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34 L'ÂGE DE L'ÊLQ

QU~~
Société offrant ainsi un modèle néo-latin à la norme française

Nous avons appuyé nos analyses sur une bibliographie jusqU'ici

autres textes programmatiques où l'Eloquence se prend elle-même p~u

traduction, nous a retenu de donner le texte original en note, pour ne pas


alourdir encore un gros ouvrage. Les références permettront au lecteur
de se reporter aisément à l'original. De même que nous avons laissé de
côté la pédagogie de l'éloquence, nous n'avons abordé que de biais les
querelles de poétique, elles aussi mieux connues. Le grand débat de
l'époque Henri IV - Louis XIII, n'est plus d'ailleurs la poésie, mais la
prose, plus utile aux tâches pratiques qu'impose la restauration, après
les guerres civiles, de la société française. Ce qui survit du legs de la
Pléiade est de plus en plus canalisé vers la louange du Prince, des ver-
tus, des héros, des saints, ou vers le théâtre, genre social par excellence,
et dont l'apologétique se réclame de l'honnêteté des plaisirs qu'il dispense,
favorable à la paix publique. Poésie encomiastique et théâtre sont en fait
des facettes de l'universelle Eloquence, ciment de la société civile et de la
société religieuse.
Un des principaux motifs pour regretter l'éloquence, écrit Mme de
Staël dans De la littérature, c'est qu'une telle perte isoleroit les hommes
entre eux, en les livrant à leurs impressions personnelles. Il faut opprimer
lorsqu'on ne sait pas convaincre; dans toutes les. relations politiques
des gouvernants et des gouvernés, une qualité de moins exige une usur-
pation de plus.

Nous n'avons fait ici qu'une première tentative pour laisser entrevoir
l'ensemble de ce que nous avons nommé l'Age de l'éloquence contem-
porain de la naissance de l'Etat français moderne et d'une prem'ière prise
de consci~nce natio?ale française. Nous avons tenté de montrer qu'à une
époque ou, pour citer encore Mme de Sta@l, les «hommes de lettres
étoi~nt relégu~s loi~ des intérêts actifs d~ la vie », la res liferaria savante,
méditant sur 1 histOIre de la culture romame, et utilisant les concepts d 1
PRÉFACE

Pour Alain Michel, l'ami de toujours.

M. I~ e e~,ry, m ~V~I.t ait o?neur en 1980 d'accueillir dans sa


c.ollectlO~ publIee aux eclItI.ons Droz, a Genève, a connu la fortune interna-
tIOnale cl ~ne sorte cl.e samlzda~ savant, en dépit de son poids, de son prix
et de son tlr~ge relatIve~e~t faIb!e. Co~çu à une époque (les années 70) où
le structuralisme se posaIt a la fOlS en rIval et en héritier du marxisme dans
les sciences humaines, ce livre échappe à ces ambiguïtés, mais son inspira-
tion est « structurale». Cela n'était pas visi ble au moment où il a été publié
et je suis très heureux d'avoir bénéficié de cette discrétion. Je tenais
beaucoup alors à manifester ma dette et ma solidarité envers l'histoire
littéraire classique, qui m'a formé et que l'on maltraitait fort dans ces
temps-là. Maintenant que, quatprze ans plus tard, les éditions Albin
Michel veulent bien donner de L'Age de réloquence une réédition intégrale
dans la collection « Bibliothèque de L'Evolution de l'Humanité », le recul
du temps et le calme revenu dans les esprits m'invitent à expliciter
davantage la méthode que j'ai suivie, que je tiens plus que jamais .pour
féconde, et qui a valu à ce livre l'intérêt aussi bien des historiens çlasslques
de la Iittératur~ que de structuralistes bienveillants et attentifs. ~ l'époque
où j'écrivais L'Age de l'éloquence, les maîtres des sciences h.u~al?es cher-
chaient des structures d'intelligibilité pour leurs diverses dISCiplines dans
la linguistique moderne d'ascendance saussurienne. Ce livre ,d'.ap~arence
toute classique s'était proposé à rebours de comprendre 1 ?Is,tolr.e des
formes littéraires à !a lumière de la plus ancienne stru,cture g~neratJve de
discours : la rhétorique, l'ars bene dicendi. On ne 1 appelal~ alors que
« l'ancienne rhétorique» et on la rangeait dans la colonne p:,ohts et pertes
de la comptabilité en partie double du progr~s d~s ~umleres. Une des
questi d'école les lus ardemment disputees etaI~ le ra port entre
ion cienne et « histoire» notIOn e~a~ Iteenne,
. t stables et evenements
~~_ r:-=:--:_,-~nes e ongue » re tIvemen ,
success
- et accidentels.

1
. . . ' i ue une struc-
ture d'intelligibilité, mais contrairement a cell~s qUi e aslce tible d'une
: au Quartier Latin, c'était une structure vlva~t~, ~u .
il
, 1
' , n evo ulvet' dans le temps, Depuis toujours, elle avait conc'
, , I le l"
spon anemen 'd e a' moi h
comme un '
P enomene , de t '
res 1ongue d "
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an tes métamorphoses de generatIOn en genera IOn, e leu en lieu
surpren , l'f' t " 1

d'individu à individu, On pourrait qua 1 le~ ce ox~m~re, qUI avait toute sa


'e fasciné Jean Paulhan, de « structure mere », reumssant dans ses traits
VI d d' f
constitutifs à la fois la transcen ance un~ orm~ quasI py agonclenne ' t h ' ,
et l'immanence quasi biologique d'un orgamsme VIvant c~pable de s'adap_
ter aux changements ge décor, de moment et de part,enalres, C~t!e, str~c­
tùre mere m apparaissait aussi comme la souche mer,e de la CIVIlIsatIOn
littéraire de l'Europe, Ce n'était pas son moindre attrait.
Vivante dans le temps, cette structure mère présente l'avantage pour
l'historien de rendre compte des phénomènes de tradition, de récurrence,
de réemploi, que l'on a volontiers aujourd'hui tendance à tenir pour des
formes de conservatisme paresseux ou de distinction de caste, alors que la
moindre expérience littéraire atteste aussi le principe de variabilité qui les
rend inventifs et fertiles, La rhétorique n'a pas de ces préjugés d'intellectuel
moderniste: elle prend acte âufalt qué l'on é!Ile_et l'on écritdaI1§ le cadre
de ce qui a été déja <lit èt ecrit, et elle donne ~smoyens de dire dune. f dans
le cadre de ce qui a été bien dit et bien écrIt. Mais elle a encore bien d'autres
mérites aux yeux de l'historien, Elle lui permet de saisir d'un même
mouvement et d'une même vue synthétique les différents étagements de
l'~ct~ d,e parole, que la technicité et l'extrême spécialisation des modernes
dls~l~l~nes du langag~ t~ndent à ~erdre de vue et à émietter, et que l'histoire
pO~ltIVlste, de ~on, cote.' est tou.J~urs portée à réduire ou même à sous-
estImer au proht d une JuxtapOSitIOn de faits alignés sur le me~m 1 a
l'h'IS t'Olre des h ommes est f "
alte au moms autant d'actes de p e1pan, d r
' " , , aro e ue e
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e' sa pUissancedeX2 l'
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1 rave son chemin parm' 1 f' b
au onomle
- C:.- - . h '
SI tant est que es lallS vraiment umams puissen être br tJ. 1 es ait ruts
_ ,

à leur langag.e_e. ' leur conduite, et elle leur don~ait cl onnaIt orme

hension de leur univers symbolique avait le mérite d'éviter tou~ com~re_

et déterminaient celui que ses destinataires lui prêtaient. aro e,


L'homo rhetoricus est tout simplement l'homo symbolicus en action l' .

tradItIOnnel de ?}e,n parler. J al s~~g~re 1Importance de .ses enjeux Pour


l'homme en SOCIete et pour la SOCIete elle-meme auquel Il appartient. Je
dois aussi mettre l'accent sur ses constantes, et sur son architectonique
qui donne forme et fécondité intérieure à cet être inachevé et si volontiers
informe: l'homme. On trouve en effet dans la rhétorique, surtout lorsqu'on