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LES RUINES CIRCULAIRES

And if left off dreaming about you…

Through the Looking-Glass, IV.

Nul ne le vit débarquer dans la nuit unanime, nul ne vit le canot de bambou

s’enfoncer dans la fange sacrée, mais, quelques jours plus tard, nul n’ignorait que

l’homme taciturne venait du Sud et qu’il avait pour patrie un des villages infinis qui sont

en amont, sur le flanc violent de la montagne, où la langue zend n’est pas contaminée par

le grec et où la lèpre est rare. Ce qu’il y a de certain c’est que l’homme gris baisa la

fange, monta sur la rive sans écarter (probablement sans sentir) les roseaux qui lui

lacéraient la peau et se traîna, étourdi et ensanglanté, jusqu’à l’enceinte circulaire

surmontée d’un tigre ou d’un cheval de pierre, autrefois couleur de feu et maintenant

couleur de cendre. Cette enceinte est un temple dévoré par les incendies anciens et

profané par la forêt paludéenne, dont le dieu ne reçoit pas les honneurs des hommes.

L’étranger s’allongea contre le piédestal. Le soleil haut l’éveilla. Il constata sans

étonnement que ses blessures s’étaient cicatrisées ; il ferma ses yeux pâles et s’endormit,

non par faiblesse de la chair mais par décision de la volonté. Il savait que ce temple était

le lieu requis pour son invincible dessein ; il savait que les arbres incessants n’avaient pas

réussi à étrangler, en aval, les ruines d’un autre temple propice, aux dieux incendiés et

morts également ; il savait que son devoir immédiat était de dormir. Vers minuit, il fut

réveillé par le cri inconsolable d’un oiseau. Des traces de pieds nus, des figues et une

cruche l’avertirent que les hommes de la région avaient épié respectueusement son

sommeil et sollicitaient sa protection ou craignaient sa magie. Il sentit le froid de la peur


et chercha dans la muraille dilapidée une niche sépulcrale et se couvrit de feuilles

inconnues.

Le dessein qui le guidait n’était pas impossible, bien que surnaturel. Il voulait

rêver un homme : il voulait le rêver avec une intégrité minutieuse et l’imposer à la réalité.

Ce projet magique avait épuisé tout l’espace de son âme ; si quelqu’un lui avait demandé

son propre nom ou quelque trait de sa vie antérieure, il n’aurait pas su répondre. Le

temple inhabité et en ruine lui convenait, parce que c’était un minimum de monde

visible ; le voisinage des paysans aussi, car ceux-ci se chargeait de subvenir à ses besoins

frugaux. Le riz et les fruits de leur tribut étaient un aliment suffisant pour son corps,

consacré à la seule tâche de dormir et de rêver.

Au début, les rêves étaient chaotiques ; peu après ils furent de nature dialectique.

L’étranger se rêvait au centre d’un amphithéâtre circulaire qui était en quelque sorte le

temple incendié : des nuées d’élèves taciturnes fatiguaient les gradins ; les visages des

derniers pendaient à des siècles de distance et à une hauteur stellaire, mais ils étaient tout

à fait précis. L’homme leur dictait des leçons d’anatomie, de cosmographie, de magie ;

les visages écoutaient avidement et essayaient de répondre avec intelligence, comme s’ils

devinaient l’importance de cet examen qui rachèterait l’un d’eux de sa condition de vaine

apparence et l’interpolerait dans un monde réel. L’homme, dans le rêve et dans le veille,

considérait les réponses de ses fantômes, ne se laissait pas enjôler par les imposteurs,

devinait à de certaines perplexités un entendement croissant. Il cherchait une âme qui

méritât de participer à l’univers.


Au bout de neuf ou dix nuits il comprit avec quelque amertume qu’il ne pouvait

rien espérer de ces élèves qui acceptaient passivement sa doctrine mais plutôt de ceux qui

risquaient, parfois, une contradiction raisonnable. Les premiers, quoique dignes d’amour

et d’affection, ne pouvaient accéder au rang d’individus ; les derniers préexistaient un peu

plus. Un après-midi (maintenant les après-midi aussi étaient tributaires du sommeil,

maintenant il ne veillait que quelques heures à l’aube) il licencia pour toujours le vaste

collège illusoire et resta avec un seul élève. C’était un garçon taciturne, atrabilaire,

parfois rebelle, aux traits anguleux qui répétaient ceux de son rêveur. Il ne fut pas

longtemps déconcerté par la brusque élimination de ses condisciples ; ses progrès, au bout

de quelques leçons particulières, purent étonner le maître. Pourtant, la catastrophe survint.

L’homme, un jour, émergea du rêve comme d’un désert visqueux, regarda la vaine

lumière de l’après-midi qu’il confondit tout d’abord avec l’aurore et compris qu’il n’avait

pas rêvé. Toute cette nuit-là et toute la journée, l’intolérable lucidité de l’insomnie

s’abattit sur lui. Il voulut explorer la forêt, s’exténuer ; à peine obtint-il par la cigüe

quelques moments de rêve débiles, veinés fugacement de visions de type rudimentaire :

inutilisables. Il voulut rassembler le collège et à peine eut-il articulé quelques brèves

paroles d’exhortation, que celui-ci se déforma, s’effaça. Dans sa veille presque

perpétuelle, des larmes de colère brûlaient ses yeux pleins d’âge.

Il comprit que l’entreprise de modeler la matière incohérente et vertigineuse dont

se composent les rêves est la plus ardue à laquelle puisse s’attaquer un homme, même s’il

pénètre toutes les énigmes de l’ordre supérieur et inférieur : bien plus ardue que de tisser

une corde de sable ou de monnayer le vent sans face. Il comprit qu’un échec initial était

inévitable. Il jura d’oublier l’énorme hallucination qui l’avait égaré au début et chercha
une autre méthode de travail. Avant de l’éprouver, il consacra un mois à la restauration

des forces que le délire avait gaspillées. Il abandonna toute préméditation de rêve et

presque sur-le-champ parvint à dormir pendant une raisonnable partie du jour. Les rares

fois qu’il rêva durant cette période, il ne fit pas attention aux rêves. Pour reprendre son

travail, il attendit que le disque de la lune fût parfait. Puis, l’après-midi, il se purifia dans

les eaux du fleuve, adora les dieux planétaires, prononça les syllabes licites d’un nom

puissant et s’endormit. Presque immédiatement, il rêva d’un cœur qui battait.

Il le rêva actif, chaud, secret, de la grandeur d’un poing fermé, grenat dans la

pénombre d’un corps humain encore sans visage ni sexe ; il le rêva avec un minutieux

amour pendant quatorze nuits lucides. Chaque nuit, il le percevait avec une plus grande

évidence. Il ne le touchait pas : il se bornait à l’attester, à l’observer, parfois à le corriger

du regard. Il le percevait, le vivait du fond de multiples distances et sous de nombreux

angles. La quatorzième nuit il frôla de l’index l’artère pulmonaire et puis tout le cœur, du

dehors et du dedans. L’examen le satisfit. Délibérément, il ne rêva pas pendant une nuit :

puis il reprit le cœur, invoqua le nom d’une planète et essaya de voir un autre des organes

principaux. Avant un an, il en arriva au squelette, aux paupières. Imaginer les cheveux

innombrables fut peut-être la tâche la plus difficile. Il rêva un homme entier, un jeune

homme, mais celui-ci ne se dressait pas ni ne parlait ni ne pouvait ouvrir les yeux. Nuit

après nuit, l’homme le rêvait endormi.

Dans les cosmogonies gnostiques les démiurges pétrissent un rouge Adam qui ne

parvient pas à se mettre debout ; aussi inhabile et rude et élémentaire que cet Adam de

poussière était l’Adam de rêve que les nuits du magicien avaient fabriqué. Un après-midi,

l’homme détruisit presque toute son œuvre, mais il se repentit. (Il aurait mieux valu pour
lui qu’il la détruisît.) Après avoir épuisé les vœux aux esprits de la terre et du fleuve, il se

jeta aux pieds de l’effigie qui était peut-être un tigre et peut-être un poulain, et implora

son secours inconnu. Ce crépuscule-là, il rêva de la statue. Il la rêva vivante, frémissante :

ce n’était pas un atroce bâtard de tigre et de poulain, mais ces deux créatures véhémentes

à la fois et aussi un taureau, une rose, une tempête. Ce dieu multiple lui révéla que son

nom terrestre était Feu, que dans ce temple circulaire (et dans d’autres semblables) on lui

avait offert des sacrifices et rendu un culte et qu’il animerait magiquement le fantôme

rêvé, de sorte que toutes les créatures, excepté le Feu lui-même et le rêveur, le prendraient

pour un homme en chair et en os. Il lui ordonna de l’envoyer, une fois instruit dans les

rites, jusqu’à l’autre temple en ruine dont les pyramides persistent en aval, pour qu’une

voix le glorifiât dans cet édifice désert. Dans le rêve de l’homme qui rêvait, le rêvé

s’éveilla.

Le magicien exécuta ces ordres. Il consacra un délai (qui finalement embrassa

deux ans) à lui découvrir les arcanes de l’univers et du culte du feu. Il souffrait

intimement se séparer de lui. Sous le prétexte de la nécessité pédagogique, il reculait

chaque jour les heures consacrées au sommeil. Il refit aussi l’épaule droite, peut-être

déficiente. Parfois, il était tourmenté par l’impression que tout cela était déjà arrivé… En

général, ses jours étaient heureux ; en fermant les yeux il pensait : « Maintenant je serai

avec mon fils. » Ou, plus rarement : « Le fils que j’ai engendré m’attend et n’existera pas

si je n’y vais pas. »

Il l’accoutuma graduellement à la réalité. Une fois il lui ordonna de dresser un

drapeau sur une cime lointaine. Le lendemain, le drapeau flottait sur la cime. Il essaya

d’autres expériences analogues, de plus en plus audacieuses. Il comprit avec une certaine
amertume que son enfant était prêt à naître – et peut-être impatient. Cette nuit-là il

l’embrassa pour la première fois et l’envoya dans l’autre temple dont les vestiges

blanchoient en aval, à un grand nombre de lieues de forêt inextricable et de marécage.

Auparavant (pour qu’il ne sût jamais qu’il était un fantôme, pour qu’il se crût un homme

comme les autres) il lui infusa l’oubli total de ses années d’apprentissage.

Sa victoire et sa paix furent ternies par l’ennui. Dans les crépuscules du soir et de

l’aube, il se prosternait devant l’image de pierre, se figurant peut-être que son fils

exécutait des rites identiques, dans d’autres ruines circulaires, en aval ; la nuit il ne rêvait

pas, ou rêvait comme le font tous les hommes. Il percevait avec une certaine pâleur les

sons et les formes de l’univers : le fils absent s’alimentait de ces diminutions de son âme.

Le dessein de sa vie était comblé ; l’homme demeura dans une sorte d’extase. Au bout

d’un temps que certains narrateurs de son histoire préfèrent calculer en années et d’autres

en lustres, il fut réveillé à minuit par deux rameurs : il ne put voir leurs visages, mais ils

lui parlèrent d’un magicien dans le temple du Nord, capable de marcher sur le feu et de ne

pas se brûler. Le magicien se rappela brusquement les paroles du dieu. Il se rappela que

de toutes les créatures du globe, le feu était la seule qui savait que son fils était un

fantôme. Ce souvenir, apaisant tout d’abord, finit par le tourmenter. Il craignit que son

fils ne méditât sur ce privilège anormal et découvrît de quelque façon sa condition de pur

simulacre. Ne pas être homme, être la projection du rêve d’un autre homme, quelle

humiliation incomparable, quel vertige ! tout père s’intéresse aux enfants qu’il a procréés

(qu’il a permis) dans une pure confusion ou dans le bonheur ; il est naturel que le

magicien ait craint pour l’avenir de ce fils, pensé entraille par entraille et trait par trait, en

mille et une nuits secrètes.


Le terme de ses réflexions fut brusque, mais il fut annoncé par quelques signes.

D’abord (après une longue sécheresse) un nuage lointain sur une colline, léger comme un

oiseau ; puis, vers le Sud, le ciel qui avait la couleur rose de la gencive des léopards ; puis

les grandes fumées qui rouillèrent le métal des nuits ; ensuite la fuite panique des bêtes.

Car ce qui était arrivé il y a bien des siècles se répéta. Les ruines du sanctuaire du dieu du

feu furent détruites par le feu. Dans une aube sans oiseaux le magicien vit fondre sur les

murs l’incendie concentrique. Un instant, il pensa se réfugier dans les eaux, mais il

comprit aussitôt que la mort venait couronner sa vieillesse et l’absoudre de ses travaux. Il

marcha sur les lambeaux de feu. Ceux-ci ne mordirent pas sa chair, ils le caressèrent et

l’inondèrent sans chaleur et sans combustion. Avec soulagement, avec humiliation, avec

terreur, il comprit que lui aussi était une apparence, qu’un autre était en train de le rêver.
L’AUTRE

Le fait se produisit en février 1969, au nord de Boston, à Cambridge. Je ne l’ai pas

relaté aussitôt car ma première intention avait été de l’oublier pour ne pas perdre la raison.

Aujourd’hui, en 1972, je pense que si je le relate, on le prendra pour un conte et qu’avec le

temps, peut-être, il le deviendra pour moi.

Je sais que ce fut presque atroce tant qu’il dura, et plus encore durant les nuits

d’insomnie qui suivirent. Cela ne signifie pas que le récit que j’en ferai puisse émouvoir un

tiers.

Il devait être dix heures du matin. Je m’étais allongé sur un banc face au fleuve

Charles. À quelque cinq cents mètres sur ma droite il y avait un édifice élevé dont je ne sus

jamais le nom. L’eau grise charriait de gros morceaux de glace. Inévitablement, le fleuve

me fit penser au temps. L’image millénaire d’Héraclite. J’avais bien dormi ; la veille, mon

cours de l’après-midi était parvenu, je crois, à intéresser mes élèves. Alentour il n’y avait

pas âme qui vive.

J’eus soudain l’impression (ce qui d’après les psychologues correspond à un état de

fatigue) d’avoir déjà écu ce moment.

À l’autre extrémité de mon banc, quelqu’un s’était assis. J’aurais préféré être seul,

mais je ne voulus pas me lever tout de suite, pour ne pas paraître discourtois. L’autre s’était

mis à siffloter. C’est alors que m’assaillit la première des anxiétés de cette matinée. Ce

qu’il sifflait, ce qu’il essayait de siffler (je n’ai jamais eu beaucoup d’oreille) était la

musique créole de La Tapera, d’Elias Régulés. Cet air me ramena à un patio, qui a disparu,

et au souvenir d’Alvaro Melian Laflnur, qui est mort depuis si longtemps. Puis vinrent les

paroles. Celles du premier couplet.


La voix n’était pas celle d’Alvaro, mais elle cherchait à ressembler à celle d’Alvaro.

Je la reconnus avec horreur.

Je m’approchai de lui et lui demandai :

— Monsieur, vous êtes Uruguayen ou Argentin ?

— Je suis Argentin, mais depuis 1914 je vis à Genève.

— Telle fut sa réponse.

Il y eut un long silence. Je repris :

— Au numéro 17 de la rue Malagnou, en face de l’église russe ?

Il me répondit que oui.

— En ce cas, lui dis-je résolument, vous vous appelez Jorge Luis Borges. Moi aussi

je suis Jorge Luis Borges. Nous sommes en 1969, et dans la ville de Cambridge.

— Non, me répondit-il avec ma propre voix, un peu lointaine.

Au bout d’un moment, il insista :

— Moi, je suis à Genève, sur un banc, à quelques pas du Rhône. Ce qui est étrange

c’est que nous nous ressemblons, mais vous êtes bien plus âgé que moi, vous avez les

cheveux gris.

Je lui répondis :

— Je peux te prouver que je ne mens pas. Je vais te dire des choses qu’un inconnu

ne pourrait pas savoir. À la maison, il y a un maté d’argent avec un pied en forme de

serpent que notre arrière-grand-père a ramené du Pérou. Il y a aussi une cuvette d’argent

qui pendait à l’arçon. Dans l’armoire de ta chambre il y a deux rangées de livres. Les trois

volumes des Mille et Une Nuits de Lane, illustrés d’eaux-fortes et avec des notes en petits

caractères entre les chapitres, le dictionnaire latin de Quicherat, la Germanie de Tacite en

latin et dans la traduction de Gordon, un Don Quichotte de chez Garnier, les Tablas de
Sangre de Rivera Indarte, avec une dédicace de l’auteur, le Sartus Resartus de Carlyle, une

biographie d’Amiel et, caché derrière les autres, un livre broché sur les moeurs sexuelles

des peuples balkaniques. Je n’ai pas oublié non plus une fin d’après-midi dans un premier

étage de la place Dubourg.

— Dufour, corrigea-t-il.

— Parfaitement, Dufour. Cela te suffit ?

— Non, répondit-il. Ces preuves ne prouvent rien. Si je suis en train de vous rêver,

il est naturel que vous sachiez ce que je sais. Votre catalogue prolixe est tout à fait vain.

L’objection était juste. Je lui répondis :

Si cette matinée et cette rencontre sont des rêves, chacun de nous deux doit penser

qu’il est le rêveur. Peut-être cesserons-nous de rêver, peut-être non.

Entre-temps nous sommes bien obligés d’accepter le rêve tout comme nous avons

accepté l’univers et comme nous acceptons le fait d’avoir été engendrés, de regarder avec

les yeux, de respirer.

— Et si le rêve se prolongeait ? dit-il avec anxiété.

Pour le calmer et me calmer moi-même, je feignis un aplomb qui assurément, me

faisait défaut. Je lui dis :

— Mon rêve a déjà duré soixante-dix ans. En fin de : compte, quand on se souvient,

on ne peut se retrouver qu’avec soi-même. C’est ce qui est en train de nous arriver, à ceci

près que nous sommes deux. Ne veux-tu pas savoir quelque chose de mon passé, qui est

l’avenir qui t’attends ?

Il acquiesça sans dire un mot. Je continuai, un peu perdu.


— Mère est en pleine forme, dans sa maison, au coin de Charcas et de Maipu, à

Buenos Aires, mais Père est mort depuis une trentaine d’années. Il est mort d’une maladie

de coeur. Une crise d’hémiplégie l’a emporté, sa main gauche posée sur sa main droite était

comme la main d’un enfant sur celle d’un géant. Il est mort avec l’impatience de mourir,

mais sans une plainte. Notre grand-mère était morte dans la même maison. Quelques jours

avant la fin, elle nous avait fait venir auprès d’elle et elle nous avait dit : « Je suis une très

vieille femme qui est en train de mourir très lentement. Que personne ne s’affole d’une

chose aussi commune et aussi banale. » Norah, ta soeur, s’est marié et a deux garçons. À

propos, comment vont-ils à la maison ?

— Bien. Père, toujours avec ses plaisanteries contre la foi. Hier soir il nous a dit que

Jésus était comme les gauchos qui ne veulent jamais se compromettre, et que c’est pour

cela qu’il prêchait par paraboles.

Il hésita puis il me dit :

— Et vous ?

— Je ne sais pas le nombre de livres que tu écriras, mais je sais qu’il y en aura trop.

Tu écriras des poésies qui te procureront un plaisir non partagé, et des contes de caractère

fantastique. Tu donneras des cours comme ton père et comme tant d’autres personnes de

notre famille.

Je fus heureux qu’il ne me demandât rien sur l’échec ou le succès de ces livres. Je

repris, sur un autre ton :

— Pour ce qui est de l’Histoire… Il y a eu une autre guerre, presque entre les

mêmes protagonistes. La France n’a pas tardé à capituler ; l’Angleterre et l’Amérique ont

livré contre un dictateur allemand, qui s’appelait Hitler, la bataille cyclique de Waterloo.
Vers 1946, Buenos Aires a engendré un nouveau Rosas un dictateur assez semblable

à notre parent. En 1955, la province de Cordoba nous a sauvés, comme l’avait fait autrefois

la province d’Entre-Rios. Aujourd’hui les choses vont mal. La Russie est en train de

s’emparer de la planète ; l’Amérique, entravée par la superstition de la démocratie, ne se

résout pas à être un empire. De jour en jour notre pays devient plus provincial. Plus

provincial et plus suffisant, comme s’il refusait de voir. Je ne serais pas surpris que

l’enseignement du latin soit remplacé par celui du guarani.

Je remarquai qu’il ne me prêtait guère attention. La peur élémentaire de l’impossible

qui apparaît pourtant comme certain l’effrayait. Moi qui n’ai pas été père, j’éprouvai pour

ce pauvre garçon, qui m’était plus intime que s’il eût été chair de ma chair, un élan

d’amour. Je vis qu’il serrait un livre entre ses mains. Je lui demandai ce que c’était.

— Les Possédés ou, à mon sens, les Démons de Fedor Dostoïevski, me répliqua-t-il

non sans vanité.

— Je l’ai pratiquement oublié. Gomment est-ce ?

Dès que j’eus parlé, je compris que ma question était un blasphème.

— Le maître russe, trancha-t-il, a pénétré plus avant que quiconque dans les

labyrinthes de l’âme slave.

Cette tentative de rhétorique me fit penser qu’il s’était rasséréné.

Je lui demandai quels autres livres de ce maître il avait parcourus.

Il énuméra deux ou trois titres, dont Le Double.

Je lui demandai si, en les lisant, il distinguait bien les personnages, comme chez

Joseph Conrad, et s’il comptait poursuivre l’examen de l’oeuvre complète.

— À vrai dire non, me répondit-il un peu surpris.


Je lui demandai ce qu’il était en train d’écrire et il me dit qu’il préparait un recueil

de vers qui s’intitulerait Hymnes rouges. Il avait également songé à l’appeler Rythmes

rouges.

— Pourquoi pas ? lui dis-je. Tu peux alléguer de bons antécédents. Le vers d’azur

de Ruben Dario et la chanson grise de Verlaine.

Sans m’écouter, il m’expliqua que son livre chanterait la fraternité de tous les

hommes. Le poète de notre temps ne saurait tourner le dos à son époque.

Je demeurai pensif et lui demandai s’il se sentait véritablement frère de tous. Par

exemple de tous les croque-morts, de tous les facteurs, de tous les scaphandriers, de tous

ceux qui habitent à des numéros pairs, de tous les gens aphones, etc. Il me dit que son livre

se référait à la grande masse des opprimés et des parias.

— Ta masse d’opprimés et de parias n’est, lui répondis-je, qu’une abstraction. Seuls

les individus existent, si tant est que quelqu’un existe.

L’homme d’hier n’est pas l’homme d’aujourd’hui, a proclamé un certain Grec. Nous

deux, sur ce banc de Genève ou de Cambridge, en sommes peut-être la preuve.

Sauf dans les pages sévères de l’Histoire, les faits mémorables se passent de phrases

mémorables. Un homme sur le point de mourir cherche à se rappeler une gravure entrevue

dans son enfance ; les soldats qui vont monter à l’assaut parlent de la boue ou du sergent.

Notre situation était unique et, à vrai dire, nous n’y étions pas préparés. Nous avons,

fatalement, parlé de littérature ; je crains de n’avoir rien dit d’autre que ce que je dis

d’habitude aux journalistes. Mon alter ego croyait à l’invention ou à la découverte de

métaphores nouvelles ; moi, à celles qui correspondent à des affinités intimes et évidentes

et que notre imagination a déjà acceptées.


La vieillesse des hommes et le crépuscule, les rêves et la vie, le temps qui passe et

l’eau. Je lui exposai mon opinion, qu’il exposerait dans un livre, des années plus tard.

Il m’écoutait à peine. Soudain, il dit :

— Si vous avez été moi, comment expliquer que vous ayez oublié votre rencontre

avec un monsieur âgé qui, en 1918, vous a dit que lui aussi était Borges ?

Je n’avais pas pensé à cette difficulté. Je lui répondis sans conviction :

— Peut-être le fait a-t-il été si étrange que j’ai tenté de l’oublier.

Il risqua une timide question :

— Comment se porte votre mémoire ?

Je compris que pour un garçon qui n’avait pas encore vingt ans, un homme de plus

de soixante-dix ans était quasiment un mort. Je lui répondis :

— La plupart du temps elle ressemble à l’oubli, mais elle retrouve encore ce qu’on

lui demande. J’apprends l’anglo-saxon et je ne suis pas le dernier de la classe.

Notre conversation durait déjà depuis trop longtemps pour être un songe.

Il me vint brusquement une idée.

— Je peux te prouver immédiatement, lui dis-je, que tu n’es pas en train de rêver de

moi. Écoute bien ce vers que tu n’as jamais lu, que je sache.

Lentement, je déclamai le vers célèbre :

L’hydre-univers tordant son corps écaillé d’astres.

Je sentis sa stupeur presque craintive. Il le répéta à voix basse en savourant chacun

des mots resplendissants.

— C’est vrai, murmura-t-il. Je ne pourrai jamais, moi, écrire un tel vers.

Hugo nous avait réunis.


Auparavant, il avait répété avec ferveur, je m’en souviens maintenant, ce court

poème où Walt Whitman se remémore une nuit partagée devant la mer et durant laquelle il

avait été vraiment heureux.

— Si Whitman l’a chantée, observai-je, c’est parce qu’il la souhaitait et qu’elle

n’eut pas lieu. Le poème est plus beau si nous devinons qu’il est l’expression d’un désir et

non point le récit d’un fait.

Il me regarda un long moment.

— Vous le connaissez mal, s’écria-t-il. Whitman est incapable de mentir.

Un demi-siècle ne passe pas en vain. Au travers de cette conversation entre

personnes de lectures mélangées et de goûts divers, je compris que nous ne pouvions pas

nous comprendre. Nous étions trop différents et trop semblables. Nous ne pouvions nous

prendre en défaut, ce qui rend le dialogue difficile. Chacun des deux était la copie

caricaturale de l’autre. La situation était trop anormale pour durer beaucoup mus

longtemps.

Conseiller ou discuter était inutile, car son inévitable destin était d’être celui que je

suis.

Je me rappelai soudain une histoire de Coleridge. Quelqu’un rêve qu’il traverse le

paradis et on lui donne une fleur comme preuve de son passage. Au réveil, la fleur est là.

J’eus l’idée d’un artifice semblable.

— Écoute, lui dis-je, as-tu quelque argent sur toi ?

— Oui, me répondit-il. J’ai une vingtaine de francs. Ce soir j’invite Simon

Jichlinski au Crocodile.

— Dis à Simon qu’il exercera la médecine à Carroudge, et qu’il fera beaucoup de

bien… Maintenant, donne-moi une de tes pièces.


Il sortit trois pièces d’argent et quelque menue monnaie. Sans comprendre, il

m’offrit l’une des grosses pièces.

Je lui remis en échange l’un de ces imprudents billets américains qui ont des valeurs

très diverses mais toujours la même taille. Il l’examina avec avidité.

— Ce n’est pas possible, s’écria-t-il. Il est daté de 1964 !

Quelques mois plus tard, on m’apprit que les billets de banque n’étaient jamais

datés.

— Tout ceci tient du miracle, parvint-il à dire, et les miracles font peur. Les gens

qui furent témoins de la résurrection de Lazare ont dû en garder un souvenir horrifié.

Nous n’avons pas changé, pensai-je. Toujours les références livresques.

Il déchira le billet en petits morceaux et rempocha sa pièce.

J’avais eu l’intention de la jeter dans le fleuve. La trajectoire de la monnaie d’argent

se perdant dans le fleuve d’argent eût illustré mon récit d’une image frappante, mais le sort

en avait décidé autrement.

Je répondis que le surnaturel, s’il se produit deux fois, cesse d’être terrifiant.

Je lui proposai de nous revoir le lendemain, sur ce même banc situé à la fois dans

deux époques et dans deux endroits.

Il accepta d’emblée et me dit, sans regarder sa montre, qu’il était en retard. Nous

mentions tous les deux et chacun de nous savait que son interlocuteur mentait. Je lui dis

qu’on allait venir me chercher.

— Vous chercher ?

— Oui. Quand tu auras mon âge, tu auras perdu presque complètement la vue. Tu

ne verras que du jaune, des ombres et des lumières. Ne t’inquiète pas. La cécité progressive

n’est pas une chose tragique. C’est comme un soir d’été qui tombe lentement.
Nous nous sommes quittés sans que nos corps se soient effleurés. Le lendemain je

n’allai pas au rendez-vous. L’autre non plus, probablement.

J’ai beaucoup réfléchi à cette rencontre que je n’ai racontée à personne. Je crois en

avoir trouvé la clef. La rencontre fut réelle, mais l’autre bavarda avec moi en rêve et c’est

pourquoi il a pu m’oublier ; moi, j’ai parlé avec lui en état de veille et son souvenir me

tourmente encore.

L’autre rêva de moi, mais sans rigueur. Il rêva, je le comprends maintenant,

l’impossible date sur le dollar.


ULRICA

Hann tekr sverthit Gram ok leggr i methal theira bert

Völsunga Saga, 27.

Mon récit sera fidèle à la réalité ou, du moins, au souvenir que je garde de cette

réalité, ce qui revient au même. Les faits sont très récents, mais je sais que la pratique

littéraire veut qu’on intercale des détails circonstanciels et qu’on accentue l’emphase. Je

veux relater ma rencontré avec Ulrica (je n’ai jamais su son nom de famille et peut-être ne

le saurai-je jamais) dans la ville d’York. Le récit couvrira l’espace d’une nuit et d’un matin.

Je pourrais fort bien raconter que je la vis pour la première fois près des Cinq

Soeurs d’York, ces verrières pures de toute image que les iconoclastes de Cromwell

respectèrent, mais le fait est que nous nous rencontrâmes dans la petite salle du Northern

Inn, qui est de l’autre côté des remparts. Il y avait peu de monde et elle me tournait le dos.

Quelqu’un lui offrit un verre qu’elle refusa.

— Je suis féministe, dit-elle. Je ne veux pas singer les hommes. Je n’aime ni leur

tabac ni leur alcool.

La repartie se voulait spirituelle et je devinai que ce n’était pas la première fois

qu’elle prononçait cette phrase. J’appris par la suite que cela ne lui ressemblait pas, mais ce

que nous disons ne nous ressemble pas toujours.

Elle raconta qu’elle était arrivée en retard au Musée, mais qu’on l’avait laissée

entrer en apprenant qu’elle était Norvégienne.

— Ce n’est pas la première fois que les Norvégiens entrent dans York, remarqua

une des personnes présentes.


— C’est vrai, dit-elle. L’Angleterre nous appartenait et nous l’avons perdue, si tant

est qu’on puisse posséder quelque chose ou que quelque chose puisse se perdre.

C’est alors que je la regardai. Un vers de William Blake parle de jeunes filles de

doux argent ou d’or fougueux, mais Ulrica était à la fois l’or et la douceur. Elle était mince

et élancée, avec des traits fins et des veux gris. Son air de paisible mystère m’impressionna

moins que les traits de son visage. Elle avait le sourire facile et ce sourire semblait la rendre

plus lointaine. Elle était vêtue de noir, ce qui est rare dans les régions nordiques où l’on

tente d’égayer par des couleurs l’aspect éteint du paysage. Elle parlait un anglais clair et

précis et accentuait légèrement les r.

Je ne suis pas observateur ; je découvris ces choses peu à peu.

On nous présenta. Je lui dis que j’étais professeur à l’Université des Andes, à

Bogota. Je précisai que j’étais Colombien.

Elle me demanda d’un air pensif :

— Être Colombien, qu’est-ce que cela veut dire ?

— Je ne sais pas, lui répondis-je. C’est un acte de foi.

— Comme être Norvégienne, acquiesça-t-elle.

Je ne me rappelle rien de plus de ce qui fut dit ce soir-là. Le lendemain je descendis

de bonne heure dans la salle à manger. En regardant par la fenêtre, je vis qu’il avait neigé ;

la lande se perdait dans le petit matin. Il n’y avait personne d’autre. Ulrica m’invita à

m’asseoir à sa table. Elle me dit qu’elle aimait se promener seule.

Je me souvins d’une plaisanterie de Schopenhauer et je lui répondis :

— Moi aussi. Nous pouvons donc sortir ensemble.

Nous nous éloignâmes de la maison, marchant sur la neige nouvelle. Il n’y avait

âme qui vive dans la campagne. Je lui proposai de nous rendre à Thorgate, qui se trouve
plus bas sur la rivière, à quelques lieues. Je sais que j’étais déjà amoureux d’Ulrica ; je

n’aurais désiré personne d’autre à mes côtés.

J’entendis soudain le hurlement lointain d’un loup, je n’avais jamais entendu hurler

de loup mais je sus que c’en était un. Ulrica ne se troubla point. Un moment après elle dit

comme si elle pensait tout haut :

— Les quelques épées pauvres que j’ai vues hier à York Minster m’ont plus émue

que les grands bateaux du musée d’Oslo.

Nos routes se croisaient. Cet après-midi, Ulrica continuerait son voyage vers

Londres ; moi, j’irais vers Édimbourg.

— Dans Oxford Street, me dit-elle, je mettrai mes pas dans les pas de De Quincey, à

la recherche d’Ann, perdue dans la foule de Londres.

— De Quincey, répondis-je, a cessé de la chercher. Moi, d’année en année, je la

cherche encore.

— Il se peut, dit-elle à voix basse, que tu l’aies trouvée.

Je compris qu’une chose inespérée ne m’était pas interdite et je posai mes lèvres sur

sa bouche et sur ses yeux. Elle m’écarta avec une douce fermeté, puis déclara :

— Je serai tienne dans l’auberge de Thorgate. Je te demande d’ici là de ne pas me

toucher. Il vaut mieux qu’il en soit ainsi.

Pour un célibataire d’un certain âge, l’amour offert est un don auquel on ne s’attend

plus. Le miracle a le droit d’imposer des conditions. Je pensai à mes exploits de jeunesse à

Popayan et à une jeune fille du Texas, blonde et svelte comme Ulrica, qui m’avait refusé

son amour.
Je ne commis pas l’erreur de lui demander si elle m’aimait. Je compris que je n’étais

pas le premier et que je ne serais pas le dernier. Cette aventure, peut-être l’ultime pour moi,

n’en serait qu’une parmi bien d’autres pour cette resplendissante et fière héritière d’Ibsen.

Nous reprîmes notre chemin la main dans la main.

— Tout ceci est comme un rêve, dis-je, et je ne rêve jamais.

— Comme ce roi, répondit Ulrica, qui ne put rêver que lorsqu’un magicien le fit

s’endormir dans une porcherie.

Puis elle ajouta :

— Écoute bien : un oiseau va chanter.

Peu de temps après, nous entendîmes son chant.

— Dans ce pays, dis-je, on prétend que lorsqu’une personne va mourir elle prévoit

l’avenir.

— Et moi je vais mourir, annonça-t-elle.

Je la regardai, stupéfait.

— Coupons par le bois, insistai-je. Nous arriverons plus vite à Thorgate.

— Le bois est dangereux, répliqua-t-elle.

Nous continuâmes à travers la lande.

— Je voudrais que ce moment dure toujours, murmurai-je.

— Toujours est un mot interdit aux humains, affirma Ulrica et, pour atténuer

l’emphase, elle me demanda de lui répéter mon nom, qu’elle n’avait pas bien entendu.

— Javier Otarola, lui dis-je.

Elle voulut le répéter mais elle n’y parvint pas. J’achoppai à mon tour sur le nom

d’Ulrikke.
— Je t’appellerai Sigurd, déclara-t-elle en souriant.

— Si je suis Sigurd, répliquai-je, tu seras Brynhild.

Elle avait ralenti le pas.

— Tu connais la saga ? lui demandai-je.

— Bien sûr, me dit-elle. La tragique histoire que les Allemands ont galvaudée dans

leurs tardifs Nibelungen.

Je ne voulus pas discuter et j’enchaînai :

— Brynhild, tu marches comme si tu voulais qu’entre nous deux il y ait une épée

dans le lit.

Nous étions soudain devant l’auberge. Je ne fus pas surpris qu’elle s’appelât,

comme l’autre, la Northern Inn.

Du haut du perron, Ulrica me cria :

— Tu as entendu le loup ? Il n’y a plus de loups en Angleterre. Viens vite.

En montant à l’étage, je remarquai que les murs étaient tapissés à la manière de

William Morris d’un papier d’un rouge très profond, avec des entrelacs de fruits et

d’oiseaux. Ulrica entra la première. La chambre mal éclairée avait un plafond bas à deux

pentes. Le lit attendu se reflétait dans un vague cristal et l’acajou luisant me rappela le

miroir de l’Écriture. Ulrica était maintenant dévêtue. Elle m’appela par mon véritable nom,

Javier. Je sentis que la neige tombait plus dru. Il n’y avait plus ni meubles ni miroirs. Il n’y

avait pas d’épée entre nous deux. Le temps s’écoulait comme du sable. Séculaire, dans

l’ombre, l’amour déferla et je possédai pour la première et pour la dernière fois l’image

d’Ulrica.
LE MIROIR ET LE MASQUE

Après la bataille de Clontarf, où l’ennemi norvégien connut la honte de la défaite, le

Grand Roi parla ainsi au poète :

— Les exploits les plus éclatants perdent leur lustre si on ne les coule pas dans le

bronze des mots. Je veux que tu chantes ma victoire et mes louanges. Je serai Énée ; tu

seras mon Virgile. Te sens-tu capable d’entreprendre cette oeuvre qui nous rendra tous les

deux immortels ?

— Oui, mon Roi, dit le poète. Je suis le grand Ollan. J’ai passé douze hivers à

étudier l’art de la métrique. Je sais par coeur les trois cent soixante fables sur lesquelles se

fonde la véritable poésie. Les cycles d’Ulster et de Munster sont dans les cordes de ma

harpe. Les règles m’autorisent à user des mots les plus archaïques du langage et des

métaphores les plus subtiles. Je connais les arcanes de l’écriture secrète qui permet à notre

art d’échapper aux indiscrètes investigations du commun des mortels. Je peux célébrer les

amours, les vols de bétail, les périples, les guerres.

Je connais les ascendances mythologiques de toutes les maisons royales d’Irlande.

Je sais les vertus des herbes, l’astrologie justiciaire, les mathématiques et le droit canon.

Aux joutes oratoires, j’ai battu mes rivaux. Je me suis exercé à la satire, qui provoque des

maladies de peau, et même la lèpre. Je sais manier l’épée, comme je l’ai prouvé en

combattant pour toi. Il n’y a qu’une chose que je ne sache faire, c’est te remercier assez du

don que tu me fais.

Le Roi, que fatiguaient facilement les longs discours prononcés par d’autres que lui-

même, répondit avec soulagement :


— Je sais parfaitement tout cela. On vient de m’apprendre que le rossignol a déjà

chanté en Angleterre. Quand auront passé les pluies et les neiges, quand le rossignol sera

revenu de ses terres du Sud, tu réciteras ton poème à ma louange devant la cour et le

Collège des Poètes. Je te donne une année entière. Tu cisèleras chaque syllabe et chaque

mot. La récompense, tu le sais, ne sera pas indigne de mes façons royales ni de tes veilles

inspirées.

— Ô Roi, la meilleure récompense est de contempler ton visage, dit le poète qui

était aussi un courtisan.

Il fit ses révérences et il s’en fut, en ébauchant déjà quelque strophe.

Le délai expiré, qui compta épidémies et révoltes, le poète présenta son

panégyrique. Il le déclama avec une sûre lenteur, sans un coup d’œil au manuscrit. Le Roi

l’approuvait d’un hochement de tête. Tous imitaient son geste, même ceux qui, massés aux

portes, ne pouvaient entendre le moindre mot. Quand le poète se tut, le Roi parla.

— Ton oeuvre mérite mon suffrage. C’est une autre victoire. Tu as donné à chaque

mot son sens véritable et à chaque substantif l’épithète que lui donnèrent les premiers

poètes. Il n’y a pas dans tout ce poème une seule image que les classiques n’aient

employée. La guerre est un beau tissu d’hommes et le sang l’eau de l’épée. La mer a son

dieu et les nuages prédisent l’avenir. Tu as manié avec adresse la rime, l’allitération,

l’assonance, les nombres, les artifices de la plus docte rhétorique, la savante alternance des

mètres. Si toute la littérature de l’Irlande venait à se perdre – omen absit – on pourrait la

reconstituer sans en rien perdre avec ton ode classique. Trente scribes vont la retranscrire

douze fois.

Après un silence, il reprit :


— Tout cela est bien et pourtant rien ne s’est produit. Dans nos artères le sang ne

bat pas plus vue Nos mains n’ont pas cherché à saisir les arcs. Personne n’a pâli. Personne

n’a poussé un cri de guerre, personne n’est allé affronter les Vikings. Dans un délai d’un an

nous applaudirons un autre poème à ma louange, ô poète. En témoignage de notre

satisfaction, reçois ce miroir qui est d’argent.

— Je te rends grâce et je comprends, dit le poète.

Les étoiles du ciel reprirent leurs chemins de lumière. Le rossignol de nouveau

chanta dans les forêts saxonnes et le poète revint avec son manuscrit, moins long que le

précédent. Il ne le récita pas de mémoire ; il le lut avec un manque visible d’assurance,

omettant certains passages, comme si lui-même ne les comprenait pas entièrement ou qu’il

ne voulût pas les profaner. Le texte était étrange. Ce n’était pas une description de la

bataille, c’était la bataille.

Dans son désordre belliqueux s’agitaient le Dieu qui est Trois en Un, les divinités

païennes d’Irlande et tous ceux qui devaient guerroyer des siècles plus tard, au début de

l’Edda Majeure. La forme n’en était pas moins surprenante. Un substantif au singulier était

sujet d’un verbe au pluriel.

Les prépositions échappaient aux normes habituelles. L’âpreté alternait avec la

douceur. Les métaphores étaient arbitraires ou semblaient telles.

Le Roi échangea quelques mots avec les hommes de lettres qui l’entouraient et parla

ainsi :

— De ton premier poème, j’ai dit à juste titre qu’il était une parfaite somme de tout

ce qui avait été jusque-là composé en Irlande. Celui-ci dépasse tout ce qui l’a précédé et en

même temps l’annule.


Il étonne, il émerveille, il éblouit. Il n’est pas fait pour les ignorants mais pour les

doctes, en petit nombre. Un coffret d’ivoire en préservera l’unique exemplaire. De la plume

qui a produit une oeuvre aussi insigne nous pouvons attendre une oeuvre encore plus

sublime.

Il ajouta avec un sourire :

— Nous sommes les personnages d’une fable et n’oublions pas que dans les fables

c’est le nombre trois qui fait la loi.

Le poète se risqua à murmurer :

— Les trois dons du magicien, les triades et l’indiscutable Trinité.

Le Roi reprit :

— Comme témoignage de notre satisfaction, reçois ce masque qui est en or.

— Je te rends grâce et j’ai compris, dit le poète.

Une année passa. Au jour fixé, les sentinelles du palais remarquèrent que le poète

n’apportait pas de manuscrit. Stupéfait, le Roi le considéra ; il semblait être un autre.

Quelque chose, qui n’était pas le temps, avait marqué et transformé ses traits. Ses yeux

semblaient regarder très loin ou être devenus aveugles. Le poète le pria de bien vouloir lui

accorder un instant d’entretien. Les esclaves quittèrent la pièce.

— Tu n’as pas composé l’ode ? demanda le Roi.

— Si, dit tristement le poète. Plût au ciel que le Christ Notre-Seigneur m’en eût

empêché !

— Peux-tu la réciter ?

— Je n’ose.

— Je vais te donner le courage qui te fait défaut, déclara le Roi.

Le poète récita l’ode. Elle consistait en une seule ligne.


Sans se risquer à la déclamer à haute voix, le poète et son Roi la murmurèrent

comme s’il se fût agi d’une prière secrète ou d’un blasphème.

Le Roi n’était pas moins émerveillé ni moins frappé que le poète. Tous deux se

regardèrent, très pâles.

— Du temps de ma jeunesse, dit le Roi, j’ai navigué vers le Ponant. Dans une Ile,

j’ai vu des lévriers d’argent qui mettaient à mort des sangliers d’or. Dans une autre, nous

nous sommes nourris du seul parfum de pommes magiques. Dans une autre, j’ai vu des

murailles de feu.

Dans la plus lointaine de toutes un fleuve passant sous des voûtes traversait le ciel et

ses eaux étaient sillonnées de poissons et de bateaux. Ce sont là des choses merveilleuses,

mais on ne peut les comparer à ton poème, qui en quelque sorte les contient toutes. Par quel

sortilège t’est-il venu ?

—À l’aube, dit le poète, je me suis réveillé en prononçant des mots que je n’ai

d’abord pas compris. Ces mots étaient un poème. J’ai eu l’impression d’avoir commis un

péché, celui peut-être que l’Esprit ne pardonne point.

— Celui que désormais nous sommes deux à avoir commis, murmura le Roi. Celui

d’avoir connu la Beauté, faveur interdite aux hommes.

Maintenant il nous faut l’expier. Je t’ai donné un miroir et un masque d’or ; voici

mon troisième présent qui sera le dernier.

Il lui mit une dague dans la main droite.

Pour ce qui est du poète nous savons qu’il se donna la mort au sortir du palais ; du

Roi nous savons qu’il est aujourd’hui un mendiant parcourant les routes de cette Irlande qui

fut son royaume, et qu’il n’a jamais redit le poème.


UTOPIE D’UN HOMME QUI EST FATIGUE

Il l’appela Utopie, mot grec qui veut dire un tel lieu n’existe pas.

Quevedo.

Il n’y a pas deux collines identiques mais partout sur la terre la plaine est la même.

Je marchais par un chemin de la plaine. Je me demandai, sans y attacher trop d’importance,

si j’étais dans l’Oklaoma ou au Texas, ou bien dans la région qu’en littérature on appelle la

pampa. Pas plus à droite qu’à gauche je ne vis la moindre clôture. Une fois de plus je

répétai lentement ces vers d’Emilio Oribe :

Au milieu de l’interminable plaine panique

Là-bas près du Brésil,

qui vont croissant et s’amplifiant.

Le chemin était défoncé. La pluie se mit à tomber. À quelque deux ou trois cents

mètres j’aperçus la lumière d’une habitation. C’était une maison basse et rectangulaire,

entourée d’arbres. L’homme qui m’ouvrit la porte était si grand qu’il me fit presque peur. Il

était vêtu de gris. J’eus l’impression qu’il attendait quelqu’un. Il n’y avait pas de serrure à

la porte.

Nous entrâmes dans une vaste pièce aux murs de bois. Du plafond pendait une

lampe qui répandait une lumière jaunâtre. La table avait je ne sais quoi de surprenant. Il y

avait sur cette table une horloge à eau, comme je n’en avais jamais vu que sur quelque

gravure ancienne. L’homme me désigna une des chaises.

J’essayai de lui parler en diverses langues mais nous ne nous comprîmes pas. Quand

il prit la parole, c’est en latin qu’il s’exprima. Je rassemblai mes lointains souvenirs de

lycée et je me préparai pour le dialogue.


— Je vois à ton vêtement, me dit-il, que tu viens d’un autre siècle. La diversité des

langues favorisait la diversité des peuples et aussi des guerres ; le monde est revenu au

latin. D’aucuns craignent que le latin ne dégénère de nouveau en français, en limousin ou

en papiamento, mais le risque n’est pas immédiat. Quoi qu’il en soit, ni ce qui a été ni ce

qui sera ne m’intéresse.

Je ne répliquai rien et il ajouta :

— S’il ne t’est pas désagréable de regarder manger quelqu’un d’autre, veux-tu me

tenir compagnie ?

Je compris qu’il remarquait mon trouble et j’acceptai son offre.

Nous enfilâmes un couloir sur lequel donnaient de part et d’autre des portes et qui

menait à une petite cuisine où tout était en métal. Nous revînmes en portant le dîner sur un

plateau : des bols pleins de flocons de maïs, une grappe de raisin, un fruit inconnu dont la

saveur me rappela celle de la figue, et une grande carafe d’eau. Je crois qu’il n’y avait pas

de pain. Les traits de mon hôte étaient fins et il avait quelque chose d’étrange dans son

regard. Je n’oublierai pas ce visage sévère et pâle que je ne devais plus revoir. Il ne faisait

aucun geste en parlant.

L’obligation de parler latin n’était pas sans me gêner, mais je parvins néanmoins à

lui dire :

— Tu n’es pas surpris par ma soudaine apparition ?

— Non, me répondit-il, nous recevons ce genre de visite de siècle en siècle. Elles ne

durent guère ; demain au plus tard tu seras rentré chez toi.

L’assurance de sa voix me suffit. Je jugeai prudent de me présenter :


— Je m’appelle Eudoro Acevedo. Je suis né en 1897, dans la ville de Buenos Aires.

J’ai plus de soixante-dix ans. Je suis professeur de littérature anglaise et américaine, et j’ai

écrit des contes fantastiques.

— Je me souviens d’avoir lu sans ennui, me répondit-il, deux contes fantastiques.

Les Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, que beaucoup de gens tiennent pour

véridiques, et la Somme théologique. Mais ne parlons pas de faits précis. Personne

maintenant ne s’intéresse plus aux faits. Ce ne sont que de simples points de départ pour

l’invention et le raisonnement.

Dans nos écoles on nous enseigne le doute et l’art d’oublier. Avant tout l’oubli de ce

qui est personnel et localisé. Nous vivons dans le temps, qui est succession, mais nous

essayons de vivre sub specie aeternitatis. Du passé il nous reste quelques noms que le

langage tend à oublier.

Nous éludons les précisions inutiles. Plus de chronologie ni d’histoire. Il n’y a plus

non plus de statistiques. Tu m’as dit que tu t’appelais Eudoro; moi je ne puis te dire

comment je m’appelle, car on me nomme simplement quelqu’un.

— Mais comment s’appelait ton père ?

— Il n’avait pas de nom.

Sur l’un des murs je vis une étagère. J’ouvris un livre au hasard ; les caractères,

calligraphiés à la main, étaient nets et indéchiffrables. Leur tracé anguleux me rappela

l’alphabet runique, lequel cependant ne fut jamais utilisé que pour la composition

d’épigraphes. Je me dis que les hommes du futur étaient non seulement d’une taille plus

élevée que la nôtre, mais aussi plus adroits. Instinctivement, je regardai les longs doigts

effilés de l’homme.

Celui-ci me dit :
— Maintenant je vais te montrer une chose que tu n’as encore jamais vue.

Il me tendit avec précaution un exemplaire de l’Utopie de More, imprimé à Bâle en

1518 et où manquaient des feuillets et des gravures.

Non sans fatuité je répliquai :

— C’est un livre imprimé. Chez moi, j’en ai plus de deux mille, mais évidemment

moins anciens et moins précieux que celui-ci.

Je lus le titre à haute voix.

L’autre se mit à rire.

— Personne ne peut lire deux mille livres. Depuis quatre siècles que je vis je n’ai

pas dû en lire plus d’une demi-douzaine. D’ailleurs ce qui importe ce n’est pas de lire mais

de relire. L’imprimerie, maintenant abolie, a été l’un des pires fléaux de l’humanité, car elle

a tendu à multiplier jusqu’au vertige des textes inutiles.

— De mon temps à moi, hier encore, répondis-je, triomphait la superstition que du

jour au lendemain il se passait des événements qu’on aurait eu honte d’ignorer. La planète

était peuplée de spectres collectifs : le Canada, le Brésil, le Congo suisse et le Marché

commun. Personne ou presque ne connaissait l’histoire préalable de ces entités platoniques,

mais on n’ignorait rien par contre du dernier congrès de pédagogues, de l’imminente

rupture des relations entre présidents et des messages qu’ils s’adressaient, rédigés par le

secrétaire du secrétaire avec cette prudente imprécision qui était le propre du genre.

On lisait tout cela pour l’oublier aussitôt, parce que quelques heures plus tard

d’autres banalités l’effaceraient. De toutes les fonctions exercées dans le monde, celle de

l’homme politique était sans aucun doute la plus en vue. Un ambassadeur ou un ministre

était une espèce d’invalide qu’on était obligé de transporter d’un endroit à un autre dans de

longs et bruyants véhicules, entourés de motocyclistes et de gardes du corps, guetté par


d’anxieux photographes. On dirait qu’on leur a coupé les pieds, avait coutume de dire ma

mère. Les images et le texte imprimé avaient plus de réalité que les choses elles-mêmes.

Seul ce qui était publié était vrai. Esse est percipi (on n’existe que si on est photographié),

c’était là le début, le centre et la fin de notre singulière conception du monde.

Dans ce qui fut mon passé, les gens étaient ingénus ; ils croyaient qu’une

marchandise était bonne parce que son propre fabricant l’affirmait et le répétait. Le vol

aussi était une chose fréquente, bien que personne n’ignorât que le fait de posséder de

l’argent ne procure pas davantage de bonheur ou de quiétude.

— L’argent ? reprit-il. Personne ne souffre plus maintenant de la pauvreté, ce qui a

dû être insupportable, ni de la richesse, ce qui aura été sans doute la forme la plus gênante

de la vulgarité. Chacun exerce une fonction.

— Comme les rabbins, lui dis-je.

Il n’eut pas l’air de comprendre et poursuivit :

— Il n’y a pas de villes non plus. À en juger par les ruines de Bahia Blanca, que j’ai

eu la curiosité d’explorer, nous n’avons pas perdu grandchose.

Comme il n’y a plus de possessions, il n’y a plus d’héritages. Quand, vers cent ans,

l’homme a mûri, il est prêt à se faire face à lui-même, à affronter sa solitude. Il a engendré

un fils.

— Un seul fils ? demandai-je.

— Oui. Un seul. Il ne convient pas de développer le genre humain. Certains pensent

que c’est un organe de la divinité qui lui permet de prendre conscience de l’univers, mais

personne ne sait de façon sûre si une telle divinité existe. Je crois qu’on en est venu

maintenant à discuter des avantages et des inconvénients d’un suicide progressif ou

simultané de tous les habitants de la planète. Mais revenons à nos moutons.


J’acquiesçai.

— À cent ans, l’être humain peut se passer de l’amour et de l’amitié. Les maux et la

mort involontaire ne sont plus une menace pour lui. Il pratique un art quelconque, il

s’adonne à la philosophie, aux mathématiques ou bien il joue aux échecs en solitaire.

Quand il le veut, il se tue. Maître de sa vie, l’homme l’est aussi de sa mort.

— Il s’agit d’une citation ? lui demandai-je.

— Certainement. Il ne nous reste plus que des citations. Le langage est un système

de citations.

— Et la grande aventure de mon époque, les vols spatiaux ? lui demandai-je.

— Il y a des siècles que nous avons renoncé à ces transferts, qui furent certes

admirables. Nous n’avons jamais pu nous évader d’un ici et d’un maintenant.

Et avec un sourire il ajouta :

— D’ailleurs, tout voyage est spatial. Aller d’une planète à une autre c’est comme

d’aller d’ici à la grange d’en face. Quand vous êtes entré dans cette pièce j’étais en train de

faire un voyage spatial.

— Parfaitement, répliquai-je. On parlait aussi de substances chimiques et d’espèces

zoologiques.

L’homme maintenant me tournait le dos et regardait à travers la vitre. Au-dehors, la

plaine était blanche de neige silencieuse et de lune.

Je me risquai à demander :

— Y a-t-il encore des musées et des bibliothèques ?

— Non. Nous voulons oublier le passé, sauf quand il s’agit de composer des élégies.

Il n’y a ni commémorations ni centenaires ni statues d’hommes morts.

Chacun doit élaborer pour son compte les sciences et les arts dont il a besoin.
— Dans ce cas, chacun doit être son propre Bernard Shaw, son propre Jésus-Christ,

et son propre Archimède.

Il approuva de la tête.

— Que sont devenus les gouvernements ? Demandai-je.

— La tradition veut qu’ils soient tombés petit à petit en désuétude. Ils procédaient à

des élections, ils déclaraient des guerres, ils établissaient des impôts, ils confisquaient des

fortunes, ils ordonnaient des arrestations et prétendaient imposer la censure mais personne

au monde ne s’en souciait. La presse cessa de publier leurs discours et leurs photographies.

Les hommes politiques durent se mettre à exercer des métiers honnêtes ; certains devinrent

de bons comédiens ou de bons guérisseurs. La réalité aura été sans doute plus complexe que

le résumé que j’en donne.

Il continua, sur un autre ton :

— J’ai construit cette maison, qui est pareille à toutes les autres. J’ai fabriqué ces

meubles et ces ustensiles. J’ai travaillé la terre que d’autres, dont j’ignore le visage, doivent

travailler peut-être mieux que moi. J’ai plusieurs choses à te montrer.

Je le suivis dans une pièce voisine. Il alluma une lampe qui elle aussi pendait du

plafond. Dans un coin, j’aperçus une harpe qui n’avait que quelques cordes. Au mur étaient

accrochées des toiles rectangulaires dans lesquelles dominaient les tons jaunes. Elles

semblaient ne pas être toutes de la même main.

— C’est mon oeuvre, déclara-t-il.

J’examinai les toiles et je m’arrêtai devant la plus petite, qui représentait ou

suggérait un coucher de soleil et qui avait en elle quelque chose d’infini.

— Si elle te plaît tu peux l’emporter, en souvenir d’un ami futur, me dit-il de sa voix

tranquille.
J’acceptai avec reconnaissance cette toile, mais d’autres me donnèrent une

impression de malaise. Je ne dirai pas qu’elles avaient été laissées entièrement en blanc,

mais presque.

— Elles sont peintes avec des couleurs que tes yeux anciens ne peuvent voir.

Ses mains pincèrent délicatement les cordes de la harpe et je ne perçus que quelques

vagues sons.

C’est alors qu’on entendit frapper.

Une grande femme et trois ou quatre hommes entrèrent dans la maison. On aurait dit

qu’ils étaient frères ou que le temps avait fini par les faire se ressembler. Mon hôte parla

d’abord avec la femme.

— Je savais que tu ne manquerais pas de venir ce soir. As-tu vu Nils ?

— De temps à autre. Il continue toujours à peindre.

— Souhaitons qu’il y réussisse mieux que son père.

Manuscrits, tableaux, meubles, ustensiles, nous ne laissâmes rien dans la maison.

La femme travailla autant que les hommes. J’eus honte de mes faibles moyens qui

ne me permettaient pas de les aider vraiment. Personne ne ferma la porte et nous partîmes,

chargés de tous ces objets. Je remarquai que le toit était à double pente.

Après un quart d’heure de marche, nous tournâmes à gauche. J’aperçus au loin une

sorte de tour, surmontée d’une coupole.

— C’est le crématoire, dit quelqu’un. À l’intérieur se trouve la chambre de mort. On

dit qu’elle a été inventée par un philanthrope qui s’appelait, je crois, Adolf Hitler.

Le gardien, dont la stature ne me surprit pas, nous ouvrit la grille.

Mon hôte murmura quelques paroles. Avant d’entrer dans l’édifice, il nous fit un

geste d’adieu.
— Il va encore neiger, annonça la femme.

Dans mon bureau de la rue Mexico je conserve la toile que quelqu’un peindra, dans

des milliers d’années, avec des matériaux aujourd’hui épars sur la planète.
LE DISQUE

Je suis un bûcheron. Peu importe mon nom. La cabane où je suis né et dans laquelle

je mourrai bientôt est en bordure de la forêt. Il paraît que cette forêt va jusqu’à la mer qui

fait tout le tour de la terre et sur laquelle circulent des maisons en bois comme la mienne. Je

n’en sais rien ; je n’ai jamais vu cela. Je n’ai pas vu non plus l’autre bout de la forêt. Mon

frère aîné, quand nous étions petits, me fit jurer avec lui d’abattre à nous deux la forêt tout

entière jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul arbre debout. Mon frère est mort et maintenant

ce que je cherche et que je continuerai à chercher, c’est autre chose. Vers le Ponant court un

ruisseau dans lequel je sais pêcher à la main. Dans la forêt, il y a des loups, mais les loups

ne me font pas peur et ma hache ne m’a jamais été infidèle. Je n’ai pas fait le compte de

mes années. Je sais qu’elles sont nombreuses. Mes yeux n’y voient plus. Dans le village, où

je ne vais pas parce que je me perdrais en chemin, j’ai la réputation d’être avare mais quel

magot peut bien avoir amassé un bûcheron de la forêt ?

Je ferme la porte de ma maison avec une pierre pour que la neige n’entre pas. Un

après-midi, j’ai entendu des pas pesants puis un coup frappé à ma porte. J’ai ouvert et j’ai

fait entrer un inconnu. C’était un vieil homme, de haute taille, enveloppé dans une

couverture élimée. Une cicatrice lui barrait le visage. Son grand âge semblait lui avoir

donné plus d’autorité sans lui enlever ses forces, mais je remarquai toutefois qu’il devait

s’appuyer sur sa canne pour marcher. Nous avons échangé quelques propos dont je ne me

souviens pas. Il dit enfin :

— Je n’ai pas de foyer et je dors où je peux. J’ai parcouru tout le royaume anglo-

saxon.
Ces mots convenaient à son âge. Mon père parlait toujours du royaume anglo-saxon

; maintenant les gens disent l’Angleterre.

J’avais du pain et du poisson. Nous avons dîné en silence. La pluie s’est mise à

tomber. Avec quelques peaux de bêtes je lui ai fait une couche sur le sol de terre, là même

où était mort mon frère. La nuit venue, nous nous sommes endormis.

Le jour se levait quand nous sommes sortis de la maison. La pluie avait cessé et la

terre était couverte de neige nouvelle. Il fit tomber sa canne et m’ordonna de la lui

ramasser.

— Pourquoi faut-il que je t’obéisse ? lui dis-je.

— Parce que je suis un roi, me répondit-il.

Je pensai qu’il était fou. Je ramassai sa canne et la lui donnai.

Il parla d’une voix différente.

— Je suis le roi des Secgens. Je les ai souvent menés à la victoire en de rudes

combats, mais à l’heure marquée par le destin, j’ai perdu mon royaume. Mon nom est Isern

et je descends d’Odin.

— Je ne vénère pas Odin, lui répondis-je. Je crois au Christ.

Il reprit, comme s’il ne m’avait pas entendu :

— J’erre par les chemins de l’exil mais je suis encore le roi parce que j’ai le disque.

Tu veux le voir ?

Il ouvrit la paume de sa main osseuse. Il n’avait rien dans sa main. Elle était vide.

Ce fut alors seulement que je remarquai qu’il l’avait toujours tenue fermée.

Il dit en me fixant de son regard :

— Tu peux le toucher.
Non sans quelque hésitation, je touchai sa paume du bout des doigts. Je sentis

quelque chose de froid et je vis une lueur. La main se referma brusquement. Je ne dis rien.

L’autre reprit patiemment comme s’il parlait à un enfant :

— C’est le disque d’Odin. Il n’a qu’une face. Sur terre il n’existe rien d’autre qui

n’ait qu’une face. Tant qu’il sera dans ma main je serai le roi.

— Il est en or ? Demandai-je.

— Je ne sais pas. C’est le disque d’Odin et il n’a qu’une face.

L’envie me prit alors de posséder ce disque. S’il était à moi, je pourrais le vendre,

l’échanger contre un lingot d’or et je serais un roi.

Je dis à ce vagabond que je hais encore aujourd’hui :

— Dans ma cabane, j’ai dans une cachette un coffre plein de pièces. Elles sont en or

et elles brillent comme ma hache. Si tu me donnes le disque d’Odin, moi je te donnerai mon

coffre.

Il dit d’un air buté :

— Je refuse.

— Eh bien alors, lui dis-je, tu peux reprendre ton chemin.

Il me tourna le dos. Un coup de hache sur sa nuque fut plus que suffisant pour le

faire chanceler et tomber, mais en tombant il ouvrit la main et je vis la lueur briller dans

l’air. Je marquai l’endroit exact avec ma hache et je traînai le mort jusqu’à la rivière qui

était en crue. Je l’y jetai.

Rentré chez moi, j’ai cherché le disque. Je ne l’ai pas trouvé. Voilà des années que

je le cherche.
LE LIVRE DE SABLE

… thy rope of sands…

George Herbert

La ligne est composée d’un nombre infini de points, le plan, d’un nombre infini de

lignes, le volume, d’un nombre infini de plans, l’hypervolume, d’un nombre infini de

volumes… Non, décidément, ce n’est pas là, more geometrico, la meilleure façon de

commencer mon récit. C’est devenu une convention aujourd’hui d’affirmer de tout conte

fantastique qu’il est véridique ; le mien, pourtant, est véridique.

Je vis seul, au quatrième étage d’un immeuble de la rue Belgrano. Il y a de cela

quelques mois, en fin d’après-midi, j’entendis frapper à ma porte. J’ouvris et un inconnu

entra. C’était un homme grand, aux traits imprécis. Peut-être est-ce ma myopie qui me les

fit voir de la sorte. Tout son aspect reflétait une pauvreté décente. Il était vêtu de gris et il

tenait une valise à la main. Je me rendis tout de suite compte que c’était un étranger.

Au premier abord, je le pris pour un homme âgé ; je constatai ensuite que j’avais été

trompé par ses cheveux blonds, clairsemés, presque blancs, comme chez les Nordiques. Au

cours de notre conversation, qui ne dura pas plus d’une heure, j’appris qu’il était originaire

des Orcades.

Je lui offris une chaise. L’homme laissa passer un moment avant de parler. Il

émanait de lui une espèce de mélancolie, comme il doit en être de moi aujourd’hui.

— Je vends des bibles, me dit-il.

Non sans pédanterie, je lui répondis :

— Il y a ici plusieurs bibles anglaises, y compris la première, celle de Jean Wiclef.

J’ai également celle de Cipriano de Valera, celle de Luther, qui du point de vue littéraire est
la plus mauvaise, et un exemplaire en latin de la Vulgate. Comme vous voyez, ce ne sont

pas précisément les bibles qui me manquent.

Après un silence, il me rétorqua :

— Je ne vends pas que des bibles. Je puis vous montrer un livre sacré qui peut-être

vous intéressera. Je l’ai acheté à la frontière du Bikanir.

Il ouvrit sa valise et posa l’objet sur la table. C’était un volume in-octavo, relié en

toile. Il était sans aucun doute passé dans bien des mains. Je l’examinai ; son poids

inhabituel me surprit. En haut du dos je lus Holy Writ et en bas Bombay.

— Il doit dater du dix-neuvième siècle, observai-je.

— Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais su, telle fut la réponse.

Je l’ouvris au hasard. Les caractères m’étaient inconnus. Les pages, qui me parurent

assez abîmées et d’une pauvre typographie, étaient imprimées sur deux colonnes à la façon

d’une bible. Le texte était serré et disposé en versets. À l’angle supérieur des pages

figuraient des chiffres arabes. Mon attention fut attirée sur le fait qu’une page paire portait,

par exemple, le numéro 40514 et l’impaire, qui suivait, le numéro 999.

Je tournai cette page ; au verso la pagination comportait huit chiffres. Elle était

ornée d’une petite illustration, comme on en trouve dans les dictionnaires : une ancre

dessinée à la plume, comme par la main malhabile d’un enfant.

L’inconnu me dit alors :

— Regardez-la bien. Vous ne la verrez jamais plus.

Il y avait comme une menace dans cette affirmation, mais pas dans la voix.

Je repérai sa place exacte dans le livre et fermai le volume. Je le rouvris aussitôt. Je

cherchai en vain le dessin de l’ancre, page par page.

Pour masquer ma surprise, je lui dis :


— Il s’agit d’une version de l’Écriture Sainte dans une des langues hindoues, n’est-

ce pas ?

— Non, me répondit-il.

Puis, baissant la voix comme pour me confier un secret :

— J’ai acheté ce volume, dit-il, dans un village de la plaine, en échange de quelques

roupies et d’une bible. Son possesseur ne savait pas lire. Je suppose qu’il a pris le Livre des

Livres pour une amulette. Il appartenait à la caste la plus inférieure ; on ne pouvait, sans

contamination, marcher sur son ombre.

Il me dit que son livre s’appelait le Livre de Sable, parce que ni ce livre ni le sable

n’ont de commencement ni de fin.

Il me demanda de chercher la première page.

Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré

contre l’index. Je m’efforçai en vain : il restait toujours des feuilles entre la couverture et

mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre.

— Maintenant cherchez la dernière.

Mes tentatives échouèrent de même ; à peine pus-je balbutier d’une voix qui n’était

plus ma voix :

— Cela n’est pas possible.

Toujours à voix basse le vendeur de bibles me dit :

— Cela n’est pas possible et pourtant cela est. Le nombre de pages de ce livre est

exactement infini. Aucune n’est la première, aucune n’est la dernière. Je ne sais pourquoi

elles sont numérotées de cette façon arbitraire. Peut-être pour laisser entendre que les

composants d’une série infinie peuvent être numérotés de façon absolument quelconque.

Puis, comme s’il pensait à voix haute, il ajouta :


— Si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point de l’espace. Si le

temps est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps.

Ses considérations m’irritèrent.

— Vous avez une religion, sans doute ? lui demandai-je.

— Oui, je suis presbytérien. Ma conscience est tranquille. Je suis sûr de ne pas avoir

escroqué l’indigène en lui donnant la Parole du Seigneur en échange de son livre

diabolique.

Je l’assurai qu’il n’avait rien à se reprocher et je lui demandai s’il était de passage

seulement sous nos climats. Il me répondit qu’il pensait retourner prochainement dans sa

patrie. C’est alors que j’appris qu’il était Écossais, des îles Orcades. Je lui dis que j’aimais

personnellement l’Ecosse, ayant une véritable passion pour Stevenson et pour Hume.

— Et pour Robbie Burns, corrigea-t-il.

Tandis que nous parlions je continuais à feuilleter le livre infini.

— Vous avez l’intention d’offrir ce curieux spécimen au British Muséum ? lui

demandai-je, feignant l’indifférence.

— Non. C’est à vous que je l’offre, me répliqua-t-il, et il énonça un prix élevé.

Je lui répondis, en toute sincérité, que cette somme n’était pas dans mes moyens et

je me mis à réfléchir. Au bout de quelques minutes, j’avais ourdi mon plan.

— Je vous propose un échange, lui dis-je. Vous, vous avez obtenu ce volume contre

quelques roupies et un exemplaire de l’Écriture Sainte; moi, je vous offre le montant de ma

retraite, que je viens de toucher, et la bible de Wiclef en caractères gothiques. Elle me vient

de mes parents.

— À black letter Wiclef ! murmura-t-il.


J’allai dans ma chambre et je lui apportai l’argent et le livre. Il le feuilleta et

examina la page de titre avec une ferveur de bibliophile.

— Marché conclu, me dit-il.

Je fus surpris qu’il ne marchandât pas. Ce n’est que par la suite que je compris qu’il

était venu chez moi décidé à me vendre le livre. Sans même les compter, il mit les billets

dans sa poche.

Nous parlâmes de l’Inde, des Orcades et des jarls norvégiens qui gouvernèrent ces

îles. Quand l’homme s’en alla, il faisait nuit. Je ne l’ai jamais revu et j’ignore son nom.

Je comptais ranger le Livre de Sable dans le vide qu’avait laissé la bible de Wiclef,

mais je décidai finalement de le dissimuler derrière des volumes dépareillés des Mille et

Une Nuits.

Je me couchai mais ne dormis point. Vers trois ou quatre heures du matin, j’allumai.

Je repris le livre impossible et me mis à le feuilleter. Sur l’une des pages, je vis le dessin

d’un masque. Le haut du feuillet portait un chiffre, que j’ai oublié, élevé à la puissance 9.

Je ne montrai mon trésor à personne. Au bonheur de le posséder s’ajouta la crainte

qu’on ne me le volât, puis le soupçon qu’il ne fût pas véritablement infini. Ces deux soucis

vinrent accroître ma vieille misanthropie. J’avais encore quelques amis ; je cessai de les

voir. Prisonnier du livre, je ne mettais pratiquement plus les pieds dehors. J’examinai à la

loupe le dos et les plats fatigués et je repoussai l’éventualité d’un quelconque artifice. Je

constatai que les petites illustrations se trouvaient à deux mille pages les unes des autres. Je

les notai dans un répertoire alphabétique que je ne tardai pas à remplir. Elles ne

réapparurent jamais. La nuit, pendant les rares intervalles que m’accordait l’insomnie, je

rêvais du livre.
L’été déclinait quand je compris que ce livre était monstrueux. Cela ne me servit à

rien de reconnaître que j’étais moi-même également monstrueux, moi qui le voyais avec

mes yeux et le palpais avec mes dix doigts et mes ongles. Je sentis que c’était un objet de

cauchemar, une chose obscène qui diffamait et corrompait la réalité.

Je pensai au feu, mais je craignis que la combustion d’un livre infini ne soit

pareillement infinie et n’asphyxie la planète par sa fumée.

Je me souvins d’avoir lu quelque part que le meilleur endroit où cacher une feuille

c’est une forêt. Avant d’avoir pris ma retraite, je travaillais à la Bibliothèque nationale, qui

abrite neuf cent mille livres ; je sais qu’à droite du vestibule, un escalier en colimaçon

descend dans les profondeurs d’un sous-sol où sont gardés les périodiques et les cartes. Je

profitai d’une inattention des employés pour oublier le livre de sable sur l’un des rayons

humides. J’essayai de ne pas regarder à quelle hauteur ni à quelle distance de la porte.

Je suis un peu soulagé mais je ne veux pas même passer rue Mexico.
FUNES OU LA MÉMOIRE

Je me le rappelle (je n’ai pas le droit de prononcer ce verbe sacré ; un seul homme

au monde eut ce droit (et cet homme est mort) un passionnaire sombre à la main, voyant

cette fleur comme aucun être ne l’a vue, même s’il l’a regardée du crépuscule de l’aube au

crépuscule du soir, toute une vie entière. Je me rappelle son visage taciturne d’indien,

singulièrement lointain derrière sa cigarette. Je me rappelle (je crois) ses mains rudes de

tresseur. Je me rappelle, près de ses mains, un maté aux armes de l’Uruguay ; je me

rappelle, à la fenêtre de sa maison, une natte jaune avec un vague paysage lacustre. Je me

rappelle distinctement sa voix, la voix posée, aigrie et nasillarde de l’ancien habitant des

faubourgs sans les sifflements italiens de maintenant. Je ne l’ai pas vu plus de trois fois ; la

dernière en 1887… Je trouve très heureux le projet de demander à tous ceux qui l’ont

fréquenté d’écrire à son sujet ; mon témoignage sera peut-être le plus bref et sans doute le

plus pauvre, mais non le moins impartial du volume que vous éditerez. Ma déplorable

condition d’Argentin m’empêchera de tomber dans le dithyrambe — genre obligatoire en

Uruguay quand il s’agit de quelqu’un du pays. Littérateur, rat de ville, Buenos Aires;

Funes ne prononça pas ces mots injurieux, mais je sais suffisamment que je symbolisais

pour lui ces calamités. Pedro Leandro Ipuche a écrit que Funes était un précurseur des

surhommes « un Zarathoustra à l’état sauvage et vernaculaire » ; je ne discute pas, mais il

ne faut pas oublier qu’il était aussi un gars du bourg de Fray Bentos, incurablement borné

pour certaines choses.

Mon premier souvenir de Funes est très net. Je le vois une fin d’après-midi de mars

ou février quatre-vingt-quatre. Cette année-là, mon père m’avait emmené passer l’été à

Fray Bentos. Je revenais de l’estancia de San Francisco avec mon cousin Bernardo Haedo.
Nous rentrions en chantant, à cheval ; et cette promenade n’était pas la seule raison de mon

bonheur. Après une journée étouffante, des nuages énormes couleur d’ardoise avaient caché

le ciel. Le vent du sud excitait l’orage ; déjà les arbres s’affolaient ; je craignais (j’espérais)

que l’eau élémentaire nous surprît en rase campagne. Nous fîmes une sorte de course avec

l’orage. Nous entrâmes dans une rue qui s’enfonçait entre deux très hauts trottoirs en

brique. Le temps s’était obscurci brusquement ; j’entendis des pas rapides et presque secrets

au-dessus de ma tête ; je levai les yeux et vis un jeune garçon qui courait sur le trottoir

étroit et défoncé comme sur un mur étroit et défoncé. Je me rappelle son pantalon bouffant,

ses espadrilles ; je me rappelle sa cigarette dans un visage dur, pointant vers le gros nuage

déjà illimité. Bernard lui cria imprévisiblement : Quelle heure est-il Irénée ? Sans consulter

le ciel, sans s’arrêter, l’autre répondit : Dans quatre minutes, il sera huit heures, monsieur

Bernardo Juan Francisco. Sa voix était aiguë, moqueuse.

Je suis si distrait que le dialogue que je viens de rapporter n’aurait pas attiré mon

attention si mon cousin, stimulé (je crois) par un certain orgueil local et par le désir de se

montrer indifférent à la réponse tripartite de l’autre, n’avait pas insisté.

Il me dit que le jeune garçon rencontré dans la rue était un certain Irénée Funes,

célèbre pour certaines bizarreries. Ainsi, il ne fréquentait personne et il savait toujours

l’heure, comme une montre. Mon cousin ajouta qu’il était le fils d’une repasseuse du

village, Maria Clementina Funes ; certains disaient que son père, un Anglais, O’Connor,

était médecin à la fabrique de salaisons et les autres, dresseur ou guide du département du

Salto. Il habitait avec sa mère, à deux pas de la propriété des Lauriers.

En quatre-vingt-cinq et en quatre-vingt-six, nous passâmes l’été à Montevideo. En

quatre-vingt-sept, je retournai à Fray Bentos. Naturellement, je demandai des nouvelles de

toutes les connaissances et, finalement du « chronométrique » Funes.


On me répondit qu’il avait été renversé par un cheval demi-sauvage, dans l’estancia

de San Francisco, et qu’il était devenu infirme irrémédiablement. Je me rappelle

l’impression magique, gênante que cette nouvelle me produisit : la seule fois que je l’avais

vu, nous venions à cheval de San Francisco, et il marchait sur un lieu élevé ; le fait, raconté

par mon cousin Bernardo, tenait beaucoup du rêve élaboré avec des éléments antérieurs. On

me dit qu’il ne quittait pas son lit, les yeux fixés sur le figuier du fond ou sur une toile

d’araignée. Au crépuscule, il permettait qu’on l’approchât de la fenêtre. Il poussait l’orgueil

au point de se comporter comme si le coup qui l’avait foudroyé était bienfaisant... Je le vis

deux fois derrière la grille qui accentuait grossièrement sa condition d’éternel prisonnier :

une fois, immobile, les yeux fermés ; une autre, immobile aussi, plongé dans la

contemplation d’un brin odorant de santonine.

À cette époque j’avais commencé, non sans quelque fatuité, l’étude méthodique du

latin. Ma valise incluait le De viris illustribus de Lhomond, le Thesaurus de Quicherat, les

commentaires de Jules César et un volume dépareillé de la Naturalis Historia de Pline, qui

dépassait (et dépasse encore) mes modestes connaissances de latiniste. Tout s’ébruite dans

un petit village ; Irénée, dans son ranch des faubourgs, ne tarda pas à être informé de

l’arrivage de mes livres anormaux. Il m’adressa une lettre fleurie et cérémonieuse dans

laquelle il me rappelait notre rencontre, malheureusement fugitive « du sept février quatre-

vingt-quatre » ; il vantait les glorieux services que Don Gregorio Haedo, mon oncle, décédé

cette même année, « avait rendus à nos deux patries dans la vaillante journée d’Ituzaingo)»,

et sollicitait le prêt de l’un quelconque de mes livres, accompagné d’un dictionnaire « pour

la bonne intelligence du texte original, car j’ignore encore le latin ». Il promettait de les

rendre en bon état, presque immédiatement. L’écriture était parfaite, très déliée;

l’orthographe, du type préconisé, par André Bello : i pour y, j pour g. Au début,


naturellement, je craignis une plaisanterie. Mes cousins m’assurèrent que non, que cela

faisait partie des bizarreries d’Irénée. Je ne suis pas s’il fallait attribuer à de l’effronterie, de

l’ignorance ou de la stupidité l’idée que le latin ardu ne demandait pas d’autre instrument

qu’un dictionnaire ; pour le détromper pleinement je lui envoyai le Gradus ad Parnassum de

Quicherat et l’ouvrage de Pline.

Le 14 février un télégramme de Buenos Aires m’enjoignait de rentrer

immédiatement, car mon père n’était « pas bien du tout ». Dieu me pardonne ; le prestige

que me valut le fait d’être le destinataire d’un télégramme urgent, le désir de communiquer

à tout Fray Bentos la contradiction entre la forme négative de la nouvelle et l’adverbe

péremptoire, la tentation de dramatiser ma douleur en feignant un stoïcisme viril, durent me

distraire de toute possibilité de douleur. En faisant ma valise, je remarquai que le Gradus et

le premier tome de la Naturalis Historia me manquaient. Le « Saturne » levait l’ancre le

lendemain matin ; ce soir-là, après le dîner, je me rendis chez Funes. Je fus étonné de

constater que la nuit était aussi lourde que le jour.

La mère de Funes me reçut dans le ranch bien entretenu. Elle me dit qu’Irénée était

dans la pièce du fond, et de ne pas être surpris si je le trouvais dans l’obscurité, car Irénée

passait habituellement les heures mortes sans allumer la bougie. Je traversai le patio dallé,

le petit couloir, j’arrivai dans le deuxième patio. Il y avait une treille ; l’obscurité put me

paraître totale. J’entendis soudain la voix haute et moqueuse d’Irénée. Cette voix parlait en

latin, cette voix (qui venait des ténèbres) articulait avec une traînante délectation un

discours, une prière ou une incantation. Les syllabes romaines résonnèrent dans le patio de

terre ; mon effroi les croyait indéchiffrables, interminables ; puis, dans l’extraordinaire

dialogue de cette nuit, je sus qu’elles constituaient le premier paragraphe du vingt-


quatrième chapitre du livre VII de la Naturalis Historia. Le sujet de ce chapitre est la

mémoire ; les derniers mots furent : ut nihil non iisdem verbis redderetur auditum.

Sans le moindre changement de voix, Irénée me dit d’entrer. Il fumait dans son lit. Il

me semble que je ne vis pas son visage avant l’aube ; je crois me rappeler la braise

momentanée de sa cigarette. La pièce sentait vaguement l’humidité. Je m’assis, je répétai

l’histoire du télégramme et de la maladie de mon père.

J’en arrive maintenant au point le plus délicat de mon récit. Celui-ci (il est bon que

le lecteur le sache maintenant) n’a pas d’autre sujet que ce dialogue d’il y a déjà un demi-

siècle. Je n’essaierai pas d’en reproduire les mots irrécupérables maintenant. Je préfère

résumer véridiquement la foule de choses que me dit Irénée. Le style indirect est lointain et

faible ; je le sais : je sacrifie l’efficacité de mon récit ; que mes lecteurs imaginent les

périodes entrecoupées qui m’accablèrent cette nuit-là.

Irénée commença par énumérer, en latin et en espagnol, les cas de mémoire

prodigieuse consignés par la Naturalis Historia : Cyrus, le roi des Perses, qui pouvait

appeler par leur nom tous les soldats de ses armées ; Mithridate Eupator qui rendait la

justice dans les vingt-deux langues de son empire, Simonide, l’inventeur de la

mnémotechnie, Métrodore. qui professait l’art de répéter fidèlement ce qu’on avait entendu

une seule fois. Il s’étonna avec une bonne foi évidente que de tels cas pussent surprendre. Il

me dit qu’avant cette après-midi pluvieuse où il fut renversé par un cheval pie, il avait été

ce que sont tous les chrétiens : un aveugle, un sourd, un écervelé, un oublieux. (J’essayai de

lui rappeler sa perception exacte du temps, sa mémoire des noms propres ; il ne m’écouta

pas.) Pendant dix-neuf ans il avait vécu comme dans un rêve : il regardait sans voir, il

entendait sans entendre, il oubliait tout, presque tout. Dans sa chute, il avait perdu

connaissance ; quand il était revenu à lui, le présent ainsi que les souvenirs les plus anciens
et les plus banaux étaient devenus intolérables à force de richesse et de netteté. Il s’aperçut

peu après qu’il était infirme. Le fait l’intéressa à peine. Il estima (sentit) que l’immobilité

n’était qu’un prix minime. Sa perception et sa mémoire étaient maintenant infaillibles.

D’un coup d’œil, nous percevons trois verres sur une table ; Funes, lui, percevait

tous les rejets, les grappes et les fruits qui composent une treille. Il connaissait les formes

des nuages austraux de l’aube du trente avril mil huit cent quatre-vingt et pouvait les

comparer au souvenir des marbrures d’un livre en papier espagnol qu’il n’avait regardé

qu’une fois et aux lignes de l’écume soulevée par une rame sur le Rio Negro la veille du

combat de Quebracho. Ces souvenirs n’étaient pas simples : chaque image visuelle était liée

à des sensations musculaires, thermiques etc… Il pouvait reconstituer tous les rêves, tous

les demi-rêves. Deux ou trois fois il avait reconstitué un jour entier ; il n’avait jamais hésité,

mais chaque reconstitution avait demandé un jour entier. Il me dit : J’ai à moi seul plus de

souvenirs que n’en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde et

aussi : Mes rêves sont comme votre veille. Et aussi vers l’aube : Ma mémoire, monsieur, est

comme un tas d’ordures. Une circonférence sur un tableau, un triangle rectangle, un

losange, sont des formes que nous pouvons percevoir pleinement : de même Irénée

percevait les crins embroussaillés d’un poulain, quelques têtes de bétail sur un coteau, le

feu changeant et la cendre innombrable, les multiples visages d’un mort au cours d’une

longue veillée. Je ne sais combien d’étoiles il voyait dans le ciel.

Voilà les choses qu’il m’a dites, ni alors ni depuis je ne les ai mises en doute. Dans

ce temps-là il n’y avait pas de cinématographe ni de phonographe ; il est cependant

invraisemblable et même incroyable que personne n’ait fait une expérience avec Funes. Ce

qu’il y a de certain c’est que nous remettons au lendemain tout ce qui peut être remis ; nous
savons peut-être profondément que nous sommes immortels et que, tôt ou tard, tout homme

fera tout et saura tout.

La voix de Funes continuait à parler, du fond de l’obscurité.

Il me dit que vers 1886, il avait imaginé un système original de numération et qu’en

très peu de jours il avait dépassé le nombre vingt-quatre mille. Il ne l’avait pas écrit, car ce

qu’il avait pensé une seule fois ne pouvait plus s’effacer de sa mémoire. Il fut d’abord, je

crois, conduit à cette recherche par le mécontentement que lui procura le fait que les

Trente-Trois Orientaux exigeaient deux signes, et trois mots, au lieu d’un seul mot et d’un

seul signe. Il appliqua ensuite ce principe extravagant aux autres nombres. Au lieu de sept

mille treize, il disait (par exemple), Maxime Pérez; au lieu de sept mille quatorze, Le

chemin de fer ; d’autres nombres étaient Luis Melain Lafinur, Olimar, soufre, le bât, la

baleine, le gaz, la chaudière, Napoléon, Augustin de Vedia. Au lieu de cinq cents il disait

neuf. Chaque mot avait un signe particulier, une sorte de marque ; les derniers étaient très

compliqués… J’essayai de lui expliquer que cette rhapsodie de mots décousus était

précisément le contraire d’un système de numération. Je lui dis que dire 365 c’était dire

trois centaines, six dizaines, cinq unités : analyse qui n’existe pas dans les « nombres » Le

Nègre Timothée ou couverture de chair. Funes ne me comprit pas ou ne voulut pas me

comprendre.

Locke, au XVIIe siècle postula (et réprouva) une langue impossible dans laquelle

chaque chose individuelle, chaque pierre, chaque oiseau et chaque branche eût un nom

propre ; Funes projeta une fois une langue analogue mais il la rejeta parce qu’elle lui

semblait trop générale, trop ambiguë. En effet, non seulement Funes se rappelait chaque

feuille de chaque arbre de chaque bois, mais chacune des fois qu’il l’avait vue ou imaginée.

Il décida de réduire chacune de ses journées passées à quelque soixante-dix mille souvenirs,
qu’il définirait ensuite par des chiffres. Il en fut dissuadé par deux considérations : la

conscience que la besogne était interminable, la conscience qu’elle était inutile. Il pensa

qu’à l’heure de sa mort il n’aurait pas fini de classer tous ses souvenirs d’enfance.

Les deux projets que j’ai indiqués (un vocabulaire infini pour la série naturelle des

nombres, un inutile catalogue mental de toutes les images du souvenir) sont insensés, mais

révèlent une certaine grandeur balbutiante. Ils nous laissent entrevoir ou déduire le monde

vertigineux de Funes. Celui-ci, ne l’oublions pas, était presque incapable d’idées générales,

platoniques. Non seulement il lui était difficile de comprendre que le symbole générique

chien embrassât tant d’individus dissemblables et de formes diverses ; cela le gênait que le

chien de trois heures quatorze (vu de profil) eût le même nom que le chien de trois heures

un quart (vu de face). Son propre visage dans la glace, ses propres mains, le surprenaient

chaque fois. Swift raconte que l’empereur de Lilliput discernait le mouvement de l’aiguille

des minutes, Funes discernait continuellement les avances tranquilles de la corruption, des

caries, de la fatigue. Il remarquait les progrès de la mort, de l’humidité. Il était le spectateur

solitaire et lucide d’un monde multiforme, instantané et presque intolérablement précis.

Babylone, Londres et New York ont accablé d’une splendeur féroce l’imagination des

hommes ; personne, dans leurs tours populeuses ou leurs avenues urgentes, n’a senti la

chaleur et la pression d’une réalité aussi infatigable que celle qui le jour et la nuit

convergeait sur le malheureux Irénée dans son pauvre faubourg. Il lui était très difficile de

dormir. Dormir c’est se distraire du monde, Funes, allongé dans son lit, dans l’ombre, se

représentait chaque fissure et chaque moulure des maisons précises qui l’entouraient. (Je

répète que le moins important de ses souvenirs était plus minutieux et plus vif que notre

perception d’une jouissance ou d’un supplice physique.) Vers l’Est, dans une partie qui ne

constituait pas encore un pâté de maisons, il y avait des bâtisses neuves, inconnues. Funes
les imaginait noires, compactes, faites de ténèbres homogènes ; il tournait la tête dans leur

direction pour dormir. Il avait aussi l’habitude de s’imaginer dans le fond du fleuve, bercé

et annulé par le courant.

Il avait appris sans effort l’anglais, le français, le portugais, le latin. Je soupçonne

cependant qu’il n’était pas très capable de penser. Penser c’est oublier des différences, c’est

généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n’y avait que des détails,

presque immédiats.

La clarté craintive de l’aube entra par le patio de terre.

Je vis alors le visage de la voix qui avait parlé toute la nuit. Irénée avait dix-neuf

ans; il était né en 1868 ; il me parut monumental comme le bronze, plus ancien que

l’Égypte, antérieur aux prophéties et aux pyramides. Je pensai que chacun de mes mots

(que chacune de mes attitudes) demeurerait dans son implacable mémoire ; je fus engourdi

par la crainte de multiplier des gestes inutiles.

Irénée Funes mourut en 1889, d’une congestion pulmonaire.


LE MIRACLE SECRET

Et Dieu le fit mourir pendant cent ans, puis il le ranima et lui dit :

— Combien de temps es-tu resté ici ?

— Un jour, ou une partie du jour, répondit-il.

Coran, II, 261.

La nuit du 14 mars 1939, dans un appartement de la Zeltnergasse de Prague, Jaromir

Hladik, auteur de la tragédie inachevée Les ennemis, d’une Défense de l’éternité et d’un

examen des sources juives indirectes de Jakob Boehme, rêva d’une longue partie d’échecs.

Elle n’était pas disputée par deux personnes mais par deux familles illustres ; la partie avait

été commencée depuis des siècles ; nul n’était capable d’en nommer l’enjeu oublié, mais on

murmurait qu’il était énorme et peut-être infini ; les pièces et l’échiquier se trouvaient dans

une tour secrète ; Jaromir (dans son rêve) était l’aîné d’une des familles hostiles ; les

horloges sonnaient l’heure du coup qui ne pouvait plus être retardé : le rêveur parcourait les

sables d’un désert pluvieux et ne parvenait à se rappeler ni les pièces ni les règles des

échecs. À ce moment, il se réveilla. Le tintamarre de la pluie et des terribles horloges cessa.

Un bruit rythmé et unanime, entrecoupé de quelques cris de commandement,

montait de la Zeltnergasse. C’était l’aube ; les avant-gardes blindées du Troisième Reich

entraient dans Prague.

Le 19, les autorités reçurent une dénonciation ; le même jour, le soir, Jaromir Hladik

fut arrêté. On le conduisit dans une caserne aseptique et blanche, sur la rive opposée de la

Moldau. Il ne put se défendre d’aucune des accusations de la Gestapo : son nom de Camille

maternel était Jaroslavski, son sang était juif ; son étude sur Boehme était judaïsante ; sa

signature allongeait la liste finale d’une protestation contre l’Anschluss. En 1928, il avait
traduit le Sepher Yezirah pour la maison d’édition Hermann Barsdorf ; le catalogue prolixe

de cette maison avait exagéré dans un but commercial le renom du traducteur ; ce catalogue

fut feuilleté par Julius Rothe, un des chefs entre les mains de qui était le sort de Hladik. Il

n’y a pas d’homme qui, en dehors de sa spécialité, ne soit crédule ; deux ou trois adjectifs

en lettres gothiques suffirent pour que Julius Rothe admît la prééminence de Hladik et

décidât de le condamner à mort, pour encourager les autres{24}. On fixa l’exécution au 29

mars, à neuf heures du matin. Ce délai (dont le lecteur appréciera l’importance par la suite)

était dû au fait que l’administration désirait agir impersonnellement et posément, comme

les végétaux et les planètes.

Le premier sentiment de Hladik fut un sentiment de pure terreur. Il pensa qu’il

n’aurait pas été effrayé par la potence, la hache ou le couteau, mais qu’il était intolérable de

mourir fusillé. Il se répéta vainement que ce qui était redoutable c’était l’acte pur et général

de mourir et non les circonstances concrètes. Il ne se lassait pas d’imaginer ces

circonstances : il essayait absurdement d’en épuiser toutes les variantes. Il anticipait

infiniment le processus, depuis l’insomnie de l’aube jusqu’à la mystérieuse décharge.

Avant le jour préfixé par Julius Rothe, il mourut des centaines de morts, dans des cours

dont les formes et les angles épuisaient la géométrie, mitraillé par des soldats variables, en

nombre changeant, qui tantôt le tuaient de loin, tantôt de très près. Il affrontait avec un

véritable effroi (peut-être avec un vrai courage) ces exécutions imaginaires ; chaque

simulacre durait quelques secondes ; une fois le circuit fermé, Jaromir revenait

interminablement aux veilles frissonnantes de sa mort. Puis il réfléchit : la réalité ne

coïncide habituellement pas avec les prévisions ; avec une logique perverse, il en déduisit

que prévoir un détail circonstanciel, c’est empêcher que celui-ci se réalise. Fidèle à cette

faible magie, il inventait, pour les empêcher de se réaliser, des péripéties atroces ;
naturellement, il finit par craindre que ces péripéties ne fussent prophétiques. Misérable

dans la nuit, il essayait de s’affirmer en quelque sorte dans la substance fugitive du temps.

Il savait que celui-ci se précipitait vers l’aube du 29 ; il raisonnait à haute voix ; je suis

maintenant dans la nuit du 22 ; tant que durera cette nuit (et six nuits de plus) je suis

invulnérable, immortel. Il pensait que les nuits de sommeil étaient des piscines profondes et

sombres dans lesquelles il pouvait se plonger. Il souhaitait parfois avec impatience la

décharge définitive qui le libérerait tant bien que mal de son vain travail d’imagination. Le

28, quand le dernier couchant se reflétait sur les barreaux élevés, il fut distrait de ces

considérations abjectes par le souvenir de son drame Les ennemis.

Hladik avait dépassé la quarantaine. En dehors de quelques amitiés et d’un grand

nombre d’habitudes, c’était l’exercice problématique de la littérature qui faisait toute sa vie

; comme tout écrivain, il mesurait les vertus des autres à ce qu’ils réalisaient et demandait

aux autres de le mesurer à ce qu’il entrevoyait ou projetait. Tous les livres qu’il avait

donnés à l’impression lui inspiraient un repentir complexe. Dans ses examens de l’oeuvre

de Boehme, d’Abenesra et de Fludd, était intervenue essentiellement une pure application ;

dans sa traduction de Sepher Yezirah, la négligence, la fatigue et la conjecture. Il jugeait

moins déficient, peut-être, son ouvrage la Défense de l’éternité : le premier volume trace

l’histoire des diverses éternités qu’ont imaginées les hommes, depuis l’Être immobile de

Parménide jusqu’au passé modifiable de Hinton ; le second nie (avec Francis Bradley) que

tous les faits de l’univers entrent dans une série temporelle. Il argumente : le chiffre des

expériences possibles de l’homme n’est pas infini et il suffit d’une seule « répétition » pour

démontrer que le temps est une tromperie… Malheureusement, les arguments qui

démontrent cette tromperie ne sont pas moins trompeurs ; Hladik les passait habituellement

en revue avec une certaine dédaigneuse perplexité. Il avait aussi rédigé une série de poèmes
expressionnistes ; ceux-ci, pour la confusion du poète, figurèrent dans une anthologie de

1924, et il n’y eut pas d’anthologie postérieure qui ne les héritât. Hladik voulait se racheter

de tout ce passé équivoque et languissant par le drame en vers Les ennemis. (Hladik

préconisait le vers, parce que celui-ci empêche les spectateurs d’oublier l’irréalité,

condition de l’art.)

Ce drame observait les unités de temps, de lieu et d’action ; il se déroulait à

Hradcany, dans la bibliothèque du baron de Roemerstadt, un des derniers après-midi du

XIXe siècle. Dans la première scène du premier acte, un inconnu vient voir Roemerstadt.

(Une horloge sonne sept heures, une véhémence de dernier soleil exalte les vitres, le vent

apporte une musique hongroise passionnée et reconnaissable.) D’autres visites suivent

celle-là ; Roemerstadt ne connaît pas les personnages qui l’importunent, mais il a la

désagréable impression de les avoir déjà vus, peut-être en rêve. Tous le flattent

exagérément mais il est évident – d’abord pour les spectateurs du drame, puis pour le baron

lui-même – que ce sont des ennemis secrets, conjurés pour sa perte. Roemerstadt réussit à

arrêter ou à déjouer leurs intrigues complexes ; dans le dialogue, ils font allusion à sa

fiancée, Julie de Weidenau, et à un certain Jaroslav Kubin, qui l’importuna quelquefois de

son amour. Cet homme est devenu fou, maintenant, et croit être Roemerstadt… Les dangers

redoublent ; Roemerstadt, à la fin du second acte, se voit dans l’obligation de tuer un

conspirateur. Le troisième et dernier acte commence. Les incohérences augmentent

graduellement : des acteurs qui semblaient déjà écartés de la trame reviennent ; l’homme

tué par Roemerstadt revient, pour un instant. Quelqu’un fait remarquer que la nuit n’est pas

venue : l’horloge sonne sept heures, sur les vitres élevées se reflète le soleil du couchant, le

vent apporte une musique hongroise passionnée. Le premier interlocuteur paraît et répète

les paroles qu’il avait prononcées dans la première scène du premier acte. Roemerstadt lui
parle sans étonnement ; le spectateur comprend que Roemerstadt est le misérable Jaroslav

Kubin. Le drame n’a pas eu lieu : il est le délire circulaire que Kubin vit et revit

interminablement.

Hladik ne s’était jamais demandé si cette tragicomédie d’erreurs était futile ou

admirable, rigoureuse ou fortuite. Dans l’argument que j’ai ébauché il voyait l’invention la

plus apte à dissimuler ses défauts et à exercer ses idées heureuses, la possibilité de racheter

(symboliquement) la part fondamentale de sa vie. Il avait déjà terminé le premier acte et

une scène du troisième ; le caractère métrique de l’oeuvre lui permettait de l’examiner

continuellement, en rectifiant les hexamètres, sans avoir le manuscrit sous les yeux. Il pensa

qu’il lui manquait encore deux actes et qu’il allait bientôt mourir. Il parla à Dieu dans

l’obscurité : Si j’existe de quelque façon, si je ne suis pas une de tes répétitions, un de tes

errata, j’existe comme ENNEMIS. Pour terminer ce drame, qui peut me justifier et te

justifier, je demande une année de plus. Accorde-moi ces jours, Toi à qui les siècles et le

temps appartiennent. C’était la dernière nuit, la plus atroce, mais dix minutes plus tard, le

sommeil le noya comme une eau sombre.

Vers l’aube, il rêva qu’il s’était caché dans une des nefs de la bibliothèque du

Clementinum. Un bibliothécaire aux lunettes noires lui demanda. Que cherchez-vous ?

Hladik répliqua : Je cherche Dieu. Le bibliothécaire lui dit : Dieu est dans l’une des lettres

de l’une des pages de l’un des quatre cent mille tomes du Clementinum. Mes parents et les

parents de mes parents ont cherché cette lettre ; je suis devenu aveugle à force de la

chercher. Il ôta ses lunettes et Hladik vit ses yeux morts. Un lecteur entra pour rendre un

atlas. Cet atlas est inutile, dit-il et il le donna à Hladik. Celui-ci l’ouvrit au hasard. Il vit une

carte de l’Inde, vertigineuse. Brusquement certain, il toucha une des plus petites lettres.
Une voix de partout lui dit : Le temps pour ton travail t’a été accordé. Alors Hladik

s’éveilla.

Il se rappela que les songes des hommes appartiennent à Dieu et que Maimonide a

écrit que les paroles d’un rêve sont divines quand elles sont distinctes et claires et qu’on ne

peut voir celui qui les a prononcées. Il s’habilla ; deux soldats entrèrent dans sa cellule et

lui ordonnèrent de les suivre.

De l’autre côté de la porte, Hladik avait prévu un labyrinthe de galeries, d’escaliers

et de pavillons. La réalité fut moins riche : ils descendirent dans une arrière-cour par un

seul escalier de fer. Plusieurs soldats – dont l’un avait un uniforme déboutonné –

examinaient une motocyclette et la discutaient. Le sergent regarda sa montre : il était huit

heures quarante-quatre. Il fallait attendre le coup de neuf heures. Hladik, plus insignifiant

que malheureux, s’assit sur un tas de bois. Il remarqua que les yeux des soldats fuyaient les

siens. Pour adoucir l’attente, le sergent lui offrit une cigarette. Hladik ne fumait pas ; il

l’accepta par courtoisie ou par humilité. En l’allumant, il vit que ses mains tremblaient. Le

ciel se couvrit ; les soldats parlaient à voix basse comme s’il était déjà mort. Vainement, il

essaya de se rappeler la femme dont le symbole était Julie de Weidenau…

Le peloton se forma et se mit au garde-à-vous. Hladik, debout contre le mur de la

caserne, attendit la décharge. Quelqu’un craignit que le mur ne fût taché de sang ; alors on

ordonna au condamné d’avancer de quelques pas. Hladik, absurdement, se rappela les

hésitations préliminaires des photographes. Une lourde goutte de pluie frôla une des tempes

de Hladik et roula lentement sur sa joue ; le sergent vociféra l’ordre final.

L’univers physique s’arrêta.

Les armes convergeaient sur Hladik, mais les hommes qui allaient le tuer étaient

immobiles. Le bras du sergent éternisait un geste inachevé. Sur une dalle de la cour une
abeille projetait une ombre fixe. Le vent avait cessé, comme dans un tableau. Hladik essaya

un cri, une syllabe, la torsion d’une main. Il comprit qu’il était paralysé. Il ne recevait pas la

plus légère rumeur du monde figé. Il pensa je suis en enfer, je suis mort. Il pensa je suis

fou. Il pensa le temps s’est arrêté. Puis il réfléchit : dans ce cas, sa pensée se serait arrêtée.

Il voulut la mettre à l’épreuve : il récita (sans remuer les lèvres) la mystérieuse quatrième

églogue de Virgile. Il imagina que les soldats déjà lointains partageaient son angoisse ; il

désira communiquer avec eux. Il s’étonna de n’éprouver aucune fatigue, pas même le

vertige de sa longue immobilité. Il s’endormit, au bout d’un temps indéterminé. Quand il

s’éveilla, le monde était toujours immobile et sourd. La goutte d’eau était toujours sur sa

joue ; dans la cour, l’ombre de l’abeille ; la fumée de la cigarette qu’il avait jetée n’en

finissait pas de se dissiper. Un autre « jour » passa avant que Hladik eût comprit.

Il avait sollicité de Dieu une année entière pour terminer son travail : l’omnipotence

divine lui accordait une année. Dieu opérait pour lui un miracle secret : le plomb

germanique le tuerait à l’heure convenue ; mais, dans son esprit, une année s’écoulerait

entre l’ordre et l’exécution de cet ordre. De la perplexité il passa à la stupeur, de la stupeur

à la résignation, de la résignation à une soudaine gratitude.

Il n’avait pour tout document que sa mémoire ; son habitude d’apprendre chaque

hexamètre ajouté lui avait imposé une heureuse rigueur que ne soupçonnent pas ceux qui

aventurent et oublient des paragraphes intérimaires et vagues. Il ne travailla pas pour la

postérité ni même pour Dieu, dont il connaissait peu les préférences littéraires. Minutieux,

immobile, secret, il ourdit dans le temps son grand labyrinthe invisible. Il refit le troisième

acte deux fois. Il effaça un symbole trop évident : les coups de cloches répétés, la musique.

Aucune circonstance ne l’importunait. Il omit, abrégea, amplifia ; dans certain cas, il opta

pour la version primitive. Il finit par aimer la cour, la caserne; un des visages qui lui
faisaient face, modifia sa conception du caractère de Roemerstadt. Il découvrit que les

cacophonies pénibles qui avaient tant alarmé Flaubert sont de pures superstitions visuelles :

des faiblesses et des inconvénients du mot écrit, non du mot sonore… Il termina son drame

: il ne lui manquait plus qu’à décider d’une seule épithète. Il la trouva ; la goutte d’eau

glissa sur sa joue. Il commença un cri affolé, remua la tête, la quadruple décharge l’abattit.

Jaromir Hladik mourut le 29 mars, à neuf heures deux minutes du matin.

1943.
L’IMMORTEL

Salomon said. There is no new thing upon earth. So that as Plato had an

imagination, that all knowledge was but remembrance; so Salomon giveth his sentence that

all novelty is but oblivion.

FRANCIS BACON, Essays, LVIII.

À Londres, au début de juin 1929, l’antiquaire Joseph Cartaphilus, de Smyrne, offrit

à la princesse de Lucinge les six volumes petit in-quarto (1715-1720) de L’Iliade de Pope.

La princesse les acheta. Ils échangèrent quelques mots. C’était, nous dit-elle, un homme

épuisé, terreux, aux yeux gris, à la barbe grise, aux traits singulièrement vagues. Il

s’exprimait avec fluidité et ignorance en plusieurs langues ; en quelques minutes, il passa

du français à l’anglais et de l’anglais à un mélange énigmatique d’espagnol de Salonique et

de portugais de Macao. En octobre, la princesse apprit d’un passager du Zeus que

Cartaphilus était mort en retournant à Smyrne et qu’on l’avait enterré dans l’île d’Ios. Dans

le dernier tome de L’Iliade, elle trouva le manuscrit qui suit.

L’original est rédigé en un anglais où abondent les latinismes. La version que nous

procurons est littérale.

Autant que je m’en souviens, mes épreuves commencèrent dans un jardin de Thèbes

Hékatompylos, quand Dioclétien était empereur. J’avais servi (sans gloire) durant les

récentes campagnes d’Égypte, tribun dans une légion en garnison à Bérénice, en face de la

mer Rouge. La fièvre et la maladie consumèrent beaucoup d’hommes qui, magnanimes,

désiraient l’assaut. Les Maures furent vaincus ; la terre occupée auparavant par les villes
rebelles, vouée pour l’éternité aux dieux infernaux ; Alexandrie, défaite, implora en vain la

miséricorde de César ; en moins d’un an, les légions obtinrent le triomphe, mais moi, je

parvins à peine à entrevoir le visage de Mars. Cette déception me fit mal et peut-être fut

cause que je me suis acharné à découvrir, à travers des déserts apeurés et diffus, la secrète

Cité des Immortels.

Mes épreuves commencèrent, je l’ai dit, en un jardin de Thèbes. Je ne dormis pas de

toute la nuit, car quelque chose combattait dans mon coeur. Je me levai un peu avant l’aube

; mes esclaves dormaient, la lune avait la même couleur que le sable infini. Un cavalier

exténué et sanglant vint de l’Orient. À quelques pas de moi, il glissa de son cheval. D’une

faible voix insatiable, il me demanda en latin le nom du fleuve, qui longeait les murs de la

ville. Je lui répondis que c’était le fleuve Égypte, que les pluies alimentent. « C’est un autre

fleuve que je cherche, répliqua-t-il tristement, le fleuve secret qui purifie les hommes de la

mort. » Un sang noir coulait de sa poitrine. Il me dit que sa patrie était une montagne située

de l’autre côté du Gange et qu’il y courait le bruit que, si quelqu’un allait jusqu’à l’Extrême

Occident, où se termine le monde, il arriverait au fleuve dont les eaux donnent

l’immortalité. Il ajouta que, sur l’autre rive, s’élève la Cité des Immortels, riche en avenues,

en amphithéâtres et en temples. Il mourut avant l’aurore, mais je décidai de découvrir la

ville et son fleuve. Interrogés par le bourreau, plusieurs prisonniers nous confirmèrent la

relation du voyageur. Quelqu’un se souvint de la plaine Élysée à l’extrémité de la terre, où

la vie des hommes est perdurable ; quelque autre, des cimes où naît le Pactole, au bord

duquel on vit un siècle. À Rome, je conversai avec des philosophes qui opinèrent

qu’allonger la vie des hommes est allonger leur agonie et multiplier le nombre de leurs

morts. J’ignore si j’ai cru une fois à la Cité des Immortels ; je pense qu’il me suffisait alors

d’avoir à la chercher. Flavius, proconsul de Gétulie, m’accorda deux cents soldats pour
l’entreprise. Je recrutai aussi des mercenaires, qui disaient connaître les routes et qui furent

les premiers à déserter.

Les faits ultérieurs ont déformé jusqu’à l’inextricable le souvenir de nos premières

étapes. Partis d’Arsinoé, nous avons pénétré dans le désert embrasé. Nous avons traversé le

pays des Troglodytes, qui dévorent des serpents et manquent de l’usage de la parole ; celui

des Garamantes, qui ont leurs femmes en commun et qui se nourrissent de la chair des lions

; celui des Augiles, qui vénèrent seulement le Tartare. Nous avons fatigué d’autres déserts,

où le sable est noir, où le voyageur doit usurper les heures de la nuit, car la ferveur du jour

est intolérable. J’ai vu de loin la montagne qui donne son nom à l’Océan : sur ses pentes,

pousse l’euphorbe qui neutralise les poisons ; sur le faîte, habitent les satyres, race

d’hommes féroces et grossiers, portés à la luxure. Que ces régions barbares, où la terre

engendre des monstres, pussent abriter une cité illustre, nous paraissait à tous inconcevable.

Nous avons continué notre marche : revenir sur nos pas eût été un opprobre. Quelques

téméraires dormirent la face exposée à la lune ; la fièvre les brûla ; dans l’eau corrompue

des citernes, d’autres burent la folie et la mort. Alors commencèrent les désertions et

bientôt les séditions. Pour les réprimer, je n’hésitai pas à recourir à la sévérité. J’agis

loyalement. Cependant un centurion m’avertit que les mutins (pour venger la mise en croix

d’un des leurs) complotaient ma mort. Je m’enfuis du campement, avec le peu de soldats

qui me restaient fidèles. Je les perdis dans le désert, parmi les tempêtes de sable et la vaste

nuit. Une flèche crétoise me déchira. J’errai de longs jours sans trouver de l’eau, ou un seul

jour immense, multiplié par le soleil, la soif et la crainte de la soif. J’abandonnai la

direction au caprice de ma monture. À l’aube, les lointains se hérissaient de pyramides et de

tours. Insupportablement, je rêvais d’un labyrinthe net et exigu avec, au centre, une
amphore que mes yeux voyaient, mais les détours étaient si compliqués et si déroutants que

je savais que je mourrais avant de l’atteindre.

II

Je réussis enfin à m’extraire de ce cauchemar. J’étais étendu, les mains attachées,

dans une niche de pierre de forme allongée, pas plus grande qu’une tombe ordinaire,

creusée superficiellement dans la pente abrupte d’une montagne. Les parois étaient

humides, plutôt polies par le temps que par l’industrie des hommes. Je sentis dans ma

poitrine un battement douloureux, je sentis que la soif me brûlait. Je me penchai et criai

faiblement. Au pied de la montagne, s’étalait sans bruit un ruisseau impur, ralenti par des

éboulis et du sable ; sur la rive opposée, resplendissait (aux derniers ou aux premiers rayons

du soleil) l’évidente Cité des Immortels. Je vis des murs, des arches, des portiques, des

places : le support était un socle de pierre. Une centaine de niches irrégulières, analogues à

la mienne, parsemaient la montagne et la vallée. Dans le sable, il y avait des puits peu

profonds ; de ces orifices mesquins (et des niches) émergeaient des hommes à la peau grise,

à la barbe négligée, nus. Je crus les identifier : ils appartenaient à la race bestiale des

Troglodytes, qui infestent le rivage du golfe Arabique et les grottes éthiopiennes ; je ne fus

pas surpris de constater qu’ils ne parlaient pas et qu’ils dévoraient des serpents.

L’urgence de boire me rendit téméraire. Je réfléchis que je me trouvais à quelque

trente pieds du sable. Les yeux fermés, les mains liées derrière le dos, je me lançai en bas.

Je plongeai ma tête ensanglantée dans l’eau sombre. Je bus comme s’abreuvent les

animaux. Avant de me perdre de nouveau dans le rêve et les délires, inexplicablement, je

répétai des mots grecs : « les riches Troyens de Zélie qui boivent l’eau noire de l’Ésèpe »…
J’ignore combien de jours et de nuits passèrent sur moi. Dolent, incapable de

retrouver l’abri des cavernes, nu dans les sables ignorés, je laissai la lune et le soleil jouer

avec mon misérable destin. Les Troglodytes, dans leur barbarie infantile, ne m’aidèrent ni à

survivre ni à mourir. En vain, je les priai de me tuer. Un jour, avec le tranchant d’un silex,

je coupai mes liens. Un autre, je me levai et fus mendier ou voler – moi, Marcus Flaminius

Rufus, tribun d’une légion romaine – ma première haïssable ration de viande de serpent.

L’envie de voir les Immortels, de toucher la Cité surhumaine, m’empêchait presque

de dormir. Comme s’ils devinaient mon dessein, les Troglodytes ne dormaient pas non plus

: au début, j’imaginais qu’ils me surveillaient ; ensuite, que, tels des chiens, mon inquiétude

les avait gagnés. Pour quitter le village barbare, je choisis l’heure la plus publique, la

tombée du soir, quand presque tout le monde, sortant des niches et des puits, regarde sans le

voir l’occident. Je priai à voix haute, moins pour appeler la faveur divine que pour

intimider la horde par des paroles articulées. Je traversai le ruisseau ralenti par les dunes et

me dirigeai vers la Cité. Deux ou trois individus me suivirent confusément. Ils étaient

(comme les autres de la même engeance) de stature médiocre ; ils n’inspiraient pas de peur,

mais de la répulsion. Je dus contourner quelques cavernes aux structures imprécises qui me

parurent des carrières ; trompé par la grandeur de la Cité, je l’avais crue toute proche.

Jusqu’à minuit, je foulai l’ombre noire de ses murs qui, sur le sable jaune, dessinaient des

formes d’idoles. Une sorte d’horreur sacrée me retenait. La nouveauté et le désert sont si

abominables à l’homme que je me réjouis de voir un Troglodyte m’accompagner jusqu’au

bout. Je fermai les yeux et j’attendis (sans dormir) la lueur du jour.

J’ai dit que la Cité reposait sur un socle de pierre. Ce socle, qui paraissait une

falaise, n’était pas moins escarpé que les murailles mêmes. Et j’y fatiguai mes efforts :

aucune irrégularité dans le noir piédestal ; les murs invariables ne semblaient consentir la
moindre porte. La force du jour me contraignit à chercher refuge dans une grotte ; au fond,

il y avait un puits ; dans le puits, une échelle qui s’évanouissait dans la ténèbre inférieure.

Je descendis ; à travers un chaos de galeries sordides, j’arrivai à une vaste chambre

circulaire presque invisible. Cette cave avait neuf portes ; huit introduisaient à un labyrinthe

qui, insidieusement, ramenait à la même chambre. La neuvième (grâce à un autre

labyrinthe) donnait sur une seconde chambre circulaire, identique à la première. J’ignore le

nombre total des chambres ; ma malchance et mon angoisse les multiplièrent. Le silence

était hostile et presque parfait ; il n’y avait d’autre bruit dans ce réseau de pierre que celui

d’un vent souterrain, dont je ne découvris pas l’origine ; sans bruit se perdaient dans les

grottes des filets d’eau ferrugineuse. Avec horreur, je m’accoutumai à ce monde suspect ; il

me paraissait impossible qu’il pût exister autre chose que des cryptes à neuf portes et de

longs souterrains qui se ramifiaient. J’ignore le temps que j’ai passé à cheminer sous terre ;

je sais qu’il m’est arrivé de confondre, dans la même nostalgie, l’atroce village des barbares

et ma ville natale, avec ses grappes.

Au fond d’un couloir, un mur imprévu me coupa le passage ; une lointaine clarté

l’illuminait. Je levai mes yeux attaqués ; dans le vertigineux, au plus haut, je vis un cercle

de ciel si bleu qu’il a pu me paraître pourpre. Des degrés de métal escaladaient la muraille.

La fatigue me faisait m’abandonner, mais je montai, m’arrêtant uniquement pour sangloter

sottement de bonheur. J’allais distinguant des chapiteaux et des frises, des frontons

triangulaires et des voûtes, confuses magnificences de granit et de marbre. C’est de cette

manière qu’il me fut accordé de monter de l’aveugle empire des noirs labyrinthes à la

resplendissante Cité.

Je pris pied sur une sorte de place, ou plutôt dans une cour. Elle était entourée d’un

seul édifice de forme irrégulière et de hauteur variable ; diverses coupoles et colonnes


appartenaient à cette construction hétérogène. Avant toute autre caractéristique du

monument invraisemblable, l’extrême antiquité de son architecture me frappa. Je compris

qu’il était antérieur aux hommes, antérieur à la Terre. Cette ostensible antiquité (bien

qu’effrayante en un sens pour le regard) me parut convenable à l’ouvrage d’artisans

immortels. Prudemment d’abord, puis avec indifférence, non sans désespoir à la fin, j’errai

par les escaliers et les dallages de l’inextricable palais. Je vérifiai ensuite l’inconstance de

la largeur et de la hauteur des marches : je compris la singulière fatigue qu’elles me

causaient. « Ce palais est l’oeuvre des dieux », pensai-je d’abord. J’explorai les pièces

inhabitées et corrigeai : « Les dieux qui l’édifièrent sont morts. » Je notai ses particularités

et dis : « Les dieux qui l’édifièrent étaient fous. » Je le dis, j’en suis certain, avec une

incompréhensible réprobation qui était presque un remords, avec plus d’horreur

intellectuelle que de peur sensible. À l’impression d’antiquité inouïe, d’autres s’ajoutèrent,

celle de l’indéfinissable, celle de l’atroce, celle du complet non-sens. J’étais passé par un

labyrinthe, mais la très nette Cité des Immortels me fit frémir d’épouvante et de dégoût…

Un labyrinthe est une chose faite à dessein pour confondre les hommes ; son architecture,

prodigue en symétries, est orientée à cette intention. Dans les palais que j’explorai

imparfaitement, l’architecture était privée d’intention. On n’y rencontrait que couloirs sans

issue, hautes fenêtres inaccessibles, portes colossales donnant sur une cellule ou sur un

puits, incroyables escaliers inversés, aux degrés et à la rampe tournés vers le bas. D’autres,

fixés dans le vide à une paroi monumentale, sans aboutir nulle part, s’achevaient, après

deux ou trois paliers, dans la ténèbre supérieure des coupoles. Je ne sais si tous les

exemples que je viens d’énumérer sont littéraux ; je sais que, durant de nombreuses années,

ils peuplèrent mes cauchemars ; je ne peux pas décider si tel ou tel détail traduit la réalité

ou les formes qui éprouvèrent mes nuits. « Cette ville, pensais-je, est si horrible que sa
seule existence et permanence, même au coeur d’un désert inconnu, contamine le passé et

l’avenir, et de quelque façon compromet les astres. Aussi longtemps qu’elle subsistera,

personne au monde ne sera courageux ou heureux. » Je ne veux pas la décrire ; un chaos de

paroles disparates, un corps de tigre ou de taureau, où pulluleraient de façon monstrueuse,

conjuguées et se haïssant, des dents, des viscères et des têtes pourraient à la rigueur en

fournir des images approximatives.

Je ne me souviens pas des étapes de mon retour à travers les hypogées humides et

poussiéreux. Je sais seulement qu’au sortir du dernier labyrinthe, je demeurai en proie à la

terreur de me voir encore une fois entouré par la funeste Cité des Immortels. Je ne me

rappelle rien de plus. Cet oubli, aujourd’hui invincible, fut peut-être volontaire ; peut-être

les circonstances de mon évasion furent-elles si pénibles que, quelque jour non moins

oublié, je me jurai de les effacer de ma mémoire.

III

Ceux qui ont lu avec attention le récit de mes épreuves se souviendront qu’un

homme de la tribu me suivit comme aurait pu me suivre un chien, jusqu’à l’ombre

irrégulière des murs. Quand je sortis du dernier souterrain, je le trouvai à l’entrée de la

caverne. Il était couché sur le sable où il traçait stupidement et effaçait une série de signes :

ils étaient comme les lettres des rêves, qu’on est sur le point de comprendre et qui

brusquement se brouillent. Au début, je crus qu’il s’agissait d’une écriture barbare ; puis je

compris qu’il était absurde d’imaginer que des hommes qui n’étaient pas parvenus au

langage fussent capables d’écriture. En outre, aucune des figures n’était identique à une

autre, ce qui excluait ou éloignait l’hypothèse de leur symbolisme. L’homme les traçait, les

regardait et les corrigeait. Tout à coup, comme si le jeu l’ennuyait, il les effaça avec la
paume et l’avant-bras. Il me considéra, ne parut pas me reconnaître. Sans doute, le

soulagement qui m’inondait était si grand (ou si grande et si horrible ma solitude) qu’il me

vint à l’idée que ce Troglodyte rudimentaire, qui, du sol de la grotte, levait les yeux sur

moi, m’avait attendu. Le soleil chauffait la plaine ; quand nous revînmes, sous les

premières étoiles, le sable était brûlant sous nos pieds. Le Troglodyte me précédait. Cette

même nuit, j’imaginai de lui enseigner à reconnaître, et si possible à répéter, tel ou tel mot.

Le chien et le cheval (me dis-je) se montrent capables du premier exploit ; de nombreux

oiseaux, par exemple le rossignol des Césars, du second. Pour stupide que fût

l’entendement d’un homme, il serait toujours supérieur à celui d’êtres irrationnels.

L’humilité et la misère du Troglodyte ressuscitèrent dans ma mémoire l’image

d’Argos, le vieux chien moribond de L’Odyssée. Je lui donnai donc ce nom et j’essayai de

le lui apprendre. J’échouai, et plus d’une fois. Les ruses, la rigueur et l’obstination se

révélèrent également vaines. Immobile, les yeux fixes, il ne paraissait pas entendre les sons

que je tentais de lui inculquer. À quelques pas de moi, il semblait extrêmement loin. Étendu

sur le sable, comme un petit sphinx de lave écroulé, il laissait tourner sur lui les cieux

depuis le crépuscule de l’aube jusqu’à celui du soir. J’estimai impossible qu’il ne comprît

pas mon dessein. Je me rappelai que les Éthiopiens sont persuadés que les singes,

délibérément, ne parlent pas, pour qu’on ne les oblige pas à travailler. J’attribuai au

soupçon ou à la peur le silence d’Argos. De cette hypothèse, je passai à d’autres, non moins

extravagantes. Je pensai qu’Argos et moi appartenions à des univers distincts ; je pensai

que nos perceptions étaient identiques, mais qu’Argos les combinait de façon différente et

construisait avec elles d’autres objets ; je pensai qu’il n’existait peut-être pas d’objet pour

lui, mais un va-et-vient continuel et vertigineux d’impressions d’une extrême brièveté. Je

pensai à un monde sans mémoire, sans durée ; j’examinai la possibilité d’un langage qui
ignorerait les substantifs, un langage de verbes impersonnels et d’épithètes indéclinables.

Ainsi mouraient les jours et, avec les jours, les années, pourtant quelque chose de pareil au

bonheur arriva un matin. Il plut avec une puissante lenteur.

Les nuits du désert peuvent être froides, mais celle-ci avait été un brasier. Je rêvai

qu’un fleuve de Thessalie (aux eaux duquel j’avais restitué un poisson d’or) venait me

racheter. Sur le sable rouge et la pierre noire, je l’entendais s’approcher ; la fraîcheur de

l’air et le bruit affairé de la pluie me réveillèrent. Je courus, nu, la recevoir. La nuit tirait à

sa fin ; sous les nuages dorés, la tribu, aussi heureuse que moi, s’offrait à l’averse vivifiante

avec une sorte d’extase. On aurait dit des corybantes possédés par le dieu. Argos, les yeux

fixés sur le firmament, gémissait. Des ruisseaux lui coulaient sur le visage, non seulement

de pluie (je l’appris par la suite), mais de larmes. « Argos, criai-je, Argos. »

Alors, avec étonnement, comme s’il découvrait une chose perdue et oubliée depuis

longtemps, Argos bégaya ces mots : « Argos, chien d’Ulysse. » Puis, toujours sans me

regarder : « Ce chien couché sur le fumier. »

Nous accueillons facilement la réalité, peut-être parce que nous soupçonnons que

rien n’est réel. Je lui demandai ce qu’il savait de L’Odyssée. L’usage du grec lui était

pénible ; je dus répéter ma question.

« Très peu, dit-il, moins que le dernier rhapsode. Il y a déjà mille cent ans que je l’ai

inventée. »

IV

Ce jour-là, tout devint clair pour moi. Les Troglodytes étaient les Immortels ; le filet

d’eau fangeuse, le fleuve que cherchait le cavalier. Et quant à la ville dont la renommée

s’était étendue au-delà du Gange, il y avait neuf siècles que les Immortels l’avaient détruite.
Avec les décombres, ils édifièrent, au même endroit, la cité extravagante que j’avais

parcourue, sorte de parodie ou d’envers, et en même temps temple des dieux irrationnels

qui gouvernent le monde et dont nous ne savons rien, sauf qu’ils ne ressemblent pas à

l’homme. Cette fondation fut le dernier symbole auquel condescendirent les Immortels ; il

marque l’étape, où, comprenant la vanité de toute entreprise, ils décidèrent de vivre dans la

pensée, dans la pure spéculation. Ils élevèrent la construction, l’oublièrent et allèrent se

terrer dans les crevasses. Absorbés, ils percevaient à peine le monde physique.

Homère me racontait tout, me parlant comme à un enfant. Il me raconta aussi sa

vieillesse et le dernier voyage qu’il entreprit, mû comme Ulysse par l’idée d’arriver

jusqu’aux hommes qui ne savent pas ce que c’est que la mer, qui ne mangent pas de viande

assaisonnée et qui ne soupçonnent pas ce que c’est qu’une rame. Il habita un siècle dans la

Cité des Immortels. Quand on la détruisit, il conseilla d’édifier l’autre. Cela ne doit pas

nous surprendre : on sait qu’après avoir chanté la guerre d’Ilion, il chanta la guerre des

grenouilles et des rats, pareil à un dieu qui créerait d’abord le cosmos, puis le chaos.

Être immortel est insignifiant ; à part l’homme, il n’est rien qui ne le soit, puisque

tout ignore la mort. Le divin, le terrible, l’incompréhensible, c’est de se savoir immortel.

J’ai noté que malgré les religions, pareille conviction est extrêmement rare. Juifs, chrétiens,

musulmans confessent l’immortalité, mais la vénération qu’ils portent au premier âge

prouve qu’ils n’ont foi qu’en lui, puisqu’ils destinent tous les autres, en nombre infini, à le

récompenser ou à le punir. J’estime plus raisonnable la roue de certaines religions de l’Inde

; dans cette roue, qui n’a ni commencement ni fin, chaque vie est la conséquence d’une vie

antérieure et elle engendre la suivante, sans qu’aucune ne détermine l’ensemble… Exercée

par un entraînement séculaire, la république des Immortels était parvenue à une certaine

perfection de tolérance et presque de dédain. Elle savait qu’en un temps infini, toute chose
arrive à tout homme. Par ses vertus passées ou futures, tout homme mérite toute bonté ;

mais également toute trahison par ses infamies du passé et de l’avenir. Ainsi, dans les jeux

de hasard, les nombres pairs et impairs tendent à s’équilibrer ; ainsi s’annulent l’astuce et la

bêtise, et peut-être le grossier poème du Cid est-il le contrepoids exigé par une seule

épithète des Églogues ou par une maxime d’Héraclite. La pensée la plus fugace obéit à un

dessein invisible et peut couronner, ou commencer, une forme secrète. J’en connais qui

faisaient le mal pour que le bien en résulte dans les siècles à venir ou pour qu’il en soit

résulté dans les siècles passés… À cette lumière, tous nos actes sont justes, mais ils sont

aussi indifférents. Il n’y a pas de mérites moraux ou intellectuels. Homère composa

L’Odyssée ; aussitôt accordé un délai infini avec des circonstances et des changements

infinis, l’impossible était de ne pas composer, au moins une fois, L’Odyssée. Personne

n’est quelqu’un, un seul homme immortel est tous les hommes. Comme Corneille Agrippa,

je suis dieu, je suis héros, je suis philosophe, je suis démon et je suis monde, ce qui est une

manière fatigante de dire que je ne suis pas.

La notion de monde comme système de précises compensations eut une grande

influence parmi les Immortels. En premier lieu, il les rendit invulnérables à la pitié. J’ai

mentionné les antiques carrières qui s’ouvraient dans la campagne, sur l’autre rive ; un

homme tomba dans la plus profonde ; il ne pouvait se blesser ni mourir ; mais la soif le

brûlait ; soixante années passèrent avant qu’on lui jetât une corde. Le destin personnel

n’intéressait pas davantage. Le corps était un docile animal domestique et il suffisait,

chaque mois, de lui faire l’aumône de quelques heures de sommeil, d’un peu d’eau et d’un

lambeau de viande. Que personne pourtant ne nous rabaisse au niveau des ascètes. Il n’est

pas de plaisir plus complexe que celui de la pensée et c’est à celui-là que nous nous

consacrions. Parfois, une excitation extraordinaire nous restituait au monde physique. Par
exemple, ce matin-là, la vieille joie élémentaire de la pluie. Ces rechutes étaient rarissimes ;

tous les Immortels étaient capables d’une quiétude parfaite ; je me souviens de l’un d’eux,

que je n’ai jamais vu debout : un oiseau avait fait son nid sur sa poitrine.

Parmi les corollaires de la doctrine selon laquelle il n’existe aucune chose qui ne

soit pas compensée par une autre, il en est un de très peu d’importance théorique, mais qui

nous conduisit, à la fin ou au début du Xe siècle, à nous disperser sur la surface du globe. Il

tient en quelques mots : Il existe un fleuve dont les eaux donnent l’immortalité ; il doit donc

y avoir quelque part un autre fleuve dont les eaux l’effacent. Le nombre des fleuves n’est

pas infini ; un voyageur immortel qui parcourt le monde, un jour aura bu à tous. Nous nous

proposions de découvrir ce fleuve.

La mort (ou son allusion) rend les hommes précieux et pathétiques. Ils émeuvent par

leur condition de fantômes ; chaque acte qu’ils accomplissent peut être le dernier ; aucun

visage qui ne soit à l’instant de se dissiper comme un visage de songe. Tout, chez les

mortels, a la valeur de l’irrécupérable et de l’aléatoire. Chez les Immortels, en revanche,

chaque acte (et chaque pensée) est l’écho de ceux qui l’anticipèrent dans le passé ou le

fidèle présage de ceux qui, dans l’avenir, le répéteront jusqu’au vertige. Rien qui

n’apparaisse pas perdu entre d’infatigables miroirs. Rien ne peut arriver une seule fois, rien

n’est précieusement précaire. L’élégiaque, le grave, le cérémoniel ne comptent pas pour les

Immortels. Homère et moi, nous nous sommes séparés aux portes de Tanger ; je crois que

nous ne nous sommes pas dit adieu.


V

Je parcourus de nouveaux royaumes, de nouveaux empires. Au cours de l’automne

de 1066, je combattis au pont de Stamford ; je ne me souviens pas maintenant si ce fut dans

l’armée d’Harold, lequel ne tarda pas à trouver son destin, ou dans celle de l’infortuné

Harald Hardrada qui conquit six pieds de terre anglaise, ou un peu plus. Au VIIe siècle de

l’Hégire, dans le faubourg de Bulaq, je transcrivis avec une calligraphie pausée, en une

langue que j’ai oubliée, dans un alphabet que j’ignore, les sept voyages de Sindbad et

l’histoire de la Cité de Bronze. Dans une cour de la prison de Samarcande, j’ai beaucoup

joué aux échecs. À Bikanir, j’ai professé l’astrologie ; et aussi en Bohême. En 1638, j’étais

à Kolozsvar, puis à Leipzig. À Aberdeen, en 1714, je souscrivis aux six volumes de

L’Iliade de Pope ; je sais que je les fréquentais avec délices. Vers 1729, j’ai discuté

l’origine de ce poème avec un professeur de rhétorique nommé, je crois, Giambattista ; ses

arguments me parurent irréfutables. Le 4 octobre 1921, le Patna, qui me conduisait à

Bombay, dut relâcher dans un port d’Érythrée#

Je descendis ; je me souvins d’autres matins, très anciens, également face à la mer

Rouge, quand j’étais tribun romain et que la fièvre et la magie et l’inaction consumaient les

soldats. Dans les environs, il y avait un ruisseau d’eau claire. J’y bus, poussé par l’habitude.

Quand je remontai sur la berge, un arbuste épineux me déchira le dos de la main. La

douleur inaccoutumée me parut très vive.

Incrédule, taciturne, heureux, je regardais se former une précieuse et lente goutte de

sang. « Je suis redevenu mortel, me répétais-je, de nouveau je suis pareil aux autres

hommes. » Cette nuit-là, je dormis jusqu’à l’aube.


… Au bout d’un an, j’ai relu ces pages ; je m’assure qu’elles ne trahissent pas la

vérité, mais dans les deux premiers chapitres et même dans quelques paragraphes des

suivants, il me semble percevoir quelque chose de faux. C’est peut-être la conséquence de

l’abus des détails circonstanciels, procédé que j’ai appris chez les poètes et qui fait tout

paraître faux ; car pareils détails abondent bien dans la réalité, mais nullement dans la

mémoire qu’on en a… Cependant, je crois avoir découvert une raison plus cachée. Je la

dirai ; peu m’importe qu’on me juge fantastique.

L’histoire que j’ai racontée paraît irréelle parce qu’en elle s’entrelacent les

événements arrivés à deux individus distincts. Dans les premiers chapitres, le cavalier veut

savoir le nom du fleuve qui baigne les murs de Thèbes ; Flaminius Rufus qui, auparavant, a

donné à la ville l’épithète d’Hékatompylos, dit que le fleuve est l’Égypte ; ce n’est pas à lui

qu’il convient de s’exprimer ainsi, mais à Homère qui parle expressément, dans L’Iliade, de

Thèbes Hékatompylos et qui, dans L’Odyssée, par la bouche de Protée et par celle

d’Ulysse, dit invariablement Égypte pour Nil. Au second chapitre, le Romain en buvant

l’eau immortelle prononce des mots grecs ; ces mots sont homériques : on les trouvera à la

fin du fameux Catalogue des Vaisseaux. Ensuite, dans le vertigineux palais, il parle d’une «

réprobation qui était presque un remords ». La formule renvoie à Homère, qui avait conçu

cette monstruosité. Pareilles anomalies m’inquiétèrent. D’autres, d’ordre esthétique, me

permirent de découvrir la vérité. Elles sont contenues dans le dernier chapitre ; il y est écrit

que je servis sur le pont de Stamford, que je transcrivis, à Bulaq, les voyages de Sindbad le

Marin et que je souscrivis, à Aberdeen, à L’Iliade anglaise de Pope. On lit, inter alia : « À

Bikanir, j’ai professé l’astrologie ; et aussi en Bohême. » Aucun de ces témoignages n’est

inexact ; mais il est significatif de les avoir mis en valeur. Le premier paraît le fait d’un

homme de guerre, mais on se rend vite compte que l’auteur s’intéresse non pas aux choses
de la guerre, mais au destin des hommes. Ceux qui suivent sont plus curieux. Une raison

obscure et primitive m’obligea à les relater. Je le fis sachant qu’ils étaient pathétiques.

Ils ne le sont pas, dits par le Romain Flaminius Rufus. Ils le sont, dits par Homère. Il

est étrange que celui-ci copie, au XIIIe siècle, les aventures de Sindbad, d’un autre Ulysse,

et qu’il découvre, au détour de plusieurs siècles, dans un royaume boréal et dans un langage

barbare, les formes de son Iliade. Et quant à la phrase qui reproduit le nom de Bikanir, on

voit qu’elle est l’oeuvre d’un homme de Lettres, désireux (comme l’auteur du Catalogue

des Vaisseaux) d’arborer de superbes vocables.

Quand s’approche la fin, il ne reste plus d’images du souvenir ; il ne reste plus que

des mots. Il n’est pas étrange que le temps ait confondu ceux qui une fois me désignèrent

avec ceux qui furent symboles du sort de l’homme qui m’accompagna tant de siècles. J’ai

été Homère ; bientôt, je serai Personne, comme Ulysse ; bientôt, je serai tout le monde : je

serai mort.
L’ÉCRITURE DU DIEU

La prison est profonde. Elle est en pierre. Sa forme est celle d’une demi-sphère

presque parfaite ; le sol, qui est aussi en pierre, l’arrête un peu avant le plus grand cercle, ce

qui accentue de quelque manière les sentiments d’oppression et d’espace. Un mur la coupe

en son milieu. Il est très haut, mais n’atteint pas la partie supérieure de la coupole. D’un

côté, il y a moi, Tzinacán, mage de la pyramide de Qaholom, qui fut incendiée par Pedro de

Alvarado ; de l’autre, il y a un jaguar qui mesure à pas égaux et invisibles le temps et

l’espace de sa cellule. Au ras du sol, une large fenêtre munie de barreaux s’ouvre dans le

mur central. À l’heure sans ombre [midi], on ouvre une trappe dans le haut et un geôlier,

que les années ont petit à petit effacé, manoeuvre une poulie de fer et nous descend à

l’extrémité d’un câble des cruches d’eau et des morceaux de viande. La lumière pénètre

alors dans l’oubliette ; c’est le moment où je peux voir le jaguar.

Je ne sais plus le nombre des années que j’ai passées dans la ténèbre. Moi qui

autrefois fus jeune et qui pouvais marcher dans cette prison, je ne fais plus autre chose

qu’attendre, dans l’attitude de ma mort, la fin que les dieux me destinent. Avec le profond

couteau de silex, j’ai ouvert la poitrine des victimes. Maintenant je ne pourrai pas sans

l’aide de la magie me lever de la poussière.

La veille de l’incendie de la pyramide, des hommes qui descendirent de hauts

chevaux me tourmentèrent avec des métaux ardents pour que je leur révèle la cachette d’un

trésor. Ils renversèrent devant mes yeux la statue du dieu, mais celui-ci ne m’abandonnera

pas et je suis resté silencieux dans les tortures. Ils me lacérèrent, me brisèrent, me

déformèrent. Puis je me réveillai dans cette prison que je ne quitterai plus durant ma vie de

mortel.
Poussé par la nécessité de faire quelque chose, de peupler le temps, je voulus me

souvenir, dans cette ombre, de tout ce que je savais. Je gaspillai des nuits entières à me

rappeler l’ordre et le nombre de certains serpents de pierre, la forme d’un arbre médicinal.

De cette manière, je mis en fuite les années et je pris possession de tout ce qui

m’appartenait. Une nuit, je sentis que j’approchais d’un souvenir précieux : avant de voir la

mer, le voyageur perçoit une agitation dans son sang. Quelques heures après, je commençai

à entrevoir ce souvenir. C’était une des traditions qui concernent le dieu. Prévoyant qu’à la

fin des temps se produiraient beaucoup de malheurs et de ruines, il écrivit le premier jour

de la création une sentence magique capable de conjurer tous ces maux. Il l’écrivit de telle

sorte qu’elle parvienne aux générations les plus éloignées et que le hasard ne puisse

l’altérer. Personne ne sait où il l’écrivit ni avec quelles lettres, mais nous ne doutons pas

qu’elle subsiste quelque part, secrète, et qu’un élu un jour ne doive la lire. Je réfléchis alors

que nous nous trouvions, comme toujours, à la fin des temps et que ma condition de dernier

prêtre du dieu me donnerait peut-être le privilège de déchiffrer cette écriture. Le fait que les

murs d’une prison m’entouraient ne m’interdisait pas cette espérance. Peut-être avais-je vu

des milliers de fois l’inscription à Qaholom et il ne m’avait manqué que de la comprendre.

Cette pensée me donna du courage, puis me plongea dans une espèce de vertige. Sur

toute l’étendue de la terre, il existe des formes antiques, des formes incorruptibles et

éternelles. N’importe laquelle d’entre elles pouvait être le symbole cherché ; une montagne

pouvait être la parole du dieu, ou un fleuve, ou l’empire, ou la disposition des astres. Mais,

au cours des siècles, les montagnes s’usent et le cours d’un fleuve dévie, et les empires

connaissent des changements et des catastrophes, et la figure des astres varie. Jusque dans

le firmament, il y a mutation. La montagne et l’étoile sont des individus, et les individus

passent. Je cherchai quelque chose de plus tenace, de moins vulnérable. Je pensai aux
générations des céréales, des herbes, des oiseaux, des hommes. Peut-être la formule était-

elle écrite sur mon visage et j’étais moi-même le but de ma recherche. À ce moment, je me

souvins que le jaguar était un des attributs du dieu.

Alors la piété emplit mon âme. J’imaginai le premier matin du temps. J’imaginai

mon dieu confiant son message à la peau vivante des jaguars qui s’accoupleraient et

s’engendreraient sans fin dans les cavernes, dans les plantations, dans les îles, afin que les

derniers hommes le reçoivent. J’imaginai ce réseau de tigres, ce brûlant labyrinthe de tigres,

répandant l’horreur dans les prés et les troupeaux, pour conserver un dessin. La cellule

adjacente contenait un jaguar. Dans ce voisinage j’aperçus la confirmation de ma

conjecture et une secrète faveur.

Je passai de longues années à apprendre l’ordre et la disposition des taches. Chaque

aveugle journée me consentait un instant de lumière et je pouvais alors fixer dans ma

mémoire les formes noires qui marquaient le pelage jaune. Quelques-unes figuraient des

points, d’autres formaient des raies transversales sur la face intérieure des pattes ; d’autres,

annulaires, se répétaient. Peut-être était-ce un même son ou un même mot. Beaucoup

avaient des bords rouges.

Je ne dirai pas mes fatigues et ma peine. Plus d’une fois, je criai aux murs qu’il était

impossible de déchiffrer un pareil texte. Insensiblement, l’énigme concrète qui m’occupait

me tourmenta moins que l’énigme générique que constitue une sentence écrite par un dieu.

« Quelle sorte de sentence, me demandais-je, devait formuler une intelligence absolue ? »

Je réfléchis que, même dans les langages humains, il n’y a pas de proposition qui ne

suppose pas l’univers entier. Dire « le tigre », c’est dire les tigres qui l’engendrèrent, les

cerfs et les tortues qu’il dévora, l’herbe dont se nourrissent les cerfs, la terre qui fut la mère

de l’herbe, le ciel qui donna le jour à la terre. Je réfléchis encore que, dans le langage d’un
dieu, toute parole énoncerait cet enchaînement infini de faits, et non pas d’un mode

implicite, mais explicite, et non pas une manière progressive, mais instantanée. Avec le

temps, la notion même d’une sentence divine me parut puérile et blasphématoire. « Un

dieu, pensai-je, ne doit dire qu’un seul mot et qui renferme la plénitude. Aucune parole

articulée par lui ne peut être inférieure à l’univers ou moins complète que la somme du

temps. Les pauvres mots ambitieux des hommes, tout, monde, univers, sont des ombres,

des simulacres de ce vocable qui équivaut à un langage et à tout ce que peut contenir un

langage. »

Un jour ou une nuit – entre mes jours et mes nuits, quelle différence y a-t-il ? – je

rêvai que, sur le sol de ma prison, il y avait un grain de sable. Je m’endormis de nouveau,

indifférent. Je rêvai que je m’éveillais et qu’il y avait deux grains de sable. Je me rendormis

et je rêvai que les grains de sable étaient trois. Ils se multiplièrent ainsi jusqu’à emplir la

prison, et moi, je mourais sous cet hémisphère de sable. Je compris que j’étais en train de

rêver, je me réveillai au prix d’un grand effort. Me réveiller fut inutile : le sable m’étouffait.

Quelqu’un me dit : « Tu ne t’es pas réveillé à la veille, mais à un songe antérieur. Ce rêve

est à l’intérieur d’un autre, et ainsi de suite à l’infini, qui est le nombre des grains de sable.

Le chemin que tu devras rebrousser est interminable ; tu mourras avant de t’être réveillé

réellement. »

Je me sentis perdu. Le sable me brisait la bouche, mais je criai : « Un sable rêvé ne

peut pas me tuer et il n’y a pas de rêves qui soient dans d’autres rêves. » Une lueur me

réveilla. Dans la ténèbre supérieure, se dessinait un cercle de lumière. Je vis les mains et le

visage du geôlier, la poulie, la corde, la viande et les cruches.

Un homme s’identifie peu à peu avec la forme de son destin ; un homme devient à

la longue ses propres circonstances. Plus qu’un déchiffreur ou un vengeur, plus qu’un
prêtre du dieu, j’étais un prisonnier. De l’infatigable labyrinthe de rêves, je retournai à la

dure prison comme à ma demeure. Je bénis son humidité, je bénis son tigre, je bénis le

soupirail, je bénis mon vieux corps douloureux, je bénis l’obscurité de la pierre.

Alors arriva ce que je ne puis oublier ni communiquer. Il arriva mon union avec la

divinité, avec l’univers (je ne sais si ces deux mots diffèrent). L’extase ne répète pas ses

symboles. L’un a vu Dieu dans un reflet, l’autre l’a perçu dans une épée ou dans les cercles

d’une rose. J’ai vu une Roue très haute qui n’était pas devant mes yeux, ni derrière moi ni à

mes côtés, mais partout à la fois. Cette Roue était faite d’eau et aussi de feu et elle était,

bien qu’on en distinguât le bord, infinie. Entremêlées, la constituaient toutes les choses qui

seront, qui sont et qui furent. J’étais un fil dans cette trame totale, et Pedro de Alvarado, qui

me tortura, en était un autre. Là résidaient les causes et les effets et il me suffisait de voir la

Roue pour tout comprendre, sans fin. Ô joie de comprendre, plus grande que celle

d’imaginer ou de sentir ! Je vis l’univers et je vis les desseins intimes de l’univers. Je vis les

origines que raconte le Livre du Conseil. Je vis les montagnes qui surgirent des eaux. Je vis

les premiers hommes qui étaient de la substance des arbres. Je vis les jars qui attaquèrent

les hommes. Je vis les chiens leur déchirant le visage. Je vis le dieu sans visage qui est

derrière les dieux. Je vis des cheminements infinis qui formaient une seule béatitude et,

comprenant tout, je parvins aussi à comprendre l’écriture du tigre.

C’est une formule de quatorze mots fortuits (qui paraissent fortuits). Il me suffirait

de la prononcer à voix haute pour devenir tout-puissant. Il me suffirait de la prononcer pour

anéantir cette prison de pierre, pour que le jour pénètre dans ma nuit, pour être jeune, pour

être immortel, pour que le tigre déchire Alvarado, pour que le couteau sacré s’enfonce dans

les poitrines espagnoles, pour reconstruire la pyramide, pour reconstituer l’empire.

Quarante syllabes, quatorze mots, et moi, Tzinacán, je gouvernerais les terres que gouverna
Moctezuma. Mais je sais que je ne prononcerai jamais ces mots parce que je ne me

souviens plus de Tzinacán.

Que meure avec moi le mystère qui est écrit sur la peau des tigres. Qui a entrevu

l’univers, qui a entrevu les ardents desseins de l’univers ne peut plus penser à un homme, à

ses banales félicités ou à ses bonheurs médiocres, même si c’est lui cet homme. Cet homme

a été lui, mais, maintenant, que lui importe ? Que lui importe le sort de cet autre, que lui

importe la patrie de cet autre, si lui, maintenant, n’est personne ? Pour cette raison, je ne

prononce pas la formule ; pour cette raison, je laisse les jours m’oublier, étendu dans

l’obscurité.
L’ALEPH

O God. I could be bounded in a nutshell

and count myself King at infinite space.

Hamlet, II, 2

But they will teach us that Eternity is the Standing still of the Present Time, a

Nuncstans (as the Schools call it) ; which neither they, nor any else understand no more

than they would a Hicstans for an Infinite greatnesse of Place.

Leviathan, IV, 46

La brûlante matinée de février au cours de laquelle mourut Beatriz Viterbo, après

une impérieuse agonie qui pas un seul instant ne se rabaissa au sentimentalisme ni à la peur,

je remarquai que sur les porte-affiches en fer de la place de la Constitution on avait

renouvelé je ne sais quelle annonce de cigarettes de tabac blond ; le fait me peina, car je

compris que l’incessant et vaste univers s’éloignait d’elle désormais et que ce changement

était le premier d’une série indéfinie. L’univers changera mais pas moi, pensai-je avec une

mélancolique vanité ; en de certaines occasions, je le sais, ma vaine passion l’avait

exaspérée ; morte, je pouvais me consacrer à sa mémoire, sans espoir mais aussi sans

humiliation. Je considérai que le 30 avril était son anniversaire ; rendre visite ce jour-là à la

maison de la rue Garay pour saluer son père et Carlos Argentino Daneri, son cousin

germain, était un geste courtois, irréprochable, peut-être indispensable. J’attendrais de

nouveau, dans la pénombre du petit salon bourré d’objets, j’étudierais de nouveau les

détails de ses nombreux portraits. Beatriz Viterbo de profil, en couleurs ; Beatriz avec un

loup, lors des fêtes de carnaval de 1921 ; la première communion de Beatriz ; Beatriz, le
jour de son mariage avec Roberto Alessandri ; Beatriz, peu après le divorce, à un déjeuner

du Club Hippique ; Beatriz à Quilmes, avec Délia San Marco Porcel et Carlos Argentino ;

Beatriz avec le pékinois que lui avait offert Villegas Haedo ; Beatriz de face et de trois

quarts, souriant, la main sur le menton… Je ne serais pas obligé, comme d’autres fois, de

justifier ma présence avec de modestes cadeaux de livres : livres dont j’avais appris

finalement à couper les pages pour ne pas constater, quelques mois plus tard, qu’ils étaient

intacts.

Beatriz Viterbo mourut en 1929 ; depuis lors, je n’ai pas laissé passer un 30 avril

sans retourner chez elle. J’arrivais en général à sept heures et quart et je restais environ

vingt-cinq minutes ; tous les ans je faisais mon apparition un peu plus tard et je restais un

moment de plus ; en 1933, une pluie torrentielle me favorisa : on dut m’inviter à dîner.

Naturellement je ne négligeai pas ce bon précédent ; en 1934, j’arrivai après huit heures, en

apportant un gâteau de Santa Fe ; avec un parfait naturel, je restai pour dîner. Ainsi, en des

anniversaires mélancoliques et vainement érotiques, je recueillis peu à peu les confidences

de Carlos Argentino Daneri.

Beatriz était grande, fragile, très légèrement voûtée ; il y avait dans sa démarche (si

l’oxymoron est permis) une sorte de gracieuse gaucherie, un commencement d’extase ;

Carlos Argentino est rose, fort, il a les cheveux blancs et les traits distingués. Il occupe je

ne sais quelle fonction subalterne dans une bibliothèque médiocre des quartiers du Sud ; il

est autoritaire, mais aussi inefficace ; il mettait à profit, jusque très récemment, les nuits et

les fêtes pour rester chez lui. À deux générations de distance, l’italien et l’exubérante

gesticulation italienne survivent chez lui. Son activité mentale est continue, passionnée, et

complètement insignifiante. Il abonde en analogies inutilisables et en scrupules oiseux. Il a

(comme Beatriz) de belles mains grandes et effilées. Pendant quelques mois il fut obsédé
par Paul Fort, moins par ses ballades que par l’idée d’une gloire irréprochable. « C’est le

prince des poètes de France, répétait-il avec fatuité. Tu te tourneras en vain contre lui ; la

plus empoisonnée de tes flèches ne l’atteindra pas. »

Le 30 avril 1941, je me permis d’ajouter au gâteau une bouteille de cognac du pays.

Carlos Argentino le goûta, le trouva bon, et entreprit, au bout de quelques petits verres, une

défense de l’homme moderne. — Je l’évoque, dit-il avec une animation un peu

inexplicable, dans son cabinet d’étude, comme qui dirait dans la tour de guet d’une ville,

muni de téléphones, de télégraphes, de phonographes, d’appareils de radio, de cinémas, de

lanternes magiques, de glossaires, d’horaires, de promptuaires, de bulletins… Il fit observer

que pour un homme ainsi pourvu l’acte de voyager était inutile : notre XXe siècle a

transformé la fable de Mahomet et la montagne ; les montagnes, à présent, convergent sur

le moderne Mahomet. Ces idées me parurent si ineptes, son exposé si pompeux et si vain,

que j’établis immédiatement un rapport entre eux et la littérature ; je lui demandai pourquoi

il ne les mettait pas par écrit. Il répondit, comme il fallait s’y attendre, qu’il l’avait déjà fait

: ces idées, et d’autres non moins nouvelles, figuraient dans le Chant augural, ou tout

simplement Chant-Prologue, d’un poème auquel il travaillait depuis longtemps, sans

réclame, sans bruit intempérant, en s’appuyant toujours sur ces deux supports qui

s’appellent le travail et la solitude. Il ouvrait d’abord les vannes de son imagination ; puis il

prenait la lime. Le poème s’intitulait La Terre ; il s’agissait d’une description de la planète,

dans laquelle ne manquaient certes pas la digression pittoresque ni l’apostrophe élégante. Je

le priai de me lire un passage, fût-il court. Il ouvrit un tiroir de son bureau, en tira une

épaisse liasse de feuilles d’un bloc-notes portant imprimé l’en-tête de la bibliothèque Jean-

Christophe Lafinur, et lut avec une satisfaction sonore :


J’ai vu, comme le Grec, les cités des hommes,

Les travaux, les jours aux teintes variées, la faim ;

Je ne corrige pas les faits, ni ne fausse les noms,

Mais le voyage que je relate est… autour de ma chambre.

— C’est une strophe à tous points de vue intéressante, déclara-t-il. Le premier vers

rallie les applaudissements du professeur, de l’académicien, de l’helléniste, sinon des

érudits à la violette, secteur considérable de l’opinion ; le deuxième passe d’Homère à

Hésiode (tout un hommage implicite, sur le frontispice de l’édifice flambant neuf, au père

de la poésie didactique), non sans rajeunir un procédé dont l’origine se trouve dans

l’écriture, l’énumération. L’amas ou l’accumulation ; le troisième – art baroque, décadent,

culte épuré et fanatique de la forme ? – se compose de deux hémistiches jumeaux ; le

quatrième, franchement bilingue, m’assure l’approbation sans réserve de tout esprit sensible

aux incitations désinvoltes de la facétie. Je ne dirai rien de la rime rare ni de l’art savant qui

me permet – sans plaisanterie ! – d’accumuler en quatre vers trois allusions érudites qui

embrassent trente siècles de dense littérature : la première à L’Odyssée, la seconde à Les

Travaux et les Jours. La troisième à la bagatelle immortelle que nous ont value les loisirs de

la plume du Savoyard… Je comprends une fois de plus que l’art moderne requiert le baume

du rire, le scherzo. Décidément, Goldoni a la parole !

Il me lut d’autres nombreuses strophes qui eurent aussi son approbation et

provoquèrent un abondant commentaire. Il n’y avait en elles rien de mémorable ; je ne les

jugeai même pas sensiblement plus mauvaises que la précédente. L’application, la

résignation et le hasard avaient collaboré à leur rédaction ; les vertus que Daneri leur

attribuait étaient postérieures. Je compris que le travail du poète n’était pas dans la poésie ;
il était dans l’invention de motifs pour rendre la poésie admirable ; naturellement, ce travail

ultérieur modifiait l’œuvre pour lui, mais non pour d’autres. La diction de Daneri était

extravagante ; sa gaucherie métrique l’avait empêché, sauf de rares fois, de transmettre

cette extravagance au poème.

Une seule fois dans ma vie j’ai eu l’occasion d’examiner les quinze mille

alexandrins du Polyolbion, cette épopée topographique dans laquelle Michael Drayton

enregistra la faune, la flore, l’hydrographie, l’histoire militaire et monastique d’Angleterre ;

je suis sûr que cette production considérable mais limitée est moins fastidieuse que la vaste

entreprise similaire de Carlos Argentino. Celui-ci se proposait de versifier toute la planète ;

en 1941, il avait déjà terminé les passages concernant quelques hectares de l’État de

Queensland, plus d’un kilomètre du cours de l’Ob, un gazomètre au nord de Veracruz, les

principales maisons de commerce de la paroisse de la Conception, la villa de Mariana

Cambaceres de Alvear dans la rue du 11-Septembre, à Belgrano, et un établissement de

bains turcs non loin de l’aquarium renommé de Brighton. Il me lut certains extraits

laborieux de la partie australienne de son poème ; ces longs alexandrins informes étaient

dépourvus de la vivacité relative de la préface. Je copie une strophe :

Sachez. À main droite du poteau routinier

(En venant, bien sûr, du Nord Nord-Ouest)

Un squelette s’ennuie. – Couleur ? Blanc céleste –

Qui donne à l’enclos aux brebis allure d’ossuaire.

— Deux audaces, cria-t-il en exultant, rachetées, entends-je marmonner, par le

succès ! Je l’admets, je l’admets. L’une, l’épithète « routinier », qui exprime justement, en

passant, l’inévitable ennui inhérent aux travaux pastoraux et agricoles, ennui que ni Les
Géorgiques ni notre fameux Don Segundo n’ont jamais osé exprimer ainsi, pris sur le vif.

L’autre, l’énergique prosaïsme « un squelette s’ennuie », que le lecteur gourmé voudra

excommunier avec horreur mais qu’appréciera plus que tout le critique au goût viril. Le

vers tout entier, par ailleurs, offre énormément d’intérêt. Le deuxième hémistiche engage

avec le lecteur un dialogue très animé ; il devance sa vive curiosité, place une question sur

ses lèvres et y répond… à l’instant. Et que me dis-tu de cette trouvaille : « blanc céleste » ?

Cette expression pittoresque suggère le ciel, qui est un facteur très important du paysage

australien. Sans cette évocation, les teintes de l’esquisse seraient trop sombres, et le lecteur

serait tenté de fermer le volume, car son âme serait, au plus profond d’elle-même, la proie

d’une incurable et noire mélancolie. Je pris congé aux environs de minuit.

Deux dimanches plus tard, Daneri m’appela par téléphone, me semble-t-il pour la

première fois de sa vie. Il me proposa de nous rencontrer à quatre heures, « pour prendre

ensemble un verre de lait, au salon-bar voisin qui, grâce à l’esprit progressiste de Zunino et

de Zungri – les propriétaires de ma maison, tu dois t’en souvenir ? –, a été inauguré au coin

de la rue ; c’est une confiserie qu’il te faut connaître ». J’acceptai, plus résigné

qu’enthousiaste. Nous trouvâmes difficilement une table ; le salon-bar, inexorablement

moderne, n’était guère moins infâme que je l’avais prévu ; aux tables voisines, le public

excité mentionnait les sommes dépensées sans marchander par Zunino et Zungri. Carlos

Argentino feignit d’admirer je ne sais quels élégants détails dans l’installation de la lumière

(qu’il connaissait déjà certainement) et me dit avec une certaine sévérité :

— Tu dois reconnaître, bien malgré toi, que ce local peut être comparé aux plus

sélects de Flores.

Il me relut ensuite quatre ou cinq pages du poème. Il les avait corrigées selon un

mauvais principe de pompe verbale : là où il avait écrit d’abord « bleuté », il multipliait les
« azuré », les « bleuâtre » et même les « azurin ». Le mot « laiteux » n’était pas assez vilain

pour lui, dans l’impétueuse description d’une laverie de laines, il préférait « lactaire », «

lactiforme », « lactescent », « lacté »… Il injuria amèrement les critiques ; puis, plus

bienveillant, il les compara aux gens « qui ne disposent pas de métaux précieux ni de

presses à vapeur, de laminoirs et d’acide sulfurique pour le monnayage de trésors, mais qui

peuvent indiquer aux autres le lieu où se trouve un trésor ». Aussitôt après, il critiqua la

manie des prologues, « dont se moqua, dans la plaisante préface du Quichotte, le Prince des

Génies ». Il admit cependant qu’au frontispice d’un nouvel ouvrage convenait le prologue

brillant, la consécration signée par un écrivain vigoureux et de poids. Il ajouta qu’il avait

l’intention de publier les premiers chants de son poème. Je compris, alors, la singulière

invitation par téléphone ; cet homme allait me demander de préfacer son fatras

pédantesque. Ma crainte n’était pas fondée : Carlos Argentino fit remarquer, avec une

admiration boudeuse, qu’il ne pensait pas se tromper en qualifiant de solide le prestige

obtenu dans tous les cercles par Alvaro Melian Lafinur, homme de lettres, qui, si j’insistais,

serait ravi de préfacer le poème. Pour éviter le plus impardonnable des échecs, je devais

être le porte-voix de deux mérites incontestables : la perfection de la forme et la rigueur

scientifique, « car ce vaste jardin de tropes, de figures, de fioritures, ne supporte pas un seul

détail que ne confirme la sévère vérité ». Il ajouta que Beatriz avait toujours passé de bons

moments avec Alvaro J’acquiesçai longuement. Je précisais, pour plus de vraisemblance,

que je ne parlerais pas le lundi suivant à Alvaro, mais le jeudi : au cours du petit dîner qui

couronne d’habitude toutes les réunions du club des Écrivains (ces dîners n’existent pas,

mais il est irréfutable que les réunions ont lieu le jeudi, fait que Carlos Argentino Daneri

pouvait vérifier dans les journaux et qui donnait à la phrase une allure de vérité). Je dis,

devinant et pénétrant à la fois ses intentions, qu’avant d’aborder le sujet du prologue je


décrirais le curieux plan de l’ouvrage. Nous prîmes congé ; quand je tournai à l’angle de la

rue Bernardo de Irigoyen, je fis impartialement face aux perspectives d’avenir qui se

présentaient à moi : a) parler à Alvaro et lui dire que le cousin germain de Beatriz (cet

euphémisme explicatif me permettrait de la nommer) avait écrit un poème qui semblait

reculer à l’infini les possibilités de la cacophonie et du chaos ; b) ne pas parler à Alvaro. Je

prévis, en toute lucidité, que par négligence j’opterais pour le point b.

À partir du vendredi à la première heure, le téléphone m’inspira de l’inquiétude.

J’étais indigné par le fait que cet instrument, qui m’avait fait entendre quelquefois la voix

désormais perdue de Beatriz, pût se rabaisser à être un réceptacle des lamentations inutiles

et peut-être de la colère de Carlos Argentino Daneri que j’avais trompé. Il n’arriva rien

heureusement – à part la rancune inévitable que m’inspira cet homme qui m’avait imposé

une démarche délicate et qui ensuite m’oubliait.

Le téléphone ne m’effraya plus, mais à la fin d’octobre Carlos Argentino me parla.

Il était très agité ; je ne reconnus pas sa voix, au début. Avec tristesse et avec courroux, il

balbutia que ces insatiables Zunino et Zungri, sous prétexte d’agrandir encore leur énorme

confiserie, allaient démolir sa maison.

— La maison de mes parents, ma maison, la vieille maison de la rue Garay ! répéta-

t-il, en oubliant peut-être sa douleur dans la mélopée de la phrase.

Il ne fut pas très difficile de partager son angoisse. Après la quarantaine, tout

changement est un symbole détestable du temps qui passe ; et puis, il s’agissait d’une

maison qui, pour moi, ne cessait de parler de Beatriz. Je voulus éclaircir ce trait fort délicat

; mon interlocuteur ne m’entendit pas. Il dit que si Zunino et Zungri persistaient dans leur

absurde intention, le docteur Zunni, son avocat, leur demanderait des dommages et intérêts

et les obligerait à verser cent mille pesos.


Le nom de Zunni m’impressionna ; son cabinet, à Caseros et Tacuari, est d’une

sévérité proverbiale. Je demandai s’il s’était chargé de l’affaire. Daneri dit qu’il lui parlerait

cet après-midi même ! Il hésita, et de la voix neutre, impersonnelle, dont nous nous servons

pour confier quelque chose de très intime, il dit que pour terminer le poème la maison lui

était indispensable, car dans un angle de la cave il y avait un Aleph. Il précisa qu’un Aleph

est l’un des points de l’espace qui contient tous les points.

— Il se trouve sous la salle à manger, expliqua-t-il, s’exprimant plus faiblement à

cause de son angoisse. Il est à moi, il est à moi ; je l’ai découvert quand j’étais petit, avant

d’aller à l’école. L’escalier de la cave est raide, mes oncles m’avaient défendu d’y

descendre, mais quelqu’un dit qu’il y avait là tout un monde. Il voulait parler, je l’appris

plus tard, d’une malle, mais je compris qu’il y avait tout un monde. Je descendis

secrètement, roulai dans l’escalier interdit, tombai. Quand j’ouvris les yeux, je vis l’Aleph.

— L’Aleph ? Répétai-je.

— Oui, le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers, vus de

tous les angles. Je ne révélai ma découverte à personne, mais je revins. L’enfant ne pouvait

pas comprendre que ce privilège lui avait été accordé pour que l’homme burinât un jour le

poème !

« Zunino et Zungri ne me dépouilleront pas, non, mille fois non ! Code en main, le

docteur Zunni prouvera que mon Aleph est inaliénable.

J’essayai de raisonner.

— Mais la cave n’est-elle pas très sombre ?

— La vérité ne pénètre pas dans un esprit rétif. Si tous les lieux de la terre sont dans

l’Aleph, il y aura aussi toutes les lampes, toutes les sources de lumière.

— J’irai le voir immédiatement.


Je coupai, avant qu’il ait pu me dire qu’il ne m’y autorisait pas. La connaissance

d’un fait suffit pour percevoir sur le champ une suite de traits qui le confirment,

insoupçonnés auparavant ; je m’étonnai de ne pas avoir compris jusque-là que Carlos

Argentino était un fou. Tous ces Viterbo, d’ailleurs… Beatriz (je le répète moi-même

fréquemment) était une femme, une enfant d’une clairvoyance presque implacable, mais il

y avait en elle des négligences, des distractions, des dédains, de véritables cruautés qui

peut-être demandaient une explication pathologique. La folie de Carlos Argentino me

combla d’un bonheur pervers ; dans notre for intérieur nous nous étions toujours détestés.

Arrivé rue Garay, la bonne me pria de bien vouloir attendre. Monsieur était, comme

toujours, à la cave, en train de révéler des photographies. Près du vase sans une fleur, sur le

piano oublié, le grand portrait de Beatriz, gauchement peint, souriait, plus irréel

qu’anachronique. Personne ne pouvait nous voir ; dans un élan désespéré de tendresse, je

m’approchai du portrait et lui dis :

— Beatriz, Beatriz Elena, Beatriz Elena Viterbo, Beatriz chérie, Beatriz à jamais

perdue, c’est moi, Borges.

Carlos entra peu après. Il parla sèchement ; je compris qu’il n’était pas capable

d’une autre pensée que de la perte de l’Aleph.

— Un petit verre de ce pseudo-cognac, ordonna-t-il, et tu te fourreras dans la cave.

Tu sais, le décubitus dorsal est indispensable. De même que l’obscurité, l’immobilité, une

certaine accommodation de l’œil. Tu te coucheras sur le pavé et regarderas fixement la dix-

neuvième marche de cet escalier opportun. Je m’en vais, je baisse la trappe et tu restes seul.

Au bout de quelques minutes, tu verras l’Aleph. Le microcosme d’alchimistes et de

cabalistes, notre ami concret, proverbial, le multum in parvo.

Une fois dans la salle à manger il ajouta :


— Naturellement, si tu ne le vois pas, ton incapacité n’annule pas mon

témoignage… Descends ; d’ici peu tu pourras engager un dialogue avec toutes les images

de Beatriz.

Je descendis rapidement, car j’en avais assez de ses paroles futiles. La cave, guère

plus large que l’escalier, ressemblait beaucoup à un puits. Je cherchai vainement du regard

la malle dont Carlos Argentino m’avait parlé. Des caisses remplies de bouteilles et des sacs

en toile embarrassaient l’un des angles. Carlos prit un sac, le plia et le plaça à un endroit

précis.

— L’oreiller est médiocre, expliqua-t-il ; si je le soulève d’un seul centimètre, tu ne

verras rien et tu seras tout penaud. Étale sur le sol ta grande carcasse, et compte dix-neuf

marches.

J’obéis à ses ridicules instructions. Finalement il s’en alla. Il referma la trappe avec

précaution ; j’avais l’impression que l’obscurité était totale, malgré une fente que je

distinguai ensuite. Tout à coup, je compris le danger que je courais : je m’étais laissé

enterrer par un fou, après avoir bu un poison. Les bravades de Carlos trahissaient la terreur

intime que je ne visse pas le prodige ; Carlos, pour défendre son délire, pour ne pas savoir

qu’il était fou, devait me tuer. J’éprouvai un malaise confus, que j’essayai d’attribuer à la

rigidité et non à l’action d’un narcotique. Je fermai les yeux, les ouvris. Alors je vis

l’Aleph.

J’en arrive maintenant au point essentiel, ineffable de mon récit ; ici commence mon

désespoir d’écrivain. Tout langage est un alphabet de symboles dont l’exercice suppose un

passé que les interlocuteurs partagent ; comment transmettre aux autres l’Aleph infini que

ma craintive mémoire embrasse à peine ? Les mystiques, dans une situation analogue,

prodiguent les emblèmes : pour exprimer la divinité, un Perse parle d’un oiseau qui en une
certaine façon est tous les oiseaux ; Alanus ab Insulis, d’une sphère dont le centre est

partout et la circonférence nulle part ; Ézéchiel, d’un ange à quatre visages qui se dirige en

même temps vers l’Orient et l’Occident, le Nord et le Sud. (Je ne me rappelle pas

vainement ces analogies inconcevables ; elles ont un rapport avec l’Aleph.) Peut-être les

dieux ne me refuseraient-ils pas de trouver une image équivalente, mais mon récit serait

contaminé de littérature, d’erreur. Par ailleurs, le problème central est insoluble :

l’énumération, même partielle, d’un ensemble infini. En cet instant gigantesque, j’ai vu des

millions d’actes délectables ou atroces ; aucun ne m’étonna autant que le fait que tous

occupaient le même point, sans superposition et sans transparence. Ce que virent mes yeux

fut simultané : ce que je transcrirai, successif, car c’est ainsi qu’est le langage. J’en dirai

cependant quelque chose.

À la partie inférieure de la marche, vers la droite, je vis une petite sphère aux

couleurs chatoyantes, qui répandait un éclat presque insupportable. Je crus au début qu’elle

tournait ; puis je compris que ce mouvement était une illusion produite par les spectacles

vertigineux qu’elle renfermait. Le diamètre de l’Aleph devait être de deux ou trois

centimètres, mais l’espace cosmique était là, sans diminution de volume. Chaque chose (la

glace du miroir par exemple) équivalait à une infinité de choses, parce que je la voyais

clairement de tous les points de l’univers. Je vis la mer populeuse, l’aube et le soir, les

foules d’Amérique, une toile d’araignée argentée au centre d’une noire pyramide, un

labyrinthe brisé (c’était Londres), je vis des yeux tout proches, interminables, qui

s’observaient en moi comme dans un miroir, je vis tous les miroirs de la planète et aucun ne

me refléta, je vis dans une arrière-cour de la rue Soler les mêmes dalles que j’avais vues il y

avait trente ans dans le vestibule d’une maison à Fray Bentos, je vis des grappes, de la

neige, du tabac, des filons de métal, de la vapeur d’eau, je vis de convexes déserts
équatoriaux et chacun de leurs grains de sable, je vis à Inverness une femme que je

n’oublierai pas, je vis la violente chevelure, le corps altier, je vis un cancer à la poitrine, je

vis un cercle de terre desséchée sur un trottoir, là où auparavant il y avait eu un arbre, je vis

dans une villa d’Adrogué un exemplaire de la première version anglaise de Pline, celle de

Philémon Holland, je vis en même temps chaque lettre de chaque page (enfant, je

m’étonnais que les lettres d’un volume fermé ne se mélangent pas et ne se perdent pas au

cours de la nuit), je vis la nuit et le jour contemporain, un couchant à Quérétaro qui

semblait refléter la couleur d’une rose à Bengale, ma chambre à coucher sans personne, je

vis dans un cabinet de Alkmaar un globe terrestre entre deux miroirs qui le multiplient

indéfiniment, je vis des chevaux aux crins denses, sur une plage de la mer Caspienne à

l’aube, la délicate ossature d’une main, les survivants d’une bataille envoyant des cartes

postales, je vis dans une devanture de Mirzapur un jeu de cartes espagnol, je vis les ombres

obliques de quelques fougères sur le sol d’une serre, des tigres, des pistons, des bisons, des

foules et des armées, je vis toutes les fourmis qu’il y a sur la terre, un astrolabe persan, je

vis dans un tiroir du bureau (et l’écriture me fit trembler) des lettres obscènes, incroyables,

précises, que Beatriz avait adressées à Carlos Argentino, je vis un monument adoré à

Chacarita, les restes atroces de ce qui délicieusement avait été Beatriz Viterbo, la

circulation de mon sang obscur, l’engrenage de l’amour et la transformation de la mort, je

vis l’Aleph, sous tous les angles, je vis sur l’Aleph la terre, et sur la terre de nouveau

l’Aleph et sur l’Aleph la terre, je vis mon visage et mes viscères, je vis ton visage, j’eus le

vertige et je pleurai, car mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural, dont les

hommes usurpent le nom, mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers.

Je ressentis une vénération infinie, une pitié infinie.


— Tu dois être abasourdi à force de faire le badaud alors qu’on ne t’y invitait pas,

dit une voix détestée et joviale. Tu auras beau te creuser la cervelle, tu ne me payeras pas en

un siècle cette révélation. Quel observatoire formidable, mon cher Borges !

Les pieds de Carlos Argentino occupaient la marche la plus élevée. Dans la brusque

pénombre, je réussis à me lever et à balbutier :

— Formidable. Oui, formidable.

L’indifférence de ma voix m’étonna. Anxieux Carlos Argentino insistait :

— Tu as tout bien vu, en couleurs ?

À cet instant, je conçus ma vengeance. Bienveillant, manifestement apitoyé,

nerveux, évasif, je remerciai Carlos Argentino Daneri pour l’hospitalité de sa cave, et le

pressai de tirer parti de la démolition de sa maison pour s’éloigner de la métropole

pernicieuse, qui n’épargne personne, croyez-moi, personne ! Je refusai, avec une calme

énergie, de discuter l’Aleph ; en prenant congé je lui donnai l’accolade et lui répétai que la

campagne et la tranquillité sont deux grands médecins.

Dans la rue, sur les escaliers de Constitución, dans le métro, tous les visages me

parurent familiers. Je craignis qu’il ne restât pas une seule chose capable de me surprendre,

je craignis que l’impression de revenir d’ailleurs ne m’abandonnât jamais. Heureusement,

au bout de quelques nuits d’insomnie, l’oubli s’empara de moi de nouveau.


LE BONHEUR

Celui qui embrasse une femme est Adam. La femme est Eve.
Tout se passe pour la première fois.
J’ai vu une chose blanche dans le ciel. On me dit que c’est la lune
Mais que puis-je faire avec un mot et une mythologie?
Les arbres me font peur. Ils sont si beaux.
Les animaux tranquilles s’approchent pour que je dise leur nom.
Les livres de la bibliothèque n’ont pas de lettres. Quand je les ouvre, elles surgissent.
Parcourant l’atlas je projette la forme de Sumatra.
Celui qui brûle une allumette dans le noir est en train d’inventer le feu.
Dans le miroir, il y a un autre qui guette.
Celui qui regarde la mer voit l’Angleterre.
Celui qui profère un vers de Liliencron est entré dans la bataille.
J’ai rêvé Carthage et les légions qui désolèrent Carthage.
J’ai rêvé l’épée et la balance.
Loué soit l’amour où il n’y a ni possesseur ni possédé mais où tous deux se donnent.
Loué soit le cauchemar, qui nous dévoile que nous pouvons créer l’enfer.
Celui qui descend un fleuve descend le Gange.
Celui qui regarde une horloge de sable voit la dissolution d’un empire.
Celui qui joue avec un couteau présage la mort de César.
Celui qui dort est tous les hommes.
Dans le désert, je vis le jeune Sphinx qu’on vient de façonner.
Rien n’est ancien sous le soleil.
Tout se passe pour la première fois, mais éternellement.
Celui qui lit mes mots est en train de les inventer…

JORGE LUIS BORGES