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Euthanasie, suicide assisté et autonomie. Un débat contemporain

L’argument libéral

Le principe d’autonomie qui est postulé par la pensée moderne et intégré


largement dans une problématique en faveur ou en défaveur du droit au suicide et de
l’euthanasie ne se limitera pas seulement à la pensée moderne, mais continuera à
grandement influer les penseurs contemporains, qui postuleront à leur tour un principe
d’autonomie susceptible de rendre compte de cette même problématique.
En 1997, un groupe d’intellectuels parmi lesquels Ronald Dworkin ou John
Rawls présenteront un locus classicus destiné à la cour suprême des Etats-Unis et
repris dans Assisted Suicide : The philosophers brief. Ce texte plaide en faveur d’un
droit constitutionnel au suicide médicalement assisté et pour que l’État n’interdise pas
aux médecins de venir en aide à un patient souhaitant se suicider129. L’argument avancé
par ceux-ci est que le droit au suicide découle
« d’un principe moral et constitutionnel qui veut que toute personne compétente à le droit
de prendre elle-même les décisions qui impliquent des convictions religieuses ou
philosophiques au sujet de la valeur de la vie130. »

De cette manière, si un patient en état de prendre des décisions raisonnées a le


sentiment qu’il vaut mieux mettre fin à ses jours plutôt que de persévérer dans un état
de souffrance ou attendre une mort qui lui parait indigne, il faut qu’un médecin puisse
lui venir en aide. C’est donc à nouveau la valeur de l’autonomie qui est mobilisée, en
tant qu’une capacité que possèdent les êtres rationnels à choisir librement ce qui leur
semble profitable, et la conviction que l’État doit permettre que l’on puisse disposer
d’une aide d’autrui pour y parvenir131.
Le droit au suicide assisté qui est postulé ici concerne des personnes qui sont
proches de la mort ou qui souffrent d’une maladie mortelle. Cependant, nous pouvons
remarquer qu’en mobilisant ce principe d’autonomie, censé permettre à quiconque de
pouvoir en finir avec la vie s’ils estiment que c’est cela, en âme et conscience, qu’ils
désirent impliquerait un droit général au suicide assisté, et il suffirait qu’une personne
jugée « compétente » exprime le désir de mourir pour que le principe de respect de
l’autonomie s’applique132.

129
C. TAPPOLET, « Le droit au suicide assisté et à l’euthanasie : une question de respect de
l’autonomie ? » dans Revue Philosophique de Louvain, volume 101 (2003), p. 45.
130
C. TAPPOLET, op. cit., p. 46.
131
Idem.
132
C. TAPPOLET, op. cit., p. 47.
38

En effet, postuler que le droit au suicide assisté se fonde sur des choix
personnels fondamentaux de personnes « compétentes », c’est ouvrir la porte à de
nombreux dilemmes. Premièrement, lorsque nous parlons de suicide assisté et
d’euthanasie, nous parlons généralement de personnes proches de la mort, ou atteintes
d’une maladie mortelle. Ceci dit, bien d’autres afflictions, quand bien même elles ne
sont pas mortelles, sont susceptibles de provoquer de grandes souffrances tant
physiques que psychologiques133. Ensuite, si nous postulons que chacun est en droit de
juger de sa propre existence, ne risquons-nous pas de permettre à des gens de mettre
fin à leur vie pour des raisons déraisonnables et irréfléchies ?
On le voit, le principe de respect de l’autonomie tel qu’il est postulé par ce
collectif ne se suffit pas à lui-même en vue d’établir un droit au suicide assisté. Par
ailleurs, Ronald Dworkin et ses collègues proposent de ne pas accorder le droit au
suicide assisté aux personnes dont on peut raisonnablement penser qu’elles seront
reconnaissantes d’être en vie plus tard, car ils estiment que les personnes n’étant pas
proches de la mort ou en phase terminale d’une maladie mortelle ne devraient pas se
voir confier un droit à une assistance au suicide134.
Cependant, nous pourrions nous demander, comme Ronald Dworkin, si une
personne gravement handicapée et souffrant constamment ne devrait pas bénéficier
d’un droit au suicide assisté, ou encore dans les cas de condamnés à mort ne disposant
plus d’aucun recours 135 . Il semblerait alors injuste que nous puissions permettre à
certaines personnes de bénéficier d’un droit au suicide assisté, alors qu’ils ne sont pas
en phase finale d’une maladie mortelle, et de l’interdire à d’autres car nous pensons
qu’ils seront plus tard reconnaissants d’être en vie136.
Cette considération est d’autant plus problématique lorsque nous l’abordons
non pas seulement d’un point de vue légal, mais moral. Nous pouvons imaginer de
nombreuses raisons qui justifieraient qu’un droit au suicide assisté ne soit pas étendu
à tous. Mais si nous réfléchissons à nouveau en termes de respect de l’autonomie, que
devrions-nous penser d’un droit moral qu’a toute personne « compétente » ayant

133
C. TAPPOLET, « Le droit au suicide assisté et à l’euthanasie : une question de respect de
l’autonomie ? » dans Revue Philosophique de Louvain, volume 101 (2003), p. 47.
134
Idem.
135
La question morale de la peine de mort ne constituant pas le sujet de cet exposé, nous n’en
discuterons pas ici. Néanmoins, on peut se poser la question de savoir pourquoi Ronald Dworkin
prend la peine de préciser qu’il pense que des personnes que l’on a condamnées à mort devraient
avoir malgré tout le droit de mourir par suicide assisté. Le fait de permettre à une personne de
choisir de mettre en œuvre un dispositif visant à mettre fin à ses jours, alors qu’il est condamné à
être mis à mort par un dispositif visant à mettre fin à ses jours nous semble paradoxal, sinon
absurde.
136
C. TAPPOLET, op. cit. p. 48.
39

formé le désir de mettre fin à ses jours, et dont on peut penser qu’elle ne serait pas
reconnaissante d’être en vie137 ?
Nous pouvons à nouveau, au travers des arguments déployés dans ce locus
classicus saisir toute la complexité d’un droit au suicide assisté et à l’euthanasie. Que
nous y soyons favorables ou non, force est de constater qu’un argument de l’autonomie
des individus est largement mobilisé pour justifier qu’une personne en phase terminale
d’une maladie mortelle, ou proche de la mort puisse bénéficier d’une aide, ou du moins
que l’on puisse cautionner qu’elle veuille abréger ses souffrances. Dans de tels cas,
nous partons du principe que ces personnes ne peuvent plus espérer vivre de
nombreuses années.
C’est visiblement un état de fait qui semble nous pousser à justifier, dans de
tels cas, que l’on puisse permettre à une personne de mettre fin à ses jours, ou qu’elle
exprime le désir qu’on l’aide à y parvenir. Cela dit, et comme nous l’avons vu, ce
même principe d’autonomie pourrait, si nous l’appliquions dans une perspective
« libérale », permettre que n’importe qui puisse, par une décision personnelle
demander à ce qu’on l’aide à mettre fin à ses jours. Comme nous le voyons, le principe
d’autonomie et la conviction que chaque personne puisse disposer de sa vie comme
elle l’entend semblent ne pas se suffire à eux-mêmes pour régler les nombreux
problèmes éthiques et moraux qui animent le débat du droit au suicide et à l’euthanasie.

Le caractère sacré de la vie

Ceux qui s’opposeraient à l’euthanasie et au suicide assisté pourraient soutenir


qu’en tant qu’agents raisonnables, nous sommes doués d’une valeur justifiant que nous
ne pourrions pas considérer que l’on puisse venir en aide à autrui à mettre fin à ses
jours. C’est notamment ce que fera David Velleman dans A Right to Self-Termination.
Bien qu’il ne semble pas poser un interdit absolu à l’euthanasie et au suicide assisté, il
rejette le fait que nous puissions juger du droit de mettre fin à sa propre vie au regard
du bénéfice qu’il en tirera ou des peines qu’il évitera138.
Il soutient que l’appréciation de la valeur que nous portons à une personne ne
dépend pas des intérêts de cette personne, mais bien de la valeur inhérente à cette
personne elle-même. Nous devrions nous soucier de ce qui est bien pour la personne
dans la mesure où nous nous soucions de la personne elle-même, lui reconnaissant
alors une valeur en tant que telle139.

137
C. TAPPOLET, « Le droit au suicide assisté et à l’euthanasie : une question de respect de
l’autonomie ? » dans Revue Philosophique de Louvain, volume 101 (2003), p. 48.
138
C. TAPPOLET, op. cit., p. 48-49.
139
Idem.
40

Lorsque nous parlons de dignité de la personne, celle-ci se distingue de la


valeur relative aux intérêts de celle-ci ; et si cette dernière est apte à juger de ses
intérêts, elle n’est pas, selon David Velleman, la plus indiquée en ce qui concerne sa
dignité. Le respect que nous devons à l’autonomie d’une personne, en tant que
reconnaissance de la valeur qui constitue sa dignité, ne requiert pas que nous devrions
nous fier à son opinion en ce qui concerne sa propre dignité140.
Si nous distinguons la dignité comme une valeur inhérente à la personne et
l’intérêt comme valeur pour la personne, celle-ci ne devrait pas, selon David Velleman
avoir le droit d’en finir avec la vie simplement parce qu’elle n’en retire pas assez, car
cela reviendrait à violer sa dignité, la valeur inhérente à cette personne alors qu’elle
n’est pas apte à juger de cette valeur. Si la dignité et les intérêts d’une personne sont
deux valeurs distinctes, celle-ci ne devrait pas être mise sur le même plan lorsqu’il
s’agit de juger de son droit à quitter la vie141.
Notons que la pensée développée ici par David Velleman est en lien avec la
pensée kantienne que nous avons abordée précédemment : mettre sur le même plan la
valeur d’un moyen, et la valeur de la fin, c’est prendre le risque de considérer
l’existence non pas toujours comme une fin, mais comme un moyen. Si malgré tout
nous pensions que même si la valeur d’une personne prime par rapport à l’intérêt, il y
a certaines circonstances dans laquelle l’intérêt de la personne doit pouvoir primer 142,
il rétorque que
« La valeur d’un moyen pour une fin ne peut pas discréditer ou être discréditée par la valeur
de la fin, car elle n’est que l’ombre de cette valeur, dans le sens qu’elle en est dépendante.
De la même manière, la valeur de ce qui est bien pour une personne n’est que l’ombre de la
valeur inhérente à cette personne, et elle ne peut pas discréditer ou être discréditée par elle143. »

Ainsi, il revient sur le principe kantien qu’on ne peut considérer l’existence


humaine comme un moyen pour en tirer des bénéfices ou s’épargner des souffrances
et non pas comme une fin en soi. Ce que David Velleman postule ici, c’est un
« caractère sacré de la vie ». Mettre fin à ses jours, notamment par le biais du suicide
assisté ou de l’euthanasie qui se fonde sur de telles raisons sont par conséquent à
proscrire. Cela étant dit, Velleman ne s’oppose pas à toute forme de suicide ou

140
C. TAPPOLET, « Le droit au suicide assisté et à l’euthanasie : une question de respect de
l’autonomie ? » dans Revue Philosophique de Louvain, volume 101 (2003), p. 49.
141
C. TAPPOLET, op. cit., p. 50.
142
Idem.
143
D. VELLEMAN, « A right of Self-Termination ? » in Ethics, numéro 109 (1999), p. 613.
41

d’euthanasie144. Il accepte en effet l’idée que le suicide assisté puisse constituer une
forme de respect envers la personne ;
« Quand une personne ne peut plus concilier vie et dignité, sa mort peut être moralement
justifiée. On a parfois le droit, voire l’obligation, de détruire des objets de dignité, si
autrement ils se détérioreraient de manière à constituer une offense à leur valeur 145. »

On remarque donc qu’il ne ferme pas complètement la porte à une réflexion


visant à justifier moralement l’euthanasie et le suicide assisté alors qu’il se sert de la
notion de dignité pour justifier celle-ci : lorsqu’il n’est plus possible de vivre
dignement, nous pourrions, moralement, cautionner une procédure visant à y mettre
fin. Remarquons que s’il ne semble justifier l’euthanasie et le suicide assisté que dans
le cadre de maladies mortelles en phase terminale, rien ne semble ici empêcher une
justification morale d’une euthanasie non-volontaire146, pratique pourtant sujette à de
très nombreuses réticences147.
Ce que veut mettre en avant David Velleman, c’est qu’il y a selon lui dans le
fait de donner le droit de se donner la mort ou de la demander une incohérence : nous
voulons à la fois affirmer une valeur relative aux intérêts d’une personne tout en reniant
sa valeur inhérente. Ceci dit, n’est-il vraiment pas envisageable de penser en termes
de valeur relative aux intérêts d’une personne, tout en considérant sa valeur
intrinsèque ?
Nous l’avons vu, le principe d’autonomie qui fut développé par la pensée
moderne continue d’être mobilisé aujourd’hui pour parler d’un respect du principe
d’autonomie. Ce principe de respect d’autonomie s’intègre, à nouveau dans un débat
à la fois éthique et juridique sur un droit débattu du suicide assisté et de l’euthanasie.
L’argument libéral, qui mobilise largement ce principe d’autonomie est remis en cause
par la pensée de David Velleman qui, même s’il ne rejette pas absolument la possibilité
du suicide assisté et de l’euthanasie, postule d’un retour au caractère sacré de la vie,
d’une valeur intrinsèque, de dignité de l’existence humaine qu’on ne devrait pouvoir
oblitérer au profit d’une vision instrumentale de cette existence.
Nous remarquons malgré tout que si David Velleman peine à disqualifier
l’argument « libéral », ces quelques remarques formulées ici montrent qu’il faut rester
attentif à ne pas confondre une valeur intrinsèque et une valeur instrumentale. Nous

144
D. VELLEMAN, « A right of Self-Termination? » in Ethics, numéro 109 ( 1999), p. 613.
145
Idem.
146
Nous comprenons une euthanasie non-volontaire comme une euthanasie qui est pratiquée sans
l’accord formel de celui ou celle qui en est l’objet, dans le cas de comas de longue durée notamment.
147
C. TAPPOLET, « Le droit au suicide assisté et à l’euthanasie : une question de respect de
l’autonomie ? » dans Revue Philosophique de Louvain, volume 101 (2003), p. 51.
42

pourrions affirmer pour cela que celui qui juge bon de mettre fin à ses jours en a
moralement le droit, sans pour autant affirmer que ce qui lui semble bon pour lui
implique qu’il soit bon en lui-même148 ; c’est rappeler, à nouveau, que si de telles
problématiques en appellent à la raison, à l’universel, au juridique, ça n’en est pas
moins autant de situations toujours particulières, uniques, tragiques dans lesquelles il
convient de respecter non pas seulement un principe d’autonomie, mais également un
principe d’humanité, d’altérité.
Garder en tête que chaque situation est unique, c’est nous rappeler que derrière
chaque situation, il y a un autre qui est en souffrance, et qui ne peut pas toujours être
apaisé. Reconnaitre cela, c’est accepter aussi que notre capacité à apaiser les douleurs
sont limitées : penser à cela, c’est admettre également que toutes ces situations
dévoilent parfois une impuissance face à la souffrance d’autrui.

148
C. TAPPOLET, « Le droit au suicide assisté et à l’euthanasie : une question de respect de
l’autonomie ? » dans Revue Philosophique de Louvain, volume 101 (2003), p. 55.
43

Conclusion
À l’issue des quelques perspectives morales et éthiques que nous avons pu
apercevoir, force est de constater la complexité dont fait preuve un sujet tel que celui
du suicide. Cette complexité, nous la saisissons dès lors que nous comprenons que la
question du suicide est inextricablement liée à celle de la liberté ; sommes-nous libres
de nous donner la mort ? C’est là, semble-t-il, toute la question.
Cette liberté se veut, nous l’avons vu, la raison principale que l’on invoque en
faveur d’un droit moral au suicide. Cependant, nous comprenons rapidement que
postuler que le suicide soit un acte absolument libre n’est pas sans poser de réels
problèmes ; mettons-nous fin à nos jours parce que nous sommes libres de le faire, ou
le suicide est-il toujours un acte de désespoir face à l’adversité ? Peut-être que comme
Paul-Louis Landsberg l’affirme, l’homme se tue souvent parce qu’il ne veut pas
désespérer149.
Aussi, nous nous posons la question de savoir si fonder un jugement normatif
vis-à-vis du suicide, quand bien même il se veut universel ne peut faire l’économie
d’un contexte et d’une situation à chaque fois singulière. Il se révèle rapidement que
si le problème moral du suicide a quelque chose d’un universel, il y a à chaque fois
une expérience d’altérité qui nous invite à rendre compte de l’autre et de son ipséité.
La question morale du suicide vient s’impliquer ensuite dans un rapport marqué
par la religiosité. La pensée antique, dont nous avons pu avoir un aperçu montre à quel
point la question morale du suicide s’intègre dans cette religiosité. Il en résulte pour
certains un postulat d’interdit vis-à-vis du suicide. Pour d’autres, cette religiosité est
enrichie d’un rapport au logos. C’est par ce logos à la fois humain et divin que Sénèque
parvient, tout en s’inscrivant dans la pensée stoïcienne dont il est issu à porter le suicide
comme un acte de liberté par excellence. C’est ici toute l’originalité de la pensée de
Sénèque que nous voyons traverser la question morale du suicide, pensée qui
continuera d’influencer cette question bien après qu’il mit fin à ses jours.
Cette religiosité, transformée, sera bien entendu au cœur de la pensée
chrétienne du Moyen Age. Lorsque Saint Augustin prescrit un interdit presque absolu
du suicide, il mobilise pour cela largement les Ecrits saints de la Bible. C’est alors par
les Lois fondatrices de la religion monothéiste, celles qui nous ordonnent de ne pas
tuer, de ne pas porter de faux témoignages qu’il parvient à fonder cet interdit. Saint
Thomas d’Aquin quant à lui s’attèlera à justifier cette interdiction non pas seulement
par les Ecrits saints, mais tâchera de la fonder en raison. Si ce dernier peut concevoir

149
P-L. LANDSBERG, Essai sur l’expérience de la mort et le problème moral du suicide, Paris, Édition du
Seuil, 1951, p.125.
44

un principe d’autonomie, celle-ci ne saurait selon lui fonder un droit à mettre fin à
notre propre vie.
L’autonomie des individus, la volonté de ceux-ci d’obéir aux seuls principes de
la raison, c’est ce qui sera au centre d’une pensée moderne du problème moral du
suicide. Au travers du « suicide » de Spinoza, nous saisissons que ce problème moral
vient articuler le débat éthique du droit au suicide assisté et à l’euthanasie. Ainsi,
lorsque nous abordons une conception kantienne du principe d’autonomie, nous
voyons que celle-ci semble ne pas être à même de fonder un droit universel au suicide
assisté et à l’euthanasie. Nous observons sans mal comment la pensée de Kant semble
ne pas considérer un droit au suicide, et nous comprenons alors que si l’autonomie des
individus s’intègre au cœur d’un débat à la fois moral et éthique du suicide, ce seul
principe d’autonomie semble ne pas suffire mettre fin à celui-ci.
Ce débat continue alors de montrer toute sa vivacité. L’argument libéral, que
nous voyons incarné dans un locus classicus montre en effet combien le débat moral
et éthique vis-à-vis du suicide continue de mobiliser largement le concept
d’autonomie. Ce qui est en jeu, c’est que toute personne jugée compétente puisse
exiger qu’on puisse lui venir en aide à mettre fin à ses jours si elle estime que cela est
ce qu’elle désire. Les problèmes auxquels de telles affirmations semblent rapidement
se confronter montrent à quel point le seul principe d’autonomie ne saurait suffire. Il
s’agit également, selon David Velleman, de rendre compte d’une dignité inhérente à la
personne.
Finalement, c’est cette personne que nous devrions toujours placer au centre
d’un débat moral et éthique vis-à-vis du suicide et de l’euthanasie. Lorsque nous
cherchons à affirmer une valeur normative, que nous nous efforçons d’élever notre
réflexion au rang de l’universalité, c’est toujours cette personne, cet individu qu’il
s’agit de ne pas effacer de notre esprit. Lorsque nous pensons au suicide, c’est toujours
de l’individu singulier, de sa souffrance, de son affect que nous devons rendre compte.
Plus que cela, les difficultés que semble éprouver le principe d’autonomie des
individus à trancher la question morale et éthique du suicide et de l’euthanasie ne doit
pas nous dispenser de nous rappeler que lorsque l’on aborde le sens de la vie, ce sens
a quelque chose de toujours personnel.
« Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question
fondamentale de la philosophie150. »

150
A. CAMUS, Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, p. 17.