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sous la direction de

Paul Watzlawick
Giorgio Nardone
STRATÉGIE
DE LA THÉRAPIE
BRÈVE

L A C O U L E U R D E S I D E E S

SE u l l
STRATÉGIE DE
LA THÉRAPIE BRÈVE
SOUS LA DIRECTION DE
PAUL WATZLAWICK ET GIORGIO NARDONE

STRATEGIE DE
LA THÉRAPIE '

BREVE
TRADUIT DE L'ITALIEN ET DE L'ANGLAIS
PAR LOU AUBERT

1 Paris�

ÉDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI•
Ce livre est publié
sous la responsabilité de Jean-Luc Giribone
dans la collection « La couleur des idées »

L'édition originale de cet ouvrage a paru en italien sous le titre


Terapia breve strategica, chez Raffaello Cortina Editore, Milan, 1997.

ISBN original : 88-7078-471-1


©original : Paul Watzlawick et Giorgio Nardone, 1997

ISBN : 2-02-032847-X

©Éditions du Seuil, janvier 2000 pour la traduction française

Le Code de la propriété intcllcctucllc intcrdi1 les copies ou rcproduclions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle fa ite par quelque procédé que
cc soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause. est illicite et constilUe une
contrefaçon sanclionnéc par les :lrliclc s L. 335·2 el suivants du Code de la propriété in1ellectuclle.
le vrai voyage de découverte ne consiste pas à chercher
de nouvelles terres mais à avoir un regard neuf

MARCEL PROUST
1

\
Prologue

Cède et tu conserveras ton intégrité. Plie et tu vain­


cras. Fais le vide et tu seras plein. le dur et l'inflexible
sont brisés par le changement; le flexible et le souple
se plient et l'emporte/If.
RAY GRIGG, LE TAO DES RELATIONS ENTRE f/OMME ET FEMME

L'approche stratégique n'est pas simplement une théorie et


une praxis du champ de la psychothérapie : c'est une véritable
école de pensée qui étudie « comment » les êtres humains se rap­
portent à la réalité, ou, mieux, comment chacun de nous entre en
relation avec soi-même, avec les autres et avec le monde.
L' hypothèse de base est que la réalité que nous percevons et
à laquelle nous réagissons, pathologies et problèmes compris,
est le fruit de l 'interaction entre le point d'observation adopté,
les instruments utilisés, et le langage dont nous nous servons
pour communiquer cette réalité. Il n'existe pourtant pas une
réalité « vraie », mais autant de réalités possibles qu'il y a d'in­
teractions différentes possibles entre sujet et réalité.
De cette hypothèse dérive que quelque condition que nous
nous trouvions vivre, malade ou en bonne santé, ce sera le pro­
duit d 'une relation active entre nous-mêmes et ce que nous
vivons. En d'autres mots, chacun construit la réalité qu'ensuite
il subit.
Considérés de ce point de vue, les troubles mentaux sont
alors le produit d 'une modalité dysfonctionnelle des percep­
tions et des réactions à l ' égard de la réalité, littéralement
construite par le sujet à travers ses propres dispositions et
9
STRATÉGIE DE LA THÉRAPIE BRÈVE

actions. Dans ce processus de « construction », si les modalités


perceptives du sujet changent, ses propres réactions également
changeront.
La conception de la résolution de problème (problem sol­
ving) stratégique, qui est à la base de la thérapie brève, est gui­
dée par une logique apparemment si simple que, dans la pra­
tique clinique, elle se manifeste dans le fait de conduire le
patient, au moyen de stratagèmes et de formes de suggestion
raffinée qui agiront sur ses résistances propres, à espérer des
perceptions alternatives de sa réalité. Ces nouvelles expé­
riences perceptives correctrices le conduiront à changer ses
dispositions émotives, cognitives et comportementales, aupa­
ravant dysfonctionnelles.
La thérapie stratégique est une intervention thérapeutique
d'ordinaire brève, orientée vers l'élimination des symptômes
et la résolution du problème présentés par le patient. Cette
approche n'est pas une thérapie comportementaliste ni une thé­
rapie symptomatique, mais un recadrage modifiant la percep­
tion de la réalité et des réactions du patient.
La conception de base est que la solution du trouble requiert
la rupture de ce système circulaire des rétroactions (jeedback)
entre sujet et réalité, qui alimente la problématique de la situa­
tion, et sa redéfinition avec modification conséquente des per­
ceptions et des conceptions du monde qui contraignent la per­
sonne à des réponses dysfonctionnelles.
De ce point de vue, le recours à des notes ou à des informa­
tions sur le passé ou l' « histoire clinique » du sujet représente
seulement un moyen de mise au point des meilleures stratégies
de résolution des problèmes actuels, et non une procédure thé­
rapeutique comme dans les formes traditionnelles de psycho­
thérapie.
Le thérapeute, lors de la première rencontre avec le patient, au
lieu d'étudier son passé, porte son attention et l'évaluation sur :

a) ce qui se passe à l'intérieur des trois types de relations inter­


dépendantes que vit le sujet avec lui-même, avec les autres et
avec le monde ;

10
PROLOGUE

b ) comment l e problème présenté fonctionne à l'intérieur d e ce


système relationnel ;
c) comment le sujet a cherché jusqu'à présent à combattre ou
résoudre le problème (les « tentatives de solution ») ;
d) comment il est possible de changer cette situation probléma­
tique de la manière la plus rapide et la plus efficace (Nardone,
Watzlawick, 1 990, p. 48).

Après s'être mis d'accord avec le patient sur les objectifs de


la thérapie en fonction des premières interactions thérapeu­
tiques (diagnostic-intervention), on construit une ou plusieurs
hypothèses sur les points cités, et on met au point et on
applique les stratégies pour résoudre le problème présenté. Si
l'intervention fonctionne, on observe habituellement chez le
patient une nette réduction symptomatique dès le début de la
cure, et un changement progressif des manières de se percevoir
lui-même, de percevoir les autres et le monde ; le processus
s 'exprime par un déplacement graduel de la rigidité - typique
du système perceptif-réactif qui maintenait la situation problé­
matique - vers une perception plus souple de la réalité, avec
augmentation progressive de l 'autonomie personnelle et du
respect de soi due à la constatation qu'il est possible de
résoudre le problème.
C'est aux chercheurs du MRI (Mental Research Institute) de
Palo Alto (Watzlawick, Weakland, Fisch, 1 974 ; Weakland et
al., 1 974) que l'on doit la première fo1mulation de la Thérapie
stratégique brève. Ces auteurs synthétisèrent l 'approche systé­
mique et les contributions techniques de l 'hypnothérapie de
Milton Erickson pour formuler des modèles systématiques qui
fassent évoluer l'approche stratégique d'Erickson de l ' art pur,
ou magie, vers une procédure clinique répétable.
Toutefois, la tradition pragmatique et philosophique du stra­
tagème comme clé de la solution des problèmes a une histoire
bien plus ancienne. On rencontre, en effet, des contributions
stratégiques qui semblent encore modernes, à l 'exemple de
l'art de la persuasion des sophistes, de l ' antique pratique du
zen ou du Livre des 36 Stratagèmes de la Chine ancienne (à ce
propos, voir le chap. v).
11
STRATÉGIE DE LA THÉRAPIE B RÈVE

Parallèlement à l ' évolution du modèle du MRI, Jay Haley


- lui aussi membre du fameux groupe de recherche de Bateson
sur la communication et qui, comme John Weakland, étudiait
les caractéristiques du style thérapeutique d ' Erickson - déve­
loppa une formulation personnelle de la thérapie stratégique,
avec des résultats similaires à ceux du MRI.
Puis, au début des années 80, apparut un troisième modèle
de thérapie brève, à base systématique-stratégique, formulé par
Steve de Shazer et son groupe de Milwaukee (de Shazer,
1 982a, 1 982b, 1 984, 1 988a, 1 988b). Les résultats présentés
concernant l 'efficacité et l'efficience apparurent encore plus
significatifs.
Tour à tour, d 'autres auteurs appartenant à l 'un des trois
groupes développèrent par la suite les modèles de base
(Madanes, 1 984 ; O ' Hanlon, 1 987 ; O 'Hanlon, Wilk, 1 987 ;
O'Hanlon, Wiener-Davis, 1 989 ; Nardone, 1 99 1 , 1993 ; Berg,
1 994).
Au cours de la dernière décennie, en raison d 'une énorme
demande sociale et de son succès pratique, la thérapie brève a
connu une explosion tant dans le champ de la recherche appli­
quée que dans celui de la littérature spécialisée. Nombreux
désormais sont les auteurs qui - proposant d'intéressantes évo­
lutions techniques qui en accroissent l 'efficacité et l 'efficience
thérapeutiques - font spécifiquement référence à l'un des trois
modèles de base, soit en adoptant une position synthétique, soit
en présentant des formulations spécifiques pour des contextes
d'application particuliers (Nardone, Watzlawick, 1 990 ;
Madanes, 1 990, 1 995 ; Nardone, 1 99 1 , 1 993, 1 995), soit
encore en identifiant des typologies spécifiques de traitement
pour des formes particulières de pathologie (Nardone, 1993 ;
Berg, 1994).
D' ailleurs, c 'est une perspective de synthèse ouverte, du
point de vue tant théorique que des techniques d'intervention
(Omer, 1 992, 1994 ; Cade, O'Hanlon, 1 993 ; Bloom, 1 995), qui
tend à prévaloir ces dernières années dans l ' ample domaine de
la psychothérapie. En d'autres termes, les années 90 se présen­
tent comme la décennie où l ' on augure du dépassement des

12
PROLOGUE

positions théoriques et d'applications fortes vers un plus grand


pragmatisme opératoire des interventions cliniques ; ce n'est en
effet pas un hasard si la forteresse psychanalytique a récem­
ment ouvert la porte aux thérapies brèves planifiées (B loom,
1995), tout en continuant à ne les tenir que pour des thérapies
de second ordre au regard de la profondeur et de l'indiscutable
priorité du chemin analytique à long terme. Pourtant, cette
ouverture ressemble moins à une révision critique des inébran­
lables croyances psychanalytiques qu' à une adaptation à la loi
du marché, orientée vers une demande croissante d' interven­
tions thérapeutiques concrètement capables de répondre en un
temps bref aux nécessités spécifiques des usagers.
Tout cela, par conséquent, laisse entrevoir une réalité où
l 'approche stratégique de la thérapie brève, démonstration faite
d'une plus grande efficacité et d'une plus grande efficience par
rapport aux autres modèles thérapeutiques, connaîtra une plus
forte expansion non pas tant en raison d' une évolution interne
au champ de la psychothérapie, où persistent rigidité et résis­
tance extrêmement fortes au changement, que de la pression de
la loi du marché qui impose au professionnel de s'adapter au
type de demande.
De tout cela est née l 'exigence de présenter au public une
revue complète de ce que les approches « stratégiques » de la
thérapie brève peuvent offrir aux usagers tout comme aux thé­
rapeutes ; nous avons articulé l 'exposé en essais rédigés par les
auteurs les plus représentatifs au niveau international de cette
approche des problèmes humains et de leurs solutions, pour
offrir au lecteur un panorama complet de cet univers théorique
et clinique appliqué, dédié à « comment » résoudre rapidement
et effectivement les pathologies psychologiques.
Dans ce but, l'exposé est articulé en deux parties : Théorie
et Technique. La première partie aborde le thème des fonde­
ments philosophico-épistémologiques et des modèles de la
logique qui sous-tendent la résolution stratégique de problème
appliquée à la thérapie brève. La seconde partie, nettement cli­
nique et appliquée, expose les différents modèles stratégiques
de thérapie brève, et l ' évolution qu'ils ont connue : d ' une

13
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

approche purement artistique à une approche technologique de


techniques d ' intervention sur des problèmes spécifiques, tou­
jours plus efficaces, rapides et vérifiables scientifiquement.
Nous pensons que les documents proposés peuvent guider le
lecteur à l'intérieur de cet art fascinant qui consiste à résoudre
des problèmes humains compliqués au moyen de solutions
apparemment simples. Et à découvrir comment derrière ces
« solutions simples » réside une théorie complexe et innovante.
PREMIÈRE PARTIE

THÉORIE
DE LA THÉRAPIE BRÈVE
Avant-propos

. . . Dans ce monde d'images, par nous-mêmes créé,


nous nous inventons nous-mêmes comme unité, comme
ce qui reste constant dans le changement.
FRIEDRICH NIETZSCHE, FRAGMEtvrS POSTHUMES

Avant de procéder à l 'exposé, nous pensons qu'il est utile de


présenter une sorte de note introductive aux essais qui suivent
puisqu'ils sont d'auteurs différents et que certains proviennent
de contextes apparemment éloignés de la psychothérapie ; de
la sorte, pensons-nous, le lecteur pourra saisir pleinement la
congruence de chacun des essais avec le contexte de l'en­
semble de l'ouvrage, et apprécier l ' originalité et la fécondité
de chacun des auteurs.
Le premier essai de cette partie, consacrée � la théorie de la
thérapie brève, est rédigé par l ' un des deux responsables de
l'ouvrage et introduit le thème : comment les conceptualisa­
tions diagnostiques traditionnelles de la psychiatrie peuvent se
transformer en véritables sources de pathologie induite par la
communication interpersonnelle. L'auteur traite en outre, du
point de vue constructiviste radical, des aspects du rapport que
chaque individu entretient avec sa réalité et de la manière dont
les caractéristiques de ce rapport peuvent déterminer une « réa­
lité pathologique » ou encore « réalité thérapeutique ».
Le deuxième essai, écrit par le théoricien majeur du construc­
tivisme radical, Ernst von Glasersfeld, rappelle les fondements
historiques et théoriques de cette approche de la connaissance,
mettant en relief sa valeur opératoire. En effet, si l'être humain
17
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

est considéré comme un sujet actif qui « construit » s a propre


réalité, ce qui lui est nécessaire pour affronter les situations pro­
blématiques n'est pas une prétendue « vérité » sur les choses,
mais la connaissance opératoire et stratégique qui le rend à
même de résoudre, par étapes, les problèmes qu'il rencontre.
La troisième contribution, œuvre d'un célèbre théoricien
argentin de la psychothérapie, traite de la façon de traduire
dans la pratique clinique les enseignements du constructivisme,
mettant en lumière les aspects concrets de l'opérativité de l ' in­
teraction thérapeutique centrée sur la résolution des problèmes
présentés par le patient.
Le quatrième essai, rédigé comme le deuxième par l'un des
maîtres du constructivisme, renvoie le lecteur aux aspects plus
généraux et fondamentaux du constructivisme et de la cyberné­
tique. Heinz von Foerster, abordant le thème de l 'éthique, pré­
sente les fondements épistémologiques et les caractéristiques
originales de l ' approche cybernétique constructiviste de la réa­
lité. Cette contribution et celle de von Glasersfeld se complètent
pour offrir au lecteur une présentation lucide et éclairante de
cette nouvelle perspective théorique, exprimée dans les autres
essais sous des aspects psychothérapeutiques plus appliqués.
Dans le dernier essai de cette session, Giorgio Nardone
expose le développement de la logique stratégique et de la
logique mathématique comme méthodologie fondamentale de
mise au point des interventions thérapeutiques ; est mise en
relief la possibilité qu'offrent ces disciplines de construire non
seulement des techniques thérapeutiques spécifiques, mais
aussi des modèles thérapeutiques complets destinés à des
formes spécifiques de pathologie, impliquant tactiques et
manœuvres stratégiques autocorrectrices. Toutes ces orienta­
tions permettent un notable bond en avant, car elles proposent
de passer de modèles généraux de thérapie à des modèles spé­
cifiques, en accroissant ainsi considérablement l 'efficacité et
l'efficience, ainsi que la rigueur et la systématicité, sans pour
autant en réduire la souplesse et l ' adaptabilité.
1

La construction
des « réalités » cliniques*
PAUL WA1ZLAWICK

D'ordinaire, les cliniciens que nous sommes ne sont pas pour


autant épistémologistes : nous n ' avons aucune formation dans
cette branche de la science qui étudie l'origine et la nature de la
connaissance. Les implications et conséquences de ce fait vont
loin, et certainement bien au-delà de ma propre formation bien
mince en philosophie. Pourtant, je crois qu'au moins quelques
considérations de base en épistémologie déterminent la direc­
tion que notre champ est en train de prendre, et qu'elles feront
donc partie du sujet de cette anthologie.

Définir la normalité

Permettez-moi de commencer par une observation qui est


peut-être platement évidente pour certains et presque scanda­
leuse pour d ' autres : contrairement aux sciences médicales,
notre domaine n'a pas de définition définitive de la normalité,
qui soit universellement acceptée. Les médecins sont dans la
position heureuse de posséder une idée bien claire, vérifiable
objectivement, de ce qu'on peut définir comme le fonctionne­
ment normal du corps humain. Ce qui leur permet d'identifier

* Publication originale dans The Evolution of Psycl10therapy: The Second


Co11fere11ce, J. K Zeig ed., Brunner-Mazel, New York, 1992, p. 55-62.

19
STRATÉGIE DE LA THÉRAPIE B R È V E

les déviations par rapport à la norme et de les tenir pour des


pathologies. Il va sans dire que cette connaissance ne leur per­
met pas de traiter toutes les déviations. Mais cela signifie en
définitive qu'ils peuvent vraisemblablement distinguer entre
diverses manifestations de santé ou de maladie.
La question de la santé émotionnelle ou mentale d'un indi­
vidu est un sujet tout à fait différent. Ce n'est pas une hypo­
thèse scientifique, mais philosophique, métaphysique ou même
parfaitement superstitieuse. Devenir conscient de qui nous
sommes « réellement » nécessiterait que nous nous mettions à
côté de nous-mêmes et nous regardions objectivement, défi
proche de celui que seul le baron de Münchhausen parvint à
relever lorsqu'il réussit à se sauver, ainsi que son cheval, de la
noyade dans un marécage en se tirant lui-même par sa propre
queue-de-cheval.
Toute tentative par l 'esprit humain de s'étudier lui-même
conduit aux problèmes de récursivité ou d'autoréférence, qui ont
la même structure que cette plaisanterie qui dit que l 'intelligence
est la capacité mentale mesurée par les tests d'intelligence.
Au cours des âges, la folie a été perçue comme déviation par
rapport à une norme elle-même considérée comme la vérité
ultime, définitive, si « définitive » que la remettre en question
était en soi preuve de folie ou de mal. L'âge des Lumières ne
fit pas exception, mais ao lieu de quelque révélation divine,
c'est alors l 'esprit humain lui-même qui possédait des proprié­
tés divines, défini donc comme la déesse Raison. On procla­
mait que l ' univers est régi par des principes logiques, que
l 'esprit humain est capable de comprendre et la volonté
humaine de respecter. Permettez-moi de mentionner que le
couronnement de la déesse Raison conduisit à la mort d'environ
40 000 personnes au moyen de l ' invention lumineuse du
Dr Guillotin, et qu'elle se retourna contre elle-même, finissant
par instaurer une autre monarchie.
Plus de cent ans plus tard, Freud introduisait une définition
bien plus humaine et pragmatique de la normalité : « la capa­
cité de travailler et d'aimer » ; la vie d'une multitude de gens
semblait démontrer cette définition et elle rencontra donc un

20
LA CONSTRUCTION D E S « RÉALITÉS» C L I N I Q U E S

large consensus. Malheureusement, pourtant, selon ces critères,


Hitler aurait été à peu près normal puisque, comme chacun
sait, il travaillait très dur et aimait au moins son chien, en plus
de sa maîtresse Eva Braun. La définition de Freud est donc
quelque peu lacunaire lorsque nous la confrontons à l 'excen­
tricité proverbiale de personnes particulièrement remarquables.
Il se peut que ces problèmes aient contribué à l ' acception
générale d'une autre définition de la normalité, à savoir celle
d'adaptation à la réalité. Selon ce critère, les gens normaux (et
spécialement les thérapeutes) voient la réalité comme elle est
réellement, tandis que les gens qui souffrent de problèmes émo­
tionnels ou mentaux la voient de façon déformée. La définition
admet sans question qu'il y a une réalité réelle accessible à
l'esprit humain, hypothèse philosophiquement intenable depuis
au moins deux cents ans. Hume, Kant, Schopenhauer et bien
d 'autres ont insisté sur le fait que, de la réalité « réelle », nous
ne pouvons avoir qu'une opinion, une image subjective, une
interprétation arbitraire. D ' après Kant, par exemple, l ' erreur
consiste à prendre la façon dont nous déterminons, divisons,
déduisons, des concepts pour des qualités des choses en et pour
elles-mêmes. Et Schopenhauer dans La Volonté dans la nature
( 1 836) écrit : « Telle est la signification de la grande doctrine de
Kant, que la téléologie [étude des preuves des .desseins et buts
de la nature] est introduite dans la nature par l'intellect, qui
donc s'émerveille d'un miracle par lui-même créé. »
Il est fort aisé de rejeter ces vues avec mordant : exclusive­
ment « philosophiques », elles sont par conséquent dénuées de
toute utilité pratique. Mais on peut trouver des propositions de
cette sorte dans les travaux de représentants de ce qui est généra­
lement considéré comme de la science naturelle de haut niveau :
la physique théorique. On dit qu'Einstein affirma en 1926, lors
d'une conversation avec Heisenberg sur la construction de la
théorie, qu'il est tout à fait fallacieux de tenter de fonder la théo­
rie sur la seule observation objective. C'est l'exact opposé qui
est vrai : la théorie décide de ce que nous pouvons observer.
Dans la même veine, Schrodinger ( 1 958), dans son ouvrage
21
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

Mind and Matter, affirme : « l ' image du monde q u ' a tout


homme est et restera toujours une construction de son esprit et
l'on ne peut prouver qu'elle ait une autre existence » (p. 52).
Et Heisenberg ( 1958), sur le même sujet :
La réalité dont nous pouvons parler n'est jamais une réalité « a
priori », mais une réalité connue à laquelle nous avons donné
forme. Si on objecte à cette formulation qu'après tout il y a un
monde objectif, indépendant de nous-mêmes et de notre pensée,
qui fonctionne, ou peut fonctionner, sans notre faire, et qui est ce
dont en fait nous voulons parler quand nous faisons de la
recherche, cette objection, si convaincante au premier abord, doit
être contrée en faisant remarquer que même l'expression «il y
a » trouve son origine dans le langage humain et ne peut par
conséquent signifier quelque chose qui ne soit pas en relation
avec notre compréhension. Pour nous « il (n') y a » que le monde
dans lequel l'expression «il y a » a une signification (p. 236).

Le fameux biocybernéticien Heinz von Foerster ( 1 974) a


bien décrit la circularité autoréférentielle de l ' esprit qui se sou­
met à une « étude scientifique » :
Nous sommes à présent en possession du fameux truisme qui
dit que toute description de l'univers nécessite la présence de
quelqu'un pour le décrire (un observateur). Dès lors, il nous
faut à présent une description de celui qui décrit, autrement dit,
il nous faut une théorie de l'observateur. Pour autant que nous
le sachions, seuls les organismes vivants auraient qualité d'ob­
servateurs ; c'est donc apparemment aux biologistes qu'in­
combe la tâche d'élaborer cette théorie. Mais ce sont des êtres
vivants également, ce qui signifie que dans leur théorie, il leur
faudra non seulement justifier leur propre existence, mais
encore rendre compte de leur propre élaboration de la théorie
en question. Le discours scientifique revêt alors un nouvel
aspect puisque, selon le point de vue traditionnel, on doit soi­
gneusement éviter tout discours de ce type, en vertu de la règle
qui veut que l'on sépare l'observateur de ses observations. Ce
n'est ni par excentricité n i par folie que cette séparation est
effectuée : dans certaines circonstances, inclure l'observateur
dans ses descriptions peut conduire à des paradoxes, à l'énoncé
«je suis un menteur », par exemple 1•

1. Traduction reprise de Watzlawick, Éd. du Seuil, J 988 [NdT].

22
LA C O N S TR U C T I O N DES « RÉALITÉS» C L I N I Q U E S

Et peut-être plus radical encore (au sens originel de « retour


aux racines » ) , le biologiste chilien Francisco Varela écrit dans
son Calculusfor Self-Reference ( 1 975) :

Le point de départ de ce calcul [ . ] consiste à faire une dis­


..

tinction. Par cet acte primordial, nous séparons des formes que
nous pensons être le monde. À partir de là, nous posons la pri­
mauté du rôle de l 'observateur qui fait des distinctions où bon
lui semble. Puis, les distinctions établies dont émerge notre
monde révèlent précisément ceci : elles révèlent davantage du
point de vue de l 'observateur que de la constitution intrinsèque
du monde qui, du fait même de la séparation du sujet et de
l'objet observé, reste inaccessible. En trouvant le monde de la
façon dont nous le trouvons, nous oublions tout ce que nous
avons fait pour le trouver ainsi. Et quand nous remontons les
étapes de notre invention, nous ne découvrons que le reflet de
nous-mêmes et du monde dans un miroir. Contrairement à ce
que !'on pense généralement, une description, quand on l 'exa­
mine minutieusement, révèle les caractéristiques de celui qui
la fait. Nous, observateurs, nous distinguons nous-mêmes pré­
cisément en distinguant ce qu 'apparemment nous ne sommes
pas, c'est-à-dire le monde 1•

D'accord, pourrait-on dire, mais qu'est-ce que tout ceci a à


voir avec notre profession, où nous nous coltinons les pures et
simples réalités d'un comportement dont même un philosophe
ne nierait la démence ?
En réponse, laissez-moi citer cet étrange incident survenu le
26 avril 1 988 dans la ville italienne de Grosseto. Une Napoli­
taine en visite à Grosseto fut admise à l'hôpital local dans un
état d ' agitation schizophrénique aigu. Comme il n 'était pas
possible de l'admettre au service psychiatrique, on décida de
la renvoyer à Naples pour traitement. Les ambulanciers arri­
vent, demandent où est la patiente, on leur indique la pièce où
elle attendait. En entrant, ils trouvent la patiente assise sur un
lit, tout habillée, ses bagages faits. Quand ils l'invitent à des­
cendre rejoindre l ' ambulance qui l ' attendait, elle redevient

l./d.

23
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B RÈ V E

psychotique, résiste physiquement aux ambulanciers, refusant


de bouger, et, par-dessus tout, elle dépersonnalise. On la calme
de force, on la descend dans l ' ambulance, et ils partent pour
Naples.
Sur l ' autoroute près de Rome, l ' ambulance est arrêtée par
la police et renvoyée à Grosseto : il y avait erreur sur la per­
sonne ; la femme dans l'ambulance n'était pas la patiente mais
une habitante de Grosseto qui s'était rendue à l ' hôpital pour
une visite à un parent qui venait de subir une petite opération
chirurgicale.
Serait-il exagéré de dire que l 'erreur a créé (ou comme nous
dirions, nous les constructivistes radicaux, « construit ») une
réalité clinique dans laquelle c'est précisément le comporte­
ment « adapté à la réalité » de cette femme qui était la preuve
éclatante de sa « folie » ? Elle devient agressive, accuse le per­
sonnel de mauvaises intentions, commence à dépersonnaliser,
et ainsi de suite.
Quiconque est familier du travail du psychologue David
Rosenhan n'a pas attendu l 'incident de Grosseto. Il y a quinze
ans, Rosenhan publiait les résultats d'une étude élégante, « On
being sane in insane places » (1973), dans laquelle lui-même
et son équipe démontraient que les gens « normaux » ne sont
pas - de façon détectable - sains d'esprit, et que les hôpitaux
psychiatriques créent des réalités qui leur sont propres.
Les médias de la ville brésilienne de Sâo Paulo rapportaient
un exemple essentiellement analogue il y a à peu près un an.
Dans ce compte rendu, on estimait nécessaire de relever la
rambarde (très basse) de la terrasse du club hippique car un
certain nombre de visiteurs se blessaient grièvement en chu­
tant. Comme apparemment aucun de ces accidents ne pouvait
être expliqué simplement par l 'ébriété, une autre explication
fut suggérée, probablement par un anthropologue : les diffé­
rentes cultures possèdent différentes règles quant à la distance
« correcte » à établir et maintenir dans une conversation en
face à face. En Europe occidentale et en Amérique du Nord,
c'est la proverbiale longueur d'un bras ; en Méditerranée et en
Amérique latine, elle est considérablement plus courte. Ainsi,

24
LA C O N S T R U C T I O N D E S « RÉALITÉS» C L I N I Q U E S

si un Nord-Américain e t un Brésilien entament une conversa­


tion, le Nord-Américain établira la distance qui lui paraît « cor­
recte, normale » . Le Brésilien, se sentant mal à l'aise, voudra
se rapprocher afin d 'établir la « bonne » distance pour lui ; le
Nord-Américain reculera, l ' autre se rapprochera, et ainsi de
suite, jusqu'à ce que le Nord-Américain passe par-dessus la
rambarde. Ainsi, deux « réalités » différentes ont créé un évé­
nement sur lequel, du point de vue classiquement monadique
du comportement humain, un diagnostic de prédisposition à
l ' accident ou même de manifestation d'un « instinct de mort »
ne serait pas trop saugrenu et construirait donc une « réalité »
clinique.
Le pouvoir de création de la réalité qu 'ont ces règles
culturelles est le sujet du classique de Walter Cannon ( 1 942),
Voodoo Death, fascinante collection de matériel anthropolo­
gique démontrant comment la ferme croyance d'une personne
dans le pouvoir d'une malédiction ou d'un mauvais sort peut
conduire cette personne à la mort en l ' espace de quelques
heures. Dans un cas, cependant, les membres d'une tribu aus­
tralienne du Bush forcèrent l 'envoûteur à reprendre sa malé­
diction, et la victime, qui avait déjà sombré dans la léthargie,
guérit en très peu de temps.
Pour autant que je sache, personne n'a étudié la construction
de ces « réalités » cliniques en plus amples détàils que Thomas
Szasz. Parmi ses multiples ouvrages, Manufacture de la folie -
É tude comparative entre l' Inquisition et le Mouvement de
santé mentale ( 1 970) I est particulièrement pertinent pour mon
sujet. Des nombreuses sources historiques qu'il a utilisées,
laissez-moi citer l'une de celles avec lesquelles je suis le plus
familier. Il s ' agit du Cautio Criminalis, qui traite des procès en
sorcellerie, écrit par le jésuite Friedrich von Spee en 1 6 3 1
(republié par Ritter en 1977). Confesseur de nombreuses per­
sonnes accusées de sorcellerie, il fut le témoin de scènes de tor­
ture des plus affreuses et rédigea cet ouvrage pour faire
prendre conscience aux autorités du tribunal du fait que,
1. Traduction française Payot, 1976.

25
STRATÉ G I E DE LA T H É R A P I E B R È V E

d ' après leurs règles de procédure du procès, nul suspect ne


pouvait jamais être innocent. En d'autres termes, ces règles
construisaient une réalité dans laquelle, encore une fois, tout
comportement de l ' accusé était une preuve de culpabilité.
Voici quelques-unes de ces « preuves » :
- Dieu protège l 'innocent dès l'origine, « par conséquent »,
ne pas être sauvé par Dieu est déjà en soi preuve de culpabilité.
- Soit la vie d'un suspect est borme, soit elle ne l'est pas. Si
elle ne l'est pas, c'est une preuve de plus. Si elle l ' est, cela
donne lieu à une suspicion supplémentaire, car il est connu
que les sorcières sont capables de créer des impressions de
bien.
- Une fois en prison, soit la sorcière aura peur, soit elle
n ' aura pas peur. Si elle a peur, c'est la preuve évidente d ' une
conscience coupable. Si elle n'a pas peur, cela confirme la pro­
babilité de culpabilité, car il est bien connu que les sorcières
les plus dangereuses sont capables de paraître innocentes et
calmes.
- La suspecte soit tente de s 'enfuir, soit non. Toute tenta­
tive d'évasion est une preuve évidemment supplémentaire de
culpabilité, tandis que ne pas tenter de s'échapper signifie que
le diable veut sa mort.
Comme nous le constatons encore une fois, la signification
attribuée à un ensemble de circonstances à l 'intérieur d ' un
cadre donné d'hypothèses, d ' idéologies ou de croyances,
construit une réalité pour elle-même et met à jour cette
« vérité », pour ainsi dire. Dans les termes de Gregory Bateson,
ce sont des situations de double contrainte, impasses logiques
dont il donne d 'innombrables exemples cliniques, en particu­
lier dans Perceval le fou - Autobiographie d'un schizophrène
( 1 96 1 ) 1•
John Perceval, fils du Premier ministre britannique Spencer
Perceval, devint psychotique en 1 830, et resta hospitalisé jus­
qu'en 1 834. Les années suivant sa sortie, il écrivit deux bio­
graphies, intitulées Narrations, détaillant son expérience de

1. Traduction française Payot, 1975.

26
LA C O N STRUCTION D E S « R É A LI T É S » C L I N IQUES

patient. Pour ne donner qu'une citation de l ' introduction de


Bateson, faisant référence à l 'interaction entre le patient et sa
famille :

[Les parents] ne peuvent percevoir leur propre perfidie autre­


ment que justifiée par le comportement du patient, et le patient
ne leur permet pas de percevoir à quel point son comportement
est lié à son idée de ce qu'ils ont fait et sont en train de faire.
La tyrannie des «bonnes intentions» doit être servie à l'infini
alors que le patient accomplit une héroïque sainteté, se sacri­
fiant en des actions démentes et autodestructrices jusqu'à être
finalement justifié à citer la prière du Sauveur : «Père, par­
donne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. Amen.»

Cependant, l'antique dicton Similia similibus curantur (soigner


le mal par le mal) s'applique également à ces situations. À ma
connaissance, le plus ancien exemple de construction d'une réa­
lité clinique positive est rapporté par Plutarque dans ses Œuvres
morales et traite de l 'extraordinaire succès des « autorités de
santé mentale » de l'ancienne cité de Milet en Asie Mineure :

Un état mental terrible et monstrueux attaqua les jeunes Milé­


siennes, dont la cause était inconnue. n est très probable que
l'air eût acquis quelque qualité exaltante et empoisonnée qui
influençait ce changement et cette aliénation de l'esprit; car un
ardent et persistant désir de mourir en tentant de se pendre les
frappa soudain, et nombreuses furent celles qui l'accomplirent
en secret. Les arguments et les larmes de leurs parents et la per­
suasion de leurs amis n'arrivaient à rien; elles déjouaient
toutes les manœuvres zélées de leurs gardiens pour les empê­
cher de se tuer. Et cette calamité semblait être une extraordi­
naire malédiction divine, outrepassant la capacité humaine, jus­
qu'à ce que, sur le conseil d'un sage, le Sénat décrète que
toutes les jeunes filies qui s'étaient pendues soient portées,
nues, sur la place du marché. L'adoption de cette loi non seule­
ment inhiba mais anéantit leur désir de se tuer. Remarquez quel
grand argument de bonne nature et de vertu est cette crainte du
déshonneur; car ceux qui ne craignent rien de ce qu'il y a de
plus terrible dans le monde, mort ni douleur, ne peuvent sup­
porter d'imaginer déshonneur et exposition à la honte, même
après la mort.

27
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

Peut-être l e sage était-il conscient de la maxime, tout aussi


ancienne, d' Épictète, qui disait que ce ne sont pas les choses qui
nous préoccupent, mais les opinions que nous avons des choses.
Mais ce sont des exceptions. En gros, notre domaine n ' a
jamais cessé de prendre comme hypothèse que l'existence d'un
nom est la preuve de l'existence « réelle » de la chose nommée,
malgré le remarquable avertissement d'Alfred Korzibsky
( 1 933) : le mot n 'est pas la chose, la carte n'est pas le terri­
toire. L'exemple le plus monumental de ce type de construction
de la réalité, au moins de nos jours, est le DSM (Diagnostic and
Statistical Manual of Mental Disorders [Manuel diagnostique
et statistique des désordres mentaux]). Ses créateurs doivent
être crédités de ce qui est probablement le plus grand succès de
tous les temps. Réagissant à une pression sociale croissante, ils
ont supprimé de la troisième édition l 'homosexualité en tant
qu 'état psychiatrique, guérissant par là même d ' un trait de
plume des millions de personnes de leur « maladie » . Mais,
blague à part, les conséquences pratiques, cliniques, de l'emploi
des vocables de diagnostics ont été étudiées sérieusement par
Karl Tomm et son équipe, dans le Programme de thérapie fami­
liale, Département de psychiatrie, université de Calgary.
Quelles conclusions utiles, pratiques, peut-on tirer de tout
ceci ?
Si l'on accepte que la normalité mentale ne peut être définie
objectivement, alors, nécessairement, le concept de maladie
mentale est tout aussi indéfinissable.
Mais alors, qu'en est-il de la thérapie ?

Implications pour la thérapie

À ce point, nous allons porter notre attention sur un phéno­


mène connu depuis fort longtemps, bien que presque exclusi­
vement comme ensemble de circonstances indésirables et

28
LA C O N S TRUCTION D E S « R É A L I T É S » C L I N I Q U E S

négatives : la prédiction autoréalisante. La première étude


détaillée remonte à Russel A. Jones ( 1 974) (et je cite ici le
sous-titre de son livre) sur les effets sociaux, psychologiques
et physiologiques des attentes.
Comme on le sait en général de nos jours, une prédiction
autoréalisante est une hypothèse ou une prédiction, qui, préci­
sément parce qu'elle a été faite, cause la réalisation de l ' événe­
ment attendu ou prédit et, donc, récursivement, confirme sa
propre « justesse » . L'étude des relations interpersonnelles en
offre de nombreux exemples. Par exemple, si un homme pose
comme hypothèse, pour une quelconque raison, que les gens
ne l'aiment pas, il se comportera, en raison de cette hypothèse,
de façon tellement hostile, démesurément sensible, méfiante,
qu'il produira dans son environnement humain l'hostilité pré­
cisément qu'il attendait, et cela lui « prouve » combien il avait
raison dès le départ.
En mars 1 979, la Californie fut le théâtre d' une prédiction
autoréalisante à l 'échelle d'un État quand les médias annoncè­
rent une réduction imminente et sévère de carburant en raison
de l'embargo arabe sur le pétrole. Il en résulta que les automo­
bilistes californiens firent ce qui, dans ces circonstances, était
la seule chose raisonnable : ils se précipitèrent dans les sta­
tions-service pour remplir leurs réservoirs et les maintenir le
plus pleins possible. Remplir 1 2 millions de réservoirs (qui jus­
qu'à ce moment restaient probablement à 70 % vides) anéantit
les énormes réserves de carburant, et aboutit à provoquer la
diminution prévue, littéralement en une journée. Des queues
interminables se formèrent aux stations-service, mais, environ
trois semaines plus tard, le chaos prit fin quand on annonça
officiellement que l 'attribution de carburant à l ' État de Califor­
nie n'avait été que fort peu réduite.
D'autres études, à présent classiques : les enquêtes d'un intérêt
majeur de Robert Rosenthal, en particulier Pygmalion
à /' école (Rosenthal & Jacobson, 1968), sans parler d 'une
pléthore d'enquêtes sur les effets placebo, ces substances chimi­
quement inertes dont le patient pense que ce sont de puissants
médicaments développés récemment. Bien que connu depuis les
29
STRATÉG I E D E LA T H É R A P I E B R È V E

temps anciens et utilisé par toutes sortes de guérisseurs « spiri­


tuels », curanderos et autres, l'effet placebo n'a reçu que peu
d'attention de la part des scientifiques jusqu'au milieu de notre
siècle. D'après Shapiro ( 1 960), on a publié plus sur ce sujet
entre 1954 et 1957 que durant les cinquante années précédentes.
L'effet puissant de simples hypothèses ou attributions de
sens à des perceptions sur l 'état physique d'une personne est
parfaitement corroboré par un exemple, déjà présenté ailleurs
(Watzlawick, 1 990).
Un hypnotiseur, hautement respecté tant pour ses capacités
que pour ses succès cliniques, fut invité à animer un atelier pour
un groupe de médecins au domicile de l'un d 'entre eux. Péné­
trant dans la maison, il remarqua, comme il le rapporta, que
« toutes les surfaces horizontales étaient couvertes de bouquets

de fleurs » . Sujet à une forte allergie aux fleurs fraîchement


coupées, presque immédiatement la sensation bien connue
de brûlures se manifesta aux yeux et au nez. Se tournant vers
son hôte, il lui fit part du problème et de sa crainte que, dans ces
conditions, il ne soit en état de donner sa conférence. L'hôte
exprima sa surprise et lui demanda d'examiner les fleurs, qui
étaient artificielles. À cette découverte, sa réaction allergique
disparut presque aussi rapidement qu'elle était apparue.
Cet exemple semble fournir une preuve sûre de ce que le cri­
tère d'adaptation à la réalité est, après tout, tout à fait valide.
L'homme pensait qu'il s ' agissait de vraies fleurs, mais dès
qu'il découvrit qu'elles n'étaient que Nylon et plastique, cette
confrontation avec la réalité résolut son problème et il revint à
son état normal.

Réalités de premier et de second ordre

À ce point, il devient nécessaire de tracer une distinction


entre deux niveaux de perceptions de la réalité, en général mis
dans le même sac. Il nous faut distinguer entre l'image de la

30
LA C O N S T R U CT I O N DES « RÉALITÉS » C L I N I Q U E S

réalité que nous recevons de nos sens et la signification que


nous attribuons à ces perceptions. Par exemple, une personne
en bonne santé neurologique peut voir, toucher et sentir un
bouquet de fleurs. (Pour des raisons de simplicité, nous ignore­
rons le fait que ces perceptions également sont le résultat de
constructions fantastiquement complexes réalisées par notre
système nerveux central. Ignorons de plus le fait que l 'expres­
sion « bouquet de fleurs » n ' a de sens que pour les locuteurs du
français. C'est un bruit sans signification ou une série de sym­
boles alphabétiques pour tout autre.) Appelons ceci réalité de
premier ordre.
Cependant, les choses en restent rarement là. Presque inva­
riablement, nous attribuons un sens, une signification et/ou une
valeur aux objets de notre perception. Et c'est à ce niveau,
niveau de réalité de second ordre, que les problèmes surgis­
sent. La différence cruciale entre ces deux niveaux de percep­
tion de la réalité est bien illustrée par la vieille blague selon
laquelle la différence entre un optimiste et un pessimiste
devant la même bouteille de vin est que l'optimiste dit de la
bouteille de vin qu'elle est à moitié pleine, le pessimiste à moi­
tié vide. La réalité de premier ordre est la même pour les deux
(une bouteille qui contient du vin) ; leurs réalités de second
ordre sont différentes, et il serait vraiment inutile d'établir qui
a raison et qui a tort.
Dans le cas de l 'hypnotiseur allergique, donc, l'allergie peut
être considérée comme un phénomène qui a habituellement
lieu au niveau de sa réalité de premier ordre, c'est-à-dire que
son système réagit de façon typique, objectivement vérifiable à
la présence du pollen dans l 'air. Mais, comme le démontre
l 'exemple, la simple hypothèse de la présence de fleurs (en
d ' autres termes, la construction d ' une réalité de deuxième
ordre) produit le même résultat.
Comme il est dit plus haut, les sciences médicales ont une
définition raisonnablement fiable des événements et processus
de premier ordre. Au royaume de la psychothérapie au contraire,
nous sommes dans le domaine des hypothèses, convictions et
croyances qui font partie de notre réalité de deuxième ordre et

31
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

par conséquent sont des constructions de notre esprit. Les pro­


cessus par lesquels nous construisons nos réalités personnelles,
sociales, scientifiques et idéologiques, puis les considérons
comme « objectivement réelles » sont le sujet de cette branche
de l'épistémologie contemporaine appelée constructivisme
radical.

Réalité et psychothérapie

L'une des positions probablement les plus choquantes de


cette école de pensée est celle qui tient que, de la réalité
« réelle » , nous pouvons au mieux connaître ce qu'elle n ' est
pas. En d ' autres termes, ce n'est que lorsque notre construc­
tion de la réalité s'écroule que nous réalisons que la réalité
n'est pas ce que nous pensions. Dans son « Introduction au
constructivisme radical », Ernst von Glasersfeld définit la
connaissance comme

quelque chose que l'organisme construit dans le but de créer


un ordre dans le flux de l'expérience - en tant que tel informe -
en établissant des expériences renouvelables, ainsi que des
relations relativement fiables entre elles. Les possibilités de
construire un tel ordre sont toujours déterminées et sans cesse
limitées par les précédentes étapes de la construction. Cela
signifie que le monde «réel » se manifeste lui-même unique­
ment là où nous ne pouvons décrire et expliquer ces échecs que
par les concepts mêmes dont nous nous sommes servis pour
construire des structures défaillantes, ce processus ne fournit
jamais l'image d'un monde que nous pourrions tenir pour res­
ponsable de leur échec 1 •

Mais ce sont ces échecs, ces effondrements que nous rencon­


trons dans notre travail, ces états d'angoisse, de désespoir et de
folie qui nous échoient quand nous nous trouvons nous-mêmes

1. Traduction reprise de Watzlawick, Éd. du Seuil, 1988 [N<IT].

32
LA C O N S T R U CT I O N DES « R ÉALITÉS» C L I N I Q UES

dans un monde qui graduellement ou soudainement a perdu


son sens. Et si nous pouvons accepter la possibilité que, du
monde réel, nous ne pouvons connaître avec certitude que ce
qu'il n'est pas, alors la psychothérapie devient l 'rut de rempla­
cer une construction de la réalité qui n'est plus « adaptée » par
une autre, qui l'est mieux. Cette nouvelle construction est tout
aussi fictive que la précédente, sauf qu'elle nous permet la
confortable illusion, appelée « santé mentale », que nous
voyons à présent les choses comme elles sont « réellement » et
que nous sommes par conséquent de nouveau en harmonie
avec le sens de la vie.
Dans cette perspective, l'objet de la psychothérapie est de
recadrer la vision du monde des clients, de construire une
autre réalité clinique, d ' apporter délibérément ces éléments de
hasru·d que Franz Alexander ( 1 956) appelle « expériences émo­
tionnelles correctrices » . La psychothérapie constructiviste n ' a
pas l 'illusion de croire qu'elle va faire voir a u client le monde
comme il est réellement. Au contraire, le constructivisme est
pleinement conscient de ce que la nouvelle vision du monde
est, et ne peut être que, une autre construction, une autre fic­
tion, mais une vision utile, moins douloureuse.
À la fin d'une thérapie brève de neuf séances, la cliente, une
jeune femme, avait ceci à dire : « Le problème, c'est la façon
dont je voyais la situation. Maintenant, je la vois différemment,
et il n'y a plus de problème. »
Pour moi, ces mots sont la quintessence d' une thérapie réus­
sie : la réalité de premier ordre est, nécessairement, inchangée,
mais la réalité de second ordre du client est à présent différente
et supportable.
Et ces mots nous ramènent à Épictète : « Ce ne sont pas les
choses qui nous préoccupent, mais les opinions que nous avons
des choses. »
2

La construction de la connaissance*
ERNST VON GLASERSFELD

Quand, il y a vingt ans, j'écrivis pour la première fois sur le


constructivisme, je ne me doutais pas que ce terme deviendrait
à la mode. Introduit par Jean Piaget dans les années 30, il n'eut
que peu d 'écho dans la littérature psychologique. Cette situa­
tion a changé il y a peu. Aujourd'hui, on ne peut pas ouvrir une
revue spécialisée en sciences sociales sans rencontrer quel­
qu'un adoptant « un point de vue constructiviste », quoique
parfois de façon inappropriée.
Le constructivisme est une théorie du savoir en rupture radi­
cale avec l 'épistémologie traditionnelle ; penser de manière
constructiviste implique changer de modalités et de contenus
de pensée. Une révolution d ' une telle profondeur est à la fois
choquante et effrayante, et qui la propose devrait au moins
expliquer les motifs qui l'ont conduit à la proposer et à la sou­
tenir avec conviction. Parfaitement conscient de cette obliga­
tion, je vais donc exposer les quatre sources à partir desquelles
cette façon de penser s'est développée. Ces sources sont à la
fois historiques et biographiques et peuvent être sommairement
décrites sous les rubriques : 1 ) le langage, 2) la position des
sceptiques depuis les origines de la théorie occidentale, 3) un
concept clé de la théorie darwinienne de l 'évolution, 4) la
cybernétique.
Avant de traiter ces quatre points, je voudrais faire part d'une
découverte scientifique qui présente l ' un des arguments les
* Version revue de la conférence donnée à l'international interdisciplinary
encounter new paradigms, Culture and Subjectivity, Fundaci6n lnterfas, Buenos
Aires, octobre 1991.

34
LA CONSTRUCTION DE LA C O N N A I S S A N C E

plus puissants en faveur d e la position constructiviste. La


découverte concerne un fait remarqué par les neurophysiolo­
gistes au siècle dernier mais qui, de façon surprenante, n ' a
laissé aucune trace dans l a littérature psychologique. Heinz van
Foerster, l'un des fondateurs du constructivisme, l 'a redécou­
vert il y a environ trente ans. Il remarquait une qualité inhé­
rente du système nerveux : les signaux envoyés par les élé­
ments sensoriels d'un organisme vers le cortex - partie du
cerveau où sont supposés avoir lieu les processus cognitifs -
sont tous les mêmes. Il a donc nommé cela « codage indiffé­
rencié ». Ce qui signifie que si un neurone de la rétine envoie
un signal « visuel » au cortex, ce signal a exactement la même
forme que ceux qui viennent des oreilles, du nez, des doigts ou
des doigts de pied, ou de toute partie de l'organisme générant
du signal. Il n ' y a pas de distinction qualitative entre ces
signaux. Tous varient en fréquence et en amplitude, mais sans
indication de ce qu'ils sont supposés signifier. Comme dit von
Foerster : « ils vous disent combien, mais pas comment ». C'est .
une observation déconcertante.
Elle a depuis été confirmée par Humberto Maturana dans le
domaine de la vision des couleurs. Il a montré que les « récep­
teurs » supposés reconnaître le rouge - les physiciens diraient
les longueurs d 'onde de la lumière que nous appelons rouge -
émettent des signaux en rien différents de ceux émis par les
« récepteurs » qui perçoivent le vert. Par conséquent, si nous
sommes capables de distinguer le rouge du vert, c'est dans le
cortex que les distinctions doivent avoir lieu. Pourtant, elles ne
peuvent être réalisées sur la base de simples différences quali­
tatives, parce que ces différences n'existent pas. Il n'est donc
pas justifié de maintenir que nous distinguons les choses parce
que nous recevons des « informations » de ce que l'on consi­
dère traditionnellement comme le monde extérieur.
Pour une théorie du savoir, c'est une révolution. Pourtant, si
l'on parcourt la littérature contemporaine de psychologie de la
perception ou de la cognition, on ne trouve aucune référence à
ce changement. Il semble que la seule approche qui ait une
chance d 'aborder le problème est une approche qui commence

35
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

par l ' hypothèse que c e que nous appelons « connaissance »


n'est pas donné par une réalité extérieure mais construit par
nous-mêmes. C'est assurément une idée étrange, et il n'est pas
surprenant qu'on l'ait ignorée lorsque Piaget la formula pour
la première fois comme base de son épistémologie génétique.
Mais permettez-moi de relater comment j 'en suis venu à suivre
cette pensée.

Le langage

Quand j ' explique que, pour moi, la langue est une des
sources du constructivisme, je ne peux faire autrement que
de parler de ma biographie. J'ai été éduqué dans ce que je
considère comme la position heureuse de n ' avoir aucune
langue maternelle particulière. li y en eut deux, et très rapide­
ment trois. C'est ainsi que je grandis parmi des langues. Pour
un enfant, apprendre deux ou trois langues n'est pas un pro­
blème pour peu qu 'elles soient parlées dans l 'environnement
quotidien. Et, la plupart du temps, l 'enfant n'est pas conscient
qu'il s'adresse à différentes personnes en différentes langues.
Mais en grandissant, il atteint le stade où les premières ques­
tions impressionnantes commencent à faire surface. Ce qui
arrive à peu près vers la puberté. Face à un miroir, il se
demande pour la première fois : « Qui suis-je ? Pourquoi suis-je
ains i ? C'est quoi tout ça ? Qu 'est-ce que la réalité ? » Et com­
mence la philosophie.
À ce point, si vous avez été élevé comme moi, une autre
question surgit. Vous vous dites : « Quand je parle français, il
me semble voir le monde différemment que quand je parle
anglais ou allemand. » Vous réalisez que ce n'est pas seule­
ment une question de grammaire ou de vocabulaire, mais que
ça a à voir avec les concepts. Ce qui soulève inévitablement la
question : de ces façons de voir les choses, laquelle peut bien
être la bonne ? Mais alors, parce que vous avez vécu avec des

36
LA C O N STRUCTION DE LA C O N N A I S S A N C E

gens qui s'accommodent fort bien de leurs façons de voir les


choses, vous vous rendez compte que c'est une question stu­
pide. Tous les locuteurs d'une langue pensent évidemment que
c'est leur façon de voir les choses qui est « la bonne ». En peu
de temps, vous en concluez que chaque groupe pourrait bien
avoir raison pour soi-même et que ce qui est correct n'existe
pas en dehors des groupes. Et alors, vous remarquez qu'il
existe des différences conceptuelles entre les personnes appar­
tenant à un même groupe linguistique.
Rétrospectivement, je crois que ce sont ces circonstances qui
m'ont attiré vers la philosophie et furent la source première de
mon intérêt pour les théories de la connaissance. Je lus de la
philosophie de façon éclectique et sans être conseillé. Ce qui
présente un désavantage : sans guide professionnel, il vous faut
parfois quinze ou vingt ans pour résoudre un problème dont
vous auriez pu trouver la solution dans un livre que l'on vous
aurait recommandé. D'autre part, cet éclectisme a pour avan­
tage que vous lisez des auteurs qui ne sont jamais au pro­
gramme. Dans mon cas, il se trouve que certains de ces auteurs
ont joué un rôle particulièrement important dans la construc­
tion d' une théorie constructiviste du savoir.

Les sceptiques

À la découverte des sceptiques, ma pensée prit un virage


décisif. Pour l 'essentiel, ce qu'ils disent depuis deux mille cinq
cents ans n'a pas changé. Cela n ' a pas changé parce que l'ar­
gument, bien formulé par les présocratiques au vie siècle
avant J.-C., est logiquement imparable.
De mon point de vue, les sceptiques posent que ce que nous
arrivons à savoir est passé par notre système sensoriel et par
notre système conceptuel, et l ' interaction entre ces deux sys­
tèmes nous donne une image. Mais quand nous en venons à
vouloir savoir si c'est une image correcte, une image vraie

37
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

d'un monde extérieur, nous sommes complètement coincés


parce que chaque fois que nous regardons le monde extérieur,
ce que nous voyons est encore une fois vu à travers nos
organes sensoriels et notre système conceptuel. Ainsi nous
sommes pris dans un paradoxe. Nous voulons croire que nous
pouvons connaître quelque chose du monde extérieur, mais
nous ne pouvons jamais dire si cette connaissance est vraie.
Parce que établir une telle vérité nécessite une comparaison
que nous ne pouvons tout simplement pas faire. Nous n'avons
d'autre façon d 'atteindre le monde extérieur que de l 'expéri­
menter. Et à l'expérimenter, nous faisons des erreurs ; même si
nous voyons tout exactement, nous n'avons aucune façon de
savoir que c'est exact.
Ce qui laisse l'épistémologie dans une posture plutôt désas­
treuse. Si l 'on se penche sur l'histoire de la philosophie occiden­
tale, on trouvera quelques beaux rêves, quelques histoires inspi­
rées de comment le monde pourrait être. Mais rien de cela ne
peut répondre au problème premier de comment notre connais­
sance peut être considérée comme vraie, si par « vrai » nous
voulons dire une représentation exacte d'un monde ontologique,
d'un monde « objectif» qui précède notre connaissance.
Si telle est la situation, il me semble que l'on doit tenter une
autre voie. Et cette autre voie, je pense, fut tout d'abord pensée
à la Renaissance. Elle fit surface avec Copernic puis au procès
de Galilée. On sait que Galilée fut accusé d'hérésie par le Vati­
can parce que son modèle du système planétaire différait
de celui que le Vatican considérait comme valide. Le cardinal
Bellarmin, accusateur dans le procès contre Giordano Bruno,
tenta d'avertir Galilée. Bellarmin était un homme fort civilisé
et, bien que croyant, avait apparemment le sentiment qu'il y
avait d'autres moyens de venir à bout d'hérétiques intelligents
que de les brûler. Aussi écrivit-il à Galilée qu'il serait prudent
de toujours s'exprimer sur le mode hypothétique et de présen­
ter ses théories comme un outil de calcul et de prédictions,
mais jamais comme une description du monde de Dieu. Ce fut
le début d'une rupture entre ce que j 'appellerai connaissance
« rationnelle » et connaissance « mystique ».

38
L A C O N S T R U CTION D E L A C O N N A I S S A N C E

On peut retrouver cette séparation entre les deux types de


connaissance chez Ja plupart des sceptiques des xv1e, xvae et
xvme siècles. Il y eut Montaigne, puis iJ y eut des penseurs
comme Gassendi et Mersenne en France, qui soutenaient qu'il
est parfaitement correct que la science élabore des modèles
rationnels, mais qu'on doit les tenir pour des modèles de notre
monde d'expériences et non des modèles d'un monde « réel ».
Cette scission entre deux types de connaissance - rationnelle
et non rationnelle - était une idée nouvelle pour le scepticisme.
Si j ' appelle la seconde « mystique », certains peuvent penser
que j 'ai en tête un jugement de valeur, que j ' estime que la mys­
tique est de moindre valeur que la rationneJle. Ce n'est pas Je
cas. De ce point de vue, je souscris aux vues du premier vrai
constructiviste, ! 'Italien Jean-Baptiste Vico, qui opposa la
connaissance de la raison et la connaissance de « l 'imagination
poétique », mais ne remit en question la valeur d'aucune. Il
écrivit une thèse en latin, au tout début du xvme siècle, qu'il
intitula De antiquissima Italorum sapientia. C'est le premier
manifeste constructiviste. Parlant du monde réel, Vico énonce
très clairement que les êtres humains ne peuvent connaître que
ce que les humains eux-mêmes ont fait. Ce qu'il cristallisa
dans une très belle phrase : « Dieu est l ' artisan du monde,
l'homme le dieu des artefacts. » (Quand Vico dit « homme », il
inclut bien sûr les femmes, parce que à cette époque cela allait
de soi.)

Un concept évolutionniste

L'épistémologie était dans une situation précaire. Deux types


de connaissance étaient en quête de justification : la mystique
ne pouvait être justifiée que par le dogme des livres sacrés ou
d'un mythe métaphysique. La rationnelle semblait avoir perdu
sa justification si on ne pouvait plus dire que la connaissance
scientifique est « vraie » au sens où elle fournit une représenta-

39
STRATÉG I E D E LA T H É R A P I E B R È V E

tion « objective » du monde extérieur. Ce qui affaiblissait plu­


tôt la connaissance rationnelle aux yeux de la plupart des phi­
losophes. Il fallait une justification qui n ' implique pas le
concept de représentation « objective » du monde extérieur.
Une manière de construire cette justification fut pour la pre­
mière fois fournie par un concept inhérent à la théorie darwi­
nienne de l'évolution. Au moment où je dis ceci, je réalise que
ce sera mal interprété : je ne veux pas dire que la connaissance
scientifique devrait évoluer de la même façon qu'évoluent les
espèces dans un environnement. Il est important d 'être clair sur
ce point parce que aujourd'hui certains, dont je ne suis pas,
parlent d' « épistémologie évolutionniste ». Pour moi, comme
pour certains penseurs du tournant du siècle, l' idée importante
est la notion d' « adaptation » plutôt que celle de « vérité » .
Dans l a théorie d e Darwin, tout organisme doit avoir une
forme physique et un mode de comportement adaptés à l'envi­
ronnement dans lequel il doit vivre. Vous savez tous que
l 'adaptation, en ce sens darwinien, n'est pas quelque chose que
l'organisme lui-même peut réaliser. C'est quelque chose d ' ac­
cidentel. L'adaptation biologique n'est pas une activité mais un
état de choses. Toute chose vivante qui a la possibilité de sur­
vivre dans un environnement donné est « adaptée ». Comme le
dit le biologiste Colin Pittendrigh, il est dommage que Darwin
lui-même ait « parfois » dérapé et parlé de « la survie des
mieux adaptés ». Cette expression est trompeuse. Dans la théo­
rie de base de l'évolution, être « adapté » ne signifie simple­
ment rien de plus qu'être capable de survivre et de procréer.
La relation qui consiste à s' adapter à un ensemble de
contraintes est ce que nous appelons relation de « viabilité ». Les
organismes par exemple sont viables s'ils s'arrangent pour sur­
vivre en dépit des contraintes que pose leur environnement à leur
vie et à leur reproduction. Par conséquent, cette relation n'est pas
une relation de représentation mais une relation qui consiste à
faire avec les circonstances données. En ce qui concerne la
connaissance, les circonstances sont souvent purement logiques.
Elles ne constituent pas un environnement physique mais
conceptuel. Pour être viable, une pensée nouvelle doit s'adapter

40
LA C O NSTRUCTION D E L A C O N N A I S S A N C E

au schéma de structures conceptuelles existant sans produire de


contradictions. S'il y a des contradictions, on doit alors changer
soit la nouvelle pensée soit les vieilles structures.
La première personne à saisir cette idée pour l ' introduire
dans le champ de la cognition fut en réalité Mark Baldwin, l'un
des maîtres de Jean Piaget à Paris. Piaget la développa dans
une théorie à part entière de la cognition et du développement
cognitif. Tout au long de ses travaux, il répétera que la cogni­
tion est une activité adaptative. À mon avis, cependant, la
majorité des lecteurs de Piaget n'ont jamais pris cela au
sérieux, et, jusqu'à présent, la plupart de ceux qui lisent Piaget
le font comme s ' il parlait de la connaissance de l ' ancienne
sorte, de la connaissance représentationnelle. Si l'on tente de
donner une interprétation cohérente de Piaget, on en arrive à la
conclusion que ce n'est possible que si l'on change le concept
de savoir et le concept de connaissance, passant du représenta­
tionnel à l 'adaptatif.
Dans cette perspective modifiée, donc, la connaissance ne
fournit pas la représentation d'un monde indépendant mais plu­
tôt une carte de ce qui peut être fait dans l'environnement tel
qu'il est expérimenté.

Cybernétique

La dernière racine du constructivisme est la cybernétique.


Cette branche d' études relativement récente porte un grand
intérêt à l'autorégulation et aux organismes autorégulatifs. Il
me semble qu'une étude sérieuse de l 'autorégulation doit en
venir à interroger également l ' activité de savoir, et si savoir
n'est pas également un résultat de l 'autorégulation.
Une réponse affirmative à cette question est le point de départ
de ce qui est devenu la « cybernétique de second ordre » qui met
l'accent sur l'observateur plutôt que sur les choses observées. La
base en est, de nouveau, une proposition très simple : quoi que
41
- -1
\
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

ce soit que vous appeliez connaissance doit être fabriqué ou


construit à partir du matériel accessible à celui qui connaît. C'est
en fait la formulation cybernétique de ce que disait Vico : vous
ne pouvez connaître que ce que vous avez fait vous-même. Et
pour le faire vous-même, vous devez avoir accès aux blocs de
construction, au matériel brut. La cybernétique commence alors
à examiner ce qui serait accessible à un agent cognitif et à élimi­
ner ce qui en est logiquement hors de portée.
Une première conclusion était que les systèmes autorégula­
tifs sont clos du point de vue de l ' information. Pour l'expli­
quer, nous devons nous remémorer ce que Claude Shannon
exposa sur les signaux et leur signification dans son célèbre
article sur la théorie de la communication. Deux points suffi­
sent à éclairer la méprise courante concernant le terme « infor­
mation » : 1 ) la signification ne voyage pas de l'émetteur vers
le récepteur, la seule chose qui voyage, ce sont les signaux ;
2) les signaux ne sont des signaux que tant que quelqu'un est
capable de les décoder, et pour les décoder on doit être familia­
risé avec leur signification.
Par conséquent, la communication fo nctionne très bien
lorsque deux personnes s'envoient un message après avoir éta­
bli un code extérieur à ce système de communication. Dans le
cas de la langue, parlée ou écrite, les mots sont les signaux, et
leur signification est construite individuellement dans les inter­
actions avec les autres locuteurs. Les récepteurs peuvent déco­
der les messages pour autant qu'ils aient élaboré leur code.
Mais comment saurions-nous décoder les signaux que nous
recevons de nos sens, signaux qui, du point de vue tradition­
nel, proviennent du monde extérieur? Nous ne savons ni qui
ni quoi les a encodés dans cet hypothétique monde exté1ieur,
pas plus que nous ne connaissons le code. Nous ne pouvons
qu'examiner les signaux de l 'intérieur, à savoir du côté du
récepteur. Donc, l 'usage du terme information n'a aucun sens
dans ce contexte. Nous pouvons parler d' « information » relati­
vement à nos propres expériences, mais jamais relativement à
quoi que ce soit supposé résider au-delà de notre interface
d 'expérience.

42
LA CONSTRUCTION D E L A C O N N A I S S A N C E

Ces quatre points résument brièvement quelques-unes des rai­


sons pour lesquelles la vue traditionnelle, tenant que la connais­
sance devrait être la représentation d'une « réalité » indépen­
dante, ne semble pas tenable, et pourquoi il peut être plus
approprié de penser la connaissance comme une construction.
Mais si l'on affecte l 'origine de la connaissance à une activité
de l 'agent connaissant, on doit être prêt à enquêter sur certaines
des étapes fondamentales que doit inclure cette activité.

Différences et identités

Pour montrer comment le constructivisme imagine cette


construction, j ' aimerais donner un exemple. Je pense que la
plupart d'entre nous la réalisent au cours des deux premières
années de leur vie. Ce que je présente ici est dans une large
mesure inspiré du livre de Jean Piaget, La Construction du réel
chez l' enfant.
Il n ' y a pas de construction sans une forme quelconque de
réflexion. Par réflexion, je veux dire la même chose que Piaget,
et, bien avant lui, ce que le philosophe empiriste anglais John
Locke avait en tête. Locke disait au début de son Traité sur
/' entendement humain qu'il y a deux sources de connaissance.
L'une vient des sens, l ' autre de l 'esprit qui réfléchit sur ses
propres opérations. La réflexion de l'enfant sur ses propres
opérations mentales est pour Piaget la base de l' « abstraction
réflexive » qui produit tous les concepts importants ne pouvant
être dérivés directement de l 'expérience sensorielle ou motrice.
Ces concepts abstraits ou « opératoires » forment un niveau qui
vient s ' ajouter aux niveaux « figuratifs » qui peuvent être abs­
traits du matériel sensoriel. La première question est donc :
« Comment la réflexion peut-elle commencer à construire quoi
que ce soit ? »
Je voudrais suggérer (comme le fit Henry James en son
temps) que les notions de différence et d'identité font partie

43
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

des premiers outils indispensables. Si vous connaissez l e traité


de George Spencer Brown, Laws of Form, vous vous souvenez
qu'il commence par la simple injonction : « Faites une distinc­
tion. » Je pense que c'est un bon commencement à toute acti­
vité mentale. De la distinction surgit inévitablement une com­
paraison, et la comparaison pourrait tout aussi bien aboutir à
l'identité. Je voudrais parler des comparaisons dont le résultat
n'est pas une différence et dont on peut donc conclure que
deux choses sont la même.
Dans certaines langues, vous avez deux mots pour cette
identité. En allemand par exemple, das Selbe et das Gleich. En
italien, Io stesso et il medesimo. Malheureusement, ils sont
interchangeables en allemand et en italien contemporains,
mais, à l'origine, ils pouvaient avoir deux significations diffé­
rentes. L'une pour indiquer que des choses sont les mêmes
sous tous les aspects examinés, au sens où les membres d'une
classe sont tous les mêmes. J 'appellerai ce type d ' identité
« équivalence ». C'est un bloc de construction conceptuel très
important parce que, sans lui, on ne pourrait jamais classifier,
et que la classification est responsable d'une bonne partie de
notre image intellectuelle du monde de l 'expérience.
L'autre signification d'identité est différente. Vous ! 'utilisez
quand vous voulez dire qu'une chose donnée, considérée main­
tenant, n'est pas seulement semblable à une chose vue hier,
mais qu'elle est la même individualité. J 'appellerai cette iden­
tité « identité individuelle » . Il est clair qu'elle est également
très importante dans la construction de notre monde concep­
tuel car elle génère la permanence. Cependant, l ' attribution
d'une identité individuelle ne se fait pas sans problèmes.
Admettons que, la nuit dernière, j ' aie quitté mon bureau en
laissant une lettre non ouverte. J'arrive aujourd'hui en disant :
« Tiens, c'est la lettre que j 'ai reçue hier. » Si quelqu'un me
demande comment je sais que c'est la même lettre, je recher­
cherai un détail qui la distingue des autres. Ce peut être diffi­
cile, et même impossible. Donc, affirmer l'identité individuelle
d'une chose qui est déjà là est assez problématique.

44
LA CONSTRUCTION D E L A CONN A I S S A N C E

Temps et espace

Il existe un autre problème conceptuel que les adultes ont du


mal à voir parce qu'il a été résolu de façon très ingénieuse à un
âge très précoce. Comment puis-je affirmer que la lettre qui est
à présent devant moi est exactement celle que j'ai vue hier,
alors qu'elle était hors de ma vue toute la nuit dernière ? Durant
cet intervalle, aucune lettre n'a fait partie de mon monde d'ex­
périence et mon attention était portée ailleurs, ou bien j ' étais
endormi. Pourtant, je veux dire que c'est bien elle, la même. Ce
qui voudrait dire que la lettre possède quelque forme de conti­
nuité hors de mon monde d'expérience. Par conséquent, il doit
y avoir un lieu, indépendant de mon expérience, où les lettres
(et toutes choses que je considère permanentes) peuvent se trou­
ver tandis que je me livre à d'autres expériences ou que je dors.
Piaget appelait ce type d 'expérience perceptive en l 'absence
d'objet « extemalisation », et, d'après lui, les enfants forment
cette conception entre dix-huit mois et deux ans. Quant à moi,
je l 'appelle construction du proto-espace. Ce n'est cependant
pas un espace métrique et il ne comporte aucune relation spa­
tiale. C'est plutôt une sorte de coffre-fort où l.'on peut déposer
les choses pour qu'elles gardent leur identité individuelle pen­
dant qu'on n'en fait pas l 'expérience.
La construction d'un proto-espace soulève immédiatement
une seconde question : que font les éléments pendant que l'on
expérimente d' autres choses ? Après tout, bien des choses se
passent dans mon monde d'expérience durant le temps où les
éléments sont abandonnés dans leur coffre-fort. La langue dans
laquelle je décris ceci, les mots « pendant que » et « durant »
déjouent déjà la ruse. L' « être » des choses dans le coffre-fort
est continu, de sorte qu'elles peuvent rester en contact avec le
flux de mon expérience effective et être disponibles quand mon
attention leur reviendra. Ce parallélisme de deux extensions
- le flux de l 'expérience d'un sujet et les identités individuelles
45
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

étendues sur des intervalles dans leur coffre-fort - est ce que


j ' appelle « proto-temps ». C'est le début du concept de temps.
Il diffère de la notion de proto-espace en ce que préexistent les
notions d ' « avant » et « après ». Mais cet « avant » et cet
« après » sont construits par la projection des expériences des
sujets sur les choses dans le coffre-fort qui ne sont pas dans le
champ d 'expérience. C'est assurément ce parallélisme qui rend
possible de choisir une expérience standard, par exemple le
mouvement de l 'aiguille d'une horloge, et de projeter ce stan­
dard sur une autre séquence d'expérience comme mesure du
temps.
Cela ne signifie pas que le temps, de mon point de vue, soit
une illusion ; je le définirais plutôt comme une construction,
comme tout ce que j 'en arrive à connaître du monde, le monde
dans lequel je vis. Bien que mon monde dans son entier soit
une construction, je peux toujours faire une distinction utile
entre illusion et réalité. Mais cette distinction doit être faite sur
la base de la répétabilité ou de la corroboration par un autre
mode sensoriel ou d 'autres observateurs, et non sur la base de
la vérité.
Dans le constructivisme, on doit se souvenir que le terme
« réalité » fait toujours référence à la réalité d 'expérience de
quelqu'un et non à la réalité ontologique de la philosophie tra­
ditionnelle. Si nous voulons construire une réalité rationnelle
pour nous-mêmes, temps et espace sont des blocs de construc­
tion indispensables, et j ' appellerai plutôt « illusion » tout pos­
tulat d'une connaissance rationnelle au-delà du champ de notre
expérience.

Conclusion

Résumons quelques-uns des traits saillants de la façon de


penser constructiviste. Tout d 'abord, c'est une façon de penser
et non la description d'un monde. C'est un modèle, un modèle
46
L A C O N STRUCTION DE LA C O N N A I S S A N C E

hypothétique qui ne fait aucune hypothèse ontologique. Il ne


prétend pas décrire une réalité absolue mais seulement les phé­
nomènes de notre propre expérience.
Si c 'était possible, les constructivistes n' utiliseraient jamais
le verbe « être », sous aucune forme. Malheureusement, nos
langues sont faites de telle manière que nous ne pouvons faire
sans ce verbe. L'ambiguïté de « être » génère inévitablement
des méprises. D ' une part, il désigne une copule qui connecte
les mots, mais de l 'autre, depuis le début des temps, il est lié à
l'existence ontologique. Si je dis : « ce verre est petit », il est
relativement facile de comprendre que je parle de mon point
de vue, étant donné mon expérience. Mais si je dis : « ce verre
est », il semble que je suis en train de poser que le verre
« existe » comme entité entièrement indépendante de l 'expé­
rience de quiconque. Dans ce cas, il est beaucoup plus difficile
de comprendre que je suis en train de parler de mon point de
vue et que je trouve pratique d ' attribuer une identité indivi­
duelle durable au verre que je perçois. Comme le philosophe
irlandais George Berkeley, je ne sais pas ce que le verbe « exis­
ter » veut dire, sauf à simplement faire référence aux choses
perçues. Il serait important que s'en souviennent les critiques
qui disent que le constructivisme nie la réalité, alors que le
point de vue constructiviste dit seulement que l'on ne peut
connaître de réalité indépendante de l ' observateur. Le
constructivisme ne fait pas de propositions ontologiques. Il ne
dit pas comment est le monde ; il suggère seulement une façon
de le penser, et fournit une analyse des opérations qui génèrent
une réalité à partir de l 'expérience.
On caractérisera probablement mieux le constructivisme en
disant que c'est la première tentative sérieuse de séparer l'épis­
témologie de l'ontologie. Dans notre histoire des idées, l 'épis­
témologie - étude de ce que nous savons et comment nous en
venons à le savoir - a toujours été liée à l ' idée que la connais­
sance doit être la représentation d'un monde extérieur ontolo­
gique. Le constructivisme procède sans cette condition et dit,
au lieu de cela, que la connaissance doit être opératoire pour
être adaptée à nos buts, et qu'elle doit s'harmoniser avec notre

47
STRATÉGIE D E L A THÉRA P I E B R È V E

monde d'expérience, parce que c'est le seul monde qui nous


importe.
Je voudrais terminer par une citation de Shakespeare, qui
semble avoir parfaitement su que le monde que nous connais­
sons est notre construction. Il n'emploie pas le terme de
« connaissance », mais celui de « pensée », et il écrit : « Or la
pensée est l 'esclave de la vie, et la vie le bouffon du temps, et
le temps, qui prend la mesure du monde entier, doit avoir une
fin. »
3

L'influence du constructivisme
sur la psychothérapie brève
interactionnelle
MARTiN WAINSTEIN

À partir des années 80, nombre de concepts philosophiques,


regroupés sous le nom de « constructivisme » , eurent une
influence marquante sur la psychothérapie, non seulement sur
les écoles plus traditionnelles de thérapie individuelle comme
le comportementalisme ou la psychanalyse, mais aussi sur cer­
tains modèles de thérapie interactionnelle comme celui du
Mental Research Institute (Weakland et al., 1 974), le modèle
stratégique de Jay Haley ( 1 973, 1 976), le modèle centré sur la
solution de De Shazer ( l 982a, l 988a), le modèle stratégico­
constructiviste (Nardone et Watzlawick, 1 990 ; Nardone, 199 1 ,
1993).
Avec l 'introduction des concepts constructivistes, ceux qui
œuvrent dans notre champ commencèrent à réfléchir sur cer­
taines problématiques théoriques, principalement celles qui
mettaient l'accent sur ce que nous appelons le « là-bas » . En
d'autres termes, les thérapeutes commencèrent à s'intéresser à
la notion de « réalité » , tout d' abord au travers des questions
épistémologiques, puis en raison des implications cliniques de
ces thèmes.
Comment se fait-il que dans la réalité les objets apparaissent
« là », devant mes yeux ? De quelle manière ma subjectivité
entre-t-elle en relation avec eux ? Comment se construit le pro­
cessus mental qui les met en relation ?
La réponse constructiviste à ces questions est une thèse qui
défie la connaissance scientifique autant que la connaissance

49
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

de sens commun. Elle soutient que l a réalité, o ù nous vivons et


où se développe la science, est un résultat construit par un
organisme autorégulé et n 'entretient aucune relation particu­
lière avec une quelconque réalité ontologique « là-bas » (Matu­
rana, Varela, 1 980).
Malgré l 'abondance de la réflexion philosophique sur ce
sujet depuis deux mille ans, il présente, au moins pour les thé­
rapeutes, de nouvelles caractéristiques. D' une part, l ' introduc­
tion des idées constructivistes et la connexion psychothérapie­
constructivisme prennent place dans un contexte historique où
existe une connaissance approfondie du fonctionnement de
notre cerveau, de la psychologie de la perception, de la com­
munication et de ses effets. D'autre part, comme nous sommes
l 'organisme qui s' autorégule, notre psychologie personnelle est
appelée à jouer un rôle fondamental. La boîte noire, à l ' origine
principale préoccupation des thérapeutes interactionnistes, fut
remplacée par le besoin de mettre en lumière l ' importance des
processus cognitifs individuels dans une perspective qui tienne
compte de la nature de notre mode interactionnel d'expérimen­
ter le monde. Cette nouvelle perspective trouve son origine
dans les contributions et les premiers échanges entre la pensée
d'Heinz von Foerster et le travail clinique du MRI (Watzla­
wick, 1981 ; von Foerster, 1991 ; von Glasersfeld, 1995). Vers la
fin des années 70, cette approche produisit une nouvelle concep­
tion de la connaissance (ou épistémologie) selon laquelle notre
expérience est considérée comme la cause dont le monde est la
conséquence. Cette nouvelle conception implique qu'avant de
définir un problème ou de chercher une solution, on doit explo­
rer les prémisses sous-jacentes tant du problème que de la solu­
tion. De plus, ce qui est à présent pertinent, c'est le système
qui contient l'information plus que l 'information elle-même ;
l ' accent est également porté sur les contextes biologique, lin­
guistique et culturel qui lui donnent sens. Il ne fait pas de doute
que les thérapeutes systémiques s'intéressaient déjà à ces
thèmes bien avant les années 80 : on les trouve aux débuts de la
thérapie familiale développée d ' après la pensée de Gregory
Bateson.

50
L ' I N F L U E N C E D U CON STRUCT I V I S M E ...

Bateson commença à s 'intéresser à la psychologie clinique


et à la psychiatrie en 1948. Dans son premier travail de
recherche important, en collaboration avec Jürgen Ruescb
(Ruesch, Bateson, 1 95 1 ), il établit clairement qu'il se propo­
sait de :
1 ) rendre explicites les principes d 'épistémologie sous­
jacents au travail clinique du psychothérapeute ;
2) créer les conditions descriptives et opératoires d ' une
approche interactionnelle en psychothérapie comme faisant
partie d ' une compréhension plus globale des phénomènes
humains en termes de phénomènes de communication ;
3) évaluer la validité pratique de la théorie des types logiques
pour comprendre quelques-unes des manières dont nous
construisons la réalité dans les relations interpersonnelles.
Les idées initiales de Bateson sur ces trois points étaient
influencées par ses contacts avec la pensée cybernétique. En
fait, l ' un des essais les plus remarquables à cette époque -
Behavior, Pwpose and Teleology (Rosenblueth et al., 1 943) -
eut un impact considérable sur sa formation socio-anthropolo­
gique, en particulier sur l a définition du comportement en
termes de rétroaction (feedback). Les réflexions sur ce point
anticipaient la notion d' « antéaction » (feedforward) (Watzla­
wick, 1 9 8 1 ) selon laquelle le contenu inf01matif d'un message
dépend du groupe d'où i l provient ou du groupe à qui i l est
destiné. Ce groupe de référence constitue le point de vue de
l 'émetteur, c'est-à-dire la façon dont l'individu s'attend qu'une
chose déterminée se produise. C'est une conception subjective,
relativiste - dont les implications pragmatiques sont remar­
quables - selon laquelle tout message formulé dans le code de
celui qui l'émet définit et anticipe simultanément ce qu'est la
réalité pour l 'émetteur (Wittzaele, Garcia, 1992).
La définition que propose Bateson de l 'épistémologie - un
ensemble d'opérations par lesquelles un organisme perçoit,
pense, décide et se comporte dans son monde - révèle un che­
vauchement conceptuel qui nous oblige à placer la psychologie
et le comportement au cœur de la réflexion philosophique sur
la connaissance.

51
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

Cependant, nous devons admettre que l e développement de


la thérapie familiale, les recherches ultérieures de Bateson
( 1 972) comme le travail du MRI à Palo Alto (Watzlawick,
1964) évoluèrent vers un modèle thérapeutique interactionniste
s 'attachant à décrire les circuits interactifs qui entretiennent le
comportement problématique et à activer la mise au point d'in­
terventions destinées à bloquer ou interrompre ces circuits
considérés comme extérieurs à l ' observateur-thérapeute
(Haley, 1973, 1 976 ; Weakland et al., 1 974 ; Watzlawick et al.,
1974 ; de Shazer, l 982a, 1985, 1988a ; Madanes, 1 9 8 1 , 1984 ;
Nardone, Watzlawick, 1 990 ; Nardone, 1 99 1 , 1 993).
Ce n'est qu'après les années 70, alors que Bateson abandon­
nait la recherche empirique en psychiatrie pour se consacrer à
la formulation d'une théorie de l 'esprit - quasi inaccessible en
raison de sa complexité - de mêmes dimensions que le système
dans son ensemble (Bateson, 1 979), que l'on commença à pri­
vilégier le rôle de l 'observateur, depuis lors définitivement
reconnu.
Selon ce nouveau tournant dans le champ systémique, l 'ob­
servateur était responsable des distinctions tracées et de la défi­
nition des limites de la réalité observée.
Les frontières du système étaient clairement en étroite rela­
tion avec le groupe de référence de l 'observateur qui, en fin de
compte, « traçait les distinctions » et devenait lui-même copar­
ticipant dans la coconstruction d'un système où il était égale­
ment inclus.
Ces idées appliquées au travail clinique, les thérapeutes sys­
témiques réalisèrent tout d'abord que la « situation clinique »
dépend du point de vue critique de l 'observateur pour ce qui
est de l'aspect descriptif, et donc que les interventions
devraient viser à créer les conditions dans lesquelles induire un
autre comportement, inconnu, au lieu de provoquer un com­
portement anticipé par les croyances du thérapeute.
Après ces découvertes, les thérapeutes durent adopter une
position plus neutre, une attitude moins didactique, plus
ouverte au développement de possibilités cachées, et en tout
cas certainement accessibles (Hoffman, 1 9 8 1 ).
52
L ' INFLUENCE DU C O N S T R U C T I V I S M E . . .

Mais les thérapeutes systémistes rencontrèrent une autre dis­


tinction : la différence entre introduire des suggestions prédé­
terminées et être capable de se rapprocher graduellement, par
étapes adaptées au cours de l'entretien, des idiosyncrasies de
J 'autre, entendu comme la « structure déterminante » qui lui
fait choisir, de façon autorégulée, certaines suggestions plutôt
que d 'autres.
Nous pouvons en conclure que le constructivisme a sensibi­
lisé les thérapeutes systémistes au fait que ce qu'ils examinent
chez les patients n'est pas quelque chose qui existe à l 'exté­
rieur, mais quelque chose qui est en étroite relation avec leurs
propres convictions ou hypothèses concernant les personnes,
leurs problèmes, et finalement les résultats des interactions
avec telle ou telle autre famille. Et ce processus - se produi­
sant également du côté du client qui a lui aussi ses hypothèses
- peut être considéré non seulement comme de la résistance
mais également comme une source de possibilités au cours du
traitement. Bref, les thérapeutes commencèrent à réfléchir sur
la réalité de leurs propres descriptions et à examiner très atten­
tivement en quoi elles correspondent à la réalité présentée par
leurs clients.
L'introduction des idées constructivistes dans notre travail
clinique affecta également quelques-unes des croyances aux­
quelles nous avions l'habitude de nous fier. Dans les phases ini­
tiales de la thérapie systémique, sous l 'influence du comporte­
mentalisme, les thérapeutes croyaient qu'ils devaient modifier
certains comportements pour changer le système interactif et
ses règles. Le constructivisme nous a évité de devenir trop
« comportementalistes » quand nous parlons de nos concepts de
changement, ce qui nous conduisit à faire une plus grande
confiance au recadrage 1, à mettre l'accent sur « créer une réalité
réalisable » et à comprendre l'importance de certaines convic­
tions pour le problème dans lequel sont impliqués les gens.
La question de la signification est devenue un objectif impor­
tant de la thérapie. Et la majeure partie de ce que nous corn-

l . Pour une description complète de cette technique, voir chap. VIU.

53
STRATÉGIE D E L A THÉRA P I E B R È V E

mencions à appeler « systèmes » fait référence au système de


croyances du s r stème de consultation thérapeute + client
(Sluky, 1 983). A l 'intérieur de ce système, les thérapeutes
réduisirent leurs propres attentes quant à leur capacité à com­
prendre. En plus d 'être stratégique, la position « basse » (one­
down) se transforma en une attitude plus crédible et plus réa­
liste pour nous-mêmes. L'image du thérapeute comme expert
ne pouvait s'appliquer aux contenus thématiques des solutions
atteintes au travers de la thérapie, ce qui réduisait son applicabi­
lité au processus, à la façon de passer du problème à la solution.
Par conséquent, le rôle du thérapeute est plus celui d'organi­
sateur de l 'entretien, dans une ambiance où l 'on soit en
mesure, sans être sur la défensive, d ' analyser les possibilités
qu'offrent différents points de vue.
Dans le contexte thérapeutique, le concept de vrai a cédé la
place à celui de vraisemblable, plausible, exact et faisable. De
plus, les objectifs de la thérapie sont coconstruits graduelle­
ment, en se fiant beaucoup plus à la capacité de combiner les
ressources thérapeutiques avec celles du client.
L'idée de déplacer le point central, du problème même vers
les exceptions à ce problème pour se concentrer sur les solu­
tions, met en relief la capacité des clients à développer leurs
propres ressources, inconnues d'eux-mêmes dans la plupart des
cas. C'est particulièrement vrai dans le cas des pauvres et des
déclassés, qui habituellement se considèrent comme des inca­
pables en raison de l 'image que la société leur renvoie d'eux­
mêmes (de Shazer, 1 985, 1 988a, 1993 communication person­
nelle ; White, 1988, 1 989 ; O 'Hanlon, Weiner-Davis, 1989).
La relation entre constructivisme et psychothérapie doit être
pensée dans le contexte de la grande révolution de la connais­
sance dont on trouve les origines, après la Seconde Guerre
mondiale, dans différentes disciplines : cybernétique, théorie
des systèmes, linguistique, physique quantique, cognitivisme
en psychologie, relativisme ethnique et culturel.
Cette influence, positive dans la plupart des cas, n ' a pas
réussi, comme le fait remarquer Hirsch ( 1 992), à rapprocher la
théorisation de la pratique clinique. Au lieu de cela se poursui-

54
L ' I N FL U E N C E DU C O N S TR U CT I V I S M E . . .

vit un débat sur l ' ontologie et l ' épistémologie fondé sur des
prémisses bien trop théoriques, concurrentielles, complexes et
trop éloignées de notre travail clinique.
A mon avis, la seule façon de mitiger cet effet est de déve­
lopper un travail clinique constructiviste orienté pragmatique­
ment. Si la réalité clinique est construite, le concept même de
construction doit être pris à un niveau plus opérationnel.
Qui construit la réalité clinique ? Quels outils et procédures
sont présents quand nous construisons une réalité clinique ?
Qu 'est-ce exactement qui est construit ? La construction a­
t-elle lieu dans un espace virtuel ou empirique ? Pour quoi est­
ce construit ? Quelles sont les implications éthiques de cette
construction ?
D'un point de vue constructiviste, nous devons admettre que
ces questions peuvent recevoir nombre de réponses différentes,
du moment qu'elles sont acceptables de par leur consistance
interne et réalisables de par leur efficacité pratique.
La réflexion et la découverte de la réponse adéquate à ces
questions devraient être une tâche collective et d'une portée plus
étendue que ce qui est exposé dans cette contribution. Cepen­
dant, je vais présenter quelques-unes des réponses pratiques
apportées à ces thèmes par les thérapeutes interactionnistes.

1. Qui construit la réalité clinique ?

Il me semble que ceux qui s'occupent de thérapie brève


cherchent à comprendre les problèmes des clients d'un point
de vue qui privilégie l' interaction humaine. On peut métapho­
riquement considérer la thérapie comme un voyage en ascen­
seur. Comme en ascenseur, l 'entrevue est brève et dans un pre­
mier temps, il y a peu de familiarité entre les participants ; le
contexte « professionnel » d'intimité nous rappelle celle du
confessionnal, car, immédiatement, nous essayons de btiser la
glace dans une réunion assez artificielle, mais où les acteurs
jouent un jeu joué en peu d'autres relations sociales, le jeu de
la confiance et de l 'intimité. Bien qu'un seul soit aux corn-

55
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

mandes, l e rôle ne semble pas s i difficile qu'il n e puisse être


joué par d ' autres. En même temps, nous craignons que le
voyage ne devienne trop long ou que puisse se développer une
sorte de familiarité qui établirait ses propres pièges ou altére­
rait les objectifs.
Quel que soit le modèle thérapeutique utilisé, les acteurs de la
réalité clinique sont toujours deux, le thérapeute et son client.

2. Quels outils et procédures sont présents


quand nous construisons une réalité clinique ?

Pour répondre à la question, nous devons dire que, sur la


base d'une observation traditionnelle, il n'y a rien de plus que
le jeu conversationnel. C'est dans ce jeu que réside toute la
richesse de la thérapie. Il y a plus de trente ans, Jay Haley avait
coutume de dire que tout ce qui est visible des relations entre
les gens sont leurs mots et leurs gestes. Il y a très peu de lieux
dans notre vie sociale où les gens soient co-impliqués dans un
espace de communication orale si intense qu'en thérapie. D'un
autre côté, nous vivons dans un océan de communication : le
langage est présent partout et organise la vie dans la famille,
dans la rue, au travail, dans la recherche. La communication
arrive avec différents voix et accents, des pauses caractéris­
tiques, des rituels d'approche et de salut, des schémas d' into­
nation et d ' autres traits para- et extralinguistiques essentiels
pour lire le message au-delà du niveau verbal. Dans le contexte
thérapeutique également, nous faisons spécialement attention à
tous ces traits para- et extralinguistiques du langage : à l 'iden­
tité du locuteur, aux circonstances et au contexte sont accordés
un temps et un espace privilégiés dans la thérapie, autant qu ' à
la sonorité des mots, à l a capacité à créer des jeux de langage,
aux dérivations sémantiques, lapsus, mots inventés, à la mise
en scène de situations par des techniques spécifiques.
En dépit du fait que la communication est en étroite relation
avec l 'échec de la communication, peu de gens sont conscients
de tous ces aspects de la communication dans les contextes

56
L ' I N F L U E N C E DU CON STRU CTI V I S M E ...

autres que le contexte thérapeutique. De plus, les gens pensent


encore de façon erronée qu'ils disent toujours ce qu'ils veulent
dire (Certeau, Giard, Mayorl, 1994).
La thérapie se concentre sur cet usage de la communication
orale qui a un rôle fondateur dans la relation avec les autres, et
qui le différencie de son usage instrumental quotidien ou de sa
fonction de transmetteur de connaissance dans l 'éducation.

3. Qu'est-ce qui est construit ?

La thérapie construit des significations. L' affirmation peut


sembler générique ou abstraite, mais que peut-on s 'attendre à
construire d'autre dans une petite pièce où la seule ressource
disponible est l'entretien, et où l'on ne peut rester plus d'une
heure ?
D'après la connaissance scientifique traditionnelle et le sens
commun, les significations sont découvertes par une observa­
tion systématique utilisant les cartes des réseaux d 'explication.
La signification surgit d'un jeu de langage où il n'y a qu'une
seule règle : la dénotation ; c'est cette règle qui fait que les gens
croient à la transparence, à l'objectivité et à la vérité du lan­
gage (Harland, 1 987).
Pour un thérapeute cependant, la signification est le résultat
de la relation entre certains mots ou expressions et d'autres. Le
référent est rarement clair et précis, i l est toujours soumis à des
associations potentielles de significations et aux limites floues
des façons par lesquelles les expressions peuvent entrer en
relation les unes avec les autres. C'est la raison pour laquelle
les expressions ou les mots peuvent être ambigus ou indéter­
minés.
Néanmoins, d'un point de vue traditionnel, certains théra­
peutes croient que résoudre les problèmes, les difficultés ou
les doutes des clients implique rechercher la réalité d ' une
signification. Cela induit que le travail thérapeutique consiste
à aller « en arrière » et à remonter « à la surface » jusqu'à trou­
ver la signification « vraie », ou au moins « coITecte », à travers

57
STRATÉG I E D E L A THÉRAPIE B R È V E

les règles de transformation sur lesquelles s e fonde l a théorie


thérapeutique.
Contrairement à la perspective traditionnelle, l ' approche
interactionnelle abandonne le point de vue causal linéaire et
ignore la question de la « vérité ». Au lieu de cela, elle met
l' accent sur la signification qu'attribuent nos clients à une per­
sonne, une situation ou un objet, considérée comme une
construction strictement corrélée à une façon particulière d 'uti­
liser le langage « ici et maintenant » . La signification des mots
a beaucoup à voir avec la façon dont les locuteurs les utilisent
dans un contexte spécifique. À notre avis, le contexte pertinent
est le contexte thérapeutique.
Le langage de nos clients s'exprime au cours d'un entretien
particulier, et c'est un système chargé de souvenirs qui décrit
un « monde » façonné sur la base de sa biographie, mais qui est
mis au jour dans une interaction sociale définie comme théra­
peutique. S i l ' on revient à notre métaphore, c'est comme si
l 'on nous racontait une histoire durant le trajet de l 'ascenseur :
le travail thérapeutique consiste à re-raconter l ' histoire en
changeant la signification de ses contenus.
Cette approche psychologique qui considère la mémoire
comme une fonction par laquelle un esprit-cerveau décode,
stocke et extrait de l 'information ne nous est pas utile, sauf à
prendre en compte le fait que les souvenirs des clients en
séance ne sont pas de l' information rappelée mais une asser­
tion sur certains faits ou événements dans une situation active­
ment partagée avec le thérapeute.
Ce que Barlett ( 1 932) décrivait comme quelque chose de
constructif « à l ' intérieur de l 'esprit social de l 'individu » n'a
pas seulement lieu ici, mais également dans l'activité sociale
qui consiste à parler du passé. En ce sens, nous pouvons
dire avec lui que « nous abandonnons une psychologie des
facultés et devenons plus sensibles à la pragmatique de la
communication, à l'usage de la représentation de l 'expérience
ici et maintenant ».
On pourrait dire que nous sommes plus intéressés par la ver­
sion de l 'événement que par l 'événement lui-même, nous nous

58
L ' I N F L U E NC E D U CONSTRUCT I V I S M E ...

intéressons plus à faciliter le décodage par nos clients de la


perception de la réalité d 'une façon différente qu ' à changer la
valeur sémantique de ce qui est perçu.

4. Comment et où est-ce construit ?

D'un point de vue empirique, la thérapie est une conversa­


tion. Mais c'est un type de conversation guidé par des objectifs
déterminés ou des plans mis en place par le thérapeute, qui
visent à créer des significations qui puissent affecter les
croyances des patients, qui puissent déclencher des comporte­
ments différents de ceux qui les découragent et les font souf­
frir. Comme conséquence, le thérapeute stratégique doit guider
la séance, diriger les questions et proposer certaines tâches de
façon que le patient puisse apprendre de nouvelles significa­
tions et des comportements alternatifs.
La tâche du thérapeute est d ' organiser les interactions de
manière à aider le patient à passer du stade où les problèmes
qui l ' ont conduit en thérapie ne sont ni compris ni résolus à un
stade où il soit, au moins potentiellement, en meilleure santé,
plus désiré et libéré de ses symptômes.
Le travail thérapeutique ne consiste ni à rechercher la vérité
ni à diriger la thérapie vers ce qui est « correct » . Il consiste
seulement à créer ces conditions d 'apprentissage dans les­
quelles quelque chose de différent, vraisemblable et approprié
à la particularité du client puisse remplacer ses symptômes et
sa souffrance.
4

Éthique et cybernétique de second ordre*


HEINZ VON FOERSTER

Comme le savent bien les lecteurs experts, on parle de


cybernétique lorsque des effecteurs, disons, un moteur, une
machine, nos muscles, etc., sont connectés à un organe senso­
riel, lequel, en retour, agit par ses signaux sur les effecteurs.
C'est cette organisation circulaire qui met les systèmes
cybernétiques à part des autres, qui ne sont pas organisés ainsi.
Prenons Norbert Wiener, qui a réintroduit le terme « cyberné­
tique » dans le discours scientifique. Il notait : « Le comporte­
ment de tels systèmes peut être interprété comme dirigé vers
l ' accomplissement d'un but. » C 'est-à-dire que tout semble se
passer comme si ces systèmes suivaient une intention ! Voilà
qui semble très bizarre !
Je voudrais introduire cette notion de cybernétique en invo­
quant l'esprit de femmes et d'hommes qu'on pourrait à juste
titre considérer comme les mères et les pères de la pensée et de
l ' action cybernétiques.
Tout d'abord, voici Margaret Mead, dont le nom vous est à
tous familier, j 'en suis sûr. Dans un de ses discours à l 'Ameri­
can Society of Cybernetics, elle disait : « En tant qu 'anthropo­
logue, je me suis intéressée aux effets des théories cyberné­
tiques dans notre société. Je ne me réfère pas aux ordinateurs
ou à la révolution électronique dans son ensemble, ni à la fin
de la dépendance à l'écriture pour la connaissance, ni à la
façon dont les. vêtements ont pris la suite de la ronéo en tant

* Communication présentée au congrès Système et Thérapie familiale, 4, 5,


6 octobre 1990; traduite dans Systèmes, Éthique, Perspectives en thérapie fami­
liale, sous la direction d'Yvelyne Rey et Bernard Prieur, Paris, 1991, ESF Éditeur.

60
ÉTHIQUE ET C Y B ERNÉTIQUE DE S E C O N D O R D R E

que forme de communication chez les jeunes en révolte. » Per­


mettez-moi de répéter cela : « Je ne me réfère pas à la façon
dont l 'habillement a remplacé la ronéo en tant que forme de
communication chez les jeunes en révolte. » Puis elle conti­
nue : « Je veux considérer spécifiquement la signification de
l 'ensemble d' idées interdisciplinaires que nous avons appelé
tout d'abord "rétroaction" (jeedback), puis "mécanismes téléo­
logiques'', puis "cybernétique" - forme de pensée interdiscipli­
naire qui a permis aux membres de nombreuses disciplines de
communiquer entre eux facilement dans un langage que tous
pouvaient comprendre. »
Voici ensuite la voix de son troisième mari, épistémologue,
anthropologue, cybernéticien, et comme d ' aucuns le disent,
père de la thérapie familiale, Gregory Bateson : « La cyberné­
tique est une branche des mathématiques qui traite des pro­
blèmes de contrôle, de récursivité et d' information. » Puis
maintenant le philosophe des organisations, le sorcier du mana­
gement, Stafford Beer : « La cybernétique est la science de l ' or­
ganisation efficace. »
Et, enfin, la réflexion poétique de « Monsieur Cyberné­
tique » , comme nous l'appelons affectueusement, le cybernéti­
cien des cybernéticiens, Gordon Pask : « La cybernétique est la
science des métaphores défendables. »
Il semble que la cybernétique représente beaucoup de choses
différentes pour beaucoup de gens différents, mais cela vient
de la richesse de sa base conceptuelle. Et je crois que c'est très
bien ainsi ; autrement, la cybernétique deviendrait un exercice
quelque peu ennuyeux. Cependant, tous ces points de vue nais­
sent d'un thème central, celui de la circularité.
Quand, il y a peut-être un demi-siècle, on découvrit la fécon­
dité de ce concept, on se livra avec une joie sans mélange à des
considérations philosophiques, épistémologiques et théoriques
sur ses conséquences, ses ramifications dans des domaines
variés, et son pouvoir unificateur.
Pendant ce temps-là, il se produisait quelque chose d 'étrange
chez les philosophes, les épistémologues et les théoriciens : ils
commençaient à se considérer eux-mêmes, de plus en plus,

61
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

comme inclus dans une circularité plus large, que c e soit celle
de leur famille, celle de leur société et de leur culture, ou dans
une circularité qui atteignait même ses proportions cosmiques.
Ce qui nous apparaît aujourd'hui tout à fait naturel de voir et
de penser était à l'époque difficile à voir, mais encore impos­
sible à penser ! Pourquoi cela ?
Parce que ainsi se trouvait transgressé le principe fondamen­
tal du discours scientifique, qui exige la séparation entre obser­
vateur et observé. C'est le principe de l 'objectivité : les proprié­
tés de l'observateur ne doivent pas entrer dans la description de
ses observations.
J'ai donné ici ce principe sous sa forme la plus brutale, pour
démontrer le non-sens : si l ' on élimine les propriétés de l'ob­
servateur, à savoir observer et décrire, il ne reste rien : ni obser­
vation ni description.
Néanmoins, i l y avait une justification pour adhérer à ce
principe, et cette justification, c'était la peur. La peur de voir
surgir des paradoxes si l'on permet aux observateurs d 'entrer
dans l'univers de leurs observations. Et vous connaissez la
menace que font peser les paradoxes : les laisser s'infiltrer dans
une théorie, c'est comme d ' avoir le pied fourchu du diable
collé sur la porte de l 'orthodoxie.
C'était clair, lorsque les cybernéticiens pensaient à une inter­
action, dans la circularité de l 'observation et de la communica­
tion, ils entraient dans la zone interdite. Dans le cas général de
la circularité fermée, A implique B , B implique C et (horreur !)
C implique A ! Ou bien, dans le cas réflexif, A implique B et
(choquant !) B implique A ! Et maintenant, le pied fourchu du
diable sous sa forme la plus pure, sous la forme de J 'autoréfé­
rence : A implique A ! Outrage !
J 'aimerais maintenant vous inviter à pénétrer avec moi dans
un monde où il n'est pas interdit de parler de soi, où l'on est
même encouragé à le faire (que peut-on faire d 'autre, de toute
façon ?).
Ce passage, de regarder les choses au-dehors à regarder son
propre regard, est né, je crois, d'avancées significatives en neu­
rophysiologie et en neuropsychiatrie.

62
ÉTHIQUE ET C Y B ERNÉTIQUE DE S E C O N D O R D R E

Il est apparu que l'on pouvait maintenant oser poser la ques­


tion : comment fonctionne le cerveau ? On pouvait oser écrire
une théorie du cerveau. On pourrait objecter que, au cours des
siècles, depuis Aristote, les médecins et les philosophes n'ont
pas cessé de développer des théories du cerveau. Alors, qu'y a-t­
il de nouveau dans les efforts des cybernéticiens d 'aujourd'hui ?
Ce qui est nouveau, c'est qu'on a pris profondément
conscience que pour écrire une théorie d'un cerveau il faut un
cerveau. Il s'ensuit que si une théorie du cerveau a quelque
prétention à être complète, elle doit expliquer sa propre écri­
ture. Plus fascinant encore : celui-là même qui écrit cette théo­
rie doit rendre compte de son écriture. Transporté dans le
domaine de la cybernétique : le cybernéticien, en entrant dans
son propre domaine, doit rendre compte de sa propre activité ;
la cybernétique devient la cybernétique de la cybernétique, ou
cybernétique du second ordre.
Cette perception représente u n changement fondamental,
non seulement dans la façon dont nous faisons avancer la
science mais aussi dans notre façon de percevoir l 'enseigne­
ment, l 'apprentissage, les processus thérapeutiques, la gestion
des organisations, etc. ; et je dirais dans notre façon de perce­
voir les relations dans notre vie quotidienne.
Ce changement épistémologique devient flagrant si l'on se
considère d'abord comme un observateur extérieur qui regarde
le monde qui va ; puis dans un second temps si l'on se consi­
dère comme participant actif dans le drame de l 'interaction
mutuelle, du jeu de prendre-et-donner dans la circularité des
relations humaines.
Dans le premier cas, grâce à mon indépendance, je peux dire
aux autres comment ils doivent penser et agir : « tu feras . . . »,
« tu ne feras point. . . » : c'est l'origine des codes moraux. Dans
le deuxième cas, en raison de mon interdépendance, je peux
seulement me dire à moi-même comment penser et agir : « je
ferai . . . » , « ne ferai pas . . . » : c'est l'origine de l'éthique.
C'était la partie facile de mon exposé. Voici maintenant la
partie difficile : je suis censé réfléchir sur l'éthique. Comment
le faire ? Où commencer ?

63
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

Pendant que je cherchais un début, j e suis tombé sur le char­


mant poème d ' Yveline Rey et de Bernard Prieur, qui orne la
première page de notre programme . Laissez-moi vous en dire
les premières lignes :

Vous avez dit Éthique ?


Déjà le munnure s'amplifie en rumeur
Soudain les roses ne montrent plus que les épines.
Sans doute Je sujet est-il brûlant.
Il est aussi d'actualité.

Permettez-moi de commencer par les épines, j 'espère


qu'émergera la rose. Les épines avec lesquelles je commence­
rai sont les réflexions de Ludwig Wittgenstein sur l'éthique
dans son Tractatus logico-philosophicus. Si j'avais un titre à
donner à ce tractatus, je l ' appellerais « Tractatus ethico-philo­
sophicus ». Cependant, je ne vais pas défendre ce choix, et je
vous dirais plutôt ce qui me pousse à me référer aux réflexions
de Wittgenstein pour présenter ensuite les miennes.
Je me réfère au point 6 du Tractatus, où il discute la forme
générale des propositions. Presque à la fin, il en vient au pro­
blème des valeurs dans le monde, et à leur expression sous
forme de propositions. Dans son célèbre 6. 42 1 , il en arrive à
une conclusion que je vous dirai dans le texte allemand d'ori­
gine : « es ist klar, dafi sich Ethik nicht aussprechen liifit » .
Je voudrais connaître une traduction française. J e n'en
connais que deux en anglais, toutes deux incorrectes. C'est
pourquoi je vous donne ma propre traduction : « lt is clear that
ethics cannot be articulated » (Il est clair que l 'éthique ne peut
être exprimée).
Heureusement, le point suivant 6. 422, que je vais vous citer,
fournit un contexte plus large au 6. 42 1 : « Quand une loi
éthique de la forme "tu dois . . . " est posée, la première idée qui
vient à l 'esprit est : "et si je ne le fais pas . . . " »
.

Quand j ' ai lu cela, ma première idée a été que tout le monde


ne partageait pas cette première idée avec Wittgenstein. Je
pense qu'ici s 'exprime le contexte culturel qui était le sien.
Permettez-moi de continuer avec Wittgenstein :

64
É T H I Q U E ET C Y BERNÉTIQ UE DE S EC O N D O R D R E

« Il est clair cependant que l'éthique n'a rien à voir avec la


punition et la récompense au sens courant de ces termes. Néan­
moins, il doit en vérité exister quelque chose de l 'ordre de la
récompense et de la punition éthique, mais qui doit résider
dans l'action elle-même. »
« Résider dans ! 'action elle-même ! »
Souvenez-vous, nous avons déjà rencontré de telles notions
autoréférentielles avec ! 'exemple « A implique A » et les for­
mulations récursives qui lui sont apparentées en cybernétique
de second ordre. Ces commentaires peuvent-ils nous suggérer
une façon de réfléchir sur l 'éthique, tout en adhérant aux cri­
tères de Wittgenstein ? Je le crois. Pour ma part, j ' essaie de
suivre la règle que voici :
« Pour quelque discours que je tienne, que ce soit en science,
en philosophie, en épistémologie, en thérapie, etc., maîtriser
l'usage du langage de sorte que l'éthique soit implicite. » Autre­
ment dit, faire que le langage et l'action voguent sur un fleuve
souterrain d'éthique et veiller à ne pas s'en écarter, de sorte que
l'éthique ne devienne pas explicite et que le langage ne dégé­
nère pas en moralisations.
Comment arriver à cela ? Comment peut-on dissimuler
l'éthique à tous les regards, ei faire cependant qu'elle déter­
mine langage et action ? Par chance, l 'éthique a deux sœurs qui
lui permettent de passer inaperçue, parce qu'elles créent pour
nous une trame invisible, un tissu tangible dans lequel, sur
lequel, nous pouvons tisser les Gobelins de nos vies. Et qui
sont ces deux sœurs ? L'une est la Métaphysique, l 'autre la
Dialogique. Mon intention est à présent de vous parler de ces
deux dames, et de la façon dont elles permettent à ! ' Éthique
d'être manifeste sans devenir explicite.

65
STRATÉG I E DE L A T H É R A P I E B RÈ V E

La Métaphysique

Permettez-moi de parler tout d ' abord de la Métaphysique.


Dans le but de vous faire voir tout de suite la délicieuse ambi­
guïté qui l 'environne, je vais vous citer un superbe article de
l'érudit anglais W. H . Walsh. Il commence son article par la
phrase suivante : « Presque tout dans la métaphysique est sujet
à controverse, et il n'est donc pas surprenant qu'il n'y ait guère
d ' accord entre ceux qui s 'appellent eux-mêmes métaphysiciens
quant à la nature précise de l 'objet de leurs efforts. »
Quand j 'invoque aujourd'hui la Métaphysique, je ne recherche
aucun accord avec qui que ce soit sur sa nature. Cela provient de
ce que je veux définir précisément ce qui se passe quand nous
devenons métaphysiciens, que nous nous désignions ainsi ou non.
Je dis que nous devenons métaphysiciens chaque fois que nous
tranchons à propos de questions par essence indécidables.
Par exemple, voici une question décidable : « Le nombre
3 396,7 1 4 est-il divisible par 2 ? » Il vous faudra moins de deux
secondes pour choisir : oui, ce nombre est divisible par 2. La
chose intéressante ici est que cela vous prendra exactement le
même temps très court pour trancher la même question, si le
nombre n'a plus 7, mais 7 000 ou 7 000 000 de chiffres.
Bien sûr, je pomTais inventer des questions légèrement plus
difficiles, comme : « 3 396,7 14 est-il divisible par 3 ? », ou plus
difficiles encore. Mais il existe aussi des problèmes où il est
extraordinairement difficile de trancher, certains ayant été
posés il y a plus de deux cents ans et n ' ayant toujours pas reçu
de réponse. Pensez au « dernier théorème » de Fermat, auquel
les esprits les plus brillants se sont consacrés sans avoir jus­
qu'ici apporté de réponse 1• Pensez à la « conjecture » de Gold-
1 . Ce « dernier théorème » a commencé à être démontré à partir de 1 993 ; pour
l'histoire de cette démonstration, cf. par exemple : Singh, S., 1998, Le Dernier
Théorème de Fermat, Lattès [NdT].

66
É T H I Q U E ET C Y B E R N É T I Q U E DE S ECOND O R D R E

bach qui sonne s i simplement qu'on dirait qu'une preuve ne


peut pas être très loin : « Tous les nombres pairs peuvent être
composés en additionnant deux nombres premiers. »
Par exemple : 1 2 est la somme des deux nombres premiers 5
et 7, 20 1 7 + 3, ou 24 = 1 3 + 1 1 , et ainsi de suite. Jusqu'ici, on
=

n'a trouvé aucun contre-exemple à la conjecture de Goldbach.


Et même si aucune tentative ultérieure n'infirmait Goldbach,
cela resterait une conjecture, jusqu'à ce qu'une suite d'étapes
mathématiques soit trouvée qui décide en faveur de son sens
des chiffres. Il y a une justification au fait de ne pas abandon­
ner, et de continuer la recherche d ' une séquence qui prouverait
que la conjecture de Goldbach est vraie : c'est que le problème
est posé dans un cadre de relations logico-mathématiques qui
garantit que l'on peut passer, dans ce cristal complexe de rela­
tions, de n 'importe quel nœud à n 'importe quel autre nœud.
Un des exemples les plus remarquables d ' un tel cristal de
pensées est l 'ouvrage monumental de Bertrand Russell et
Alfred North Whitehead, les Principia Mathematica, qu'ils
écrivirent sur une période de dix ans entre 1 900 et 1 9 1 0. Ce
magnum opus de trois volumes, et de plus de 1 500 pages avait
pour but d 'établir une fois pour toutes une machinerie concep­
tuelle permettant des déductions sans faille. Une machinerie
conceptuelle qui ne contiendrait aucune ambiguïté, aucune
contradiction, aucune indécidable.
Néanmoins, en 1 93 1 , Kurt Godel, alors âgé de vingt-cinq
ans, publia un article dont la portée dépasse de loin le cercle
des mathématiciens et des logiciens. Je vous donne à présent
le titre de cet article en anglais : « On formally indecidable
propositions in the Principia Mathematica and related
systems » ( « Sur les propositions formellement indécidables
dans les Principia Mathematica et les systèmes qui leur sont
associés » ).
Ce que fait Gûdel dans cet article, c'est la démonstration que
les systèmes logiques, même aussi soigneusement construits
que ceux de Russell et Whitehead, ne sont pas immunisés
contre l 'intrusion d'indécidables. Mais, en fait, nous n'avons
pas besoin de Russell, Whitehead, Godel, et autres géants pour

67
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

apprendre c e que sont les questions par essence indécidables :


nous en trouvons facilement autour de nous.
Par exemple, la question de l'origine de l'univers est une de
ces questions par essence indécidables : personne n'était là
pour y assister. De plus, cela paraît clairement quand on pense
aux nombreuses réponses différentes données à cette question.
Les uns disent qu'il y eut un acte créateur unique il y a quatre
mille ou cinq mille ans ; d'autres disent qu'il n'y a pas eu de
début et qu'il n'y aura pas de fin, car l 'univers est un système
en équilibre dynamique perpétuel ; et puis il y a ceux qui sou­
tiennent que 1 ' univers est né dans un « Big Bang » il y a dix ou
vingt milliards d'années, Big Bang dont on peut entendre les
faibles restes grâce à de grandes antennes radio ; mais j 'incline
plutôt à croire le récit de Zhuangzi, parce qu'il est le plus
ancien et par conséquent le plus proche de l'événement. Il dit :

Les cieux ne font rien ; ce ne-rien-faire est digni té ;


La terre ne fait rien ; ce ne-rien-faire est repos ;
De l'union de ces deux ne-rien-faire naît toute action
Et toutes choses sont amenées à l'existence.

Je pourrais continuer sans fin avec d'autres exemples car je


ne vous ai pas encore dit ce que les Birmans, les Australiens,
les Inuits, les Bushmen, les Ibos, etc., nous raconteraient sur
leurs origines. En d' autres termes, dites-moi comment l 'uni­
vers est apparu, et je vous dirai qui vous êtes.
J 'espère avoir rendu suffisamment claire la différence entre
questions décidables et questions par essence indécidables, de
s01te que je puisse vous offrir une proposition que j ' appelle le
« postulat métaphysique ». Le voici : « Il n'y a que les questions
qui sont par essence indécidables que nous pouvons trancher. »
Pourquoi ? Simplement parce que les questions décidables
sont déjà tranchées par le choix du cadre dans lequel elles sont
posées, et par le choix des règles qui régissent ce que nous appe­
lons la « question » et ce que nous pouvons prendre pour une
« réponse ». Dans certains cas, ça peut aller très vite, dans
d'autres cela peut prendre un temps très, très long, mais, en fin

68
ÉTHIQUE ET C YB E R N ÉTIQUE DE S E CON D O R D R E

de compte, nous arriverons après une séquence d 'étapes logiques


contraignantes à un résultat irréfutable : un Oui déterminé, ou un
Non déterminé.
Mais nous ne sommes soumis à aucune contrainte, pas même
à celle de la logique, lorsque nous choisissons dans des ques­
tions par essence indécidables. Il n ' y a pas de nécessité, inté­
rieure ou extérieure, qui nous force à donner une réponse ou
une autre à de telles questions. Nous sommes libres ! Le com­
plément de la nécessité n'est pas le hasard, mais le choix !
Nous pouvons choisir ce que nous voulons devenir par le choix
que nous allons faire sur une question par essence indécidable.
Voilà pour les bonnes nouvelles, comme disent les journalistes
américains. Et maintenant, les mauvaises.
Avec cette libe1té de choix, nous voilà à présent responsables
du choix que nous allons faire. Pour certains, cette liberté est
un don du ciel. Pour d 'autres, une telle responsabilité est un
fardeau écrasant ; comment y échapper? Comment l'éviter?
Comment le faire porter à quelqu'un d ' autre ?
Avec beaucoup d ' ingéniosité et d'imagination, quantité de
mécanismes ont été inventés grâce auxquels on peut passer à
côté de cette terrible charge. Avec la hiérarchie, on a construit
des institutions entières où il est impossible de localiser les res­
ponsabilités. Dans de tels systèmes, chacun peut dire « on m'a
dit de faire X ».
Sur la scène politique, on entend de plus en plus la phrase de
Ponce Pilate : « Je n'ai pas d 'autre choix que X. » En d'autres
termes : « Ne dites pas que je suis responsable. B lâmez
d'autres que moi. » Cette expression remplace visiblement la
suivante : « Parmi les nombreux choix que j ' avais, j 'ai choisi
de faire X. »
J'ai fait allusion à l 'objectivité plus haut, et j 'en fais à nou­
veau mention ici comme procédé couramment usité pour éviter
la responsabilité.
Comme vous vous en souvenez peut-être, l 'objectivité exige
que les propriétés de l 'observateur n 'entrent en aucun cas en
ligne de compte dans la description de ses observations. Par
cette suppression de ce qui fait l 'essence de l'observation,

69
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

c'est-à-dire les processus cognitifs, on réduit l'observateur à


n 'être qu'une machine à copier, et l ' on réussit à évacuer la
notion de responsabilité.
Pourtant, Ponce Pilate, la hiérarchie, l ' objectivité et les
autres stratagèmes dérivent tous d'un choix qu'on a fait à pro­
pos de deux questions par essence indécidables. Voici ces deux
questions décisives :
« Suis-je distinct de l 'univers ? Si oui, alors quand j 'observe,
j 'observe comme à travers le trou d'une serrure un univers en
évolution. »
« Fais-je partie de l 'univers ? Alors, à chacun de mes actes,
je change à la fois moi-même, et l'univers. »
Chaque fois que je réfléchis à cette alternative, je suis tou­
jours aussi surpris par la profondeur de l 'abîme qui sépare les
deux mondes fondamentalement différents que peut engendrer
un tel choix : soit me voir comme citoyen d'un univers indé­
pendant de moi, dont je peux éventuellement découvrir les
normes, les règles et les coutumes ; soit me voir comme parti­
cipant à une entreprise dont nous inventons chaque jour les
coutumes, les règles et les normes.
Quand je parle avec les gens qui ont soit décidé d'être des
découvreurs, soit décidé d'être des inventeurs, je suis toujours
frappé par le fait qu'aucun d'eux n'a conscience d'avoir pris
un jour cette décision. De plus, mis au défi de pouvoir justifier
leur position, ils construisent un cadre conceptuel qui, en fin
de compte, est lui-même le résultat d'un choix fait sur une
question par essence indécidable.
On dirnit que je vous raconte un roman policier, mais sans
vous dire qui est le gentil et qui est le méchant, qui est sain d'es­
prit et qui est fou, qui a raison et qui a tort. Puisque ce sont là des
questions par essence indécidables, il revient à chacun d 'entre
nous de prendre ses décisions et d'en assumer la responsabilité.
Il y a un meurtrier. Je propose qu'il soit impossible de savoir s'il
est ou était fou. Tout ce que nous savons, c'est ce que j'en dis,
c'est ce que vous en dites, ou ce qu'en dit l 'expert. Et moi, vous,
l 'expert sommes responsables de ce que moi, vous, l 'expert
disons de sa santé mentale ou de sa folie. Là encore, la question

70
ÉTH I Q U E ET C Y BERNÉTIQUE DE S EC O N D O R D R E

n'est pas : « Qui a tort et qui a raison. » Cela, c'est une question
par essence indécidable. Le point important, ici, c'est la liberté ;
la liberté de choix ; c'est ce dont parle José Ortega y Gasset :

L'homme n'a pas de nature, mais une histoire. L'homme n'est


pas chose mais drame. Sa vie est quelque chose qu'il lui faut
choisir, construire tout en avançant, et c'est dans ce choix et
cette invention qu'il est humain. Chaque être humain est son
propre romancier, et bien qu'il ait Je choix d'être un écrivain
original ou un plagiaire, il ne peut échapper à la nécessité de
choisir. li est condamné à être libre.

Peut-être avez-vous commencé à me soupçonner de dire de


toutes les questions qu'elles sont par essence indécidables.
Cela n'est vrai en aucun cas. Quelqu'un m'a demandé un jour
comment pouvaient vivre ensemble les habitants de mondes
aussi différents que ceux dont j 'esquissais tout à l'heure la des­
cription : les habitants du monde qu'ils découvrent et les habi­
tants du monde qu'ils inventent. La réponse est facile à trouver.
Le plus probable est que les découvreurs deviendront astro­
nomes, physiciens et ingénieurs ; alors que les inventeurs
deviendront thérapeutes familiaux, poètes, biologistes. Pas de
problème non plus pour les faire vivre ensemble, tant que les
découvreurs découvriront les inventeurs et que les inventeurs
inventeront les découvreurs.
J'ai un ami très cher qui a grandi à Marrakech. La maison de
sa famille se trouvait dans la rue qui sépare le quartier juif du
quartier arabe. Enfant, il a joué avec tous les gamins, écouté ce
qu'ils pensaient et disaient, et il a appris à connaître leurs
points de vue fondamentalement différents. Comme je lui
demandai un jour « Qui avait raison ? » ; il me dit :
« Tous les deux.
- Mais c'est impossible, objectai-je de ma plate-forme aris­
totélicienne, un seul des deux peut détenir la vérité !
- La vérité n'est pas le problème, répondit-il. Le problème,
c'est la confiance. »
Je compris : le problème, c'est de comprendre ; le problème,
c'est de comprendre le fait de comprendre ; le problème, c'est
71
S T R AT É G I E D E L A T H É R A P I E B R È V E

de prendre des décisions sur des questions par essence indéci­


dables. À ce moment, apparut la Métaphysique et elle demanda
à sa jeune sœur l ' Éthique : « Que me conseillerais-tu de rap­
porter à mes protégés, les métaphysiciens, qu'ils s ' appellent
ainsi ou non ? » et ! ' É thique répondit : « Dis-leur qu'ils
devraient toujours s'efforcer d'agir en sorte d 'augmenter le
nombre des choix possibles ; oui, d'augmenter le nombre de
choix possibles ! »

La Dialogique

Je voudrais à présent me tourner vers la sœur de ! ' É thique


qui s 'appelle la Dialogique. Quels sont les moyens à sa dispo­
sition pour que ! ' É thique puisse se manifester sans devenir
explicite ? Je pense, et vous 1 'avez peut-être déjà deviné, que
c'est bien sûr le langage. Je ne parle pas ici du langage au sens
des bruits que nous produisons en faisant passer l ' air sur nos
cordes vocales, ni du langage au sens de la grammaire, de la
syntaxe, de la sémantique, de la sémiotique et de toute la
machinerie des phrases, phrases verbales, nominales, structure
profonde, etc. Lorsque je parle du langage, je veux parler du
langage comme danse. Tout à fait comme on dit : « il faut être
deux pour danser le tango », je dis « il faut être deux pour dan­
ser le langage ».
Quand on en vient au langage, la danse, vous, les thérapeutes
de famille, vous êtes bien sûr les maîtres, alors que je ne peux
parler qu'en tant qu'amateur. Comme « amateur » vient
d' « amour », vous savez tout de suite que j'aime danser cette
danse.
En fait, le peu que je sais danser de cette danse, je l'ai appris
de vous. Ma première leçon a été quand on m'a invité à m'as­
seoir dans la pièce d'observation et à regarder à travers le
miroir sans tain une séance de thérapie en cours avec une
famille de quatre personnes. À un certain moment, mes col-

72
ÉTHIQUE ET C Y B ER NÉTIQUE DE S EC O N D O R D R E

lègues ont e u à sortir, et j e suis resté seul. J'étais curieux de


savoir ce que je verrais si je ne pouvais plus entendre ce qui se
disait, et j 'ai coupé le son.
Je vous recommande cette expérience. Peut-être serez-vous
aussi fasciné que je l'ai été. Ce que j'ai vu alors, cette panto­
mime silencieuse, les lèvres qui s'ouvraient et se fennaient, les
mouvements corporels, le garçon qui ne s'est arrêté qu'une seule
fois de se ronger les ongles . . . ce que j'ai vu alors, c 'étaient les
pas de danse du langage, les pas de danse seulement, sans les
effets perturbants de la musique. Plus tard, j'ai entendu le théra­
peute dire que cela avait été une séance vraiment très réussie.
Quelle magie, pensai-je, doit résider dans les bruits que ces
gens produisaient en faisant passer l 'air sur leurs cordes
vocales, et en ouvrant et fermant leurs lèvres ! La thérapie,
vraiment quelle magie ! Et penser que la seule médecine à
votre disposition, ce sont les pas de danse du langage et la
musique qui l ' accompagne ! Le langage ! Vraiment, quelle
magie ! Laissons aux naïfs de croire que la magie peut s'expli­
quer. La magie peut seulement se pratiquer, vous le savez tous.
Réfléchir sur la magie du langage est analogue à réfléchir sur
la théorie du cerveau. Tout comme il faut un cerveau pour
réfléchir à une théorie du cerveau, il faut la magie du langage
pour réfléchir sur la magie du langage. C'est ce qu'il y a de
magique dans ces notions : elles ont besoin d'elles-mêmes pour
venir à l'existence. Elles sont de second ordre.
C'est aussi de cette façon que le langage se protège des
explications, en parlant sans cesse de lui-même : il y a un mot
pour langage, c'est « langage » ; il y a un mot pour mot, c'est
« mot ». Si vous ne savez pas ce que ce mot veut dire, vous
pouvez chercher dans le dictionnaire. Je l'ai fait. J'ai trouvé
« émission verbale » . Qu'est-ce qu'une « émission verbale » ?
me suis-je demandé. J'ai cherché dans le dictionnaire. Le dic­
tionnaire disait : « s 'exprimer avec des mots » .
Nous sommes donc revenus à notre point de départ. La cir­
cularité A implique A.
Mais ce n'est pas la seule façon dont le langage se protège
contre les explications. Pour plonger celui qui l'explore dans

73
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

la confusion, i l court toujours sur deux pistes différentes. Pour­


chassez le langage sur une piste, il saute sur l'autre. Suivez-le,
il revient à la première.
Quelles sont ces deux pistes ? La première est la piste de
l 'apparence. Elle court à travers la contrée qui paraît s 'étendre
devant nous : la contrée que nous regardons par le trou de la
serrure. La seconde piste est celle de la fonction. Elle court à
travers le pays qui est autant nous que nous sommes lui ; le
pays qui fonctionne comme une extension de notre corps.
Quand le langage est sur la piste de l 'apparence, il est mono­
logue. Ce sont les bruits produits en faisant passer l ' air sur les
cordes vocales, ce sont les mots, la grammaire, la syntaxe, les
phrases bien formées. De pair avec ces bruits, vient la dénomi­
nation. Pointez le doigt vers une table, faites le bruit « table »,
pointez le doigt vers une chaise et faites le bruit « chaise ».
Quelquefois, cela ne marche pas. Margaret Mead a appris
rapidement le langage courant de nombreuses tribus en mon­
trant du doigt les choses et attendant les bruits appropriés. Elle
m'a raconté qu'un jour elle se rendit dans une tribu, pointa le
doigt vers différentes choses, mais n'obtint chaque fois que le
même son « chumulu ». Quel langage primitif, pensait-elle, un
seul mot ! Plus tard, elle apprit que « chumulu » veut dire
« montrer du doigt ».
Quand le langage passe sur la piste de la fonction, il est dia­
logique. Bien sûr, il y a ces bruits ; certains peuvent sonner
comme « table », d'autres comme « chaise » , mais nul besoin
de table ou de chaise parce que personne ne pointe le doigt vers
une table ou une chaise. Ces bruits sont une invitation à l ' autre
à faire ensemble quelques pas de danse. Le langage, dans sa
fonction dialogique, est connotatif.
Dans son apparence, le langage est descriptif. Quand vous
racontez votre histoire, vous racontez comment c 'était : le
magnifique bateau, l'océan, le ciel immense, et le flirt que vous
avez vécu, tout ce qui a fait de ce voyage un véritable rêve.
Mais pour qui le racontez-vous ? Voilà la mauvaise question.
La bonne question, c'est : avec qui allez-vous danser votre his­
toire, de telle sorte que votre partenaire flottera avec vous au-

74
É T H I Q U E ET C Y B E RNÉTIQUE DE S E C O N D O R D R E

dessus des ponts de votre navire, sentira l e sel de l'océan, lais­


sera son âme se gonfler en plein ciel, et ressentira une pointe
de jalousie quand vous arriverez au moment du flùt ?
Dans sa fonction, le langage est constructif parce que per­
sonne ne connaît la source de votre histoire. Personne ne sait et
ne saura jamais comment c'était : « comment c'était » a disparu
à jamais.
Vous vous rappelez que Descartes, assis dans son cabinet de
travail, mettait en doute non seulement le fait qu'il fût assis
dans son cabinet de travail, mais encore sa propre existence. Il
se demandait : « Suis-je ou ne suis-je point ? » Et il répondit à
cette question rhétorique par le monologue solipsiste : « Je
pense, donc je suis », ou, dans sa célèbre version latine :
« Cogito ergo sum. » Descartes le savait fort bien, il s'agit là
du langage dans son apparence, sinon il n 'aurait pas publié
rapidement sa découverte, pour le bien des autres, dans son
Discours de la méthode. Dans la mesure où il comprenait tout
aussi bien la fonction du langage, en toute équité, il aurait dû
s 'exclamer « je pense, donc nous sommes » , « cogito ergo
sumus » .
Dans son apparence, le langage que j e parle est mon langage.
Il me rend conscient de moi-même : là est la racine de la
conscience de soi.
Dans sa fonction, mon langage atteint autrui : voilà la racine
de la conscience. Et c'est là que l ' Éthique, invisible, se mani­
feste à travers le dialogue. Permettez-moi de vous lire ce que
Martin Buber dit dans les dernières lignes de son ouvrage Das
Problem des Menschen (Le problème de l ' Homme) :

Contemplez l'humain avec l 'humain, et vous verrez la dualité


dynamique, l'essence humaine, tout ensemble : les voici, don­
ner et recevoir, pouvoir agressif et défensif, qualité de la
recherche et de la réponse, toujours tous deux à la fois en un, se
complétant mutuellement par leur action alternée, démontrant
ensemble que tout cela est humain. Tournez-vous à présent
vers l 'individu et vous le reconnaîtrez pour humain à sa capa­
cité d 'entrer en relation. Nous pouvons encore nous rapprocher
de la réponse à la question : qu'est l'humain ? en en venant à le

75
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

comprendre comme l'être dans l a dialogique d e qui, par son


être-deux-ensemble mutuellement présent, la rencontre de l'un
avec l'autre donne à chaque fois lieu à prise de conscience et à
reconnaissance.

Comme je ne peux tien ajouter aux mots de Buber, c'est tout


ce que je peux dire de l'éthique et de la cybernétique du second
ordre.
5

Logique mathématique et logiques


non ordinaires comme guides
pour la résolution stratégique de problème
GIORGIO NARDONE, ALESSANDRO SALVINI

Dans la stupidité, il est un sérieux qui, mieux orienté,


poul'l'ait multiplier la somme des chefs-cl' œuvre.

E. M. CIORAN, SYUOGISMES DE L'AMERTUME

De l'épistémologie à la logique :
lignes directrices en thérapie brève

Le champ d'application de la psychothérapie présente sou­


vent d'étranges réalités. L'une d'elles est assurément l 'excès
de théories compliquées et la rareté des contributions réelle­
ment opératoires. De mon point de vue, tout cela vient de ce
que psychologues, psychiatres et psychothérapeutes, ignorants
des critères logico-épistémologiques sur lesquels se fondent les
connaissances scientifiques, sont habituellement soit théo­
riques et abstraits, soit empiriques et réductionnistes, et scin­
dent leur discipline en grands systèmes théoriques pour une
part, et en pratique clinique de l ' autre, oubliant trop souvent
l' instrument qui dès l' Antiquité a guidé les penseurs pour
conjuguer théorie et pratique : la logique. Nous pouvons obser­
ver là une très grande différence entre les formulations toujours
plus complexes - et parfois compliquées - du débat épistémo­
logique actuel sur l 'esprit, sur le comportement et le change­
ment humains, et les indications pratiques pour les thérapeutes,
la plupart du temps plutôt naïves.
La logique a toujours guidé les humains dans la projection
de stratégies et de comportements, et, depuis les temps anciens

77
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

jusqu'à nos jours, s'est développée comme une aire de


recherche très spécialisée, habituellement réservée aux mathé­
maticiens et aux philosophes, mais aussi comme un instrument
indispensable à quiconque veut construire des projets systéma­
tiques destinés à résoudre des problèmes spécifiques. En outre,
il est évident que les gens, consciemment ou non, font toujours
usage de la logique, dans les actions simples comme dans les
interactions complexes ; car la logique est de toute façon à la
base de notre capacité à projeter des séquences d'actions diri­
gées vers un but.
Il semble décidément étrange que nous, psychothérapeutes,
tenus couramment pour des techniciens foncièrement pragma­
tiques, ayons oublié ou ignoré tout à fait ce champ spécifique
de la science théorique et appliquée. Avec pour effet que dans
le circuit des théories de la psychothérapie, malgré cinq cents
modèles différents, on ne trouve que deux types fondamentaux
de logique : le « déterminisme réductionniste » et le « compli­
cationnisme ». La première typologie fait référence aux
modèles théoriques d'application fondés sur des théories rigi­
dement détexministes comme la psychanalyse et le comporte­
mentalisme, écoles de pensées opposées mais qui partagent la
même épistémologie de fond : l'usage d'un modèle de logique
mécaniste/positiviste. Ces approches, et toutes leurs dérivées,
appliquent une logique traditionnelle de caractère rationaliste
aristotélicien fondée sur les concepts d ' « objectivité scienti­
fique » et de « cohérence » ainsi que sur le « principe de non­
contradiction », et circonscrivent ainsi la connaissance de l'es­
prit et du comportement humains par l ' application rigide d'une
logique « hypothético-déductive » qui fonde ses hypothèses et
ses processus déductifs sur la théorie déterministe posée a
priori.
De cette façon se construit un système autoréférentiel, où la
pratique clinique est guidée par une logique rigidement déter­
minée par le système théorique qu'elle même devra prouver ; ce
qui ressemble à une circularité virtuelle où les hypothèses se
trouvent confirmées par une théorie non confirmée, à son tour
confirmée sur la base des déductions logiques qu'elle a elle-

78
L O G I Q U E MATHÉMATIQUE ET L O G I Q U E S N O N O R D I N A I R E S

même construites. En somme, une sorte de circularité causale


où des « vélités non prouvées » se vérifient réciproquement.
Tandis que ceux que j 'ai définis comme « complication­
nistes » - catégorie actuellement très à la mode - emboîtent le
pas aux récentes théories de la complexité (Morin) et du
constructivisme, pour s'aventurer dans la construction de théo­
ries apparemment rigoureuses et articulées, mais dépourvues
de mécanisme de démonstration, qui compliquent à tel point
l 'étude de l'esprit et du comportement humains qu'elles finis­
sent par s'égarer à l 'intérieur de cette complexité, perdant ainsi
la capacité de projeter des stratégies d'intervention pragma­
tiques effectives. Dans ce cas, on observe une prépondérance
de l'épistémologie pure au détriment de la logique de l'inter­
vention, avec pour conséquence une incapacité à passer du
niveau théorique pur à celui de l 'opérativité clinique. C'est, à
ce qui me semble, la conséquence directe de l 'insistance exces­
sive de la part de nombreux auteurs, ces dernières décennies,
sur les aspects épistémologiques de la psychothérapie, oubliant
que les disciplines thérapeutiques s'occupent de l' interaction
entre théorie et pratique dans le but de construire et vérifier des
modèles d'intervention.
Dans le cadre de la logique moderne, il existe en fait des
formulations très intéressantes permettant aux psychothé­
rapeutes de sauver tant la complexité de l 'esprit et du compor­
tement humains, que la nécessité de construire des stratégies
efficaces et efficientes dirigées vers un but. Ce n'est pas
un hasard si, dans cette discipline qui s'est toujours occupée
spécifiquement de la résolution des problèmes, il existe une
logique particulière appelée « logique stratégique » qui offre
la possibilité :
a) de construire des modèles rigoureux sur la base des objec­
tifs à atteindre plutôt que sur les indications d' une théorie a
priori qui indique les clitères du sain et du pathologique ;
b) de dépasser la logique de type hypothético-déductif au
profit d 'une logique constitutive-déductive dans le processus
de constitution des stratégies, garantissant ainsi que les solu­
tions s ' adaptent au problème et non le problème à des solu-

79
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

tions, habituellement cohérentes avec des hypothèses procé­


dant d'une théorie normative et prescriptive ;
c) de produire une constante autocorrection du modèle d'in­
tervention sur la base des effets notés au cours du processus
interactif et de proposer un modèle stratégique de résolution,
plutôt que de poursuivre des solutions dépourvues d'issues
positives, et qui souvent exacerbent le problème qu 'elles
devaient résoudre, simplement parce qu'elles ne sont cohé­
rentes et congruentes qu'au modèle théorique d'application
adopté et non au concret de l'interaction en cours.
De plus, au cours de ces dernières décennies, on a mis au
point de nouveaux modèles de logique « paracohérente 1 » (da
Costa, 1 989a, 1 989b ; Grana, 1 990) et « non aléthique » qui
vont au-delà de la logique aristotélicienne traditionnelle du
« vrai ou faux » et du principe de « non-contradiction » ; il s'agit
de modèles qui permettent un usage rigoureux des interventions
fondées sur la contradiction, le paradoxe et l'auto-illusion.
Malheureusement, comme décrit plus haut, c'est toujours la
logique traditionnelle qui sous-tend la majorité des formulations
thérapeutiques, même celles qui utilisent, comme les « compli­
cationnistes », une épistémologie moderne. En fin de compte,
les théoriciens de ces formulations omettent de prendre en
considération que ! 'usage de la logique est inévitable quand on
passe de la théorie à la pratique et, ne modifiant donc pas leurs
modèles de logique, introduisent inconsciemment la logique
traditionnelle dans leur épistémologie moderne.
La psychothérapie cognitive, une des formulations les plus
novatrices de notre domaine, est en train de courir ce risque :
la théorie et l'épistémologie cognitives sont, en effet, vraiment
modernes et ouvertes aux évolutions récentes de la recherche
cognitive, mais si on analyse leurs modèles d'application, on
découvre qu'ils font encore usage des principes logiques aris­
totéliciens de « cohérence » et de « non-contradiction ». Par
exemple, la logique qui guide l ' intervention thérapeutique en
psychothérapie cognitive est orientée vers la résolution des

1. Paraco11siste111e dans le texte original (NdT).

80
L O G I Q U E MATHÉMATI Q U E ET L O G I Q U ES NON O R D I N A I R E S

contradictions à l' intérieur des construits cognitivo-émotifs de


l 'individu, pour le conduire à une cohérence interne qui lui est
propre, comme si l ' absence de contradictions internes dans
la structure cognitive de l 'individu était équivalente à l'absence
de problèmes psychologiques réels. Ce procédé logique, net­
tement rationaliste, est fondé sur une logique hypothético­
déductive qui utilise les principes de cohérence et de non­
contradiction comme fondement sans équivoque des objectifs
thérapeutiques, sans tenir compte de ce que ces principes ont
été dépassés il y a au moins trente ans par les disciplines qui
étudient les interactions humaines et les processus logiques qui
y sont attachés. Il est très étrange de voir comment un modèle
fondé sur la théorie constructiviste peut devenir ainsi réduc­
tionniste au niveau de la logique de la pratique.
Du reste, les théoriciens de la psychothérapie font bien sou­
vent des confusions entre le niveau logique (Whitehead, Rus­
sell, 1 9 1 0- 1 9 1 3 ) d ' analyse d ' un phénomène et celui de la
construction d ' un modèle d ' intervention, jusqu'à confondre
l'épistémologie avec la logique de la construction des modèles
cliniques. C'est le cas de ces approches qui prennent le point
de vue théorique constructiviste non seulement au niveau épis­
témologique mais également comme logique d'intervention,
confondant les niveaux théoriques, avec pour effet de sombrer
dans leur relativité conceptuelle.
Comme l' affirme clairement von Glasersfeld ( 1 995), le plus
grand théoricien du constructivisme :

Il ne devrait pas nous surprendre qu'un spécialiste de la résolu­


tion de problèmes (problem so/ver) considère comme réelle la
situation expérimentale problématique à laquelle il est
confronté. Sa tâche est technique, et il se base sur des aires
d'expérience spécifiques circonscrites. Et sa capacité à
résoudre le problème n'est pas accrue par des considérations
épistémologiques. Ce n'est que lorsqu'il aura résolu le pro­
blème qu'il pourra prendre une position philosophique et arri­
ver à définir la stratégie de résolution correcte comme instru­
ment d'organisation et de compréhension de l'expérience
plutôt que comme représentation de la réalité.

81
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

Tout cela signifie que Je passage d u niveau épistémologique


au niveau pratique prévoit une articulation intermédiaire repré­
sentée par la logique, c'est-à-dire une méthode de constitution
des modèles spécifiques d'intervention, comme c'est du reste
le cas dans toute science appliquée. En physique, par exemple,
la « théorie de la relativité » ou le « principe d' indétermina­
tion » ne rendent pas les physiciens incapables de projeter des
protocoles expérimentaux sur des projets déterminés car,
comme l'a mis en évidence von Glasersfeld, ils considèrent
cette portion spécifique de la réalité, objet de leur intervention,
« comme si » elle était vraie. Ce n'est qu'après avoir obtenu les
résultats de leur expérience qu'ils peuvent la poser comme ins­
trument de connaissance. En d'autres termes, on connaît un
problème par sa solution (Nardone, 1993 ) ; cette connaissance
opératoire pourra être ensuite utilisée tant au niveau logique de
l'épistémologie qu'au niveau logique de la structuration des
stratégies d'intervention.
Pour éviter de tomber dans les formes d'erreurs logiques et
méthodologiques naïves mentionnées ci-dessus, quiconque
s'occupe de projeter des modèles d'intervention clinique doit
bien distinguer les différents niveaux logiques :
a) théorie et épistémologie,
b) stratégie et modèle,
c) manœuvre singulière et technique thérapeutique.
On remarquera également que l 'optique à adopter change en
fonction du niveau logique considéré, ce que nous pounions
schématiser comme suit :
- au niveau a), l'optique à prendre est de type cognitif-théo-
rique,
- au niveau b), de type cognitif-opératoire,
- au niveau c), opératoire-cognitif'.
La réflexion sur ces aspects permet d'opérer de manière à la
fois créative et systématique, en utilisant avec profit les contti-

1 . On renvoie le lecteur au chap. xm pour des exemples pratiques de ces trois


niveaux logiques.

82
L O G I Q U E MATHÉMATIQUE ET L O G I Q U E S NON O R D I N A I R E S

butions de l 'expérience empirique comme fondation d ' une


structure prédictive d 'intervention, dont la constitution est gui­
dée par des critères logico-épistémologiques avancés, et appli­
quée dans une constante circularité de rétroactions entre l 'op­
tique opératoire et l'optique cognitive (Salvini, 1 995) qui
sauvegarde de la rigidité (Popper, 1 972) et maintient le modèle
en constante évolution autocorrectrice.

Logique non ordinaire et thérapie brève

En utilisant la logique stratégique et paracohérente, on peut


rendre rigoureuse, dans le contexte thérapeutique, l' utilisation
de procédures de logique non ordinaire permettant de construire
des stratagèmes réellement à même de briser ces équilibres per­
ceptifs - réactifs pathogènes, habituellement résistants au chan­
gement induit par une logique ordinaire. En d 'autres termes,
dans les cas où échoue une procédure logique ordinaire (fondée
sur le dévoilement, sur la connaissance des caractéristiques de
formation et de persistance du problème et sur les indications
conséquentes relatives à comment procéder au changement),
entre en jeu la pertinence de procédures logiques alternatives
qui conviennent à ces phénomènes dont la persistance est gou­
vernée par des logiques non ordinaires. De notre point de vue,
c'est le cas de la majorité des phénomènes non linéaires liés à
l 'interaction entre le sujet et la réalité, et en particulier des cas
où cette interaction conduit à des expressions psychiques et
comportementales pathologiques. Pour éclaircir tout cela, un
exemple concret :
a) S 'il s'agit de convaincre rationnellement un patient obses­
sionnel-compulsif d ' interrompre ses rituels pathologiques,
on n 'obtiendra aucun résultat. Si, en revanche, on utilise un
stratagème fondé sur la logique du « paradoxe » et du
« croire », qui s'exprime, par exemple, dans la prescription sui­
vante : « chaque fois que vous mettrez en acte un de vos rituels,
vous devrez le répéter cinq fois, ni une de plus, ni une de
moins, vous pouvez ne pas le faire . . . mais si vous le faites une

83
S T R ATÉGIE D E L A T H É R A P I E B RÈ V E

fois, vous devez l e faire cinq fois, n i une de moins, n i une


de plus 1 », on obtient habituellement l' inte1TUption rapide des
rituels.
La prescription utilise la logique même de la persistance de la
pathologie, mais en réoriente le sens, de telle manière que c'est
la force même du symptôme qui se retowne contre le trouble,
avec pour effet d'en rompre l ' équilibre pervers. L'injonction
d'une répétition « ritualisée » des rituels conduit en effet la per­
sonne à construire une réalité différente de celle connotée par
des compulsions irrépressibles, à l 'intérieur de laquelle s'ouvre
la possibilité nouvelle d'annuler les rituels, car dans la nouvelle
réalité ils ne sont plus irrépressiblement spontanés mais prescrits
et volontaires. On se rend maître du symptôme en en construi­
sant un autre, structurellement isomorphe, qui se substitue au
premier ; et qui peut, comme il est délibérément construit, être
volontairement refusé. Comme dans l ' antique stratagème chi­
nois « faire monter l'ennemi au grenier et puis retirer l'échelle ».
b) Dans le cas du patient qui souffre d 'agoraphobie, on peut
argumenter raisonnablement pendant des années sans réussir à
le faire sortir seul même une fois ; en utilisant une logique de
l ' auto-illusion et de la croyance, on peut par exemple
enjoindre : « Maintenant, vous allez devoir faire une chose très
importante. Allez à la porte et faites une pirouette, ouvrez la
porte, sortez et faites une autre pirouette, puis descendez l'es­
calier jusqu'à la porte d 'entrée et faites une pirouette avant de
sortir et une après être sorti, tournez à gauche et marchez en
faisant une pirouette tous les cinquante pas jusqu'à ce que vous
trouviez un marchand de fruits, là, achetez la pomme la plus
grosse et la plus mûre. À la suite de quoi, la pomme à la main,
revenez en faisant toujours une pirouette tous les cinquante
pas, puis une avant et une après être entré. Je serai ici à vous
attendre. » Dans ce cas, la logique de l 'intervention consiste à
construire une séquence d ' actions suggestives et ritualisées

1 . Cette prescription, comme celles qui suivent, est une technique formalisée
dans les protocoles de traitement des troubles phobiques-obsessionnels (Nardone,
Watzlawick, 1990; Nardone, 1993); on obtient habituellement que le patient
mette rapidement un terme à ses rituels.

84
LOGIQUE MATHÉMAT I Q U E ET L O G I Q U E S N O N O R D I N A I R ES

_ apparemment illogiques - qui déplacent l'attention de la per­


sonne de sa peur vers l ' exécution du défi, prescrit comme une
sorte de magie. C'est pourquoi il existe un effet supplémentaire
d'auto-illusion, « sillonner l a mer à l ' insu du ciel », et de
croyance suggestive, comme si faire des pirouettes était vrai­
ment un « chasse-peur ». Tout cela constitue une réalité inven­
tée qui produit des effets concrets.
Une technique dont l'articulation logique et linguistique est
moins complexe et, donc, plus facilement utilisable par qui ne
dispose pas d'une f01te capacité rhétorique (indispensable dans
les cas décrits ci-dessus) est la prescription du « comme si »
(Watzlawick, 1990), applicable, parce que facilement adaptable, à
un vaste ensemble de cas. Par exemple, à une personne qui
souffre de manie de la persécution et croit que tout le monde lui
en veut et la rejette, on peut prescrire de se comporter comme si
elle était convaincue d'être sympathique : elle se concentrera sur
un comportement, le plus imperceptible soit-il - mais qui puisse
indiquer pratiquement cette conviction -, et le mettra en œuvre
dans les relations quotidiennes. Comme le lecteur peut bien
l 'imaginer, des actions comme ça, minimes mais concrètes, inver­
sent l'habituelle interaction entre cette personne et sa réalité de
telle manière que, dans ces moments, les autres se comporteront
différemment en sa présence, ce qui la conduira à vérifier dans la
réalité l 'expérience de se sentir sympathique et désirée. Comme
le savent bien, à part les logiciens, les professionnels des sciences
sociales, les prédictions auxquelles on croit sont autodéterminées.
Nous reviendrons sur cette technique ultérieurement. Imaginons­
nous entrer dans un local convaincu d'être antipathique et non
désiré, il est clair que l'on jettera un regard méfiant et circons­
pect. Pour essayer de déplacer la perspective, mettons-nous à la
place des personnes qui sont dans le local et qui voient entrer un
type à l'air méfiant, que feront-elles ? Il est clair qu'elles échan­
geront avec lui des regards de défiance. L'effet final sera que
nous aurons eu la confirmation de ce que nous supposions : être
antipathique et non désiré. Sans nous rendre compte que tout ceci
est une construction que nous faisons de la réalité.
Si l'on se risque à faire changer une fois par jour, dans une

85
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

situation apparemment sans importance, l 'attitude qui conduit


à une construction dysfonctionnelle de la réalité, on provoque
une expérience émotionnelle correctrice concrète qui pourra
facilement être renforcée en étendant les actions et attitudes
« comme si » du patient, jusqu'à ce qu'une nouvelle réalité
fonctionnelle soit construite, qui devra se substituer à la précé­
dente. Le tout se produit sur la base d'une auto-illusion induite
qui change le sens de la prédiction crue, provoquant un renver­
sement complet de son effet dans l'expérience de la personne ;
ce qui conduira également peu à peu au changement de ses
croyances et perceptions de la réalité.
Nous pourrions citer de nombreux exemples comme ceux-ci,
créatifs mais logiquement rigoureux : la mise au point d'inter­
ventions spécifiques pour des formes particulières de pro­
blèmes est - comme on le verra en détail au cours de la partie
suivante - l 'objet de la recherche de cette dernière décennie à
notre centre d 'Arezzo. La caractéristique de ces recherches est
le recours à des mécanismes de logique non ordinaire, comme
précisément la logique de l ' auto-illusion, du paradoxe, de la
croyance et de la contradiction, sélectionnés en fonction de la
typologie des problèmes. La construction de toute prescription
ou recadrage singulier est planifiée sur la base d'une logique
stratégique : ce qui guide la mise au point de l 'intervention est
l 'objectif à atteindre, et non une théorie à confirmer.
On doit ensuite souligner que l 'exécution satisfaisante par le
patient de manœuvres déterminées requiert de la part du théra­
peute l 'utilisation d'une communication particulièrement sug­
gestive et persuasive, mais comme c'est un argument fonda­
mental, nous renvoyons le lecteur au chapitre suivant, qui est
entièrement consacré à cet aspect.
Revenant à l'argument spécifique de cet essai, il est important
de mettre en évidence que le recours à la logique stratégique
paracohérente contemporaine permet, non seulement d'user de
tactiques et de stratagèmes pour débloquer des rigidités patholo­
giques déterminées, à un niveau logique opératoire-cognitif,
mais aussi, au niveau logique cognitif-opératoire, de mettre au
point des séquences spécifiques qui organisent le processus de

86
LOGIQ U E MATHÉMATIQUE ET LOGIQUES NON O R D I N A I R E S

résolution du problème du début à la fin de l 'intervention. Cette


articulation offre la possibilité de construire des modèles d ' in­
tervention spécifiquement adaptés à des typologies déterminées
de problèmes, en cela non seulement plus efficaces et efficients,
mais aussi prédictifs, c'est-à-dire capables d'anticiper les évolu­
tions possibles de l 'interaction thérapeutique. Cela transforme la
thérapie en un processus de résolution de problème stratégique,
où, comme aux échecs, face aux ouvertures particulières de l'ad­
versaire, le joueur expert effectue chaque mouvement ayant en
tête la stratégie qui le conduira au mat. En d'autres tennes, on
cherche à prévoir les réactions possibles à chaque manœuvre,
planifiant les possibles variantes tactiques ou techniques à la
stratégie initiale sur la base des variantes constatées, avec pour
objectif d'arriver le plus rapidement possible au mat, qui, dans le
cas de la thérapie, sera la victoire conjointe du thérapeute et du
patient sur le problème affronté.
Toutefois, le saut de niveau logique ne doit jamais être consi­
déré comme définitif, car, tout comme aux échecs, les possibil­
ités de combinaisons du jeu sont infinies, et en outre c'est de
l' interaction entre le niveau logique opératoire-cognitif et
cognitif-opératoire que se produisent d'importantes innovations
cliniques qui permettent l 'évolution - à la fois rigoureuse et
créative - d'un modèle de résolution des problèmes humains.
Pour conclure cette brève, et certes incomplète, contribution,
je pense qu'il est important de souligner que la thérapie brève
stratégique souvent définie, par ses détracteurs, comme trop
simpliste ne l'est pas du tout, car derrière des techniques qui
peuvent surprendre par leur apparente simplicité se trouvent
une épistémologie et une logique d 'intervention complexes et
articulées. C'est au contraire derrière des approches apparem­
ment complexes que l'on trouve des modélisations logico-épis­
témologiques réductrices. Du reste, on ne doit pas confondre
ce qui est compliqué avec ce qui est complexe ; s ' il est plutôt
facile de réaliser de manière compliquée des tâches complexes,
il est difficile au contraire de simplifier les choses compliquées
ou, à plus forte raison, de trouver des solutions simples à des
problèmes complexes.
SECONDE PARTIE

TECHNIQUE DE
LA THÉRAPIE BRÈVE
Avant-propos

Après avoir introduit et traité les présupposés théorico-épis­


témologiques et les modèles de la logique qui constituent la
base de la construction de l'intervention stratégique en psycho­
thérapie, nous pouvons passer à l'exposition des construits
opératoires et des techniques propres à cette approche. Comme
pour les chapitres précédents, nous allons présenter les contri­
butions des différents auteurs qui, chacun, proposent un
modèle original de pratique et d 'enseignement de la thérapie
brève, tout en introduisant le lecteur aux modalités différentes,
mais cohérentes entre elles, d'opérer l ' art de résoudre des pro­
blèmes compliqués au moyen de solutions simples.
Le premier essai, dont le rédacteur étudie rhétorique
et persuasion, aborde le thème des caractéristiques distinctives
de la communication utilisée en thérapie brève, mettant en
relief comment, de façon cohérente avec la logique de l ' inter­
vention stratégique, elle est de type « injonctif ». En d 'autres
termes, il s'agit d'une forme de langage qui permet de tourner
l 'inévitable résistance au changement, propriété spécifique de
n 'importe quel équilibre stabilisé à l'intérieur d'un système, y
compris les pathologies psychiques et comportementales.
Dans l'essai qui suit, Jeffrey Zeig, fondateur et président de
la Fondation Milton Erickson et principal élève de Milton
Erickson, prenant en charge le construit hypnotico-éricksonien
d ' « utilisation » , trace les lignes forces de l ' approche straté­
gique de la thérapie brève, synthétisant, dans le style pluraliste
et élastique d'Erickson joint à sa systématicité personnelle, les

91
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

contributions dérivant de trente années de développement de la


thérapie brève stratégique.
L'essai suivant, écrit par Paul Watzlawick, représente une
des clés de voûte de la thérapie brève et traite de l 'une de ses
principales techniques, fondée sur l 'utilisation rhétorique et
hypnotique de la communication : le « recadrage », autrement
dit, la capacité à construire, au moyen d 'artifices de communi­
cation, une réalité qui conduit le patient à avoir une perspective
différente sur son problème et l'induit ainsi à changer ses émo­
tions et réactions par l 'effet d'une forme subtile de persuasion.
Dans le quatrième essai, John Weakland, collaborateur direct
de Gregory Bateson et grand maître de la thérapie systémique
et de la thérapie brève, récemment disparu, s 'inspirant de la
conception d'un modèle de thérapie fondé sur des construits
systémiques mais appliqué à des individus seuls, présente les
lignes fondamentales de l ' approche de la thérapie brève du
MRI. Après avoir proposé le modèle, il explique comment le
concept d 'interaction sous-jacent à l 'approche systémique ne
peut être réduit à l ' interaction entre les membres de la famille,
comme tendent à le suggérer des approches de la thérapie rigi­
dement familiale, et présente des exemples de situations où
l'intervention, pourtant toujours systémique, se fait de façon
privilégiée avec un seul sujet.
Steve de Shazer, auteur internationalement reconnu comme
l'un des chercheurs les plus importants et les plus créatifs, pré­
sente, dans l 'essai suivant, l 'évolution du modèle de thérapie
brève mis au point par lui-même et ses collaborateurs du centre
de Milwaukee (Brief Family Therapy Center) défini comme
« thérapie brève orientée vers la solution » (Brie! Solution
Oriented Therapy ), mettant en relief l'originalité théorico­
applicative, ainsi que les matrices éricksoniennes et les
influences du modèle de thérapie brève du MRI.
Geyerhofer et Komori, le premier autrichien, le second japo­
nais, formés au MRI de Palo Alto et au BFTC de Milwaukee,
présentent dans leur contribution une tentative de synthèse
entre la tradition de Palo Alto et celle de Milwaukee, ou entre
les modèles définis comme « centrés sur le problème » et ceux

92
AVANT-PROPOS

« orientés vers la solution », montrant que l' intégration non


seule ment est possible mais qu'elle accroît l 'efficacité et
l'adaptabilité de la thérapie.
Cloé Madanes, considérée actuellement comme la figure
majeure de la thérapie familiale stratégique, présente l'ultime
évolution de l ' approche stratégique, fruit de sa collaboration
avec Jay Haley. Avec la créativité et l'originalité qui l'ont tou­
jours caractérisée, Madanes propose toute une série de tech­
niques thérapeutiques innovatrices dans le traitement de situa­
tions cliniques particulières. Cette contribution comme la
suivante, rédigée par Giorgio Nardone, présente l'évolution de
la thérapie brève stratégique, depuis le modèle général jusqu ' à
des formes spécifiques d'intervention sur des pathologies parti­
culières. Ce processus a conduit, comme le montrent les
recherches, à un accroissement notable de l ' efficacité et de
l'efficience de la thérapie. En outre, il renforce la systématicité
et la rigueur méthodologique de l 'approche stratégique de la
thérapie, sans pour autant en réduire les caractéristiques d' in­
ventivité et de souplesse. Élaborer des techniques et des proto­
coles spécifiques de traitement, fondés sur la tradition de la
thérapie stratégique - familiale pour Madanes, sur l 'évolution
stratégico-constructiviste du modèle MRI pour Nardone -, per­
met en effet d'avancer vers une synthèse évoluée, entre créati­
vité et rigueur méthodologique.
Comme le lecteur le verra clairement, la thérapie brève
contemporaine (Nardone, Watzlawick, 1 990) est une approche
qui évite toute rigidification de la mise en place (setting) ; pour
autant, la thérapie peut être indiquée pour l ' individu comme
pour le couple ou la famille. Le choix de l ' unité thérapeutique
dépend de l'évaluation du levier le plus avantageux pour
induire le changement dans la persistance pathologique spéci­
fique présentée par le patient. En d 'autres termes, il y a des
pathologies pour lesquelles une approche individuelle est plus
efficace et plus efficiente, par exemple les phobies et obsessions
(Nardone, 1 993), d ' autres pour lesquelles une intervention
directe sur tout le noyau familial semble plus indiquée, comme
dans les cas de présomption de psychose ou d ' anorexie,

�B.u��� )J
93
S T R AT É G I E DE L A T H É R A P I E B R È V E

d'autres enfin où l ' intervention choisira l e couple, comme les


problèmes matrimoniaux et les pathologies infantiles.
Tout ceci signifie que la thérapie brève évoluée a dépassé,
tant du point de vue épistémologique que pragmatique, les
limites de ses propres théories en se proposant comme une
approche qui se constitue toujours sur la base des objectifs à
atteindre et non sur celle d'une théorie à défendre.
6

Le langage qui guérit :


la communication comme véhicule de
changement thérapeutique*
GIORGIO NARDONE

. . . w1discours qui aurait persuadé un esprit contraint


/'esprit qu'il a persuadé à croire aux mols et à consen­
lir au..rfails.

GORGIAS, ÉLOGE D'HÉLÈNE, 12

En 1 930, les journaux autrichiens relataient un événement


singulier qui se produisit dans une petite ville située au bord
du Danube : « Un jeune candidat au suicide se jeta dans le
fleuve depuis un pont. Un gendarme, attiré sur les lieux du
geste fatal par les cris des personnes présentes, plutôt que de se
déshabiller pour venir en aide au jeune homme, s 'empara de
son fusil, le pointa sur l'aspirant suicidé en criant "sors de là ou
je tire". Le jeune sortit de l'eau, renonçant au suicide. » (Nar­
done, Watzlawick, 1 990.)
Cette anecdote bizarre semble une bonne manière d 'intro­
duire le thème des rapports qu'entretiennent processus de per­
suasion et processus de changement en psychothérapie. D 'ac­
cord avec Jerome Frank ( 1 973), nous tenons que la
psychothérapie sous toutes ses formes se fonde sur des proces­
sus de persuasion, implicites ou explicites, auxquels s ' ajoutent
des formes spécifiques de rhétorique en fonction de l 'approche
théorique d ' application de référence.
Le gendarme de ! 'anecdote, sans connaître Gorgias, Pascal,
Erickson ni d'autres grands « persuadeurs » de ! 'Histoire, a mis
* Ce chapitre est une nouvelle élaboration de l ' article de G. Nardone et
R. G Domenella, « Processi di persuasione e psicoterapia », Scienze del/' fnler­

azione, 1/95, 1 995.

95
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

spontanément en actes une procédure, e n l'occurrence une


prescription paradoxale, qui a persuadé l'aspirant suicidé à
changer ses intentions et ses actions. Dans le langage de la cli­
nique, il a effectué un authentique acte thérapeutique, pas dif­
férent de ceux qu'opère n'importe quelle forme de psychothé­
rapie, où les professionnels - par des techniques spécifiques -
cherchent à changer les dispositions émotives, cognitives et
comportementales qui sous-tendent les pathologies de leurs
patients.
Du reste, dès l' Antiquité, rhétorique et persuasion étaient
répertoriées comme des véhicules à utiliser pour produire des
changements dans les individus et les masses. L'évolution de la
psychiatrie et de la psychothérapie modernes, au contraire, a
- en quasiment un siècle - exclu tout ce qui pouvait être
entendu comme de la persuasion ou « manipulation » du circuit
des interventions sur la psyché et sur le comportement humain.
Cette censure, de notre point de vue, était inévitable pour per­
mettre à cette théorie psychodynamique particulière de s'affir­
mer, Je rapport thérapeute-patient devant obligatoirement être
connoté par une rhétorique platonico-aristotélicienne fondée
sur les postulats de « vérité, sincérité, loyauté, honnêteté et
compassion émotive » (Grünbaum, 1 984 ; Gellner, 1 985).
Comme s'il était possible d'aider quelqu'un sans l'influencer,
ou comme si l'influence personnelle délibérée était un péché
originel dont les thérapeutes devaient se libérer.
Ces vingt dernières années, les recherches sur les processus
thérapeutiques, leur efficacité et leur efficience, présentent au
contraire des réalités bien différentes (de Shazer et al., dans ce
volume ; Nardone, 1 99 1 ; Paguni, 1 993 ; Sirigatti, 1 994 ;
Bloom, 1995) de celles que proposent les positions psychody­
namiques traditionnelles. En effet, l'étude des processus de
communication conduisant à des « guérisons » montre com­
ment, quel que soit le style rhétorique et conceptuel utilisé par
le thérapeute, ce dernier ne peut éviter d'être, d'une façon ou
d'une autre « persuadeur », qu'il en soit ou non conscient
(Frank, 1 973 ; Haley, 1 973 ; Nardone, Watzlawick 1 990 ;
Canestrari, Cipolli, 1 99 1 ).

96
LE LANGAGE QUI GUÉRIT

Ces dernières années, la majorité des auteurs s'accorde pom


tenir que le but d'une psychothérapie est de conduire le
« patient » à changer son mode de percevoir, élaborer, interpréter
et communiquer la réalité (Simon, Stierlin, Wynne, 1985) d'une
manière qui le conduise à passer d'un rapport dysfonctionnel
avec la réalité à un rapport fonctionnel. Cela constaté, il paraît
naturel que les disciplines qui depuis des siècles s 'intéressent
spécifiquement aux modalités propres à induire ces changements
jouent un rôle déterminant dans l 'espace spécifique de la psycho­
thérapie. Ces dernières décennies, on constate en effet qu'une
attention toujours plus grande est portée aux études d'application
et aux recherches cliniques orientées vers la mise au point de
modèles d'intervention thérapeutique qui permettent l'utilisation
des aspects persuasifs de la communication comme élément fon­
damental de la thérapie (Watzlawick et al., 1 967 ; Watzlawick et
al., 1974 ; Haley, 1973, 1976, 1 985 ; Watzlawick, 1977 ; Erick­
son, 1 980 ; Madanes, 1 98 1 , 1984 ; de Shazer, 1985, 1 99 1 , 1994 ;
Nardone, Watzlawick, 1 990 ; Nardone, 1 99 1 , 1993, 1 994b).
D'un point de vue éthique également, la position des théra­
peutes a changé à l'endroit de cette tradition de refus dogma­
tique des interventions thérapeutiques « manipulatrices » . Ce
qui signifie que l'on ressent toujours plus forte l'exigence de
répondre le plus efficacement possible aux demandes des
patients. Ainsi, le recours à des techniques de communication
persuasive et à l ' ascendant personnel n'est plus considéré
comme un comportement « non éthique », mais plutôt comme
une compétence thérapeutique et professionnelle utile.

Rhétorique
et processus de persuasion en psychothérapie

Selon Elster ( 1 979), il y a deux grandes écoles modernes de


rhétorique et de persuasion : l 'une, d'origine rationaliste aristo­
télicienne, aboutit à Descartes, et l'autre, de natme sophiste et

97
S T R ATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

suggestive, à Pascal. Nous allons voir que ces deux écoles


de rhétorique de la persuasion se retrouvent aussi dans les
modèles de communication thérapeutique, puisque toute typo­
logie du langage visant à produire des changements utilise une
rhétorique propre, habituellement cohérente avec les présuppo­
sés théoriques relatifs à la production des effets désirés. I l
semble donc évident que la typologie rhétorique utilisée dans
le processus thérapeutique est, avec la théorie et la logique de
l'intervention (dont nous avons traité précédemment), un trait
distinctif de l 'approche utilisée en tant que véhicule de l ' in­
fluence interpersonnelle, directe ou indirecte, qui conduit le
patient au changement. Pour y voir plus clair, il est utile de
faire une brève digression sur les deux modèles fondamentaux
de rhétorique.
Descartes soutient une position rhétorique rationaliste qui
fonde le processus persuasif sur une démonstration intellec­
tuelle rationnelle. En d'autres termes, l ' argumentation et la
démonstration rationnelles, fondées sur la logique aristotéli­
cienne de « vrai ou faux », du « tiers exclu » et du « principe de
non-contradiction » deviennent le pivot de la persuasion. On
voit qu'une fois que la personne est conduite à connaître le
« vrai » et à éviter les contradictions, à être cohérente avec ces
présupposés, le processus de persuasion sera réalisé. Il ajoute
toutefois que le changement de ! 'intellect doit suivre le chan­
gement du comportement et des habitudes ; mais il remarque
aussi que parfois les habitudes sont tellement enracinées
qu 'elles sont comme un automate en nous. Pour corriger et
éduquer « l 'automate qui est en nous », on doit insister, sous la
surveillance de l' intellect, sur le comportement, jusqu'à ce que,
par l'exercice de nouvelles habitudes, les anciennes soient
extirpées. Ce qui était auparavant spontané est remplacé par ce
qui est devenu spontané par la répétition de comportements
nouveaux guidés par l' intellect. En d'autres termes, Descartes
affirme qu'en ce qui concerne les habitus mentaux enracinés,
la forme efficace de correction passe par une modification
comportementale répétée, sous la stricte surveillance de la
rationalité. Par conséquent, dans ce cas aussi, l 'apparente pré-

98
L E L A N G A G E Q U I GUÉRIT

dominance du compmtement sur la rationalité sous-tend le rôle


de l' intellect comme guide du changement.
Pascal, au contraire, sur une position suggestive non rationa­
liste et résolument plus pragmatique par rapport à Descartes,
écrit :

Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à un autre qu'il


se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose,
car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette
vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se
contente de cela car il voit qu'il ne se trompait pas et qu'il y
manquait seulement à voir tous les côtés. Or on ne se fâche pas
de ne pas tout voir, mais on ne veut pas être trompé, et peut­
être cela vient de ce que naturellement !'homme ne peut tout
voir, et de ce que naturellement il ne peut se tromper dans le
côté qu'il envisage, comme les appréhensions des sens sont
toujours vraies 1•

Citant encore Pascal, nous pouvons mieux nous rendre


compte de ce que sa rhétorique est fondée sur de subtils strata­
gèmes de communication, qui orientent dans la direction dési­
rée par le « persuadeur » les perceptions de l 'interlocuteur :

Les exemples qu'on prend pour prouver d'autres choses, si on


voulait prouver les exemples, on prendrait les autres choses
pour en être les exemples. Car comme on croit toujours que
la difficulté est à ce qu'on veut prouver, on trouve les exemples
plus clairs et aidant à le montrer.
Ainsi, quand on veut montrer une chose générale, il faut don­
ner la règle particulière d'un cas ; mais si on veut montrer
un cas particulier, il faudra commencer par la règle générale.
Car on trouve toujours obscure la chose que l'on veut prouver,
et claire celle qu'on emploie à la preuve; car quand on propose
une chose à prouver, d'abord on se remplit de cette imagination
qu'elle est donc obscure, et, au contraire, que celle qui doit
la prouver est claire : et ainsi on l'entend aisément2.

1 . Blaise Pascal, Discours sur la religion et quelques autres sujets, restitués et


publiés par Emmanuel Martineau, Fayard/Armand Colin, 1992, p. 25 (NdT).
2. Id.

99
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

Revenons au domaine de la psychothérapie : si l'on utilise des


modèles de persuasion majoritairement fondés sur des positions
rhétoriques cartésiennes, nous avons des psychothérapies ratio­
nalistes et démonstratives. Si, au contraire, le modèle rhétorique
utilisé est majoritairement sophiste et pascalien, nous aurons
des psychothérapies injonctives et suggestives.
Nous voyons à présent la différence entre ces deux modèles.
Dans le premier cas, le changement est l'effet d'un processus
de persuasion graduel fondé sur l'accroissement direct et indi­
rect de la prise de conscience, processus appelé insight : « là où
est le Ça il y aura le Moi » dans la formulation freudienne.
C'est le cas de la majorité des formes actuelles de psychothéra­
pie, comme nous le verrons plus loin. Dans le second cas, au
contraire, le savoir est l 'effet du changement : les suggestions
et stratagèmes rhétoriques sont là pour induire le sujet à l'agir,
ou bien à le partager au moment où il est contraint de le rendre
opératoire ; ce processus finit par l 'induire, par des émotions et
des expériences concrètes, à regarder lui-même et le monde
avec des yeux différents, c'est-à-dire que cela le conduit à de
nouveaux savoirs. C'est le cas des thérapies stratégiques.
En d 'autres termes, la rhétorique des psychothérapies de type
cartésien considère qu'il est indispensable que ce soit le savoir
modifié et amplifié qui donne vie au changement, tandis que
dans les psychothérapies de type pascalien, la transformation
des convictions et des comportements est l'effet de stratégies
qui, retournant les systèmes représentationnels du patient, font
qu'il construit, sans le savoir immédiatement, des actions, per­
ceptions et cognitions qui initient le changement. Artifices et
stratagèmes communicatifs constituent l'essence rhétorique de
ce second type de thérapie.
Comme nous le verrons en détail, cette différence est la ligne
de démarcation entre la rhétorique de la psychothérapie tradi­
tionnelle à long terme et celle des psychothérapies modernes
qui mettent l 'accent sur la résolution rapide des problèmes ;
chaque modèle possède sa rhétorique propre, cohérente avec
la position logique et épistémologique adoptée.
Toutefois, on ne doit pas oublier un élément fondamental de

100
LE L A N G A G E Q U I GUÉRIT

l'analyse des processus de persuasion en psychothérapie : le


thérapeute, dans l ' exercice de son rôle professionnel, est en
tout cas considéré par le patient comme l'expert, le « docteur »,
celui qui a le pouvoir de guérison. Cela lui confère, dès le pre­
mier contact avec le patient, un pouvoir de suggestion qu'il
peut décider sciemment de mettre ou non au service du succès
de la thérapie, mais qui, en tout cas, est actif. En effet, ce sera
de toute façon à lui de conduire la thérapie, et ce dans les
approches tant psychanalytiques que rogersiennes, qui se défi­
nissent comme non directives. La conduite du traitement reste
toujours une responsabilité éthique du thérapeute. Au-delà de
l'éthique, le fait même qu'il soit étiqueté « guérisseur » crée un
cadre suggestif-persuasif. Quel que soit le type de communi­
cation qu'il mette en œuvre, en effet, elle sera vécue par qui se
tourne vers lui avec une demande d'aide comme quelque chose
de plus important que celle que peuvent utiliser des personnes
« ordinaires ».

En outre, même si son approche se fonde sur des hypothèses


rationnellement construites, comme c 'est le cas de la psycha­
nalyse et du cognitivisme, le thérapeute, sciemment ou non,
s'appuie, pour obtenir l 'assentiment (compliance) du patient,
sur des formes de communication persuasives où son rôle
exalte l 'effet de ce qu'il dit.

Processus de persuasion et modèles de psychothérapie

Pour comprendre plus clairement l ' inéluctabilité des proces­


sus de persuasion dans les processus psychothérapeutiques, il
semble utile de faire ici une brève digression sur les modèles
spécifiques de psychothérapie et leurs caractéristiques rhéto­
riques et persuasives particulières.
La thérapie psychanalytique, avec l'idée de base que la psy­
ché et Je comportement de l ' homme sont déterminés par ses
pulsions internes, se concentre sur les processus intrapsy-

101
S T R ATÉGIE D E L A T H É R A P I E B RÈ V E

chiques, mettant l ' accent sur c e qui est derrière e t sous le


symptôme manifeste, selon un modèle de causalité linéaire par
lequel le présent ne peut se comprendre qu'à partir du passé.
L'objectif de la thérapie est la reconstruction historique, la
poursuite de l ' insight qui, éclairant le patient sur l 'origine de sa
névrose, en permet le dépassement 1 et ouvre la voie à la matu­
rité entendue comme adaptation aux situations de la vie.
Pour obtenir cette compréhension, la psychologie dynamique
utilise différentes techniques dont les fruits sont synthétisés par
le travail d'interprétation de l 'analyste, et auquel progressive­
ment le patient prend part, naturellement, avec le langage de
l'analyse. Cela comporte un endoctrinement cartésien progres­
sif du patient, pour qui survient la « guérison » parallèlement à
l 'apprentissage du lexique psychanalytique et de la façon dont
les principes de l'herméneutique psychanalytique sont appli­
qués au matériel qu'il apporte en analyse. À l ' issue du travail
du thérapeute, les obsessions sont définies comme des résis­
tances et interprétées à la mesure du reste du matériel incons­
cient. Tout le travail de l ' analyse se déploie dans une atmo­
sphère adéquate qui concourt à la réalisation du transfert. Mais
qu'est le transfert sinon une intense relation de suggestion ? En
effet, la forte relation émotivo-affective qui s ' établit entre
l 'analyste et l ' analysant fait endosser aux interprétations
offertes par le « docteur » la présomption, de la part du patient,
qu 'il s ' agit d ' absolue et cristalline vérité. Ce n'est pas un
hasard si Gellner ( 1 985) définit la psychanalyse comme « la
forme moderne la plus efficace de réenvoûtement » , faisant
référence à la prétention qu'a cette discipline de comprendre et
contrôler toute la vie psychique des individus. Pour synthéti­
ser, elle se présente comme une approche cartésienne où tout
est rationalisé à la lumière d'un modèle intellectuel qui guide
avec rigidité non seulement le fonctionnement humain, mais
1 . Que J 'insight amène à surmonter la névrose fut déjà mis en discussion par
Wittgenstein, avec l 'aphorisme de qui nous sommes tout à fait d ' accord : « Se
faire psychanalyser esl en quelque manière comme se nourrir à l ' arbre de la
connaissance. La connaissance que ! 'on acquiert pose de (nouveaux) problèmes
éthiques ; mais ne conlribue en rien à leur solution » (C11/111re et Valeur).

102
LE L A N G A G E Q U I G U É R I T

aussi ses dynamiques inconscientes. D'un autre côté, la théra­


pie se développe en pratique de façon très semblable à un pro­
cessus initiatico-religieux où les processus de persuasion sont
le pivot de l'accession à la « foi ».
Selon l'approche strictement comportementaliste, l'homme
est un animal qui apprend en réagissant aux stimulations de
l 'environnement. Parce que sa condition actuelle est le résultat
d'une série complexe d 'apprentissages, elle ne pourra être
modifiée qu'en modifiant les input environnementaux et en réa­
lisant ainsi une séquence opportunément préétablie de contre­
apprentissages. Ceux-ci sont régulés par le mécanisme des
contingences du renforcement, par lequel, sur le plan pratique,
les procédures utilisées peuvent être configurées comme des
formes différentes d'apprentissage, c 'est-à-dire d'entraînements
par lesquels un lien associatif non désiré est progressivement
substitué dans le temps par un autre plus fonctionnel, renforcé,
le tout selon un procédé de persuasion qui est manifestement
une variante du processus cartésien de changement de « l'auto­
mate qui est en nous » par rééducation comportementale. Dans
les procédures comportementales, le processus de persuasion,
en effet, va dans la direction inverse de celui de la psychana­
lyse : du comportement vers l'intellect et non le contraire ; les
changements comportementaux, guidés par l' intellect du théra­
peute, conduisent à des changements dans l 'intellect du patient.
Toutefois, dans le cas tant du comportementalisme que de la
psychanalyse, ainsi comme nous le verrons que du cogniti­
visme, le processus de persuasion opère par acquisition gra­
duelle de savoir par le sujet qui change (insight).
Dans la même veine, rationaliste et cartésienne, l'approche
cognitiviste étend le champ de la recherche du comportement
manifeste à l ' analyse des propriétés structurelles des organisa­
tions cognitives. Cependant, il ne s'agit pas d ' une orientation
univoque, ses variantes ont comme facteur commun l'image
d ' un homme qui ne subit pas passivement les stimulations
environnementales, mais qui, comme un savant, agit selon des
plans par lui-même prédéterminés. L'objectif de la thérapie est
donc d'obtenir, à travers un processus de recadrage graduel,

103
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

une sorte de « révolution scientifique » qui conduit le patient


de l'ancienne à la nouvelle théorie, en passant par le travail de
l'analyse et des « expérimentations » guidées par le thérapeute,
comme à travers « conjectmes et réfutations 1 ». Les procédures
appliquées sont en effet en partie déduites du répertoire com­
portementaliste, et font en partie référence à des techniques
spécifiquement cognitives (« stress inoculation training », arrêt
de la pensée, techniques sémantiques, critique des évidences)
et fondées sur le débat logique (décatastrophisation, réattribu­
tion causale). Le processus de persuasion, basé fondamentale­
ment sur des catégories logico-rationnelles et sur le change­
ment des structures cognitives et comportementales du patient,
est considéré comme l 'effet d'un processus de réfutation lié à
la résolution de ses contradictions internes. Encore une fois,
Descartes docet. Toutefois, certains auteurs cognitivistes
(Recta, 1 986 ; Guidano, 1 987 ; Mahoney, 1 99 1 ) estiment que la
qualité de la relation thérapeutique est décisive pour la mise
en route du processus qui permet au patient d 'élaborer un
changement des descriptions de soi (visiblement, en fonction
des techniques utilisées) ; cette conviction conduit ces auteurs à
prendre sérieusement en considération ces instruments qui aug­
mentent l 'efficacité thérapeutique, éléments de communication
suggestive décidément plus proches d'un modèle rhétorique
sophiste et pascalien.
Selon Rogers, théoricien de la thérapie centrée sur le client,
l ' individu a la capacité de se comprendre dans la mesure
nécessaire à la solution des problèmes : au thérapeute de four­
nir les conditions pour que ça se produise. La procédure
consiste donc à centrer la thérapie sur le client au moyen de la
1 . L'emploi d'une terminologie tirée de l 'épistémologie contemporaine se
retrouve chez Guidano, Lotti ( l 983), Cognitive Processes and Emotional Disor­
ders, Guilford Press, New York. Les auteurs utilisent les résultats du débat épisté­
mologique interne à l 'histoire de la science comme métaphore du processus de
changement en thérapie. li est ici à peine besoin de rappeler la différence entre
Popper el Kuhn pour souligner que tandis que pour l'un le passage se fait de théo­
rie à théorie, à travers un processus logique de falsification - conjectures et réfu­
tations -, pour le second, le « saut » révolutionnaire est, au moment crucial, plutôt
œuvre de « conversion » de la part des scientifiques.

1 04
1 LE L A N G A G E Q U I G U É R I T

technique fondamentale d u mirroring : l e thérapeute remplit la


fonction de miroir pour le patient, reflétant, sans le moindre
signe d'interprétation ou d'évaluation, tout ce que le patient
exprime, que ce soit en termes cinétiques ou en termes ver­
baux. La recherche sur la communication non verbale de ces
dernières années (Patterson, 1982) montre que le mirroring est
un des actes de persuasion les plus efficaces. Même si ce n'est
pas explicite, la technique de fond de l 'approche non directive
finit par être un processus concret de persuasion basé sur un
modèle rhétorique de type pascalien. « Le "counselor" doit
également observer des indices aussi subtils que l 'expression
du visage, le ton de la voix, la posture et le geste, qui ampli­
fient ou au contraire contredisent les signifiants verbaux ou qui
pointent vers des sentiments ou des signifiés sous-jacents »
(Hammond, 1 990, p. 4). En pratique, le processus se traduit
pour le patient par l'expérience émotive forte d 'être accepté
inconditionnellement, non seulement dans les sentiments de
surface, mais dans leur signifiant « dynamique » (Rogers,
1 975), et ce lien empathique facilite l 'activation des potentiali­
tés positives présentées par le patient. L'empathie comme
construit communicationnel est reconnue comme le plus fon­
damental des actes de persuasion ; ainsi, même le modèle de
thérapie le moins directif apparaît, après une analyse plus pré­
cise, fondé sur des techniques de persuasion.
Au moment où Rogers formulait son modèle de thérapie non
directive, un étrange personnage opérait des psychothérapies
non orthodoxes fondées sur des stratégies de suggestion et sur
une directivité « douce » ; i l allait devenir un vrai « gourou »
pour des générations d'hypnothérapeutes et de thérapeutes sys­
témiques et stratégiques : Milton Erickson. Ses méthodes
empiriques ont suscité de multiples techniques thérapeutiques
adaptées au traitement tant des individus que de la famille
(Haley, 1 967, 1 973, 1 985). Erickson, hypnotiseur de renom, fut
certainement le premier thérapeute à recourir délibérément à la
suggestion et à la communication injonctive comme instru­
ments thérapeutiques systématiques ; en d 'autres termes, il
introduisit des processus délibérés de persuasion dans les

105
S T R AT É G I E DE LA T H É R A P I E B R È V E

armes psychothérapeutiques, e n en manifestant l'efficacité et


l'efficience cliniques. En outre, en définissant l 'hypnose
comme un phénomène de communication psychosocial, i l
expérimenta toute une série de techniques de communication
hypnotique utilisables en psychothérapie pour induire les
patients à exprimer de nouvelles expériences émotives et com­
portementales 1 capables d'en rompre les pathologies. Dans
l 'optique éricksonienne, pour tourner la résistance, les change­
ments thérapeutiques doivent se produire au début sans que le
patient s'en rende compte, et n 'être explicités qu 'après leur
avènement, devenant ainsi le véhicule de changements ulté­
rieurs. Il affirmait, en outre, que la résistance du patient ne
devait pas être interprétée mais utilisée comme clé stratégique ;
ce qui indique qu'Erickson, partant de l 'étude des phénomènes
hypnotiques, en arrive à tenir une position en parfait accord
avec la rhétorique de suggestion de Pascal.
Erickson n'a pas formulé un modèle propre de psychothéra­
pie, il était probablement bien plus orienté vers la pratique cli­
nique que vers la théorie, mais heureusement son travail fut
l 'objet d'une étude attentive de la part de nombreux chercheurs,
d'un point de vue tant psychodynarnique que systémique. Tou­
tefois, pour notre argumentation, c'est la partie de l ' œuvre
d'Erickson concernant l'étude et la mise au point de techniques
thérapeutiques « injonctives » qui paraît importante. Ces tech­
niques sont fondées sur l ' utilisation d'un langage hypnotique
destiné à produire des processus stratégiques de persuasion qui
guident les patients à changer leurs dispositions émotives et
comportementales. Jay Haley et John Weakland s'employèrent
à suivre cette ligne ; membres de l'équipe de recherche sur la
communication initiée par Gregory Bateson, ils étudièrent le
travail d'Erickson pendant dix-huit ans, ce qui aboutit à la for­
mulation du modèle stratégique de psychothérapie brève.
Avant d'illustrer ce modèle, il est bon - pour la continuité
historique et la pertinence théorique vis-à-vis des approches
thérapeutiques qui ont délibérément adopté les outils de la
l . Les expériences émotionnelles correctrices d e F. Alexander, 1946.

106
LE L A N G A G E Q U I G U É RIT

persuasion et de la rhétorique pascaliennes - de s 'arrêter sur la


contribution apportée dans cette optique par le groupe
d'études de Bateson et le groupe du MRl de Palo Alto. C'est
en effet Bateson qui a systématisé, au niveau théorique, et
appliqué les propriétés de la communication relatives au mes­
sage et à la relation, c'est-à-dire les caractéristiques digitales
et analogiques du langage sous toutes ses formes. C'est donc
à lui et à son groupe de chercheurs que l'on doit les débuts si
féconds de la cybernétique (Ashby, 1 954, 1 956 ; Wiener,
1 967, 1 975) et de la théorie de la « double contrainte »
(Bateson et al., 1 956 ; Bateson, Jackson, 1 964 ; Bateson,
1967) ; deux directions qui conduiront à la formulation de la
thérapie de la communication et à l'analyse de la famille sous
l ' aspect systémique. C'est à Paul Watzlawick que l 'on doit la
synthèse magistrale de toute cette approche ; dans Une logique
de la communication (Watzlawick et al., 1 967), il expose en
détail les aspects théoriques d ' application des recherches du
groupe de Palo Alto sur la communication et ses aspects pure­
ment pragmatiques, qui dans une autre terminologie indiquent
le pouvoir injonctif et persuasif de la communication et l 'utili­
sation thérapeutique.
Cette approche thérapeutique (la thérapie systémique) fon ­
dée sur les aspects pragmatiques de la communication évolua
ensuite vers la mise au point d'un modèle thérapeutique qui
synthétise les contributions les plus spécifiquement systé­
miques et les plus stratégiques (Haley, 1 973, 1 976 ; Watzla­
wick et al., 1 974 ; Weakland et al. , 1 974 ; Rabkin, 1 979 ;
Madanes, 1 9 8 1 , 1 984). Dans cette formulation innovatrice de
la thérapie brève, les processus suggestifs de persuasion ont un
rôle clé : le construit du contournement de la résistance au
changement est mis en forme au moyen de stratagèmes de
communication capables de rompre le cercle vicieux des tenta­
tives de solution dysfonctionnelles opérées par le patient. Le
construit de base se rapporte au fait que les problèmes cli­
niques sont maintenus et alimentés par ce que font les patients
pour les résoudre ; par conséquent, l ' objectif thérapeutique

107
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

devient : remplacer ces tentatives de solution dysfonctionnelles


par des solutions fonctionnelles. Mais, pour y arriver, on doit
conduire le patient, comme diraient les Chinois anciens dans
L'Art des stratagèmes 1, à « sillonner la mer à l ' insu du ciel » :
changer sans se rendre compte que l'on change. La responsabi­
lité du thérapeute est d' influencer concrètement le comporte­
ment et les dispositions du patient, en vue de produire des
changements rapides et effectifs ; ce que Pascal décrivait déjà
en grande partie dans ses Pensées et qu'avant lui les sophistes
mettaient en pratique dans leurs « performances rhétoriques ».
La synthèse de ces modèles et de ces techniques est encore
due à Watzlawick ( 1 974 et 1 977), qui, dans deux œuvres diffé­
rentes, expose tant le modèle que les techniques spécifiques de
communication injonctive (de persuasion) propres de la théra­
pie brève stratégique. Vers la fin des années 80, cette perspec­
tive thérapeutique, fondée sur l'usage délibéré de l 'injonction
et de la persuasion, a évolué vers des modèles avancés de thé­
rapie brève, fondés sur des procédures systématiques et vers la
mise au point de formes spécifiques de communication pour
des typologies spécifiques de troubles (de Shazer, 1 985, 1 99 1 ,
1 994 ; Nardone, Watzlawick, 1 990 ; Nardone, 1 99 1 , 1 993 ;
Cade, O'Hanlon, 1993 ; Omer, 1994).
Cela indique que les processus de persuasion et les tech­
niques destinées à les provoquer, après des décennies de cen­
sure, ont atteint finalement une pleine dignité à l'intérieur de la
psychothérapie, et que leur utilisation systématique dans des
modèles thérapeutiques rigoureux a conduit à un accroissement
de leur efficacité et de leur efficience. (Garfield, Prager, Ber­
gin, 1 97 1 ; Garfield, 1 98 1 ; Sirigatti, 1 988, 1 994 ; Nardone,
Watzlawick, 1 990 ; Talmon, 1990 ; de Shazer, 1 99 1 ; N ardone,
1 99 1 , 1993.)

1. Traduction Picquier, 1982 [NdT}.

108
LE LANGAGE Q U I G U É R I T

Pour une logique de la persuasion en thérapie

Les paroles sont actions

L. WnTGENSTEIN

L'étude des interactions entre thérapeute et patient dans la


perspective d ' une évolution de la psychothérapie vers des
modèles d'intervention toujours plus rigoureux, efficaces et
efficients, conduit à relever l' importance fondamentale des
techniques et des tactiques de persuasion comme instruments
essentiels de la thérapeutique. Il s'ensuit l 'exigence d 'études
appliquées, tant empiriques que théoriques, qui en organisent
l ' utilisation. Comme nous l'avons déjà vu plus haut, il existe
des modèles de thérapie stratégique brève émergents qui, dans
le sillage des contributions des études sur la communication et
la résolution de problèmes, élaborent des formes d'intervention
systématisées explicitement fondées sur un recours à des tech­
niques de communication de la persuasion ou à des formes de
« manipulation » directe ou indirecte. Ce n'est pas un hasard si

ces modèles ont puisé les meilleures contributions de recherche


sur les processus de persuasion et d' influence interpersonnelle
non dans la tradition clinique et psychothérapique, mais dans la
psychologie sociale et ses différents secteurs d' application
(Moscovici, 1 967, 1 972, 1 976 ; Cialdini, 1 984 ; Zimbardo,
1993), ainsi que dans les modèles de la logique mathématique
moderne.
À l ' heure actuelle, on peut noter que la recherche appliquée
sur les processus d 'influence et de persuasion en psychothéra­
pie commence à avoir ses propres fondations et des indications
précises à offrir aux psychothérapeutes ; nous allons les résu­
mer schématiquement en commençant par mettre en relief les
typologies de processus de persuasion qui émergent de l 'étude
de différentes approches thérapeutiques. On peut classer ces

109
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

typologies en catégories d'action thérapeutique par référence


aux deux modèles rhétoriques traditionnels - franchement anti­
thétiques - utilisés dans la pratique clinique des expressions.
1 ) La rhétorique de persuasion des thérapies rationalistes et
psychodynamiques est fondée sur :
- l'étiquetage diagnostique propre au modèle adopté ;
- l 'endoctrinement théorico-comportemental ;
- la structuration d ' un processus thérapeutique rigide en
phases et rites de passage et d'initiation.
2) La rhétorique de persuasion des thérapies stratégiques
brèves est fondée sur :
- l 'adoption du langage, de la « position » du patient ou de
sa « vision » du monde ;
- le recours en séance à de multiples techniques de commu­
nication persuasive (suggestions directes ou indirectes, usage
de langages métaphoriques, attitudes ou comportements non
verbaux, comparaisons cognitives, « doubles liens » et para­
doxes de communication, utilisation de la métaphore, tech­
niques de suggestion de communication non verbale) ;
- les injonctions de comportement à mettre en acte en
dehors des séances (prescriptions comportementales directes,
indirectes et paradoxales).
Il est évident que la première orientation prévoit un change­
ment long et graduel en ligne avec une forme de persuasion
fondée sur la conviction rationnelle ; il s ' agit par conséquent
d ' une rhétorique adaptée aux thérapies à long terme. La
seconde orientation, nettement pragmatique et orientée vers la
rapidité des effets de persuasion et d' influence interperson­
nelle, est adaptée aux thérapies brèves et focalisées.
Après avoir mis en évidence les différences fondamentales
entre la rhétorique de la persuasion propre à la thérapie brève
stratégique et celle des autres formes - traditionnelles ou
modernes - rationalistes de thérapie, nous voudrions conclure
en offrant au lecteur une sorte de classification des processus
d ' influence et des techniques de persuasion utilisables en fonc­
tion du type de résistance au changement relevé chez le patient.

1 10
LE L A N G A G E Q U I G U É R I T

l . Face à d e s patients q u i collaborent, c ' est-à-dire q u i ne


s'opposent pas, qui ne disqualifient pas, avec une motivation
marquée pour le changement associée à de réelles ressources
cognitives, la typologie rhétorique et de persuasion appropriée
pour les guider vers le changement et la solution de leurs pro­
blèmes est de type rationnelle-démonstrative. C'est-à-dire le
fait de procéder, cartésiennement, à la redéfinition logique et
rationnelle des dispositions émotives, cognitives et comp011e­
mentales du patient jusqu 'à le conduire vers son changement
conscient (Reda, 1 986 ; Guidano, 1 987 ; Domenella, 1 9 9 1 ).
Malheureusement, cette catégorie de patients, à qui l'on peut
appliquer la rhétorique rationaliste avec effets pragmatiques,
est franchement trop restreinte.
- Face à des patients qui veulent collaborer mais ne le peu­
vent pas, qui ont une forte motivation et un grand besoin de
changer, mais ne se risquent à le faire que de façon minimale
(ce qui est le cas des symptomatologies phobiques et obses­
sives aiguës où les patients veulent changer mais non se risquer
à le faire parce que bouleversés ou bloqués par leur symptoma­
tologie), la stratégie est mieux adaptée si elle est fondée sur des
manœuvres voilées, indirectes et avec une grande charge de
suggestion, qui conduisent le sujet à changer sans se rendre
compte qu'il change (Nardone, Watzlawick, 1 990 ; Nardone,
1 99 1 , 1 993). On ne peut demander à qui a peur de vaincre
rationnellement la peur, mais on peut le conduire par des stra­
tagèmes thérapeutiques (prescriptions suggestives indirectes et
pièges de comportement) à mettre en œuvre des situations de
libération concrète de la peur, dans des conditions jusque-là
vécues comme terrorisantes. En d' autres termes, on utilise le
stratagème « sillonner la mer à l'insu du ciel » pour produire la
première expérience émotionnelle correctrice (Alexander,
French, 1946 ; Erickson, Rossi, 1 979 ; Watzlawick, 1 990).
Après ces manœuvres pascaliennes, le processus thérapeutique
pourra s'orienter vers des critères plus cartésiens et rationnels
de manière à guider le sujet dans la récupération consciente de
ses ressources émotives et cognitives ainsi que de ses compé­
tences comportementales.

111
S T R ATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

- Face à des patients qui n e collaborent pas o u se déclarent


antagonistes, ceux qui déconsidèrent le thérapeute et délibé­
rément n'observent pas ses indications, la modalité rhétorique
de persuasion ayant prouvé son efficacité est celle qui se
fonde sur l'utilisation de la résistance et sur le recours à des
manœuvres et prescriptions paradoxales. Le fait de prescrire
la résistance et son changement met le sujet oppositif dans
la condition paradoxale d'accomplir de toute façon les indica­
tions du thérapeute. Car, s'il continue à s'opposer à la théra­
pie, il accomplit les prescriptions, et s ' il s'oppose aux pres­
criptions, il accomplit la thérapie. La résistance prescrite
devient accomplissement (Watzlawick, 1 97 1 , 1 974, 1 980).
Dans ce cas également, après les premiers résultats thérapeu­
tiques fondamentaux, obtenus par un processus d' influence
et de persuasion fondé sur le paradoxe (rhétorique sophiste), on
procédera à une redéfinition cognitive cartésienne du processus
thérapeutique.
- Face à des patients qui ne sont en mesure ni de collaborer
ni de s' opposer délibérément : qui présentent une « narration »
d'eux-mêmes et de leurs problèmes loin de la réalité raison­
nable (délires, manies de persécution, etc.) suivant Pascal (voir
citation supra) et Erickson, le thérapeute devra entrer dans la
logique de la représentation délirante, en en adoptant les codes
linguistiques et attributionnels, et en évitant toute négation et
disqualification de ces constructions dysfonctionnelles de la
réalité. Au contraire, il faudra suivre la piste de cette narration
et ajouter d'autres éléments au narré du patient, éléments qui,
sans nier la représentation du patient, la réorientent dans une
direction différente. Cette nouvelle direction introduite par le
thérapeute dans la dynamique mentale du patient conduira, si
elle est bien calibrée, à bouleverser cette dernière. Comme
l'entropie conduit un système physique à s'autodétruire pour
évqluer, de même introduire, à l 'intérieur de la logique dys­
fonctionnelle du sujet, des éléments non contradictoires en dis­
qualifiant ses propres représentations mais capables de les diri­
ger vers de nouvelles directions finit par le conduire à un

1 12
LES V E R T U S DE N O S DÉFAUTS

complet recadrage (Weakland et al., 1 974 ; Nardone, Watzla­


wick, 1 990 ; Weakland, dans ce volume). C'est comme lorsque
face à une narration, au lieu de la réécrire entièrement, option
qui prévoit l ' annulation de la précédente, on opte, pour la
changer, pour l'adjonction de nouvelles évolutions de la narra­
tion qui, allant dans une direction différente de la précédente,
annulent sans annuler. Car on maintient la narration précé­
dente mais on la relègue dans un passé, toujours important
parce qu'il a produit le présent, mais sans aucun pouvoir
puisque ce dernier fait à présent partie de la nouvelle narration
introduite par le thérapeute.
Pour conclure cet essai sur l 'importance de la communica­
tion comme véhicule de changement thérapeutique, nous esti­
mons qu'il est utile de souligner que, si la réalité est une
« construction » de notre part, il en va de même pour la com­

munication ; et c ' est précisément grâce à la communication


plus qu'à aucun autre instrument que nous agissons, consciem­
ment ou non, pour construire, subir ou agir notre rapport à
nous-mêmes, aux autres et au monde. En psychothérapie,
entendue comme résolution de problème stratégique, la com­
munication représente le véhicule opératoire fondamental pour
l ' application de logiques alternatives à la logique de la persis­
tance de la pathologie à résoudre. En d'autres termes, sans une
rhétorique de la persuasion adéquate, il est carrément impro­
bable d'être capable d'amorcer un changement ancré dans l'ex­
périence et la perspective du patient. Ce qui rend possible l ' ap­
plication thérapeutique de procédures de résolution des
problèmes, de notre point de vue, n'est autre que la construc­
tion, au moyen de la communication, de réalités inventées qui
produisent des effets concrets.
7

Les vertus de nos défauts


un concept clé
de la thérapie éricksonienne*
J. K. ZEIG

Au cours de notre formation de thérapeute, nous apprenons


des façons de penser particulières autant qu'un contenu spéci­
fique. Ces modes de pensée deviennent des lunettes percep­
tuelles qui ont l'avantage de focaliser sur certains aspects impor­
tants du patient mais l'inconvénient de limiter les perspectives.
De plus, les verres agissent comme un filtre dans la mesure où
nos perceptions délimitent des actions ultérieures. Dans notre
formation initiale, peut-être en deuxième cycle, ils sont
« implantés chirurgicalement » par nos professeurs. Puis ils
deviennent notre héritage, à transmettre méticuleusement aux
patients et aux générations ultérieures d'étudiants.
Étudiant la psychothérapie par l 'hypnose d'Erickson depuis
plus de dix-sept ans, j'ai développé une manière spécifique de
penser la thérapie. Je voudrais ici explorer un « petit » concept
dont les racines se retrouvent dans l'hypnose traditionnelle et qui
tenait une place centrale dans Je travail d'Eiickson. Assurément,
on pourrait le considérer comme un grand angulaire sur les
méthodes éricksoniennes. S'il est facile de comprendre le
concept, il n'est pas aisé de le maîtriser. Pour paraphraser pau­
vrement J. Haley ( 1 982), si je comprends cette idée expérimen­
talement, de nouveaux mondes vont s ' ouvrir devant moi, au
moins dans la pratique de la psychothérapie.

* Publié à l'origine dans The Evo/111io11 of Psychotherapy : The Second Co11fe­


re11ce, J. K Zeig ed., Brunner-Mazel, New York, 1992, p. 252-266.

114
L E S VERTUS D E N O S DÉFAUTS

Dans le style d 'Erickson, je vous présenterai ce concept au tra­


vers d'une série de vignettes et de scènes, suivant ma conviction
que les expériences dynamiques doivent précéder les compré­
hensions dynamiques. Par conséquent, j'aimerais que vous
réagissiez aux situations suivantes et découvriez ce qu 'elles ont
en commun. D'un seul mot, vous pourriez en décrire le thème
central.

Illustration du concept

Situation 1

Assis sur votre chaise, vous n'avez pas à prêter attention au


mur qui vous fait face, à la couleur sombre du sol, à celle de
votre costume, ou aux changements qui se produisent en un clin
d' œil. Et pourtant, vous ne pouvez vous empêcher de prêter
attention aux brnits de l'extérieur, au son de votre propre respira­
tion, aux changements de sons qui peu à peu se produisent en
vous. Vous pouvez aussi prêter attention à la sensation de vos
pieds sur le sol, à la pression de votre corps sur le siège, à la pré­
sence ou à l'absence d'un appui-tête, d'un dossier, d'un bras,
d'une assise, d'un repose-pieds.
Et dans l'hypnose, vous limitez tout simplement le nombre de
vos points d'attention, et vous vous accordez de vous occuper de
ce qui est directement pertinent.

Situation 2

Récemment, un couple demande une hypnothérapie pour arrê­


ter de fumer. Lui a la quarantaine, elle la trentaine. Tous deux
déjà en thérapie, ils m'étaient envoyés pour désaccoutumance.
Comme j'en ai l'habitude, je les reçois ensemble. Je leur pro­
pose de se débarrasser de tout leur matériel de fumeurs et de
faire disparaître les cendriers le soir précédant la séance. Ils

115
S T R ATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

fumeraient leur dernière cigarette avant d'aller s e coucher, aussi


se présenteraient-ils « mal à l'aise », et je pourrais découvrir
leurs difficultés particulières afin d 'individualiser la thérapie.
Quand ils arrivent dans mon bureau, ils relatent qu'ils ont
suivi ma suggestion, ce que je considère comme un indicateur
pronostique favorable. Au cours de l'entretien, je demande s'ils
ont vaincu d'autres accoutumances, et j 'apprends que tous deux
ont suivi des traitements intensifs de désintoxication : ils « tra­
vaillent un programme » des Alcooliques anonymes et Drogués
anonymes. Je m'enquiers des schémas de prise d 'alcool et de
drogue du mari avant le traitement : il disait à sa femme « je me
suis arrêté prendre une bière », alors qu'en fait il avait absorbé
de l'alcool fort et de la drogue. Son schéma de négation incluait
le mensonge éhonté.
Je cherche à me rendre compte du style du couple. Tous deux
sont ouvriers. L'homme est superficiellement sociable, mais dis­
tant, évitant l' intimité. De fait, ils avaient déjà suivi une thérapie
de couple à la demande de l 'épouse qui cherchait un rapproche­
ment. La femme paraît dure, indépendante, rebelle et sardo­
nique. Elle a de l'arthrite. « Comment vous accommodez-vous
de la gêne ? » demandé-je. Elle réplique : « Si j 'ai mal, mon
corps dit "du calme", alors je prends un bain ou fais une sieste. »
Elle ne s'est jamais absentée de son travail en invoquant sa dou­
leur. Le mari est également dur à la douleur.
Je quitte brutalement le thème de la douleur, sachant que j ' y
reviendrai bientôt. « Je sais qu'il est difficile de décrire avec pré­
cision le besoin de fumer, mais pourriez-vous essayer de le
décrire ? » Comme ils bataillent pour exposer de quoi est fait le
besoin de fumer, j ' ajoute : « J'aimerais que vous réalisiez que
vous pourriez penser le besoin comme de la "douleur" en bien
des sens. » Ils étaient capables d'accepter que le besoin de fumer
est une douleur en bien des sens.
Puis je suggère qu'ils se dotent d'un système de s ignaux
propre, pour ne communiquer qu'entre eux. Je leur rappelle
que tous les couples ont une langue privée que les personnes
extérieures peuvent ne pas comprendre intégralement. Si l'un

1 16
L E S V E RTUS DE N O S D É FA U T S

d'eux dit « cette douleur », comme dans « je ressens cette dou­


leur », on pourrait le comprendre comme indiquant l'expé­
rience d'un besoin désagréable, « qui n'est pas vraiment un
besoin, mais une douleu r » . Une fois le signal établi, chacun
pourrait aider l'autre.
J'indique au mari : « Voici ce que vous pouvez faire. Quel que
soit le moment où vous dites à votre femme "je ressens cette
douleur", elle peut vous toucher. Elle peut vous étreindre, ou
poser la main sur vos genoux, ou simplement vous prendre gen­
timent la main. Quand vous dites "je ressens cette douleur", elle
viendra immédiatement vous rejoindre. » Cette idée réjouit la
femme, qui désirait ouvertement une union plus intime. Le mari
blêmit ; sa réponse est courtoise mais muette.
Je me tourne vers l'épouse : « Si vous dites à votre époux "je
ressens cette douleur'', il doit vous laisser de l'espace. Vous allez
avoir cinq minutes pour vous seule. Durant ces cinq minutes,
vous pouvez faire une sieste, faire ce que vous voulez. Mais
vous devez obtenir du temps pour vous. » La femme blêmit ; sa
réponse est courtoise mais muette.
J'explique au mari qu'il y a une seconde étape dans la théra­
pie ; il doit mentir et duper sa femme régulièrement. En fait, il
doit le faire trois fois par jour. Il est obligé de mentir et duper. Ce
serait une bonne idée de le faire au petit déjeuner, au déjeuner et
au dîner ; comme ça, il n'oublierait pas. Nous nous mettons d'ac­
cord sur ce que doivent être des mensonges et des duperies adé­
quats. Il faut que ce soit un mensonge relativement mineur et
sans rapport avec les accoutumances. Par exemple, il peut dire
qu'il a sorti les poubelles alors que ce n'est pas vrai, ou qu'il a
été faire une commission mais qu'il n'en a rien été.
Le travail de l'épouse est de le prendre sur le fait. À la fin de la
journée, ils auront une conversation honnête. Elle dira ce qu'elle
a cru être les mensonges et duperies. Il dira ce que mensonges et
duperies étaient vraiment.
Une troisième paitie de la thérapie du mari consistait en une
simple technique de blocage de la pensée, qu'il pouvait utiliser
chaque fois qu'il ressentait cette douleur. Le besoin douloureux
pouvait être considéré comme un « envahisseur » ; et cette tech-

1 17
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

nique faisait partie de I' « artillerie » qu'il pouvait déployer pour


renforcer ses lignes de défense.
La méthode s'appelle « Visuel-Auditif-Tactile - 4, 3 , 2, 1 ». Il
devait penser en lui-même la phrase de base « Maintenant, j'ai
conscience de », et dire en silence quatre choses ayant rapport à
la vision : « Maintenant, j ' ai conscience du mur. Maintenant,
j'ai conscience de la couleur du sol. Maintenant, j'ai conscience
de la couleur de mon costume. Maintenant, j'ai conscience des
changements en un clin d'œil. » Puis quatre choses du registre
auditif : « Maintenant, j ' ai conscience des sons extérieurs.
Maintenant, j 'ai conscience des sons autour de moi. Mainte­
nant, j'ai conscience du son de ma respiration. Maintenant, j'ai
conscience du son des changements. » Puis il décrirait quatre
choses tactiles : « Maintenant, j'ai conscience de la sensation de
mes pieds sur le sol. Maintenant, j'ai conscience de la pression
exercée par mon corps sur le siège. » Et ainsi de suite.
Après avoir rempli ces quatre schèmes de phrases par des
mots visuels, auditifs et tactiles, il devait le faire trois fois, puis
deux puis une seule fois. Je lui expliquai que ce n 'était pas tant
une technique de distraction qu 'une méthode pour « perdre
conscience et revenir à soi par les sens ». À la fin de l 'exercice, il
aurait une acuité sensorielle avivée. Il pourrait même se sentir
un peu « parti » .
Je conclus la séance en disant que nous en avions fait assez.
Nous nous rencontrerions le jour suivant pour avancer la théra­
pie, qui impliquait de l 'hypnose formelle. Je les rencontrerais
individuellement une demi-heure. Je laissai entendre qu'ils ne
rencontreraient pas de problème à maintenir un environnement
d'où était absent le tabac jusqu'au prochain rendez-vous pour le
« vrai » traitement.
Le jour suivant, je m'entretins tout d'abord avec la femme.
Elle dit avec désinvolture : « J 'ai décidé d'arrêter de fumer. Je
n'ai eu aucun problème à me passer de cigarettes depuis la der­
nière fois que je vous ai vu. C'est comme avec l'alcool - j'ai
décidé d'arrêter. » Je lui répondis : « Je voudrais que vous pre­
niez garde à ne pas être trop enthousiaste sur le fait d 'arrêter de
fumer. Si votre mari voit que vous ne vous battez pas, ça peut lui

118
L E S V E RTUS DE N O S DÉFAUTS

créer un problème. Aussi, même si ce n'est pas vrai - surtout si


ça n'est pas vrai -, dites-lui nom1alement que vous avez des dif­
ficultés à ruTêter de fumer, pru·ce que je pense qu'il est plus facile
pour vous d'anêter que pour votre époux. Nous savons tous les
deux que c'est un peu un bébé. Et je ne veux pas qu'il vous fasse
échouer par inadve1tance. »
La femme était d'accord sur le fait que son mari se comportait
un peu comme un « bébé » face aux difficultés, et nous discu­
tâmes des moyens de sabotage qu'il pourrait mettre en œuvre par
inadve1tance au cas où il fumerait et elle non. Je lui fis une transe
« de cérémonie » pour qu'elle ait de quoi discuter avec son mari
et qu'il sache qu'elle a été traitée. Durant la transe, je lui racontai
des histoires d'adolescents qui apprennent à agir dans leur intérêt
même à contrecœur. La thérapie était achevée pour elle.
Le mari arriva et je le rencontrai individuellement. Il dit :
« Vos idées m'ont fait rire toute la journée, hier. Pourquoi
m'avez-vous demandé de duper? » Il ajouta : « Je n'ai pas dit "je
ressens cette douleur" à ma femme. J'étais bien. » Je le répri­
mandai : « Vous allez vraiment ruiner la thérapie. Vous devez
dire à votre femme "je ressens cette douleur". » Je continuai :
« Vous savez, votre femme veut vraiment aider. Elle n'est dure
qu'en apparence. À l 'intérieur, elle est beaucoup plus sensible
qu'il n'y paraît. En fait, il se pourrait qu'il soit plus difficile pour
elle de s'arrêter de fumer que pour vous. » I l était d'accord avec
ce que je disais ; il ajouta que parce qu'elle avait elle aussi un
côté serviable, il dirait « je ressens cette douleur » aussi souvent
que possible pour qu'elle puisse le toucher, l'embrasser, se sentir
utile pour lui dans leur cheminement pour arrêter de fumer. S ' il
ne ressentait qu'un léger désagrément, il exagérerait et dirait « je
ressens cette douleur » ; même s ' il se sentait bien, il pourrait
gauchir un peu la vérité et dire « je ressens cette douleur ».
Sa transe consistait à apprendre par l'auto-hypnose comment
« raffemùr ses lignes de défense ». Comme avec la technique
« Visuel, Auditif, Tactile - 4, 3, 2, 1 » , il utiliserait l'auto­
hypnose pour éliminer tout besoin impératif. Je présentai
la méthode comme un programme d 'hypnose à travailler.

119
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

Cinq mois après les séances, j e reçus une note d u mari indi­
quant qu'aucun d'eux ne fumait plus. Ils étaient reconnaissants
de mon aide, sans pour autant comprendre exactement comment
ma méthode avait marché.

Situation 3

Voici un autre cas au thème semblable. Considérez l ' inter­


action que nous avons eue, Milton Erickson et moi alors que
j 'étais étudiant en thérapie (Zeig, 1 985). À l'époque, j'étais un
fumeur de pipe endurci. C'était un hobby. Je possédais un
grand nombre de pipes de valeur, de mélanges personnalisés, et
tout l ' attirail. Cela convenait à l 'image que j ' avais du « jeune
psychologue ».
Erickson me vit fumer la pipe dans son jardin avant notre
séance. Quand nous nous rencontrâmes, il me conta la longue
et plaisante histoire d'un de ses amis qui était fumeur de pipe.
L'ami, disait-il, était embarrassé. Il était embarrassé parce
qu'il ne savait pas où mettre la pipe dans sa bouche. Devait-il
la placer au milieu de la bouche ? À un centin1ètre à droite du
milieu ? Un centimètre à gauche ? Il était embarrassé.
Il était embarrassé parce qu'il ne savait pas comment mettre
le tabac dans le fourneau. Devait-il se servir de son bourre
pipe ? Devait-il se servir de son pouce ? De son index ? Il était
embarrassé.
L'ami était embarrassé, car i l ne savait pas comment allumer
la pipe. Devait-il procéder en présentant la flamme face au
fourneau ? À l 'arrière du fourneau ? Sur le côté droit ? Le
gauche ? Il était embarrassé.
Pendant ce temps, je pensais : « Pourquoi me raconte-t-il
cette histoire ? Je n'ai pas l ' air embarrassé quand je fume
la pipe. » Erickson continuait. L'ami était embanassé quand
il tenait la pipe. Devait-il la tenir de la main droite ou de la
main gauche ? Devait-il tenir le fourneau ou le tuyau ? Il était
embarrassé.
L'ami était embarrassé parce qu'il ne savait comment expirer

120
LES V E RT U S DE NOS D É FA UTS

la fumée. Devait-il l'envoyer vers le haut ? Devait-il la souffler


vers le bas ? Sur le côté ? Il était embarrassé.
Il était embarrassé car il ne savait pas où poser sa pipe. Devait­
il la tenir à la main ? La poser sur la table ? Il était embarrassé.
L'histoire parut durer une heure. Je ne soupçonnais pas qu'il y
eût autant de façons d'avoir l 'air embarrassé en fumant la pipe.
Le jow· suivant la séance, je quittai Phoenix en voiture pour
rejoindre la région de San Francisco, où je vivais à l'époque. En
atteignant la Californie, je me dis : « Je ne fume plus. » Je ran­
geai ma pipe à jamais. Je ne voulais plus fumer une seule pipe.
Et de fait, je n'ai plus jamais fumé de pipe ! Jamais.
L' interruption de schéma fait partie de la technique d'Erick­
son. Je pris conscience au plus haut point du processus de fumer,
qui m'embarrassait effectivement. De plus, s'il y a quelqu'un
devant qui je ne voulais pas paraître embarrassé, c'est bien Mil­
ton Erickson. Par conséquent, fumer la pipe ne semblait pas la
chose à faire. Mais le fait d 'arrêter de fumer est à porter à mon
crédit. La force du motif vient de moi. Erickson a fait peu. Il ne
m'a pas dit d 'arrêter de fumer. Il ne m'a pas mis en garde contre
les dangers pour la santé. Il m'a seulement raconté une histoire.
C'est moi qui ai fait quelque chose de constructif.

Situation 4

Considérons un patient qui décrit ainsi le peu d 'estime qu'il


se porte : 1) il se demande s ' il a la capacité de faire correc­
tement le travail demandé ; 2) il décide « non, je ne l'ai pas » ;
3) il développe une sensation de poids dans l'estomac « comme
une pierre ».
Mon induction hypnotique avec cet homme fut la séquence
suivante (Zeig, 1988) :

Mettez-vous à l'aise physiquement, et peut-être même pouvez­


vous regarder un point et l'utiliser pour centrer votre attention
( . . . ); en même temps, attendez un signal, une sensation, un
signe dans votre corps dont vous savez qu'il sera là. Un senti­
ment que je nommerai plus tard.

121
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

1 . Mais tout d'abord, mentalement, l e processus peut vous inté­


resser. Parce que vous pouvez être en train de penser à vos mou­
vements oculaires, et vous pouvez être en train de vous deman­
der : « Le comportement de mon œiJ va-t-il changer? Est-ce que
cette sensation de faible battement va être présente ? Y ama-t-il
altération de mon réflexe de clignement ? »
2. Et puis vous pouvez décider : «Oui, il peut y avoir cette stabi­
lité autour de l 'œil », et «Oui, il peut y avoir cette agréable sen­
sation de battement », et « Oui, il peut y avoir ce changement de
réflexe ».
3. Alors, il y a cette sensation physique; par exemple, il y a un
sentiment qui peut être décrit comme une so11e d'engourdisse­
ment qui peut se produire au centre . . . de vos mains. Et plus tard,
il peut y avoir un mouvement d'élévation (p. 372).

L'utilisation revisitée

Réfléchissez aux quatre expériences que je viens de présenter.


Je vous ai demandé d'établir ce que ces situations ont en com­
mun. Quel thème peut-on découvrir en chacune ? On peut le
décrire d'un mot : l 'utilisation..
L' utilisation est un principe central de la thérapie érickso­
nienne. C'est le cachet de l ' approche éricksonienne (Zeig,
1988). De plus, c'est une source irnp01tante d'où souvent jaillit
une psychothérapie couronnée de succès. Erickson décrit la
méthode de l'utilisation de la façon suivante (Erickson, 1 965) :

Les thérapeutes qui souhaitent aider leurs patients ne devraient


jamais dédaigner, condamner, ni rien rejeter de la conduite du
patient simplement parce qu'il est obstructif, déraisonnable ou
même irrationnel. Le comportement du patient fait partie du pro­
blème qu'il apporte dans ce bureau. Il constitue l'environnement
personnel à l'intérieur duquel la thérapie doit faire son effet. Il
peut constituer la force dominante dans la relation globale
patient/médecin. Aussi quoi que ce soit que les patients apportent
dans ce bureau est d'une façon ou d'une autre à la fois prutie
d'eux-mêmes et de leur problème. Le patient doit être regru·dé

1 22
L E S VERTUS DE N O S DÉFAUTS

d'un œil sympathique, englobant la totalité qui fait face au théra­


peute. En agissant ainsi, les thérapeutes ne doivent pas se limiter à
englober ce qui est bon et raisonnable parce que offrant de pos­
sibles bases aux procédures thérapeutiques. Parfois en fait, beau­
coup plus souvent qu'on se l ' imagine, la thérapie peut être
fem1ement ancrée tout simplement sur l'utilisation des manifesta­
tions bizarres, stupides, absurdes, irrationnelles ou contradictoires.
Ce n'est pas la dignité professionnelle qui est en jeu, mais la com­
pétence professionnelle (p. 2 13, Collected Papers, vol. IV).

Dans un autre ruticle, Erickson ( 1 952) développe ces idées à


propos spécifiquement de l'induction en hypnose profonde ; les
concepts peuvent également s'appliquer à la psychothérapie :

Reconnaître et admettre les besoins des sujets et utiliser leur


comportement ne constitue pas, comme l'ont déclaré certains
auteurs, « des techniques non orthodoxes » fondées sur « I' intui­
tion clinique », ce n'est au contraire que la simple reconnais­
sance des conditions existantes, fondée sur un respect total pour
les sujets comme personnalités fonctionnantes (p. 155, Collec­
ted Papers, vol. 1).

Qu 'est-ce que l'utilisation ? C'est pour le thérapeute être prêt


à répondre stratégiquement à tout et n' importe quel aspect du
patient ou de l'environnement. L'utilisation est la transe du thé­
rapeute. Stephen Gilligan (communication personnelle) décrit
l'état de l 'hypnothérapeute comme une transe centrée sur l' exté­
rieur par comparaison avec la transe du patient qui est dirigée
vers l' intérieur. Cette transe centrée sur l'extérieur est l 'état
d'être prêt à répondre - paré à s'emparer du moment en captu­
rant et utilisant tout ce qui se passe.
On peut objectivement définir l'hypnose comme l'état d'être
prêt à répondre : le patient adoptant la position de répondre aux
indices subtils proposés par le thérapeute. En termes inter­
actifs, l' hypnose peut-être définie comme l'état d'être prêt à
répondre du patient en fonction de l 'état d'être prêt à répondre
du thérapeute.
Si le thérapeute veut encourager le patient à être prêt à
répondre, il doit être disposé à montrer la même sorte de réacti-

123
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

vité. Le thérapeute modèle une disponibilité à discerner et utili­


ser même des comportements minimaux des patients et des
aspects encore inaperçus de l 'environnement. Les quatre scéna­
rios du début de ce chapitre font une démonstration de l'usage de
ces facettes non reconnues de l'expérience.
On a proposé un choix d'exemples de l'utilisation : utiliser
quelque chose de l 'environnement, comme la pression du dos­
sier ; utiliser quelque chose du patient, comme une langue parti­
culière, une remarque d'humour, le manque d ' intimité, la
séquence du problème, ou le comportement symptomatique lui­
même (comme le fit Erickson pour moi qui fumais la pipe). On
peut même utiliser la famille du thérapeute (voir Zeig [ 1 985]
pour des cas où Erickson utilise des membres de sa propre
famille pour faciliter le traitement). Tout ce qui existe dans l 'en­
vironnement, le patient, l'histoire du patient, le problème du
patient, le bureau du thérapeute, peut être utilisé. Dans les
méthodes éricksoniennes, nous prenons les choses de la situa­
tion immédiate et les exploitons dans une direction constructive.
Comme l'aurait vivement recommandé Erickson à ses étu­
diants, l 'une des choses les plus importantes à utiliser est l 'in­
conscient du thérapeute. Le thérapeute se repose sur une richesse
d'expérience qui est, par essence, une monnaie d'échange dont
on peut se servir pour atteindre le patient. Même les handicaps
du thérapeute peuvent être utilisés. Par exemple, Erickson expli­
quait que la polio fut l'un de ses meilleurs enseignants du com­
portement humain. Il usait de cette infirmité de façon construc­
tive. Je me souviens qu'une fois, à la fin d'une séance, je voulais
l'aider à monter une pente avec son fauteuil roulant ; se tournant
vers moi, il expliqua : « Non, il y a certaines choses qu'un
homme doit faire lui-même. » Je le regardai se battre pour
accomplir la tâche. C'était une façon de ponctuer le message du
jour de confiance en soi pour un jeune étudiant et de le faire s'en
souvenir. Dans l'action, Erickson démontrait qu'on peut utiliser
les limitations du thérapeute.
L'utilisation signale que le thérapeute est un pruticipant actif
du processus de cocréation du changement dont l'origine est le
patient. Il ou elle est un compagnon de voyage - pas un guide tau-

124
L E S VERTUS DE N O S DÉFAUTS

ristique qui fait des commentaires sur les inadéquations du patient


qui ne cesse de marcher dans des ornières d'inefficacité alors qu'il
avance sur les chemins rocailleux de la vie. Le thérapeute est en
fait avec le patient pour quelques pas il ne lui demande même
-

pas d'analyser ni de comprendre les vices de forme. Par essence,


le thérapeute aide le patient à réaliser les vertus de ses défauts. Un
examen attentif des cas proposés par Erickson montre que ces
études articulent l'application des principes de l 'utilisation.

L'histoire de l'utilisation

Le concept d 'utilisation apparaît tôt dans le travail expérimen­


tal d ' Erickson. Il fait remonter la méthode ( 1 958) à une
recherche de 1943, qui utilisait la régression temporelle hypno­
tique pour opérer la thérapie. Une femme avait développé une
phobie traumatique du jus d'orange au point de ne supporter ni
la vue ni l'odeur des oranges. Elle imposait son problème aux
autres en leur interdisant le jus d'orange. Bien qu'elle voulût une
thérapie, pour une raison inconnue, elle n'arrivait pas à se déci­
der. Erickson utilisa une réception, situation sociale naturelle,
pour faire une démonstration d 'hypnose, en prenant pour sujet
la femme phobique. Au cours de la démonstration, il la fit
régresser jusqu'à une période précédant le traumatisme du jus
d'orange et s 'arrangea pour qu ' on lui tende un verre de jus
d'orange, qu'elle but avec plaisir. Il lui donna une amnésie de
l 'expérience. Il en résulta une guérison complète, rapporte-t-il.
Ernest Rossi (Erickson et Rossi, 1 977) date le concept d'utili­
sation de la guérison d'Erickson de la polio à l ' âge de dix-sept
ans, alors qu'il était paralysé et alité. Pendant qu'il recouvrait la
santé, il fit usage d'un concept que nous décrivons en hypnose
sous le nom de « comportement idéo-moteur 1 ». En guise de

1 . L'activité idéo-dynamique implique penser à quelque chose si intensément


qu'en suit un comportement effectif. Par exemple, vous pensez à un caramel,
vous commencez à saliver (idéo-sensoriel) ; si vous êtes du côté passager dans
une voiture, et que vous voulez que le conducteur s'arrête, vous pouvez appuyer
sur une pédale de frein qui n'existe pas (idéo-moteur).

125
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B RÈ V E

rééducation, i l observa ses jeunes sœurs qui apprenaient à mar­


cher. Grâce à une observation extrêmement attentive, son corps
se remémora comment bouger ses muscles.
Le concept d'utilisation était si impo1tant qu'il apparaît dans
une définition de l'hypnose qu 'Erickson rédigea pour l ' Encyclo­
pedia Britannica en 1954 :

Un autre aspect essentiel dans la technique du travail de


recherche ou thérapeutique consiste à utiliser les schémas de
réponse et capacités du patient, plutôt qu'à tenter de forcer le
sujet par la suggestion d'un thérapeute à la compréhension lllni­
tée de comment et de ce que devrait faire le sujet. Les échecs en
thérapie hypnotique et dans le travail expérimental viennent sou­
vent du fait que l'on traite le sujet comme un automate dont on
attend qu'il exécute des ordres selon la compréhension de l 'hyp­
notiseur, sans reconnaître le sujet comme personnalité avec ses
schémas individuels de réponse et de comportement (voir Erick­
son, 1 980, Collected Papers, vol. ID, p. 22 ; nos italiques).

Le principe d'utilisation fut développé et étendu par nombre


d'imp01tants penseurs, qui ont perpétué les traditions initiées par
Erickson. Les références sont si nombreuses qu'il n'est possible
de mentionner que quelques éminents contemporains.
Erickson et Rossi ( 1 975) mettent en avant la théorie de l'utili­
sation de la suggestion hypnotique ; Haley ( 1 973) décrit l 'impor­
tance d'accepter la résistance ; les Lankton ( 1 983) débattent de la
conception éricksonienne d'utilisation de la résistance ; Yapko
( 1 984) articule l 'utilisation thérapeutique de l'état de transe ; et
Gilligan ( 1 987) indique comment le schéma individuel d'expres­
sion du client constitue la base de l 'induction de la transe. Et
aussi Dolan ( 1 985) qui étudie la nature de l'utilisation érickso­
nienne avec des patients résistants et chroniques ; de Shazer
( 1 988) montre comment utiliser les exceptions de l'histoire du
patient ; O'Hanlon et Wilk ( 1 987) soulignent comment on peut
user de } 'utilisation pour concevoir et délivrer les interventions
thérapeutiques ; et O'Hanlon ( 1 987) suggère que l'approche de
l 'utilisation est la contribution la plus durable d 'Erickson à la
thérapie.

126
LES VERTUS DE N O S DÉFAUTS

Il suffit de dire que tous les disciples d'Erickson ont abordé le


principe d 'utilisation et l ' ont incorporé dans leurs théories et
méthodes. En fait, on peut dire que l ' utilisation est à la thérapie
éricksonienne ce que l'analyse est aux approches dynamiques,
ou le conditionnement à la thérapie comportementaliste. L'utili­
sation est une facette centrale du modèle éricksonien et peut être
utilisée dans l'hypnose comme en psychothérapie.

L'utilisation en hypnose

En pratiquant l 'hypnose thérapeutique, même s'ils emploient


des méthodes traditionnelles, les thérapeutes font usage de l ' uti­
lisation, qu'ils le réalisent ou pas. Par exemple, l 'hypnotiseur tra­
ditionnel peut suggérer : « À chaque respiration, à chaque bruit
que vous entendez, vous entrerez de plus en plus profondément
dans la transe. » Dans cette technique d' utilisation, quelque
chose de l'environnement est associé au but qui est d'aller plus
profondément dans la transe.
Dans l'approche éricksonienne, un thérapeute travaille à choi­
sir les ressources du patient, plutôt qu'à programmer des sugges­
tions pour une personne supposée passive. On évite les tech­
niques hypnotiques de routine au profit des méthodes
d'utilisation qui individualisent automatiquement le traitement.
Nous allons passer en revue à présent six techniques d'utilisa­
tion (voir également Zeig, 1988).

Ratification

Le processus d'induction de la transe implique ordinairement


deux étapes successives : absorber et ratifier. Tout d 'abord, l'at­
tention du patient est absorbée dans une sensation, une percep­
tion, un fantasme, un souvenir, etc. Puis l 'absorption est ratifiée :
les changements qui se produisent alors que le patient est

127
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

absorbé sont ratifiés par de simples phrases déclaratives. Par


exemple, le thérapeute peut répondre : « Alors que vous m'écou­
tiez, votre pouls a changé ; votre respiration est différente, votre
tête n'est plus dans la même position. » La ratification cmmne
méthode d'utilisation a pour signification implicite « vous
répondez, vous manifestez les changements désirables ».

Attribution

L'attribution est une forme indirecte d'utilisation en relation


avec la ratification. La ratification implique spécifiquement de
répondre hypnotiquement ; l 'attribution assigne des significa­
tions supplémentaires que l'on peut utiliser dans des buts plus
généraux.
Considérez avec soin cette offre faite au patient sous hypnose
qui hoche doucement la tête : « Vous hochez la tête différem­
ment à présent parce que c'est votre façon non consciente d' être
d'accord. » Ici on donne une signification sous-entendue du
comportement manifesté par le patient - dans ce cas : « Votre
esprit non conscient coopère avec moi. »

Prescription du symptôme

À utiliser la prescription du symptôme, le thérapeute encou­


rage le comportement symptomatique et le modèle subtilement
dans la direction désirée.
Voici un exemple tiré de ma propre expérience. Lorsque
j'étais étudiant en master (avant ma rencontre avec Erickson), un
psychiatre supervisait mes travaux pratiques. Je lui demandai de
m'apprendre l'hypnose. Il me convia dans son bureau et m' in­
vita à m'asseoir. J'étais nerveux. Assis dans un fauteuil, incons­
ciemment je pianotais sur l'un des bras. Sautant sur l'occasion, il
suggéra sur-le-champ : « Vous pouvez pianoter plus rapidement,
faites alors attention au rythme du mouvement. Remarquez
comme il change au fur et à mesure. Quand le rythme ralentit,

1 28
L E S VERTUS D E NOS DÉFAUTS

prenez une respiration profonde, fe1mez les yeux et entrez en


transe. »
C'était ma première expérience personnelle de l'utilisation. Ce
fut pour moi si intéressant, comme ont tendance à l'être les
expériences d'utilisation, que je garde aujourd'hui de cet événe­
ment un souvenir aussi vif que lorsqu'il se produisit il y a dix­
huit ans.

Incorporation

L'incorporation est une variante de la technique d'utilisation,


comme la ratification et l 'attribution. On peut incorporer des
choses disparates de la situation réelle dans le schéma d 'induc­
tion. Par exemple, si une porte s'ouvre soudain au cours de l'in­
duction, le thérapeute peut dire : « Vous pouvez ouvrir construc­
tivement de nouvelles portes à l a capacité qu'a votre esprit
profond de vous guider. » Le thérapeute modèle un style de
réponse qu'il aimerait que le patient égale. Le thérapeute a sou­
vent pour but thérapeutique d'aider le patient à faire montre
d'une réponse constructive aux événements extérieurs. Si le thé­
rapeute veut que le patient développe cette capacité, il ou elle
peut la modeler, par exemple en utilisant l 'incorporation.

Redéfinition hypnotique

Une autre technique d' utilisation est la redéfinition hypno­


tique. Si une personne décrit un aspect du problème comme
étant l 'expérience d'une « pression », dans l'induction de l'hyp­
nose, le thérapeute peut commencer par orienter le patient vers la
pression de la chaise, du dossier, du bras, du repose-pieds, etc.
Ainsi, le concept de pression est redéfini subtilement en termes
plus positifs, et un mot du symptôme est utilisé comme mot de la
solution.

1 29
STRATÉ G I E DE L A T H É R A P I E B R È V E

Injonction symbolique

En psychothérapie traditionnelle, le praticien interprète sou­


vent les comportements et paroles symboliques du patient. Si le
patient déclare « j 'ai mal au dos », le thérapeute peut interpréter
le symbolisme de la phrase en demandant au patient : « Qui
avez-vous sur le dos en ce moment ? » Des interprétations de ce
type découlent du but de la psychothérapie traditionnelle, qui
prône l'importance de la compréhension consciente.
À la mode éricksonienne, les thérapeutes peuvent appliquer la
méthode de ! 'utilisation en pensant : « Si un patient peut com­
muniquer symboliquement, je peux donc être également intelli­
gent et communiquer avec lui symboliquement. Au lieu d'inter­
préter le symbolisme, je peux utiliser les processus symboliques
de façon constructive et créer des symboles thérapeutiques. »
Par exemple, au cours d'une induction, Erickson plaça la main
gauche d'une femme sur son triceps droit (Zeig, 1 980). Dans
cette posture, elle semblait alors s 'embrasser elle-même. Le
message symbolique était : « Vous pouvez vous protéger vous­
même ; vous pouvez vous réconforter. » Par la suite, Erickson
usa de cette expérience comme référence.
Voici un autre exemple. En faisant une induction de construc­
tion de l'ego, je suggérai : « Alors que vous entrez en transe,
votre tête est bien droite et vous la sentez bien sur vos épaules.
Votre tête semble encore plus loin de vos pieds. Votre épaule
droite semble encore plus loin de votre épaule gauche. » Symbo­
liquement et idiomatiquement, avoir « la tête droite », « la tête
sur les épaules », se « sentir grand » et « avoir les épaules larges »
sont des aspects somatiques d'une confiance en soi positive.
Les formes de la communication hypnotique peuvent sembler
des processus primaires, mais, sous hypnose, les patients peu­
vent être plus littéraux dans leurs schémas de réponse. L'indi­
rection ajoute également au drame, et par conséquent peut aug­
menter ! 'effectivité des suggestions. Une condition formelle
importante est à l 'œuvre ici : dans les méthodes d'utilisation
hypnotiques, comme avec toute technique, la communication est

130
L E S V E R T U S DE NOS DÉFAUTS

jaugée à l'aune de la réponse du patient, non de l' intelligence de


La structure. Si nulle réponse positive ne résulte de l'implication,
le thérapeute utilisera une autre techrùque.
Après avoir examiné quelques-unes des techrùques d 'utilisa­
tion en hypnose, voyons à présent l'usage de l'utilisation en thé­
rapie individuelle et familiale.

L'utilisation en thérapie individuelle et familiale

On peut étendre les techniques de l'utilisation de l'induction


hypnotique à La psychothérapie sans induction formelle. En voici
un exemple.

Pas une pierre qui ne soit retournée

Une de mes patientes souffrait de ce que je pensais être une


dépression. Elle m 'expliquait pourtant qu'elle avait des pro­
blèmes psychosomatiques. Je n 'interprétai pas ses problèmes
psychosomatiques comme de La dépression masquée. Au lieu de
cela, je lui demandai de porter avec elle une pieITe. Elle trouve­
rait une pieITe de la taille d'un poing, peinte en noir et la trans­
porterait pendant dix jours. À mon retour de voyage, elle me ver­
rait pour son prochain rendez-vous, fixé deux semaines plus
tard. Cette patiente savait qu'elle pouvait s'attendre de ma part à
cette sorte de tâches apparemment inhabituelles, et elle l'accepta
volontiers.
Lors du second entretien, elle indiqua qu'elle avait accompli la
tâche et s'était promenée avec ce caillou. Je lui demandai ce
qu'elle en avait fait après dix jours. Elle répliqua : « Je ne savais
absolument pas quoi en faire, alors je l'ai mis dans la biblio­
thèque de mon mari . » Je dis : « Vous savez, je pense que ce
serait une bonne idée de faire un peu de thérapie de couple et
d'intégrer votre mari à la prochaine séance. »

131
S T R ATÉG I E D E LA T H É R A P I E B R È V E

J'avais tout simplement échangé les symboles. Elle me don­


nait un symbole (son problème psychosomatique), et pour être
gentil, même poli, je lui retournai un symbole : je suggérai une
pierre noire dont je pensais qu'elle symboliserait la dépression.
En fait, le problème n'était pas tant la dépression qu'un enjeu
concernant le couple. Elle avait symboliquement corrigé mon
erreur d ' interprétation lorsqu'elle choisit où laisser la pierre.
Pour l'essentiel, mon intervention fut d'utiliser un processus
symbolique. Ensuite, je pouvais diriger la réponse à ma tâche
symbolique et coITiger ma méthode de manière appropriée.
Ce qui suit est un exemple d'utilisation en thérapie familiale.

Utiliser la dent du tigre

Fred était un enfant de dix ans, insupportable, têtu, cherchant à


se faire remarquer, et négatif. Il ne restait pas assis bien droit sur
la chaise du bureau, au contraire, il adoptait des positions fan­
tasques ou s'asseyait sur le sol. Il interrompait fréquemment, et
disputaillait immanquablement quand on lui disait quelque
chose. Fred était imprévisible ; il n ' anticipait pas les consé­
quences de ses actions ni ne prenait la responsabilité personnelle
de son comportement. Ses accès de colère étaient « top niveau ».
Comme je l 'observai interagir avec ses parents au cours d'une
séance de thérapie familiale, trois schémas de comportement res­
sortaient : ( 1 ) son usage de la perturbation pour attirer l'atten­
tion, (2) son comportement d 'opposition, (3) sa capacité à trou­
ver la faille dans l'argumentation chez n 'importe qui.
La belle-mère de Fred lui dit que si seulement il s'asseyait cor­
rectement sur sa chaise et participait à la conversation pendant
dix minutes, elle lui rendrait l'un des nombreux jouets qu'on lui
avait confisqués à la maison, conséquence de diverses infrac­
tions. Fred fit un faible eff01t pour tenir. Sautant sur l'occasion,
je demandai à Fred s ' il pouvait détourner l 'attention, dire le
contraire de ce que je disais, et/ou trouver une faille dans ma
position. Il affirma qu'il le pouvait. J'avais des doutes. J 'expli­
quai que s'il pouvait faire ces trois choses, il gagnerait un point.

132
L E S VERTUS D E N O S D É FAUTS

Son père ajouta que s'il gagnait cinq points, il récupérerait un


jouet.
Nous fimes un essai pour nous assurer que Fred avait bien
compris les règles : je fournissais une phrase stimulus et il
répondait en détournant l 'attention, par l'opposé, ou en trou­
vant une faille. Après quelques phrases de stimulus, il était
clair que Fred était très bon à découvrir les failles. En fait, il
était meilleur pour trouver les failles que pour détourner l 'at­
tention ou contrarier. Cependant, j ' insistai pour qu'il pratique
les trois méthodes, et parce qu'il tenait tellement à trouver la
faille, j ' indiquai qu'il y aurait une quatrième technique, qui
était de répéter la dernière, et par là démontrer qu'il pouvait
obstinément rester dans une ornière.
Après quelques essais, nous modifiâmes les règles du jeu pour
qu'il effectue chacune des quatre opérations dans l 'ordre. Tout
d'abord, perturber, puis dire le contraire, trouver la faille, et res­
ter dans l'ornière. Mes phrases stimulus avaient au départ un
contenu bien défini, car Fred se montrait peu apte à identifier les
sentiments. Comme la séance progressait, je changeai de phrases
stimulus. À un moment où Fred devait être oppositionnel, je lui
dis : « Tu ne peux pas contrôler ton comportement. » Il répliqua :
« Maintenant, je suis assis sagement. »
Le jeu semblait amusant à maman aussi, qui à son tour proposa
des phrases stimulus ; puis au tour de papa. Pendant le temps qu'il
resta dans le bureau, Fred sauva onze jouets. À la fin de la séance,
Fred me regarda et m'offrit un charmant « merci ». C'était la pre­
mière communication non caustique qu'il me destinait.
Auparavant, les schémas de comportement de Fred lui ser­
vaient à s'aliéner les autres. J'utilisai ces comportements pour
favoriser le rapprochement. Ils devinrent un jeu. Dans le proces­
sus, Fred démontra qu'il pouvait contrôler son comportement
- qu'en fait il en avait un contrôle très fin. De plus, les schémas
devinrent plus clairs aux parents, qui commencèrent à sentir
qu'ils avaient des outils avec lesquels continuer.
Ce « jeu » n'était que l ' un des composants d'une thérapie
complète avec la famille . Dans ce cas, on s'est adressé directe­
ment au patient identifié en employant une technique modifiée
133
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

de prescription de symptôme. Le projet thérapeutique était d'ins­


taller contrôle et bonne volonté dans une situation chaotique. Par
la suite, on put développer ces changements à l'intérieur de la
famille.
Après avoir examiné l'utilisation comme concept, en avoir
tracé l'histoire, et donné des exemples de l'usage qui en est fait
en hypnose et en thérapie, nous allons à présent nous tourner
vers ce que j 'appelle les « principes de l'utilisation » .

Les principes de l'utilisation

Principe n° 1 . Commencer par l'induction du thérapeute.


La première étape du traitement, dans une approche érickso­
nienne, n'est pas d'induire le patient à l'hypnose ; c'est plutôt
d' « induire » le thérapeute à utiliser. Le thérapeute initie la thé­
rapie en adoptant une mentalité d'utilisation, en accédant en lui
ou en elle-même à l'état d'être prêt à répondre constructivement
aux réponses du patient. L'état dirigé vers l'extérieur était une
facette centrale de la présence d'Erickson. Il était attentif à la
complexité du moment et intéressé à l'exploiter.

Principe n° 2. Quoi que ce soit qu'apporte le patient peut être


utilisé. Quoi que ce soit qui existe dans la situation de thérapie
peut être utilisé.
Quoi que ce soit qu'apporte le client n'est pas de l'eau au
moulin. C' est du combustible pour s' élancer dans un nouvel
espace. On peut utiliser les valeurs du patient ; la situation du
patient ; les résistances du patient ; les symptômes du patient.
Nous avons présenté ci-dessus des exemples de chacune des
méthodes d'utilisation.
Il est aussi vrai que l'on peut utiliser le mécanisme par lequel
le symptôme est entretenu. Il est évident que bien que les symp­
tômes semblent se produire automatiquement, en fait le patient
fait quelque chose pour entretenir le symptôme. Par exemple, les

134
L E S V E RTUS D E N O S DÉFAUTS

dépressifs font quelque chose pour entretenir leur dépression. Il


vaut mieux penser à la dépression comme quelque chose que
quelqu'un fait, et non juste quelque chose qui se produit. Le thé­
rapeute peut penser : « Comment le patient fait il la dépres­
-

sion ? » Une fois que le mécanisme dont use le patient pour faire
le problème est découvert, il peut être utilisé. Un exemple d'uti­
lisation de ce mécanisme est l'induction de séquence présenté
dans la Situation 4.

Principe n° 3. Toute technique dont se sert le patient pour être


un patient peut être exploitée par le thérapeute.
Les techniques ne viennent pas simplement d'un livre ; elles
peuvent être tirées de l 'étude des patients. Par exemple, si un
patient raconte des histoires pour être un patient, le thérapeute
peut raconter des histoires pour être un thérapeute. Si un patient
n'est pas clair sur son statut de patient, le thérapeute peut
constructivement n'être pas clair (voir Zeig, 1987).
Prenez le cas du bégaiement. Le problème d'un patient peut
être de bégayer. Le thérapeute peut de manière constructive
bégayer avec n'importe quel patient, comme manœuvre théra­
peutique. J'ai usé d'une technique de bégaiement constructif en
menant des inductions hypnotiques avec des patients qui ne
bégayaient pas. Je suggérais : « On peut imaginer et expérimen­
ter l 'hypnose comme un sentiment présent. . . euh . . . plaisant. Et
vous y entrez glorieu . . . euh, grande . . . , euh, graduellement, vous
pouvez le ressentir de mille et une manières. » Dans ce cas, le
patient peut répondre à n'importe lequel des mots que je viens de
bégayer. L'expérience peut être présente ou plaisante, le senti­
ment peut être glorieux, grandiose. Mon bégaiement stimule la
suggestion en faisant ressortir des mots clés.

Principe n° 4. Quelles que soient les réponses que vous rece­


vez, développez-les.
Le cas suivant illustre plusieurs techniques et principes de
( ' utilisation. Il illustre également comment développer une
réponse. Une fois que le patient répond, le travail du thérapeute
est de développer et exploiter la réponse constructivement. C'est

135
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

comme s i l e thérapeute récupérait toutes les « pépites d'or » que


lui donne le patient pour ensuite l 'aider à en façonner quelque
chose d'utile.
Erickson (Erickson et Rossi, 1 979) se rendit au domicile d'une
patiente qui était en train de mourir d'un cancer. Son médecin
traitant avait appelé Erickson en consultation parce que Kathy
souffrait énormément et que les traitements conventionnels du
moment étaient sans effet. Quand Erickson arriva, la patiente
reposait sur le côté gauche, en position fœtale, psalmodiant :
« Ne me faites pas mal, ne me faites pas peur. Ne me faites pas
mal, ne me faites pas peur. Ne me faites pas mal, ne me faites
pas peur. » Comment approcher cette patiente ? L'interrompre en
disant : « Excusez-moi. Je viens vous soigner. J 'aimerais vous
parler. Pourriez-vous, je vous prie, vous arrêter de psalmodier ? »
Mettez-vous dans la position d 'Erickson : si vous pratiquiez
l'hypnose, diriez-vous : « Excusez-moi, je sais que vous êtes en
train de psalmodier, mais pourriez-vous, je vous prie, fixer un
point sur le mur pour pouvoir entrer en transe ? » Par contraste,
que ferait un thérapeute ayant adopté l 'idée de l'utilisation ?
Erickson regarda Kathy et dit : « Je vais vous faire mal. Je vais
vous effrayer. Je vais vous faire mal. Je vais vous effrayer. Je
vais vous faire mal. Je vais vous effrayer. Je vais vous faire mal.
Je vais vous effrayer. » Kathy répondit : « Mais je ne veux pas
que vous me fassiez mal. » Erickson continua : « Mais il faut que
je vous fasse mal pour vous aider. Mais il faut que je vous fasse
mal pour vous aider. Mais il faut que je vous fasse mal pour vous
aider. »
Erickson induisit alors une transe en usant d'une technique
élégante. Il utilisa la mémoire de Kathy. Il lui dit : « Kathy, je ne
peux pas vous expliquer toutes les choses que je vais faire, mais
j 'aimerais que vous vous souveniez à quoi ressemblait de vous
tourner du côté gauche sur le côté droit. Fe1mez les yeux et rap­
pelez-vous vraiment à quoi ça ressemblait de changer de côté. »
Erickson utilisa la mémoire de la douleur de Kathy comme dis­
positif de concentration pour faciliter l'induction hypnotique.
Kathy dit à Erickson : « Je suis sur le côté gauche ; je pense
que je suis sur le côté gauche. » Erickson continua : « Kathy,
136
LES V E R T U S D E N O S DÉFAUTS

j'aimerais que vous alliez au fond de vous-même et développiez


le plus horrible, le plus intolérable, le plus épouvantable gratte­
ment que vous puissiez développer au bout de votre pied. »
Kathy essaya et échoua. « Je suis désolée, docteur Erickson, je
n'ruTive pas à développer d 'horrible grattement au bout de mon
pied. Tout ce que j'arrive à obtenir, c'est une espèce d'horrible
sentiment d'engourdissement. »
C'est sur ce point qu'Erickson développa la réponse de
Kathy : « C 'est bien, c'est très bien, Kathy. Ce que j 'aimerais
que vous fassiez, c'est que vous développiez cet engourdisse­
ment, que vous laissiez l'engourdissement gagner vos jambes,
traverser vos hanches, remonter le long de votre corps et de
votre bras, mais pas là où était votre sein gauche. » Kathy déve­
loppa un engourdissement généralisé.
Erickson était dans l'attente et prêt à répondre. Il utilisait tout
ce que Kathy développait en réaction à ce qu'il lui offrait. Si
Kathy avait développé un fourmillement au lieu d'un engourdis­
sement, il s'en serait servi. Si elle avait développé « rien » , il
aurait pu l 'utiliser : par exemple « laissez ce rien envahir votre
corps ». Erickson se servit également de la psychologie de
Kathy. Il laissa un espace de désagrément (un sein), sachant
qu'un patient doit souvent prendre sur lui, et laissa cette possibi­
lité intacte.
L'utilisation est un processus continu. Ce n'est pas quelque
chose que le thérapeute commence et finit. L'attitude d'utilisa­
tion du thérapeute se développe tout au long du traitement et fait
partie intégrante du processus de thérapie.

L'utilisation dans le processus de la thérapie

Le méta-modèle suivant est fondé sur une approche des com­


munications structurelles. Cette approche, pour atteindre des
buts dans le futur, se sert de l'influence sociale pour exploiter les
structures qui existent au présent, y compris les structures intra-

1 37
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

psychiques, interpersonnelles e t environnementales. C'est un


modèle qui s'attache à comment choisir un changement, plutôt
qu'à analyser pourquoi les gens sont comme ils sont.
Les aspects majeurs de ce modèle ne peuvent être que briève­
ment présentés et examinés ici. En plus du principe d'utilisation,
il y a quatre autres composants : ( 1 ) fixer le but ; (2) envelopper
le cadeau ; (3) faire du sur-mesure et (4) établir un processus
dynamique.

/ Diagnostics thérapeutiques �
motivation construction

' capacité à répondre /


1
ensemencement - petits pas -intervalle crucial
-accompagnement vers la solution

Fixer le but

Le thérapeute commence la thérapie en fixant les buts et en se


demandant : « Que veux-je communiquer au patient ? »
Les détails de l' instauration des buts pour une psychothérapie
donnée sont nombreux. J ' utilise couramment deux méthodes :
transfonner le problème en processus, et fractimmer la solution
en parties maniables.
1 . Transformer le problème en processus. Si l'on voit le pro­
blème comme un processus séquentiel, bien souvent les possibi­
lités d ' intervention sont immédiatement évidentes. Un but de
thérapie serait d'aider le patient à modifier le comportement
séquentiel habituel qui crée le problème. Le thérapeute peut y
arriver en ajoutant une étape à la séquence. Par exemple, pour
un problème de tabagisme, on peut demander au patient de se
frotter le bras avant d'inhaler ajoutant par là une étape à la

138
L E S V E R T U S DE NOS D É FAUTS

séquence habituelle. Si l'intervention est suffisante, un change­


ment systémique peut s 'ensuivre. Une prémisse sous-jacente est
que les patients seront attirés vers des schémas plus sains, plus
efficaces, une fois modifiée une séquence habituelle.
2. Fractionner la solution en parties maniables. Cette méthode
d' instauration des buts requiert du thérapeute qu'il détermine
comment le patient construit le problème. Par exemple, si le
patient se rabaisse, le thérapeute peut se demander comment ce
processus se réalise. Peut-être, entre autres choses, le patient ne
fait-il confiance ni à lui-même ni aux autres, se renferme et ren­
contre des failles personnelles qu'il exagère. Ces manœuvres
peuvent être conçues comme des actions « sensées » pour
atteindre un but ; c 'est-à-dire que si le résultat espéré est une
baisse de l'estime personnelle, il sera avisé de ne pas se faire
confiance, de ne pas faire confiance aux autres, de se renfermer et
de se découvrir des failles exagérées. La solution serait la réci­
proque (l'opposée) de la stratégie du problème ; à savoir : se faire
confiance, faire confiance aux autres, être attentif plutôt que ren­
fermé, et se découvrir des forces intérieures. Chacun des compo­
sants de la solution serait traité comme un but distinct auquel s'at­
taquer et tirer au clair. Une fois que le patient se fait confiance,
fait confiance aux autres, apprécie d'être attentif, et se trouve des
forces intérieures, alors toute l'estime de soi s'améliore.
Quand le thérapeute a un but à l'esprit, l'étape suivante est de
trouver une façon de présenter le but au patient. J'appelle ce pro­
cessus « envelopper le cadeau ».

Envelopper le cadeau

Si le thérapeute a un élément de la solution à proposer, il faut


une méthode pour offrir la stratégie au patient, pour que le
patient puisse récupérer cette capacité précédemment dissociée.
Prenez par exemple comme but la conscience aux choses exté­
rieures. Le thérapeute peut envelopper l'idée « être tourné vers
l'extérieur » de différentes manières. Il peut diriger le patient :
« Ouvrez les yeux, regardez le monde, prenez conscience et

139
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

notez les choses qui se trouvent autour de vous. » Dans mon


expérience, pourtant, les patients n'apprécient pas de payer ce
prix de l'heure pour recevoir de tels conseils. On doit plutôt
envelopper le segment de solution en présentant le thème à l ' in­
térieur d'une technique plutôt que directement. Une manière
d'envelopper une idée est de la présenter sous hypnose.
Une journaliste m'interviewa à propos d'un article sur l 'hyp­
nose. Elle me demanda : « Docteur Zeig, qu'est-ce que l ' hyp­
nose ? » Je répondis en accord avec la saison : « Structurelle­
ment, l 'hypnose n'est qu'une façon d'envelopper des idées. »
Les composants de la solution peuvent être enveloppés en uti­
lisant l'hypnose, les symboles, les métaphores, la prescription du
symptôme, les anecdotes, le recadrage, etc. Ces techniques sont
des formats puissants pour offrir des idées simples. Le théra­
peute s'interroge : « Comment présenter le but? » et alors décide
d 'une technique. Comme on l'a sous-entendu, les techniques
sont sélectionnées en usant de méthodes auxquelles le patient
souscrit historiquement ou de façon générale.
Le processus de relier les solutions et l 'emballage peut être
considéré comme une psychothérapie par association réciproque.
La technique du thérapeute associe le patient à un composant
de la solution extrait via l'effet idéo-dynarnique. L'emballage,
c'est sélectionner la technique avec laquelle présenter des idées.
Il ne suffit pas de simplement envelopper les composants de la
solution. Le mieux est d'individualiser la thérapie. On appellera
« sur-mesure » le processus qui consiste à accéder au style

unique du patient.

Sur-mesure

Le thérapeute qui est assez aimable pour envelopper une idée


pour un patient peut améliorer la présentation en faisant du sur­
mesure. Il est agréable de recevoir un présent, mais si le présent
est individualisé, ça l'est encore plus. Et c'est plus efficace.
Erickson insistait sur ce point en disant : « La psychothérapie du
patient A n'est pas la psychothérapie du patient B. »

140
LES V E R T U S D E NOS DÉFAUTS

Par faire du sur-mesure, le thérapeute pense : « À quoi le


patient accorde-t-il de la valeur ? Quelle est la position
qu'adopte le patient, de quoi est fier le patient ? » Le thérapeute
individualise l' approche en conséquence. Par exemple, si le
patient apprécie l' aventure, les tâches thérapeutiques peuvent
être réalisées parce qu'elles seront pleines d'aventures. Si le
patient apprécie la compréhension lente, le thérapeute peut
conduire une thérapie lente.
Revenons au but de prise de conscience de l'extérieur. Si
le patient est autopunitif (dur avec lui-même), le thérapeute
pourrait suggérer : « Je veux que vous soyez plus conscient
parce que ça va être vraiment dur pour vous. » Si le patient est
extrapunitif (dur avec les autres), le thérapeute peut suggérer
au patient : « Je veux que vous soyez plus conscient parce
que ça va être vraiment dur pour ceux qui sont autour de
vous. » Par là, le thérapeute fait du sur-mesure avec la vision
du monde et les valeurs du patient (cf. Fisch, Weakland et
Segal, 1982). La thérapie est filtrée par les verres intérieurs du
patient. Parfois, l ' offre thérapeutique sur mesure n ' a pas un
sens logique. Cependant, elle peut avoir un sens émotionnel
pour le patient parce qu'elle « convient » au modèle du monde
du patient.
Après avoir déterminé une stratégie pour tailler la technique
sur mesure, il faut que le thérapeute crée une méthode pour pré­
senter l'offre dans le temps. On peut considérer cette méthode
comme un processus.

Processus

Il ne suffit pas d' identifier le but et de créer une manière de


l' « envelopper » ou de l'individualiser. Le thérapeute travaille de
surcroît à créer un processus, une pièce de théâtre, par lequel le
but est présenté. Ce processus implique une période de temps,
une séquence temporelle de psychothérapie, qui cherche de
façon optimale à susciter et utiliser la dynamique interne et
sociale du patient.

\ B�U l'a�is 5 Î
141
STRATÉGIE DE LA THÉRAPIE B R È V E

Le thérapeute commence par évoquer la motivation d u patient


qui est ensuite « façonnée » en réactivité, en particulier aux
indices subtils. C'est une manière de « travailler la terre » pour
qu'elle soit fertile. On peut également penser l 'étape de
construction de la réactivité comme la conduite d'une induction.
Tout au long du processus, le thérapeute a en tête une inter­
vention principale sur mesure. Elle pourrait être une prescription
de symptôme, une épreuve ou une anecdote. Plutôt que d'aller
directement au « plat de résistance » cependant, le thérapeute
« ensemence » l'intervention principale en créant une illusion
indirecte de la technique à suivre. Fondamentalement, c'est une
méthode d'annonce. (Pour en savoir plus sur l'ensemencement,
voir Zeig, 1990.)
Le thérapeute procède ensuite par petites étapes vers l 'inter­
vention principale, à laquelle succède un suivi. On a nommé
cette procédure SIFf (Small steps, Intervenes Follow Through)
(Zeig, 1 985). Le thérapeute procède par Petites étapes, Inter­
vient, puis Accompagne jusqu'au Bout. Le processus transforme
la thérapie en une « expérience émotionnelle significative »
(Massey, 1979), autour de laquelle le changement peut rayonner.

Pourquoi utiliser ?

L'utilisation est un pont entre l'établissement des buts, l 'enve­


loppement, le sur-mesure et le processus 1 • Pour établir les buts,
le thérapeute peut utiliser la capacité du patient à diviser le pro­
blème en petits composants, de sorte que la réciproque de
chaque composant devienne un « mini but ». Pour envelopper, Je
thérapeute peut utiliser la technique dont se sert le patient pour

1 . Dans le modèle original, l 'utilisation était au centre du Diamant éricksonien.


Après un examen plus attentif, on réalisa qu'une formulation plus exacte est de
mettre « la position du thérapeute » au centre du Diamant. Il est probable que la
confrontation avec le Dr Masterson sur la place du contre-transfert dans le modèle
éricksonien fut bénéfique pour l ' accroissement du champ du méta-modèle. La
position du thérapeute inclut à présent l '« utilisation » entre autres facteurs tech­
niques et personnels. De futures publications en fourniront l'élaboration.

142
L E S V E RT U S D E N O S DÉFAUTS

être un patient. Pour tailler sur mesure, le thérapeute utilise


comme élément de motivation ce à quoi le patient accorde de la
valeur ( « . . . parce que ça va être dur pour vous » ) . Pour créer le
processus, le thérapeute utilise la séquence dont se sert le patient
pour créer ou expérimenter un problème.
Tous les bons communicateurs, dans n'importe quel domaine,
utilisent. Dans l'arène psychothérapeutique, l'utilisation stimule
la thérapie et la rend attirante. L'utilisation est respectueuse du
patient ; elle reconnaît l ' individualité du patient. L'utilisation
encourage également le patient à rester vigilant et maintient le
thérapeute sensible à l 'instant.
Je me souviens de la première fois où je rencontrai Milton
Erickson en 1 973. À ce moment de sa vie, il était condamné au
fauteuil roulant et souffrait de façon chronique. Il avait sa propre
manière de personnaliser la philosophie de l'utilisation. Il disait
fièrement : « La douleur m'est égale. Je n'aime pas l 'alterna­
tive. »
Erickson commençait la journée en parlant doucement au tra­
vers de sa douleur. J'étais plein d 'énergie et heureux de lui
rendre visite. Je m'efforçais de saisir le moindre de ses mots, la
plus fine de ses nuances. Je tentais de classer dans mon esprit
l'ensemble des différentes techniques qu'il employait. Je me
demandais : « Comment réalise-t-il l'utilisation à présent ? »
Comme le temps passait, j'étais de plus en plus fatigué. Ma
compréhension cognitive de tout ce qu'il faisait allait en s'ame­
nuisant. Au fur et à mesure que les heures s'écoulaient, Erickson
s'éloignait de sa douleur. Peut-être utilisait-il l 'intérêt qu'il avait
à me parler comme technique de distraction. De toute façon, il
devenait plus animé et plus alerte. À la fin de la journée, j 'étais
épuisé et Erickson plein d'énergie !
Cela m'amène à poser les critères d'une thérapie réussie. Si le
thérapeute se sent mieux à la fin de la séance, c 'était sans doute
une bonne séance. Et pour que le thérapeute se sente mieux, le
concept d'utilisation est souvent central.
Nous venons de présenter le méta-modèle sous sa forme la
plus générale. La cure est fondée dans le présent et dirigée vers
le futur. La philosophie de base du modèle est que s'il y a peu de

143
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

choses nouvelles (profondes) à dire aux patients, i l y a pourtant


de nouvelles (profondes) manières de dire au patient ce qu'il a
besoin d'entendre. Souscrire à cette nouvelle approche peut
requérir une modification dans la définition qu'a le thérapeute
de la thérapie.

Redéfinir la thérapie

L'utilisation requiert une nouvelle définition de la thérapie,


que l'on ne considère plus comme éducation ou analyse de ce
qui se passe dans la structure sous-jacente de l'inconscient ou du
système familial du patient.
Pour le praticien de l'utilisation, la thérapie devient un rappel.
La thérapie consiste à faire appel à une histoire constructive. On
considère que les patients possèdent ce dont ils ont besoin pour
résoudre le problème dans l 'arrière-plan de leurs expériences.
Tout fumeur sait comment être à l ' aise sans cigarette. Même
le schizophrène sait comment communiquer. Ces talents exis­
tent dans l 'histoire du patient. Le thérapeute part du principe
que le patient, dans son histoire, a fait preuve d'un fonction­
nement adéquat et efficace. Par conséquent, le thérapeute n'a
pas à enseigner au patient comment être adéquat. Bien plutôt,
le travail du thérapeute est d'aider le patient à débloquer l'his­
toire constructive endormie. La thérapie devient le processus
de stimuler les ressources en jeu - ressources qui sont restées
longtemps enfermées.
Dans les termes d'Erickson : « La psychothérapie est la réas­
sociation de la vie intérieure. »
8

La technique psychothérapeutique
du « recadrage »*
PAUL WATZLAWICK

Selon un vénérable bon mot, un optimiste est un homme


qui dit d ' une bouteille qu'elle est à moitié pleine, tandis
qu'un pessimiste se plaindra de ce qu'elle est à moitié vide
- et pourtant tous deux parlent de la même bouteille et de la
même quantité de vin. La différence ici en jeu est fondée sur
la différence des points de vue qu'ils ont de la même réalité,
mais il devrait être immédiatement clair que ni l ' un ni l ' autre
de ces points de vue n'est plus « exact », « sain d'esprit » ou
mieux « adapté à la réalité ». De même, quand Alexandre le
Grand tout simplement trancha le nœud par lequel Gordias,
roi de Phrygie, avait attaché un joug au timon de son char, il
agit évidemment selon un point de vue différent du pro­
blème : comment séparer la charrette du joug, et non com­
ment dénouer le nœud gordien (ce à quoi nombreux avant lui
avaient échoué). On se souvient de la célèbre formule d ' Épic­
tète, cinq siècles plus tard : « Ce ne sont pas les choses elles­
mêmes qui nous préoccupent, mais les opinions que nous
avons des choses. »
La plupart des personnes qui travaillent dans notre discipline
seront d'accord sur le fait que le critère de santé mentale d ' une
personne le plus important est son « adaptation à la réalité »,
mais peu gardent à l'esprit le fait qu'il y a de fortes chances,
lorsque nous parlons de réalité, que nous confondions deux

* Première publication : Successful Psycl1otllerapy, James L. Claghorn ed.,


Brunner-Mazel, New York, 1976, p. 1 1 9-127.

1 45
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

ordres de réalité bien distincts : l 'une, que nous pourrions défi­


nir comme réalité de premier ordre, qui a à voir avec les pro­
priétés physiques des objets de notre perception, et une autre,
définissable comme réalité de second ordre, fondée sur l 'attri­
bution d'une signification et d'une valeur à ces objets (Watzla­
wick, 1976). C'est évidemment ce dont parlait Épictète.
Bien qu'il soit indubitablement vrai qu'en cas de dysfonc­
tionnement particulièrement grave le trouble puisse finis par
envahir la réalité de premier ordre d'une personne sous la
forme de fantasmes, hallucinations, etc., nous constatons que
l ' immense majorité des problèmes humains n' implique que la
réalité de second ordre. Dans ce royaume, cependant, il
n'existe aucun critère objectif qui permette de définir ce qui est
vraiment réel ; au contraire, la signification et/ou la valeur attri­
buée à un objet, une situation, un événement ou surtout à la
nature d ' une relation humaine, n ' a rien à voir avec la vérité
platonicienne, prétendue objective, dont les gens sains d'esprit
auraient plus conscience que les fous. Si, par exemple, un mari
définit son point de vue sur la nature de la relation conjugale en
disant : « Je sais que tu me méprises » et que la femme répond
en pleurs : « Comment arriverai-je à te convaincre que je
t' aime ? », il n'y a aucun moyen d 'établir objectivement qui a
raison et qui a tort, et quelle est la nature « réelle » de leur rela­
tion. De même, un sourire est un événement objectivement
vérifiable au royaume de la réalité de premier ordre. Mais sa
réalité de second ordre, c 'est-à-dire la question de savoir s'il
signifie sympathie ou mépris, est au-delà de toute vérification
objective. Ou, pour revenir à mon point de départ, voir la bou­
teille à moitié pleine ou à moitié vide n'a rien à faire avec la
bouteille en tant que telle, mais avec l 'ensemble du cadre de
référence d'une personne.
Je soutiens que toute psychothérapie efficace consiste en un
changement réussi de ce cadre de référence ou, en d ' autres
termes, de la signification et de la valeur qu'une personne
attribue à un aspect spécifique de la réalité et qui, selon la
nature de cette attribution, rend compte de sa douleur et de sa
souffrance. Cela peut sembler une définition tout à fait arbi-

146
LA T E C H N I Q U E PSYCHOTHÉRAPEUTIQUE D U « RECADRAGE »

traire de la thérapie, et elle résonne sans doute comme bien


superficielle et « antipsychologique ». Mais on doit garder à
l'esprit que cette définition est elle-même un recadrage créant
une « réalité » qui, à son tour, rend possibles des interventions
thérapeutiques « impossibles » dans le cadre d'autres théories
de la thérapie. « C 'est la théorie qui décide de ce que nous
pouvons observer », disait déjà Einstein à Heisenberg en
1 926 ; et, dans le champ de la psychothérapie, on peut para­
phraser son énoncé en « c 'est la théorie qui décide de ce que
nous pouvons/aire ».
Prenons l'exemple d ' un étudiant, jeune et intelligent, qui
trouve de plus en plus difficile de se concentrer sur ses études.
Ce qui le dérange beaucoup non seulement parce qu'il risque
d'échouer, mais aussi parce qu'il est fondamentalement très
intéressé par ce qu'il a choisi d'étudier et croit qu'il y a
quelque chose qui ne va vraiment pas dans le fait de ne tirer
aucun plaisir à étudier. De plus, il se sent coupable d 'être un
poids financier pour ses parents, n'ayant rien à proposer en
échange. Confronté à ce problème, un thérapeute peut alors
procéder de deux façons très différentes. Il peut soit analyser la
résistance du jeune homme à l 'étude, essayer d'en découvrir
les causes dans le passé et conduire l'étudiant à l ' insight.
L' autre approche consiste à s 'occuper de sa prémisse de base,
c 'est-à-dire qu'étudier doit être agréable et qu'il devrait en être
reconnaissant à ses parents, et l'on peut y parvenir en lui fai­
sant remarquer que, même dans les meilleures conditions, étu­
dier est une corvée et que cette idée qu'il devrait aimer ça est
tout simplement irréaliste. De même pour son sentiment de
dette envers ses parents : la gratitude est une chose, aimer
devoir être reconnaissant en est une autre. Le thérapeute peut
alors le laisser libre de persister dans son attitude irréaliste et
immature face aux études, ou d'avoir le courage et la maturité
de vivement détester ça. Il peut même lui enseigner à garder
chaque jour un peu de temps pour envisager les différents
aspects désagréables des études (compétition avec les autres
étudiants, angoisse générée par les examens, non-pertinence de
bien des aspects de ses études et l'interférence générale avec

147
S T R ATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R ÈV E

les côtés les plus agréables d'une vie d'étudiant), e n lui décri­
vant cette attitude comme mûre et réaliste, la vie étant un
mélange de choses agréables et désagréables. Le résultat habi­
tuel de ce type d ' intervention est que les performances de
l ' étudiant s ' améliorent parce que sa difficulté n'était pas en
premier lieu un problème d'études mais une prémisse autodes­
tructrice à propos des études qui a maintenant été recadrée
avec succès.
Un autre exemple dans le même contexte : celui de l ' étu­
diant qui affirme ne pouvoir étudier parce que trop engagé
dans des activités extra-étudiantes. Il réalise qu'il devrait
consacrer plus de temps à ses cours et essaie de se forcer à
accomplir un minimum quotidien de devoirs, mais, si dure­
ment et si longtemps qu'il s'efforce d 'étudier, il ne peut tout
simplement pas concentrer son esprit baladeur sur ses cours.
Dans ce cas, on obtient généralement une amélioration assez
rapide grâce à une prescription comportementale consistant
en un accord sur le fait qu ' il consacre une quantité raison­
nable mais limitée de temps à ses études et qu'à la fin de cette
période, qu'il en ait fait peu ou beaucoup, il est libre de faire
tout ce qu'il veut, sauf étudier. Cette intervention revient à
recadrer sa réalité de second ordre : le loisir n'est plus l 'alter­
native la plus attrayante à l ' étude, mais a maintenant été
transformé presque en une punition (comparable à la
fâcheuse situation de bien des gens qui adoreraient rester au
lit les jours de travail mais se retrouvent parfaitement
réveillés les samedis et dimanches matin quand ils pourraient
dormir aussi longtemps qu'ils le veulent). L'image inversée
de ce phénomène est la scène bien connue de Tom Sawyer,
condamné à nettoyer une haute et longue palissade, et qui se
débrouille pour recadrer sa punition auprès de ses amis
comme un privilège auquel ils sont autorisés à participer
moyennant pourboire.
Pour le clinicien confronté aux manifestations rigides de la
psychopathologie, ces exemples sont condamnés à paraître
bien triviaux et limités. On les mentionne ici pourtant, car leur
simplicité montre l 'essence de ce type d'intervention théra-

148
LA T E C H N I Q U E P S Y CHOTHÉRA P E U T I Q U E DU « R E C A D R AG E "

peutique. Le recadrage, pour utiliser une définition donnée


ailleurs, « signifie modifier Je contexte conceptuel et/ou émo­
tionnel d ' une situation, ou le point de vue selon lequel elle est
vécue, en la plaçant dans un autre cadre, qui correspond aussi
bien ou même mieux aux "faits" de cette situation concrète,
dont Je sens par conséquent change complètement » (Watzla­
wick, Weakland et Fisch, 1 97 4 [Éd. du Seuil, coll. « Points » ,
p. 1 1 6]).
Cela bien sûr n'est plus de la psychologie mais de l 'ontolo­
gie, discipline définie un jour par Je logicien Quine comme la
théorie de « ce qui existe » . Mais ce qu'il y a, ce qu'il y a
« réellement », est déterminé par l a théorie, et donc il y a
autant de réalités (de second ordre) que de théories. Nous
avons déjà vu qu'attribuer signification et valeur à un objet
crée, pour l ' auteur de cette attribution, la réalité de second
ordre de cet objet, qui à son tour peut le faire souffrir ou le
rendre heureux. Recadrer est donc intimement lié à ce proces­
sus ontologique sans fin de créations de réalités de second
ordre. Si c ' est réussi, cela crée en effet pour le patient une
nouvelle réalité (de second ordre) tandis que la réalité de pre­
mier ordre de son monde, les « faits bruts », reste inchangée
(et est habituellement inchangeable).
Cette procédure soulève les sourcils et de sérieuses objec­
tions théoriques. Par-dessus tout, comment une intervention
tellement superficielle et manipulatrice, qui laisse intact le
problème sous-jacent et dédaigne l' insight, peut-elle avoir un
effet durable ? Mais cette objection est fondée sur l'hypothèse
non remise en question que, « bien sûr » , il y a un problème
sous-jacent dont le symptôme (ou la manifestation patholo­
gique équivalente) n'est que l ' aspect superficiel. Ce que
néglige cette objection, c'est qu'elle n'est elle-même qu'attri­
bution de signification ( « opinion », au sens d ' Épictète) et en
aucune façon le reflet exact d'une réalité objective. L' « exis­
tence » d'un problème sous-jacent n'est donc pas un aspect de
la nature (objective) de l 'esprit humain, mais la conclusion
nécessaire qui doit être tirée de la nature de la théorie psychia­
trique (dans ce cas, de la psychodynamique), et la théorie

149
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

détermine c e qui peut être fait e t c e q u i n e peut pas l'être.


Inutile de dire que le recadrage n'est lui-même rien d ' autre
qu'une conclusion, tirée de et rendue possible par une théorie
spécifique, à savoir la pragmatique de la communication
humaine (Watzlawick et al., 1 967). Cependant, face à une
multitude de théories souvent incompatibles et parfois contra­
dictoires, la seule question sensée à poser n'est pas de savoir
quelle est la théorie la plus « exacte » ou celle qui reflète le
mieux la réalité, mais, simplement, quelle théorie permet des
résultats plus efficaces et plus rapides.
C'est alors que surgit la seconde objection la plus fréquente
au recadrage. Comment, demande-t-on, peut-on motiver une
personne à accepter une interprétation de la « réalité » qui soit
différente de la sienne propre ? Il y a deux réponses à cette
question. La première est qu'un recadrage réussi doit être
communiqué dans une « langue » compatible et donc accep­
table pour le mode de conceptualisation du monde du patient,
c 'est-à-dire sa réalité de second ordre. Dans cet ordre d'idées,
on doit mentionner le travail pionnier de Milton H. Erickson
(Haley, 1973) et son « prenez ce que vous apporte le patient ».
Ce qui revient à établir la nécessité pour le thérapeute d'ap­
prendre à communiquer avec le patient dans sa propre
« langue » plutôt que - comme c'est le cas dans les techniques
de thérapie plus traditionnelles - de lui apprendre d'abord une
nouvelle façon de penser et de conceptualiser, et de ne tenter
le changement qu'après ce processus d ' apprentissage. La
capacité d'adopter le point de vue du patient sur la réalité est
presque impérative en hypnothérapie, mais tout aussi utile en
psychothérapie générale. Dans le cadre de cette approche, la
résistance non seulement n'est plus un obstacle, mais devient
la voie royale du changement thérapeutique. Ce qui conduit à
la seconde observation : utiliser Je paradoxe (doubles
contraintes thérapeutiques) au service d'un recadrage accep­
table ou même désirable pour le patient. Prenons encore un
exemple.
Un homme d ' une trentaine d' années souffre d 'une grande
tension au moment où augmente l ' activité des éruptions

150
LA T E C H N I Q U E P S Y C H O T H É R A P EU T I QUE DU « RECADRAGE »

solaires. Il consulte soigneusement les données de l ' observa­


toire et découvre une preuve incontestable de leurs effets, non
seulement sur les radiocommunications du monde entier mais
également sur son propre système nerveux. Il peut virtuelle­
ment prédire ces périodes sur la base des tensions nerveuses
qui augmentent rapidement et lui interdisent tôt ou tard d'aller
travailler et le forcent à rester au lit. Amis et parents lui ont
fait remarquer l'absurdité de cette idée, et, intellectuellement,
il est prêt à tomber d ' accord avec eux, mais, d ' autre part, il ne
peut ignorer ce qu'il ressent. Il est prêt à admettre aussi qu'il a
tenté quelques psychothérapies qui, à défaut d ' autre chose,
lont fait se sentir encore plus mal. Étant donné les circons­
tances, le thérapeute, ici encore, dispose de deux ou trois
approches très différentes. D'une part, bon nombre des inter­
ventions possibles ont pour commun dénominateur d ' impli­
quer que, d 'une façon ou d ' une autre, le problème doit et peut
être changé. Le patient est bien préparé à cette implication ; il
a appris comment la vaincre. Ce qui ne signifie pas qu ' il la
défait « consciemment » ou « à dessein » et de mauvaise foi ;
cela signifie simplement que sa façon typique de réagir à
l'aide proposée est de faire remarquer que ce n'est pas encore
la bonne façon de l 'aider, que son problème est plus profond
et qu'il requiert une aide plus importante et plus efficace. Un
cercle vicieux est donc établi et maintenu.
L'autre approche consiste à recadrer son problème comme
ayant des résultats tout à fait désirables : il a sûrement remar­
qué combien de sympathie et de volonté de l 'aider sa triste
situation génère chez les autres, comme ils sont désireux de
s'en accommoder et de l'en exonérer, combien d'obligations
et de responsabilités désagréables il est par conséquent en
mesure d'éviter, etc. Le coup fondamental du recadrage est
donc : votre problème est une bonne chose, pourquoi vou­
driez-vous le changer ? Le patient n'est pas préparé à cette
définition de la réalité de sa situation. Il est habitué à ce qu'on
lui propose de l 'aide (qu'il peut rejeter comme inefficace ou
inadéquate), mais pas à s'entendre dire qu'il devrait continuer
à faire ce qu'il veut changer. Par-dessus tout, il est prêt à reje-

151
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

ter le recadrage comme insinuant un dessein mauvais, calculé


derrière la façade de son désarroi, mais il ne peut tout à fait
oublier que cette explication est au moins aussi bien adaptée
aux faits que sa théorie des éruptions solaires. Si donc le thé­
rapeute lui apprend à faire plus avec l a même chose, c'est-à­
dire à faire pleinement usage de ces avantages (que le patient
ne permet pas d'appeler avantages), une situation paradoxale a
été créée dans laquelle le patient est changé, qu'il suive ou
non les instructions. Car s'il persiste dans son comportement
symptomatique, le thérapeute peut le louer d ' avoir accepté le
recadrage et même l 'encourager à faire plus avec la même
chose, ce qui signifie que le patient contrôle son symptôme au
moins au sens où il peut l 'augmenter, et donc par implication
aussi le diminuer ; mais s ' il prend la position opposée et veut
prouver au thérapeute que son recadrage est faux, il ne peut y
parvenir qu'en diminuant le contrôle qu'il a sur son environ­
nement par son incapacité à s'en sortir, ce qui revient encore à
une diminution de son comportement symptomatique.
Non seulement le rejet d ' un recadrage n'est donc pas un
obstacle au changement thérapeutique, mais très souvent c'en
est une précondition souhaitable. Don Jackson, fondateur
et premier directeur de notre institut, traita un jour un couple
dont le problème principal était des escalades de violence
cruelles et symétriques, interrompues seulement de courtes
périodes d'épuisement physique et émotionnel. Il recadra ce
cas en présentant la situation comme le résultat d ' une impli­
cation inhabituellement profonde, car seules deux personnes
qui s 'aiment autant peuvent se battre si fort. La stupidité déli­
bérée de cette redéfinition de leur problème détermina les
époux à lui prouver combien il avait ridiculement tort. Et ils
ne pouvaient le faire qu'en se battant moins, juste pour lui
prouver qu'ils ne s ' aimaient pas autant qu'il le disait. Mais
comme ils se battaient moins, immédiatement, ils se sentirent
mieux.
Une mère, qui se décrit elle-même comme hyperprotectrice,
exagère énormément l 'importance des problèmes que son fils
unique rencontre durant ses premières semaines au lycée. Il ne

1 52
LA TECl·I N I Q U E PS YCHOTH É R A P E U T I Q U E DU « R E C A D R A G E »

J 'a jamais quittée auparavant, trouve difficile de s 'adapter à la


vie de dortoir, à certains aspects de la discipline, au bruit, etc.
Mais il est très désireux de s'en sortir. La mère, d ' un autre
côté, pense qu'il n ' a pas à supporter toutes ces horreurs et
qu'il devrait pouvoir revenir à la maison dès que la situation
lui devient insupportable. Il n'est pas difficile de voir com­
ment elle peut induire le garçon à jeter l'éponge et à quitter
J 'école dès que les choses deviendront un peu difficiles, et il
est également clair qu'en lui faisant remarquer ce qu'elle est
en train de faire, elle n'est pas prête à y renoncer. Cependant,
si, en présence de son fils, on lui fait remarquer que voler de
ses propres ailes est une des réussites majeures de la vie d'un
jeune homme, que d'y arriver est d'autant plus grand que c'est
plus difficile et qu'elle devrait donc rendre aussi tentant que
possible le retour à la maison, la situation est recadrée pour
chacun d'eux : ses efforts pour lui faciliter la vie sont à présent
étiquetés comme la lui rendant difficile, et la lui rendre diffi­
cile est défini comme une fonction maternelle importante,
nécessaire à son adaptation à la vie. Puisqu'elle ne peut pas
manquer d'être en désaccord, elle n ' a pas d'autre alternative
que de l '« aider » moins.
Dans ce volume, nous débattons de psychothérapie efficace.
Le terme est désespérément simple, car ce que l'on considère
comme un changement efficace dans le cadre d'une théorie
peut être défini comme une manipulation superficielle (ou
pire) dans une autre. La réalité de second ordre du thérapeute
détermine non seulement la conduite, mais également le but
de la thérapie. Alan Watts disait que la vie est un jeu dont la
règle numéro un est : ce n'est pas un jeu, c'est mortellement
sérieux. Et, à propos de règles, Wittgenstein remarquait il y a
bien longtemps que si quelqu'un attire notre attention sur un
aspect particulier d'un jeu, il cesse d'être un jeu. « [Il] nous a
appris un nouveau jeu à la place du nôtre. Mais comment le
nouveau jeu peut-il rendre caduc l'ancien ? Nous voyons
maintenant quelque chose d'autre et ne pouvons plus conti­
nuer naïvement à jouer. » (Wittgenstein, 1 956.) Le recadrage
est une technique thérapeutique qui utilise le fait que toutes

153
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

les « règles » , toutes les réalités de second ordre, sont rela­


tives, que la vie est ce que vous dites qu'elle est. Pour bien des
gens, c'est une pilule amère. Ils préfèrent, au sens de Laing,
jouer le jeu de ne pas voir qu'ils jouent un jeu (Laing, 1 970),
et prennent leur aveuglement pour de l'honnêteté. Ce n 'est pas
pour eux que sont faites ces remarques et on leur conseillera
vivement de les oublier aussi vite qu'ils le peuvent.
9

Thérapie systémique individuelle*


JOHN H. WEAKLAND

Le titre de mon article « Thérapie systémique individuelle »


semblera, à certains, obscur ou contradictoire, et, à beaucoup
d'autres, suggérera des signifiés apparemment clairs mais dif­
férents entre eux. C'est pourquoi je chercherai à définir le plus
clairement et le plus explicitement possible ce dont je me pro­
pose de débattre au cours de cette session et, chose non moins
importante, des prémisses fondamentales sur lesquelles repose
cette argumentation.
Avant tout, je désire examiner le traitement de ces cas qui
impliquent manifestement des problèmes familiaux - conflits
de couple et difficultés entre parents et enfants, pour ne citer
que deux exemples banals et fort communs -, qui impliquent de
rencontrer un ou plusieurs membres de la famille séparément,
pour une phase ou tout le traitement, et non des rencontres avec
la famille au complet parfois considérées comme un principe
immuable de la thérapie - ou comme une routine indiscutée.
En second lieu, je me propose de discuter du traitement des
problèmes qui se présentent comme manifestement centrés sur
l' individu, comme le sentiment de solitude ou d'isolement,
l ' anxiété, la peur et la difficulté à faire quelque chose, l 'insom­
nie, etc., et ce sur la base d'une conception interactionnelle des
problèmes que - comme je l ' expliquerai brièvement plus
avant - je considère comme la caractéristique fondamentale de

* Cet article est la traduction revue et mise à jour par l'auteur et Giorgio Nar­
done de l'article publié dans Journal of Strategic and Systemic Therapies, 1983,
2, (4), p. 1-9.

155
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B RÈ V E

toute l a thérapie systémique. C e second argument peut être


considéré comme le complément ou la contrepartie du premier.
La conception interactionnelle se fonde sur deux prémisses
fondamentales dans le traitement de situations apparemment
hétéroclites, sur lesquelles je désire m'arrêter. Avant d 'explorer
ces prémisses, je veux toutefois souligner explicitement que je
ne prétends pas exposer la vérité ou la réalité de ces problèmes
et de leur traitement, mais simplement des points de vue que
mes collègues et moi, sur la base de notre expérience, estimons
utiles à la conceptualisation de la nature de ces problèmes et
de leurs solutions (Weakland et al., 1 974 ; Watzlawick et al.,
1 974 ; Hen, Weakland, 1 979 ; Fisch et al., 1 982). Pour l 'essen­
tiel, on peut voir ces prémisses comme une partie d' une carte
dressée pour guider les thérapeutes au cours de la thérapie ; par
conséquent, on doit les estimer sur la base de leur utilité à aider
le thérapeute et ses clients à atteindre leur destination : la réso­
lution du problème.
La première prémisse, à mon avis, est celle qui, de façon
caractéristique, distingue la thérapie systémique de la majeure
partie des autres approches thérapeutiques et de la majorité des
traitements biochimiques. Elle consiste à accepter les pro­
blèmes comme ils arrivent - c 'est-à-dire comme cohérents
avec les comportements - généralement décrits par le patient
dans la présentation du trouble - qui sont tellement dérangés
et dérangeants, ou même apparemment intraitables, qu'ils
induisent la personne à chercher une aide professionnelle pour
les changer, plutôt que de considérer ces comportements
comme simplement la manifestation de quelque désordre plus
profond de la personne ou de la famille. Or, puisque l'interac­
tion courante entre le « patient désigné » et les autres sujets
impliqués est le facteur principal de la f01mation et du main­
tien de ce problème, elle l'est également pour son changement
et pour sa solution. Les fondements et les raisons qui nous por­
tent à adopter cette conception n'ont pas une importance cru­
ciale car, comme on l ' a déjà dit, elle s'appuie avant tout sur le
critère pragmatique d'utilité ; toutefois, il semble que méritent
d'être explicitées certaines considérations qui éclairent la por-

156
T H É R A P I E S Y S T É M I Q U E I N D IV ID U E LL E

tée et le signifié de l ' avènement de cette perspective. Avant


tout, le présent est tout ce sur quoi nous pouvons travailler. La
majeure partie des approches psychothérapeutiques met en
avant l' importance de l'expérience passée et de l'histoire de la
vie, mais le passé est fondamentalement un donné. Il n'est pas
sujet à changement mais seulement, au maximum, à réinterpré­
tation, qui est une action du présent. De manière assez sem­
blable, la configuration génético-physiologique est aussi un
donné dont l 'influence peut au maximum être modifiable par la
prise contrôlée de médicaments - procédure, elle, assez cou­
rante, et qui dans quelques cas représente un changement
imposé par un agent extérieur sur un patient passif. En net
contraste, la conception interactionnelle propose que les situa­
tions présentes, si difficiles et stressantes soient-elles, sont tou­
jours maintenues par les comportements actuels des membres
individuels de chaque système. Dans cette perspective, le point
crucial pour la thérapie est la persistance d'un problème plutôt
que son origine. Donc, une potentialité de changement du pré­
sent - et, par là, du futur - consiste à modifier le comportement
des parties le plus étroitement impliquées dans le problème ;
cette procédure implique naturellement de changer aussi les
interprétations des événements tant passés que présents. La
perspective interactionnelle se concentre sur les éléments
potentiellement porteurs de changement, au lieu de chercher à
le limiter, et considère ceux qui sont impliqués dans le pro­
blème comme des acteurs responsables plutôt que comme des
victimes passives des circonstances, selon une conception des
problèmes fondamentalement plus optimiste et humaniste.
La seconde prémisse est indiscutablement corollaire de la
première. En termes très simples : si l'on tient que l'interaction
entre les membres d'un système social est déterminante pour
la formation d ' un comportement, il s'ensuit que modifier le
comportement d'un membre quelconque de ce système - nous
pensons en particulier à la famille comme le type de système le
plus omniprésent, inclusif et durable - conduit à une altération
corrélée du comportement des autres membres de ce système.
En appliquant l ' interaction systémique, il devrait donc être

157
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

possible d'influencer indirectement l e comportement d e n'im­


porte quel membre d ' un système donné, en influençant, de
façon appropriée, le comportement d'un autre membre.
Le point de vue interactionnel et systémique implique égale­
ment que le comportement de tout membre du système peut
être influencé en modifiant le comportement d'un autre ; c'est
toutefois un bon principe que de favoriser une rencontre
conjointe avec tous les membres dans tout un éventail de cir­
constances. Si chacun des membres est d'égale importance
pour l'existence et la persistance du problème et est impliqué
de la même manière, alors un programme préétabli de ren­
contres conjointes peut avoir du sens - ou, du moins, il ne
semble pas y avoir de raison pour agir différemment. Mais,
alors qu'il semble que ce soit la conviction commune - bien
que largement implicite - des thérapeutes familiaux qu'il en
soit toujours ainsi, nous avons de bonnes raisons d 'être scep­
tiques. Croire à l'existence et à l 'importance comportementale
de l 'interaction entre tous les membres d'un système familial
(ou d ' un autre système) n 'implique pas nécessairement que
chaque interaction singulière à l 'intérieur de ce système soit
d 'égale importance dans la détermination des comportements
singuliers de chaque membre - y compris les comportements
étiquetés comme problématiques. En réalité, si c'était le cas,
un thérapeute qui se consacre aux problèmes particuliers de la
famille serait vaincu dès le départ, car il devrait considérer que
chaque comportement observé et reporté a le même poids, et
devrait donc affronter le problème de les changer tous. Au
contraire, et en accord avec les observations et la connaissance
commune, il y a beaucoup plus de sens à présumer que
quelques interactions (et également quelques relations, car une
relation est principalement une somme ou un modèle d' interac­
tions particulières) peuvent être hautement significatives en
référence aux comportements déterminés de personnes déter­
minées, mais de peu de pertinence pour d ' autres comporte­
ments ou personnes. Plus spécifiquement, certains comporte­
ments, ou encore tous les comportements de certains membres
d'une famille, peuvent être d'une importance pas du tout mar-

1 58
T H É R A P I E S Y S T É M I Q U E I N D I V ID U E L L E

ginale pour l e comportement problématique spécifique d ' u n


membre. D e fait, c'est communément reconnu, même implici­
tement, quand par exemple une école particulière de thérapie
systémique attribue une importance capitale à un certain aspect
du fonctionnement de la famille, sélectionné comme la « struc­
ture » ou la « communication », ainsi que dans la pratique com­
mune du traitement des problèmes de couple quand les enfants
ne sont pas impliqués dans la séance thérapeutique.
Il s'ensuit que même si un comportement problématique est
considéré fondamentalement comme une réponse à un autre
comportement au sein de la famille - conception que non seu­
lement nous partageons mais favorisons -, cela n'implique pas
que la famille entière doive nécessairement être vue en thérapie
ni le contexte entier de l'interaction de la famille interrogé et
influencé. Il y a plutôt des demandes ouvertes : quel est le com­
portement le plus significatif de la persistance du problème ?
Qui faut-il voir et influencer pour altérer cette persistance, et
ainsi résoudre le problème ?
Même en admettant ce point, toutefois, il pounait y avoir
encore un fondement raisonnable pour voir tous les membres
de la famille conjointement ; par exemple, si nous ne savons
pas quel est le comportement spécifique de la famille qui est
important pour le problème en question, ou si nous avons seu­
lement un doute, alors, il y aura un certain sens à convoquer la
famille au complet, car, dans ce cas, le thérapeute peut obser­
ver les membres et les interroger dans l ' espoir d'acquérir
quelque indice relatif aux aspects de l'interaction réciproque
qui peuvent être pertinents pour l'existence du problème, et
décider quel point peut exiger une recherche ultérieure plus
approfondie et, si possible, un changement.
Je voudrais suggérer que l' ignorance et l 'incertitude à ce
propos sont responsables, de manière probablement significa­
tive, de l'accent porté, aux débuts de la thérapie systémique et
familiale, sur la nécessité de voir la famille entière, comme
questions de principe - un principe que moi-même privilégiai
autrefois (Jackson, Weakland, 1 96 1 ). Il était naturel - et proba­
blement inévitable - de prendre cette voie à une époque où

159
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

notre connaissance e t notre position pouvaient honnêtement


être résumées ainsi : « Nous sommes convaincus que quelque
chose dans le contexte de la famille est toujours important pour
l'existence d'un problème, mais nous ne sommes pas sûrs de
ce dont il s ' agit, aussi pe1mettez-nous d'observer la famille et
voir si nous pouvons trouver ce qui est irnpo1tant dans le cas en
question. »
Je retiens de toute façon que nous avons fait beaucoup de
chemin depuis ces débuts, et un certain nombre de pas impor­
tants, même s'ils furent hésitants. Depuis quelques années, mes
collègues et moi avons structuré un traitement qui réponde à
l'exigence d'accepter que cet aspect de l ' interaction familiale
est le plus imp01tant pour l'existence et la persistance des pro­
blèmes. En bref, notre conception est que les problèmes per­
sistent parce que les tentatives du patient et des autres per­
sonnes impliquées dans le problème - le mécanisme des
« tentatives de solution » - servent involontairement à mainte­
nir ou à exacerber le comportement problématique lui-même.
Dans cette perspective, la solution du problème dépend de
l 'abandon de ces tentatives de solution, et la première tâche du
thérapeute consiste à inciter un changement particulier des
comportements. Car il est difficile, sinon impossible, de faire
cesser simplement chaque comportement. Mettre en action ce
processus signifie généralement que le thérapeute doit favori­
ser la substitution du comportement original et inefficient des
« solutions » du problème pour un comportement différent et
incompatible avec le précédent. En outre, puisque la « solu­
tion » originale semble toujours raisonnable et appropriée à
ceux qui la tentent - il s ' agit souvent d'une question d ' ap­
proche habituelle ou fondée sur Je sens commun -, le fait de
produire ce changement demandera à l 'ordinaire tant une inter­
vention active qu'une planification stratégique pour maximali­
ser l 'influence du thérapeute. Dans le reste de cet article, je dis­
cuterai de la manière dont cette conception des problèmes
et du traitement conduit à voir les membres de la famille sépa­
rément, et ensuite comment ce type de pratique conditionne
l 'abord des problèmes apparemment « individuels ».

160
T H É R A P I E S Y S T É M I QU E I N D I V I D U E L L E

Sur la base de ces indications méthodologiques, succincte­


ment exposées, le problème de savoir où et comment intervenir
(comme tous les choix qui se présentent au cours d'une théra­
pie) devient une question d'importance stratégique : qui doit­
on voir et influencer dans le but d' interdire la tentative de solu­
tion de la façon la plus efficace et la plus efficiente ? Quels
critères sont utiles pour faire ce choix ? Comment les per­
sonnes choisies, une ou plusieurs, peuvent-elles le mieux être
induites à perpétrer ce changement ?
Avant tout, le thérapeute devrait concentrer ses efforts sur la
personne qui est la plus co-impliquée dans le problème et qui,
pour cette raison, est la plus fortement motivée à entreprendre
une action de changement. Cette personne, qui peut être définie
comme le demandeur principal, peut être ou non le patient
identifié. En outre, mais secondairement, il peut être utile de
repérer qui a la meilleure capacité pour inspirer un change­
ment. Le fait de concevoir la famille comme un système de
relations co-impliquant tous les membres n'oblige pas néces­
sairement d ' adopter l' idée que tous les membres sont égale­
ment impliqués dans un problème spécifique ou une situation.
De façon analogue, cela n ' induit pas qu' ils aient une égale
capacité à maintenir ou changer les choses.
Ces considérations peuvent conduire à consacrer attention et
effort à un individu particulier parmi ceux qui sont impliqués
dans une situation problématique. Parfois, on peut voir tous les
membres, et pousser chacun vers le changement, au moins jus­
qu'à ce que le thérapeute découvre, par essais, qu'une personne
particulière est plus réceptive que les autres au changement.
Dans beaucoup de situations typiques, toutefois, on peut recon­
naître dès le début qu'une certaine personne co-impliquée dans
le problème ne sera pas la plus réceptive à une intervention
finalisée vers le changement, tandis qu' une autre le sera proba­
blement plus.
Par exemple, certains patients viennent en thérapie non de
leurs propres initiative et volonté, mais contraints par les
autres. Dans tous les cas de ce genre, les perspectives qu'a le
thérapeute d'obtenir un changement utile sont bien meilleures

161
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

s ' i l peut s 'arranger pour travailler e n premier lieu avec celu i


qui sollicite une thérapie plutôt qu'avec le « patient désigné »,
qui est en général passif ou résistant. On se retrouve très cou­
ramment dans ces situations lorsque le patient désigné est un
enfant. Très souvent, l 'enfant ne perçoit l'existence d' aucun
problème, excepté peut-être le fait que ses parents l 'oppriment
injustement. Les parents sont les demandeurs, c'est pourquoi
ils sont réceptifs à l ' idée d 'effectuer les changements impli­
qués dans la thérapie. En outre, ce sont eux qui sont le plus
capables de réaliser des changements dans la famille - bien
que souvent au début ils puissent ne pas le comprendre. C'est
pourquoi, dans ces cas, nous travaillons principalement avec
un parent ou les deux. La situation de base est tout à fait sem­
blable aux cas de patients sous contrainte, comme un conjoint
poussé à la thérapie par l 'autre, ou des individus envoyés en
thérapie par des agents sociaux (enseignants, agents pour l 'em­
ploi, tuteurs, juges), quoique, dans cette dernière catégorie, il
soit souvent difficile d 'établir un contact efficace avec le véri­
table demandeur.
Une autre catégorie, qui parfois se superpose à la précédente,
comprend les cas où une personne (souvent, mais pas toujours,
le patient désigné) se présente comme essentiellement bloquée,
désireuse mais incapable de mettre en œuvre quelque action
utile que ce soit suggérée par le thérapeute. Dans ces cas, bien
que l'on puisse utiliser si nécessaire des façons de mobiliser la
personne bloquée dans son impuissance à réagir - auxquelles
on recourra si nécessaire -, il est souvent plus utile de travailler
avec la contrepartie « collaboratrice » généralement présente
dans la situation. Par exemple, un conjoint peut être préoccupé
par l 'apparente incompétence de son partenaire, et cependant
alimenter involontairement ce comportement en assumant trop
de responsabilités. Si on peut induire le membre intéressé et
excessivement responsable du couple à abandonner sa position
de « sauveur compétent » - par exemple en l 'engageant dans
des affomations ou actions apparemment irresponsables -, il
est probable que le problème sera ainsi résolu de la manière la
plus simple et la plus efficace.

162
THÉRAPIE SYSTÉMIQUE INDI VIDUELLE

Le bien-fondé d'un travail initial avec un individu - ou des


individus, séparément - se vérifie quand les personnes co­
impliquées sont en conflit ouvert ; il s'agit en général de pro­
blèmes entre parents et enfants, mais le meilleur exemple de
cette situation est offert par le conflit conjugal. Une séance
conjointe est souvent plus que suffisante pour manifester au
thérapeute quel type de conflit est en jeu. Des séances
conjointes ultérieures ne feront très probablement que mettre
le thérapeute dans la position de juge du conflit. Même si les
deux parties peuvent être sincèrement désireuses de changer,
chacune désire que ce soit à l ' autre de le faire, ou au moins à
changer la première, et chacun prie le thérapeute de se ranger
de son côté. Dans cette situation, il est plus simple et plus pro­
ductif de voir une ou les deux parties adverses séparément
parce que ainsi le thérapeute peut adopter rapidement une atti­
tude de commisération accordant à chacun des conjoints que
l'autre est vraiment difficile à vivre - ce qui peut être vrai dans
les deux cas. Cette attitude de complicité relâche la position
défensive et pose les prémisses de l 'acceptation des injonctions
au changement dans le comportement avec le conjoint - que
l'on peut présenter comme vraiment nécessaires car « une per­
sonne si difficile » requiert ce traitement spécial.
En outre, adopter cette stratégie, voir les clients séparément,
peut mettre en évidence des aspects thérapeutiquement utiles,
par exemple, le fait que tous les membres d'une famille n'ont
pas un statut égal, ou que le manque de coopération de la part
d'un membre ne rend pas les autres impuissants.
Enfin, il y a les cas où le sujet n'est pas directement joi­
gnable : un patient désigné peut refuser de voir le thérapeute
ou un parent significatif vivre au loin. Dans ces cas, il n'est pas
nécessaire de finir par abandonner ou de se lancer dans de
vaines tentatives d'amener en thérapie la personne manquante ;
on peut efficacement travailler avec n' importe quelle personne
intéressée qui soit disponible.
Ces considérations générales et ill ustrations de situations
typiques fournissent quelques critères utiles pour décider que
l 'on rencontrera les patients individuellement plutôt que

163
STRATÉG I E DE L A T H É R A P I E B R È V E

conjointement. Mais quand on a décidé d e voir quelqu 'un indi­


viduellement, comment doit-on procéder, et comment le théra­
peute doit-il intervenir dans notre structure conceptuelle pour
que le client substitue à sa tentative de solution un comporte­
ment substantiellement différent ou même carrément, comme
c'est souvent souhaitable, opposé ? On ne peut certes illustrer
tout cela convenablement par manque de place. Notre théorie
est simple, mais pas son application : la pratique effective se
fonde sur la prise en notes des détails, différents dans chaque
cas. Dans cette session, il n ' y a de place que pour établir les
quelques principes fondamentaux de ce type d'intervention et
esquisser un ou deux exemples.
Tout d'abord, pour intervenir rapidement et efficacement, il
convient que le thérapeute prête attention au langage et à l ' atti­
tude du client : comment voit-il le problème et la thérapie ?
Quelles sont ses croyances et ses valeurs ? Le travail sur un
temps bref n'offre pas le temps d'enseigner au patient le lan­
gage et le système de croyances du thérapeute, même si nous
pensons que c'est nécessaire. Notre but est plutôt d'utiliser les
points de vue et les valeurs que le client apporte en thérapie, de
manière à réaliser un changement - peut-être d' apparence
modeste, mais en tout cas, significatif - dans la façon dont le
client affronte le problème, afin d'interrompre le cercle vicieux
constitué par l 'interaction entre « problème » et « solution ».
Pour ce faire, quatre phases sont d'ordinaire nécessaires :
1 ) saisir la nature du point de vue et de l 'attitude du client ;
2) reconnaître et accepter la légitimité de cette perspective,
habituellement de façon plutôt explicite ;
3) recadrer cette perspective, en général, en faisant remar­
quer la présence dans la situation de facteurs particuliers qui
précédemment n'étaient pas pris en considération, de sorte
qu'il puisse acquérir une nouvelle direction ou implication ;
4) utiliser la nouvelle direction pour proposer et inciter le
client à des actions nouvelles et différentes lorsqu'il affronte le
problème.
Par exemple, un parent est préoccupé par le comportement
d'un enfant - mettons qu'il ne réussit pas à faire correctement

164
T H É R A P I E S Y S T É M I Q U E I N D I V I DU E L L E

ses devoirs à l'école -, mais attribue cet échec à un problème


psych ologique sous-jacent : le manque de confiance du jeune.
Dans cet ordre d' idées, d'un côté, le parent encourage le jeune
verbal.ement (« tu peux le faire ») tandis que, de 1 ' autre, il est
toujours prêt à fournir de l'aide dès que l 'enfant se plaint d' une
difficulté dans ses devoirs à la maison, même si ensuite cela
dessert l'enfant. Il est peu probable que l'on puisse directement
dire à ce parent qu'il aide son enfant à être paresseux par son
indulgence et son excessive disponibilité. De façon beaucoup
plus utile, le thérapeute pourrait convenir du « diagnostic » du
parent, mais en montrant ensuite qu'il est, sans le vouloir, en
train d' accroître le manque de confiance de l'enfant en rendant
sa compétence - qui intimide l 'enfant - trop manifeste, soit en
paroles (« ce n'est pas si difficile »), soit en actions (en lui
démontrant une compétence à l 'aider à faire le devoir). Pour
mieux aider son enfant, c'est après tout sa plus importante
motivation, le parent devra au contraire reconnaître que le tra­
vail est plutôt difficile et, tout en continuant à manifester le
désir de l 'aider, faire des erreurs assez insignifiantes pour que
l'enfant réussisse à corriger son propre parent. L'objectif, du
point de vue du comportement, est d'obtenir que le parent
cesse de trop aider l 'enfant et de lui faire endosser une respon­
sabilité excessive ; ce recadrage fonctionne bien dans cette
direction.
Dans un autre cas, une épouse se plaint de ce que son mari
ne fait pas assez attention à elle ; pour preuve, il ne lui offre
pas ces objets et attentions qu'elle personnellement désire. Par
une prudente enquête auprès de l'épouse, et même une séance
avec Je mari séparément, le thérapeute détermine qu'elle ne dit
pas au mari ce qu'elle veut, ou tout au plus Je fait-elle seule­
ment de manière vague, non spécifique, et que le mari satisfe­
rait ses désirs si seulement il les connaissait. Dans cette situa­
tion, le thérapeute évite de le lui faire remarquer directement :
elle se sent déjà en position d' infériorité dans sa relation avec
son mari, cette tentative serait probablement perçue comme
une faute de plus, et elle choisirait la résistance plutôt que la
coopération. Au contraire, le thérapeute peut accorder que le

165
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

mari n e l a traite pas comme il devrait, mais ensuite recadrer


cette perception en offrant une explication différente de son
comportement, une raison qui la mette en position de supério­
rité dans leurs affrontements : ce n'est pas qu'il ne s 'intéresse
pas à elle ou ne cherche pas à lui faire plaisir. Le fait est plutôt
que lui souffre d'un déficit spécifique, il manque de sensibilité
perceptive aux aspects émotionnels. Il est en cela une sorte de
retardé, léger, uniquement dans cette sphère ; il a besoin que ce
qu'elle désire soit explicité et lui soit dit ouvertement. D 'après
ce recadrage, si l 'épouse est disponible pour changer son com­
portement dans cette direction, le problème sera résolu.
De notre point de vue, s ' il y a une quelconque limitation à
cette approche du travail avec les familles ou les couples au
travers d'une seule personne (ou plus d'une, mais séparément),
c'est une question de technique plus que de principe ; si cette
approche peut ne pas être toujours choisie, il y a bien des situa­
tions pour lesquelles elle est souhaitable ou nécessaire, et nous
ne voyons pas de contre-indication générale à son usage pour
chaque type de problème.
Toutefois, quelques paroles de prudence sont nécessaires.
Cette façon de travailler, si le principe en paraît simple, est plus
complexe en pratique. L'information sur les détails uniques et
spécifiques à chaque cas devient particulièrement importante
dans les thérapies de courte durée, qui cependant semblent
encourir le risque d'une information insuffisante dans les cas où
on ne rencontre pas conjointement toutes les personnes co-impli­
quées dans un problème. D'après notre expérience, il est pos­
sible de suppléer au manque d'observation directe en puisant
dans l 'expérience de cas similaires où les personnes ont été vues
conjointement. En conclusion, i l est utile de voir plus d'une per­
sonne séparément et de confronter différents comptes rendus, et
surtout de concentrer l'enquête sur ce que disent et font les per­
sonnes par rapport au problème ; il n'est pas fiable de substituer
à la récolte attentive des informations le libre usage de l'infé­
rence et de la « sensibilité perceptuelle » du thérapeute.
Venons-en à présent aux « problèmes individuels ». Je n'ai
pas l 'intention de ressusciter le problème de la possibilité de

166
THÉRAPIE SYSTÉMIQUE INDIVIDUELLE

combiner, en théorie ou en pratique, la conception systémique


et la conception psychodynamique individuelle ; j 'entends sim­
plement discuter de la manière dont mes collègues et moi­
même - ou bien les thérapeutes qui ne posent pas, par principe,
que chaque problème est nécessairement un problème
familial - avons abordé les différents problèmes communé­
ment considérés comme individuels - au moins de la façon
dont ils se présentent.
Pour définir brièvement la question, nous voyons et traitons
tous les cas essentiellement avec les mêmes modalités que
celles déjà esquissées plus haut. Donc, même si dans ces cas
nous sommes induits à voir seulement un individu (bien qu'il y
ait des exceptions comme nous le verrons plus loin), notre
hypothèse fondamentale est toujours inter-relationnelle et notre
attention se porte principalement sur la relation entre le com­
portement problématique et la tentative de solution.
Il y a une sorte de classe transactionnelle de cas où l 'applica­
bilité de cette approche est relativement facile à imaginer ;
cette classe comprend les cas où, un patient voyant sa difficulté
comme un problème individuel, dans une approche interaction­
nelle il sera clair à la première information que le comporte­
ment de quelqu'un d' autre aussi est probablement pertinent
dans le maintien du problème. L'hypothèse est naturelle dans
le cas des problèmes sexuels : il est bien évident que l'interac­
tion est en jeu dans le comportement sexuel, mais aussi dans
les cas, très nombreux, où un « sauveur » est co-impliqué dans
les tentatives, comme par exemple l ' alcoolisme. Le rôle de
l' interaction peut être moins évident dans les cas d'angoisse ou
de phobie, mais, ici aussi, une brève enquête révélera souvent
qu'une personne contribue significativement à maintenir le
problème (Nardone, 1 993), soit en l 'encourageant (« tu peux le
faire si tu essaies » ), soit en faisant à la place du patient les
choses qu'il devrait faire tout seul, ou comme cela arrive sou­
vent, les deux choses à la fois.
De fait, plus on considère cette classe de cas, plus elle res­
semble à toutes celles que traite la thérapie systémique,
excepté pour l'accent porté par le patient sur le fait qu'il s ' agit

167
STRATÉG I E DE L A T H É R A P I E B RÈ V E

d'un problème propre, individuel (on peut aussi le vérifier dans


de nombreux problèmes que les thérapeutes systémiques
entendent comme des problèmes manifestement familiaux,
mais qui sont interprétés différemment par les membres de la
famille, au moins au début). De notre point de vue, cet accent
peut constituer une menace pour le travail interactionnel, qui
peut être bravée de deux façons : dans un cas, le thérapeute doit
éviter l'enquête explicite ou la discussion sur la définition don­
née par le patient ; en tout cas, les modalités d'interventions
sont basées sur la conception interactionnelle du problème à
laquelle fait référence le thérapeute. Il peut aussi arriver qu'une
autre personne importante soit prise en thérapie (vue séparé­
ment, ou si possible, conjointement) non comme partie du pro­
blème, mais simplement comme quelqu'un d'intéressé et
comme source ultérieure possible d ' information ou d'aide.
Pour le reste, le traitement est comme toujours focalisé sur l 'in­
terdiction des tentatives de solution inadéquates du patient,
d'une autre personne, ou des deux.
Voyons à présent le cas des problèmes qui semblent réelle­
ment n'impliquer que le patient, en grande partie ou entière­
ment. Par exemple, des patients qui présentent leur problème
comme un extrême isolement social, ou ceux qui le cachent à
tous excepté au thérapeute, apparemment avec succès, ou des
insomniaques qui vivent seuls et ne discutent de leur problème
avec personne d ' autre.
Dans ces cas aussi, nous travaillerons selon le même modèle
de base, en nous intéressant à la manière dont le problème est
maintenu par des tentatives de solution inadéquates. La seule
différence significative est qu' alors ce sont les tentatives de
solution du patient et de personne d'autre qui sont cruciales. La
perspective est toujours essentiellement pragmatique : identi­
fier les comportements mis en œuvre par la personne isolée qui
- de nouveau involontairement - contribuent à maintenir cet
isolement. Ce peut être par exemple que le fait même que le
problème soit occulté est important pour sa persistance ; l'évi­
tement est une tentative de solution très commune. Il n'est pas
rare que, si le thérapeute peut induire un patient à déclarer

168
THÉRAPIE S YSTÉMIQUE INDIVIDUELLE

publiquement un problème - angoisse ou nervosité quand i l


parle ou quand i l rencontre une personne du sexe opposé, par
exemple -, c'est souvent suffisant pour le résoudre.
En outre, sans forcer excessivement le concept, on peut éga­
lement concevoir interactionnellement des problèmes appa­
remment plus « individuels » . Ainsi, une personne commu­
nique, quelquefois de façon claire, parfois même sans parler,
en se tenant à l'écart ; et ce comportement est aussi interaction­
nel que de chercher à se rapprocher. Et enfin, même l ' individu
qui lutte seul contre un problème, par exemple 1 ' insomniaque
qui examine et essaye différentes façons de « se mettre au lit »,
peut être raisonnablement considéré comme interagissant avec
lui-même, puisqu'il se dit à lui-même que faire, quelles
devraient être les solutions à son problème.
En conséquence de ce qui a été exposé jusqu'ici et en adop­
tant rigoureusement le concept d 'interaction, des questions
comme le type de problème particulier ou le nombre de per­
sonnes à voir ensemble deviennent moins décisives pour l'is­
sue du traitement.
10

Thérapie brève ·

un développement centré sur la solution*


STEVE DE SHAZER, INSOO KtM BERG, EVE LtPCHIK,
ELAM NUNNALLY, ALEX MOLNAR, WALLACE GtNGERICH,
MICHELE WE!NER-DAVIS 1•

La théorie et la pratique de la thérapie brève se sont dévelop­


pées de façon significative au cours de la décennie à la suite de
la publication des articles « Brief Therapy : focused problem
resolution » (Thérapie brève : une solution centrée sur le pro­
blème) de Weakland, Fisch, Watzlawick et Bodin ( 1 974a) et
« Brief Therapy : two's company » (Thérapie brève : plus on est

de fous) 2 de De Shazer ( 1 975). Le travail au Brief Therapy


Center (Weakland et al., 1 974) du Mental Research Institute
(MRI) était effectué avec un nombre de séances limité, annoncé
de 10, et Watzlawick et ses collaborateurs rapportent que 72 %
des cas ont atteint leur but thérapeutique ou eu une améliora­
tion significative au bout de 7 séances en moyenne. Notre étude
de suivi au Brief Family Therapy Center (BFTC) de Milwau­
kee, où nous utilisions les mêmes questions qu'au MRI, mani­
feste un même taux de succès. Au BFTC, nous travaillions sans
limite explicite du nombre de séances ; « le moins possible »,
répondions-nous à qui demandait une prévision. Le nombre

* Publication originale dans Family Process, 1986, vol. 25, p. 207-22 1 .


1. Cet article décrit la forme de thérapie brève développée au Brief Family
Therapy Center. Nous avons choisi un titre qui ressemble à celui de l 'article clas­
sique de Weakland, Fisch, Watzlawick et Bodin, « Brief Therapy : focused pro­
blem resolution » (Thérapie brève : une solution centrée sur le problème) ( 1 974),
pour souligner notre conviction qu'il existe une relation conceptuelle et une
connexion générique entre les points de vue exprimés dans les deux articles.
2. « Two's company, tliree's a crowd » (mot à mot : « à deux on est bien, à trois
c'est une foule »), équivalent anglais de « plus on est de fous, plus on rit » [Nerf].

1 70
THÉRAPIE BRÈVE

moyen de séances par patient décroît de 6 séances pour 1 600


cas (de 1978 à 1983) à moins de 5 pour cent cas en 1 984.
Il est important de définir la thérapie brève en te1mes autres
que ceux de contraintes de temps, car, en général, les clients
ont tendance à ne rester en thérapie que de 6 à 1 0 séances (Gar­
field, 1 978 ; Koss, 1 979 ; Gurman, 1 98 1 ) quels que soient les
plans ou l 'orientation du thérapeute. Par conséquent, nous tra­
çons une distinction entre (a) la thérapie brève définie par
contraintes de temps et (b) la thérapie brève définie comme
mode de résolution des problèmes humains.

Évolution

On peut faire remonter l'histoire publiée de la thérapie brève


telle qu'ici définie à l 'article de Milton Erickson, en 1 954 :
« Techniques spécifiques en hypnothérapie brève » (Erickson,
1 954a ; Haley, 1 967). Dans cet article, en 7 cas, il détaille une
approche qui met l'accent sur

[ . ] le travail thérapeutique (qui) devient un problème d'utili­


. .

sation intentionnelle de l a symptomatologie névrotique pour


aller à la rencontre des seuls besoins du patient. Cette utilisa­
tion doit satisfaire le désir irrépressible de handicaps névro­
tiques, les limitations imposées à la thérapie par des forces
extérieures, et par-dessus tout, fournir de manière appropriée
des ajustements constructifs aidés plutôt que handicapés par la
persistance de l 'état névrotique. Cette utilisation est illustrée
[ . . ] par des techniques spécifiques d'hypnothérapie de substi­
.

tution, transformation, amélioration du symptôme, et par l'in­


duction d'une réponse émotionnelle correctrice (Haley, 1967,
p. 390).

Comme nous le voyons, c'est là la clé de la thérapie brève :


utiliser ce qu' apportent les clients pour les aider à satisfaire
leurs besoins de manière qu' ils parviennent à vivre d'une façon
qui les satisfasse. Bien qu'Erickson parle de « symptômes
171
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

névrotiques », il dit néanmoins que - a u moins en thérapie


brève - aucune tentative n'est faite pour corriger des « inadap­
tations causales sous-jacentes » (p. 393). De notre point de vue,
ce n'est effectivement pas nécessaire.
À la fin des années 60 et au début des années 70, nombre des
développements de la thérapie brève se font en relation avec le
déploiement de la thérapie familiale. En 1968, le Brief Therapy
Center s ' installe au Mental Research Institute de Palo Alto
(Californie) ; en 1 974 est publié « Brief Therapy : Focused
Problem Resolution » (Weakland et al., 1974), la même année
que « The Treatment of Children through brief Therapy of their
Parents » [Le traitement des enfants par la thérapie brève de
leurs parents] (Selvini-Palazzoli et al., 1974) du Centra per lo
Studio della famiglia de Milan (fondé en 1 97 1 ) . En 1969, de
Shazer entreprend de développer son propre modèle de théra­
pie brève (il ne prit connaissance du travail du groupe de Palo
Alto qu'en 1972), et publie en 1 975 « Brief Therapy : two's
Company » (de Shazer, 1975).
Ces trois articles et deux ouvrages publiés dans la même
période Change (Watzlawick et al., 1 974) et Uncommon The­
-

rapy (Haley, 1973) 1 ont beaucoup en commun : tous traitent


-

des problèmes, comment ils persistent et comment les


résoudre. L'accent est mis sur l 'efficacité de différentes tech­
niques, illustrées par toute une variété de cas. Quant à nous, au
BFTC, nous nous intéressons toujours plus aux solutions et à
comment elles fonctionnent.

Les principes fondamentaux de notre travail

1 . La plupart des troubles se développent et persistent dans


un contexte d ' interaction humaine. Les individus apportent

1. En français, respectivement, Cha11ge111e11ts, Éd. du Seuil, 1975, et Un théra­


peute hors du co1111111111, EPI, 1985.

172
THÉRAPIE B R È V E

avec eux caractéristiques, ressources, limites, croyances,


valeurs, expériences et parfois difficultés uniques, et sans cesse
apprennent et développent de nouvelles formes d 'interaction.
Les solutions consistent à changer les interactions dans le
contexte des seules contraintes de la situation.
2. La tâche de la thérapie brève consiste à aider les patients à
faire quelque chose de différent en changeant leur comporte­
ment interactif et/ou leur interprétation de ce comportement et
de ces situations de façon à parvenir à une solution, c 'est-à-dire
à la résolution de leurs troubles. Pour construire des solutions,
il peut être utile d'en savoir le plus possible sur les contraintes
de la situation et sur les modes d'interaction en jeu, parce que
le développement d 'une solution (c'est-à-dire le changement)
doit « s 'adapter » à ces contraintes.
La distinction établie par von Glasersfeld ( 1 984) entre « cor­
respondre » et « être adapté » est à ce titre particulièrement
éclairante :

Si par exemple nous disons d'une reproduction qu'elle est vraie


[ ] ça signifie qu'elle rend la chose représentée et qu'elle est,
. . .

en quelque sorte, de même forme. [ . . . ] En langage technique,


on appelle cela «homomorphisme » ; et dans la théorie tradi­
tionnelle de la connaissance, nous trouvons toujours le présup­
posé - implicite ou explicite - que le résultat de la connais­
sance, c'est-à-dire notre savoir, est un savoir du monde réel, et,
par là, représente de façon homomorphe, au moins d'un côté,
ce monde par principe autonome et indépendant.

Être adapté est quelque chose de tout à fait différent :

Si, d'autre part, nous disons d'une chose qu'elle « est adap­
tée », ça signifie ni plus ni moins qu'elle rend le service que
nous en attendons. Une clé «est adaptée» à ouvrir une sen-ure.
Être adapté décrit la clé, mais non la serrure.

Tout comme un passe, une intervention n ' a besoin que d'ou­


vrir la voie à une solution, ce qui peut se faire en ignorant les
détails du trouble.
3. La notion de « résistance » en thérapie nous a longtemps
173
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

intrigués (de Shazer, 1 984). À l 'examen des travaux des uns et


des autres 1 , nous fûmes de plus en plus convaincus que les
clients veulent vraiment changer. Certains d'entre eux trouvent
sûrement que nos idées sur comment changer ne sont pas très
bien adaptées. Plutôt que de voir cela comme de la « résis­
tance », nous l ' avons considéré comme la façon qu'ont les
clients de nous faire savoir comment les aider. À plusieurs
reprises, nous avons constaté que des clients qui nous étaient
adressés par d' autres thérapeutes avec l'étiquette de « clients
résistants » se montraient vivement désireux de changer et tout
à fait coopératifs. De fait, la clé que nous avons inventée pour
encourager la coopération est très simple :

Tou t d ' abord, nous mettons en relation le présent et le futur (ne


connaissant du passé que les réussites), puis nous faisons
remarquer aux clients ce que nous pensons être utile et/ou bon
pour eux dans ce qu'ils sont en train de faire ; ensuite, une fois
qu'ils savent que nous sommes de leur côté, nous pouvons sug­
gérer de faire quelque chose de nouveau qui est, ou au moins
pourrait être, bon pour eux (de Shazer, 1985).

Il est clair qu'arrivent en thérapie des gens qui veulent chan­


ger leur situation, mais ce qu'ils ont tenté jusque-là pour chan­
ger n'a pas fonctionné, a peut-être même fait empirer la situa­
tion, et ils ont développé de fâcheux schémas d 'habitudes. Le
thérapeute qui part avec l ' idée qu'ils vont résister au change­
ment fait fausse route (de Shazer, 1 984), et peut effectivement
générer de la « résistance » (Fisch et al., 1 982), ou de la non­
coopération, sinon un conflit. C 'est-à-dire que les notions du
thérapeute peuvent générer une prédiction autoréalisante
d 'échec.
4. On peut construire de nouvelles significations, bénéfiques
sur au moins un aspect du trouble du client. Non qu'une per­
sonne ait ou non un « symptôme ». Étiqueter « symptôme » un
comportement est arbitraire ; dans un autre cadre ou avec une

1 . Les auteurs désirent remercier les autres collègues du BFTC : Patricia


Bielke, Marilyn Bonejean, Calvin Chicks, Ron Krak et Jim Derks, ainsi que Jim
Derks et Marilyn La Court qui firent un temps partie du groupe.

174
THÉRAPIE BRÈVE

signification différente, le même comportement serait approprié


et normal. Tout comportement peut être considéré d'une multi­
tude de points de vue, et la signification que l'on attribue à un
comportement (ou à une séquence de comportements) dépend
de la construction ou de l' interprétation de l 'observateur.
5. Seul un petit changement est nécessaire, par conséquent,
seul un but de taille raisonnable est nécessaire. L'une des dif­
férences majeures entre la thérapie brève et d'autres modèles
réside dans l ' idée du praticien de la thérapie brève que,
quelles que soient l 'horreur et la complexité de la situation, un
petit changement dans le comportement d ' une personne peut
mener à des différences profondes, d'une portée considérable
dans le comportement de tous les individus impliqués 1• L'ex­
périence clinique comme la recherche semblent confirmer
l 'idée qu'un petit changement peut conduire à d'autres chan­
gements, et par conséquent à une amélioration ultérieure. En
outre, il semble que plus le but à atteindre ou le changement
désiré est important, plus il sera difficile d'établir une relation
de coopération, et il est plus que probable que le client et le
thérapeute échoueront.
6. Le changement dans une partie du système conduit à des
changements dans le système pris dans son ensemble ; par
conséquent, le nombre de personnes qui construisent avec suc­
cès le problème et la solution n'a pas nécessairement d' impor­
tance. Nous avons longtemps été intrigués par l' idée de cer­
tains thérapeutes qu'en « thérapie familiale » le thérapeute doit
rencontrer tous les membres de la famille, ou que la « thérapie
de couple » requière que les deux époux soient présents. Il
semble que leur idée de la théorie des systèmes, qui pose que le
tout est plus vaste que la somme des parties, dicte la nécessité
d'avoir l'ensemble de l' unité familiale en thérapie. Certes, un
changement individuel doit nécessairement « être adapté » aux
contraintes du système pour lui être compatible.
7. Une thérapie peut être efficace, même si le thérapeute ne
1 . Nous avons souvent discuté de ce point de vue - que ceux qui s'occupent de
thérapie brève au MRI et au BFfC semblent adopter fermement - avec John
Weakland ; je pense que cette affirmation exprime son point de vue.

175
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

peut décrire c e dont s e plaint l e client. A u fond, tout c e dont le


thérapeute et le client ont besoin de savoir est : « Comment
saurons-nous que le problème est résolu ? » Ce qui à première
vue semble contraire à l ' intuition, mais nous avons réalisé que,
dans une situation problématique, tout comportement réelle­
ment différent peut suffire à fournir une solution et donner au
client la satisfaction qu'il ou elle recherche dans la thérapie. La
seule nécessité est que la personne impliquée dans une situa­
tion pénible fasse quelque chose de différent, même si ce com­
portement paraît irrationnel, tout à fait hors de propos, mani­
festement bizarre, ou même comique. Les détails des troubles
des clients et une explication de la manière dont le trouble per­
siste peuvent être utiles au thérapeute et au client pour élaborer
un rapport et pour construire des interventions, mais il n'est
pas nécessaire d'avoir des descriptions détaillées du trouble
pour qu'un message d'intervention réussisse à être adapté ; il
n'est même pas nécessaire de construire une explication rigou­
reuse de la persistance du désordre.

Troubles et solutions

Quand on décrit une approche thérapeutique, en souligner


les principes de base peut mettre en valeur sa nature et les
implications qu'elle contient. Par exemple, il est nécessaire de
définir plusieurs termes particuliers pour comprendre ce qui
différencie notre modèle d'autres :
- Les difficultés, c'est cette satanée chose après l ' autre au
quotidien (Weakland et al., 1974) que les clients appellent sou­
vent « problèmes ». Ce qui inclut - mais n'est pas limité à - la
voiture qui refuse de démarrer, le bocal de cornichons qui ne
s'ouvre pas, un mari et une femme qui se disputent, un enfant
qui fait pipi au lit.
- Les troubles sont une difficulté et une tentative récurrente
et inefficace de surmonter cette difficulté, et/ou une difficulté à
laquelle s ' ajoute la perception de la part du client que la situa­
tion est statique et que rien ne change ; c 'est-à-dire une satanée

176
T H É R A P I E B R ÈVE

chose après l' autre se transforme en toujours et toujours la


même chose.
- Les solutions sont les changements comportementaux
et/ou perceptuels que le client et le thérapeute construisent
pour altérer la difficulté, ou la façon inefficace de la surmonter,
et/ou la construction d ' une perspective alternative acceptable
qui rende possible au client d'expérimenter différemment la
situation de trouble. Certaines solutions se mettent en place
grâce à la résolution d'un problème construit (le trouble du
client plus le point de vue du thérapeute sur le trouble, qui
comprend les solutions potentielles) ; d'autres solutions se for­
ment grâce à la construction de futurs de rechange qui n ' in­
cluent pas le trouble.

La construction des solutions

Pour faire leur travail, les thérapeutes doivent bâtir des hypo­
thèses sur la construction des troubles et la nature des solu­
tions. (Quoique nos hypothèses soient quelque peu particu­
lières, elles sont en relation avec celles de Watzlawick
[Watzlawick et al., 1 974] et Haley [Haley, 1 963, 1 973].)
Disons que le thérapeute tient que les « symptômes » ont une
fonction systémique - ils assurent l'union de la famille. Dans
ce cas, il dressera une carte qui suggère comment cette fonc­
tion peut être assurée dans ce système sans le symptôme.
Cependant, si le thérapeute tient qu'un symptôme n'est ques­
tion que de « malchance » et n'assure aucune fonction, il dres­
sera alors une carte différente qui suggère l 'élimination du
symptôme par substitution avec ce qui aurait pu arriver avec
de la « chance ».
Les troubles impliquent un comportement induit par la
vision du monde des clients. Pour développer des solutions, il
peut être utile de penser les troubles comme si ils se dévelop­
paient de la manière suivante, simplifiée à l ' extrême. Notre
premier pas imaginaire dans la construction d'un trouble hypo­
thétique semble relativement petit, bien que les conséquences

177
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

puissent en être plutôt disproportionnées. Imaginons que quel­


qu'un se dise : « Soit je me comporte de façon "A", soit je me
comporte de façon "non-A". Pour une raison quelconque (ou
un ensemble de raisons), "A" semble le bon (logique, meilleur,
ou seul) choix. » Ce qui a pour résultat que toutes les autres
possibilités (tous les « non-A ») sont mises dans le même sac et
éliminées. C 'est-à-dire que tout se passe comme si « A » était
lui-même une classe et que les « non-A » étaient toutes les
classes restantes (toutes les classes moins la classe « A ») de
comportement.
Dans le cas où le compmtement « A » développe un trouble,
sa persistance sera le résultat de la conviction que le choix ini­
tial était le seul correct et logique parce que le client estime
devoir faire encore plus de la même chose (Watzlawick et al.,
1 974), ayant exclu tout comportement alternatif.
Nous avons découvert qu'il est utile de mettre l ' accent sur
l'aide à apporter aux clients pour qu'ils décrivent leur(s) fac­
teur(s) « préféré(s) », ceux qu'ils choisissent de souligner dans
leurs descriptions, et qui reflètent le choix de l 'hypothèse. L'im­
portant, pour chaque cas, c'est que les aspects de la situation
exclus de la description du trouble par le client sont potentielle­
ment utiles pour concevoir les interventions et faire surgir les
solutions. Par exemple, les clients se plaignent fréquemment de
se sentir (l'expression habituelle est « être ») déprimés :
1 ) certains seront immédiatement capables d'en décrire les
aspects comportementaux, d 'autres trouveront ça difficile ou
impossible ;
2) certains porteront l ' accent sur les aspects involontaires ;
3) certains décriront facilement les proches qui essaient de
leur remonter le moral (accidentellement le font empirer) ;
4) tandis que d 'autres trouveront difficile de décrire, et au
lieu de cela déplorent le fait qu 'historiquement ils ont de
bonnes raisons pour être déprimés ;
5) et d'autres encore sont déprimés à l ' idée qu'ils sont sûrs
de ce qui va se produire (ou non) dans le futur.
À titre d 'exemple, un client affirmait qu'il avait « toujours
été déprimé » . Le thérapeute lui demanda : « Qu 'est-ce qui

178
THÉRAPIE BRÈVE

vous a donné l 'idée que vous êtes déptimé ? » Le client répon­


dit : « Je sais que je suis déprimé parce que de temps en temps
il y a des jours où ça va. » Le thérapeute demanda alors au
client de décrire ce qui est différent un « jour où ça va » et plus
spécialement ce qu'il fait de différent.
La mention par le client des exceptions à la règle « toujours
déprimé » conduisit à d'autres descriptions de comportements,
perceptions et idées qui, selon le client, ne surgiraient pas un
«jour où ça ne va pas ». On demanda alors au client de pré­
dire, avant d'aller se coucher, de quel type serait le jour suivant
et, s'il prédisait un « jour où ça ne va pas », de faire, le plus tôt
possible le jour suivant, quelque chose qu'il ferait normale­
ment un « jour où ça va ». Au bout de la troisième séance, le
client signalait moins de prédictions de « jours où ça ne va
pas » et encore moins de « jours où ça ne va pas », qu'il arrivait
de toute façon à transformer en jours plus ou moins normaux.
Bien qu'il n ' y ait pas de relation univoque entre les compo­
sants exclus de la construction des troubles et la construction
des solutions, néanmoins, ce sur quoi les clients eux-mêmes
mettent l ' accent suggère de fortes possibilités. Par exemple,
s'il est clair que le trouble ne se produit que dans un lieu spéci­
fique, alors les tâches assignées - en particulier tout ce qui a
directement à voir avec les comportements de trouble eux­
mêmes - peuvent être programmées pour avoir lieu dans un
autre endroit, ce qui assure une différence minimale. Par
exemple, si un couple relate qu'il ne se bat que dans la cuisine,
le thérapeute peut leur suggérer que la prochaine bagarre ait
lieu dans le salon. Il y a de bonnes chances pour qu 'une
« scène » différente donne lieu à un comportement différent.

Ainsi chaque client construit la réalité du trouble à partir d'une


combinaison de facteurs, et le thérapeute construit des solu­
tions à partir des facteurs connus aussi bien que de ceux qui
pourraient être exclus.
Étant donné la complexité de la construction du trouble, il
semblerait raisonnable que les solutions soient également com­
plexes. Cependant, nous pensons que les interventions et les
solutions doivent seulement s'adapter aux contraintes du trouble,

179
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

u n peu comme u n passe-partout convient aux contraintes de


nombreuses serrures différentes (de Shazer, Molnar, 1 984 ; de
Shazer, 1 985).

Exemples de cas

Une mère et un père amènent leurs trois enfants pour une


thérapie familiale parce qu'ils s 'inquiètent de l ' « hostilité et de
la violence » du plus jeune garçon. Les trois enfants réussissent
à l'école et avec leurs camarades. Les troubles sont centrés sur
les interactions familiales. Toute tentative pour les aider à se
centrer sur les schémas d 'interaction de leur situation - qui fait
quoi et quand dans le schéma d' « hostilité et de violence » -
aboutit à ce que chacun se plaigne des quatre autres. D 'autres
tentatives pour se concentrer sur n'importe quel autre trouble
spécifique ne conduisirent qu'à plus de troubles. En général, la
famille donne l 'impression que la vie est une pagaille peu
satisfaisante.
En utilisant les exceptions aux troubles de la famille,
l'équipe développa ce message :

Nous sommes impressionnés par le fait qu'en dépit des nom­


breuses difficultés que vous nous avez racontées, il y a de l a
réussite. Tout s e passe bien à l ' école pour les enfants e t ils ne
souffrent d ' aucun trouble ; le mariage a survécu à quinze
années difficiles ; les carrières du père et de la mère se dérou­
lent bien. Ce qui signifie pour nous que vous êtes tous en train
de faire quelque chose de terriblement bien, et nous aimerions
en savoir plus. Par conséquent, d ' ici à la prochaine séance,
nous aimerions que chacun d'entre vous, séparément, observe
ce qui se passe dans la famille et qu'il aimerait voir continuer.

Deux semaines plus tard, la famille fit un rapport de ses


observations qui dura trente minutes. Chacun avait observé les
quatre autres faire des choses qu'il aimerait voir continuer.
Certaines des choses qu'ils décrivaient étaient nouvelles,
d 'autres des événements et comportements peu fréquents qui

180
T H ÉRAPIE B R È V E

leur avaient manqué a u cours de l ' année précédente. Bien que


les choses ne fussent pas « parfaites », les troubles étaient mini­
maux et l'équipe leur assura que les choses ne seraient jamais
parfaites, en leur recommandant l ' une de nos règles : si ça
marche, faites-en plus ; si ça ne marche pas, ne le refaites pas,
faites autre chose.
Notre but est d'initier le processus de solution plutôt que de
stopper le schéma des troubles (Watzlawick et al., 1 974 ; Weak­
land et al., 1 974) et, par là, les troubles cessent d'être la raison
de se plaindre. L'intervention de la première séance était conçue
pour s ' adapter à la nature générale des troubles de la famille et
leur dégager la possibilité de développer une vue exploitable de
leur situation, c 'est-à-dire qui conduise à une solution à leurs
troubles. Tenter de concevoir une intervention construite sur
l 'intenuption de « l'hostilité et de la violence » était impossible
parce que le schéma restait inconnu. Tenter de construire une
intervention sur le schéma de troubles exhibés par la famille au
cours de la séance, probablement efficace, aurait pu ne pas si
facilement conduire à la solution qui en a résulté, que la famille
elle-même inventa entre la première et la seconde séance. Les
deux séances restantes furent consacrées à les aider à trouver
des façons de les encourager à faire plus de ce qu'ils voulaient
voir plus et les aider à inventer des manières de répondre qui
encouragent les choses qu'ils voulaient voir continuer.

Créer des attentes de changement

Tout trouble peut construire de nombreuses solutions diffé­


rentes, possibles, et toute intervention qui réussit à faire surgir
un comportement différent et/ou une manière différente de voir
les choses est susceptible de conduire à l ' une des solutions
envisagées : ce à quoi vous vous attendez influence ce que
vous faites. Si vous vous attendez à ce que cette satanée même
chose se produise encore, alors faire la même chose et penser
de la même manière a du sens. Cependant, si vous vous atten­
dez à ce que quelque chose de différent se produise, alors faire

181
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R ÈV E

quelque chose de différent (peut-être l e provoquer) a du sens.


Bien sûr, ce que vous voulez précisément qui arrive pourrait
bien ne pas se produire, mais parce que vous avez fait quelque
chose de différent, au moins quelque chose de différent se pro­
duira. Avec comme résultat qu'il se pourrait bien que vous
vous sentiez mieux. Nous avons découvert qu'il est utile d'ai­
der les clients à décrire ce qu'ils voudraient qui soit différent
quand leur trouble sera résolu. Il semble de bon sens que si
vous savez où vous voulez aller, il est plus facile d'y arriver.
Ce qui ne ressort pas du sens commun, c'est l ' idée que le seul
fait de s ' attendre à aller quelque part d ' un peu différent,
quelque peu plus satisfaisant, fait qu'il est plus facile d ' y aller.

Exemple de cas

Une femme arrive en thérapie en se plaignant d'être dépri­


mée sans savoir pourquoi. Elle pense que c'est peut-être son
mariage qui la déprime, mais ça lui semble déraisonnable ; ou
bien sa vie professionnelle, mais ça lui semble également
déraisonnable. Quelle qu'en soit la « cause », elle est déprimée
depuis environ deux ans. Sur une échelle de 0 à 1 0 , 1 0 repré­
sentant le pire moment de sa dépression, elle se note 7. Au
début de la première séance, on lui demande : « Si par miracle,
une nuit, pendant que vous dormez, la dépression disparaît,
comment le sauriez-vous ? Comment votre mari le saurait-il ?
Comment votre employeur le saurait-il ? » Elle décrivit tout un
ensemble d'activités incluant ou non son mari et son travail.
L'équipe la complimenta pour sa capacité à décrire les
choses par le menu (en en donnant plusieurs exemples) et sur
la sagesse de son refus à agir dans la précipitation - ce que
bien des gens peuvent faire dans l'espoir qu'un changement
radical résoudra les problèmes. Comme elle nous avait égale­
ment parlé de la réussite de ses enfants, nous la complimen­
tâmes également sur ses qualités de mère. Comme elle était
convaincue que son mari ne se rendait pas compte de l ' ampleur
de sa dépression, pas plus que son patron, nous lui deman-

1 82
THÉRAPIE BRÈVE

dâmes d'observer c e qu'elle faisait, à la maison o u a u travail,


quand elle surmontait les manifestations de sa dépression.
Une semaine plus tard, elle rapporta être à 3 sur l 'échelle de
1 0 points. Elle commençait à faire certaines des choses qu'elle
décrivait comme « post-miracle » et son mari lui avait répondu
avec des fleurs. Il en savait de toute évidence plus sur son état
dépressif qu'elle ne le pensait. À ce point, elle ne pouvait pen­
ser à rien qui puisse l 'empêcher de continuer dans ses nou­
veaux comportements et ses nouvelles activités même si elle
se sentait encore déprimée.
On lui demanda de prédire, avant d'aller se coucher, à quel
niveau de l 'échelle elle se situerait le matin suivant, et de garder
la trace d'où elle pensait être effectivement le matin. On lui
demanda également de suivre ce qu'elle faisait de différent les
jours où la note était plus basse (où elle se sentait « moins dépri­
mée ») plutôt que plus haute. Le mois suivant, sa note décrut de
6 à 1 , et sa note d'activité continuait à croître. Quand la thérapie
prit fin, elle était convaincue que sa dépression avait disparu.
Une fois créées les attentes de changement, le thérapeute met
à jour les descriptions de n'importe quel changement dans
n'importe quel domaine de la vie du client. Il faut vérifier le
changement en identifiant tout ce qui incite le client à dire « ça
va mieu x », et encourager et développer tout ce qui, relaté par
le client, est nouveau, différent ou plus efficace. C'est-à-dire
que toute information sur une perception ou un comportement
différent ou sur un accroissement de la satisfaction est prise par
le thérapeute comme mouvement vers une solution.

Fonctionnement du Brief Family Therapy Center


(Centre de thérapie familiale brève)

Le BFTC fut institué en 1 978 comme centre de thérapie,


orienté vers la recherche et la formation. L'étendue des
troubles présentés par les clients couvre un continuum qui va
des « difficultés courantes de la vie » jusqu'aux « échecs répé-

183
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

tés e n psychothérapie », y compris l 'ensemble des « problèmes


psychiatriques ».
Au siège principal, nous disposons actuellement de quatre
espaces de thérapie composés chacun de deux pièces équipées
d'un miroir sans tain et d'un Interphone. Deux d'entre eux sont
équipés d'un système de vidéo (une de nos annexes est équipée
de l 'ensemble sans tain-vidéo, l' autre non). Les équipes sont
composées d'un thérapeute dans une pièce en compagnie du
client, et d'un thérapeute ou plus derrière le miroir. En général,
le même thérapeu te reste avec le client dans la pièce, tandis
que l 'équipe thérapeutique derrière le miroir n'est pas
constante et dépend de la disponibilité de chacun, sauf s ' il
s'agit d'une équipe en formation dont formateur et stagiaires
restent ensemble pendant la durée des cas en jeu.
La première séance (qui, comme toutes nos séances, dure
moins d' une heure) suit le schéma suivant :
1 ) Présentation de notre organisation et de nos procédures.
2) Exposition du trouble.
3) Exploration des exceptions à la règle du trouble.
4) Établissement des buts de la thérapie.
5) Définition des solutions potentielles.
6) Interruption - pause de la consultation.
7) Délivrance du message de l'équipe.
Chaque étape est effectuée l ' une après l'autre.

Introduction

Quand le client atTive, on lui décrit le BFfC, l'équipe, et notre


usage du miroir. On lui demande également de lire et signer les
formulaires nécessaires à leur enregistrement vidéo, etc.
Avant de commencer la première séance, pour réduire les
idées préconçues, le thérapeute reçoit une information limitée
sur le client, sauf dans les situations où il est préférable de voir
la personne qui lui a envoyé le client (Berg, 1 985). Le théra­
peute commence par expliquer l 'organisation et les aménage­
ments, y compris le fait qu' une équipe de thérapeutes sera

1 84
T H É R A P I E B R ÈV E

associée, et demande la permission au client d'être enregistré


en vidéo. Il est rare qu'un client demande à rencontrer l'équipe
qui se trouve derrière le miroir, auquel cas un ou plusieurs
membres seront présentés, en général à la fin de la séance
- bien que la séance puisse être interrompue dans ce but au
commencement si le client le souhaite.

Formulation du trouble

Première étape du travail, après une courte discussion sur qui


travaille où, qui va à quelle école, etc., le thérapeute commence
à interroger sur le trouble. « En quoi pouvons-nous vous
aider ? » ou « Qu'est-ce qui vous amène ? » Une réponse
comme « Parfois nous nous disputons jusqu'à nous battre », ou
« Johnny fait pipi au lit », ou « Susie à des crises de rage », est
une formulation suffisante. Le thérapeute s'efforce alors de diri­
ger la conversation vers des détails aussi concrets que possible :
- Étape par étape, comment cela se passe-t-il exactement ?
- Qui est impliqué dans le trouble ?
- Comment le trouble diffère-t-il selon qui est ou n'est pas
impliqué à un moment particulier ?
- Avec quelle fréquence se manifeste le trouble ?
Plus le client donne de détails sur le schéma du trouble,
plus il y a de buts et de possibilités d' intervention, c ' est­
à-dire de voies potentielles pour que le client sache que le
problème est résolu. Même des énoncés du trouble aussi
vagues que : « Je ne sais pas qui je suis vraiment » ou « Nous
ne pouvons tout simplement pas communiquer » peuvent être
suffisants. Dans ce cas, établir des buts devient l' objectif :
« Quand saurez-vous que vous savez qui vous êtes vrai­
ment ? » « Que ferez-vous, quand vous saurez qui vous êtes
vraiment, que vous ne faites pas à présent ? » , « Comment
votre meilleur ami saura-t-il que vous savez vraiment qui
vous êtes vraiment ? »
Très souvent, cette étape chevauche la suivante et s'entre­
mêle avec elle.

185
STRATÉG I E D E L A T H É R A P I E B R È V E

Exceptions

Cette phase de l 'entretien est destinée à découvrir ce qui se


passe quand le trouble n ' a pas lieu et comment s'y prend la
famille pour que cette exception se produise. Que se passe-t-il
quand la dispute du couple ne dégénère pas en violence ? Que
se passe-t-il quand le lit de Johnny reste sec ? Que se passe-t-il
quand Susie fait ce qu'on lui demande ? Que se passe-t-il
quand la mère est là mais pas le père ? Que se passe-t-il quand
ils communiquent ?
Notre idée est que le thérapeute tout comme les clients ont
besoin de connaître ce que fait le client qui fonctionne ou qui
est efficace. Cette discussion ne conduit pas seulement à des
modèles de conception de l 'intervention et de la solution, mais
elle fait implicitement savoir aux clients que le thérapeute
croit qu'ils peuvent faire - et font déjà - des choses qui sont
bonnes pour eux. En termes batesoniens, les exceptions don­
nent au moins implicitement au client la « nouvelle de la dif­
férence » (Bateson, 1 979) entre ce qui marche et ce qui ne
marche pas.
Notre idée est que, bien que le changement soit continu,
seules quelques différences sont vues comme faisant une diffé­
rence (Bateson, 1 979). Wiener-Davis ( 1 984) commença à étu­
dier plus systématiquement les exceptions à la règle du trouble
en commençant la séance par une variation de notre formule :
« la tâche de la première séance est la formulation » , en deman­
dant aux clients d'observer ce qui se passe dans leur vie entre
la première et la deuxième séance et qu'ils veulent voir conti­
nuer, que ce soit au regard de la complexité de leur situation
ou, en particulier, des motifs pour lesquels ils sont entrés en
thérapie. Très souvent, les gens remarquent qu'entre le moment
où ils ont pris rendez-vous pour la thérapie et la première
séance les choses semblent déjà différentes. Nous demandons
alors : « Qu 'avez-vous remarqué à propos de votre situation ?
Ces changements sont-ils en relation avec la raison pour

186
THÉRAPIE B R È V E

laquelle vous venez ici ? Ces changements, aimeriez-vous


qu'ils continuent à se produire ? »
Il est intéressant de remarquer que les deux tiers des clients
ont noté des changements et répondent « oui » à la deuxième et
à la troisième question.
Cette phase conduit naturellement à établir les buts parce que
le client peut vouloir plus de ce qui arrive quand le trouble ne
se produit pas. Le simple fait que parfois le trouble ait lieu et
parfois non aide à créer l 'attente qu'un futur est possible qui
ne contiendrait pas Je trouble.

Buts

Établir un but concret dote le client d'une mesure de l 'utilité


de la thérapie, et, surtout, le but aide à construire l 'attente du
changement à venir. Il est important pour chacune des per­
sonnes impliquées de savoir comment elles sauront que le pro­
blème est résolu et que la thérapie peut se terminer. Sans un
but, la thérapie deviendrait l 'entreprise de toute une vie. Les
buts concrets forment une part importante de notre programme
d'évaluation et sont une partie indispensable de nos études de
suivi et résultat.

Solutions

Les clients s'expriment souvent en termes generaux ou


vagues quand on les interroge directement sur des buts
concrets. Nous avons découvert qu'il est très souvent plus utile
d'avoir une conversation sur La manière dont les clients sauront
que Je problème est résolu, et sur ce qui sera différent une fo is
que le problème fera partie du passé. Bien sûr, quand le théra­
peute parle avec plus d' une personne, il se peut que les idées
sur ce à quoi la vie ressemblera après que Je but sera atteint ou
ce à quoi la vie ressemblera quand le trouble fera partie du
passé soient nombreuses et variées. Plus les futurs et les solu-
187
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B RÈVE

tions dont on parle seront autres, plus fortes seront les attentes
de changement du client.
Notre objectif est que l'essentiel de la conversation tout au
long de la séance soit centré sur l'absence du trouble. Simple­
ment, il semble que les troubles persistent parce que les gens
s ' attendent que cette satanée chose continue de se produire
encore et toujours. Parler des autres futurs possibles quand le
trouble n'en est plus un aide à créer l ' attente que le change­
ment est non seulement possible mais inévitable.

Interruption - pause dans la consultation

Au bout de trente ou quarante minutes, le thérapeute se retire


pour consulter l'équipe ou, s ' il travaille seul, pour réfléchir. Le
propos de cette pause de dix minutes est de décider que faire et
comment. Parce que nous nous intéressons aux solutions, on
ne parle pas, ou peu, des troubles, de comment ils persistent, et
de ce que les clients ont entrepris et qui a échoué, ni d 'hypo­
thétiques étiologies. Au lieu de quoi, la conversation po1te plu­
tôt sur :
- ce que font les clients et qui est bon pour eux,
- toute exception au schéma de trouble,
- comment l'équipe imagine que seront les clients une fois
que le trouble fera partie du passé.

Schéma de conception de l'intervention

On peut résumer approximativement le processus derrière­


le-miroir comme un « schéma d'intervention » que nous utili­
sons à des fins didactiques, et qui articule les prescriptions sui­
vantes :

l . Noter quelles sortes de choses fait (font) le(s) client(s) qui


sont bonnes, utiles et efficaces.
2. Noter les différences entre ce qui se produit quand se produit

1 88
THÉRAPIE B R È V E

l e trouble e t quand le trouble n e s e produit pas. Encourager ces


dernières.
3. Quand c'est possible, extraire pas à pas les faits du schéma
de problème ou de la séquence de trouble.
4. Noter la différence entre le schéma et toute exception à ce
schéma.
5. Imaginer une version résolue du schéma en :
a) transformant l 'exception en la règle ;
b) changeant la structure du schéma ;
c) changeant qui est impliqué dans le schéma ;
d) changeant la séquence des pas impliqués ;
e) ajoutant un nouvel élément ou étape au schéma ;
f) augmentant la durée de la séquence ;
g) introduisant un début et une fin aléatoires ;
h) augmentant la fréquence du schéma.
6. Décider de ce qui sera adapté à chaque client, c'est-à-dire
quelle tâche, fondée sur quelle variable (de a) à h)), le(s)
client(s) est-il (sont-ils) prêt(s) à accepter et à réaliser. Qu'est­
ce qui fera sens pour ce(s) client(s) ?

D'ordinaire, le message développé durant la pause comporte


deux parties : les compliments et les indices.
Les compliments ne sont pas nécessairement en relation avec
les troubles, mais sont fondés sur ce que le client fait déjà et
qui est utile, ou bon, ou correct d'une façon ou d 'une autre,
sans tenir compte du contenu ni du contexte spécifiques. Les
compliments sont conçus pour aider le client à « voir à tra­
vers » leur cadrage de la situation de façon à rendre possible
un point de vue plus souple sur la situation ; ainsi commence le
développement d'une solution. Le but est d 'aider les gens à se
voir comme des personnes normales avec des difficultés nor­
males. Le propos des compliments est d'étayer l'orientation
vers une solution tout en continuant à développer ce qu 'Erick­
son (de Shazer, 1 985) appelait une « scène oui », initiée au
cours de l 'entretien mais que l 'on poursuivra alors de façon
plus intense et plus centrée ; simplement, le début du message
thérapeutique est conçu pour faire savoir aux clients que le thé­
rapeute voit les choses de leur point de vue et qu'il est d' accord

189
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E BRÈVE

avec eux. Cela, bien sûr, permet aux clients d'être facilement
d'accord avec lui. Une fois cet accord acquis, les clients sont
alors dans un cadre mental approprié pour accepter des indices
sur les solutions, c 'est-à-dire des évaluations ou des comporte­
ments nouveaux et différents.
Les indices sont des suggestions thérapeutiques centrées sur
des directives ou des tâches ayant à voir avec tout ce que pour­
raient faire de bon pour eux les clients, et qui les conduisent du
côté de la solution. Quand la conversation est centrée sur un
schéma de trouble comportemental clairement décrit, les
indices tendront à refléter cette netteté. On peut concevoir dif­
férents types de devoirs comportementaux à faire à la maison,
destinés à déplacer le schéma du trouble vers la solution. Par
exemple, si les parents se plaignent de ce que leur brillant
enfant n'arrive pas à faire ses devoirs en dépit de leurs remon­
trances et de leurs remarques conjuguées, alors le devoir des
parents pourra être de tirer à pile ou face, pour que le hasard
décide qui est de congé ; ou s ' ils veulent que l 'enfant soit seul
responsable de son travail, on peut leur demander de tirer à pile
ou face le jour où ni l'un ni l'autre ne fera même pas mention
des devoirs à l 'enfant. Dans les deux exemples, on leur deman­
dera d'observer les différences entre les deux situations. Si les
parents souhaitent superviser les résultats des devoirs, on pour­
rait alors développer un système qui fasse que l 'école et eux­
mêmes aient un contrôle immédiat. S 'ils ont décrit une excep­
tion notable, ils sont alors encouragés à faire de l 'exception la
règle. Chacune de ces tâches a le potentiel de proposer une dif­
férence dans le schéma qui soit une différence suffisante - une
meilleure production de devoirs à la maison.
Le plus fréquemment, cependant, les troubles des clients ne
sont pas bien définis, ni suffisamment bien décrits au cours de la
première séance pour que les approches décrites ci-dessus soient
utiles. C'est dans ces situations qu'une conversation sur ce que
sera la vie quand le trouble fera prutie du passé s'avère très utile.
Erickson avait une idée que nous trouvons utile dans ces
situations. Selon Erickson (in Gordon, Meyers-Anderson,
1 98 1 ), les clients viennent voir les thérapeutes

190
T H É R A P I E B R ÈVE

parce qu'ils ne savent pas vraiment POURQUOI ils viennent.


Certes, ils ont un problème, mais s'ils savaient quel il est, ils ne
seraient pas venus. Et puisqu'ils ne savent pas quels sont
RÉELLEMENT leurs problèmes, ils ne peuvent pas vous les
dire. Ils peuvent seulement vous faire un compte rendu passa­
blement confus de ce qu'ils pensent. Et vous écoutez avec
votre background, et vous ne savez pas ce qu'ils disent, mais il
vaudrait mieux que vous sachiez que vous ne savez pas. Et il
vous faut alors faire QUELQUE CHOSE qui induise un chan­
gement chez le patient . . . n ' importe quel petit changement,
parce que le patient veut un changement, si petit soit-il, et il
acceptera ça comme un changement. [ . . . ] et alors le change­
ment se développera selon ses propres besoins (p. 2 1 ).

C'est dans cet ordre d'idées, et en raison de la nécessité pra­


tique d'aider les stagiaires à apprendre à faire avec des troubles
vagues, non définis, que nous avons été poussés à développer
la formule de tâche, que nous utilisons au cours des premières
séances (de Shazer, 1 984, 1985 ; de Shazer, Molnar, 1984), qui
a pour objet de demander au client d'observer, d ' ici à la pro­
chaine séance, tout ce qui se passe dans sa vie de si positif qu'il
voudrait que cela continue à se produire.
Avec une fréquence étonnante (50 fois sur 56 dans un rap­
port de suivi), les clients remarquent les choses qu'ils veulent
voir continuer, et nombre d'entre eux (46 sur 50) décrivent au
moins l 'une d 'elles comme « nouvelle ou différente ». Donc,
des choses sont sur la voie de la solution ; des changements
concrets, observables se sont produits.

Livraison du message

Après une interruption d'environ dix minutes, le thérapeute


revient et communique l ' intervention formelle. Fréquemment,
le thérapeute écrit ce message pour pouvoir le lire « ad lib » .
Peut-être parce que les clients étaient en situation d'attente, ils
semblent d'une réceptivité accrue. Les messages eux-mêmes
sont assez brefs, prennent fréquemment moins de cinq minutes

191
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

à délivrer. (Les affaires courantes, comme par exemple la prise


du rendez-vous suivant, sont traitées dans un lieu différent.)
C'est ainsi que Je thérapeute clôt la séance de thérapie rapide­
ment, mais non brutalement.

Deuxième séance et suivantes

La principale différence entre la première séance et les sui­


vantes est que l 'on a parlé du trouble durant la première
séance, et que, par conséquent, il y a peu ou pas besoin d'en
parler au cours de la deuxième. La première tâche du théra­
peute est de centrer la conversation sur la question : « Que
s'est-il passé que vous voulez qui continue à se produire ? » On
peut formuler cette question de différentes manières : « Alors,
quels sont les jours où ça va mieux ? » (dans les situations de
pile ou face) ou « Qu'est-ce que vous faites qui soit bon pour
vous ? » (dans les situations moins définies). C'est-à-dire qu'il
faut que le thérapeute détecte tout ce dont le client peut faire la
liste comme valant la peine de continuer, l' identifie et le com­
mente. À la mention de chaque élément ou séquence, au théra­
peute de se demander si c'est « nouveau » ou « différent ». Si
quelque chose n'est pas nouveau, mais seulement une excep­
tion peu fréquente, est-ce quelque chose que le client aimerait
bien voir se produire plus souvent? Une fois la liste achevée,
ou pendant, le thérapeute passe de l ' idée que ces choses sont
juste « arrivées » à « Comment avez-vous fait pour qu'elles
arrivent ? » ou « Qu ' avez-vous décidé de faire quand c 'est
.
arnve, ?. » .
S i le client relate que les choses vont mieux, et donc que
l ' intervention précédente était « adaptée » et conduit à la solu­
tion, le thérapeute fait alors évoluer 1 'entretien vers des ques­
tions concernant ce que le client devrait faire pour que ces
choses continuent à se produire. Notre idée est que, quand
quelque chose fonctionne, on devrait en faire plus ou faire plus
de choses comme celle-ci : le but de la thérapie devient alors
d'aider le client à continuer dans les changements qui se sont
192
THÉRAPIE BRÈVE

produits entre l a première e t l a deuxième séance. Si les parents


découvrent que l 'enfant a fait ses devoirs les jours où ils n'en
ont même pas fait mention, alors il faut que les clients conti­
nuent à passer sous silence le sujet des devoirs, comme s ' ils
oubliaient de s ' occuper de l 'enfant quand l 'enfant oublie de
faire ses devoirs ; ce n'est que si cette approche échoue qu'il
faut faire quelque chose d'autre.
Si le client relate que ça ne va pas mieux ou que rien n ' a
changé, l a précédente intervention n'était pas « adaptée » e t n ' a
pas conduit à une solution ; l e thérapeute commencera, néan­
moins, à poser des questions sur ce que fait le client et qui
marche. La question peut être formulée de cette manière :
« L'expérience nous a appris que si les gens font quelque chose
qui ne leur plaît pas, avec le temps, les choses empirent plutôt
qu'elles ne restent les mêmes. Que faites-vous ? », et la
recherche des exceptions ou des petites différences à amplifier
continue. Si le client relate que ça empire, le thérapeute cen­
trera sur une question du type : « Les choses ont-elles touché le
fond, et pouvez-vous raisonnablement vous attendre à ce que
les choses changent prochainement ? Ou bien est-ce qu'il s'en
faut encore que les choses aient touché le fond et alors elles ne
vont pas s'améliorer si rapidement ? » Les devoirs à la maison,
dans cette situation, seront recentrés sur le repérage d'indices
de l ' amélioration ou de l ' aggravation.
De nouveau, le thérapeute fait une pause au bout d 'environ
quarante minutes et conçoit un message qui inclut des compli­
ments pour quelque changement que ce soit, pour quelque
chose qui ait marché, dans le comportement du client, et pro­
pose des indices destinés à aider le client à continuer et même
amplifier le rythme et la portée du changement.
Si on repère des « améliorations » dans la vie du client, on
augmente l 'intervalle entre les séances ; la deuxième séance a
lieu habituellement une semaine après la première, la troi­
sième, deux semaines après la deuxième, la quatrième, trois
semaines à un mois après la troisième. Nous avons pris la déci­
sion d'utiliser ces intervalles pour envoyer le message impli­
cite : « Puisque les choses vont bien, vous n'avez pas besoin de

193
STRATÉ G I E DE L A THÉRAPIE BRÈVE

venir en thérapie s i souvent. » Au moment o ù le thérapeute et


l'équipe pensent que les choses pourraient aller « suffisamment
bien », on demande au client s'il lui semble qu'il a besoin
d'une autre séance, dans quel intervalle : on suit habituellement
l ' avis du client, le thérapeute se réservant de demander une
séance de suivi six semaines plus tard. Jusqu'à ce que l'on
signale que les choses « vont mieux », l 'intervalle entre les
séances reste à l 'ordinaire d'une semaine.

Évaluation et résultats

Les chercheurs préfèrent des modes extensifs pour évaluer


des résultats thérapeutiques ; les thérapeutes quant à eux ne
peuvent le plus souvent que présenter leurs impressions cli­
niques. Parce qu'il faut évaluer la thérapie, nous adoptons une
position quelque part entre « résultats de recherche » et
« impressions cliniques ». Nous suggérons qu'une évaluation
peut être fondée sur une comparaison entre ce qu'une thérapie
propose de faire et les résultats observables.
Dès le départ, nous avons choisi de suivre Weakland et al.
( 1 974) dans ce domaine parce que cela fournirait au moins au
BFfC un standard de comparaison. Parce que notre suivi est
fondé sur les comptes rendus du client, le problème se pose de
leur validité. Nous reconnaissons cette difficulté, et souhaitons
simplement souligner que la thérapie commence par un client
qui décrit un « trouble » suffisamment dérangeant pour le
conduire en thérapie. Par conséquent, on peut sûrement consi­
dérer comme un indicateur de succès le compte rendu, six mois
à un an plus tard, indiquant que les clients ne souffrent plus de
troubles requérant une thérapie.
1 . Le type de thérapie brève pratiqué au BFfC semble effi­
cace sur une courte période et un nombre limité de séances.
Entre 1 978 et 1 983, nous avons traité 1 600 cas avec une
moyenne de 6 séances par cas. Notre suivi téléphonique, ayant

194
TH É R A P I E B R È V E

joint u n échantillon représentatif de 2 5 % des cas (effectué par


des personnes qui n'avaient eu aucun rapport avec les cas),
indiquait que 72 % des clients avaient atteint les objectifs du
traitement ou bien ressentaient une amélioration suffisante
pour ne pas éprouver le besoin d'une thérapie supplémentaire.
Weakland et al. ( 1 974) rapportent un taux de succès similaire
avec une moyenne de 7 séances par cas.
2. Le type de thérapie pratiqué au BFfC semble efficace
même quand les troubles et/ou les buts sont vagues et mal défi­
nis. Nous avons conduit une étude concernant spécifiquement
notre formulaire de la première séance. Nous n ' avons pu
contacter que 28 des 56 clients du projet original après une
période de suivi de six mois à un an après la conclusion de la
thérapie. À la question : « Quand vous êtes venu en thérapie,
votre trouble principal était . . . Est-ce que ça va mieux ? Pareil ?
Plus mal ? », 23 clients sur 28 ont répondu avoir connu une
amélioration. Le nombre moyen de séances par cas (pour les
56 cas) était de 5, ce qui représente une diminution de notre
moyenne générale de séances par cas des deux années précé­
dentes. Les résultats de nos contacts de suivi viennent à l ' appui
de notre impression clinique, à savoir que nous et nos sta­
giaires avons eu plus de succès avec les troubles définis de
manière vague depuis que nous avons commencé à utiliser
notre formule mi-82.
3. Les changements rapides peuvent être durables. Dans ce
même projet, on interrogea les clients sur les changements rap­
portés lors de la deuxième séance. Quand on demandait :
« Durant la thérapie, vous avez remarqué du changement en ce

qui concerne . . . (nous demandions des choses enregistrées


durant la deuxième séance), est-ce que cela continue ? », 23 sur
28 répondirent par l ' affirmative. Bien que le nombre de
réponses soit très faible, la direction indiquée par les réponses
est encourageante.
4. Un petit changement peut en apporter d 'autres. Dans le
même projet, on interrogea les 28 clients sur des améliorations
ultérieures. On avait recours à trois questions :

195
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

(A) « Vous étiez aussi préoccupé par. . . Est-ce que ç a va


mieux ? Pareil ? Plus mal ? » (22 avaient fait état d'un trouble
secondaire, pas nécessairement traité explicitement en thérapie,
et 1 1 indiquèrent que celui-ci également allait mieux.)
(B) « Existe-t-il d'anciens problèmes que l'on n'ait pas directe­
ment traités au cours de la thérapie et qui se soient améliorés
depuis que vous avez cessé de fréquenter Je BFTC ? » ( 1 5
firent état d'amélioration dans des domaines non traités en thé­
rapie.)
(C) « De nouveaux problèmes se sont-ils développés depuis la
fin de la thérapie au BFTC ? » ( 16 déclarèrent ne pas rencontrer
de nouveaux problèmes ; 8 que c'était le cas, mais pas suffi­
samment pour reprendre une thérapie ; 5 qu'un membre de la
proche famille était en thérapie pour autre chose que Je trouble
qu'ils avaient soumis.)

Rien de tout cela ne nous a surpris, car la distribution était à


peu près la même que dans nos suivis antérieurs ; comme l 'in­
diquent également les recherches de Fisher ( 1 984), les choses
tendent à s'améliorer progressivement après une thérapie
brève.

Conclusions

Dans cet essai, nous avons présenté une conception particu­


lière de la nature des solutions aux problèmes qu'apportent les
clients aux thérapeutes. Nous avons décrit notre approche de la
thérapie brève, orientée vers le développement de solutions, et
présenté quelques-uns de nos résultats. Il est clair que ce n'est
pas le rapport final. Il faut encore plus de recherche clinique et
formelle, car des questions importantes subsistent :
1 . Y a-t-il aussi peu correspondance que le suggèrent nos
résultats entre un trouble précis et les nouveaux comporte­
ments et cadres spécifiques qui conduisent à la solution ? Aussi
contre-intuitive que puisse paraître cette idée, notre travail
pointe vivement dans cette direction.

196
THÉRAPIE BRÈVE

2. La distinction entre des troubles décrits concrètement et


des buts également spécifiques et des plaintes décrites vague­
ment et des buts également vagues continuera-t-elle à être
utile ?
3. Quelles sont les façons les pl us utiles de décrire et d 'étu­
dier ce que fait le thérapeute durant l'entretien, et comment ce
qui se produit est-il en relation avec un changement qui pro­
cure du plaisir ? Quelles sortes de choses devraient cesser de
faire les thérapeutes durant la séance ?
4. Quels autres modèles de thérapie brève, meilleurs que
celui-ci, se développeront ?
À chaque étape, nous n ' avons cessé de construire des
modèles alternatifs ; et, peu à peu, la complexité a été rempla­
cée par ce que nous pensons être en ce moment un modèle plus
simple. L'effort pour aider les autres à apprendre nos modèles
nous a conduits à toujours plus de simplicité.
En bref, notre point de vue est que les clients savent déjà
quoi faire pour résoudre les troubles qu'ils apportent en théra­
pie ; ils ne savent simplement pas qu'ils savent. Notre travail,
comme thérapeutes qui nous occupons de thérapie brève, est
de les aider à construire pour eux-mêmes un nouvel usage des
connaissances qu'ils possèdent déjà.
11

Intégrer des modèles post-structuralistes


de thérapie familiale brève
STEFAN GEYERHOFER ET YASUNAGA KOMORI

Cet article présente les lignes directrices de la thérapie fami­


liale centrée sur le problème et sa solution dans le contexte des
ressources dont dispose la famille pour résoudre les problèmes.
Fondé sur les thérapies brèves systémiques (modèle de thérapie
brève du MRI, modèles orientés vers la solution, approche nar­
rative de White et Epston . . . ), notre travail met fort peu l ' ac­
cent sur les structures pathologiques sous-jacentes au problème
(c'est-à-dire conflits inconscients, structure familiale patholo­
gique . . . ), mais sur l ' interaction actuelle entre les membres de
la famille et leurs histoires autour du problème.
Avec une méthode de traitement rapide et très simple, nous
avons obtenu un succès remarquable en travaillant sur les pro­
blèmes des enfants et de la famille, y compris désordres ali­
mentaires, énurésie, refus de l 'école, tics, troubles du sommeil,
agression, problèmes de drogue et différentes formes de mala­
dies psychosomatiques.
On présentera les lignes directrices du travail avec des
enfants, des adolescents et leurs farnilles. L'évaluation de notre
travail se fera dans le contexte de la psychothérapie d 'enfant
dans une clinique pédiatrique et dans un institut de thérapie
familiale.

198
I N T É G R E R DES MODÈLES POST-STRUCTURALISTES ...

Intégrer des modèles post-structuralistes de thérapie

Nous avons cherché à intégrer dans notre travail trois direc­


tions principales en thérapie brève familiale - la thérapie brève
centrée sur le problème du Mental Research lnstitute (MRI) de
Palo Alto (Weakland et al., 1 974, Watzlawick et al., 1 974, Fisch
et al., 1982), la thérapie brève orientée vers la solution dévelop­
pée par de Shazer et ses collègues à Milwaukee (de Shazer
1 982b, 1 985, 1 988a, 1 99 1 , 1 994 ; Gingerich et al., 1 988 ; Ginge­
rich, de Shazer, 1991 ; de Shazer et al. dans ce volume), les dif­
férents apports à cette méthode développés ultérieurement par
O'Hanlon et Weiner-Davis (O'Hanlon, 1 993 ; O'Hanlon et Wei­
ner-Davis, 1989 ; Weiner-Davis, 1993) et l'approche narrative de
White ( 1 984, 1 985, 1986a, b, 1 987, 1 988, 1 993) et d'Epston
(White, Epston, 1990 ; Durant, Coles, 199 1 ; Epston, 1993).
Malgré les différences entre les trois approches, il y existe
des ressemblances qui font qu'elles sont comparables et com­
plémentaires sous deux aspects. Aucun des trois modèles ne
met l'accent sur les structures pathologiques sous-jacentes au
symptôme ou au problème comme Je font les autres modèles
traditionnels de thérapie. Conflits inconscients et structures
familiales pathologiques n 'offrent que peu ou pas d ' intérêt
pour les thérapeutes travaillant avec ces modèles : leur intérêt
se porte surtout sur l 'interaction actuelle entre les membres de
la famille et leurs histoires autour du problème.
De Shazer ( 1 99 1 , 1 994) et Berg (Berg, de Shazer, 1 993)
furent les premiers à utiliser le terme de « post-structuralisme »
pour décrire les modèles de thérapie dont le centre d 'intérêt est
ce que racontent les clients au thérapeute et vice versa - et l ' in­
teraction entre le « texte », le « lecteur » et le « scripteur » de
ces histoires construites en thérapie.

Alors que le structuralisme voit la vérité comme devant être


« derrière » ou « à l'intérieur » d'un texte, le post-structura-

199
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

lisme met l'accent sur l 'interaction entre lecteur et texte, consi­


dérée comme une production (Sarup, 1989).

Les travaux de Jacques Derrida ( 1 967), Paul de Man ( 1 979),


Richard Harland ( 1 987) et Ludwig Wittgenstein ( 1 980) sont
d'un grand intérêt pour cette position théorique. On peut en
trouver un résumé dans les deux derniers ouvrages de De Sha­
zer (de Shazer, 1 99 1 , 1 994).
Influencés par le travail clinique du grand hypnothérapeute
Milton H. Erickson (Erickson, 1 954, 1 964 ; Erickson et Rossi,
1 983) et par les idées théoriques de Gregory B ateson ( 1 972,
1980), les représentants des modèles mentionnés ci-dessus par­
tagent un très grand intérêt pour le langage comme principal
moyen de la thérapie. La littérature la plus récente dans le
domaine se préoccupe explicitement des relations qu'entretien­
nent langage et thérapie (de Shazer, 1 993, 1 994 ; Weakland,
1 993 ; White et Epston, 1 990), chaque contribution faisant
usage d ' une terminologie légèrement différente. Mais il ne fait
aucun doute que l ' « analogie textuelle » aura un impact sur le
développement de la Thérapie systémique brève (Geyerhofer
et Komori, 1 995).
Pour nous, les trois modèles ne se ressemblent pas seulement
par le fait qu'ils expriment la pensée post-structuraliste et par
l'accent qu'elle met sur le langage, mais ils semblent également
complémentaires sur deux autres dimensions : la dimension
« problème-solution » et la dimension « comportement-cogni­
tion ». Alors que l 'approche du MRI et le travail de De Shazer
sont centrés principalement mais pas exclusivement sur le com­
portement des personnes impliquées dans le problème de l 'inter­
action, White et Epston portent plus d'attention à leur cognition
et aux descriptions de leur cognition en termes d' « histoires ».
Leurs questions de « déconstruction et de reconstruction »
(White, 1 988, White et Epston, 1990 ; White, 1993) peuvent
grosso modo être situées du côté cognitif d'une description
incluant le problème. Les questions qu'ils utilisent pour « réé­
crire » l'histoire du client d'autre pait peuvent être considérées
comme la forme cognitive d ' un parcours orienté vers la solu-

200
I N TÉGRER DES M O D ÈLES POST-STRUCTUR A L I S T E S ...

tion. Il est clair que, sur le diagramme, on peut placer l 'ap­


proche du MRI du côté orienté vers le comportement et centré
sur le problème, et l 'approche orientée vers la solution de
l'équipe qui entoure de Shazer (l'équipe de Milwaukee),
presque aussi clairement, du côté comportement et solution. La
figure suivante présente les différences complémentaires
décrites dans ce paragraphe.

comportement

Thérapie brève Thérapie brève familiale


du MRI de Milwaukee

problème solution

Approche narrative de White et Epston

cognition

Intégration en deux dimensions


des modèles post-structuralistes de thérapies systémiques

L'intégration de ces trois modèles en deux dimensions s'est


avérée utile et d'un grand secours dans notre travail clinique. Non
seulement elle a ouvert des nouvelles possibilités de cure, mais
nous en avons obtenu de meilleures occasions de combler les
besoins et attentes des clients. Nous pouvons nous servir de l'in­
fluence mutuelle du comportement et de la cognition dans sa plus
grande diversité et pouvons nous déplacer librement de « l'entre­
tien sur le problème » à « l'entretien sur la solution » et retour - si
cela semble mieux convenir à la perspective des clients. Les
lignes forces ci-dessous en exposeront quelques détails.
Les discussions autour de l ' intégration théorique des trois
modèles de thérapie brève ont débuté il y a un certain temps
déjà, et des thérapeutes dans le monde entier l 'ont pratiquée
avec succès dans leur travail clinique pratique (Chang et
Phillips, 1 993 ; Todd et Selekman, 1 99 1 ; Eron et Lund, 1 993).

201
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

L'un des ouvrages les plus intéressants sur l ' utilité pratique
d'une intégration des modèles de thérapie post-structuralistes
est celui de Selekman « Pathways to change - Brie/ therapy
solutions with dijficult adolescents » (Les voies du changement
- solutions de la thérapie brève pour les adolescents difficiles)
( 1 993). Les sections suivantes présenteront notre intégration
pratique des trois approches et une première étude sur son effi­
cacité dans les psychothérapies d'enfants.

Lignes directrices
en Thérapie systémique brève intégrée

Pour tout thérapeute, les adolescents difficiles et leurs


familles peuvent se transformer en défi. Mais il ne sera pas
nécessairement difficile de les soigner s ' il y a un effort
conscient dans chaque cas pour :
1 ) éviter d'étiqueter ;
2) s 'attendre que les clients aient la force et les ressources
pour changer ;
3) voir la thérapie comme une entreprise de collaboration
dans laquelle les clients déterminent les buts à traiter ;
4) découvrir ce que les clients ont aimé ou pas dans des
expériences précédentes de thérapie ;
5) donner à l'adolescent un temps de séance individuel pour
établir ses besoins, buts et attentes ;
6) impliquer activement l ' aide provenant de systèmes plus
vastes ;
7) être thérapeutiquement flexible et improviser si nécessaire
(Selekman, 1993).
Les étapes suivantes sont les lignes directrices pour la pre­
mière séance et les suivantes avec les familles qui viennent nous
voir. Même le premier contact (souvent par téléphone) et les
décisions à prendre durant ce contact initial sont guidés par ces
étapes. Bien sûr, on peut rarement les suivre pas à pas. Les gens

202
I N TÉ G R E R D E S M O D È L E S POST-STRUCT U R A L I S TES ...

en général, et les familles encore moins, ne peuvent être poussés


dans n'importe quel schéma de cure. Et, de toute façon, il n'en a
d'ailleurs jamais été question. Les étapes mentionnées ci-des­
sous ne sont que des lignes directrices dans le processus que suit
le thérapeute pour fo1muler des questions et prendre des déci­
sions. Chaque étape renvoie l' info1mation nécessaire à ce pro­
cessus. Par conséquent, il arrive assez fréquemment que le théra­
peute doive reculer de quelques étapes si nécessaire.
Au tout premier contact, nous nous efforçons d'obtenir de
l 'information sur qui pourrait être défini comme demandeur.
Pour nous, un demandeur est toute personne qui décrit un pro­
blème et nous demande de l'aide pour le résoudre.
Toutes les autres personnes qui peuvent accompagner les
plaignants à leurs rencontres avec nous seront appelées « visi­
teurs » . Cela ne signifie pas que nous refusons de travailler
avec elles, au contraire : quand on nous demande au téléphone
qui pourrait venir à la première séance, nous avons eu de bons
résultats en répondant : « Tous ceux qui, dans la famille ou en
dehors, veulent aider à résoudre le problème. »

Définition du demandeur
( « client » )

Décision sur les personnes avec lesquelles travailler


(motivation, ressources pour aider à résoudre le problème . . . )

Définition du problème

Définition des objectifs thérapeutiques

Centré sur le problème Centré sur la solution

Tentatives de solutions Exceptions


Interventions à 180° Question miracle
Recadrages Intériorisation des solutions
Extériorisation des problèmes Questions graduées
« Parler du problème » Réécriture des histoires
« Parler des solutions »

Rétroaction

203
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

Certaines questions ont démontré qu'elles étaient fort utiles


dans la phase de définition du demandeur. En voici quelques
exemples :
« Qui a le problème? »
« Qui d'autre pense que c'est un problème ? »
« Qui dans votre famille souffre le plus ? »
« Qui d'autre dans votre famille cherche de l ' aide ? »
« Qui veut voir un thérapeute? Qui ne veut pas ? »
En fonction de ces questions et des réponses que nous obte­
nons, nous expérimentons une immense variété de combinai­
sons de gens dans nos locaux. S i les enfants ne voient pas de
problème et ne veulent pas de notre aide, nous n ' hésitons pas à
travailler avec les seuls parents. Si tous voient un problème
dans la famille et sont tous désireux d'aider, nous les faisons
entrer ensemble. Dans notre pratique, il n'est jamais arrivé
qu'un garçon ou une fille nous appelle pour demander de
l 'aide. Jusqu'à l ' âge de seize ans, quand il y a un problème
d'enfant ou d ' adolescent dans une famille, les parents sont tou­
jours également demandeurs. Dans un grand nombre de cas,
nous avons découvert que les parents (ou un seul) étaient les
seuls demandeurs.
Très souvent, on nous demande : « Avec qui viendrons-nous
au premier rendez-vous ? » Nous pouvons poser d'autres ques­
tions concernant la motivation des membres de la famille à
entreprendre la thérapie, mais, en général, nous laissons la
décision à la famille. Pour aider la famille à prendre cette déci­
sion, nous pouvons proposer des questions comme :
« Qui serait désireux de venir aider à résoudre le problème ? »
« Si je vous demandais de venir en tant que famille, qui pro­
bablement refuserait ? »
« Qui veut venir avec vous ? Qui ne veut pas ? »
Depuis longtemps, la Thérapie systémique brève ne voit plus
uniquement des familles ensemble. Nous n ' avons jamais
trouvé nécessaire de faire venir toute la famille. Les buts théra­
peutiques peuvent souvent être atteints beaucoup plus rapide­
ment et plus facilement quand certains membres de la famille
(spécialement ceux qui ne veulent pas venir en thérapie) ne

204
I N T É G R E R D E S M O DÈLES POST-STR UCTURALISTES ...

sont pas présents. Et nous l'avons constaté même quand l'en­


fant ou l ' adolescent défini comme étant le problème refuse de
venir en thérapie. Notre manière interactionnelle de voir un
problème familial et les interventions s ' y rapportant rendent
possibles les changements quel que soit le nombre de membres
de la famille présents dans le local (Komori et Geyerhofer,
1993). Nous avons découvert que la meilleure combinaison de
travail est celle où est présent quiconque est désireux et
capable d ' aider à résoudre le problème. Il est intéressant de
remarquer que cela n'a pas de relation avec le nombre de pro­
blèmes définis plus avant dans la thérapie.
Les familles qui ont des problèmes avec des enfants ou des
adolescents ont fréquemment rencontré différents services
d ' aide (psychologues scolaires, médecins, programmes de
désintoxication, hôpitaux psychiatriques, police locale . . . ). À
l 'Institut de thérapie systémique de Vienne, Autriche, 67 %
de l ' ensemble des familles signalent des contacts antérieurs
(pour le même problème) avec d ' autres experts profession­
nels, y compris psychologues, médecins et psychothéra­
peutes. Souvent, certains de ces experts ( spécialement les
enseignants, les médecins . . . ) sont toujours intéressés et dési­
reux d 'aider, mais dans le passé de la thérapie de la famille,
ils ont rarement été sollicités pour se joindre à la famille et au
thérapeute dans leurs nouvelles tentatives pour résoudre le
problème. Non seulement ils peuvent être une ressource
informative utile sur ce qui a et ce qui n ' a pas marché dans le
passé, mais ils peuvent aussi fournir une base avisée pour
mettre en place de nouvelles histoires et exceptions et de nou­
veaux résultats une fois que les choses ont commencé à chan­
ger. Dans son livre « Pathways to change - Brie/ therapy
solutions with difficult adolescents », Selekman ( 1 993) décrit
des manières de collaboration possibles avec des aides
venues d'un système élargi.
Il arrive que les deux premières étapes soient conclues au
premier coup de fil, mais la troisième mobilise habituellement
le thérapeute et la famille pendant la plus grande partie de la
première séance.
205
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

« Quel est exactement l e problème qui vous amène aujour­


d'hui ? »
« Qu 'est-ce qui vous a fait décrocher Je téléphone et m 'appe-
ler ? »
« Qui a décidé de venir en thérapie ? »
« Qu 'aimeriez-vous qui soit différent ? »
Ce sont les questions typiques pour obtenir une première
image de ce qui pourrait être défini comme le problème. La
plupart du temps, après avoir contacté chaque membre séparé­
ment, le thérapeute pose des questions sur le problème, ou plu­
tôt sur Je point de vue des membres de la famille sur les pro­
blèmes qui les amènent en thérapie. Avoir une idée concrète et
spécifique du problème n'est pas toujours une tâche facile pour
le thérapeute. Cela nous prend parfois plus d' une séance.
Souvent, la définition du problème est suivie de la définition
d'un but de traitement. Il est cependant fréquent que les deux
définitions se mettent au point mutuellement. D'un côté, dans
bien des cas, les patients ne peuvent pas présenter une descrip­
tion aussi concrète que nous le souhaiterions du problème.
D ' autre part, décrire une situation de la vie où le problème
n 'existe plus aide souvent à obtenir une meilleure compréhen­
sion de la souffrance du client, des symptômes et de leurs his­
toires autour du problème auquel ils font face. Des questions
qui aident à figurer et décrire une vie sans le problème peuvent
être du type :
« Comment des petites choses seront-elles différentes ? »
« Comment voulez-vous que changent les choses ? »
« En quoi différerait votre vie si le problème était résolu ? »
« Que feriez-vous différemment si le problème ne vous
ennuyait plus ? »
« Comment votre famille remarquerait-elle que vous com­
mencez à résister aux symptômes ? »
« Que feraient-ils de différent? »
« Si vous ne combattiez plus le problème, que feriez-vous à
la place ? »
« Si j 'étais chez vous, comment remarquerais-je que vous
êtes sur la bonne voie ? »

206
I N T É G R ER D E S MODÈLES P O S T-STR U C T U R A L I ST E S .. .

« Comment le remarqueraient vos parents, vos profes­


seurs ? »
ou la question classique souvent posée par les thérapeutes du
MRI comme devoir à faire à la maison lors de la première
séance :
« Quel serait un premier petit signe qui vous dirait que vous
aJlez dans la bonne direction ? »
La plupart de ces questions, les réponses qui leur sont faites
et toute la conversation thérapeutique qu'elles suscitent non
seulement aident à établir un but concret de cure (Komori et
Geyerhofer, 1 993), mais également vont une étape plus loin.
Elles transforment un entretien saturé par le problème en une
conversation où le changement devient non seulement pos­
sible, mais visible, explicable, dont on peut parler, auquel on
peut s ' attendre et par conséquent, dans la plupart des cas,
inévitable. Tout l'entretien dans le bureau du thérapeute com­
mence par passer d'un « entretien sur le problème » à l ' « entre­
tien sur la solution ». Ce qui monte le décor du changement. Et
c'est parfois le seul changement nécessaire.
L'intégration des modèles de la thérapie brève centrés sur le
problème et orientés vers la solution nous permet de décou­
vrir le moment propice à ce mouvement crucial dans la théra­
pie. Avec les approches purement centrées sur le problème, la
thérapie court le danger de rester engluée dans les plaintes et
les histoires concernant les problèmes et les symptômes. Et
souvent un pur centrage sur les exceptions, recours et solu­
tions ne satisfait pas les besoins qu'ont les clients de se
plaindre, les attentes qu'ils ont d'être finalement capables de
raconter toute l'histoire de leur souffrance à un expert, qui -
espèrent-ils - sera capable de la comprendre. Bien souvent, la
solution au problème n'est pas la première chose qu'attend le
client quand il vient voir le thérapeute. Spécialement en théra­
pie avec des adolescents difficiles, les parents et les enfants
apprécient de trouver un contexte neutre à leurs plaintes, à
leurs souffrances et à leurs histoires individuelles de lutte
contre un problème qui interfère avec leur vie depuis un bon
moment. Et un problème qui poursuit une famille depuis un
207
STRATÉGIE DE L A THÉRAPIE B R È V E

certain temps, qui a survécu à toutes ses tentatives pour en


venir à bout, et qui est ensuite résolu en quelques séances avec
un thérapeute, n'est pas seulement un miracle et un soulage­
ment. Ce peut être également pris pour une insulte personnelle
envers les tentatives interminables de s'en débarrasser au long
de toutes ces années.
Les modèles de thérapie brève orientés problème et solution
peuvent être considérés comme des parties complémentaires au
sein de la difficile entreprise de la résolution de problèmes. La
métaphore narrative de White et Eps ton ( 1 990) a été un outil
utile décrivant ces deux parties au niveau du langage et de la
cognition.
Au cours de la thérapie, les deux directions de centrage ne
sont pas vues comme mutuellement exclusives, mais bien plu­
tôt comme se confortant l 'une l ' autre. Le thérapeute évalue
constamment l ' utilité du cours pris par la rétroaction des
clients aux questions ou suggestions. Dans le processus de co­
création du meilleur décor pour les changements à venir, les
clients et le thérapeute s' influencent donc mutuellement. Et la
« force » de cette influence complémentaire et inévitable est
- plus souvent qu'on le pense - d'égale valeur, comme le
décrit fort bien Weakland ( 1 993) :

le client a besoin de l 'expertise et de l 'aide du thérapeute, mais


le thérapeute a besoin de ses honoraires et le client est le
consommateur ; la « hiérarchie » est à double tranchant. Il en
est de même pour J '« expertise » . Dans notre approche (théra­
pie brève du MRI), c'est le client qui définit le problème,
même si le thérapeute prend sans doute une part considérable à
seulement éclaircir le comportement en jeu et centrer sur ce qui
est le plus important pour le client mais initialement exprimé
de manière vague ou confuse. C ' est-à-dire que le client est
l'expert en ce qui concerne le déte1minant fondamental de la
fin de la cure. Le thérapeute est l 'expert en ce qu i concerne les
moyens pour parvenir à ces fins. Sur la base pragmatique de
l 'expérience, le thérapeute peut aussi avoir une expertise sur
l 'incompatibilité de certaines fins désirées, ou sur certains
moyens et fins (Cade, 1994 ; Fisch, Weakland et Segal, 1982).

208
I NT É G R E R D E S M O D È L E S POST-STR U C T U R A L I S T E S ...

Au cours de la thérapie, l 'entretien entre les clients et le thé­


rapeute peut passer de I '« entretien problème » à I' « entretien
solution » et retour, bien que dans certains cas le cours choisi
après définition du but de cure soit suivi jusqu'à la fin de la
thérapie. « Si quelque chose marche, alors faites-en plus » est
la règle simple derrière cette observation.
Alors que la plupart du temps, dans notre travail thérapeu­
tique, il peut être difficile de distinguer entre la méthode cen­
trée sur le problème et celle orientée vers la solution, il y a tou­
jours des interventions spécifiques propres à chaque cure.
Comme listé ci-dessus, dans un traitement classiquement cen­
tré sur le problème, nous passerions pas mal de temps à décou­
vrir « ce qui jusque-là n'a pas marché » , c 'est-à-dire les solu­
tions tentées par tous les membres de la famille et les autres
personnes impliquées. De façon correspondante, nous tente­
rons de prohiber ces tentatives, soit en les remplaçant par de
nouveaux comportements, différents (Watzlawick et al., 1974 ;
Weakland et al., 1 982), appelés « interventions à 1 80° », soit
en réévaluant les comportements originaux en « problème non
significatif » (Weakland, 1993). Cette dernière méthode décrit
le versant plus cognitif de l 'approche du MRI : elle est habi­
tuellement réalisée en changeant la connaissance du comporte­
ment à problème qu'a le client par des « techniques de reca­
drage » (Watzlawick et al., 1 974).
Les interventions typiques de la cure orientée vers la solu­
tion consistent à rechercher des exceptions (de Shazer, 1 988 ;
Gingerich et de Shazer, 1 99 1 ; de Shazer, 1 99 1 ) : le thérapeute
et les clients enquêtent sur l 'époque de la vie du client où le
problème était absent. On peut alors utiliser ces exceptions
pour redécrire ultérieurement les relations qu'entretiennent les
clients avec le problème (White, 1 988, 1 989). Extérioriser le
problème (White, 1 988 ; White et Epston, 1990 ; White, 1 993)
s'est avéré être l 'une des techniques les plus puissantes pour
travailler avec des adolescents difficiles et leur famille. On a
porté presque autant d ' attention à la possibilité d' intérioriser
des solutions lorsque des étapes positives ont été franchies par
les membres de la famille et que certains des buts thérapeu-

209
STRATÉG I E DE LA T H É R A P I E B R È V E

tiques ont été atteints. Les « questions de redescription » et les


« questions de possibilité » de White (White, 1 988 ; White et
Epston, 1 990 ; White, 1 993) sont des outils utiles pour réécrire
les histoires apportées par les familles en thérapie.
Les « questions d'échelle » (Berg et de Shazer, 1 993) et la
fameuse « question miracle » (de Shazer, 1 988a) aident le thé­
rapeute et les clients à visualiser les étapes déjà réalisées, les
ressources dont ils disposent et les solutions possibles dans le
futur. Dans la « question miracle », on demande au client :

Supposez que vous êtes chez vous à dormir; un miracle se pro­


duit et le problème est résolu. Comment sauriez-vous que le
miracle a eu lieu ? Qu'est-ce qui serait différent? (De Shazer,
1988, p. 5.)

On se sert de cette question et d 'autres pour utiliser le futur à


coconstruire des solutions probables avec les clients.
Sur l 'ensemble de la thérapie, les réponses ou les réactions
non verbales des clients servent de rétroaction au thérapeute.
Ce retour fournit l ' information nécessaire sur les directions et
progrès de la cure. Il renvoie non seulement sur le point central
des interventions, mais peut aussi forcer le thérapeute à rééva­
luer la définition des buts et des problèmes, la définition des
demandeurs et des personnes invitées à résoudre le problème.
Ces lignes directrices ont fourni une aide utile pour travailler
à toutes sortes de problèmes. Elles ont été validées en thérapie
individuelle, de couple ou familiale. Dans tous les cas, elles ont
aidé à une cure qui soit brève, moins de l 0 séances en
moyenne. La section suivante présente une étude d 'évaluation
de notre travail avec des adolescents et leurs familles avec des
problèmes (ou symptômes) tels que désordres alimentaires,
énurésie, refus de l'école, tics, troubles du sommeil, agression,
problèmes de drogue et différentes formes de maladies psycho­
somatiques.

210
I N TÉ G R E R D E S MODÈLES P O S T-STRUCTU R A L I S TES ...

Recherche sur résultat


dans deux contextes cliniques différents

Suivant les lignes directrices de la Thérapie systémique


brève illustrées ci-dessus, nous avons conduit deux recherches
cliniques parallèles sur une période de temps donnée. Dans un
institut de thérapie familiale privé (Institut für systemische
Therapie, Vienne, Autriche 1) et dans une clinique pédiatrique
(Clinique psychosomatique de l 'université de Gifu, École de
médecine, Département de pédiatrie, Japon), on a utilisé les
questions suivantes pour assurer le suivi des jugements des
clients sur l 'issue de la cure six mois après la dernière séance :
1 . Quand vous êtes venu pour la première fois à l 'institut
(clinique), votre souci était. . . Est-il plus, le même, moins ?
2. Depuis que vous avez cessé la cure, de nouveaux pro­
blèmes sont-ils survenus, à vous-même ou un autre membre de
la famille ?
3. Depuis que vous avez cessé la cure, des améliorations ou
des solutions à d 'autres problèmes se sont-elles produites ?
4. Depuis que vous avez cessé la cure, vous-même ou un
autre membre de la famille avez-vous suivi un autre traite­
ment ? Si oui, pour quel problème ? Quelle sorte de traitement ?
Les questions choisies pour notre suivi téléphonique après
six mois sont assez semblables à celles dont il est fait usage
dans des études précédentes (Weakland et al., 1974 ; Nardone,
Watzlawick, 1 990 ; de Shazer, 1 99 1 ; McDonald, 1 994). On
peut donc les comparer et en discuter dans un contexte plus
large.
Durant la période de l'étude, 34 mères ou pères avec des
plaintes concernant au moins un de Jeurs enfants ont appelé
l 'IST pour prendre un premier rendez-vous. La première ren­
contre a été arrangée avec les demandeurs et toute autre per­
sonne désireuse d'aider à résoudre le problème. On les a vus

l . Étude conduite avec la collaboration de Johannes Ebmer.

211
STRATÉGIE DE L A T H É R A P I E B R È V E

dans trois contextes différents. 1 7 clients o u familles (50 %)


furent reçus par un thérapeute unique, 6 d'entre eux ( 1 7 % ) par
deux thérapeutes, et I l (32,4 %) au « Centre de thérapie de la
famille » par un thérapeute dans une pièce et un autre derrière
le miroir, disponible pour réflexions ou consultations. La durée
moyenne de la cure était de deux mois (neuf mois au maxi­
mum) avec une moyenne de 3 séances (minimum : 1 ; maxi­
mum : 1 1 ) . 23 familles (67 %) font état de contacts antérieurs
avec d ' autres professionnels de la santé, y compris psycho­
logues ou autres thérapeutes. La moitié des familles (50 %)
dirent que le problème avait des conséquences sur leur vie et
leurs relations depuis plus d'un an. Les cas présentés montrent
une grande variété de problèmes d'enfant et d'adolescent : ano­
rexie, troubles du sommeil, dépression infantile, refus de
l 'école, tics, problèmes de drogue, crises d 'adolescence,
craintes et obsessions, agression, problèmes alimentaires et
désordres psychosomatiques. Avec 20 clients (58,8 %), la thé­
rapie s'est achevée d'un commun accord. Après avoir passé la
dernière séance à intérioriser les solutions mises en place par
l'ensemble des membres de la famille, faire la liste de toutes
les ressources dont dispose la famille pour se débarrasser du
problème, ou recenser les possibilités de faire empirer les
choses encore une fois, on dit aux clients qu'ils peuvent télé­
phoner pour une autre séance s'ils en ressentent le besoin. Les
1 4 autres clients ont mis un terme à la thérapie de leur propre
chef, soit en appelant pour dire qu'ils n'avaient plus besoin de
thérapie, soit en ne venant pas au rendez-vous fixé. 2 familles
n'ont pu être jointes pour le suivi (elles avaient déménagé dans
une autre région) et 2 ont été adressées à un autre institut à ) 'is­
sue de la première séance et n ' ont pas été contactées. Les
autres familles ont été contactées six mois après la dernière
séance et ont répondu à nos questions de suivi.
Dans la même période, 34 enfants étiquetés psychosoma­
tiques ont été transférés à la Clinique psychosomatique de
Gifu. 26 familles reçurent une Thérapie systématique brève, les
autres enfants reçurent un traitement médical ou durent être
transférés au département psychiatrique. Le nombre moyen de

212
I NTÉGRER DES M O DÈLES P O S T- S T R U C T U R A L I S T E S . . .

séances à la clinique était de 4, avec un minimum de 1 et un


maximum de 10. Les diagnostics comprennent pollakiurie,
troubles alimentaires, énurésie, refus de l 'école, tics et diverses
formes de symptômes psychosomatiques. 4 familles abandon­
nèrent la thérapie et le suivi n ' a pas pu être effectué. Les
22 autres familles furent contactées par téléphone six mois
après la dernière séance.
Le suivi a été réalisé avec les demandeurs. On a utilisé le
système suivant pour classer les réponses à nos questions et
l'utilité générale de notre approche.
Succès : le symptôme (problème) et le souci ont disparu. Pas
besoin de cure ultérieure.
Amélioration : soit le symptôme, soit le souci est encore pré­
sent.
Pas de changement : question 1 : « la même chose », ou une
cure ultérieure a été nécessaire pour le même problème.
Détérioration : question 1 : « plus », ou hospitalisation du
patient.

Résultats

52,9 % à l ' IST (validité de 60 % si l'on compte les aban­


dons) et 6 1 % des demandeurs - principalement des parents -
de la clinique pédiatrique font part d'un changement significa­
tif. Le problème avec lequel ils se battaient était résolu et ils
n'avaient plus besoin de traitement. II n ' existait plus de souci
concernant la difficulté qui les avait conduits en thérapie.
Semblables aux nôtres, des études antérieures (Weakland et
al., 1974 ; de Shazer, 1 99 1 ; McDonald, 1 994) ont montré éga­
lement que dans certains cas a été évoquée durant les entretiens
de suivi (question 2 du formulaire) la survenue de problèmes
dans d'autres domaines. À l'IST, 1 7 personnes (56,7 %) font
part de ce type de problèmes. Il est également intéressant de
noter que 1 6 d'entre elles (55,2 %) disent qu'il leur avait été

213
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

possible d' affronter ces problèmes de façon à les résoudre o u à


en garder le contrôle. Cet effet de généralisation après la cure
(question 3 du formulaire) est bien connu dans la littérature.
S'il y a eu une amélioration dans le domaine du problème, on
relate des changements positifs également dans d'autres
domaines.
23,5 % (26,7 % de validité) des cas de l'Institut de thérapie
de la famille et 1 2 % de tous les cas de la clinique pédiatrique
ont été codés comme « amélioration significative ». Dans ces
cas, tant le problème (symptôme) que la préoccupation avaient
disparu, et il n'y eut pas besoin d'un traitement ultérieur. Par­
dessus tout, les taux de résultats positifs (succès ou améliora­
tion) dans les deux contextes (86, 7 % valides à l'Institut de thé­
rapie de la famille, 73 % à la clinique pédiatrique) confortent
les résultats des études antérieures dans le champ de la Théra­
pie brève systémique (Weakland et al. 1 974 ; Nardone, Watzla­
wick, 1 990 ; de Shazer, 1 99 1 ; McDonald, 1 994).
Les résultats montrent quelques différences intéressantes
entre les deux endroits. À l ' institut autrichien, le nombre de
patients de sexe masculin était plus élevé que celui des femmes
(24 hommes, 1 0 femmes), au contraire de la clinique pédia­
trique japonaise ( 1 0 hommes, 1 6 femmes). L'âge moyen des
enfants en Autriche était de 1 2,7 ans, au Japon de 9,6 ans. Il y
avait 4 mères d'enfant d 'âge préscolaire à la clinique. Si l'on
regarde notre échantillon, il semble que les problèmes en
Autriche commencent à l 'entrée à l 'école.
On peut également trouver d'intéressantes différences dans
les fréquences de diagnostic. Il semble qu'il y ait des symp­
tômes et des problèmes caractéristiques selon le sexe et selon
les groupes d'âge ; ces hypothèses ne sont fondées que sur un
petit nombre de cas dans chaque groupe et ne peuvent par
conséquent être considérées que comme des observations
conjecturales, sans aucune signification statistique.
On peut expliquer certaines différences par des différences
de contexte de référence dans les deux endroits, d'autres peu­
vent être rapportées à des différences culturelles (par exemple,
la fréquence du divorce au Japon et en Autriche), d ' autres

214
I N T É G R E R D E S M O D È L E S POST-STR U C T U R A L I S TES ...

encore aux variations dans les actions des thérapeutes. À l 'ins­


titut de Vienne, les demandeurs étaient plus souvent accompa­
gnés d 'autres membres de la famille, soit par ceux qui étaient
désireux d' aider à résoudre le problème (voir les lignes direc­
trices ci-dessus), soit par des adolescents à qui l ' on avait
'
« demandé » de venir avec leurs parents puisqu « ils étaient à

la source de toutes les difficultés » . Les thérapeutes à Vienne


(Geyerhofer et Johannes Ebmer) insistaient rarement pour ne
voir que les demandeurs. Le plus souvent, le temps des séances
était partagé, pour rencontrer séparément les parents et l ' ado­
lescent (comparer avec Selekman, 1 993). À Gifu, le théra­
peute, Yasunaga Komori, travaillait plus fréquemment avec le
demandeur uniquement, utilisant la mise en place habituelle à
un seul thérapeute. À Vienne, trois mises en place différentes -
un thérapeute, cothérapie, Centre de thérapie brève - étaient
utilisées pour travailler avec les familles.
Une dernière différence se manifeste dans le traitement des
abandons. À la clinique de Gifu, on ne fit pas de suivi pour les
clients qui avaient quitté la thérapie. À Vienne, ces clients éga­
lement étaient contactés et leurs données prises en compte dans
l'étude. 4 familles ne sont pas comprises dans l ' étude pour
d'autres raisons (2 avaient déménagé, 2 avaient été orientées
après la première séance). Après avoir comparé les résultats
obtenus dans les deux contextes de thérapie, nous avons dû
prendre en compte les pourcentages valides des données de
Vienne. Eh bien, de notre communication régulière entre l'Asie
et l 'Europe, nous avons au moins réussi à créer ce « malen­
tendu créatif » (comme pourrait dire de Shazer).
Une analyse plus détaillée des données visait à définir de
possibles prédicteurs de succès en thérapie. Ni la mise en
place, la durée du problème, le nombre de séances, le diagnos­
tic ni le contexte de référence ne se sont avérés de bons pré­
dicteurs de la réussite de la thérapie ; la façon dont elle se ter­
mine se trouve être la seule variable utile pour les prédictions.
Les clients qui achevaient le traitement de concert avec le thé­
rapeute (indépendamment du nombre de séances) présentent
un taux de « succès » et d' « amélioration » plus élevé plus tard

215
STRATÉG I E DE LA T H É R A P I E B R È V E

dans les suivis. « Pas de changement » était significativement


plus fréquent (r 0,65, p 0,00 1 ) dans les cas où les clients
= =

avaient terminé la thérapie de leur propre chef, en annulant ou


ne se présentant pas au rendez-vous suivant.

Conclusion

Comme d 'autres avant et avec nous (Todd et Selekman,


1 99 1 ; Chang et Phillips, 1993 ; Selekman, 1 993), nous avons
réussi à intégrer les trois approches majeures de la Thérapie
systémique brève. Non seulement elles sont compatibles théo­
riquement, mais elles ouvrent nombre de possibilités nouvelles
pour notre travail clinique pratique avec les familles. Tandis
que nous continuons à rendre ces techniques plus efficaces
pour nos clients, de nouveaux buts de recherche ont été mis en
place. Dans deux ans, nous espérons être en mesure de présen­
ter de nouveaux résultats par la thérapie stratégique centrée sur
les ressources, points forts, possibilités, histoires, problèmes et
solutions plutôt que sur la pathologie, les incapacités,
reproches, insight et récriminations. Avec cette approche, nous
espérons contribuer un peu au « changement de vent » (O'Han­
lon, 1 993) remarquable dans le champ de la thérapie systé­
mique depuis dix ans.
12

Histoires de psychothérapie*
CLOÉ MADANES

Dans un ouvrage consacré à son évolution, je pense qu'il est


pertinent de débattre des concepts principaux de la psychothé­
rapie brève - certains récents et d 'autres fort anciens - et de
montrer comment l ' évolution de la thérapie que j ' enseigne
entre en relation avec ces concepts. Comme je pense que les
thérapeutes communiquent mieux les uns avec les autres par
des histoires, j ' illustrerai quelques-uns de ces concepts par mes
histoires de thérapie favorites.

Aide institutionnelle versus aide autonome

Le premier concept fait référence au glissement qui s'est


produit ces dix dernières années de l 'aide institutionnelle vers
l'aide autonome. Depuis des décennies, nous dépendions de la
protection d ' institutions comme le gouvernement, le monde
médical, la corporation et le système scolaire. Mais ces vingt
dernières années, il devint évident que nous n'avions pas seu­
lement perdu la guerre du Vietnam, mais également la guen-e
contre la pauvreté. L'éducation s'est dégradée, et nous avons
appris à nous défier d ' une médecine qui trop fréquemment
ordonne des opérations non nécessaires et des prescriptions
entraînant une dépendance.
* Publié à l'origine dans The Evolution of Psychotherapy : The Second Confe­
rence, J. K Zeig ed., Brunner-Mazel, New York, 1992, p. 39-50.

217
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

Dès lors, l'aide autonome commença à remplacer les institu­


tions et à faire partie de la vie américaine. Les groupes com­
munautaires agissent sur !'ensemble du te1Titoire national pour
prévenir la délinquance, nourrir les personnes âgées, construire
des logements, promouvoir la santé et éduquer les enfants.
La thérapie systémique débuta dans les années 50 comme
partie du développement qui va de l 'individu pris comme unité
d 'étude jusqu'au système pris lui-même comme unité. Il était
difficile de passer de l'accent mis sur les individus à celui porté
aux relations entre les individus. Au cours de notre lutte pour
un changement de point de vue, certains concepts de l 'ap­
proche individuelle furent indûment transférés à l'approche des
systèmes. Nous parlions de la thérapie familiale comme d'un
« traitement » pour l' ensemble de la famille supposée être
« malade » ou « pathologique ». En réalité, ce n'est pas le cas :
seuls les individus peuvent être malades. Les familles n 'exis­
tent pas de la même façon que les individus, ce sont plutôt des
constructions qui font référence à des relations. Les membres
d 'une famille peuvent être aimants ou hostiles, pleins d'espoir
ou pessimistes, tolérants ou intolérants, mais il n'existe pas de
famille qui soit malade ou en bonne santé.
Qu 'est-ce que la famille ? C'est vraiment le groupe d'aide
autonome fondamental. Nous introduisons la famille dans la
thérapie pour nous aider, nous les thérapeutes, à résoudre les
problèmes des individus qui nous consultent.
Personne ne peut aider ou interférer autant avec le bien-être
d ' une personne que ceux qui ont des relations suivies avec
cette personne, avec une histoire, un présent et un futur.
Du point de vue interactionnel, nous croyons qu'un pro­
blème existe en raison du contexte dans lequel il s'insère, et le
contexte le plus important est la relation avec d ' autres per­
sonnes déterminantes. Si ces relations changent, la personne
change. En tant que groupe d'aide autonome fondamental, la
famille est l'unité de la société où l'on trouvera tolérance, com­
passion et amour. Il faut au thérapeute intervenir rapidement,
réorganiser le réseau naturel de la famille, de la tribu, puis se
désengager, laisser les membres de la famille s'occuper les uns

218
H I STOIRES DE P S YC H O T H É R A P I E

des autres et se protéger. L' idée que la famille est un groupe


d'aide autonome se fit pour moi plus évidente alors que je tra­
vaillais avec des cas de maltraitance, d'abandon ou d'inceste,
où l'existence même de l'unité familiale est menacée. Dans ces
cas, le thérapeute doit trouver un protecteur, une personne faite
et responsable au sein de la famille étendue ou de la commu­
nauté, et lui transférer la responsabilité. Par exemple, si un
adolescent a été maltraité par un père, une grand-mère ou un
oncle responsables peuvent être chargés de surveiller la famille
pour être sûr que cela ne se reproduira pas. Si un enfant doit
être éloigné du foyer, il est habituellement préférable de trou­
ver à le placer auprès de parents plutôt que d'étrangers. La
famille est un groupe d'aide autonome où les enfants peuvent
aider les parents, où les oncles et tantes peuvent prendre la
situation en main, où les grands-parents sont responsables, et
où chacun peut aider l 'autre.
Un thérapeute peut organiser une famille en groupe d ' aide
autonome de façon directe ou indirecte, au pied de la lettre ou
métaphoriquement.

Exemples de cas

Cas 1 . Un exemple d'approche directe est l 'histoire de cette


femme qui arriva en thérapie pour des attaques d'angoisse et de
panique qu'elle pensait être en relation avec les conflits avec
son compagnon. En outre, elle avait trois fils adultes, qui
avaient disparu de sa vie, n'écrivant ni ne téléphonant plus. Elle
ne savait pas s'ils étaient morts ou vifs. Elle vivait avec une fille
alcoolique. Le thérapeute fit en sorte que la mère retrouve ses
fils par le biais de contacts avec son ex-mari, avec des amis, des
parents et même la police. Ce qui donna lieu à une réconcilia­
tion familiale, dans la maison de la mère, et à la reprise de la
communication. La femme guérit de ses crises d'angoisse ; la
fille trouva un petit ami et vint à bout de son alcoolisme.

219
S T R ATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R ÈVE

Un thérapeute doit réunir la famille non seulement quand les


enfants abandonnent les parents, mais également quand les
parents tentent d'expulser leurs enfants, littéralement ou émo­
tionnellement. Dans ces cas, avant de pouvoir faire quoi que ce
soit en thérapie, on doit s' arranger pour que la famille
contienne les enfants sans expulsion. Il est important de com­
prendre que, dans l'esprit des parents, l'expulsion peut ne pas
être contradictoire avec le désir d'aimer et protéger les enfants.
Les parents qui ont peu de respect pour eux-mêmes peuvent
aimer leurs enfants et, précisém ent parce qu'ils les aiment,
vouloir les confier à d 'autres, à des gens dont ils pensent qu'ils
seront de meilleurs parents.

Cas 2. Il est parfois nécessaire de trouver comment les


parents peuvent bénéficier de la présence de leurs enfants. La
mère célibataire d'un garçon de dix ans battait son fils brutale­
ment. Son compagnon le battait également. Le garçon avait
plusieurs fois été placé à l ' abri d ' un foyer hospitalisé. Les
interventions antérieures des thérapeutes et des services
sociaux avaient échoué. La mère disait que quand elle battait
son fils, elle avait des expériences d'excorporation ; elle pou­
vait se voir depuis le plafond, où elle flottait dans l ' air : elle ne
pouvait pas contrôler son comportement.
Après plusieurs séances, au cours desquelles toutes les tenta­
tives pour améliorer la relation restaient sans succès, le théra­
peute dit à la femme que notre institut était si préoccupé par son
cas que nous avions décidé de lui payer 10 dollars chaque jour où
ni elle ni son compagnon ne battrait l'enfant. On lui donnerait
70 dollars par semaine au moment de la séance. Mais si elle avait
frappé l'enfant, ne serait-ce qu'une fois, elle perdrait les 70 dol­
lars pour cette semaine. Le thérapeute dit à la femme qu'il croyait
qu'elle était une personne honnête et qu'il croirait ce qu'elle
dirait. La relation du garçon serait également prise en considéra­
tion et on prêterait attention à d'éventuelles traces de coups, mais
fondamentalement on fonctionnerait sur un code d'honneur.
Le fils recevrait L dollar pour chaque jour où sa mère ne le
battrait pas. Il gagnerait 7 dollars par semaine, mais il les per-

220
H I STOIRES DE P S Y C HOTHÉRAPIE

drait également si sa mère le battait ne serait-ce qu'une seule


fois dans la semaine. Payer l 'enfant pour ne pas être battu pre­
nait en compte la provocation. De cette façon, le revenu fami­
lial doublait pratiquement, la mère vivant de l'aide sociale. Le
contrat dura trois mois ; il fallut l 'interrompre en raison du coût
que cela représentait pour l'institut. L'enfant ne fut plus mal­
traité. La mère accepta le fait qu'elle pouvait contrôler son
comportement tout comme celui de son compagnon. La rela­
tion avec son fils s'améliora, et elle entreprit de trouver un tra­
vail et d 'améliorer sa vie.

Cas 3. Les membres d'une famille peuvent s'aider indirecte­


ment et même sans s'en rendre compte. Les fratries s 'aident
souvent involontairement. Une jeune femme de famille aisée
vint en thérapie parce qu'elle avait de sérieux problèmes de
procrastination à la rédaction de sa thèse. Elle préparait un doc­
torat dans une prestigieuse université européenne, mais trou­
vait n 'importe quelle excuse pour écrire autre chose que sa
thèse. Ce n 'était pas difficile puisqu'elle était journaliste.
Comprenant son problème, je la questionnai sur sa famille,
ses amis, sa vie en Europe, comment elle s 'entendait avec ses
frères et sœurs, etc. La femme dit avoir une demi-sœur en
Europe qu'elle détestait profondément. Je changeai de sujet
pour revenir à sa thèse, et lui demandai combien de pages elle
pouvait raisonnablement écrire par jour. Elle dit qu'elle pou­
vait écrire quatre pages. Je lui dis qu'il y avait une solution à
son problème, mais que tout d'abord elle devait promettre de
suivre mes directives. Elle n 'allait pas aimer ça, lui dis-je, mais
je n'allais pas discuter avec elle. Elle savait combien il était
important pour sa carrière d 'obtenir son doctorat, et elle
accepta ma décision. « Chaque jour où vous n'écrivez pas
quatre pages, je veux que vous fassiez un chèque de 1 00 dol­
lars à votre sœur et que vous le lui postiez avec un mot disant
"avec toute mon affection" ou "je pense à toi". »
La femme dit que c'était la dernière chose au monde qu'elle
voulait faire et commença immédiatement à négocier des
exceptions. Je tombais d'accord qu'au cas où elle devrait partir

221
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

en reportage sur une crise internationale, on ne compterait pas.


Il ne lui était pas demandé d'écrire en avion ou en reportage.
Mais elle devrait consigner ses vols et reportages, que je véri­
fierais soigneusement à chaque séance. La thèse fut achevée en
quelques mois et la sœur ne reçut jamais un chèque. Cepen­
dant, la femme, intriguée par la directive, rendit visite à sa
sœur en Europe et s'en rapprocha.

Changer les souvenirs

Quand une personne a eu des parents cruels, il ou elle peut


s 'isoler et s 'éloigner des autres. Une première étape pour réin­
tégrer la personne dans la famille est de changer les souvenirs
de l ' implication de l ' adulte avec ses parents dans le passé.
Cette stratégie est utile avec les gens tourmentés par un faible
respect d 'eux-mêmes en raison de souvenirs de répression
parentale. La stratégie est de dire qu'il doit bien y avoir eu
quelqu'un de gentil dans l'entourage qu'il ou elle a sans doute
oublié, mais qui doit avoir existé et dont l 'influence explique
les qualités dont la personne fait montre aujourd'hui. On peut
suggérer que c 'était peut-être une grand-mère, un oncle ou une
tante, ou peut-être même un enseignant. Peu à peu, la personne
commencera à se souvenir de quelqu'un et à construire sur ce
souvenir.
Nos souvenirs d 'enfance ne sont pas plus que quelques épi­
sodes isolés auxquels nous attribuons sens et continuité. Nous
posons comme hypothèse que parce que nous nous souve­
nons d'un épisode, nombre d'épisodes semblables ont eu lieu
dont il est représentatif. Quand surgit un nouveau souvenir de
personne bienveillante, le thérapeute peut dire que, si l'on se
souvient d ' une ou deux actions gentilles, il doit y en avoir
bien d ' autres. Le thérapeute peut également suggérer que
chaque fois qu'un mauvais souvenir se présente à l'esprit, il
devra être contrecarré par des souvenirs récemment retrouvés

222
H I S TO I R E S D E P S Y C H O T H É R A P I E

de la grand-mère affectueuse, par exemple, de sorte que la


personne intégrera la bonne grand-mère pour contrecarrer
l' image du parent cruel.

Hiérarchie versus réseau

Une autre idée nouvelle prévalante concerne la démystifica­


tion des hiérarchies. Durant des siècles, notre mode d'organi­
sation a été la structure pyramidale. De l ' Église catholique à
! 'armée, à la General Motors et au service d'aide sociale, le
pouvoir circulait du haut de la pyramide vers sa base ; du pape,
du général, du P-DG, jusqu'aux lieutenants et gérants, aux tra­
vailleurs et aux soldats tout en bas.
Dans les années 60 et 70, pourtant, l'économie états-unienne,
fondée sur des structures hiérarchiques, tomba en déshérence.
Ce qui surgissait à sa place était la nouvelle économie de l' in­
formation nécessitant une plus grande flexibilité et où les hié­
rarchies devenaient inappropriées. Des alternatives de gestion
humaniste furent adoptées par les Japonais par exemple avec
comme résultat un impressionnant gain de productivité pour le
Japon.
Notre croyance en l 'efficacité des hiérarchies commença à
vaciller et le nouveau modèle de mise en réseau se développa.
La mise en réseau est un processus qui lie des groupes de
gens. Arme puissante pour l ' action sociale, elle fut respon­
sable de l'évolution du mouvement des femmes aussi bien que
de diverses organisations de consommateurs et divers autres
réseaux, y compris ceux de la distribution alimentaire, de la
protection de l 'environnement, de l 'éducation et de l ' informa­
tion. Les réseaux offrent le lien horizontal, la relation égalita­
rienne que nous sculptons si nous prenons au sérieux l ' idéolo­
gie de la démocratie. Les hiérarchies valent pour le pouvoir et
le contrôle. Les réseaux pour l ' accession au pouvoir et à
l'éducation.

223
STRATÉGIE DE LA THÉRAPIE B R È V E

En préparant cette conférence, j e pensais à mon travail de


thérapeute et trouvais qu'il rendait bien ces changements
culturels ; je réalisai que j'avais fait cette transition des hiérar­
chies aux réseaux.
Comment des adultes apparemment puissants et compétents
peuvent être des parents si désemparés et incompétents m'a
toujours intriguée. Et ce qui m 'intéressait encore plus, c'est
comment des petits enfants, apparemment désarmés, peuvent
être des aides puissantes dans la famille. J 'ai remarqué que,
quoique la famille ait l ' air d'une organisation hiérarchique tra­
ditionnelle, les parents prenant soin des enfants, elle est rare­
ment vraiment organisée de cette façon. Combien de fois un
parent fait cause commune avec un enfant pour aider l ' autre
parent ? Combien d'enfants aident au maintien du mariage de
leurs parents ? Combien d'enfants réussissent à séparer leurs
parents ? Ces questions et d ' autres du même genre m'ont
conduite à penser que peut-être, en tant que thérapeute, organi­
ser une famille sur le modèle hiérarchique n'était pas nécessai­
rement l 'idée la meilleure.
J'ai développé de nouvelles stratégies qui transgressent le
modèle hiérarchique traditionnel de la famille - qui peut-être
font partie d'un nouveau modèle de famille comme réseau. Le
style de communication de ce nouveau modèle est latéral, dia­
gonal et de bas en haut. Un réseau est comme un filet de pêche,
où les nœuds sont reliés les uns aux autres par une structure tri­
dimensionnelle.
Une famille peut être une organisation compliquée. Il y a des
parents, des enfants, des beaux-parents, des beaux-enfants, des
grands-parents, des oncles, des tantes, des cousins au premier
degré, au second degré, des frères et sœurs, des grands beaux­
parents, des demi-oncles et demi-tantes, des amis de la famille,
des voisins et des membres de la communauté. Il faut que le
thérapeute pense l'aide dans les termes de ce réseau. Qui peut
initier le changement et qui peut aider qui ? Il y a les possibili­
tés hiérarchiques évidentes : les parents aident les enfants, les
grands-parents aident les parents et les enfants. Il y a aussi des
possibilités latérales : un parent aide l'autre, les enfants s ' ai-

224
H I S T O I R E S D E P S Y CHOTHÉRAP IE

dent les uns les autres ; les membres de la génération la plus


ancienne s'entraident ; ou les plus jeunes de la génération se
rencontrent pour s'aider. Il y a aussi des choix de bas en haut :
les enfants peuvent aider les parents, les parents les grands­
parents ; la jeune génération peut aider l'ancienne.
Le thérapeute cherche à entrer dans Je réseau par quiconque
est la meilleure ressource pour initier un changement positif
dans la famille. Dans beaucoup de situations, quand les parents
sont drogués, maltraitants, négligents ou malades, une
approche latérale ou de bas en haut est plus susceptible d 'inci­
ter au changement qu' une approche hiérarchique.
Typiquement, la séquence thérapeutique est la suivante : si Je
thérapeute ne progresse pas avec un individu ou une famille
dans une thérapie, il étend l 'unité. La fratrie, les grands­
parents, les oncles et tantes et les autres parents, et finalement
des membres de la communauté sont introduits. En fin de
compte, un niveau est atteint où ont lieu des changements,
parce que chaque fois que de nouvelles personnes sont appro­
chées, il y a de nouveaux points de vue et des ressources diffé­
rentes. Organiser ces influences nouvelles enrichit la vie de
chacun.
Parfois, quand le problème est un parent, ce sont les enfants
qui sont les meilleurs organisateurs de la famille.

Exemples

Cas 4. Un père, dont les enfants étaient déjà adolescents,


était drogué aux antalgiques depuis des années, comptant de
nombreuses arrestations pour fausses ordonnances. L'épouse
pensait qu'il était un mauvais mari et père, et se sentait supé­
rieure à lui de toutes les façons.
Après diverses tentatives, qui échouèrent, pour améliorer le
mariage et amener les époux à de meilleurs sentiments, la thé­
rapeute décida de porter son attention sur les enfants. Elle les

225
STRATÉG I E D E L A T H É R A P I E B R È V E

convia à une séance, les rencontra seule à seuls, et leur dit que
leur père prenait des antalgiques parce qu'il avait mal à son
mariage. La mère et le père avaient oublié comment être heu­
reux, dit le thérapeute, et elle avait besoin de J'aide des enfants
pour leur rappeler ce qu'est le bonheur. En fait, elle dit qu'elle
voulait que les enfants s'occupent du bonheur des parents, car
ils passeraient ainsi de meilleurs moments ensemble.
Avec l ' aide de la thérapeute, les enfants firent différents
plans. Ils préparèrent un dîner aux chandelles spécial pour les
parents seuls. Ils s 'arrangèrent pour que les parents sortent
ensemble le soir. Ils les envoyèrent à la plage, au théâtre, à des
soirées entre amis. La thérapie se passa ainsi pendant six mois
durant lesquels le père ne prit plus de médicaments.
La thérapie prit fin quand les parents dirent que maintenant
ils savaient comment être heureux ensemble. Le père était à
présent capable de prodiguer aide et conseils à ses enfants et la
mère plus tolérante et compréhensive. Les parents, émus par
l'amour des enfants et l' attention qu'ils leur portaient, avaient
répondu en bien : ils étaient devenus bienveillants et avaient
mûri. Tous avaient la satisfaction de s'être entraidés. Le père
continua sans antalgiques, même s'il fut atteint d ' un cancer
quelques années plus tard, dont il réussit d'ailleurs à guérir.

Cas 5 . On doit recourir à des techniques spéciales lorsque


des petits enfants présentent un problème. Enseignant aux psy­
chiatres résidents, je fus indignée lorsque j 'entendis que le staff
du département de psychiatrie infantile avait cherché à hospita­
liser un enfant de cinq ans pour des accès de colère. Heureuse­
ment, le beau-père refusa l 'hospitalisation et on me demanda
de superviser la thérapie.
Quand la mère, le fils et la plus jeune sœur vinrent à la pre­
mière séance, le thérapeute demanda au garçon de mettre en
scène ses accès de colère. Il gonfla la poitrine et les biceps, fit
une grimace horrible et dit : « Je suis l' incroyable Hulk » en
donnant des coups dans les meubles et en hurlant. Il montra
ensuite au thérapeute comment il pouvait être Je monstre de
Frankenstein.

226
H ISTOIRES DE P S YCHOTHÉRAPIE

Après avoir commenté son intelligence et son imagination,


le thérapeute demanda au garçon de refaire l 'incroyable Hulk
et le monstre de Frankenstein, et à la mère de l'étreindre et
l'embrasser. Puis il demanda à la mère de faire elle-même un
accès de colère, et au garçon de l 'étreindre et l 'embrasser elle.
On leur demanda de le faire chaque jour à la maison et de
conclure leur représentation avec des biscuits et du lait.
Au bout d'une séance, les colères du garçon avaient disparu.
La mère et le fils s'étaient entraidés ludiquement et avec affec­
tion, sans intrusion punitive d ' agents extérieurs. Les colères
s'étaient transformées en un jeu dans lequel la mère et l 'enfant
pouvaient exprimer leur amour et se rassurer l'un l'autre.

Cas 6. Une autre approche consiste à organiser les enfants à


tour de rôle et de façon inhabituelle. Tommy, un jeune homme
de vingt et un ans, est dépressif, délinquant et drogué. Il dit
qu'il est le « gâcheur de vie » de la famille, et que son frère et
sa sœur sont parfaits. Le thérapeute suggère qu'il n'est pas
juste qu'il n ' y ait qu'un seul « gâcheur de vie » dans la famille.
Si le frère et la sœur voulaient bien prendre leur tour, Tommy
ne serait gâcheur de vie qu 'une semaine sur trois ; il disposerait
ainsi de deux semaines sur trois pour faire autre chose : trouver
un travail, étudier, s'amuser. Le frère et la sœur étaient d'ac­
cord, bien que les parents protestent qu'il vaudrait mieux qu'il
n'y ait pas du tout de gâcheur de vie. Quand le grand frère
devint à son tour le gâcheur de vie, il décida qu'il était temps
de quitter la maison de ses parents. Les parents furent affectés,
et de vieux conflits entre ce fils et son père refirent surface. Il
devint clair que Tommy avait détourné la colère de son père
sur lui, distrayant le père de son profond ressentiment à l'égard
de ce fils plus âgé, intellectuel, sensible, qui regardait de haut
le travail d'ouvrier de son père. Comme le père et le frère aîné
résolvaient leurs conflits, Tommy n'avait plus à être le gâcheur
de vie. Il trouva un travail et une petite amie, et évolua dans sa
vie.

227
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

Cas 7. L'une des enfants intermédiaires d'une famille de dix


joignit notre institut par téléphone : elle craignait que sa mère ne
sombre dans la dépression lorsque sa fille quitterait la maison
pour se marier. La mère était veuve, ancienne alcoolique, acca­
blée par la mort de son mari, qui l 'avait laissée avec dix enfants
de quatorze à trente ans. Au cours des séances, il était clair que
la mère était le centre de toute leur vie, et que quoi qu'elle
donne d 'elle-même, ce n'était jamais assez. Le thérapeute orga­
nisa la famille de sorte que chaque enfant en aide un autre et soit
à son tour aidé par un autre encore. Ces relations « aide-aidé »
entre les enfants furent attribuées sans tenir compte de l'âge, de
s01te que par exemple l 'enfant le plus jeune se retrouvait à aider
le plus âgé. L' idée était que les enfants s'aident à tour de rôle et
ne demandent l'aide de la mère qu'en dernier recours. Encoura­
gée par la compétence des enfants et par leur amour les uns pour
les autres, la mère fut capable de se concentrer sur ses propres
besoins et développa même le courage de présenter aux enfants
un homme avec lequel elle envisageait le mariage.

Cas 8. On peut prendre une approche très différente pour


introduire une personne nouvelle dans une famille. Les parents
d'un jeune homme se préoccupaient vivement de son abus de
stéroïdes. Même lorsqu'il était au lycée, l 'intérêt majeur du
jeune homme était le body building et, depuis des années, il
abusait des stéroïdes. Rien ne semblait le motiver à changer. Il
aimait à rester seul et disait ne pas trop s ' intéresser aux
femmes, qu'il lui était égal de ne pas avoir de vie sexuelle. Le
thérapeute lui dit qu'il se concentrait sur lui-même parce qu'il
avait peur du rejet ; c'était son problème majeur, ce qui l'avait
maintenu isolé et peu sûr de lui.
Quand le jeune homme eut admis qu'il avait un problème
avec le peu d'estime qu'il se portait, le thérapeute lui dit qu'il
était clair que ce qu'il avait à faire était de pratiquer le rejet
pour s'en immuniser. S 'il se faisait suffisamment rejeter, il
n ' aurait plus peur, ce qui lui permettrait de construire son
caractère. Le thérapeute dit au jeune homme que, dans les deux
semaines à venir, il lui faudrait se faire rejeter de cinq femmes

228
H ISTOIRES DE P S Y C H O T H É R A P I E

différentes en cinq occasions différentes. Il ajouta quelques


conseils pour que le rejet se produise rapidement et ne prenne
pas trop du temps du jeune homme. Par exemple, il pourrait se
tenir au pied d'un escalator d'un magasin à la mode, et à une
jeune femme qui s'approche demander si elle ne voudrait pas
prendre un café avec lui. La jeune femme serait sûrement en
colère mais, parce qu'elle descendait d'un escalier en mouve­
ment, elle ne se retournerait pas et ne poutTait pas lui rétorquer
son rejet. Il pourrait obtenir semblable résultat en se tenant à la
porte d'une boutique. Il devait se souvenir que plus la jeune
femme qu'il approcherait était intelligente et attirante, plus
grandes seraient les chances de se faire éjecter.
Le jeune homme dit que c 'était beaucoup trop difficile à faire,
mais le thérapeute insista sur le fait qu'il devait se construire le
caractère, et pas seulement le corps. Le thérapeute savait pour­
tant que, beau et charmant comme l'était le jeune homme, il
était hautement improbable qu'il soit rejeté par qui que ce soit.
À la séance suivante, le jeune homme relata qu'il n'avait pas
pu faire ce qu'on lui avait demandé parce qu'il était avec une
jeune femme, rencontrée juste après la séance précédente. Ils
étaient ensemble depuis deux semaines et c 'était une relation
sérieuse, il ne poun-ait rien faire avec d'autres jeunes femmes.
De fait, il se trouvait que cette jeune femme était stricte et
demandante et désapprouvait totalement l 'usage des stéroïdes.
Le jeune homme dut étudier et gagner de J 'argent pour lui faire
plaisir. Une nouvelle personne s'était introduite dans la vie du
jeune homme : elle changeait les choses beaucoup plus rapide­
ment que n'aurait pu le faire un thérapeute.

Les 18 étapes

Il y a tant de différentes sortes de familles et tant de straté­


gies possibles qu'un thérapeute peut se perdre à choisir. Cepen­
dant, si l'on considère que le but est d'organiser les familles en

229
S T R ATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

réseaux d'entraide, i l apparaît alors que l'on peut suivre cer­


taines étapes. En pensant à l ' aide autonome et au réseau fami­
lial, j 'ai développé un programme thérapeutique en 1 8 étapes.
Ces étapes peuvent s'appliquer à toutes sortes de familles, et
leur usage assurera que les gens entrent en relation les uns avec
les autres de façon salutaire et non pas dommageable.
1 . La première étape est d'écouter, montrer de l'empathie
et de la compréhension envers chaque membre de la famille
quand on s'enquiert du problème. C'est parfois difficile parce
que les gens entrent en conflit sur les problèmes qu' ils ne
peuvent pas résoudre. Le thérapeute doit montrer de la com­
préhension pour la position de chaque personne sans que les
autres ne se braquent. Si l ' on veut encourager les membres
d'une famille à s 'entraider, l 'empathie est essentielle. On doit
être capable de ressentir en soi un écho de ce qu'est l 'expé­
rience de chaque membre de la famille. Et l 'on doit croire
que quelque horrible que soit une action que quelqu'un a
faite, on pourrait avoir fait la même chose en de semblables
circonstances.
2. La deuxième étape consiste pour le thérapeute à recadrer
tout problème qui se présente, en suggérant un espoir de chan­
gement. Il est important que le thérapeute soit optimiste et
plein d'espoir. Nous devons croire que la famille peut résoudre
tous les problèmes à l 'intérieur du réseau familial. Seule la
mort est irrémédiable, et on doit même débattre de cette
phrase, en fonction des orientations spirituelles de chacun.
Conduire avec succès à faire entendre que tout problème est
soluble dépend en grande partie de la manière dont est cadré le
problème. Il est important d'avoir des buts modestes, acces­
sibles. Par exemple, une personne retardée peut ne jamais
devenir président des É tats-Unis, mais peut mener une vie pro­
ductive, autosuffisante, en harmonie avec les autres.
3. La troisième étape consiste à cadrer le problème actuel de
sorte que chaque membre de la famille puisse aider et que cha­
cun soit important pour la solution du problème. Pour devenir
un groupe d'aide autonome, chacun doit dès le début s 'engager
envers le thérapeute à l 'aider.

230
H I STOIRES DE PSYCHOTHÉRAPIE

4. La quatrième étape consiste à demander à chaque membre


de la famille ce qu'il ou elle a fait et qui était une erreur, ou
mal, en relation avec les autres. Parfois, si une personne a com­
mis un délit, il vaut mieux au cours de la thérapie ne pas mettre
l'accent sur les erreurs des autres pendant un moment et rester
centré sur les sérieux dérapages de cette personne. Il est cepen­
dant important que, plus tard, chacun admette ses erreurs. Pour
fonctionner comme un réseau d'aide autonome, il faut que les
gens soient responsables de leurs actes et qu'ils reconnaissent
leurs erreurs pour ne pas les répéter.
5. L'étape 5 consiste à demander à chaque personne de s'ex­
cuser auprès des autres de ce qu'il ou elle a fait de mal. Encore
une fois, on peut tout d'abord demander les excuses de la per­
sonne qui a commis la plus grave offense, et seulement plus
tard dans la thérapie celles d'autres membres de la famille. La
demande de pardon est importante pour déclencher du change­
ment. Selon les circonstances, les gens peuvent être encouragés
à se pardonner les uns aux autres ou bien le pardon peut être
reporté à plus tard dans la thérapie. Nous savons pourtant que
si les gens sont disposés à continuer à former une famille, ils
doivent se pardonner.
6. L'étape 6 consiste à obtenir de tous les membres de la
famille qu'ils resteront ensemble et que personne ne sera
expulsé de la famille. Cette étape est nécessaire quand il y a
probabilité d'institutionnalisation, de placement en foyer ou
d'expulsion. À ce moment, il est également nécessaire de réor­
ganiser d 'autres aides professionnelles qui peuvent avoir la
tentation d'hospitaliser un adolescent, de placer un enfant en
foyer ou de mettre un enfant sous tutelle judiciaire. Si la sépa­
ration est nécessaire, il vaut mieux placer les enfants auprès de
parents faisant partie du réseau de la famille et de la commu­
nauté plutôt qu'auprès d 'étrangers. Il vaut toujours mieux
contenir un problème et le résoudre dans les limites de la tribu
naturelle plutôt que de détériorer des liens familiaux.
7. L'étape 7 est un pacte de non-agression entre les membres
de la famille et envers d'autres personnes extérieures à la
famille. Celai inclut la violence infligée à soi-même. Un des
231
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

buts de toute thérapie est d'éviter l a violence, et nous savons


que la violence est un processus d'escalade qui ne nourrit que
plus de violence. Un thérapeute doit prendre une position claire
à cet égard de sorte que, si le pacte n'est pas respecté, ce sera
une trahison non seulement de la part des membres de la
famille mais aussi de celle du thérapeute.
8. L'étape 8 requiert que le thérapeute fasse une déclaration
sur l'importance de la tolérance, de l'amour et de la compas­
sion : la famille, c'est fait pour ça. La famille est l'unité de la
société dédiée à ces qualités. Beaucoup de gens l'oublient, et il
est nécessaire que le thérapeute le répète sans cesse, comme un
pense-bête de ce qui est réellement important. Trop de gens se
perdent dans les menus détails sordides de la vie de tous les
jours et se comportent avec la famille aussi durement que si
c 'était une usine à sortir de la vaisselle propre à la fin de la jour­
née. La famille est le refuge contre les rigueurs de la société.
9. L'étape 9 consiste à attribuer un contrôle social au sein de
la famille. Dans presque toute thérapie, on doit débattre des
règles et des conséquences des transgressions des règles. Il est
nécessaire d'établir des contrats qui spécifient ce que l 'on
attend entre parents et enfants et maris et femmes. Si les
membres de la famille veulent résoudre leur problème sans
l 'intervention d'agents du contrôle social, il doit donc y avoir
du contrôle social au sein de la famille.
10. L'étape 10 concerne l 'attente. Dans toute vie, il devrait y
avoir des illusions, des espoirs, des attentes, qui gardent les
gens actifs et intéressés par la vie. Ce peut être un voyage en
Californie ou en Europe, de l 'avancement au travail, la possibi­
lité d'obtenir une qualification professionnelle, une visite à des
parents au Join. C'est particulièrement important avec les ado­
lescents, qui sont si souvent tourmentés par des pensées suici­
daires, mais c'est également nécessaire à la vie de chacun.
11. L'étape 1 1 protège les droits fondamentaux des enfants,
des personnes âgées, du faible et du malade. Il nous faut accep­
ter le fait que souvent nous seuls, les thérapeutes, sommes en
mesure d'organiser le réseau familial pour défendre les droits
fondamentaux de ceux qui ne peuvent parler pour eux-mêmes

232
H I STOIRES D E P S YC H O T H É R A P I E

et qui ont besoin d'être protégés des agents du contrôle social


et des agressions de certains membres de la famille et d'autres
extérieurs à la famille. Nous avons le droit moral d ' agir en
accord avec le principe que la préservation des droits fonda­
mentaux de l'individu est notre souci primordial.
12. L' étape 1 2 consiste à aider enfants et adolescents à
prendre soin de leurs parents et grands-parents de façon adap­
tée à leur âge. Les êtres humains sont les seuls animaux qui
prennent soin de leurs parents. Le passage d'une étape à l'autre
- vos parents s ' occupent de vous, puis vous vous occupez
d'eux - est probablement le plus difficile de la vie. Tout enfant
rêve de rendre ses parents heureux. Dans toute thérapie, on
peut intervenir pour faire que ce rêve soit réalisable en tenant
compte des limitations de l 'enfant et sans faire de mal ni à l 'en­
fant, ni aux parents, ni aux grands-parents. Un but thérapeu­
tique est d'encourager enfants et adolescents à exprimer leur
amour et leur sollicitude de façon non destructrice et d'encou­
rager les générations précédentes à rechercher et accepter cet
amour et cette sollicitude avec bienveillance. On n'est pas vrai­
ment un adulte mûr tant que l 'on n'est pas en mesure de
prendre soin de ses parents.
13. La treizième étape consiste à améliorer le mariage des
parents ou à trouver un partenaire à un parent isolé. Comme
dans le film Retour vers le futur, où le jeune homme doit
retourner dans le passé pour faire que ses parents tombent
amoureux et qu'il puisse naître, de même, une jeune personne
est souvent incapable de mûrir tant que les relations entre les
parents ne se sont pas améliorées. Si un parent est seul, il faut
que la jeune personne aide à orienter le parent dans sa pour­
suite du bonheur. Un thérapeute doit reconnaître ce besoin et
collaborer avec le jeune dans sa réalisation.
14. Lors de la quatorzième étape, le thérapeute discute de
sexe, de drogues et de rock and roll. Dans toute thérapie, il doit
y avoir discussion sur tout ce qui est sexuellement sain et
approprié et/ou sur tout ce qui est sain et approprié relative­
ment aux drogues. Le rock and roll fait référence à prendre du
bon temps - un aspect de la vie trop souvent négligé. Il est
233
STRATÉGIE DE L A T H ÉRAPIE B R È V E

nécessaire de rappeler aux parents comment rendre heureux


leurs enfants et aux membres de la famille comment avoir du
bon temps les uns avec les autres, et avec les autres.
15. L'étape 1 5 est faite de chagrins et déceptions. Chacun de
nous expérimente à un moment douleur, déception et chagrin.
Nous devons nous rappeler que la thérapie concerne l 'essentiel
ou alors rien. Il faut que le thérapeute demande : « Quelle est
votre pire douleur, votre plus grande déception ? Quelle est
votre honte ? Quelle est la pire, la plus mauvaise chose que
vous ayez faite ? Que l'on vous ait faite ? » La seule façon de
réellement connaître quelqu'un et de l 'atteindre vraiment est de
connaître ses peines.
16. L'étape 1 6 consiste à renforcer les relations. Dans toute
thérapie, on peut rappeler de faire quelque chose pour renfor­
cer les relations entre père et fils, enfant et grand-mère, mère et
fille, neveu et oncle, etc. Une brève intervention peut avoir des
résultats durables et améliorer la vie de tous.
1 7. L'étape 17 consiste à promouvoir l 'harmonie et l'équi­
libre dans la vie des gens. Aimer et être aimé, se réaliser dans
le travail, jouer et prendre du bon temps - tout cela fait partie
d'un équilibre nécessaire. Une vie équilibrée en harmonie avec
autrui est un but désiré.
18. L'étape 1 8 est la « voie du héros ». Il incombe au théra­
peute d' indiquer la direction d'un chemin qui peut n'être jamais
achevé, mais où la recherche de ce qu'il proposerait donne un
sens à la vie. Trop de gens aujourd'hui sont limités par la bana­
lité de la vie et n'ont pas de but dans l'existence. Un thérapeute
peut orienter une personne vers un but dont la poursuite don­
nera une transcendance à la vie et un sentiment de ténacité qui
aidera à surmonter bien des coups durs et des souffrances.

234
HISTOIRES D E P S YCHOTHÉ R A P I E

S cience versus art

Aujourd 'hui, alors que des gens font la queue pendant des
heures pour voir l'exposition d'un artiste de la Renaissance,
l'art est devenu l'un des premiers loisirs à travers le monde.
Et avec ce regain d'intérêt pour les arts revient la question « la
thérapie est-elle un art ou une science ? » . Parce qu'il est géné­
ralement admis que l'art est accessible à tout un chacun,
je pense que nous, les thérapeutes, devrions avoir le courage
d'accepter le fait que la thérapie est un art qui peut être ensei­
gné comme tel. Elle peut être pratiquée avec la vision et la
créativité de l'artiste. Dans la science, nous sommes limités
par le monde réel. En art, il y a plus de complexité et de
souplesse, la communication est métaphorique, et tout est
possible.
De tous les arts, c'est au théâtre que la thérapie ressemble le
plus, et les stratégies de la thérapie ressemblent beaucoup aux
techniques de la construction dramatique. Tout comme le tra­
vail du dramaturge est de maintenir le public en éveil, d 'accro­
cher, retenir et intensifier son intérêt - de même, il faut au thé­
rapeute retenir l 'attention de son client, sinon la thérapie
échouera. En fait, la construction dramatique, tout comme la
thérapie, est un corps de connaissances réuni à partir de l 'ob­
servation de la réaction du public (du client).
Quelles sont certaines caractéristiques de la thérapie qui res­
semblent à l'art de la construction dramatique ?
D'une part, il doit y avoir un point culminant, si possible
combiné avec un retournement de situation, peut-être un reca­
drage ou un paradoxe où l ' action se renverse. En thérapie,
comme au théâtre, ce n'est pas l'action physique, mais l'action
émotionnelle et mentale qui compte. Le nombre de participants
est limité à ce que le local de thérapie ou la scène peuvent rece­
voir. La censure et l'éthique professionnelle ne permettent pas

235
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

beaucoup de contacts physiques. L'action repose sur des pro­


blèmes émotionnels.
Les gens viennent en thérapie quand ils sont impliqués dans
des forces égales antagonistes qui tirent chacune de leur côté. Il
y a stress, tension, lutte, tant que le problème n'est pas résolu.
Ce peut être un conflit de volontés individuelles, d ' idées, de
choix moraux, d'un objectif auquel la nature même d'une per­
sonne fait obstacle. Il vaut mieux pour le thérapeute penser en
termes de tentatives individuelles de réaliser un but (dominer,
être aimé, donner de l 'amour, se repentir) qui rencontre la
résistance d'un obstacle ou d'une succession d'obstacles.
Dans toute thérapie, il doit y avoir un tempérament central
qui propulse l ' action, un activateur, un acteur, quelqu'un qui
fait que les choses se produisent. Ce peut être un héros ou un
méchant, un opérateur compétent ou un générateur de catas­
trophes comiques. Si la thérapie risque de manquer de vapeur,
on peut toujours étendre l 'unité, faire venir plus de membres
de la famille, on peut introduire un nouveau conducteur. Le
thérapeute, comme le dramaturge, doit montrer les origines
d'un changement particulier, le faire avancer à travers son bou­
leversement naturel, et amener les forces en conflit vers un
équilibre différent mais pas nécessairement parfait. Il n'y avait
qu'une voie ; à présent, il y en a plusieurs.
L'art de la thérapie est l'art de la préparation. Préparer habi­
lement une famille de sorte qu'elle attrape et soit émue par des
suggestions plus tard dans la thérapie est un ingrédient vital de
notre travail. L'atmosphère, le ton et l'humeur font partie de la
préparation qui inspire la motivation et rendent crédible le thé­
rapeute. La préparation suspend la défiance et prépare le ter­
rain pour la possibilité d'un changement majeur. Par exemple,
un thérapeute peut commencer une séance en demandant à
chaque personne présente si elle croit à la magie ou aux
miracles. Après un tel début, tout est possible.
Parfois le thérapeute fait croire à la famille que la thérapie
porte sur une chose jusqu'à ce qu'il soit soudain révélé qu'elle
porte sur tout à fait autre chose. Par exemple, l ' anorexique
n'est pas en train de se détruire mais essaie d'aider son alcoo-

236
H IS T O I R E S D E P S Y C H O T H É R A P I E

lique de père. Le garçon qui vole des voitures tente de détour­


ner sur lui la colère de son père et de protéger sa mère.
Tout thérapeute est un détective. Toute thérapie réussie est
une enquête menée à une conclusion féconde.
La préparation est liée à l 'emphase. La répétition, l 'élabora­
tion et le tempo souligneront un point, de sorte qu'il reste en
mémoire. La répétition est nécessaire pour s 'assurer que les
points importants sont bien clairs dans l 'esprit de la famille.
Les grands orateurs croient qu'il faut dire les choses trois fois ;
le thérapeute a besoin de les dire dix fois. La thérapie doit être
redondante.
Il doit y avoir une tension dramatique. Un thérapeute doit
choisir, suspendre, intensifier et résoudre un état de tension. On
doit savoir quel matériel extraire pour son potentiel drama­
tique. La tension ne peut être supportée sans pauses, et le thé­
rapeute à l'occasion discutera de sujets sans importance pour
revenir ensuite à la tension dramatique. Tout comme le drama­
turge doit s 'intéresser à ses personnages, nous devons ressentir
de la sympathie pour les gens avec qui nous travaillons, ou
bien nous ne nous intéresserons pas à leurs souffrances et n 'au­
rons pas assez d 'espoir et de crainte pour motiver leur change­
ment.
Surtout, il nous faut savoir comment poser des questions. Le
mouvement de la thérapie va de la question à la réponse, du
problème à la solution. De même pour l'art dramatique : Ham­
let tuera-t-il Je roi avant que le roi ne le tue ?
Toute séance de thérapie s'achève par un point d 'interroga­
tion, comme un épisode de série télévisée. Dans Dallas : qui a
tué J. R. ? Dans Chorus Line, qui aura le travail ? B ien des thé­
rapeutes habiles créent des questions plus vite que l'on y peut
répondre. Ils proposent d 'agréables ambiguïtés, laissant
ouvertes différentes options, sans être jamais trop explicites ni
abandonner Je jeu, et rationnant l ' information jusqu ' à ce que
les personnages de la thérapie soient assez motivés pour suivre
les suggestions.
Les attentes, une fois révélées, devraient normalement être
satisfaites ou la famille peut se sentir trompée. Si, par exemple,
237
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B RÈ V E

o n a conduit la famille à s ' attendre à une confrontation


majeure, alors cette scène devient virtuellement obligatoire, ou
si un couple attend une occasion pour exprimer tout le ressenti­
ment qu'ils éprouvent l'un envers l 'autre en présence du théra­
peute, alors cette scène devient inéluctable.
Un autre élément d' importance est le suspense. Le thérapeute
peut créer littéralement une sorte de suspense, où les gens
seront en train de penser « et là, qu 'est-ce qu'il va répondre à
cela ? » ou « est-ce qu'elle est de mon côté ? ». Meilleur est le
thérapeute, plus le suspense est possible, parce que le thérapeute
peut surprendre la fanùlle par le choix de ses mots. Un théra­
peute parlant lentement et avec prévenance, mais avec une
immense précision verbale, génère beaucoup de suspense. Mil­
ton Erickson était bien sOr un maître en ce domaine.
Idéalement, les clients devraient développer l ' insight sans
réaliser ce qu'ils font ; ils devraient suivre les suggestions sans
nécessairement savoir ce qui leur a été donné. La famille
devient tellement captivée par les conflits présents que le passé
peut rester dans l 'ombre.
Le thérapeute pose des questions de telle sorte que les
réponses sont présentées sous forme de conflit. Si votre père
doit choisir entre sa mère et sa femme, qui pensez-vous qu'il
choisira ? Il doit sembler parfaitement naturel que les faits se
produisent de la façon dont ils se produisent. Un dispositif
d 'exposition, pour être vraiment un succès, doit être invisible.
Le thérapeute pose des questions de façon à créer un conflit
qui peut être résolu et la famille devient convaincue que le
conflit existait déjà.

Éthique et spiritualité

Un autre domaine d'intérêt aujourd'hui est l 'éthique et la


spiritualité. Un nouveau souci de l 'éthique se reflète partout à
mesure que nous envisageons la possibilité de manipuler la vie

238
H I S TO I R ES DE P S YC H O T H É R A P I E

par la technobiologie, et que nous constatons qu 'opérations


d' initiés, corruption et fraude se généralisent. Hôpitaux, corps
législatifs, production informatique et prisons recherchent le
conseil des philosophes. L'éthique est de plus en plus ensei­
gnée dans les écoles et les universités.
Dans le champ de la thérapie, on fait appel à nous non pas
pour veiller sur les droits fondamentaux de l 'individu, mais
également pour réorganiser les membres de la famille à faire
ce qui est moralement et éthiquement juste. La moralité est de
retour dans la thérapie, et l'on entend de plus en plus que ce
qui est éthiquement correct est également thérapeutique. Nulle
part une approche éthique n'est plus nécessaire que lorsqu'il
s'agit des problèmes d'inceste et d'abus sexuels qui ont atteint
les proportions d' une crise de notre société. Aucun thérapeute
n 'échappe au traitement des agresseurs ou des victimes. L'in­
ceste et l ' abus sexuel n'ont pas seulement à voir avec l 'éthique
mais également avec la spiritualité. Sexualité et spiritualité
sont reliées chez l'être humain, de sorte qu' une agression
sexuelle est également une agression contre l'esprit de la per­
sonne. On doit traiter d'éthique et de spiritualité dans ces thé­
rapies. J'ai développé une approche standard qui assure que ne
se produira pas davantage de dommage, qui introduit des méta­
phores de spiritualité et d ' unité et met l'accent sur les symboles
de compassion et de sentiment plus vifs. Les membres de la
famille sont portés pas à pas de l ' agression à la demande de
pardon, à la réparation, et à la protection réciproque.
Le champ de la thérapie se meut dans la direction de l 'orga­
nisation de la famille comme réseau d'aide autonome, de l'en­
seignement de la thérapie comme une forme d'art, et de l'in­
corporation de la moralité et de la spiritualité. La spiritualité
inclut le sens de l ' humour qui nous aide à nous prendre moins
au sérieux et à rire de notre lamentable situation dans le
monde. L'humour nous aide à apporter de la chaleur aux gens
et à les libérer de la réalité accablante avec laquelle ils aJTivent
habituellement en thérapie. J 'aimerais finir sur une note d'hu­
mour avec l 'une de mes histoires de thérapie préférées.

239
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

Exemple de cas

9. Un couple atTiva en thérapie avec un sérieux problème. La


femme était gravement diabétique et buvait outre mesure. Elle
buvait une demi-bouteille de vodka par nuit et ne se préoccu­
pait ni de son régime ni de ses médicaments. Le mari n'était
pas très violent, mais c 'était un grand costaud qui dans un
accès de rage était capable par exemple de balancer le plat de
spaghetti contre le mur. La femme, grande et bouffie, venait
aux séances en short et avec des bigoudis dans les cheveux. Ils
parlaient sans fin du désordre : le grenier, le garage, nettoyer
derrière le chien, sortir les poubelles.
Le thérapeute était un charmant jeune homme. Alors qu'il se
battait avec ce couple, il semblait de plus en plus déprimé.
C'était le genre de gens qui font se demander au plus dévoué
des thérapeutes : « C'est pour ça que je me suis acharné à obte­
nir un doctorat ? » En tant que superviseur, j ' avais pour défi de
motiver le thérapeute à prendre un peu plus d' intérêt au couple.
Un jour, après plusieurs séances, je lui dis : « Aujourd'hui, je
voudrais que vous entriez en demandant à la femme si elle a vu
le film ou lu Autant en emporte le vent ; elle va vous demander
pourquoi vous lui posez la question. Dites-lui qu'elle et son mari
vous font penser à Rhett Butler et Scarlett O'Hara. Ils eurent
également une relation passionnée, ils se battaient tout le temps.
Comme Rhett, le mari est toujours au bord de la violence ;
comme Scarlett, la femme essaie toujours, et sans succès, de
faire changer son mai·i ; elle ne le change absolument pas. »
Quand le thérapeute posa la question, immédiatement le
mari se regarda dans un miroir. Sa seule ressemblance avec
Clark Gable était la moustache, qu'il se mit aussitôt à caresser.
La femme dit « Autant en emporte le vent, c'est mon roman
préféré ! Je l'ai lu cinq fois. J'ai vu le film au moins huit ou
neuf fois. Et Scarlett a changé Rhett. »
Le thérapeute dit : « Non, elle n'y a pas réussi. Je vous parie
1 0 dollars que vous ne trouverez pas un passage du livre qui

240
H I S TO I R E S D E P S YC H O T H É R A P I E

montre qu'elle l'a changé. Je suis surpris que, connaissant si


bien le roman et ressemblant autant à Scarlett, vous continuiez
à essayer de changer votre mari au lieu d'apprécier tout sim­
plement son imprédictibilité et la relation passionnée que vous
avez avec lui. » La femme dit qu'elle relirait le livre, mais les
questions avaient déjà établi le contexte d'une interaction d'un
type différent. Ils s ' identifiaient au stéréotype culturel du
couple romantique et passionné. Le thérapeute les avait
momentanément élevés à un niveau d'existence supérieur.
Puis le thérapeute continua : « J'aimerais que vous me décri­
viez vos meilleurs souvenirs de vie commune. Retournons
dans le passé au moment où vous vous êtes connus ; quels sont
les meilleurs moments que vous avez passés ensemble ? » Tout
d'abord, ils ne pouvaient se remémorer aucun bon souvenir. Le
thérapeute insista : « Il doit bien y avoir quelques bons
moments ; peut-être votre lune de miel, ou la naissance de
votre premier enfant ? » Tout doucement, ils commencèrent à
se rappeler. Le mari se souvint qu'ils avaient été en Floride
passer leur lune de miel, un endroit où il y avait des dauphins.
Un jour, il se rendit seul au lagon des dauphins et apprit les
signaux que donnait l'entraîneur aux dauphins pour le spec­
tacle. Le matin suivant, il emmena sa femme se promener à
pied au lagon, lança les signaux, et les dauphins sortirent de
l'eau et donnèrent un spectacle rien que pour elle. Entendant
cela, le thérapeute commença à s 'intéresser à l 'homme. La
femme s ' adoucit au souvenir de cet épisode.
Puis le couple se remémora d'autres épisodes charmants. Le
thérapeute leur dit que durant les deux semaines suivantes il ne
leur demandait de faire qu'une seule chose : avoir une bonne
expérience, dont ils se souviendraient dans dix ans. Qui avait
fait la vaisselle, sorti les poubelles ou rangé le grenier, per­
sonne ne s'en souviendrait dans dix ans, mais un événement
inhabituel, comme celui des dauphins, on s ' en souviendrait
toujours.
Ce jour vit la première neige de l ' hiver. Quand le couple
quitta la séance, le mari construisit un énorme bonhomme de

241
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

neige, juste à l a porte de l' institut, c'est quelque chose dont


nous nous souviendrons toujours. Ce couple découvrit des
choses merveilleuses à faire à Washington. Durant deux mois,
la seule directive était de créer de bons souvenirs. Toute
conversation sur leur relation ou son diabète fut abandonnée,
sauf si cela avait à voir avec les bons souvenirs qu'ils étaient
en train de créer. En moins de trois mois, la santé de la femme
s'améliora de belle façon. Elle avait arrêté de boire, bien que le
thérapeute n'ait jamais évoqué le sujet, et elle faisait attention à
son régime. Ils remercièrent le thérapeute et la thérapie prit fin.
Créer des bons souvenirs est l ' une de mes stratégies théra­
peutiques favorites, et qu'il est bon d'appliquer à nos propres
vies. J 'espère que ce livre créera beaucoup de bons souvenirs
pour tous les lecteurs.
13

Des modèles généraux aux protocoles


spécifiques de traitement :
la Thérapie brève stratégique évoluée
GIORGIO NARDONE

[. . .] pour revenir, il faut partir, /' arrêt a besoin du


mouvement, relâcher suit retenir, car cliacun naît de
l' autre, alors parlez en silence, changez pour
connaître /' immuable, videz-vous pour vous remplir.
De temps en temps l'esprit trompe /' esprit et les pen­
sées indiquent la pensée stupide. le chemin de la sor­
tie est à /' intérieur, la voie d'accès à /' extérieur. À tra­
vers est au milieu. Agrippez-vous aux deux moitiés et
ouvrez grand ou fermez les portes de /' esprit. L' esprit
calme coii1cide avec /' esprit vide.

RAY GRIGG, lE TAO DES RELATIONS ENTRE ftOMME ET FEMME

Tel qu'évoqué plus haut (chap. v et v1), mon travail person­


nel de chercheur et de thérapeute a jusqu'à présent été marqué
par l ' intention de faire évoluer la thérapie brève d'un modèle
général - et des variantes mises en œuvre par différentes écoles
- vers des modèles spécifiques d'intervention construits ad
hoc, pour des typologies particulières des problèmes.
En termes rigoureusement logiques, il s'agit d'évoluer des
modèles de résolution de problème qui construisent l'intervention
singulière sur la base de niveaux logiques théorico-épistémo­
logiques et cognitifs-opératoires vers des modèles thérapeutiques
construits en priorité au niveau logique opératoire-cognitif,
qui par la suite, après une vérification empirique en bonne et due
forme, deviennent des modèles de type cognitif-opératoire.
Ainsi, on inverse la procédure ordinaire de constitution du
modèle en privilégiant la logique constitutive-déductive pour
passer à la logique hypothético-déductive, de façon à littérale­
ment ajuster l' intervention au problème.
243
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

Sur ces bases, dès 1 985, à notre centre d 'Arezzo, ont été
développées des recherches destinées à mettre au point des
modèles évolués de thérapie stratégique brève, en utilisant une
méthodologie empirico-expérimentale prévoyant l 'expérimen­
tation directe de ces techniques sur des centaines de cas, jus­
qu'à atteindre des élaborations qui satisfassent aux critères
d'efficacité et d'efficience thérapeutique et rendent réellement
significatif le travail développé. Cette procédure ardue condui­
sit à la mise au point de protocoles spécifiques de thérapie
brève pour des formes de pathologie psychologique particuliè­
rement pertinentes comme les troubles obsessionnels compul­
sifs et les désordres alimentaires.
La méthodologie de base de nos recherches (Nardone, Watz­
lawick, 1 990 ; Nardone, 1993, 1 995 ; Nardone, Verbitz, Mila­
nese, 1997) peut sembler simpliste, mais c'est celle qu'utilisent
les sciences évoluées - comme la physique et la biologie -
pour mettre au point de nouveaux systèmes de gestion de la
réalité qui est l'objet de l'étude.
La structure de la méthode s'exprime en trois phases qui,
si elles semblent simples à énoncer, sont ardues et difficiles à
réaliser :
- ire phase : étudier les caractéristiques spécifiques d ' un
problème ou d'une classe de problèmes ;
- 2e phase : noter les solutions déjà tentées pour le(s)
résoudre ;
- 3e phase : changer les solutions dysfonctionnelles qui au
lieu de résoudre le problème l ' alimentent, en faveur d 'autres
solutions dont l ' expérience a démontré que les effets désirés
sont obtenus.
Cette procédure est celle que Popper ( 1 972) désigne comme
le processus d' avancée de la science. Il affirme en effet que les
innovations scientifiques se font sur la base de l ' étude des
solutions apportées à un problème spécifique qui jusqu'alors
n'avaient pas fonctionné. Cette première phase d'analyse sys­
tématique doit être suivie de la substitution des solutions non
fonctionnelles par d 'autres qui fonctionnent, ces dernières étant
le fruit d'une application expérimentale directe.
244
D E S M O D È L E S GÉNÉRAUX A U X PROTOCOLES ...

À ce point et pow- éviter les répétitions, il me semble utile de


passer à la description des phases typiques d'un modèle spéci­
fique de thérapie brève, en soulignant à nouveau que les straté­
gies que nous allons exposer sont le produit d'une étude pré­
cise des caractéristiques spécifiques de persistance de formes
particulières de pathologie, des formes de solution les plus effi­
caces en termes de tactiques spécifiques et de manœuvres sin­
gulières, ainsi que des fo1mes de communication thérapeutique
les mieux appropriées pour chaque technique ou chaque phase
de la thérapie.
Il est tout aussi important de préciser que, bien que la straté­
gie utilisée dans les cas qui présentent la même typologie de
désordre et les habituelles « tentatives de solution » maintenant
le problème reste inchangée, ce qui change dans chaque cas
singulier c'est la communication et la typologie de la relation
thérapeutique, qui doit s'adapter et convenir à l'originalité et
la non-répétabilité de chaque système humain singulier et de
sa situation contextuelle.
Un protocole thérapeutique d'intervention spécifique peut
être subdivisé en une séquence de quatre phases :
- Première phase : articulée dans l'activité de capture sug­
gestive, relevé de la typologie de persistance du problème,
relevé de la typologie de résistance au changement. Au cours
de cette phase, le thérapeute doit, en utilisant les techniques de
la communication stratégique décrites au premier chapitre,
créer une atmosphère thérapeutique propice à l ' intervention
thérapeutique (compliance) et noter les tentatives de solution
qui maintiennent le problème et la spécificité de sa persistance.
Habituellement, cette phase est réalisée au cours de la première
séance, à la fin de laquelle, si la pathologie présentée est une de
celles pour lesquelles a été mis au point un protocole spéci­
fique de traitement, on passe à la seconde phase de la thérapie :
celle des manœuvres directes et des prescriptions.
- Deuxième phase : articulée au moment de l'individualisa­
tion de la stratégie spécifique, de l'application des premières
tactiques et manœuvres, de la rupture, au moyen de manœuvres
spécifiques, du cercle vicieux des tentatives de solution qui

245
STRATÉG I E D E LA T H ÉRAPIE B R È V E

maintiennent l e problème, soit : produire la première « expé­


rience émotionnelle correctrice ». Une fois individualisées la
forme spécifique de persistance du désordre et la typologie de
résistance au changement présentées par Je patient, Je thérapeute
met en acte l 'intervention stratégique spécifique en l 'adaptant,
au niveau de la communication, au besoin du cas. L'objectif de
cette phase de la thérapie est d'introduire le premier change­
ment important dans la situation symptomatique vécue par le
patient. En d'autres termes, faire en sorte que le sujet vive pour
la première fois une expérience concrète différente par rapport à
sa pathologie. Cette expérience émotionnelle correctrice le
conduira à avoir une perception différente de la réalité, jus­
qu'alors vécue comme incontrôlable et ingérable, à présent
expérimentée comme contrôlable et gérable. Il est clair que ce
ne sera pas encore la guérison complète mais l 'ouverture d'une
fenêtre sur une nouvelle réalité à construire sans la pathologie.
- Troisième phase : composée de la redéfinition des change­
ments, de la consolidation des résultats et expériences de chan­
gement progressives ultérieures au moyen de prescriptions
directes.
La troisième phase est celle qui requiert le plus de temps, car
elle représente le stade où le patient, après le rapide change­
ment intervenu, procède à des changements ultérieurs guidés,
jusqu'à la résolution définitive du problème présenté. Tout cela
présume que le thérapeute, par prescriptions progressives et
redéfinitions des changements, administrées de façon toujours
moins suggestive pour faciliter une acquisition indirecte d'au­
tonomie, conduira le sujet à construire un nouvel équilibre,
basé sur des perceptions et des réactions différentes face à la
réalité, fondé sur ses ressources personnelles.
- Quatrième phase : a) redéfinitions du nouvel équilibre
constitué ; b) clôture de la thérapie avec incitation à l' autono­
mie personnelle.
L'ultime phase de la thérapie, représentée par la dernière
séance, est consacrée à l'explication de tout ce qui a été fait au
cours de la thérapie, y compris des stratagèmes thérapeutiques
utilisés, pour mettre en évidence le fait que n'a opéré aucune

246
DES M O D È L E S GÉNÉRAUX A U X PROTOCOLES . . .

« magie », mais que des techniques spécifiques ont été utilisées


pour mobiliser les ressources du patient, jusqu'alors bloquées.
Un thérapeute stratégique attribue toujours la responsabilité du
succès thérapeutique au patient, et il assume la responsabilité
d'un éventuel échec, laissant ainsi à la personne la possibilité
d 'affronter le problème avec une autre thérapie.
Ce qui distingue ce modèle du modèle non spécifique de thé­
rapie brève, c'est la mise au point de manœuvres particulières,
ciblées et répétables, à même de produire le changement pour
des formes spécifiques et redondantes de persistance des
formes les plus importantes de pathologie. Ce passage du
niveau logique opératoire-cognitif au niveau cognitif-opéra­
toire conduit à une augmentation notable de l 'efficacité et de
l 'efficience thérapeutiques.
Ainsi par exemple dans le travail sur les syndromes pho­
biques et obsessionnels, première expérience de mise au point
d ' un ensemble de protocoles spécifiques, on a obtenu des
résultats vraiment surprenants : 87 % des cas résolus avec une
moyenne de 1 1 séances (Nardone, 1993 ; Sirigatti 1 994). Dans
la très grande majorité des cas (8 1 %), on observe que le déblo­
cage du symptôme se produit au cours des 5 premières séances,
et même que le symptôme disparaît après la première séance
pour 27 % de ces cas.
Le projet relatif aux désordres alimentaires, dernier travail
de constitution de protocoles thérapeutiques spécifiques,
conduisit à des résultats tout aussi satisfaisants (Nardone, Ver­
bitz, Milanese, 1 977).
Il ne faut pas sous-estimer l'importance de cette évolution de
la thérapie brève pour la formation des thérapeutes, qui peu­
vent disposer d'instructions précises, guidant, du début à la fin
du traitement, leur travail avec des formes spécifiques de
pathologies indiscutablement récurrentes dans la profession
clinique. À cet égard, il est intéressant de mettre en évidence
que les résultats obtenus sur 500 cas, traités par 50 thérapeutes
différents formés au CTS d'Arezzo utilisant les protocoles spé­
cifiques de traitement, sont assez proches (79 % des cas résolus
en une moyenne de 1 2 séances) de ceux obtenus par l'auteur et

247
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

ses collaborateurs directs dans les traitements développés


directement au Centre d 'Arezzo pour 3 000 cas en dix ans
mesurés en 1 996 (84 % des cas résolus avec une moyenne de
9 séances).
Tout cela met en relief, à côté de l'augmentation notable de
l 'efficacité et de l 'efficience de l'intervention thérapeutique
réalisée au cours de l ' évolution du modèle général vers des
protocoles spécifiques, un meilleur pouvoir de transmission
didactique des modèles structurés de traitement spécifique au
re&ard des modèles généraux non spécifiques.
A ce point, pour éclairer ce qui a été dit jusqu'ici, je pense
qu'il est nécessaire d'exposer des exemples concrets de straté­
gies spécifiques à des formes particulières de problèmes cli­
niques. Toutefois, dans le cadre de cet exposé - pour le
contexte général, nous renvoyons à d 'autres textes (Nardone,
Watzlawick, 1 990 ; Nardone, 1 99 1 , 1993, 1 995, 1996) -, nous
allons présenter une série de manœuvres thérapeutiques spéci­
fiques qui représentent des techniques destinées à produire la
première « expérience émotionnelle correctrice », fondamen­
tale pour un changement radical dans les pathologies présen­
tées. En d 'autres termes, nous allons exposer les tactiques et
techniques employées lors de la seconde phase du traitement,
c 'est-à-dire au stade du déblocage de la symptomatologie. Je
pense que ce choix d'exposition met en évidence tant la systé­
maticité que l 'originalité du travail, ainsi que sa caractéristique
d'être construit ad hoc, en fonction de la spécificité de persis­
tance des problèmes, dont l 'intervention thérapeutique calque
la structure mais en inverse le sens, pour mettre la force de la
persistance pathologique au service du changement. Comme le
lecteur l ' aura déjà remarqué dans d ' autres parties de ce
volume, ces procédures ont beaucoup en commun avec l ' an­
tique art chinois du stratagème et avec les techniques de la rhé­
torique de la persuasion, savoirs techniques tous deux fondés
sur l ' idée que, pour obtenir un changement rapide et effectif,
on doit en premier lieu conduire la personne à changer ses dis­
positions perceptives et réactives sans qu'elle s'en rende
compte pour ensuite seulement, une fois survenu le change-

248
D E S M O D ÈLES G É N É R A U X A U X PROTOCOLES ...

ment, expliquer les trucs utilisés. Pour produire ce « saut »


inconscient, ces arts antiques autant que notre approche de la
thérapie brève utilisent les ressources internes à la réalité que
l'on veut modifier, au travers de manœuvres spécifiques qui la
meuvent vers un processus qui conduira inévitablement au
changement.
L'art de la thérapie consiste, à ce qu'il me semble en effet, à
conduire Je patient à construire une situation à l ' intérieur de
laquelle le changement de ses perceptions et réactions n'est pas
seulement souhaitable mais inévitable.

Exemples de stratégies de traitement

1. Attaques de panique

Cette typologie de trouble phobique généralisé se maintient


par les tentatives de solution d' « évitement » et de « demande
d 'aide ». Les personnes qui souffrent de cette pathologie évi­
tent constamment toute exposition à un risque présumé, et en
arrivent à ne plus pouvoir rien faire toutes seules sans être
assaillies par une attaque de panique. Ce qui les conduit à
requérir constamment la présence et l ' aide de quelqu 'un en qui
elles ont confiance. Comme on l'a démontré dans la recherche­
intervention sur les troubles phobiques-obsessionnels (Nar­
done, 1 993), cette demande d ' aide réalisée et concrétisée
devient la tentative de solution fondamentale qui confirme et
alimente Je problème. Pour interrompre rapidement ce cercle
vicieux, on a mis au point un recadrage organisé particulier que
l'on peut présenter dans les termes directs d 'une intervention
thérapeutique :
« . .
. Bien, bien, je voudrais passer à une première réflexion
que je vous invite à faire au cours de la semaine prochaine. Je
voudrais que vous pensiez que chaque fois que vous deman­
dez de l ' aide et la recevez, vous recevez en même temps deux
249
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R ÈV E

messages : l'un, évident, est "Je t'aime, j e t ' aide e t j e te pro­


tège" ; le second, moins évident, mais plus subtil et plus fort,
dit : "Je t'aide parce que tout seul tu ne peux pas le faire, parce
que tu es malade." Cependant, faites bien attention, je ne vous
demande pas de ne plus demander d'aide parce que vous
n'êtes pas encore en mesure de ne pas demander d ' aide. Je
vous demande seulement de penser que, chaque fois que vous
demandez de l ' aide et la recevez, vous contribuez à ce que
persistent et s 'aggravent vos problèmes. Et je vous recom­
mande de ne pas vous efforcer de réussir à ne pas demander
d ' aide parce que vous n'êtes pas en mesure de ne pas deman­
der d 'aide. Pensez seulement que, chaque fois que vous la
demandez et la recevez, vous contribuez à ce que les choses
empirent. »
En d'autres termes, on affirme que le problème du patient
nécessite sans aucun doute l 'aide des autres, mais que deman­
der et obtenir de l ' aide conduit, après un premier effet béné­
fique, à ce que le désordre empire. Ainsi, on active une peur
générale contre des peurs spécifiques, la peur d'une aggrava­
tion ultérieure étant de loin pire que celles qui conduisent la
personne à chercher constamment de l'aide.
La limite de toute peur est une peur plus grande, ou comme
disaient les Latins « ubi major, minor cessat » .
En outre, on ne demande pas directement de cesser de
demander de l ' aide, au contraire on souligne, en utilisant une
communication paradoxale, l 'incapacité du sujet à s'en passer.
Ou encore, on induit à faire sans demander de faire.
Habituellement, cette prescription est donnée à la fin de la
première séance. Les patients arrivent à la seconde séance
déclarant presque toujours n'avoir plus demandé d 'aide, dans
la plupart des cas au contraire, ils déclarent avoir commencé à
faire des choses précises tout seuls, et, se rendant compte qu'ils
y arrivent sans problèmes, ont continué jusqu'à progressive­
ment accomplir sans éprouver aucune peur des choses qu'ils
avaient évitées depuis très longtemps.
Comme pour l ' « effet papillon » de la théorie des catas­
trophes (Thom, 1 983), un petit changement déclenche une
250
DES M O D È L E S G É N É R A U X A U X PROTOCOLES . . .

chaîne de grands changements jusqu'à l'événement catastro­


phique. Dans ce cas, le blocage de la tentative de solution
« demande d 'aide » conduit à une série de réactions qui font
découvrir à la personne qu'elle peut vivre sans la peur.
Dès sa première formulation, cette manœuvre fut appliquée à
plus de 1 500 cas de sujets atteints d 'agoraphobie et d'attaques
de panique ; dans 70 % des cas, on a abouti au déblocage de la
pathologie. Il est clair qu'après ce premier changement impor­
tant, toute une série de manœuvres et de prescriptions théra­
peutiques ultérieures sont nécessaires pour en arriver à une
solution définitive du problème. Pour autant, l ' effet quasi
magique de ce recadrage ne représente pas la guérison du
désordre, mais la première expérience concrète qui donne le
départ au processus de récupération des ressources propres du
patient. Et si l'on considère - comme le montre la littérature -
la grande difficulté à obtenir des résultats concrets et effectifs
dans le traitement des syndromes d'agoraphobie et d ' attaques
de panique, on peut mieux évaluer la pertinence thérapeutique
de cette technique spécifique.

2. Obsessions et compulsions

Ce type de pathologie se maintient, au niveau structurel, par


la tentative de solution fondamentale de contrôle d' une fixa­
tion phobique au moyen de l 'exécution de rituels de type pro­
tecteur ou propitiatoire (les rituels peuvent être des plus dispa­
rates : lavages décontaminants, répétitions de formules
mentales, comportements inhabituels irrépressibles, etc.). La
technique spécifique mise au point pour rompre ce cercle
vicieux pathogène est la prescription suivante :
« Chaque fois que, d'ici à la prochaine séance, vous exécutez
un rituel, vous devez le faire cinq fois, ni une fois de plus, ni
une fois de moins ; vous pouvez ne pas le faire ; mais si vous le
faites une fois, vous devez le faire cinq fois, ni une fois de plus
ni une fois de moins. » On répétera la prescription plusieurs
fois.

251
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

Comme déjà expliqué au niveau de la structure logique, cette


presc1iption apparemment simple permet de « faire monter l'en­
nemi au grenier et retirer l'échelle », car on s'empare du symp­
tôme compulsif en le faisant devenir quelque chose de volon­
taire, et qui donc s'auto-annule. Dans ce cas, il est très important
que la communication soit formulée avec une assonance linguis­
tique hypnotique, répétée de façon redondante, et avec un mes­
sage post-hypnotique exprimé en marquant le ton de la voix.
La structure de la manœuvre est une injonction d 'augmenta­
tion paradoxale : c'est moi qui te donne le nombre de répéti­
tions, je m'empare ainsi de ton symptôme ; puis je te donne la
permission « injonctive » de ne pas le faire.
La majorité des obsessionnels compulsifs répondent à cette
prescription en suivant la prescription à la lettre au début, mais
après quelques jours ils interrompent les rituels. Habituel­
lement, ils ne voient pas d'explication, ils disent seulement
« ça m'ennuyait de le faire cinq fois, alors j 'ai préféré ne plus
le faire ». La prescription a fait que la personne concentre son
attention sur la tâche au lieu du symptôme, de sorte que ce der­
nier a cédé.
Cette prescription, dans le protocole de thérapie des troubles
obsessionnels compulsifs, est précédée d ' autres manœuvres
préparatoires et suivie, usuellement, de quelques autres pres­
criptions spécifiques qui conduisent la personne à rendre l'effet
de cette « expérience émotionnelle correctrice » durable (Nar­
done, 1 993). Ces manœuvres successives ne sont pas moins
importantes que la prescription dismptive décrite, car elles doi­
vent conduire le sujet à construire un nouvel équilibre percep­
tivo-réactif souple et sain.

3. Dépression

Habituellement, les tentatives de solution dans ce cas consis­


tent en la tendance du sujet déprimé à se plaindre et se prendre
pour une victime, car cette tendance est en général contreba­
lancée par une attitude rassurante, consolante et protectrice des

252
D E S MODÈLES GÉNÉRAUX A U X PROTOCOLES ...

familiers. Dans ce cas, l ' intervention spécifique est de type


familial-systémique. Nous convoquons toute la famille et pres­
ctivons :
« D'ici à la prochaine séance, tous les soirs avant le dîner ou
après le dîner, vous devrez faire une chose très importante,
vous devrez vous retrouver tous ensemble assis au salon, et
lui/elle restera debout. Vous prendrez un réveil, et le remonte­
rez pour le faire sonner une demi-heure plus tard. Vous devrez
tous garder un silence religieux, à l 'écoute ; vous (le patient),
dans cette demi-heure, vous vous plaindrez autant que vous
voulez, et de tout ce que vous voulez, et eux resteront à vous
écouter, et vous chercherez à leur faire comprendre combien
vous êtes mal et ils devront écouter dans un silence religieux.
Quand sonne Je réveil, STOP, on renvoie au lendemain soir. Et
toute la journée, vous devrez éviter de parler du problème, et
n'en parler qu'au soir. »
Pour la majorité, ceux qui composent la famille reviennent
en disant « oui, les premiers soirs, il s'est beaucoup plaint,
ensuite, en peu de temps, il n'avait plus de quoi se plaindre ».
Mais la chose la plus intéressante est que durant la journée,
habituellement, ces patients ne se plaignent plus et commen­
cent à faire autre chose.
La dépression a été concentrée tout entière sur la demi­
heure : c'est l ' antique stratagème « éteindre le feu en ajoutant
du bois » .
Dans c e cas, également, après cette première « expérience
émotionnelle conectrice » fondamentale, on procède à un reca­
drage graduel de la modalité perceptive-réactive du sujet en le
conduisant, par d'autres manœuvres spécifiques, à la constitu­
tion d'un nouvel équilibre personnel fonctionnel.

4. Doutes obsessionnels paranoïdes

Dans ces cas, la tentative de solution dysfonctionnelle de


fond s 'exprime dans le fait de chercher à donner des réponses
rationnelles et rassurantes à des doutes inationnels, et plus les
253
STRATÉGIE DE LA THÉRAPIE B R È V E

doutes sont illogiques, plus les patients cherchent à leur donner


une réponse logique, dans une escalade de tentatives compli­
quées et douloureuses pour trouver une réponse rationnelle à
des problèmes irrationnels.
Pour ces personnes, on présentera ce type de recadrage :
« Vous savez, il n'existe pas de réponse intelligente à des
questions stupides. Mais ces questions vous viennent, vous ne
pouvez les réfréner. Au contraire, si vous cherchez à les réfré­
ner, elles viendront d 'autant plus, si vous cherchez à ne pas y
penser, vous y penserez encore plus, car déjà les Anciens
savaient que penser à ne pas penser, c'est déjà penser. Pour ne
pas penser, il faudrait réussir à ne pas penser à penser à ne pas
penser. Et vous ne pouvez pas bloquer la question ; elle arri­
vera de toute façon. Mais vous pouvez bloquer la réponse, et si
vous bloquez la réponse vous bloquerez peu à peu la question.
Mais ce n'est pas quelque chose que l'on peut faire avec la
seule volonté ; par conséquent, je vous propose de penser que,
chaque fois que vous cherchez à répondre à une question stu­
pide par une réponse intelligente, vous rendez intelligente la
question et l ' alimentez, et alimentez la chaîne des doutes.
Donc, chaque fois que vous donnerez une réponse, en réalité
vous alimenterez de nouveaux doutes, et tout cela, non seule­
ment persistera mais empirera. Par conséquent, chaque fois que
vous répondez à un doute stupide par une réponse intelligente,
vous alimentez la chaîne. Pensez-y, ainsi vous réussirez à blo­
quer la réponse. »
Dans ce cas également, on note que la structuration linguis­
tique de la manœuvre est fondée sur une dynamique hyperlo­
gique, mais hypnotiquement confusive et répétée de façon
redondante, de manière à construire une « réalité » à l 'intérieur
de laquelle la force du symptôme obsessionnel est retournée et
véhiculée contre le symptôme même ; c'est l ' antique strata­
gème « troubler l'eau pour faire venir les poissons à la sur­
face ».
Les premiers jours après la séance, ces personnes ont un peu
de mal à mettre ce type de recadrage en pratique, mais ensuite
elles réussissent à bloquer la réponse, et ainsi, les questions

254
DES M O DÈLES G É N É R A U X A U X PROTOCOLES . . .

obsessionnelles se réduisent jusqu'à disparaître, puisqu'elles


ne sont plus alimentées. Par conséquent, en peu de jours ces
sujets n'ont plus de doutes obsessionnels.

5. Vomissement

Ce type de désordre alimentaire endémique, de plus en plus


répandu et émergeant sur la base d'un antécédent symptomato­
logique anorexique ou boulimique, possède des caractéris­
tiques de persistance propres et requiert une intervention diffé­
rente selon qu'il s ' agit d ' anorexie ou de boulimie (Nardone,
Verbitz, Milanese, 1 997).
Les tentatives de solution habituelles au maintien du pro­
blème consistent à chercher à réduire ou contrôler la prise de
nourriture et le vomissement qui suit ; l 'effet est que ces rituels
s ' amplifient jusqu'à devenir souvent l ' activité quotidienne
principale des sujets qui en souffrent. Ce trouble fonde son
irrépressible compulsivité dans le plaisir qu'en retirent les
sujets, donc une intervention de type contrôle ou répression ne
fera qu'exacerber le désir. Sur la base de cette observation, on
a étudié une technique qui, au lieu de se fonder sur le contrôle
du symptôme, altère la perception agréable qui rend irrépres­
sible la compulsion à manger et vomir.
Dans 50 % des cas, nous avons observé que cet effet se pro­
duit avec la prescription suivante :
« Alors, tu es vraiment décidée à tout faire pour ne plus être

possédée par ce démon ? Bien, alors d'ici à la prochaine fois je


ne vais certainement pas te demander de t'efforcer de ne pas
manger et vomir, tant que tu n'y arrives pas, fais-le toutes les
fois que tu en ressens le désir. Mais fais-le comme je te l'in­
dique, jusqu'à la prochaine séance. Chaque fois que tu mange­
ras et tu vomiras, tu mangeras . . . , mangeras . . . , et mangeras
encore autant que tu veux. Quand tu auras fini de manger, au
moment où habituellement tu dois aller vomir, tu t'arrêteras, tu
prendras un réveil, tu le mettras à sonner pour une heure plus
tard, et tu attendras pendant une heure, sans rien faire, sans rien

255
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

te mettre d ' autre dans la bouche. Quand le réveil sonnera, tu


courras vomir, ni une minute avant ni une minute après. »
Habituellement, ces patients reviennent en disant : « Mais
vous avez bel et bien tout gâché, parce que ça ne me plaît
plus comme avant. » En rompant la séquence temporelle du
rituel manger-vomir, en effet, on en altère l ' irrépressible agré­
ment. Avec une analogie brutale mais efficace, c'est comme
si au moment de l ' orgasme on s' arrêtait et disait « attends, je
m 'arrête une heure et je recommence » . Ce ne sera plus l a
même chose.
Généralement, on passe d'une heure d ' interruption à deux
puis trois heures. À ce point, les patients ne vomissent plus.
Une fois encore, on s 'empare du symptôme au moyen d'une
manœuvre thérapeutique qui en décalque la structure, mais qui,
en même temps, en inverse le sens pour le conduire à l ' auto­
destruction.

6. Boulimie

Dans le cas du trouble boulimique, la tentative de solution


fondamentale, qui alimente la persistance du problème, est
figurée par la tentative de contrôler la tendance à manger au
moyen de toute une série de contraintes : du régime à la mise
sous clé de la nourriture ou à l'évitement de toute situation de
tentation, avec pour effet que la compulsion à dévorer se ren­
force toujours plus et devient toujours moins contrôlée.
L'intervention stratégique mise au point pour cette typologie
de troubles est fondamentalement fondée sur la logique du stra­
tagème chinois « éteindre le feu en rajoutant du bois ». Habi­
tuellement, à la troisième séance, on donne la prescription sui­
vante :
« Choisissez un régime, parmi les mille que vous connaissez,
à condition qu'il ne soit pas trop restrictif. Et chaque fois que
vous mangez quelque chose qui n'est pas compris dans votre
régime, vous devez en manger cinq portions : cinq chocolats,
cinq parts de tarte et ainsi de suite. Ou rien, ou cinq p01tions. »

256
DES M O D È L E S GÉNÉRAUX A U X PROTOCOLES . . .

En général, l 'effet de cette prescription est que les personnes


rapportent soit n'avoir jamais mangé par cinq parce qu'elles
n'avaient jamais rien mangé en dehors du régime choisi ; ou
bien qu 'elles l 'avaient fait quelquefois mais qu ' étrangement ce
n'était plus la même chose, et ainsi avaient cessé.

7. Blocage de la performance

C'est le cas où les sujets se présentent avec un blocage en


relation avec une performance particulière : l'étudiant qui n 'ar­
rive plus à passer un examen, ou le manager qui n'arrive plus à
affronter un congrès, ou encore l 'athlète qui n 'arrive plus à
participer à une épreuve, par exemple.
Habituellement le problème persiste et se complique parce
que ces personnes se préparent toujours plus et mieux à la per­
formance, avec pour effet de ne jamais se sentir assez prêtes et
de finir par éviter l 'épreuve.
L'intervention dans ce cas est composée de deux prescrip­
tions : l 'une destinée à réduire l ' angoisse d'anticipation, l'autre
focalisée sur le blocage de la tendance excessive à se contrôler
durant la performance.
Première prescription : « Je suppose que vous avez un réveil
à la maison, dont la sonnerie vous est bien désagréable. Bien,
chaque jour à la même heure, sur laquelle nous allons nous
mettre d'accord, vous devrez le remonter pour le faire sonner
une demi-heure plus tard. Au cours de cette demi-heure, vous
vous enfermerez dans une pièce de votre maison, vous vous
assiérez sur un fauteuil et vous vous efforcerez d'aller mal en
pensant à l 'épreuve à laquelle vous devez vous soumettre, en
vous concentrant sur vos pires fantasmes concernant votre pro­
blème. Vous penserez que tout ira de travers, que vous ferez
piètre figure. Vous vous imaginerez vos pires peurs jusqu'à
produire volontairement une crise d ' angoisse, de panique, et
resterez dans cet état toute la demi-heure. Vous vous laisserez
aller à tout ce qui vous vient à l 'esprit : vous pleurerez, vous
vous désespérerez, vous j urerez À la sonnerie du réveil,
. . .

257
STRATÉGIE D E LA T H É R A P I E B R È V E

vous interromprez l e cours de ces pensées et d e ces sensations,


vous irez vous laver le visage et reprendrez votre activité quo­
tidienne habituelle. »
Seconde prescription : « Vous vous présenterez à votre
épreuve (admettons qu'il s'agisse d'une conférence) et avant
de commencer, vous direz : "Je vous demande à l ' avance de
m'excuser parce qu'il est très probable que je serai contraint
de m' interrompre, je vais sûrement me troubler et perdre le fil
de mon discours." Et après ces excuses anticipées, allez-y et
voyons ce qui se passe. »
L'effet habituellement obtenu est que la personne revient en
disant que durant la « demi-heure de passion », étrangement,
non seulement elle n'a pas réussi à se sentir mal mais, en plus,
l'épreuve ne lui semblait plus aussi épouvantable. En ce qui
concerne la performance, d 'habitude, on a des réponses du
type : « Je me suis senti assuré et donc je n'ai pas eu besoin de
dire ce que vous m'aviez demandé » ; ou bien : « J 'ai fait
comme vous me l ' aviez demandé et ça m'a tranquillisé, au
contraire, après l'épreuve, on m'a demandé si ce que j ' avais dit
était un stratagème rhétorique. »
Dans les deux cas, le blocage est surmonté grâce au fait que
les deux prescriptions bloquent les tentatives de solution dys­
fonctionnelles auparavant mises en actes par ces sujets. « Faire
couler au lieu d'endiguer » et « rendre public au lieu de
cacher » sont les deux stratagèmes qui constituent cette inter­
vention, effectuée en une seule séance. Avec les variations et
adaptations nécessaires, ce type d'intervention quasi « thauma­
turgique » est appliqué avec succès aux étudiants, artistes,
managers, athlètes, etc.

8. Agoraphobie

L'intervention thérapeutique qui a sans aucun doute conféré


le plus de notoriété à mon travail personnel de clinicien et de
chercheur est la prescription construite ad hoc pour débloquer

258
DES M O D È L E S G É N É R A U X A U X PROTOCOLES . . .

les formes graves, et souvent définies comme chroniques,


d 'agoraphobie. Cela est dû, je crois, à l'aspect spectaculaire et
à l 'effet « magique » de cette intervention quand on en montre
des vidéos à des collègues. L'intervention, dans sa construction
logique, a déjà été exposée au cinquième chapitre de ce
volume, mais je crois utile de la reprendre dans une perspective
de pure pratique clinique.
Les patients gravement agoraphobiques sont ces sujets qui
depuis des années ne réussissent pas à sortir seuls, encore
moins pour des durées ultra-courtes. À la troisième séance,
après avoir opéré certaines des manœuvres décrites précédem­
ment (recadrage de la peur de l ' aide et demi-heure des pires
fantasmes), on procède à l'intervention suggestive suivante :
« À présent, vous allez devoir faire une chose très importante.
Allez à la porte et faites une pirouette, ouvrez la porte, sortez, et
faites une autre pirouette, puis descendez l 'escalier ; arrivé à la
porte, faites une pirouette avant de sortir et une après être sorti,
tournez à gauche et marchez en faisant une pirouette tous les
cinquante pas jusqu'à ce que vous trouviez un marchand de
fruits, entrez en faisant tout d'abord une pirouette, puis achetez
la pomme la plus grosse et la plus mûre que vous trouverez. À
la suite de quoi, la pomme à la main, vous reviendrez en faisant
toujours une pirouette tous les cinquante pas et une avant et une
après être entré. Je serai ici à vous attendre. » J'ai personnelle­
ment administré cette prescription à plus de mille cas au cours
des dix dernières années, et personne n'a refusé de la faire.
On construit ainsi une situation suggestive à l ' intérieur de
laquelle il semble que faire des pirouettes ait un pouvoir
magique, mais surtout on met en pratique le stratagème
« sillonner la mer à l'insu du ciel » , c'est-à-dire que l 'on
déplace l 'attention du sujet de l 'écoute de lui-même sur l'exé­
cution d'une tâche bizarre, de telle sorte qu'il exécute le tout
sans se rendre compte qu'il est en train de surmonter sa peur,
jusqu'alors indomptable.
Après cette première expérience concrète sans équivoque, il
suffira de guider le patient, par une série de prescriptions ulté­
rieures construites avec la même logique, à augmenter l 'espace
259
STRATÉGIE D E L A T H É R A P I E B R È V E

et l e temps de ses sorties, jusqu'à complète récupération de


l 'autonomie personnelle. Dans cette typologie de trouble, on a
obtenu une efficacité vraiment surprenante : 93 % des cas réso­
lus avec une moyenne de 7 séances.
Ce résultat met clairement en évidence que passer des
modèles thérapeutiques généraux à des protocoles spécifiques
de thérapie brève permet un accroissement substantiel tant de
l'efficacité que de l 'efficience de l 'intervention.
Pour finir, si nous considérons les résultats effectifs obtenus
au cours de cette décennie par les formes évoluées de thérapie
stratégique brève appliquées spécifiquement à des problèmes
pai1iculiers, on remarque que l'efficacité et l'efficience de l'ap­
proche ont nettement augmenté par rapport aux résultats déjà
satisfaisants obtenus par les modèles historiques. Cette aug­
mentation peut être quantifiée, au niveau de l'efficacité, à envi­
ron 1 0 % ; on passe en fait à une efficacité moyenne de 70-
75 % si l'on remonte au milieu des années 80 (Weakland et al.,
1 974 ; Koss-Butcher, 1 986 ; Gurman-K.niskem, 1 986), de 80-
85 % mesurée dans la dernière décennie (Monteczuma, 1 996 ;
Berg, 1 993 ; Bloom, 1992 ; Nardone, Watzlawick, 1990), avec
des pointes de 90 % pour des formes particulières de patholo­
gie (Madanes, 1 990 ; Nardone, 1 993). Quant à l'efficience, le
nombre de séances nécessaires pour obtenir la solution des pro­
blèmes présentés par le patient est réduit à une moyenne de 5-6
par traitement (de Shazer, 1 988, 1 99 1 ; Gustafson, 1986), avec
un nombre croissant de déblocage du symptôme dès la fin de la
première séance, souvent de la deuxième (Talmon, 1 990 ;
Bloom, 1 992 ; Nardone, 1 99 1 , 1993).
Si l'on compare ces résultats avec ceux mesurés pour des
formes différentes de psychothérapie (Sirigatti, 1 988, 1 994),
on en arrive à la constatation sans équivoque de la meilleure
capacité des approches stratégiques à résoudre effectivement et
à moindre coût, tant économique qu 'existentiel, la majorité des
pathologies psychiques et comportementales. Pour autant,
après une première phase historique quasi essentiellement
« artistique » - fondée sur les intuitions géniales de quelques

grands thérapeutes -, la thérapie stratégique brève est devenue

260
DES M O DÈLES G É N É R A U X A U X PROTOCOLES ...

un modèle rigoureux, fondé sur des avancées technologiques


continuelles dérivant soit de la pratique clinique empirique,
soit de la recherche appliquée et de formulations théorico-épis­
témologiques plus évoluées.
Au reste, le lecteur ne doit pas oublier que la phrase du
savant du xvme siècle Georges Lichtenberg : « la meilleure
preuve d'une théorie est son application » est valable aussi
pour le champ fascinant - et trop souvent mystérieux - de la
psychothérapie ; et nous devons également nous souvenir des
paroles de Gregory Bateson : « Il n ' y a rien de plus pratique
qu 'une bonne théorie. »
14

La recherche-intervention clinique
GIORGIO NARDONE, ALESSANDRO SALVINI

La malhonnêteté d' 1111 penseur se reconnaît au nombre


d' idées précises qu'il affirme.

E. M. CIORAN, SYLLOGISMES DE L'AMERTUME

Avant-propos

Depuis 1985, comme nous l ' avons rapporté au chapitre pré­


cédent, le Centre de thérapie stratégique (CTS) d 'Arezzo déve­
loppe des recherches spécifiquement destinées à la mise au
point de modèles avancés de thérapie brève stratégique. Elles
ont conduit à la formulation de protocoles significatifs spéci­
fiques pour le traitement de formes de pathologie psycholo­
gique particulièrement importantes. Ce chapitre est consacré à
la description de la méthodologie de recherche empirico-expé­
rimentale suivie par les chercheurs du CTS d 'Arezzo, qui
offrira au lecteur des éclaircissements sur les procédures systé­
miques qui ont conduit aux résultats présentés, montrant ainsi
que ce travail n'est pas le fruit des « fantaisies nocturnes » ou
« illuminations matinales » du thérapeute de garde, mais bel et
bien la réalisation d'un projet de recherche élaboré et méthodo­
logiquement correct.

262
LA R E C H E R C H E - I NTERVENTION C L I N I Q U E

La recherche-intervention en psychothérapie :
de la connaissance descriptive à la connaissance opératoire

Celui qui se pose comme chercheur clinicien, ou comme


nous préférons le définir, comme étudiant des techniques de
résolution des problèmes humains, rencontre comme premier
problème à résoudre de donner une définition claire, concrète
et communicable des problèmes qui sont l 'objet de son étude.
La réalité la plus fréquente dans l ' analyse épistémologique
des critères de définition des pathologies psychiques et com­
portementales est que la description d'un problème est profon­
dément modelée par la théorie de référence du thérapeute, qu'il
en soit conscient ou non, qui filtre d'une façon ou d ' une autre
la réalité observée à travers sa lunette interprétative. Cette
lunette est faite, la plupart du temps, comme l'a fait remarquer
Salvini ( 1 989), des présupposés implicites aux processus d'at­
tribution causale, que l 'opérateur utilise sans se rendre compte
qu'il influence les phénomènes avec lesquels il interagit (Sal­
vini, 1995 ; Nardone, 1994). Depuis toujours dans le champ de
la psychothérapie, on pensait au contraire qu'il était possible
d'obtenir une description phénoménologique pure et simple
des problèmes, en faisant abstraction du problème bien connu
de l ' influence de l 'observateur sur les phénomènes qu'il
observe (Heisenberg, 1 934 ; Rosenthal, 1 968 ; von Foerster,
1 973). C'est avec cette conviction, qui ferait sourire n'importe
quel épistémologue, qu'ont été rédigées dans des centaines de
manuels des étiquettes diagnostiques fondées de plus en plus
sur les théories les plus en vogue : du réductionnisme le plus
mécaniste aux représentations les plus fantaisistes ou farfelues
de l 'esprit et du comportement humains dans leurs expressions
saines ou pathologiques.
Donner une description plus ou moins complète des dia­
gnostics, étiologies et indications thérapeutiques des désordres
mentaux nécessiterait un traité entier. Quant à cet exposé, qui
a pour objectif de présenter un modèle innovant pour la

263
STRATÉGIE D E LA THÉRAPIE B R È V E

recherche clinique, i l s e limitera à mettre en évidence com­


ment les classifications diagnostiques actuellement utilisées
en psychiatrie, et reconnues au niveau international, comme
par exemple le DSM-IV, sont limitées et limitatives pour qui
s'intéresse à la résolution des problèmes et pas seulement à
leur description.
De ce point de vue, il vaut la peine de souligner que même au
seul plan de l'observation, les résultats de notre recherche-inter­
vention (Nardone, 1993, 1 994 1995 ; Salvini, 1995) mettent en
lumière certaines des limites importantes de la catégorisation
diagnostique du DSM-IV, en particulier en ce qui concerne les
troubles phobiques obsessionnels et les désordres alimentaires.
Les critères d'observation que nous utilisons pour mettre au
point des stratégies thérapeutiques sont fondés sur une pers­
pective opératoire tandis que ceux du DSM-IV sont fondés sur
une perspective descriptive.
En d 'autres termes, l'objectif de la rédaction d'un manuel de
diagnostic est d'offrir des « descriptions statiques », tandis que
celui qu'on adoptera pour résoudre un problème est la mise au
point de « connaissances opératoires » qui permettent d'orien­
ter les choix thérapeutiques vers une meilleure efficience et
une meilleure efficacité. Ce n'est pas un hasard en effet si ces
dernières dérivent d'une recherche appliquée de type empirico­
expérimental destinée à mettre au point des solutions et non de
simples descriptions. De ce point de vue, on ne doit surtout pas
sous-évaluer le pouvoir pathologisant concret des processus
d'étiquetage psychiatrique (Pagliaro, 1995 ; Watzlawick 1990 ;
Nardone, 1 994), ou l 'effet que peut avoir le diagnostic psychia­
trique sur qui le reçoit et sur les personnes qui lui sont liées. Si
par exemple une personne est définie comme dépressive, elle
commencera bientôt à le devenir même si elle ne l'est pas ; tout
autour d'elle la traitera de déprimée, elle-même commencera à
se comporter comme une personne déprimée. Pour éviter ce
risque dans l ' interaction avec les patients, il est donc indispen­
sable de ne pas utiliser les termes de la clinique diagnostique,
même si cela peut conférer au thérapeute une apparente image
de sérieux professionnel, car très souvent le diagnostic déclaré

264
LA R E C H E R C H E - I NTERVENTION C L I N I Q U E

alimente, comme une sorte d'anathème, c e que l a thérapie


demandée devrait réduire.
Toutefois la catégorisation diagnostique du DSM-IV a une
certaine valeur en ce qu'elle unifie le langage des thérapeutes
et des chercheurs, offrant ainsi la possibilité de communiquer
sur des bases diagnostiques communes. Cela, dans une large
mesure, réduit les équivoques possibles dans l'échange d ' in­
formation entre experts - qui souvent utilisent différentes
approches théoriques d ' application. Pourtant, nous estimons
qu'il est important, pour la définition des problèmes qui sont
l'objet de recherche, de prendre comme point de départ les des­
criptions contenues dans ce manuel international des désordres
psychiatriques, pour ensuite en mettre en évidence les limites
opératoires. Cette description, comme nous l'avons dit, unifor­
mise le langage des spécialistes, mais ne donne rien de plus
qu'une photographie du problème. Elle dit quel est le pro­
blème, quelles caractéristiques comportementales doivent être
présentes pour pouvoir dire qu'effectivement nous sommes
face à un problème de la sphère alimentaire et lequel. Mais elle
ne dit nullement comment résoudre le problème ni comment il
fonctionne. Ce résumé des catégories de troubles mentaux a,
d'une certaine façon, le mérite de ne pas se dégrader, comme la
plupart des descriptions psychanalytiques dans la recherche, de
notre point de vue inutile, du « pourquoi » et des causes
archaïques d'un problème. Celle-ci, comme par hasard, finit
toujours par la confirmation de la théorie psychanalytique qui
impose la présence d'un lointain « trauma originel » (Grün­
baum, 1 990 ; Nardone, 1994). Toutefois, à ! 'instar de celle-ci, il
ne fournit aucune indication pratique, opératoire, ni instrumen­
tale, utilisable par le thérapeute pour la résolution du problème
qu'il affronte. C'est comme si un technicien qui devait
résoudre un problème spécifique allait feuilleter un album de
photos des problèmes au lieu de chercher des techniques spéci­
fiques de résolution de problème.
Ce qui fait la différence réside dans les hypothèses implicites
de l'observateur : il veut décrire ou bien il veut changer un
problème.
265
STRATÉG I E D E L A T H É R A P I E B R È V E

Adopter l'un de ces points de vue n'est pas indifférent, c'est


au contraire un enjeu important : opter pour une description
statique ne permet en rien de savoir « comment faire » pour
résoudre un problème.
Opter pour une observation opératoire, au contraire, signifie
mettre au point des instruments opératoires de changement ;
après application efficace et répétée, on peut alors connaître le
fonctionnement du problème résolu ou, pour mieux dire, les
modèles récursifs qui le maintiennent.
Ce qui est utile, sinon indispensable, à un « spécialiste en
résolution de problèmes » (problem solver) n'est pas la des­
cription de la vérité relative au problème, mais tout simplement
d'avoir à sa disposition et de pouvoir utiliser des instruments
appropriés à sa tâche qui est de résoudre les problèmes exposés
par son client.
Pour synthétiser, la perspective que nous adoptons en qualité
de chercheurs empirico-expérimentaux dans le champ de la cli­
nique est en première instance de type opératoire-cognitif,
c ' est-à-dire : connaître un problème par sa solution ; en un
second temps, de type cognitif-opératoire, c'est-à-dire : mettre
au point l'intervention spécifique compte tenu des caractéris­
tiques spécifiques du problème.

Hypothèses et méthodes de la recherche-intervention

Une fois élucidé le dilemme de la perspective adoptée pour


définir l 'objet de la recherche-intervention, nous pouvons pas­
ser à la description de la méthode utilisée dans la pratique de la
mise au point de modèles avancés de thérapie brève.
Comme le lecteur rusé l 'aura compris de ce qui a été affirmé
jusqu'ici, la connaissance du fonctionnement des modèles de
persistance des différents types de désordres psychologiques
étudiés (désordres phobiques obsessionnels, désordres alimen­
taires), dérivée de ce type d'approche orientée vers la construc-

266
LA RECHERCHE-INTERVENTI O N C L I N I Q U E

tion de solutions, a été l 'effet e t non la cause de l a mise au


point des modèles spécifiques de traitements.
Au moment où Popper formulait ses théories sur l'épistémo­
logie moderne (cf. chap. xm), à Palo Alto, au Mental Research
Institute, le groupe bien connu de chercheurs cliniciens (Weak­
land, Watzlawick, Fisch, B odin, 1 974) relevait, par une pra­
tique empirique directe, le même fonctionnement dans la per­
sistance des désordres psychiques et comportementaux.
Ils démontrèrent en effet concrètement comment, dans de
nombreux cas (97) de troubles très différents les uns des autres,
l'intervention apparemment simple appliquée à faire changer
le patient - les tentatives de solution jusqu'à présent mises en
acte pour faire face au problème - produit dans la majorité des
cas un rapide retournement du désordre présenté.
Une nouvelle ère dans le champ de la psychothérapie s'ou­
vrait avec la formulation du premier modèle de thérapie brève
stratégique : une approche thérapeutique fondée sur des inter­
ventions ciblées, destinées à rompre la séquence itérative
redondante générée par les tentatives de solution mises en acte
par les patients et donc la persistance de leurs problèmes.
Il est clair pour le lecteur que tout cela n'a rien à voir avec
une certaine tradition psychanalytique qui fonde ses techniques
sur la recherche, dans le passé du patient, de la cause profonde
du problème présent ; par contre, cela a beaucoup en commun
avec l ' épistémologie et la résolution de problème des disci­
plines scientifiques plus avancées.
Dans cette perspective, l 'accent n'est plus po1té sur comment
les problèmes peuvent se former (les causes), mais sur com­
ment ils se maintiennent et s ' alimentent (la persistance). Si
l'on veut produire un changement rapide et effectif, on doit en
effet bloquer la persistance du problème et non en reconstruire
les causes dans le passé, qui de toute façon ne peut être changé.
Depuis la première formulation de résolution de problème
stratégique, l'expérience empirique, l'expérimentation clinique
et les recherches de ces vingt dernières années ont démontré
comment le construit empirique des « tentatives de solutions
qui maintiennent le problème », formulé par les chercheurs du

267
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

MRI , est aussi fécond comme instrument clinique que comme


instrument de recherche.
Les tentatives de solution, dysfonctionnelles dans leur mise
en acte redondante, finissent par construire littéralement un
cercle vicieux à l 'intérieur duquel ce que font les personnes
pour combattre leur problème le maintient et le complique. Le
déblocage de ce cercle vicieux et la substitution des tentatives
de solutions dysfonctionnelles par de nouvelles solutions fonc­
tionnelles conduisent à des solutions rapides et effectives des
problèmes.
Pour le démontrer, on peut considérer comme des résultats
significatifs de la recherche-intervention sur les désordres pho­
biques et obsessionnels, cités plus haut, ces quelques années
d'expérimentation directe de l 'importance des « tentatives de
solution » spécifiques mises en acte par les patients atteints de
formes généralisées de désordre phobique-obsessionnel. Cette
étude a conduit, en premier lieu, à formuler des protocoles de
thérapie spécifiques particulièrement efficaces et efficients
(Nardone, 1 993) ; en second lieu, à faire progresser dans la
connaissance des modèles du fonctionnement mental des sujets
victimes de phobies et d'obsessions.
L'étude, consacrée en premier lieu à la mise au point d ' ins­
truments cliniques efficaces et efficients, après avoir atteint cet
objectif, corroboré par l'application répétée sur un vaste échan­
tillon par différents thérapeutes dans différents contextes, a
conduit également à acquérir de plus amples connaissances,
parfois tout à fait nouvelles, sur la persistance des problèmes
traités. En d'autres termes, la solution qui fonctionne, répétée
sur un vaste échantillon de sujets qui présentent le même type
de pathologie, en dévoile le fonctionnement, c'est-à-dire ce qui
alimente et maintient le problème.
Comme l 'affirme Ernst von Glasersfeld ( 1 996), on ne peut
connaître un problème que par sa solution. Mais pour un spé­
cialiste de la résolution de problèmes, ce qui compte, c 'est de
mettre au point des solutions efficaces, donc ce qui lui sert,
c'est une « connaissance opératoire » . Nous adopterons des
stratégies, qui ont produit du changement, pour la solution à

268
LA R E C H E RCHE-INTERVENTION C L I N I Q U E

venir ; elles nous guident dans la description de la manière dont


le problème alimentait sa persistance. Pourtant, en premier
lieu, c'est le changement stratégiquement produit qui procure
la connaissance des phénomènes étudiés. Cette connaissance
acquise des modèles de persistance des problèmes affrontés
conduira par la suite à affiner des stratégies de solutions pour
cette classe spécifique de problèmes, de manière à actualiser le
passage du niveau logique opératoire-cognitif au niveau cogni­
tif-opératoire.
Comme dit Kurt Lewin : « S i vous voulez connaître com­
ment fonctionne une chose, cherchez à en changer le fonction­
nement. » Sur cette base conceptuelle et méthodologique qui
date d 'avant-guerre, il proposait une méthode de « perquisi­
tion » , entendue comme expérimentation destinée à produire
des changements dans les phénomènes observés, changements
qui en feront émerger les caractéristiques.
Dans la théorie des systèmes (von Bertalanffy, 1 956, 1962)
et celle de la cybernétique (von Foerster, 1973), le concept de
rétroaction fait référence à la réponse que propose un système
en relation avec un de ses changements : les typologies de réac­
tion dévoilent les caractéristiques du système, qui conduisent à
des stratégies de changement plus efficaces pour un système
déterminé.
L'analogie avec le jeu d 'échecs est utile pour rendre plus
claire au lecteur la méthode de la connaissance par le change­
ment : chaque joueur découvre la stratégie de l 'adversaire par
les mouvements qu'il exécute en réponse aux siens. Mais il
n'aura effectivement connaissance de la stratégie de jeu de
l'autre qu'une fois la partie jouée, ou mieux gagnée, car c'est
sa stratégie adaptée qui, en fonctionnant, a dévoilé le jeu de
l ' adversaire. À ce point, nous sommes au niveau opératoire­
cognitif.
Ensuite, cette expérience permettra, lors de parties simi­
laires, d ' avoir à disposition une stratégie déjà expérimentée
avec succès. Ce qui pourra permettre de faire mat plus rapide­
ment et en moins de mouvements. À ce point, c'est le passage
au niveau cognitif-opératoire qui est mis en acte.
269
STRATÉG I E DE LA T H É R A P I E B R ÈV E

Il est possible d' opérer de l a même manière avec une patho­


logie psychologique : on ouvre le jeu thérapeutique par des
manœuvres minimales, mais capables d ' introduire un premier
effet rétroactif; on procède coup après coup en ajustant la stra­
tégie sur la base des réponses du patient, en tâchant de le
conduire à changer les modalités perceptives, émotives et com­
portementales qui maintiennent la pathologie présentée.
La même stratégie, avec les adaptations requises par les
situations personnelles et contextuelles particulières du patient,
peut être appliquée aux classes de pathologies pour lesquelles
elle est construite, accroissant ainsi l 'efficacité et l 'efficience
de l ' intervention thérapeutique. Une fois formulé le modèle
spécifique, on a acquis de meilleures connaissances sur la per­
sistance de cette pathologie spécifique, ce qui conduira à des
améliorations ultérieures de la stratégie de résolution. C'est
une sorte de spirale évolutive qui s ' alimente de l ' interaction
entre intervention empirique, affinement stratégique et
réflexion épistémologique qui s'exprime dans la construction
de logiques d'action spécifiques.
La procédure de notre recherche-intervention est dans la pra­
tique très difficile. On utilise tout d ' abord les techniques qui
semblent, après une première observation, adaptées au pro­
blème étudié, en commençant par les appliquer à certains cas.
C'est la première phase, que nous pourrions définir comme
sélection et « écrémage » de techniques déjà existantes. Puis
vient la phase de repérage et élimination des techniques qui ne
se montrent pas efficaces, puis la sélection de celles qui se sont
montrées aptes à produire des changements effectifs, aux­
quelles on ajoutera des manœuvres thérapeutiques entièrement
nouvelles construites ad hoc pour le problème spécifique.
À un moment, une solution « convient » au problème et pro­
duit des résultats effectifs ; on l ' applique à d ' autres problèmes
du même type, elle continue à « convenir » et à produire les
effets désirés : nous sommes face à une technique qui s'est
révélée empiriquement efficace. Cette technique peut être,
après une première démonstration d 'efficacité, appliquée à de
plus en plus de cas, jusqu'à ce que, par affinements, auxquels

270
LA R E C H E R C HE-INTERVENTION C L I N IQ U E

viennent s'ajouter d'autres manœuvres et « écrémages » suc­


cessifs, on parvienne à la construction d'une première
séquence ordonnée des mouvements et contre-mouvements
possibles : une stratégie.
C'est-à-dire un modèle d ' intervention clinique propre au
type de pathologie étudiée. Cette stratégie, composée de tac­
tiques et de techniques spécifiques, organisées en une séquence
progressive de stades thérapeutiques avec des objectifs parti­
culiers à atteindre, représente le « protocole » de traitement de
ce trouble déterminé. Le lecteur expert en logique retrouvera
dans cette procédure de recherche empirique la méthode
constitutive-déductive à laquelle nous faisions référence au
chapitre v, propre à cette branche spécialisée de la logique
mathématique qu'est la logique stratégique (Elster, Da Costa).
Cette discipline en effet fonde la construction de ses modèles
non sur des théories descriptives et prescriptives (c'est la
caractéristique de la plus grande partie des modèles psychia­
triques et psychothérapeutiques), mais sur les caractéristiques
spécifiques du problème à résoudre et les objectifs préétablis à
atteindre. En d 'autres termes, la stratégie s ' adapte constam­
ment au problème et aux objectifs, sans être influencée par des
théories déterministes.
Une fois construit un protocole, la phase suivante consiste en
une vérification encore plus stricte de son efficacité et de son
efficience, qui confirme définitivement ce qui a été constaté
dans les expérimentations précédentes. Dans ce but, le proto­
cole est appliqué à au moins 100 cas présentant la pathologie
spécifique qui est l'objet de la recherche-intervention. Ce n'est
que si l 'efficacité est de 70 %, c'est-à-dire que si 70 des 1 00
cas traités sont guéris par l'effet de l 'intervention, que le proto­
cole est tenu pour valide au niveau de l 'efficacité thérapeu­
tique. Il est évident que ce résultat, pour être retenu, doit égale­
ment être passé au crible des contrôles à distance de la thérapie
qui en prouveront le maintien dans le temps. Dans notre cas,
par des suivis après la fin de la thérapie, l'un après trois mois,
le deuxième après six mois, le dernier au bout d'un an. Si le
résultat obtenu persiste, on peut concrètement affirmer que le

271
STRATÉGIE DE LA T H É R A P I E B R È V E

modèle est efficace, non seulement comme maquillage théra­


peutique mais également comme thérapie effective.
L'autre critère d'importance utilisé pour mettre au point des
protocoles spécifiques de traitement est le critère d'efficacité :
dans notre cas, on ne considère un traitement comme efficace
que s ' il produit des résultats effectifs en, et pas plus de,
20 séances sur une durée de six à huit mois maximum.
L' efficience représente un critère fondamental de notre
méthodologie de mise au point de protocole de traitement spé­
cifique valide, car il qualifie la capacité d'un modèle non seu­
lement à résoudre un problème, mais à le faire en un temps
bref. Autrement, rien de réellement neuf ni de cliniquement
important n'est produit par rapport aux nombreux modèles pré­
existants de thérapie de longue durée dont l 'efficacité n'est
plus à démontrer.
En outre, de notre point de vue, la limite temporelle permet
la vérification de l 'efficacité d 'une intervention, car si l ' on
constate un changement effectif en un espace de temps limité,
il est plus que probable que c'est le résultat de la thérapie
focale effectuée. Il semble que tout cela soit étrangement diffi­
cile à démontrer pour les thérapies à long terme, au cours des­
quelles lesdites « variables intervenantes » semblent carrément
plus importantes pour le changement que l'intervention théra­
peutique elle-même (Sirigatti, 1 988, 1 994). À cette fin, la
limite temporelle que nous nous sommes fixée pour atteindre
l 'objectif préétabli, c'est-à-dire la résolution complète du pro­
blème présenté par le patient et le fait qu'il ne se repose pas
dans l ' année suivant la fin de la thérapie, est celle qui est
reconnue dans la l ittérature internationale (Bloom, 1 995)
comme propre aux thérapies brèves.
Si un modèle mis au point démontre, à l ' application, qu'il
possède les caractéristiques jusqu'ici exprimées, comme c'est
le cas des protocoles pour les désordres phobiques obsession­
nels (Nardone, 1 990, 1 993, 1 995), et pour les désordres ali­
mentaires (Nardone, 1 996), nous croyons que peut être définie,
d'un point de vue méthodologique, une procédure limpide et
systématique, vérifiable tant dans ses effets que dans ses

272
L A R E C H ER C H E - I N TERVENTION C L I N I Q U E

méthodes. Caractéristiques résolument rares dans le champ de


la psychothérapie, où la norme, paradoxale pour une discipline
appliquée, semble être le désintérêt pour l'efficacité et l 'effi­
cience des interventions cliniques, ainsi que l 'impossibilité de
vérifier la méthode. La tradition des études et de la recherche
en thérapie brève stratégique, comme le lecteur l ' aura bien
compris, se différencie clairement de ces positions : elle
s'aligne sur la méthodologie des disciplines scientifiques avan­
cées, où existe un constant rapport entre le contexte de la
découverte et le contexte de la justification. Avec ces mots de
Bateson, « la rigueur seule est la mort par paralysie, mais la
seule créativité est pure folie ».
Épilogue

Comme disait T. S. Eliot, « aITivés à la fin du voyage, nous


nous retrouverons au point de départ » ; après ce long voyage
dans l 'univers de l ' approche stratégique de la thérapie brève,
nous nous retrouvons en fait sur les propositions d 'ouve1ture,
c'est-à-dire que la thérapie brève stratégique est une approche
originale de la formation et de la résolution des problèmes
humains, avec ses propres fondements théorico-épistémolo­
giques, ses pratiques d' application spécifiques et en évolution
continue sur la base de la recherche empirique.
Cette perspective ne propose pas de « vérités », mais seule­
ment des « clés » pour la résolution des problèmes. La
« connaissance » et la « conscience opératoire » se substituent
au « dogme » et à l' « orthodoxie ». Du reste, comme disait
Bateson, « la tâche de la science est de construire des solutions
à des problèmes spécifiques ».
L ' antique bouddhisme zen également notait qu'il existe
deux types de vérité : les « vérités d'essence » et les « vérités
d ' erreur », les premières ne pouvant être atteintes que par
l ' « illumination », quand on n ' est plus dans ce monde parce
que l '« essence » est « transcendance » ; les secondes sont
des « vérités instrumentales », utiles pour construire et réali­
ser des projets dans le monde des choses et de l ' apparence.
Toute « vérité d ' erreur » , après avoir été utilisée, se brise et
lui sont substituées d ' autres « vérités d'erreur » à chaque fois
adaptées aux réalités auxquelles s' affronte l ' être vivant.
L' approche stratégique s 'emploie à construire des « vérités
d'erreur » permettant aux êtres humains de mieux gérer la réa­
lité qu' inévitablement ils construisent pour ensuite la subir.
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ZIMBARDO, P.C. ( 1 993), Persuasion and Change, Guilford, New York.
Les auteurs

Steve de Shazer et Insoo Kim Berg : codirecteurs du Brief


Family Therapy Center (Centre de thérapie familiale brève) du
Family Therapy Center du Wisconsin à Milwaukee, ils ont for­
mulé le modèle de thérapie brève défini comme « orienté vers
la solution ». Parmi leurs œuvres, on peut citer : Patterns of
Brief Family Therapy ( 1 982), Keys to Solution in Brief The­
rapy ( 1 985), Clues : lnvestigating Solutions in Brief Therapy
( 1 988), Putting Différence to Work ( 1991), et Words Were Ori­
ginally Magic ( 1 994).

Heinz von Foerster : physicien, philosophe et cybernéticien


des systèmes vivants, actuellement professeur émérite des
départements de génie électrique et de biophysique et physio­
logie de l 'université d'Illinois. Parmi ses œuvres, on retiendra
Observing Systems ( 1 98 1 ) . Heinz von Foerster est l ' une des
figures majeures de l ' épistémologie constructiviste contempo­
rame.

Stefan Geyerhofer : psychologue clinicien, cofondateur de


l 'Institut für systemische Therapie (IST) de Vienne. Il est cher­
cheur associé et professeur à l 'IST; professeur associé de psy­
chologie à l'université de Webster.

Ernst von Glasersfeld : tenant du « constructivisme radical ».


Depuis 1970, il enseigne la psychologie à l 'université de Géor­
gie. Il a publié récemment un ouvrage sur la théorie constructi­
viste de la connaissance : Radical Constructivism ( 1995).

289
STRATÉGIE DE L A THÉRAPIE B R È V E

Yasunaga Komori : pédiatre et thérapeute familial, il est


chercheur associé et professeur à l 'université de Nagoya, école
de médecine, département de neuropsychiatrie, Japon.

Cloé Madones : dirige avec Jay Haley le Family Therapy


Institute de Washington. Elle est l ' auteur de nombreux
ouvrages traduits en plusieurs langues, parmi lesquels Straté­
gies en thérapie familiale ( 1 98 1 , trad. fr. ESF, 1 99 1 ), Derrière
la glace sans tain ( 1 984, trad. fr. ESF, 1 988), Sex, Love and
Violence ( 1 990) et The Violence of Man ( 1 995).

Giorgio Nardone : directeur du Centro di terapia strategica


d'Arezzo et professeur de technique de la psychothérapie brève
à la Scuola di specializzazione in psicologia clinica de l 'uni­
versité de Sienne. Il a publié de nombreux travaux traduits en
plusieurs langues parmi lesquels L' Arte del cambiamento
( 1 990) avec Paul Watzlawick, Suggestione > Ristruttura­
--

zione Cambiamento ( 1 99 1 ), Paura, Panico, Fobie ( 1 993), et


=

Manuale di sopravvivenza per psicopazienti ( 1 994).

Alessandro Salvini : professeur de psychologie clinique à la


faculté de psychologie de l 'université de Padoue. Parmi ses
ouvrages, on retiendra Normalità e Devianza ( 1 978), Ruoli e
Identità devianti ( 1 980), Identità femminile e Sport ( 1 982), Il
Pensiero antinomico ( 1 985), Il Rita aggressivo ( 1 988), Plura­
lismo teorico e pragmatismo conoscitivo : assunti metateorici
in psicologia della personalità ( 1 988), et Personalità femmi­
nile e Riproduzione umana ( 1 993).

Martin Wainstein : directeur de la Fundaci6n Instituto Gre­


gory Bateson - Mental Research Institute, B uenos Aires,
Argentine, et auteur de nombreuses publications sur la thérapie
brève constructiviste.

Paul Watzlawick : l ' un des tenants majeurs du constructi­


visme radical, spécialiste de pragmatique de la communication
humaine et des théories du changement dans le champ clinique
290
LES AUTEURS

et social. Depuis 1 960, il travaille au MRI de Palo Alto, et il est


professeur émérite de l'université de Stanford. Il est l 'auteur de
nombreux ouvrages parmi lesquels : Une logique de la commu­
nication (avec Beavin et Jackson, É d. du Seuil, 1 978), La Réa­
lité de la réalité (É d. du Seuil, 1972), L' Invention de la réalité
(éd)., (É d. du Seuil, 1988), et L' Art du changement (avec Nar­
done, L'Esprit du temps, 1 993).

John H. Weakland : récemment décédé, il fut l'un des fonda­


teurs du Brief Therapy Center du Mental Research Institute de
Palo Alto. Anthropologue et chercheur, il collabora avec Gre­
gory Bateson sur l 'étude de la double contrainte. Parmi ses
œuvres, on retiendra : Changements : paradoxes et psychothé­
rapie (avec Watzlawick et Fisch, Éd. du Seuil, 1975) et plus
récemment Propagations : Thirty Years of Influence from the
Mental Research Institute (éd., 1995).

Jeffrey Zeig : fondateur et directeur de la Milton H. Erickson


Foundation et professeur associé à l 'université d' Arizona.
Parmi ses œuvres : Ericksonian Psychotherapy, 1 et 2 ( 1985),
Experiencing Erickson : An Introduction to the Man and His
Work ( 1 985).
Table

Prologue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9

PREMIÈRE PARTIE

TH ÉORIE DE LA THÉRAPIE BRÈVE

Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17

1 . La construction des « réalités » cliniques . . . . . . . . . . 19


Paul Watzlawick
2. La construction de la connaissance . . . . . . . . . . . . . . . 34
Ernst von Glasersfeld
3. L' influence du constructivisme sur la 49
psychothérapie brève interactionnelle
Martin Wainstein
4. Éthique et cybernétique de second ordre 60
Heinz von Foerster
5 . Logique mathématique et logiques
non ordinaires comme guides pour la résolution
stratégique de problème . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77
Giorgio Nardone, Alessandro Salvini
SECONDE PARTIE

TECHNIQUE DE LA THÉRAPIE BRÈVE

Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91

6. Le langage qui guérit : la communication comme


véhicule de changement thérapeutique . . . . . . . . . . 95
Giorgio Nardone
7. Les vertus de nos défauts : un concept clé
de la thérapie éricksonienne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 14
J.K. Zeig
8. La technique psychothérapeutique
du « recadrage » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
Paul Watzlawick
9. Thérapie systémique individuelle . . . . . . . . . . . . . . 155
John H . Weakland
10. Thérapie brève : un développement centré
sur la solution . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 70
Steve de Shazer et al.
11. Intégrer des modèles post-structuralistes
de thérapie familiale brève . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 98
Stefan Geyerhofer et Yasunaga Komori
1 2 . Histoires de psychothérapie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 217
Cloé Madones
1 3 . Des modèles généraux aux protocoles spécifiques de
traitement : la Thérapie brève stratégique évoluée . 243
Giorgio Nardone
14. La recherche-intervention clinique . . . . . . . . . . . . . 262
Giorgio Nardone, Alessandro Salvini

Épilogue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 275

Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 277

Les auteurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 289


OUVRAGES DE GIORGIO NARDONE
PARUS EN FRANÇAIS

Manger beaucoup , à la folie, pas du tout


(Avec Tiziana Verbitz et Roberta Milanese)
Editions du Seuil, coll. « Couleur psy », 2004
Psychosolutions : comment résoudre
rapidement les problèmes humains
L' Esprit du temps, 1999
Peur, panique, phobies :
un modèle de stratégie brève
pour une solution rapide des problèmes
L' Esprit du temps, 1996
L' Art du changement :
thérapie stratégique et hypnothérapie sans transe
(avec Paul Watzlawick)
L' Esprit du temps, 1993

OUVRAGES DE PAUL WATZLAWICK


PARUS EN FRANÇAIS

AUX MÊMES EDITIONS

Une logique de la communication


(avec J. Helmick Beavin et D. D. Jackson)
1972 et « Points Essais » , n° 102, 1 979
Changements
Paradoxes et psychothérapie
(avec J. H. Weakland et R. Fisch)
1975 et « Points Essais », n° 130, 1981
La Réalité de la réalité
Confusion, désinformation, communication
1978 et « Points Essais », n° 1 62 , 1984
Le Langage du changement
É léments de communication thérapeutique
1980 et « Points Essais », n° 186, 1 986
Sur l'interaction
Palo Alto, 1965-1974
Une nouvelle approche thérapeutique
(édition avec J. H. Weakland)
1981 et « Points Essais » , n° 510, 2004
Faites vous-même votre malheur
1984 et « Humour » , 1990
Guide non conformiste
pour ) 'usage de l'Amérique
1987
Comment réussir à échouer
Trouver l 'ultrasolution
1988 et « Humour », 1991
L'invention de la réalité
Comment savons-nous ce que nous croyons savoir?
Contributions au constructivisme
(direction)
1988 et « Points Essais », n°325, 1996
Les Cheveux du baron de Münchhausen
Psychothérapie et « réalité»
«La Couleur des idées » , 1991
et « Points Essais », n° 423, 2000

CHEZ D'AUTRES ÉDITEURS

L'interaction en médecine et en psychiatrie:


En hommage à Grégory Bateson
(avec M.Guy)
Génitif, 1 982
L' Art du changement
(avec Giorgio Nardone)
Le Bouscat, L' Esprit du temps, 1 993
RÉALISATION : PAO ÉDITIONS DU SEUIL
IMPRESSION : NORMANDIE ROTO IMPRESSION S.A.S (61250 LONRAI)
DÉPÔT LÉGAL : JANVIER 2000. N° 32847-3 (062966)
L A C O U L E U R D E S I D E E S

Résoudre en peu de remps et d'une manière efficace la plupart


des problèmes psychologiques - telle est l'ambition de la thé­
rapie brève. Ses emprunts sont multiples: si elle s'autorise à
puiser à des sources anciennes, comme la rhétorique grecque
de la persuasion, ou l'art chinois du stratagème, et modernes,
comme la réflexion contemporaine sur la suggestion ec
l'hypnose, l'épistémologie qui la sous-rend est délibérément
consrrucrivisre: le parient construit sa réalité, et la thérapie
vise à défaire cet édifice pathologique, répétitif et fermé, pour
ouvrir des possibilités nouvelles. "Agis toujours de manière
à augmenter le nombre des choix possibles»: cette maxime
de Heinz von Foerster, l'un des auteurs du présent recueil,
pourrait servir d'emblème à cette manière de concevoir l a
psychothérapie.
Ourre la contribution de von Foerster, ce recueil offre au
lecteur (dans la continuité de ce qu'on a pu appeler« !'École
de Palo Alto») un ensemble de textes qui lui pemettront de
saisir les principes théoriques majeurs de la thérapie brève
stratégique, ainsi que sa technique, que l'on voie ici à l'œuvre
dans certains cas particulièrement éclairants.

Paul Watzlawick, thérapeute au MRI de Palo Alto ec profes­


seur à l'université de Sranford, est l'une des figures majeures
du courant constructiviste. Il est l'auteur de nombreux
ouvrages, notamment Une logique de la communication
(Seuil, avec J. Helmick Beavin et O. Jackson), Changements,
Paradoxes et Psychothérapie (Seuil, avec J. Weakland et
R. Fisch), Le Langage du changement (Seuil), Les Cheveux
dtt baron de Münchhausen (Seuil).
Giorgio Nardone, auteur de plusieurs livres, est directeur
du Centro di terapia straregica di Arezzo, enseigne la psy­
chologie clinique à l'université de Sienne. Il a contribué à
faire évoluer dans un sens constructiviste le modèle théra­
peutique de !'École de Palo Alto.

1
9 78 2Û2 Û 3 2 847Û
11 ISBN 2.02,032847.X / Imprimé en France 2.2000-3 20,60 €