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Collection dirigée par

Adelino

Daniel Adjerad
Professeur agrégé de philosophie

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• Aristote, Sébastien Bassu
• Bergson, Alain Panero
• Descartes, Solange Gonzalez
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t entier qui est discours indirect

r, ce n'est pas du tout renoncer oux

rouiement général de la question qc1e le c


1entrée.
Je remercie tous ceux qui m'ont aidé
et je dédie ce livre à Jorge.
Table des matières

Comment résumer Gilles Deleuze?


Notre hypothèse de lecture 11
Une démarche cartésienne 13
Une métaphysique de la complicité 16
Des formulations insolites 19

1. Formules poétiques, métaphysiques


et mathématiques

Formules énigmatiques 25
Le rapport à la littérature 25
La critique de la linguistique 29
La voix de ceux qui n'ont pas de voix 33

Formules rituelles 37
Percevoir grâce au corps 37
La force de l'habitude 41
Ne plus en pouvoir 45

Formulaires 49
Ce qui s'impose 49
Les sentences de mort 53
La nécessité de créer 57

Formulations 61
Le discours philosophique 61
Logique de la sensation 65
Les références scientifiques 69
2. Émettre des signes

L'informulé 75
Les signaux 75
Pouvoir· d'affecter et d'être affecté 79
Une nouvelle piste 82

Formules magiques 87
Les clés 87
Une vue d'ensemble 91
lrnages de la pensée 95

Formules graphiques 99
Dessiner 99
Traits d'expression 103
Repérer les failles 107

Formules chimiques 111


Les intensités 111
Doser 115
Un autre cmps 118

3. Résoudre une difficulté

Formules scénaristiques 123


Les événements 123
Renouvellement 127
Le contemporain 131

Formules florales 135


Les greffes 135
Entre deux êtres 139
Fuir sur place 143

Formules génératrices 147


Courts-circuits 147
Installations 151
Analyse des dangers 155

8
Formules économiques 159
Circulation 159
Inflation 163
Profîl type 167

4. Penser la complicité

L'informulable 173
Immanence 173
Connivence 177
Paradoxes 181

Reformulations 185
Contre les rengaines 185
Soustraire 189
Différencier les différences 193

Formules comiques 197


Résonance 197
Nuire à la bêtise 201
Admirer 204

Formules protocolaires 207


Rivalité 207
Casuistique 211
Entreprendre de s'entretenir 215

Conclusion

Bibliographie
Notre hypothèse de lecture
Gilles Deleuze naît le 18 janvier 1925 et meurt le 4 novembre 1995.11 est
l'auteur d'une œuvre titanesque et énigmatique qui semble pourtant
travaillée par une même obsession: celle de la complicité. Ses premiers
ouvrages d'historien de la philosophie sont ainsi consacrés à d'étranges
exercices de ventriloquie où l'on peine à distinguer sa propre voix de
celle des auteurs qu'il commente. Il cherche à construire des zones
d'indiscernabilité entre ses idées et celles de Hume, Nietzsche, Kant,
Proust, Bergson, Masoch ou Spinoza. La suite de son œuvre ne déroge
pas à cette règle. Ouvrez n'importe quel livre à n'importe quelle
page et vous y trouverez Deleuze plongé dans la pensée d'un autre
(nous conseillons au lecteur de faire l'expérience). Après l'écriture de
sa thèse en 1967, ce procédé devient de plus en plus systématique.
Certes, d'un point de vue thématique, Deleuze cesse apparemment
de partir des problèmes des autres. Il parle désormais en son nom
propre et se concentre sur ses propres questions. Il pense le rapport
de la différence et de la répétition puis élabore une logique du sens.
Pourtant, Deleuze ne gomme pas les références aux penseurs dont il
s'inspire. Paradoxalement, il les démultiplie. li assemble des perspec-
tives disparates et se contorsionne entre les auteurs qu'il affectionne,
réalisant des collages de pensée de plus en plus insolites. Qui, avant
lui, aurait songé à mettre en rapport le stoïcisme et les Aventures d'Alice
au pays des merveilles?

11
À partir de 1972, son .--,y,"-"·,.-;" éclate au jour. C'est en effet à
l'aide du psychanalyste et militant Félix Guattari, qu'il rencontre après
Mai 68, que Deleuze poursuit son cheminement. li s'associe à Guattarî
pour concevoir et écrire quatre grands livres qu'ils cosigneront (L'Anti-
Œdipe, Kafka, Mille Plateaux, Qu'est-ce que la philosophie?). Au grand
désarroi de Deleuze, cette importance de Guattari est vite occultée.
Très tôt, on néglige le fait que leur œuvre commune superpose au
moins deux points de vue hétérogènes. Cette insistance de Deleuze
concernant l'apport de Guattari va bien au-delà de la simple reconnais-
sance de dette. C'est en vérité tout son travail qui se trouve impliqué
dans cette nécessité de prendre en compte le point de vue de l'autre.
Gilles Deleuze théorise en effet une expérience de pensée dont la
formule pourrait être: Et si je me situais à la place d'autrui? Qui n'a
jamais caressé l'espoir de plonger dans un point de vue hétérogène?
Qui ne rêverait de pouvoir, un instant, percevoir comme un autre?
Le travail qu'il poursuit avec Guattari doit être envisagé comme un
protocole expérimental permettant de formuler concrètement cette
problématique. C'est en se mettant à la place de Félix Guattari que
Gilles Deleuze peut reformuler ses problèmes, et c'est en se mettant
à la place de Gilles que Félix fait de même.

La suite des ouvrages de Gilles Deleuze approfondit cette performance


de pensée. Il continue d'écrire avec des complices: son élève Claire
Parnet, sa femme Fanny Deleuze ou encore le metteur en scène Carmelo
Bene. Puis, à partir de 1981, il s'attaque esthétiquement à la question:
Et si je pouvais percevoir ou ressentir comme un autre? Il décide alors
de se focaliser sur la façon dont les artistes composent leurs œuvres.
Comment Francis Bacon nous fait-il ressentir, au travers des couleurs
qu'il appose sur la toile, ce qu'éprouve un corps qui n'en peut plus?
À la lecture de l'ouvrage que Deleuze consacre à sa peinture, Francis
Bacon confiera sa stupeur(« On dirait que ce type était derrière mon
épaule quand je peignais mes tableaux»). Notre hypothèse permet
également de saisir pourquoi Deleuze consacre ensuite deux livres au
cinéma. Le septième art parvient en effet, par des jeux incessants de
cadrage, de décadrage et de montage, à démultiplier les perspectives
les plus insolites. Et si je distinguais les environs comme un rat terré
dans un recoin? Et si je devenais autre en scrutant le monde comme
un pigeon sur une corniche?

12
On ~~,~~~·~~""' alors ·~·~~•+~.,~~ que revêt pour lui son activité de
professeur à l'université Paris-Vlil, de 1970 à 1987. Cette université
expérimentale créée à Vincennes après Mai 68 permet en effet à des
non-philosophes de formation d'assister à ses cours. Cet étrange
public constitué de cinéastes, de peintres, de musiciens, de fous et
d'inconnus constitue une pièce cruciale dans l'élaboration de son
système. Chacun de ses livres est minutieusement élaboré au contact de
ses élèves. Dans le chaudron vincennois, il expérimente ses séquences
de pensée à voix haute pour ensuite les ressaisir sur la page blanche.
Deleuze semble avoir besoin que sa pensée lui soit renvoyée comme
un boomerang, après être passée par le filtre de ce public hétéroclite.
Pour le dire autrement: cinéastes, peintres, musiciens, architectes
s'ajoutent aux philosophes de formation pour lui proposer en écho
- par leurs remarques, notes et digressions, d'autres perspectives sur
les notions inouïes qu'il expose à chaque cours. Dans ces conditions,
Deleuze peut ainsi poser l'ultime problème qui l'intéresse: Et si j'étais
quelqu'un qui ne connaissait rien à la philosophie, comment pourrais-je
entendre le discours que je suis en train d'élaborer? Comment le dehors de
la philosophie perçoit-il la philosophie en train de se faire? Comment
penser philosophiquement ce que le dehors de la philosophie perçoit
de cette dernière? Comment sortir philosophiquement de la philosophie?

À partir de 1986, Deleuze rédige de nouveaux ouvrages exposant


les systèmes de Foucault, Châtelet ou encore Leibniz. Il semble
apparemment cesser d'innover puisqu'il replonge dans une activité
d'historien de la philosophie. Pourtant, si l'on s'en tient à notre
hypothèse, cette difficulté s'évanouit. Deleuze ne se « remet» pas à
épouser la perspective des autres. En vérité, il n'a jamais cessé de s'ima-
giner à la place d'autrui et c'est ce qui définit sa perspective de pensée.

Une démarche cartésienne


Notre hypothèse permet de décrire ce qu'est la philosophie de Gilles
Deleuze: une expérience de pensée qui consiste à constamment
s'imaginer à la place d'autrui. Mais pourquoi une telle démarche s'avère-
t-elle nécessaire au bon fonctionnement de la pensée critique? Ne
devrait-on pas plutôt envisager, comme Descartes, qu'il faille repartir
de zéro et tout repenser par soi-même 7 La pensée de Deleuze n'est-

13
elle qu'une gymnastique amusante dont on pourrait tout aussi bien
se passer et dont il faudrait en vérité se déprendre? Supposons un
instant que la démarche de Gilles Deleuze soit contingente et qu'elle
puisse ne pas être suivie. Une telle hypothèse, contraire à celle dont
nous sommes partis, est-elle viable? Comment Deleuze démontre-t-il
l'absurdité d'une telle conjecture?

Imaginez un instant, comme Descartes, que soudain tout vous


apparaisse douteux (les conseils de vos parents, les consignes de vos
maîtres, les évidences de vos amis). Vous constatez alors avec stupeur
l'incertitude radicale qui s'empare de votre être. Vous devenez ce
que Gilles Deleuze appelle un idiot. D'une part, votre attitude paraît
stupide aux yeux de tous les dépositaires du bon sens. D'autre part,
vous désirez penser seul et sans l'aide d'autrui ce qui doit être tenu
pour vrai (idios signifie en grec ce qui appartient en «propre» à
quelqu'un). Apparemment, vous vous situez aux antipodes de la
pensée deleuzienne, puisque vous contestez l'idée selon laquelle il
faille se mettre à la place des autres pour penser. Vous constatez plutôt
que les autres vous trompent et que seule une cogitation singulière
pourrait vous guider vers la certitude. Pour reconstruire une pensée
assurée, il s'agirait donc de faire table rase du passé et de ne rien tenir
pour acquis.

Considérons à présent le tas que constitue l'accumulation de nos


connaissances, ce bâtiment brinquebalant qu'il nous faudrait détruire.
Plutôt que d'analyser la véracité ou la fausseté du nombre indéfini
d'affirmations qui se sont déposées dans nos pensées depuis l'origine, il
est plus judicieux de s'attaquer, comme dans un édifice, aux fondations
qui supportent le tout. Deleuze désigne cette opération de dynamitage
des fondements instables par le mot-valise d'« effondement ». Il
convient de mettre en question et d'ébranler les fondements de nos
connaissances pour que se reconstruisent des savoirs plus solides.

Or, notre connaissance ne se réduit jamais aux propositions que


nous tenons pour vraies ou fausses. Pour Deleuze, les énonciations
présupposent des interrogations. Avant de discuter ou d'affirmer, nous
mettons en question ce qui nous apparaît, distinguant aux alentours
des indices sensibles qui nous forcent à penser. Un nourrisson ne pense
pas par propositions. li ne fonctionne que par signaux. Le constat d'une

14
disparition de sa mère dans le champ ~~--r~,~ .... + déclenche chez lui
l'émission d'un signal sonore (le braillement) censé rappeler la disparue
à la vie. Le nourrisson a même quelque chose d'un jaloux, essayant de
discerner par la suite chez sa mère les subtils signaux d'un nouveau
départ et d'une trahison potentielle. Si nous souhaitons parvenir à
une certitude, il nous faut adopter cette attitude de défiance radicale
et nous détourner de tout ce qui porte la moindre trace d'incertitude.

Dès lors, ne devons-nous pas immédiatement nous détourner du


sensible et de ses signes toujours équivoques? En effet, un signe se
définit par sa fugacité et son ambiguïté. M'a-t-elle regardé 7 M'a-t-il
méprisé? Mais comment penser si les signes nous sont confisqués?
D'ailleurs, ces indications sensibles sont également la seule preuve de
l'existence de notre organisme. Comme le nourrisson, mon corps ne
m'est immédiatement accessible que parce que je peux le toucher, le
sentir, l'entendre, le croquer ou le voir. Pourtant, si nous ne pouvons
avoir confiance en ces signes sensibles, il semblerait que nous devions
nous défaire des informations qu'ils nous fournissent. Ne suis-je pas
alors en train de perdre mon organisme, puisque seuls les signes
m'indiquent que j'en ai un? Et que me reste-il, si ce n'est ce seul
corps de signaux intensifs que Deleuze qualifie de« sans organes»?
Mais ne suis-je pas fou ou schizophrène en mettant ainsi en question
l'existence de mon organisme?

Il se pourrait néanmoins que ce délire soit motivé. J'ai peut-être raison


d'affirmer que mon corps possède la texture d'un songe. En effet, si
je m'imagine parfois que mes rêves sont réels, pourquoi la réalité ne
serait-elle pas un rêve? La virtualité colorée du rêve et l'actualité des
états de choses réels ne sont-elles pas souvent indiscernables? Tout
le contenu de ce que je perçois et ressens pourrait donc être illusoire.
Comme dit Deleuze, je serais pris dans un rêve incessant qui renverrait
à un dehors à jamais incertain. Toutes mes perceptions m'indiqueraient
en creux que quelque chose est arrivé, sans que je sache si c'est bien le
cas. Seul demeurerait le constat perceptif que des formes s'esquissent
devant moi. Mais n'y a-t-il pas une certitude des rapports abstraits que
l'on peut tirer de toutes ces figures géométriques, indépendamment
de l'existence du monde? Ne faudrait-il pas arrêter la philosophie et

15
se concentrer sur le fonctionnement certain des mathématiques?
Malheureusement, même la géométrie s'ancre sur des postulats que
l'on peut remettre en question ...

Si même la mathématique se voit grevée de contingence, notre


ambition de parvenir à une vérité nécessaire semble temporairement
contrariée. En effet, nous doutons à présent de l'intégralité de l'exis-
tence et affirmons ainsi la contingence de tout ce qui est. Chaque
chose pourrait aussi bien être que ne pas être. Un démon nous habite,
nous ne tenons plus en place, tout est problématique. Or, Deleuze
affirme que c'est précisément ce protocole de problématisation qui
s'avère paradoxalement le plus certain. Descartes a raison d'affirmer
qu'à l'instant où nous doutons de tout, nous ne pouvons pas douter
du fait que nous existons comme «doutant». Ce qui est nécessaire,
c'est le fait qu'au moment où nous doutons, nous existons en tant
qu'acte de formulation de ce doute. La certitude la plus profonde de la
pensée est donc celle de cette existence démoniaque qui nous pousse
à nous détourner de nous-mêmes. Pour Deleuze, nous sommes ainsi
constamment en train de mettre en question notre point de vue.

Dans cette optique, il semblerait que la démarche deleuzienne soit


impliquée dans ce qui semble apparemment la réfuter. Ce n'est en effet
qu'une vue superficielle qui nous pousse à affirmer que Descartes n'a
pas besoin des autres pour cogiter. La pensée est toujours un acte de
problématisation où nous ne cessons de devenir un démon qui met en
question le point de vue que nous tenions jusque-là pour le plus assuré.
Gilles Deleuze qualifie ces démons de« personnages conceptuels».
Ils renvoient aux autres qui nous aident à penser. lis sont les« autrui»
à la place desquels nous nous sommes mis pour questionner (l'idiot,
le destructeur d'édifice, le nourrisson, le jaloux, le fou, le rêveur, le
mathématicien, etc.). Deleuze a donc démontré par l'absurde que le fait
de supposer que l'on pense« par soi-même» revient paradoxalement
à sans cesse épouser de nouvelles perspectives.

Une métaphysique de la complicité


En effet, qui ne s'est jamais mis à la place de l'autre pour s'efforcer de
mieux se comprendre? Pour Gilles Deleuze, une telle expérience est
monnaie courante. Toutes les véritables pensées naissent ainsi. Nous

16
ne cessons de nous mettre à la
que nous ne pouvons pas ne pas le faire. Pourtant, cela ne suffit pas.
On doit immédiatement se demander comment une telle expérimen-
tation est possible. N'est-il pas insensé de considérer que l'on puisse
littéralement envisager les choses comme un autre?
Supposons un instant que Gilles Deleuze puisse se mettre à la place
d'une tique. Il envisagerait alors le monde comme ce parasite. Il se
dirigerait vers des pointes de lumière à la cime d'un arbre, puis distin-
guerait l'odeur d'un animal sur lequel il se laisserait tomber, s'installant
entre des poils où il trouverait refuge. En se glissant dans la peau de
la tique, Deleuze paraît alors s'identifier à cette autre perception de
nature animale. L'individu A (Deleuze) semble se fondre dans l'individu
B (la tique). Dès lors, ne faut-il pas affirmer que cette expérience ne
sert à rien? Si A se réduit maintenant à B, il ne peut plus expérimenter
le fait qu'il soit désormais un autre, puisque cet autre qu'il est devenu
est à présent lui-même. Si A s'identifie à B, il n'est dès lors « plus là))
pour assister, comme en coulisse, à la foule de nouvelles perceptions
qui se présentent à lui. Il est une tique. Gilles Deleuze a disparu. Il est
identique à la tique et ne sait plus qu'il fut un jour philosophe. Si l'on
souhaite que l'expérience ait un sens, il faut que Gilles Deleuze ne
s'identifie pas totalement à la tique, mais qu'au cours de l'expérience,
son point de vue se superpose à celui de l'animal, tout en maintenant
une petite différence qui lui permette de constamment savoir qu'il est
« Gilles Deleuze en train de percevoir comme une tique)). Mais alors,
s'il existe un petit décalage qui ne peut jamais disparaître entre A et
B, qu'est-ce qui nous garantit qu'il ne s'agit pas d'un abîme? Gilles
Deleuze n'est-il pas en train de projeter sur l'animal des manières de
voir dont il ne sera jamais sûr qu'elles sont bien les siennes? Si A ne
peut pas devenir B et saisir exactement la manière dont les choses se
présentent pour ce dernier, n'est-il pas toujours dans la « re-présen-
tation )> potentiellement falsificatrice? Gilles Deleuze n'est-il pas en
train de parler« pour)) la tique, en lui prêtant des perceptions qui ne
lui appartiennent pas?

Comment se mettre à la place d'un autre sans s'identifier totalement


avec lui et sans lui prêter des propos qui ne sont pas les siens? Comment
donner un sens à l'expression « voir comme un autre))? Dans un
texte de jeunesse, Gilles Deleuze explique que chacun d'entre nous

17
enveloppe un certain nombre de soucis. Ces derniers nous rapprochent
sans pour autant nous identifier. Chaque homme doit par exemple
affronter le problème universel de la mort, sans qu'il soit possible
de rendre commensurables les expériences de chacun. Personne ne
peut expérimenter pour moi ce que signifie mourir, même si nous
affrontons tous cette même question. Le souci nous est commun, mais
nous devons le vivre solitairement. En vérité, c'est chaque problème
qui nous rassemble ainsi potentiellement, sans que nous puissions
vivre ces préoccupations pour les autres. Nous participons tous des
mêmes affaires (la mort, l'amour, la maladie, etc.), sans pouvoir nous
mêler entièrement des affaires des autres. Nous sommes tous complices.

Gilles Deleuze élève en effet la notion de« complicité» au plus haut


rang métaphysique, en la reliant à celle de « problème». Pour lui, se
mettre à la place d'autrui ne se réduit pas à éprouver de la sympathie
ou de l'empathie pour quelqu'un d'autre. li ne s'agit pas seulement de
désirer comme un autre. Les individus deviennent complices parce qu'ils
participent d'abord de certaines situations où les mêmes choses font
obstacle à leurs désirs. La mort nous impose ainsi de penser qu'un jour
nous ne serons plus, contrariant notre désir d'éternité. Or, ce sont les
disparus qui font apparaître ce problème en nous. Ces absents agissent
à distance, comme des complices, donnant une impulsion violente
à notre pensée. Ils font naître en nous le problème de la mort. C'est
même chaque vivant qui peut ainsi faciliter, à distance, la formulation
de diverses préoccupations. Si Gilles Deleuze peut, l'espace d'un instant,
épouser la perspective d'une tique, c'est parce que cette dernière
l'intrigue. Elle semble n'être affectée que par trois signes. Deleuze se
met alors à se soucier de la tique et à éprouver de l'admiration pour
cette dernière car elle lui fournit un modèle réduit pour conceptualiser
ce qu'est un signe. Elle l'aide à préciser son problème.

Les complices ne font pourtant que se croiser le temps d'une affaire. Tout
devenir-autre esttemporaire. La tique aide Deleuze en lui fournissant
des matériaux pour préciser ses difficultés, tandis que Deleuze aide la
tique en lui fournissant des mots dont elle ne dispose pas pour décrire
ce qu'elle vit. li y a un devenir-tique de Deleuze et un devenir-Deleuze
de la tique qui ne se réduisent pas l'un à l'autre. La tique devient la
complice de Gilles Deleuze (son problème philosophique est résolu

18
temporairement à elle), tandis que Gilles Deleuze devient le
complice de la tique (on peut imaginer que les gens éprouveront
désormais une tendresse inattendue pour cette créature répugnante).

La sympathie et l'amitié présupposent donc cette notion métaphy-


sique de la complicité. Si l'on sympathise avec l'autre, c'est parce que
l'on comprend son problème. Un ami peut par exemple avoir pour
préoccupation de nous aider à surmonter une rupture amoureuse.
Il participe de notre souci, sans ressentir réellement notre douleur,
cherchant à nous sortir de notre noirceur. À l'inverse, on éprouvera de
l'antipathie et de l'inimitié pour ceux qui, loin de nous aider à formuler
nos problèmes, semblent les enterrer sans autre forme de procès. Si
Gilles Deleuze qualifie de« traîtrise» la philosophie de Hegel c'est ainsi
parce que ce dernier frôle la question de la complicité, pour bruta-
lement la nier au dernier moment. Au lieu de penser la connivence
des êtres, il réduit en effet le monde à la question de la rivalité entre
des êtres qui s'opposent.

L'expérience de pensée deleuzienne le conduit donc à élaborer une


métaphysique de la complicité des pensées. Si je peux me mettre à
la place de l'autre et épouser son cadre de perception, c'est parce
que celui-ci me fournit temporairement une manière de reformuler
ce qui me soucie. Je ne cherche donc pas à imiter les autres ou à leur
ressembler. Pour reprendre notre exemple initial, Gilles Deleuze ne
se met pas littéralement à humer des animaux ou à sucer leur sang. Il
n'agit pas au sein du même environnement matériel et ne se déguise
pas en tique. Il vient plutôt, à distance, penser cette formule ;déel/e
parasWque qui l'aide pour résoudre ses propres difficultés. li décadre
sa perception afin de subtiliser une reformulation inattendue de son
problème.

Des formulations insolites


Nous souhaitons à présent avertir le lecteur. Le style des écrits de
Gilles Deleuze est plutôt insolite. Si ses premiers travaux restent encore
assez sages, la rencontre avec Guattari le libère des pesanteurs acadé-
miques, suscitant en retour mépris, fascination ou incompréhension
de la part de son public. Ses livres sont en effet parsemés de formules
énigmatiques qui semblent floues ou équivoques. Il invente avec

19
Guattari un vocabulaire surprenant, maniant des expressions inou1es
du type<< rhizome)),<< machine de guerre)),« déterritorialisation)) ou
«diagramme». En outre, si les unités de son discours deviennent des
formules de plus en plus énigmatiques, les liens logiques semblent
parfois disparaître. Les ellipses se multiplient. On saute d'un domaine
à un autre. En feuilletant un ouvrage comme Mille Plateaux, le lecteur
sera par exemple surpris de voir le texte brusquement passer de consi-
dérations sur l'économie à d'autres sur l'alcoolisme, ou bifurquer d'une
réflexion épistémologique vers des notions de botanique. Confrontés
à ce langage crypté, les commentateurs de Gilles Deleuze oscillent
souvent entre deux écueils. Il y a ceux qui semblent le comprendre
et parlent comme lui. Ils emploient sa terminologie, sa syntaxe et
répètent ad nauseam sa phraséologie. Ils s'attardent sur ce qui est
clair et n'expliquent pas ce qui devrait l'être: les motifs cette langue
obscure. À l'inverse, il y a ceux qui tentent de se mettre à la place
de Gilles Deleuze, en traduisant précisément tel ou tel aspect de sa
pensée. Cette deuxième attitude fournit au lecteur en détresse des
indications précieuses, mais se heurte à l'absence d'une intuition
simple qui puisse rendre compte du tout de son œuvre: que signifie
en effet se mettre à la place de quelqu'un?

Pour comprendre Gilles Deleuze, il convient d'abord de rendre compte


de ce qu'il fait; ce qu'il dit en découle immédiatement. On s'aperçoit
alors que Deleuze part toujours à la rencontre de complices qui
puissent lui fournir une reformulation inattendue de ses préoccupations.
l~œuvre de Deleuze se déploie sur ce fond ardent de la passion des
rencontres. Le lecteur ayant déjà ouvert l'un de ses livres aura d'ail-
leurs sans doute noté son amour pour les formules paradoxales et,
plus précisément, son goût pour les formules paradoxales des autres.
Une liste exhaustive de ces formules serait impossible à donner car
elles tracent, en pointillés, la charpente de toute son œuvre. Pourtant,
certaines reviennent de manière quasi obsessionnelle. Deleuze
emprunte par exemple à Proust la formule« Idéal sans être abstrait,
réel sans être actuel » afin de qualifier une dimension du temps. Il
subtilise chez Borges la formule« Le labyrinthe le plus tortueux est
une ligne droite». Il chantonne comme un refrain entêtant que Hume
avait raison de soutenir que« Les relations sont toujours extérieures
aux termes ». Ces trois formules sont énigmatiques, empruntées à ses

20
et elles permettent, dans cas, de faire avancer la
construction d'un problème donné (par exemple celui du temps). Ce
que l'on rencontre en se mettant à la place d'autrui ce sont toujours
de telles formules, et c'est cette notion qui constitue le concept le plus
robuste de la pensée deleuzienne.

Qu'est-ce qu'une formule? Celle-ci se réduit-elle à une suite de mots


comme dans les trois citations précédemment exposées? Ne s'agit-il
pas plutôt d'une manière de faire, comme celle de la tique, qui ne
se réduit en rien à un assemblage linguistique? Mais la formule ne
devient-elle pas alors une simple recette? Les formules que Gilles
Deleuze manie sont-elles d'ailleurs véritablement philosophiques'?
Ne s'agit-il pas seulement de métaphores ou de formules poétiques?
Quelle rigueur peut-on leur assigner et comment se distinguent-elles
de celles des scientifiques? Comment déchiffrer les signes d'une
formule et les relier problématiquement pour penser, avec Deleuze,
la complicité des pensées?

Cet ouvrage a pour objectif d'éclaircir toutes ces difficultés. Nous


ne prétendons pas présenter systématiquement et sous une forme
déductive la pensée de Gilles Deleuze. Nous fournissons seulement des
outils afin de permettre au lecteur aventureux d'explorer son œuvre.
Chaque difficulté se présente sous la forme d'une citation commentée.
Nous formulons la difficulté, la relions à notre hypothèse de lecture
et explicitons en détail la complication. Nous définissons ensuite les
termes insolites de la formule et en précisons la portée.

21
r ul s
p 'tiq es.
, taph siques
et at é atiques
Le rapport à la littérature

C'est à travers les mots, entre les mots, qu'on


voit et qu'on entend.
Critique et clinique, p. 9.

Idée
Avant de parvenir à le dominer, !'écrivain subit le langage. Il
apprend progressivement à traverser et à écarter la forme
des phrases autorisées pour inscrire sa vision sur la page.

Contexte
Les références à la littérature parsèment l'œuvre de Gilles Deleuze.
Au travers d'un certain traitement poétique de la langue, les écrivains
formulent indirectement la question philosophique qui l'intéresse. En
effet, en lisant un roman, nous ne cessons de nous mettre à la place
d'autrui. Nous épousons le point de vue des personnages, du narrateur
ou de l'atmosphère qui nous est proposée. Nous franchissons le mur
sans couleur des mots, pour que soudain apparaissent des visions et
des auditions qui ne sont plus les nôtres. La littérature nous invite au
voyage. Elle nous décentre de nous-mêmes et nous plonge dans une
succession de tableaux renvoyant à des points de vue plus ou moins
explicites. Comment faire percevoir la houle de la mer et ressentir une
brise marine? Pour Gilles Deleuze, ce tour de magie ne va pourtant
pas de soi. On ne superpose pas aisément les mots et les visions. On
aurait d'ailleurs tort de croire qu'il existe des descriptions absolument
neutres. Toute figuration littéraire présuppose une voix qui narre ce
dont il est question. On peut, par exemple, faire surgir une description
de la mer déchaînée en partant du point de vue du matelot. La litté-

BM0720931 25
rature nous fait donc percevoir comme un autre car elle esquisse des
scènes qui sont racontées d'une certaine manière. Comment !'écrivain
parvient-il alors à trouver une voix narrative qui puisse immédiatement
retranscrire la singularité d'une vision?

Commentaire
Un grand écrivain parle sur un certain ton. Certes, il peut s'inspirer
des tours de langage qu'il entend autour de lui, comme le fait par
exemple Salinger pour créer le personnage d'Holden Caulfield. Dans
son roman /'Attrape-coeurs, cet écrivain pousse en effet jusqu'à une
limite quasi musicale la répétition des tics de langage que l'on peut
entendre dans la bouche des adolescents. Les aventures d'Holden
Caulfield nous sont narrées à la première personne et le style de
l'écriture, qui se glisse dans cette voix juvénile, s'appuie notamment
sur deux ou trois expressions plutôt pauvres comme « en gros)> ou
« tout ça quoi )). Chaque page du livre est criblée de ces expressions
dont Holden se sert pour articuler son discours. Salinger en fait
presque une ponctuation et elles prolifèrent jusqu'à la démence. On
s'aperçoit d'ailleurs par là que le style d'un faiseur de textes ne vise pas
d'abord l'hypercorrection. Pour Deleuze, le grand écrivain n'est pas
un conservateur de la syntaxe. Ce dernier s'intéresse plutôt à la façon
dont il peut briser les phrases toutes faites de la narration autorisée.
Il cherche à rompre avec les compositions existantes. S'il parvient
à incarner cette rupture de ton dans une forme écrite, on pourra
qualifier le tout de nouveau style. Chez Salinger, cette entreprise passe
par l'introduction de marqueurs d'inforrnalité. Ces derniers rendent
compte de la sensibilité d'un adolescent qui ne supporte plus les
manifestations sociales hypocrites au sein desquelles il faut d'abord
mettre les formes. Salinger n'introduit donc pas la langue orale dans
la langue écrite. li tente plutôt de parvenir à fendre la forme des phrases
autorisées en redoublant d'informalité. Sa prose se trouve alors hachée
par cette diction informelle qui procède d'une véritable nécessité. Si le
narrateur parle ainsi, c'est parce qu'il ne supporte plus les hypocrites
qui se coulent dans les formes préétablies pour y perdre leur âme.
Alors, au travers de cette rupture de ton de type linguistique, se produit
une rupture de ton que l'on pourrait qualifier de chromatique: de
nouvelles teintes apparaissent devant nos yeux, on n'entend plus les

26
choses de !a même façon. d'Holden, nous
sommes incités à détecter et à détester tous ceux qui vivent de leurs
propres clichés, ou de ceux des autres.

Vocabulaire
Relations linguistiques/Relations chromatiques: Entre les mots
et les couleurs, il existe à première vue une différence de nature.
Les relations chromatiques ne se réduisent pas aux relations
linguistiques et chaque écrivain doit réinventer sa langue pour
esquisser de nouveaux tableaux. Pour Deleuze, si les signes
linguistiques et les signes chromatiques parviennent malgré tout
à s'entrelacer dans un grand roman, c'est parce qu'ils constituent
les affections d'un personnage que !'écrivain a su inventer. En
insistant sur des affections informelles du langage, Salinger
invente ainsi une nouvelle voix désabusée et pourtant joyeuse
qui est allergique à tous ceux qui se préoccupent simplement de
faire les choses dans les formes. Cette nouvelle tonalité de pensée
permet alors d'exposer une autre vision de l'existence. Comme
Holden Caulfield, le lecteur est convié à ne plus supporter tous
ceux qui, parce qu'ils mettent les formes en public, s'autorisent
à être d'ignobles personnages en privé.

Portée
Pour Deleuze, !'écrivain tente donc d'incarner une nouvelle sensibilité
sur la page. li doit alors linguistiquement trouver sa voix, sa rupture de
ton, et considérer les mots et les couleurs comrne de pures intensités.
On écrit toujours pour se plaindre et s'exclamer. Cette définition du
texte doit d'ailleurs beaucoup aux concepts de Spinoza. Tout part du
pouvoir d'être affecté de !'écrivain, de l'affect qui le soucie (la haine du
formalisme qui empêche toute nouveauté). Puis, sa page devient un
pouvoir d'affecter les lecteurs, se manifestant comme une constellation
d'affections arrachées au réel et jetées sur le papier. Une composition
littéraire se définit donc comme un pouvoir d'affecter, s'expose comme
une constellation d'affections et présuppose un affect problématique
qui donne consistance à la page. Afin de produire un texte qui puisse

27
saisir le lecteur, il ne faut donc jamais oublier que les mots doivent aussi
se signaler de manière intensive. On comprend dès lors pourquoi Gilles
Deleuze parle souvent de la nécessité d'un traitement de l'écriture par
« petites rafales intensives».

28
critique de la li11guistique

C'est le langage tout entier qui est discours


indirect.
Mille Plateaux, p. 106.

Idée
Les propos que nous revendiquons comme les plus personnels
sont souvent les plus impersonnels. On ne parle pas direc-
tement en son nom propre, mais il faut conquérir sa voix de
manière indirecte.

Contexte
Pour Gilles Deleuze, c'est toujours un autre qui parle en nous. Certes,
nous sommes persuadés qu'il en va tout autrement. Nous sommes
même fiers de pouvoir clairement énoncer notre opinion persan nelle
quand on nous la demande. Pourtant, les discours directs qui émanent
de notre subjectivité (« Je dis que ... ») présupposent souvent des
discours indirects plus ou moins cachés(« On dit que ... »). Un homme
pourra ainsi passer, au cours d'une même journée, du discours de
l'amant à celui du patron, jongler avec des conseils d'amis et cracher
un discours politique réactionnaire au visage de l'ennemi. Nous ne
cessons de parler en tant que tel ou tel personnage. Au creux de nos
discours directs apparemment homogènes, s'insinuent sournoisement
des discours indirects hétérogènes. Dès lors, il convient de toujours
rapporter mon discours à cet autre que je deviens en situation et qui fait
varier mon énonciation en fonction des problèmes pratiques auxquels
je me trouve confronté. S'il faut critiquer la linguistique, c'est d'abord
parce que cette discipline ne se concentre pas suffisamment sur cette
«pragmatique» de la langue. Discourir est un acte problématique qui

29
se fait toujours dans certaines circonstances, en d'endosser
des rôles qui affectent la langue de l'intérieur. Dès lors, cornment
s'effectue cette bascule incessante de l'énonciation?

Commentaire
Si je confie toujours ma parole à d'autres, il semblerait que je sois voué
à une sorte de ventriloquie permanente. De fait, nous commençons
tous par être des perroquets. Nous répétons des choses qui nous
viennent d'ailleurs, sans toujours être bien conscients de le faire. Le
sujet d'énonciation est souvent un autre qui agit du dehors, en nous
imposant de parler de telle ou telle manière. Nous serons par exemple
mielleux avec l'aimé(e) et autoritaires avec notre progéniture, car nous
sommes intrinsèquement convaincus qu'il faut parler de la sorte. Nous
sommes liés à des styles de discours que nous ne mettons pas en
question. C'est ainsi que l'on parle quand on est un père, un amant ou un
cadre exécutif: Séparés de la forme de notre discours, nous paraissons
condamnés à endosser des habits linguistiques étriqués. Comment dès
lors nous libérer de ces types d'énonciation qui viennent d'ailleurs et
parvenir à parler en notre nom propre? Pour ne pas subir le discours
indirect, il convient d'abandonner le rêve illusoire de pouvoir faire table
rase des circonstances. Nous sommes en effet toujours pris dans des
formulations qui s'imposent à nous comme des mots d'ordre. Nous
naissons dans un pays, appartenons à une certaine catégorie sociale
et sommes éduqués d'une certaine manière. Nous sommes imbibés
de certaines manières de parler (langue, formulations, accentuation,
vocabulaire, lieux communs). Comment se faire par conséquent une
langue, si ce sont toujours les autres qui me soufflent ce que je dois
dire? La réponse de Deleuze est simple. Il suffit de démultiplier les
voix en provoquant d'autres rencontres. Puisque je dois sans cesse
parler en me mettant à la place d'un autre, au lieu de lutter en vain
pour parler sans les autres, je peux sélectionner ceux qui m'aideront
à m'exprimer. Je suis libre de choisir ceux dont je souhaite épouser le
discours. En plongeant dans des énonciations complices,je parviendrai
alors à formuler ce que je souhaite penser. Voilà la solution deleuzienne.
Pour parler en son nom propre, il se dit qu'il suffirait de promouvoir le
discours indirect libre. En faisant varier la voix de ceux dont je souhaite

30
me rendre indiscernable à l'occasion de tel ou tel nrr,,,, 0 ,,,,., je trace
alors une ligne d'énonciation singulière qui n'appartient qu'à moi. Pour
parler en mon nom propre, je dois choisir une pluralité d'autres voix.

Vocabulaire
Discours indirect lié/Discours indirect libre: Ces deux catégories
grammaticales sont transformées par Gilles Deleuze en véritables
concepts philosophiques. Pour lui, le discours indirect lié revêt
toujours la forme imposée de l'opinion et du« On dit que ... ».
La plupart de nos énoncés en première personne présupposent
ainsi ce discours qui procède seulement par ouï-dire. À l'inverse, le
discours indirect libre procède toujours d'un autre, mais il cherche
à rendre indiscernables celui dont on parle et celui qui parle. La
phrase« li se dit que jamais plus il ne subirait», rend indiscernables
celui dont on parle (le« Il») et celui qui parle en énonçant la phrase.
Gilles Deleuze construit sa philosophie sur cette mince frontière.
La plupart de ses propos sont ainsi indifféremment attribuables
à celui dont il est en train de parler (son complice), et à lui-même
qui est en train de formuler cet énoncé.

Portée
On comprend dès lors pourquoi Gilles Deleuze va opposer la linguis-
tique à la littérature. Pour lui, la littérature est plus à même d'étudier nos
discours, car elle s'intéresse aux variations de points de vue inhérentes à
la langue. Le métier de !'écrivain consiste ainsi à faire basculer la langue
d'un style d'énonciation à un autre. Il procède par ruptures de ton
incessantes afin de produire des types de perceptions chromatiques
différents. Un écrivain sait, par exemple, montrer comment l'énoncé« Je
le jure» surgit problématiquement au sein de situations hétérogènes.
Il est capable de faire apparaître les cas d'un tel énoncé.« Je le jure»
est ainsi une formule linguistique qui implique différents personnages
que seul !'écrivain peut donner à percevoir dans leur singularité. Il y
a l'enfant sur le seuil de la porte qui jure à son père qu'il sera sage en
son absence, l'aimée nichée au creux de la couette qui promet à son
amant un amour éternel ou encore le témoin qui jure froidement

31
devant le juge dira à présent toute la vérité et rien que la vérité.
Cette même formule(« Je le jure))) est donc affectée d'une variation
intrinsèque, conditionnée par les types de situations problématiques
auxquelles elle fournit une solution temporaire.

32
La voix de ceux qui n'ont pas voix

Écrire comme un chien qui fait son trou, un rat


qui fait son terrier.

Kafka, p. 33.

Idée
Il n'y a qu'en forçant sa nature que !'écrivain trouve peu à
peu sa signature. Aucune espèce de style n'est innée. Pour
prendre ses marques, l'homme de plume doit s'aventurer
sur des terrains inattendus.

Contexte
Quand la chaleur se fait trop étouffante, les chiens font souvent des
trous pour retrouver de la fraîcheur. Par là, ils cherchent également
à chasser l'ennui ou à débusquer d'éventuels rongeurs. Ces derniers
circulent en effet sous la terre en quête de victuailles. Ils sillonnent
naturellement nos sous-sols. Tous ces comportements semblent ancrés
dans l'ordre des choses. Les animaux les réalisent facilement. Mais en
va+il de même pour !'écrivain? Son activité lui est-elle naturelle? Lui
suffit-il de suivre sa pente pour écrire un roman? Ce serait supposer
que l'homme puisse facilement devenir un faiseur de livres. li n'aurait
qu'à suivre sa nature et à retranscrire sa vie privée. Il fouillerait dans
les strates de son passé, labourerait son intimité et déverserait le tout
sur le papier. Si c'était le cas, la littérature ne vaudrait rien. Pour Gilles
Deleuze, !'écrivain ne vit pas d'abord de sa propre voix et de ses petites
affaires privées. Il n'est jamais écrivain par nature. Pour le devenir, il
doit d'abord chercher à voir comme un autre. li est forcé de nouer des
noces contre nature et d'apprendre à voir différemment. Cette chasse
au trésor l'oblige alors à dénicher des points de vue étranges qui vont
lui permettre d'accéder à l'écriture. Dès lors, comment le point de vue
des animaux permet-il à l'homme de devenir un écrivain?

33
Les animaux intéressent !'écrivain car ils ne s'expriment pas. Plus
précisément, ils ne peuvent pas parler, tout en cherchant constamment
à se signaler. Si son maître arrête de jouer, un chien va aboyer pour
manifester son mécontentement. Les animaux n'ont donc pas de voix
pour parler, mais ils en ont une pour crier. Ce sont ces cris qui fascinent
un apprenti écrivain. La première nouvelle de Philip K. Dick (Roug) est
ainsi construite autour d'un aboiement. Chaque vendredi, vers cinq
heures du matin, le fidèle compagnon de cet auteur se mettait en effet
à se signaler avec hargne et il poursuivait toute la matinée. Ce cirque
rendait fou Philip. K. Dick. li n'était pas loin de penser que l'aboiement
était le cri le plus stupide du règne animal. Poussé à bout par ces
intensités sonores insupportables, il tenta un jour de les rendre plus
mélodieuses et d'articuler ce qui pouvait bien tracasser l'animal. Il se
mit à la place du chien. De ce point de vue, sa nouvelle constitue une
véritable œuvre de science-fiction. Elle cherche à exposer ce monde
étrange dans lequel l'animal évoluait chaque vendredi. Qu'est-ce qui
pouvait bien le rendre si perplexe? Pourquoi se mettait-il, dès cinq
heures du matin, à aboyer sans discontinuer? La nouvelle nous présente
les résultats de l'enquête. Si le chien devenait de plus en plus fou, ce
n'était pas sans raison. Il ne comprenait simplement pas pourquoi,
chaque vendredi, des individus malfaisants venaient voler le butin
de ses maîtres. Ces derniers préparaient en effet chaque semaine un
sac rempli de délicieuses victuailles et le déposaient soigneusement
dans un contenant métallique. Le chien se sentait alors investi d'une
mission de protection. Pourtant, fatalement, chaque vendredi, les
mêmes intrus débarquaient de leur planète pour s'emparer du trésor
et plonger l'animal dans le même cauchemar. Si le chien devenait fou,
c'était en vérité parce qu'il se souciait à tort de défendre les ordures dont
les éboueurs s'emparaient. Cette nouvelle est exemplaire. L'homme
n'écrit pas pour narrer ses petites affaires privées. li cherche d'abord à
épouser, en pensée, ce qui interroge d'autres que lui. li souhaite vivre les
problèmes mineurs des animaux. Par là, il épouse des problématiques
nouvelles que la majorité passe souvent sous silence. Il devient une
caisse de résonance pour tous les cris étouffés. li retranscrit la douleur
de ceux qui n'ont pas de voix.

34
Majeur/Mineur: Deleuze ne pense pas cette distinction d'un
point de vue quantitatif. Ou plutôt, la majorité et la minorité ne
sont pas pour lui une question de nombre. Le majeur et le mineur
qualifient des types de problèmes. Un problème mineur est une
perplexité que l'on ne prend pas en compte car elle n'est pas
évidente, tandis qu'un problème considéré comme majeur est
répété ad nauseam car il crève les yeux. L'écrivain doit se focaliser
sur des problèmes mineurs pour reformuler les problématiques
majeures. Pour comprendre ce que signifie cette entrée dans
un autre monde que promeut la science-fiction, on peut par
exemple se demander pourquoi notre chien aboie et nous casse
les pieds. C'est toujours en partant d'un matériau étranger et
laissé-pour-compte que les questions classiques peuvent être
retravaillées et reformulées.

Portée
S'intéresser à des perplexités mineures pour reformuler des probléma-
tiques majeures est une constante de l'œuvre de Gilles Deleuze. Dès
ses premiers ouvrages, il se concentre ainsi sur de petites dissonances
internes aux œuvres des philosophes. Pour reformuler la pensée de
Spinoza il enquête par exemple sur le terme d'« expression » que les
commentateurs avaient jusqu'à lui passé sous silence. Il reconstruit
alors son système en l'impliquant dans cette notion. L'ouvrage sur
Leibniz opère de façon analogue. Deleuze cherche à débusquer dans
tout le corpus de l'auteur une créature conceptuelle bizarre: celle du
« pli ». Le cinéma est égalernent une discipline qui, jusqu'à lui, n'était
pas le centre d'attention de la philosophie esthétique. Donner une voix
aux « laissés-pour-compte», voilà ce qui pourrait définir la tâche de
Deleuze. Que ce soient des auteurs, des animaux, des expressions ou
des disciplines, Deleuze n'a de cesse de chercher à dénicher des petites
perplexités abandonnées afin de perturber l'harmonie préétablie des
problèmes majeurs de l'histoire de la philosophie.

35
Percevoir grâce au corps

Le point de vue est dans le corps[... ].


Le Pli, p. 16.

Idée
Toute connaissance est d'abord une perte de connaissance.
Nos perceptions idéelles se construisent toujours à partir
d'affections corporelles. La pensée est fille de la douleur.

Contexte
La perception n'est pas seulement une affaire spirituelle. Appréhender
le monde matériel présuppose en effet que quelque chose s'y trame
concrètement. Pour réaliser que l'on souffre d'une brûlure, il faut
d'abord que l'on ait rencontré un corps étranger qui ait contraint le
nôtre et l'ait affecté. Pour Gilles Deleuze, la notion de point de vue n'est
donc pas un concept idéaliste. li ne s'agit pas de supposer que notre
perspective subjective soit première et que l'on s'y trouve enfermé
sans pouvoir accéder au monde seul au monde. li ne s'agit pas non plus
d'aller jusqu'à affirmer que les corps n'existent peut-être pas. Ce serait
plutôt l'inverse. Notre point de vue subjectif est d'abord impliqué dans
notre corps. Il s'y trouve plié sensiblement. Réaliser que l'on souffre
intensément présuppose que certaines forces matérielles se soient
d'abord réalisées à notre détriment. li faut déjà que l'eau ait passé une
certaine limite localisable sur l'échelle des degrés, et qu'elle ait effec-
tivement éclaboussé mon corps pour que la prise de conscience de la
brûlure puisse avoir lieu. Les déformations des corps conditionnent les
informations sensorielles. C'est donc seulement à partir de ce milieu

37
matériel sans conscience que ma prise de conscience surgit de manière
concomitante. Comment dès lors penser le rapport entre ce contenu
objectif matériel et le cri subjectif intense qui exprime ma douleur?

Commentaire
Prenons l'exemple du coup de soleil. Comment penser cet incident
problématique qui peut tous nous affecter? En quoi cette question
mineure permet-elle de reformuler le problème majeur du rapport
entre le corps et l'esprit? Pour Deleuze, nous ne pouvons rendre
compte de cet accident que si nous séparons, en pensée, trois niveaux
de réalité distincts (et pourtant entremêlés). li y a d'abord le soleil dont
les rayons atteignent ma peau. Cette rencontre corporelle se réalise
matériellement et la science étudie la façon dont ma surface cutanée
se met à dysfonctionner. En effet, certaines forces qui maintiennent
la forme de mon organisme se trouvent perturbées par l'arrivée des
ultraviolets. Dès lors, l'équilibre des forces de mes cellules change. Nous
passons à un second niveau d'analyse qui accompagne le premier.
La durée d'exposition au soleil mettant en danger l'intégrité de mon
organisme, certains signaux vont être automatiquement émis pour que
l'affaire en cours lui soit exposée. Nous sommes tous criblés d'alarmes
incendie. Les cellules endommagées alertent ainsi les cellules voisines
de l'incident, et celles-ci réagissent par une inflammation intense de
notre épiderme. Ces petites perceptions moléculaires sont simulta-
nément intégrées dans une plus grande perception intensive: une
douleur diffuse, une chaleur qui nous envahit et du rouge intense qui
colore l'endroit problématique. Puis, nous crions éventuellement pour
signaler notre mal. Entre le contenu matériel (soleil, peau, molécules)
et l'expression intense (signaux divers), c'est donc un même incident
qui d'une part se réalise dans la matière et d'autre part s'actualise dans
notre perception. Entre le corps enflammé et l'esprit alarmé, il faut
donc penser un troisième niveau de réalité qui s'y trouve impliqué.
Celui-ci ne se réduit ni aux corps matériels, ni aux intensités spirituelles.
li faudrait plutôt dire qu'une certaine virtualité (brûler) est en train
de se réaliser dans notre corps et de s'actualiser dans notre esprit.
Cet événement du coup de soleil est une durée qui s'attribue aux
corps (c'est après un certain temps que les déformations matérielles
apparaissent et disparaissent), tout en s'exprimant intensément dans

38
notre perception (le rouge de la peau, la chaleur qui s'en le
caractère strident de notre cri alarmé). C'est donc le temps qui permet
de penser le rapport problématique du corps et de l'esprit.

Vocabulaire
Réalisation/Actualisation: Ces deux concepts permettent de
penser comment le corps et l'esprit s'articulent temporellement.
Le corps organique est en effet une chose qui dure. Il est la
réalisation incessante d'une possibilité (un corps humain). Mon
corps persévère donc dans l'existence. Il ne cesse de chercher
des matériaux pour maintenir l'équilibre de ses forces internes et
résister aux perturbations. La crème solaire permet par exemple
d'éviter que la peau ne brûle et qu'un cancer ne s'y développe.
À l'inverse, l'esprit ne s'actualise que lorsque les potentialités de
mon corps se voient contrariées par le monde extérieur. L'esprit
naît au travers de« petites perceptions» qui signalent les violences
qui me sont faites et expriment les affections de mon organisme.
Par là, je saisis intensivement ce qui se passe autour de moi et
peux réagir en conséquence. La pensée surgit alors comme une
actualisation d'autres virtualités. En percevant le rouge de ma
peau, je conçois virtuellement la destruction de mon corps et
décide donc de mettre de la crème pour ne pas périr.

Portée
Cette manière de penser temporellement l'implication réciproque
du corps et de l'esprit est tirée de son étude sur Leibniz, Le Pli. Cet
ouvrage tente en effet de montrer que tout ce qui se fait dans le monde
se trouve plié de deux façons. Tout ce qui arrive est potentiellement
inclus dans mes perceptions idéelles du monde. Allongé sur la plage,
je conçois soudainement que ce soleil qui ne cesse de darder ses
rayons sur ma peau est en train de me faire devenir-autre (un « peau
rouge»). Mais à ces perceptions globales intensives appartient simul-
tanément un corps matériel (mon organisme en train de brûler). Et
à ce corps appartiennent des petites perceptions qui signalent que
mon corps s'alarme de ce qui est en train de se passer. Le livre sur

39
Leibniz comporte ainsi trois grandes parties: le pli, les inclusions et
les appartenances. On peut également saisir, grâce à notre exemple,
pourquoi Gilles Deleuze était si fasciné par la formule paradoxale de
Paul Valéry:« Le plus profond, c'est la peau».

40
l'ha

Nous sommes tous des contemplations, donc


des habitudes.
Qu'est-ce que la philosophie?, p. 101.

Idée
Sans contemplation, il y a ni action ni réaction. Les vivants
s'agitent parce qu'ils méditent. Ils ont pour habitude de
mettre en question les environs.

Contexte
À plusieurs reprises, Gilles Deleuze a signalé son admiration pour l'une
des pages de la Troisième Ennéade de Plotin. Dans ce texte datant du
IW siècle après Jésus-Christ, la « contemplation » se trouve en effet
élevée au plus haut rang métaphysique. Elle englobe même l'être
tout entier. Pour l'auteur des Ennéades, les végétaux, les animaux et
les humains participent de cette activité. lis passent leur vie à scruter
ce qui se trame chez leurs voisins, cherchant à remplir le vide de leur
existence. Chaque vivant commence donc par être un voyeur. Plotin ne
cache d'ailleurs pas au lecteur qu'il s'agit là d'une plaisanterie. Mais il
précise immédiatement que cette drôle de pensée est elle-même une
contemplation. Dès lors, comment définir celle-ci? Un être contemplatif
est-il passif? S'il est certain que celui-ci ne bouge pas beaucoup, faut-il
pour autant en conclure qu'il ne fait rien? En vérité, le contemplant
épie constamment les environs afin de se trouver des formules autres
qui lui permettent de surmonter les obstacles auxquels il doit faire
face. Contempler, c'est problématiser. C'est interroger les environs
pour transformer la préoccupation de son présent et parvenir à la
résoudre temporairement. Toute contemplation est donc une drôle

41
de pensée. Elle consiste à envisager, sous un angle inattendu, ses
préoccupations du moment. Mais les vivants agissent-ils tous ainsi?
Pourquoi un végétal problématise-t-il?

Commentaire
Si vous mettez une plante trop loin de la fenêtre, celle-ci risque de
ne pas pouvoir se maintenir en vie très longtemps. Privée de lumière,
elle mourra à petit feu. L'obscurité constitue donc un obstacle pour
notre végétal. Afin de persévérer dans l'existence, il cherche alors, en
dehor~ de lui-même, les conditions de sa survie. Une forte exposition
constituant l'un de ces réquisits, la plante interroge sans cesse les
alentours pour y distinguer des signaux lumineux. Elle contemple ce
qui l'entoure et cherche la proximité du soleil. Elle pourra d'ailleurs
aller jusqu'à modifier l'inclinaison de sa tige, afin de solutionner son
problème d'exposition. Contempler, c'est donc soutirer au dehors une
différence. C'est distinguer aux environs les signes qui nous permettent
de reformuler le problème dans lequel nous nous enfonçons. C'est
chercher à s'affirmer dans l'existence. L'équilibre vital de la plante
dépend de cette gymnastique. Elle doit parvenir à créer la formule de
sa survie en négociant avec les données de sa propre situation. On sait
par exemple qu'une plante à laquelle on donne peu d'eau synthétise ces
informations et se met à fonctionner de telle sorte qu'elle puisse durer
malgré la sécheresse à laquelle elle se trouve condamnée. La plante
est donc également une mémoire. Elle se définit par la rétention et la
contraction de données qui se perpétuent. Elle synthétise les condi-
tions d'existence qui lui sont favorables. Si «contempler» consiste à
interroger et problématiser sa condition,« contracter» consiste donc à
s'affirmer comme une certaine formule condensant cette condition, et
perpétuant une routine de vie. Nous contemplons, nous contractons,
nous devenons une formule sans cesse répétée. Chaque être vivant
persévère alors dans l'existence et se définit comme une force de
résistance aux déséquilibres externes, une force qui émerge de ces
habitudes contractées. La force primitive n'est donc pas, pour Deleuze,
une action sur les corps. Elle commence par être une contemplation,
une interrogation de l'âme, qui conduit chaque être à devenir une
petite créature d'habitudes. D'ailleurs, si les conditions changent trop
brutalement, l'ancienne formule ou habitude ne fonctionnera plus

42
et la chose la vie. Si l'on arrose soudainernent notre
asséchée, elle périra presque sûrement, ne s'attendant pas à cette
trop brusque modification de ses conditions d'existence.

Vocabulaire
lnterroger/Problématiser/Mettre en question: Chaque existant
commence par être une contemplation scrutant les environs
pour trouver des réponses à ses questions vitales. En se mettant
à la place de la plante, Deleuze peut alors reformuler, à l'aide
de mots, l'une de ses interrogations perceptives: où est le soleil
dont j'ai besoin? La problématisation consiste à développer cette
question en distinguant des signaux extérieurs (des intensités de
lumière) qui permettent à la plante de construire et de résoudre
temporairement son problème. Elle doit pour cela parcourir les
alentours pour s'affirmer dans certains lieux plus ensoleillés. Or,
si l'on perturbe l'équilibre précaire que la plante a construit et
que l'on déplace le pot, son existence sera de nouveau mise en
question. Son ancienne manière de problématiser et sa façon de
résoudre ses interrogations habituelles devront être modifiées.

Portée
Cette notion de contemplation parcourttoute l'œuvre de Gilles Deleuze,
depuis sa thèse jusqu'à ses derniers livres. Le lien qu'il établit entre
contemplation et problématisation permet également de comprendre
que, pour lui, la notion de force doit toujours être pensée à partir du
concept d'habitude. Ces thématiques sont donc cruciales pour saisir
sa philosophie. Elles le sont également pour penser sa complicité
avec d'autres penseurs. La notion d'« habitus» que Pierre Bourdieu
développe dans son œuvre est ainsi très proche de la conception
deleuzienne de l'habitude. Bourdieu définit en effet l'habitus comme
un processus temporel de condensation de nos conditions singulières
d'existence. li s'agit pour lui d'une certaine formule pratique qui nous
permet de résoudre les problèmes qui se posent à nous. Cette mémoire
que nous contractons est alors un pli que notre corps prend et qui
nous permet, en situation, de contourner les obstacles. Tout ce que

43
nous sommes en mesure de distinguer au quotidien procède de cet
habitus qui nous pousse à nous intéresser à telle ou telle chose. Cet
intérêt étant au final ce qui nous permet de persévérer dans le style
d'existence qui est le nôtre.

44
plus en pouvoir

L'épuisé, c'est beaucoup plus que le fatigué.


L'Épuisé, p. 57.

Idée
Entre l'épuisement et la fatigue, la différence n'est pas
seulement quantitative. Contrairement à la fatigue qui
empêche l'individu résolu d'agir, l'épuisement nous plonge
dans l'irrésolution. L'épuisé est celui qui n'arrive même plus
à qualifier son trouble.

Contexte
Il existe une différence radicale entre l'épuisé et le fatigué. Un abîme
sépare même les deux personnages. Quand le fatigué franchit le seuil
de son appartement, la possibilité de jouer avec son chien n'est plus
à l'ordre du jour. La nuit tombe et il ne peut plus réaliser ce qu'il avait
programmé à l'aube. Les soucis de la journée lui ont en effet demandé
une telle concentration qu'il n'en peut littéralement plus. En débar-
quant sur le canapé, il envoie donc balader son fidèle compagnon.
Mais ne sommes-nous pas ici en train de décrire un être épuisé? Pour
Gilles Deleuze, le véritable épuisé ne peut même plus envisager en
pensée les possibilités qui sont habituellement les siennes. Il ne lui
suffit plus de se reposer et de dormir pour repartir à l'abordage de
ses préoccupations rituelles (contracter, s'affirmer comme un cadre
moyen, jouer avec son chien). L'épuisé est un être brûlé de l'intérieur.
Il n'arrive plus à contempler la série de ses drames quotidiens comme
un monde dans lequel il pourrait continuer à vivre. Tout cela n'est plus
possible. L'épuisé n'est donc pas simplement séparé de la réalisation
par la fatigue. Il faudrait plutôt dire qu'il étouffe car le possible a
disparu. li ne sait plus ce qui l'intéresse et ce qu'il pourrait faire d'autre.
Confronté à l'impossibilité de continuer à s'agiter dans ses préoccu-
pations habituelles, l'épuisé est-il alors condamné à ne rien faire?

45
En vérité, pour Gilles Deleuze, l'épuisement n'est pas une notion
négative. En effet, l'individu extrêmement las qui met en question sa
vie, ne bascule pas nécessairement dans la déprime. Ce n'est pas parce
qu'il ne s'intéresse plus aux mêmes choses qu'il ne peut s'intéresser à
rien. Certes, !'épuisé commence par être angoissé à l'idée de ne plus
pouvoir perpétuer ses routines et ses habitudes (puisque ce monde
n'est plus possible pour lui). Il peut donc angoisser ou stresser. li lui
arrive même de ne plus parvenir à s'endormir, contrairement au fatigué
qui plonge immédiatement dans le sommeil. L'épuisé est souvent un
insomniaque. Il a la lucidité de ceux pour qui tout se trouve soudain
mis en question. Sa réalité quotidienne présupposait en effet un
ensemble de routines abstraites qui constituaient autant de réponses
à certaines interrogations vitales. Où travailler? Dans cette entreprise.
Qui aimer? Mon chien. Ces routines qu'il ne cessait de réactualiser
lui permettaient de se créer une identité. Ayant commencé un jour
à travailler ici et à aimer celui-ci, il considérait que les seules possibi-
lités qui se présentaient à lui étaient désormais celles-ci. li décalquait
en pensée sa réalité quotidienne pour en faire la seule possibilité
d'existence. Le réel ne pouvait que ressembler à ce qu'il expérimentait
déjà. Or, l'épuisement lui fait rejeter ces solutions trop claires. li sent
confusément que celles-ci doivent être mises en question. Il sent
même distinctement et de manière obscure que d'autres préoccu-
pations le travaillent. Il imagine qu'il pourrait faire diverger sa vie et
que des soucis dissemblables sont virtuellement impliqués en lui.
li conçoit qu'il pourrait ne pas être ce qu'il est et devenir tout à fait
autre. li n'est pas rassasié par la liste des mondes possibles inscrits sur
le menu des fatigués. li estime donc qu'il doit mettre en question ses
interrogations habituelles pour se découvrir d'autres potentialités.
Dès lors, !'épuisé n'est pas forcément un être aigri qui chercherait à
tarir la vie en jugeant tous ceux qui persévèrent absurdement dans
l'existence sans en avoir découvert le non-sens. li est plutôt celui qui
est épuisé par la somme des nouvelles potentialités qui s'offrent à lui.
S'il ne dort plus, c'est parce qu'il songe à l'immensité des questions
insoupçonnées qu'il pourrait à présent poser. li se dit que, par là, tout
pourrait devenir virtuellement autre.

46
Possibilité/Virtualité: Si j'ai déjà commencé à travailler dans une
entreprise 1 je peux ensuite affirmer que celle-ci constitue une possi-
bilité pour mon existence. Je m'interroge alors sur les obstacles à
contourner pour continuer à rne réaliser ainsi. Le possible est donc
une interrogation décalquée à partir d'une réalité préexistante.
Il faut déjà avoir commencé à travailler réellement dans ce lieu
pour pouvoir ensuite se demander: comment est-il possible de
continuer à travailler ici? À l'inverse, la question« Que faire d'autre
que tout ce qui existe actuellement?» est bien réelle sans que sa
réponse soit prédéterminée. Ce n'est plus une interrogation qui
tourne dans une formule toute faite, mais une quête de virtua-
lités. Je cherche à actualiser des préoccupations inédites en me
demandant ce qui pourrait être. Je fonce alors tête baissée dans
ce que l'on considère comme impossible.

Portée
Gilles Deleuze n'a de cesse de mettre en rapport des formules qui
semblent à première vue incompatibles. Avant lui, on ne s'attendait
pas à pouvoir relier le stoïcisme et les Aventures d'Alice au pays des
merveilles. En faisant mine de ne pas savoir que de tels rapprochements
sont normalement impossibles à réaliser, Gilles Deleuze actualise des
virtualités insoupçonnées. li débusque des liens intéressants sans
toujours savoir jusqu où ces derniers pourront le mener. Dans L'Épuisé,
1

Deleuze expose cette procédure en se mettant à la place de Samuel


Beckett dont il admire les personnages. Comme Beckett, il cherche
d'abord à être le plus exhaustif possible dans l'exploration du lien
qu'il a découvert. li tente d'épuiser la série des questions qui s'impose
urgemment à lui et de problématiser ces rencontres. Pour cela, il ne
cesse de plonger dans d'étranges affaires problématiques, d'emprunter
et de tarir la voix des autres. Par là, il donne à voir et à percevoir comme
un autre. Il fait surgir de nouvelles pensées détonantes.

47
Ce qui s'impose

Impossible de produire un énoncé sans qu'il soit


rabattu sur une grille d'interprétation toute faite
et déjà codée.
Deux régimes de fous, p. 80.

Idée
Nous simplifions sans arrêt la complexité des problèmes qui
nous environnent. En appliquant inconsciemment nos propres
systèmes de coordonnées aux préoccupations d'autrui, nous
manquons souvent sa singularité et nous le réduisons à des
formules simplistes.

Contexte
Imaginons une terrasse, l'été à Séville, en fin de soirée. Je parle. Les
autres doivent alors décrypter les signaux problématiques que je leur
transmets. Ce qui n'est d'ailleurs pas évident, car mon accent français ne
cesse de brouiller l'encodage en espagnol. Selon ce schéma classique
que Deleuze critique, mon discours transiterait d'abord par un code
(linguistique, gestuel, culturel). Les individus particuliers qui participent
à la situation de communication doivent alors posséder ce système de
coordonnées. Sans lui, les interactions ne peuvent avoir lieu. Mais en
va+il véritablement ainsi? Une relation débute+elle forcément parce
que le destinataire et l'émetteur partagent une manière simple de se
comprendre? Pour Deleuze, la situation amoureuse défie ce schéma
artificiel. En effet, il n'existe pas de code simple de la séduction que l'on
pourrait appliquer à toute situation. Si l'autre semble soudain éviter
mon regard, est-ce parce que je lui plais ou parce que je lui déplais?

49
En vérité, les individus commencent toujours par être dans
de telles situations compliquées pour lesquelles il n'existe pas une
unique formule de résolution. Même le code linguistique général que
j'ai appris à l'école pourrait être mis en défaut si mes interlocuteurs
se mettaient soudainement à employer des termes trop singuliers.
Dès lors, comment nos modèles simples de compréhension sont-ils
générés et appliqués à des situations intrinsèquement compliquées?

Commentaire
Ce qui est premier, c'est la complication. Je suis plongé dans une
atmosphère bruyante où les mots, les gestes et les regards fusent. Ce
ballet de signes singuliers peut me rendre fou. Tout y est probléma-
tique. S'intéresser à une situation, c'est alors essayer de démêler les
affaires qui s'y trament. Je peux, par exemple, tenter de comprendre
les gazouillis de mes interlocuteurs, en apprenant cette langue qui
m'interroge. Je suis alors amené à mettre en relation les signes linguis-
tiques que les autres émettent et le vocabulaire que j'ai appris en
classe. Cette formule d'interprétation se complexifie alors en situation.
J'y apprends par exemple que le terme singulier de« malaje » signifie
pour les habitants de Séville une« mauvaise personne» (un« mauvais
ange» ou « mal ange!»). Je continue pourtant à faire, de chaque
manifestation présente, l'expression plus ou moins complexe d'une
idée déjà codée. Je ne cesse de rabattre ce qui se signale à moi dans
une grille d'interprétation toute faite. Les mots, mais également les
gestes, seront décryptés en suivant cette formule. Un subtil battement
de cils pourra sembler indiquer en sourdine l'amour croissant de cet(te)
autre qui se trouve à la terrasse. Pourtant, cette façon de comprendre le
monde en lui appliquant une formule simple n'est-elle pas également
une manière de passer complètement à côté? Que se passerait-il si
j'imposais à l'autre des problématiques qui ne sont pas les siennes? Il
est certain que je peux ne pas être attentif aux signaux singuliers qui
sont toujours plus compliqués que je ne le crois. M'imaginant avoir
tout compris de la situation, je penserai par exemple que cette voix
tremble d'émotion alors qu'elle est simplement enrouée. L'autre ne
m'aime pas, mais il a pris froid en mettant trop fort l'air conditionné.
En oubliant que les complications singulières des autres peuvent être
différentes des miennes, je force souvent des signes hétérogènes à

50
rentrer dans des cases qui ne leur rr.rrocn,,n,-io,·y, pas. J'agis comme
cet érotomane qui projette constamment sa propre sensibilité sur les
autres, convaincu que le monde entier l'adore. J'interprète à tort les
faits et gestes de mes voisins comme autant de manifestations d'une
passion commune, sans m'inquiéter de savoir si les autres partagent
véritablement mes interrogations.

y Vocabulaire
Simplification/Application: Gilles Deleuze fait de toute situation
le lieu d'une rencontre de différents problèmes. Néanmoins, nous
devons continuellement simplifier ce monde compliqué. Nous lui
appliquons nos propres formules de résolution qui permettent de
le comprendre et de ne pas devenir fou. Tout signe problématique
est alors interprété et codé d'une certaine manière. À chaque
signal émis par l'autre, on fait ainsi correspondre une idée qui
en simplifie la complication intrinsèque. Le terme« malaje », qui
laisse d'abord perplexe le bon élève de la classe d'espagnol, peut
être associé aux mots« mal» et« angel » que nous pouvons plus
simplement décoder en français(« mauvais» et« ange»). Ce signal
linguistique est ensuite décrypté d'un point de vue culturel. Je
peux croire que cette formule andalouse a une origine religieuse,
alors qu'en vérité il ne s'agit que d'une admonestation amicale
(tu es vraiment une« mauvaise personne»).

Portée
Gilles Deleuze a traqué sans relâche les applications simplistes d'idées
toutes faites. Dans toute son œuvre, il s'est acharné à exposer les réduc-
tions et les simplifications auxquelles nous nous livrons constamment.
S'il a, par exemple, critiqué Freud c'est parce que celui-ci appliquait à
ses sujets des modèles simples qui passaient souvent sous silence leurs
véritables complications. La notion de «sadomasochisme» étouffe
ainsi la singularité des procédures masochistes. Elle rabat ces dernières
sur une grille d'interprétation toute faite qui ne tient pas compte des
préoccupations du masochiste et notamment de sa manière singulière
de contracter avec celle qui le punit. Dans Un seul ou plusieurs loups,

51
l'un des derniers textes écriront sur la psychanalyse, Deleuze et
Guattari s'efforcent de montrer comment Freud n'entend pas ce qui
inquiète véritablement son patient. lis décrivent en détail comment le
psychanalyste associe tout ce que dit le patient à des déterminations
familiales, sans prendre en compte que son délire relève plutôt de sa
fascination pour les meutes d'animaux sauvages. En appliquant son
formulaire« familialiste » à un discours qui est avant tout« zoologique»,
Freud se condamne à ne pas comprendre la folie de son patient et à
ne pas pouvoir le soigner.

52
Les sentences mort

Erreur, hypocrisie qui consiste à croire que le


savoir n'apparaÎt que là où les rapports de forces
sont suspendus.
Foucault, p. 46.

Idée
Nos connaissances ne sont jamais neutres. Elles plongent,
sans forcément le savoir, dans des rapports de pouvoir.
Ordonner différemment les mots peut alors permettre de
lutter contre les mots d'ordre.

Contexte
Gilles Deleuze et Michel Foucault ont une tâche commune. lis écrivent
pour résister aux formules que l'on nous impose et qui ne correspondent
plus aux styles de vie que l'on souhaite faire advenir. lis luttent contre
l'autre à la place duquel on tente de nous assigner. Comment alors
révoquer ces sentences de mort qui pèsent sur nous? Pour répondre
à cette question, Foucault se fait historien. li cherche à se réapproprier
la genèse de notre présent. En rendant ce dernier à sa contingence, il
nous permet de nous déprendre de ce que nous ne sommes déjà plus.
Tout individu qui résiste à l'actualité doit en effet composer avec les
mots d'ordre qui lui sont contemporains. Il doit faire avec des styles
d'existence qui le forcent à se soucier de telle ou telle affaire (soigner,
éduquer, punir, produire, confesser, etc.). L'ordre des choses nous
invite constamment à dominer l'activité de l'une des arènes de notre
présent. D'ailleurs, nos entreprises théoriques s'inscrivent également
dans ces champs de pratiques agonistiques. C'est même chaque lieu de
pouvoir qui dispose d'un discours corrélatif plus ou moins hypocrite et
d'une forme de savoir. Certes, la véritable connaissance rompt en droit
avec les comportements intéressés. Elle reste néanmoins un domaine

53
d'activité comme les autres et l'on s'y affronte uPlllf'11PrnE rn pour
0

voir et dire ce qui est. La pensée est-elle alors véritablement en mesure


de lutter contre le pouvoir?

Commentaire
Prenons l'exemple du savoir économique. Cette discipline est
aujourd'hui dominante et c'est à ses tenants qu'il revient de théoriser
nos crises. Il serait donc hypocrite de considérer que cette pensée
abstraite soit éloignée du champ des pratiques concrètes. L'économie
tire en effet sa légitimité de sa prétention à influer positivement sur
notre quotidien. Ses problématiques théoriques sont même dès
l'origine reliées à de telles préoccupations stratégiques. Les premiers
économistes s'interrogent par exemple sur les dettes excessives
des États. S'agit-il d'intensifier l'imposition pour remplir les caisses?
Faut-il ne plus payer ses créanciers? Si l'économiste a toujours été en
puissance le conseiller du monarque, il serait néanmoins stupide d'en
faire un simple valet de l'État. Le champ de la pensée économique
orthodoxe est en effet le lieu de disputes scolastiques autour de cette
question de l'intervention étatique. Le savoir économique est donc
une pratique comme les autres. li délimite une arène où l'on s'affronte
et qui s'oppose à d'autres types de pouvoirs. De fait, l'économie est
aujourd'hui triomphante. Elle domine notre pensée et ses formules
nous conditionnent. Nous nous alarmons par exemple de la crise qui
s'éternise et de la croissance qui n'est plus là. Mais l'économie classique
contemporaine ne se contente-t-elle pas de jeter de l'huile sur le
feu en ne pensant plus ses propres mots d'ordre? N'est-elle pas en
effet aveuglée par l'efficacité de sa propre pensée? En se contentant
de théoriser le monde à l'aide de ses seules variables numériques,
elle perpétue peut-être le désastre causé par ses propres modèles.
En continuant d'appliquer les mêmes formulaires économiques qui
s'imposent à nous parce que l'on n'en connaît pas d'autres, nous
transformons peut-être aujourd'hui ce savoir en simple accessoire du
pouvoir. Nous faisons de la crise et de la croissance autant de slogans
et de clichés qui ne nous aident plus à voir. Nous persévérons dans
nos automatismes sans nous rendre compte que, par là, nous nous
condamnons à mort. S'agit-il alors de ne plus faire de l'économie?
Ce serait une erreur encore plus terrible. La tactique de Deleuze et

54
Guattari consiste plutôt à lutter contre le pouvoir de cette économie en
reformulant ses problèmes. lis résistent aux formulaires numériques et
mathématiques et proposent de traiter les complications économiques
d'une manière intensive et clinique. lis font du capitalisme une simple
folie contemporaine.

fJ Vocabulaire
Stratégie/Tactique: Le pouvoir se définit comme un ensemble
de rapports de forces. Dans tous les domaines de nos existences,
on peut en effet détecter des luttes incessantes entre différentes
manières de poser les problèmes. Chacun cherche alors une
stratégie pour imposer sa formule à d'autres. La stratégie se
définit donc dans son rapport à la domination. li s'agit d'imposer
sa propre manière de faire plutôt que de subir celle d'un autre. La
tactique est complètement différente. li s'agit moins de dominer
ou d'être dominé que de résister aux deux termes de l'alternative.
Le tacticien doit savoir oublier les mots d'ordre stratégiques pour
contempler l'ordre et le désordre d'une situation. Le tacticien fait
donc semblant d'être intéressé par les luttes stratégiques. En vérité,
il tâte le terrain et diagnostique d'éventuelles complications. Il
ne lutte pas à mort pour l'obtention d'un possible prédéterminé,
mais il est à l'affût de virtualités naissantes et indéterminées. Ce
qui l'intéresse, c'est moins la défaite ou la victoire que la saisie
de nouvelles occasions.

Portée
Si Gilles Deleuze et Félix Guattari définissent la pensée comme une
« machine de guerre», c'est avant tout parce que le savoir ne doit
pas oublier qu'il est constamment en prise avec le pouvoir. Deleuze
ne promeut donc pas la guerre. li analyse plutôt comment la pensée
peut servir les stratégies du pouvoir ou tenter de leur résister. Si la
pensée est intrinsèquement tacticienne, elle peut en effet très vite
redevenir stratégique. Toute stratégie de pouvoir présuppose en
effet une tactique de savoir. Pour gagner ou perdre, il faut apercevoir
de nouvelles occasions. La pensée ne doit donc pas oublier que sa

55
tâche la haute ne consiste pas à faire n·,r'""'"'"'"'' les formulaires du
pouvoir. Elle doit plutôt se déprendre de telles velléités stratégiques.
La pensée ne doit pas chercher à s'imposer mais à poser autrement les
problèmes. Elle lutte pour ne pas suivre les possibles qu'on lui impose
et ouvrir le champ des virtualités. Comme Bartleby, le personnage
de Melville qui fascine Deleuze, il faut donc vivre la formule de la
résistance qui est aussi celle de la plus haute pensée:« Je préférerais
ne pas ... » (« 1would prefer not to ... »). Par là, la pensée renégocie
constamment avec les stratégies du pouvoir afin de continuer son
activité tacticienne sans trop se compromettre.

56
La

Si un créateur n'est pas pris à la gorge par


un ensemble d'impossibilités, ce n'est pas un
créateur.
Pourparlers, p. 182.

Idée
Constamment s'inquiéter de sa propre nouveauté n'est pas
une simple démarche de dandy. On ne choisit pas à sa guise
d'être hanté par la peur du cliché. Un créateur ne peut pas
faire autrement que d'essayer de penser autrement.

Contexte
Gilles Deleuze a toujours été sensible à la question de la création.
Pour lui, une œuvre, un acte ou une vie ne semblent importants
que s'ils apportent quelque chose de neuf. Sans cesse à l'affût, il
traqua l'apparition de nouvelles formules de pensée dans tous les
domaines de l'existence. Mais sa démarche n'est-elle pas contradic-
toire 7 Comment peut-il affirmer que la pensée se définit par ce qu'elle
apporte d'inédit et se contenter de rendre compte de la nouveauté
des autres? Comment peut-il s'imaginer apporter quelque chose de
singulier en redisant ce que d'autres ont dit? En vérité, il repense la
notion de création. Pour lui, inventer ne consiste pas à extraire du néant
une proposition nouvelle. Plutôt que d'affirmer quelque chose à partir
de rien, nous problématisons le tout qui nous entoure pour nous en
détacher. Peintres, artistes, philosophes ou sportifs doivent d'abord
mettre en question l'ensemble des possibilités qui s'imposent à eux
comme autant de formulaires étouffants. lis sont forcés de reformuler
ce qu'ils présupposent afin de parvenir à se renouveler. Mais comment
nous déprendre de nos manières? Ne sont-elles pas si bien ancrées
en nous que nous ne sommes plus en mesure de les voir? Pour Gilles

57
Deleuze, seuls nos sont à même de résoudre ce dilemme.
L'autre m'aide en effet à reformuler mon problème, tandis que je
contribue à énoncer la nouveauté qu'il présuppose. Comment dès
lors me renouveler tout en renouvelant les autres?

Commentaire
Dans un documentaire datant de 1955, Clouzot montre le peintre
Picasso à l'œuvre. Le réalisateur met en place un dispositif cinéma-
tographique visant à saisir sur le vif comment Picasso compose ses
tableaux. La caméra donne alors à voir les couleurs et les formes
comme autant d'événements qui surgissent progressivement sur
la toile. Par là, Clouzot parvient à retracer le drame complexe de la
création. Face à un tableau de Picasso, on affirme souvent avec idiotie
que ces gribouillis n'ont pas dû lui prendre plus de dix minutes. Clouzot
lutte contre ce préjugé. En filmant les péripéties du chromatisme, le
réalisateur montre comment chaque tableau de Picasso possède une
histoire mouvementée. La toile retranscrit en direct l'acte du peintre
et le spectateur se retrouve assigné à la place du tableau en train
de naître. On saisit les ajustements incessants de Picasso. Modulant
une couleur à droite, rnodifiant une tonalité à gauche, remodelant
les formes, transformant les paysages, il n'a de cesse de reformuler
picturalement l'équilibre de son tableau; et ce n'est qu'au bout de
cinq heures qu'il parviendra à terminer un tableau de bord de mer.
Ce n'est donc qu'en apparence que Picasso peint sur une surface
blanche. Son tableau est en réalité d'abord noir. li est encombré de
tous les formulaires fastidieux qu'il ne souhaite pas reproduire. Son
cadre n'est pas initialement vide. Il est plein des anciennes manières
de faire qui appartiennent à l'histoire de l'art ou à l'historique de ses
propres recettes. Picasso doit sans arrêt se déprendre de lui-même pour
ne pas devenir son propre cliché. li est constamment pris à la gorge
par un ensemble d'impossibilités qui définissent les formulaires dont
il doit se défaire pour parvenir à se renouveler. Grâce au documentaire
de Clouzot, on aperçoit alors tous les tableaux qui ne peuvent passer
à l'existence et qui se trouvent enfouis dans !'oeuvre finale, comme
autant de possibles avortés. On réalise également que le dispositif
séquentiel du documentaire de Clouzot aide Picasso à reformuler son
propre souci:« li s'agissait de montrer tous les tableaux qu'il y a dans

58
un tableau». De la même Clouzot s'est servi de Picasso comme
d'un complice. En se mettant à sa place et en essayant de comprendre
la fabrication de sa composition, il a pu reformuler ce qui l'intéressait:
un drame ne se joue pas forcément à l'échelle humaine, mais il peut
concerner des événements qui affectent les couleurs et les sons.

P Vocabulaire
Compossible/lncompossible: Le compossible définit ce que nous
avons appelé un formulaire. li s'agit d'un ensemble de possibilités
qui déterminent une formule de résolution pour un problème
donné. Si l'on souhaite mettre en question ce formulaire, il devient
nécessaire de complètement redistribuer la formulation initiale
du problème. Ce qui était compossible se trouve alors perturbé
par l'apparition d'une nouvelle potentialité qui déséquilibre la
structure initiale. Cette virtualité nouvelle transforme le formu-
laire de départ en un ensemble de possibilités dont on ne veut
plus. Cet ensemble d'impossibilités se définit alors comme une
formule désormais incompossib/e. Ces deux concepts viennent
de Leibniz. Pour lui, la virtualité« Jésus-Christ n'est pas crucifié>>
est en soi possible. Elle n'est pas contradictoire. Néanmoins le
monde B dans lequel cet événement se réalise se formule d'une
manière totalement autre que notre monde A où Jésus-Christ a
été tué. Cette virtualité trace un monde compossible en soi mais
incompossible, dans le détail, avec le nôtre.

Portée
Si Gilles Deleuze pense la création à partir de l'art, on aurait tort de
croire qu'il réduise cette notion à des considérations esthétiques.« La
toile n'est pas blanche avant de peindre, mais noire>> est une formule
que Gilles Deleuze a subtilisée à son ami et complice le peintre Gérard
Frornanger. Pourtant, elle concerne également la pensée philosophique
et la pensée scientifique. Ces différents savoirs doivent aussi créer leur
nouveau style de pensée en mettant en question les formulaires et
en s'aidant de leurs complices. Un philosophe aborde avec terreur et
angoisse le moment où il devra construire ses propres concepts, comme

59
un peintre peine longuement avant de conquérir les modulations de
la couleur. Avant de pouvoir parler en son nom propre, il faut en effet
réussir à se déprendre de tous les autres qui parlent pour nous. C'est
pour cette raison que Gilles Deleuze a longtemps fait des portraits
afin de progressivement esquisser sa propre pensée. Il reformulait
la préoccupation des autres philosophes tout en faisant naître les
siennes. Par là, il se faisait lui-même passer à l'existence.

60
Le discours philosophique

li n'y a pas de concept simple.


Qu'est-ce que la philosophie?, p. 21.

Idée
Le discours philosophique paraît compliqué car la société
nous habitue aux pensées simplistes. Les concepts ne sont
pas d'abord des slogans faciles à saisir, mais des distinctions
difficiles à comprendre qui donnent à penser autrement.

Contexte
Aujourd'hui, on pense souvent que le« concept» d'une chose doit être
simple. Selon le marketing qui se l'est approprié, ce terme désigne un
message que le consommateur peut facilement déchiffrer. Pour attirer
ce dernier, l'entreprise tente en effet de ne pas le laisser perplexe. Elle
lui propose une offre qui se veut la plus lisible possible. On propose
par exemple au vacancier une crème solaire qui fonctionne à tous
les coups et l'on résume son concept dans le slogan de l'écran total.
Cette crème interpose alors son opacité entre nous et l'ennemi, nous
protégeant totalement contre les flèches ardentes du soleil. Or, la
philosophie se constitue précisément contre de tels slogans vides
de sens. En effet, aucune crème ne peut nous protéger contre l'inté-
gralité des rayons de soleil. Un tel concept marketing sonne bien et
attire l'œil car il est facile à comprendre. Mais il passe également sous
silence les cas problématiques que la formule ne résout pas (la crème
ne protège pas à tous les coups, elle détruit certains coraux, etc.). Dès
lors, le philosophe reste perplexe face à cet emploi détourné de son
lexique. Le philosophe combat en effet les solutions miracles qui sont

61
Censées ne poser aUCUn nvr,hl,e>rnc, et n0LJS Suffirait r,·u-,,v-.,._,,,_,'"' .,"'-'""••'u•-•

Son propos complexe expose plutôt ce qui fait problème. Comment


dès lors parvient-il à réaliser cet objectif en conceptualisant les diffi-
cultés de nos existences?

Commentaire
Le philosophe formule ses perplexités en utilisant des mots abstraits qui
fonctionnent souvent par paires. On peut par exemple opposer le sujet
(définissant le moi) à autrui (renvoyant à l'autre). De telles distinctions
conceptuelles servent à résoudre des problèmes précis: quelle est par
exemple la différence entre moi et les autres? Comment penser autrui?
Ce dernier est-il simplement un objet un peu spécial que j'aperçois au
loin, le visage barbouillé d'une épaisse crème blanche? Ou bien est-il
également un autre sujet qui s'aperçoit soudain avec fureur que je le
regarde? Mais en me mettant ainsi à sa place, ne suis-je pas en train
de rendre confuses mes distinctions précédentes? Si je me glisse dans
la peau de cet homme en colère, autrui n'est-il pas à présent ce« moi»
voyeur que j'étais et que je ne suis plus? Ces complications surgissent
parce que nous appliquons ici une grille de pensée trop simple. Nous
partons en effet de la perspective d'un sujet auquel le divers du monde
s'attribue. Je considère par exemple ma perception de voyeur. Depuis
mon balcon, j'observe des touristes imbibés de crème qui grimacent
face au soleil. Les multiples grains et vagues qui les entourent s'attri-
buent alors à ma perception subjective et forment l'unité conceptuelle
du bord de mer. Mais que se passerait-il si ce point d'ancrage du sujet
n'était pas premier logiquement? Ce dernier n'est-il pourtant pas la
chose la plus assurée au monde? N'est-ce pas de mes incertitudes et
de mes problèmes dont je suis le plus certain? En vérité, un seul terme
ne suffit pas. li faut partir d'une relation entre au moins deux sujets. Un
individu qui se tracasse met toujours en question d'autres perspectives
que la sienne. Dès lors, c'est forcément du rapport problématique
entre des perspectives hétérogènes dont il faut partir. On peut par
exemple percevoir comme un enfant mouillé et joyeux qui joue à se
recouvrir de sable. Mais il est simultanément nécessaire de saisir ce
monde comme un vieil homme qui se plaint de l'agitation. Il ne faut
donc pas débuter par la vision unifiée ou morcelée de tel ou tel sujet
(l'enfant ou le vieil homme). Il s'agit d'articuler immédiatement une

62
multiplicité de perspectives hétérogènes qui définissent un problème.
Dès lors, Deleuze ne commence pas par penser ce rival du moi que
constitue autrui. Il se focalise plutôt sur la complicité problématique
des points de vue (l'affaire des grains de sable qui collent à la peau).

P Vocabulaire
Duplication/Complication: Le philosophe ne cesse de dupliquer
ses concepts et de multiplier les paires (objet/sujet, autre/moi,
multiple/multiplicité, autrui/complice, etc.). li se sert de ces nuances
pour lutter contre les pensées simplistes. Il cherche à penser les
complications de la perspective unique qu'on lui propose. Ce
n'est ainsi que du point de vue de la complicité que le problème
classique d'autrui peut trouver une meilleure résolution. L'autre
et le moi sont en effet des types de perspectives qui partagent
les mêmes complications et qui peuvent s'opposer ou s'entraider.
Du coup, ce qui est premier, c'est toujours la complicité problé-
matique entre des perspectives hétérogènes. Même des rivaux
comme l'enfant et le vieillard partagent un même souci (profiter
de la plage). Au lieu de commencer par opposer les perspectives
à l'aide de la notion d'autrui, Deleuze les articule donc probléma-
tiquement à l'aide de celle de complicité. Le complice est donc
pour Deleuze un « tout-autre-qu'autrui ».

Portée
C'est de ce point de vue que Gilles Deleuze s'est attaqué aux« nouveaux
philosophes » à la fin des années soixante-dix. Ces derniers proposaient
en effet une approche marketing de la philosophie. Ils faisaient du
concept une notion simple et ne s'attardaient pas suffisamment sur
les complications. En se contentant de dualismes sommaires, ils ne
cherchaient pas la précision mais vivaient de slogans. Bernard-Henri
Lévy parlant par exemple, à propos de la pensée du désir de l'Anti-
Œdipe, d'« apologie du pourri sur fumier de décadence». Ce type de
pensée ne peut alors offrir qu'une pensée creuse et se contenter d'une
perspective trop large. Elle ne multiplie pas suffisamment les distinc-
tions pour parvenir à épouser les nuances de chaque problème. Au

63
final, cette pauvre pensée ne sert qu'à promouvoir le sujet qui la porte,
cet auteur qui est censé garantir le sérieux du propos en s'opposant
à tous les barbares. Gilles Deleuze critique donc ce mode de pensée
qui nous enferme dans une perspective et qui nous empêche de nous
mettre réellement à la place d'autrui.

64
Logique la sensation

L'art ne pense pas moins que la philosophie,


mais il pense par affects et percepts.
Qu'est-ce que la philosophie?, p. 64.

Idée
Si la sensation n'est pas un concept, elle est néanmoins
une pensée à part entière. L'artiste élabore de nouveaux
procédés, pour minutieusement insérer dans ses matériaux
des sensations retravaillées.

Contexte
Considérons un affect de colère. Je m'échauffe progressivement et
c'est intensivement que l'on peut mesurer cette rage qui m'envahit.
Je sens l'énervement monter crescendo, parcourir tout mon corps
et paralyser ma puissance d'agir. Cette quantité d'indignation se fait
de plus en plus forte. Je vais bientôt mordre. Qui n'a jamais éprouvé
un tel affect? Celui-ci n'est pas personnel mais définit l'événement
impersonnel de la colère en tant qu'elle arrive et s'attribue à tel ou tel
individu. En fonction de mes habitudes, j'aurais d'ailleurs tendance à
accueillir ce parasite sensitif avec plus ou moins de dégoût. li existe des
gens qui adorent s'enflammer. Comme tout affect, celui-ci implique une
manière singulière de percevoir: la quasi-intégralité des phénomènes
déclenche la rage d'un individu échauffé. li devient un baril d'explosifs
et tout ce qui lui fait signe peut aggraver sa susceptibilité. La sensation
de l'irritation irnplique donc un affect singulier et un percept corrélatif.
Ce percept se définit comme une perception qui ne dépend plus d'un
sujet prédéterminé. C'est une manière impersonnelle et irritée de saisir
les couleurs, les sons et les odeurs. Quand la colère monte ... Cet affect
et ce percept sont alors impliqués virtuellement dans une sensation
singulière. Dès lors, comment l'artiste travaille+il son matériau pour

65
y incarner ce type de sensations? Comment pense-t-il la composition
des intensités colorées, sonores ou tactiles afin de nous faire sentir
ce qu'est la rage?

Commentaire
Le rap nous donne la formule idéale pour comprendre comment
Deleuze pense l'art. Cette musique obsessive commence en effet par ce
qu'on appelle un beat. Celui-ci met en branle une mécanique rythmique
répétitive sur laquelle la voix doit s'embrancher. En écoutant ces cellules
simples qui s'accumulent, on éprouve la lassitude qui s'empare de
ceux qui tournent en rond. On a l'impression d'entendre quelqu'un
taper frénétiquement sur les murs sonores, comme un prisonnier, les
poings en sang. Tout morceau classique de rap fait sentir cet affect de
l'enfermement et son martèlement corrélatif. La voix du rappeur prend
ensuite ce train rythmique en marche. li doit réussir à y insinuer sa voix,
comme un ruisseau coulant à travers des fissures. Le beat n'attend
pas et la voix doit trouver sa formule, son style, sa manière de mettre
ensemble les mots afin de se balancer en rythme. Mais on aurait tort
de croire que les mots se prêtent facilement à ce petit jeu. L'ensemble
écrit est souvent indigeste et il n'est pas facile à proclamer. Il faut
réussir à mâcher la pâte du texte afin de ne pas perdre le tempo que
le beat a initialement semé. Le texte devient alors un chewing-gum.
Il s'étire, se contracte et cherche à se coller sur l'arrière-plan sonore.
Cette manière de rendre ductile le texte pour le faire coïncider avec le
beat définit le flow de chaque rappeur. Ce dernier peut alors articuler
son cri de rage et changer notre perception, en hachant et mâchant
les mots. Le dernier outil de composition de la sensation s'accroche
au précédent. Le flowtrace en effet une ligne sonore sobre qui ne vise
pas le trémolo. Le rappeur cherche plutôt à condenser le maximum de
sens dans le minimum de mots. Il module alors les consonnes et les
voyelles pour faire surgir un percept chromatique dans l'intervalle de
petites différences linguistiques(« des flocons de coke sur leurs duffle-
coats »). L'image générée à partir des lignes textuelles nous frappe
alors de plein fouet. Elle détonne comme un coup de feu, s'assène
comme un coup de poing. C'est ce que l'on appelle une punchline.
Cette musique parvient donc à formuler les préoccupations de celui

66
qui n'en peut Or, l'art a toujours fonctionné ainsi. Tous les artistes
s'intéressent à la composition des intensités affectives et perceptives.
Ils pensent avant tout par sensations.

f Vocabulaire
Disjonction exclusive/Disjonction inclusive: Si je disjoins A de
B, j'exclus normalement que l'on puisse choisir les deux en même
temps . .Je peux certes ajouter que leur exclusion n'empêche pas
leur inclusion dans un troisième terme. L'affect est ainsi séparé
par définition du percept mais tous deux sont inclus dans la
notion de sensation. Mais la disjonction inclusive ne fonctionne
pas ainsi. Elle n'exclut pas deux termes et ne pense pas leur
inclusion secondaire par l'intermédiaire d'un troisième terme. Elle
affirme paradoxalement que deux choses sont incluses l'une dans
l'autre parce qu'elles se disjoignent. Or, seule la notion d'intensité
satisfait à cette définition. La rage est en effet intrinsèquement
une différence intensive qui est impliquée dans une différence
sonore (le cri) qui est elle-même impliquée dans une différence
perceptive ou sensitive. Les intensités colorées, sonores, tactiles
et affectives se disjoignent tout en étant incluses les unes dans
les autres. L'art cherche à recomposer de telles implications
d'intensités hétérogènes en travaillant ses matériaux.

Portée
Si la philosophie se propose de penser les complications du monde
par l'interrnédiaire de ses concepts, l'art problématise les implications
intensives en composant avec des sensations. La philosophie se focalise
sur ce qui arrive (l'événement pur de la colère), tandis que l'art s'inté-
resse à ce que l'on éprouve lorsque quelque chose arrive (percevoir
avec susceptibilité, se mettre à trembler de rage, etc.). Ce ne sont que
des formulations différentes d'une même indignation perplexe. Ces
deux styles de problématisation doivent donc être pensés en corré-
lation sans être confondus. La philosophie a par exemple besoin de se
mettre à la place de l'art pour venir sentir ce qui arrive mais elle ne vise
pas à construire des composés sensitifs. Les artistes sont seulement

67
ses complices. Ils l'aident à préciser ses complications et à exposer
son propos. Gilles Deleuze était ainsi continuellement en quête de
formulations poétiques qui lui permettaient de condenser au mieux
ses formulations métaphysiques. C'est aussi dans cette perspective
qu'il faut entendre ses recherches à propos de la peinture et du cinéma.
Deleuze a conceptualisé les sensations singulières incluses dans la
toile ou dans la lumière du grand écran.

68
ues

La philosophie ne peut parler de la science que


par allusion, et la science ne peut parler de la
philosophie que comme d'un nuage.
Qu'est-ce que la philosophie?, p. 152.

Idée
La philosophie ne parle pas métaphoriquement de la science,
mais elle s'intéresse aux reformulations ponctuelles de ses
grands problèmes. Si la liste exhaustive et précise des variables
scientifiques lui échappe souvent, elle saisit en revanche les
condensations fugitives de ses variations de pensée.

Contexte
On a souvent reproché à Gilles Deleuze son rapport à la physique ou
aux mathématiques. Son œuvre est en effet parsemée de références
scientifiques qui semblent utilisées en dépit du bon sens. On a même
pu railler son apparent snobisme philosophique. Pourquoi en effet citer
allusivement la théorie du chaos? Pourquoi emprunter à l'histoire des
mathématiques certaines notations désuètes? Gilles Deleuze ne devrait-
il pas plutôt expliciter de manière exacte ses références scientifiques
ainsi que le travail précis qu'il a mené pour les comprendre entièrement?
En vérité, cette manière de formuler le problème nous condamne à
ne pas le résoudre. li faudrait plutôt demander de quel point de vue
parle Gilles Deleuze. Or, c'est toujours en tant que philosophe qu'il se
met à la place de la science. li le fait toujours localement, en venant
reformuler son problème métaphysique grâce à l'aide ponctuelle
d'un complice scientifique. Pour problématiser ce qui arrive lorsque
l'on rencontre une virtualité inattendue et différente, il va ainsi à de
multiples occasions faire allusion aux mathématiques. Mais de quel
droit peut-il agir de la sorte? D'une part, il affirme ne pas rnanier

69
Mais d'autre part, il n'utilise pas
précisément les théorèmes de cette discipline et se contente d'allusions
qui sont moins fausses que vagues (ou apparemment inutiles). Quelle
est alors la nature de ce flou s'il n'est pas artistique?

Commentaire
La science explique exactement ce qui arrive matériellement. Elle met
sur pied des systèmes de propositions qui doivent correspondre avec
ce qui se propose. On actualisera, par exemple, les différentes manières
qu'a la lumière de se réaliser dans le monde. L'illumination est alors
saisie scientifiquement via un certain nombre de variables qui aident
à repérer sa manière d'enrober les êtres. On fixe sa nature: est-ce un
corps ou une onde? On affirme également que le rapport entre l'espace
qu'elle parcourt et le temps qu'elle met à le parcourir est constant. Ces
deux procédures scientifiques de pensée, Gilles Deleuze les appelle des
applications (ou des fonctions). Il s'agit en effet de penser le rapport
entre un ensemble de dimensions réelles qui se proposent à nous et un
ensemble de variables numériques qui y font référence. Les relations
entre ces variables doivent alors actualiser exactement ce qui arrive.
Si la lumière se met soudain à adopter des comportements qui ne
correspondent plus à la nature qu'on lui assignait, on doit changer sa
notion ou en adopter une autre. La théorie scientifique a donc pour
tâche de coordonner le réel afin de nous aider à prévoir ce qui va se
réaliser. Si ce qui se propose ne peut s'ajuster avec le cadre proposi-
tionnel de la théorie, on doit reformuler cette dernière. On sait par
exemple que la théorie de la relativité devra être remise en question si
l'on rencontre un jour un corps dont la vitesse est supérieure à celle de
la lumière. La philosophie envisage alors les complications inhérentes
aux explications scientifiques. Elle s'intéresse au devenir de la science.
Elle saisit, dans chaque cas, comment il est arrivé aux scientifiques de
modifier leurs présupposés. Mais cette sorte d'épistémologie locale
ne détaille jamais la série des applications scientifiques d'une nouvelle
théorie. Deleuze se contente d'allusions locales à des reformulations
de problèmes scientifiques qui résonnent avec ses propres soucis
métaphysiques. Cette manière de rendre compte de l'apparition
de nouvelles virtualités n'est donc pas exacte. La métaphysique ne
cherche jamais à se repérer exactement dans un ensemble donné

70
de variables, mais tente de redonner consistance à des variations de
pensée. Elle peut donc s'intéresser au sol métaphysique et nuageux
à partir duquel se déplace la science. La philosophie n'est donc pas
poétique ou inexacte: elle dit le passage« an exact» d'un ensemble
d'idées à un autre.

Vocabulaire
Variétés/Variations/Variables: Pour Gilles Deleuze, la science
fixe des variables exactes qui permettent de référencer les
comportements des corps matériels. Ces variables constituent
alors des applications scientifiques. Tout ce qui diffère de son
propre style de pensée apparaît à la science comme inexact et
flou. D'une certaine manière, les variétés intensives qui définissent
les sensations de l'art sont en effet inexactes. L'art lutte sans arrêt
contre le didactisme. li produit des affects et des percepts simples
et sobres qui n'ont pas besoin d'explications. En revanche, la
philosophie cherche à dire le passage« anexact » d'un ensemble
d'idées à un autre. Le privatif signale qu'il ne peut être question
pour elle d'exactitude. Pour Deleuze, la philosophie ne décrit
pas précisément le fonctionnement de l'actuel. Elle s'attaque
plutôt aux variations inattendues du donné. Elle cherche à rendre
consistante l'apparition de nouvelles virtualités.

Portée
L'invention du calcul différentiel en mathématiques intéresse Gilles
Deleuze car il y voit une formulation de son problème métaphysique
de la différenciation. En effet, le rapport différentiel qu'invente Leibniz
permet de penser une relation indépendante des termes de la relation.
Il fournit le rapport de variation intrinsèque d'une ligne en un point
quelconque de cette dernière. li permet de dire ce que la ligne devient
à chaque moment de son tracé et de nous renseigner sur sa manière
de« dériver» au fil de l'eau. Les notions corrélatives d'« intégration»
et de« primitive» intéressent également Deleuze. Pour comprendre
la manière dont une ligne f s'est retrouvée intégrée à une certaine
période et forcée à suivre certains sillons, il suffit en effet d'établir

71
la ligne de force « primitive» F qui puisse rendre compte de cette
intégration. La manière dont cette ligne de force primitive dérive
elle-même nous permet de retrouver la ligne initiale f et d'inventer
d'autres manières de cheminer. Cette présentation métaphysique de
la formule mathématique de Leibniz-Newton rend compte des trois
grands moments de son ouvrage sur Foucault: savoir (f), pouvoir (F),
invention de nouvelles manières de se subjectiver en faisant varier
notre pouvoir d'être affecté.

72
ttr
d s si n s
Les signaux

Ce sont les signes qui« font problème», et qui


se développent dans un champ symbolique.
Différence et répétition, p. 213.

Idée
La pensée saisit d'abord des signes qui la forcent à penser.
Pour se défaire des systèmes de coordonnées dont on sent
confusément qu'ils ne nous conviennent pas, il faut chercher
à développer d'autres manières de se signaler.

Contexte
Pour Gilles Deleuze, le monde scintille. Les animaux, les végétaux et les
hommes passent leur vie à se signaler. lis s'expriment ou s'expliquent.
Ils font des clins d'œil, émettent des grognements plus ou moins clairs
et arborent des joyaux colorés. Chaque chose développe un style
singulier qui correspond à sa manière de se formuler dans l'existence.
Chacun a sa manière de bouger ou de s'exprimer. Ce style singulier
reste néanmoins soumis aux changements. Il définit une vie dont
l'équilibre demeure précaire. Si nous étions soudain embarqué comme
matelot sur un navire de pirates, nous devrions forcément changer nos
manières afin d'assurer notre survie dans ce nouveau milieu. Nous ne
nous signalerions plus de la même façon. L'intérêt de Gilles Deleuze
pour les émissions de signes est une constante de son œuvre. Il se
penche sur la manière dont les êtres contournent les obstacles en
émettant des signaux qui seront ensuite reçus par d'autres. Il essaie
de saisir comment les êtres se construisent au quotidien et résolvent
leurs problèmes. Mais n'avions-nous pas dit que Deleuze essayait

75
toujours de se mettre à la d'autrui pour penser? Cette hypothèse
ne devrait-elle pas alors nous conduire à théoriser en premier lieu la
réception des signes? Ne suis-je pas forcé de commencerpardéchiffrer
aux alentours les formules sémiotiques qui me conviennent?

Commentaire
Considérons une mer d'huile. La surface plane et bleue clignote
alors au soleil. Elle persévère dans son existence tranquille. Puis, la
brise se fait plus importante et le vent se lève. Confrontée à une
modification de sa formule, la mer tente de contourner l'obstacle et
se creuse intérieurement. Elle prend la forme de vagues qui viendront
ensuite se briser sur le rivage. Dès lors, elle ne se signalise plus de la
même manière aux environs. Elle commence à faire problème et le
drapeau orange se met à flotter au vent. On sort les enfants. Le champ
symbolique de la plage au sein duquel la mer se trouve impliquée est
en train de muter. Les signaux se redistribuent: la houle s'accentue,
l'écume devient furieuse, les avertissements pullulent et les vieillards
s'alarment. Pourtant, une nouvelle bande surgit alors sur la plage,
munie de planches et de combinaisons. Des surfeurs, ayant pressenti
qu'une bonne session s'annonçait, débarquent. Toute réception de signes
présuppose donc une émission initiale. Si les hommes commencent à
regarder différemment la mer, c'est parce que celle-ci se signalise
autrement; et elle-même a vu sa forme changer d'empreinte en raison
de la réception de nouveaux signaux préhensiles émis par le vent. Il
faut bien que quelqu'un ait commencé. Notre quotidien fonctionne
d'ailleurs plus ou moins ainsi. Nous sommes constamment en train
de construire des formules de résolution pour nos problèmes, en
partant de formules émises aux alentours. Nous plongeons dans des
signalisations données pour reformuler nos envies confuses. C'est
en entendant depuis son balcon le bruit des rouleaux que le surfeur
décide d'enfiler son équipement et de courir jusqu'à la plage. Il se
met en pensée à la place de la mer dont il pressent virtuellement
les vagues. La mer rugit et du fond de sa clameur, elle signalise au
surfeur que son nouveau déséquilibre peut fortement l'intéresser.
Du fond de sa joie inquiète et du tumulte qui naît en lui, le surfeur
signale alors à ses parents qu'il ne faudra pas l'attendre pour manger.
Au cours de cette suite ininterrompue de signalisations, la plage s'est

76
au final redistribuée. Le n.-r,hi,on-,aa Les familles sont rentrées
s'abriter et de curieux individus se signalent à présent aux alentours.
Ils essaient de s'insinuer dans les plis du modelé océanique et d'y
maintenir leur équilibre précaire.

Vocabulaire
Bruit/Signal: Pour Gilles Deleuze, ce qui est premier c'est le
bruit. Une situation se définit en soi par sa complication. Elle
implique une multitude de préoccupations hétérogènes. Dès
lors, chaque individualité se met à se signaliser ou à se signaler,
en plongeant dans ce mugissement ambiant. Mais personne ne
sait exactement comment il souhaite se formuler. Nos premières
manières s'inspirent forcément des environs. Le bruit n'est donc
pas un élément secondaire qui viendrait perturber la forme parfaite
que j'émettrais consciemment et clairement. Le bruit est l'élément
primaire. Il renvoie au tumulte interne de chaque individu qui
se préoccupe de se défaire des signaux qui ne lui conviennent
pas. C'est à partir de ceux-ci qu'il commence par se signaliser ou
se signaler, et qu'il peut ensuite entrer en résonance avec des
manières qui lui conviennent. C'est donc depuis mon agitation
interne (ne pas tenir en place au sein des codes de conduite que
dicte ma famille) que je vais distinguer certains signaux émis par
un autre (la mer) et changer ma formule d'existence (bondir du
canapé pour aller attraper une vague).

Portée
Cette notion de signal est cruciale dans la pensée de Gilles Deleuze.
Dès ses premiers ouvrages d'historien de la philosophie, il s'intéresse
à cette question. Que ce soit via les signes chez Proust, les symptômes
chez Nietzsche ou les affections chez Spinoza, Deleuze va piocher,
chez les grands auteurs, les prémisses de sa sémiotique. Dans les
années 1980, il expliquera néanmoins avoir longtemps« traîné ce
problème des signes». Comme si les grands philosophes ne consti-
tuaient pas une aide suffisante pour résoudre cette énigme. En vérité,
ce n'est qu'en commençant à conceptualiser les images du cinéma

77
que Gilles Deleuze estimera être parvenu à « classifier les signes».
Les apparitions sur la toile se signalent en effet aux spectateurs de
façons diverses et variées, rendant la tâche difficile à qui souhaite les
analyser. Ayant initialement prévu de consacrer un seul semestre de
cours au septième art, Deleuze décrira, pendant plus de quatre années,
ses figures de lumière.

78
Pouvoir et

li s'agit de classer les types d'images et les signes


correspondants, comme on classe les animaux.
Pourparlers, p. 67.

Idée
Nos obsessions définissent notre sensibilité. Pour imaginer la
perspective d'un autre individu, je dois traquer l'inquiétude
quasiment animale qui affecte l'intégralité de ses démarches.

Contexte
Tout individu se définit comme un pouvoir d'affecter. Je ne cesse de
me signaler à la ronde et d'influer sur d'autres individualités. Si je me
mets à hurler la nuit, je risque ainsi de réveiller l'immeuble. Ce cri par
lequel j'avertis les alentours de mon cauchemar peut d'ailleurs être
saisi autrement par mes voisins. Ils s'imaginent peut-être qu'il est en
train de m'arriver quelque chose de terrible. Des malfaiteurs se sont-ils
introduits chez moi? Or, mes voisins ne décident pas volontairement
d'avoir peur. Ils ne cherchent pas consciemment aux alentours ce qui
pourrait alimenter leur effroi. C'est simplement que le cadre de leur
perception se remplit la nuit de divers fantômes. lis imaginent que ce
fond noir qui les entoure abrite les pires monstruosités. lis sont sensibles
au moindre bruissement et à la plus petite variation lumineuse. Leur
souci principal consistant à persévérer dans leur existence tranquille,
ils ne cessent d'en parler à leurs voisins, en journée, assis près du bord
de mer. Ils ont d'ailleurs acheté un chien qui grogne très fort dès que
quelqu'un s'approche de leur foyer. Ils ont également recouvert leur
maison d'alarmes. Comme chacun d'entre nous, ils agissent en fonction
de leurs propres soucis et sont uniquement sensibles à certains signaux.
Dès lors, comment nos angoisses nous rendent-elles incapables de
percevoir autre chose que ce qui nous inquiète?

79
Les données de ma perception définissent le champ de ce qui peut
m'affecter. Posons par exemple un cadre perceptif obscur. La nuit est
tombée et le vent fait grincer les portes. Pour Deleuze, le plus intéressant
n'est pas d'étudier la façon dont ce champ perceptif se donne à un sujet
conscient. li s'agit plutôt de partir des soucis inconscients qui précipitent
la genèse de tels cadres. Nos manières de percevoir dépendent en
effet de ces inquiétudes primordiales. Nous y sommes assujettis. De
nombreuses personnes que l'on plonge dans le champ pré-individuel
et a-subjectif de l'obscurité auront tendance à devenir craintives. Elles
souhaiteront fuir les bruissements obscurs du silence. En saisissant
cela, je peux me mettre à la place de mon enfant et essayer de lui
faire comprendre que les monstres ont été chassés de sous son lit. Le
cadre perceptif est donc un pouvoir d'être affecté qui présuppose une
préoccupation inconsciente et quasi animale. Si j'essaie réellement
de plonger dans cet effroi irraisonné de l'enfant, je distinguerai dans
le noir les imaginations qui le travaillent. Imaginer un autre cadre
perceptif où l'on distingue une multiplicité singulière de signaux
présuppose donc de retrouver le souci inconscient qui conditionne
cette nouvelle appréhension. li faut retrouver la perplexité informulée
qui se développe au travers de cette manière de percevoir. Dans les
plis du réel, un individu excédé se focalise sur ce qui aggrave sa rage
et le bourdonnement nocturne du moustique le rend fou. D'ailleurs, si
je souhaitais me mettre à la place de cet insecte, je devrais également
retrouver son souci primordial. Ce moustique qui m'affecte dans le noir
enveloppe aussi une inquiétude informulée. S'il ne cesse de tourner
en rond, c'est parce qu'il essaie d'y discerner des odeurs, des chaleurs
et des respirations accentuées. Il cherche certains signaux qui lui
permettront de répondre à l'interrogation qui l'anime. Le moustique
en question est en effet une femelle qui a besoin du sang des autres
pour perpétuer son espèce. En piquant la surface de notre peau, elle
subtilise alors une formule protéique qui permet à ses œufs de grandir.
Le moustique se définit donc également comme un pouvoir d'être
affecté. Il imagine dans le noir le sang dont il se nourrira et distingue
certains signaux aux alentours. Mais, dans le même temps, il affecte
auditivement et tactilement mon être. Aujourd'hui, je ne peux pas
dormir. Demain, mon bras me démangera.

80
Perplexité/Multiplicité: Tout cadre perceptif présuppose une
perplexité. C'est parce que l'on s'inquiète inconsciemment que
l'on distingue certains signaux. On est affecté par ce qui vient
alimenter nos obsessions. L'important n'est donc pas de savoir
si la perception consciente est une ou multiple. li s'agirait plutôt
de classer les perceptions en fonction des soucis inconscients qui
conditionnent leur apparition. Chaque inquiétude fait alors surgir
un cadre perceptif d'une certaine nature. Comme les animaux qui
ne sont jamais affectés par les mêmes signaux, nous ne saisissons
pas tous les mêmes indications au sein de ce qui se présente à
nous. li convient donc de classifier ces types de cadres que l'on
nomme des multiplicités. Ces dernières ne présupposent pas un
sujet conscient à partir duquel elles surgiraient. Elles désignent
plutôt le cadre impersonnel au sein duquel se développent
certaines perplexités inconscientes auxquelles nous pouvons
nous retrouver assujettis.

Portée
Gilles Deleuze ne classe donc pas les animaux en genres et en espèces
différentes. Il s'intéresse plutôt à la manière dont les vivants s'entre-
affectent. Dans cette nouvelle classification d'inspiration spinoziste,
le cheval de labour sera alors plus proche du bœuf que du cheval
de course. En effet, le cheval de labour est capable de résoudre les
mêmes problèmes que le bœuf.11 peut être affecté longuement par la
pénibilité de la tâche agricole sans pour autant s'écrouler. À l'inverse,
le cheval de course signalera rapidement son épuisement si on lui
impose de labourer un champ. Les types de cadres perceptifs que
l'on peut imaginer sont donc des multiplicités qui présupposent
certaines perplexités. C'est d'ailleurs de ce point de vue que Gilles
Deleuze s'attaque à la question du cinéma. li considère les images qui
s'affichent à l'écran comme des cadres perceptifs a-subjectifs dont il
trie les différents signaux.

81
Une nouvelle

Vous ne déviez pas de la majorité sans un petit


détail qui va se mettre à grossi0 et qui vous
emporte.
Mille Plateaux, p. 357.

Idée
L'important est de se focaliser sur de simples détails. La
formulation d'un problème passe par un jeu quasi cinémato-
graphique de recadrages successifs. Seul compte le cadrage
de ce processus de décadrage.

Contexte
Gilles Deleuze s'est toujours intéressé au roman policier. Le processus
de l'enquête criminelle, ses déceptions, ses révélations et ses intrigues
le fascinent. Son projet sur le cinéma débute d'ailleurs par une triple
énigme: peut-on affirmer que Bergson théorise le cinéma dès 1896?
Mais comment se fait-il qu'il pressente conceptuellement toutes les
dimensions d'un art dont la technique est encore balbutiante? Pire,
pourquoi assassine+il le cinéma dans un ouvrage datant de 1907
alors qu'il semblait pourtant prédisposé à !'apprécier? Confronté à ce
genre de problèmes, le philosophe devient détective. li développe ses
perplexités et jongle avec une multiplicité de perspectives disparates.
Il doit interroger les suspects, ne pas trop se compromettre avec ses
indicateurs, tourner et retourner dans son esprit l'affaire en cours et
essayer de dessiner une solution élégante. L'enquêteur cherche ce
que les Anglo-saxons appellent« the big picture ». Il souhaite trouver
un point de vue à partir duquel ordonner ce qui arrive ou est arrivé. li
est donc sans cesse à l'affût. li déniche des pistes à suivre. Ces petites
choses apparemment insignifiantes vont néanmoins lui permettre de
reformuler son problème. Ce sont les signaux cruciaux qui l'intéressent.

82
Le penseur se demande donc perpétuellement: qu'est-ce que je ne
vois pas encore? Quel est le petit détail qui changera ma perspective
et me permettra de résoudre ma difficulté?

Commentaire
On n'a pas suffisamment pris en compte les premiers chapitres du travail
deleuzien sur le cinéma. Avant de se préoccuper de la diversité des
images ou des signes, Deleuze se soucie en effet du cadrage. Certes,
si je suis perdu au milieu de la plage, à la recherche de mes amis, je
suis en mesure de percevoir la foule qui m'entoure, de discerner les
bateaux au loin ou d'être soudain frappé par la beauté d'un visage. Je
peux également être pris d'une pulsion de rage après avoir reçu un
ballon en pleine tête ou renvoyer un enfant auprès de ses parents si
je l'aperçois trop près de l'eau. Je suis alors en situation de poursuivre
mon chemin, de me demander à quel animal renvoie cette trace de
pas sur le sol, ou d'être soudainement choqué et paralysé par la vision
d'une baleine échouée sur le rivage. Je peux d'ailleurs, à cette occasion,
me rappeler des baleines que j'avais vues autrefois au Canada et me
demander, en scrutant la ligne d'horizon, si je ne m'enfuirais pas en
Afrique. Toutes ces imaginations de visions et d'auditions procèdent
donc par cadrages, décadrages et recadrages successifs. Tout part
en effet d'une perplexité initiale que j'essaie de formuler: où sont-ils?
Je scrute alors les environs et cette première formule, ou cadre de
recherche, me pousse à discerner des pistes à suivre. Je démêle la
complication des signaux environnants. Je cherche à trouver des
directions à emprunter. Serait-ce par ici? Serait-ce par là? Souvent,
je m'écarte de mon souci initial et suis emporté au loin. Ce visage
étranger qui me semblait appartenir à mon ami me trouble trop. Je me
mets alors impulsivement à suivre cette personne et à plonger dans
l'océan. Puis, ayant honte de mon propre comportement, je reviens
à mes moutons, sur la plage, et me remets en quête de ma bande.
Mais le courant m'a déposé ailleurs et la vision d'un sticker insignifiant
collé sur un parasol me guide alors vers les miens, mettant un terme
à mon enquête. Pour Deleuze, la pensée et la vie procèdent de la
sorte. Nous partons de perplexités qui conditionnent notre manière
d'appréhender le monde. Puis nous cadrons, décadrons et recadrons
sans cesse en suivant les pistes mineures qui nous permettent de

83
résoudre nos nrr~hlon-,oc Tout ce qui me fait signe et qui m'affecte est
donc une piste à suivre. C'est le pressentiment d'une nouvelle donnée
que je vais alors pouvoir intégrer afin de reformuler mon problème.

Vocabulaire
Cadrage/Décadrage: C'est en se mettant à la place de la caméra
cinématographique que Deleuze peut créer ces deux concepts.
Le cadrage définit en effet un champ de données possibles pour
un problème singulier. li fournit une manière de formuler telle ou
telle question. Cette distribution des données doit néanmoins
continuellement être redistribuée. On doit suivre des pistes
insignifiantes qui permettent de décadrer le champ des données
et de reformuler l'interrogation initiale. Le décadrage probléma-
tique est donc un moyen de mettre ensemble des perspectives
apparemment disparates. Celles-ci sont des cas dissemblables qui
sont néanmoins ordonnés ensemble pour résoudre un problème
et construire un point de vue qui a du sens. Dans ses ouvrages
sur le cinéma, Deleuze cherche toujours les problématiques que
partagent les réalisateurs (le montage, le gros plan, etc.) pour
rendre cornpte de leurs inventions. Ces perplexités communes
permettent alors de faire des auteurs autant de cas de solution
pour un problème donné.

Portée
Dans les recadrages problématiques qu'il propose, Gilles Deleuze
promeut sans cesse les« faux raccords». Il aspire à mettre ensemble
des auteurs ou des idées apparemment très différentes. Pour résister
aux fausses régularités que l'histoire majeure des problèmes défend,
il discerne alors des singularités problématiques à partir desquelles
il repense l'agencement des idées. Il crée par exemple un lien inédit
entre le cinéma et l'ouvrage Matière et Mémoire de Bergson. Deleuze
nous force donc à repartir de problèmes mineurs pour redistribuer les
perspectives et changer l'image de notre pensée. Sa grande idée, c'est
que nous ne pouvons jamais voir directement notre propre cadre de
pensée. Ce à partir de quoi nous construisons nos problèmes ne fait pas

84
problème pour nous. Nous le présupposons et c'est ce à partir de quoi
nous pensons. On ne peut que tourner autour des grandes questions
qui guident notre vie. Nous avons donc toujours besoin de complices
qui reformulent ce cadre de pensée que nous ne pouvons pas voir. Et
nos complices ont besoin de nous pour que nous reformulions leurs
propres perplexités. Les problèmes des autres peuvent donc servir de
solutions pour mes propres problématiques (et inversement). Gilles
Deleuze se sert donc des problèmes artistiques des cinéastes pour
résoudre son problème philosophique du signe.

85
Les clés

Tout existe dans ces zones obscures où nous


pénétrons comme dans des cryptes, pour y
déchiffrer des hiéroglyphes et des langages
secrets.
Proust et les signes, p. 112.

Idée
Comprendre quelqu'un ne se résume pas à identifier
clairement ce qu'il dit. li s'agit plutôt d'authentifier les obscurs
mystères qui le hantent. Toute explication détaillée bute sur
une inexplicable obsession.

Contexte
Gilles Deleuze envisage toute pensée comme un ensemble de
données cryptées. Pour lui, la clarté et la distinction ne suffisent pas
à mettre en relation deux esprits. En effet, mon discours est toujours
conditionné par une pluralité de questions qui me travaillent et qui ne
me sont jamais entièrement transparentes. Elles me précipitent dans
l'embarras, dans la confusion et définissent mes complications. Je ne
peux que lutter quotidiennement pour essayer de les éclaircir. Dès
lors, pour rencontrer la pensée d'un autre, il faut posséder une clé de
déchiffrement qui aide à le comprendre. Cette dernière se définirait
comme une perplexité que le récepteur partagerait avec l'émetteur.
Si Gilles Deleuze comprend Guattari, c'est parce qu'ils participent des
mêmes soucis métaphysiques. Les esquisses théoriques de Guattari à
propos de l'inconscient sont apparues à Deleuze comme une piste à
suivre. L'armature conceptuelle de la thèse de Deleuze s'est signalée

87
à Guattari comme intéressante. raison d'une
rencontre est toujours à chercher du côté de ces préoccupations
communes. Pourtant, cette mystérieuse clé du problème partagé
est-elle exactement la même chez l'émetteur et le récepteur? N'avons-
nous pas chacun nos problèmes privés qui se différencient de ceux
des autres? Comment peut-il alors y avoir authentification d'une
pensée complice si mes problèmes ne s'identifient pas totalement
à ceux des autres?

Commentaire
Prenons un exemple simple. Un espion, caché à proximité d'un
château, essaie d'entendre le mot de passe qui lui permettra de
s'introduire dans l'édifice. Du haut de la muraille, une sentinelle
interroge celle qui se trouve en bas: Six? La femme qui se présente
hurle en retour: Trois! On abaisse alors immédiatement le pont-levis.
Une heure plus tard, un autre individu est annoncé. On questionne:
Huit? Il répond: Quatre! On l'invite à franchir le seuil. Notre espion,
enthousiasmé, constate qu'il lui suffit de diviser par deux le chiffre que
crie la sentinelle pour trouver le mot de passe. li tente alors sa chance.
La sentinelle l'interroge: Dix? Il annonce avec confiance: Cinq! On le
fusille sur-le-champ: ce n'était pas la bonne clé de déchiffrement. Cet
exemple nous met sur la piste. Les nombres hurlés par les habitants
du château sont en effet des signaux. Ils composent un encryptage
public. Mais ces signaux publics doivent également être envisagés
de manière privée. La sentinelle se signale publiquement à partir
d'un souci privé: compliquer les relations numériques afin de ne pas
laisser entrer l'ennemi. Parce qu'il ne se met pas suffisamment à la
place du châtelain, l'espion ne parvient pas à décrypter ces signaux,
et à s'apercevoir que les pistes sont brouillées. Il s'enferre dans une
manière simpliste de poser le problème et ne cherche pas à authentifier
ce qui peut réellement constituer la formule sécuritaire du châtelain.
Il ne prend pas au sérieux le souci vital de ce dernier. Comment le
châtelain aurait-il pu se contredire à ce point en proposant une difficulté
qui n'en est pas une? En vérité, sa clé est moins mathématique que
poétique. Pour entrer dans le château, il suffit de compter les lettres
du nombre énoncé par la sentinelle. Pour s'introduire dans l'enceinte,
l'espion aurait donc dû répondre à la sentinelle: Trois! Cette scène

88
résume bien la pratique de Gilles Deleuze. Pour lui, il toujours de
décrypter les problématiques publiques des penseurs en les prenant
au sérieux. Pour cela, il faut revivre leurs difficultés singulières en les
faisant voisiner avec les nôtres. S'ils disent ce qu'ils disent et qu'on ne
les comprend pas encore, c'est parce que l'on ne s'est pas approché
de leurs tourments. li ne s'agit donc pas de simplement reconnaître et
d'identifier ce que dit publiquement un penseur, mais de revivre, en
son for intérieur, la difficulté authentique qui a pu être la sienne. Par
là, l'ensemble de son discours public, à première vue contradictoire,
s'éclaire. On entre dans sa caverne.

P Vocabulaire
Public/Privé: La pensée claire et distincte présuppose un ensemble
de problèmes identifiés. Ces problèmes majeurs définissent un
espace public de la réflexion. Les individus qui souhaitent penser
singulièrement doivent alors formuler leurs préoccupations privées
en négociant secrètement avec ces problèmes autorisés. Si les
textes de Deleuze paraissent parfois si fous, ce n'est pas parce
qu'ils contredisent les problématiques majeures et publiques de
l'histoire de la philosophie. C'est parce que l'on n'a pas encore
su authentifier les préoccupations mineures et privées à partir
desquelles Deleuze a encrypté ses œuvres. On le prend donc
souvent pour quelqu'un d'inintelligible ou on l'adore sans
l'expliquer. Pour résoudre les difficultés objectives de sa pensée,
il s'agit d'essayer de remettre en vigueur le problème privé (la
complicité), à partir duquel se trace sa propre signature. On peut
alors exposer son style de pensée et éclairer l'ensemble de ses
écrits. Par là, on authentifie publiquement une nouvelle manière
de penser (problématiser en se mettant à la place d'autrui).

Portée
Gilles Deleuze authentifie par exemple chez les grands cinéastes la
manière dont ils négocient, à chaque période, avec la manière reconnue
de filmer. Il sympathise avec leur façon de résister aux formulaires
imposés. li parsème donc ses deux ouvrages sur le cinéma de monogra-

89
pour rendre compte de la ----~·~'""'""'ULIVI de chaque réalisateur. li
conceptualise la genèse d'un style, avant que ce dernier ne soit tombé
dans le domaine public et recopié jusqu'à l'écœurement. Deleuze
considère donc chaque grande image de cinéma comme si elle était
encryptée. Il veut revivre chaque plan qui fut enregistré. S'agissait-il
de se mettre simplement dans le cadre de la perception d'un autre
être comme cette image semble l'indiquer? Ou bien le réalisateur
n'essayait-il pas de percevoir comme un fleuve qui coule? Comment
classer les signes impliqués dans les images cinématographiques qui
apparaissent à l'écran?

90
Une vue d'ensemble

La classification des signes est infinie, et d'abord


parce qu'il y a une infinité de classifications.
Pourparlers, p. 95.

Idée
Chaque catégorie de phénomènes nous fait signe d'une
certaine manière. Pour ne pas se perdre dans l'infinité des
détails du monde, l'observateur doit être attentif à ce qui
le soucie. Il discerne alors ce qui lui permet d'imaginer le
monde autrement.

Contexte
Pour Gilles Deleuze une classification est une liste de catégories, déter-
minées à partir d'un ensemble de signaux donnés. En lisant l'œuvre
de Proust, il expose par exemple la catégorie des signaux émis par les
mondains en société, celle des amoureux qui se jalousent ou celle des
signes que l'œuvre d'art compose. Cette classification des différents
êtres en fonction de leurs signes peut en droit donner naissance à une
infinité de catégories (Premier infini). Or, cette première classification
est d'abord une réponse à une question que se pose Deleuze. C'est
parce qu'il s'interroge sur l'efficacité des signes dans le processus de
l'apprentissage qu'il nous propose cette classification. Le mondain
manie par exemple des signes qui sont encore vides de sens tandis
que l'artiste nous donne à penser ce qui arrive dans le monde en
produisant une œuvre qui a du sens. Deleuze cherche donc à tracer
une vue d'ensemble pour éclairer cette perplexité de l'apprentissage
telle qu'il l'étudie chez Proust. Mais il pourrait, en droit, s'intéresser à
une infinité d'autres problèmes (Deuxième infini). Comment dès lors

91
parvenir à circonscrire le processus de classification des signes si ce
dernier est doublement infini? Disposer d'une vue d'ensemble ne
nous permet-il pas de mettre un terme à la classification des signes?

Commentaire
Dans ses deux ouvrages sur le cinéma, Gilles Deleuze nous propose
une classification des signes extrêmement mystérieuse. Il emprunte
au philosophe Charles Sanders Peirce la liste des termes étranges qui
la constitue: dicisigne, reume, icône, qualisigne, fétiche, synsigne, indice,
marque, symbole, etc. Considérons un film (La novia) dont les images
successives ne nous font pas signe de la même manière, de telle sorte
qu'elles peuvent être sémiotiquement classées grâce aux catégories
précédentes. La première image de ce film est orangée et légèrement
bleutée. Des danseurs tournent autour des flammes. Puis, on réalise
qu'un corbeau contemple une noce qui se déroule autour d'un feu. La
perception des danseurs se signale donc comme un cadre qui nous
dit comment le corbeau perçoit (dicisigne). Cette perspective animale
était d'ailleurs précédée d'une perception quasi moléculaire des
ondulations de la flamme ardente (reume). Soudain, le visage enragé du
marié trompé apparaît en gros plan (icône). Au loin, le paysage semble
s'irriter sous la chaleur de l'Andalousie (qualisigne). La mariée a en effet
fui avec son amant, le soir des noces, abandonnant un mari qu'elle
aimait pourtant. La bouche de l'amant s'affiche maintenant à l'écran.
On ressent la pulsion qui anime celle qui s'est échappée. Elle est prête
à mordre ces lèvres qu'elle adore (fétiche). La situation joyeuse de la
noce a radicalement changé (synsigne). On aperçoit, dans les yeux des
convives, le signe d'un duel à venir entre le mari et l'amant (binôme). Le
mari doit alors suivre les indices qui le mèneront jusqu'aux fuyards. Les
marques sur le sol, et la nature sauvage qui symbolise un désir ardent,
nous mèneront jusqu'à l'horreur finale. La mariée constatera, sans
pouvoir agir, que ses deux amours se sont entretués pour elle. Cette
catégorisation des signes permet de différencier les types d'images
que le réalisateur classique tente de faire surgir à l'écran. Ces appari-
tions lumineuses sont en effet d'une nature différente. Elles tracent
la perspective d'un corbeau, elles font sentir comme un mari enragé,
comme une amante exaspérée ou comme un être paralysé par le
chagrin. Gilles Deleuze assigne donc à chaque catégorie d'apparition

92
lumineuse un signe qui permet de la reconnaître. Mais, il nous invite
simultanément à concevoir la réciproque. À chaque signe correspond
peut-être une apparition lumineuse d'une idée. Dès lors, en classifiant
des signes, je me propose toujours de brosser un tableau d'ensemble
sur une question donnée. Relier des signe~ consiste toujours à mettre
ensemble des étincelles de pensée afin d'éclairer nos difficultés. La
classification s'arrête alors lorsque la solution apparaît sous la forme
d'une simple image de pensée.

fJ Vocabulaire
Eccéité/Singularité:« Ecce» signifie en latin« ceci». L'eccéité est
une entité singulière qui se contente de se signaler dans l'exis-
tence sans forcément correspondre à un objet ou à un sujet. L'art
expose de telles entités dont l'individuation est alors simplement
intensive. Un écrivain essaie par exemple d'animer sa page en
faisant apparaître, au cours de l'histoire, un été brûlant, une
atmosphère pesante, des moments de rage, une joie dansante et
des accents andalous. Ces affects et ces percepts sont individués
sans appartenir à une personne donnée. li s'agit de faire apparaître,
sur la page, le feu d'un été espagnol dans lequel le lecteur peut
plonger. Ce monde brûlant renvoie simplement à un ensemble
de perspectives, des singularités, que nous pouvons revivre (une
chaleur, une colère, une joie, un amour). L'artiste doit réussir à
créer cette image en gommant la composition, pour immédia-
tement nous affecter.

Portée
Si Gilles Deleuze insiste dans son ouvrage sur Bergson sur la catégorie
de l'intuition, c'est parce qu'il pense que lorsque le problème est bien
formulé, la solution apparaît immédiatement. On doit l'intuitionner.
À l'inverse, les présentations confuses et obscures découlent d'un
problème mal formulé. On a les solutions qu'on mérite en fonction de
la manière dont on pose le problème. L'important est donc de se fier à
ses petites intuitions, en cherchant à esquisser une vue d'ensemble sur
la question que l'on traite. Toutes les difficultés doivent en définitive se

93
connecter au sein d'une vue synoptique. li y a donc, pour Gilles Deleuze,
de véritables images de la pensée. Celles-ci donnent la formule magique
qui permet de résoudre immédiatement un problème très compliqué.
Il semble qu'on y saisisse, d'un coup d'œil, à vitesse« quasi infinie»,
comment les différentes pistes entrent en relation pour esquisser
une sortie du problème. On voit la solution. Pourtant, cette vision
panoramique a souvent été patiemment élaborée. Dans la plupart des
cas, elle est le fruit d'un lent travail d'enquête. On a progressivement
raccordé toutes ces vues partielles qui nous apparaissent maintenant
de manière simultanée.

94
la pensée

Une image n'est jamais seule.


Pourparlers, p. 75.

Idée
La pensée doit redoubler d'efforts pour fuir les mauvais
doubles qui lui collent à la peau. Elle est sans cesse obligée
de se faire une autre image d'elle-même.

Contexte
Chacune de nos affirmations présuppose une question. Une proposition
du type« Mon amour, tu es chauve» se définit comme la formulation
linguistique d'une préoccupation implicite. li s'agit en l'occurrence de
celle de ma corn pagne qui m'indique ici son inquiétude: mon chéri ne
serait-il pas en train de devenir chauve? D'ailleurs, cette interrogation
dissimule une mise en question plus profonde. Par cette phrase, ma
compagne me signale qu'elle s'alarme. Je déchiffre sa perplexité
grandissante face à ma perte capillaire. Je sens que celle-ci commence à
faire problème: pourrais-je continuer à aimer un chauve? Ma compagne
met en question ce qu'elle présupposait comme évident. Elle n'avait
en effet jamais imaginé que son roi puisse être dégarni. Remarquons
qu'il n'est pas certain que ma compagne soit sur le point de me quitter.
Nous notons simplement que la rencontre d'un signe qui lui fait
violence (la calvitie précoce), la force à repenser ce qui pour elle allait
de soi. Cette mise en question l'oblige à expliciter ce qui demeurait
jusqu'à présent à l'état implicite. Ma compagne doit faire varier la
manière dont elle posait le problème de l'amour. Dès lors, comment
la pensée se trouve-t-elle toujours contrainte de la sorte? Comment
reformule-t-elle ses propres présuppositions en rencontrant des signes
qui lui font violence?

95
La mode a ceci de fascinant qu'elle affirme souvent avec aplomb, sans
trop se mettre en question. Au moment où elle assène ses diktats, ces
derniers vont d'ailleurs de soi. La tenue qu'il faut porter est claire; celle
qu'il faut éviter encore plus évidente. On ne peut pas faire n'importe
quoi. Certes, quelques années plus tard on se rira de l'artificialité de
ces styles qui paraissaient naturels à l'époque. Pourtant, on ne cesse
de s'imposer de nouvelles modes dont nous sommes les éternelles
victimes. Malgré ses récriminations, la pensée la plus sérieuse a toujours
fonctionné de la sorte. En effet, ses questions doivent être formulées
d'une certaine manière. Dès lors, il y a toujours un style de pensée
qui s'impose rapidement comme allant de soi. Ayant une fois porté
ses fruits, on le présuppose éternel. Au Moyen Âge, on affirmait par
exemple qu'il était normal et pratique de poser les problèmes comme
le faisait Aristote. On devait collectivement chercher le vrai et se défaire
du faux, en distinguant les différents sens de notions qui sinon seraient
restées confuses. L'horizon de la pensée était clair. Aristote était à la
mode. On se devait d'arborer des problématiques similaires, sous
peine de faux pas. Les scolastiques s'engouffrèrent dans sa pensée et
firent proliférer son type de formulation. Tout le monde était aristoté-
licien. Mais ces vêtements de pensée étaient souvent trop étroits. On
ajustait donc les problématiques avec plus ou moins de succès. Enfin,
la pensée fut lasse de se contempler déguisée de la sorte. Elle eut envie
d'arracher ses vêtements trop étroits. Elle ne pouvait plus se contenter
de raccommoder des thèses et des propositions, en s'accommodant
de ces orientations problématiques fondamentales. Contrainte par la
multiplication de formules trop larges, la pensée devait apprendre à
se défaire de ces idioties. Elle devait penser ce nouvel horizon négatif
de la pensée. Comment s'arracher à la scolastique? Ne s'agit-il pas
de refuser de penser à l'aide de formules scolaires? La pensée ne
doit-elle pas avoir pour horizon positif la mise en question de notre
stupidité collective? Descartes fut le premier à suivre cette piste. En
épousant la position obscure de celui qui voulait tout repenser seul et
de manière privée, il parvint à expliciter l'ancienne image implicite de
la pensée. Il dénonça les formulaires du professeur public et fit varier
l'image de la pensée.

96
Plan de référence/Plan de composition: La pensée philosophique
se fait une certaine image d'elle-même Pour penser à quelque
chose, on suppose toujours qu'il faille poser les questions d'une
certaine manière. Cette planification plus ou moins implicite de
la pensée philosophique a également lieu en sciences et en art.
Les scientifiques ont en effet un plan de référence qui détermine
la façon dont la matière se trouve problématisée. L'apparition de
la modernité scientifique correspond ainsi à une reformulation, à
l'aide d'outils mathématiques, de toutes les problématiques liées
au fonctionnement de la matière. Il ne s'agit plus de formuler
qualitativement les problématiques de la physique, sous peine
de confondre l'art et la science. La pensée artistique s'intéresse
effectivement aux fluctuations intenses des qualités sensibles. Elle
trace donc un plan de composition des sensations pour formuler
ses préoccupations. Ce dernier plan varie lui-même en fonction
des arts et des périodes.

Portée
Gilles Deleuze a souvent utilisé les renouvellements intrinsèques à la
science ou à l'art pour repenser sa propre discipline. Il a par exemple
étudié Proust car il lui semblait que le nouveau plan de composition
artistique de cet auteur présupposait également une nouvelle image
de la pensée philosophique. En insistant sur la notion cruciale de
signe, Proust montre en effet que l'on ne pense que contraint et forcé.
li n'y a pas de formule rnagique qui permette de résoudre toutes les
questions. Chaque difficulté véritable impose même de reformuler
entièrement nos anciennes manières problématiques. La pensée
doit donc se méfier d'elle-même. Elle peut se laisser aller et continuer
d'utiliser des formulations problématiques qui ne fonctionnent plus.
Cet horizon négatif de la pensée n'est plus l'erreur. li s'agit plutôt de la
bêtise de ceux qui manipulent des formules symboliques vides de sens.
La stupidité a en effet ceci de singulier qu'elle se meut constamment
dans des idées reçues, étant parfaitement aveugle et sourde aux

97
signaux extérieurs qui viendraient la contraindre à penser autrement.
Elle barbote dans ses formules toutes faites sans jamais mettre en
question ses propres présupposés.

98
Dessiner

On peut faire le portrait d'une pensée comme


le portrait d'un homme.
Pourparlers, p. 139.

Idée
La pensée s'esquisse en faisant des marques. Le dessin
concerne donc également la philosophie. Cette dernière
trace de véritables figures qui constituent une formulation
graphique de son devenir-.. autre.

Contexte
Gilles Deleuze n'arrête pas de faire des dessins. Ce fait indiscutable est
souvent occulté. Dès ses premiers ouvrages, Deleuze trace pourtant
le système des autres comme un caricaturiste explorerait les poten-
tialités comiques de leur visage. Il contemple les lignes de force de
pensées étrangères et redistribue leurs singularités. Il en cherche la
formule. Il s'intéresse donc littéralement à la manière dont la pensée
s'esquisse. L'ouvrage Mille Plateaux indexe d'ailleurs la méthode de
Deleuze et Guattari sur l'œuvre du dessinateur Outcault. Quant à la
machine de guerre qui définit leur nouvelle manière de penser, elle se
réduit à un simple croquis. Les indices de la fascination deleuzienne
pour le dessin sont donc multiples. Il va jusqu'à produire lui-même
certaines esquisses qui se retrouvent intégrées dans ses livres. En
1973, il fait également paraître, dans un fascicule intitulé Faces et
Surfaces, une série de caricatures. Quant à sa dernière publication, il
s'agit d'un dessin légendé Chambre de malade. Jusqu'à la toute fin,
les graphiques s'ajoutent aux textes. Dans l'ouvrage sur Foucault, on

99
a même nvr,rr,,,...,,,., que le croquis doit condenser la prose philo-
sophique et en proposer une véritable formulation graphique. Dès
lors, comment un dessin peut-il retranscrire les différents moments
conceptuels d'une pensée 7

Commentaire
Imaginons une bande dessinée classique. Elle se distribue sur la page à
partir d'un fond blanc. Une ligne abstraite de pensée nous fait plonger
dans le fond virtuel, puis parcourir les esquisses qui remplissent les
différentes cases. On suit alors les aventures qui animent une ligne.
Par un processus continuel de cadrage, de décadrage et de recadrage,
nous épousons les péripéties des différentes figures. Les meilleurs
dessinateurs savent d'ailleurs jouer de l'indistinction entre le fond et les
formes. Le sable d'une histoire ayant pour cadre un désert peut ainsi se
confondre avec l'arrière-plan uniforme d'où émergent les cases. Notons
que les différentes figures tracées sur la page présupposent une série de
moments qui nous imposent un ordre de lecture. Les cadres surgissent
alors à partir de cet arrière-fond, comme autant de signaux à décrypter.
De la même façon, les différents moments conceptuels d'une pensée
présupposent un arrière-fond problématique. Puis, ses propositions
bien cadrées se débattent au sein du texte pour exprimer au mieux un
souci. Elles se constituent donc comme autant de moments à l'intérieur
d'une histoire problématique mouvementée où l'on ne cesse de faire
varier les perspectives. Les personnages de nos récits philosophiques
sont d'ailleurs, pour Deleuze, de véritables personnages conceptuels. lis
sont les complices qui nous servent à reformuler nos préoccupations.
L'ouvrage sur Foucault distingue par exemple les trois périodes de sa
pensée. Deleuze montre comment Foucault y devient successivement
archiviste, cartographe puis écrivain. Il explique en détail pourquoi
Foucault est progressivement contraint de faire muter le cadre de sa
pensée. Pourtant, ces épisodes diachroniques doivent également être
ressaisis synchroniquement. Ils définissent le tout de la pensée de
Foucault et peuvent être synthétisés au sein d'une figure qui résume
ces différentes étapes. À la fin de l'ouvrage, Deleuze propose donc un
curieux dessin qui superpose les différents moments conceptuels. Il
trace graphiquement la série des bifurcations de cette pensée. Cette
figure ne prend alors sens qu'au sein du texte qui la précède. Celui-ci

100
fournit une '""'""'·'·' pour la ,,,,.. """' ,u La dernière page qui suit le
dessin résume ensuite, en quelques lignes, la trame conceptuelle de
l'ouvrage. Elle fournit une courte formulation de ce que diraient ces
lignes si elles pouvaient parler. Elle fonctionne presque comme une
bulle de bande dessinée.

Vocabulaire
Diagramme/Monogramme: Gilles Deleuze est allé chercher
un terme technique pour définir ces dessins de pensée. Ceux-ci
constituent des diagrammes ou, plus simplement, des esquisses
de pensée en mouvement. Le diagramme d'une pensée synthétise
sa constante reformulation. En effet, les philosophes, les artistes
et les scientifiques ne cessent de s'affronter aux formulaires trop
simplistes qu'on leur impose d'appliquer. Ils cherchent à les
renverser et à reformuler de nouveau ce qui fait problème. Ils
tentent de penser autrement. Chaque grand système trace donc
une ligne diagonale de pensée. Celle-ci correspond aux refor-
mulations diachroniques d'une question. Cette ligne singulière
constitue synchroniquement la signature et l'emblème d'une
pensée. On la nomme donc monogramme. Le monogramme
de pensée deleuzien est à trouver du côté de la complicité. Son
diagramme est celui d'une reformulation problématique qui en
passe nécessairement par la saisie d'une autre pensée.

Portée
En faisant le portrait d'une autre pensée, je reformule nécessairement
ses problèmes à partir de mes propres perplexités. Je suis donc
forcé de déformer l'image que cette pensée se faisait d'elle-même.
Je la recadre à partir d'un nouvel angle problématique qui en redis-
tribue les singularités. Certains malentendus comiques peuvent en
découler. Dans La Clameur de /'Être, Alain Badiou a, par exemple,
fourni un remodelage très intéressant de la pensée deleuzienne, en
partant de ses propres perplexités. Pourtant, la problématique de
l'Un qu'il lui applique n'est pas un problème qui intéresse vitalement
Gilles Deleuze. C'est un angle mort de sa pensée. C'est à la fois une

101
question ,...,v,.... ,.,-,,..,..,,'""',~,.,,.. condamnée et pour cette raison non traitée.
En partant de cette perplexité non partagée, Badiou construit donc le
« non-rapport d'un rapport» à Deleuze. Gilles Deleuze avait d'ailleurs
procédé de la même manière pour recomposer la pensée de Badiou
dans un paragraphe de Qu'est-ce que la philosophie? li la traitait à partir
de l'un de ses angles morts, la question du virtuel. Badiou lui-même
explique qu'il ne relève aucune inexactitude dans le texte de Deleuze.
Seulement une étrangeté radicale. Il y a là « un angle de vue impra-
ticable, qui fait que nous ne pouvons comprendre de quoi il s'agit».

102
Traits

Nous avons autant de lignes enchevêtrées qu'une


main.
Dialogues, p. 152.

Idée
Si la courbe que l'on dessine fait arriver un trait incurvé sur
la page, tout ce qui nous arrive au quotidien est une incur-
vation de la courbe de notre existence. Les individus et les
groupes peuvent littéralement être conçus comme des
entrecroisements de lignes.

Contexte
Il existe trois manières d'envisager une figure linéaire. Il y a d'abord
la façon mathématique. On formule des rapports numériques qui
unissent les différentes variables de la figure. Un carré peut ainsi être
défini par ses côtés, son périmètre, ses diagonales ou son aire. Ces
variables sont reliées numériquement et l'on peut exprimer la loi de
ces rapports, pour tous les cas possibles de carrés. Pourtant, cette
figure linéaire peut également être envisagée artistiquement. Le carré
peut être la formule d'une pièce où l'on se retrouve enfermé. Les lignes
définissant les arêtes de cette prison sont alors vécues comme autant
d'intensités douloureuses qui empêchent la fuite. Chaque ligne de la
figure est saisie intensément. Un rayon de lumière filtrant sur le seuil
de la porte exprime par exemple l'espoir de s'échapper. Pourtant,
Gilles Deleuze n'emploie ce concept de ligne ni dans un sens exclusi-
vement mathématique, ni dans un sens intégralement artistique. La
ligne est également pour lui l'élément fondateur de la métaphysique.
En effet, avant de renvoyer à un état de choses matériel donné qui se
propose, ou à une sensation potentielle, la figure linéaire est le résultat

103
d'un tracé. Elle dans le trait que quelque chose est arrivé. Dès
lors, dans quelle mesure les mutations qui affectent une ligne nous
permettent-elles de penser les détours de nos existences?

Commentaire
Faisons le croquis d'une maison. Je trace une première ligne droite: un
mur arrive sur la page. Puis, une certaine torsion du tracé, un angle droit
et un autre mur apparaît. Le coin, ou la torsion, est donc une singularité
de la ligne abstraite et mutante qui préside à mon dessin. C'est un
moment crucial où ce qui était censé continuer d'arriver (le premier
mur) s'arrête brutalement et bifurque vers autre chose (le deuxième
mur où il y a une cheminée). Toute ligne est donc potentiellement
parsemée de singularités. Ces dernières indiquent une bifurcation
de la figure et correspondent au surgissement d'un nouveau moment
conceptuel (mur sans cheminée/mur avec cheminée). C'est d'ailleurs
pour cette raison que Gilles Deleuze fait de la torsion l'élément de
base de nos existences. li se met à la place du dessinateur et formule
graphiquement les complications et les détours de nos vies. Deleuze
pense en effet que ce qui arrive à une ligne peut être saisi comme un
événement. Dès lors, il va conceptualiser la réciproque: il envisagera
tout événement comme la mutation d'une ligne abstraite que l'on peut
penser. Cette ligne est d'ailleurs irreprésentable sensiblement. Elle
est néanmoins impliquée dans le tracé quotidien de nos affaires.
Pour Deleuze, il faut littéralement croquer l'autre pour lui subtiliser
une reformulation de nos perplexités. li s'agit de ne pas tourner en
rond dans une formulation donnée, sous peine de s'enfermer dans
un problème et de se condamner à ne jamais le résoudre. Si nous
orientons nos préoccupations de la sorte, la ligne se durcit et perd sa
capacité de bifurcation. Deleuze affirme qu'elle se retrouve coincée
entre des segments opposés: on reste enfermé entre quatre murs
rigides au lieu de sortir dehors prendre l'air. À l'inverse, si l'on enfourche
inconsciemment la ligne abstraite qui nous invite à constamment
changer de place, nous risquons de nous perdre nous-même et
de ne plus savoir où nous habitons. Le philosophe est toujours en
train d'approfondir un problème et de le graver sur la page, mais il
est également sensible aux appels d'air qui ouvrent d'autres portes.

104
Entre la mutation pure la on,--r,a,nr·onr dure, un peu de
est nécessaire pour accueillir les sollicitations du dehors sans perdre
de vue son problème.

Vocabulaire
Perspective lisse/Perspective striée: Le dessinateur qui trace
un portrait peut le faire de deux façons. Il peut épouser une
perspective lisse où il fait glisser son crayon sur le papier de
manière contingente. Il est alors dans un survol absolu de la
surface. Il est capable d'endosser potentiellement tous les
traits qui se manifestent à lui. Pourtant, cette perspective lisse
est extrêmement dangereuse. Ne disposant d'aucune formule
prédéterminée, le dessinateur risque l'errance et l'incohérence.
Son croquis devient alors rapidement un cafouillis sans clarté,
un cliché de créativité. À l'inverse, si le dessinateur ne s'autorise
pas de tels vagabondages libres et non prédéterminés et qu'il
se crispe sur les formules graphiques, apprises à l'Académie, il
travaille en vain. li applique les schémas scolaires et se contente
de marquer les différentes oppositions abstraites de tout visage
entre le front, les yeux ou le nez. Il quadrille la page et s'enferme
alors dans une perspective striée. li n'est plus suffisamment attentif
aux singularités des traits de son modèle.

Portée
Gilles Deleuze ne lit donc pas les lignes de la main. Pour lui, les tracés
n'indiquent pas une existence prédéterminée qu'un devin pourrait
déchiffrer. Il s'intéresse plutôt aux bifurcations indéterminées des
tracés d'une main artiste. li est le complice des dessinateurs. li se rnet
à la place de leurs esquisses et suit en pensée les moments où leurs
lignes changent brutalement de direction. C'est dans cette optique
que l'on peut comprendre la référence de Gilles Deleuze à la curieuse
notion de I'« haptique » théorisée par le critique d'art Riegl. Ce terme
définit en effet une saisie visuelle et pourtant tactile du monde. Il
s'agit d'une appréhension paradoxale car c'est une saisie optique qui
doit moins à la vue qu'au sens du toucher. Cette appréhension est

105
en vérité celle du dessinateur qui regarde le monde avec sa main. Le
dessinateur essaie en effet de se défaire temporairement des grilles
qui s'interposent entre lui et son sujet (les canons de l'Académie, ses
propres formules ou recettes). Il se rapproche des lignes du monde
pour en réinventer la formule sur son papier. Alors il peut renouveler
les cadres de notre perception, en inventant une nouvelle manière
de retranscrire les courbes sensibles.

106
failles

Faire la carte, et pas le calque.


Mille Plateaux, p. 20.

Idée
Le pourtour d'une pensée marque sa plus forte avancée ainsi
que le lieu de sa plus grande vulnérabilité. Cartographier
cette frontière fragile permet de dépasser un système en
évitant de simplement le décalquer.

Contexte
Gilles Deleuze est toujours entré chez les autres par des chemins de
traverse. Il ne repère pas d'abord leurs notions clés. Il ne circonscrit
pas leurs chaînes argumentatives. li est plutôt immédiatement happé
par les nouveaux problèmes qu'il rencontre en terre étrangère. Mais
n'avions-nous pas dit que nous ne pouvions rencontrer l'autre que du
fond d'une véritable perplexité? Comment dès lors traiter d'un système
étranger si le problème que ce dernier propose est bel et bien résolu?
Comment faire si l'autre nous découvre une nouvelle vue d'ensemble
qui ne fait plus problème? Sommes-nous condamnés à seulement
décalquer les solutions définitives de préoccupations obsolètes? Pour
résoudre cette difficulté, Gilles Deleuze se fait arpenteur. Une pensée
atteint toujours une frontière qui signale également son point de plus
grande avancée. Gilles Deleuze tente de repérer ce pourtour et de s'y
installer. li se pose à la pointe des grands systèmes et les reformule en
s'appuyant sur ce qui constitue également le point de leur plus grand
sous-développement. li repart en effet des perplexités que soulèvent
les avancées incontestables d'une pensée. Gilles Deleuze ne clôt donc
pas une pensée sur elle-même. li la réoriente entièrement en fonction
de ses propres failles. Comment prolonger une pensée en formulant
les difficultés que soulèvent ses propres nouveautés?

107
Gilles Deleuze emploie très souvent les termes de« fêlures»,<< brisures»,
«ruptures>> ou« coupures». On peut d'ailleurs s'étonner qu'une pensée
de la création et de la construction fasse une place si importante à
ce lexique de la destruction. Faut-il affirmer que Deleuze cherche à
déconstruire les systèmes des autres en précipitant leur démolition?
En vérité, il nous offre plutôt une philosophie de la reconstruction. Il
repère les failles d'une pensée comme on débusquerait les fissures
dans un édifice. Mais son action ne consiste pas à démolir les systèmes
des autres. Il cherche plutôt à montrer que ces derniers reposent
toujours sur des bases instables. Aucune construction n'est à l'abri
d'un séisme qui la fissurera en certains endroits. Avant de construire
ou de recopier des résolutions de problèmes, il faut donc être attentif
à ces points faibles d'une pensée. Tout monument de pensée, fût-ce la
plus grande cathédrale, contient virtuellement ces failles. S'agit-il alors
de colmater ces fissures de la pensée? De les passer sous silence? Il
faut plutôt leur prêter une attention accrue. Elles sont les points de
plus grande fragilité, sur lesquels l'intégrité d'un système repose. Il
faut d'ailleurs être bien prétentieux pour croire que les auteurs qui
ont construit de telles œuvres ne les apercevaient pas. Gilles Deleuze
était par exemple bien conscient que ses ouvrages les plus novateurs
pouvaient paraître ésotériques. Il savait que le style de sa prose était
le point de plus haute fragilité de sa pensée. Il assumait le fait que la
plupart des gens reprendraient ses notions les plus bigarrées sans
s'intéresser aux difficultés qu'elles visaient à résoudre. Mais il avait
besoin de telles formulations énigmatiques. Le tout de sa pensée en
dépendait. Un auteur connaît toujours ses propres failles, il fait d'ailleurs
porter le plus gros du travail sur ces difficultés. li a déjà virtuellement
répondu à toutes nos objections stupides. Il ne faut donc pas se
détourner des fissures d'une pensée. Ce sont d'une part les points
cruciaux à partir desquels un penseur envisage le tout de sa pensée. Ce
sont également les lieux qui font problème et grâce auxquels on peut
reformuler l'ensemble pour le prolonger. En partant des craquements
d'une pensée, on ne la décalque pas. On s'en sert comme d'un outil
pour explorer des régions adjacentes et encore inconnues.

108
Coupure/Déchirure/Rupture: Gilles Deleuze envisage les failles
comme des lieux de mutation. Il tente cie les penser au sein de
n'importe quel système qui se prétend clos (et pas seulement
dans le système d'un auteur). En repartant de ces points de haute
fragilité on peut alors reformuler le problème de chaque situation.
Si l'on prend l'exemple d'un couple qui vient d'emménager et qui
déjà se dispute, on comprendra comment Deleuze différencie les
types de failles. Ce qui peut faire problème dans un couple, c'est
que l'on ait assigné des coupures trop nettes dans la répartition
des tâches. On étouffe de devoir suivre à la lettre le planning
(« Le mardi on fait ceci, le mercredi on fait cela »). Cet amour peut
également pâtir de l'accumulation graduelle de petites déchirures
intenses(« Mais pourquoi mastique+il ainsi sa viande?»). Enfin,
il peut brutalement y avoir rupture, si l'autre a le mot de trop ou
s'il s'attaque à l'un de nos points faibles. La situation s'écroule, les
cœurs se brisent en mille morceaux, et il faut reconstruire ailleurs.

Portée
Deleuze aime dessiner des armatures en train de craquer. li ne décalque
pas le plan bien équilibré de telle ou telle situation (une pensée, une
vie, un couple, un mouvement artistique, etc.). Sa pensée s'infiltre
plutôt dans les failles. Son système est donc une « hétérogenèse».
Il systématise comment tout système clos et homogène peut être
brisé et redistribué en un autre système hétérogène. Son projet sur le
cinéma est indexé sur une telle rupture. Il ne s'agit pas de construire
chronologiquement les deux ouvrages en les répartissant de part et
d'autre de la date charnière de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui
l'intéresse, c'est plutôt comment la catastrophe de la Seconde Guerre
mondiale a affecté de l'intérieur la problématique cinématographique.
En effet, en raison de l'utilisation par la propagande de ses montages
de lumière classiques, le cinéma a dû se reformuler et explorer d'autres
types d'images radicalement différents. Toute fêlure ou fissure d'une
situation est donc un moment crucial qui affecte une manière de poser
tel ou tel problème.

109
Les intensités

Nous ne suspectons l'intensité que parce qu'elle


semble courir au suicide.
Différence et répétition, p. 289.

Idée
La promotion continuelle de l'intensité et de ses stimulants
est symptomatique. On oublie l'importance de la frustration
au détriment d'un état de constante excitation. Un désir plus
intense d'autres potentialités anime les vies contrariées.

Contexte
Pour Gilles Deleuze, l'intensité se définit comme une variation quanti-
tative de ma puissance. Je vis toujours plus ou moins intensément.
En écoutant une musique, je vais soudain me sentir plus joyeux. De
manière inexplicable, je vais aller mieux. Certes, je ne peux assigner
un nombre à ce degré d'intensité. Celui-ci ne se confond pas avec
mon énergie et ne peut être capté par des machines médicales. Je
peux être très malade et peu réactif et pourtant me sentir pleinement
vivant. Je peux également ne jamais jouir, être frustré mais ressentir
intensément la disparition du plaisir. Pour Gilles Deleuze, l'intensité
ne se confond donc ni avec l'excitation ni avec le plaisir. Toute vie est
intense. Les moments mornes ou frustrants de nos existences ne font
pas exception. Les intensités vitales s'y sont simplement annulées.
Pourquoi alors continuer à parler d'intensités quand ces dernières ont
disparu? C'est que l'intensité se définit pour Gilles Deleuze comme une
variation qui aussitôt peut s'évanouir et redevenir simplement potentielle:
la joie s'étiole, on ne sait plus ce que l'on aimait dans cette musique,

111
on trouve l'autre banal. Dès lors, la plus intensité se manifeste
curieusement dans la suppression de l'excitation (ou dans une pointe
de douleur). La vie cherchant malgré tout à se déployer, on ressent
alors intensément sa puissance non actualisée. En quoi une vie malade
nous permet-elle paradoxalement de discerner ce qu'est une intensité?

Commentaire
Dans Extension du domaine de la lutte, Michel Houellebecq nous propose
le tableau d'une vie apparemment peu intense. Son personnage est
un informaticien qui hait le monde au sein duquel on le condamne à
s'épanouir. Les publicités agressives l'insupportent et la quête inces-
sante d'expériences sexuelles de ses contemporains le dégoûte. Le
personnage ne prend plaisir à rien et il est, selon ses propres mots,
très peu excitant. On aurait néanmoins tort de croire qu'il ne vive
pas intensément. Étant dans l'incapacité de trouver une vie qui lui
plaise au sein de celles qui s'offrent à lui, il devient progressivement
de plus en plus malade. Sa situation se complique et il finit même par
devoir être interné. Michel Houellebecq refuse pourtant l'idée selon
laquelle son personnage serait névrotique et déprimé. En vérité,
c'est un grand vivant. Il refuse simplement les styles de vie qu'on lui
propose. Il ressent d'ailleurs très intensément qu'il pourrait en être
autrement. Dans un autre monde, il éprouverait du plaisir à communier
avec son environnement. La rupture entre ce qu'on lui offre et ce
qu'il demande est néanmoins trop radicale. Il vit donc intensément
l'absence de possibles. Mais il ne se résigne pas et il convertit la laideur
d'un monde qui le blesse de toutes parts. li rit de sa douleur et cherche
à résoudre son problème en se créant un personnage d'un grand
comique. Cette vie est exemplaire. Pour Deleuze, toute intensité est
en effet d'abord impliquée dans une absence d'excitation et de plaisir.
Il faut avoir été frustré par les possibles que le monde propose pour
ressentir que d'autres styles de vie pourraient passer à l'existence. On
commence toujours par vivre le monde sur un mode pathologique.
On en est malade. Ce que l'on discerne d'abord, c'est ce que Deleuze
appelle des symptômes. Ce sont les signaux qui nous font violence
et qui renvoient aux forrnulaires que l'on ne souhaite pas épouser.
Il faut alors réussir à s'affirmer, malgré tout, en formulant ce qui fait
problème. On entre en résistance en trouvant ses propres complices.

112
Michel Houellebecq construit par un ensernble de théories
loufoques sur le monde contemporain, énoncées par des animaux
(un caniche, un gorille, etc.). Sa plainte entre alors en résonance avec
leurs hurlements et se convertit en cri de guerre drolatique. Par là, il
nous invite également à ne jamais interrcrnpre la lutte.

Vocabulaire
Modelé/Modulation: Le monde qui s'offre à nous est modelé d'une
certaine façon. Les sols y sont creusés pour y accueillir des rnétros,
les rails y sont posés pour que des trains puissent se déplacer. La
matière du monde est comme une pâte qui se trouve modelée
naturellement ou artificiellement. Un style de vie s'organise
auquel nous devons nous plier. Impliqué à l'intérieur de cet espace
quadrillé, on trouve néanmoins un autre type d'espace qui diffère
en nature. Gilles Deleuze appelle cet espace purement intensif un
spatium. Il faut ainsi imaginer abstraitement ce milieu intensif à
partir duquel chaque individualité émet des signaux et en reçoit.
Ces signaux font alors varier localement la puissance des individus
(positivement ou négativement). Le spatium est donc un espace
de modulations intensives. Si le modelé du monde dans lequel
nous évoluons nous dégoûte, ses signaux provoquent en nous
un malaise intense. Nous les ressentons comme les symptômes
d'un monde qui ne va pas bien.

Portée
En 1994, Gilles Deleuze publie un ultime dessin qui s'intitule Chambre
de malade. On y aperçoit une chambre à coucher, un lit, une table de
chevet, une chaise, une lampe et une fenêtre ouverte. Le point de vue
est singulier. On a l'impression que celui qui perçoit est légèrement en
apesanteur. li est en train de s'élever ou de retomber. Le dessin semble
esquisser, au travers de ses lignes tremblantes, les modulations inten-
sives qui affectent le malade. On sent et l'on perçoit le vent entrer par
la fenêtre ouverte et la lumière se tamiser. On entend une respiration
sifflante. Toute sa vie, Gilles Deleuze a souffert d'une petite santé. Les
penseurs qu'il étudie sont d'ailleurs souvent de constitution assez

113
Dès lors, il ne faudrait pas croire que la promotion de l'intensité
et de la variation de puissance deleuzienne s'identifie à une défense
du plaisir et du surhomme constamment excité. C'est tout l'inverse.
Pour Deleuze, la plus infime variation du monde laisse poindre une
modulation intensive qui vaut tout autant que la plus grande décharge
de plaisir; et c'est seulement au travers des puissances contrariées que
l'intensité peut être véritablement rencontrée.

114
Doser

Tout le corps s'échappe par la bouche qui crie.


Francis Bacon, p. 33.

Idée
Les cris sont des marqueurs d'épuisement. lis signalent qu'un
corps ne supporte plus la situation qui est la sienne. Il faut
en prendre la mesure pour éviter toute démesure.

Contexte
Deleuze souligne très tôt la nécessité d'envisager cliniquement les
situations qui nous font problème. Dans un couple en crise, il ne sert
par exemple à rien de s'emporter trop vite ou de se satisfaire du bain
de sang qui résulterait d'une opposition ayant mal tourné. Chacun doit
essayer de se mettre à la place de l'autre, en envisageant les motivations
du désaccord. li s'agit de discerner les complications de la situation et
de faire calmement le tableau des symptômes qui manifestent ce qui
ne va pas. Il faut avoir le souci de chercher pourquoi la magie risque
de bientôt s'évanouir. Les deux individus n'ont-ils pas su reconnaître
et traiter à temps des problèmes financiers? Ou bien leur irritation
est-elle motivée par la nature intrinsèque de leur conjoint? Mais les
deux questions ne sont-elles pas liées? Est-ce que je ne découvre
pas véritablement le style de l'autre dans sa manière de gérer nos
problèmes financiers? Que faire si notre désaccord va grandissant?
Face à sa démarche, à son discours, à sa tenue, je ne tiens plus en
place. La manière dont l'autre se pose dans l'existence me donne
envie de vomir. Notre situation m'apparaît à présent intolérable. Un
mot de plus et je ne répondrai plus de mes actes. Dans les cris de
colère que je pousse, on pressent donc ma fuite à venir du couple.
Mais comment parer plus calmement à ce décompte mortifère? Ne
s'est-il pas progressivement mis en place?

115
Deleuze a quelque chose d'un pharmacien. Ce qui l'intéresse, c'est
la posologie ou l'art des quantités administrées pour aller mieux. Il
y a par exemple des gens que l'on ne supporte qu'à petites doses.
On ne peut endurer longtemps leur style de vie, leurs manières de
parler, leurs goûts et tout ce qui constitue la formule de leur être. En
effet, si je me définis par ce qui m'interroge, et par la manière dont
je résous mes soucis, je ne suis pas en mesure de rencontrer tout le
monde. Pour qu'une certaine complicité puisse naître entre deux
êtres, il faut qu'ils s'entraident à distance. Imaginons l'économie d'un
couple. Les deux s'administrent la formule de leur être. Sa manière
nonchalante m'a par exemple un temps paru idéale. J'y voyais une
manière de me reformuler moi-même. En sa présence, je n'étais plus
si angoissé(e). Je m'apaisais. Ce baume a malheureusement, parfois,
une date de péremption. En effet, il suffit d'une situation où l'autre
ne m'apparaît plus comme un complice, mais comme un traître, pour
que tout dégénère. Si j'ai par exemple l'impression qu'il ne m'aide
plus à relativiser mes problèmes d'argent, mais qu'il ne les prend tout
simplement pas en compte, alors sa présence n'est plus tranquillisante.
Il est simplement devenu un parasite irritant qui vit à mes crochets.
Il contribue à couler mes finances et il a le culot de me dire que mes
angoisses sont vaines. Alors, nous commençons à avoir envie de nous
crier dessus. On ne se comprend plus. Très vite, on se supporte moins,
même à petites doses. Deleuze est très clair là-dessus. À partir d'un
certain moment, l'autre peut ne plus me proposer une reformulation
novatrice de mon problème, mais une accentuation de ce dernier.
Il n'est plus un médicament pour mes propres maladies, mais un
poison qui aggrave mon cas. Si l'autre se met à devenir toxique pour
moi, ce n'est plus qu'une question de temps. On peut même évaluer,
à la marge, le moment limite où la situation craquera pour de bon.
Dans les cris précurseurs de nos disputes, on entend ce tic-tac de la
mort d'une relation. À chaque fois, on va jusqu'à l'avant-dernier mot
qui permettra de réitérer la dispute le lendemain, car le dernier mot
signerait la fin du couple. La chose devient d'ailleurs inévitable au
fur et à mesure que les crises s'accumulent. Après quelque temps, le
moindre signal que l'autre émet me semble être une pure provocation.
Dès lors, je ne crie plus et je m'en vais.

116
Saturation/Sursaturation: Gilles Deleuze propose de compta-
biliser intensivement nos complications. Il cherche à évaluer
l'avant-dernier signal qui permettra à une formule de persévérer
dans l'existence. Il envisage également le dernier signal qui
nous forcera à changer de formule. Ce r-narginalisme de la vie
quotidienne s'applique à tous nos problèmes. Nous avons pris
l'exemple du couple. Deleuze s'intéresse également au cas de
l'alcoolique qui ne cesse de frôler sa limite de saturation sans jamais
l'atteindre. La limite de saturation définit un point d'épuisement
d'une situation donnée: je ne peux plus te voir en peinture, je
ne suis plus capable d'avaler une goutte d'alcool. Le seuil de
sursaturation définit le franchissement de la limite. Ce seuil est
extrêmement dangereux et constitue un saut dans le vide. On
ne peut souvent pas présumer de ce qui va en découler et mieux
vaut essayer de bifurquer avant.

Portée
Le cri qui signale un corps qui n'en peut plus est une constante chez
Deleuze. Tout son ouvrage sur Bacon est envisagé autour de la formule
« Peindre le cri plutôt que l'horreur». Les tableaux de ce peintre sont
moins une figuration d'atrocités qu'une tentative audacieuse pour
peindre cette limite de saturation intensive, ainsi que le cri qui en
découle. Bacon essaie d'impliquer dans des intensités colorées le corps
intensif épuisé de celui qui trouve sa situation insupportable (un corps
d'épouse brisée, un corps d'alcoolique imbibé, etc.). li veut donner
à sentir ces moments de sursaturation où notre corps s'échappe de
lui-même et de la situation contraignante qui est la sienne. Deleuze
pense à des choses aussi diverses qu'un corps qui vomit, qui ne tient
plus en place sur sa chaise ou qui ne supporte plus la bêtise de ses
contemporains. C'est également en ce sens que Deleuze pense que
le cri est toujours le signal d'un dégoût intense et d'une« honte d'être
un homme», selon la formule qu'il subtilise à Primo Levi.

117
Un autre

Faire l'amour n'est pas ne faire qu'un, ni même


deux, mais faire cent mille.
L'Anti-Œdipe, p. 352.

Idée
Tout corps-à-corps intensif entrelace une infinité de sensa-
tions. Avant de faire l'amour, on se passionne intensément
pour les manières des autres.

Contexte
L'expression « faire l'amour» revêt ici deux sens. Il s'agit à la fois de
faire voisiner des corps qui s'embrassent, se touchent, se mordent et
se caressent. Mais il s'agit également de réfléchir sur la rencontre de
1 1
toutes les entités qui s attirent. Il n est donc pas ici question du seul
rapport sexuel. De nombreuses pratiques apparemment innocentes
participent de ce problème de la rencontre d'un corps qui nous
touche. Imaginons par exemple que l'on découvre un corpus de
textes étonnant. On se met alors à tourner les pages avec passion et
à souligner de notre emportement les passages les plus intéressants.
1
On pétrit le texte. Que l on ne nous objecte pas qu'il existe des gens
qui ne supportent pas que l'on touche de trop près un ouvrage. Ceux
qui détestent, par exemple, que l'on marque au crayon de papier les
moments cruciaux de l'exposé, ont également un rapport tactile au
texte. lis le souhaitent paradoxalement immaculé, vierge et intou-
chable. Il y a donc des lecteurs plus ou moins prudes. Gilles Deleuze
avait pour sa part tendance à arracher des pages pour les offrir à
ses amis de passage. Les textes et les corps circulent donc au gré de
notre désir. Certes, Gilles Deleuze ne met pas des livres dans son lit.
1
Il souligne néanmoins l'importance d un corps-à-corps complice avec
l'autre. Comment se construisent alors ces intrigues?

118
Gilles Deleuze a complètement bouleversé la relation classique
entre le corps et l'esprit. Par là, il a repensé la sexualité. Chacun peut
effectivement constater que la considération pour les organes de son
partenaire ne garantit pas le succès d'une étreinte. Cette condition,
peut-être nécessaire à la circulation du désir, ne s'avère en rien suffisante
pour la réussite d'un corps-à-corps amoureux. S'agit-il alors d'affirmer
que deux individus font bien l'amour parce qu'ils possèdent des âmes
jumelles? Les faits seraient encore contre nous. Il existe beaucoup
de personnes qui aiment faire l'amour sans pour autant partager
une connexion spirituelle exceptionnelle. D'ailleurs, un corps qui me
plaît ne se réduit pas à la somme de la matière qui le compose. Ce
corps désirable m'apparaît d'une certaine façon. Il est plus ou moins
costaud, trapu, élancé ou rapide. Tout corps organique se signale
donc intensivement aux alentours. Il manifeste sa formule. Ce qui va
me plaire chez l'autre, ce n'est pas son corps ou son âme: c'est plutôt
sa manière d'être. L'autre se tient bizarrement ou s'exprime curieu-
sement. Ses idées ont une tournure étrange ou un accent intéressant.
Ses yeux se ferment légèrement lorsqu'elle parle. Il fonctionne de
manière discontinue. On a l'impression que ses cils se cambrent. Ce
sont toujours de tels clignotements intensifs qui nous touchent. Faire
l'amour avec quelqu'un, c'est même vouloir se perdre dans cette infinité
de signaux. On a envie de caresser un grain de beauté, de toucher le
lobe d'une oreille ou de mordre une échancrure. Si je plais à l'autre, il
est également intrigué par ma manière de me poser dans l'existence.
Il souhaite m'étreindre. En faisant l'amour, nous construisons alors un
singulier ballet où des milliers de signes quasiment imperceptibles
s'entrelacent. Cette circulation d'intensités entre nos deux corps fait
que quelque chose passe entre nous. Il ne suffit donc pas d'idéaliser
quelqu'un, ou de le trouver physiquement bien fait, pour pouvoir faire
l'amour avec lui. li existe un art de l'élaboration minutieuse de corps-à-
corps intensifs. Ce modèle général vaut pour de multiples situations.
Rencontrer une œuvre, c'est également être intrigué par la pluralité
de ses formules. C'est vouloir se les approprier afin de construire un
espace de signaux entrelacés.

119
Corps organique/Corps sans organes: Gilles Deleuze a subtilisé
à Antonin Artaud la formule poétique du corps sans organes. li en
fait mêrne parfois, avec Guattari, une unité quasi chimique et la
note« Cso ». Le corps sans organes d'un individu ne se réduit pas
à son corps organique ni à celui des autres. C'est plutôt la surface
sensible au travers de laquelle il distingue et construit son monde
en intensité. Par exemple, le Cso des libertins n'est pas composé
des mêmes intensités que celui des taoïstes. Tous deux ont le
même type d'organisme, mais ils sont dans un corps-à-corps
intensif différent avec le monde. Le libertin pousse les intensités
à leur paroxysme et se décharge fréquemment de son désir. Le
taoïste souhaite prolonger l'intensité de son désir sans jamais
jouir. Ces deux formules désirantes ne coïncident pas. Les deux
personnages qui les endossent ne sont donc pas sensibles aux
mêmes signaux et ne se posent pas dans l'existence de manière
identique. Ils intriguent différemment.

Portée
On comprend dès lors pourquoi Gilles Deleuze affirme que se mettre
à la place d'un autre ne consiste pas à s'identifier avec ce dernier. En
vérité, lorsque j'éprouve une complicité pour un étranger, je rentre
dans un corps-à-corps intensif avec lui. J'aime la manière dont il se
pose dans l'existence. Je suis sensible aux signaux qu'il émet car je
les vis intensément. Je viens donc chercher chez lui une manière de
reformuler mes problèmes. Je me réapproprie ce que je sens pour
exprimer ce qui me soucie. Par là, je change le style de formulation de
mes préoccupations et j'émets de nouveaux signaux. Devenir animal
ne signifie donc pas changer de corps organique. L'écrivain ne devient
pas un chien ou un gorille. Il subtilise la plainte animale pour trouver
une nécessité de s'exprimer. Ses signaux deviennent indiscernables,
d'un point de vue intensif, de ceux des animaux. lis s'entrelacent. Un
écrivain fait littéralement résonner sur sa page des hurlements et
des grognements.

120
Les événements

On ne peut parler des événements que dans les


problèmes dont ils déterminent les conditions.
Logique du sens, p. 72.

Idée
Les véritables événements passent presque toujours
inaperçus. Ils déterminent secrètement le moment où les
données d'une situation problématique se redistribuent
silencieusement.

Contexte
Gilles Deleuze a expliqué que dans la totalité de ses livres il avait cherché
la nature de l'événement. li ne pense donc pas l'état de choses matériel
pour lui-même et ne conçoit pas sa philosophie comme une simple
épistémologie qui servirait d'auxiliaire à la science. Il n'envisage pas
non plus sa pensée comme une poétique sophistiquée qui tenterait
de saisir les modulations infimes du sensible. La philosophie a son
domaine propre qui ne se confond ni avec celui de la science, ni avec
celui de l'art. La philosophie tente de cerner ce qui arrive en tant qu'il
arrive. Elle s'intéresse à la nature intrinsèque du processus temporel:
qu'est-ce qu'une attente d'embellie? Comment se rappelle-t-on les
jours meilleurs? Peut-on penser notre présent pluvieux? Certes, ce
qui arrive s'attribue toujours à un état de choses matériel et s'exprime
intensément. Si la limite d'ébullition est franchie, la matière aquatique
se met à se gonfler d'une multiplicité de bulles. Ce processus de
débordement auquel on est sensible peut également être exprimé
intensément et poétiquement, dans un texte plein de colère. La

123
nhJJr,c-ru-,hlO a donc besoin de se mettre à la de la science ou de
la poésie pour traquer ce qui arrive (ici l'ébullition). Il n'en demeure
pas moins que l'on peut également saisir philosophiquement chaque
événement pour lui-même. Pourquoi l'événement se pose+il alors
comme un moment conceptuel crucial dans le devenir d'une formu-
lation problématique?

Commentaire
Il fait soudain moins beau. Je me rends compte qu'au sein d'une multi-
plicité de variables (pression, vitesse du vent, humidité), les variétés
intensives, comme le degré de chaleur ou mon humeur, sont en train
de muter. Je suis perplexe face à ce nouveau moment qui apparaît. Je
suis mis en question par cette variation temporelle. J'ai en effet passé
mon été à lézarder au soleil et me suis accoutumé à cette formule. Je
souhaite que la chaleur continue d'enrober ma peau. Je veux pouvoir
me balader pieds nus. Dès lors, dans les signes précurseurs que je
détecte aux alentours, je réalise que le temps qui se lève risque de
mettre en question mes petits rituels. Alors que je me sentais à mon
aise au soleil et pouvais sans difficulté me poser dans l'existence,
tout est en train de bifurquer. Mon asthme revient et mes concerts
d'éternuements reprennent. li se met à pleuvoir. L'occasion de cet été
caniculaire est en train de disparaître et un nouveau moment automnal
pointe son nez. Je vais devoir m'adapter à ce qui me met en question
(le froid qui s'attaque à mes bronches). Certes, toutes ces variations
s'attribuent à l'état de choses matériel et s'expriment intensément au
travers de divers signaux alarmants. Je sens des petites gouttes, des
brises plus intenses et des baisses de température. Pourtant, c'est
d'abord la temporalité propre de ce processus problématique qui
intrigue Deleuze. Il en cherche les conditions. Pour la bande d'asth-
matiques dont je fais partie, l'été est le moment de résolution de nos
difficultés. C'est une occasion que nous essayons de prolonger. Pour
moi, l'été fait donc événement. li constitue une condition sous laquelle
je peux résoudre mon problème de respiration. Inversement, un hiver
dans une maison humide peut entraîner des accidents respiratoires.
Le vent constitue donc une redistribution drastique de ce qui arrive. li
se pose comme un moment fâcheux. Dès lors, c'est toujours du fond
d'une complication objective que ce qui arrive peut être saisi. L'évé-

124
nement se définit nécessairement comme un point de reformulation
d'un problème singulier. En me mettant à la place d'une atmosphère
brûlante et sèche, j'ai par exemple résolu, le temps d'un été, mes
difficultés respiratoires.

Vocabulaire
Accident/Propriété: Il ne faut pas confondre le moment problé-
rnatique en tant qu'il arrive avec un accident ou une propriété. Le
moment problématique (le temps qui se couvre), en tant qu'il
s'attribue à une matière donnée, constitue un accident, pour
au moins deux raisons. D'une part, ce renouvellement de l'état
des choses (un temps soudainement glacial), met en question
les formules rituelles qui y avaient cours (être torse nu), et
provoque de violents déséquilibres (je peux soudain mourir d'une
pneumonie). D'autre part, un moment problématique actualisé
qui ne se renouvelle absolument pas nous rend las. Ceux qui
tournent en rond perdent souvent pied et cherchent à détruire
cet état de choses apparemment inamovible. Enfin, le moment
problématique, en tant qu'on y est sensible, définit une certaine
qualité de l'état de choses (froid/chaud). On peut donc décrire
les propriétés essentielles d'une situation donnée (dangereuse/
viable). Mais ces qualités ne se confondent pas avec ce qui arrive
en tant qu'il arrive (l'ébullition ou la glaciation).

Portée
Penser l'événement comme un moment crucial de reformulation d'un
problème permet à Deleuze d'envisager temporellement la notion
de perspective. Se mettre à la place de quelqu'un consiste d'abord
à épouser la série des bifurcations de son être. C'est comprendre le
pur processus qui lui a fait modifier la manière dont il se pose dans
l'existence. Il s'agit de saisir, entre les mouvements des corps et les
intensités affectives, les rebroussements métaphysiques de son être.
C'est dans cette optique que Gilles Deleuze reprend la formule de Proust
comme un leitmotiv(« Un peu de temps à l'état pur»). Il convient de
saisir le temps en soi, comme une multiplicité de moments cruciaux

125
dans la construction d'un problème. Le temps n'est
comme subordonné aux agitations physiques des êtres. Ce sont les
agitations qui se trouvent subordonnées à ce temps problématique
pur. C'est pour cette raison que Gilles Deleuze conçoit, dans son
deuxième volume sur le cinéma, une image entièrement temporelle.
Il s'agit d'appréhender l'être comme un pur souvenir et tenter de
s'embrancher sur son devenir.

126
Renouvel

Les événements sont idéaux.


Logique du sens, p. 68.

Idée
Les événements concernent toujours ce qui reste à venir et
ne peuvent qu'être pensés. Recréer l'événement ne consiste
pas à nier le passé ou à le reproduire dans son intégralité,
mais à simplement le renouveler.

Contexte
On pense souvent l'événement comme ce qui est arrivé. On en fait
une date sur une frise chronologique. La bataille a bien eu lieu à
telle date, et l'école nous impose de l'apprendre. Il n'est d'ailleurs pas
question de nier que ce moment ait effectivement affecté le corps
de l'armée, de la nation et de chaque individu pris dans le combat.
Cet accident s'est en effet réalisé. Pourtant, Gilles Deleuze doute du
fait que l'on puisse ainsi saisir /a nature de l'événement. Il ne faut pas
d'abord penser ce dernier au passé, car sinon on risque de le confondre
avec l'état de choses dévasté qu'il a laissé sur son passage. Il faudrait
donc plutôt repartir du présent. L'événement doit être saisi comme
ce qui arrive en tant qu'il arrive. C'est un coup de foudre ou un coup
de massue. Pourtant, on se tromperait encore si on l'assimilait à une
pure césure de l'instant. On risquerait de le confondre avec l'intensité
du choc sensible et de l'affect que l'on ressent en sa présence. Or, un
moment crucial ne se confond ni avec un état de choses matériel, ni
avec une grandeur intensive. L'événement nous affecte et modifie la
situation car il se définit intrinsèquement comme une mutation de nos
formules problématiques. On doit le saisir comme un pur moment de
renouvellement. Dans quelle mesure la pensée est-elle alors la seule à
pouvoir conceptualiser cet éternel renouveau?

127
Il faut partir de la notion de renouvellement. Cette dernière se
définit comme le fait de recharger en nouveauté une situation qui
fut nouvelle mais qui semble désormais inadéquate. Imaginons par
exemple que l'on ne s'aime plus. Pourtant, nous vivions ensemble,
loin de tous les autres. Nous avions inventé notre propre mode
d'existence et nos soucis amoureux avaient un temps disparu. Nous
avions trouvé notre formule. Puis, cette dernière ne suffit soudain
plus à résoudre nos difficultés. La situation perdurait malgré tout,
mais elle s'étiolait. Nous mourions progressivement de tristesse. Ce
qui avait été un renouvellement (notre rencontre et notre relation), ne
méritait désormais plus ce nom. Notre amour n'avait plus lieu et il se
confondait simplement avec la somme des routines que nous avions
actualisées. Chaque décision posait problème. Nous nous heurtions,
nous nous encombrions. Tout n'était plus qu'accident et la catastrophe
s'annonçait. Nous avions circonscrit le champ de tous nos possibles et
notre couple se réduisait à présent à la somme de nos propriétés. Ce
qui avait autrefois fait événement s'était épuisé et nous tournions en
rond dans un pur souvenir de nous-mêmes. Nous ne savions plus nous
renouveler ensemble. L'événement de notre amour s'était déposé et
nous étions enlisés dans les différentes strates d'une joie révolue. Nous
ne restions ensemble que par nostalgie. Une vraie rupture fait alors
événement si et seulement si elle nous permet de nous remettre en
vigueur. Nous ne sommes d'ailleurs pas forcés de nous séparer. Nous
pouvons rester ensemble à condition de changer nos manières de faire.
Il faut simplement réussir à concevoir que tout pourrait toujours être
autre. Parvenir à penser que tout ce qui est pourrait ne pas être et que
tout ce qui n'est pas pourrait être. Tout renouvellement présuppose
cette remise en question radicale. li ne faut plus tenir pour acquises nos
formules d'existence, mais les ramener à leur nécessaire contingence.
Ces dernières ne sont que des réponses fragiles à des questions qui
insistent et persistent malgré tout. On n'en a jamais fini avec les diffi-
cultés. Toute formulation doit donc incessamment être renouvelée,
sous peine de s'épuiser. Dès lors, l'événement des événements se définit
dans cette attente problématique d'un éventuel renouvellement de
notre formule d'existence. L'ancienne est déjà passée et ne convient
plus, tandis que la nouvelle est toujours à venir.

128
Convergent/Divergent: Gilles Deleuze pense la suite des épisodes
problématiques d'une complication par l'intermédiaire de la
notion de« série». Celle-ci est moins à comprendre de manière
mathématique, ou encore chromatique, que de manière scéna-
ristique. Une série est un prolongement ordonné d'épisodes
ou de moments cruciaux. Une formule qui résout une difficulté
se définit alors comme une série convergente. On parvient à un
point d'équilibre qui ne fait plus problème. Cette convergence
atteint néanmoins rapidement une limite, et la formule peut
être remise en question. On en a marre de toujours organiser
les journées de la même manière et l'on souhaite prendre l'air.
La divergence apparaît dans cette attente d'un renouvellement
radical de la première série. Gilles Deleuze s'intéresse aux oscilla-
tions incessantes de la convergence à la divergence. Il cherche
à constamment reformuler les formulaires dont on est las en
opérant des rencontres inédites.

Portée
L'événement est donc intrinsèquement idéal. li doit être pensé comme
le renouvellement radical de la formulation de complications existen-
tielles. On constate alors que l'événement peut s'épuiser et se contenter
d'être un pur souvenir de lui-même. Il ne mute plus et tend à se
confondre avec l'accident qui a déformé l'état de choses matériel. Mais
on souligne aussi que l'événement se rencontre au présent. li tend alors
à se confondre avec la qualité intense de l'instant sensible. Ce que Gilles
Deleuze appelle« nappe de passé» dans Cinéma 2 correspond à cette
dimension révolue d'un événement qui ne se renouvelle plus, et qui
se contente d'actualiser les mêmes possibles. Cet ouvrage s'appuie en
outre sur la notion de« cristal » que Deleuze subtilise aux scientifiques
pour rendre compte du devenir. Cette mention fait problème. En effet,
le cristal reproduit d'abord un motif ordonné composé de nœuds et
de mailles. Pourtant, le cristal concerne également les germes de
nouveauté qui révolutionnent un état de choses saturé. Gilles Deleuze
se met donc à la place de ce minéral pour penser le processus temporel

129
de l'existence des vivants. Dans la constitution du
cristal, il lit le processus de renouvellement problématique qui affecte
l'intégralité de l'existence.

130
contemporain

Dans le devenir, il n'y a pas de passé ni d'avenir,


ni même de présent, il n'y a pas d'histoire.
Dialogues, p. 37.

Idée
La chronologie ne rend jamais compte des événements. Ces
derniers préfèrent l'anachronisme. Tout véritable renouvel-
lement met sens dessus dessous l'histoire.

Contexte
On pense généralement une nouveauté comme ce qui brise le cours
des choses. Par là, on souligne l'émergence d'un geste inédit et solitaire.
Un nouveau record d'athlétisme marque par exemple une rupture.
Avant, on courait plus lentement. Après, on courra peut-être plus vite.
Mais cette représentation de la création n'est-elle pas fallacieuse? Ne
condamne+elle pas le geste qui a été créateur à devenir tôt ou tard
obsolète? À première vue, cette image de la course est dangereuse. Elle
présuppose en effet que les nouveautés soient de simples différences
de degrés qui s'échelonnent à partir d'une unité de mesure commune.
Auparavant on courait cent mètres en plus de dix secondes. À présent,
on le fait en moins de dix secondes. Chaque performance remplace
l'autre et l'on peut échelonner les nouveaux records sur une échelle
numérique qui les homogénéise tous. Or, le renouvellement d'un
acte présuppose toujours une différence de nature et l'apparition
d'une entité qui est sans commune mesure. Même l'établissement d'un
nouveau record du cent mètres implique un changement radical dans
la technique de course. On peut par exemple être plus grand, avoir
des départs moins rapides ou proposer de plus longues foulées. Par là,

131
on renouvelle cette d'une manière singulière en
d'un autïe style de course. Comment s'appuyer sur des formules
hétérogènes pour relayer nos propres actions?

Commentaire
La grande idée de Deleuze c'est que les nouveautés sont éternelles.
Un acte inédit se définit en effet comme la reformulation d'une
perplexité et la résolution d'une difficulté. Dès lors, pourquoi ce geste
n'est-il jamais solitaire et pourquoi ne peut-il jamais devenir caduc?
Imaginons que je souhaite proposer quelque chose de neuf, seul et
sans réfléchir ma pratique. Je risque simplement de suivre les habitudes
et les formulaires irnposés. Si je suis coach, je vais ainsi imposer à mes
coureurs de cent mètres d'être petits et trapus. Par là, j'estime avoir
optimisé ce qui compte dans la trajectoire de cette course. J'insiste
sur l'importance d'être explosif et de jaillir rapidement quand le
départ retentit. Je considère en outre qu'il est fondamental de ne
pas être trop grand pour franchir à toute vitesse la ligne d'arrivée. Je
pourrais continuer longtemps à choisir mes coureurs en fonction de
cette formule imposée. Mais que se passerait-il si je redistribuais les
données du problème? En observant la morphologie des sportifs
d'autres courses,j'ai soudain l'impression que si un grand coureur était
assez réactif pour prendre des départs corrects lors du cent mètres, il
pourrait peut-être reformuler le style du sprinter. li aurait en effet besoin
de beaucoup moins de foulées pour arriver sur la ligne d'arrivée. S'il
parvenait à maintenir une bonne vitesse de pointe, il changerait alors
radicalement la nature de cet acte. Le renouvellement est donc ici une
reformulation problématique qui en passe par la rencontre d'une autre
manière de faire. Le style d'une région d'existence enveloppe toujours
des virtualités qui lui demeurent insoupçonnées. Celles-ci ne prennent
sens que dans la rencontre singulière avec un problème imprévu. Il
n'y a que les complices de l'à-venir pour apercevoir notre éternelle
nouveauté en nous interrogeant différemment. Par là, la création n'est
plus solitaire. Elle devient une sorte de course de relais. li s'agit toujours
de parcourir ce qui a été nouveau ailleurs pour venir y découvrir une
reformulation virtuelle de nos soucis actuels. Par là, on redécouvre la
puissance de contemporanéité de toutes les nouveautés de l'histoire.
Il suffit simplement de savoir chercher dans ce qui a été légendaire ce

132
que l'on pourra ,~,~~~,~~· sans recopier. En utilisant des formules de
l'autre pour une préoccupation qui n'était pas exactement la sienne
je le renouvelle alors tout en me renouvelant.

Vocabulaire
Classique/Moderne/Baroque: Il ne suffit plus de découper entre
le passé, le présent et l'avenir pour penser la création. Deleuze
propose une nouvelle catégorisation. Pour un problème donné,
il y aura toujours à chaque instant des solutions dites classiques.
Ce sont celles dont on ne sait plus voir la modernité. Elles se
définissent simplement comme l'épisode majeur de cette série
problématique. La solution dite moderne s'affirme alors comme
un prolongement inédit d'une solution classique. Cette répartition
du classique et du moderne doit évidemment constamment être
repensée. Pour résoudre l'une de nos difficultés contemporaines,
il s'agit alors de« tordre» le problème classique qui nous soucie
en retrouvant sa modernité, via autres régions de l'existence.
Ces reformulations infinies et baroques de nos préoccupations
définissent alors bien mieux la philosophie de Gilles Deleuze que
la notion confuse de« post-rnodernisme ».

Portée
Gilles Deleuze sépare donc très nettement deux temporalités. Il y a
d'abord la temporalité des solutions qui se réalisent dans la matière
et s'actualisent intensivement dans notre esprit. Cette temporalité
est celle de «Chronos». Elle intègre au présent l'ordonnancement
du passé et du futur. Mais il existe également une autre temporalité
contemporaine de la première. Cette deuxième appréhension du
temps se fait au travers des formulations problématiques qui sont de
véritables événements de pensée communiquant entre eux par-delà les
temps. Dans Logique du Sens, Gilles Deleuze emprunte aux stoïciens le
terme d'« Aiôn » pour qualifier la nature paradoxale de cette deuxième
temporalité. Gilles Deleuze oppose donc l'histoire des corps (et des

133
intensités), à la puissance de légender intrinsèque au devenir.
événement est repris par un peuple de complices surprenants qui
viennent s'entre-commenter au travers des âges.

134
Les greffes

À la réponse déjà contenue dans une question


(interrogatoire, concours, plébiscite, etc.), on
opposera des questions qui viennent d'une
autre réponse.
Mille Plateaux, p. 139.

Idée
Un problème ne se résume jamais à une opposition stérile.
1
Pour dépasser les antinomies dans lesquelles s enracinent
1
nos pratiques, il faut apprendre à cultiver d autres jardins.

Contexte
Gilles Deleuze a complètement transformé notre vision des compli-
cations de 11existence. Déjà, il ne présuppose plus que l'on doive
opposer le monde et l1 homme pour penser ce qu 1est une difficulté. li
ne considère plus le problème comme une marque passagère de nos
impuissances subjectives face aux obstacles objectifs du monde. Les
choses problématisent autant que les hommes. Elles se rencontrent
entre elles, se font obstacle et doivent faire muter leurs formules. Tous
les êtres résolvent des difficultés. Certes, chaque entité le fait avec
1
ses propres moyens. Une feuille d arbre ne se formule pas probléma-
1
tiquement dans 11existence de la même façon qu un homme. Elle ne
se met pas à écrire des traités ou à discourir avec ses comparses. Elle
cherche simplement à pousser. De la même manière, un animal qui
saisit le monde intensivement ne formule pas ses difficultés vitales
comme les humains. Pourtant, en se posant dans l'existence, toutes
ces manières d 1exister sont amenées à se rencontrer. Elles utilisent

135
de formules hétérogènes, elles peuvent reconstruire leurs propres
préoccupations. L'oiseau pourra par exemple s'emparer de la feuille
colorée et s'en servir pour délimiter son territoire. L'homme transformera
l'arbre en une feuille de papier sur laquelle il inscrira ses lignes. À quel
moment les êtres doivent-ils alors chercher ces formules étrangères
pour résoudre leurs difficultés?

Commentaire
Si je ne parviens pas à résoudre un problème, c'est souvent parce
que je m'enferme dans une opposition stérile qui n'existe qu'à un
certain niveau de la pensée. En biologie, on a par exemple longtemps
considéré que les êtres vertébrés et les êtres invertébrés s'opposaient
radicalement d'un point de vue anatomique. Un jour, le scientifique
Geoffroy Saint-Hilaire fit néanmoins une découverte étonnante. En
retournant par inadvertance un homard, il s'aperçut que cet invertébré
disposait d'une moelle épinière et que son ordonnancement ventral
était similaire à celui que l'on trouvait dans le dos des vertébrés. Il
semblait simplement avoir inversé la formule des vertébrés et s'être
tordu dans un autre sens. Le homard avait le dos sur le ventre. Par là,
Geoffroy mettait la biologie sur la piste d'une filiation possible entre des
vivants pourtant radicalement différents. À l'époque, ce passage par
pliage d'un être à un autre ne paraissait pas réaliste. Quels organismes
auraient pu supporter de telles torsions? Geoffroy avait néanmoins eu
une intuition qui ne se confirmerait que bien plus tard. li avait pressenti
que le problème de la filiation était celui de la mutation et de la torsion
et que ces dernières se situaient d'abord à un niveau génétique et
intensif. Pour Deleuze et Guattari, le homard est donc l'emblème de
ces processus de greffes problématiques. Il incarne la provocation
de la mise en question et résume le dépassement d'une opposition
sommaire. En effet, on se retrouve souvent à poser les questions en
suivant une manière qui ne nous permettra pas de les résoudre. On
distribue les données du problème en formulant de fausses alterna-
tives dans lesquelles on se retrouve enfermés. Par exemple, dans la
polémique entre Geoffroy et ses contemporains, il était interdit de
choisir simultanément:« Ces animaux sont modelés différemment»
et « Un ordre similaire affecte ces animaux». Or, les faits obligeaient

136
à penser que les deux assertions étaient simultanément vraies.
de l'époque était donc à la croisée des chemins.
Il faudra encore découvrir le domaine de la genèse cellulaire et des
signaux intensifs pour articuler ces deux propositions. Le homard est
donc plus qu'une simple métaphore pour Deleuze. li donne la formule
littérale de la construction d'un problème.

Vocabulaire
Stratification/Déstratification: Une formulation problématique
perd rapidement sa teneur en nouveauté. Si elle marche bien,
elle ne fait plus problème. C'est une habitude qui se dépose dans
l'existence, comme de la poussière. Deleuze et Guattari appellent
stratification ce tournant. Ils ne s'intéressent pas ici à la tempo-
ralité des sédiments ou à la datation des montagnes. lis pensent
plutôt à la géologie intrinsèque du temps. En effet, les moments
problématiques se tassent et disparaissent sous les solutions. lis se
condensent pour former un résultat, et sombrent dans l'oubli. On
applique alors des formules toutes faites, et la mise en question
tend à disparaître. Pourtant, nous sommes également sans cesse
remués du dehors. De multiples rencontres ébranlent et déstra-
tifient nos certitudes. L'appréhension d'étranges formules peut
nous faire l'effet d'un séisme. On est alors rappelés à la précarité
de nos solutions et forcés de reconstruire.

Portée
L'ouvrage Mille Plateaux est écrit en suivant ce processus déroutant.
Félix Guattari et Gilles Deleuze ne cessent de construire des dualismes
pour les récuser. lis font proliférer les oppositions stratifiées pour
immédiatement les mettre en question au travers d'une autre formule.
Ce procédé se révèle particulièrement frappant d'un point de vue
épistémologique. Pour dépasser les oppositions sommaires qui
paralysent une discipline, ils vont chercher dans une autre discipline
une formulation étrangère. Par là, ils viennent interroger une spécialité
à partir d'un autre point de vue qui permet souvent de dépasser
les apories dans lesquelles s'enfermaient les spécialistes. C'est par

137
en sur des travaux d'archéologie stipulant que
l'État semble avoir toujours existé qu'ils vont mettre en question les
oppositions classiques de la philosophie politique. C'est également
en s'appuyant sur une notion de botanique qu'ils vont mettre en
question la gnoséologie de leur époque.

138
Beaucoup de gens ont un arbre planté dans la
tête, mais le cerveau lui-même est une herbe
beaucoup plus qu'un arbre.
Mille Plateaux, p. 24.

Idée
Affirmer que le cerveau fonctionne moins comme un arbre
que comme une herbe, ce n'est ni se satisfaire d'une mauvaise
métaphore, ni proposer un résumé scientifique confus. À la
croisée de l'explication physique et de l'aphorisme poétique,
on trouve de véritables formules métaphysiques.

Contexte
Pour renouveler la théorie de la connaissance, Gilles Deleuze et Félix
Guattari en appellent à la botanique. Ils se servent de cette discipline
inattendue afin de reformuler l'image que la pensée classique se fait
d'elle-même. Ils se mettent à la place des végétaux. La formule de
l'herbe leur paraît en effet contraster de manière intéressante avec
celle de l'arbre. Si l'on dessine un acacia, on s'aperçoit en effet que
tous les moments de sa figure se réduisent à la division d'une unité en
deux segments (par exemple le sommet du tronc en deux branches).
Le schéma insiste donc sur l'importance du terme initial à partir duquel
le reste doit se ramifier. La mauvaise herbe, qui pousse entre deux
pavés, indique quant à elle un processus différent. li ne s'agit plus
de chercher l'être de la racine et de procéder ensuite par division de
cette unité principale; mais il faut d'abord s'intéresser à la division
des êtres et à ce qui se passe aux intersections. Or, il se trouve que les
neurosciences procèdent à présent en suivant la seconde procédure.
Le cerveau n'est plus seulement conçu comme l'unité centralisatrice
à partir de laquelle s'opère la division de nos actions. Il fonctionne

139
en réseau et propage des signaux entre des êtres de natures
différentes (par exemple entre un neurone et une cellule motrice).
Comment cette nouvelle formule de l'intersection permet-elle de
repenser l'ensemble de la nature?

Commentaire
Afin d'assurer sa propre continuation, le végétal est parfois obligé
de ruser. En effet, certaines fleurs se reproduisent seulement grâce
à d'autres êtres. Le vent et l'eau peuvent, par exemple, charrier leur
pollen et ainsi féconder une fleur voisine. Pourtant, certaines ont
parfois recours à des tactiques plus subtiles. L'orchidée se signale ainsi
aux alentours afin que des transporteurs de pollen viennent l'aider.
Elle émet des intensités olfactives et visuelles pour attirer les guêpes.
Comme ces insectes suivent leur propre affaire et ne se soucient guère
de l'orchidée, cette dernière doit faire preuve de charme. Elle émet
donc des signaux qui sont en mesure de susciter l'intérêt de la guêpe
mâle. Pour l'insecte, l'orchidée devient alors autre du point de vue de
sa couleur et de son odeur. li croit apercevoir, sur son pétale, le dessin
d'une guêpe femelle. li se dépose donc sur la fleur et commence à faire
l'amour avec ce qu'il pense être un animal de son espèce. Il cherche à
assurer son propre devenir. En se frottant contre l'orchidée, il se retrouve
alors recouvert de pollen. Volant ensuite vers une autre fleur pour
réitérer ses enlacements, il peut du même coup livrer le pollen qu'il
a transporté à son insu. Il permet alors à l'orchidée d'être fécondée.
Pour résoudre sa difficulté (faire transporter son pollen), l'orchidée utilise
donc une formule qui est étrangère à sa propre constitution (voler).
Ce ne sont donc pas les termes pris séparément qui comptent. Peu
importe la guêpe, ou l'orchidée. L'important se situe à l'intersection de
ces deux êtres de natures différentes (la guêpe et l'orchidée). Chacun
des deux êtres se reformule en effet, ou croit le faire, en utilisant l'autre.
On assiste alors, dans l'intervalle de cette rencontre, à un devenir
et à un renouvellement potentiels de deux histoires hétérogènes.
L'orchidée épouse un devenir-animal. Elle subtilise la formule de la
guêpe pour attirer un mâle et se transporter ailleurs. La guêpe se
branche simultanément sur un devenir-orchidée, en entrelaçant sa
propre formule à celle du pollen. Cette intersection créatrice donne la
clé de toutes les rencontres. On se reformule toujours grâce à un autre

140
on vient subtiliser une nouvelle ~~·,.~~"'··~ On ne cesse de
voler des formules étrangères. Par là, on peut survoler un problème
et résoudre une difficulté.

Vocabulaire
Évolution/Coévolution: Gilles Deleuze ne conçoit pas l'évolution
problématique d'un point de vue linéaire. li ne s'agit pas seulement
de penser une question fondamentale, de résoudre une difficulté,
puis de s'attaquer à un autre nœud problématique. Deleuze pense
plutôt la coévo!ution de toutes les séries problématiques. C'est
toujours du fond de ma propre complication, qui côtoie celles
des autres, que je viens engranger de nouvelles potentialités.
L'orchidée subtilise la potentialité du vol chez la guêpe. Elle
devient guêpe l'espace d'un instant. On aurait néanmoins tort
de penser que la guêpe suive la même évolution. C'est du fond
de sa propre histoire qu'elle rencontre le pétale qui ressemble à
une guêpe. Elle se reformule et devient orchidée le temps d'un
instant. Elle devient« non-fécondante» puisqu'elle ne rencontre
pas vraiment une femelle sur le pétale. li y a donc toujours coévo-
lution des êtres et de leur lignée. Et c'est l'intersection de toutes
ces histoires qui fait devenir la nature.

Portée
Le monde est donc en soi chaotique dans la mesure où il se pose corn me
la rencontre d'une infinité d'histoires compliquées (celle de l'orchidée,
de la guêpe, de l'acacia, de l'herbe, etc.). Si je me mets à la place d'un
autre (la guêpe ou l'orchidée),je peux alors saisir son devenir singulier.
Pourtant, je le ferai toujours du fond de mes propres perplexités. Je
ne suis en mesure de me mettre à la place d'un autre que si j'en ai
réellement besoin. Je cherche alors à lui subtiliser une potentialité
pour résoudre mes propres difficultés. Les êtres s'entre-nécessitent
sans se confondre. Dès lors, on comprend le sens d'une formule que
Deleuze martèle depuis le début de son œuvre: « Les relations sont
extérieures aux êtres». Pour saisir comment une orchidée se perpétue
dans l'existence en se liant à une guêpe, il faut s'intéresser à l'inter-

141
val le de leur rencontre. Cette intersection constitue un processus de
problématisation et de reformulation qui ne dépend pas de ces êtres
mais auquel l'existence entière est soumise. Ce qui compte est donc
toujours ce qui se passe entre les êtres, même si on n'y a jamais accès
que du fond de son propre être.

142
ir sur

Fuir, ce n'est pas du tout renoncer aux actions,


rien de plus actif qu'une fuite.
Dialogues, p. 47.

Idée
Pour affronter une situation, il faut la fuir. Tous les vivants se
détournent activement des formules qui les condamnent à
périr. Même les végétaux s'enfuient.

Contexte
Fuir consiste d'abord à changer de territoire. Un animal qui détale à
l'approche d'un prédateur met ainsi en mouvement son organisme
pour se réfugier dans une zone plus sécurisée. Cette notion indique
ensuite qu'une percée s'effectue. Si un robinet fuit, il laisse en effet
échapper un léger flux qui n'aurait normalement pas dû en sortir.
Enfin, la fuite est un tracé. Comme dans un tableau, les lignes de fuite
indiquent toujours le dehors d'un cadre donné. La grande idée de
Deleuze et Guattari consiste alors à affirmer que ces trois dimensions
font que la fuite n'est pas un phénomène négatif. En vérité, c'est même
l'acte qui révèle notre plus grande puissance. Tous les vivants fuient.
Ils s'orientent vers des territoires qui leur conviennent, s'échappent
quand ils n'en peuvent plus et se détournent des cadres imposés.
Avant de s'agresser ou de subir, nous résistons à la confrontation.
Nous négocions avec le donné afin de pouvoir continuer à nous poser
dans l'existence. Nous réinventons les conditions de la situation pour
poursuivre notre chemin. li s'agit toujours de tracer de nouvelles zones
où des percées puissent s'effectuer. On peut néanmoins se demander
si tous les vivants procèdent véritablement ainsi. Ne faut-il pas être
capable de bouger pour s'enfuir? Dans quelle mesure les végétaux
peuvent-ils fuir?

143
En Afrique du Sud, les acacias coexistent avec des antilopes qui se
nourrissent de leurs feuilles. Quand il y a foule auprès d'un arbre, les
nouveaux arrivants ne cherchent pas la confrontation. lis se détournent
simplement de la zone et s'orientent vers des massifs moins fréquentés.
Or, dans les années 1980, toutes les antilopes de ces territoires se mirent
progressivement à décéder. Elles ne possédaient pourtant aucune
marque d'agression et l'on se demandait ce qui avait pu provoquer ces
disparitions. Un scientifique du nom de Wouter Van Hoven parvint à
montrer que ce changement brutal était lié à la présence des acacias.
Suite à l'arrivée d'une surpopulation d'antilopes, la fragile harmonie
de la zone avait en effet été mise en question. Les acacias se faisaient
piller par les meutes d'antilopes, et la formule classique de cohabi-
tation ne fonctionnait plus. Les arbres s'animèrent et comme tous les
vivants ils se mirent à fuir. Évidemment, ils ne firent pas leurs bagages
pour aller se replanter dans un territoire éloigné. Leur fuite se fit sur
place. Ils se mirent à faire proliférer de nouveaux signaux afin de
mettre en déroute les antilopes qui constituaient désormais un trop
grand danger. Ils puisèrent dans des ressources insoupçonnées. Les
acacias possèdent, dans leur écorce et dans leurs feuilles, de faibles
quantités de tanin. Cette substance au goût amer sert normalement
d'avertissement aux antilopes. Elle est sécrétée pour les inviter à ne
pas s'attarder trop longtemps sur un seul arbre. Afin de résoudre la
difficulté que leur posait l'arrivée massive de ces animaux, les acacias
changèrent de style. Le tanin ne serait plus seulement un avertissement,
mais une arme de défense. lis se mirent alors à produire des quantités
monstrueuses de cette substance, qui dénaturèrent la composition de
leurs feuilles. Les antilopes ne pouvant plus les digérer, elles étaient
forcées de fuir ailleurs ou étaient condamnées à périr. Bien plus, les
acacias qui se faisaient dévorer prévenaient les acacias voisins encore
vierges. lis émettaient un gaz que le vent transportait, pour signifier à
leurs comparses que des hordes d'antilopes arrivaient. Les acacias qui
n'avaient pas encore été touchés par les animaux se mettaient alors à se
détourner de la formule classique et à utiliser le tanin comme arme.
La fuite n'est donc pas forcément un mouvement de locomotion. Elle
s'effectue le plus souvent sur place quand on se résout à se détourner
d'une ancienne formule d'existence.

144
Déterritorialisation/Reterritorialisation: La formule de résolution
d'une difficulté, en tant qu'elle se compose de certains signaux,
définit un territoire. En temps normal, l'acacia défend par exemple
ses feuilles et brandit des épines qui dissuadent les antilopes. li
émet également des signaux amers pour délimiter une frontière
qui lui permet de ne pas être entièrement dévoré. Mais l'invasion
de la meute d'antilopes le force à se déterritorialiser. Pour résoudre
une nouvelle difficulté, il va en effet émettre de nouveaux signaux
intensifs: une quantité monstrueuse de tanin, du gaz pour prévenir
ses voisins. Par là, l'acacia se reterritorialise immédiatement sur
une nouvelle formule d'existence qui se rapproche de celle du
poison. La déterritorialisation absolue s'effectue donc d'abord
sur place d'un point de vue intensif. Il s'agit de redistribuer les
signaux émis. Par là, l'acacia bascule du statut de zone accueillante
à celui de réserve empoisonnée.

Portée
On comprend dès lors pourquoi Gilles Deleuze rapproche la notion
de déterritorialisation de celle de« trahison». Se déterritorialiser, c'est
littéralement se détourner d'une certaine formule pour se trouver
de nouvelles affinités. C'est abandonner un mode d'existence afin
d'établir de nouvelles complicités. C'est trahir. L'acacia se met ici à la
place d'un dangereux meurtrier et brise ses anciennes promesses.
Il n'est plus un hôte accommodant mais un maléfique assassin. La
déterritorialisation est donc un processus continu de reformulation
par lequel on fuit les strates mortifères. C'est un acte de réinvention
qui redistribue les oppositions auxquelles on semblait condamné. Il
ne faut donc jamais fuir devant la fuite et tourner en rond dans une
situation insoluble. Seule la fuite assumée constitue une vraie action.
Il s'agit alors de me tourner vers ce que Gilles Deleuze appelle d'une
formule énigmatique le« Dehors». Celui-ci ne se réduit d'ailleurs pas
à une extériorité matérielle. Le« Dehors» n'est pas seulement relatif

145
à l'état de choses matériel. Il se définit comme l'Autre absolu que
sans cesse à devenir. Je dois continuellement faire muter ma zone
d'existence pour résoudre mes difficultés.

146
Courts-circuits

C'est ainsi qu'on est tous bricoleurs; chacun ses


petites machines.
L'Anti-CEdipe, p. 7.

Idée
Le machinisme ne se confond pas avec le mécanisme. Nos
organismes sont des machines arrangées d'une certaine
manière, qui sont quotidiennement dérangées ou agencées
autrement. Il faut constamment rafistoler son être.

Contexte
Leibniz avait déjà fait remarquer, dans La Monadologie, que la notion
de machine pouvait s'appliquer à la nature tout entière. Les machines
ne sont donc pas simplement des composés mécaniques produits
par l'homme. Le corps organique est également une technologie
extrêmement sophistiquée dont les parties sont elles-mêmes des
instruments très compliqués. Une bronche n'est pas une simple pièce
de la machine-poumon. C'est également une technologie qui inclut des
pièces qui sont elles-mêmes des machines. Chaque organisme matériel
est donc machiné à l'infini. li contient une infinité de technologies qui
produisent de la respiration, de la circulation, du mouvement, etc. S'il
y a danger, l'organisme déclenche des signaux d'alarme. Il produit
alors des réponses plus ou moins adaptées en se reformulant à partir
des conditions dans lesquelles il est plongé. Il cherche à perpétuer
la circulation des intensités vitales. Un organisme enfantin qui a faim
va se tourner vers son dehors. Il va se connecter au sein de sa mère
pour venir y subtiliser une potentialité. li va se régénérer à partir de la

147
lait que sa mère lui offre. En lui donnant le sein, cette
dernière donc une production de et de satisfaction
dans l'organisme du nourrisson. La formule génératrice du lait est
subtilisée par l'enfant qui se perpétue ainsi dans l'existence. Comment
utilisons-nous toujours des pièces étrangères pour faire face à nos
défaillances?

Commentaire
Les asthmatiques savent bien que le corps est souvent une machine
détraquée. Alors que les poumons font normalement circuler l'arrivée
d'oxygène, ils peuvent d'eux-mêmes dysfonctionner. Le corps de
l'asthmatique est ainsi une machine trop bien réglée. Sa formule
est tellement parfaite qu'elle ne marche plus. En effet, il réagit trop
fortement aux stimuli extérieurs (poussière, humidité, poils de chat,
etc.). Or, chez les autres individus, le plan de protection des poumons
n'est mis en activation que dans des conditions extrêmes. À l'inverse,
au moindre grain de poussière, l'asthmatique va « produire une
production» de défense des poumons. Afin de ne pas laisser passer les
agents infectieux qu'il sent autour de lui, il se détourne de sa formule
traditionnelle. Il considère qu'il est à présent en état de siège. Ses
bronches doivent se contracter pour ne pas laisser passer l'ennemi.
Leurs parois s'épaississent et un épais mucus vient contrarier l'arrivée
du parasite. L'asthmatique n'arrive alors plus à faire circuler l'oxygène.
Sa défense a trop bien marché et l'air ne peut même plus être expiré.
Plus rien n'entre ni ne sort, si ce n'est une respiration sifflante qui
signale qu'il suffoque. Sa technologie est donc défaillante car il est
hypersensible. Il bricole une solution qui n'a pas lieu d'être et court-
circuite la circulation des intensités vitales. Pour s'en sortir, l'homme
peut alors créer un procédé mécanique. li va chercher au dehors une
pièce réparatrice. Pour cela, il lui suffit d'inspirer de la ventoline. Les
molécules qu'il subtilise en aspirant dans cet appareil permettent
alors une dilatation de ses bronches. li se décontracte. Pour parer aux
défaillances, nous nous reformulons tous à l'aide de pièces rapportées.
En connectant les molécules du broncho-dilatateur aux bronches de
l'asthmatique, on assure une production d'air dans l'organisme. On
répare l'ancien circuit qui avait été rompu. On rafistole l'organisme
jusqu'au prochain souci. La formule de résolution d'une difficulté est

148
toujours'"'"'"""...,,.,.,,,-,,., et En cas de court-circuit, il
de subtiliser une nouvelle potentialité au dehors. Cette dernière va
alors permettre de rétablir l'ancienne circulation défaillante et d'en
renouveler le tracé. En connectant la molécule dilatatrice et la bronche
1
obstruée, on redessine une circulation intense d oxygène. On respire
de nouveau.

Vocabulaire
Machines/Agencements: Les corps matériels sont machinés
d'une certaine manière. Ils possèdent une formule génératrice
qui se réalise dans les corps mais qui peut également être saisie
abstraitement. En cas de crise, le médecin exprime ainsi ce qui
ne va pas. La machine-bronche est alors pensée à l'aide d'un
diagramme qui détaille les moments de son dysfonctionnement:
parois qui deviennent plus épaisses, réduction de l'arrivée d'air,
production de mucus. Deleuze et Guattari donnent un nom à
cette abstraction qui s'opère à partir de machines données. Ils
appellent agencement la formulation abstraite d'une formule
génératrice matérielle. Cet agencement du dysfonctionnement
des bronches s'exprime à l'aide de mots et de graphiques, mais il
se réalise concrètement dans l'organisme de l'asthmatique. Muni
de la formulation graphique de cette crise, le scientifique discerne
alors le dérangement qui affecte un certain arrangement. Par là,
il peut produire un nouvel agencement salvateur (on se connecte
par exemple à un broncho-dilatateur).

Portée
La formule génératrice d'un être vivant lui permet de produire certains
«événements» dont on oublie souvent le caractère miraculeux. Grâce
au bon fonctionnement des bronches, nous ne cessons à chaque instant
de nous perpétuer dans l'existence. L'intensité d'oxygène circule en
nous en suivant un certain tracé. La potentialité de la respiration, qui
est indiscernable de la machine respiratoire matérielle, peut alors
«arriver». Nous inspirons. En cas de dysfonctionnement, les anciens
circuits doivent être remaniés. On ne peut plus se contenter de les

149
laisser à leur indiscemabilité. Il faut« contre-effectuer» ces processus
qui se réalisent à notre détriment. On peut alors penser abstraitement
les étapes de notre étouffement (contraction des bronches, épaissis-
sement des parois, sécrétion de mucus). Cet arrangement dégagé, il
est possible de réaménager un nouveau circuit et de résoudre notre
difficulté respiratoire. li faut alors discerner une nouvelle potentialité,
d'abord inassignab/e, parrni toutes les molécules qui nous entourent.
On attend un nouvel événement qui puisse affecter nos bronches
obstruées. En rencontrant la molécule dilatatrice, on crée alors un
nouveau circuit. Dans cette différence de potentiel, on bricole une
solution inédite et on se rafistole.

150
Installations

Un livre, c'est un petit rouage dans une machi-


nerie beaucoup plus complexe extérieure.
Pourparlers, p. 17.

Idée
Un livre ne sert pas à représenter le monde extérieur ou à
décrire l'intériorité affective d'un sujet. li fonctionne comme
une arme que l'on brandit pour résister face aux modèles
préétablis. Il doit s'embrancher sur le devenir du monde.

Contexte
Paradoxalement, Gilles Deleuze ne se pense pas comme un commen-
tateur de doctrines. Ses ouvrages ne sont jamais conçus comme des
déconstructions textuelles. Deleuze est plutôt un technicien. Il vient
prélever des pièces qui l'intéressent dans les systèmes complexes
qui l'entourent afin de construire une pensée qui puisse agir direc-
tement sur le réel. Son projet sur le cinéma constitue par exemple une
pédagogie de l'image qui nous aide à ne plus subir le mode de pensée
publicitaire. L'ouvrage qu'il coécrit avec Guattari, sur Kafka, lui sert à
exposer ce mode d'action. Pour lui, un système philosophique est
une machine abstraite qui entre en résonance et en dissonance avec
son époque. Tandis que les ouvrages de complaisance se contentent
d'huiler la machine, un véritable livre cherche à la démonter. li se pose
comme un grain de sable qui doit détraquer les ensembles sociaux
dans lesquels nous sommes pris. Deleuze et Guattari présupposent
donc que l'individu et la société soient dans un rapport mach inique.
L'individu est pour eux une micro-machine qui tente d'agencer ses
actions au sein d'une méga-machine sociale qui lui impose d'agir dans
tel ou tel sens. Mais l'individu peut également construire des installa-

151
tions de visent à entraver les installations sociales. Dès lors,
comment l'écriture n,:,,•,:,_,·_,:,11,:, pour déboulonner des machineries
sociales oppressantes?

Commentaire
Si l'on considère un agencement comme celui du métro, on comprend
immédiatement pourquoi Gilles Deleuze et Félix Guattari font de la
société une machine. D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement de consi-
dérer ici l'instrument de locomotion du métro. C'est l'ensemble du
quai, des escaliers, des escalators et des croisements d'individus qui
fonctionne « machiniquement ». La multitude circule en effet à une
vitesse effrénée dans les couloirs. Elle se distribue en flux et passe
par des goulots d'étranglement. À tel moment on avance, ensuite on
ralentit. On se dépêche de monter à bord quand le signal des portes
retentit. On laisse descendre. Le métro s'auto-organise donc comme un
fabuleux automate. Mais quel est le moteur de cette société souter-
raine? Pour Deleuze et Guattari, chaque individu utilise cet espace
collectivement dessiné afin de satisfaire ses envies. Si je souhaite arriver
rapidement et économiquement à destination, j'utilise la technique
du transport en commun. Je résous donc une difficulté naturelle en
m'insérant dans le système artificiel du métro. Par là, je me soumets
immédiatement à ses engrenages. Je désire que mon désir soit soumis
aux règlements du métro pour que la machine puisse continuer de
marcher. Je souhaite donc mon propre asservissement afin de ne pas
la détraquer. Pourtant, nous pouvons également considérer l'ensemble
social comme la réalisation perfectible d'un agencement abstrait. La
pensée critique se permet ainsi d'esquisser les complications de nos
machineries collectives. Le métro fonctionne en effet au mieux si les
voyageurs se renferment sur eux-mêmes. Ils sont alors de simples
particules qui n'interagissent pas et qui ne bloquent pas le trafic. Ils
ne se battent pas, ne s'arrêtent pas pour discuter et ne se regroupent
pas. Ils sont de véritables pièces qui font tourner la machine de
transport. Dès lors, en fonctionnant parfaitement, cette installation
peut légitimer implicitement un certain nombre de comportements
problématiques. Les individus tendent en effet à ne plus se soucier
des autres. Ils peuvent, par exemple, passer à côté d'un voisin qui a
besoin d'aide et l'ignorer. Le fonctionnement sans entrave de cette

152
machine tend à produire des individus qui plus. L'écriture
permet donc de souligner les dysfonctionnements d'une machinerie
sociale. Elle réoriente potentiellement le désir de la multitude vers
d'autres agencements.

Vocabulaire
Micro-machine désirante/Méga-machine sociale: Cette
distinction est fondamentale pour comprendre l'ouvrage de
l'Anti-Œdipecoécrit avec Félix Guattari. Toute société doit en effet
être envisagée comme une machinerie dans laquelle nous sommes
inclus. Cela ne signifie pas qu'il existe quelqu'un qui détienne le
plan de la machine. Personne ne conspire pour organiser nos
vies. Les sociétés se définissent comme des croisements extrê-
mement compliqués d'une infinité de préoccupations. La tâche de
l'écriture consiste donc à démêler ces fonctionnements en traçant
les plans de ces machineries. Or, la pensée ne peut le faire que
si ces dernières font problème. C'est donc toujours à partir d'un
désir singulier de renouveau que l'on peut démonter ce qui ne va
pas et proposer de nouveaux agencements. Les méga-machines
sociales présupposent donc des micro-machines désirantes qui les
tracent et les réorientent continuellement.

Portée
Empirisme et Subjectivité, le premier ouvrage de Gilles Deleuze, consacré
à David Hume, traite de ce même problème. Les individus cherchent
à satisfaire leurs désirs et ne peuvent le faire qu'en créant certains
artifices collectifs qui les rendent légitimes. Ces derniers sont institués
socialement et l'on doit s'y soumettre afin de réaliser le désir qu'ils
permettent. Dès lors, un artifice social peut se révéler tyrannique si son
fonctionnement parfait empêche la réalisation d'autres potentialités.
Deleuze souligne au passage que la pensée de Hume est toujours
motivée par des problèmes pratiques. S'il théorise les relations,
c'est d'abord parce qu'il doit régler des problèmes compliqués de
voisinages. Au fond, Deleuze conçoit la société comme une véritable
installation métaphysique. Chacun de nos comportements quotidiens

153
l
présuppose des moments conceptuels, que l'on peut retrouver à l'aide
de l'écriture afin de les modifier. L'écrivain doit donc s'embrancher sur
des lignes de fuite qui commencent à poindre dans le réel et tenter
d'en accélérer l'éclosion. L'écriture sert à précipiter des changements
réels en exprimant ce qui pourrait être.

154
Analyse da

Nous sommes tous des petits chiens, nous avons


besoin de circuits, et d'être promenés.
L'Anti-Œdipe, p. 376.

Idée
Suivre l'ordre établi est moins difficile qu'établir un nouvel
ordre, mais comporte également ses dangers. Entre la
crispation obsessionnelle, le refus de tout compromis et la
détresse des incompris, toute tentative pour générer une
solution peut rapidement dégénérer.

Contexte
Un chien se prépare tous les jours pour sa balade. li se met à frétiller à
l'approche du moment fatidique et bondit de joie quand l'heure sonne.
On le sort. li suit alors le circuit préétabli du pâté de maison et trace les
contours de son territoire. Le chien y trouve sa raison d'être. Les coins
les plus importants de cette zone se trouvent d'ailleurs signalisés et
cartographiés par son urine. Or, les hommes commencent toujours par
agir de la même manière. Ils épousent des tracés qu'on leur impose
et y cherchent leur bonheur. Si l'ordre établi leur permet de s'affirmer
dans l'existence, ils en jouissent. En revanche, si l'état de choses les
contrarie, ils souhaitent le modifier pour parvenir à le dominer. Bien
souvent, ils ne mettent pas en question la raison d'être de cet ordre.
Ce qu'ils se disputent, c est la distribution des places au sein de ce jeu.
1

Ils peuvent signaler des tricheries, mais il est rare qu'ils souhaitent
changer les règles de fond en comble. La révolution constitue donc un
rnornent de bascule inédit. On y assiste à la trahison de la complicité
inconsciente qui unit dominants et dominés. Les révolutionnaires se
détournent en effet des formulaires préétablis et désirent reformuler

155
toutes les du jeu. Ils rêvent de construire de nouveaux circuits
d'existence. Mais n'est-il pas tout aussi dangereux de révolutionner
l'ordre établi que de s'y soumettre?

Commentaire
Je remonte les marches de l'escalier pour m'assurer que ma porte
est bien verrouillée. Je reste alors bloqué et dois le refaire dix fois.
Une interrogation obsessive m'envahit: tout est-il véritablement bien
fermé? J'entre de nouveau et vérifie cinquante fois que le robinet ne
fuit pas, que les prises sont bien débranchées ou que le gaz est éteint.
Je m'inquiète de savoir si tout est bien sous contrôle. Ce trouble du
comportement constitue le premier danger de nos circuits d'existence.
Nous avons ainsi tendance à nous crisper sur des formules toutes faites
et à paniquer qu'elles puissent ne pas marcher. Comprendre que le
monde est problématique, c'est en effet constater que tout est poten-
tiellement douteux. En droit, toute résolution de difficulté pourrait ne
pas être assurée. Il se pourrait que la porte n'ait pas bien claqué et qu'elle
soit toujours ouverte. Cette conscience de la contingence radicale du
monde a donc un premier corrélat pathologique: la crispation obses-
sionnelle. Tous les dominants sont victimes de cette passion qui est
en vérité une peur panique que quelque chose puisse leur échapper.
Ils durcissent donc l'ordre au sein duquel ils agissent. Ils colmatent
les brèches et serrent tous les boulons de la machine. À l'inverse, les
dominés sont souvent pris dans une autre problématique. Agacés par
les codes de ceux qui les dominent, ils se construisent en opposition au
pouvoir. lis créent leur chapelle de révoltés lucides. Par là, ils prennent
également le risque de sombrer dans un délire de pureté. Leur idéal
leur semble en effet toujours contaminé par ceux qui font trop de
compromis. Une course interne à la marginalité s'enclenche et une
espèce de fascisme de la radicalité les menace. Enfin, le dernier danger
concerne ceux qui se détournent de l'ordre établi pour véritablement
le révolutionner. Ils veulent redistribuer les oppositions en utilisant
des complicités diverses qui ne sont normalement pas compatibles.
Ils sont donc condamnés à être à la fois méconnus par les dominants
et par les dominés. Les deux camps leur reprochent constamment leur
éclectisme et leur désordre apparent. Tous les fuyards prennent ainsi
le risque d'être épuisés par leur échappée solitaire. Ils courent alors

156
le de mal tourner et de devenir amers. Ils ne cherchent plus
à agencer une nouvelle perspective mais se contentent de détruire
tous les points de vue par lesquels ils passent.

Vocabulaire
Segmentarité dure/Segmentarité souple: Dans Mille Plateaux,
Deleuze et Guattari construisent une typologie correspondant
aux trois dangers principaux de la reformulation problématique.
On peut d'abord paniquer et se crisper sur une formule toute
faite. Les auteurs formulent graphiquement cette pathologie
par l'intermédiaire d'une segmentarité dure et bien tranchée.
Chaque segment correspond à un moment de notre obsession
dont la formule incantatoire doit être reproduite à l'identique.
La segmentarité souple correspond quant à elle à une flexion de
la volonté dont les velléités de changement peuvent dégénérer.
On se met à repousser maladivement le réel dans lequel on voit
une compromission inévitable. Enfin, la fuite absolue possède
également son danger. En se détournant des formules établies
par les dominants et les dominés, on se voue à une course
solitaire et à des fréquentations éclectiques qui nous mettent
encore plus à l'écart. On prend alors le risque de sombrer dans
le ressentiment et de simplement détruire tous les points de vue
au lieu d'en créer de nouveaux.

Portée
Ce que Gilles Deleuze et Félix Guattari appellent« trou noir» ne
correspond pas à la formule exacte de l'astrophysique. Ils viennent
simplement subtiliser une potentialité à la science pour rendre
compte d'un phénomène métaphysique. Ils cherchent à analyser
le processus par lequel une singularité s'effondre sur elle-même. Ils
réfléchissent sur notre tendance maladive à nous barbouiller de
manière complaisante de nos soucis, sans véritablement chercher à
les résoudre. Dans ces moments de détresse, nous ne parvenons plus
à nous poser dans l'existence. Tous les points de vue nous paraissent
identiquement nuls. Deleuze et Guattari appellent « trou noir» ce

157
On
ne parvient plus à se reformuler en s'aidant d'autres points de vue et
l'on cherche simplement à démontrer leur commune inanité. Alors le
problème n'est plus une instance créatrice grâce à laquelle des solutions
peuvent nous apparaître. li devient une instance destructrice au sein
de laquelle nous tournoyons sans parvenir à en sortir. Aucun ordre
d'existence ne nous paraît désormais valable. On ne parvient plus à
générer de solution et tout dégénère.

158
Circulation

C'est dans l'écroulement général de la question


« qu'est-ce que ça veut dire?» que le désir fait
son entrée.
L'Anti-Œdipe, p. 130.

Idée
Il n'y a pas d'objet du désir. À terme, nous devrons toujours
opérer de nouvelles rencontres pour faire circuler nos envies.
Les fluctuations insensées du désir manifestent seulement
l'apparition et la disparition de circuits d'existence.

Contexte
Dans l'Anti-Œdipe, Gilles Deleuze et Félix Guattari ne pensent le désir ni
comme un manque ni comme un phénomène négatif ou destructeur.
Certes, ils reconnaissent que l'on peut manquer d'une chose souhaitée
dont on ne dispose pas encore. lis ne nient pas non plus qu'un amant
délaissé éprouve souvent la perte de sa moitié sur le mode pathétique
de l'absence. Ils savent que l'on se détruit par passion. Ces propriétés
négatives leur paraissent néanmoins secondaires. D'ailleurs, toutes les
théories qui s'en servent comme d'un matériau primaire pour définir le
désir leur semblent partager une commune illusion. Elles croient que
cet affect devrait être à terme un état de pleine et entière satisfaction.
Elles en font un but à atteindre. Elles présupposent que le véritable
désir devrait être définitif et ne plus varier. Dès lors, l'insatiabilité de nos
envies réelles les déçoit. Le désir n'est jamais reposant. En ne tenant
pas compte de ce caractère fluant du désir, la philosophie classique
inverse donc l'ordre des priorités. Elle fait de notre désir une simple

159
tension douloureuse un terme condamné d'avance. Elle réduit
la passion au balancement entre le manque de l'à-venir et l'ennui du
déjà-présent. Par là, elle rate l'événement positif d'une envie naissante
et occulte le phénomène de la mise en relation complice. Elle manque
l'intensité présente d'un désir qui point. Dès lors, comment penser
cette circulation du désir?

Commentaire
Acheter une nouvelle robe n'est pas une tragédie. li ne s'agit pas
d'affirmer que l'on manque de cet accoutrement avant de l'avoir
et que l'on s'en désintéresse après l'achat. Acheter une robe, c'est
d'abord en avoir envie pour résoudre l'une ou l'autre de nos préoc-
cupations. Si j'imagine que je suis invitée à un mariage dans les jours
qui viennent et que je n'ai toujours pas de quoi m'habiller, j'ai en effet
de quoi m'inquiéter. L'habit que je recherche doit en effet souscrire à
un ensemble quasi infini de conditions. Il doit notamment respecter
le code couleur« moka» que les mariés nous imposent. Dès lors,
face à cette vitrine, je m'anime. Je crois que c'est celle-là. Une robe
moka plutôt bon marché. J'ai trouvé la formule idéale dans laquelle
insérer mon corps afin de résoudre mon problème vestimentaire. En
m'appropriant cette tenue, je résous de manière économique mon
problème. On s'aperçoit d'ailleurs que le désir de la robe ne se réduit
pas à l'entité du vêtement. Il concerne en vérité la mise en relation de
différents éléments: mon individualité paniquée d'invitée, le mariage,
les couleurs et les formes imposées, etc. Avant de trouver ce vêtement,
je n'étais pas encore parvenue à construire un agencement qui pouvait
fonctionner. J'étais sous l'emprise de mon souci et ne parvenais pas
à bricoler dans le réel une solution satisfaisante. À l'approche de
l'échéance, je ne respirais plus. J'étais enfermée dans mon incapacité à
faire la bonne rencontre. En trouvant la robe, la joie se remet à circuler
et je m'anime intensément. Mon désir fluctue positivement. Si l'on
considère à présent que le mariage est terminé, cette robe peut ne
plus me faire d'effet. Au prochain mariage, je me maudirai d'ailleurs
d'avoir acheté une robe moka et devrai résoudre une nouvelle difficulté
(trouver une robe couleur saumon). Le désir de la robe ne se réduit
jamais au manque de celle-ci. Il faut partir de la rencontre où l'on
saisit une occasion. Le désir n'est donc pas d'abord un vide désespéré,

160
mais un moment de C'est l'instant où une certaine formule
pratique s'impose à moi pour résoudre une difficulté. Le désir circule
toujours à partir de ces moments d'intensification qui se tarissent
1
jusqu au prochain renouvellement. Il ne cesse donc de fluctuer en
fonction de nos problèmes et des solutions que ron construit.

Vocabulaire
Capture/Double-capture: Je dois acheter une robe couleur
saumon pour un nouveau mariage. Soit je me soumets au diktat
1 1
des mariés, mais je me ruine et fabandonne l idée d utiliser ma
vieille robe couleur moka. Soit je porte cette dernière et garde
mon argent, mais risque de me faire détester par les mariés (ils
ont particulièrement insisté sur l'importance du code couleur
1
saumon). Je suis donc prise au piège d une opposition qui ne
me satisfait pas; et qui semble pourtant être la seule alternative
possible. Ces deux options capturent donc momentanément la
formulation du problème. Pourtant, je pourrai échanger ma robe
moka avec une amie qui aime cette couleur et qui ne savait que
1 1
faire d une robe saumon qu elle avait achetée pour un ancien
mariage. Je reformule ainsi mon dilemme et le solutionne, tout
en permettant à mon amie de faire de même. Je capture une
potentialité chez elle (le saumon) et elle fait de même (le moka).
La véritable reformulation est toujours une double-capture. Les
complices s entre-aident à distance sans rien s imposer.
1 1

Portée
Gilles Deleuze et Félix Guattari réfléchissent donc sur réconomie de
nos pratiques. Comment faisons-nous pour résoudre avec entrain
nos problèmes? Les deux acolytes pointent notre tendance à nous
satisfaire de formules toutes faites. Il nous semble en effet toujours
plus pratique ou plus économique de nous accommoder de ce que
nous maîtrisons déjà. Nous sommes généralement sous rem prise de
ce qui a trop bien marché. La psychanalyse est par exemple capturée
par une formulation classique et mythique du problème des désirs
inconscients. Elle fait de ces derniers une scène de théâtre sur laquelle

161
se joue le drame éternel sans penser que l'inconscient
fonctionne plutôt par formules génératrices et productrices. Dès lors,
il faut toujours réapprendre à reformuler ses problèmes pour créer de
nouveaux circuits d'existence sur lesquels de nouvelles potentialités
puissent circuler. Deleuze et Guattari n'assistent donc pas en specta-
teurs aux errements du désir. Ils ne se demandent pas ce que« veut
dire» le concept de ce désir trop contradictoire. Ils cherchent plutôt
à penser nos pratiques réelles. lis nous montrent comment agencer
des éléments inattendus et reformuler nos préoccupations.

162
Inflation

Le fantasme est un état complètement fabriqué,


complètement trafiqué: c'est une monnaie.

Lettres et autres textes, p. 224.

Idée
Avant d'être linguistique, le signe est économique. C'est une
monnaie d'échange qui circule au sein de nos sociétés pour
coordonner nos désirs.

Contexte
Gilles Deleuze pense comme Spinoza que le signe est une affection
du désir. Réciproquement, il pense que toute affection de mon désir
est conditionnée par certains signes que je reçois. Tous mes fantasmes
me viennent d'un milieu extérieur. lis sont le fruit d'une imprégnation
sociale. En effet, la société ne cesse de coder les comportements qui
sont acceptés ou rejetés. Elle coordonne nos actions en imposant des
symboles qui vont de soi. Elle légitime certaines tenues vestimentaires,
condamne parfois des gestes et fait proliférer un ensemble d'imageries
sexuelles. Sans forcément nous en rendre compte, nous présupposons
constamment qu'il y a des choses qui se font et d'autres que l'on doit
éviter. Notre désir se formule toujours au sein de ces codes sociaux
prédéterminés et tente de s'y frayer un chemin. Nos passions sont
donc largement influencées par les signes qui circulent au sein de
la société. Ces derniers sont des unités de mesure qui définissent ce
qu'il est légitime de faire. Il est par exemple plus ou moins difficile
d'exprimer ses désirs homosexuels en fonction du milieu où l'on
se trouve. Le régime de signes de certains cercles ne rend pas aisée
l'affirmation d'un autre type d'envies. Comment parvenons-nous alors
à négocier avec les régimes de signes qui s'imposent pour satisfaire
d'autres désirs?

163
1 1
Aujourd'hui, il semble aller de soi qu une femme doive s épiler. Le
fantasme de la peau lisse et infantile s'est progressivement imposé.
Alors que la toison symbolisait auparavant la sexualité féminine et
que l'esquisse d'un poil pubien faisait naître le désir, cette monnaie
symbolique n'a désormais plus cours. Le code social de l'épilation a
été intériorisé. La femme sera glabre ou ne sera pas. Le phénomène
est statistiquement avéré et l'unité sexuelle féminine se mesure à
présent moins en termes de poils qu'en termes de grain de peau
dévoilée. Il ne faut d'ailleurs pas croire qu'une instance centralisée ait
réglementé ce devenir des corps. Le phénomène est plus diffus. Des
centres de pouvoirs hétérogènes ont progressivement construit ce
fantasme artificiel et paradoxal de la peau entièrement douce. Ce désir
présuppose en effet que la femme sexuellement mature se soumette à
un ensemble de symboles traditionnellement liés à l'enfance. L'imagerie
pornographique et les institutions de prescriptions cornportementales
que constituent les magazines de bien-être ont servi de relais pour
propager cette tendance. Elles ont servi à crédibiliser ce signe du grain
de peau dénudée et à décrédibiliser le poil. Elles ont codé les affections
du désir. Gilles Deleuze et Félix Guattari soulignent ainsi que toutes les
sociétés fonctionnent en coordonnant nos manières de désirer. Les
corps sociaux craignent en effet de perdre le contrôle. lis redoutent le
moment où les individus deviendraient imprévisibles et fuyants. Les
sociétés favorisent donc la redondance sémiotique. Elles imposent
subrepticement certains mots d'ordre. Des centres de pouvoir font
alors circuler ces formules symboliques qui sont considérées comme
les plus légitimes. On affirme par exemple qu'il est plus hygiénique
ou plus beau ou plus excitant de promouvoir l'absence de poils. On
va parfois même jusqu'à naturaliser ces constructions artificielles. On
affirme que la féminité passe par l'absence de poils. Cette manière
de coder les affections du désir implique donc de faire proliférer un
étalon qui homogénéise tous les signes. Or cette prolifération d'une
monnaie d'échange précipite au final une inflation et la valeur du
symbole diminue. Progressivement, on peut donc le remettre en
question et négocier l'apparition d'une autre sémiotique.

164
Sémiotique/Sémiologie: Le signe est moins une notion linguis-
tique qu'un concept économique. Si la sémiologie étudie tous
les signes (gestuels, visuels, auditifs, etc.), en les comparant au
fonctionnement du langage, la sémiotique fait du signe une
notion immédiatement économique. Pour elle, le signe partagé
est d'abord une rnonnaie d'échange. li ne relève pas du signifiant
ou du signifié. Il s'agit plutôt d'une petite chose insignifiante qui
nous affecte intensivement de manière asignifiante, comme un
son ou une couleur. Toutes les sociétés codent alors les signes
et s'imposent symboliquement aux individus. On ne peut pas
émettre n'importe quel signe dans n'importe quel lieu. Par là,
Deleuze et Guattari différencient les groupements collectifs en
essayant de rendre compte de leurs sémiotiques singulières. Ils
en font des régimes de signes qui coordonnent nos activités et
auxquels se mesure la légitimité de nos désirs.

Portée
L:Anti-Œdipe annonce l'inflation néfaste d'une certaine sémiotique
psychanalytique. En réduisant tous nos désirs à un ensemble d'affec-
tions familiales, la psychanalyse perd de la valeur. Elle ne se rend pas
compte que la famille n'est qu'un régime de signes auquel on ne peut
pas tout réduire. Si les schizophrènes deviennent fous, ce n'est pas
seulement parce qu'ils délirent leur famille. En vérité, ils ne cessent de
sortir des sillons de cette sémiotique purement familiale et de manier
des signes hétérogènes qui viennent de différents horizons. Ils se
prennent pour des peaux-rouges, croient être en communication avec
le cosmos ou délirent la religion. Leurs fantasmes se composent de
signes qui ne sont pas forcément issus du milieu de la famille. Il faut
donc plutôt cartographier la circulation de ces sémiotiques hétérogènes
pour essayer de comprendre nos pathologies. C'est ce que Deleuze
et Guattari appellent« schizo-analyse ». Dès Proust et les signes, Gilles
Deleuze avait d'ailleurs considéré le signe comme une monnaie qui
s'échangeait au sein d'un certain milieu. Les codes des mondains ne se

165
réduisaient pas à ceux des artistes, mais microcosme imposait
ses propres valeurs aux nouveaux venus qui devaient alors négocier
avec ces systèmes de coordonnées préexistants.

166
Le visage est une politique.
Mille Plateaux, p. 222.

Idée
Le visage est une construction sociale. Même si nous sommes
autorisés à le montrer dans l'espace public, il est toujours
domestiqué. L'emprise de certaines figures iconiques,
auxquelles nous souhaitons nous identifier, contribue ainsi
à nous asservir.

Contexte
Ce visage qui implore de l'aide peut susciter en moi une inquiétude
morale. Je me soucie de cet autre dont j'ai croisé le regard. Pourtant,
cette propriété éthique du visage est peut-être secondaire. Pour
Gilles Deleuze et Félix Guattari, la rencontre du visage de l'autre n'est
pas d'abord un appel à l'abnégation comme le pense le philosophe
Lévinas. C'est plutôt une imposition. Ils affirment donc que le visage
exerce toujours une emprise sur moi. C'est moins une question morale
qu'une question politique. Tous ceux qui ont un jour essayé de rentrer
dans une boîte de nuit savent bien que certains visages passent mieux
que d'autres face au videur. Chacun s'affaire donc avant de sortir afin
de se modeler un profil artificiel qui ait de la valeur. On se maquille,
on s'épile ou l'on se coupe les cheveux. On prend soin de son capital
beauté en se calquant sur les figures de nos icônes. En effet, certaines
formules de visage s'imposent dans l'espace public. Elles sont estimées
par l'ensemble du collectif qui tente de s'approprier leur tracé. Le
visage n'est donc jamais donné. li se construit à partir de profils types.
Aujourd'hui, certaines Asiatiques se font par exemple blanchir la peau.
En s'appliquant quotidiennement des crèmes potentiellement dange-
reuses, elles brûlent leur surface cutanée. Ce remodelage incessant
de notre faciès n'est-il pas toujours un asservissement?

167
J'essaie d'améliorer ma tête avant de me rendre à une séance de
photographie. Je travaille avec ardeur. Je coupe des concombres et les
applique sur mes yeux gonflés. Je mets du mascara et m'épile avec soin
les sourcils. Je fais en sorte que mon rouge à lèvres ne dépasse pas. Mon
visage remodelé doit alors épouser certaines lignes géométriques et
chromatiques prédéfinies. J'essaie de me conformer à un modèle qui
a cours, et m'identifie à l'unité de mesure qui asservit toutes celles qui
veulent devenir des icônes. Le collectif dans lequel je vis m'impose un
certain formulaire à remplir. Je dois satisfaire à certaines conditions si
je souhaite que l'on achète la désirabilité de mon visage. Ce dernier
est en effet une monnaie d'échange qui circule naturellement tout
autour de nous. li va de soi. li n'y a d'ailleurs rien de plus terrifiant que
les grands accidentés qui n'ont plus de visage. Pourtant, à l'état sauvage,
notre tête a plutôt l'air louche. Les visages tendent instinctivement
à fuir en tous sens. Les gens ferment les yeux en parlant, sourient,
ouvrent la bouche. Chaque tête possède une panoplie infinie de profils
différents et mouvants. Elle fait proliférer les micro-expressions. Le
véritable charme d'un être ne transparaît d'ailleurs jamais sur papier
glacé. Il doit être saisi dans cette oscillation infinie des profils. Or, le
visage impose un profil type. Il permet d'identifier un sujet et de le
reconnaître sur-le-champ. Le visage a une fonction immédiatement
policière. li faut pouvoir saisir qui vous êtes. Homme? Femme? Étranger?
On a par exemple récemment interdit le fait de sourire sur la photo-
graphie de la carte nationale d'identité. Le sourire d'un être risquait
peut-être de trop moduler son profil type. Il causait un bougé de
l'organisation striée que le pouvoir impose pour coordonner les êtres.
En somme, l'assignation d'un visage permet que l'on nous dévisage.
C'est un marqueur de pouvoir qui permet de contrôler les individus
en les identifiant. Cette fonction du visage tend alors à s'appliquer à
l'intégralité de notre corps. Mille Plateaux explique ainsi que le pouvoir
qui s'exerce par l'intermédiaire du visage se diffuse progressivement.
On enregistre aujourd'hui toutes les informations qui circulent dans le
corps social et l'on code les comportements de chaque individu. On
nous dévisage constamment pour prévoir nos agissements.

168
Dévisager/Envisager: Le pouvoir du visage est donc celui de
l'identification. En assignant un visage à un être on peut ensuite
le dévisager pour le reconnaître. On lui assigne une formule fixe
qui s'impose à lui. On lui interdit de devenir-autre. C'est pour
cette raison que Gilles Deleuze nous invite à« défaire le visage».
Cette formule énigmatique implique simplement de ne pas se
contenter d'un seul profil. li faut ne pas se soumettre aux injonc-
tions d'identification. Il s'agit de reformuler ses problèmes en
envisageant d'autres positions et en faisant varier son profil. Par
là, on résiste à l'identification. On ne cesse de différencier son
problème et d'envisager d'autres potentialités pour résoudre ses
difficultés. Deleuze ne dévisage donc pas les penseurs qu'il étudie.
Il ne leur demande pas leurs papiers. Il envisage simplement ce
qu'il pourrait en faire en les intégrant dans sa démarche. Il les
considère comme des potentialités qu'il problématise sans jamais
les soumettre à la question.

Portée
À la mort de Michel Foucault, Gilles Deleuze écrit un texte célèbre qu'il
intitule Post-scriptum sur les sociétés de contrôle. li y explique que Michel
Foucault avait bien senti la mutation du pouvoir contemporain. En effet,
il ne s'agit plus aujourd'hui de discipliner des corps en les enfermant
dans un espace clos: dans la famille, à l'école, à l'armée ou au travail.
Il s'agit plutôt de contrôler les activités des individus qui évoluent
dans des espaces ouverts. On accumule alors des informations sur
leurs pratiques afin de tenter de construire leur profil type et d'être
ainsi en mesure de les gouverner. On est en quête de prévisions du
type:« Ce jeune homme blanc, issu de la bourgeoisie, au fort capital
culturel et économique risque de se rendre dans tel magasin pour y
acheter telle chose». Cette manière de ficher les gens en fonction des
informations qu'ils fournissent à leur insu définit le moteur de tous les
pouvoirs contemporains. Les applications gratuites que nous utilisons
sur nos téléphones accumulent ainsi des informations qui ont une

169
forte valeur. Elles rendent compte des principes qui nous gouvernent.
Les analyses deleuziennes du visage, du contrôle et de l'information
constituent une critique sociale étonnamment en avance sur son temps.

170
enser
l C plicité
Immanence

Les choses et les pensées poussent ou grandissent


par le milieu, et c'est là qu'il faut s'installer, c'est
toujours là que ça se plie.
Pourparlers, p. 219.

Idée
Il n'existe pas de point de vue surplombant toutes les perspec-
tives. Pour me mettre à la place des autres, je suis forcé de
développer mes propres perplexités, et de m'insinuer entre
les êtres.

Contexte
Gilles Deleuze insiste souvent sur l'importance de la notion d'imma-
nence. li la définit comme une relation problématique qui fait voisiner
les formules d'existence les plus diverses. Chaque être participe en
effet de l'universelle complication du monde. Nous partageons des
problèmes singuliers qui nous rapprochent, sans pour autant nous
confondre. Nous sommes complices parce que nous sommes impliqués
dans les mêmes affaires. Tous les vivants doivent par exemple affronter
la mort. Pourtant, chacun le fait du fond de sa propre individualité.
Personne ne mourra pour moi, mais chacun doit mourir. Or, c'est en
me mettant à la place de cet autre que je vois s'en aller que je peux
saisir que je disparaîtrai un jour. En apercevant l'autre qui meurt mais
qui survit dans ma pensée, je peux alors formuler ce que je sentais
au plus profond de moi-même. li existera également un moment où
la vie continuera à s'actualiser sans moi et où je deviendrai un simple
souvenir. Dans ma mort à-venir, gît donc cette idée troublante de

173
tous ces vivants qui me survivront. Dans l'anticipation de ma mort, je
ne trouve donc pas l'idée d'une simple disparition, mais celle d'une
potentialisation de l'existence tout entière. Dans l'à-venir, d'autres
possibilités de vie surgiront et pousseront à partir de ce que j'ai laissé
en testament. Par là, je me survivrai paradoxalement à moi-même en
étant relayé par mes futurs complices. Dans quelle mesure tous les
êtres s'entraident-ils ainsi à distance?

Commentaire
Cette relation immanente qui unit les points de vue les plus divers se
manifeste parfois au détour du quotidien. Imaginons par exemple une
route assez fréquentée du centre-ville. Chacun s'y active en fonction
de ses propres préoccupations. li y a ce jeune professeur qui se rend à
la gare pour rentrer chez lui. On trouve des enfants qui traversent sur
le passage piéton en riant. Un camion avance trop vite. Soudain, un
cycliste se fait renverser avec violence. Un accident. Passé le moment
du choc, toutes les individualités qui persévéraientjusque-là dans leur
mode d'existence s'agitent. li y en a un qui fait un massage cardiaque,
un autre qui s'occupe de la circulation. Une darne appelle les secours.
Tout le monde s'arrête. Sur le sol, un corps est entre la vie et la mort.
Personne ne connaît cet individu. Pourtant, à la vue de ce spectacle,
même la plus grande des canailles est progressivement submergée
par l'émotion. Tous les points de vue singuliers résonnent. Cette
convergence vers le lieu de l'incident n'est d'ailleurs pas une simple
soumission à la perspective transcendante de la loi. Certes, toute
personne en danger doit être aidée et un ensemble de personnes
s'est rapidement affairé autour du moribond. À présent, il n'y a plus
besoin d'aide. Pourtant, une multitude d'autres personnes continuent
d'assister à ce moment de bascule incertain sans que la loi ne les y
contraigne. Que va-t-il se passer? Ceux qui regardent cet accident ne
jouissent pas du plaisir morbide de contempler une disparition. C'est
plutôt l'inverse. Tous les badauds ressentent leur problématique
proximité. Ils se parlent. Ils éprouvent la fragilité de la vie. Ils vivent
cet incident qui aurait pu les concerner. L'espace d'un instant, ils se
glissent en dehors de leur individualité pour sentir ce qui nous unit
tous, sans nous confondre. Ils pressentent que le cycliste est en train
de disparaître dans l'actualité et de redevenir une pure virtualité. Ils

174
assistent à la transformation d'un homme en un souvenir, Ils se
sentent forcés de rendre hommage à cet homme inconnu qui disparaît.
Ils le font survivre en eux en étant les dépositaires de sa mémoire. Il
ne faudrait d'ailleurs pas croire que ce processus ne concerne que
des moments critiques comme cet accident. À chaque instant, nous
rencontrons des virtualités fantomatiques au dehors, qui viennent
enrichir notre propre compréhension et nous renouveler.

P Vocabulaire
Distributif/Collectif: Le tout qui unit les êtres est donc une relation
de nature distributive. Chaque individu redistribue l'intégralité
du monde en fonction de ses propres perplexités. Il entre en
relation avec les autres à partir de ses préoccupations singulières.
Le monde pousse alors à l'intersection de toutes ces perplexités
hétérogènes. Deleuze essaie donc de se glisser entre les êtres
pour comprendre comment ils s'entraident et se reformulent
constamment. li définit l'immanence comme l'universelle compli-
cation du monde qui redistribue, à chaque instant, les singularités
de chaque entité problématique. Gilles Deleuze combat donc la
transcendance. li lutte contre cette imposition d'un point de vue
qui pourrait englober tous les autres. On ne peut pas surplomber
l'ensemble des perspectives. Le tout n'est pas collectif. li n'existe pas
une vue synoptique qui puisse homogénéiser les vues partielles
que chaque manière d'être développe. On ne peut que se glisser
d'un point de vue hétérogène à un autre en suivant les détours
et les aventures d'une complication que l'on tente d'expliquer.

Portée
Pour Deleuze, comme pour le poète Antonin Artaud, il faut donc« en
finir avec le jugement de Dieu ». En effet, il n'existe pas de point de vue
de tous les points de vue. Il n'y a pas de perspective divine transcen-
dante qui puisse surplomber l'intégralité des êtres. La relation qui
unit les êtres ne se définit pas comme un« au-delà », mais comme un
«au-dedans». Chaque être peut éprouver au-dedans de lui-même le
rapport paradoxal qui l'unit à tous ces autres êtres qui n'ont a priori

175
aucun rapport avec lui. D'un point de vue philosophique, Gilles Deleuze
refuse donc constamment l'imposition de problématiques classiques
qui vont de soi. Il ne se plie pas aux injonctions du pouvoir. Il pense
que la véritable liberté consiste à trouver son propre problème et à
se glisser en dehors des formulaires préétablis. Ceux qui aiment juger
font l'inverse. Sans forcément le savoir, ils se prennent pour de petits
dieux. lis utilisent leur propre problématique comme unité de mesure
et présupposent que tous les autres doivent s'y conformer. lis imposent
leur perspective et la vivent comme intouchable et sacrée. Ceux qui
défendent la transcendance réalisent donc toujours des coups de
force. En ce sens tous les pouvoirs ont quelque chose de religieux et
toutes les religions aiment le pouvoir.

176
Conn

Le délire est au fond du bon sens, c'est pourquoi


le bon sens est toujours second.
Différence et répétition, p. 292.

Idée
Les évidences d'aujourd'hui sont les délires d'avant-hier, et
les délires d'aujourd'hui sont les évidences d'après-demain.
Les arguments les plus sensés se construisent à partir de
problèmes insensés.

Contexte
Lorsque nous ne trouvons plus d'arguments pour défendre notre
point de vue, nous en appelons au bon sens. Nous avons le sentiment
d'être absolument dans le vrai mais de ne pas pouvoir l'expliquer. C'est
trop évident. Il va de soi que les choses doivent être formulées ainsi.
À l'inverse, le non-sens nous apparaît toujours comme quelque chose
d'inintelligible. Les fous font ainsi proliférer les non-sens. Leurs discours
ou leurs actes nous apparaissent délirants. Ils ne s'en tiennent pas à
la grille commune grâce à laquelle les êtres rationnels se repèrent.
Ils peuvent soudain se mettre à crier dans un espace public, ou bien
produire des discours sans queue ni tête. La folie dérange car elle
est souvent imprévisible. Elle ne se soumet pas à nos normes et ne
s'insère pas dans nos sillons préétablis. Elle sort de nos cadastres
et on la qualifie d'anormale. Il semblerait donc que le délire diffère
radicalement de l'évidence. Pourtant, les fous sont souvent convaincus
de la pertinence de leurs obsessions. Un paranoïaque raisonne et
sa psychose lui semble absolument justifiée. Il lui paraît évident de
devoir se méfier de tous ceux qui l'entourent. À ses yeux, ce sont les

177
autres qui sont fous de ne pas entrevoir ce que lui parvient à
clairement et distinctement. Dès lors, si le délire s'envisage comme
une évidence, pourquoi l'évidence ne serait-elle pas issue d'un délire?

Commentaire
Le bon sens n'est qu'une habitude. li nous permet de nous y retrouver
en faisant la part des choses. Il semble ainsi évident que l'on doive
marcher en ayant des foulées mesurées et proportionnées. Cela relève
du bon sens et la plupart des gens respectent cette manière correcte
d'articuler leur corps. Dans la rue, ils ne se mettent pas à bondir en
tous sens. Ceux qui le font sont considérés comme des marginaux.
On sent que leur délire corporel enveloppe peut-être quelque chose
de dangereux. Ils ne tournent pas rond. Le bon sens suppose donc
un partage des choses qui fait consensus et dont on ne discute pas.
Il se définit par une espèce de connivence que Deleuze appelle sens
« commun ». Sans jamais y avoir songé, nous avons ainsi intégré corpo-
rellement cette distinction: les êtres sérieux marchent de manière
ordonnée et prévisible, et les êtres dangereux marchent de manière
désordonnée et imprévisible. Mais pourquoi ne pourrions-nous pas
cheminer dans la rue de manière complètement grotesque sans pour
autant devenir dangereux? C'est cette question que les Monty Python
posent dans leur sketch Le ministère des démarches débiles. On y aperçoit
un fonctionnaire dont l'attitude nous paraît grotesque. li sautille, lève
le pied jusqu'à la tête, ne cesse d'allonger sa foulée et conclut par un
petit mouvement de danse. On rit face à cette attitude ridicule. On a
l'impression d'un non-sens absolu. Pourtant, on se rend également
compte que ces mouvements apparemment débiles défient le sens
commun. Ils constituent à la fois une démarche désordonnée (par
rapport à notre ordre établi) et une démarche ordonnée (car on peut
en exposer la formule génératrice). Ce fonctionnaire des démarches
stupides pose donc problème. Sa marche délirante met en question
le consensus préétabli et nous laisse perplexe. Pourquoi n'ordonne-
rions-nous pas différemment nos démarches? Au fond, le bon sens
et le sens commun ne concernent que les formules toutes faites qui
font consensus. Or, ces solutions peuvent toujours être renversées
par une question apparemment délirante et réellement constructive.
Le fonctionnaire des Monty Python nous interroge en proposant un

178
autre rituel et un autre type de formulaire. Le bon sens ne concerne
donc que des solutions qui sont toujours secondes par rapport aux
problèmes. Si le délire est au fond du bon sens, c'est parce qu'il est
l'instance qui pose des questions folles qui préparent peut-être les
évidences de demain.

P Vocabulaire
Non-sens/Non-sense: Dans Logique du sens, Gilles Deleuze nous
invite à rechercher des non-sens constructifs. En épousant une
formule apparemment délirante comme celle du ministère des
démarches stupides, on peut par exemple mettre en question
la fausse évidence de nos conduites. Pour Deleuze, cette notion
n'est donc pas négative. Le non-sens ne se confond pas purement
et simplement avec l'absence de sens. Ce n'est pas du n'importe
quoi. li s'agit plutôt d'une redistribution de nos repères. Deleuze
suit en effet la voie du non-sens pour sortir des sillons préétablis.
On peut donc littéralement affirmer qu'il délire, mais dans un sens
positif. li envisage toujours sa difficulté depuis un nouveau point
de vue qui renouvelle sa question. Dans cet ouvrage il considère
par exemple le problème du sens chez les stoïciens depuis les
textes de Lewis Carroll qui traitent du non-sens. Deleuze appelle
donc non-sense l'attitude paradoxale et comique d'origine anglo-
saxonne, qui consiste à partir de choses apparemment insensées,
pour renouveler le sens d'une question.

Portée
On comprend dès lors les deux moments principaux de Logique du sens.
Dans cet ouvrage, Deleuze envisage d'abord les non-sens de Lewis
Carroll. Puis, il se met à la place d'Antonin Artaud qui a tenté, dans son
œuvre, de dire ce moment où la pensée nous échappe. Se détourner
du bon sens, c'est en effet prendre le risque de glisser réellement dans
la folie. Il se peut que l'on abandonne les évidences sans parvenir à
reformuler notre difficulté. On veut larguer les amarres comme un
nomade qui ne suivrait plus les sillons de la pensée sédentaire et l'on
se retrouve précipité dans des questions que l'on ne parvient plus à

179
cerner. On se débat avec un nrr,n,,c:irnovital. On le ressent mais on ne le
conceptualise pas. On est dans ce que Deleuze appelle l'infra-sens. On
ne peut qu'éprouver intensément notre détresse sans que l'idée soit
encore arrivée. Il faudrait pour cela rencontrer une formule sensible
qui nous aiderait à nous reconstruire. Cette dernière sera a priori
inattendue. On ne parviendra jamais à immédiatement l'identifier. On
ne s'y reconnaîtra pas. C'est d'ailleurs en se mettant à la place de Kant
que Deleuze pensera la nature de cette rencontre esthétique qui défie
le partage évident du sujet et de l'objet. Dans le choc d'une rencontre
intense, le bon sens et le sens commun se trouvent toujours dépassés.

180
Paradoxes

Le paradoxe est le pathos ou la oassion de la


philosophie.
Différence et répétition, p. 293.

Idée
Un paradoxe ne sert pas à briller en société. Il condense
plutôt une difficulté permettant de mettre violemment en
question l'estime que l'on porte à un type de formulation
problématique. Ce n'est jamais un défaut de la pensée, mais
l'une de ses plus grandes conquêtes.

Contexte
Bertrand Russell a construit un paradoxe célèbre dont Gilles Deleuze
s'inspire. li imagine un village où tous les habitants doivent nécessai-
rement être rasés. On ne peut se soustraire à cette loi tyrannique sous
peine d'être pendu. En outre, les villageois ne peuvent s'entraider. Ils
doivent se raser de leur propre main, ou se rendre chez le barbier de
la ville qui vient d'être nommé par le maire despotique. Ce fonction-
naire ne peut donc raser que ceux qui ne se rasent pas eux-mêmes.
Pas question d'aller chez le barbier après s'être légèrement raté ou
de venir fignoler le travail du barbier chez soi. La disjonction est
exclusive. C'est soit l'un, soit l'autre. Ceux qui sont pris en flagrant
délit de cumul sont condamnés à la prison. Russell demande alors:
Quid du barbier? Il ne peut se raser lui-même car sinon le barbier rase
un homme du village qui se rase lui-même. Il est donc condamné à
la prison. Pourtant, s'il ne se rase pas, il devient hors-la-loi. Il est alors
pendu. Ce barbier est donc rebelle. Il ne parvient pas à s'intégrer
à ce formulaire administratif préétabli. Il pose problème. Or, cette
anecdote est en vérité une exposition amusante d'un problème logique
qu'ont rencontré les mathématiques. À travers cette histoire, on peut

181
le devenir la théorie des ensembles. Comment dès
lors penser le passage du paradoxe amusant à la difficulté sérieuse
qu'il tente de soulever?

Commentaire
La version sérieuse du paradoxe du barbier distingue d'abord entre
deux types d'ensembles: les ensembles-auto-inclusifs (A) qui sont de
même nature que leurs éléments, et les ensembles-non-auto-inclusifs (B)
qui n'ont pas la même nature que leurs éléments. L'ensemble de tous
les ensembles paraît appartenir à la catégorie A, puisque ses éléments
sont des ensembles et qu'il est lui-même un ensemble. À l'inverse,
l'ensemble des stylos appartient à la catégorie B, car un ensemble
de stylos n'est pas lui-même stylo. C'est un tas ou une trousse. La
question devient alors: L'ensemble des ensembles-non-auto-inclusifs
(C) appartient-il à la catégorie A ou à la catégorie B? La première
option semble contradictoire. Si C est auto-inclusif et appartient à A,
alors il est de même nature que ses éléments qui sont des ensembles-
non-auto-inclusifs. Il devient alors un ensemble-non-auto-inclusif et
il appartient donc simultanément à B. Or C ne peut être à la fois dans
A et dans B. La deuxième option, où C appartient à B, est d'ailleurs
tout aussi contradictoire. C aurait en effet une nature opposée à ses
éléments qui sont non-auto-inclusifs. C serait donc auto-inclusif. Par
là, C appartiendrait donc simultanément à A. Ce qui n'est pas possible
puisqu'il appartient à B. On s'aperçoit donc que C constitue un élément
rebelle. Comme le barbier, il est pris dans une alternative entre deux
formules toutes faites auxquelles il ne peut souscrire. Pour Deleuze,
les paradoxes sont forcément dérangeants. lis ne rentrent pas dans les
cases, et nous forcent ainsi à montrer que les distributions toutes faites
ne doivent jamais aller de soi. Le paradoxe est étymologiquement en
lutte contre l'ordre établi. li va contre (para en grec) l'opinion commune
(doxa). Il vise à discerner l'absurdité de nos normes. Dans le cadre de
la théorie des ensembles, le partage entre A et Best en effet absurde.
Il présuppose déjà que A puisse exister. En vérité cette catégorie
est fictive. On l'extrapole à partir du cas de l'ensemble de tous les
ensembles qui paraît en effet agencer des termes qui sont de même
nature que lui, puisqu'on utilise le même mot d'« ensemble» pour

182
de l'assemblage et des pièces. Par cette confusion sémantique,
on présuppose alors que la mise en relation soit réductible aux termes
mis en relation. On confond les termes et les mises en relation.

P Vocabulaire
Paradoxe/Contradiction: Le donné s'impose à nous via des
formules toutes faites que nous méconnaissons souvent.
Questionner les normes préexistantes ne va en effet pas de soi.
On n'aperçoit plus leur artificialité. Elles ont été naturalisées et sont
passées dans l'ordre des choses. Dès lors, il convient de construire
un élément rebelle qui ne puisse pas s'inscrire dans le cadre d'un
formulaire donné. Cet élément doit appartenir simultanément à
deux sous-ensembles normalement incompatibles. On montre
par là qu'il existe une entité qui insiste pour ne pas rentrer dans
les cases. Essayer de forcer cette entité à s'insérer dans le cadre
habituel précipite seulement des contradictions qui font exploser
le formulaire. Mais le paradoxe n'est pas seulement destructif
et négatif. Il est également positif et constructif. Il impose de
reformuler le donné en montrant ses limites. li pointe l'anormalité
d'une norme préétablie.

Portée
Le paradoxe de la pensée deleuzienne tient dans une formule. Il
soutient en effet que chaque créateur vit dans une« solitude peuplée»,
ce qui peut a priori apparaître comme un non-sens. Le bon sens veut
en effet que l'on soit seul ou bien en groupe. Or Gilles Deleuze récuse
cette fausse opposition. C'est du point de vue de mon corps matériel
que je ne peux pas à la fois me situer à l'écart d'autres êtres et avec
ces êtres. En revanche, /a pensée est nécessairement seule et peuplée
de tous ceux qui l'aident à penser. Lorsque je me mets à questionner
et à douter de tout, je me trouve en effet dans une solitude radicale.
Je dois prendre en main mon problème. Pourtant, je ne reconstruirai
véritablement ce dernier qu'en me trouvant des complices inattendus.
Il s'agit donc de toujours se méfier des options que me propose le
sens commun. Deux perspectives données, apparemment opposées,

183
s'accordent souvent sur un non ,,::,c 1,,,-,r,n,::, C'est ce dernier
qu'il faut remettre en question. En doutant de tout et même de ce qui
s'oppose normalement, je retrouve alors les connivences de formules
a priori incompatibles, et je lance un appel vers un autre sens que je
rencontrerai toujours ailleurs. Deleuze pense donc paradoxalement
la formule du changement de formule.

184
Contre les rengaines

Un style, c'est arriver à bégayer dans sa propre


langue.
Dialogues, p. 10.

Idée
Nous vivons de la reprise des questions qui nous obsèdent. La
manière de formuler une difficulté détermine le style d'une
pensée. Celle-ci tourne autour de ce qui la préoccupe, sans
toujours parvenir à bien le dire.

Contexte
Lorsque je bégaie, je bute sur la langue et répète la même syllabe. Je
ne parviens pas à énoncer immédiatement la suite des sons différents
qui articulent mon discours. Mon énonciation est donc hachée. Elle
n'est pas mélodieuse et harmonique. Ma voix lutte contre elle-même
pour parvenir à arracher un autre son. Aux yeux de Deleuze, cette
pathologie incarne le processus même de la problématisation. Penser
consiste en effet à résoudre des difficultés et à buter sur une question
obsédante. On se heurte à une formule toute faite dont on ne peut
se défaire. La reformulation passe alors par la conquête d'un autre
son encore inouï. Ghérasim Luca a su le montrer poétiquement. Dans
sa performance intitulée Passionnément, il ne cesse de buter sur le
son « pas». Il le répète comme une rengaine, ne parvenant pas à le
relier à une autre syllabe qui créerait un énoncé ayant du sens. Puis,
soudain, il émet un autre signe linguistique qui reformule le tout. Au
« pas pas paspaspas pas» incompréhensible du début du poème, il
adjoint progressivement d'autres sons qui font basculer l'énonciation

185
de la vers l'exclamation rv"""'"'~""'"'.., Le sens jaillit à partir
du non-sens. On détecte même dans son poème des mots d'ordre
comme:« sur la pipe du papa du pape pissez en masse». Gilles Deleuze
a construit ses cours et ses oeuvres en suivant cette même formule. Il
rumine sa question obsédante de la complicité et tente de l'expliciter.
Comment fait-il alors pour que celle-ci ne devienne pas monotone?

Commentaire
Deleuze soutient qu'un cours se prépare comme un concert. Le
professeur fait des répétitions, accorde ses instruments et cherche
une partition qu'il puisse jouer devant plusieurs classes. Il est en
quête d'un propos dont il ne puisse jamais faire véritablement le
tour. Ainsi, il peut continuer à être intéressé par ce qu'il dit, malgré
les répétitions. Chaque redite clarifie même son exposé. Il gagne en
précision, en ressassant les difficultés dont il traite. En effet, l'obscurité
d'un véritable problème ne se disperse jamais en une seule fois. Si la
question dont on parle est robuste, elle s'enrichit même au fur et à
mesure qu'on la formule. Elle gagne en potentialités. Un philosophe
ne cesse de reformuler ce qui le préoccupe pour l'arranger d'une autre
façon. Comme un chef d'orchestre, il change les accents, modifie les
nuances ou redistribue les moments significatifs d'une question. Il
agence autrement le tempo problématique qui pulse derrière les
formules toutes faites. Il redit pour distinguer ce qui l'embrouille et
lance des distinctions nouvelles pour expliciter une question qui
l'obsède. Comme avec une musique qui deviendrait plus intense au
fil des répétitions, le problème gagne en acuité en se reformulant.
On parvient à y discerner de nouvelles dimensions. Gilles Deleuze
se met donc à la place du musicien pour penser l'articulation de la
différence et de la répétition. Grâce aux analyses de Guattari sur les
ritournelles que l'on fredonne quotidiennement, il peut détailler le
processus de problématisation. Une ritournelle est en effet un refrain
obsédant que l'on se chante dans trois cas: lorsque l'on est perdu,
lorsque l'on a trouvé un abri et quand on part. L'.enfant chante dans
le noir pour se donner du courage. Celui qui fait le ménage fredonne
en parcourant son domaine. Le fugitif s'époumone au volant de sa
voiture. De la même manière, un problème se formule dans l'obscurité
la plus complète, il trouve parfois une résolution dans une formule

186
qui s'installe et devient un cri ou une exclamation La
reformulation problématique en passe par ces trois moments: on
erre dans le noir en s'accrochant à certaines formulettes, on cherche
à asseoir son domaine en exposant une formule rituelle, et l'on se
décide à quitter les formulaires car autre chose nous soucie. Nous
faisons continuellement varier nos formules pour que nos obsessions
deviennent un peu moins obscures.

fJ Vocabulaire
Ritournelle/Rengaine: Une ritournelle n'est donc pas une simple
mélodie que l'on répète. C'est également une formule rythmique
et harmonique qui s'applique à des domaines qui ne relèvent
pas uniquement de la musique. Le professeur a par exemple ses
ritournelles pédagogiques. li doit saisir la pulsation d'une classe
et choisir le bon moment pour glisser ses questions. Deleuze
était maître de cet art du suspense. Il savait être sensible aux
dissonances qui pouvaient poindre dans le public. Si l'harmonie
de la salle se trouvait perturbée, il le sentait. li reformulait alors sa
manière d'énoncer. À l'inverse, la rengaine est une répétition qui
a perdu cette plasticité. Le professeur redit sans mettre le cœur
à l'ouvrage. Il ne revit pas le problème en tant qu'il est en train
d'être actualisé dans l'esprit de son auditoire. Il va trop vite et
n'entre pas en résonance avec ce qui tracasse momentanément
ses élèves. Il plaque un contenu de cours et passe en force.

Portée
Dans Différence et répétition, Gilles Deleuze attribue la paternité de cette
« répétition différenciante » ou de cette« différence qui se répète» à
Nietzsche. L'éternel retour nietzschéen serait alors le précurseur du
concept de ritournelle. Il est d'ailleurs bon de remarquer que l'article
de jeunesse Mystère d'Ariane, consacré à Nietzsche, fut réécrit pour
y intégrer cette notion de ritournelle. Notons également que l'on
a souvent reproché à Deleuze sa trop grande plasticité. Pourtant,
il n'a jamais cherché à « faire du Deleuze» en traitant des autres. Il
n'applique pas sa subjectivité philosophique préétablie à Nietzsche.

187
Il ne retrouve pas son identité fixe chez cet autre. C'est
rencontrant l'éternel retour de Nietzsche, il va authentifier une formule
complice qui lui permettra, à terme, d'énoncer sa propre probléma-
tique temporelle du renouvellement. En rencontrant une formule
inattendue, Deleuze perd donc son identité et devient étranger à
lui-même. Forcé par Nietzsche, il parvient à repenser, pour son compte,
le pur renouvellement. La partition du texte nietzschéen gagne du
rnêrne coup de nouvelles harmoniques.

188
Soustraire

De toute manière, la répétition est la différence


sans concept.
Différence et répétition, p. 36.

Idée
En répétant intensément une même partition, on parvient à
y discerner d'autres potentialités. On peut paradoxalement
définir toute répétition à partir du phénomène inverse de
la différenciation.

Contexte
Je marche dans la rue lorsque soudain j'aperçois une personne qui
possède le même sac que moi. Je réalise donc que cet accessoire se
répète à l'identique. Faut-il pour autant en conclure que mon sac
s'identifie réellement à celui de l'autre individu? D'un point de vue
matériel, ce n'est pas le cas. Les deux sacs ont une position spatio-
temporelle différente à partir de laquelle ils se répètent. La répétition
apparaît ici comme une différence spatio-temporelle qui ne se réduit
pas au concept de ce sac qui demeure le même. La répétition est donc
d'abord une différence matérielle à laquelle on soustrait momen-
tanément le concept qu'elle présuppose. D'ailleurs, ce concept est
lui-même à découvrir. Il faut s'intéresser à la mode pour distinguer
le modèle singulier dont ces deux exemplaires ne sont que des cas
particuliers. Pour celui qui s'en désintéresse, ces sacs apparaissent
comme une singularité renvoyant à un modèle qu'il ne connaît pas.
Cette répétition est pour lui une différence sans concept bien défini. Enfin,
nous répétons souvent les mêmes attitudes dans une certaine forme
d'inconscience. Il nous semble indéniable que ce sac nous distingue.
Mais nous ne conceptualisons pas souvent la pertinence de cette

189
perspective. Nous nff,~T,,~. ce cérémonial sans concevoir
d'autres pratiques. La se contente+elle alors de nous
enchaîner à une perspective ou peut-elle également nous en libérer?

Commentaire
La répétition n'est pas simplement une entreprise asservissante. Elle
peut également se révéler libératrice. Certes, la reprise ne sert pas à
perfectionner un modèle prédéterminé. Les répétitions d'une pièce
de théâtre ne visent jamais à reproduire à l'identique une performance
préexistante. La troupe cherche plutôt à y authentifier, par un processus
de variation continue, les gestes et les intonations qui renouvelleraient
!'oeuvre jouée. Tous sont en quête d'un autre style. Abandonnent-ils
pour autant la partition initiale du texte ainsi que les mises en scène
du passé? Ils s'en inspirent, mais cherchent d'abord à en extraire des
potentialités inconnues. Leur sensibilité les invite à modeler autrement
l'agencement de la pièce. Le metteur en scène peut, par exemple,
changer les costumes ou situer l'histoire à une autre époque. Mais sans
véritable intérêt pour la pièce, ces répétitions resteront mécaniques et
ne proposeront aucune variation réelle. Grâce à la rencontre tardive
du metteur en scène Carmelo Bene, Deleuze s'aperçoit alors d'un
fait essentiel pour penser cette question. Le renouvellement d'une
mise en scène ne passe pas d'abord par l'addition d'une différence:
il faut plutôt commencer par enlever. Carmelo Bene ampute ainsi
des œuvres dont il traite un thème ou un personnage, tout en conti-
nuant, pourtant, à répéter la même partition. Il soustrait une partie
pour redistribuer le tout. Or, Gilles Deleuze a toujours procédé de la
sorte dans ses commentaires. Ses actes fondateurs sont toujours des
soustractions. Il s'extrait d'une perspective majeure en la passant
sous silence afin qu'un autre point de vue puisse se développer. Il
évite par exemple l'ordre pesant des exposés qui s'entassent à propos
de David Hume. Il n'analyse pas d'abord les pouvoirs de l'esprit que
Hume expose. Il persiste néanmoins à rejouer le même texte dans
sa totalité. Alors, quelque chose d'étonnant se passe. C'est comme si
David Hume changeait d'aspect. En l'absence des exposés scolaires sur
la probabilité, sur le problème de l'induction ou sur la croyance, une
virtualité insoupçonnée se développe. La pensée de Hume semble
basculer, tourner sur soi et se poser sur un autre côté. Une perspective

190
partir de questions pratiques et juridiques pour envisager le tout de
son système. La véritable répétition procède toujours ainsi. Elle dégage
un nouveau moment à incarner.

Vocabulaire
Identifier/Authentifier: La répétition qui nous enchaîne consiste à
reproduire un possible déjà identifié. En histoire de la philosophie,
on suit par exemple l'ordonnancement préétabli d'un manuel
scolaire. Le professeur du secondaire en France débute alors son
exposé en parlant du sujet et de la conscience. li modèle son cours
et module sa voix en fonction de ce moment conceptuel prédé-
terminé. Il répète ce qui pullule dans les manuels et se propose
de jouer en direct ce que l'on peut lire dans les exemplaires du
moule scolaire. Pourtant, il a le droit d'être sensible à une autre
difficulté fondatrice. Il peut partir d'une autre question, comme
celle d'autrui, et amputer le contenu du cours initial sur le sujet.
Alors, il continue à redire tout le programme, mais en partant
d'une perspective qui lui paraît plus authentique. Il se soustrait
d'un formulaire imposé et extrait par là de nouveaux moments
conceptuels. Le cours se modèle alors différemment sans que
les notions conceptuelles aient apparemment changé. Seule la
problématique a varié.

Portée
Il ne s'agit donc pas de se focaliser sur le tragique de la condition de
celui qui répète de manière compulsive et mécanique. À l'inverse,
toute véritable répétition est comique. Pour authentifier un véritable
renouvellement,je dois en effet partir d'une drôle de pensée.J'accorde
mon attention à un angle de vue étrange. Avant Deleuze, personne ne
s'était par exemple véritablement soucié du petit mot d'« expression»
dans le corpus de Spinoza, ou du mot de« pli» dans l'œuvre de Leibniz.
En amputant les exposés obligés de leurs prémisses traditionnelles,
Gilles Deleuze répète sans souffrir de la répétition. Il développe de
nouvelles virtualités et modernise les exposés classiques. Dès lors, on

191
de n~•--r~•~r~ chez lui, d'une certaine forme de comique
de répétition. Certes, une chose n'est pas comique parce qu'on la répète
puisqu'il existe des répétitions mécaniques tragiques. C'est plutôt que
le comique sert chez lui à renouveler une situation. Si une nouvelle
formule le fait rire, Deleuze s'en sert comme d'un point de départ pour
envisager de nouveau les données dont il traite. Le comique est« de
répétition» car il sert à répéter véritablement, comme une serviette
« de table» servirait à déjeuner.

192
les

L'intuition est la jouissance de la différence.


L'Îie déserte, p. 45.

Idée
La philosophie tente d'apercevoir les extrémités d'une
situation qui s'épuise. Elle pense davantage les limitations
que les modulations ou les oppositions.

Contexte
Il est rare que Gilles Deleuze parle de jouissance. Le plaisir est en
effet pour lui une cessation de l'activité désirante. Jouir, c'est toujours
atteindre une limite, un pic, un maximum. Or, cette tension ne dure
pas et l'intensité vécue s'annule rapidement. En ce sens, le plaisir
est inséparable d'un épuisement. Il se définit comme une limite de
saturation atteinte dans l'instant. Deleuze traite donc du processus
qui mène doucement à la saturation. Il contemple ses modulations.
Un affect de colère nous envahit par exemple progressivement. Il est
vécu intensivement, et l'on passe par gradations insensibles de l'indif-
férence à l'énervement. Soudain, cet ami de longue date devienttrop
agaçant. D'ailleurs, cette personne peut ne pas réellement s'opposer à
moi et ma colère peut inventer ses méfaits supposés. Les modulations
intensives se distinguent donc des oppositions matérielles. Je peux
ressentir un agacement qui est sans commune mesure avec le contenu
des actes réels de mon ami. Néanmoins, je ne suis jamais totalement
fou, et quelque chose est bien en train d'arriver. La présence de cet
autre m'indiffère et m'exaspère. Je n'attends qu'une bonne occasion
pour m'enfuir de cette situation épuisante. Comment alors renouveler
cette limitation intrinsèque que notre complicité rencontre?

193
Gilles Deleuze part du concept de limitation afin de qualifier toute
différence de nature virtuelle. Quand une situation atteint l'un de
ses points singuliers, sa nature change. Par exemple, lorsque mon
corps atteint sa limite de saturation après une nuit blanche, il n'arrive
plus à interagir avec l'ensemble de l'univers matériel. Tous les stimuli
sensibles me perturbent. Je ne parviens plus à garder les yeux ouverts.
La lumière me blesse et les sons m'insupportent. D'un point de vue
intensif,je suis à bout. Ma puissance s'étiole graduellement. Je deviens
un zombie. D'ailleurs, je ne distingue plus bien les qualités sensibles
des agglomérats matériels qui m'entourent. Je rêvasse tandis que les
contours et les couleurs s'estompent. Alors je m'endors, et je bascule du
côté de la pure puissance de pensée. Désormais, j'évolue au sein d'un
songe. Je continue de distinguer, mais ce n'est plus dans une optique
de réalisation matérielle. Ma perception qualitative et numérique s'est
détachée de l'actualité. Je ne vois plus le vert des arbres qui défilent à
côté de mon train. Je ne compte plus le nombre de passagers autour
de moi. Le référent stable du réel s'est évanoui. Je me suis endormi.
À présent, je compose avec les virtualités de ma mémoire. Chacun
de nos souvenirs est en effet en puissance un événement qui peut
de nouveau se produire dans un songe. Si j'ai un jour visité une rue
commerçante à Francfort, je pourrai faire arriver dans mon rêve la
même potentialité. Je verrai alors, comme dans une hallucination,
les intensités colorées et sonores correspondant à cette virtualité.
Pourtant, je ne pourrai jamais aller plus loin dans le rêve que ce que
j'ai expérimenté à l'état de veille. Si j'entre oniriquement dans l'une
des boutiques alors que je ne l'avais pas fait dans la réalité, mon esprit
actualisera un autre moment virtuel. L'intérieur de la maison de mon
enfance pourra par exemple apparaître. On remarque donc ici que
Gilles Deleuze essaie de« différencier les différences». Les différences
de degrés des corps matériels opposés de la veille ne se réduisent
pas aux degrés de la différence des graduations intensives modulées
que j'expérimente pleinement dans le rêve. Néanmoins, ces types de
relations se superposent réellement et se présupposent logiquement.
Elles incarnent« ce qui arrive» et qui s'attribue au corps, tout en
s'exprimant dans notre sensibilité. Sous les différences de degrés et
les degrés de la différence, on trouve donc les différences de nature.

194
Différenciation/Différentiation: La différence des deux termes
tient à une lettre que Gilles Deleuze formalise, dans Différence
et répétition, par le rapport tic. Pour lui, différencier consiste à
actualiser un cas de solution. Les différences actuelles qui en
découlent sont de deux sortes. Elles sont matérielles (différences
de degrés) et intensives (degrés de la différence). À l'état de veille,
je perçois ces deux types de différences. À l'inverse, différentier
c'est mettre en question et virtualiser le présent. On considère
que ce qui se passe s'épuise et pourrait être autre. Tout ce qui
arrive est en effet à la fois déjà-passé et encore-à-venir (pouvant
être renouvelé). Dans mon sommeil je vais d'ailleurs renouveler
tout ce qui m'est arrivé en le reformulant oniriquement. Les
potentialités de mes souvenirs sont intégrées au sein d'un songe
que je vis intensément. Par là,je formule également une solution
énigmatique à mes préoccupations du moment.

Portée
Gilles Deleuze s'est beaucoup intéressé à la formule du cinéaste Minnelli
selon laquelle il faut se garder d'« être pris dans le rêve d'un autre».
Nos difficultés viennent souvent du fait que nous continuons à utiliser
des formules épuisées dont nous ne voulons plus. Nous réactualisons
alors des souvenirs de solution. Les formulaires et les formules toutes
faites deviennent nos formules rituelles. Nous sommes capturés par
ces potentialités épuisées qui conditionnent nos perceptions, nos
sentiments et nos attitudes. La vie devient alors un cauchemar car
nous sommes pris dans une perspective qui ne devrait plus être la
nôtre, et qui correspond à un autre personnage. Nous sommes par
exemple enfermés dans un travail qui devrait être renouvelé mais qui
s'enferme sur lui-même. Pour s'en sortir il faut donc arrêter d'être pris
dans ce rêve d'un autre. li s'agit de parvenir à envisager une nouvelle
potentialité qui redistribuerait nos attitudes et nos perceptions. Soyons
donc sensibles aux limitations intrinsèques de la puissance. Parfois
nous n'en pouvons plus et c'est le moment de passer à autre chose.

195
Résonance

On ne peut pas ne pas rire quand on brouille


les codes.
L'Îie déserte, p. 359.

Idée
Le rire est une nécessité vitale. Il désamorce l'opposition et
manifeste l'apparition d'un nouveau point de vue qui sert à
reformuler une dispute.

Contexte
On oublie bien souvent que Gilles Deleuze est très drôle. Il aime les
points de vue décalés et l'écriture constitue pour lui la forme suprême
du rire. Cela ne signifie d'ailleurs pas que son propos ne soit pas sérieux.
Par l'hilarité, Deleuze vise en effet à soigner les maladies de la pensée.
Il tente de nous extraire des formules toutes faites et vient taquiner nos
présuppositions. Le rire lui est alors absolument nécessaire. Ce signal
sonore, visuel et tactile s'inscrit en effet à la surface de nos corps et
ébranle notre pensée. Gilles Deleuze théorise donc moins la séparation
abstraite des espèces du rire que l'on retrouve chez l'humain, qu'il ne
réfléchit à ses manifestations concrètes et vitales. Il pense l'humour,
l'absurde, le paradoxe, l'ironie et le grotesque au travers de leur
formule signalétique qui est toujours celle du rire. Cette expression
inattendue pointe en effet les limitations des formulaires auxquels
nous souscrivons quotidiennement. Elle nous libère des formules
rituelles pathologiques. Le rire signale toujours l'apparition d'une
singularité qui ne s'intègre pas dans le cadre de pensées habituelles.
Il se déclenche souvent à notre insu et indique une issue. Il brouille

191
les codes "'""'"'
1
qu'on nous impose, en
""'"~ des cas qui ne
s'y ajustent pas bien. Mais le rire n'est-il pas un concept qui doit être
réservé à l'homme et qui ne peut s'appliquer aux préoccupations des
autres vivants?

Commentaire
La scientifique Marina Davila-Ross a montré que le rire animal n'est pas
une notion anthropomorphique. Elle a ainsi analysé de larges popula-
tions de singes afin de discerner, chez eux, ce signal traditionnellement
réservé à l'homme. En chatouillant quotidiennement ces primates,
et en analysant la texture de leurs vocalisations, elle est parvenue à
démontrer que les gloussements de l'homme et du singe n'étaient que
des variations autour d'un thème commun. Les deux espèces rient.
Ce qui est fascinant, c'est que cette curieuse formule signalétique
semble d'abord avoir surgi au sein des populations vivantes comme
une réponse sociale. Formuler les choses en riant, c'est toujours fuir la
confrontation directe. Le rire désamorce l'opposition. Les chimpanzés
rient par exemple pour ne pas vexer les scientifiques qu'ils semblent ne
pas comprendre. Leurs gloussements peuvent également signaler aux
autres que la situation est sans danger. Cette réponse sociale permet
donc de systématiquement contourner la lutte à mort. Elle négocie
avec le donné que l'on ne supporte pas et qui suscite en nous des
rires grinçants. Elle permet de se moquer sans blesser au travers du
rire spontané. Pour Gilles Deleuze, le philosophe est constamment à
l'affût de ces éclats que le monde extérieur suscite en lui. En analysant
la résonance de ses propres rires, il peut alors discerner les potentialités
avec lesquelles il s'accorde et celles qui suscitent son désaccord. Il
trouve les premières géniales et les secondes grotesques. Le penseur
doit sans arrêt renouveler cette gymnastique en rencontrant des points
de vue qu'il trouve géniaux, tout en se défaisant de ceux qu'il trouve
grotesques. Il vise la consonance pour se libérer des dissonances. En
riant avec le complice avec qui on se sent en sécurité, on reformule
en effet la situation grotesque dans laquelle on se débattait, sans
précipiter la tragédie. Gilles Deleuze invite donc constamment ses
auditeurs à trouver leurs propres complices drolatiques. Il faut penser
avec ceux qui partagent vos problématiques, ce fond mystérieux
qui fait que vous pouvez rire des mêmes choses. Dans !'Abécédaire,

198
Deleuze d'ailleurs que deux véritables amis n'ont même pas
à se parler ou à discuter. Ils trouvent simplement drôles les mêmes
choses et combattent les mêmes ennemis. lis entrent en résonance car
ils sont en désaccord avec les mêmes entités. Leur complicité procède
de cet accord discordant et de leur résistanœ commune.

Vocabulaire
Opposition/Apposition: Un problème se formule apparemment
en opposant des positions adverses qui entrent en rivalité. Pourtant,
deux participants à une dispute s'entendent tout de même sur le
fait qu'il y a un sens à être investi dans ce combat. Leur désaccord
s'établit paradoxalement à partir d'un accord. Deleuze débusque
ces connivences en riant des problèmes déjà codés. li redistribue
l'espace des positions verrouillées par les spécialistes. li procède
alors en apposant une formule insolite au sujet auquel il s'inté-
resse. Cette drôlerie paraît d'abord n'avoir aucun rapport, puis
on comprend qu'elle fonctionne en fait comme un angle de vue
insolite à partir duquel on peut reformuler le problème initial. En
apposant la formule comique du« rhizome» qui croît sans racines,
on peut par exemple s'apercevoir que la plupart des théories
de la connaissance sont en fait de mèche. Elles cherchent des
racines stables à la pensée. Or seule l'instabilité d'une brindille
arrachée chez le voisin peut nous indiquer la voie à suivre pour
commencer à penser.

Portée
Gilles Deleuze a formulé comiquement cette procédure. li qualifie en
effet ses livres d'historien de la philosophie d'espèce d'« enculage ou
d'immaculée conception ». Cette formule provocante a pour principe
même l'apposition. Elle juxtapose deux termes qui nous forcent à
penser la raison de leur mise en relation. Deleuze fait ce qu'il est en
train de dire. li appose pour parler de sa méthode d'apposition. Parler
d'un autre auteur consiste en effet pour lui à lui faire« un bébé dans le
dos». Il fait toujours naître de la pensée de l'autre une potentialité qui
n'y était pas encore, sans pourtant lui appliquer des idées prédéfinies.

199
Il fait violence à cette pensée en la contraignant et en passant par des
routes imprévues. Par là, il fait naître une nouvelle virtualité en lui et
chez l'autre. Les auteurs qu'il commente se trouvent donc fécondés
sans que, pour autant, Deleuze soit le père d'un enfant unique qui
naîtrait au travers de la rencontre. En effet, tandis que Deleuze devient
l'auteur qu'il commente, ce dernier devient Deleuze. Pourtant les
deux branches de ce devenir divergent. Un renouvellement a lieu
chez Deleuze et chez l'auteur, qui ne se fait pas à sens unique. L'enfant
qui naît donc de ce type de rencontres est forcément difforme. Les
problématiques des uns et des autres s'enrichissent sans converger.

200
l~uire à la

Une philosophie qui n'attriste personne et ne


contrarie personne n'est pas une philosophie.
Nietzsche et la philosophie, p. 120.

Idée
La philosophie hait les généralités qui ne conviennent à
personne. Elle débusque nos facilités de pensée et torpille
les clichés qui nous abêtissent.

Contexte
Pour Gilles Deleuze, le concept de« personne» ne renvoie pas direc-
tement à certains individus. li prend en effet cette notion dans un sens
littéral. La personne est toujours une entité socialement construite
qui ne correspond à aucun être en particulier. C'est un masque, un
point de vue abstrait, une généralité. La personne du professeur est
par exemple une entité artificielle. C'est un rôle à jouer pour ceux qui
doivent épouser le point de vue de cette fonction. Aucune individualité
ne satisfait totalement aux conditions strictes imposées par l'employeur.
Les enseignants singuliers jouent donc souvent ce rôle de manière
forcée. Ils adoptent les attitudes qui correspondent à cette position
sociale. Ils souscrivent plus ou moins aux idées reçues qui circulent
dans la société. Beaucoup se sentent d'ailleurs engoncés à l'intérieur
de ces costumes étriqués. Pourtant, nous continuons de les endosser
car il est encore plus difficile de nous en départir. Nous sombrons alors
quotidiennement dans la facilité qui consiste à remplir des formulaires.
Nous avons d'ailleurs la sottise de croire que notre liberté sera compa-
tible avec ces formules majoritaires et nous renonçons à exprimer, à
notre manière, ce qui nous soucie véritablement. Comment dès lors
s'attaquer à ce pouvoir des formules toutes faites'?

201
Gilles Deleuze a fait sien le mot d'ordre de Nietzsche. Il souhaite« nuire
à la bêtise». En effet, le pire de la pensée ne consiste pas à se tromper.
Certes, cette dernière peut faire des erreurs. Elle énonce parfois des
propositions fausses qu'il s'agit de corriger. Si un chiffre statistique
appuyant l'une de mes démonstrations se révèle erroné, mon propos
peut également l'être. Il faudrait néanmoins être stupide pour croire
que ce genre de cas constitue le danger principal de la pensée. Cette
dernière n'a pas seulement tendance à pencher vers l'erreur. Elle
s'incline également vers la facilité. Nous avons, par exemple, tous
le défaut de croire que nous pensons naturellement. Or, ce fait n'est
pas simplement erroné. Il s'agit d'une stupidité. Personne ne pense
naturellement. Au quotidien, nous appliquons des formulaires que
nous héritons des autres. Nous suivons nos formules rituelles et nous
attendons d'être véritablement empêtrés dans des difficultés impos-
sibles pour enfin cogiter. Il y a une fatigue intrinsèque de la pensée
qui fait que nous l'évitons le plus souvent possible. Au quotidien, nous
brodons à partir d'idées reçues. Nous triturons les clichés des autres,
ainsi que nos propres lieux communs, sans réellement reformuler
les questions qui nous obsèdent. Nous tournons autour quelques
instants, puis nous nous en détournons bien vite, par peur de devoir
véritablement y penser. Nous continuons à proférer nos sornettes
et à agir selon des formules toutes faites. Nous vivons du capital de
formules que d'autres ont su créer. La bêtise ne se confond d'ailleurs
pas avec l'animalité. Les animaux savent reformuler leur problème en
cas d'ennui. lis sont même constamment à l'affût des dangers. Notre
abêtissement est plutôt de l'ordre de la paresse. Nous oublions les
difficultés dont procèdent les formules que nous manipulons. Nous
ne voulons pas voir les cas singuliers qui ne souscrivent pas à nos
normes imbéciles. Nous mettons donc la poussière sous le tapis aussi
longtemps que nous le pouvons. Tant que nous n'avons pas trébuché,
nous ne réaménagerons pas notre pratique. Gilles Deleuze prône
donc le rire afin de faire honte à cette bêtise. Seule l'agressivité du
rire peut confondre la tranquille aisance de l'imbécile. Le comique
de Deleuze est donc politique. Il vise à lutter contre le pouvoir des
formules toutes faites qui nous condamne à ne jamais développer
une véritable puissance de problématiser.

202
Facilité/Difficulté: La facilité consiste à se reposer sur une première
position de problème. On tourne en rond dans ce qui se présente
et l'on aménage les solutions existantes. La facilité nous fait nous
satisfaire de ce que nous présupposons, sans le remettre en
question. Nous nous contentons, par exemple, d'affirmer que les
pensées tronquées se trompent. Nous faisons de l'erreur le négatif
de la pensée, sans nous apercevoir qu'il y a bien pire. La bêtise des
formules actuelles est un monstre bien plus effrayant. Elle doit
être combattue sans relâche. Le difficile consiste alors à exhiber les
cas singuliers qui ne s'ajustent pas à ces recettes imbéciles, puis
à s'appuyer sur ces éléments rebelles pour reformuler d'autres
préoccupations. La facilité de penser donne du pouvoir puisqu'elle
s'appuie sur des formulaires que le présent reconnaît. À l'inverse,
la véritable pensée est difficile et intempestive. Elle veut rendre
impuissant le pouvoir de ces formules toutes faites.

Portée
On pourrait envisager une série de complices qui gravitent autour de ce
problème de la bêtise. Gilles Deleuze se sert par exemple de Nietzsche
pour lutter contre le poison de la facilité. On retrouve également, chez
Pierre Bourdieu, une critique des idées reçues que véhiculent les médias
dont le problème est celui de la communication. Quoi de plus facile en
effet que de communiquer à un public des idées qu'il a déjà reçues?
Bourdieu s'appuie d'ailleurs sur les analyses de Deleuze et, comme ce
dernier, reconnaît dans l'œuvre de Flaubert un travail précurseur. En
regroupant les formules toutes faites que nous manipulons à notre
insu, Flaubert a dessiné en pointillés un programme que d'autres
penseurs relaieront. On s'aperçoit que pour lutter contre la bêtise de
l'actualité, il faut souvent aller piocher dans des œuvres de penseurs
inactuels qui constituent de véritables intercesseurs pour la pensée.

203
Ad

C'est à force d'admiration qu'on retrouve la


vraie critique.
L'Îie déserte, p. 192.

Idée
L'opposition radicale n'est jamais créatrice. Pour critiquer
efficacement ce que l'on déteste, il faut épouser en pensée
le point de vue que l'on abhorre.

Contexte
Gilles Deleuze prend le terme d'admiration dans un sens cartésien. Pour
nous mettre véritablement à penser, nous devons rencontrer quelque
chose qui nous surprenne. L'admiration est ici synonyme d'étonnement
et de perplexité joyeuse. Lorsque j'admire une entité, je la trouve fort
nouvelle et différente de ce que je connaissais auparavant; ou je la
trouve fort différente de ce que je supposais qu'elle devait être. La
pensée de la complicité deleuzienne articule ces deux dimensions.
La formulation d'un problème singulier présuppose en effet que l'on
saisisse d'abord des formules qui nous conviennent. Ces perspectives
fort nouvelles nous rendent joyeux. On peut par exemple imaginer
Gilles Deleuze rencontrant la formule de Nietzsche selon laquelle il
faut toujours « agir contre ce temps, en faveur d'un temps à venir».
Deleuze y décrypte un mot d'ordre pour lutter contre les points de vue
imposés. Pourtant, sous les conformismes qui nous dégoûtent, il s'agit
également de retrouver les formules génératrices de nos obéissances
quotidiennes. Les énoncés insolites servent alors à reformuler ces
routines qui nous posent problème. Afin de véritablement dépasser une
situation qui ne me convient pas, je dois en effet la prendre au sérieux
en l'envisageant paradoxalement depuis ce qui me fait rire. Pourquoi la
formulation comique d'une difficulté est-elle la plus efficace qui soit?

204
Dans une lettre de 1970 qu'il envoie à son ami François Châtelet, Gilles
Deleuze lui signale qu'il a lu son ouvrage La Philosophie des professeurs:
« J'admire et j'aime beaucoup parce que c'est d'un bout à l'autre tout
à fait drôle et tout à fait sérieux. Ce n'est pas une table de catégories,
c'est les éléments de toute table de catégories, ce par quoi la philo-
sophie donc engendre ses professeurs. Je rigole, et pourtant c'est
bien ce que j'ai fait en lycée.». Ce texte cornique de François Châtelet
dénonce en effet les lieux communs qui parsèment le programme de
philosophie enseigné dans le secondaire en France. li ne part pourtant
pas du contenu théorique de ces séquences scolaires pour en exposer
la vérité ou la fausseté. Il envisage plutôt le métier du professeur
d'un point de vue purement technique et réfléchit à la manière dont
le programme est monté. Châtelet regarde donc comment a été
construit le formulaire de !'Éducation nationale. En somme, il utilise
la formule pratique du travailleur manuel pour envisager d'un autre
point de vue le contenu théorique d'un programme qu'il abhorre. Il
reformule sa détestation en ne l'attaquant pas immédiatement sur
le fond. li le considère plutôt corn me s'il s'agissait d'une construction
en plusieurs étapes dont il s'agirait de décrire la forme. Il montre par
exemple comment on impose au professeur de positionner comme
premier axe de son cours la thématique du sujet et de la conscience.
Tous les autres problèmes se retrouvent alors vissés à ce support. Le
meuble théorique que l'on construit s'agence à partir de ce point-pivot
initial. On impose ainsi implicitement aux professeurs de tout centrer
sur la question de l'homme que ce soit politiquement, moralement,
esthétiquement ou gnoséologiquement. On insiste sur l'importance
des valeurs et le professeurfonctionnaire devient un simple éducateur
citoyen. Le programme est alors forcé de biaiser avec les formulations
réelles des philosophes en ne gardant que quelques tartes à la crème.
Il peut également sacraliser la lettre de courts textes théoriques, en
oubliant les pratiques problématiques réelles dont ils découlent et qui
ne se réduisent pas à nos préoccupations contemporaines. François
Châtelet donne donc ici la formule génératrice de ce qu'il déteste, en
l'envisageant comiquement depuis un point de vue qui l'intéresse
(celui des pratiques réelles).

205
Grotesque/Comique: L'admiration a donc deux dimensions. Il
s'agit d'abord de trouver des formules comiques qui nous mettent
en joie. Celles-ci indiquent un point de vue décalé qu'il nous faut
suivre car de drôles d'idées s'y trouvent cachées. Ces formules
comiques doivent ensuite nous servir à reformuler ce qui nous
soucie. En envisageant ce qui nous terrifie quotidiennement
depuis une position drolatique, on peut penser les formulaires
qui disposent de nos vies. Alors que l'on supposait ne jamais
devoir se compromettre avec ce que l'on détestait, on s'aperçoit
avec étonnement que notre dégoût peut être conceptualisé. Les
formules étonnantes de notre soumission sont alors éclairées.
Nos présuppositions ne restent plus dans l'ombre car on expose,
en riant, le grotesque de nos formules toutes faites. On peut ainsi
faire fuir les monstres.

Portée
Gilles Deleuze et Félix Guattari rient par exemple des pages où Freud
explique que la fellation doit être mise en rapport avec le pis de la vache
et le sein de la mère. En appliquant sa formule familiale toute faite à
un cas singulier qui ne s'y prête pas, Freud sombre dans le grotesque.
Si ce n'était pas si drôle, ce serait d'ailleurs monstrueux. Pour Deleuze,
les clowneries de la pensée sont donc nécessaires. Elles servent à
lutter contre les monstruosités qui nous guettent à chaque instant. En
effet, la bêtise fait que nous ne renouvelons pas souvent nos formules
rituelles. Nous continuons de les appliquer, car nous avons la paresse
de tout remettre en question. Pour Gilles Deleuze, le monstre ne se
définit donc pas comme l'être singulier qui ne souscrit pas aux normes.
C'est plutôt celui qui continue follement à appliquer aux minorités une
norme censée être parfaite parce qu'elle s'applique statistiquement à
la majorité. Le monstre est celui qui ne veut pas penser les anomalies
qui sont les normes de l'à-venir. Il va à contre-courant du devenir et
veut conserver ce qui est reconnu et identifié. On comprend alors
pourquoi Gilles Deleuze aimait la formule du scientifique Geoffroy
Saint-Hilaire:« On ne devient pas monstre, on le reste».

206
Rivalité

JI n'y a pas de psychologie, mais une politique


du moi.
Périclès et Verdi, p. 10.

Idée
La complicité n'est pas une question psychologique, mais un
problème politique. li s'agit moins de décrire les sentiments
qui naissent lors d'une idylle que de lutter contre la dialectique
de la rivalité qui envenime nos affaires.

Contexte
Dès ses premiers travaux, Gilles Deleuze pense la complicité d'un point
de vue politique. li souligne par exemple que les Grecs s'intéressent déjà
à cette question. Platon vit en effet intensément le problème complé-
mentaire de la prétention. Tous les êtres lui semblent constamment
rivaliser. Ils s'opposent pour obtenir la reconnaissance et les faveurs
de ce(ux) qu'ils désirent. Les sportifs rivalisent pour remporter le
championnat et les politiques s'affrontent pour être choisis. D'ail-
leurs, même les savants se disputent pour que l'on reconnaisse qu'ils
sont dans le Vrai. Or, toute rivalité de points de vue présuppose une
complicité plus fondamentale. C'est parce qu'ils sont d'accord entre
eux sur le fait qu'il faille trouver le Vrai que les savants s'opposent
ensuite sur les moyens d'y parvenir. Certes, on pourrait nous rétorquer
qu'en définitive, un groupe particulier cherche toujours à gagner le
tournoi qui oppose tous les êtres. Chacun essaie de s'affirmer et met
des coups à ceux qui lui font obstacle. Inversement, ceux qui se sont
pris trop de coups désirent ardemment se venger de leur maître pour

207
imposer, enfin, leur point de vue. La de l'être serait donc
plutôt celle d'une lutte à mort entre rivaux qui se rentrent dedans.
Faut-il donc faire de l'opposition des points de vue le fondement de
l'être ou cette question est-elle secondaire?

Commentaire
Pour Gilles Deleuze, les êtres sont non-superposables. Personne ne
peut avoir exactement le même point de vue que le mien. Personne ne
peut formuler les choses comme je le fais. Les êtres sont en définitive
des styles (de pensée, de vie, etc.). Certes, tous ces styles rivalisent et,
dans les faits, certaines formules s'imposent. C'est d'ailleurs ce que
Deleuze appelle un procès de transcendance. Une formule se trouve
élevée au-dessus des autres. Chacun doit alors y mesurer ses propres
prétentions, en abdiquant ce qui fait sa propre singularité. Nous nous
soumettons au jugement de ce point de vue supérieur qui domine
tous les autres. Pourtant, ce procès du pouvoir émerge à partir d'un
autre processus bien différent. En effet, chaque être formule continuel-
lement ses propres problèmes et le fait aussi bien qu'il le peut. Dans
cette optique, tous les êtres se trouvent au même niveau. Ils vivent
leurs complications, perdent de la puissance et cherchent à trouver de
nouvelles potentialités. Bien souvent, d'ailleurs, leur impuissance est
le fruit d'un pouvoir qui s'exerce sur eux. Ils n'arrivent pas à formuler
les choses comme ils le souhaiteraient car un formulaire imposé les
en empêche. En droit, chaque être participe de l'universelle compli-
cation du monde. Chaque être est seul face à des problèmes qui nous
rapprochent. Nous voisinons en vivant les problèmes chacun pour
notre compte. Pour Deleuze, c'est cette cornplicité paradoxale qui
unit tous les êtres et qui forme la véritable dialectique de l'être. Je suis
seul, mais les soucis des autres peuvent me servir à reconstruire. L'autre
peut m'aider sans véritablement être le co-auteur de mes solutions.
Il peut fournir une impulsion sans véritablement être à ma place (et
vice versa). Sous la rivalité des êtres qui s'entrechoquent, on trouve
donc en définitive la complicité de ceux qui s'entraident à distance.
Il s'agit donc d'apprendre à construire des proximités de pensée qui
nous enrichissent. Le protocole de pensée de Gilles Deleuze n'a pas
d'autre sens. En fonction de votre souci, essayez de trouver un autre
qui puisse vous aider à reformuler votre difficulté. Celui-ci n'a pas

208
conçu sa formule pour vous, mais lorsque vous la saisissez, elle vous
aide néanmoins à faire muter votre point de vue. Vous ne rivalisez
pas car chacun vit pour son compte ses ennuis. Mais vous pouvez
vous entraider.

Vocabulaire
Assujettissement/Subjectivation: Ne pas parvenir à formuler
son problème comme on le souhaite définit une situation d'assu-
jettissement. Nous commençons tous par être assujettis. Nous
nous reposons sur des formules toutes faites et appliquons des
formulaires. La véritable pensée naît lors de la mise en question
de ces formules imposées. li ne s'agit pas de vouloir se venger de
ceux qui ont, un temps, dominé. On doit plutôt reformuler le vague
souci que l'on éprouve pour se le réapproprier. L'idée est alors de
mettre à distance les formulations qui ne nous conviennent pas
en se tournant vers des pensées complices qui nous semblent
intéressantes. Celles-ci participent des mêmes affaires que nous
(au moins localement). À leur voisinage, on peut subtiliser une
potentialité de pensée et reformuler, pour notre compte, ce qui
nous intéresse. En faisant proliférer les points de vue qui m'aident
à reformuler mes difficultés je précipite un processus de subjec-
tivation. Je deviens moi-même en m'aidant paradoxalement des
autres. Je me renouvelle en trouvant l'autre en moi.

Portée
Cette réflexion sur la subjectivation est présente dans le premier
ouvrage de Deleuze sur David Hume. Si Gilles Deleuze pense que la
formule de Kant consiste à interroger comment le donné est donné à
un sujet préalable, Hume se demande plutôt comment le sujet véritable
se construit dans le donné. D'un côté, on se donne le sujet comme
tout fait. De l'autre, on pense que le sujet est à construire. Dans ce
deuxième cas, le moi n'est pas donné mais il doit sortir d'une situation
d'assujettissement préalable. li y a une politique du moi qui passe par
la conquête de mes complices. Deleuze retrouvera cette question à la
fin de sa vie lorsqu'il étudiera les œuvres du dernier Foucault. Après

209
avoir étudié les types de pouvoirs qui nous assujettissent Foucault
semble penser une résistance possible au travers de la conquête d'un
nouveau point de vue. Il appelle ce processus « subjectivation » et
doit, pour élaborer cette question nouvelle, faire voisiner sa pensée
avec des complices imprévus. Foucault se met ainsi à penser l'histoire
antique alors qu'il ne l'avait jamais fait.

210
Casuistique

Si tu ne saisis pas le petit grain de la folie chez


quelqu'un, tu ne peux pas l'aimer.
Abécédaire, Lettre F.

Idée
Comprendre une entité ne consiste pas à la considérer comme
un exemplaire particulier d'une loi générale. Il faut plutôt
discerner sa singularité propre qui la fait s'écarter de toute
loi. Nos complices sont toujours des cas.

Contexte
Deleuze a précisé que la première partie de son œuvre se concen-
trait davantage sur des questions juridiques que sur des problèmes
politiques. Pourtant, il a toujours affirmé que la notion de code législatif
était insuffisante. Il critique toute généralité censée s'appliquer à un
ensemble infini de particularités considérées comme équivalentes. On
a en effet pu démontrer qu'il existera toujours au moins un exemplaire
singulier en excès sur tout code prédéterminé. Il y a continuellement
des choses qui arrivent et auxquelles on n'a pas pensé au moment
de légiférer. Ce sont de telles entités singulières qui attirent Gilles
Deleuze. Ce dernier se penche toujours sur des phénomènes de
non-conformité à un état de choses donné. Les formules de la juris-
prudence lui semblent alors idéales. Celles-ci permettent de statuer
sur des cas qui arrivent et qui ne sont pas répertoriés comme tels par
le code en vigueur. Elles décident du sort d'événements marginaux
et anormaux. Cette façon de réfléchir sur des anomalies singulières
pour reconstruire de nouvelles normes intéresse Deleuze. li y voit un
protocole décisif pour formuler ses problèmes. Sa pensée ne cessera
jamais de sauter d'un cas singulier de pensée à l'autre pour y exposer

211
ce qui s'y trame. Or, ce processus va contre la tendance propre
notre pensée qui généralise pour comprendre. Pourquoi le concept
d'une jurisprudence universelle a-t-il alors quelque chose de dément?

Commentaire
S'il y a un qualificatif qui revient sans cesse dans les textes de Gilles
Deleuze c'est bien celui de« singulier». Gilles Deleuze s'attache
constamment à repérer les entités marginales qui sortent des sillons
préétablis. Il discerne le moment où la courbe bifurque, et repère
l'élément rebelle qui ne va pas s'ajuster à un codage prédéterminé.
Son œil semble entraîné pour appréhender l'irréductible singularité
qui ne s'ajuste pas encore à nos catégories de pensée. Sa passion
consiste à essayer de conceptualiser cette nouveauté. li tente de penser
cette chose encore impensable qui fait violence à sa pensée. Toute
son œuvre d'historien de la philosophie fonctionne sur ce principe. Il
ne rattache pas les penseurs qu'il étudie à des mouvements abstraits
ou à des thématiques générales. Il enquête plutôt pour discerner le
grain singulier qui donne sa texture à tel ou tel système. C'est d'ailleurs
chez Hume que Deleuze pose les premiers jalons de cette casuistique
généralisée. Il montre que Hume est d'abord un penseur pratique et
qu'il s'intéresse à des problèmes du type: si l'on découvre une ville
abandonnée, selon quels principes peut-on se l'approprier? Le premier
qui atteint la porte de la ville en devient-il le propriétaire? Mais est-il
nécessaire de toucher la porte avec son doigt ou peut-on lancer un
javelot pour l'atteindre avant ses rivaux? Comment entrer en relation
avec la ville pour devenir son propriétaire légitime? Si la pensée de
Deleuze est si concrète, c'est donc parce qu'il fait naître le concept
d'une situation problématique singulière qui n'est pas encore bien
catégorisée. Il montre ainsi que la philosophie de Bergson n'est pas
une psychologie améliorée, mais une pure métaphysique du temps
qui connaît plusieurs tournants conceptuels importants (la durée, la
mémoire, l'élan vital, etc.). li s'intéresse à Nietzsche pour souligner que
sa philosophie n'est pas une simple poétique. li distingue la singularité
de Masoch, en analysant systématiquement pourquoi ce dernier ne
pense pas comme Sade. Deleuze envisage toujours les penseurs à
partir de leur irréductible singularité. Il aborde une pensée comme
on découvrirait un nouveau monde. Le singulier est donc le cas

212
rn.-,anc:,,--.,n qui l'attire et qui lui ouvre un autre continent de
li y trouve un moyen de s'y reformuler. C'est en considérant les autres
comme des cas qu'il s'approprie leur pensée.

y Vocabulaire
Universaux/Cas: Gilles Deleuze critique les universaux, ces fausses
constantes de la pensée que l'on ne peut remettre en question.
Si l'on affirme par exemple que la Raison existe et surplombe
toute pensée, on la fait passer du côté des universaux. Or la
Raison n'est qu'une catégorie parmi tant d'autres. Elle ne peut
surplomber le tout de la pensée. li faut en effet avoir une fois créé
ce concept. Celui-ci n'existe pas tout fait dans le ciel des idées. En
outre, il a été créé pour résoudre certaines difficultés singulières.
Il peut par exemple émerger dans le cas singulier d'une dispute
à propos de ce qu'il faut tenir pour vrai: doit-on donner des
preuves logiques pour croire ou la véritable croyance se passe-
t-elle de démonstrations? A-t-on besoin de raisons et donc de
la Raison ou peut-on se passer de raisons et se contenter de la
Foi? Cet exemple particulier montre que les Universaux ne sont
jamais de véritables constantes de la pensée, mais des moments
conceptuels indûment rendus transcendants.

Portée
Il faudrait répertorier les formules singulières un peu folles que Gilles
Deleuze assigne à chacun de ses complices au début de sa carrière. Il
fait par exemple de Nietzsche un penseur qui« affirme l'affirmation»
pour combattre drolatiquement Hegel qui pensait la « négation de
la négation». Il considère que Bergson tient entièrement dans la
formule« Le Tout n'est pas donné ni donnable ». Il condense Hume
dans l'énoncé« Les relations sont toujours extérieures aux termes».
Il résume Proust dans la formule du « Temps perdu» en considérant
que le temps perdu consiste à « perdre son temps» et donc à être
impatient de parvenir à apprendre. Il synthétise les trois critiques
kantiennes en affirmant que« Tout accord contraint et déterminé
présuppose un accord libre et indéterminé.» Il fait de Spinoza le

213
penseur de la rencontre et de Masoch un des petites annonces.
Bref, Gilles Deleuze synthétise les auteurs qu'il rencontre au travers
de formules singulières et paradoxales qui lui servent à construire ses
propres problématiques. Il sélectionne une procession de complices
pour développer ses propres complications implicites. Si l'on souhaitait
lui assigner un mot-valise qui résume ces trois composantes, on dirait
donc que c'est un penseur du « complicite ».

214
re

Ne vous laissez pas enchanter ni entêter par moi.


Lettres et autres textes, p. 80.

Idée
Si vous vous contentez de devenir un autre, vous aurez suivi
Deleuze, tout en vous retrouvant vous-même.

Contexte
L'héritage de Deleuze n'est pas facile à assumer. Le lecteur est d'abord
enchanté par la plasticité d'un système qui s'applique à un ensemble
quasiment infini de thématiques. Si l'on aime ce penseur et que l'on
souhaite exposer sa pensée, on a alors tendance à faire inconsciemment
la même chose que lui. On le couple à d'autres notions dont il n'a pas
forcément parlé afin de faire germer de nouvelles idées. On utilise
sa pensée comme une formule magique sans essayer d'en recons-
truire la logique interne. On se contente de faire du« Deleuze et ... ».
À l'inverse, si les joies de l'application ébahie s'évanouissent et que
l'on se décide à dire le tout de son œuvre, une nouvelle maladie de
pensée nous envahit. On s'aperçoit que Deleuze est systématiquement
dissimulé derrière ses complicités de pensée. Pour celui qui le traque,
la situation devient vite un enfer. On s'entête en faisant comparaître
les thématiques dont il s'entretient afin de discerner la plus synthé-
tique et la plus légitime: serait-ce l'immanence? Serait-ce le problème?
Cette entreprise est néanmoins vouée à l'échec et le commentateur
se retrouve bien souvent à juxtaposer des généralités sans rendre
compte de la singularité de sa pensée. Enchantement ou entêtement:
deux manières de rater l'entreprise deleuzienne. Ne faut-il pas plutôt
s'attacher à la manière dont un penseur entreprend de s'entretenir
avant de se concentrer sur ce dont il s'entretient?

215
Toute théorie est également une pratique de la pensée. Avant d'exposer
des thèses, des théorèmes ou des idées, on s'interroge. Pourtant, la
manière de questionner et de formuler au mieux ses soucis ne nous est
jamais donnée a priori. Avant de s'entretenir de tel ou tel concept, on
doit apprendre à poser le problème à nouveaux frais. Il faut toujours
entreprendre de repenser la manière dont on va s'entretenir du monde
afin de pouvoir dire quelque chose de nouveau. Chaque philosophe
réinvente donc l'exercice même de la philosophie. Il renouvelle la
manière de formuler les problèmes. Dès lors, il n'est pas judicieux de
commencer par les thèses ou les notions deleuziennes.11 convient plutôt
de regarder ce qu'il fait concrètement. Il faut débusquer la pratique
commune que Gilles Deleuze élève au plus haut rang métaphysique.
Certes, son corpus est monstrueux et parsemé d'une infinité de subti-
lités. On a donc du mal à simplifier la précision de ses exposés et l'on
se contente souvent de les recopier. Il faut néanmoins oser proposer
une intuition génératrice dont le tout de son œuvre procéderait.
Celle-ci doit également être simple et ne pas se résumer à une notion
abstraite et déjà conceptualisée. Or, il existe une situation concrète
qui satisfait à ces conditions. En effet, au sein d'une rencontre avec
un ami, on peut véritablement avoir l'impression que l'autre nous
comprend et que ses formules nous aident à concevoir autrement
nos propres tourments. On se laisse alors guider par cette complicité
vécue. On suit les conseils que l'autre nous prodigue pour résoudre nos
propres difficultés. Si Gilles Deleuze est philosophe, c'est parce qu'il a
su convertir cet acte quotidien en acte métaphysique. L'exercice même
de sa pensée la plus abstraite présuppose ce processus extrêmement
concret. Gilles Deleuze cherche constamment des complices pour
penser ses propres complications. Il subtilise des formules chez les
autres pour reformuler ses propres problèmes. Cette pratique de la
pensée lui appartient en propre. li est le premier à l'avoir systématisée
et à l'avoir conceptualisée. Il a su montrer que la philosophie était
toujours une sagesse problématique qui en passait par la saisie d'un
complice temporaire dont on pouvait très vite se détourner, une fois
que le coup avait été fait.

216
Entreprendre/S'entretenir: Le philosophe conçoit souvent des
livres au sein desquels il formule ses soucis. Pourtant, ses entre-
tiens constituent également une entreprise singulière. Il existe
donc différentes manières d'entreprendre de s'entretenir. Si l'on est
Spinoza, on peut par exemple exposer son système de manière
géométrique. On peut également envisager la réflexion comme
un combat ou une lutte problématique, à l'instar de Hegel. Tout
entretien théorique présuppose donc une entreprise pratique
de construction d'un problème. Or, les philosophes ne cessent
de réinventer cet exercice de la pensée en s'inspirant d'entre-
prises qui sont a priori non philosophiques. Les philosophes
s'agitent en effet au milieu d'un monde où l'on n'entreprend pas
seulement de s'entretenir théoriquement, mais où l'on entretient
également différentes entreprises pratiques. Les philosophes
créateurs prennent alors appui sur ces pratiques pour réinventer
l'abstraction. Hume fait par exemple de l'enquête policière une
entreprise purement philosophique. Kant érige le procès en acte
problématique.

Portée
En faisant de la complicité l'exercice même de la philosophie, Gilles
Deleuze renouvelle notre compréhension de l'histoire de la philosophie.
On s'aperçoit soudainement que tous les penseurs ont toujours eu
besoin de devenir-autre pour formuler leurs problèmes. Platon a
besoin de Socrate pour entreprendre ses dialogues. Hume a besoin de
devenir un enquêteur, Leibniz un avocat, Kant un juge. Même Descartes
formule ses problèmes en se mettant à la place des autres. li le cache
bien mais il y a du Montaigne, du Platon et du Cervantès dans les
premières méditations. Au fond, un philosophe n'est que la synthèse
des autres qu'il devient. li se définit par les démons qui s'emparent de
lui ou par les personnages à partir desquels il conceptualise. Le tour
de force de la pensée de Gilles Deleuze est donc d'avoir su réintégrer
de manière créatrice l'histoire de la philosophie au sein de la philo-
sophie. Si notre siècle est deleuzien, c'est parce que l'on commence à

217
véritablement accepter ce Pour affirmer ma je
dois trouver l'autre en moi. Les meilleurs commentateurs de Deleuze
sont d'ailleurs souvent ceux qui ne parlent pas de lui. lis se contentent
de prolonger son geste. Ils cherchent leurs propres complices pour
inventer d'autres exercices de pensée.

218
En 1988, Gilles Deleuze accepte enfin l'invitation du réalisateur
Pierre-André Boutang qui cherche à le filmer depuis près de vingt
ans. Accompagnés d'une équipe réduite de techniciens ainsi que
de la journaliste Claire Parnet, ils vont réaliser un entretien filmé
étonnant, synthétisant de manière informelle les grands moments de
sa pensée. Cette archive audiovisuelle de plus de sept heures constitue
une porte d'entrée privilégiée dans l'œuvre de Gilles Deleuze. Nous
conseillons au lecteur souhaitant découvrir cet auteur de commencer
par visualiser quelques lettres de cet Abécédaire. Deleuze n'a en effet
jamais produit d'ouvrage qui aurait précisément récapitulé l'ensemble
de son système. Chaque nouveau projet était pour lui l'occasion de
s'emparer d'une question inédite. Faire le point lui paraissait stupide.
À l'inverse, cet Abécédaire semble bien fonctionner comme un inven-
taire de pensée. Deleuze y décompose son œuvre en un petit nombre
de formules clés qu'il semble tirer de son chapeau. Chaque lettre se
construit même à partir d'une formule elliptique qui lui sert à faire
avancer la question dont il traite. La lettre E est par exemple agencée
autour de la formule paradoxale:« Il faut beaucoup de mémoire pour
repousser le passé». Tout au long de cet entretien, s'enchaînent alors
des formules fulgurantes, mystérieuses et terriblement séduisantes. En
véritable artisan de la pensée, Gilles Deleuze fabrique, sous nos yeux,
des formules problématiques. Pendant plusieurs heures, il pioche dans
les phrases de ses complices, en invente ou fait résonner des pensées
que tout semble séparer, exposant la formule qui les rapproche. La
lettre N extrait par exemple, à propos du problème de la lumière, une
opération que la théorie de la relativité et la peinture de Delaunay
ont en commun. On aurait ainsi tort de croire que les formules soient
de simples assemblages de mots qui ne concernent que le style des
écrivains. Les formules sont aussi des procédés et des manières de se
poser dans l'existence. Elles concernent également le corps. La lettre T
analyse par exemple comrnent certains tennismen ont su renouveler
les séries de postures du corps pour créer de nouveaux coups. En fin

219
de compte, c'est ce concept de formule qui se révèle sans doute le
plus robuste, pour rendre compte du tout de la pensée de Deleuze,
ainsi que des fulgurances de !'Abécédaire.

220
Empirisme et subjectivité, Paris, PUF, 2007 (1953).
Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 2005 (1962).
La Philosophie critique de Kant, Paris, PUF, 1998 (1963).
Proust et les signes, Paris, PUF, 2007 (1964).
Nietzsche, Paris, PUF, 1999 (1965).
Le Bergsonisme, Paris, PUF, 2004 (1966).
Présentation de Sacher-Masoch, Paris, Éditions de Minuit, 1981 (1967).
Différence et répétition, Paris, PUF, 2005 (1968).
Spinoza et le problème de l'expression, Éditions de Minuit, 2005 (1968).
Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit, 2005 (1969).
L'Anti-Œdipe (avec F. Guattari), Paris, Éditions de Minuit, 2008 (1972).
Kafka (avec F. Guattari), Paris, Éditions de Minuit, 2005 (1975).
Superpositions (avec C. Bene), Paris, Éditions de Minuit, 2008 (1979).
Dialogues (avec C. Parnet), Paris, Flammarion, 1996 (1977).
Mille Plateaux (avec F. Guattari), Paris, Éditions de Minuit, 2006 (1980).
Spinoza - Philosophie pratique, Paris, Éditions de Minuit, 2006 (1981).
Francis Bacon: Logique de la sensation, Paris, Seuil, 2002 (1981).
Cinéma 1 L'image-mouvement, Paris, Éditions de Minuit, 2003 (1983).
Cinéma 2- L'image-temps, Paris, Éditions de Minuit, 2006 (1985).
Foucault, Paris, Éditions de Minuit, 2006 (1986).
Le Pli - Leibniz et le baroque, Paris, Éditions de Minuit, 2007 (1988).
Périclès et Verdi- La philosophie de F. Châtelet, Paris, Éditions de Minuit,
2006 (1988).
Pourparlers, Paris, Éditions de Minuit, 2007 (1990).
Qu'est-ce que la philosophie? (avec F. Guattari), Paris, Éditions de Minuit,
2003 (1991).
L'Épuisé (in Samuel Beckett, Quad), Paris, Éditions de Minuit, 2009 (1992).

221
Critique et Paris, Éditions de Minuit, 2006 (1993).
L'Abécédaire (avec C. Parnet), Éditions Montparnasse, 1996.
L'Îie déserte (Textes et entretiens), Paris, Éditions de Minuit, 2002.
Deux régimes de fous (Textes et entretiens), Paris, Éditions de Minuit, 2003.
Lettres et autres textes, Paris, Éditions de Minuit, 2015.

Pour entrer dans cette pensée, le lecteur pourra également écouter


les cours enregistrés de Gilles Deleuze disponibles gratuitement
en ligne sur les sites de l'université Paris-VIII ou de la Bibliothèque
Nationale de France.

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