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Jean-Pierre Le Goff

Mai 68: la France entre deux mondes

Dans le rapport que la société entretient avec mai 68, l’oscillation est constante entre fascina- tion et rejet. La référence à mai 68 continue de jouer le rôle d’un mythe fondateur pour une par- tie de la jeunesse adolescente et les nostalgiques. Pour d’autres, la référence négative à mai 68 peut servir de bouc émissaire au mal-être social exis- tant. Entre une position réactive et revancharde et celle qui continue de mythifier l’événement, il peut sembler difficile d’opérer un recul réflexif et critique sur ces années contestataires qui furent décisives dans les mutations des sociétés démo- cratiques. La commémoration de cet événement est du reste singulière. On voit mal les représen- tants de l’État décorer les leaders étudiants de mai-juin 68 pour services rendus à la nation et la commémoration de Mai a lieu avant tout par l’intermédiaire des médias, images et slogans de Mai s’intégrant désormais pleinement dans la «société du spectacle». Quarante ans après, l’événement est devenu opaque sous le poids des clichés et des commentaires redondants. La

Jean-Pierre Le Goff est notamment l’auteur de Mai 68, l’héritage impossible (Paris, La Découverte, 1998; rééd. «Poche», 2006). Il vient de publier La France morcelée (Paris, Gallimard, «Folio actuel», 2008). Dans Le Débat: «Mai 68, trente ans après: anniversaires et autocélébrations» (n° 111, septembre-octobre 2000).

question vaut alors d’être posée: quand on fait référence à mai 68, de quoi parle-t-on au juste? C’est ce que cet article se propose d’éta- blir en délimitant quatre phases: les conditions sociales-historiques qui ont rendu possibles l’évé- nement et ses prémisses (la modernisation et ses effets dans les années 1960); l’événement lui- même qui a pris en France une forme bien par- ticulière, combinant en l’espace de quelques semaines une révolte étudiante, une grève géné- rale et une crise politique débouchant sur des élections législatives; les années qui ont suivi immédiatement l’événement, marquées par le développement de la contestation et la «flambée du gauchisme» (1968-1973); le tournant du milieu des années 1970 qui combine la victoire du féminisme, de l’écologie et la fin des Trente Glorieuses. Ce que l’on peut appeler le «mouve- ment de mai 68» s’est constitué au cours de ces différentes phases dans un processus de conti- nuité et de discontinuité qui va finir par irriguer en profondeur la société.

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Les journées de Mai-Juin ont été largement célébrées comme annonçant une modernisation culturelle et politique du pays, mais la prise en compte du contexte de l’époque et de la «parole libérée» lors de ces journées montre en fait un rapport beaucoup plus ambivalent qu’il n’y paraît à la modernité. Contrairement à l’inter- prétation qui a largement prévalu, mai 68 est tout autant réactif que modernisateur, oscillant entre un «grand refus» d’une société démocra- tique moderne entrée dans une nouvelle étape de son histoire et la volonté d’une rupture avec un passé considéré comme obsolète. Cet article s’interroge enfin sur le moment effectif qui fut celui du basculement. Si mai 68 marque, à n’en pas douter, un moment important de l’entrée dans une période nouvelle, il n’en constitue pas forcément le moment pivot. La seconde moitié des années 1970 représente à nos yeux le moment charnière décisif dans la mesure où il combine les effets de la crise culturelle de 68 et la fin des Trente Glorieuses, faisant entrer les sociétés démocratiques dans une nouvelle étape critique de leur histoire dont nous sommes loin d’être sortis.

Passé/présent: l’impossible réconciliation?

Mai 68 a pu avoir l’effet d’une «divine sur- prise», mais il ne surgit pas ex nihilo. Il s’inscrit dans une période historique particulière dont il porte les marques: celle du développement économique des Trente Glorieuses et de l’État- providence. En France, c’est toute une reconfi- guration du pays qui se déploie à un rythme accéléré sans que, pour autant, les images du monde passé et l’attachement aux valeurs tradi- tionnelles aient disparu. À la différence d’autres pays européens, la France a développé tardive-

ment son industrie; elle est restée longtemps attachée au modèle rural, artisanal et familial, avec ses valeurs d’équilibre et de modération, le poids de la tradition et des notables. La défaite de juin 1940, qui a signé la mort de la III e Répu- blique, a fait apparaître au grand jour le décalage du pays avec l’histoire. Les élites issues de la guerre tireront les leçons du traumatisme de la défaite: la France doit «épouser son siècle», en se redonnant les moyens de sa puissance. La passion modernisatrice de l’après-guerre entend tirer un trait définitif sur la France d’hier, repliée sur elle-même, par une vision d’avenir marquée du sceau du développement économique, scien- tifique et technique. L’arrivée du général de Gaulle au pouvoir en 1958 s’inscrit dans cette modernisation entamée par la IV e République, en lui donnant un nouveau souffle. Avec le rôle moteur attribué à l’État, l’apologie du plan consi- déré comme une «ardente obligation», la place accordée aux hauts fonctionnaires et aux experts, l’intérêt porté à l’innovation scientifique et tech- nique…, le gaullisme modernisateur prend des allures de saint-simonisme. En fait, le général de Gaulle incarne une «alliance singulière entre vision classique et moderne»: la modernisation est l’instrument par lequel la France, identité historique séculaire, peut rester égale à elle- même en jouant de nouveau un rôle historique dans le monde 1 . Les années 1960 marquent un tournant. Après la période de la reconstruction, le pays paraît bien s’installer dans une période d’expan- sion continue. Le «compromis entre la vieille société rurale et l’industrialisation 2 » qui a mar- qué la III e République est désormais brisé. La

1. Edgard Pisani, «De Gaulle et la modernisation de la

France», Cahier de Politique autrement, octobre 1998.

2. Stanley Hoffman, Sur la France, Paris, Éd. du Seuil,

1976, p. 42.

France rattrape le retard qu’elle avait accumulé dans l’industrialisation et dans l’urbanisation; l’exode rural est désormais accompli et les centres urbains se développent. Le pays réalise cette «seconde révolution», selon les termes du socio- logue Henri Mendras 3 , marquée par le boule- versement de la structure de la société française issue du XIX e siècle. Cette modernisation ne s’est pas faite sans difficultés et sans heurts. Les classes sociales et les inégalités n’ont pas disparu. Les écarts entre les niveaux de vie demeurent impor- tants. Mais, globalement, les écarts et les diffé- rences de mode de vie s’atténuent. En 1962, les salariés représentent 71,6 % de la population active et l’emploi féminin se développe. La struc- ture de la consommation des ménages a changé:

la part de biens ménagers, des dépenses de santé, de loisir… ne cesse d’augmenter. Le progrès n’est pas alors un principe abstrait, mais concerne directement la vie quotidienne. La machine à laver et le réfrigérateur, l’automobile et la télévi- sion deviennent les symboles de cette mutation. Entre les restes d’un passé encore proche et un présent qui semble historiquement inédit, le fossé apparaît au fil des ans de plus en plus mani- feste. La réconciliation voulue par de Gaulle entre identité séculaire et modernisation, ordre et mouvement, est de plus en plus difficile. Sous le double effet de l’expansion économique et des mécanismes de protection et de solidarité de l’État-providence, les individus se trouvent libé- rés du poids de leurs communautés premières d’appartenance, ils se dégagent des règles et des modèles de conduite traditionnels; le dévelop- pement de la consommation produit des effets du même type en faisant valoir des valeurs cen- trées sur le bonheur du privé. Il en résulte une accumulation de contradictions et de tensions plus ou moins souterraines dans la société qui vont éclater au grand jour en mai et juin 1968.

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La fin des épopées

L’évolution des mœurs de la société, dont la «libération sexuelle» n’est qu’un aspect, inter- roge en premier lieu les deux grandes forces qui ont largement structuré l’affrontement politique depuis la guerre: le gaullisme et le communisme. Leurs doctrines paraissent aux antipodes, mais ils n’en développent pas moins, chacun d’une manière bien différente, une conception de la politique articulée à la collectivité et à l’histoire, mettant en jeu des passions et des engagements de type sacrificiel. Les modes de vie et les com- portements centrés sur la recherche du bien-être contrastent avec le souci de la grandeur et de l’indépendance de la France, finalités essen- tielles de la politique gaulliste. La réconciliation franco-allemande et la paix qui règne désormais en Europe de l’Ouest, le développement des moyens de communication et des échanges, les nouveaux modes de vie qui valorisent le bon- heur privé et se propagent dans le monde… entraînent une érosion du sentiment de l’appar- tenance nationale particulièrement sensible chez les jeunes générations. Edgard Pisani raconte à cet égard une anecdote significative: «Je ne sais pas par quel détour au cours d’un entretien le mot de hippie est venu dans la conversation, il [le général de Gaulle] m’a interrompu pour me dire: “Faites attention, Pisani, ils nous disent quelque chose que nous ne comprenons pas” 4 .» Le Parti communiste français, quant à lui, se veut toujours un parti révolutionnaire, il conti- nue d’exalter la lutte des classes et les bienfaits du communisme. Mais, au plan international, la «coexistence pacifique» a succédé à la «guerre

3. Henri Mendras, La Seconde Révolution française,

1965-1984, Paris, Gallimard, 1986.

4. E. Pisani, «De Gaulle et la modernisation de la

France», art. cité.

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froide», et le PCF a entamé une mutation. Il prône désormais un «passage pacifique au socia- lisme», une «démocratie avancée ouvrant la voie au socialisme» 5 . La grande grève des mineurs de 1961 a pu rappeler les grands conflits du passé. Mais, globalement, la classe ouvrière commence à ne plus ressembler à ce qu’elle était avant guerre. L’essor du taylorisme a vu le développe- ment de nouvelles catégories d’ouvriers, et avec l’intégration de plus en plus étroite de la science et de la technique dans la production, ne faut-il pas désormais prendre en compte les ingénieurs, les techniciens et les cadres? Comment, de plus, considérer les employés et les petits fonction- naires? La Commune de Paris, le Front popu- laire de 1936, la guerre d’Espagne et la Résistance sont encore bien vivaces dans les mémoires et célébrés régulièrement, mais avec le développe- ment de la consommation et des loisirs, le peuple a d’autres centres d’intérêt. Les conflits de classes n’ont pas disparu, mais leurs enjeux semblent avoir changé de nature. Les syndicats et les partis de gauche continuent de se référer à un modèle alternatif de société, mais la lutte concerne avant tout une part accrue et plus juste des fruits de la croissance. La distance qui sépare de la fin de la Seconde Guerre mondiale apparaît courte (un peu plus de vingt ans), et ses souvenirs en sont encore bien présents dans les mémoires des pères comme dans la littérature et le cinéma. Les traumatismes de la guerre d’Indochine et de la «guerre d’Al- gérie» qui se clôt en 1962 ne sont pas dissipés, mais la France a liquidé son ancien «empire colonial». Le militaire technicien du nucléaire prend le pas sur les figures du parachutiste et du légionnaire. La France vit désormais en paix et paraît centrée sur le bien-être et la consomma- tion. Les grands engagements, l’histoire avec ses combats et ses drames, ses parfums d’aventure

se dérobent. L’épopée de la France Libre semble déjà bien loin et après en avoir terminé avec l’Al- gérie, de Gaulle lui-même confie peu de temps avant les événements de mai 68: «Cela ne m’amuse plus beaucoup; il n’y a plus rien de difficile, ni d’héroïque à faire 6 .» La sacralisation de la Résistance, de ses héros et de ses sacrifices contraste avec la politique menée qui apparaît sous la figure débonnaire du Premier ministre Georges Pompidou: «Enrichissez-vous!» Le régime gaulliste finissant a les allures de la Res- tauration succédant aux épopées napoléoniennes.

Loisirs et médias

Les militants qui s’inscrivent dans l’histoire du mouvement ouvrier se trouvent eux aussi confrontés à de nouvelles mentalités et compor- tements qui ne vont plus dans le sens des enga- gements passés. Dès la fin des années 1950, une partie de l’intelligentsia s’interroge avec inquié- tude: les nouvelles activités de loisir, le déve- loppement des médias et la culture de masse n’entraînent-ils pas finalement la passivité et l’irresponsabilité? Le numéro spécial de la revue Esprit consacré à la «civilisation du loisir» publié en 1959 développe nombre de thèmes qui seront au cœur de la contestation de mai 68. Les jeux, les vacances, l’intérêt pour les sports… consti- tuent des activités de masse qu’on ne peut igno- rer, en même temps qu’elles représentent un défi nouveau pour l’engagement et le militantisme. Elles expriment le besoin d’une vie dégagée de toute obligation, orientée vers un «univers semi-

5. Pour une démocratie avancée, pour une France socialiste!,

manifeste du Comité central de Champigny, 5-6 décembre

1968.

6.

Le 28 avril devant le commandant Flohic, cité par

Jean Lacouture, De Gaulle, t. III, Le Souverain, 1959-1970, Paris, Éd. du Seuil, 1986, p. 665.

sérieux, semi-ludique, semi-réel, semi-imagi- naire», «où l’homme peut fuir son humanité et se délivrer doucement de lui-même» 7 . Les nou- veaux loisirs de masse peuvent amener une «poésie parallèle à la vie courante», un «humour dans l’engagement social». Mais ils induisent en même temps une fuite par rapport à la réalité, un «mépris de l’humble vie quotidienne», un «refus de l’effort culturel et une indifférence à toute responsabilité sociale» 8 . La place donnée à l’imagination vient interpeller une culture jus- qu’alors centrée sur la raison. Mais l’imagina- tion peut en arriver à confondre le rêve et la réalité, à se détourner de l’action pour vivre dans un monde mythique. Le Club Méditerranée avec ses villages de loisir développe une sorte d’«utopie concrète» qui rompt avec la vie sociale ordinaire: aucune autorité n’est censée s’exer- cer, les contraintes sont relâchées et les barrières sociales s’effacent 9 . Le déclin de la culture ouvrière au profit du développement d’une culture de masse est un autre exemple type de cette évolution. La désa- grégation des milieux traditionnels et l’action des médias créent un nouveau rapport individuel et sans médiation qui s’établit avec une culture de masse détachée des cultures populaires tra- ditionnelles. L’influence des médias (presse, radio, cinéma, télévision…) semble entraîner une «espèce d’atrophie et la soumission à un niveau culturel médiocre 10 ». La masse et le flot rapide d’informations délivrées par les techniques modernes ne permettent pas de comprendre ni d’assimiler, et «l’inflation des informations reçues, données, échangées, peut créer l’illusion que l’on a beaucoup agi pour la société, quand on a beaucoup bavardé sur elle 11 ». Les tech- niques modernes de publicité paraissent parti- culièrement dangereuses. Comme résistance et antidote à ce condi-

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tionnement et ce conformisme, on entend alors faire valoir l’«éducation permanente 12 ». Celle-ci doit «former l’esprit à la méthode et à la critique» et développer une pédagogie pour «apprendre à se reposer», «apprendre à vivre en société», «pré- parer à la liberté» 13 . Mais force est de reconnaître que de tels objectifs ne vont pas de soi face à ces nouvelles formes de divertissement américaines qui exercent leur attrait et pénètrent les men- talités. La dimension ludique et imaginaire ne peut être seulement considérée comme une fuite ou une compensation, elle constitue une nou- velle donne de la vie dans les sociétés modernes que les loisirs expriment à leur façon. Une «fun morality», une nouvelle morale du bonheur semble avoir succédé à la morale du travail 14 . Peut-on encore faire tenir longtemps ensemble cette nouvelle mentalité avec les anciens cadres de pensée et d’action?

Le développement du peuple adolescent

Un autre phénomène n’a pas manqué d’atti- rer l’attention des sociologues: la prolonga- tion de l’adolescence et la constitution de cette classe d’âge en nouvel acteur social revendi- quant des valeurs et des comportements qui lui

7. Joffre Dumazedier, «Réalités du loisir et idéologies»,

Esprit, juin 1959.

8. Ibid.

9. Henri Raymond, «Hommes et dieux à Palinuro»,

Esprit, juin 1959.

10. Aline Ripert, «Quelques problèmes américains»,

Esprit, juin 1959.

11. J. Dumazedier, «Réalités du loisir et idéologies»,

art. cité.

12. Pierre Arents, «Loisirs et éducation permanente»,

Esprit, juin 1959.

13. Louis Raillon, «Pour une pédagogie du loisir»,

Esprit, juin 1959.

14. J. Dumazedier, «Réalités du loisir et idéologies»,

art. cité.

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sont propres 15 . La forte poussée démographique des générations d’après guerre, la massification de l’enseignement et la prolongation de la scolarité constituent les conditions essentielles du déve- loppement du peuple adolescent. La musique rock puis pop est un vecteur puissant de diffu- sion d’une culture jeune qui se propage rapide- ment dans le monde. Cette culture commence à être reconnue par les médias, à travers les maga- zines spécialisés, les émissions de radio et de télévision pour les jeunes. Les nouveaux modes de vie et les frustrations de l’adolescence contras- tent avec un moralisme et un paternalisme issus du XIX e siècle. Le régime a permis la pilule contraceptive en même temps qu’il garde encore des allures de bourgeoisie provinciale, exerçant une censure contre ce qui paraît alors nuire aux bonnes mœurs. Dans ce monde en mutation rapide, le passé et l’expérience des aînés ne semblent plus pou- voir servir de référence pour éclairer l’avenir des jeunes générations. La transmission paraît rom- pue et porte sur des points anthropologiques essentiels. Antérieurement, la solidité des liens qui unissaient les membres d’une même collec- tivité impliquait des épreuves et des souffrances partagées. Défendre les idéaux et les croyances communes pouvait aller jusqu’au sacrifice indi- viduel, à l’image de l’héroïsme des ancêtres. Qu’en est-il de cet engagement face à la mort dans une société moderne? Quels sont les idéaux pour lesquels on serait prêt à se sacrifier? La France gaulliste ne cesse de célébrer les héros de la Résistance. En décembre 1964, la cérémonie de l’entrée des cendres de Jean Mou- lin au Panthéon est retransmise à la télévision. Qui, alors, n’a pas entendu le discours d’André Malraux aux côtés du général de Gaulle ayant pour l’occasion revêtu ses habits militaires? Avec sa voix tremblante, Malraux évoque Jean Mou-

lin et son «terrible cortège» composé de ceux qui sont morts sous la torture et dans les camps de concentration. Cette cérémonie au Panthéon se déroule en pleine vague des «yé-yé»; moins de quatre ans la séparent de mai 1968. Le «fossé des générations» apparaît alors au grand jour: «Mais voici que se lève, immense, bien nourrie, igno- rante en Histoire, opulente, réaliste, la cohorte dépolitisée et dédramatisée des Français de moins de vingt ans 16 .» Cette réflexion désabusée d’un écrivain conservateur de l’époque traduit l’in- quiétude d’une génération qui a connu la guerre et les privations. Les élites au pouvoir ne sem- blent plus capables de maîtriser les effets d’une modernisation qu’ils ont eux-mêmes engagée et développée. La jeunesse étudiante, qui est alors considé- rée comme la future élite de la nation, constitue la plaque particulièrement sensible de ces contra- dictions. Formée encore par une culture tradi- tionnelle qui accorde une place importance à

l’histoire, à la littérature et à la philosophie, elle

a vécu son adolescence dans une société nou-

velle centrée sur le développement économique, scientifique et technique. Les facultés de lettres et de sciences humaines où se développe la contestation sont au centre de la contradiction entre nécessaire adaptation aux évolutions du monde moderne et maintien d’un héritage mar- qué par ces disciplines.

Contrairement aux clichés rétrospectifs qui

valorisent les groupuscules révolutionnaires dans

le milieu étudiant de cette époque, la masse des

jeunes qui arrive à l’Université dans la seconde

15. La notion de «peuple adolescent» a été mise en

avant en 1983 par Paul Yonnet, «Rock, pop, punk. Masques

et vertiges du peuple adolescent», Le Débat, n° 25, mai 1983; repris dans Jeux, modes et masses, Paris, Gallimard, 1985.

16. François Nourissier, «Née en 1944, le temps des

“Zidoles”», Nouvelles littéraires, 22 juin 1963.

moitié des années 1960 n’est pas politisée et les valeurs dont sont porteurs les nouveaux étu- diants ne vont pas dans le sens d’un engage- ment. Les «héritiers» ne sont pas encore en révolte et les lauréats du concours général «révè- lent, dans leurs projets d’avenir, les vertus que célèbrent les articles nécrologiques» 17 . Venus des classes terminales des lycées marqués par un encadrement infantilisant et l’enseignement des «humanités», les jeunes étudiants se trouvent plongés brutalement dans un milieu universi- taire caractérisé par une massification et un rela- tif anonymat dans le rapport aux enseignants. Le militantisme des groupuscules ne parvient guère à dynamiser un milieu dont la guerre d’Al- gérie, quelques années plus tôt, a constitué le temps fort de la mobilisation. Ce sont en fait deux générations qui coexistent alors à l’intérieur des universités: les différences d’âge de cinq ou six ans peuvent signifier des expériences de vie et des différences culturelles importantes 18 . Les étudiants d’extrême gauche qui ont quitté la jeunesse communiste dans les années qui précèdent 1968 continuent de s’accrocher à un imaginaire révolutionnaire qui a profon- dément marqué l’histoire du pays, mais qui ne trouve plus de réel ancrage dans les sociétés développées de l’après-guerre. Telle est la situa- tion qu’ils se refusent à affronter, non seulement par dogmatisme et indigence intellectuelle, mais parce qu’ils n’entendent pas renoncer à la pas- sion révolutionnaire et vivre dans un monde qui paraît désenchanté. Orphelins d’épopée et de révolution dans la nouvelle «société de consom- mation», ils portent en eux un désir d’aventure, mais aussi de pureté et de sacrifice. Ils se veulent les héritiers des révoltes et des luttes qui ont marqué l’histoire: la Commune de Paris et la révolution bolchevique de 1917, le Front popu- laire de 1936, la guerre d’Espagne et la Résis-

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tance…, exprimant par là même une impossible demande de filiation dans une société démocra- tique désormais centrée sur la recherche du bien-être. Ils n’échappent pas eux-mêmes à la contra- diction entre passé et présent: ils sont partie prenante du peuple adolescent élevé dans une société de consommation, en même temps qu’ils veulent à tout prix maintenir une tradition révo- lutionnaire obsolète. Bien qu’étant minoritaires, ils reflètent à leur manière une contradiction qui est au cœur même de la contestation de mai 68:

la révolution dont se réclament les jeunes contes- tataires est tout autant réactive que révolution-

naire. Elle exprime à la fois l’angoisse et le refus d’entrer dans une société qui semble vidée des idéaux et des passions antérieures, comme le désir de vivre et de profiter pleinement du nou- veau monde dont le peuple adolescent s’affirme le héros. Pour reprendre une expression de Jean- Luc Godard, cinéaste avant-gardiste, les jeunes de l’époque sont à la fois les «enfants de Marx et

de Coca-Cola 19 ».

L’événement iconoclaste

Dès l’origine, la question de l’interprétation de Mai est posée et donne lieu à polémique. Par certains de ses traits, l’événement semble bien s’insérer dans une tradition: les barricades et surtout la grève générale sont autant de signes qui l’inscrivent dans l’histoire, l’événement oscillant entre un succédané de la Commune de Paris et celui des grèves de 1936. Ces réalités peuvent

17. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héri-

tiers, Paris, Minuit, 1964, p. 65.

18. Daniel Bertaux et Danielle Linhart avec Béatrice

Le Wita, «Mai 68 et la formation des générations politiques en France», Le Mouvement social, n° 143, avril-juin 1988.

19. Masculin-Féminin, film de Jean-Luc Godard, 1966.

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laisser croire à une continuité avec le passé, alors que mai 68 déborde de toutes parts cette inter- prétation. Qu’on le veuille ou non, le nouvel acteur qu’il fait apparaître et les thèmes propres

à la Commune étudiante sont bien nouveaux.

Ce sont eux qui auront à long terme le plus d’impact. Mais sur le moment cette nouveauté ne va pas de soi. L’histoire du mouvement ouvrier, l’influence du parti communiste et du syndicat CGT demeurent prégnantes. La spécificité française réside précisément dans la conjugaison dans un temps court (quelques semaines) de la révolte étudiante et d’une grève générale avec occupation d’usines. La gauche interpréta l’évé- nement dans le schéma traditionnel de la lutte contre le capitalisme; les groupuscules y ajou- tant le schéma léniniste de la «répétition géné- rale» (version trotskiste) ou d’un premier pas

vers la «guerre civile» (version maoïste). Dans ce cadre d’interprétation, le mouvement étudiant n’est considéré que comme le détonateur d’un autre mouvement dont le véritable sens s’éclaire

à la lumière de l’entrée en lutte de la classe

ouvrière et du déclenchement de la grève géné-

rale 20 . De ce point de vue, le marxisme a joué

– contrairement à ce que l’on croit sur le moment

et encore aujourd’hui – le rôle de rationalisation d’une situation nouvelle et contradictoire. À sa façon, l’interprétation marxiste rassure en rame- nant l’événement dans du «déjà pensé»; elle fait

barrage à la compréhension de sa nouveauté. Le fameux slogan situationniste: «Vivre sans temps mort et jouir sans entrave» n’a pas grand-chose à

voir avec les revendications salariales des ouvriers en grève et les accords de Grenelle, ou encore avec la révolution envisagée sur le mode trotskiste ou maoïste. Une photo de la Sorbonne occupée illustre on ne peut mieux cet aspect bariolé: on

y voit un monsieur élégamment vêtu, l’air dubi-

tatif, assis sur une chaise dans la cour de la Sor-

bonne entre les portraits de Lénine et de Mao; sur le mur derrière lui, on peut lire un autre slo- gan écrit à la peinture: «Le Christ seul est révo- lutionnaire.» Si l’on ne saurait réduire mai 68 à cette image et à la Commune étudiante, force n’en est pas moins de reconnaître que la parole libé- rée alors a été multiforme et sauvage. L’événe- ment fait coexister des slogans et des thèmes hétérogènes. Dresser une typologie des courants et multiplier les perspectives comme certains s’emploient à le faire laisse en plan la question de la signification historique globale de l’événe- ment. Or, ce qu’il s’agit précisément de com- prendre, c’est la signification de cette nébuleuse qui fait apparaître et tient ensemble des discours et des positions contradictoires et hétérogènes dans un laps de temps relativement court 21 . Cette signification renvoie à la place centrale occupée par la parole dans cet événement, les représentations et les affects qu’elle mobilise et la communication sociale qu’elle induit. En ce sens, mai 68 peut être interprété comme un moment de pause, de «catharsis 22 » d’une société considérablement et rapidement bouleversée par une modernisation qui semble avoir bien rompu le fil qui la reliait encore à la tradition. Cette catharsis se traduit par un bouillonnement d’idées, de passions anciennes et nouvelles dans

20. Cette querelle a rebondi avec la publication du livre

de l’universitaire américaine Kristin Ross (Mai 68 et ses vies ultérieures, Paris et Bruxelles, Le Monde diplomatique et Complexe, 2005) qui développe une interprétation sociale et révolutionnaire en valorisant les figures à ses yeux centrales de l’ouvrier et du colonisé.

21. Moins de huit semaines entre le début des événe-

ments le 3 mai à la Sorbonne et le premier tour des élections législatives le 23 juin.

22. Cette caractéristique est présente dans la campagne

de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle et en est le contrepoint. Cf. Jean-Pierre Le Goff, «Catharsis pour un changement d’époque», Le Débat, n° 146, septembre-octobre

2008.

une société entrée dans un monde nouveau avec lequel elle entretient un rapport ambivalent. Les contradictions qui se sont nouées dans la période antérieure s’affirment alors ouvertement dans des actions et des paroles transgressives qui sont à elles-mêmes leur propre fin. Ces actions et ces paroles rompent avec le cours linéaire du temps, opérant une intensification du présent et une communication de type fusionnel où l’imagi- naire s’engouffre.

Violences et paroles

Mai 68 remet en scène tout un héritage révo- lutionnaire avec les manifestations, les occupa- tions, les barricades et les nuits d’émeutes, en même temps que le pas qui mène vers la guerre civile n’est pas franchi. On a «flirté avec la limite» sans commettre l’irréparable. On peut estimer qu’à certains moments il s’en est fallu de peu. La violence des manifestants et la répression sont bien réelles; les affrontements aboutissent à des blessés et à des morts de part et d’autre, mais ils ne cherchent plus à tuer, à écraser l’ad- versaire. Comme l’a justement souligné André Malraux, la haine n’était pas le ressort des pro- tagonistes; les manifestations des deux camps ne se sont pas directement affrontées: «Cette répétition générale d’un drame suspendu mon- trait, chez les grévistes comme ceux qui les regardaient passer, la conscience de la fin d’un monde 23 .» Contrairement aux caricatures que les soixante-huitards en ont données, les élites au pouvoir à l’époque ont fait preuve de com- préhension et d’une relative bienveillance, tout au moins au début du mouvement, avant que les nuits d’émeutes n’aillent crescendo. Les autori- tés veulent à tout prix éviter que se renouvellent les drames du passé, d’autant plus qu’ils ont affaire à un type de manifestant qui tranche par

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sa jeunesse et son statut. Le gouvernement compte alors dans ses rangs un nombre non négligeable de normaliens et d’agrégés impré- gnés de culture historique pour qui la France moderne n’en demeure pas moins le pays où la littérature et les arts occupent une place cen- trale. Les étudiants en révolte sont leurs héri- tiers et sont considérés comme les futures élites de la nation. En mai et juin, les journées de violence sont moins nombreuses que celles consacrées à la parole et aux manifestations pacifiques 24 . En mai 68, on a surtout pris la parole et c’est cette parole qui caractérise avant tout l’événement. Comme l’a souligné Pierre Nora, mai 68 est un «festival de la parole agissante»: «Toutes les formes cohabitèrent pour constituer l’événement lui-même: parole des leaders et parole ano- nyme, parole murale et parole verbalisée, parole étudiante et parole ouvrière, parole inventive ou citative, parole politique, poétique, pédagogique ou messianique, parole sans paroles, et parole bruit. L’événement est devenu intimement lié à son expression 25 .» Le contenu de cette parole emprunte à une pluralité de courants: marxisme, anarchisme, situationnismes, surréalisme, per- sonnalisme…, sans qu’aucun d’eux puisse pré- tendre en rendre raison. En ce sens, mai 68 n’appartient à personne puisqu’il condense en lui une parole éclatée et multiforme qui est à elle-même sa propre fin. Cette libération de la parole fait momenta- nément sauter les cloisonnements sociaux, les

23. André Malraux, «Discours prononcé au Parc des

expositions à Paris le 20 juin 1968», La Politique et la Culture, Paris, Gallimard, 1996, pp. 347-348.

24. Les journées marquées par des affrontements sont

au nombre de neuf: Maurice Grimaud, En mai, fais ce qu’il te plaît, Paris, Stock, 1977, p. 258.

25. Pierre Nora, «L’événement monstre», Communica-

tion, n° 18, 1972, pp. 162-172.

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places et les rôles assignés aux individus et aux catégories sociales. Elle permet une communica- tion directe, «horizontale», qui se répand comme une traînée de poudre dans l’ensemble de la société en ignorant et en décrédibilisant la parole officielle de l’État et des institutions. Une telle situation n’est pas tout à fait nouvelle, on la retrouve dans tous les moments forts et révolu- tionnaires de l’histoire. L’intensification extrême du présent, l’impression de «temps suspendu», la communication de type fusionnel… consti- tuent des moments d’excès qui rompent avec la banalité de la quotidienneté et qui laissent croire à ceux qui les vivent intensément que «tout est possible». Cette dimension existe dans les grandes grèves, les révolutions, les libérations ou les fins des guerres victorieuses. Mai 68 n’en contient pas moins des spécifi- cités nouvelles liées à son caractère mi-sérieux, mi-ludique, et l’importance prise par une fuite dans l’imaginaire apparaît comme un luxe que peut se permettre une société démocratique en pleine expansion. Les événements peuvent prendre un aspect par moments dramatique, mais sans atteindre le tragique des grands évé- nements passés, avec leurs enjeux de vie et de mort. La répercussion en direct par les radios privées des manifestations et des violences démul- tiplie leur impact, donnant l’impression que le pays est en pleine guerre civile. De Gaulle jouera sur la peur et agitera sur la fin le spectre du dan- ger totalitaire pour gagner les élections. Il n’en a pas moins conscience que ce mouvement com- porte de l’inédit qui l’a décontenancé, comme les autres hommes politiques de sa génération, qu’ils soient de droite ou de gauche. La forte composante juvénile et adolescente du mouvement pèse dans ce sens, mais plus fon- damentalement mai 68 porte les marques de la société qu’elle critique. Elle retrouve l’illusion

induite par le développement des médias qui fait croire «que l’on a beaucoup agi pour la société, quand on a beaucoup bavardé sur elle 26 ». L’uto- pie vécue dans le présent d’une société où auto- rité, contraintes et barrières sociales s’effacent semble retrouver celle des conseils ouvriers ou de l’autogestion généralisée, mais elle n’est pas sans rapport avec la nouvelle expérience de vie rendue possible par le développement des loisirs modernes. Nombre de ceux qui participent au mouvement, quoi qu’ils en disent, ne sont pas, du reste, insensibles aux charmes de la société qu’ils dénoncent. Durant ces semaines «révolu- tionnaires», ils observent la trêve des week-ends et le jour où l’essence est de nouveau disponible, on les retrouve sur les routes.

Entre modernité et grand refus

La contestation de ce que l’on appelle alors la «société de consommation» est en fait traver- sée par une interrogation inquiète sur cette étape nouvelle des sociétés démocratiques, oscillant entre la reconnaissance pleine et entière du monde nouveau et sa critique radicale. La volonté de rupture et de faire table rase prend les accents révolutionnaires du passé tout en étant portée par la dynamique même de la modernisation de la société française. Mai 68 remet en question le moralisme et le paternalisme, les bureaucraties en place, les pouvoirs et les institutions sclé- rosés… En ce sens, il participe bien de l’élan modernisateur. Mais en même temps, le mou- vement exprime une sourde inquiétude quant aux effets de cette modernisation sur la vie indi- viduelle et collective. On peut, une fois encore, se référer au capitalisme comme à la cause de

26. J. Dumazedier, «Réalités du loisir et idéologies», art. cité.

tous les maux. Mais l’interrogation critique est moins sociale et politique qu’existentielle:

«Voyons, sommes-nous heureux 27 ?» Rien ne semble pouvoir échapper à la contestation qui s’en prend à tous les pouvoirs en place, à tous les mécanismes de cette société, qualifiée, selon les proclamations, de «capitaliste» ou de «néo-capi- taliste», d’«industrielle» ou de «consomma- tion»… Il en ressort l’idée d’un grand refus accompagné d’appels lyriques à la vie, à la spon- tanéité, à la création, à l’imagination dans tous les domaines… Cette société développée semble déshumaniser l’homme en faisant de lui un être conditionné et passif ou un robot. Cette critique n’est pas seulement celle, salutaire, du taylo- risme et du conformisme bien réels de l’époque. Elle remet en question l’ensemble des méca- nismes sociaux dans lesquels les individus se trouvent insérés comme autant de pièges qui les éloignent ou les dessaisissent de leur humanité. La fonction et le statut social sont considérés comme des images, des stéréotypes sociaux, comme tels «artificiels», auxquels les individus ne peuvent s’identifier que de façon servile. Les «impératifs économico-techniques» sont tout entiers ramenés à une idéologie qui masque et légitime le pouvoir d’une «bureautechnocratie» imposant ses normes à l’ensemble de la société, sans qu’on leur reconnaisse la moindre fonc- tionnalité ni rationalité. Dans les textes de la Commune étudiante, l’«aliénation» apparaît comme un maître mot qui tend à supplanter celui d’«exploitation», même si les deux notions sont souvent mêlées dans des proclamations dont la clarté conceptuelle n’est pas le souci premier. L’idée d’aliénation oriente la critique vers une autre problématique que celle de l’extraction de plus-value et de la logique du profit dont la classe ouvrière est la première victime. Elle implique l’idée d’une dépossession

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de l’homme et de son autonomie au profit de biens marchands fétichisés qui le dominent. Par

extension, l’aliénation dans les sociétés dévelop- pées implique des mécanismes d’identification à des stéréotypes sociaux, à des besoins prédéfinis,

à des modes de vie tout tracés… La critique ren-

voie à des phénomènes réels, mais il en ressort une vision particulièrement négative de la société moderne. Le conditionnement est censé rendre tout le monde aveugle aux mécanismes d’une aliénation qui tend à se confondre avec les nou- veaux modes de vie des sociétés développées. Le fonctionnement d’ensemble d’un pays moderne échappant à la maîtrise des individus et de la société, le travail de «déconditionnement» et de «désaliénation» paraissent sans fin. Les tech- niques, la spécialisation et la division du travail, mais aussi l’adaptation de l’enseignement à ces nouvelles réalités, les médias et les loisirs de masse, le développement des biens de consom- mation… sont autant de réalités nouvelles face auxquelles mai 68 exprime une sourde angoisse en dénonçant la déshumanisation et le confor- misme de masse qu’elles peuvent induire. Mais tout progrès se paie d’un abandon et d’une perte, et c’est également cela que les soixante-

huitards semblent avoir du mal à accepter. Cette ambiguïté se retrouve dans le rapport qu’entretient le mouvement avec la démocratie.

D’un côté, les individus et la société manifestent leur refus d’une mainmise de l’État sur la société, une volonté d’autonomie et de participation face

à la tutelle et la sacralisation de l’État gaullien qui se trouve en porte à faux avec les évolutions de la société. En ce sens, mai 68 fait valoir une exigence qui participe d’un mouvement de démo-

27. Quelle université? quelle société?, textes réunis par le Centre de regroupement des informations universitaires, Paris, Éd. du Seuil, 1968, p. 45.

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cratisation des sociétés modernes. Mais dans sa réaction à la «monarchie républicaine» incarnée par le gaullisme, il fait valoir en contrepoint un type de démocratie directe qui n’est guère nou- veau. Le contre-pouvoir soixante-huitard a des allures de «démocratie des Anciens» opposée à celle des Modernes. Mais, là aussi, les analogies historiques sont trompeuses. Si les assemblées générales houleuses paraissent ressembler plus à Sparte qu’à Athènes, les soixante-huitards n’en- tretiennent pas, pour le moins, un rapport sacri- ficiel avec la cité. Les références à la «Commune de Paris» ou aux «conseils ouvriers», pour une partie militante du mouvement, n’ont, elles aussi, rien de particulièrement novateur. Elles sont ter- riblement décalées par rapport à la réalité. Les acteurs de la Commune et des conseils étaient armés d’intentions nettement plus radicales et faisaient preuve d’une cohérence dans l’extré- misme qu’on ne trouve guère dans la masse des soixante-huitards. La filiation est en fait de l’ordre de l’imaginaire. Dans son fonctionnement comme dans ses déclarations, la Commune étudiante remet en scène, sous une forme caricaturale, l’utopie d’une société qui serait devenue trans- parente à elle-même, déployée dans un registre purement horizontal, déniant ou réduisant les institutions et l’État à des phénomènes de domi- nation et d’aliénation. Ce type de société qui fait fi de l’État de droit, du suffrage universel et des médiations institutionnelles n’est pas démocra- tique. Y voir (encore aujourd’hui) une alternative à la démocratie moderne, c’est non seulement se tromper d’époque, mais verser dans une logique qui a partie liée avec les représentations totali- taires. Tel nous paraît être, en fin de compte, l’aspect le plus paradoxal de l’événement mai 68 qui mêle passé et présent, aspects réactifs et volonté de modernité, exigence légitime d’auto- nomie, de participation des individus et de la

société en même temps que retour aux formes de pouvoir révolutionnaire de type fusionnel qui en ferment la possibilité. Si l’adolescence est cette période de la vie où l’individu se trouve confronté à la «douloureuse perspective de la fin des possibles 28 », la Com- mune étudiante marque, à sa façon, la difficulté à sortir de cette période délicate. La révolte du «peuple adolescent» fait écho au malaise d’une société qui, du point de vue des valeurs et des mentalités, reste encore largement entre deux époques et hésite à franchir le pas. Ce pays en pleine période d’expansion s’offre le luxe, l’es- pace de quelques semaines, d’une pause et d’une fuite dans l’imaginaire harmonisant tous les possibles. Le moment de pause et de catharsis aura été de courte durée, mais il n’en a pas moins jeté les bases d’une dynamique qui va agiter la société et se transformer au fil des ans. La nébuleuse de mai 68 va éclater en de multiples composantes qui occuperont chacune plus ou moins l’actua- lité selon des phases qui vont se succéder à un rythme accéléré dans une période de temps courte (1968-1975 pour fixer des repères).

Quelles leçons tirer de l’événement?

Un an après mai 68, le général de Gaulle tente de donner une traduction politique aux aspirations à l’autonomie et à la participation à travers la réforme de décentralisation et du Sénat. Celle-ci ne rencontre guère d’écho. En votant «non» au référendum, le pays met fin à un pou- voir gaulliste dont l’usure était manifeste depuis les élections présidentielles de 1965, les élec- tions législatives de juin 68 n’ayant été qu’une

28. Marie-Claude Blais, «Une libération problématique»,

Le Débat, n° 121, septembre-octobre 2002.

parenthèse en réaction aux désordres. Dans les années qui suivent mai 68, ce désordre semble pourtant s’installer. Le pays connaît une «agita- tion» et des conflits souvent violents dans les universités, les lycées, mais aussi dans les entre- prises, chez les paysans ou les petits commer- çants. Ce climat de contestation inquiète les autorités qui tentent tant bien que mal de tirer rapidement les leçons de mai 68 en entamant une série de réformes, celle de l’Éducation natio- nale étant censée répondre à la crise de l’ensei- gnement et de l’Université. Sous la présidence de Georges Pompidou, ces réformes s’insèrent dans l’idée d’une «nouvelle société» chère au nouveau Premier ministre, Chaban-Delmas. Celle-ci est loin de faire l’unanimité dans les rangs de la majorité et la nomination en 1972 de Pierre Messmer au poste de Premier ministre marque le retour à des orientations plus traditionnelles. C’est dans cette période agitée de l’après-68 que le gauchisme sous toutes ses formes va se faire connaître et marquer l’actualité. Pour les groupuscules, mai 68 a ravivé l’idée d’une révo- lution possible dans un pays développé comme la France, alors que les évolutions antérieures à l’événement montraient précisément le contraire. Rien n’y fait. Les résultats des élections législa- tives de juin sont interprétés comme la prolon- gation du conditionnement généralisé («élections piège à cons») et l’effet d’une peur qui serait totalement infondée («Laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes»). Quant à la classe ouvrière avec laquelle la jonction n’a pu massivement se faire, elle est toujours considérée comme une force révolutionnaire potentielle, la CGT et le parti communiste étant tenus pour les respon- sables de sa tiédeur et de sa défiance envers le mouvement étudiant et les groupuscules. Tout reste donc à faire et à refaire. C’est au lendemain de mai-juin 68 – et non avant, comme l’idée en

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a été répandue par des interprétations trom-

peuses – que les groupuscules d’extrême gauche connaissent leurs heures de gloire. Leur dissolu- tion par le gouvernement en juin a développé

l’idée qu’ils ont joué un rôle central dans l’évé- nement et la répression dont ils sont victimes suscite un courant de sympathie et de solidarité dans le mouvement contestataire et plus large- ment. Le décalage existant entre des partis poli- tiques traditionnels et la jeunesse en révolte, leur appel à refaire ou prolonger mai 68 par la révolution vont attirer la sympathie et entraîner l’adhésion de jeunes étudiants et lycéens qui jus- qu’alors ignoraient tout du trotskisme ou du maoïsme. Le gauchisme culturel issu de mai 68, quant à lui, tire d’autres leçons de l’événement.

Il entend «vivre autrement» sans attendre un

hypothétique grand soir, et la jonction avec la

classe ouvrière n’est pas vraiment son souci. Il remet en question avant tout la morale et les ins- titutions au nom d’une référence à la vie et à la libération du désir. Pour lui, la révolution est culturelle et il lui importe d’expérimenter des modes de vie alternatifs dans tous les domaines, en dehors du «système». L’activisme gauchiste dans le climat qui règne après mai 68, sa capacité à déclencher des mani- festations et des actions spectaculaires relayées par les grands médias démultiplient son impact.

Il contribue de la sorte à révéler, sous une forme

souvent des plus caricaturale, voire mensongère,

des situations réelles d’injustice. C’est du reste de cette façon qu’aujourd’hui encore on lui trouve quelque légitimité, en oubliant la logique essen- tielle de son action et les pulsions qu’elle met en œuvre. La critique gauchiste n’est pas seulement ou outrancièrement justicière, elle conteste radi- calement l’héritage culturel et politique du pays

et de la civilisation occidentale. Ce ne sont pas

seulement les pages sombres de la collaboration

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et du colonialisme, refoulées par l’histoire offi- cielle du gaullisme et de la République, qui sont mises en exergue. L’histoire de la France, de l’Europe et des États-Unis est réduite de façon grossière aux guerres, aux crimes et aux mas- sacres, le fascisme devenant un mot fourre-tout. Le christianisme, l’humanisme, l’école et l’État républicain sont considérés comme des idéolo- gies mensongères et des appareils répressifs, tout comme la famille traditionnelle et l’éducation des enfants. La jeunesse et l’inculture des mili- tants n’expliquent pas tout. À l’irresponsabilité joyeuse de mai 68 se substitue une logique de ressentiment qui décharge son agressivité contre son propre héritage culturel, ses anciens maîtres, l’État et les institutions. C’est dans ces années que le terrorisme se développe en Allemagne et en Italie. La France y a échappé de justesse. Dans le non-passage à l’acte, son histoire parti- culière, la culture humaniste et républicaine de ses élites et la formation première des étudiants contestataires ont pesé 29 . On a parlé à l’époque de «freudo-marxisme» pour caractériser la critique gauchiste de ces années-là. Mais Nietzsche revisité et les sur- réalistes trouvent tout autant leur place dans la plus grande confusion. À vrai dire, tout semble bon à prendre dans un règlement de comptes avec la culture dont on est issu. Les sciences humaines, qui retrouvent alors une seconde jeu- nesse, sont elles-mêmes intégrées dans une logique qui n’est pas celle de la connaissance, mais celle d’une radicalité destructrice qui fas- cine une partie de l’intelligentsia et des beaux esprits. La critique nécessaire de l’ethnocen- trisme tourne à la mésestime ou à la haine de soi au profit d’un relativisme culturel qui valorise en fait tout ce qui, de près ou de loin, paraît extérieur à la culture occidentale ou tout sim- plement hors norme. Anciens peuples colonisés,

peuplades reculées, femmes et enfants, homo- sexuels, minorités régionales, ethniques, voyous et bandits… bénéficient alors d’un a priori favo- rable au sein de la mouvance post-soixante-hui- tarde: ils sont tous considérés comme également opprimés et parés des habits de l’innocence et du bon sauvage. La catharsis semble suivre son cours, mais elle a en réalité changé de registre en ne trouvant pas son point d’apaise- ment. Cette phase nihiliste du mouvement qui se développe principalement dans l’après-Mai concerne avant tout des intellectuels radicaux et des «minorités agissantes», mais ceux-ci n’en occupent pas moins le devant de l’actualité. Leurs idées et leurs modes d’action laisseront des traces.

Pacification et recomposition

La phase proprement nihiliste du mouve- ment post-soixante-huitard est brève. Elle trouve dès 1973-1974 ses premiers points d’infléchis- sement par la rencontre avec des luttes et des combats d’une autre nature: ceux des ouvriers de Lip contre les licenciements et des pay- sans du plateau du Larzac contre l’extension d’un camp militaire. Une autre phase de l’his- toire du mouvement soixante-huitard s’engage, qui va aboutir à sa pacification et à sa transfor- mation sous les effets conjugués du féminisme, de la rencontre avec un courant chrétien et de l’écologie. Le désir de révolution et de conquête de la classe ouvrière atteint vite sa limite en même temps que naît un féminisme post-soixante-hui- tard faisant valoir de nouvelles valeurs aux anti-

29. Voir «La guerre est finie», chapitre XIV de Mai 68, l’héritage impossible, par Jean-Pierre Le Goff, Paris, La Décou- verte, 1998.

podes du militantisme révolutionnaire sacrificiel. Le MLF qui se crée en 1970 30 accélère la crise de l’extrême gauche en même temps qu’il amène la dissidence dans le courant de la «libération du désir» en faisant valoir une différence des sexes irréductible à tout discours globalisant. Il introduit ainsi une revendication d’autonomie radicale dans les rapports hommes-femmes et déplace le front des luttes vers les questions de la sexualité et de la reproduction. La dénoncia- tion de l’oppression et des injustices faites aux femmes ne saurait faire oublier le retournement que ce mouvement opère alors dans la concep- tion du militantisme et de la politique. L’expres- sion de la subjectivité débridée, déjà présente en mai 68, trouve à se redéployer à travers le culte d’un «vécu» féminin. Ce féminisme post- soixante-huitard fait sauter la distinction de la vie privée et de la vie publique, valorise le senti- ment contre la raison et fait de la femme le nou- veau sujet de l’histoire, véhicule de nouvelles valeurs de civilisation. La rencontre avec les ouvriers de Lip et les paysans du Larzac qui sont porteurs d’une culture chrétienne va contribuer à pacifier le gauchisme. Le conflit de Lip a tous les traits d’un «mai 68 ouvrier» où «le rêve est devenu réalité» 31 . La réalité est en fait plus complexe qu’il n’y paraît. La lutte des ouvriers de Lip se situe entre deux périodes, combine deux traits mêlés: l’utopie et la dynamique issues de mai 68 et la lutte contre les restructurations et les licenciements qui annonce une situation bien différente. Le com- bat des paysans du Larzac emprunte, quant à lui, tout autant à mai 68 qu’à la non-violence chère à Gandhi. Pour les militants d’extrême gauche en dissidence, le passage a été rapide entre les appels guerriers à la lutte des classes et le pacifisme paysan («Des moutons pas de canons»). Ceux qu’on appelle alors les babas cool

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reprennent le dessus. Les rapports se veulent plus conviviaux et fraternels à l’intérieur de communautés plus ou moins chaleureuses, et la vie à la campagne apparaît comme un mode de vie alternatif au conditionnement et à l’aliéna- tion de la société. On retrouve la critique de la société moderne présente en mai 68, mais le nouveau cours l’oriente vers une autre problé- matique. L’écologie politique absente en mai 68 va prendre le relais.

Le grand retournement

Au tournant des années 1970, plusieurs événements quasi simultanés convergent qui viennent remettre en question les idées et les représentations qui imprégnaient les principaux acteurs. En 1974, la publication de l’édition française de L’Archipel du goulag d’Alexandre Soljenitsyne bouleverse l’opinion. La fin des Trente Glorieuses s’amorce avec la crise du pétrole et les rapports du Club de Rome 32 qui soulignent les limites des ressources naturelles, la croissance démographique et les dangers que le développement de la production industrielle fait peser sur l’avenir de la planète. Le tournant qui s’opère alors est d’une autre nature et d’une autre ampleur que mai 68. Le ralentissement de la croissance et la montée du chômage de masse marquent la fin des Trente Glorieuses (1945-1975). Le changement n’est pas simplement d’ordre économique et social, il touche directement à une représentation de

30. Cinq numéros du journal Le torchon brûle paraîtront

de façon irrégulière entre 1971 et 1973.

31. Titre du journal Libération qui se crée en 1973.

32. Créé en 1968 par un industriel italien, Aurelio

Pecci, ce club mène une réflexion sur l’avenir de l’humanité. Ses rapports: Halte à la croissance! (1972) et Stratégie pour demain (1973) ont un impact important et suscitent de nom- breuses polémiques.

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l’histoire qui a imprégné les sociétés depuis le XIX e siècle et qui s’est trouvée fortement relan- cée par le dynamisme de la modernisation de l’après-guerre. Après avoir été ébranlé par mai 68, la France, comme les autres pays développés, subit un choc d’une autre nature. Celui-ci vient renforcer la crise ouverte en Mai. L’idée d’une histoire en marche vers toujours plus de progrès dans lequel s’inscrivaient les acteurs politiques et sociaux est fortement ébranlée. Les inquié- tudes et les interrogations critiques ouvertes en mai 68 sur la modernisation resurgissent, mais la problématique et la dynamique changent. Crise culturelle et crise économique se conjuguent et vont démultiplier les inquiétudes, rendre plus difficile encore la réconciliation du pays avec la modernité. En regard des Trente Glorieuses, qui devient le point de référence obligé, l’histoire paraît régresser. La réalité, là aussi, est plus complexe:

le ralentissement de la croissance ne signifie pas sa disparition ou la récession; les inégalités continuent de reculer 33 . C’est en fait le déve- loppement du chômage qui constitue le problème le plus crucial. La dégradation des situations qu’il entraîne est en même temps perte des repères structurants du travail (tout particulière- ment du travail industriel) dans la formation des identités individuelles et collectives. Les plans sociaux du gouvernement et des entreprises atté- nuent la dégradation des situations sur le terrain économique et social. Mais ils ne peuvent résoudre la question anthropologique liée au tra- vail et à la perte d’une vision positive de l’avenir. L’écologie politique naît précisément à ce carre- four en fournissant un type de réponse bien par- ticulière à ces questions laissées en suspens: elle intègre les inquiétudes, la critique et les valeurs apparues en mai 68 dans le nouveau contexte de la crise pour s’affirmer comme un mouve-

ment alternatif porteur d’un nouveau projet de civilisation.

L’écologie comme utopie de substitution

Le changement opéré par l’écologie politique sur le mouvement de contestation issu de mai 68 est décisif, en même temps qu’il prolonge cer- tains de ses traits. À l’inverse de l’utopie joyeuse de mai 68 et du messianisme révolutionnaire de l’extrême gauche, l’écologie politique développe à ses origines une vision noire, catastrophique du présent et de l’avenir de l’humanité qui vient renforcer celle du gauchisme. Écologie politique et extrême gauche se différencient par leur his- toire, leur référence et leur cadre théorique. Mais elles développent chacune à leur manière une vision noire des sociétés modernes. Au règle- ment de comptes historique mené par l’extrême gauche vient désormais s’ajouter celui, plus naturaliste, du mouvement écologiste. Le pas- sage de nombre de militants d’extrême gauche à l’écologie politique va finir par les entremêler. L’histoire de l’humanité semble désormais «mar- cher à l’envers» ou, plutôt, elle ne peut, à terme, que s’effondrer si une prise de conscience et un changement total des mentalités n’ont pas lieu. L’humanité paraît toujours n’avoir le choix qu’entre deux extrêmes: un changement fonda- mental dans nos manières de produire et de consommer ou la catastrophe à court ou à moyen terme. La prise de conscience écologique ou la fin de la vie sur la planète. La montée des thèmes écologistes accom- pagne une désarticulation des sociétés et de l’his-

33. Cf. «Taux de pauvreté», in Revenus, salaires 1970- 2005; source: enquêtes-revenus fiscaux INSEE-DGI, site insee.fr.

toire qui constitue le tournant décisif et l’une des sources importantes du malaise français et européen. Le passé réduit à ses pages les plus sombres ne représente plus une ressource, et l’avenir est désormais ouvert sur de possibles régressions économiques et sociales ainsi que sur des catastrophes naturelles. À la vision d’un progrès historique dont les Trente Glorieuses ne sont qu’un moment – et exceptionnel à bien des égards – se substitue une vision naturaliste des évolutions. La rupture écologique paraît tout aussi radi- cale que celle de la rupture révolutionnaire, mais elle se présente désormais sous les traits d’une nécessité «en négatif», et elle ne s’effectue plus par la violence mais par la persuasion et l’éduca- tion. Le mouvement écologiste est pacifiste et non violent, mais il n’en est pas moins persuadé de détenir une certaine idée du bien de l’huma- nité qui échappe à la masse des citoyens condi- tionnés et manipulés par les grands appareils de la société industrielle. Il rejoint le féminisme fondamentaliste dans sa prétention à être le por- teur de nouvelles valeurs qui doivent, à terme, éradiquer l’agressivité et pacifier la civilisation. Ces nouvelles valeurs ne peuvent s’imposer par la violence ou la révolution, mais par la «douceur» d’une persuasion et d’une pédagogie imbues d’une volonté de combattre le mal et de faire le bien. Avec la crise des grandes idéologies et de l’idée révolutionnaire, le mouvement contes- tataire se transforme en une «gauche morale» qui l’éloigne un peu plus de mai 68. La classe ouvrière et les couches populaires n’ayant pas répondu aux appels révolutionnaires et se mon- trant largement réticentes aux nouvelles valeurs qu’on leur propose, elles ont alors tendance à être considérées comme des «beaufs» à qui il convient de donner des leçons en attendant de pouvoir agir, le moment venu, par la loi.

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Changement de paradigme

En peu de temps, l’impact du féminisme et de l’écologie a abouti à la formation d’un nouvel «air du temps» marqué par l’importance prise par les sentiments et les affects dans la vie publique, le décloisonnement, voire la confusion, entre vie privée et vie publique, et la recherche d’une réconciliation entre l’homme et la nature. Les émotions, la recherche du bien-être person- nel et la morale prennent le pas sur la raison,

l’engagement et la politique. C’est cette version-

là du mouvement soixante-huitard qui a triom-

phé, laissant sans réponse la question politique de la nécessité d’un approfondissement démo- cratique qui rompt avec l’utopie ou la démago- gie. La formation et la prise en compte d’une opinion publique éclairée ainsi que la création d’un espace public de débat argumenté sur les grandes questions qui déterminent l’avenir com- mun restent plus que jamais d’actualité. Ce parcours rapide des idées de Mai et de leur destin permet de mieux cerner la spécificité irré- ductible de l’événement. Jusque dans leur folie et

leur irresponsabilité, les journées de mai-juin 68 gardent un côté joyeux, dynamique et optimiste. Elles portent la marque de la toute-puissance de

la modernité, dans un moment historique bien

particulier: les Trente Glorieuses. L’exigence d’une liberté absolue sans référent et sans ancrage

a été portée par la révolte d’une génération

d’«enfants gâtés» (relativement aux générations antérieures), élevés dans le contexte du dévelop- pement de la consommation et sous la protection de l’État-providence. Mai 68 reflète la dynamique d’expansion des Trente Glorieuses qui permettait de vivre dans une relative insouciance et de laisser une place à l’imagination et au rêve. C’est en cela qu’il comporte pour ceux qui en furent les acteurs une saveur unique qu’ils ne peuvent oublier.

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Au milieu des années 1970 il n’en va plus de même. Mai 68 est déjà loin. La dynamique s’est éteinte en même temps que les espoirs qu’elle portait. Sous le double effet de la crise culturelle ouverte en Mai et de la fin des Trente Glorieuses avec le développement du chômage de masse, la réconciliation de la France avec son histoire et avec la modernité demeure toujours aussi difficile. C’est dans ce nouveau contexte que les

dirigeants politiques vont essayer, tant bien que mal, de «mettre la France en mouvement», tout en se montrant incapables de tracer clairement une vision de l’avenir dans laquelle le pays puisse se retrouver. Manque en effet le creuset culturel et historique qui permettrait de comprendre et donner sens à la nouvelle situation historique.

Jean-Pierre Le Goff.