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L'EXPANSION DE LA SEMIOTIQUE

JULIA KRISTEVA

Nous assistons depuis quelques annees ä un curieux phenomene du


discours scientifique, dont la signification sociale reste ä expliquer et
dont la portee ne peut encore £tre evaluee. Apres les acquisitions de la
linguistique et plus specialement de la semantique, la semiotique que
ces acquisitions ont engendree etend de plus en plus la zone de ses
recherches, et cette extension s'accompagne d'une mise en question ä la
fois des presupposes du discours philosophique classique qui organise
aujourd'hui l'espace des sciences dites humaines, et des principes memes
dont la semiotique (done la linguistique moderne) est partie.
L'etude structurale des langues naturelles a fourni aux semioticiens
des methodes applicables aux autres pratiques semiotiques. C'est par
eile que la semiotique s'est formee avant de trouver sä raison d'etre
dans l'etude des pratiques semiotiques qui ne suivent pas ce que la
linguistique croit etre la logique du discours naturel, reglemente par les
normes de la communication utilitaire (par la grammaire). La semiotique
se trouva ainsi etre le point ä partir duquel la science pouvait recuperer
des pratiques signifiantes longuement occultees, mises en marge de la
culture europeenne officielle, declarees irrationnelles ou dangereuses par
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une societe qui obeit aux lois univoques et lineaires de la 'description


des objets'. Aujourd'hui la semiotique s'oriente vers l'etude de la
'magie', des predictions, de la poesie, des textes 'sacres', des rites, de la
religion, de la musique et de la peinture rituelles, pour decouvrir dans
leurs structures des dimensions qu'obstrue le langage de la communica-
tion denotative. Dans cette demarche eile depasse les frontieres du dis-
cours europeen et s'attaque aux complexes semiotiques des autres
civilisations, essayant d'echapper ainsi ä une tradition culturelle chargee
d'idealisme et de mecanisme. Cet elargissement de la sphere d'action de
la semiotique pose le probleme de l'outil qui donnera acces aux pratiques
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semiotiques dont la logique n'est pas celle du langage denotatif. Cet


outillage, la semiotique le cherche dans les formalismes mathematiques
et dans la tradition culturelle des civilisations lointaines. Elle prepare
ainsi les modeles qui serviront un jour a expliquer les STRUCTURES
SOCIALES compliquees, sans pour autant les reduire aux structures des
civilisations qui ont atteint des discours hautement semiotises (Inde,
Chine).
Les travaux, recemment publics, des semioticiens sovietiques temoi-
gnent de telles preoccupations. La place d'avant-garde y est occupee par
le groupe de l'Universite de Tartu en Estonie.1 Ses recherches - d'une
rare pertinence dans ses analyses, d'une competence qui brise les limites
de l'europeocentrisme et d'une grande audace dans ses syntheses - se
situent ä la pointe des recherches semiotiques actuelles. Elles portent
surtout sur les SYSTEMES MODELANTS SECONDAIRES, c'est-ä-dire les pra-
tiques semiotiques qui s'organisent sur des bases linguistiques (le langage
denotatif etant le Systeme primaire), mais qui se constituent en structures
complementaires, secondaires et specifiques. Par consequent, ces sys-
temes modelants secondaires contiennent, outre les relations propres
aux structures linguistiques, des relations d'un deuxieme degre et PLUS
COMPLEXES. "II en decoule qu'un des problemes fondamentaux que pose
l'etude des systemes modelants secondaires est de definir leurs rapports
avec les structures linguistiques. II est done necessaire de preciser le
contenu du concept 'structure linguistique'. £videmment, tout Systeme
de signes, y compris le Systeme secondaire, peut etre considere comme
une langue particuliere dont il faut isoler les elements minimaux, al-
phabet du Systeme, si veut definir les regies de leurs combinaisons.
II s'ensuit que tout Systeme de signes peut, en principe, etre etudie par
des methodes linguistiques, ce qui definit le röle particulier de la lin-
guistique moderne comme methodologie. Cependant, il faut distinguer
ces 'methodes linguistiques', au sens large du mot, de certains principes
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scientifiques propres aux habitudes operatoires relatives aux langues


naturelles qui, elles, ne sont qu'une Variante specifique et particuliere
des systemes linguistiques. C'est l'affirmation de ce principe qui rend
possible la recherche des PARTICULARITES des systemes modelants
secondaires et des MOYENS ä adopter pour leur etude."2

1
Trudy po znakovym sislemam [Travaux sur les systemes de signes], II (Tartu,
1965); 1'ouvrage auquel nous nous referons ici et plus loin, fait partie de la collec-
tion publiee sur les problemes semiotiques par l'Universite de Tartu.
2
Ibid.
L'EXPANSION DE LA SEMIOTIQUE 33
Nous ne nous demanderons pas ici si la structure des langues natu-
relles n'est pas differente de la structure des systemes modelants secon-
daires. La difference est patente si, sous le terme de structure linguistique,
on comprend la structure de la langue de la communication usuelle
(denotative). La distinction, au contraire, n'est plus valable, si
considere la structure du langage comme une INFINITE POTENTIELLE,
saisissable dans les reseaux linguistiques du langage poetique aussi bien
que dans les pratiques semiotiques marginales et occultees par la civili-
sation europeenne officielle. Par consequent, l'interet du postulat de
'distinctivite' reside dans le fait qu'il autorise l'etude des PRATIQUES
SEMIOTIQUES 3 autres que celles des langues naturelles indo-europeennes,
quitte ä revenir plus tard au mecanisme du DEVENIR proprement LIN-
GUISTIQUE et ä le saisir dans son fonctionnement polyvalent, irreductible
aux procedures actuelles des linguistes. Pour nous, la distinction logique
LINGUISTIQUE/LOGIQUE des systemes secondaires n'est qu'operationnelle.
Elle permet ä la semiotique d'aujourd'hui de se construire comme
SUPRALINGUISTIQUE et de partir ä la recherche (1) d'une METHODOLOGIE
qui ne se contentera pas de l'analyse linguistique, et (2) d'un OBJET dont
la structure n'est pas reductible ä celle du langage denotatif (de "sys-
temes modelants secondaires").
Dans ce but, les semioticiens de Tartu emploient la notation et les
concepts de la logique symbolique ou mathematique et ceux de la
theorie de Pinformation. Les systemes secondaires etudies sont parmi
les plus simples: poesie, cartomancie, devinettes, icönes, notation musi-
cale, etc. Mais aussi simples qu'ils soient, ils offrent des specimens
interessants des structures cybernetiques super-complexes (superieures
aux systemes cybernetiques complexes du genre des biologistes). Les
procedures d'acces ä ces systemes super-complexes sont loin d'etre
elaborees: la logique symbolique et la theorie de I'information
n'en permettent pas une approche efficace. II faut saluer pourtant 1'ef-
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fort pour trouver un langage exact et rigoureux adapte aux pratiques


semiotiques d'une logique AUTRE que la logique du langage denotatif
codifie. II faut surtout degager LES RUPTURES, epistemologiques et ideo-
logiques, suggerees ou dejä realisees au cours de telles demarches
semiotiques.

3
Nous preferons, au terme de 'Systeme' employe par les semiotiques sovietiques,
celui de 'pratique' dans la mesure ou: (1) il est applicable ä des complexes semi-
otiques non systematiques, (2) il indique l'insertion des complexes semiotiques dans
I'activite sociale, consideree comme processus de transformation.
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CONTRE LE SIGNE

La problematique du SIGNE (c'est aux theories de Peirce et de Frege


que les semioticiens sovietiques se referent le plus souvent) est loin
d'etre epuisee. Elle a permis d'etudier les structures linguistiques in-
dependamment de leurs referents et de decouvrir les relations signifiantes
au sein meme des complexes semiotiques. II n'en reste pas moins que
la problematique du SIGNE est un presuppose metaphysique qui entrave
souvent les recherches ulterieures. En France, ces limitations du sym-
bolisme ont dejä ete signalees (Derrida). Sans les formuler explicite-
ment, les semioticiens sovietiques les laissent entendre et entament un
depassement dicte, d'une part, par l'ideologie marxiste et, d'autre part,
par la vaste Ouvertüre de la recherche vers des pratiques semiotiques
occultees.
Examinons de plus pres ces limitations du symbolisme.
La notion de SIGNE comporte une distinction symbolique/non sym-
bolique qui correspond ä l'ancienne division esprit/matiere et emp6che
l'etude scientifique des phenomenes dits 'de l'esprit'. II apparait neces-
saire, pour certains structuralistes, d'abandonner le SIGNIFIE apres le
RE>£RENT, et de s'en tenir, pour des raisons de rigueur scientifique, au
seul espace du SIGNIFIANT. La theorie de la communication releve d'une
demarche analogue. Cette demarche, pourtant, dans la mesure oü eile
presuppose le SIGNE, implique un idealisme independamment des inten-
tions de ceux qui la pratiquent. Le cercle vicieux ne peut etre aboli qu'ä
condition de cerner, d'une fagon precise, la sphere (assez limitee) des
gestes signifiants ä laquelle la notion de signe peut s'appliquer, sans
essayer de faire entrer toutes les pratiques semiotiques dans le moule
de la problematique du signe.
Une etude de Phistoire du discours occidental montrera que l'appa-
rition, lente mais tenace, de la notion du 'signe' comme different de la
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'pratique' est socialement definie et limitee. Cette notion est post6rieure


au syncretisme et inexistante dans les societes archa'iques. Elle s'ap-
plique integralement aux nonnes symboliques qui fönt et consolident
toutes les variantes de la societe europeenne moderne (le discours
scientifique, la litterature representative, etc.), mais eile est impuissante
devant les pratiques semiotiques qui s'ecartent des nonnes ou tendent ä
les modifier (le discours revolutionnaire, la magie, le paragrammatisme).
Par consequent, la problematique du signe, comme moyen d'explication
et de recup6ration, ne peut etre efficace que pour l'etude de structures
d'ordre syncretique, c'est-ä-dire de structures auxquelles la notion de
L'EXPANSION DE LA SEMIOTIQUE 35
signe est etrangere. Les travaux de Levi-Strauss, consacres ä de telles
structures, le prouvent bien. On pourrait supposer que le SYMBOLISME
en tant que methode scientifique est applicable, d'une facon absolue,
aux pratiques semiotiques derivant des normes qui forment et consoli-
dent les variantes de la societe moderne (le discours scientifique, la
litterature representative, le langage de la communication courante et
consciente). Ceci n'est vrai que de fagon relative, puisque les systemes
symboliques NORMATIFS que nous venons de mentionner interferent avec
d'autres pratiques semiotiques non normatives (celles que Toporov
designe comme "approches HYPERSEMIOTIQUES du monde").4 Par
consequent, toute tentative de SYMBOLISATION des pratiques semiotiques
d'une societe post-syncretique est une reduction de ces pratiques, une
elimination de leurs dimensions non symboliques. Structure comme une
dichotomic (signe = non pratique), le symbolisme projette cette dicho-
tomie sur l'objet etudie qu'il montre structure comme une DYADE.
D'autre part, les modeles symboliques penetrent dans les pratiques
semiotiques non normatives et exercent sur elles une retroaction modi-
fiante, en les reduisant ä une norme et ä un symbolisme. Ce processus
est valable pour 1'ensemble des pratiques semiotiques de notre complexe
culturel. On I'observe aussi dans les cadres de chaque pratique semio-
tique prise isolement qui, dans notre societe fondee sur l'echange, ne
peut jamais etre ä l'abri du symbolisme; eile n'est, ä la rigueur, qu'am-
bivalente, ä la fois symbole et partique. C'est le cas, par exemple, de la
litterature europeenne ä partir de la Renaissance.
Le modele du processus decrit plus haut correspond ä la spirale
hegelienne:
—Sociata post-syncretique II <
Societe post-syncratique I
signe pratique (S = p)
l
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Concept dyadique I ». ...... ... T


(oppositionnel, exclusif) Modele symbolique I
symbolisation + normativisation
(explication de la pratique semiotique
+ retroaction sur eile)
Concept dyadique II » Modele symbolique II
La rupture de cette Spirale ne peut survenir que lorsque les pratiques
semiotiques non normatives (non symboliques) s'exercent consciemment
comme telles (comme non symboliques) et detruisent le postulat prim-
4
V. N. Toporov, "Pour une semiologie des predictions chez Su6tone", in:
Trudy ..., op. cit., p. 200.
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ordial S = P. Ce jeu conscient des complexes semiotiques comme


pratiques s'observe aujourd'hui meme lorsque les discours occultes,
marginaux et consideres comme passifs (comme 'expression' ou comme
'reflet') dans notre civilisation, se reactivent et imposent leurs structures
aux systemes explicatifs. Dans la litterature, nous trouvons de tels
exemples dans l'ecriture d'un Lautreamont, d'un Mallarme, d'un Jarry,
d'un Brisset, d'un Roussel: une ecriture qui est consciente de CONSTRUIRE
UNE NOUVELLE SEMANTIQUE. La reprise de cette semantique AUTRE par
un Systeme explicatif (par la SEMIOTIQUE) reformera notre modele
global du monde et nous obligera ä de nouveaux decoupages dont on
ne saurait prevoir les consequences. Les semioticiens sovietiques s'orien-
tent dejä vers l'etude de tels textes NEVRALGIQUES: Segal et Tsivian (p.
320) examinent la semantique de la poesie anglaise du non-sense. De
son cöte, Toporov etudie la semiotique des predictions chez Suetone
pour decouvrir que L'HISTOIRE (un des discours les plus proches du
symbolisme) a aussi un Statut secondaire, modifiant. Une analyse perti-
nente de ce genre est faite par Zegin ä propos des Felskonstruktionen
(en russe, iconnye gorki) dans la PEINTURE ancienne: l'auteur etudie les
unites spatiales et temporelles de la peinture en dehors de la represen-
tation symbolique (p. 231). Abordant une pratique semiotique simple,
LA CARTOMANCIE, Lekomsteva et Ouspenski retrouvent dans chaque
unite (= chaque carte) non pas un sujet ou un sens, mais un element qui
ne devient intelligible que dans un contexte, done, une sorte d'hiero-
glyphe que ne lit qu'en relation avec les autres (p. 94).
Si une destruction du signe s'amorce, eile n'est pourtant pas encore
assumee au point de devenir une methodologie scientifique. Deux voies
simultanees s'offrent en vue de Pelimination de la spirale hegelienne de
la demarche symbolique que nous venons de decrire et dont l'ineffica-
cite est d'autant plus grave qu'elle est sans issue (cf. le theoreme de
Gödel). Ces voies sont: (1) La methode axiomatique, seule approche
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scientifique echappant ä l'atomisation et au postulat de l'intelligibilite


du signe, du fait qu'elle place I'intelligible dans les articulations et non
dans les aboutissants; (2) Le refus d'assimiler toutes les pratiques semio-
tiques ä une problematique Signe = non-pratique (et, par consequent, ä
la dichotomie signe/non-signe). On peut distinguer, des maintenant,
plusieurs pratiques semiotiques: le Systeme normatif SYMBOLIQUE, la
pratique semiotique TRANSFORMATIVE, la pratique semiotique PARA-
GRAMMATiQUE.5 En analysant les langages du bouddhisme,6 Mall parle
de SYSTEME, de VOIE et de vom ZERO.
5
Pour ce concept, voir J. Kristeva, "Pour une semiologie des paragrammes",
L'EXPANSION DE LA SEMIOTIQUE 37
L'axiomatisation, qui est une approche scientifique (symbolique)
OUVERTE, etudiera les differentes pratiques semiotiques comme des sys-
temes de relations, sans se preoccuper de la problematique du signe,
son but n'etant que de saisir le fonctionnement de ses objets dans le
sens d'une dialectique du SUJET et de TOBJET, c'est-ä-dire de I'INTER-
INFLUENCE sujet-objet, rendue possible apres l'elimination du postulat
symbolique S = P.

L'ISOMORPHISME DES PRATIQUES SIGNIFIANTES

La notion du signe s'efface, d'abord, dans une perspective marxiste,


lorsque la science s'attaque aux STRUCTURES SOCIALES comme ä des
PRATIQUES SEMIOTIQUES abordables ä partir d'une base linguistique.
Alors apparaissent les contradictions entre la demarche semiotique et un
raisonnement heritier de l'idealisme et de la teleologie hegelienne. Les
vestiges d'une conception non scientifique des pratiques semiotiques
persistent sous le couvert d'une approche soi-disant marxiste qui con-
tinue ä considerer 'les arts' comme des espaces alienes, c'est-ä-dire non
productifs, mais expressifs ou illustratifs. Lorsqu'une teile conception
rencontre la semiotique, les contresens ne manquent pas d'apparaitre.
Ainsi, les semioticiens sovietiques ont tendance ä etudier la peinture en
utilisant la theorie de Information (done comme un complexe d'articu-
lations signifiantes), mais en meme temps de I'EXPLIQUER comme cau-
salement dependante du mode de travail de la societe. "La principale
function pragmatique de 1'art (dans la societe agricole) consistait ä
depasser les tendances individuelles et archai'ques du comportement
(nuisibles dans une culture donnee) et ä creer le modele psychique pour
une longue et patiente attente des fruits du travail investi."7 Ce depasse-
ment menerait ä une elimination des details, ä une operation n'utilisant
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qu'un nombre minime de signes et rendrait compte du developpement


des formes symboliques de l'expression et du remplacement des signes-
icönes par des index et des symboles. Une societe en etat de crise
elaborerait plutöt des formes d'expression moins stylisees, plus indivi-
dualisees et plus realistes. Une societe equillibree, dominee par un

Tel Quel, 29 (Printemps 1967), 53-75 et Recherches pour une semanalyse (fid. du
Seuil, 1969).
L. Mall, "La voie zero", in: Trudy ..., op. cit., p. 189.
7
L. Pereverzev, "Le degre de redundance comme index des particularites stylis-
tiques de la peinture dans les societes primitives", in: Trudy ..., op. cit., p. 217.
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groupe, figerait son art dans une stylisation que Pereverzev appelle le
style conventionnel (l'Ancienne Egypte, par exemple). L'auteur, visible-
ment partisan de la conception de 1'art comme expression, voit la pein-
ture "exprimer" les etats de la societo. Sans discuter ici la pertinence
de l'analyse des societe^, il nous semble que l'histoire de la litterature
s'oppose ä l'interpretation que donne Pereverzev. Un marxisme radical
verrait plutot dans les gestes semiotiques, y compris ceux de la peinture,
une pratique du me*me rang que les autres pratiques sociales. D'autre
part, la distinction valorisante de la peinture en symbolique/realiste
n'est pas pertinente. La valeur sociale d'une pratique semiotique con-
siste dans le modele global du monde que cette pratique propose: cette
valeur n'existe que si le decoupage du corpus, propose par la pratique
semiotique donnee, est Oriente dans le sens des ruptures historiques qui
renouvellent la societe. Ainsi, une recherche de 'formes' a pu accom-
pagner la Revolution russe, tandis qu'un 'art' individualiste et realiste
coincide avec une societe de consommation et de stagnation. Mais, ici
encore, toute generalisation est dangereuse: il faudrait parier de fagon
concrete d'une epoque et d'un espace precis, des producteurs et des
consommateurs, connus et inventories, des differentes pratiques semio-
tiques.
Le depassement de la teleologie et du projectivisme, dont le marxisme
ne doit pas etre entache, s'opere ä partir d'une confrontation de la
demarche marxiste avec d'autres complexes culturels (Inde), ou avec
des pratiques semiotiques qui s'ecartent des regies du rationalisme
europeen (le langage poetique, par exemple). On retrouve ainsi, en
6tudiant les tons de la musique indienne, des conflations entre le
Systeme musical et TOUS les systemes recouvrant des phenomenes micro-
cosmiques, macrocosmiques et cosmiques, rorganisation sociale com-
prise. "Les suites des correspondances (horizontales), ecrit Volkova, ne
sont pas fermoes et peuvent etre prolongees. Chacune des suites verti-
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cales est reversible en direction du premier de la suite, mais non d'une


suite ä une autre."8 Syrkin, pour sa part, insiste sur les observations de
Chandogya (une partie des Upanishads caracterisee par des reflexions
abstraites et des prescriptions dogmatiques relatives aux textes) qui
IDENTIFIE les differents objets de ses etudes, etablissant un Systeme
d'^QuiVALENCEs entre les complexes concernes (on suppose meme que
le terme upanishad signifie 'equivalence'). La 'semiotique' indienne en
arrivait meme ä otablir des equivalences NUMERIQUES; sa tendance ä la
8
O. F. Volkova, "Description des tons de la musique indienne", in: Trudy...,
op, cit., p. 274.
L'EXPANSION DE LA SEMIOTIQUE 39
recherche de risomorphisme atteint un niveau mathematique dans lequel
des domaines heterogenes (pour un observateur venant d'une autre civi-
lisation) se retrouvent numeriquement equivalents.9 Ivanov et Toporov
retrouvent le meme isomorphisme dans leur etude de devinettes des
Kets.10 La structure des devinettes est analogue ä celle du langage na-
turel: elles peuvent, par consequent, etre consideres comme "une mani-
festation de cette souplesse du langage qui pennet, dans le discours
poetique, une acception aussi large que possible des significations figu-
rees et des complexes semiques". Les devinettes seraient des construc-
tions d'images metaphoriques correspondant ä un certain objet, ou ä
toute une situation que la langue naturelle decrit d'une fagon non meta-
phorique. Le schema stratifie que les auteurs proposent et qui englobe
les signes rituels, les signes des devinettes, le discours des chamans, les
representations temporelles et spatiales, etc., pennet d'etablir un seul
type structural qui se repete dans des cultures differentes (geographique-
ment ou historiquement) et dans differentes spheres semiotiques. Un tel
modele est un pas vers l'abolition du symbolisme, un stade par lequel le
langage scientifique est oblige de passer pour pouvoir ensuite s'en
debarrasser, en adoptant une axiomatique qui etablira, ä des niveaux
differents, les memes reseaux relationnels dans les nombreuses structu-
rations qui nous entourent, depuis les cristaux jusqu'aux h'vres.
Dans la perspective de risomorphisme des pratiques semiotiques, une
rovision s'impose, de meme, quant aux presupposes qui pesent sur
l'6tude structurale du langage poetique, ä savoir: (a) la rhetorique, (b)
les rapports langage poetique/langage scientifique, (c) les structures du
rocit postulees par Propp.
"Rien ne justifie l'acception, qui remonte ä l'epoque de la rhetorique
et de la poetique anciennes, du discours esthetique concu comme un
discours orne de tropes, de figures ou de constructions architectoniques
particulieres qui le distingueraient du discours quotidien ou les orne-
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ments, meme s'ils existent, ne seraient que provisoires. 'La pluie va'
(idiot dojd, il pleut) n'est pas moins une metaphore que 'les jambes des
nerfs se derobent' (Mai'akovski)." " Si les constructions pootiques sont
considerees comme telles, ce ne serait que parce que leur apparition
A. J. Syrkin, "Le systfcme d'identification dans Chandogya Upanishad", in:
Trudy..., op dt., p. 276; voir aussi T. Elisarenkova et A. Syrkin, "Approche de
l'analyse d'un hymne nuptial indien", in: Trudy ,.., op. dt., p. 173.
10
V. Ivanov et V. N. Toporov, "Pour une description des systemes semiotiques
des Kets", in: Trudy..., op. dt., p. 116.
11
V. Zaretski, "Rythme et signification dans les textes litteraires", in: Trudy ...,
op. dt., p. 68.
40 JULIA KRISTEVA

est tres peu probable, tandis que la probabilite de l'emploi des autres
constructions est, au contraire, tres forte. SERAIT POETIQUE, CE QUI N'EST
PAS DEVENU LOi. Les semioticiens sovietiques etudient done le discours
poetique d'apres les methodes de la theorie de rinformation: la poetique
serait une articulation de signifiants qui 'epuise l'entropie' du texte. Les
lois de la cybernetique ne sont peut-etre pas encore capables de saisir
le fonctionnement de la poesie, mais elles sont a meme de reperer des
maintenant l'impasse de l'analyse actuelle (rhetorique).
Le probleme, difficile et passionnant ä la fois, des differences entire
le discours denotatif et le discours connotatif est aborde avec beaucoup
de precautions (en l'absence de criteres precis et d'appareil efficace
pour l'etude de ces distinctions) par Lesskis (p. 76) qui se contente de
signaler les particularites grammaticales dulangagelitterairedu20esiecle
russe (emploi des temps du verbe, des substantifs, des adjectifs, etc.)
compare au discours scientifique. Mintz (p. 330) va plus loin, etudiant
la formation du sens poetique comme SECONDAIRE par rapport au sens
d'un autre texte poe"tique: l'auteur a en vue comme mode de
structuration poetique dans le poeme Neznakomka ('L'inconnue'),
d'Alexandre Blök.
Citons aussi la critique adressee ä la recherche d'une typologie des
sujets ou des motifs du recit, recherche qui traduit un raisonnement non
correlationnel et non dialectique. Rappelant les unites que Propp a
relevees pour sä classification des contes populaires russes, Egorov12
ecrit: "... Ces unites ne nous apportent rien quant ä la comprehension
de l'essence du conte fantastique, parce qu'elles ne peuvent pas entrer
librement en correlation les unes avec les autres: on pose un interdit au
heros, et non pas au malfaiteur ou au bienfaiteur, on punit le malfaiteur
et non pas le heros ou ses collaborateurs. La pensee syncretique operait
avec des entites totales qui etaient, par elles-memes dejä, de petits sujets
et qui passaient entierement d'un conte ä un autre; ainsi une differen-
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ciation ulterieure des functions de Propp est privee de sens ... La dis-
solution des motifs en parties Constituantes (et d'abord, en sujets et en
predicate) ayant entre elles des correlations libres - voilä une particu-
larite de la litterature des temps modernes. Mais Faugmentation du
nombre des elements accroit le nombre des rapports entre eux, ce qui ä
son tour complique la structure. Les tentatives pour reduire toute la
multiplicite de la dramaturgie mondiale ä une trentaine de situations
sont naives."
" B. Egorov, "Les systemes simiotiques les plus simples et la typologie des sujets",
in: Trudy..., op. cit., p. 110.
L'EXPANSION DE LA SEMIOTIQUE 41
Mettre en question les frontieres du signe et trouver un isomorphisme
de toutes les pratiques signifiantes, c'est aussi mettre en question les
frontieres de la representation temporelle, sans pour autant assimiler la
diachronie temporelle ä une synchronie subjective. Pour Lotman, le
changement d'espace dans Tart medieval en Russie18 signifie un change-
ment des valeurs sociales: le passage d'une situation locale ä une autre
indique un changement de Statut moral; cette "ethique locale", comme
1'appelle 1'auteur, contredit souvent certaines normes chretiennes. Ana-
lysant riconographie bouddhiste, Toporov14 releve des structures distri-
butives et etablit leurs equivalences avec les structures sociales et
ethiques. Dans son etude de la structure spatiale des icönes russes et
byzantines, Zegin15 decouvre une perspective "renversee" et, tout en
introduisant la notion d' "espace actif ou deformant", montre comment
une pratique semiotique devance la symbolisation scientifique: le peintre
de 1'Antiquite se posait dejä des problemes temporels et spatiaux que la
science tend ä peine ä resoudre aujourd'hui. Zegin remarque que, dans
les pratiques semiotiques, "la science pourrait trouver la confirmation
de ses positions et de ses conclusions".
Ainsi, un point d'interrogation se pose des maintenant sur 1'efficacite
ulterieure de la problematique du signe pour une semiotique qui a dejä
reconnu sa necessite et qui s'est construite ä partir d'elle. Si cette pro-
blematique est necessaire pour dissoudre rintuitionnisme, le positivisme
ou le sociologisme vulgaire, il est aussi vrai que la semiotique, des
maintenant, la met entre parentheses. Sans plus s'occuper de referent-
signifiant-signifie, ou de contenu-expression, etc., eile etudie tous les
gestes signifiants de la societe productrice (le discours, la pratique litte-
raire, la production, la politique, etc.) comme des reseaux de relations
dont la signification s'articule par les applications ou les negations d'une
norme. Ce n'est pas un hasard si cet effacement du signe, qu'on observe
dans certains travaux des semioticiens sovietiques et qui mettra sans
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doute fin ä Pancienne querelle philosophique quant au primat de la


mauere ou de l'esprit, est possible dans les cadres du marxisme envisage
comme une science ou comme une methodologie scientifique.

13
J. Lotman, "La conception de l'espace geographique dans les textes russes du
Moyen Age", in: Trudy ..., op. cit., p. 210.
14
V. N. Toporov, "Notes sur 1'iconographie bouddhiste par rapport aux problemes
de la semiotique des conceptions cosmogoniques", in: Trudy ..., op. cit., p. 221.
15
L. Zegin, " 'Felskonstruktion' dans la peinture ancienne: L'unito spatio-
temporelle dans la peinture", in: Trudy ..., op. cit., p. 231.
42 JULIA KRISTEVA

LE LIEU DE LA SfiMIOLOGIE: L'ESPACE DES NOMBRES

Ayant ä faire face ä cette vaste expansion, la semiotique se prepare ä


devenir le discours qui evincera la parole metaphysique du philosophe
grace ä un langage scientifique et rigoureux, capable de donner des
modeles du fonctionnement social (des differentes pratiques semiotiques).
CONSTRUIRE LE LANGAGE DE CETTE SEMIOTIQUE GENERALE: VOILA LE
PROBLEME.
y a 60 ans, un savant russe, Linzbach - avec une ferveur qui prSte
parfois ä sourire et un irrationalisme qui invite ä la condescendance,
mais aussi avec une rare audace de synthese et une perspicacito que la
science actuelle confirme etonnamment - avait vu que le probleme
urgent des sciences humaines etait l'elaboration d'un LANGAGE, qu'il
appelait "la langue philosophique". Linzbach apparentait l'effort pour
construire une teile langue ä celui des alchimistes du Moyen Age cher-
chant "la pierre philosophale". "On n'a jamais trouve la pierre philo-
sophale mais on a trouve autre chose, quelque chose de beaucoup plus
merveilleux: la science exacte qui nous pennet aujourd'hui de rever ä
ce que les alchimistes eux-memes ne pouvaient pas rever, ä la transfor-
mation totale de la matiere.[...] Nous considorons le travail des lin-
guistes modernes comme un travail infatigable de gnomes fantastiques,
tels que l'otaient les alchimistes. Leur activite se delink par un effort
plus ou moins conscient de decouvrir les lois les plus generates qui
determinent l'existence du langage et dont la possession est egale ä la
possession de la pierre philosophale" (p. III).18
Linzbach, s'insurgeant contre rempirisme de la linguistique, propo-
sait la construction d'un SCHEMA DEDUCTIF ABSTRAIT et, pour cela, un
recours aux mathematiques, "une creation libre dans le sens des mathe-
matiques". Aux phonemes, il faisait correspondre des NOMBRES qu'il
situait dans les quatre coordonnees de l'espace et du temps. Les acquisi-
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tions de la science etaient, ä l'epoque, insuffisantes pour permettre la


construction du langage d'une semiotique generale. Linzbach a pourtant
indique les difficultes qu'il nous appartient maintenant de resoudre: (1)
Pincompatibilite entre la logique d'un SYSTEME scientifique et celle des
PRATIQUES semiotiques. "II faut avouer que les termes de la langue ne
sont pas systematiques ... Par consequent, l'elaboration des Schemas et
des combinaisons necessaires pour designer tel ou tel concept n'est pas
1
J. Linzbach, Principes de la langue philosophique: Essai de linguistique exacte
(Petrograd, 1916). J. J. Revzin public un compte rendu de cet ouvrage dans
Trudy ..., op. cit., p. 339.
L'EXPANSION DE LA SEMIOTIQUE 43
une tache qui incombe la science, mais l'art, et la solution des
problemes ici poses doit etre proposee non pas aux savants, mais aux
artistes" (p. 94); (2) I'impossibilite d'appliquer un Systeme fini (la
science, le langage denotatif) aux pratiques semiotiques infinies. "[Le
langage denotatif] se distingue de la langue naturelle par le fait qu'il ne
possede qu'un nombre fini de points de vue. La 'nature', par centre, est
pens6e comme une construction ayant un nombre infini de points de
vue" (p. 202); (3) la necessite d'introduire les mathematiques dans la
semiotique, de trouver un Systeme de SIGLES (= de NOMBRES) dont
1'articulation decrirait le fonctionnement des pratiques semiotiques et
constituerait le langage d'une semiotique generate.
Plus qu'un linguiste, le semioticien serait done un mathematicien qui
calculerait les articulations signifiantes l'aide de signes vides. S'il en
est ainsi, son langage ne sera pas le langage discursif: il sera de l'ordre
des nombres, il sera ΑΧΐθΜΑΉ(5υΕ.
Un grave choix ontologique se profile done derriere ce point majeur
qu'est Pelaboration du langage semiotique. Rappelons que les problemes
ontologiques qui sous-tendent la controverse actuelle concernant le choix
du discours scientifique apparaissent clairement tout au long de l'histoire
de la pensee occidentale. Π est possible de les saisir trois moments
differents, sous trois formes precises: la metaphysique du Moyen Age
s'est pr6occupee du probleme des universaux; les mathematiques mo-
dernes ont instaure le debat propos du rang des entites auxquelles
une variable liee peut se referer; la semiotique d'aujourd'hui discute le
meme probleme du sens propos du Statut, remis en question, du sujet
de la science, et du refus de celle-ci d'accorder un 'sens' l'objet etudie
en valorisant et hypostasiant son propre discours. A ces trois paliers,
une analogic s'etablit entre le realisme, le conceptualisme et le nomina-
lisme du Moyen Age, d'une part; le logicisme, rintuitionnisme et le
formalisme mathematique, de l'autre;" et, enfin le positivisme, le struc-
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turalisme et le paragrammatisme axiomatique des etudes semiotiques.


Le REALISME medieval, lie la doctrine platonicienne, considerait les
universaux ou les entites abstraites (le sens) comme indopendants de
notre jugement, qui ne sait que les decouvrir sans les creer. Les
LOGICISTES (Frege, Russell, Whitehead, Church, Caraap) suivent une
demarche analogue en employant des variables qui se referent n'im-
porte quelle entite abstraite, consideree comme specifiable ou non
17
Ici et plus loin nous suivons les considerations de W. Quine, "On What There
Is", in: From a Logical Point of View (Cambridge, Mass., Harvard University Press,
1953).
44 JULIA KRISTEVA

specifiable. Dans les sciences humaines, le POSITIVISME utilise un dis-


cours valorise, fait d'universaux ou d'entites abstraites qu'il semble
supposer comme existant objectivement, independamment du Systeme
du discours qui les 'decouvre' dans l'objet otudie, sans pour autant les
cr6er.
Le CONCEPTUALISME medieval considerait les universaux comme des
produits du jugement. De inline, TINTUITIONNISME mathematique de
Poincare, Brouwer, Weyl, n'emploie des variables se referant ä des
entites abstraites que lorsque ces entites sont, comme dit Quine, "cuisi-
nees individuellement par des ingrodients prepares d'avance". Le STRUC-
TURALISME accepte la meme methode: il ne decouvre par les classes Ge
sens), il les elabore soil dans ses systemes semantiques construits ä l'aide
de mots lourds de valeurs qu'il joint ä l'objet etudie, soit dans les
schomas qu'il superpose ä l'objet etudie. S'il presente des avantages par
rapport au realisme (positivisme), il a aussi un defaut: il est incapable
d'acceder ä rinfinite que les realistes acceptent; il reste ä un niveau de
l'infini plus bas, et la consequence directe de ce fait est qu'il abandonne
meme certaines lois classiques (la dialectique, la pluridetermination).
Le FORMALISME, associe ici ä Hubert, accepte rintuitionnisme et re"-
pugne ä la conception realiste (positiviste) du sens comme existant en
dehors de notre jugement. Mais le f ormalisme reproche ä rintuitionnisme
l'acception des entites abstraites, meme si cette acception est limitee par
la notion de l'elaboration subjective de ces entites. De m6me, une
semiotique fondee sur l'axiomatisation des pratiques signifiantes ferait
echo au structuralisme: eile reconnaitrait l'utilite d'une explication de
type structuraliste. Mais l'axiomatisation se distinguerait du structura-
lisme dans son ontologie, c'est-ä-dire dans la notion du sens qui sous-
tendra son ecriture. La fonnalisation considere le complexe semiotique
etudio comme un reseau d'articulations et non pas comme un Systeme
d'entit6s; eile va meme plus loin en se construisant, conformement ä
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cette consideration, comme un Systeme axiomatique. L'axiomatisation


refusera les noms (les valeurs preetablies) et se servira d'un langage
artificiel de variables (pronoms) qui seront des notations (sigles) vides,
sans aucun sens precis; sä seule signification et son intelligibilite reside-
ront dans les regies qui gouvernent la manipulation de ces sigles. Ainsi
consideree, axiomatique apparait comme un niveau ou se situe l'effort
du discours scientifique pour contourner le monologisme qui le con-
stitue, en tächant de devenir isomorphe aux pratiques semiotiques
diverses.
Tous ces problemes sont loin d'etre resolus: rempirisme linguistique
L'EXPANSION DE LA SEMIOTIQUE 45
les a meme etouffes. H est evident que la recherche de leur solution
doit etre menee de front avec les recherches linguistiques empiriques.
La semiotique se construira alors ä partir du cadavre de la linguistique,
d'une mort que Linzbach prevoyait dejä, et ä laquelle la linguistique se
resignerait apres avoir prepare le terrain ä la semiotique, en demontrant
risomorphisme des pratiques semiotiques avec les autres complexes de
notre univers.
Le röle du semioticien est, par consequent, plus qu'un role de descrip-
teur. Son Statut changera le Statut de la science elle-meme: la societe
prendra de plus en plus conscience du fait que le discours scientifique
n'est pas une symbolisation, qu'il est une pratique qui ne REPLETE pas,
mais qui FAIT. Parce que le semioticien n'est pas seulement linguiste et
mathematicien, il est ecrivain. II n'est pas seulement celui qui decrit en
antiquaire de vieux langages, faisant de sä science un cimetiere de dis-
cours dejä morts ou se mourant. II est aussi celui qui decouvre, en m6me
temps que l'ecrivain, les Schemas et les combinaisons des discours qui
se fönt. La place qu'occupe le semioticien, dans la societe non philoso-
phique qui se dessine aujourd'hui, rendra manifeste et evidente l'inter-
pretation de la science et de la poesie. Car sa demarche, consistant ä EX-
PLIQUER le langage, suppose au prealable une capacite d DENTIFICA ON
avec la demarche de celui qui PRODUTT le discours, avec l'ecrivain.
L'explication semiotique devrait etre, par consequent, une £CRITURE
repetee et systematisee. Plus encore: ä partir des systemes anterieurs,
le semioticien sera capable d'engendrer des fonnalismes semiotiques en
meme temps ou avant meme leur production dans les langues naturelles.
Dans le dialogue des ecritures, l'ecriture semiotique est une ecriture
repetitive des ecritures analytiques. Si le semioticien vient apres l'ecri-
vain, cet 'apres' n'est pas d'ordre temporel, mais spatial: il s'agirait,
pour l'ecrivain aussi bien que pour le semioticien, de PRODUIRE simulta-
nement DES LANGAGES. Mais la production semiotique aura la particu-
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larite de servir de transmission entre deux productivites: l'ecriture et la


science; la semiotique sera done le lieu oü la distinction entre elles est
destinee ä s'interroger.