 192-199, ainsi que la dissertation de J. Vondeling, Eranos, Utrecht, 1961.

28. Le rapprochement de Lysistrata, 651-655 avec Thucydide, II, 43, 1-2 (épitaphios de

Périclès) a été fait par J. Vondeling (op. cit., chap. 7) et tout récemment O. Longo s'y est attaché dans un article sur « La Morte per la patria » (Studi italiani di Filologia classica, 49 (1977), pp. 5-36), qui insiste sur la belle mort comme échange : la vie du citoyen contre la gloire.

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Une héroïne qui se nomme Médée et qui sacrifiera ses fils à sa vengeance de femme abandonnée, elle qui pourtant sait le poids de la maternité. On connaît son exclamation, à la fin d'un exposé en forme sur la souffrance d'être femme :

NICOLE LORAUX

« On dit de nous que nous menons une vie sans péril à la maison, tandis qu'ils combattent à la guerre. Raisonnement insensé. Être en ligne trois fois, le bouclier au flanc, je le préférerais à enfanter une seule. »29

En un mot, à la traditionnelle division grecque des tâches entre les sexes, Médée objecte que l'acte même d'accoucher est un combat plus dangereux que celui de l'hoplite. Ce faisant, elle n'innove que dans l'excès, car, au regard de toute la tradition grecque, l'accouchement est un combat, ou du moins une épreuve, digne de recevoir le nom de ponos. Et de fait, ponos est bien l'un des mots qui désignent la douleur de l'accouchement, dans la poésie comme dans la prose, et tout spécialement dans le corpus hippocratique qui n'en farde pas les dangers30. Sans doute l'auteur du Régime réserve-t-il aux mâles un genre de vie qui soit fondé sur la peine (épiponos)zi ; sans doute, au delà de l'opposition des sexes, l'auteur du quatrième livre des Maladies use-t-il du mot ponos pour désigner toute souffrance qui s'installe et dure, mais le même théoricien sait aussi que peinent (ponéontai) les femmes dans l'accouchement, surtout la première fois32 ; et tel autre écrit gynécologique évoque ôdines kai ponoi, les douleurs et le travail de l'accouchement33.

Or c'est dans l'univers masculin qu'on rencontre d'ordinaire ponos pour désigner ce que le mâle doit savoir supporter afin d'être un homme : ainsi, à Sparte, le jeune homme apprend à s'endurcir contre le ponosZi. Ponos : nom du long

effort,

interminable besogne de guerre ; celle de l'homme hésiodique, à jamais séparé

de

la peine ;

celle des guerriers achéens

de l'Iliade, engagés dans une

29. Euripidb, Médée, 248-251. Médée, mère meurtrière pour atteindre son mari à travers

ses fils : voir N. Daladier, « Les Mères aveugles », Nouvelle Revue de Psychanalyse, 19 (1979), pp. 229-244 et surtout 240.

30. Quelques exemples : Euripide, Suppliantes, 920, 1135-1136 ; Plutarque, Thésée,

20, 5 (symponein) ; corpus hippocratique : De la Nature de l'enfant, 30, 11, Des Maladies des

femmes (éd. Littré), I, 1, 36, 42, 46, 72.

31. Du Régime, 34, 1 : opposition de Y épiponôtérè diaitè des mâles et de la rhaithymotérè

diaitè des femelles ; voir encore Hipp., Des Glandes, 573 (Littré). On notera que, dans le traité Du Régime, ponoi désigne les exercices, l'endurcissement, par opposition à la rhaithymiè

(2, 2-3 ; 32, 3-6, etc.).

Pour le sens général, voir Maladies, IV, passim (par exemple 35, 4 ; 36, 2 ; et 37, 1)

et, pour l'accouchement, De la Génération, 18, 2 (la primipare : cf. Nat. enfant, 30, 2), ainsi

que Nat. enfant, 30,

Du Fœtus de huit mois, 4, 3 ; ponos comme souffrance gynécologique dans ce traité :

voir 3, 1 ; 4, 2 ; 10, 3 (accouchement). On notera qu'il y a comme un échange et un va-et-vient

du ponos entre la mère et l'enfant : voir 6, 1, ainsi que 2, 2 ; 3, 1 ; 10, 2 ; 12, 2 (souffrances de l'embryon).

32.

33.

11.

LE

LIT, LA GUERRE

45

des dieux et condamné à la dure vie d'effort du paysan35. Ponos sert encore, à l'époque classique, à désigner les travaux du héros — travaux d'Héraklès, traditionnellement désignés comme aihloi mais qui, chez Sophocle et Euripide, reçoivent le nom de ponoi, travaux d'Athènes, cité-héros dans Yépitaphios que prononce Périclès chez Thucydide36. Accoucher, serait-ce traverser « l'épreuve virile la plus accomplie de la femme » ?37 A ce compte, la pointe extrême de la féminité est de sortir de la féminité, et, si l'accouchement accomplit réellement le mariage38, il conquiert aussi à la femme un peu de la gloire des hommes. Certes, en ce combat, la femme inverse certains des signes de la virilité. Pour affronter la guerre comme pour accéder au statut de citoyen, l'homme grec se ceint39 ; la femme en couches, au contraire, a dénoué sa ceinture40, cette ceinture sous laquelle elle a, disent les textes, porté son enfant, cette ceinture qu'elle nouera à nouveau en célébrant ses relevailles41 —■pour n'évoquer que quelques- unes des figures de « ce jeu subtil du port et de l'enlèvement de la zone qui rythme la vie sexuelle de la femme grecque »42. Reste que, même inversé, le signe est là, qui apparente la maternité au combat. Et lorsque les Suppliantes d'Euripide affirment qu'elles ont porté leur enfant « sous leur foie »43, peut-être convient-il

35. Ponos des Achéens : par exemple Iliade, V, 567, XII, 348 et 356, XIII, 239 et 344,

XIV, 429, XV, 416, XVI, 568 et 726, XVII, 41, 82, 158, 401, 718. Cf. Pindare, Isthmiques, VI, 54 : ponoi Enyaliou. Ponos du paysan hésiodique, lot des mortels : Travaux, 92 et 113.

36. Travaux d'Héraklès comme ponoi : par exemple Euripide, Héraklès furieux, 22, 357,

388, 427, etc. ; Sophocle, Trachiniennes, 70, 170, 825, Philoctète, 1419. Comme athloi : Iliade, VIII, 362-363, XIX, 133, Odyssée, XI, 618-626, Hymne homérique à Héraklès, 5, Théogonie, 951, Pindare, Isthmiques, VI, 49 ; quelques occurrences chez Sophocle, Trachiniennes, 36

et 80, Philoctète, 508-509, et chez Euripide, Héraklès furieux, 823; chez Diodore et Apollodore, c'est le mot topique pour désigner les douze Travaux. De ponoi, on rapprochera kamatoi :

Pindare, Néméennes, I, 70. — Ponoi d'Athènes dans Yépitaphios : Thucydide, II, 38, 1.

Cette expression m'a été suggérée par J.-P. Vernant, dans une conversation privée.

37.

38. Intéressante est l'indication d'EuRiPiDE (Iphigénie en Tauride, 1464-1466) sur la

dédicace à Iphigénie des tissus à la belle trame et des manteaux laissés dans leur maison par

les femmes dont la vie s'est brisée en couches : le tissu, et surtout le manteau, est symbole de mariage, et c'est le mariage que la mort en couches exalte à Brauron.

39. Sur la double connotation, masculine et féminine, de la ceinture, voir P. Schmitt,

« Athéna Apatouria et la ceinture. Les aspects féminins des Apatouries à Athènes », Annales

ESC, nov.-déc. 1977, pp. 1059-1073, ainsi que M. Détienne, Dionysos mis à mort, Paris, 1977, P- 85-

40. La ceinture dénouée des femmes en couches (cf. Pindare, Olympiques , VI, 39 et

Callimaque, Hymne à Délos, 209 et 222 ; représentations figurées : voir P. Devambez, « Le

Motif de Phèdre

Euripide, fr. 696 Nauck2, 4-8) : voir L. Kahn, Hermès passe

41. Porter sous la ceinture : Eschyle, Choéphores, 992, Euménides, 607, ainsi que Hymne

homérique à Aphrodite, 255 et 282 et Euripide, Hécube, 762. Une inscription de l'Asklépeion

de Milet évoque un sacrifice à accomplir par les femmes relevées de couches et ceintes :

Th. Wiegand (éd.), Milet. Ergebnisse der Ausgrabungen und Untersuchungen seit dem Jahre i8çç, I, 7, Berlin, n° 204 b 9.

», pp. 124-125) témoigne de ce qu'Ilithyie les a déliées (par exemple :

,

pp. 103-104.

42. Citation de P. Schmitt, « Athéna Apatouria

43. Euripide, Suppliantes, 918-920.

», p. 1063.

46

NICOLE LORAUX

encore d'y voir, beaucoup plus qu'une indication physiologique, une façon pour les femmes de se situer par rapport à l'univers du guerrier. Partie vitale du corps, le foie protégerait l'enfant ; la réflexion gynécologique des Grecs ne dit rien de tel, mais les écrits médicaux évoquent l'état critique de la femme blessée au foie dans l'accouchement, parce que la blessure au foie compte parmi celles qui apportent la mort44. Or la blessure au foie est d'abord une blessure d'homme. C'est au foie, sous le diaphragme, qu'est frappé le combattant homérique dont les genoux se rompent45 ; c'est au foie que l'adversaire atteint volontiers l'adversaire, au foie que l'on se frappe pour se suicider, lorsqu'on est un homme ou une femme qui se tue en homme46. Ainsi, inversés ou déplacés, jamais les signes de la guerre ne sont loin de ce que les Grecs disent de la maternité.

A cette guerre féminine préside la protection redoutable d'Artémis, « déesse femme » mais déesse vierge que son refus du mariage associe sans difficulté à l'univers du combat, où elle figure parfois aux côtés d'Ares47. Mais c'est des femmes qu'Artémis s'occupe avant tout. Elle est Lochia, Accoucheuse, et, parce qu'elle agit de concert avec les Ilithyies, praticiennes divines de l'accouchement, il arrive qu'elle reçoive le nom d'Eileithyia48. Or, disais-je, c'est une protection redoutable que celle d'Artémis et, à évoquer son nom, on entre dans la zone inquiétante où l'accouchement est moins gloire que souillure49. Parce que la déesse est pour les cités des hommes à la fois Sauveuse (Sôteira) et Redoutable (Hagnè)50, elle est pour les femmes Soôdina, celle qui, « appelée à l'aide dans

44. Le foie, partie vitale : voir J.-P. Vernant, « A la Table des hommes », in M. Détienne

et J.-P. V. (eds.), La Cuisine du sacrifice en -pays grec, Paris, 1979, pp. 87-91, ainsi que

J. Dumortier,

1975, pp. 18-20. — Le foie dans les maladies féminines : Hippocrate, Maladies des femmes, I,

7, 32 et surtout 43 ; la blessure au foie mortelle : Hipp., Épidémies, V, 62, Aphorismes, VI, 18 et Prénotions coaques, 499.

45. L'homme frappé au foie : Iliade, XIII, 412 et XVII, 350 ; Euripide, Phéniciennes ,

Le Vocabulaire médical d'Eschyle et les écrits hippocratiques , Paris, 2 e éd.,

1422.

46. Suicides d'hommes : Euripide, Héraklès furieux, 1149, Oreste, 1063-1064, Hélène,

983 ; suicides de femmes : Déjanire (Trachiniennes, 931), Eurydice (Antigone, 1315) ; voir encore Electre, 688 et Médée, 40.

47. Artémis combat du côté d'Ares dans la guerre de Troie aux chants XX et XXI de

YIliade ; elle intervient conjointement avec lui contre les enfants de Bellérophon (VI, 200 sqq.). On rappellera que, fils de Zeus et d'Héra, Ares est frère d'Ilithyie et d'Hébè (Hésiode, Théogonie, 921-923).

Artémis Lochia : Euripide, Suppliantes, 958, Iphigénie en Tauride, 1097, ainsi que

dans une loi de Gambrion (Sylloge3, 12 19) ; Artémis Eileithyia : en Béotie (à Orchomène :

Athenische Mitteilungen, 7 (1882), p. 357), pour ne donner que quelques exemples de ces deux

appellations.

Sur la souillure des femmes enceintes et des accouchées, voir les remarques de L. Mou-

LiNiER, Le Pur et l'impur dans la pensée et la sensibilité des Grecs jusqu'à la fin du IVe siècle av. J.-C, Paris, 1952, pp. 66-71.

48.

49.

50. Artémis Sôteira : Pausanias, II, 31, 1 (Corinthe) ; voir les commentaires antiques

, I, pp. 289-

du nom d'Artémis Orthia, rassemblés par Cl. Calame, Les Chœurs de jeunes filles

LE LIT, LA GUERRE

47

les âpres douleurs » de l'enfantement, les secourt, mais, dans le même Hymne, Callimaque indique que, de son fait, « dans les cités des méchants, les femmes meurent en couches d'un coup subit » (blètai : frappées d'un trait)51. Car Artémis tue les femmes en couches, comme, plus généralement, elle tue les femmes de mort subite, avec ses flèches d'Archère52. Encore conviendrait-il de s'assurer qu'elle n'est, comme le prétend Callimaque, terrible qu'à bon escient. Or, sur ce point comme sur tout ce qui l'entoure, règne un mystère opaque : si la mort subite est parfois célébrée pour sa douceur, la mort en couches n'inspire que terreur à la femme enceinte qui redoute les flèches de la déesse53 et, par la bouche autorisée d'Héra, protectrice du mariage, l'Iliade constate que « Zeus a fait d' Artémis un lion pour les femmes, lui permettant de tuer celle qu'il lui plaît »54. Un lion ? Étrange affirmation, au sein d'un passage difficile où l'épouse de Zeus refuse à l'arc d'Artémis toute valeur guerrière authentique — c'est-à-dire toute valeur guerrière dans le monde des hommes et, de fait, dans ce monde, l'arc est le signe des bâtards, des traîtres, des étrangers55. A Artémis il reste donc la gloire incertaine de s'affronter aux femmes, et c'est précisément face aux femmes qu'Artémis est un lion. Car c'est bien un masculin qui est employé dans le texte. Un lion et non une lionne, comme le voudraient des traducteurs peu soucieux d'acquiescer à l'étrangeté du texte. Or, si la lionne est réputée maternelle, le lion est sans exception guerrier56. Ainsi reparaît la guerre, mais une guerre au féminin. Souvent secourable, toujours susceptible de se muer en adversaire, la vierge Artémis entraîne les femmes en un combat, mais un combat qui n'a rien d'une bataille à armes égales comme celles que mènent les hoplites. Au mieux, ce combat s'éloigne du modèle hoplitique en ce que rien ne ressemble moins à la belle mort, mort assumée, choisie, conquise, que la mort subite, mort donnée et reçue à l'insu de la victime, mort douce, paradoxalement, et sans gloire. Au pire, c'est quelque chose comme une guerre d'anéantissement57 qui se profile à l'horizon

290. Sur Hagnè, voir, à propos d'hagnos, du divin et de la souillure, J.-P. Vernant, « Le Pur

et l'impur », in Mythe et société

, pp. 138-139.

51. Callimaque, Hymne à Artémis, 20-22 et 126-127 ; Soôdina : IG, VII, 3407 (Chéronée).

52. Voir Iliade, VI, 205, 428 ; XXIV, 606-609 ; Odyssée,

XI, 324 ; XV, 478 ; Alcée,

fr. 70 Reinach-Puech.

53. Mort douce : Odyssée, XI, 172 ; XV, 410 ; XVII, 202 ; XX, 60-81. — La peur des

flèches d' Artémis : Anthologie palatine, VI, 271 et 273.

un

lion). 55. L'arc comme arme dévaluée : voir J. Le Goff et P. Vidal-Naquet, « Lévi-Strauss en Brocéliande », in R. Bellour et C. Clément (eds.), Claude Lévi-Strauss, Paris, 1979, pp. 265-319, notamment 273-275.

La lionne comme mère : Euripide, Médée, 187-188 ; le lion et la guerre : voir les

analyses d'Annie Schnapp, Vertus animales, vertus humaines (à paraître), chap. 3 et 4.

54. Iliade, XXI, 483 (traduction Mazon rectifiée pour faire apparaître le masculin :

56.

57. J'emprunte cette expression aux recherches de P. Ellinger sur Artémis : voir « Le

Gypse et la boue. I. Sur les mythes de la guerre d'anéantissement », Quaderni urbinati di Cultura classica, 29 (1978), pp. 7-35.

48

NICOLE LORAUX

du ponos des femmes. Débordant le modèle viril et civique du combat loyal et de l'épreuve librement assumée, il y a la hantise des flèches d'Artémis. Ce qui nous entraîne enfin, peut-être, vers un autre univers que celui, paradig- matique et masculin sans ambiguïté, des affrontements hoplitiques : tout simplement vers la douleur des femmes. Cependant, avant de pénétrer dans le continent des « noires douleurs », il convient de signaler qu'entre la guerre et les couches il arrive parfois que le rapport s'inverse. Il en va ainsi dans un passage de l'Iliade où, à l'étonnement du lecteur, Ménélas se poste aux côtés du cadavre de Patrocle pour le défendre « comme aux côtés d'une génisse nouvelle-née fait sa mère gémissante, mère pour la première fois, qui hier encore ignorait l'enfantement ». Et le poète d'ajouter :

« ainsi aux côtés de Patrocle se poste le blond Ménélas »58. Patrocle vient de tomber et son âme de s'enfuir, pleurant sa jeunesse ; aussitôt Ménélas s'est jeté dans la tourmente guerrière pour sauver le corps du héros. Quel lecteur attendrait cette image mélancolique et tendre d'enfantement ? Est-ce façon de dire le danger que court ainsi Ménélas ? Les premières couches d'une femme sont, il est vrai, épreuve redoutable59 ; mais, entre ce ponos et la frénésie de l'Atride, « brûlant de tuer qui l'affrontera », l'écart demeure, infranchissable. Faut-il, comme les scholiastes, insister sur la figure symbolique de la mère, dont les gémissements de douleur et l'amour tendrement attentif exaltent le dévouement du guerrier envers le héros mort ? Il existe, sans doute, un autre guerrier homérique, parmi les plus braves, pour se comporter maternellement en plein combat. J'ai nommé Ajax dont le bouclier, en un étrange passage du chant vin, est pour Teukros comme un ventre maternel60. Reste que Teukros est un archer, l'ombre d'Ajax, et qu'à ce titre il peut « comme un enfant replonger sous sa mère ». Mais qui penserait à comparer Patrocle, combattant tombé au devant des rangs et prototype du beau mort dont le cadavre est le plus précieux des biens61, avec la fragilité d'une génisse nouvelle-née ? Sans doute convient-il de traiter cette comparaison comme un tout dont on ne saurait détailler les éléments ; on affirmera alors que le rapport, fait de protection attentive, est de Ménélas à Patrocle comme de la

58. Iliade, XVII, 4-6.

59. Hippocratk, Nat. enfant, 18, 2.

60. Iliade, VIII, 266-272. La comparaison du bouclier avec un ventre n'est qu'implicite

dans le texte : Homère n'est pas Aristophane {cf. J. Taillardat, Les Images d'Aristophane.

Études de langue et de style, Paris, 2e éd., 1965, p. 69) ; mais le vocabulaire utilisé (Siiaxsv et surtout xpÛTCTacrxe, qui évoque l'emploi du verbe xpûrcTeiv à propos d'une grossesse ; de même, lors de 1' « embuscade » de Kronos, Gaia « cache » son fils (à7TOxpî>7rnxcrxe) : Théogonie, 157) ne laisse pas de doute sur le sens du texte. Il arrive aussi à des déesses de se comporter « comme des mères » aux côtés des héros au combat : ainsi la vierge Athéna pour Ménélas {Iliade, IV, 130-132) et pour Ulysse (XXIII, 783) et, plus normalement puisqu'elle est réellement sa mère, Aphrodite pour Énée (V, 31 1-317).

61.

Voir J.-P. Vernant, « La Belle mort et le cadavre outragé », Journal de Psychologie,

2-3 (1980), pp. 209-241.

LE LIT, LA GUERRE

49

mère à l'enfant. Reste, après tous les raisonnements, que d'un côté de cette

Force est de constater que le

texte garde — et c'est peut-être mieux ainsi — son étrangeté. Peut-être l'éclaire- rait-on en tentant d'autres rapprochements entre les représentations du combat et celles de l'enfantement62. Pour ne pas m'aventurer en terrain trop conjectural, j'en resterai là pour l'instant, non sans observer qu'à suivre ces voies brouillées, on dériverait vite — on a déjà dérivé — de la beauté de la guerre vers la guerre

analogie il y a la mort, et de l'autre la naissance

qui fait mal. Mais patience ! Il est temps de parler, d'abord, de la douleur des femmes.

Le nom féminin de la souffrance

Après la grossesse, ce fardeau, la souffrance, que prennent en charge les Ilithyies mogostokoi63, les cris64, et toujours la douleur qui est « exactement comme du feu »65. Cette douleur qui déchire et que l'on dit indicible66, il est des mots pour la désigner : ôdines est le mot topique, qui décrit l'accouchement sur le vif et qui, jusque dans l'enfant, rend présente la souffrance de la femme67 ; mais,

62. Il y aurait lieu, par exemple, de comparer l'image du nœud de la lutte brutale (Iliade,

XIII, 358-360, XIV, 389, XVII, 401) avec les liens parfois maléfiques de l'llithyie ; la lutte brutale est sans issue lorsque les dieux resserrent le nœud, elle rompt les genoux des hommes :

faut-il rappeler que la femme accouche à genoux (Pausanias, VIII, 48, 7-8 ; Hymne

homérique à Apollon, 117 ; représentation d'Ilithyie à genoux : Enciclopedia dell'arte antica, sub verbo «Ilizia » ; rapport des genoux avec la génération : R. B. Onians, The Origins of European Thought, Cambridge, 1954, PP- 174-182) et que les liens de l'llithyie bloquent l'enfantement ? D'autre part, naître est pour un enfant mâle (en l'occurrence Héraklès) « tomber aux pieds d'une femme » (XIX, 110) ; préfiguration inquiétante de la mort du guerrier, qui tombe aux pieds de l'adversaire ?

63. Le fardeau : Euripide, Iphigénie en Tauride, 1228 ; Callimaque, Hymne à Délos,

202 ; Anthologie palatine, VI, 201-202, 272. — Mogostokoi : voir Iliade, XI, 270, XVI, 187 et scholies ; on rapprochera ce mot de mochthos : Eur., Héraklès furieux, 280-281, Médée, 1261 (peines de la maternité pour Mégara et Médée). Mogostokoi, les Ilithyies président à l'accouchement difficile, avec toute l'ambiguïté qui leur vaut d'être nommées polystonoi (pourvoyeuses de gémissements : G. Kaibel, Epigrammata graeca, Berlin, 1878, 241 a) comme de recevoir le titre de praûmètis (à la ruse bienveillante : Pindare, Olympiques, VI, 43) .

64. Sur les cris (cf. Plutarque, Thésée, 20, 7), voir Sophocle, Œdipe-Roi, 173 (ièiôn

kamatôn : ièios, qu'on invoque avec le cri iè paiôn, est aussi bien une désignation d'Apollon

guérisseur qu'un qualificatif de ce qu'accompagnent les cris de douleur ; cf. J. Carlier, « Apollon », à paraître dans le Dictionnaire des mythologies). 65. Pausanias, VII, 23, 6 (à propos d'une statue d'Ilithyie pyrphoros à Aigion).

66. Les douleurs de Lètô (Callimaque, Hymne à Délos, 60, 124, 202), d'être pure amè-

chaniè (ibid., 210-21 1), sont indicibles dans l'Hymne homérique à Apollon (91-92).

Sur ôdis désignant chez Eschyle l'enfant par rapport à la mère cependant que tokos

, On ajoutera que, dans les exemples cités par Dumortier, ôdis, par un redoublement du féminin, caractérise la fille, cependant que tokos s'applique au garçon.

pp. 27-28.

le désigne par rapport au père, voir J. Dumortier, Le Vocabulaire médical

67.

50

NICOLE LORAUX

pour caractériser chaque douleur en sa pénétration déchirante, la langue des poètes, rejoignant celle des médecins, emploie volontiers le mot odynè68. L'extension d'odynè ne se limite certes pas au champ des souffrances féminines mais, à cause de ses connotations noires et parce qu'il s'applique au mal qui pénètre et traverse la chair69 — souvent localisé dans le thorax et le ventre70 — , ce nom générique de la douleur physique (pain of body, traduisent les Anglais) a sa place, une place privilégiée, dans les écrits gynécologiques71 et plus précisément dans l'évocation d'un accouchement. On ajoutera qu'à l'oreille odynè sonne à peu de chose près comme ôdines, ce qui facilite le glissement d'un mot à l'autre,

ces « douleurs qui traversent

le corps

Donc les femmes souffrent, et elles ont des enfants. Lorsque l'enfant cesse d'être le prolongement exclusif du père, il arrive que, né dans les douleurs maternelles, il en prenne tout simplement le nom : ponos est pour la Jocaste des Phéniciennes un nom d'Œdipe, et, pour dire qu'en sacrifiant sa propre fille, Agamemnon lui a tué son enfant à elle, Clytemnestre ne donne pas à Iphigénie d'autre nom que ôdis72. Comme si, dans le rapport de la mère à l'enfant, s'immobilisait le temps en un enfantement sans fin. Dans cette suspension du temps, il y a place pour une certaine appréhension de la féminité, et tous les discours sur la « misogynie » des Grecs ne suffisent pas à masquer qu'il y a eu des Grecs — et que, de surcroît, ce furent des hommes grecs — pour s'essayer à cette appréhension.

et fait de l'enfantement le lieu spécifique de

».

Cette féminité dont les accoucheuses (maiai) sont les témoins privilégiés — mais muets73 — , il est des hommes pour tenter de la cerner, dans les écrits médicaux, sous la rubrique « maladies des femmes », ces maladies dont elles n'osent parler qu'à d'autres femmes et que les médecins, impuissants à en donner un diagnostic correct, traitent trop souvent comme ils traitent les maladies

68. Voir Iliade, XI, 260 sqq.

et Hippocrate, Mal. femmes, I, 35, 38, 43, 56, 59, 65 ;

II, 113, 139, 144, 172 (accouchement ou contexte gynécologique).

69. Douleurs noires (mélainaôn odynaôn : Iliade, IV, 191, XV, 394) ; le noir et la ténèbre

sont associés au féminin (par exemple Eschyle, Euménides, 665) : voir Cl. Ramnoux, La

Nuit et les enfants de la Nuit dans la tradition grecque, Paris, 1959. — Odynè et la pénétration :

voir l'étymologie du Cratyle, 419 e.

Douleur au foie, au dos : Hippocrate, Maladies, IV, 36, 2 et 54, 6 ; douleur au ventre :

Hipp., Épidémies, V, 232, 368 ; Maladies, IV, 54, 6 ; douleur à l'intestin : Aristophane,

Thesmophories, 484, Hipp., Régime, III, 82, 1 ; douleur aux reins : Eschyle, fr. 361 Nauck2. On y ajoutera Xénophon, Helléniques, V, 4, 58 (douleur d'une hémorragie interne).

Voir par exemple Du Fœtus de huit mois, 3, 2 et les innombrables occurrences du mot

odynè dans le traité De la Nature de la femme.

70.

71.

72.

Ponos : Eschyle, Agamemnon, 54 ; Euripide, Phéniciennes, 30. — Ôdis : Pindare,

Olympiques, VI, 31 ; Esch., Agamemnon, 1417-1418 ; Eur., Ion, 45, Iphigénie en Tauride,
1102.

73. Entre les accoucheuses et la femme, la distance est de surcroît maintenue par

le statut par définition non sexualisé de la rnaia {cf. Platon, Théétète, 149 b-c) : voir les remarques de N. Daladier, « Les Mères aveugles », pp. 242-244.

LE LIT, LA GUERRE

51

masculines74. Cependant, plus que tout autre homme, le médecin doit savoir écouter les femmes, à condition qu'il fasse taire en lui le discours masculin pour accepter celui de ses patientes, persuasif, articulé et décisif lorsqu'elles parlent de leur corps et de ce qui s'y passe, le sujet que, de toute évidence, elles connaissent le mieux au monde75. Et, parce que son point de vue est clinique, le médecin a quelque chance de se soustraire à la dominance normative des modèles virils :

aussi arrive-t-il qu'une prescription médicale prenne le strict contrepied des injonctions du législateur76. C'est ainsi que le même mouvement de gymnastique qui, à Sparte, est censé endurcir les femmes à la procréation, permet à une patiente d'Hippocrate qui ne veut pas concevoir de rejeter du sperme de six jours77. Parce que, dans les femmes, le législateur voit quelque chose comme « la moitié de la cité » — celle qui reproduit l'autre — , la loi de l'endurcissement prime toute autre considération ; mais pour le médecin qui s'intéresse moins à la constitution de la cité qu'à la réalité de la constitution féminine, la femme est d'abord un corps à soigner. Mais c'est encore dans la tragédie — surtout dans la tragédie euripidéenne — qu'on trouvera le plus grand écart par rapport à l'orthodoxie de l'accouchement comme épreuve virile. Du côté féminin des couches, ponos s'estompe devant nosos, la maladie, anankè, la contrainte, amèchania, nom de l'aporie78, pour ne pas parler de la folie et de ses égarements. Du moins un passage de YHippolyte porte-couronnes suggère-t-il que l'accouchement est l'autre d'une folie. Comment interpréter le mal qui « brise Phèdre sur sa couche de malade » ? Après avoir

74. Sur ce point, la sagesse pratique de la nourrice de Phèdre (nommée maia aux vers 243

et 311) rencontre la réflexion de l'auteur des Maladies des femmes : voir Euripide, Hippolyte, 293-296 et Hippocrate, Mal. femmes, I, 62. La difficulté, avec les femmes, est qu'elles partagent aussi les maladies communes à tout le genre humain (toisi sympasin anthrôpoisin) :

voir Hipp., ibid, et Du Fœtus de huit mois, 9, 1.

On renvoie à un passage remarquable du Fœtus de huit mois (4, 1) où l'auteur évoque

les « preuves victorieuses » que les femmes donnent pour emporter la conviction, lorsqu'il

s'agit de leur corps et de l'accouchement. Une telle affirmation s'oppose à l'idée, également hippocra tique, que les femmes, par pudeur, ne savent rien de leur corps : cf. Mal. femmes, I, 62 (voir à propos de ce texte, qu'elle considère comme l'orthodoxie hippocratique en matière de gynécologie, les remarques de P. Manuli, « Fisiologia e patologia del femminile negli scritti ippocratici dell' antica ginecologia greca », dans Hippocratica, A des du Colloque hippocratique de Paris, Paris, 1980, pp. 393-408, et notamment 397).

75.

Pour la distinction du médecin, préoccupé des maladies du corps, et du législateur,

qui veille sur les tendances sauvages de l'âme, voir Démosthène, Contre Aristogiton, II, 26.

Hippocrate, . De la Nature de l'enfant, 13, 2 avec Aristophane,

76.

77. On confronte ici

Lysistrata, 82 : dans les deux cas, il s'agit de sauter en faisant aller ses talons jusqu'aux

fesses ; voir la note de R. Joly (Hipp., t. XI, éd. des Belles-Lettres) qui signale le

rapprochement sans souligner l'inversion. Sur le saut comme méthode abortive, voir encore Mal. femmes, I, 25.

Bacchantes, 88-89 ; amèchania :

Hippolyte, 163. Sur amèchania et la féminité, voir L. Kahn, « Ulysse ou la ruse et la mort », Critique, 393 (févr. 1980), pp. 1 16-134.

78. Nosos : Euripide,

Electre,

656 ; anankè

:

Eur.,

52

NICOLE LORAUX

successivement envisagé la possession par une divinité et les souffrances de l'âme, le chœur des femmes de Trézène ajoute, ce qui lui servira provisoirement de conclusion :

« II plaît à la mauvaise, funeste aporie de cohabiter avec l'invivable constitution des femmes : douleurs de l'accouchement et délire. A travers mon ventre se déchaîna un jour cette rafale. Mais je criai vers la céleste protectrice des couches, l'archère Artémis, et elle que je vénère, à chaque fois, grâce aux dieux, vient m'assister. »79

Texte étonnant où Yharmonia dystropos des femmes, cette constitution si ennemie d'elle-même, cohabite, comme en un mariage, avec une aporie qui est indissocia- blement douleur de l'accouchement et perte du sens. Ôdinôn té kai aphrosynas : accouchement et folie. C'est aussi — douleur de femme en couches et perte du sens (ôdis kai phrénôn kataphthora) — ce qui, dans les Choéphores, s'empare d'Electre déchiffrant les traces d'Oreste, appariant les cheveux, les empreintes du frère perdu aux siennes propres80. Métaphore, dit-on, et l'on s'empresse de domestiquer le mot litigieux sous une traduction convenable (ôdis ? mais c'est l'angoisse). Resterait encore à observer, jusque dans la métaphore, l'association des deux champs sémantiques, celui de la folie, celui de l'accouchement. Mais on peut aussi prendre le texte au sérieux. « Du plus petit germe (sperma) peut jaillir, immense, l'arbre du salut », a dit Electre quelques vers plus haut. Et c'est bien de l'espoir nommé Oreste qu'elle accouche dans l'égarement de son esprit qui se perd à reconnaître les signes81. Accouchement et folie : tel est bien encore et surtout, chez Eschyle, l'état indécis d'Io, en proie aux aiguillons d'une odynè où la folie se confond avec d'interminables douleurs d'enfantement82. Accouchement ou folie : telle est, dans la langue plus réaliste des médecins, l'alternative où tendent les maladies des jeunes filles. Aux fièvres erratiques de la mania, à la folie suicidaire, succède parfois la guérison et alors, comme pour un accouchement, les femmes, afin de célébrer le retour à la raison de la

Hippolyte, 131 et surtout 161-169 (passage que l'on a tenté de traduire de façon

précise, conformément à l'âpreté du texte). On notera que 1) synoikein est le verbe du

mariage : Hippolyte ne veut cohabiter avec aucune femme (616-650), les femmes, elles, cohabitent avec la douleur ; 2) aura, le vent dans la matrice, évoque la théorie hippocratique du souffle et de son rôle dans la génération : voir Nat. enfant, 12 et 16-17, et surtout Nat. femme, 64 (avec, sur nèdys, les remarques de H. Trapp, Die hippokratische Schrift De Natura Muliebri. Ausgabe und textkritischer Kommentar, Hambourg, 1967, p. 181).

79.

80. Choéphores, 211.

81.

Ibid., 204. Sur Oreste comme germe de la maison d' Agamemnon, voir J.-P. Ver-

nant, « Hestia-Hermès. Sur l'expression religieuse de l'espace et du temps chez les Grecs », in Mythe et pensée chez les Grecs, I, Paris, 4e éd., 1971, p. 136.

82. Eschyle, Prométhée enchaîné, 683-684, 900 (ponôn) ; Suppliantes, 50 (ponôn) et

surtout 562-564 (mainoména ponois atimois odynais té). C'est précisément cela que veulent à jamais fuir les Danaïdes : l'atteste a contrario Hypermnestre épargnant son époux à cause du désir d'enfants (paidôn himéros : Protn., 865-866).

LE

LIT, LA GUERRE

53

jeune égarée, consacrent à Artémis des vêtements ; mais la meilleure solution pour les jeunes filles est encore de se marier le plus tôt possible : enceintes, elles recouvreront la santé83. Phèdre n'est plus une parthénos, même si elle l'est dans sa rêverie amoureuse, et les femmes de Trézène se trompent en interprétant sa langueur : dans la tragédie, le « mal secret » de la reine n'est pas une grossesse, encore que la Cretoise passe pour avoir apporté à Athènes deux statues d'Ilithyie, cette déesse de Crète84, encore que tel relief funéraire de Thasos emprunte, pour dire la souffrance d'une mourante, le double modèle de la souffrance de Phèdre et de celle de l'accouchée85. Phèdre tout simplement aime. Il est vrai que pour une femme le comble de la féminité se résume dans l'équivalence de la maladie, de l'amour et de l'accouchement : cette équivalence, que met en scène le début de YHippolyte, un texte de la République l'exprime avec une belle clarté, où Platon, proscrivant toute mimèsis chez les gardiens, leur interdit tout spécialement

en mal

d'enfant »86. Et cependant les hommes grecs, y compris et surtout — ô ironie — les personnages de Platon, ne cessent, pour souffrir, d'imiter la femme en mal d'enfant, qu'ils la singent dans leur corps ou qu'ils lui empruntent la langue de la douleur. C'est ainsi que le nom du travail de l'accouchement (ôdines) devient la désignation générique de la peine lancinante : douleurs platoniciennes, celle de l'âme malade du corps, de l'âme en proie au désir, bondissant, telle Io, follement sous l'aiguillon, et qui, devant le bel objet, enfante ; dereliction du Cyclope mutilé, abandonné des siens et pris au piège d'un homme à métis qui se disait Personne87. Le modèle de la souffrance est féminin : la souffrance physique des femmes sert à dire la douleur morale.

d'imiter une femme, et surtout de « l'imiter malade, amoureuse

ou

Elle sert à dire aussi — ce qui est plus intéressant encore — la douleur de l'homme atteint dans son corps. Mortes en couches, les femmes étaient comme des hoplites. Par un juste retour des choses, il est un passage de l'Iliade pour comparer, méthodiquement et sans l'ombre d'une ambiguïté, la souffrance du guerrier blessé avec celle de l'accouchée.

83. Hippocrate, Des Maladies des jeunes filles. Chez les médecins, la conception et

l'accouchement fonctionnent volontiers comme une thérapie propre à endiguer le « mal

», pp. 401-402) ; chez les tragiques — et

féminin » [cf. P. Manuli, « Fisiologia e Patologia

chez Platon —, c'est l'accouchement qui est une maladie ou l'équivalent d'une maladie.

Voir Pausanias, I, 18, 5 (Phèdre) et Odyssée, XIX, 138 (Ilithyie à Amnisos).

84.

85. Voir P. Devambez, « Le Motif de Phèdre

86.

87.

», pp.

123-124 et 126.

Platon, République, III, 395 e.

Platon, Phèdre, 251 e (l'âme en proie au désir otarpôl xod ôSuvaxat, comme Io et, à la

vue du bel objet, xévxptov te y.cd wSîvwv IXttj^ev), République, VI, 490 b et IX, 574 a (côSïcrt te xal èSûvaiç), Timée, 86 c et surtout Théétète, 148 e sqq., 151 a, 210 b ; Odyssée, IX, 415. Voir encore Euripide, Hippolyte, 258.

54

NICOLE LORAUX

Au chant xi, la lance de Koon a blessé Agamemnon. L'Atride se livre alors à un carnage,

« tant que le sang chaud jaillit encore de sa blessure. Mais dès que la plaie sèche, que le sang cesse de couler, en dépit de son ardeur, des peines lancinantes pénètrent l'Atride. Elles sont semblables au trait lancinant, cruel, qui frappe une femme en travail, le trait décoché par les Ilithyies, les déesses des enfantements douloureux, les filles d'Héra, qui font le travail si amer. Aussi lancinantes sont les peines qui pénètrent alors l'Atride, en dépit de son ardeur. Il saute sur son char »,

et regagne les nefs creuses88. Pour le scholiaste, cette longue comparaison signifie surtout que la blessure d' Agamemnon s'est enflammée. En termes médicaux, il arrive alors au guerrier

ce que ressent le malade dont « le sang se fixe et s'échauffe » ; il en résulte de la souffrance (ponos)89. Mais le scholiaste ajoute que l'acuité des souffrances exclut qu'Agamemnon puisse être traité de lâche lorsque, sur son char, il fuit la douleur :

souffrir ainsi est en soi un combat. D'ailleurs la blessure au bras, où siège la force belliqueuse du héros, suffit à expulser le combattant de la bataille90. Mais ce n'est pas tout : éclairer une comparaison aussi forte exige que l'on entre plus avant dans le texte, que l'on y débusque tout ce qui apparente les odynai d' Agamemnon, ces douleurs qui, conformes à la définition qu'en donnera Platon, pénètrent et s'enfoncent dans la chair, aux ôdines des femmes. Agamemnon, donc, a été blessé d'un coup de lance. Ainsi s'accomplit le projet de Zeus qui, pour mettre l'Atride hors de combat, le voulait « frappé d'une lance

ou touché d'une flèche »91. La lance de Koon,

peut-être gagné de blesser comme le ferait une flèche. Car il n'est, semble-t-il,

pour le guerrier, de douleur aiguë ou « noire » que celle

arme virile,

arme de Yanèr, y a

qu'inflige la flèche92.

Mais si la flèche est métaphore de la lance, le monde de la guerre, où les traits porteurs de noires douleurs proviennent du carquois d'un archer, est bel et bien court-circuité ici et, en une inextricable condensation du masculin et du féminin, c'est au « trait aigu » des Ilithyies que sont référées les oxeiai odynai d' Agamemnon93 — parce que peut-être, en matière d'expérience des « douleurs aiguës »,

la palme revient aux femmes94. Bref, entre le héros blessé et la femme en mal

88. Iliade, XI, 264-283 (trad. P. Mazon, Belles-Lettres).

89. Voir Hippocrate, Maladies, IV, 50, 5 ; sur réchauffement du sang dans

l'accouchement, voir Nat. enfant,

90. Sur la blessure au bras, cf. Iliade, XII, 387 sqq., XIII, 538-539, 782, XVI, 517. Sur

le bras du héros, voir N. Loraux, « Héraklès. Le héros, son bras, son destin », à paraître dans le Dictionnaire des mythologies.

18, 3.

91. Iliade, XI, 191.

92. Voir Iliade, IV, 116-118 (Ménélas blessé par Pandaros qui lui décoche un trait « lourd

de noires douleurs ») ; voir encore IV,

191, V, 397, XI, 398 et 846, XV, 394, XVI, 518.

93. Oxeiai odynai : XI, 268, 272 ; bélos oxy : 269.

94. Odynai oxeiai des femmes : Nat. femme, 14.

LE LIT, LA GUERRE

55

d'enfant il y a assez de signes en commun pour qu'un échange généralisé s'instaure. Ainsi l'amertume des douleurs de l'accouchée suffit à révéler qu'elles sont l'œuvre d'un trait divin, mais inversement, d'être lourdes de souffrances, les flèches sont dites, tout au long de YIliade, « amères »95. Et, qu'elles soient réelles ou métaphoriques, leurs blessures profondes épuisent : pour dire qu'Ulysse entouré de Troyens est acculé, il faut, au même chant xi, le relais d'une comparaison avec « un cerf qu'un homme a atteint d'une flèche » et qui « a fui tant que son sang restait tiède et que se mouvaient ses jarrets » — mais, « dès qu'il est dompté par la flèche rapide », il succombe96. Or un rapprochement surtout nous importe : teiroméne est la femme aux couches douloureuses et de même, dompté par la douleur, l'homme que les chevaux d'Agamemnon emportent vers les nefs creuses n'est plus qu'un roi brisé (teiroménon basilèa)97. Comment apprécier le poids d'une telle comparaison, unique à l'intérieur du chant xi, où pourtant les plus valeureux des guerriers ont été mis hors combat, par la lance et surtout par l'arc98, mais unique également à l'intérieur de l'Iliade ? Il est certes un autre chef dont la blessure, due cette fois-ci à une flèche qui n'a rien de métaphorique, fait affleurer à la surface du texte une profusion de signifiants féminins : je pense à Ménélas, blessé par Pandaros d'une flèche « lourde de noires douleurs »", et il n'est peut-être pas indifférent qu'il s'agisse précisément du frère d' Agamemnon. Mais le plus grand nombre des flèches décochées dans l'Iliade infligent aux guerriers des douleurs qui ne relèvent que d'une description clinique100 et, d'autre part, en bien des passages, la division sexuelle des valeurs est distribuée en toute orthodoxie101. Exceptionnelle en son isolement, donc, la comparaison du chant xi ? Sans doute. Ce qui n'entraîne pas toutefois qu'il faille la considérer comme dépourvue de toute signification. Car, par delà l'orthodoxie

95. Iliade, XI, 271 : pikras ôdinas (cf. Sophocle, fr. 846 Nauck2 : pikran ôdina) ; pikros

99 et 110 (cf. Soph., Trachiniennes, 681 : la flèche amère qui

oistos : Iliade, IV, 134 et 216, V,

frappe le Centaure). Le trait est encore ôkys (rapide) ou ôkymoros (qui porte la mort rapide),

polystonos ou stonoeis (chargé de sanglots) : V, 112, XV, 440-441, 451, 590, XVII, 374, etc.

96. Iliade, XI, 474-484.

97. Teiroménai : Caiximaque, Hymne à Artémis, 22, Hymne àDélos, 61, 211 ; teiroménon

basilèa : Iliade, XI, 283 ; voir encore XI, 841 et XVI, 510 (blessure d'une flèche), XIII, 539 (blessure au bras), XVI, 60-61 (odynai). Dans le camp des Achéens, les médecins sont tout spécialement utiles pour l'extraction des flèches : XI, 507.

98. Iliade, XI, 658-664.

99. Iliade, IV, 116-118 : herma est un mot bien intéressant, qui désigne métaphoriquement

le germe (voir Eschyle, Suppliantes, 580) ; on ajoutera qu'Athéna veille à cet instant sur Ménélas comme une mère (130-132) et que le sang noir de Ménélas entraîne l'image de la femme qui teint la pourpre (140-146).

Par exemple : V, 95 sqq. et 792-799 (Diomède), XI, 810 sqq. (Eurypyle), XIII, 538-

539 (Déiphobe), XIV, 437-439 (Hector).

terre et eau) ; VII, 236

(la femme, ignorante du labeur guerrier) ; VIII, 163-164 (insultes d'Hector à Diomède, traité de femme et de poupée) ; XI, 389-390 (Paris l'archer, assimilé par Diomède à une femme) ; XXII, 125 (Hector ne veut pas être désarmé comme une femme devant Achille).

100.

101.

Voir VII, 96 sqq. (les anéres sont en réalité des Achéennes, [

]

56

NICOLE LORAUX

où le féminin se

manifeste au sein de la guerre102 et, sans se laisser entraîner à un examen systématique de la répartition du masculin et du féminin, on rappellera que la guerre elle-même, lorsqu'elle se fait égale pour les deux parties, relève d'une comparaison féminine, celle — célèbre — de la « véridique ouvrière, une balance à la main »103. Comme si une activité de femme pouvait mieux que tout exprimer ce qui met les hommes aux prises dans un affrontement sans concession. En d'autres passages de l'Iliade, la balance des combats est celle de Zeus. Rapprochement saisissant et qui doit au moins inviter à revenir sur des idées reçues, par exemple sur la dominance supposée absolue du modèle viril dans l'Iliade. A l'opposé du monde d'Ulysse — peuplé de présences féminines mais où la femme exemplaire est comparée à un roi de justice avant de réintégrer la place normale des femmes, dans le lit de l'époux104 —-, l'univers masculin des Achéens combattants assigne même emblème au roi des dieux et à une humble ouvrière, et attribue les souffrances d'une accouchée à celui qui, parmi les héros, est le roi le plus roi105. Encore une fois, je le demande : lorsque, dans un poème consacré aux souffrances des guerriers106, le roi des rois, blessé au combat, souffre les douleurs d'une femme anonyme, convient-il de s'accrocher au mot de « misogynie » pour désigner la pensée grecque en matière de féminité ? Sans doute m'objectera-t-on que l'épopée homérique a un temps et la Grèce classique un autre, et qu'entre Homère et l'époque classique, il y a, par exemple, Hésiode avec sa Pandora et Sémonide avec son Iambe des femmes101 — Hésiode et Sémonide : la mise en place d'une solide tradition de blâme des femmes. Il y a surtout, entre Homère et l'époque classique, le renforcement incontestable du modèle viril de la guerre, imputable peut-être à la fameuse réforme hoplitique mais qui culmine dans

de la division des tâches, il est dans l'Iliade

plus d'un texte

102. Je dois beaucoup à la recherche en cours d'Hélène Monsacré sur « Masculin et

féminin dans l'Iliade ».

103. Iliade, XII, 433-436 (la traduction de « véridique ouvrière », fidèle au texte, est

préférée à celle de P. Mazon : voir M. Détienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, 1967, p. 39, note 87) ; Zeus à la balance : VIII, 68-77 > VOVLT un rapprochement de ces textes, voir R. B. Onians, The Origins of European Thought, pp. 397-410.

104. Cf. Odyssée, XIX, 104 sqq., texte commenté par H. Foley, « Reverse Similes and

Sex Roles in the Odyssey », Arethusa, 11, 1-2 (1978), pp. 7-26. Dans la bouche d'Ulysse, le kléos de Pénélope est d'être semblable à un modèle masculin ; plus classiquement, Pénélope répond en attachant toute la valeur d'une femme à la cohabitation avec le mari.

105. Iliade, IX, 69 : basileutatos. Pierre Vidal-Naquet me fait observer que, dans l'univers

troyen où les femmes tiennent une place importante puisqu'on entre à l'intérieur de la ville, du palais et des chambres, le féminin est fantasmé avec moins de force que dans l'univers purement mâle des Achéens.

106. Voir G. Nagy, The Best of the Achaeans. Concepts of the Hero in Archaic Greek

Poetry, Baltimore et Londres, 1979, pp. 69-93.

107. Hésiode, Théogonie, 561-612, Travaux, 42-105 ; Sémonide, fr. 7 (traduction

anglaise et commentaire : voir H. Llo yd- Jones, Females of the Species, Londres, 1975).

LE LIT, LA GUERRE

57

l'oraison funèbre athénienne, avec son topos de la belle mort, mort civique, mort abstraite qui concerne à peine le corps du citoyen, car à la limite le citoyen n'a pas de corps108. A l'époque classique, enfin, la mort est paradigme, et puisqu'il s'agit d'établir une hiérarchie entre différents types de morts, on compare celle de l'accouchée à celle de l'hoplite ; l'épopée, qui met toute valeur dans la vie, faisait au contraire du corps du guerrier le siège de toute souffrance, y compris de la plus douloureuse, celle des femmes. Souffrir comme une femme, mourir comme un homme. Si l'on veut écrire une histoire de la pensée grecque des rôles sexuels, il faut en situer le déroulement entre ces deux pôles. Mais il faut aussi renoncer à croire aux évolutions linéaires, faire la part des retours, des avancées et des tensions, s'attacher enfin à la spécificité des différents discours.

De la tragédie, des femmes et du corps d'Héraklès

Or il est un discours qui, à l'époque classique, résiste à la suggestion impérieuse des modèles virils, parce que sa fonction consiste à mettre en question toutes les représentations civiques : c'est, on l'a deviné, dans la tragédie que la victoire du masculin est le plus ambiguë. Non que sur la scène tragique soit mise en question la réalité de la division des rôles sexuels : c'est là problème de philosophe et, chacun à sa façon, Platon et Aristote le posent, l'un en refusant toute différence entre l'homme et la femme quant à l'aptitude guerrière109, l'autre en contestant que l'accouchement doive nécessairement être un ponos, puisqu'il n'en est pas un lorsque le mode de vie des femmes est en permanence réglé par le labeur110. Le discours tragique, quant à lui, se soucie peu de redistribuer le réel, mais beaucoup de penser la distribution des valeurs en la soumettant à toutes les distorsions possibles. Suscitons donc, une fois encore, l'équivalence du ponos guerrier et de celui de l'accouchée. Il est plus d'une façon tragique de la penser en la déséquilibrant. La première figure de cette réflexion tragique se trouve dans YOrestie. Elle consiste à nier l'existence même d'un ponos féminin : seul l'homme peine, parce que seul l'homme combat, et le lien que la gestation, l'accouchement et la petite enfance nouent entre la mère et l'enfant doit céder devant la loi du père. « Accuser

108. Voir N. Loraux, L' Invention d'Athènes

, pp. 104-105 et « Mourir devant

Troie

»,

pp. 808-810.

Cf. République, V, 454 e (« S'il nous paraît qu'ils ne diffèrent qu'en ce que la femme

enfante et que l'homme engendre, nous n'admettrons pas pour cela comme démontré que

la femme diffère de l'homme, quant à la question qui nous occupe [la guerre et la garde] ») ; dans les Lois, VI, 785 b, les fonctions militaires des femmes commencent après la naissance de leur dernier enfant.

109.

58

NICOLE LORAUX

celui qui peinait (ton ponounta) , toi, assise au foyer ? » : telle est la réponse, la seule, d'Oreste à Clytemnestre qui, pour se disculper de son crime, invoquait les fautes d' Agamemnon — entendons le sacrifice d'Iphigénie. Après le meurtre de Clytemnestre, lorsque s'instruit le procès d'Oreste, Apollon renchérira en affirmant que « tout autre chose est la mort d'un noble héros », tué au retour de la guerre, et le meurtre d'une femme qui ne mérite même pas le nom d'enfanteuse, de tokeus111. Et Clytemnestre peut toujours tenter de fléchir son fils en évoquant la nourriture qu'elle lui a donnée : d'avance, la nourrice avait invalidé les propos de la reine, elle qui a reçu l'enfant au sortir de sa mère et l'a élevé, pour le père112. Le rêve de Clytemnestre était prémonitoire : l'enfant mâle qu'elle a nourri était bien un serpent, né armé113 et qui tournera ses armes contre elle, en attendant de nier tout lien de parenté entre elle et lui. « Serais-je donc, moi, du sang de ma mère ? », dit-il lors de son procès, arrachant aux Érinyes cette réponse indignée :

« Comment t'a-t-elle alors nourri sous sa ceinture, assassin ? Renies-tu le doux sang d'une mère ? »114 Reste que la victoire d'Oreste n'est pas le dernier mot de la trilogie, et que le principe féminin y conquiert finalement place dans la cité :

la tragédie n'est pas une tribune de propagande La seconde figure s'incarne en des hommes qui rêvent d'une reproduction sans femme : Hippolyte, bien sûr, dont Yhybris est de méconnaître en Artémis la déesse des accouchées, Jason aussi, qui ne veut pas être en reste face à Médée, Étéocle déjà, qui refusait toute cohabitation avec la race des femmes et voulait oublier qu'il était sorti d'une mère115. Leur échec est à la mesure de leur méconnaissance. Avec la troisième figure, reparaît Hippolyte, fils de l'Amazone. C'est que la troisième figure, retournant la perspective précédente en livrant l'homme à des souffrances qui n'ont de nom que dans le monde des femmes, suppose en négatif la méconnaissance initiale par l'homme des valeurs féminines — ponos au féminin, reproduction et douleur. L'homme en mourra, non sans se découvrir un corps. Ainsi Hippolyte mourant retrouve un corps — seule Phèdre en avait un au

ni. Eschyle, Choéphores, 919-921. Le vers 921 est franchement hésiodique (la peine de

112.

113.

114. Euménides, 606-608.

115. Euripide, Hippolyte porte-couronnes, 616-624 (sur la. méconnaissance d'Hippolyte,

Choéphores, 527-533 et 543-550. Le serpent-nourrisson naît armé (544 : amxpyàvoiç

l'homme nourrit les femmes, assises à l'intérieur de la maison) et met mochthos, comme ponos, du côté des hommes. Euménides, 625-637 et 658-659 (cf. Euripide, Oreste, 552-555).

Choéphores, 896-898, ainsi que 750, 762 ; cf. N. Daladier, « Les Mères aveugles »,

pp. 231-232 et 241-242.

voir par exemple Ch. Segal, « The Tragedy of the Hippolytus : The Waters of Ocean and the Untouched Meadow », Harvard Studies in Classical Philology, 70 (1965), pp. 117-169) ; Euripide, Médée, 573-575 ; Eschyle, Sept contre Thèbes, 187-188 et 664 (voir P. Vidal- Naquet, « Les Boucliers des héros. Essai sur la scène centrale des Sept contre Thèbes », Archeo- logia e Storia antica, 1 (1979), pp. 95-118).

LE LIT, LA GUERRE

59

début de la pièce, qui souffrait et qu'elle a anéanti116. Or, si la douleur physique imite les souffrances des femmes, il n'est pas indifférent qu'Hippolyte mourant soit en proie à des spasmes et à des élancements, désignés comme odynai11"1'. Certes la tête est le siège privilégié des souffrances du chaste Hippolyte, du sectateur d'Orphée118, dont le messager a naguère évoqué les chairs déchirées119. Mais, tête et corps meurtris120, Hippolyte en son agonie expérimente à en mourir la dualité de l'être humain, qui n'est pas que psyché121. Déjà, renié par son père, l'adolescent farouche avait redécouvert la loi de la reproduction, finissant par convenir qu'il existe une amertume de l'enfantement (pikrai gonai), mais c'était encore une façon de pleurer sur lui-même, produit des tristes couches de sa mère l'Amazone122. Il n'ira pas plus loin, trop engagé dans le refus de la femme pour reconnaître qu'à sa douleur il a donné un nom féminin.

C'est à Héraklès, celui de Sophocle, qu'il revenait d'aller plus loin dans l'interprétation de la souffrance physique. Héraklès, héros de la force, réduit, en une catastrophe finale, au statut d'athlion démas, de corps misérable123, Héraklès qui pleure et crie, et qui constate : « sous pareil coup, je me découvre, malheureux, une simple femelle »m. Héraklès, le héros aux multiples exploits, mais aussi le surmâle qui ne pénètre dans un oikos que pour labourer le sillon féminin et repartir au loin125.

116. Comparer Hippolyte, 1392 et 1418 avec 131, 175, 198, 204, 274, 1009 ; voir à ce sujet

», pp. 151-152 et « Pentheus and Hippolytus

les remarques de Ch. Segal, « The Tragedy

on the Couch and the Grid. Psychoanalytic and Structuralist Readings of Greek Tragedy », Classical World, 72 (1978), pp. 129-148 (p. 136, Segal parle de « retour du refoulé »).

Sphakélos : 1351; odynai : ibid, et 1371. M6x6ouç S7u6vr)aa (1367-1369), dit Hippolyte,

parlant de sa vie passée.

117.

118. Hippolyte, 953.
119.

120. En 1238-1239, le messager a parlé de kara et de sarkas (la tête et les chairs), en 1343-

Ibid., 1239.

1344, la coryphée évoque Hippolyte « défiguré en ses jeunes chairs et sa tête blonde » (sarkas,

kara). Hippolyte lui-même mentionnera, après sa tête (képhalè) , sa peau

blessure (1359), avant de réunifier son corps à l'approche d'Artémis (1392 : démas).

qui n'est que

121. Képhalè, enképhalos, dit Hippolyte (1351-1352). Sur la localisation de l'âme dans

képhalè ou enképhalos chez Alcméon de Crotone et dans le Timée (69 c sqq.), voir R. B. Onians, The Origins of European Thought, pp. 98 sqq. et 115-119 (influences orphiques et

pythagoriciennes) et P. Manuli et M. Vegetti, Cuore, sangue e cervello. Biologia e antropologia nel pensiero anticc, Milan, 1977, pp. 29-53.

122. Hippolyte, 1082.
123.

Sophocle, Trachiniennes , 1079 ; voir 1056 (Siécp9ap(xai. Sépiaç). Héraklès, héros de

, des Trachiniennes réduit à son corps brisé, voir Ch. Segal, « Sophocles' Trachiniae : Myth, Poetry and Heroic Values », Yale Classical Studies, 25 (1977), pp. 99-158, notamment 115 et 130.

p. 318 (sur Biè Hérakleiè) ; sur l'Héraklès

la force : voir G. Nagy, The Best of the Achaeans

124. Trach., 1075 ; voir aussi 1071-1072, vers que le scholiaste compare avec Iliade,

Les exploits : par exemple 1101 (mochthôn myriôn) ; le labour : 31-33.

XVI, 7 (Patrocle pleurant comme une petite fille).

125.

ÔO

NICOLE LORAUX

Hérakles dont les épouses, la légitime et celle qui l'est presque autant126, sont d'abord des reproductrices, ce que le texte des Trachiniennes exprime à la manière de Sophocle, à la fois précise et discrète127. Voici Hérakles, qui ne connaissait d'autre nosos que l'amour, abattu par une « femme femelle »128 et terrassé par une cruelle maladie aux douleurs fulgurantes129. Plus précisément, la douleur fulgurante est l'arme dont, en guise de poignard130 — mais le poignard, elle se le réservera à elle-même — , Déjanire a usé pour détruire Hérakles dans son corps. Heur et malheur du guerrier : de fait, l' Hérakles de Sophocle doit beaucoup à la figure que, depuis Homère, l'épopée donne au héros, fils de Zeus, et plus généralement à l'image traditionnelle du combattant, incarnation de la force, mais sujet à l'épuisement parce que de cette force, il est la « triomphante victime »131.

126. Iole, épouse légitime : voir 428 (damarta ; même mot pour Déjanire en 406) et 460

(les nombreux mariages d'Héraklès, vers qu'il faut prendre au sérieux, ce que ne font pas des commentateurs comme Jebb et Kamerbeek, mais que G. Dumézil interprète justement

dans Mariages indo-européens, Paris, 1979, pp. 61-63). On notera la dissymétrie : Hérakles abonde en mariages, Déjanire en enfants (vers 54).

Cf. Ch. Segal, « Mariage et sacrifice dans les Trachiniennes de Sophocle »,

L'Antiquité classique, 44 (1975), pp. 30-53, ainsi que « The Hydra's Nursling : Image and Action in the Trachiniae », ibid., pp. 612-617. Déjanire est reproductrice et entourée d'images de reproduction : champ qu'on laboure (31-33), elle abonde en enfants (54 ; voir encore 304 :

127.

sperma), mais elle

est aussi celle

qui « nourrit » ou qui « porte » dans

son sein des peurs (28,

109) ; en 41-42, la traduction de ôdinas par « tourment » ou « angoisse » affaiblit le texte et,

avec Ch. Segal, il faut rendre au mot son sens premier de « douleurs de l'enfantement » :

Déjanire porte en elle, sans fin, une mise au monde douloureuse d'Héraklès ; voir encore

le vers 152, où elle s'alourdit de maux ((3ap6vo(zca) ; enfin et surtout le ponos qu'une nuit apporte et qu'une nuit emporte est, me semble-t-il, à double sens (29-30) : le retour d'Héraklès éloigne le souci, apporte la conception et l'épreuve d'enfantement à venir. Iole est également cernée par les images de fécondité, dès le vers 308 où est formulée l'alternative dcvavSpoç % rexvoûaaa (noter le présent, qu'éclaire la définition d'Hésychius : TSxvoGaor tsxvov èjxfîpuov ë/oucra) ; elle est volontiers pensée comme conçue (315, 316, 382, 401, 420), mais aussi comme enceinte de malheurs (325 : tôSivouaa aufzçopôcç pâpoç, qui a un sens aussi peu métaphorique que les pikras ôdinas des vers 41-42) ; enfin, elle enfante l'Érinye (894-896).

128. Trach., 1062-1063 : Déjanire est gynè thèlys, comme les femmes hésiodiques,

descendantes de la première femme {Théogonie, 590).

129. Hérakles et la nosos amoureuse : 445 (avec le commentaire de Kamerbeek), 543-544

(voir encore 234-235 : au début de la pièce Hérakles est « en pleine vigueur, bien vivant,

florissant, non alourdi par la maladie ») ; nosos désignant les souffrances finales d'Héraklès :

853, 979-980, 1013, 1030, 1084, 1230, 1241, 1260. Sur l'équivalence de nosos comme désir amoureux et de nosos comme souffrance d'Héraklès, voir Ch. Segal, « Sophocles'

Ajax, Philoctetes and

Trachiniae

», pp. 113-114 et P. Biggs, « The Disease Theme in Sophocles'

Trachiniae », Classical Philology, 61 (1966), pp. 223-235, notamment 228.

130.

Comme l'observe Hérakles avec un redoublement d'indignation, Déjanire l'a anéanti

« seule, sans même un poignard » (1063). Allusion probable à Clytemnestre, modèle de la femme meurtrière armée d'un poignard {Agamemnon, 1262 ; voir aussi Euménides, 627 sqq.,

passage cité par Jebb et Kamerbeek ad loc). Relevé exhaustif, parfois imaginatif, des allusions

Sophokles' Trachinierinnen und ihr

à YOrestie dans les Trachiniennes : S. G. Kapsomenos,

Vorbild, Athènes, 1963, pp. 39-107. 131. Citation de G. Dumézil, Heur et malheur du guerrier, Paris, 1969, p. 97. Ares comme exemple de guerrier brutal en proie au retour de la force : Iliade, V, 391 et 857-871, XXI, 406-

LE LIT, LA GUERRE

6l

Aux prises avec des « travaux gémissants » où l'opprobre est source de gloire, l'Héraklès épique souffre et pleure132 et, dans le culte comme chez les mytho- graphes, le héros d'endurance entretient avec maladie et féminité des rapports d'étroite complicité133. Mais Sophocle n'est pas fidèle à la tradition au point de s'interdire de la réinterpréter pour intégrer la souffrance d'Héraklès au nombre de ces « maladies » qui, dans son œuvre, sont autant d'expressions de l'héroïsme tragique134. Parce que c'est dans la mort, dans une ultime et première nosos, que l'Héraklès tragique naît à lui-même, Sophocle reprend et déplace le thème du héros pleurant et souffrant pour qu'Héraklès, de « robuste, vivant, florissant » qu'il était, se découvre anéanti, dans les larmes135 et les douleurs. A ces douleurs, qui mettent fin à ses ponoi héroïques mais qui sont, elles aussi, un ponos136, le surmâle abattu donne le nom à'odynai, et la description qu'il en fait évoque avec précision ce que les Grecs disent des maladies des femmes :

spasme et déchirement, contrainte perfide torturant les flancs, fleur de délire,

417 ; Ares voué par sa nature à être diminué : voir Cl. Ramnotjx, Mythologie ou la famille

olympienne, Paris, 1962, p. 58.

Travaux gémissants : Hésiode, Théogonie, 951 (stonoenta erga) ; épreuves

ignominieuses : Iliade, XIX, 133, Odyssée, 618-626 ; épuisement et pleurs : Iliade, VIII, 362-363. Bacchylide s'en souviendra, faisant, aux Enfers, pleurer Héraklès sur Méléagre (Épinicies, 5,

132.

155 sqq.).
133.

Nosos : surtout dans la tradition dont témoignent Diodore et Apollodore ; voir

Diodore, IV, 31, 4 (nosos consécutive au meurtre d'Iphitos) et 38, 3 (la nosos mortelle) ;

Apollodore, II, 6, 2-4 (nosos pour le meurtre d'Iphitos), II, 7, 2 (autre nosos) ; voir aussi Diod., IV, 11 et Apoll., II, 4, 12 (mania et meurtre des enfants), II, 6, 2 (mania provoquant le meurtre d'Iphitos). De façon peut-être trop systématique, G. Dumézil (Heur et malheur , PP- 93-94) a bien vu l'importance de la maladie dans la carrière d'Héraklès. — Féminité :

d'Héraklès serviteur d'Omphale à Héraklès divinité du mariage, dont le prêtre est vêtu d'une robe de femme à Kos (Plutarqtje, Moralia, 504 c-e = Questions grecques, 58).

134.

Sophocle fidèle au langage épique : voir les remarques de Kamerbeek aux vers 681,

», notamment p. 223 (nosos, expression organique de la personnalité

961, 985 ; Sophocle présentant la souffrance héroïque en termes de maladie : voir P. Biggs,

« The Disease Theme du héros).

135. Tout se passe comme si l'Héraklès épique qui pleure et souffre n'était plus familier

au public de Sophocle, ou comme si Sophocle voulait créer une nouvelle figure d'Héraklès,

héros inaccessible à la douleur, pour mieux mettre en valeur ses pleurs d'agonisant (1071- 1073) ; même mouvement dans l'Héraklès furieux d'EuRiPiDE (1140, 1412 et surtout 1353- 1356 où le héros est longuement présenté comme naguère étranger aux larmes) ; Sénèque développera abondamment le thème, du point de vue de la virtus (Hercule sur l'Oeta, 1265- 1278, 1374 sqq.). Les pleurs de femme d'Héraklès sont comme une revanche de Déjanire, caractérisée par les larmes (Trach., 847-849, 919, mais aussi Bacchylide, Dithyrambe, 15, 23-26). Comme les larmes de Déjanire, le sang d'Héraklès deviendra chlôron ; inversement, le verbe Ppû/o^ou qui, chez Homère, désigne le cri des hommes frappés à mort, est employé aussi bien à propos de Déjanire (904) que d'Héraklès (805, 1072).

136. Ponos pour les travaux : 21, 70, 118, 170, 356, 825, 830 ; ponos pour la souffrance :

985 (voir aussi 30, à propos de Déjanire, et 680, à propos du Centaure) ; on trouve également,

dans les Trachiniennes et dans Héraklès furieux, le doublet mochthos (Trach., 1101, 1170;

cf. 1047).

62

NICOLE LORAUX

chaleur insupportable137, en un mot, Héraklès est travaillé138 par une souffrance qui n'a d'égale que celle des femmes en couches. Sans doute s'écriera-t-on que c'est là créditer Sophocle d'une idée folle qui n'a jamais germé que dans la tête d'une lectrice à l'imagination fertile. Peut-être. En son ambiguïté, la tragédie, dont le propre est de dire sans nommer139, laisse, il est vrai, toujours au lecteur la responsabilité de sa décision : qui craint de s'enfoncer dans le texte peut rester sourd aux suggestions des mots ; mais qui prête attention au signifiant s'engage sur la voie des surprises : ainsi d'honorables commentateurs ont, avant nous, constaté que les mêmes mots servent à exprimer les douleurs physiques d'Héraklès et la parturition de l'âme désirante dans le Phèdre. Sans doute objectera-t-on alors que ce n'est pas au ventre, lieu féminin des odynai, que souffre Héraklès, mais au flanc, d'une douleur intolérable à travers les côtes, comme le Centaure Nessos blessé à mort, comme Déjanire qui meurt le flanc transpercé140. Je répondrai que, atteint au flanc (ou au poumon)141, Héraklès souffre en fait dans la

137. Odynai : 777, 959 (dysapallaktois odynais ; sur dysapallaktos, voir Nat. femme, 40

et, sur ce terme et sur aphyktos, N. Van Brock, Recherches sur le vocabulaire médical du grec ancien, Paris, 1961, pp. 220-229), 975, 986, 1021 ; on comparera les douleurs d'Héraklès

avec Nat. femme, 38. — Spasmos : 805, 1082-1083 (csiza.a\i.bc) Siyj^e [

du verbe Swâaaco dans les écrits médicaux : voir Maladies, I, 5 et Mah femmes, I, 35) ; sparag-

mos : 778, 1254 ; sur spaô, spasmos, sparagmos, voir P. Biggs, « The Disease Theme

p. 22g et A. A. Long, Language and Thought in Sophocles. A Study of Abstract Nouns and

Poetic Technique, Londres, 1968, pp. 131-135 ; le caractère intermittent du mal est tout à fait

conforme à l'habitus du héros : voir N. Loraux, « Héraklès

(cf.

— Therma : 1046-1047, voir encore 1082 (on rapprochera de 368 : chaleur du pothos ; la chaleur comme trait de la nosos d'Héraklès : Diodore, IV, 38, 2 et Apollodore, II, 7, 7). — Autres mots importants : phoitada (980) appartient au vocabulaire médical (voir Nat.

— Manias anthos : 999

7rX£upô>v; utilisation

]

»,

5).

».

1089; anthos et anthein dans le vocabulaire médical : voir Thucydide, II,

49,

femme, 52 : ôSûvr) çoira, [

]

cmaToa) ; ppûxsi (987 ; cf. Des Chairs, 19, 1, et Nat. femme, 35 et 37,

où le grincement des dents (brygmos) est associé à une douleur aiguë et intense dans tout

le ventre et le bas-ventre) ; on comparera encore Héraklès se jetant à terre (790) et Nat. femme, 12.

138. Héraklès travaillé : on appréciera en 985-986 l'emploi du passif (7TeTuovYj[iévoç [ ]

ôSûvoaç), hapax dans la tragédie grecque. Strabon (VIII, 381) parle d'une statue d'Héraklès « en proie au ponos du fait de la tunique de Déjanire ».

139. Loin de la tragédie et d'Héraklès, le discours médical, qui ne s'embarrasse pas

d'ambiguïtés, n'hésite pas au contraire à nommer : voir Hippocrate, Des Affections internes,

17, où le patient atteint d'une maladie des reins due à des excès sexuels, éprouve des douleurs (odynai) au flanc et « souffre ce que souffre une femme en couches ». — Douleurs d'Héraklès et parturition de l'âme : voir par exemple F. H. M. Blaydes, The Trachiniae of Sophocles, Londres, 1871, à propos des vers 832 sqq.

140.

Pleura est dans les Trachiniennes un mot clé, employé à propos du Centaure (680),

d'Héraklès (768, 833, 1053, 1082), de Déjanire (926) ; voir aussi 938-939 (Hyllos s'allongeant aux côtés de Déjanire morte) et 1225 (Iole dormant aux côtés d'Héraklès) : cf. P. E. Easter-

(1968), pp. 58-

69, notamment 65 et 67. Sans doute n'est-ce pas pur hasard si, dès le vers 7, l'enfance de Déjanire est située à Pleurôn (comme dans Hésiode, fr. 25 MW, 13) et non à Calydon, comme dans le reste de la tradition littéraire : j'y vois un jeu sur le mot pleura.

ling, « Sophocles' Trachiniae », Bulletin of the Institute of Classical Studies, 15

141. Glissement pleumôn /pleura : 567-568 (le Centaure) et 1053-1054, que l'on rapprochera

de 777-778 et 1083 (Héraklès). Timée, 78 c (pleumôn et artèria communs au haut et au bas

LE LIT, LA GUERRE

63

totalité de cette cavité thoracique qui, si l'on y distingue un haut et un bas, n'en est pas moins, dans les écrits hippocratiques ainsi que dans le Timée ou chez Aristote, pensée comme indéfectiblement une, bien que divisible : le corps même de l'homme142. Sans doute observera-t-on enfin que le corps du héros est dévoré par un venin terrible, dont l'emprise évoque le filet de mort des Érinyes plus que la blessure infligée par les flèches des Ilithyies143. Mais Homère, déjà, dotait flèches et javelines de l'envie de « goûter à la chair blanche et de s'en repaître tout leur saoul »144 et, pour Héraklès comme pour Agamemnon au chant xi de

cœur des Trachiniennes , il y a la

l'Iliade, le spasme est un aiguillon145. Or, au

conjonction d'une flèche et d'un venin : la flèche est celle qu'Héraklès jadis décocha

à Nessos pour lui arracher Déjanire, le venin est un mixte, composé — poison

sur poison — du sang du Centaure mêlé, autour de sa blessure, au venin de l'hydre de Lerne où Héraklès avait trempé ses flèches146. Et, pour exprimer ce mixte funeste, il existe un signifiant où se condense toute l'ambiguïté tragique : il se trouve en effet que ios, l'un des noms de la flèche, est aussi le nom du poison ; que, dans les Trachiniennes, ios désigne à la fois la flèche et le venin ; et que, en guise de commentaire à ce jeu sur un mot où plus d'un commentateur s'est égaré147, le chœur évoque « l'ombre de l'hydre collée » au héros et « l'aiguillon

de la cavité) éclaire 1054. Pleumonia comme nosos érotikè : voir R. B. Onians, The Origins of European Thought, p. 37.

Koiliè désignant à la fois thorax, estomac, ventre, dans les écrits hippocratiques :

voir P. Chantraine, « Remarques sur la langue et le vocabulaire du Corpus hippocratique »,

dans La Collection hippocratique et son rôle dans l'histoire de la médecine, Leyde, 1975, pp. 35-

, de anô et de katô koilia (69 c-73 a) ne doit pas cacher l'unité des deux parties comme

réceptacle de l'âme mortelle ; Aristote, Histoire des animaux, I, 15, 493 b 13-14, observe que les côtes (pleurai) sont partie commune au haut et au bas du tronc. Sur « l'axe Sophocle- Hippocrate-Aristote » et sur le rapport privilégié de Sophocle avec la langue des médecins, voir N. E. Collinge, « Medical Terms and Clinical Attitudes in the Tragedians », Bull. Inst. Class. Stud., 9 (1962), pp. 43-55, notamment 47.

Dévoration : 1055, 1084, 1089, ainsi que 1056 ; cf. Nat. femme, 10. — Le filet des

Érinyes : 1050-1052, si toutefois l'on accepte, avec Mazon et Kamerbeek, de traduire néphélè

40 et J. Dumortier, Le Vocabulaire médical

pp. 12-13 e^ 17 ; dans le Timée, la distinction

142.

143.

par « filet » ; on peut aussi, avec Jebb, entendre « un nuage de mort », comme dans Iliade, XVI, 350, Pindare, Néméennes, IX, 37, Eschyle, Sept, 228-229 et Euménides, 379, et surtout Bacchylide, Dithyrambe, 15, 32 {cf. Kapsomenos, Sophokles' Trachinierinnen , p. 13). De fait, il y a sans doute polysémie.

144. Iliade, XV, 316-317 ; XXI, 70, 168.

145. Oistron : Trach., 1254 ; voir aussi 840 : phonia kentra.

146. Trach., 572-574.

147. Voir les hésitations de Blaydes et de Jebb sur le vers 574, de Kamerbeek sur le

vers 717. S'ils le pouvaient, les commentateurs unifieraient volontiers le mot sous le sens

unique de « poison ». Mais reste le vers 567, où ios désigne irréductiblement la flèche. On ajoutera qu'il est d'autant plus important de maintenir à ios le sens de « flèche » que Sophocle,

à en croire Ch. Dugas, est probablement l'inventeur de la flèche qui blesse Nessos, qu'il

substitue à la massue des représentations figurées antérieures (« La Mort du Centaure Nessos », Revue des Études anciennes, 45 (1943), pp. 18-26). La polysémie d'ios est donc bien réelle dans la tragédie, et rend la traduction de tous ces passages malaisée ; mais, hors de la tra-

NICOLE LORAUX

64

meurtrier » (phonia kentra) par quoi le Centaure affole celui qui fut son meurtrier, devenu désormais sa victime148. Ainsi, à la fois retour de la féminité sur le corps brisé du héros de la virilité149 et retour de la sauvagerie sur le tueur de monstres, les odynai qui déchirent Héraklès sont bien, comme celles d' Agamemnon, des flèches. Heur et malheur du guerrier : franchir toutes les limites, même celles de la virilité qu'il incarne ostensiblement, pour souffrir comme une femme. Si les combattants de l'épopée n'en meurent pas, le héros tragique y trouve la mort150.

On pourrait s'arrêter là. Mais on raterait une quatrième figure, qui inverse la précédente : si la tragédie met sur scène des hommes qui meurent de souffrir comme des femmes, elle sait aussi représenter des femmes qui meurent en homme. Il est vrai que ce retour au modèle civique se paie d'une nouvelle déviation :

mourir, pour une femme tragique, c'est souvent se suicider. Ainsi Déjanire qui se tue, comme Ajax, à l'aide d'un poignard et dont le texte souligne qu'elle est morte, elle une femme, comme un hoplite151. Que l'on se rassure : en évoquant le suicide de Déjanire après la mort d' Héraklès, je n'ai pas oublié que mon point de départ fut la mort en couches et la valeur de la mère qui a enfanté des garçons. Je voudrais seulement montrer que, jusque dans la déviation, la tragédie peut connaître l'orthodoxie ; que, par le relais du suicide, cette mort qui est toute

souillure, reparaît sur la scène l'homologie de la mère et de l'hoplite. Il est, dans la tradition grecque, des hommes et, en beaucoup plus grand nombre, des femmes

suicides de femme :

qui se suicident ; il est, surtout,

le glaive sied au mâle, la corde à la femelle152. Mais la tragédie complique cette

des suicides virils et des

gédie, la polysémie disparaît, ios ne désignant plus que le poison, soigneusement distingué de la flèche (cf. Diodore, IV, 38, 2 et Apollodore, II, 5, 2).

limite, la

148. Ios : 567 (la flèche), 771 (le poison), ainsi que 716-718 et 832-834. A la

149.

150.

151.

répartition des deux sens est indécidable, comme dans les Euménides (ios, venin et trait

décoché par les Érinyes). Sur le nom d'Iole, dérivé d'ios, voir C. A. P. Ruck, « On the Sacred Names of Iamos and Ion », Classical Journal, 71 (1976), pp. 235-252 (note 1).

Tout comme Hippolyte, Héraklès implore l'aide d'un fer secourable : une mort

d'homme (Track., 1014 et Hipp., 1375, où les mots utilisés, enchos et lonchè, désignent la lance, arme de l'homme viril). L'un et l'autre souhaitent endormir leur douleur, employant un mot dérivé de la couche des femmes, eunè : eunasai (Track., 1006; Hipp., 1377).

Hors de la tragédie, l'ambiguïté disparaît et, chez Diodore, IV, 38, 3, c'est en

homme que, homme jusqu'au bout, Héraklès meurt, accompagné de son appareil guerrier.

Déjanire meurt, comme Ajax, d'un coup de poignard, phasganon (Track., 930 ;

cf. Ajax, 834). Qu'une telle mort soit pour une femme une hybris, le texte le dit, mais, en faisant de la nourrice une parastatis , une compagne de rang (889), il désigne aussi cette

mort comme hoplitique. Hors de la tragédie, tout rentre dans l'ordre et Déjanire trouve une mort de femme, en se pendant (Diodore, IV, 38, 3 ; Apollodore, II, 7, 7).

La corde, mort de femme : voir par exemple Eschyle, Suppliantes, 457 sqq. ;

le glaive, mort d'homme, mort d'Ajax : Pindare, Néméennes, VII, 26 sqq. et VIII, 21 sqq., Isthmiques, IV, 35 sqq. Je ne développerai pas ce point, non plus que le suivant, me réservant de revenir dans une étude ultérieure sur ce que l'on dit du suicide d'une femme.

152.

LE LIT, LA GUERRE

65

distribution en présentant des femmes qui, telle Phèdre, se suicident en femme d'avoir été par trop féminines et des femmes qui se tuent virilement parce que,

dans la mort, c'est la mère qu'en elles elles exaltent : ainsi se conforment-elles

à une certaine orthodoxie de la maternité, au sein même du suicide où les accule

leur condition de femmes. Le plus bel exemple est celui de la Jocaste d'Euripide, qui a survécu à la découverte de l'inceste pour dominer les Phéniciennes, cette tragédie de la maternité, et pour mourir sur le corps de ses fils, transpercée du fer même qui les a tués153. La Jocaste de Sophocle était épouse avant tout et se

pendait, elle, parce que, depuis Homère, la tradition le veut mais aussi parce que celui dont, jusqu'au bout, elle avait voulu qu'il se croie seulement son époux, venait de se découvrir son fils. Mais Déjanire ? Ne meurt-elle pas, dira-t-on, d'avoir tué cet Héraklès qu'elle aimait plus que tout ? Je me garderai bien de le nier car, à bien des égards, Déjanire, cette tendre épouse au nom de tueuse d'hommes, meurt de la mort d'Héraklès : elle meurt de l'avoir tué « sans poignard », épouse désespérée, elle meurt dans la chambre du héros, sur sa couche nuptiale154, s'infligeant à elle- même cette mort virile, la seule qu'Héraklès eût jugée digne de lui155. Mais, en vraie héroïne tragique, Déjanire meurt en réalité d'une double détermination :

à la place de son époux, à cause de son fils. On observera qu'au sens strict, c'est

Hyllos qui déclenche son suicide et que c'est lui qui, flanc contre flanc, partagera la couche de Déjanire morte156. C'est Hyllos qui, avant de décrire Héraklès terrassé, a renié sa mère, en termes violents, et qui la renie encore lorsque, silencieuse comme Eurydice à l'annonce de la mort d'Hémon, Déjanire se rue dans le palais157. Comme Eurydice que la mort d'un fils tue, Déjanire, qui pleure son logis désormais privé de fils158, usera du poignard pour se supprimer. Elle prend « le fer douloureux qui taille dans la chair », elle découvre son flanc, et le frappe

153. Euripide, Phéniciennes, 1456-1459, 1577-1578.
154.

Trach., 913, 915-916, 918, 920 (où se lit la double détermination : léché, le lit,

institution de la reproduction / nympheia, la couche de la jeune mariée). Sur l'importance du lit

dans la mort, aussi bien pour Déjanire qu'Héraklès, voir P. E. Easterling, « Sophocles'

», p. 613 et « Sophocles' Trachi-

niae

comme si, de son vivant, son cadavre de guerrier était outragé.

156. Trach., 938-939 : pleurothenjpleuran. Déjanire voulait mourir avec Héraklès (720 :

synthanein) : elle meurt totalement séparée de lui, et c'est pour Hyllos que les deux morts se conjoignent (voir 941 et 1233-1235).

Trachiniae », p. 67, et Ch. Segal, « The Hydra's Nursling

», pp. 123-125.

155.

Héraklès pense au contraire la mort qui lui est infligée comme une lôba (996),

157. Trach., 734-737, 817-818. Le récit de la nourrice désigne explicitement Hyllos

158.

», p. 614).

comme cause du suicide de Déjanire (932-933).

Trach., 911. Vers bien commenté par Kamerbeek : Yousia de Déjanire se résume

à la maternité, et l'expression n'a rien d' « illogique », comme le voudrait Ch. Segal (« The

Hydra's Nursling

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NICOLE LORAUX

entre le foie et le diaphragme159 : dans cette région du corps où les coups sont mortels, là où sont frappés les guerriers, où Ajax enfonce son glaive, oùl'Héraklès d'Euripide voudrait appuyer son poignard160, là enfin où une femme porte son enfant — sous le foie, sous cette « ceinture » qu'est le diaphragme161. Déjanire la reproductrice, qui ne connaissait à la virginité d'autre alternative que la grossesse162, avait cru cependant pouvoir être pour Héraklès autre chose : un objet d'amour. L'une des significations de sa mort est qu'une femme qui a enfanté est désormais accomplie, et ne saurait remonter le temps, se retournant vers les délices passées de la nymphe1™.

Il faut bien se décider à arrêter un parcours, lors même qu'on s'est aventuré en un terrain aussi mouvant à l'infini que celui des échanges entre le masculin et le féminin. Si l'orthodoxie du discours grec au sujet des femmes fait preuve d'une belle et solide unité, nul peuple n'a mieux que les Grecs su deviner que la distribution du masculin et du féminin était rarement acquise une fois pour toutes : d'Hésiode à Hippocrate en passant par Empédocle, sans parler d'Aristophane revu par Platon, les Grecs ne se sont-ils pas plu à diviser l'humanité en femmes femelles, hommes virils, hommes-femmes, femmes qui font l'homme ?m Ce n'est pas toutefois au niveau de la physiologie, mais sur le plan, purement social, des comportements essentiels de l'homme et de la femme dans la cité (enfanter, combattre), qu'ils ont le plus volontiers réfléchi sur la division des sexes. Que les femmes meurent comme des hommes et que les hommes souffrent comme des femmes, c'est là, bien sûr, façon masculine de dire que la mort, unique objet des pensées de l'homme grec, devrait appartenir à l'homme et que le corps, vécu dans la souffrance — mais aussi, rêvent les andres, dans le plaisir165 — , est féminin : fantasme d'homme, mais d'homme qui a identifié en lui la féminité.

159.

Trach., 930-931. Malgré la difficulté qu'il y a à concilier le foie et le flanc gauche (926),

« entrailles ».

il faut se garder de donner à hèpar, avec Kamerbeek, le sens large d'

160. Ajax : Pindarë, Néméennes, VII, 38 (phrénôn) ; cf. Sophocle, Ajax, 834. —■

Héraklès : Euripide, Héraklès furieux, 1149.

161. Aristote, Histoire des animaux, I, 17, 496 b 11-12 : le diaphragme comme diazôma.

, pp.

18-20.

Sur foie et diaphragme, voir J. Dumortier, Le Vocabulaire médical

162.

Nursling

dell, Berlin, 1978, pp. 38-48.

Trach., 308 : dcvavSpoç 7) Tsxvoûaaa, avec le commentaire de Ch. Segal, « The Hydra's », p. 614, et, sur TexvoGcr(cr)a, les remarques de V. Schmidt, dans Mélanges R. Key-

Sur Déjanire comme nymphe, voir Trach., 527, ainsi que 104.

163.

164. Voir Hésiode, Théogonie, 590 (gynaikôn thèlytéraôn) , Empédocle, fr. 616 Bollack

(andrôdestéroi andres), Hippocrate, Du Régime, I, 28-29 (virilité relative des hommes, féminité relative des femmes), Platon, Banquet, 191 d-e.

165.

L'atteste le mythe de Tirésias qui, transformé en femme, put témoigner par la suite

de ce que, sur dix parts de plaisir, la femme en prend neuf.

LE LIT, LA GUERRE

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L'orthodoxie cantonnait la femme dans la reproduction, l'imaginaire baptise la douleur du nom féminin des couches. Les Spartiates peuvent bien inscrire le nom d'Aghippia sur son tombeau, Héraklès crie et pleure comme une fille dans la mémoire des Athéniens.

Résumé

Nicole Loraux, Le Lit, la guerre. — Le lit : lieu institutionnel du mariage, où, dans l'accouchement, la femme accomplit sa nature d'épouse légitime ; la guerre : ce qui fait l'homme vraiment homme. Entre la guerre et l'accouchement, les Grecs ont tissé un réseau de multiples équivalences. L'accouchement est un combat, l'épreuve virile de la femme accomplie ; mais inversement, parce que les douleurs des couches sont le paradigme de toute souffrance physique aiguë, le vocabulaire de l'accouchement douloureux passe, dans l'épopée et dans la tragédie, du côté du monde viril des guerriers, pour exprimer la douleur des héros atteints dans leur corps : celle d'Agamem- non blessé, celle d'Héraklès terrassé à la fin des Trachiniennes de Sophocle. Entre masculin et féminin, la relation n'est pas à sens unique, ce qui invite à repenser la notion trop facile de « misogynie » des Grecs.

Abstract

Nicole Loraux, Couch, and War. —The couch: institutional centre of the

marriage where, in giving birth, a woman fulfils her nature as a legitimate spouse. War: that which makes a man a true man. Between war and childbirth the Greeks wove a whole network of equivalences. To give birth

is a combat, the virile trial of the accomplished woman.

since the pain of parturition is a paradigm of all acute pain, the vocabulary in which it is expressed is extended, in the epic and in tragedy, to cover the virile world of warriors, and to express their suffering when they are struck; that of wounded Agamemnon, that of Herakles laid low at the end of Sophocles' Trachiniae. The relation between the masculine and the feminine is far from one-sided—a fact which suggests we should reconsider the over- facile notion of the "misogyny" of the Greeks.

But conversely,