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ALTER Edmund Husserl

des possibilités de mon être-autre coïncide en même temps avec l' universum
des possibilités d'un moi en général. Cette idée (qui surgit ici sur un
mode régional) m'est« innée>>. A toute possibilité d'un autre moi en [155]
général, séparé de moi, correspond une possibilité de mon être-autre,
chaque moi étranger peut « coïncider » avec le mien, chacun a tme
autre individualité, mais tous ont la même « essence ». Autrement
dit, chacun a son flux de vécus circonscrit dans la forme du temps
immanent, chacun est le pôle de l'affectivité et de la passivité relati-
vement à ce flux de vécus et à ce qui y est intentionnellement consti-
tué. Relativement à cela, chacun est centre, substrat des propriétés
EDMUND HUSSERL habituelles : et en tant que tout cela a sa loi d'essence, le moi lui-
même a son essence. Manifestement, il n'est pas intuitionnable
comme tm vécu au sens courant, son essence est analogue à l'es-
<L'universum des possibilités de mon être-autre sence catégoriale.
coïncide avec l'universum des possibilités d'un Je peux me représenter [mir denken] que je sois autrement. J'ai
moi en général. Le moi ne peut naître ni périr> seulement besoin de me représenter autrement mes vécus passifs ou
mes prises de positions actives. Ceci, je peux le faire de façon origi-
(7 et 8 janvier 19221) nairement intuitive. Même ma particularité individuelle, je peux
ainsi la penser autrement. Le << autrement » désigne également des
possibilités de transformation, du devenir-autre, et en particulier
d'une <<conversion» complète. Pour autant que je peux à chaque
instant [jederzeit] me représenter (dans le cadre a priori d'un devenir-
autre possible) que je sois autrement que je ne suis effectivement, il
est de tout temps [allzeit] impensable que purement et simplement je
[154] La nécessité de l'existence du moi [Ich]. Je suis, et j'ai l'évidence, ne sois pas.
non seulement que je suis, mais que je suis nécessairement. ll est Je peux me représenter d'autres moi et me représenter moi-
pour moi iropensable que je ne sois pas. Il est alors également ira- même autrement. Je peux me représenter que d'autres sujets ne
pensable qu'aucun moi en général ne soit. J'ai aussi l'évidence gé- soient pas, car ils ne peuvent m'être donnés que par empathie, par
nérale : il n'est pensable pour aucun moi qu'aucun moi ne soit. une aperception, qui présuppose que se soit constituée pour moi ma
Je suis celui que je suis. Pourtant je pourrais être autre. C'est un chair comme chair et des connexions psycho-physiques qui lui soient
simple fait, contingent, que je sois celui-ci ou bien tel que je suis. rapportées. Cela rend la corporéité [Leiblichkeit] étrangère appréhen-
J'ai l'évidence du pouvoir-être-autre, et le domaine de l'être-autre dable par analogie avec la mienne et la subjectivité psycho-physique
possible repose a priori « en » moi, je «pourrais » parcourir intuiti- étrangère par analogie avec la mienne, dans une aperception empi-
vement toutes les mutations possibles de mon moi. Et cet universum rique qui s'abolit lorsque l'indication psycho-corporelle [leibseelische]
ne se confirme pas 2 •
1. Ce texte est la traduction de la Beilage XX de Husserliana XIV, »Zur Phanomenolo- Alors je (et tout moi) peux me représenter qu'il n'y ait pas
gie der Intersubjektivitiit, Texte aus dem Nachlass, zweiter Teil: 1921-1928<<, heraus- d'autre moi, mais aucun moi ne peut se représenter que lui-même ne
gegeben von Iso Kern, La Haye, Nijhoff, 1973, p. 154-158; cet appendice correspond soit pas. Il peut seulement se représenter qu'il pourrait être autre-
aux feuillets 9-12 de la liasse B 1 22, dont la première page porte la date des 7. et 8. ment qu'il n'est en fait. Mais je suis toujours seulement de façon
I. 1922, inscrite au crayon. Les feuillets ne portent aucune trace de réélaboration ulté-
rieure. Les notes de bas de page suivantes, sauf indication contraire, sont de Husserl
lui-même. Les numéros indiqués entre crochets correspondent à ceux de la pagination 2. Une recherche particulière est par là nécessaire [pour déterminer] en quoi l'évi-
du texte allemand de Husserliana XIV; les mots entre crochets sont, eux, des ajouts des dence de l'empathie devient toute puissante dans le cas de l'échange réciproque, et
traducteurs, destinés à faciliter la lecture de la version française. quel rôle elle joue pour l'évidence des données de la nature.

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contingente selon mon être-tel [Sosein], cependant pas selon mon complètement vide [/eer]? Avec quoi le commencement entrerait-il
être pur et simple. Seul est contraignant pour mon être-telle cadre en conflit? Naturellement avec quelque chose qui est. Alors
d'essence universel qui circonscrit les possibilités de mon moi et quelque chose est bien là3 .
d'un moi en général. Un moi en général: car toute possibilité d'un Alors le temps immanent doit indéfiniment [end/os] se pour-
autre moi doit bien se tenir dans les cadres de l'analogie, et il n'y a suivre dans le futur comme temps rempli. Je ne peux pas cesser de
une unité de l'essence que là où il y a analogie. Toute mutation pos- vivre (mon flux de conscience ne peut pas s'interrompre, une telle
sible que je puis envisager pour un autre, je puis, et encore plus ori- interruption n'a pour la conscience aucun sens). Je peux être [un]
ginairement, l'envisager pour moi-même. moi <<mort», non éveillé (dormant strictement sans rêve), un tel
Si je suis ainsi un fait [Faktum] absolu, imbiffable, se pose alors la [moi] qui a un flux complètement indifférencié, dans lequel il n'y a
question [de savoir] quelle en est la portée. Ma sphère de passé est rien qui remplisse les conditions de l'affection et ainsi également de
[156] en tout cas, bien comprise, imbiffable. Un ressouvenir peut tromper, l'action. Le moi est hors fonction. Le moi, ce «pôle », ne peut ni
mais il ne peut se révéler comme faux qu'à travers le conflit avec naître ni périr, il peut seulement être éveillé [geweckt werden].
d'autres souvenirs, et cela n'a pas de sens [de dire] que tout souve- li en est pour le souvenir de même que pour l'attente. Que pour-
nir en général trompe, et qu'il n'y a pas ici de passé qui soit le mien. rait bien vouloir dire le rien [Nichts] précédant un souvenir que je
Mais une conscience ne peut-elle pas commencer, une conscience possède encore ? Le rien est une nuit noire dans laquelle rien ne se [157]
ne peut-elle pas finir ? Une conscience comme flux de vécus, comme passe. Mais cette nuit noire est tout aussi bien quelque chose, une
lieu d'être [Seinsstiitte] dans la forme du temps immanent. Le temps sorte de remplissement positif de la forme temporelle immanente.
immanent peut-il être limité ? Ou encore, nous pourrions dire : peut- Ainsi le moi ne peut-il ni naître ni périr, il expérimente [erlebt]
il y avoir un premier vécu de passé, qui comme tel n'ait pas d'hori- toujours (<<pense toujours >> ), le moi, la pure subjectivité monadique,
zon de souvenir, et un dernier vécu qui n'ait devant lui aucun hori- que nous livre dans sa pureté la réduction phénoménologique, est
zon d'attente? Ou bien l'horizon de souvenir est-il, purement et sim- «éternel)>, en un certain sens immortel. Mais précisément, seul un
plement quant à l'être [schlechthin dem Sein nach], imbiffable, ainsi étant naturel, seul l'homme comme membre de la nature peut être né
que l'horizon d'attente ? Si bien que pour le dernier vécu l'anticipa- et mourir au sens naturel. Qu'il soit impensable qu'un moi saisi dans
tion [Vorerwartung] serait irremplissable? sa pureté, ou plus concrètement une subjectivité monadique ne soit
Est-ce que ce qui survient comme un nouveau maintenant peut pas, signifie d'après ces développements : il est impensable que mon
entrer en scène sans arrière-fond de passé comme succession conti- flux monadique ne remplisse pas sa forme de temps doublement! in-
nue d'un avoir-tout-juste-été? Est-ce que ce qui survient comme fini, et que le pôle égoïque qui ressortit de cette infinité [Unendlich-
maintenant peut être sans passer concrètement à un nouveau main- keit] ne soit pas.
tenant? Comment une attente peut-elle être déçue (et il appartient Est-il seulement pensable qu'un moi ne s'éveille jamais, qu'un
à l'essence du flux de comporter dans toute phase une protention), flux de vécu soit, dans sa double infinité, du même gris uniforme ?
si ce n'est parce qu'elle est en rapport avec quelque chose de nou- Est-il par là possible que tout moi soit dans cet état [Stande], dans
veau qui survient, qui est autrement qu'il n'était attendu? Est-ce l'état-limite de l'absolue torpeur [Dumpjheit], dans laquelle il n'y a
que le non-être d'un [maintenant] posé [comme] à venir est pen- aucun développement, aucune habitualité différente, aucune passi-
sable autrement que dans le conflit avec un nouveau présent ? vité ni activité différente ?
Peut-il y avoir une interruption sans remplissement et déception? La possibilité de la connaissance, qui doit être exigée de tout
Interruption, qu'est-ce que cela signifie? n n'arrive rien, et alors il étant, n'élève-t-elle pas ici ses protestations ?
n'y a rien, ni ce qui est attendu, ni son autre. Mais qu'est-ce que Seul un moi qui peut se connaître lui-même petit connaître n'im-
cela signifie,<< il n'y a rien>> [es ist nichts]? Quand j'exprime cela ou porte quel autre moi et peut connaître en général autre [chose], une
que je le considère en questionnant, je dois pourtant me représen-
ter, en tant que sujet vivant connaissant depuis ce maintenant, un 3. Ne manque-t-il pas ici le recours à l'intersubjectivité: la cessation d'une vie étran-
quelque chose quel qu'il soit dans le futur, et considérer la possi- gère comme objection possible ?
bilité de sa négation, sa biffure. Mais comment le ne ... pas [das 4. «doublement>> traduit ici maladroitement ))beiderseitig«, comme dans la suite du
texte; il s'agit ici de la double direction de l'infinité du passé et de l'infinité de l'ave-
Nicht] peut-il être motivé, si le champ de l'immanence à venir était nir [NDT).

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ALTER Nuit noire. Sommeil monadique et nudité de l'ego

nature, un monde. Un moi absolument engourdi [dumpfes] pour


la mes~e_o"?- ~~us, o_u e~core 1~ connaissant, ne pouvons parcourir le
l'éternité ne pourrait se connaître~ ne pourrait. en auc_un cas être temps mfini ~1 Jamais decou~nr ce qui est en lui (Brouwer). Qu'est-
sujet de connaissance, comme il est ev1dent. Auss1 devrrut-11 y avmr, ce qm pe?"t determmer m. tnfimtum ';ln, sujet monadique individuel ?
à côté du [moi] engourdi, au moins un second mm comme SUJet de Est-ce qu un [SUJet] mdiv1duel en general peut être détenniné, et ne
connaissance. Peut-il alors être connu par un autre moi, que nous de- f~ut~1l pa_s que plusieurs moisoient à cet égard en rapport avec lui ?
vons désormais penser comme sujet de connaissance, comme [sujet] L anunation de la nature tn mfimtum, et par là une infinité de moi
éveillé ? TI faut bien comprendre que cela n'est pas non plus pos- (ensemble mfrm) ne sont-elles pas un contresens? Et ainsi de suite.
sible : Comment en viendrait-il à une extériorisation? ll devrait alors . S1 nous.devons admettre comme acquis que tout moi doit néces-
être éveillé, et il en serait fait de la torpeur absolue. s~uement_ etre de teml?s en temps éveillé, «vivant>>, et [que] plu-
Ainsi la possibilité de l'existence [Dasein] d'un. m?i i~finiment Sieurs mm sont, on dmt alors poser les questions qui touchent à la
[unendlich] mort présupposerait pour sa conna1ssab1hte qu 11 ne smt na!ure co~une. !--a pluralité n_e r_eut être connaissable que lors-
précisément pas mort à l'infini [ins Un~ndliche], qu;il se ?oit e~tério­ qu un mm a effectivement constitue un nature. Est-il pensable que
risé, exprimé sur un mode corporel [lezbltch], et qu il pmsse s expn- plusieurs moi soient, et qu'ils n'aient jamais constitué une nature
mer à nouveau. Il reste seulement, si la cessation est possible, la comrrume, ou qu'a~cun d'en_tr~ _e~x ne l'ait fait? _L'on répondra non.
conclusion [suivante] : comme ce moi a été attesté corporellement et Car alors man9uermt la poss1bil1te de la pure et sunple connaissance.
[comme] avec cette mort corporelle cesse l'attestation, alors il se Un mo~de q~u e~t mco~a1ssable ne peut pas être. Cela ne signifie
trouve pour des raisons essentielles en état d'« involution» conti- pas qu 11 do1ve etre touJours connu. Mais il est connaissable dès
nue, sans qu'une détermination plus poussée de ce moi soit pos- qu'un m~i s'est développé pour la connaissance, pour une connais-
sible. ll n'est que comme la nuit succédant à la vie, et le problème sance meme parhelle, dès que celui-ci ou d'autres moi se sont déve-
qui subsiste est seulement [de savou] dans q_uelle mesure un mm loppés, qu'ils peuvent également en venir à cette connaissance pé-
mort peut s'éveiller à nouveau et quelles ~erruent les cond1ti~nsd~ nétrer dans le passé inconnu, tout comme dans le futur et les p~ties
possibilité à remplir pour identifier le [mm] éventuellement rev~1lle du monde à présent connues.
(doté d'une nouvelle chair), si elles sont pensables, etc. Qum qu'1l en
soit, un moi <<mort>>, mort à l'infini [ins Unendliche] ne serait Traduit de l'allemand par F. Dastur et M. Mavridis
connaissable ni pour soi ni pour aucun autre moi. ll en est naturel-
lement de même pour une totalité [Allheit] de tels moi. Ainsi ne
[158] pourrait-elle pas être, du fait qu'elle est impensable.
On pourrait dire : la représentation apparemment autorisée d'un
tel moi absolument mort provient de ce que nous pensons un som-
meil sans rêve se poursuivant doublement in infinitum, c'est-à-dire
que nous recouvrons tout vécu de la nuit noire. Elle n'est représen-
table que pour un moi qui est éveillé et qui peut alors étendre cett,e
nuit in infinitum et s'en abstraire comme contmuellement éveille.
Mais l'« infinité , de la continuation ne signifie pas une infinité ac-
tuelle, qui ici aussi serait un non-sens. Proprement, un moi absolu-
ment mort est impensable.
Mais n'opérons-nous pas dans nos co~sidérations même a:ve~
des infinités actuelles, donc fausses ? n dmt pourtant appartemr a
tout moi une infinité du temps immanent et rempli. Elle est, en tant
qu'habitus persistant, comme possibilité de ressouvenir e~ ch~îne,
etc. avec des horizons toujours à nouveau ouverts. Ams1 dmt-on
certes se demander, à propos de cette infinité comme pour d'autres,
ce qui peut la déterminer du point de vue de la connaissance, dans

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