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Le concept de l' être-au-monde

chez Heidegger
Collection dirigée par Dominique Chateau,
Agnès Lontrade et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux


originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professiollilels" ou
non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline
académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la
passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes
des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de
verres de lunettes ash·onomiques.

Déjà parus

Bertrand DEJARDIN, L'art et la vie. Éthique et esthétique chez


Nietzsche, 2008.
Christian MERV AUD et Jean-Marie SEILLAN (Textes
rassemblés par), Philosophie des Lumières et valeurs chrétiennes.
Hommage à Marie-Hélène Cotoni, 2008.
Bertrand DEJARDIN, L'art et la raison. Éthique et esthétique chez
Hegel, 2008.
Guillaume PENISSON, Le vivant et l'épistémologie des concepts,
2008.
Bertrand DEJARDIN, L'art et le sentiment. É'thique et esthétique
chez Kant, 2008.
Ridha CHAIBI, Liberté et Paternalisme chez John Stuart Mill,
2007.
A. NEDEL, Husserl ou la phénoménologie de l'immortalité, 2008.
S. CALIANDRO, Images d'images, le métavisuel dans l'art
visuel, 2008.
M. VETO, La Pensée de Jonathan Edwards, 2007.
M. VERRET, Théorie et politique, 2008.
l-R.-E. EYENE MBA, L'État et le marché dans les théories
politiques de Hayek et de Hegel, 2007.
l-R.-E. EYENE MBA, Le libéralisme de Hayek au prisme de la
philosophie sociale de Hegel, 2007.
J.-B. de J3EAUVAIS, Voir Dieu. Essai sur le visible et le
christianisme, 2007.
C. MARQUE, L'u-topie du féminin, une lecture féministe
d'Emmanuel Lévinas, 2007.
Le concept de l'être-au-monde
chez Heidegger

L'HARMATTAN
Du même auteur
Aux éditions L'Harmattan

L'enfant philosophe, 2005.


L 'œuvre du philosophe Sénèque dans la culture européenne, 2005.
Être et spiritualité, 2006.

© L'HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
harmattan l@wanadoo.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN 978-2-296-05249-9
EAN 9782296052499
Qui d'autre pose la question de smJoir ce qu'est l 'honlme, qui
d'autre y répond, si ce n'est l 'honl1ne lui-même?

HEIDEGGER Nietzsche 1, GA 6.1, p. 322.


INl'RODUCll0N

l'Être

La concentration sur la question de l'être laisse


apparaître la pensée de Heidegger extrêrnernent abstraite et
lointaine à l'égard des difficultés réelles de la vie. En réalité,
delTière cette consécration à la question ontologique,
Heidegger rnanifeste un enlpressenlent assez tangible pour les
bouleversenlents radicaux du nlOnde contemporain. Il suffit
de penser aux phénonlènes tels que la dévaluation des valeurs
üuniliales, la perte de sens, les crises d'identité et toutes les
expressions de soufTrance qui lacèrent la société. De ce point
de vue, on rencontre chez Heidegger, à côté de l'attention
pOliée sur le problèrne de l'être, une vigilance sensible pour
les Inanifestations pathologiques de la contelnporanéité. Il
propose - en tant que penseur de les analyser et de les
résoudre. En effet, pour Heidegger, dès que l'on touche aux
maladies du Inonde contenlporain, on doit égalernent être en
mesure de trouver les rnotifs qui les ont provoquées et
parvenir à renlédier ou assainir les inlpacts occasionnés. Plus
radicale sera la recherche, plus efficace sera la thérapie.
Heidegger explore l'origine profonde du Inal-être et
du destin pathologique de la sinlltltanéité cf existence. Il
reconnaît ce trouble intense à travers une série d'expériences
qui expliqueraient la rnise à l'écart mêrne de l'être. L'épaisse
couche qu'il dessine avec le mot être souligne une absence et
un rnanque dans l'individu. C'est dans cet espace que
l 'h0l11nle rnoderne prend conscience de sa finitude, de sa
linlite et donc de la précarité de son projet technique
d'accaparer le connaltre de la réalité; il a modifié ses
dilnensions pour concentrer toute son énergie vers une
entreprise absolue de possession. L'oubli cie l'être est
10

probablernent la cause nlétaphysique des pathologies de


l'époque actuelle.
La pensée de Heidegger est une rnéditation
ontologique et une réflexion sur l'être que la philosophie,
dans sa tradition rnétaphysique, aurait oubliées et n1asquées.
Heidegger propose l 'histoire de la nlétaphysique connne un
destin. Il individualise ou suit fondatYlentalernent deux
chenlÏns pour identifier ces principes. D' abord, dans l'action
de la prelnière phase de sa pensée, notarnrnent les cours
professés à l'Université de Fribourg, au début des années
vingt, et puis successivenlent, entre 1923 et 1928, à
Mat'bourg. Dans le parcours de son che111inement, il cherche
ensuite à délllOntrer ccm1111ent la rnétaphysique et son concept
représentent pour l 'hOnl1l1e le fruit d'une dynarnique enroulée
clans la trajectoire extraordinaire du monde.
La vie hU111aine possède en elle un mouvernent qui
l'oriente et la dirige vers des modalités de réalisations
fIctives, car le choix authentique est toujours plus cornpliqué
et plus harassant que r inauthentique. Lorsqu'on souhaite
réussir une carrière professionnelle, la concrétisation s'avère
parfois pénible. De là, dérive la facilité à se trornper et la
difficulté à s'épanouir. Pour Heidegger, la vie humaine est
quelque chose d'analogue, c'est un projet. La réussite peut
provenir unique111ent d'un lTlOdèle, Inais l'erreur peut être
causée par de rnultiples processus. La faillite de l'existence
est facile, par contre sa réussite est plus cornplexe. Il y a donc
dans la vie des dispositions pour l'altérer. Ces résolutions ne
représentent pas un choix é111inent d'authenticité. La
métaphysique est bien pour Heidegger un destin, une erreur
dans laquelle l'histoire hunlaine est tOlYlbée. À lïntérieur de
cette erreur rnétaphysique se reflète, sur le plan destinaI, une
tendance que chacun peut constater: choisir entre
r authentique et r inauthentique.
L~I A1é!aphvsique, c'est l'intcrrogation qui dépasse
l'cxistant sur Icquel elle questionne, qfhl dc Ic rCCOll1'rcr
Il

comnze tel et dans son ensenzble pour en actuel' le concept'.


De Platon à Descaries, en passant par ThOInas d'Aquin, un
mêlTle acte se répète: on s'interroge sur les choses, on situe
leur essence au-delà des apparences, puis sur ces essences, on
s'interroge à nouveau. Pourquoi? Afin d'appréhender leur
substance qui seule derneure par-delà le lTlOUVernent trOlnpeur
des apparences sensibles. Heidegger constate que ce
dépasselnent n'est pas fidèle à son Ï1npulsion originaire. II
s'anête dans la contelnplation de réalités plus concrètes, ce
qui pennet de celii fïer de toutes qu'elles existent. Quel que
puisse être leur rang, ces réalités ne sont en fait que des
étants; elles pariicipent de l'être, lTlais ne représentent pas
l'être lui-rnêrne. Pour une pensée habituée à ne saisir que des
étants, qui ne se donnent que sur le Inode de la présence
irnnlédiate, l'être se révèle plutôt être un rien cr étant, dont il
est difficile d' affinller autre chose. Dieu est r exernple
privilégié de ce fonde111ent absolu, cause de soi, qui se donne
radicalernent autre, et qui n'est pourtant qu'un étant panni les
autres. Dieu ne signifie-t-il pas l'autre de l'être? Il est l'être
le plus parfait, nIais du 111ême genre de perfection et de réalité
que celui de la trop hurnaine quotidienneté: présence,
substance, objectivité.
Lorsqu'on se pose la question «Qu' est··ce que
l'Être? » on est renvoyé à SOi-lTlênle. Mais quand, renvoyé à
soi-rnê111e, on denlande «Qui est l'hornrne? », c'est l'Être,
au contraire, qui occupe le prelnier plan, qui se révèle et qui
2
ordonne à l 'hornrne de penser . La question de r être pOlie sur
les catégories mêmes que la métaphysique se donne pour
ultinles et qu'elle propose à leur tour de les dépasser. En
outre, elle pense ce dépassernent COlTlme radical, excluant
toute réponse qui ne soit pas à la hauteur de cette question:

1 fVlmtin HEIDeGGER, (JII el/-cc (/lle 1(/ lIle/ap/ll)ICfI/(', in (JIIC\//OI/.I 1 e/ Il, tl~ld

H. Corbin et R. Munier P,lris, Editiolls Gallimard, coll. «Tel », 1()6~L p. 67


~ Hann8h AREN DT. L(/ VOlolllé-de-lle-p(f)-\'olilol/ de Heidegger, in La l'le de
1·e.spn/, Paris, Editions PUF, coll. «Quadrige ». 1981, P 489.
12

qu ' est-ce que r être? On ne peut répondre: tel étant . La


3

réponse ne consistera pas cians la désignation d'une instance


patiiculière, fut-elle suprêlne, rnais s'appliquera dans
l'analyse cie la structure qui rend possible toute dénonlÏnation
d'instance. Non pas: pourquoi y a-t-il telle chose? Mais
pourquoi donc y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien? Hanllet
s'intelToge : Être ou ne pas être, voilà la question ... La
réponse peut être celle d'Avicenne: Le bien ne se trouve en
toutes choses qu'avec l'être en acte 4 . La Inort est
insigni fiante. À 1110ins d' elnporter dans la nlOli la totalité de
l'être - comrne l'envisageait Macbeth à l 'heure de son
den1ier affronternent. Dès lors, l'être serait insignifiant et
ridicule jusque dans l'ironie pour soi à laquelle on poulTait à
5
la rigueur l' assirniler .
Cette question doit saisir en retour le fait même de la
tonalité de l'étant dans l' éniglne de sa présence, et non pas,
dans son ense1'nble, énoncer un concept de l'étant. La
question de l'être est précisérnent la question du sens de
l'être, adrnise conlnle sensibilité particulière à un celiain type
de regard et d'interrogation. Il s'agit d'avoir le sens de l'être
plus encore que de se delnander quelle est la signification du
1'not être.
Sens de l'être signifie «vérité cIe être », ce que r
confirrne Heidegger au sénlÎnaire du Thor: Pour garder al!
projet la signUication dans laquelle il est pris (celle
d'ouverture ouvrante), la pensée, après Être et Temps,
remplace la locution de « sens de l'être » par celle de « vérité

On a souvcnt critiqué le LlIlgage de Heidegger ct celui de ses traducteurs


français. En ce qui cOllcernc le terme élol/I pour tl'~lduil'c dw SClcl/de, la critique a
torL Un poète comlllc Hopil emploie Ic mot QI/el c,\1 dOl/c ccl ülru) Il l'II \1l1
101/1 é/{fl1l. in Pierre TROTIGNON, f-/c/(Icgger, Pélris, Editiolls PUF, 1%5, p. :)
~ Amélie-Marie GOICHON, Inlmdllcllol/ (/ .cl mel/Ile (\011 (;p/lrc de\ dé/il/lllOl/l).
Ptlris, Editiol1s Desclée cie Brouwer, 1933
.i Cf Emmanuel LEVINAS, Alllrelllcnl qll 'êlre Oll (fil-delà dc Ic\\cl/cc, La Haye.
fVl81tinus Nijhott, 1974, rééd . Paris, Le Livre de Poche, coll. « hihlio essais ».
2004, p. 14.
de l'être »6 . Au cœur du sens, l'être s'ouvre. Le sens de r être
est donc la vérité de l'être. C'est lmiquefi1ent à partir de la
vérité de l'être qu'on peut cornprendre l'être.
L'être-au-monde porte en lui une propension qui tend
vers le Inonde. Heidegger s' ernbanasse de ce qui, dans r être-
aU-Inonde, suscite une frayeur et provoque l'ennui. Dans
l'ennui, on éprouve l'inexistence de la réalité ou la réalité de
rinexistence. Les choses échappent à l'être et le néant de
l'ennui devient le seul phénolTlène qui pour lui derneure
significatif. Les choses apparaissent COlTnne vides. Que reste-
t-il alors? Rien que l'être. MêlTle dans l'inexistence, l'être-
au-nlonde continue de diffuser de l'être. L'ennui cornpose un
phéno111ène pmiiel de l' être-au-monde. Heidegger édifie un
ennui lTlagistral qui réfëre au sens global de l' existe11ce
hurnaine et dirige un renverse111ent vers une rnanière d'être
propre à l'être.
Parrni l'ense111ble des étants, il existe un lieu où ce
sens de l'être est plus apparent ou moins dissirnulé
qu'ailleurs. Il s' y trouve, plutôt que connu, vécu, réalisé sous
la f01111e d'une disposition qui n'est ni un instru111ent subjectif
ni une intuition rationnelle. La rnétaphysique voit l'h0111111e
(anirnal rationnel), cet être à pmi qui se distingue précisérnent
par la tàculté de s'intenoger. Pour Heidegger, ce qui est
originaire, ce n'est pas le regard p01ié, mais la disposition
pmiiculière qui le constitue et le rend possible.
Être, pour Kant, c'est être un objet. C'est dans une
perspective très kantienne et dans un pur rapport de
connaissance désintéressé que Heidegger refuse cette
substantialisation cr
un suj et face à r être comme objet. La
notion du caractère ekstatiqllc du Dasein est un renet fidèle
de cette position. II n'y va plus d'une conscience et de la
pensée des objets mais crun là (Da-sein) paradoxal.
Repoussant toute subjectivité, il nomme (;'/re-Là (Daseill) ce

Thor 1(61) in Ql!C\!lO!/\ III cl /l, tr~ld. F '-édicr, 1 Llll\ClUi~, C


Il Sé!71Il/(/I}"C dl!

Roël~, J BeUllfret, P,lri~, E.ditiol1~ G,t1lim,lrd, 1976., p 424


14

qui était désigné auparavant connne conscience pensante, et


souci la tonalité générale de son activité.
Le ten11e Dasein (traduit irnproprel11ent par réalité
7
humaine ) évoque l'ouverture, la libelié ou encore le jeu qui
caractérise l'être hUl11ain: lieu de cette étonnante
contradiction de l'être qui vient tout à coup se dire dans le
langage COlTIlTle une l11ultiplicité d'étants. L'analytique du
Dasein, c'est-à-dire l'étude de la structure de ses
compoliel11ents relationnels (pratiques et affectifs), fait
apparaître des existentiaux (catégories) au travers desquels
peut être décodée la nature des rappOlis entre l'être et les
étants.
Le Dasein est essentiellen1ent être-au-monde. Cette
définition tel111inologique évite à Heidegger d'utiliser
r expression «hOn11l1e ». En tant qu'être au Inonde, l'hOl11me
a une connexion à l'être, une cornpréhension de l'être
« préontologique ». C'est ce rappOli intin1e à l'être qu'on
désigne par l'existence de l 'homlTle ; cette existence est son
essence. L'analyse de cette existence nlet en évidence des
existentiaux, c'est-à-dire des catégories qui sont à l'œuvre
dans les jugel11ents ontologiques portés sur les êtres. Le but
est de fl-actionner l 'hornnle en une série de rnodes de l'être
dont peut attester la phénornénologie. L' être-au-monde n'est
pas un être donné, enfe1111é dans la sÎ111ple présence de sa
nature, 111ais 111arqué par une indétermination fondal11entale.
Il est ouveli sur le jeu des possibilités, ek-sistant, c'est-à-dire
se tenant tout entier hors de soi, con1nle un lieu livré au
déploiernent de relations qui ne traduisent pas l'expression
d'une substance ou d'un sujet. En tant que tel, il est être-jeté,
car il a déjà une certaine nlanière globale de se rapporter au
Inonde en le comprenant: situation qf/ec/l1 'e dans laquelle
tous les autres hOrl1111eS sont inlpliqués. Il est clone aussi être-
m'ec.

Sllrtre reprend ln trllduction cie Henry Corbin, ll1ais il subjecti\ ise le Dmcill, il le
réinscrit c1!.lllS la perspective hUlllnniste dont tout le projet de Heidegger était,
justeillent, de le hlire sortir Le Dusc/Il, c'est l'ext,lse du sujet. son ek-sistencc.
15

Le projet final de l 'honnne est un être-pour-la-mort


dont la rencontre drarnatique avec le Néant suscite
existentiellel1lent la question de l'être. Cependant, entre la vie
et la 1l10li, le corn prendre hurnain est contraint de passer entre
une série de chanlps hennéneutiques où le sens est dispersé
ou caché. Heidegger considère l'interprétation non pas sur le
plincipe d'une conscience de soi psychologique, nwis sur le
ltlOdèle historique de l' être-dans-le-rnonde. Il choisit le plan
d'une ontologie de l'être fini, pour l'appréhender non pl us
COlnllle un 1110de de connaissance, nlais COnl11le un mode
d'être. Dans la disposition affective de l'angoisse se réalise la
confi'ontation entre le Dasein et l'être sur le fond duquel
surgit la fragile, dérisoire et obsédante réalité du Inonde des
étants. Au-delà des autres existentiaux qui restent à l'intérieur
du projet lui-mêrne COlT1111e ses déterminations particulières,
l'anticipation de 1a 1l10li conduit à caractériser l'être-là, plus
authentiquenlent cornrne être-pour-Ia-mort.
La mort est la possibilité de la pure et simple
impossibilité du Dasein. Aussi la mort se ré1'èle-t-elle comme
la possibilité la plus propre, sans relation al! Dasein
8
d'autrui, indépassable .

Le Dasein est l1larqué par une historialité


fondmnentale: historicité constitutive, irrénlédiable, qui ne
lui advient pas du dehors sous la fonne de la succession
tel1lporelle. Cette temporalité ongmaire est une
conternporanéité des trois instances du te111ps (passé, présent,
futur) rassenlblées en une dinlension unique. Par conséquent,
la tonalité des étants présents, passés et à venir figurent dans
le langage. Augustin va plus loin. Il constate que le ternps ne
s'entend que dans la langue, qu'il existe donc comme une
« indécollabilité » de la langue et du temps. Il pense le temps
en latin: (l'où, par où, vers où (ul1dc, qua, quo). À chacune
de ccs questions corrcspondra un tcmps : d'où vicnt (le futur),

;; M,utin HEIDEGGER. ef Te/J/ps., tlad F \le/iIL Paris. EditiollS Gallitll,ml,


1986, p. 305
16

par où passe (le présent), où va (le passé). Il exploite la


capacité rhétorique et r effet dran1atique : De ce qui n'est pas
encore, à travers ce qui n 'a pas d'extension, vers ce qui n'est
9
plus . Le nlOnde lui-nlêrne, saisi naÏveUlent par la conscience
COlnrne un Inonde de choses données, apparaît au contraire du
pOInt. (ie d
vue} e ' ana }yse d u D asezn
. con1nle une mon d anezte
,. ,10
dépendante de l'être-là.
L'essence du Dasein s'enracine dans son existence.
Le propre de l 'honnne est le Dasein : il ouvre au plus profond
l'être en lui-n1ênle par une étude de l' existentialité et de la
ternporalité. Ce qui est fondarnental, c'est la question de
l'être qui touche seulelnent à la rnondanéité, et non pas à la
nature. Dans Être et Temps, Heidegger distingue r ontique et
l ' onto l '
oglque Il : 1a «nature» est une notIon . .
ontlque; 1e
monde n'est en rien un en soi indépendant. Il n'est pas
ontologiquernent une détennination que l'étant (hulnain)
essentielleulent n'est pas, nIais un caractère de l'être-là. Pour
désigner cette intégration des étants à paliir d'une saisie
originaire, Heidegger parlera d'un rnonde d'olltils.
Le n10nde, con1n1e systèn1e d'outils' ayant un sens
social, renvoie à autrui, cornrne à celui qui participe à ce
n1ên1e nlOnde. Les objets renvoient taciternent aux autres, il
l 'lunnanité. Les gestes, les paroles portent tous en eux la
présence d'autrui. L'outil est essentiellernent quelque chose
pour. Séparé de son environnenlent, l'outil n'existe pas, n'a
pas d'existence propre; il est sans signification,
interchangeable et ne conlpte pas pour la pérenni té de r être-
aU-Inonde. C'est par sa fonction que l'outil prend son sens,

<)S8int AUGUSTIN, C()I//cs.\/()J/), livre XI, XXI. 27.


10 Heidegger ~;<lttl1chc'ù rechercher l'esscncc du 111Onde. la 1110ndalll'ité du
monde: ce qui t~it être le mondc, cc qui tilit quc le Illonde est l11onde. Il s'agit de
définir Ic statut ontologique du monde. La l1londéllH.?ité relè\c de lél structurc, du
cé1l'tlctère du Doselll. fVltlis on pussc par l'étant puur découvrir ce qu'est réellement
le mondc
Il Heideggcr désigne (II/fiC/lie tPut ce qui sc rélpporte ,'1 l'ét,lllt ct (!1l{(!!()gli/IIC t,lut
cc qui sc mpporte il l'être. Pourtant, il rcnoncc élU projet ct élll mut <luntologie, in
Martin HEIDEGGER, /1I(roc!IlC!lOIl U !u 1//(;(OpItV\lqllC', tr,ld Ci Kahn, I\nis .
Editions Gallimt1ld, coll. «Tel », 1 967., p. 52.
17

son existence et son utilîté. Ce qui existe, c'est une structure à


rintérieur de laquelle l'outil s'insère, s'enracine et y puise
son sens. Le statut ontologique de l'outil, c'est être à portée
de la n1ain. L'être de l'outil apparaît dans la structure
ontologique du rnonde arnbiant, de l'environnernent, de ce
qui est à pOliée de la nwin.
Être et Temps ne constitue pas une anthropologie, car
ce qui est recherché à travers le Dasein, c'est le rappoli à
l'être, et non une définition de r essence hUInaine. En rnêrne
ternps, cette relation est appréhendée par l' intennédiaire
d'une structure particulière du Dasein qui en est à la fois le
révélateur et la condition. C'est par le Dasein, et en lui, que
vient au rnonde le questionnernent sur la vérité, en cr autres
ten11es un questionnernent de r être sur lui-mène.
Ces analyses évoquent les théories contenlporaines
issues d'une interprétation des œuvres de Kant, l'nais avec un
nuance: le monde vitaliste des éthologues, qui résulte de
r acti vi té réussie cl' un organisllle ordinaire, n' est pas tout à
tàit le monde de l 'h01l11l1e dans lequel Heidegger introduit
cette dirnension de la rnort qui lui donne son véritable sens.
L'essence rnênle de ce Dasein, c'est d'être expulsé
dans le n10nde d'une rnanière constitutive pour éviter que la
réflexion philosophique ne parvienne à une Î1npasse.
En posant au dépati rindissociable relation unissant
l'étant qui conlprend l'être et les étants envers lesquels celui-
ci se conlporte, Heidegger souhaite cOUli-circuiter un
cherninen1ent philosophique qui, selon lui, ne mène nulle
pati ...
CHAPI1'RE 1

l'existence humaine

§ 1. Dasein

Seul l'holTllTle est ouveli à l'être, et c'est cette


ouverture que Heidegger nonm1e Dasein 12. Heidegger
explique: le Dasein n'est rien d'humain 13; le Dasein ne veut
pas dire le fait pour l 'homme de se trou1'er là 14 ; ainsi le
Dasein n'est-il pas l'être-là, mais l 'être-le-là 15. L 'holTnne
n'est pas là, il est le Là, car il déploie son essence de telle
sorte qu'il est la clairière de l 'être 16. La nature du Dasein est
d'être une conscience et la nature de la conscience est d'être
en rapport avec le n-londe et avec soi-mênle; il est le
contraire d'une chose. Cette relation au rnonde est
constitutive du Dasein: la conscience est essentiellelTlent
ouverture sur l'être. Le Dasein est donc un rapport au rnonde.
e' est pourquoi tüir le lTlOnde est encore une nwnière d'être
au 1110nde et d'y aSSUlner sa condition. Comme r écrit le poète
Rilke dans la preInière de ses EJégies de Duino, {. ..j que
nous ne sommes pas vraiment chez nous dans le monde
interprété l7 . Le cOllnaftre est un 1110de d'être du Dasein, de
l'être-au-Inonde. La connaissance n'appartient pas à un

lè Structure existclltiale qui permet l'ouverture de l'être ct l'ouverture él I"êtrc


Même sil est porté par lui. le Da.se/ll n'l'st pas /'IIOIlIIIIC Il l'st même cc qui
permct de penser rêtrc SiJllS l'homme. cl Tell/V\ présclltc le Di/le/Il l'om ml'
cet êtrc que nous sOll1mcs ct que nous ,wons ,1 être Le Di/se/Il signitïe . C 'nI 1(1
ql/c 1 (Jlri! csl
1.' CO!l/nhl/!l()11 cl /a (jl/el//()Il de l'êlrc, in QI/C\I/()I!.\ 1 el 1/, tmL! G CîraneL p. 214
1·1 fV!mtill HEIDECîCJER. ;V/{:'12\che 1. trml P Klossowski, Pétris. Editions
Cî,ll1illlmL!, 1971, p. no
rv!artill HEIDECîCîER. LeI/ri! cl ';CO/7 Bcol//icf, in QI/C\fIOIlS III Cf II'. tlull R
rv!ullier, Pétris, Editions Cî,tI 1il1lélld, coll « Tel », 1%6. Il I_~()
16 If)/(/'. p. ~ 1

l' Rl1iner Maria RILKE, de DUlI/(), Pénis, Editiolls du Seuil, coll


« Points Essais », 1974, p . 9_
20

cogito, rnais au Slll71, à l'être directernent. Le Dose/n est


capté, Plis, engagé dans un rnonde.
L'engagelTlent, l'agir dans le monde pressent le
Dasein avant rnêlTle qu'il en soit conscient. La connaissance
relève de r être. La praxis (action qui est prenüère) confère au
Dasein son lTlOde d'être intriqué et entrelTlêlé dans le Inonde.
Un ex alTI en nlinutieux de ce thènle apporterait en retour ce
qu'il en est au juste de cette sournission. La notion
heideggérienne d' ekstase 18, censée décrire au mieux
l'existence hUlTlaine, constitue l' aboutisselnent de deux
itinéraires philosophiques jusqu'alors souvent considérés
conlnle étant distincts. Heidegger, tout au long de son œuvre,
tente d'analyser dans un rnênle lTIOlTlent structurel ce qu'Il en
est de la rnanière de penser les objets et essaie d'exprirner la
nature profonde de rholTnne. L'une des toutes prernières
intuitions philosophiques repose sur la perception de la
liaison fondmnentale entre ces deux versants de la question
de l'existence humaine. Peut-on croire possible cette liaison
et peut-on la chercher? Cette intuition est intense chez Kant,
car elle prend la forme de la relation que doit entretenir la
raison pratique et la raison théorique ainsi que de la
sournission de cette denlière à la première. Elle reste intacte
chez Heidegger, qui proposera un genre identique de rapport
obligé de l'une à l'autre, Inais les notions de raison pratique
et raison théorique pOlieront de nouveaux norns : l'être-jeté 19
et le connaître en tant que cOlnpOliement possible de celui-ci.
L'une des difficultés de la pensée de Heidegger (du
rnoins à l'époque où ces thèrnes l'intéressent principalement)
se concentre sur les problènles de la connaissance des objets
20
dans l'ontologie du Dasein . Les conséquences sont

IS Désigne 18 capacité inhérente il l'existant hUIll~lin de se tenir 11l1rs de soi, ~'I

distance de soi. Chel Heidegger, le caractère ekstatique du D{f\CIIi est inhérellt ~'I
sa telllporelJité
Il) Le Dmelll est jeté Ell tallt qu'il est .ietl~, t(lut \ l'1I1'lé' ~I lui ct il est d'elltentc
avcc cc d({m quoI il l'st jeté
~o Pour aborder plus ~Iiséllleilt I~l pensée de Heidegger, lire CeorgL' STEINER..
/v/Orflll Heidegger, Paris, Editiolls FlilIl1ll1arioll, coll. {( Ch~llllpS »., 1W~7
21

irnportantes et susceptibles de réduire certains écueils propres


à l'enquête sur l'existence hU111aine. Ne ser.lit-ce qu'à ce titre,
il senlble raisonnable de relire cet exarnen, en essayant, dans
un prenlÏer ternps, de départager ce qui ressori en propre à la
question du connaÙre, en tant que cOll1poriernent possible de
l'hornrne, de ce qui appartient plus directe111ent à la
possibilité nlênle de tout conlpOlielnent.
Cependant, il est un autre aspect de ce
questionnernent qui perrnet de le justifier dès le départ: la
provenance mênle des problèlnes analysés par Heidegger
dans son ana~vtiqlle existentiale. Cette origine s'atteste dans
deux systèrnes de réflexions philosophiques: la connaissance
(appréhension du réel) et l'existence. Pour la prenlière
question, Heidegger s'appuie volontiers sur des propositions
suggérées par Aristote, K.ant ou Husserl; pour la seconde,
son analyse reposera plus discrètenlent sur Augustin, Pascal,
Kierkegaard ou Nietzsche.
Le pariage, selon cette double problén1atique, accorde
une meilleure signification des élérnents, issus de l'étude
menée par Heidegger sur l'existence humaine, d'autant plus
qu'elle révèle des instructions décisives pour la poursuite de
l'intenogation philosophique.
La position de Heidegger n'a janlais été celle de
l'existentialisrne. L'œuvre de 1927 est explicitelnent située
dans une perspective ontologique, et les descriptions de
r angoisse, du souci, de l' être-pour-Ia-moli, etc., sont toujours
resituées sous l'angle de l'être auquel le Dasein se rapporte
sans pouvoir le saisir. Être et Temps ne décrit pas le Dasein
rnais le nlOntre en son existentialîté. Toutefois, cet ouvrage
est une des origines des philosophies de l'existence.
Heidegger n'est pas un théologien, mais sa pensée a très
forternent marqué des théologiens comme Bultrnann.
Le langage et les théories de la philosophie
contemporaine ont donc été profondément ponctués par
JJ

21
l'ontologie heideggérienne • Heidegger n'est pas un
« penseur existentialiste» : il soun1et la question
« existentielle» à l'intenogation sur le «sens de l'être ». Il
Ï1npose le problèrne de l'existence hUlTlaine non en ten11es
d'un attachelTlent rationaliste, l'nais pose la question dans une
prospective totalelTlent ontologique. Dans la Lettre sur
l 'humanisme, il n'y a pas le rnoindre point cornrnun entre
« Existenz» et ce qu'entend Smire par «existence ».
Pourtant, au paragraphe 9 de son livre, Heidegger explique
que l'essence dll Dasein tient dans son existence.
« Eksistenz » ne veut pas dire «vécu» ou «existence» au
sens français, lTlais désigne f 'homme dans l'Ouvert, la
clairière de l'être dans laquelle il se tient au milieu de
f'étant 22 . Son interprétation existentialiste est réductive, car il
n'élabore pas son comrnentaire des catégories existentielles à
partir des analyses de Kierkegaard.
Heidegger présente Kierkegaard comme celui qui, au
c
XIX siècle, s'est ernparé d'une rnanière expressive et a
considéré rnéthodiquernent le problèrne de l'existence en tant
23
que problèn1e existentiel . Il l'utilise uniquement comme
référence à l'ontologie; détenTlÏnations qui ren10ntent à la
pensée grecque, particulièrelTlent à Aristote. Heidegger
s'intéresse sinlplen1ent à lTlettre en lumière le mode d'être
dans l'existence hurnaine. Il traduit l'attitude envers
l'existence en une relation de l 'hOn1lTle à l'étant en tant
24
qu'étant . De ce fait, il parvient à fournir naturellernent de
précieux instrurnents pour cette analyse, rnais ceci ne

21 Cf Mc/leau-Poilly ct son ouvrage Le l'i5/ble cl /'If/I'/\ih/e , Ll psych~"wlyse de


Lacan, I~l critique littélllire chu Blallchot, I",lrchéologie r()uc,ddienlle, 1,1
décollstructioll derridiellllc, la pensée post-mltdytique de Rorty, Quille ct Putlltlill ,
le courélnt philosophique illcalllé pm Gad,ll1lcr ct Ricoeur ct 1,1 pensée « bible» de
Vattilllo fournisscilt de Illultiples excmples de cettc imprégn<ltioll
22 Frédéric \;Ie TOWARNICKI, MU!"lill Hc/{/cggc!", SOI/I'CIlIf,) Cl cliroll/ill/Cl, Pélris,
Bibliothèque Rivages, 1999, Il 1\5
2.' Êlre el TemjJs, ~ 45.
2~ Vinccnt DESCOiVIBES, Pil//osoplllc par gros le/J/p5, Paris, Editions de Minuit,
colL «Critique», 1L)8C), p. 115-116.
marque pas rultinle but qUIl pense atteindre ...

§ 2. Temps et Dasein

Dès 1924, la cornplexité dans l'usage philosophique


2S
de la ternporalité que propose l'œuvre de Heidegger est
renlarquable dans le texte de la conférence Le concept de
temps, où apparaît un rejet au questionnernent classique de la
26
subjectivité pensante au profit de la facticité 27 de l'être-là.
Heidegger y insiste sur le fait que le tenlps est le principe
d'individuation, non en ce qu'il éclaire l'actualité de tel ou tel
étant, nlais en ce qu'il révèle l'être-là comme toujours ce qui
28
s'anticipe soi-rnênle . Cette analyse dégage une thèse qui
trouvera une plus ample justification dans Être et Temps et
accordera à 1~ avenir une prirnauté parmi les rnodes de la
2
ternporalité <J. Cette prinlauté constitue la conséquence et les
prérnices de r idée selon lesquelles le Dasein est d'abord et
avant tout à cornprendre conune un être-vers-ses-possibles,
au nonlbre desquels la rllOli jouera un rôle tout à fait
30
fondarnental .

~) La temporalité connote Lille relation exterleure, objective élU temps, la


temporellité exprime l'implication du D(/.seil/ dans le temps.
~6 Subjectivité veut dire' l'être humain est le fondement et la tin non pas
seulement de lui-même, mais il n'est lui-même que dans la mesure où et aussi
longtemps qu'il est le fOlldement et la tin de tout cc qui est ell son entier ct
s'aftirme en tant que tel, cf Martin HEIDEGGER, ZII Ems! ./iil/ger, Ed Petel
Trawlly, 2004, CA 90,30
7
2 Du point de vue philosophiquc, la hlcticité désigne le point d',lncrage ctiCctit
d'une pCl1sée existentielle qui ne spécule plus sur les pures essences, nltlis
s',lttache b expliciter l'être-au-l1londe tel qu'il se donne en Situ,lti(lll C(lJ1ll1le ctre-
jeté LJ facticité ne se confond pas avec la hlctualité ljui cst le bit de l'objet qui se
tient sous les yeux
fvlartin HEIDEGGER, Le col/ce/J! de !ell/f7\, tl,ld ivl Haar et ivl -B de LIlIlld)
Péllis, CO/11er de 1 He/ï/c « MarI/II Heideggct », 1903, il 51
2" Ih/(/.. p. 45.
;IJ Martin HEIDEGGER, Prolégoll/èl/es cl 1 //I\!o/re dll COI/CCP! de !ell/p.\, (COUIS

de iVlélrbourg du semestre d"été 1(25), trad. A. Boutot, P,llis, Editions G,dliI11,lrd,


2006, p 425-426, Le COI/cep! de !elllp), p. 44-45
L'essence du Dasein réside dans son existence. Pour
Karl Jaspers, l'existence n'est pas une fonTle de l'être, l11ais
une forrne de la liberté de l'hon1rne, c'est-à-dire qu'il n'y a de
réalité pour l 'honllTle que dans la rnesure où il se nleut dans
31
sa propre libelié fondée sur la spontanéité . L'existence ne
doit plus être c0111prise conm1e le sin1ple fait d'être, rnais
conm1e la caractélistique d'un étant qui sort constmnlnent de
lui-rnêrne. Le Dasein est en relation pennanente d'instabilité
avec soi; s'il n'est lien de défini, il a alors devant lui toute
l'étendue du possible. La caractéristique fondan1entale du
Dasein est d'être ternporel : il n'est pas si tué dans le tel11ps
(ce qui est le cas des choses), nlais cl' être tout entier,
intérieurernent, tissé par le tel11ps vécu. Le Dasein est
ten1porel au sens où l'on dit d'un être fait de matière qu'il est
matériel.
Le Dasein est telTlps! Heidegger introduit la
dirnension telnporelle dans son analyse ontologique du
Dasein. Par le langage Inêrne, il met en place des inscriptions
ternporelles qui se préciseront de plus en plus. Selon
Gadanler, l'être n'est que le langage et ne peut être saisi que
con1nle langage. L'ouverture au monde du DClsein est tourrlée
vers la dirnension tel11porelle.
Le monde s 'olnTe et, si large qll 'cn soit l'empan, 1710n
regarLi 1e traverse d 'un b-out a' l' alltre 3')-.

Par le biais de l'étrangeté et du néant, le Dasein


s'ouvre au futur; c'est une l110dalité de synthèse du ten1ps qui
est ici en question. De ce fait, être présent à soi, faire
réflexion sur soi, c'est se décoller de soi, ce qui serait
irnpossible sans le ten1ps qui arrache il l'inertie de 1Ïnstant.
Ce retour sur soi de l'être peut être saisi existentiellement. Le

'1 Hannah ARENDT, L{/ p/II/(J)(}jJ/lIL' de / ('rn/L'IIC c. P~lris_ Lditiolls P~lyOt. 2()()(),
p. 137. Ct. Karl JASPERS., P\lc!/()/og/c de\ U!1I(C!7I!UIl\ dll }Il(}}/l/c'., Bcrlin,
Splillger-VcrlDg, 1954, ÎV! DLJFRFi\NF 8: P~llli RICOEllR "u}/ )mjJcn c/ /a
p/II/o.wp/lle de / 'eri)/encc, P~lIis, Editiolls dll Scuil.. Il)47
;2 P~lul CLAUDEL, Cil/(/ gmndC\ ode\, in 0.11\1(' PO(;{U/IIL', r~lris, Editiolls
Gallimard., coll. « Bibliothèquc dc LI PléiadL'». 1967. p 14()
25

Dasein est donc constitué par l'unité synthétique de trois


dÏ1nensions tenlporelles (passé, présent, futur). Heidegger les
normTle des ekstases, car en elles, le Dasein sort de lui-rnênle,
33
s'étend pour revenir à soi .
L 'homme désire l'éternité mais il ne peut avoir que
son ersatz.' l'instant de l 'extase 34 .

Le caractère ekstatique de la ten1poralité originaire est


nivelé dans la cornpréhension vulgaire du tenlps (Aristote,
Kant) sans cormnencelnent ni fin. Le propre de la conception
heideggérienne du ternps est de penser la finitude tenlporelle
dans un sens ontologique. L'avenir se tenlporalise dans de
r ekstase. Dans Le Désert des Tartares, r écrivain italien
Dino Buzzati décrit de rnanière admirable ce futur
hypothétique qui fait oubIîer la platitude du présent. Les
personnages de ce rornan n'ont pas de passé ni de présent: ils
ne vivent qu'en fonction du futur, airnantés par l'attente d'un
événement rnystérieux :
Cependant, le temps passait, tOl~iollrs pllLs rapide;
son Iythme silencieux scande la vie, on ne peut s'arrêter
même un seul instant, même pas pour jeter lin COllp d 'œil en
arrière. (( Arrête.' "/.lrrête ! » 1'owirait-on crier, mais on se
rend compte que c'est inutile. Tout S'el?!lIit, les hommes, les
saisons, les nuages,' et il est inllti le de s'agripper aux
pierres, de se cramponner au sommet cl 'un quelconque
rocher, les doigts fatigués se desserrent, les bras retombent
inertes, on est toujollrs entrafné dans ce flell1'e qui semble
lent. 171ais qui ne s 'arrêtejamais 35 .

;; Le sni Il'est rien (rélutre que ce retour après lé! sortie dé1l1s l'ntériorité Être lion
dc \(JI ne signitie pélS qu',)!) est hors de lïllSttlllt présent Ù lél 111tlllière d'Ull rêveui

qui ,,'é\élde \ers le pélssé ou vers 1 avenir L ext,lsc est idel)titictltioJ1 élbsoluc ,lU
présellL ouhli totéIl du ptlssé ct de I"(l\cnir
;1 Ï\'liléll1 KUNDERA, L(') I('\IUIIICI//\ IiO/Il), Pélris, Editiolls GéIl 1ill1éllLl, coli
« F(llio ».1093, p. 104
;.; Dil10 BUZZA 11, Le Déwr/ dc.\ Tilrlm'c), Pmis, Editiol1s Robert Lltfont, 19S(),
Icéd. Le LiVie cie Poche (1977), p, 200.
26

L'inscription du problènle de la conscience ternporelle


dans la ternporalité du Dasein se laisse entrevoir clairenlellt à
l'intérieur de la critique que Heidegger propose du Soi
husserlien, lors du cours de l'été 1925 36 . Heidegger radicalise
la dérnarche de Husserl. Pour celui-ci, la conscience
s'appréhende au niveau d'un telnps phénonlénologique, c'est-
à-dire par la synthèse des actes de la conscience. Cette
synthèse est la condition de possibilité de la conscience.
Heidegger déplace cette constitution de l'identité du rnoi et
de la conscience au niveau plus fondanlental de l'être en
s'attachant aux conditions de possibilité non plus de la
conscience, nIais de l'existence, de l'être. Si Heidegger se
détache des conceptions de Locke (identité du Inoi
caractérisée par la rnénloire), de Hurne (privilège de la
perception dans la constitution de l'identité), de Kant (unité
conceptuelle du 1110i antérieure au nloi ernpirique) et de
Husserl, c'est que ces penseurs relèguent la constitution de
l'identité au niveau elnpirique, psychologique et abstrait.
Pour Heidegger, il s'agit de voir la singularité de l'ipséité
dans le nlornent présent et non dans une abstraction
conceptuelle; il plante la question de l'être. C'est à paIiir de
l'être qu'il pose l'identité singulière du Dasein.

§ 3. On

L'ipséité relève du souci, des rnodalités de l'être; elle


résulte de la ternporalisation. Heidegger s'écarte de Kant et
37
de Husserl , car il situe l'ipséité dans l'ontologie et non dans
l' ontique. Le fait de garder ense111ble les différents l110lTlents
de soi -rnêrne, c'est -à-dire la constitution de r identité, n'est

;(,ProlégolJ~èlle.) cl l 'hl.HOlre d" COI/ceP! de !C/I/p\, p 171-195


Husserl n'est pas <1 l'origine du qUCStiOlll1CIllL'ilt et du cheminemcnt dl'
Heidegger Husserl é1 ,1ppOIté lin reg,ml sur des problèmes déjù existants. il est le
détol18tcur qui (] poussé Heidegger sur sa voie et Sll problénwtique propre dit'kre
cie celle de HeideggcI
-1"'/

pas le fait de la conscience, maIS de r affectivité


fondarnentale : le souci. L'orientation de 1'existence vers le
sens de l'être à travers le lTlonde dans unité de la facticité r
n'est autre que le souci.
Le souci est pensé COrr1111e une ouvel1ure à l'être de la
tetnporalité du Dasein. Le sujet de la phénolnénologie senlble
encore trop cartésien, aux dires de Heidegger. Les analyses
de Husserl continuent de laisser croire que ce sujet peut
s'appréhender lui-tnêJne dans une introspection possible.
C'est ignorer l'essentiel de ce que peut rnontrer non pas une
analyse psychologique, l'nais une analyse plutôt
« phénornénologico-hennéneutique »: le Soi de l 'hon1rne
échappe continuellelTlent à toute volonté de le circonscrire
38
idéalelTlent . Ce n'est pas là une erreur ou une faiblesse
méthodologique. C'est la conséquence naturelle de la
constitution Tnêlne de ce Soi, toujours hors de lui-lnêllle. Le
Dasein a tendance à vivre loin de IUi-même 3lJ , il est déjà
40
constitutivelnent rapporié aux choses, il est être-au-monde .
Cette tendance, indépendanlrrlent des effets pervers qu'elle
entraîne presque inexorablernent, est norrnnée Verfallen
(Chute), et elle a en quelque sorte pour effet de constituer une
subjectivité seconde: le «On» qui tend à se suppléer à
l'authenticité réelle du Daseù/,I . Dans la banalité
quotidienne, le Dasein se rapporte à un autrui irnpersonnel et
général: le « On ».
Le « On », c'est l'opinion, la moyenne, que personne
n'a jarrlais rencontrée, rrlais qui doit bien exister. C'est le
«On» qui détermine ce qu'on dit, ce qu'on pense, ce qu'on
fait, ce qu'on sent. À ce sujet qui n'est personne, le Dasein
confie le soin de décider de ses gotHs, de ses loisirs ct de ses
opinions. Le Dasein se délivre de la dure condition d'avoir à
être soi-mênle, en s'abandonnant à la lénifïante dictature du

"Ibid, p. 171-172.
;') Ibid. p . 228.
~() Ib/(I. p . 229-230. La traduction littérale ser~lit è/re-doll\-Ie-II/())/lic ~
~I lb iiI , p. 357-359.
« On ». La vie facticielle n'est ainsi vécue par personne, et ce
n'est à personne que toute vie consacre sa préoccupation. La
vie est engluée dans des traditions et des habitudes non
propres. Grâce au « On », le Dasein nlédiatise son être-au-
rnonde et peut tenir son rôle d'être-là, auprès-des-choses,
sans pour autant se nlettre lui-rnêrne en jeu. Pourquoi le fait-
il ? Ce n'est pas un caprice, tuais une tonalité (Stimmung)42
fondarnentale -l'angoisse qui l'entraîne (ou le pousse) dans
le Verfallen et vers une préoccupation vis-à-vis de l'étant et
ce, en raison rnênle de l'irnpossibilité d'un rappoti à soi
43
connne à quelque chose de stabilisé . Le Verfallen n'est pas
une situple possibilité d'être du Dasein, mais bien une
structure existentiale ongulaire, c' est-à-dire une
44
caractéristique fondarnentale constitutive du Dasein . Il
s'agit de sortir constanlment de soi (sans retour), en
s'engageant dans la quête indéfinie du nouveau, de l'inédit,
dans l'unique but de se distraire de l'angoisse. Cette
perpétuelle agitation supprinle la réflexion sur soi, penl1ettant
d'éradiquer toute vie intérieure.

§ 4. Analytique existentiale

Une telle analyse propose un double dépassernent de


la problérnatique transcendantale. Si le transcendantal se
laisse cornprendre ici cornme ce qui s'occupe du mode de
connaissance des objets. La thèse de la conference de 1924,
cornplétée par le cours de r été 1925, atlirme l'insuffIsance
4
de la thérnatisation du Sl(jct au sein de cette problématique 'i
et estime qu'une telle thérnatisation ne pourra s' effectuer

~~ Heidegger traduit Sf/lIlllll/l/g p,lr d/\/)(]\/l/()I/, cl rvhlrtin HEIDEGGER.


b el Il, tnld A Pré'lll. p 3-1() 011 pcut CIlcurc trdduirc cc mot p,lr
Ql/e"I/(}11.)
hl/Illel/J"..,el/lllilel/I dl' \!ll/(/f/Ii" !I/nde dl' 1(/ d/\/J(I\!I/(II/
·u Prolégo/7/èl/es à / !wlo/re dl/ C()I/CCP( de ((,"/Ji\. P Y)4-4~3
~~ IInd. p. 407-408
15 Située chez Husserl ou c!le! Kallt.
qu'à partir de la situation transcendantale. Toutefois, cette
thèse en renfe1111e une autre: on ne pcut réduire le Sl~jct à la
seule action de penser les objets. Quand bien rnênle
affinnerait-on que l'on ne veut s'intéresser qu'à ce problènle,
il est ilTlpossible de thénlatiser correctelTlent ce dernier sans
tenir COlTlpte de la question plus vaste qui l'englobe. La
solution éventuelle des problèrnes suscités et répetiOriés par
cette problélllatique assez patiiculière (transcendantale)
passera donc par le détour obligé de l' ana~vtique cxistentiale :
enquête phénOlllénologique sur ce que c'est que d'être un là
pour un Da-sein 46 et qui trouvera sa fOlllle la plus achevée
dans l' œuvre lTlaltresse Être et Tcmps.
Heidegger conduit r analytique existentiale à son
tenlle en délTlOntrant que la structure primordiale de la vic
factuelle et quotidienne est l'êtl'c-all-l71ondc, et que cette
relation au rnonde est ternporelle et historique. L'analytique
existentiale révèle la ternporalité et pennet le passage à
l'interprétation ontologique. Par conséquent, Heidegger
considère que son questionnernent surpasse les controverses
opposant réalistes et idéalistes au sUjet de la possibilité de la
connaissance absolue de l'être.
Que dévoile finalement cette anal yse de l'existence '?
L'analytique existentiale d'Être ct Tcmps identifie d'abord
r être-au-monde (In-der- vVelt-sein) en tant que structure
fondarnentale du Dasein 47 . Cette constitution signifie que le
monde n'est jarnais un ensernble d'objets posés devant l'être:
il s'agit, pour lui, d'un englobant à l'intérieur duquel il est
définitivenlent inséré 4K . L 'homrne ne se rapporte pas au
monde COlTune l'œil au tableau. L'homme et le monde sont
liés COlTune la tortue et sa carapace: le monde t~lit partie cie
l'honune, il représente sa dimension ct, clès que le rnoncle
change, r existence change égalcrnent. De ce hllt, l'être ne

l' Ih/(l. P 223-234. Do, DU-\CIII t:lrc-/c-/{{ Cc (u cst j~1 jllCSCIlLC dc l'l'tIC
Cl TC/Jlps . p 83
IS Cf Joël BALAZUT, L l/JlpCI/.\(; de /(/ ;;/II/n\IJ/)/IIL' Itc'/(/e<.::gà/l'ill/C. r~lIis, hl
L' Harmattan, 2006, p, 64,
JO

peut échapper au Inonde où il vit. Peut-on supposer que le


49
caractère de l' être-au résurne le véritable rappOli que
rhornnle entretient avec les objets qu'il pense? Cette analyse
n'est encore que superficielle. Il ne s'agit pas, l'ayant
trouvée, de revenir déjà sur le nlOde de connaissance des
objets et en tirer des conséquences, car l'être-au n'est lui··
rnênle que l'indice de traits constitutifs plus fondanlentaux.
L'être-au est l'espace ouveli pour un contact, qui veut
dire être contre un nlonde. L'être-au··nlOnde est cet espace
laissé libre pour que l 'honlnle rencontre un étant. Cet être-al!,
dit Heidegger, distingue le Dasein de tous les étants auquel
est j ustelnent le !Jasein. Ce qui caractérise ces derniers
fÔ1111ent, à ce stade, sinlplernent le fait d'être là, devant le
Dasein, cornnle ce à quoi il se rapporte. S Il est alors
indifférent à tel ou tel étant qui est là, devant le Dasein, il
n'est pas celiain que ce dernier soit toujours rapporté à
l'étant. Heidegger en tire l' enseignernent existential selon
lequel le Dasein est constitutivenlent toujours préoccupé par
50
les choses .
La chose n'est pas une représentation, l'nais entre dans
un processus de dévoilelnent de la vérité. La chose fait paIiie
de la structure rnêrne du Dasein. La vérité est un dévoilenlent
de la chose, et c'est rnontrer la chose dans son être
découveli ; c'est dévoiler le Inonde et la chose en sortant de
la conscience et de ses représentations. S'ouvrir à l'objet,
dévoiler l'étant, c'est opérer une synthèse ternporelle. Celle-
ci est possible parce que l'être du Dasein est fini. La vérité
d'une chose se révèle à paIiir d'un fond d'obscurité. L'étant
se dévoile, mais n'est janlais cornplèternent dévoilé. Le
voilement appartient lui-même au dévoîlement. Le Dasein est
toujours dans un rnélange de vérité et de non-vérité.
Heidegger libère une temporalité qui ne peut être celle
de la ~:réoccupation. Il produit un niveau ontologique

~\) L'/Jrrc-il/1. c'cst l'Il ,tllenwnd dm 11/-.\CIII. D,lIls cette expression le 11/ rejoint le
D(/ de Di/\C11/ Ccst donc de l'être du lil, fO/l\'ClI/In': Cf Êfre cf TClI/jJ\, p. 06-07
'II Ih/(I p. \l()
31

d'analyse de la conscience dégagée des rapports ITlondains et


ne la considère pas CornlTle rétrospection sur un acte, rnais
plutôt COlTllne prospection. Le problème de la conscÎence est
celuÎ d'lm appel du Dasein penTlettant de se dégager de
l'oubli de l'être dans les préoccupations quotidiennes, vers la
finalité de l'être-pour-Ia-mort. La conscience existentiale est
un rappel vers l'être le plus propre du Dasein. Le thèrne de la
préoccupation pour les choses sera suivi, toujours dans Être
et Temps, d'une analyse de la mondéité (T/Veltlichkeit) 5 1 de ce
monde qui fonne en quelque sorte l'interlocuteur de l' être-
52
au . L'être des choses airne à se cacher, rnais le « se cacher»
entretient une relation dialectique avec le dévoilelTlent : C'est
le se-cacher qui garantit son être de se-dé1'oiler 53 . À ce titre,
le dévoilernent de l' être-au-monde comnle tel montrera bien
plus d'importance philosophique que l'élucidation du mode
général suivant lequel la pensée s'applique aux objets du
rnonde.

§ 5. Spatialité

En introduisant le concept d'espace, Heidegger remet


cornplètelTlent en cause les rnanières de penser venant de la
Inétaphysique. L'habitation est la propriété essentielle de
l'être-dans-le-nlonde. L'être du je suis ne désigne pas l'être
d'une chose, lTwis l'être du Je qui habite le Inonde. Croyant
libérer l'hUlllain des anière-nlondes et des dieux, Nietzsche
réduit l 'habitation de 1Ïlonl1Tle à un cloître, mais le poète
Michaux reconnai't qu'il y a tOlu"ollrs bien un hublot Oll1'crt

Il 'l'st IIi le plel11iel IIi le demier dOllt


51 ,\/olldéllé trélduit /l'C/I/ICII/CII, Ull l1lot qui
Heidegger chélllge 1,1 signitieatioll "Vell/nll/,clI éljui\aut nu nllliide séculier POUl
Heidegger 1I/OlIclJIIL; designe le l110nde COllll11C 111111ll1c
,~ /h/{I., p, l)9,
,; rvIélItin HEIDEGGER, «Alèthéiél», in E\vlI) cl Clllljàcl/cc\, trad A Préau.
Palis, Editions Gall i l1lélld, coll, « Tel », 195ii, P 320
sur un des quatre points cardinaux du l7loluje s-t. Heidegger
critique ridée caIiésienne de l'espace (sujet délinlité par
rappoli aux objets extérieurs) et explique qu'il y a un espace
préontologique, préréfléchi. Cette spatialité est un mode
d'être du Dasein, pensé ontologiquernent en tenne de Inonde.
L'être-au-rnonde du Dasein, avec la facticité qui lui est
propre, jette et confi-onte l'être avec le lTlOnde de rnanière
essentiellenlet11 préréflexive. La préoccupation est une
structure fondanlentale de l' être-au-Inonde. Dans le
vocabulaire heideggérien, l'être-dans est un existential
désignant un rnode d'être du Dasein qui, seul, existe.
L'habitat est indissociable de la spatialité. L'être
(dans l'étendue corporelle) ne vise rien d'autre qu'à un
habiter. C'est une manière d'être à l'espace, c'est donc un
55
mode de spatialisation . Fonclanlentalenlent, /a relation de
/ 'homme et de / 'espace n'est rien d'autre que / 'habitation
56
pensée dans son être . Les paragraphes 22 à 24 cl' Être et
Tempss7 au sujet de la spatialité du Dasein laissent apparaître,
indépenclannnent de leurs nlérites propres, une thèse tout à
fait essentielle pour la c0111préhension de toute r analytique
existentiale : le Dasein restera introuvable si, pour le penser,
on ernprunte le chenlin qui rnène en général à la pensée de
r étant. Plutôt que de l'identifier COmlTle pensant, en
opposition à ce qui est étendu, cette spatialité du Dasein va se
laisser ici circonscrire en des concepts beaucoup l'noins
Inétriques : l' é/oignemen t ou l' orientation 5X • De telles notions
contribuent à rendre encore plus conlplexe le concept 111êtne
du Dasein, à tel point qu'elles justifieront une reprise

'1 Henri MICf-fAUX, Prédico!JolI, in QlIl fL' IÎt~, al/l'I'L'\ COlllp/CIe", tOllle I. r~lris,
Editions Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléi~lcle », 1998. p 100
,; Didier FRANCK, ffc/(/eggcr Cl /e prohh;!IIL' de / C,/){/CC, P~lris, Editiolls dc
Minuit, 19ii6, p. 58-59,
,'h Nb/tin HEIDEGClER. « B5tir H<lhitel Pcnsér ". in ["(//1 cf ((lI/((;/('I/U'I. !I/'

Cil. p. 188.
,ï Cf p. 141-154.
)~ /bf(/., p. 146-147
33

générale de l'analyse à partir du regard phénornénologique


porté sur le Dasein quotidien.

§ 6. Dasein quotidien

Passant sur le caractère de la quotidienneté qui nlOntre


le Dasein toujours en rappoli avec les autres 59 , Heidegger
s'attarde longuelTlent à décrire cet ersatz d'ipséité que
constitue propren1ent ce qu'il appelle le «On ». La
détenTlination toute patiiculière de ce cornpOlielTlent
spécifique du Dasein est que celui-·ci y vit en quelque sOlie
par procuration, qu'il abdique sa propre possibilité d'être-au-
rnonde en faisant agir à sa place des rappolis aux choses déjà
. .,
lI1stltuees, , .,
repelionees, acceSSl'bl es ()() .
Heidegger s'interroge sur la quotidienneté du Dasein.
La quotidienneté est le « C0111nlent » du Dasein dans sa vie au
jour le jour. Il existe une quotidienneté dans toutes les
civilisations, car elle rnatérialise le temps du monde. Le
propre du tenlps de la quotidienneté est de ne pas cesser, il
possède une dirnension incontrôlable. De ce fait, l'existence
quotidienne est, dans son fondement, une manière d'être
ternporellenlent. Le sujet de la quotidienneté, c' est le « On ».
La stnlcture de la synthèse extatique du « On » est celle de la

5') Ibid., p. 162. L 'êlre-_)elll est Ull mode déticicnt de l 'èlre-(/\'Cc ct IlC doit pas êtrc
compris autremcnt que comme Uil simple ',)ppcl dc la ctlilstitutivité clc la
tl8llSecm!<lI1cc pour une 81léllyse ontologiquc. Cf ./c'ln GREISCH . Oliiologic Cl
ICIllf7or(/llIé cl IIl1e IlilerprélUI/li!/ IlIfL;grillL' dl' SCIII IIl1d Zc'II, Paris,
Editions PUF, coll. « Epiméthée», 19()4, p. 16()-170
c'I Tenlp\, p J21-3L~. Lé) jJrillléluté du « 011)\ p,lr r,IPI)(lrt dU SOI ((lLi
l' ill\'Crsc) préscnte unc é1ll81ysc hésit,llltC de l,) péllt dL' Hcidegger (p 172-174) ALI
~ 64, il écrit que Ic soi-rnêlllc mlthclltiquc cst L1IlC Iliodl/IUllf()!/ (,\lllenlie//l' dll llil-
lIIêll/e [On] pmpre Il ni (/Plwm qlle d'uhoul clic jJlIII \{I//l'l'II! IL' D(fICIIi 1/ ('Il
l)(f\ 111/-/11(;/7IC m(/!, (11//1 (',1 (II/ (Ol/lnllre pL'nll/ dUII\ Il' /I(JIII-()/I (p _\77) f\U ~ 27,

il éiffirlllc que Ie« On » nc présidc qu'ù UIlC ClU\crtUIC llrdin,lÏlc ,Ill !l1omle (p. 1()l)_
Ih)) L'uniquc possibilité lJU il cxistc UllC ou\crturc qui S(lit Illlell\ que on/II{(/IIl'
IlC cunstituc-t-cllc pas la démonstration de léll1tériorité c\istcnti~lle du 1(J!-II/(;/I1L'
Slll le «On» ') cr Murtill HEIDEGGER, LCI fl/'()hh;/Ilc'I !()!/r!U/lIC/ll(/l/\ dl' lu
phéllo/llél/ologle, trad J.-F Courtine . P,lris, Editilllls G,illim,mL 1()~5, Il Il)i)-Il)().
34

quotidienneté. Le statut anonyrne du Dasein est ancré dans la


61
façon de parler . Ce « On » représente l' anonynlat du Dasein
dans son oubli, sa distance et son aliénation. Le « On », c'est
ce nloi qui n'est personne, puisqu'il possède la fOll11e de
l'étant, indifférent et se répétant indéfinirnent. Cet anonyrnat
de la conscience s'enracine dans le concret et trouve sa
source dans la quotidienneté. Le Dasein, dans la généralité,
n'est pas lui -rnêrne ; il s'agit d'un nlode d'être inauthentique.
Un rnode d'être défini par la pelie de soi, car le Dasein est
capté par la l110ndanéité (nlonde des objets), rnais SUliout par
les autres. Ce qui est perdu, c'est le pouvoir d'être là,
d'advenir solidairernent à soi et au lTlOnde dans r événenlent
62
de 1" ouverture de l' être . Il est donc nécessaire de dégager
l'être du Dasein de r opacité quotidienne. Le Dasein est
submergé dans le quotidien: il agit mais ne réf1échît pas. Il
est donlÎné par le « On » (indifférence publique).
Le «On» rnasque et dissirnule la racine de la
différence ontologiq ue, il trouble le sens de r être. Le Dasein
est sous l'enlprise d'autrui qui lui ôte son être propre en le
63
recouvrant de sa facticité . Le rapport à l' autre est pensé en
caractère de donlÎnation: fruit de son indifférence, de
l'anonynlat. Elle tire son origine de la structure de l' être-au-
rnonde qui fC)1111e la quotidienneté anonyrne du Dasein. Ces
rapports anonylTleS et indifférents exercent la dOl11ination sur
le Dasein pour le détourner de lui-nlêrne en lui faisant oublier
son être propre. Luce Irigaray pense que l 'hornnle se produit
dans l'oubli. Sans lui, il ne peut y avoir d'être. L'oubli de
l'être, c'est I"être de l'oubli. Tautologie fondarnentale. Être:

(.1 Pour 1 kidegger., il Il'Y ,1 pus de IUllgnge. Ill,1is ulliquemCllt du « p'1rkr». Le


« p,I1'lcr» implique toujours 1',1fkctioll et 1,1 cOlllpréhellSioll. même de IlluIli0re
implicite et incollsciCilte. Le « p,l1ler» est l~llticulé1tion cie lé1 compréhensioll
(,~ Ct Pierre Ci'\I~RIQUE, Rê\'!.!, \'(:/'11(;. L'J(/! \/lr /(/ p/lI/o)OjJhi!.! d/l SOli/II/Ct! L'f dl'
/0 l'L'///e, P,lris, Editiolls G,lilim,ml. 2002. p. SI
(,~ L,1 tùctiIYité et lélifectivité re\êtcllt ulle tOlwlité temporelle déms le sellS où lél
-;illglll,1ritl' pprll' 1,1 Ill,l1que du pélSSl' Cette ton,liité tempmcllc pointc \crs 1,1
tinitude. l'être-polir-Ll-inOit L'ou\'erturc du DU\L'1l/ implique les trois structurcs
(éitkctivité, cOl11préhellsioll, parole) d,ms Ici syl1thèse du mOl1de Ces structures
renvoient ù l'être du Dmc/Il le souci
6
oublier, oublier: être -+. Pourtant, cet oubli de l'être est
reconnnandé au ye siècle par le sophiste Protagoras:
Ainsi, l'oubli de l'être, non encore total, a été choisi
et est en passe de le devenir, puisque n'est dit concerné
l 'honune que le dévoilé ou ce qui prend place dans la contrée
65
du sans-retrait .

Cette attitude caractérise, selon Heidegger, la


Durchschnitt-lichkeit, que l'on a tenté de traduire en français
par être-dans-Ia-moyenne 66 , ou encore par banalité et
médiocrité sans pour autant que ces tenTles s'avèrent
vrairnent satisfaisants. Ici, ce qui est d'abord en jeu n'est pas
le jugernent porté sur la valeur relative qu'aurait tel ou tel
agisSeITlent du Dasein quotidien en regard d'un agissenlent
par ailleurs possible (<< authentique »), rnais plutôt le
ITlécanis111e par lequel le Dasein soi-disant authentique peut,
dans le n10nde, se faire représenter par un Sl{jet. Cela signifie
que le Dasein peut êtl'e-dans-Ie-monde sans y être
véritablen1ent et, à terme, jette un éclairage diffërent sur son
« inauthenticité ». Le public est le résultat du nivellernent
quotidien, de ce qui va de soi, de la banalité, de l Ïndiffërence
aliénante. Le ITlode d'être du « On » est un distance111ent de la
profondeur ontologique de l'être. Le fait, pour le Dasein,
67
d'être dans le «On », le déresponsabilise , nlais pas
entièrenlent puisque dans le «On» sont disponibles des
réponses variées et contradictoires à une rnêrne sollicitation.
Le Dasein doit rnalgré tout s'y choisir en discrinlinant, parmi
les con1porternents déjà disponibles, ceux qu'il décide
d'adopter et ceux qu'il refuse. Le cornportement ainsi
produit, s'il ne sen1ble plus rernonter en droite ligne à L1ne
quelconque détennination de la volonté du Dascin, n'en suit

(,~ Luce IRICiARA Y. L '(JI/bll dl.' 1(/11" clte::\/(/I"f/ll . P,lI'is, Editions de


Minuit, 1983, p. 145
Maxence CARON, Pel/)(:e de 1 c;f/C cf (il/glllC de 1(/ \/IhjCCfll'/fé',
Paris, EdÎtÎons du Cerf, 1005, p. 4~)9.
(,!> Èfre cf Telllps. p. 75

(l'7 Ihld. p . 170 et 313.


36

pas rnoins une tendance initiée par lui et qui ne pOUlTa que
difficilen1ent contredire ce qu~il aurait décidé. Parce que le
« On » lui offre une série de décisions ou de cornporternents
prêts-à-porter, variés et divergents, le Dasein doit tout de
rnêlne choisir la niche dans laquelle il souhaite se cacher.
Heidegger conclut de cet exarnen que le soi-rnêrne du
Dasein quotidien 68 est le « On » ; on ne peut déduire par là,
COlnlne sernblait vouloir l'indiquer le cours de l'été 1925 °, et
6

conllIle veut souvent le souligner Être et Temps, que cette


chute dans le «On» soit le paradigme du Ver/aUcn.
L'abdication d'un SOi-lIlênle résolu possible au profit du
« On » suit les contours de la projection du Dasein. C'est au
sein de son projet que se décide la résolution ou l'abandon du
soi-rnême authentique. La résolution constitue la Inodalité du
souci authentique.
La capacité de s'alTacher aux préoccupations
quotidiennes, de choisir un n10de d'être qui pennet à la
possibilité la plus propre d'advenir. La résolution est pensée
cormne anachernent, non pas du 1110nde quotidien, rnais des
préoccupations de r être-au-rnonde. Elle est toujours
devançante, car l'extiqJation se réalise en vue d'un futur. Le
Vcrfallen founlit plutôt l'indice de la pente qui entraîne le
Dasein vers l'étant. Cette pente, qui est en fait la
conséquence prirnordiale de la structure originaire de l 'être-
au-monde, est tout aussi réelle pour un Dasein résolu que
7o
pour celui qui laÎsse le « On » penser et agir à sa place . Le
« On », c'est l 'hOlnrne sans référence à l'être, c'est cet
homme aimable Inarchandise CllLY veux OU1'er/s mais
hermétiquemcnt clos . L'analyse ~1ui conduit à la
71

considération du «On» COlTIlTle d'une déchéance dépend


entièrement de la possibilité d'un soi-mène non déchu, de

ilSIh/{I. p. l72.
hl)Prolégo/llènes ri 1 IwtO/re dl! cOllcert de 1('11'/7\, ~ :26
ïO Être et Temps, IL 358.
Tristan TZARA, L 'Holllille (fJ7prorill/(fu!. P,lris, Editions C.d 1illl,trd, coll.
« Poésie »., 1968, p. 30,
37

sOlie que nwlgré le fait qu~elle soit très répandue, la pratique


du «On» n'est pas pour autant une ,,'éritable structure
existentiale constituti ven. N'est -ce pas là un caractère
constitutif de r existence hun1aine ? Plus que le « On », c'est
la nature projetante elle-rnêIne qui représente ici le caractère
constitutif du volet de l' ekstase de la nature hU111aine. La
preuve en est fOUll1ie d'une nlanière décisive par le constat de
l'incornplétude de l'analyse nlenée jusqu'au dévoilenlent du
Dasein entie})3.
Le « On » est caractérisé par le fait qu'il ba1 arde. Son l

bavardage est une interprétation de cet être-pour-la-nlOrt. On


lTleurt, lnais personne ne nleurt. Les autres meurent, n1ais
c~ est un événenlCnt intra-n1ondain 7-t. Qu'advient-il alors de la
mort dans la farniliarité nivelante du « On » ? La A10rt décrite
si adrnirablernent par Rilke se transfewl11e en une petite mort,
un décès qui n'angoisse janlais. La mort elle-n1ême sen1ble
ne janlais concen1er que ce «On» impersonnel. Le
« rnourir » du Dasein n' appmiient à personne, il est perverti
en un événen1ent public qui fait encontre au « On n,

Là est la mort. Non celle dont la promes5;e m'ait


miraculeusement caressé leur er?fance, -
mais la mesquine mort telle qu'on l'entend là :
leur propre mort pend. verte et sans douceur,
5
comrne unfruit qui en eux ne mûrircljamai:/ .

"èfVlichel HAAR., Lo li'oc/1I1e de 1HnfO/Il', CiICllnhlc. Editi(lllc; lénilllc i\lilliull,


1994. IL 118-21()
-; ef TCII/P\, Il nt)
! EmmLllluel LtvIN/\.~. D/{:II, 10 II/()r! l'f le fC'III/il, 1)~lIIc;, hlitlnlh (il~lc;c;cL l')l),;.
lé éd Le Livre de Poche, cul/. « biblio cc;s"ic; ». p )S
-; Railler fVl~lli~l RILKE. Le L!l're de 10 P(I/!\'ref/' L'f dt' Iii \/lirf tl~ld .1 l.cgl~lIld,
Paris, Editiolls Arfuyen, 1997, p. 17
38

Le «On» irnpose un standard du compOliernent


quotidien à 1~ égard de la 1'n01i 76. fndépendanllnent de ses
rnérites propres, l'analyse de l' être-pour-la-m01i nlaI'que,
dans Être et Temps, un rnonlent structurel qui identifie la
diInension projetante du caractère constitutif fondarnental de
la nature hun1aine. C'est, si l'on veut, le rnon1ent analytique
où est préférée la raison pratique à la raison théorique.

§ 7. Souci

Le souci pennet le passage de la question de l'être que


l'on est (ipséité) à la question de r être en tant que tel
(Dasein). C'est à paliir de son être connne souci qu'on atteint
r être et le sens de l'être comme temps. Le souci est le
nlonlent synthétique qui intègre les trois rnoments de r être
du Dasein, chaque élérnent incorporant sa tenlporalité
propre: le futur pour r existence, le passé pour la factici té et
le présent pour l'échéance. Le souci ouvre l 'horizon de la
ternporalîté. On peut se denlander si l' œuvre de Proust ne
représente pas le ternps du souci? Les rnétaphores, les
propositions emboîtées détruisent et reconstruisent le nlOnde,
les êtres et le narrateur. L' aten1poral ité de r inconscient
77
jouxte l'appréhension de l'Être .
Heidegger propose une ancienne fable pour auto-
expliquer le Dasein comn1e sOllci7'd. Le sOllci manifesté par
l'être entier du Dascin le Inène à chercher des réalisations de
lui-mêlTle dans ses rappolis aux choses: réalisations qui
témoignent de la constante et irrérnédiable non-réalisation de
son être. Dans une telle perspective se produit un effet

C(, Lirc a cc sujct l'~lll<llvsc clc LILI rCil t V~lIl E'/NDE. [Ol/to!oglc {fCO\/llIi/"C [(f
Cil\(, de !(f,!Ilo!lCI!If/(; clll':: ?m((t! cf Hl'/(!eggel. F~ICllltés ulli\'crsitllilCS S~lillt­
l.\luis. Rnl\cllcs. I<')ll~. Il ?\2-lll
CC Juli~l KRISTEVA, L(' fCIlI/)) '(,I/"hle. P~llis. EditillllS G,tllimmd, 1994, p. 23X-
239
Êf/'e Cf 7e/lljJ" p. 247
39

surdirnensionné du rapport aux choses. Le Dasein jette en


quelque sOlie son être devant lui, parrni les choses, réalisant
79
ainsi son ek-istence . La texture fondmnentale du Dasein
C01l1Ule projet fait de celui-ci un être ek-statique 80 puisque le
sitnple fait d'être, pour le Dasein, Îlnplique qu'une pmi
iInportante de cet (son) être se dérobe constaunnent. Elle en
fait égaleulent un être essentiellelnent fini parce que sa fin lui
échappe.
Longten1ps théuwtisée counne siITlple indice de la
finitude de la raison, cette particularité de l'existence
hUlnaine, brillarl11Tlent analysée par Heidegger, le conduit à
une explicitation de l'être de l 'honm1e qui constitue l'un des
mornents foris crÉ~t,.e et Temps. Pour la philosophie, la
finitude hurnaine ne signifie pas seulernent que plusieurs de
ses objets échappent à la raison, l'nais qu'il existe aussi
ceriains problèn1es dans les rapports possibles des concepts
aux intuitions (ou de l'intention à l'intuition). Avant d'être le
problèrne transcendantal du rappori à 1" objet, la finitude de la
raison iUlplique la finitude du Dasein lui-même. Cette
finitude, si relnarquable soit-elle dans la problénwtique de la
mOlialité du Dasein, ne l'est pas moins dans celle du Dasein
C01111ne « proj et ». Afin de saisir ce qu ï 1 en est du rapport
précis qu'entretient le projet le plus propre du Dasein (la
rnOli) avec sa nature projetttnte, il convient de les exanliner
plus attentivenlent.
Heidegger accorde une grande inlpOliance au fait de
rechercher et de trouver le caractère constitutif du Dasein qui

Graphie utilisée pill Hcidegger pour illsister sur ridéc dC\//lgl\\L'illL'l/! hon ciL'
ré,lIisé par cc mode d"être spécitiquc quc Ic~ choscs Ile cOlln,lisscllt P,IS Lcs
choscs sont elles Il"cK-sistcllt pas! L"ck-sistcllcc cst Itl In,llliérc d"être dc l'êtrc
COIllIllC DmclIL L"êtrc Cil eK-sistencc consiste ù (;!rc le 1(1
sn Hcidegger qUl11ific 1" être proprc du DWL'1I1 toujours cn lI\ lmt de soi 1" être
humain comme être qui (l la cOl1lpréhellsiol1 de I"êtrc Cet êtrc-hors-dc-soi ou
« csscncc extatiquc » IlC surviellt PtlS ,1 Uil « soi» dcj,1 donlle. Au cOlltrairc, l'l'st
p,n lui que quelquc chosc COIllIllC un « soi» (sujct rcspol1s,lblc) pcut 8(h'Cnil
L"extasc tclle qu'ellc cst ù cntendrc ici nc signitic PtlS ,"exaltation hors des limitcs
de 1"ordil1llire. Cest pourquoi le mot « extase» subit Lll11oditictltioll Cil ek-)/me
-'lU

pellllet de l' expriIller dans son entièretéS 1. Ce caractère est


essentiellelYlent décrit par le couple souci/résolution
(Sorge/Entsch/ossenheit). Le prelllier tenne télYlOigne du
82
résultat de l'analytique existentiale , le second, d'une
conclusion tirée de r eXalYlen du rnode d'être du Dasein
COlYune ce qui est envers des possibles, et relative au devoir
que lui irnposerait sa nature. Le rnouvenlent propre du « se-
COlYlpOlier-envers ... » est le Vor/m~len: / 'être-vers-ses-
83
possib/es . Ce rnouvement fonde à rebours ce que
84
l'analytique avait découvert et illustre la prirnauté de
]' avenir palllli les ekstases tenlporelles; un avenir pensé
8s
cornnle un advenir à soi . Cependant, il reste encore une
ilYlprécision quant à la question de savoir si c'est la finitude
radicale qui fonde le rnode d'être du Vor/al{len.
La prernière inlpression qui se dégage de l'analyse de
Heidegger laisse supposer que ces deux éléIllents s'inscrivent
dans un cercle qui ne pennet lYlêlYle pas de formuler cette
question. Alors quel pourrai t être r enracinernent commun de
ces deux aspects de l'être du Dasein ? Rien, de la négati ve,
de la nullité, JVichtigkeit. Le néant. Cornrnent donner un sens
à r être dans la confrontation au néant? Le néant menace le
Dasein de priver son existence de sens. La signification de
l'être risque de se dévoiler inlpossible face au néant. Le néant
fragilise le questÎonnenlent de l'être. À partir de la
culpabilité, Heidegger arrive à une autre définition du néant.
On existe en tant qu'être-jeté, rnais on est j aIllais ll1aÎtre de
soi-mênle, de son être-jeté. La notion «d'être jeté dans le
nlonde» ill1plique déjà que l'existence hurnaine doit d'être cl

SI Ihu/. p. ~6, 22<J-230, 241, 2~ 1<:!84 ; Prolégolll<.;'/l'\ li / 'I1I\lo!ll' dll cullccpl de


lell/j7'. p. 444-460
S2 Êlre el Tell/p.), p.231
" /Incl.p . 304-322. /lo/'/(/I//ell structurc c\istenti,t1e du Dmc/I/ qui le Llit
appm,IÎtre eWlllllle cc qui est toujours dalls Uil dev'IIH.:Clllellt de lui-même, pour lui-
même. (lU sein d'ull projet Vo//ml/clI peut ég,delllcilt être (r,lduit pllr ,< ,dler ,lU
de\'élilt des possibilités ».
~.~ À sllvoir l'idée d'un étant jeté pour ses possihles (cL <.'f TCIIIJ7\. p. ~6-l)7).
s.' Ih/(l. p. 383 et 385
-fI

quelque chose qui n'est pas elle-lllêrne ; elle est endettée en


~
vetiu rnelTle l son eXIstence
ce . 86 . Se 1on H'
ewegger, l".eXIstence 1

hU111aine est coupable, car elle existe factuellernent. Elle


possède la culpabilité, parce qu'elle est un Dasein, un être-
jeté. Dans ce cas, la conscience se trouve dans un
endettement primordial que dévoile l'activité de pensée. On
identifiera alors penser con1Ine remercier en considération de
cet endetten1ent reconnu envers l' Être~n.
Heidegger interprète la «négative ». La négative
signifie que le néant est constitutif du jet de l'être-jeté. Le
souci est lui-même dans son essence entièremenf pénétré de
xx
négati1 e . Il pense la dette en terrne de négati ve, on est
J

toujours fondé sur un néant. Le néant, loin d'être un lllOlTlent


d\m processus dialectique, est fondaInentalernent constitutif
de l'être du Dasein.
C'est par le biais de la conscience que le néant se
révèle à l'être à travers l'angoisse et lui donne la possibilité
de la liberté. L ~angoisse est cette SlimmLlng qui inclJque au
Dasein son être-au-Inonde en tant qu'il est un être jeté sur le
lllOnde du pouvoir-être.
S'angoisser, c'est décoll1'rir originalement ct
X9
directement le Inonde comme monde' . C'est la voix de la
conscience qUI penTlet au Dasein de s'arracher aux
préoccupations du rnonde quotidien l)(). La conscience permet
de passer à une sin1ple attitude face à la mOii vers une saisie
du néant. C'est le fondernent existential et ontologique de la

,(; H,lIlJlah A.REN DT, Lil /O/OllfCo-de-lle-j7m-l'OIi/O/l dL f/cldc(':(':CI, Oj7 (If p 502-
503
\' CT .Iulil! KRIS lEV A., Lu rCol'o/IC 1I111111C. POIiI (JII\ l'I /lIll1fl'\ dl' /u jl\\ (/wnil/\\('
jj, Pmis, Editions FélY,lId, 1(N7, rééd Le Li\ re de Pnl'hl', l'nll . « hihlill CSSélis ». Il
2~-2<.) Ct' missi H,lIlll,lh i\RENDT. QI! 'C\I-cC (jlll n()l!\ ((1/1 jh'n\('1 '. ill Lu 1'1(' dl'
/C\/7Iï!, op CIf, p. 21 1-213
.\, Eire cl TC/IIjJ\. p 342
.\'! Ihrd, p 236
Heidegger est trcs critique il l'égtlrd de l'e\pcril'l1cc illtcriclIll' ciL, I~l C(lllscieilce
<lI!

Ll conscicnce tl essentiellement ulle f0l1cti(1I1 lTitique. clic se dét,ll'Ile de I~l


conscience du monde et:;e dégtlge du processus de l'l'llg,lgeilleill 11Hllld,lin ({In' cl
Telllf7), p. 353)
conscience: ouveliure du Dasein au Inonde (cornpréhel1sion,
affectivité, parole). La cOlYlpréhension repose sur la Inanière
de percevoir l 'h01n111e et porte sur le là, l' ouveliure de
l'être 91. Elle dénlasq ue le caractère contingent de l'existence,
le fait que le Dasein est jeté dans l'existence sans l'avoir
choisie, abandonné à lui-lnêIne.

§ 8. Langage

La parole est l'ouverture au l'nonde, elle s'effectue


dans l'acte de parler. Le là, c'est la parole. L'holYlnle
séjoU111e dans la parole, elle représente 1\ll1e des
l
nwnifestations les plus prestigieuses de la proxinlité )='.
L 'homme est cet étant qui entend l'être cf existe sur le fond
lJ3
de cette entente de l'êfre . L'être est donc pensé cornrne
parole et est en lui-rnême Parole. La voix silencieuse de l'être
surprend et parle comlne une énignle. Mais la parole de l'être
anlène au dévoilenlent. La Parole appelle à la parole, COn1111e
un poèrne invitant l'être à l'accornpagner ct à terminer les
rinies. La poésie est une réponse à l'appel de la Parole de
r être. La langue fait advenir r étant en tant qu'étant à
r ouveli. Là où aucune langue ne se déploie, comme dans
l'être de la pierre, de la plante ou de l'animal, là il 11 ~v a pas

'il Alors que lïdc,i1isllle herkeleyen ,lpercev,lit d,ms l'être LIlle rélérellce il ln
pellSCl', Heidegger ,lper<;()it (L1I1s le t~lit, que l'l't,lllt dCllleUI"l' (blls son
indépl'lld,1Ilce mêlllL' SOIl illtelligibilité Cf ElllllltlllLlel LEVINAS, « L 'o/ltologie
l'st-clic fOlldnlllC/lwle ')). ill Ellrré' }/{}/I.\. E\\{{f\\lJ}' le pemcr-ù-I (II/fiC, P'lris.
Editiolls Grtlssct. 1(y) l, rééd. Le Livre de Poche, coll. «hiblio ess,lÎs», p. 16
'):' M,lltin HEIDLGC;Ut ./C/IL'III/1/L'/lICI// l'en l(f /)(/JëJlc. tr'ld. J Be,\lIfret, Pmis,
[ditiolls (j,il 1illltlrd, coll « Tel ". 1()7()
,)~ M,Htin HEIDEGGER. DL' IC\\('II«(' de l(f l'énré .. -/pprocltL' de l' « {{llégo!ïc de
I{{ U/lL'Iï/C ii cr dll « TlIL;(;{(;rC)i dc Pl%n, tlad A. Boutot. l\lIis, Editions
G~dlilll;.lId . }OO l, p. 1()()
d '01l1'ertllre de l'étant et, par conséq uent, pas d'ouverture dit
94
lVon-étant et du 1'ide .
Seul le langage hurnain est à rnêlne de pouvoir
signifier 1~ être, transcendantal ou naturel, et fait du 1110nde le
seul lieu du sens. Le langage éclaire et cache, à la fois et en
Inêrne telnps, l'être lui-nlêrne. Rilke considère qu'être dans
l'ouvert, c'est être totalenlent inséré dans le nlOnde : Ji pleins
'
regards, l a creature 1
VOlt. (ans l '0 lIvert 9'i-. H elC
. j egger re l eve
' au
contraire que tout accès à l' ouveli a lieu en étant au rnonde.
Pour Lévinas conlnle pour Heidegger, le langage serait
'1
ec '
oSlon ,
et reserve, , 1arrernent
ec . et occu 1tatIon. . 96 Benlarcj -
Henry Lévy présente Heidegger con1111e un cratylien
manipulant les étynlOlogies fabuleuses, avec une façon quasi
poétique de pratiquer la philosophie, d'ouvrir le mot à lui-
mêrne, d'en faire jaillir r énergie latente et de substituer le
sens à la vérité, la catégorie de l'inteq)rétation à celle de la
' . l)7 L a 1angue l1el'd eggenenne
tl'wone. ,. est deroutante
' et
impressionnante; selon r auteur lui-même, elle ne forme pas
de nouveaux nlOts, rnais retourne à la simplicité et à la
richesse du langage. La langue est la réponse à l'être.
Heidegger n'irnagine aucun jargon; il s'efforce de dire le
Sirnple et oblige le lecteur à écouter ce que les mots cachent
dans leur rnorphologie. Il précise que la langue de Être et
Temps rnanque de sûreté et que c'est grâce au poète Holderlin
9K
qu'il a cornpris l'inutilité de créer des rnots nouveaux . Dans
Holderlin et l'essence de la poésie, Heidegger insiste sur le
fait que la langue accorde la possibilité de se tenir au rnilieu

'!J fvLlItitl HEIDEGGER, L '()lïg/llC de /'Cl'//\'/L' cl !lrl, in CIic/I//Il\ (///1 IlC /IIèllel/l

I///Ilc pUri- tracl. W BroKl1lcicL r~lris, Editions Ci~lililll~ml. coll « Tcl ), 1962, p
?;3
1)5 RélillCl iVlari<l RI LKE. HlIili(\/IIc de D//I/Ill. p 7')
% Llcqucs DERRIDA, L '(;Clïfllrc Cf lu dl/k/cl/cl' P~lris, Editio!ls du Scuil, coll
« Pnillts Essais», 19ü 7, p. 2U3-22I.
'le Bern~\r(I-Hcllry LEY'(, LC\lèclc de Surfn:, P,lIis, Editiulls Crllsscl. 20()(), rééd

Le Livre de Pochc, coll «biblin cssLlis », p 23?;-2Jl)


liS Cf QIICSflOI/.'l III Cf IV, p . 439
de r ouverture de r étant. Seulement là où cst la languc, là est
99
le monde .
Mais la parole peut dégénérer dans la quotidienneté en
bavardage. Le bavardage saisit les n10ts COlnrne tels, sans
réfléchir au sens, sans finalité poétique. Les n10ts sont privés
de leur puissance originelle et vidés de leur énergie
syrnbolique; ils sont désincan1és, ils ne possèdent plus
aucune réfërence nominative. Le là de l'être-là du Dasein,
c'est l'ouveliure qui s'oriente vers l'existence (la
conlpréhension, l' être-pour-la-rnOli), la facticité (l'affectivité,
r être-jeté dans un rnonde) et la chute, la déchéance (la
1oo
parole ). L'affectivité renvoie au souci en tant que structure
fondarnentale du Dasein. Par l'ouverture au néant, le Dasein
est rappelé à sa possibilité d'être authentique. La chute est
pensée par rappOli à la curiosité. La curiosité est une
distraction hors de tout instant de recueillement de l'être; elle
représente une attente recouvelie par le présent et dépend de
ce qui est visible. L' avidité de nouveauté signi fie, dans sa
dirnension ternporelle, une attente, car elle cherche à se
confI'onter à ce qui est vu et attendu dans le présent. La
superficialité de l'avidité évacue le futur au profit du présent.
L'attente éloigne le Dasein de sa possîbilité d'être
authentique.

§ 9. Angoisse

À partir de l'angoisse, l'étrangeté ex istentiale se


ressent au n10n1ent où l'on est nlÎs en face de la possibilité du
néant du 1110nde. À ce propos, Cioran Cl écrit:

t)t)fvL1rtin HEIDEGGER, Approche de Hô/der/I!/.. trml H. Corbin. fvL Deguv, F


Fedier, J. Lmll1ay., Paris, Editions Gallil1lard, coll. « Tel », 1973, Il 4 7-4~
IO() Lli p~lr(l1e Il'~l j1,IS de temjloléllité propre ct est tLlitee Ù p~llt P,1l Heidegger Le

langage etfectue la cohésion des tmis l1lodes de tempor,tlité , 1,1 p,lrole f,lit signe
vers une synthèse des lcmporalités. Li1 PlHole est le lien qui penllL't 1(\ synthèse des
trois modes d' être du Dwetrl.
L'anxiété, loin de déri1 'er d 'lin déséquilibre nerveux,
s'appuie sur la constitution même de ce monde, ct on ne 1'oit
pas pourquoi on ne serait pas CllLrieu.x à chaque instant, ,'lt
que le temps lui-même n'est que de l'alLyiété en pleine
expansion, une anxlete dont 017 ne distingue le
commencement ni la fîn, une anxiété éternellement
, 101
conquerante .

Par ce sentinlent d'étrangeté, l'angoisse pennet de se


détacher de la structure du nlonde et de se replier sur son être
le plus propre. L'angoisse fait disparaître, évanouir les choses
du Inonde anlbiant. Le 1110nde se retire dans une dirnension de
non-signification. Il y a un néant du Inonde dans cette perie
de signification. Le lTlOnde - en tant que structure du DaseÏn
tombe dans la possibilité d'un néant. Il est dès lors
iInpossible que le Dasein rencontre les choses du monde.
L'absence de sens du lTlonde révélée par r angoisse rend
impossible au J)asein de se comprendre sur la base de la
préoccupation quotidienne. L'insignifiance du rnonde dévoile
l'itnpossibilité de se projeter vers un pouvoir-être. L~ angoisse
découvre la négath'e du Inonde. Nait alors le sentiment
d'étrangeté, le fait d'être Inal à r aise, de ne pas sc sentir chez
SOl.
L'appel de la voix de la conscience vient du néant, de
quelque chose de plus profond que l'ontique du monde. Lcs
hommes sentent alors forcément leur néont sans le
connaùre l02 . L'appel ne' peut être détenniné à partir du
monde. C'est le Dasein dans son étrangeté qUI surgit dans
cette voix.
La moindre fcuille peut à l'occasion Clilel' à 10
rencontre de notre intentionnalité,
Un bruissement cl 'insecte cst suffisant pOllr aUil'L'l'-
entrainer lefor intérieur:

lOI Emile CIORAN. A l'CI/X c/ (//)([/17(;/lIC\. in UI/l'/n. r~lIis . [diti\)11S (;~lilill1drd.


coll « Quarto », 1005, p 16~5
I()~ r ASC AL, PCI/::,éc.), fragment 36
A plus fôrte raison le vent limpide de concert a1'ec la
lune, par une même nuit,
Le soleil blanc et la forêt printanière en un même
l03
matùz !

L'étrangeté traque le Dasein et rnenace sa pelie


oublieuse de lui-lnêlne. Hannah Arendt appOlie un autre
éclairage sur la notion d'étrangeté:
Dans l'angoisse, qui est fondamentalement l'angoisse
devant la mort, s'exprilne le ne-pas-être-chez-soi dans le
monde. L'être-dans entre dans le mode existentiel du non-
. C--'" est ce 1a l' mqllletante
C11eZ-SOl.
. ., ,
etrangete, 104 .

Heidegger opère une distinction entre la peur et


l"angoisse. Il met l"accent sur la possibilité, c'est-à-dire ce
qui n'est pas encore effectif et pas forcérnent nécessaire.
L'être possible ouvre à chaque instant à l' être-pour-Ia-lnort.
La possibilité, par 1ïnterrnédiaire de angoisse, s' étend sur la r
finitude et crée les conditions d\me saisie ten1porelle de
r être. L'expérience du temps et sa synthèse iInpliquent la
finitude humaine.
De1'allt le tombeau, je tombe ainsi moi-même, je
tombe dans l'angoisse - à savoir ce « mode fondwnental du
sentiment de toute situation», cette « révélation privilégiée
de l'être-là » ... C'est l'angoisse de regarder au fond - {!li
liell de ce qui me regarde, l'angoisse d'être livré à la
question cie savoir ce que devient mon propre corps, entre sa
capacité à faire )'olume el sa capacité à s'ofldr au )'ide, à
, . lOS
S OU)lnr

III~ Liu .\IE. /lCI/WI dlO/(il/g .. clwp. 46. « \Vu sc». ill FILlIl(,.'ois JULLIEN. DII
« fL'IIIJ7\)l fh;IIlL'l/f\ d II/lé' p/II/(}\()/7/IIC dll Péllis, Editions Grtlssct. 20() 1., Il
1'/1'/"('.

1 ~ 1

Héllllltlh ARfN DT. r(f p/I//IIIO/J/II!' dl' / C'xnfcnu'. op. cif . p.132
111-1

Gcorges DIDI-HUBERivl!\N. Cc qllc !lO/I.\ l'Ollm\, ce Cf/" l/(JlI.) regarde, PLlris.


I():'

Editiolls dc iVI illuit. coll « Critiqué». Il)l)2. p. 1~


§ 10. Finitude

Ce n'est pas la fnOli en tant que telle qui est r objet de


l'analyse heideggérienne, l'nais plus particulièrel11ent la
finitude. La rnort 111al'que l'être et la temporalité à son niveau
le plus originaire. La lTlOrt est unique, elle n' appatiient qu'à
soi. À Heidegger qui affinne : Les rnortels sont les hommes.
On les appelle mortels parce qll 'ils pell1'ent mourir. Mourir
l06
1'eut dire: être capable de la mort en tant que la mort ,
René Char fait écho: Chaquefois que je lève les yeux au ciel,
la nausée écroule Ina mâchoire r.of Je ne suis plus capable
de mourir ... 107
Cornrnent désangoisser de la rnort? Le philosophe
taol'ste Zhuangzi s'attache à penser la mort sur le 1110de
phénolTlénal de la transfonnation, de la modification et de la
continuation:
Versement - jaillissement: il n'est rien qui ne sorte
pas "
épanouissement - écoulement: il n'est rien qui ne
rentre pas 108 .

Louis- Vincent Tholl1as, un des fondateurs de la


thanatologie, considère la rnoli cornrne unité de la finitude
ternporelle et de l'aspiration à l' éterni té ( irnrnortalité, survie)
et l'affinnation de la lTlOli con1111e transversalité de l'être,
fondernent ontologique de l'être et de la pensée de l'être. Il
écrit:

Le concept de mort, Il 'est pas la !7l0rt, ct c 'cst cela le


terrible, La mort, qui ronge son propre concept, 1'a alors

op. Cil, p. 177


1(16 [S\(/IS C{ cOI7/ércl/cn,
Iii"Rene CHAR, U:1I1're,) c(}IIIf7Ic~{e.), I\lris, [cl G,lililllillcl, coll. « 13ihliotl1eque de
La Pléiade », 1983, Il 188
lOS ZHANGZL c1wp. 22, « Zhi bci JOLI», Guo, Il 746, in FrnlH;ois IULLlEN, 011

« ICIII})) », of7. Cil, p . 200


48

ronger les autres concepts, saper les points d'appui de


l'intellect, renverser les vérités, nih i liser la conscience. Elle
. el1e-meme
va ronger la 1'ze ~ 109
.

Jacques Derrida, qui a consacré quelques pages à la


critique de l'œuvre de Louis-Vincent Thornas, lui reproche
des inexactitudes dans ses citations de Heidegger, ainsi qu'un
contresens rnassif sur sa cOlnpréhension du philosophe
alle1nand 110. La principale contradiction est sans conteste
celle qui existe entre le faire-avec et la conscience de la
finitude. Le constant souci et le constant effcni de l 'h0111111e
consistent à sunnonter cette contradiction fonda111entale.
Peut-on y parvenir par l'oubli? Cet oubli est procuré par le
naufrage indéfinÏlTlent renouvelé dans les routines de la vie
quotidienne, dont Heidegger fait le lieu de l'inauthenticité
parce que, préciséInent, elle se détourne de la nlort, tout en
étant profondéInent rnortifère ill . En effet, Heidegger, tout en
reconnaissant que cette « chute» de l'homme correspond à
un état inévitable, donc nornlal des choses, exige de l'homme
authentique qu'il oriente son être-là vers la mort. Cet
hOlnrne-Ià lutte pour une nlOli authentique. Optant pour
l'angoisse ontologique, telle qu'elle s'oppose il la peur de
nlourir, il s'efforce d'acquérir une saisie ontologique de sa
propre finitude. En tellTles plus sünples, il s'agit de consacrer
la présence de sa propre 11101i au cœur rnêrne de ses actions
les plus triviales. Jacques Derrida rappelle avec Heidegger
que l'analyse existentielle de la 1nort peut et doit précéder,
d'une part, toute nlétaphysique de la mort et, d'autre part,

IOl) Louis- Vinccnt THOM AS, AIou Cl Ol1lo!ogle., in « Encyclopédic Philosophiquc

Universclle». tornc 1 L '/lI1I\'en plti!o,wplll(j/le, r~jris, Editiolls PUF. IVS9, Il


1456.
110 I:lcCjucs DERRI D.'\, /lpo/ïe" r~lris, Editions G~!Iilée, Il)%, Il )) ct sui\ ~jlltCS
III Hcidcgger ,) recours ù toute ulle rnétLlphoriquc de I,j plw\illlité qui le conduit ù
associer l'être aux valeurs cie voisinage, d'abri, de nwison, de g~lrllc, de voix,
d 'écoutc. etc.
-+ l)

toute biologie, psychologie, théodicée ou théologie de la


rn011 112.
Le néant chez Heidegger suit le questionnernent sur la
In011 ; elle représente la possibilité la plus propre à chaque
instant. En ce sens, c'est elle qui détennine la ternporalité du
Dasein en tant qu'être-pour-Ia-rno11. Dans le devancernent
vers la n1011 , le Dasein s'ouvre au néant. La compréhension
s'ouvre sur l'angoisse devant le néant. À patiir de
l'affectivité prinlOrdiale, le Dasein s'ouvre, non pas sur le
lTlonde (préoccupations, peur), l'nais sur une indétennination,
une possibilité: le néant, l'angoisse. Le néant tàit peur car il
n'est pas quelque chose; il n'est rien, mais il provoque chez
l 'hornrne une Stimmung.
La Stimmllng n'est pas d'ordre intellectuel; elle
définit la tonalité de la situation de l'être dans le monde. Elle
l13
révèle l'y du y être , découvre le plus initialen1ent le monde,
possède une dirnension immédiatement ontique ct
1
ontologique 14 et égare le Dasein dans une compréhension de
l15
lui-rnênle au dépat1 de rétant qu'il n'est pas •
Le néant est un acte de néantissement, Il néantit.
C'est parce que le néant néantit que le soi s'enfonce sans fin
dans l'abînle. S'enfoncer dans l'abîrne ne dévoile rien d'autre
que l'abînle : nuit poreuse et pénétrante' J(l. Il s'agit (fun tônd
lointain, rnais proche puisqu'il concerne le plus mtime de
l'être: une inl111ensité s'approchant en son obscurité. Dans

Ilè Êlre el Telllps, p. 312-313.


Il' J.-P. CHARCOSSET, y /Vo/C\ .llIr lu « SIiII/II11Il/g», ill f~ n'JoU'1 dL' Iii
Pa/icI/cc, na 314. «Heidegger ». 19:-;2 ct H V;\Lr\V/\NIDI,>-\\ ')[3RAND~.
«S/I1I/IIII1J/g» L'/ pml/I'ué, in E\'CruccI dL' lu PUII('I/(L', n' :~ 4 « Ilcidegger».
19S2
11·1 Michel HAAR, Lu jJcml:c c/ le .tfoi c/te::. f1clilc:,!)!,C} le'I dOI/\ l'I Il'I t/)J('//Il'\
de l 'c;/rc., in Rcl'/lc dc Jl/c;/opll\'\Iqlle c/ de II/Orole, Il'' 4. 1(ns. Il 4h 7
115 Robert BRISART, RCII/(/}(jIlC, 1111' lu (()I/ll'!)/I()I/ de III n;dllC/l(1/1
phél/()IJ!l:l/olog/(jIlC che::. He/(leggcl. in de ln jil/II Il de EII/l/n
d '([II {I/I ojJo!oglc 17111 1()\()jJh ICf IIC (j j/), hlri s / Luu \ di 11-1 ~l- 1\ CL! \ l'. L i hr~l i ri c
Philosophique J Vrill' Librairie Pecters. 19:-;ù, p. '-fl}
116 SUPERVIELLE.. l'llIlc de!({ 111/11. il1 Le.1 ({I//!, II/({JI/I/III. (/ IIllc'\ jJ()l'//(jlll'\
cOli/piète" Paris, Editiolls Gallimard, coll. « Bibliothcljue de LI l'ki~lllc ». 1()%.
P 346
50

cet espace obscur, l 'hornrne, plongé dans l'abîme, prolllène sa


lanten1e ; une clairière au cœur d'une forêt ornbragée,
La 1l10li annonce le non-être du ITlonde, le néant.
L'être pour la rnort est principalernent angoisse, L'être 1'ers
la mort comrne marche d'avance dans la possibilité rend
avant tout possible cette possibilité et la libère comme
telle 117, Cet énoncé sernble affinTler que l'être vers la rnort est
un rnoc1e cee:l l ' ~t re-vers-ses-possl'bl es Il R,
Le paragraphe intitulé La temporellité comme sens
,
onto l ogzque d li SOUCl,119 appoIi ' : l que1gues
e 'a cet egarc
renseignernents supplémentaires,
Le caractère ekstatique de l'avenir original réside
justement en ce qu'il met un terme au pOll\'oir-être, c'est-à-
dire qu'il a lui-même lin terme et que comme tel il rend
I2o
possible l'entendre e),'istentiel résolu de la négati\'e .

On cOlllprend ici gue le pouvoir de l'avenir consiste à


lllOntrer au Dasein 1ïnéluctabilité de la cessation,
l21
indépassable, de son existence , Cette dernière, cOlllprise
C0111ITle un pouvoir-être, découvre qu' elle a un terme et, ce
faisant, comprend ce qu'il en est du néant. Cornn1e on peut le
lire au paragraphe intitulé L'être 1'ers la fin quotidien et le
concept pleinement existential de mort:

L'être vers la fin, esquissé existentialement, a été


déterminé comme l'être )'ers le pouvoir-être le plus propre,
sans relation et indépassable. L'être existant par rapport à

et Tell/p.\. Il ,~17.
Ils Lëtre-p()ur-I~HllOrt Il'~lppdr~lît ct ne pcut être pris Cil ch~lIge quc dalls le
1'0 r/I Il 11L'1l , cf c/ TCIIl(7). P J 13-314 . J2()-:;21 Toutefois. ù la l)llgc 241.
Hcidcggcr cxpliquc quc c'cst p~lrLL' qUL' le Di/.)CIII cst l'ct ét,lI1t pour qui « il y \ a»
LhllqUC foi~ dc son êtrc. Lest-ll-dire qUII sc rllppllrtc toujours Ù S~I possibilitl' I~I
plus prol1rc (LI 11HlrtL quil tClld \LT~ . qUIllI cllllljuc fuis S\)1l êtl'c L'II 1/1 '{/fil
lo/(!.. P 3~J
Il')
I~(J
I!J/d, p. 3l)()
1:C1/hll! p.319.
51

cette possibilité se place devant la pure et simple


impossibilité de l 'e),"istence 122.
L'enselTlble des caractères requis pour décrire la
situation du Dasein en rapport avec son être vers la rnort sont
contenus dans deux phrases du paragraphe 52, qui fou111issent
des inforIllations en regard de la nécessité d'un rapport
continué à la fin.
La structure existentiale de l'être vers la fin a été
cernée pour servir à élaborer un genre d'être du Dasein où il
puisse être comme Dasein entier. Que chaque fois le Dasein
quotidien soit déjà aussi vers sa fin, c'est-à-dire s'explique
constamment, ne serait-ce que ((fugiti1'ement )), a1'ec sa mort
montre que cette fin qui apporterait à l'être-entier sa
conclusion et sa détermination n'est rien à quoi le Dasein
n'arriverait qu'en dernier, au moment de son décès, En tant
que le Dasein est vers sa mort, l'ultinle pas-encore de soi-
même, en deçc.7 duquel s'entassent tous les autres, s:v trou1'e
.
tOUjours l' . , . 1l i
G eja comprzs -'.

L'éconornie de la résolution (Entsclzlossenheit) dans


ce passage ne sernble pas accidentelle. Tout est positionné
par Heidegger, afin de parvenÎr à une description du Dasein
en fonction de la résolution. Elle est un devoir à aSSUlTler ou
un objectif à atteindre; devoir ou objectif en vue desquels
une libération à l'égard de celiains de ces caractères est
pariiculièrenlent requise. Le fait d'être ou non résolu ne
nlOdifie en rien les structures existentiales rnoyennes qui
peuvent faire l'objet d'une analyse (notamnlent celles qUÎ
sont liées à l'être-pour-la-nlOrt).
La référence à ce thème semble mêrne déconseillée
pour présenter le caractère toujoltrs déjà là de 1" êtrc-pour-la-
mort dans les COITlportements quotidiens du Dasein;
cOlnportenlents justelnent connus et reconnus pour ne pas
être réso 1us 124.

1 ~ è 1lm 1. p. 3 10
1> 1/1/(1. p. 313,
1.:"·1 Ih/d. P 299,303-304. Ct 11I/lOd1/CIiOII ci 1(/ 11/(;/11/)/1\')/(///(': .• OjJ CI!. p. 124-199
CHAPITRE Il

monde et des choses

§ Il. Être dans le monde

Le sinlple fait de dire l'hornrne da-Sein (être-le-là)


peut suffire à en décliner la réalité ontique. Le Daseill est
aussi un étant, et il l'est rnênle essentiellernent, de par sa
nature cl' existant. Mais il peut aussi être ontologique, par
exernple selon des rnodalités qu'expliquera Heidegger ù
Cassirer en 1929 : L 'homme Il 'est jamais infini el absolu dans
la création de l'étant lui-nzême, il est infini au sens de la
c'ol7lpre'/zellSlO1l
' 1 l'Aetre ,,')
[(:' -. . D
ans l 'a mesure ou, 1a
cOlYlpréhension ontologique de l'être n'est possible que dans
r expérience intenle de r étant, cette infinité de r ontologique
est liée de façon essentielle à r expérience ontique'2Ô.
Chez Descartes, l'étant est détermine comrne
substance et provoque une arnbiguïté avec le concept grec
d' ousia ; le terme ousia désigne à la fois r être de r étant et
r étant lui-rnêrne. Heidegger notifie: Dans ce COll/exte, le
concept d'ousia reçoit déjà dans l'ontologie grecque une
double accepta/ion, de cette manière il signifie d'abord
l'étan/-subsistant lui-même qui est produit, al! encore 5011
être subsistant,n.
Mais l'ir?fini de la compréhension de r être a parfois
tendance à faire oublier cette obligation absolue d'être

1.:'5 cr Pierre AUBE~C)UE, Le dc;/Jo( de / ():!() l'/I(IC ("\\11('1 ('( //l',dl'(.!)';CI, in 1


SEIDENGART (dir), Em\1 Cm5if'crde }/(f/hIJfIlfl, {1.VClI )(1//\. P~lli". Lditinl1s du
Cerf, p ~5
126 /(01/1 cl le /)f(Jhh;ll/e de l(f II/C;lup/l\l/(jIlC. p. 7-1- . Fnlst CA~SII\fR & iVLtltill

HEl DEGGER, Déh{l! \11/ le /\Ol/IIWIL' Cl lu philm()jl/IIL' rD{/\ IJI. llii/l \ j!)~'()) l'f
(/III/t'I (C\"lL') dc /9:!9-/(}3/, trad Iltl' P Aubellque. J-iVl rtlt~lud . p Quillet. P~lri:-;.

Editiolls BeélLlcheslle, 1()72


Martin HEIDEGGER, DIL' G/ï/Ildjlrohlc/IIC dei P//{ÎI/() III CIlIJ ln.';!,! l' (SelllL'~trL'
d'été 1(27), éd. F.-W. VOIl Hcrrlllélllll, 1975, (GA 24), p. 215
54

toujours rapporté à l'étant, sans quoi le Dasein ne serait plus


là. Il arrivera 111êrne à Heidegger d'oublier cette nécessité.
Aussi n'est-il pas inutile de rappeler encore d'autres
conditions de cette obligation, d'autant qu'elles laissent
apercevoir une problérnatique que son évidence jette le plus
souvent dans l' ornbre.
Si l'être-au-monde est une constitution fondamentale
du Dasein, dans laquelle il ne se meut pas seulement en
général mais où il a principalement pOlir mode la
quotidienneté, il doit alors être aussi tOl~jollrs déjà éprouvé
l28
ontiqllement . Le pouvoir-être à dessein duquel est le
Dasein a lui-même le genre de l'être-au-monde. Il a donc
ontologiquement en lui rapport à l'étant intérieur CIll
l29
monde .

Cela ne doit pas étonner puisque la venue d'un Dasein


est sinmltanée à celle d'lm monde. En tant que Dasein,
l 'homnle est être-au-rnonde ; le monde devenant désormais le
transcendantal par excellence. Heidegger suit en fait ici le
chenlÎn tracé par l'idéalisrne ainsi que par la phénoll1énologie
de Husserl rnais en le retoUlTlant : ce n'est plus le 1110nde qui
est intérieur à l'ego, c'est ce de111ier qui est dans le monde.
Le projet phénoménologique de Husserl et de Heidegger dans
Être et Temps est le dévoilelnent des origines des choses et de
l'être. La recherche phénornénologique a pour tâche de
scruter tous les dOl'naines existant quant à leur structure.
Con1rne l'indique N. Depraz, la phénoménologie est une
nou1'elle manière de regarder les choses autOl/r de nous et de
1, · sCientifIquement
1es GeCrll'e "f' l'lO
- .
L'objectif de la phénornénologie est donc de
découvrir r être. L'être au n1onde, pour Heidegger, n'est pas
enfermé dans un monde de représentations. L'ouverture aux

12S
CI TCfI'jJ\., P l)-+
12') Ihul.. p. 244
1;11 N, DEPRAZ. « Husserl ». in Glildl/\ p/II/(}\()/7/IIQIlC. f\1ris. Editions Gmllier
Flall1nwrioll, 1()()4. Il :U9
55

choses singulières s' etlectue à partir d'une saisie de r être. Le


Dasein a besoin de se conlprendre à partir du l'nonde.
L'espace extérieur apparaît conll11e le cadre permanent.
L'être du Dasein est d'enlblée orienté vers une
conlpréhension de soi à pariir du l11onde.
Heidegger l11et en question le philosophe Dilthey : il y
a quelque chose en dehors de 1110i qui résiste à l11a volonté!3! .
La connaissance de soi est en rnêrne tenlps une prise de
conscience à partir de la résistance que produit le l'nonde
extérieur. Mais qu ' est-ce que le soi? Saint Augustin
reconnaît que si personne ne me le demande, je le sais. Si
quelqu 'lin pose la question et que je 1'euille l'expliquer, je ne
le sais plus !32. La réalité extérieure apparaît con1nle
« résistivité ». Le phénornénalisrne de Dilthey signifie que
tout se passe à ]' intérieur de l'esprit: on est enfermé à
l'intérieur d'un monde de représentations 133. Heidegger veut
sortir de l'impasse d'une philosophie qui s'est renfermée
dans le donwine des représentations. La philosophie ne peut
plus parvenir à une saisie de l'être. Cette philosophie est
prisonnière dans un rnonde de phénomènes. Cassirer et les
théologiens rnettent en cause l'ontologie heideggérienne par
le biais du problème de l'anthropologie de l'être. L'ontologie
de Être et Temps est une ontologie du monde, rnais entendue
cornnle une ontologie de r être-dans-le l110nde !34, Malgré
l'accent l11is sur l'ontologie, l'être de l 'homnle demeure une
représentation.
Heidegger r0111pt avec la philosophie de la

el TC/lI(7), P 25()-260
liê S~\illt AUGUSTIN, C(lII!C) \/111/) , Li\Tè XL XIV, 17
l" \Vilhèll11 DILTHE'r', COl!InnllllUIl\ I{ /([ ,,(J/1I1101! dl' /(/ ijllC\1l0/l de / ongllic de
/lolre loi (/ /il rJ(//IIL; dll /l1O"dc crlenCllf" CI de I()JI t1/011 (1 ~l)()), in UIII'ICI
CO/II/)!L;(C), Stuttgart, 1957, tOllle V, 1. P 134
l. -1 Frédéric NEF, QII '(:'\/-U.! I/"C /({ IIIL;I({pln"l(jllc J, r~l1is, EditiollS G~lllilll~lId .
i

coll « Folio Ess{]is » . 2004, p. 50S


56

représentation (Descaties 135, Hobbes, Schopenhauer), car il


pense que la conscience est renvoyée à autre chose, à l'être,
qui perrnet de sOliir de cette schérnatisation. La réalité et la
représentation sont donc pensées autrelTlent: en tenTle de
« souci ». COrnlTlent alors faudra-t-il décrire la manière
suivant laquelle le Dasein rencontre l'étant intérieur au
lTlonde? La réponse à cette question passe par la
compréhension de ce que veut dire, pour Heidegger, la
transcendance. À cet égard, Être et Tenzps fOUlTlit
l'explication suivante:
Le monde est, pour ainsi dire, d4jà (( beaucoup plus
extérieur» que ne pelit chaque fois l'être un objet. Le
(( problème de la transcendance» ne peut pas se ramener à
la question : comment un sujet sort-il dehors pour aller
jusqu'à un objet, l'intégralité des objets s'identifian! alors
avec l'idée dll monde. La vraie question, c 'ec)'t : qu'est-ce qui
rend ontologiquement possible que l'étant puisse se
rencontrer intérieurement {lU monde et, en se rencontrant,
être o~jectil'é ? Le retour à la transcendance du monde
fondée de manière horizontale ekstatique donne la
, 136
reponse

§ 12. Subjectité et subjectivité

Heidegger poursuit cette dell1ière analyse en affinnant


que, parce que le rnonde est silTlUltané à la venue d'un
Dasein, on pouna le détenTliner à patiir d'un substrat, d'un
su~jectul71. Pour le philosophe, il est nécessaire de bien
distinguer subjectité et subjectivité. La subjectité définit le

l.i5 Heidegger reproche ù Descartes d'avoir caractérisé l'essence du « moi»


comille conscience, n1(lnqu~lIlt p<11 lil l'historicité de liwll1llle ct SOli lien ~'I SOli être
en C()IllIllLII~1'Llildis que Heidegger tilit du sujet cartésien le point d',lIlcnlge de la
dOlllil1,lti(ln de 1,1 technique sur les êtres et les choscs, les 1ll,ll\istes cOllsidclcllt
qu'il n'y ~I pas de sujet abstl~lit, mais uniqucment des hOllllllCS concrcts
emprisonnés dans la contingence de la vic Inatéricllc,
1'6 Êlre el Telllps, p . 429
sens de l'être conl111e substrat, tandis que le sens de la
subjectivité est le lnode de pensée rnétaphysique qui débute
avec Descaties: le su~jectllm par excellence devient la
subjectivité de l'ego cogito.
L'existence de rhornrne, selon Heidegger, est de
s'affinner COlTnne figure principale pour tout dOlniner. L'être
n'est pas seulernent présent dans le Inonde nloderne, Inais
aussi dans la pensée de la Grèce antique. En eflet, Platon a
introduit cette diflérentiation et utilise le concept de
subjectité pour indiquer cette attitude déjà présente chez les
Grecs, que l'on retrouve après chez Descaties 137 ou Leibniz
et dans la 111étaphysique 1110derne (Nietzsche). Par
conséquent, on peut configurer une matrice historique de la
Inétaphysique, dans laquelle se rnanifeste l'homme (sujet de
connaissances et d'actions) dans les rapports avec le rnonde
et avec les êtres. C'est la puissance successive de ce projet
(avec la pensée n10derne), où tout est observé à la lunlière de
ce principe, qui devient le fondenlent de la subjectivité. La
volonté de puissance pOlie à l' extrêrne le concept
rnétaphysique de la subjectitél3~ intensifié dans la subjectivité
rnodenle et qui trouve son expression finale dans la pensée
nietzschéenne. Ce rnouvement qui va de la subjectité à ID.
subjectivité constitue l'histoire de la rnétaphysique où l'être
de l'étant est cornpns cornrne un fondement présent
subsistant.
Avec Nietzsche, la volonté est volonté de volonté ne
désirant plus rien d'autre que son éternel retour. Nietzsche a
produit une compréhension de l'être cornme volonté:
rhormne ou la nature sont r expression d'une volonté de

I.~ï 41'CC l 'In/crpré/(f//()II de l 'jIOI7I/IiC ('Olllllll' Il/hlL'C/lI/II Dl'I( IIr/('\ cn;L' III

cone/illOll 1ll(;/{fphV\lifllL' dt: /UII/t: (fll/hropulogle fit/llrt: D(1I11 1 1I1l'II(,IIICII/ c!n


(/I//hropologlle" DClcout'\ jè/L' 1011 III/HèIIlC II/OlllfJ/lL' PIII 1 11111/" (}1'(}logll' /il

/UIIl\illOll de 1(/ de 1(/ plll C cl II/II/)/l' (el 11/11(111 ('(


I\,;I(;((//)/II'':./(/IIL' l'cn le pllJC L'\.I Il 1
IlIipL'Il!>101l dL' 10 Il IL' fJ/lIl(})()p/l/c \ ell 11I1.\c L'Il !lli/ld,C. cf :v1,utll1 1111 DLli(iL 1<
Chelllins 1/111 Ile l7lènclllllllllc porI. op cil, p. 13()
1.'8 Développéc par Platon dans L1IlC t<lIl11C ,1SSCI bible l<lIlllC qLlc I-kidcggcl
désignè pm sLlbjectLlIll
58

puissance, d'une force, d'une énergie conçues et entendues


j .
Con1111e (étcrrnination 139
propre Cl-1" un sUJct. M'aIS cette
subjectivité du nl0nde doit être entendue en fonction de
r apérité (Erschlossenheit) de l'être qui, depuis la tetnporalité
originaire, ouvre toute la réalité, conçue conlnle le rapport
d'un Dasein au Inonde. De sOlie que ce n'est jaInais le rnonde
qui est dans la subjectivité du Dasein ; c'est plutôt ce derrlÎer
et son Inonde qui, ensenlble, sont dans la subjectivité de
l'apérité de l'être.
Afin de rnieux cOlnprendre ce qu'il en est précisétnent
de la transcendance, il faudra donc attendre, ajoute
Heidegger, de parvenir à une idée devenue claire de l'être en
14o
généra/ , et cette attente sera finalenlent déçue puisqu'elle
ne sera janlais donnée dans Être et Temps.

§ 13. Transcendance

L'analyse de la transcendance proposée par Heidegger


dans Être ct Temps est soumise au tel os de l'ouvrage. Mais
les éléments manquent pour conlprendre la transcendance
indépendarnment de son inscription dans cette problématique
non résolue. De surcroît, ces élénlents jettent sur la question
des rappolis du Dasein à l'étant un éclairage révélateur. Pour
ÏInnlObiliser l'accès au phéno1l1ène du rnonde, Heidegger
utilise la notion d'être-auprès; le rnonde le plus proche
(farnilier) est le monde Cl/71bian{141. Il s'oppose aussi bien à
l'idée scolastique du transcendantal qu'à celle de Kant, en

1
1 () Cf Je(lll-M ichel SALANSKIS. HL'/ilegger. P;llis. fditiollS Les Belles Lettres.
1997, p. 75
1·10 Il 429 . Martill HEIDEGGER, .\Ic/{/plll.\i\chc-/Ilj(fllg\gnilic/c
ÈIIL' el lelll/) \ ,
der Log/l, fi'il AII\gilng l'on Le/h!ll::'. éd K. Held, 197K. c(lrrcspolld~1I1t (lU tOIllC 26
de 1,1 (iCI(//l!/(f/lIg(/!lC (C; '/), Ec1i(i(lll'-) Vit(ori(l KI()s(ellll~lllll. Fr;llldort-slir-Ic·ÎvLlill.
~ ln. p. Il) 1
I~I Cf AlIllllid DE\VALQUL Hl'/(lL'ggcr cl lu IjllL'\I!OIl de 1(/ c!Jose, Plllis.
Editiolls L' f-LlIllllltt,IIL 2{)().\ Il ()l)
S0

réalisant une synthèse qui les abolit. Kant avait déplacé le


« transcendantal» vers le sujet. En appliquant la thèse
d'après laquelle l'honl1ne seul existe, Heidegger a réussI a
rapporter l'être à l'être de l 'hollnne, en tant que sujet
l42
existant .
L'être-au-Inonde est un « être-auprès-des-étants-
intérieurs-au-rnonde ». La constitutivité de l'être-au s'oppose
d'abord et avant tout à une élucidation du rapport sujet/objet
de type purernent idéaliste, dont le paradignle est la relation
res cogitans/res extensa 143 catiésienne. Essentiellernent, elle
indique le caractère ekstatique de l'existence hurnaine et
signale que le dépassernent de soi que ce caractère irnplique
n'est pas l'actualisation possible d'un pouvoir rnais la réalité
constitutive de r existence. En d'autres termes, le Dasein ne
sort pas de lui-lllênle pour aller vers les choses ; il est
toujours déjà hors de lui-nlênle, auprès des choses. Cet hors
de lui-Inême, ce caractère ekstatique auquel le Dasein se
rapporte devient équivoque, car ne peut être eks/a!iqlle que ce
qui se distingue de ce dans quoi il s'ekstasie. Pour le Dasein,
c'est une condition constitutive et inaliénable que d'être
auprès de l'étant. L'étantité ne pourra plus être conçue
COnl11le l'autre du Dasein, puisqu'elle fera désormais partie
de sa définition. Ce problènle rencontré par Heidegger l'a
arnené à ajoUlTler la solution de cette difficulté jusqu'à ce
qu'une idée de l'être en général soit disponible.
L'être est identifié, par les analyses de Heidegger, à la
tenlporalité originaire qui, se tenzporant (c'est -à-di re exerçant
cet acte qu'elle est), s'unifie elle-rnêmc et rend possible le
surgissenlent des particuliers (étants) 144. La véritable
transcendance est donc le fait de l'être qui initie un Inilicl!
possible (le nl0nde) au sein duquel les rapports intra-étants
ainsi que ceux qui lient potentiellement ces derniers au milieu

II~ Lambros COULOUBARITSIS, Lil Prunlil//(; cl /0 i/IIC\lIlil! dl' !U\iillliu/I/(c


hlill/(/II/C, Bruxelles, Editio!ls Ollsi~l, 2()OS, Il 611
I-j, Chmc pC/L)(/I/lclcho,)(? étendllc
I~I C.,l 26, ~ 12, P no
60

sont rendus possibles. C'est dire alors que la soi-disant


transcendance du Dasein n'est qu'une fornle dévoyée de la
transcendance propre qui ne peut, ici, être conçue autrernent
que cornrne le dépassernent de l'être. Or une telle
transcendance est inlpossible pour le Dasein, puisqu'elle
nécessiterait qu'il adopte la perspective propre à rêtre lui-
nlênle.
Sans de plus mnples éclaircissernents, la
transcendance du Dasein n'est jarnais que rerrance d'un
étant dans un milieu qui les renfenne tous. Une telle position
11' est guère diffërente de celle défendue par des idéalisrnes
strÎcts COlYUYle Fichte ou Leibniz. Conlparant son système à
celui de ce denlier, Heidegger affinYle que la seule différence
qui les distingue réside dans le fait que Leibniz pense encore
la distinction entre un extérieur et lin intérieur à la
I4
conscience 'i, alors qu'une telle distinction ne repose sur
aucun critère valide. Ce qui est en cause ici, c'est la capacité
de la notion cr
ekslase de pouvoir extirper r analyse de la
donne idéaliste. La transcendance, chez Heidegger, n'est pas
celle de Kant ou de Husserl. Il s'agit d'une transcendance
ontologique qui réside dans la possibilité du Dasein de se
désengager des préoccupations par rapport au Inonde et à
autrui pour prendre conscience de son être le pl us propre. La
transcendance réside dans la prise de distance par rappOli aux
préoccupations du rnonde quotidien.
Pour Michel Henry, la position adoptée par Heidegger
au sujet de la constitutivité de l' être-au-rnonde n'est que le
dernier progrès dans la détermination ontologique du
concept Ge .
i conscience 146 . D' enl bl'
ee, cette appartenance a, 1a
ll7
problématique de ce qu'il appelle le monisme ontologique,
caractérise selon lui toutes les philosophies de la conscience.

1-15 Ih{(!, p. no-ni


1~6 Michel HENRY, Lüscl1ce dc la 17I01ll!C)!o!io!/, P'llis. Editions PUF, coll
« Epil1léthée)" 1%3. Il 110
I~ï Désigne un système philosophique d,ms lequel I,l tot,dité de l'éUlIlt cst réduite ù
une substance unique conçue 8 la ft)is comme principe ontologiquc ct cOlllme
principe explicatif
Le thèlTle du caractère ekstatique de la conscience humaine se
veut donc une solution aux difficultés nées de la réflexion de
ces philosophies sur la conscience et sur le rapport
sujet/objet. Afin de déulOntrer comrnent le caractère
ekstatique du Dasein propose des solutions aux difficultés
associées à l'analyse de la conscience et de la pensée des
objets, il selnble oppoliun de retracer le chen1in qui, depuis
ces difficultés, lTlène à Être et Temps. Curieuselnent, ce
chernin traverse un ouvrage qui, bien qu'il soit postérieur au
traité de 1927, n'en constitue pas 1110ins en quelque sOlie le
prologue: K-ant et le problènze de la métaphysique.

§ 14. Kant et le problènle de la nlétaphysique

L'ouvrage de 1929 est centré sur le dialogue instruit


par Heidegger avec la philosophie critique. Les principales
conclusions de cette analyse sont connues: toute la raison
pure est essentiellernent sensible. Elle est constitutivernent
rappOliée à un quelque chose qui se donne, c'est-à-dire
l 'horizon de possibilité de tout étant opposé comme néant. Ce
néant, considéré dans la perspective de la raison elle-rnêrne,
est la précornpréhension ontologique; inséparable de
l'existence ou du Dasein, elle lui interdit d'échapper à sa
propre situation historique. La précompréhension ontologique
qui caractérise l'existant parmi tous les autres étants ne doit
pas être interprétée comrne sa particularité essentielle, mais
C0111rne la 111anifestation de la vérité de l'être de l'étant. C'est
au sein de l'expérience de l'existant que se joue lîllstoire de
l'être. Cette thèse est déjà présente dans Être el Temps, mais
mieux que ce dernier ouvrage, Kanl cl le p,.ob!c~!77c de 10
métaphysique en explique l'origine. À ce titre, on peut
soutenir que l'intelligente lecture de Kant réalis0c par
Heidegger sur la question de l'être est à lire avant Être e/
Temps.
Heidegger estirne que Kant bifurque et redonne à
l'entendelnent une prirnauté qu'il ne possède pas. Kant a
reculé, insiste Heidegger, devant le caractère originaire de
l'inlagination transcendantale, source COfl1lnUne des deux
souches de la connaissance identifiées par l' entendenlent et
l4R
par la sensibilité . L'analyse transcendantale de Kànt et le
problème de la métaphysique a pour but de tnontrer conlbien
cette imagination doit être conçue conlnle la synthèse
ontologique originelle, c'est-à-dire r actualisation d'un
horizon pour toutes les 1'ues possibles. Ces vues sont les
nlises en inlages (synthèses conceptuelles) dans lesquelles
peuvent seulenlent venir s' objeter les étants. Dès lors, toute la
raison poulTa être dite sensible puisque la synthèse
ontologique originelle lui échappe. Il n 'y a pas de raison sans
elle, et avec elle toute la raison est réceptive. Cette thèse,
~
pour etre va l'lue,
- l eIOlt
' e}' a b
ordresoue
' lre 1a c170se en SOI·149 ,car
il serait insoutenable d' en adnlettre encore la possibilité au-
delà de la synthèse ontologique onginelle. Dans Kant et le
problème de la métaphysique, Heidegger en sanctionne le
SOli de deux rnanières. Prirno, en affirrnant qu'à la fin, Kant
lui-mène admettait que la distinction du phénoll'zène et de la
chose en soi n'était que sllbjccti1'c ISO. Secundo, à partir de ses
propres analyses, il conclut que le connu de la connaissance
isi
est un néant .
À patiir de la situation kantienne, l'accès à la chose en
soi viendrait que dans une intuition parfaite (infinie)152. Kant
ne conçoit cette possibilité que dans rintuition créatrice
divine: l'accès à la chose en sui ne consisterait donc qu'en la
production de l'étant. C 'CS! dans la 1'ic in!lliti1'C qll 'il jàut

I-IS fVL1rtin HEIDFGGER. Kalll cl le /)/"()hlc;l7Ie de la /l/c;lophrl/1jIlC, tr,îd A de

Waelhens ct W. Biemel, Pélris, Editions Gélilitlltlrd, 1()S). jl. 217-22S


1-1') lnconn,liss,lble ct ,lhsnluillent nécessélire ccli clic l"unditiollile les phénomènes
Tnute cOlln~isséllîce étémt relatioll. Ulle chose ne scr,lit plus en soi si clic vClwit ù
être cnnlluc L,I chose Cil soi cst lIll l(lIICCP( limitc
liO Ibid. p. 217-257 ct Gi 26, p. 2()()
1:' 1 GA 26, p. 20S

152 KOIII el le pmhleillL' de lu 1I/[;llIplll\lijIlC. p. 245-246


chercher j'origine de l'être 153. La tinitude de la raison, qui
est son fait, dès lors que 1~ on constate qrl' elle est non pas
créatrice mais réceptive, ÏInplique dès l'abord une distinction
de l'étant et de la pensée de l'étant. Mais cela ne veut pas dire
que toute la raison ne soit que réceptive; sa spontanéité,
cornnle l'explique Kant, consiste à opérer une synthèse qui
s'accapare quelque chose de l'étant. Cette synthèse produit le
phénornène.
Quel est alors le sens de la chose en soi? Celui de
représenter l'étant en dehors de nous et dont on ne sait rien?
Dans tous les cas, l'étant senlble bien rester quelque chose
qui est en dehors de nous. Tel est le fondernent de l'ontologie
négative possible depuis le phénoménalisme. Considéré sous
l'angle du phénornène, l'étant est en dehors de nous, car ceux
qUI. veu 1ent l''appre'11encler ne sont pas 1U1. l -'i.:j. .

l'.~ EIllll1élllllci LEVINAS, Théorie de 111I!/I!lIOIl dom 10 pIIL;1I01l1L;lIiJloglc de


l-liI\\L'11. Pénis, Editiol1s Vrin, 1930, p 128
15-1 KillI! e! le prohlc;I7IC de Iii IJ/é/ophvsuj/le, p 129
CHAPI1'RE III

Mortalité du Dasein

§ 15. Être-vers-ses-possibles

La lT10lialité du Dasein, aussi inéluctable qu'elle soit,


ne l'ernpêche pas d'être quotidienne111ent un être-1'ers-ses-
possibles. On pounait bien conclure que la nature projetante
elle-n1êtne est constitutive, et que le caractère insigne du
projet particulier qu~est la l'nort n~est dû qu'à sa particularité
d'être (annonce de la fin de tout projet). Autrement dit, la
Inori, malgré qu'elle fasse disparaître le là et toute possibilité
qu'il ait encore de se projeter, n'en constitue pas rnoins, aussi
10ngtelTlpS qu'elle ne se réalise pas, un projet comme un
autre. L'être-vers-ses-possibles n~est pas interdit d'exister
sous prétexte qu Il est 1110rtel. Pour Heidegger, la mori ne
syrnbolise pas le décès; bien phJS fondamentalement, elle est
le deuil abrité dans les choses 155. La mort n'est pas runique
événenlent qui, tant qu'il ne se réalise pas, garde ouverie la
possibilité que des projets surgissent. La possibilité de perdre,
pour une raison ou une autre, l'usage des ja111bes, tant qu ~ elle
ne se réalise pas, pennet d'avoir le proj et de marcher, de
courir, d'escalader un pic... Celies, la mort annihile
l'éventualité de tous les possibles, 111ais pensée de runique
rnanière qu'elle peut l'être, elle ne se distingue des autres
possibilités 1i111itatives que par son ampleur, et non par son
essence. La 1110li, lTwlgré qu'elle soit un caractère
fonda111ental du Dasein et, à ce titre, qu'elle doit trouver
place dans r anal y tique de r existence humaine, Il' est pas un
indice de sa valeur ekstatique.

1:55 Jean-Louis CHRETIEN, Rcclte/cltc') , in Ei/i '0(//0 11.\ h/l'l ('\, Editiuns
Obsidiane, 1995. p 1é)
66

Il est fort cornplexe de saisir l'objectif de Heidegger


lorsqu'il fait jouer à la rnolialité du Dasein un rôle qu'elle ne
peut endosser. L ~horizon dual constitué sirnultanén1ent par la
ten1poralité originaire et par la InOli (qui en est la négation)
introduit dans l'analyse un jeu lnétaphysique injustifié d'un
point de vue phénornénologique. Là, ne peuvent siéger que
des considérations éthiques obligatoirenlCnt individuelles,
puisque la négation du telnps par ridée de la rnortalité
ÏInplique la cessation de toute pensée.
C'est dans une telle perspective que la nlOlialité, qui
constitue un aspect fondanlCntal de l'existence humaine, doit
être analysée. La conséquence phénon1énologique de la
nlOlialité du Dasein ne doit pas être c0111prise en tennes de
considérations éthiques. C'est à l'intérieur et pour la nature
projetante elle-mêrne que doit être aperçu le caractère insigne
de la rnolialité du Dasein.
Les analyses d-Être ct Temps au sujet de la nlOrt
tendent invariablement à faire valoir le caractère tOlljours-
dejà-là de la 1110rtalité du Dasein. Ce dernier est toujours vers
sa lin, c'est-à-dire s'explique constamment. ne serait-ce que
' .. 1'i6
«. f ugztl1'ement », avec sa mort - .
Ce type de dérnonstréltion pose un sérieux problèrne,
parce qu~il s'oppose dia111étralernent à ce qu'a révélé
l'analyse du Dasein quotidien.
En effet, celui-ci se caractérise par la préoccupation,
dont l'aspect détenninant est justelnent une fuite devant le
projet-Ie-plus-propre. Dans ce cas, cornrnent penser la
préoccupation déchue (Ver/allen) et irrésolue en tant qu~elIe
cacherait une e,-rplication constante avec la mort? Cette
dernière pourrait en quelque sorte expliquer l'autre : le
Dasein fuirait sa mort en se préoccupant de n ïrnporte quoi
sauf d'elle.

<.'/ T<.'I7IJ7\, p..) 1) ct /1I/mdl/cIlOIl (/ !(f 1I/L;/a/)/l\\I1/l/c. Il 164-/67. OIl


retrouvc cc thèlllc chc/ s~lillt Augustin Lu elfe dl' DU.'I/. Li\rc XIII, X, Paris,
EditÎollsdllSCllÎl,col1 «Sagcsscs»,ll)l)"Lp Il.1-114
67

Il faut reconnaître qu'une telle analyse, dissociant la


mOli de tous les autres projets du DaseiJ?, ne conduit nulle
part. Elle divise uniquernent le projet en deux catégories: la
mori elle-nlêrne ou tous les autres. Le propre de la Inori se
résunle alors à fOl1Tler l'opposé radical de tous les autres
projets possibles; elle n'autorise pas que ceriains d'entre eux
prennent, à son égard, une signification patiiculière. De ce
tàit, l'unique caractéristique fondarnentale qui puisse être
attribuée à tout projet est de ne pas être le projet-le-plus-
propre. Ce qu'il inlpOlie de voir ici, c'est que la nloli, dans
une telle perspective, ne peut détenir aucun autre sens que
d'être silnplenlent le contraire de tout proj et possible. La
mOli ne peut jarnais être prise en charge et son poids ne
pèsera jalnais sur tel ou tel projet paliiculier, sauf pour
l57
rappeler que la série des projets possibles n'est pas intinie .
COnllTlent peut-elle alors jouer le rôle de modèle pour
tous les projets? Le rappel de l'éventuel arrêt des projets
n'est pas fondamentalernent celui de la Inortalité, car il
appatiient en propre à la nature devançante elle-n1ênle.
D'autres lirnites, d'un type sinlilaire, sont en effet possibles et
ne sont pas la conséquence d'une appréhension de la IT10li.
Notarnrnent, le fait de ressentir le besoin de réaliser tel projet
I5S
avant de devenir trop vieux pour ses 1'ictoires . rviais en
quoi la nlOlialité du Dasein peut être tenue pour un caractère
originaire qui transporte une signification pour son caractère
ekstatique ?
La rnortalité du Dasein n'est pas un caractère
prinlOrdial de la nature hUllléline, car elle s'opposerait à la
ternporalité originaire à laquelle appartient l'être-possible du
Dasein. Toutefois, d'un point de vue plus phénoménologique,
parce qu'en étant la négation de tout projet, elle déploie
l' horizon où seulen1ent quelque chose de tel qu'un projet peut
apparaître. Ce rapport (entre la mort et toutes les attitudes du

l'~ M,lIlin HEIDEGGER, Les CUI/cep/') !OI/c!(/II/CIlIOIIY dc la II/(:IU/J//\ \/qlle, tltld D


f\lI1is, PLlris, Editions Gallimard, 1992, p. 425-427
1'\ Phr,1se empruntée cl Nictlsehe, in Élie cl 7CII//)), p. 319.
Dasein) ne peut pas être raller all del'ant des possibilités
(Vorlal(fèn) ou encore cette idée, proposée par Heidegger,
d'une projection du concept existential de l'être··pour-Ia rnoli.
Le VorlCll(fèn illustre le caractère projeté du Dasein
ekstatique et ne renferrne en lui-rnêrne aucun élénlent
perrnettant d'in1aginer qu'une telle projection doit avoir une
fin. Une projection existentiale du concept de la mort propre
n'est justen1ent qu'une projection qui cherche à atteindre le
concept l59 . L'exarnen de la projection existentiale de l'être
pour la 1110li culn1ine dans l'idée de la liberté en1'ers la mort.
Heidegger écrit:
La caractérisation de l'être propre vers la mort dans
sa projection existentiale se résurne ainsi: la marche
d'a1'ance révèle au Dasein la perte dans le nous-on et le
place devant la possibilité d'être soi-même sans attendre de
soutien du souci mutuel qlli se préoccupe - mais d'être soi-
même dans cette liberté passionnée, débarrassée des illusions
du on, lactive, certaine d'elle-même et s'angoissant: la
l l'b- erte" envers 1.a mort 160 .

Le Dasein ne peut donner, en guise cIe concept


e}:istential de sa mort propre, que l'idée cIe la cessation cIe
son ITlode cI'être, et non celle cIe la fin de son être 161 . Faut-il y
voir ici un rappOli à la rnort propre qui soit constant ou réel,
et qui ne sollicite aucune sorte de résolution? À ce titre, ni le
Vorlalden lui-n1ên1e, ni la projection existentiale dll concept
de l'être pour la mort ne peuvent être retenus. Ces cIeux
aspects cIe la structure existentiale reposent dans 1" expérience

159 117/(1. p . 321


160 Ibid Dans ce pélssagc 8ssez complexe, 18 projection de I"être pour lél Illort est
rendue possible péll le l'orlollfel/, alors que habituellement lïll\er~e c~t vrai. Il
s"8git d"un '!etour :1 soi, pm-dclù la déchéance de lél préoccu!l,ltioll ct gré1ce Ù III
réS(llution Il est utile de noter que Jc,lll-Paui S,litre emprunterél ce~ élélllellt~
161 La pro/ccl/on e\"/.\!clll/olc dll cOllce/J! dc 10 filOU proprc c~t de~tinéc ~l I1Cj(lllléli~
être rClnplie ct devcnir L1nc vé,it,lblc pensée. cr Vlélclil11ir .I/\NKELEVITCH.
Philo.wphlc prCIII/Cre, Paris, Editions PUF, coll. «Quéldrigc», 19~() . p. 39
69

possible de ce qui est en réalité leur point comrnun: un


rappori au rien.
Un rapport constitutif au rien est requis pour créer la
possibilité lTlêrne crun existant dont le rnode d'être consiste
en un « se COll1porter envers des possibles n. Pour penser un
possible, il fàut pouvoir le projeter dans l 'horizon de ce qui
n'est pas et (ou) ne sera peut-être pas. Cela requieli alors une
constitution incorporant déjà la possibilité d'un tel non-être et
qui se rneut sur le fond d'une telle possibilité. Cependant,
l 'horizon de ce qui ne sera peut-être pas ne peut lui-n1ênle
n'être qu'une possibilité. En tant qu'horizon, il se distingue
constitutivelTlent du 1110de d'être qu'il accueille COrnIrle
réalisation de possibles. D'une tnanière qui peut sernbler
paradoxale, l'horizon du néant sur lequel peuvent surgir des
possibles a plus d'être que ces derniers 162. La 1'nort donne
l'inlpossibilité, elle ne donne pas rien, elle offre un
l63
horizon . Cette efficacité ontologique du rien s'inscrit dans
la constitution mêrne de l'étant Dasein, qu"elle rend possible
COlTune tel, et est identifiée par celui-ci comrne ce caractère à
la fois inéluctable, 111ais égalernent toujours déjà là, de son
éventuelle extinction. C'est dire que le rapport véritable au
néant réside dans la propriété certaine 164 de la Uloti propre.
Propriété illustrée quotidienneulent par la discrirnination des
possibles détenninant le trIode d'être propre du Dasein, plutôt
que par une explication fitgitive, quoique constante, de ce
de111ier avec sa n10rt. C'est par le fàit qu'il se tient à chaque
fois dans l'une ou l'autre possibilité, que constamment il
n'est pas une autre, et qu'il a renoncé à elle dans le projet
existentiel que le Dasein signale avant tout sa constitution cie
165
rnoliel .

I(,~ Cf. bcques DERRIDA, Apurln, OJ7. cir, p 135


~ Cf Jcan-Luc MARION, éli/Ill dUllllé. [\)({!\ dl/Ile pIIC;lIlill/l'lIlilliglt' dt' Iii
dUni/flOI7, Paris, Editions PUF, colL « Epillléthéc» 1998. p. 86
I()~ Certaine élU sens dc son inéluctélhil ité, Ill<lis aussi de st! préscncc COllst,lIlte
1(\5 Êlre el Tell/ps, p . 342
70

Dans le langage de l'analytique existentiale, cela


signifie que r on n'apprend pas que l' cm s' achenline vers la
rnort parce que l'être est jeté, projeté, rnais au contraire qu'il
est tel, car il l1larche vers la l'nort. C'est le Vor/a l~fen qui est
conditionné existentialen1ent par la finitude et l'extinction.
On ne pouna donc recevoir la thèse de Heidegger selon
laquelle le ne-pas-encore ulti1ne est pensé à patiir du
Vorlaz(fen, alors justernent qu'il est toujours présent 166.
Une telle nlÎse au prernier plan de la Inolialité du
Dasein rend possible l'identification de l'horizon propre à
l'apparaître de l'étant-outil qui est le l'noyen pour ses projets.
Cet horizon est celui des possibles. Il est l'être dont l'étant
est l'étant-outil.

1(,(, //;/(1.. p. 313-314


CHAPITRE IV

Monde d'outils

§ 16. Étonnement

La double nlOdalité de l' ekstase du Daseù1 167 peut être


rapp011ée par deux nlOdes de l' étantité: la Zuhandenheit
(l'étant-outil ou moyen pour les projets) et la Vorhandenheit
(l'étant là-devant ou objet construit par la représentation).
Cependant, ce11ains interprètes préfèrent con1prendre le tenne
Vorhandenheit différelnn1ent: tantôt selon la tradition
Inétaphysique, COll1111e subsistant. être-sllbsistantlsubsistance
(A. de Waelhens, R. Boehn1), ou encore au sens de SOllS les
yeux (J. Beaufret), être-là-devant (F. Vezin) ou présence (F.
Dastur) ~ et tantôt C0111n1e ce qui se troll1'e auprès (Y.
Tzavaras). La traduction (non officielle) de E. Mm1ineau
propose être-sous-la-main et sous-la-main, plus proche de
r allentand. Pour le tenne Zuhandenheit, E. Martineau traduit
par être-à-la-portée-de-main ou à-portée-de-la-main. F.
Vezin et F. Fédier ajoutent utilisable et utilisabilité. Les
autres traducteurs parlent de disponible. être-disponible.
disponibilité/maniabilité. Ces interprétations confuses
proviennent du fait que r on ignore souvent la diffërence
entre proxin1ité spatio-ternporelle (Vorhandenheit) et
proximité relationnelle (Zuhandenheit). C'est dans cette
conjonction entre proxl1nité spatio-temporelle et proxirnité
relationnelle que surgit la souffrance humaine, notarnment
dans le rapport permanent de l'honnne au monde I!lX.
La nature projetante du Daseill ouvre initialement sur
! l , etant-out!
ce , .1 1hl) ,cest-a-(
, '1·Ire que " etant
, rencontre, y est

1(,-' N~ltLlle projet<1I1te ct pensée des objets


Il,, Cf Lll11bros COULOUBARITSIS, op Cil", p. 61 S-622
Ih') 1.'/ TC/J/jJ.) , p. 103-105.
72

toujours abordé par une préoccupation qui le place dans une


intention. Cette thèse s'oppose à celle qui voudrait que l'étant
soit au préalable l'objet hl-devant, d \111 étonnement ou d'une
conternplation pure 170. Si la découvelie initiale de r étant
laisse voir celui-ci col'nl'ne un outil, c'est que le Dasein est
déjà là, dans un quelconque projet de lui-Inêl'ne. Le Dasein
n'a pas la rnêrne rnodalité que routil, il n'appelle pas la
préoccupation, rnais la sollicitude, le souci. Le Dasein est
constitué cormne un être-avec. Heidegger oppose donc l'outil
subsistant à l'autre.
Le rapport à autrui ne peut être thénlatisé et réfléchi.
La rencontre de l'autre se réalise dans une interaction, une
structure anonyn1e et indifférente. Le mitsein (1 , autre) est,
connne l'outil, inséré dans une structure de préoccupation
caractérisée par r anonymat et l'indifférence. L' étantité
utilitaire (Zllhandcnhcit) est avant tout un monde, un réseau
de sens, et non un étant unique. Être ct Tcmps nonll11e ce
cOlllplexe signifiant Bcvvandtnis, ou encore passé
. .
aprzorzquc 171 . Le caractere
'j'A 1 ce qUI.est,a-port'ee-(1e-
( etre (e
l'nain est la Bewandtnis.
Ce rnode bien patiiculier de l' étantité renvoie
initialernent à la constitution ekstatique du Dascin et permet
de r apercevoir conlnle un être-cn1'crs-scs-possiblcs. Ces
possibilités, peu Ï1npOlie qu'elles aient ou non pour fin
dernière l'être du Dasein lui-n1êlne, apparaissent, en prernier
lieu, associées à la préoccupation quotidienne.
C'est le pour Illi-mênle de l'étant qui déroute le projet
du Dascin et conduÎt à cette conclusion que l'étant est autre
l72
chose qu'un pur outil . Il y va ici de l'étonnemcnt qui
inaugure la possibilité de la philosophie' 73 . L'étonnement es!

PO Ib/(l, p. lOS.
1"71 Ih/(I., p. 123, Les proh/èllles !O/li/iII7ICI1!{fllr de /([ phél/o/llél/ologw, p. 93-94
Le terme «,Bewt1ndtnis» peut également être tr,lduit par tinal ité, « cc clont il
ret(\urne» : t(\urtlurc , dcstintltinll , cl1nj(linture
7
1 2 111/(1, p. 109 .
17~ Platon ct Aristote l"élttachaient l'origine de la philosophie au t(lit de s'étonner ct
de sïnquiéter.
7'"

essentle. l a' 1a conel"ltlon [lOmme


l '1 17-1 . L" etonnen1ent d Olt
. porter
sur le telnps, l'espace, les choses, les h0111rnes, etc.
L'étonnelnent ne se trouve pas dans le 1110nde, llwis dans
l 'holnrne. La question ne vise donc pas l'inconnu des Inondes
lllystérieux et invisibles, rnais le proche et le prochain.
Pourquoi? Parce que ce que nous rencontrons (( tout
d'abord », ce n'est pas le Proche, mais tOlfjours l'habituel.
L 'habituel possède en propre cet effrayant pouvoir de nous
déshabituer d 'habiter dans l'essentiel et SOlrvent defaçon si
décisive qu'il ne nous laisse plus jamais parvenir à y
l75
habiter .
La capacité de s'étonner ou de s'intenoger fait de
l 'hOlnrne un être de liberté, quittant les routes asphaltées, où
tout est déjà décidé à sa place. Selon Heidegger, l'étonnement
explique aussi la constitution subséquente de l'étant-objet.

§ 17. Acte ontologique

, '1'Ite,176 ,parce qU'1"1 Cl'epasse 1a


1 1a p l1enOlllena
Le tout ce
silnple constatation de la réalité d'objers, tend ù guider la
recherche vers un dépassernent de l'étant, au profit d'une
structure englobante au sein de laquelle l'étant perd
progressivelllent toute valeur ontologique pour le bénéfice de
cette seule structure. Ainsi en va-t-il, dans les faits depuis
Platon, lorsqu'on n1et davantage r accent sur ridée ou sur la
fonne plutôt que sur la chose elle-même (l'étant).
Aujourd'hui, cette idée culmine dans des thèses
philosophiques qui placent à ravant-scène des notions

17·1 Jeanne HERSCH, L '(;(OI/I/C/IlCI/( pllll()\ophlljIlC. P~lris. Ecl C;~lIlil11'lld. cn"


« Folio Essais », 1993. p. 0
Martin HEIDEGGER, QII (/ppellc-I-ol/ j7(:'mcr ) • tr~ld r\, BeckeT ct G. Gr~lI1cl.
Pellis, Editions PUF, 1973, p. 141
17(1 C'cst-8-clire tout cc qui pcut sc dOllncr Ù la pCllséc tlllll\'C, d'ullc ccrtclillc !Ù\llll.

sa place <1 l"intérieur dcs possibilités ckpcilltcs


74

cormne l'historicité ou l' événen1entialité 177. Il faut égalelnent


adrnettre que les concepts de Heidegger insistent sur la valeur
ontologique de la Sarge 178 (Souci) propre au Dasein
(susceptible d'en expliquer tous les cornpoliernents), y
cornpris ceux où il affirnle apercevoir des objets. Cet essai
s'inscrit en faux contre une telle déInarche, pour la raison
fondatnentale que ces interprétations réduisent ou
anéantissent la valeur ontologique de ce dans quoi les étants
sont aperçus. La recherche phénOlnénologique ne peut être
Inenée de la sorte. Selon Sarire, il en va de l'étant COlnlTle de
la conscience : si on en nie l'existence au dépati, on ne peut
,
1a delTlOntrer par l ' te 17<J .
a sUl
Satire écrit:
La conscience est conscience de quelque chose: ce/a
signifie que la transcendallce est structure constitutive de la
conscience: c'est-à-dire que la conscience nazt portée sllr un
être qui n'est pas elle. C'est cc que nous appelons la prew'e
. IS()
onto 1ogzque .

La phénOlnénologie pern1et à Sartre de sOliir du cercle


vicieux de la représentation universelle et de poser, par un
phénornène d'être, un être du phénomène. L' obj et réel
(in1aginaire ou conceptuel) est pour la conscience. L'être de
la conscience ilTlplique un être autre que lui, un être
transcendant qui ne se résorbe pas dans la conscience, un être
transphénornénal en soi. Il n'est donc pas vrai que l'être soit
une sÎ1nple représentation ou un faux problème; tout énoncé
concernant 1, etre
~. . laIre.
n est pas Clrcll ' L' efre
<'
est partout 181 . Ce

Lire Cbude ROiV! A1'\O, L (;1 (;IIC/I/('1I1 cl le /lill//(ic. Palis, Editio/ls PUF, coll
« Epil11éthée », 1<)t)S et Alain BADIOL!, L (;I/"C cl 1 (;1 (;II('I1/CIII. Pénis, Editiolls du
Seuil. I<)SS
1'8 Le \OlIel cst le thl'me fondéllllenl,tI de lél précoillpréhelisio/l cO/lstitutivc de
l'êlre , souci qui CIlg<lge ditlérClltes nwd,tlités de lél telllpor,tlisêllioli.
7
1 () k,HI-P,lUl SARTRE. L (;/iC cl Il' 1I(;(IIIf, Pêlris, Ldilit1/ls G,lllilllêlrd, Cl111 «Tel
1<)43. p III
ISO Ibid, chélP' V) page 2S,
IS 1 Ih/(I,
75

point de dépmi pose à l'intérieur d'une théorie générale de


l'être la différence des nlOdes cfêtre : celui de la conscience;
celui de la chose; la chose en-soi; la conscience est pour-soi.
Ce fondenlCnt s'effectue par ce que Sartre appelle l'acte
ontologique qui est l'acte perpétuel par quoi l'en-soi 1~2 se
dégrade en présence à soi. Cet acte constitue l'essence rnêrne
de la libelié. Ici, l'essentiel de l' existentialisllle se livre:
l 'honlllle n'est pas seulenlent libre; il est condanlné à être
libre. L'être est lien. Si l 'hornl11e est acte ontologique de
libelié, alors la réalité hurnaine est nécessairernent action,
choix, engagernent. Malgré leur diversité, les actions
hurnaines deviendront intelligibles puisqu'elles relèvent
toutes d'un phénOlllène d'être universel. L'être est. Le néant
n'est pas. «Exister », c'est être ouvert à l'altérité et à
l'étrangeté du monde; c'est être à l'écoute des vibrations
interrogatives qui constituent l'essence vitale du monde, des
tex tes et des hornrnes 183.
Le non-être, explique Sartre, n' est pas le contraire de
l'être, il est son contradictoire. Smire exprime par une
rnétaphore ce lTlariage de l'être et du néant, couple
indissol uble que l'on retrouve chaque fois qu'on se penche
sur un problènle hunlain :
[. ..j si du néant peut être donné, ce n'est ni avant ni
après l'être, ni, cl 'une rnanière générale, en dehors de l'être,
malS . c,est au sem . c.1e l' etre,
~
en son coeur, comme un ver 184 .

Cette théorie de l'être, posée dès le début de L'être et


le néant, reprise, élaborée, parachevée tout au long de
l'œuvre, constitue la base théorique dont Sartre se servira

1:;2 Si Sélltre rétlécilit sur cet en-soi., élLl f()nd, il ne le \ ise pas vraiment. Iln'y <1 pas
de« soi» ici. L'être ne se rétêrc pas réflexivement ù lui-même. Sélrtre reprend LIlle
expressioll hégl'iielllle. ComlTle il l'affirme, avec cet En-soi, est \ isée 1,1 présence
de ITtre él l'étant. Ce dernier l'a en-soi sans en l'tre conscient. /\ 1 être hégélien,
Sartre oppose le néant
l'; r\lléllT-Alain OUAKN1N, C'esl pOlir cclo (/11 Ol! (//II/C iL'\ Ilhei/II/c\, P,lris,
Editions Cllllîé1nn-Lévy, coll. « Points Ess<1is », 1l)l)S, IL 65.
1\1 L Cl /l! néol/!., Première partie, cilap. IV, page 56
76

pour accéder au phénolllène de la conscience hurnaine. Il en


résultera une spécificité hU111aine qui sera celle du cogito,
notion unitaire de toute activité rnentale. Ce cogito n'est pas à
confondre avec une conscience connaissante. Sartre fonde
théoriquenlent l' autonornie de la conscience: sa théorie lui
perrnet d'expliquer la nature contradictoire des diverses
conduites hmnaines et de leur rendre leur unité originelle.
L'être pour soi, c'est l'hornrne en tant que tel, c'est-à-
dire en tant qu'il transcende l'être des choses, l'ordre
rnatériel. Or par quoi l'hornnle est-il hOllnne? Par sa
conscience. Cette idée, que Heidegger sernblait ignorer, est
l'axe de la philosophie saririenne. Il ne s'agit pas de la
conscience psychologique, expérience inte111e, connaissance
de soi par le dedans; il s'agit de quelque chose de plus
profond. Qu'est-ce qui fait que l'être est « pour soi» ? C'est
un celiain néant qu'il porte en lui. Être conscient, c'est se
dédoubler en je et lllOi, prendre du recul par rapport à soi-
rnêrne, être à distance de soi. L' être conscient est donc séparé
de lui-rnêIne. Par rien, par du néant ou du vide. On peut
l'irnaginer cornrne une bulle dans la ITlaSSe de r être en soi
et dire aussi qu'il consiste en une rnaladie de r être. En tout
cas, la conscience n'est pas plus que la llwtière brute, elle est
« rnanque » cl' être, elle est néant.

§ 18. Étant-Dasein

L'outil n'est pas rétant, il est l'outil. L'objet n'est pas


l'étant, il est l'o~jet, c'est-à-dire l'étant dévoilé dans les
linlites prescrites par l'expérience dite possible. Il existe
pourtant un troisième type d' étant, ni olttil, ni o~jet, et dont le
paraître semble n'entretenir avec une telle structure
signifiante qu'un rapport assez extraordinaire: le Dasein lui-
111ême. Aussi. avant de s· enquérir de r étant cornille teL il
convient d'abord d'exarniner celui-là. Qu'en est-il de l'étant
Dasein, de ses paIiicularités par rapport aux modes de
l'étantité déjà décrit et de son 1110de de paraître?
Le monde du Dasein offre donc de l'étant qui ne
pas seu 1ement (,iel '. utz'1 8"etes
d l malS
' qU!,. Clll
1
(,/ ~l.Iere
. l'l:' S c 10ses,
contraire, cOJ?(ormément à son genre d'être conune Dasein,
est « dans » le monde au sein duquel il s ~v rencontre tout en
ayant lui-même la manière de l'être-au-monde. Cet étant
n'est ni là-devant ni utilisable, mais tout comme le Dasein
lui-même qui l 'o(fj'e - ill 'est aussi et est là avec l86 .

Par rappcHi à l'util, le philosophe Peter Sloterdijk


dénoIlllTle Matiin Heidegger COIllIlle un «chirotopologue »,
c'est-à-dire un interprète du fait que les hornmes existent en
tant que possesseurs de rnains et non en tant qu'esprits sans
extrémités. II pousse son analyse en avançant que l'hornme
de Heidegger ne possède pas de paIiies génitales et peu de
visage. En effet, son oreille est fortement développée pour
n1ieux percevoir rappel du souci. Par contre, les mains
heideggériennes apprennent, grâce à 1~ oreille (informée par le
souci), ce qu~il a lieu de faire. À propos de cet homrne toute-
ouïe et toutes-l'nains, on affinlle pour la prenlÏère fois dans
l 'histoire de la pensée que les cohabitants concrets du n10nde
dans lequel il vit sont zuhanden (à main) sous la forme de
187
l'utiI .
L'idée qu'il y ait d'autres Dascin opère une brèche
dans le solipsisme d'un étant qui Oll1're un monde, tout en
détellTlinant ce denlÏer de telle sOtie qu'il reçoive une
augn1entation de sens. Il n'est plus seulement ce qui 1'iell!

1:>-' LIul est l"équivalcl1t dc ZC/lg ct dont 1;1 tcrminologic dc c/ Yl'/lljl\ !ùit Uil

uS;lgc bicI1 particulicr Heidcggcr operc Uil détouIIlCll1Cl1t dc SCIl" li!l(luli::;::;llllt li III
création d" Uil tcrmc phénoménologiquc Ilcuf Cc lcrlllC ;1 été choisi pOUl désigllel
le ll'PC ri 'élOIlI (f/l(j/lc! (1 a/Imre 1(1 /)fé()(CII/)(fI!OIl l.·util c::;l L111C pmductillii
englobant tout cc quc '"artiticc hUlllaill;1 fahriqué pUUI sen scn il
IS6 tlrc el TelJ/(i:', p. IhO
I~Î Pctel SLOTERDIJK, ECIIIIlC\ Sj7hèn:,\ III, Paris" Editiolls Mall..'11 Sdl. 20Wi. Il
322-323.
78

avec le J]asein, 111aIS est égalel11ent NIitH'CIt: monde


188
commun
Le Dasein a beau ouvrir le I11onde, la pleine lTlOndéité
est définie par le fait qu'elle contient plusieurs Dasein, et cela
constitutiven1ent, c'est-à-dire indépendan1rnent de la question
de savoir si, dans un lieu précis, réside(nt) une ou plusieurs
personnes. À l' accroissernent du l'nonde doit donc être
thérnatisé une progression du Dasein lui-nlêrne, qui n'est plus
~
seu l ernent etre-au-monc i
e, ' ~
rnalS etre-avec- 1es-autres 189 .
Auparavant, n'a-t-on pas affinné que le monde était
caractérisé comn1e réseau de sens (Bevvandtnis), et que ce
réseau détenTline à r avance le paraître de r étant, l'obligeant
à se rnontrer seulernent à l'intérieur de ce qu'lI prescrit?
Ceries, l'nais dans le cas des autres Dasein, explique
Heidegger, cette structure préalable devient en quelque sOtie
une structure a posteriori. La Bewandtnis cède la place à un
paraître de r étant (l'autre Dasein) com111C ce à dessein de
l90
quoi je sllis . La F'ùrsorge (sollci mufllel : sollicitude) que
l'être-avec irnplique devient dès lors patiie prenante de la
. pl
· pour ne t'aIre
B ew([nc1tms, ' un avec e Il e 191 .
us qu
Que signifie la notion de ( Dasein » décrite à la fois
cornme unique structure transcendantale englobant l'être et
tous les Dasein singuliers à dessein de quoi chaque Dasein
est? On utilise, dit Heidegger, le terrne de (( Dasein » plutôt
que celui d' homme pour désigner plus proprement l'étant

I~~ Être ct Temps. p . 160.


IS') Cet êtrC-(/I'C(-le\-(IIi1rn cst le proprc du /)(f\('/Il d~lIlS les préoccUpéltiolls
quotidicnncs . Les plus SOU\ Cllt, le /)(/\c/I/ n' est pélS lui-llll:lllC. l,Iii 1 cst pris d,ms
le réscau de relatioll, dilllS IiI qU(ltidicllllcté, dims IiI 11HlIldililcité
l')() /hid. p . 165 Pour Hcidcggcr. l1loi-l1lêmc ct lilutrc rl'lè\CI1t d'ullc l1lêmc
structurc dc l'êtrc, L' ,IUtIC cst pCllsé dalls l'Iwri/lHI de l'êtrc-illl-ll1lllldc du /)(/,\CIII
lui-mêmc. D~IIIS cc SCIIS, 1,lutre lui ,lppilrtiellt Cil tilllt qUII fait pilrtie cie la l1lême
structurc cle,l"êtrc. DélilS lél relatioll Ù l ',llItre, le /)0\('11' IIC sc confronte paS Ù Uil
ego. etH le même ct ",IUtIC ~lppilr[ielll1cnt tl)U~ dcu\ ,1 I~l mêlllc ~trllctllrc de lél
Illontblléité, L'mltle c~t alors l'ocCiI~illn de prelldre cOllscience de S,l n,ltllrc
prérétlcxive. de SOIl être réel
l'il Ib/(I.. p, 166
79

pour lequel son propre mode d'être n'est pas indiflerent 'lJ2 .
C'est une distinction initialernent bancale, puisque l'on ne
peut irnaginer aucun étant naturel qui serait indifferent à son
rnode d'être. On ne trouve pas l'étant dans le vide absolu.
Heidegger précise que cette «non-indiffërence» est à
cornprendre dans un sens précis. Lequel? Le seul souci est, à
cet égard, insuffisant pour distinguer quelque chose COlnnle
un « étant-Dasein », puisque tout vivant fait nlOntre d'un tel
souci. Connne le dit Chrysippe au prenlier livre de son traité
Sur les fins:

[. ..} pour tout être vivant l 'o~jet premier qui lui est
propre est sa propre constitution ct la conscience qu'il a de
celle-ci, Il ne serait pas 1Taisemblable en effet que (la nature)
ait rendu l'être ,'ivant étranger (à soi-même), ni qu'après
l'avoir/ait, elle ne l'ait rendu ni étranger ni approprié (à soi-
même). Reste donc à dire qu'en le constituant elle l'a
approprié à lui-même .. c'est ainsi en elfet qu'il repolisse ce
l93
qui Illi est nuisible et poursuit ce qui lui est propre .

Faut-il alors chercher dans r articulation et la


médiation qu'inlprirne l 'honnne à la question de r être, dans
et par sa réflexion, le nlOtif qui le distinguerait des autres
vivants? On ne voit guère la raison de renoncer à « homme»
au profit de «Dasein » et on ne discerne pas comment une
telle spécificité pounait ne pas avoir toujours été rattachée à
la prernière désignation. Pourquoi ne pas se contenter du
terme « hornrne » '? Est-ce parce qu ~ il Y auraÎt, dans 1flOl71me,
à la fois la possibilité de poser la question de r être et celle de
l'esquiver? C~est le fait d'avoir ce choix qlll distingue et
caractérise essentiellenlent le Dasein, et non la décision finale
prise en conséquence. S'il n'en allait pas aÎnsi, et que le
Dasein n'étai t tel qu'après s'être résolu, il Y ex isterai t,

1<):' G.' 26. p. 171


l').~ DIOGEl\:E LAËRCE. l'ii?" Cl dOC//ïl/cs de) jJ!lI!O\O!)!le\ '!!II\fln, Li\TC VII,
05 . P'lris. Editions Le LiVie de Poche, coll. « La Poc!lot!l0ljuc», 1l) l)t) , p S46.
so

sirnultanélIlent et dans le InêlIle rnonde, deux espèces de


Dasein. Voilà une tentation constante de r œuvre
heideggélienne qui selIlble appatienir à cette idée selon
laquelle la nature hU1naine s'échafaude à partir de choix
effectués, plutôt que d'être un silIlple ensernble de
déterrninations constitutives 194.
Le problèlne, c'est qu'indépendatnrnent du choix
effectivelIlent opéré par le Dasein, tous les hOlInnes ont en
patiage cette constitution identique qui rend un tel choix
possible. Pourquoi conviendrait-il de distinguer « honlrne » et
« Dasein » en regard d'une lnênle constitution? Si c'est le
fait d'être résolu qui fait le Dasein, alors il faut rejeter toute
l'analytique existentiale, dont le personnage central est
r homme quotidien, non résolu. La diffërence ontologique
indique une di fférence entre r être et r étant: l'honllIle est
celui dont le soi questionne vers l'être de l'étant. NOliS devons
nécessairement p01l1 oir marquer clairement la dUférence
1

entre l'être et l'étanf, si nOlis voulons prendre comme thème


de recherche quelque chose comlne l'être 195. À ce stade, il est
inutile de nOlInner cet étant «hOlInne» ou «Dasein ». Il
s'agit des InêInes étants et, Inalgré l'éventuelle distinction à
procéder entre ceux qui assurnent cette décision et ceux qui
ne r assurnent pas, elle est postérieure à ce qui les constitue.
Quelle que puisse être l' inlpoliance qu'accorde Heidegger à
l'être-résolu (Entschlossenheit), il n'est pas exact de dire
qu'elle ne serait pas tout entière tributaire d'une constitution
qui la rend possible. Cette constitution, c'est celle de
l'homrne.
AntérieurelIlent à la possibilité de tranSfÔl1Tler son
être-propre en l'assumant, le Dasein est d'ores et déjà
tributaire d'une constitution qui le distingue des autres
vivants. Elle consiste en une structure originaire qui en
quelque smie le dépasse, à laquelle il est rattaché et dont il
peut s'avIser. Cette structure est au mieux décrite par ce que

1
'
)-1 Martin HEIDEGGER, Nic!z::,cllc l, op. ci!., p. 2S2-2S3.
1()5 Lc~ problème.) !IJl1d(//I/Cn!Ullr de lu phénoménologlc, p. 35.
~ 1

Heidegger entend véritablelnent par la transcendance. Il veut


rendre cOInpte de toute la structure lTlétaphysique qui, depuis
l'être, renfenne à la fois la possibilité et la justification de
son unité, de la ternporalisation orig1l1aire, de la
singularisation du Dasein, de tous les étants et du pouvoir
qu'ont celiains étants de penser l'être et des objets.
L'expression [)asein fait réfërence à une explication
n1étaphysique aussi vaste que celle de Leibniz, de laquelle
elle se distingue en ce que 1~ auteur de la l\l!onadologie (1720)
pense encore cette rnonade corrnlle séjournant dans un
dehors l96 . Cette analogie du Dasein et de la rnonade
leibnizienne n'est pas surprenante. Heidegger décrit le
prernier COlTllTle ce qui se caractérise par un état de
· . 197 .
G1lsperslon
L' homme n'étant en quelque sOlie que la conséquence
finale de cette dispersion, ce tenne ne désigne pas toute cette
stnlcture à laquelle parviendrait à faire rétërence le Dasein.
Pour justifier l'abandon du tellne « homme» au profit (l'un
nouveau, il faudrait encore adn1ettre qu'il Y a deux espèces
d'holTnnes: ceux qui s'avisent de leur origine authentique
pré-dispersée et ceux qui ne s'en avisent pas. En fait, les
deux pmiageraient cette 111êrne origine et également une
111êIne constitution. Il sernble donc n' y avoir aucune raison
valable de croire qu'un Dasein peut en quelque lTlélnière être
constÏtutive111ent différent d'un homme.
Pomiant, les textes de Heidegger énoncent une
troisiènle voie pour justifier l' ernploi du terrne « Dasein ». Il
veut rnettre à l'avant-plan un caractère essentiel de 1110171177e
que la tradition a effacé: son existence f~lctice, son là. Sur
cette voie, peu irnporte de dire homme ou Dasein, sinon pour
insister sur le caractère qui en fait un da-Sein (être-le-là).

1% CA 26, p. 270-271 , Les prohlèlJ/c., (OI7c!OIlICIlIOllf de I{/ plil;I/()lI/l;/wl()gw Il


361
lIn CA 26, p. 173 , Êlre el Tell/p.i, p 172
CHAPrrRE v

l'angoisse

§ 19. Tonalité affective

Après la publication d'Être et Temps, Heidegger


s'oppose foriernent à ce que l'on interprète son analyse de
l'angoisse en tennes de valeurs ou de connaissances, voire
rnêUle en fonction de l'irnpact que r affect pourrai t avoir dans
l'appréhension de l'étant. L'analyse des affects dans
l'ouvrage de 1917 ne se veut pas psychologique, COIllme le
rappe Il era encore H eiC':1 egger aassirer.
'C' IC)~ L' angoIsse
. :1
cu
Dasein est le sentÏInent qui correspond à l'expérience de son
I9lJ
abtme (Abgrllnd), et non à celle de l'angoisse elle-rnêrne .
Les successeurs heideggériens qui ont cru faire de
l'expérience de l'angoisse la figure emblérnatique d' l~tre ct
Temps ont été souvent condarnnés par Heidegger. Dans la
perspective générale que fonde le projet d'une ontologie
fondamentale, le fait qu'il y aille de tel ou tel affect peut, en
effet, être tenu pour secondaire. Il s'agit de Illettre à jour le
rapport ultiule de la conscience au réel. Mêrne si un affect
bien précis s'avère lié d'une façon insigne à ce rappori, il
reste, pense Heidegger, que ce n'est pas l'affect 111ais le
rappOli qui irnpolie avant toute chose. Il est tout à fait
possible qu'il en soit ainsi.
Possible, mais pas certain. L'analyse qui, dans Être et
Temps, a dévoilé les différents 1l1Odes de l'étantité pour la
transcendance du Dasein, a omis de prendre en compte
l'affect qui doit égalernent trouver sa place parrni les choses
auxquelles le Dascin se rapporte. Cet « oubli» deviendra de

1% Ddl(1I\liI Ic kOI/!l\/I/C Cl 1(/ p/llluwp/lle, ()p. cil., jl. 2~3-2~4.

l')'} On pcut rctroLlVCI ccttc mêmc angoissc chc7 Rilkc dans Ln CO/lIcn de A/(/IIC
LU/I/lil\ Bnggc
plus en plus désuet au fur et à 111esure que Heidegger pensera
la disposition en tant qu'expérience de la tonalité propre à
l'accord avec l'étant ou C0111111e perspective des tonalités
20o
historiques . La transfon11ation de la pensée de Heidegger
est vraisenlblablernent à situer pendant le cours de l'hiver
1929/1930, car il pari d'une conception de la tonalité COlnrne
ce qui founlit l'occasion au Dasein de se résoudre à l'égard
de lui-rnêrne. Il écrit 111ênle que le fait d'être accordé à un ton
signifie d'être porté au-dehors dans la man~festeté chclque
2ol
jois spéqfique de l'étant en entier .
En règle générale, on n'est pas conscient d'être
affectivenlent disposé d'une celiaine rnanière. Mais on peut
renouer avec une tonalité qlfective (Stiml71ung), à r instar du
narrateur de /1 la recherche du temps perdu qui trempe sa
n1adeleine dans le thé. Toutefois, il est difficile de faire
ressurgir une tonalité affective qui appaliient au passé.
Connne l'écrit Proust dans Du côté de chez S~vann :
11 en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que
nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre
intelligence sont inutiles. 11 est caché hors de son domaine et
de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que
nous donnerait cet objet matériel) que nOliS ne soupçonnons
pas. Cet objet, il dépend du hasard que nOlis le rencontrions
. . 70')
avant de mourzr, ou que nous ne le rencontnons pas- -.

À la faveur d \111 souvenir involontaire, la tonalité


affective du passé peut réapparaître en l'être. On peut essayer
de la rnaîtriser. C'est un ancien problènle philosophique.

200 Cf QIICSI/OI/:) 1 el Il, Kalll et/e /J/oh/èllle de /UIII(:IUjJl!l')f(/IiC


201 Les cOllcepls !OlldUIIICI/I(/U\" de /(/ 1II(:I(/pItYS/i/IIC, p, 41 () Cependunt. ces
interprét~ltiol1s ne perl1lettent p~lS de rendre cOl1lpte de I"nllalyse des IOlla//IL;,
a/I'cclil'es dont fônt état Êlre el TCllljJ) et \cs autres cours de 1925-1929. La rllison
phénoménologique t~lit lIpparélÎtre I~l supériorité marquante des premières analyscs
de Heidegg'1::r sur les plus t~lrdives qui impliquent Ull lil'Pélssclllcnt dc III
pnlhléllléltiquc gél1éré11c du surgissclllcnt de l' ét,1!1t
202 fVl~lrecl PROUST, DII C(JIt! de che:: 51\ Oll, d(llls ,.·1 /0 recherchc dII IL'/IIP\ perdlI,
tOl11e l, Pmis, Editions Gl1llinltlld, coll. «Bibliothèque de La Pléi~ldc », 196o, Il
44
Spinoza s ~ atli-anchissait de la sournISSIon aux affections
passives en développant des sentirnents actifs. Heidegger
écrit: La philosophie a toujours lieu dans une tonalité
203
affective fondamentale . La tonalité affective est la
condition et le lTlÎlieu pour la pensée et l'action. C'est grâce à
la tonalité affective que le Dasein expérirnente le Inonde pour
le voir sous un aspect particulier.
L'angoisse que thénlatise le paragraphe 40 cf Être et
Temps est le Inoyen ptivilégié de dévoiler l'être du Dasein, et
non pas une disposition spécifique qu'il conviendrait
204
d'étudier en et pour elle-InêlTle . Elle couche le Dasein sur
lui-rnêrne d'une rnanière insigne et symbolise une cassure
dans la préoccupation lTlOndaine habituelle; elle a donc le
lTlérite de pennettre la saisie de l'être du Dasein dans toute sa
nudité. Ce pouvoir de r angoisse tient en fait, dit Heidegger, à
sa cOlTlplète indéten11ination. Ce-de1'ant-quoi (JIVovor) de
205
l'angoisse n'est pas un étant spécifique , mais un rien, qui
ne se laisse pas individualiser uniquernent par la négative, car
il renfenne en quelque sotie le thèrne de l'être-au-monde. Le
caractère indétenniné du J/V01'or de l'angoisse constitue déjà
le cœur de l'analyse proposé par Heidegger dans le cours de
l'été 1925, où il précise qu~il remprunte il Augustin,

:C(J.' Gfïllld,(flJ7l1ll1llg
.c= tonalité tClIldéllllent,!le OLi dispositiofl 1()lldlllllCll tll Ic. cf
QIIC,)l!()1/) 1 cl Il, p. 337-3.:j.O. L'étonnelllCllt pl,ltllllicicil est Illdlqué lllllllllC L1IlC
disposition fôndéllllent'llc. Platon explique d,lIls le TI/L;Clc/(' (ISSel) que
l'étonncmcnt est le COIl1IllenCell1eflt de III philosllphie, et !\ristotc dalls ru
Mé/(fpln'\iqllc (92Kb) que c'est 1,1 sUlprise Ce mot c!lI/)()\i!W!/ cst IlùluellllllCllt
employé Pd!' Descartes dans Le) PW\f()l/l de 1 (Î/lle L l'I/il;/"{/lIU' c'II /Il/c'
dtsjJ())I!/()17 dl' l'â/lle r
J, Article 165. De 1 L'\/ll;' ({I/ce el dl' III (/(fil/le.'. cl
DESCARTES., (Lul'le), P,lIis, Editions G,lllill1clld, coll « Bihlillthèljue dc Ld
Pléiade», 1953, p. 775 , Élj'e el T(>I/Ipl, p. 17'<)-1 ~4
~IJ-l Ib/(l, p. 233-240.
Comme c"est le cas pour la peur 117111., p. 234-135
x6

Lut1-1er--JOb et Ir'
"'-1er kegaard-- . Ce
J07 --, d ' (ans
I_.-eI I
enuer, concept {e
l'angoisse, dit déjà:
[. . .} je fais donc remarquer sa (concept d'angoisse)
complète d~flérence d'avec la crainte et autres concepts
sernblables qui renvoient toujours à une chose précise, alors
que l'angoisse est la réalité de la liberté parce qu'elle en est
le pOSSl'bl
-e 208 .

Kierkegaard n'aborde pas l'angoisse COlnrne une


pathologie en tellTleS psychologiques, rnais COlTllne des états
de l'individu, des situations existentielles. Elles peuvent
survenir à tout âge. L'angoisse est un lTlornent de veliige, une
défaillance.
De sOlie qu'il tàudra cOlTIprendre égaienlent que
lorsque Heidegger affirme que l'angoisse libère le Dasein
afin qu'il puisse se saisir et se choisir lui-nlême, il aura
209
constaté un tel pouvoir déjà décrit par Kierkegaard ,
Paradoxalernent, dans l'ennui, le Dasein est prisonnier du
ternps, nIais à travers rouveliure de rêtre-au-monde à lui-
lTIênIe, il peut se libérer de cet emprisonnement. Dans
l'ennui, le tenlps est une prison. L'ennui est un critère de la
finitude et du néant, c'est une mort dans la mort, une non-

206 Luther a lutté contre son angoisse de Inort pendant toute S,l VIC Cette

southallce atteignait une intensité telle que souvent elle l'empêchait de prier La
résistance il une tentation peut se Elire soit directement soit pnr le moyen de la
prière . Quand la prière elle-même de\'iCtlt impossible, 1,1 ré"ction de l'individu ne
se situe plus sur le plan n1Oréll, m,lis dtlllS le dOl11éline psychologique. Le libre
arbitre étant submergé, il ne s',lgit plus dune tenttltion, Ill<lis d-ulle impulsion
l11orbide, Et la cOllscience ') II tùut luttcr slins cesse' ulIltle elle, Cdl ciIL- Illenace
toujours (l',lccliler <lU désespoir, de ulIltr,lindre IÎlllllll11e tlU suil'ide. Luther a
traversé son existence SOLIS I"escorte de deLl\ fùntl)llleS dont l'un tient Lille corde et
l'autre un poign"rd Par moments. ks monstres cesscnt d'être \ isihles, mais 1"
corde ct le poignard sont tuujuurs prêts
~()7 Cf Pro/ét!;olll<:I/é'.> cl / 171\ (()/n' d" COI/CCpl de Il'III/J\. Il 421-422 , CI TellljJs,
Ilote Il 23c)-240
20S SOleil KIERKEG/\ARD, Le COI/n'pl d ({l/gO/IIC, tr~ld I( fcrlo\ ct 1-1 G,l te<l li ,
Palis, Editions Gallilllélld, Il)l)()., p, lO}
2()()
L' 1 Te 171 jJ,), p. :2 J 7- 2J ~
"7
()I

2lO
l'ie . Dans le 1"0111an de Ludwig Tieck, vVilliam LOl'ell,
r existence est décrite COlTune une ronde éternelle d'ennui
grandissant: Je suis là dans un Inonde sans joie, comme une
montre où la douleur décrit inlassablement le même cercle 211 .
Le pouvoir de l'angoisse provient de ce qu'elle
aCCOlTlpagne une pelie COl11plète de toute significativité de
l'étant. L'angoisse esseule le Dasein vers son être-au-monde
le plus propre parce qu'elle érnerge silTlUltanérnent au
nau f'rage d e l" etantIte-
. ,1 P-.
Le devant-quoi de l'angoisse est le monde en tant que
tel. La non-sign(ficativité (Unbedeutsand:eit) cOlnplète qui se
déclare dans le rien et nulle part ne signifie pas absence de
monde, elle exprirne, al! contraire, que l'étant intérieur Clll
monde est en lui-même si complètement dénué d'importance
que, ell raison de cette non-signzjicatil'ité de ce qui est
intérieur au Inonde, c'est encore le monde et Illi seul qui
,. 1 l" ,/13
S zmpose (ans sa monc. ezte- .

Dans le naufrage de l'étant apparaît le thèrne de l' être-


au-rnonde parce que la pelie de significativité de r étant laisse
le Dasein ouvrir un rien. Le Dasein est un phare qui,
soudainenlent, se perd dans la nuit sans éclairer quelque
tonne que ce soit. Au lieu d'ouvrir un monde, r angoisse
214
laisse le Dasein n'ouvrir que la lTlOndéité . Ce qui sombre
dans r Unbedell/samkeit, c'est le Inonde ambiant et, avec Illi
tOllt l'étant intérieur au monde 215 • L'angoisse consacre donc
1e nau f'rage d e toute l' etantlte-
' . ,) 16 .

~II) Fr H SVENDSEN, « Lc problèmc dc l"cl1llL1i )', il1 Pefl/l' ji/III(1\{)/J/lle dl'


Ll1:-;
/0/1/11/, Puri:-;, Editiol1:-; FélYé1lcl, 2003, p. 55
'II Lud\\ ig T [ECK, IViI//(/1I/ L()\'cl/. Darlllst,ldt, AgnI,!. 1% 1
~12 l'I TCII/p<., P 237
~I; /hlil Il 236
': 1 j-J/IIIL'go/l/cl/C\ {/ / //!\/o/n.: dll (DI/CCP! dL' /ell/V, , p. 425-426 , l'I ICII/(J.\. Il
236
~I' Ihlil. P 237
~ I/J/(/. p. 234-23 S
1 (,
CHAPI1'RE VI

être-pour-Ia-mort

§ 20. Projection existentiale

Les paragraphes 50, 51 et 53 d'Être et Temps


reprennent le thèlne de l'angoisse, 111ais dans un rapport strict
avec le problèlne de la rnori. Modèle de la nature projetante
du Dasein, le projet de la rnOli entretient des relations
privilégiées avec l'angoisse. Le «On », qui cherche à
banaliser la lTlOrt propre en la transformant en mort en
général, rernplace ou tente de substituer cles affects
inappropriés au seul qui convienne : rangoisse:!17. Dans
rangoisse de la mOli propre, le Dasein est transporté de1'ant
lui-même en tant que remis cl la possihilitc5 in{h~pa.)sahle:!I'iI,.
Ce n'est donc plus ici r Unbedeutsamkeit qui constitue le rien
angoissant de l'angoisse, Inais bien la perspective de
l'anéantissernent du Dasein qui la ressent. Or, cette
perspective est, selon Heidegger, la chance du Dasein qu'il
lui faut saisir; la chance de se réaliser lui-rnême dans la
résolution, l'angoisse étant la disponibilité qui permet de
tenir ouverte la constante et simple menace de soi-même
s .' e'1 evant de l ' etre
A l 'e 1e p 1us propre d II Dasezn-.
esseu .) 19 En
d'autres tennes, le Dasein est lui-rnêrne dans la mesure où il
se tient dans cette perspective et dans rangoisse qui lui
correspond.
Que peut-on comprendre cI'une telle tranSf01111ation

'1 ~ .
- , Er,.e Cl Telllps, p 30C)
IS Ibid. p.30~.
:' Il) Ihld, p, 320 ; Les concepls !ondolllCIiIOIIY de 10 /lIl;liI/J/ll'.\/(/IIC, Il 22.1-224
du thènle de r angoisse? Cette transfornlation n ~ est en fait
, 770 ,
qu , une ra d'Ica l'IsatlOrC-
L'analyse de l'angoisse du paragraphe 40 221 reste
préparatoire dans la nlesure où la prenlière section d'Être et
222
Temps discute encore sur le terrain de la quotidienneté , La
deuxiènle section radicalise la problérnatique et, dès lors,
l'unité du Dasein se résout en fonction de l'être-pour-la-Inoli
l A
putot que I se on l'' angolsse--
'YJ3 ,

Cependant, au paragraphe 40, le problènle de l'unité


du Dasein ne s'explique pas sous forme cr angoisse: elle sera
thélnatisée cornrne affect. L'angoisse n'est ni le thèrne de
l'isolement du Dasein qu'elle consacre dans le naufrage de
l'étant, ni celui de la résolution qu'elle facilite dans la
perspective de la rnOli propre, S Il y a radicalisation, celle-ci
ne consiste qu'en l'application, par le Dasein et à lui-mène,
de la leçon apprise dans l' Unbedeutsaml:.eit. Selon Heidegger,
la rnOli n'est pas pour autant ilnpensée, L' Unbedeutsamkeit
en est r exenlple, à preuve r angoisse qui accompagne la perte
de significativité de l'étant et la prise en charge de la rnoli.
L'angoisse n'est rien d'autre que la pure et simple
expérience d'être Clll sens d'être-au-monde, Cette expérience
peut, elle ne doit pas nécessairement puisque toute
possibilité d'être est placée sous l'égide d'un « pouvoir ))
se rencontrer en un sens éminent dans la mort, plus
exactement dans le mourir, NOliS parlons alors de l'angoisse
de la mort, qui est à distinguer radicalement de la peur de la
Inort,' car ce n'est pas une peur épro1l1'ée devant la mort,
mais bien une angoisse en tant que disposition qffecti1'e de

~~() jClcqucs T AM IN 1A UX, Lil /J!I(;I/O/lI(;/lIJI()gIC llé'lilct!)!,hlC/lI/C' dc 1 (lngoi, ,c dil'"


Sein /lnd ZCII, ill PI/L;I/O!lIl;'IOI(}glc cl (fllolllC (,\111<.'1111('11(', PiCSSL' 1IIli\clsit,lircs dc
Louvain, col:" « RPCPP », S, p . 50
~~I L(f di 1/)(1 \!hllll(; !UI/c!(//llCIl/(I/C de! !1/1:.:,rJlII(' II/Il /lil/'::'I/l' (}liIU"/i/lC ,Iii DU,lelll,
p. 233-240
~~2 Ct L '(f170l!'W/OIlc!(fI/lCI710/C prJpu/{t/oirc d" D(/\('/lI, p. 73-202
22" Cf D{/Setll el Temp(} rel/lié, p nJ
C) 1

l'être-au-monde lui-même en toute nudité, du Dasein pu!' et


. ')')4
szmple-- .

Il faut aborder 1~ angoisse dans sa relation avec la


perspective de la l'nori propre du Dasein. C'est en pensant
lucidel'nent à sa propre lllOli (qui est sa possibilité la plus
personnelle) que le Dasein peut ressaisir l'ensenlble de son
existence, et se l'approprier, en s'arrachant à la déchéance de
1~ünpersonna1ité. La l'nort doit être le revers de toute action,
la possibilité qui hante tous les actes, pour qu'ils soient
effectués à chaque fois conlll1e s'ils étaient les derniers.
Tiens que chaque jour nouveau qui se lève sera pour toi le
dernier.
Alors c'est avec gratitude que tli rece1Tas chaque Izeure
. " 225
Inesperee

Si le concept de l' être-pour-Ia-rnoli prend une telle


importance dans Être et Temps c'est, dit Heidegger, que lui
226
seul permet de dégager la totalité originaire du Dasein . La
difficulté à individualiser cet étant spécifique (ontique et
ontologique) tient à l'irnpossibilité de se le donner tout entier
au regard. Cette totalité dépendrait, selon Heidegger, de son
achèvernent, qui lui-lnêIne n'est octroyé, paradoxalernent,
227
que lors de son extinction . Être-au-devant-de-soi, c'est
être-pour-Ia-rnoli. Voilà COlll1nent l 'honl1ne est pensé en sa

Prulégli/l/elle\ cl 1 Ill::' {()Ire dll COllceP{ de {C/I/Pl, p. 421


HORACE, Épiun., 1.4. 13
(!{ Telll/)::" p. 2~5 Un rapprochel11ellt entre Heidegger ct iVl llllttligile peul
être e!1\·isLlgé. Selo!1 rvIllllt~lignc, III mort est un chemin tourJ11CJlté \ers lïntimilC'
Le soi personnel singulier est touché en de<;<1 d'ulle pcur c()nlh~lttue. Pour
HeideggCl. l'être tempmcl propre est recueilli ,lU sein d'une l1ngoisse m~lintCJllle
Si ~lucune de ces tentuti"es Il'~ltfronte 1,1 mort absurde ct inilunwim: du sicck
demie!". reste que fVI()llt~ligne con\ ient délV<lntélge cl ccux qui prétêrent k
cocllonillg ct qui (f/{el/del/{ dignement kllr mort (Oll celk des aUlres), cl quc
Heidegger semble plut(lt répondre cl ccux qui osent vivre plus intellsél11enl
-- CL ARISTOTE. ElIJU!IIe cl NICO/lliu/lle, 1. 1()-II Pour décidel si LIll hOl11mc
peul ou 11011 être déclaré heureux, il t~IUt attendre quïl soit mort!
92

totalité; COllll11ent le Dasein à tout n10rnent est entier: dans


son rappmi à la n101i.
Le concept de r être-pour-ia-rnmi endosse en quelque
sOlie le rôle d'un pis-aller pour l'analyse. C'est l'incapacité
dans laquelle se situe l'analyse de s'offrir au regard de la
totalité du Dasein qui astreint celle-ci à produire un concept
de l' être-pour-la-lnort. En n' anlOindrissant pas ce concept au
seul événelnent tenninal de la disparition du Dasein, Inais en
indiquant cornrnent cette perspective finale contient en fait
toute son existence, l' être-pour-Ia-rnort obtient en quelque
smie son statut pour devenir le principal élén1ent de toute
l'analytique existentiale.
Mais un problèrne rnajeur selnble ruiner toute
tentative d'élaboration d'un tel concept: celui de la mienneté
(Jemeinigkeit) essentielle de la nlOre n . La mienneté est le
fait de s'apparaître à soi -nlêrne, apparition qui précède toute
conscience de soi; elle possède le caractère d\1n étant qui ek-
siste, c'est-à-dire qui se tient toujours hors de soi -n1ênle.
Cette dernière n'est pas une expérience COlnnle une autre ;
elle n'est aucunen1ent susceptible de se constituer en
expérience Donnée et à laquelle tous pourraient se repOlier
pour apercevoir ce qu'il en est d'elle objectiven1ent. Il est
donc vain de prétendre rnettre à jour un concept de la Inort. Il
faudra uniquen1ent se contenter de la projection existentiale
d 'un propre etre
~
vers 1.a morr-
7')9
.
La nuance indique deux élélnents : pren1ièrernent, que
la InOli est non-transférable; deuxiènlel11ent, qu'elle ne peut
être expériInentée à l'avance lTwis seulement projetée. Ceci
ne signifie pas qu'elle soit de nature à n' être qu'un sirnple
souci pour le Dasein qui, indépendan1ment du caractère tout à
fait exceptionnel de la lTlort, pourrait ou non y diriger son
attention à son gré. En effet, pour que l'être-pour-Ia-mort
endosse yéritablen1ent le rôle qu'espère lui confier
Heidegger, la 11101i ne doit pas simplernent être un événement
""S A

--, Elle el Tell/ps, p. 203-294 JC/J/eil/igkclf l'cl chm/lle /hi) /J/iC/L


22() Ibid, p. 315.
panT1Î d' autres (quoique capital), Inais se retrouver au
fondelnent de toute 1~ existence du Dasein. LCl n10l1 concerne
l'être-jeté. Être jeté, c'est toujours être-jeté vers la 111011 :
attribut intransférable qui constitue mon (( moi ))230.

Car nous ne sommes que l'écorce et que lafèuille.


La grande mort que tout homme en soi porte,
/' . autour d
te 1 est 1ejruzt uque l ' tOllr-
gravIte 711
.

L'être-pour-la-rnOl1 se cornprend cornrne une


possibilité radicale de ne plus pouvoir-être, col'nl'ne la
possibilité de l'ilY1possibilité. Effectiven1ent, la 111011 ne peut
être uniquernent conçue cornl'ne un pur advenir parfaiternent
indétenniné. Dans un tel devancernent, le Dasein pensant à sa
propre l'no11 projette pourtant une pensée de celle-ci qui reste
tout à fait Ïlnpossible, et ce, parce que la pensée de quelque
chose exige une intuition ontique sans laquelle elle ne pourra
penser quoi que ce soit.
La leçon a été bien apprise depuis la philosophie
clitique. Heidegger le répète lui-rnêrne avec régularité:
r être-au (In-sein) constitutif du Dasein cornme tel ernpêche
232
toute possibilité d'une pensée vide . Il ne peut en être
autre111ent, s'il est vrai que l'être du Dasein ouvre un
111onde233 . Quel pounait être le contenu ontique de la
projection de la pensée de la 111011 propre? Il n'en existe
aucun! Il ne peut s'agir que d'un effort Inanqué pour penser
le vide. Manqué parce qu'il sera aussitôt col'nblé par la
234
résolution .
Le Dasein est (( là-de1'ant (1'orhanden) » ell lin sens
radical, al! sens de la lactivité. JI ne se renconfre pas
simplement comme une chose là-de1!al1t, laqllelle donnerait

~~(J [VI ichel HAAR, Lo pemée e/ le /I/()I che:: HC/ilcggl'l OjJ (I/. Il 4S 1
::.~I R,lÎner [VI8Iia RILKE. Le L!l'IL' de 1(/ Pil/!\'J"(,/(; Cl de 10 Mm ,. op. (II, P 21
cl Temp:" p 93-95, p. 243-244
~~.~ !lml, p. 125-126; Le) prohlème'.) jOlldoll/ell/oll\" dl' 10 p!tc;llii/lléll()lligIC, Il 2()t)-
210.
::~-I
!lm/' p. 401A02.
94

un fondement et une assise au fait qu'il soit, mais le


fondement est ex'istentinl, c'est-à-dire lefôndement a tOl4ours
à être ouvert - et en vérité c'est un abîme. Telle est la
235
positivité existentiale du rien de l'angoisse .

COlnrnent caractériser cette pensée de la Inort telle


qu'elle n'est qu'une tension vers le vide? La rnOli elle-n1êlne
reste iInpensable. COlTIlne l'a écrit Jankélévitch:
La mort est précisément ce rien, cette négation
homicide. La mort n'est pas lin o~jet comme les autres! La
pensée pense les concepts l'un par rapport à l'autre, c'est-à-
dire relativement et partitivement " la pensée, comme la
marche, met un concept de1'{[}zt l'autre: à ce compte la mort,
étant le non-être total de tout notre être, est aussi inzpensable
que l'être, et plus encore, pUiSqll 'elle présuppose la totalité
de l'existence pour en penser l'annihilation. La pensée de la
mort ne pense jamais la mort à fond et dans toutes ses
dimensions, conzme de1'rai! le faire UJle sllrconscience qui
. 1e avec son 0 b'Jer736 .
.long

Ou cornrne le disait déjà Bergson en 1907 :

L'image proprement dite d'une suppression de tout


n ,est d onc JamazSjormee
. . l '
ptlr la pensee-
' 737 .

La projection existentiale du concept de la n10li est


une stratégie destinée à sensibiliser le Dasein à sa cause. Par-
delà les subtilités des analyses philosophiques, cette vieille
devise prescrit de juger de ses actes en regard de la
. d e sa propre moreÎ3X S'1 toute pensee
perspectIve . Cle
,J 1Cl mort

~;s PrulégOlilèl/c.) (/1 Jlli!o//e dl! ('Ol/Cl'P! de fL'lI/jJI. Il .:t1(J


::;(, Vladimir JANKELEVITCH. Lil ,\/(}rf, Pénis. Editiolls CiléllllpS-lléll11lllélrioll .
1977, p. 40-4~.
::;~ Henri BERGSON. L 'C;\'(JIIII!OIl C/ù/!/ïU'. ill crU\ Il'\, fl'lri-.: EditiullS pur.
1959, p. 731.
2.;S Perspective qui lùit toujours, dit-on, ilpp,lnlÎtre le sens \ ériwhle ct lél \ ,IIeUI
réelle d'L11l geste, posé ou projeté
95

est irnpossible, cornment s'explique le fait que toute tentative


dirigée en sa direction soit accornpagnée d'angoisse?
L'analyse de Heidegger a raté ici l'angoisse COllnne contenu
de l'expérience qui surgit dans la déuwrche de penser sa
propre U10li.
Contrairenlent à ce qui se passe avec l' être-pour-la-
Inort, l'angoisse n'est pas la seule tonalité qui puisse être
associée à l' Unbedeutsamkeit; l'ennui peut, en effet, l'être
tout autant. Si l'angoisse signale la COlllplète 110n-
239
signzjicatil'ité qui s'annonce dans le rien et le nulle part ,
dans l'ennui, nous sommes aussi, et par là même, élevés au-
1
(eSSllS 1
de claque "
sltuatzon , . et au-{1eSSllS (,1e l" etanr')40 .
precise
Il n' y va donc pas ici de la seule angoisse, l'nais pl utât d'lm
sentiment par lequel le nal~f;'age de l'étantité peut être
constaté.

§ 21. L'ennui

Les analogies entre les analyses de l'angoisse et de


l'ennui ont souvent été signalées, sans pour autant que le
dernier ait jamais été tenu pour primordial. L'ennui, pour
Heidegger est une tonalité affective originelle, car elle situe
l 'ho111lne dans une problélnatique de l'être et du ternps.
L'ennui ne renvoie pas à une conception cachée, il jaillit d'un
llwnque de sens. Cependant, celui-ci ne peut pas celiifier
qu'il existe quelque chose qui pourrait lui être donné. L'ennui
prend un sens profond lorsqu'il peut provoquer un revirernent
vers une autre manière d'être, vers un autre ternps : l'Instant.
Cornme le prouve Beckett, l'Instant est différé, car le vrai
Sens dans la vie n'existe que sous l'expression d'une
absence:

cf TCIII/)\. p. 13()
:CIII Ln c(ll/cef7l) !()l/d(I/11Cl/lilllf de la IIIJ/ilphniqllc. Il 21 ()

Qui du vieillard
l 'histoire contera?
dans une balance
absence pèsera?
avec une règle
manque mesurera ?
des maux du monde
la somme chUf;~era ?
dans des mots
, el?f'ermera-~41 "?
neant

La langue littéraire de Beckett a de 1110ins en lTlOins de


sens, elle se cornpose d'une absence lTlétaphysique qui n" a
pas de sens à donner. La seule réalité, c'est du tenlps, dans un
univers où un rien a eu lieu. Ailleurs, je ne dis pas, ailleurs,
peut-il y avoir un ailleurs à cet ici z,?fin/A2 ? L'ennui, c'est
être condanmé à attendre un instant qui ne viendra jarnais
dans un rnonde cl' ilTllllanence. Bref~ 1" ennui n" a pas de
solution. Mais Heidegger est plus connu pour son analyse de
l'angoisse. Otto Friedrich Bollnow ne r a-t-il pas critiqué
dans le fait de fonder toute r ontologie fonda111entale
.
U111quenlent sur l" angolsse-')43 ').
On peut fOli bien se sentir subrnergé par l'ennui
profond décrit par Heidegger sans pour autant être angoissé.
Dans l'ennui le plus profond, il n'existe plus que des
circonstances où n 'habite plus de soi " celui qui s'ennuie
profondément est l'inexistence ayant acquis une existence
244
réelle .
Dans l'ennui profond, le Dasein est éle1'é au-dessus
de chaque situation précise et au-dessus de j'étant précis qui

2~ 1 Samuel BECKETT, Wall, Paris., Editions dc îv1 inuit, I%C), p. 259


::~2 Samul~ BECKETT, No/n'CIIc.\ cf TCXfC\ pOlir ricll, Pélris, Editions de rVlinuit,
195f\, p 155
2~~ Otto Friedrich BOLLNOW, Lc\ 7Ul/oll/l:., IIlfcc/i\'c\ E\\(/1 dill/f/tmjJolog!c
ph i/o.wphiCfIlC, Ncuchùtel, Ln Baconnière. 1953, Coll/en de p//llowp//le n° 3S
2~~ Peter SLOTERDlJK, op. CIf., p 647.
97

!..j.'ï , ,.,
flOliS y entoure- -, et se retrouve place preclsell1ent devant
l'étant en entier. Heidegger décrit l'ennui profèmd comrne un
brouillard qui se tait et confond toutes les choses et les êtres,
voire soi-rnêl11e, dans une étrange indifférence. L'ennui
exprin1e le désespoir profond de ne rien trouver qui pounait
consoler le besoin de l' ârne. Freud affinne que, dans le
chagrin, le monde devient pauvre et vide " dans la
246
mélancolie, le moi hti·_même . De rnêll1e, le vide de l'objet
et du sujet étant intiInell1ent liés, il est pratiquelnent
iUlpossible de déten11iner la pmi respective de l'un et de
l'autre.
L'écrivain Fell1ando Pessoa a aussi décrit ce lien:
C'est, directement ressentie, l'impression que se
dresse soudain le pont-le1'is, par-dessus les dOlL,'es entourant
le châtealL de notre âme, et qu'il ne reste, entre le château et
les terres avoisinantes, que la possibilité de les regarder,
mais non celle de les parcourir. C'est un isolement de nous-
mênzes logé tout (Ill fond de nOliS, mais ce qui nous sépare es!
aussi stagnant que nOlis-mêmes, lossé d'eCllcf sales
247
encerclant notre intime désaccord .

L'ennui existentiel peut donc être une érnotion, mais


aussi une tonalité affective. À r instar de r angoisse, r ennuÏ
24B
révèle aussi l'étant dans son ensemble , comn1e le fait
égalelTlent la joie, non pas celle qui est déterminée par le fait
de la présence d'un être cher, rnais celle spécifiée par sa
présence. Ce n'est pas l'angoisse qui provoque la mise en
présence de l'étant en totalité, puisque cette expérience peut
être accOlnpagnée d'une autre tonalité, mais l'inverse.
r
L'expérience de étant en totalité est guidée par une tonalité
non spécifique, dite fondamentale parce qu'Indéterminée en

2~5 Ln COI/ccp!, !Ol/d(/}I/CI/{o//f de Iii 1//(;I{//JIl\\/{/I/(" Il 21 ()


Sigmund FREUD, « Deuil et mélélllColic», in \/c;liI!7\lcl!ulu'-'./l'. PéHis, Editions
2·1()
(Jallilllllld,coll«Idées», 1971,p 147
Fernando PESSOA, Le LI\'rc de l'II1lml/ijlllllliL;, Pélris . LditillllS Christi;lIl
Bourgois, 1990., p. 275, ~ 263,
2~S COl/ln/mt/ol/ cl Iii Cflle.s{ioll de l'êlre. in QII(')I!(}!/\ 1 CI Il. op ci/.. p. 225-252
Y8

regard de tel ou tel étant précis~ et qui peut être l'angoisse,


l'ennui profond ou la joie. Le caractère insigne de
l'angoisse ne vient pas de la possibilité de l'expérience de
l'étant en totalité, car une telle expérience peut être
249
acco111pagnée (rUne autre tonalité .
La distinction canonique de la peur 2 <;() et de l'angoisse
opposant en fait le sentirnent induit par l'étant à la tonalité
(c'est-à-dire à la possibilité d' expérinlenter un sentitnent
indétenniné) vaut déjà au sem nlênle de l'angoisse.
L'analyse de l'ennui et de r angoisse rappelle
quelques vers de Federico Garcia Lorca:
Personne ne dort dans le ciel. Personne, Personne,
Personne ne dort.
Mais si quelql! 'un ferme les yeux,
fouettez-le, mes fils, fouettez-le!
Qu'il y ait un panorama d ~vellx Olt1'erts
· ameres
d 1elles
E tep , fI ,l'i 1
eJ?anllnees-- ,

Afin de l'ouvrir aux véritables conjectures de l' être-


au-nlonde, Heidegger se transforme en messager qui conduit
l'être dans la nuit pour le chasser à coup de fouet du rnarasrne
de l'ennui.
L'ennui est la tnarque caractéristique et fondarnentale
de l 'honmle nlOdenle. L'être-au-rnonde n'est plus agressé par
quoi que ce soit de prépondérant: En fin de compte, cet état
d'être laissé vide J~vtllme son tempo dans notre Dasein, dont
l e vu'i e est l' a b d ' une oppresSlon
sence , essentle l'il-. L'A
' Il e-' etre

::~l) Rien ne permet de supposer que 1"lIlgoisse. l'ellllui ct 1,1 joie sont les uniques
tonalités susceptibles d'accompllgller UllC tclie cxpél iCllcc
2.;0 L,l peur est toujours dirigée vers quelquc chosc qui Illit pCUI Elle ,1 le C,ll,lctlTC

dc 1,1 mcnace . elle vicnt de quelquc chosc de pel\·u. ressellti eOll1ll1e redoutl\llie
Elle est dirigée vers Ull danger détCll11illl~ "lors quilll'C\iste pliS de déterl1lill,ltioll
de rl111goisse . L'angoisse est indéterminéc. LI pcur OU\ le "u momie t,lmlis que
l'angoisse rqTlie sur soi-même
>1 fcdcrico Glircid LORCA, ,< LI \ ille Slilh :;\)/lllllCil (13I\l\lkh Il-Bridge'-
Notturllo)). in Poé\lc<,. tome III. r,llis, Editiolls (i'lllillwld. « rnésie >l. 1%S., P
SI
>2 Ln cOllceP{,) jiJlld(//J7ell{{I/{\' de Iii ll/c;{({p/lI.\I({IIC Il 24()
est atOlnisé en individus SOUlTlis à des variables abstraites et il
n'éprouve donc plus aucun besoin capital. L~l vie est devenue
légère et cette légèreté est à l'origine de l'ennui. Heidegger
rnontre que l'angoisse ouvre la porte à une conscience de soi
plus libre, c'est pourquoi il faut éveiller l'ennui et dégager de
son poids l' être-aU-lTlOnde.
Il
CONC'LUSION

Il est sans doute dans la nature de 1~ être-là de ne pas


être là. Nornade ou sédentaire, l 'hornrne nlOdenle risque
d'être plutôt assujetti à l'espace que prisonnier des diverses
lTlécanisations qui l'ont éloigné du sens spirituel. L'individu
peut soit se perdre dans l'espace COlnrne «être de
circulation », soit être envahi par tous les produits de la
nlodenlité. L'homnle existe dans l'absolu de l'espace
géornétrique. Que penser alors de l'astronaute ou du
« touriste» de respace? Il est soustrait ù l'ernprise du rnilieu
terrestre, il vogue dans un absolu dehors. C'est un honune-
sans-nlOnde, délié de ce monde-ci. Tel le héros de l'âge
technique, l'astronaute circule aux frontières de l'universel. Il
peut répliquer à Heidegger qu' être-homrne n'est pas être-au-
rnonde. L' être-aU-lTlOnde s'éloigne de ce rnonde-ci et
découvre sa nudité. Dans l'irnrnensité de I"espace, rholTl1ne a
hanchi la linlite de son nlonde : il n'est plus ou-monde, car
pour survivre il doit enlporter avec lui l'appareillage
respirable et étanche aux pressions extérieures.
ExpérÏ1nentation décisive qui déjouerait Heidegger?
Heidegger investit l'être de 1'hornme par une présence
au rnonde. Il se détourne de l'histoire effective, il ne
s'intéresse qu'il r historiaI ité abstraite de r être hU111ain,
considéré COlll11le élément d'un peuple, partici pant d'une
culture et d'une langue, que connne individu déterminé par
les contradictions d'une société pour laquelle il représente un
enjeu. En ce sens, Heidegger rejoint le projet d'une
anthropologie, en deçà d'une réflexion politique. C'est
d'ailleurs ce qu' i 1 reconnaît au cours des entretiens de Davos,
en 1929, tout en précisant que ce n'est pas une anthropologie
!o.:!

anthropocentrique, car elle faÎt apparaître l 'hornrne C0111ITle


un lieu ou un passage, et non C0111111e un centre. En 1947,
dans la Lettre sur l'humanisme, il précise: L'homme n'est
253
pas le maître de l'étant, [. . .} il est le 1'oisin de l 'Être . La
cOITlpréhension heideggérienne de l 'histoire se distingue donc
de l 'historicisrne de Dilthey, autant que du naturalisITle.
L'historicislne apparaît COlnlne un relativisrne dont la pensée
de l'être se dérnarque dans sa conception de la
eornpréhension de l'histoire. Toutefois, Heidegger s'inspire
expliciteITlent de Dilthey en aSSUInant le risque du
relativisITle. Il délnontre que l'historicité de l'hormne se fonde
n011 dans une histoire universelle rnais sur les ITlOdes de
synthèses teITlporelles du Dasein. De ce fait, l'historicité
fè)11darnentale du Dasein se fonde dans la temporalité. La
ten1poralité est tèHTnée par le destin à venÏr qui se répète et
tàit ainsi du ITlOnde la forn1e déterminée de la question
ontologique que l'existant porte en lui.
Le Dasein est l'histoire, un rnonde d' engagernent
historique. La cohésion de l 'histoire vient du fait d'exister à
pmiir de schèrnes extatiques. Le Dasein est un être qui
telnporalise, alors il est possible d'envisager l'engagen1ent
dans un rnonde de préoccupations quotidiennes, l'nais aussi
dans un ITlonde historique. Le ITlOnde est le tout de ce qui est,
l'être en sa totalité, le tout du devenir et le devenir de tout,
car il n'y a pas de rnonde sans homn1es et pas d'hommes sans
ITlOnde.
Le fait que l'être-là soit séparé de 1~ Être par sa
situation d'être-jeté, sans nature propre, ouveri au possible et
constitué par une histoire se rassemblant tout entière dans la
conte111poranéité clu langage, peut être intel1)rété comme
structure irrén1édiable. Cela décrit aussi une inauthenticité
actuelle, à laquelle s'oppose un proj et d' authentici té, c'est -<:1-
dire l'idée plus traditionnelle cI'un dépassement. (l'un salut.

25~ Cf Qlle.){/OI/') Illef IV, p. 101 102.


]()3

Heidegger renverse l'ordre traditionnel en disant que


le !Jasein n'est pas historique parce qu'il s'inscrit dans une
histoire universelle, rnais plutôt du fait de son historicité
inten1e, de sa propre structure historique. C'est dans les
modes de ten1poralisation du Dasein que s'enracine
l'historicité, et non pas dans une histoire extérieure, objective
et universelle. Heidegger cherche une rnesure de tenlporalité
hUlnaine. Cette idée sera prolongée par Paul Ricoeur dans son
œuvre Temps et Récit. L'histoire rnondiale est toujours
pensée à paliir du rappOli au rnonde, de la Inondanéité dans
laquelle le Dasein s'aliène.
Le nlOnde renvoie à l 'hornrne sans pour autant
254
dépendre de lui . C'est donc dans l'être du Dasein que se
trouve le centre de la naissance et de la nlOrt. Dans le cours
de 1929-1930 sur Les concepts jondanzentaux de la
métaphysique, Heidegger Inédite le sens de ce qu'il appelle
r é1,énement fondamental du Dasein, en l'identifiant à l'acte
originaire du ph i losopher. Ici, c'est r essence de r homlIle qui
est en jeu, puisque c'est en lui (1 'é1,énement fondamental)
qll 'a lieu la co}~figLlration de monde
2S5
: l'homnle se
distingue de l'animal en ce qu'il est configurateur de monde.
Heidegger place r identité à l' œuvre en l'hornrne dans la
région ontologique qui lui convient et lIlontre la fondation
ontologique précise de la différence entre l'ipséité et
l'animalité, entre la différence ontologique et ce qui n'a pas
accès à cette di fférence.
Heidegger veut saisir r être--Ià, c'est-à-dire r hOrYllIle
ou le fait que l'être est en question. L'être-là est dans son
authenticité être-pour-l 'autre. Le là de l'être-là est rnonde qui
ne signifie pas le point cïun espace géométrique, mais un
milieu habité où les uns sont a1'CC les autres et pOllr les
autres. C"est précisément dans ce rapport aux autres que
l" être-là hurnain, dans son authenticité, se confond avec r être

2'-1 Ct. I«(l)!~l) AX [LOS. Le /CII dll II/Olle/C, PZlli). Edition) de iVI illuit. 19h(), p.1 S7-
ISS
Ln cOIlCepl\ !()m/oIlICIlI(//I\ de /0 III(;((/phv)/(j/lc, P 504.
104

de tous les autres et se conlprend à partir de 1~ anonyrnat


irnpersonnel du « On » pour se perdre dans la l11édiocrité du
quotidien ou tOll1ber sous la dictature du « On ».
Dans le projet philosophique de Heidegger, la relation
à autrui est conditionnée par 1~ être-au-nl0nde et par
l'entendel11ent de l'être de l'étant cornrne fondel11ent
existential. La sortie du « On » de l'existence quotidienne se
réalise gTâce au changernent intérieur, rnais aussi par une
fermeté résolue par l'être-là qui est ainsi être-pour-Ia-mort.
Le philosophe veut capturer l'être-là dans sa totalité, dans
256
l'aspect où il est en possession de soi . Cette possession de
soi se rnontrera être-pour-Ia-mort.
Mourir, pour le Dasein, ce n ~ est pas aniver au point
final de son être, l'nais être près de la fin à tout 11lornent de
son être. La 11l01i n -est pas un nl011lent de son être. La l110rt
est une nlanière d'être dont le Dasein se charge dès qu'il est,
de sOlie que la fornlule avoir à être signifie aussi avoir à
mourir. La pensée est une préparation à la nlort : La mort est
le prix que nous payons pour la vie, pour le fait d'avoir
257
vécu . Ce n'est pas dans un avenir inaccompli que la l110rt
doit être pensée, c'est au contraire à patiir de cet à-être qui
est aussi à-mourir que le tenlps doit être originairenlent
pensé.
Pour Heidegger, la relation avec la mOli est celiitude
par excellence. Heidegger dit la 11101t celiaine au point de voir
dans la nlOli l'origine de la celiitude l11êl11e, et il se refuse à
faire venir cette certitude de l'expérience de la nl01i des
autres. Rien n ~ affinne que la nlOli puisse être dite celiitude et
qu'elle ait la signification de r anéantissernent. La relation
avec la 11101i est aussi faite de la répercussion énlOtionnelle et
intellectuelle du savoir de la fnOli des autres. Le fait que
l'être est sounlÏs à ses énlOtions est pour Heidegger la preuve

256 Cf F.JllJll<1llllcl LEVINAS, « LI llHllt ct le temps Cl)UIS 1l)75-10 7ô)" in


EI77JJwl7/1e!Lél'/lw,s, P,ll'is, Editiolls de l'Heme. clhieillo 60, 1991, p, y)
25 Hélllllllh ARENDT, .Io/lmu! de peméc, juillet 1970, ~ 66, Pélris, Editio!ls du
7

Seuil, 2005, p. 977


lOS

que celles-ci ne sont pas uniquelnent de purs états intérieurs


projetés sur un rnonde absurde. Les érnotions doivent être
pensées COltllne un trait fondarnental de l' être-au-rnonde,
parce qu'il ne possède pas d'autre Inonde pour COltlparer ; un
Inonde qui ne se laisserait pas petiurber par les changenlet1ts
d'élnotions. À la conférence de Brêtne de 1949, Heidegger
affirme à propos des «Vlctnnes» du processus de
l'extelmination de rnasse qu'ils sont des morts au.:rquelles
17 'aura même pas été accordée la possibilité de (se)
mourù)58. Cela signifie qu'ils sont rnoris par deux fois, du
259
fait d'une entreplise crirninelle doublement ltlOIiifère . Ils
ont été privés d'une « 1110ti » qui soit « la leur propre ».
En quel sens alors prendre la rnOli cornrne fin du
Dasein? La fin de la rnOli ne peut s'entendre COlT1111e un
parachèvernent. Pour le Dasein, la fin n'est pas le point final
d'un être, rnais une façon d'assunler la fin dans son être
ltlêltlC. Il est clair qu'un être infini, in1ltlOliel, n'existerait
pas; il serait toujours en lui-rnêltle tel que l'éternité le laisse,
assuré que tout lui adviendra. Il ne vaut pas la peine d'exister
cr
pour l'irnrnOliel, il lui suffit être. L'éte111ité suscite un repli
sur soi dilettante. Au contraire, la finitude de l'être rnoliei
n'est-elle pas ce qui cornrnande la vigilance, la concentration,
et déploie la présence et le telTlpS proprement humains? Le
telnps ouveli au possible de l'existence naît du sens de la
lTlOti. Exister, c'est avoir sans cesse à être ce que l'on est et
ne pas pouvoir se refenner, selon des fl"ontières celiaines, sur
une unité, sur la totalité que l'on a été, que l'on est et que l'on
devient. Après avoir assuré dans son cours de Logique (1925-
1926) que le telnps COn1lTle sens de r être est runique
éventualité depuis laquelle r être de r espace sc laisse définir,
Heidegger adrnet :

~'S Martin HEIDEGGER, Breme!" und Frelhl/lger IO/IUÎgl' /1)57, cd. PClr,l IllCgCI.
1994, (GA 79), p. 56 .
25') Pascal DAVID, « Pour en revenir il Heideggcr », in Hc/(/cggcr. i/ 17//1\ (urIe
/WSOII, Paris, Editions Fayard, 2007, p. 201-202.
106

Je ne veux pas être aussi absolument dogmatique et


qfJirmer que l'on ne saurait concevoir l'être qu'à partir du
temps. Peut-être découvrÏra-t-on à l'avenir une alitre
pOSSl'b z'1'zte-
,760 .

Il faut paradoxalenlent faire venir à l'être ce qui en lui


est le plus intitne, qui n'est initialenlent rien et dont
l'inachèvelnent constitutif ne saurait jalnais être surmonté.
Or, ce qui le nlaintient toujours en attente de lui-Inêrne, c'est
que l'on est rien d'autre qu'une problélnatique tenlporalité
déployée et délirnitée par l'anticipation de la rnort. Voilà
pourquoi Heidegger nonlnle le Dasein : « être-pour-Ia-rnoli »
ou «être-envers-Ia-rnort », afin de caractériser cette brèche
radicale qui n'en finira janlais d'advenir et pennet pourtant
de devenir.

l
E' tre et 1'7"'emps (enleUre ll1ac 1leve-.
' 7 (l 1 L a pensee
0 ' de
Heidegger est une aventure qu'il faut expérimenter pas à pas
et qui chenline vers le « Tournant» de la question du sens de
l'être. Le TouIllant (Kehre) de la pensée heideggérienne
constitue le passage d'un axe où il n'y a que l'hornrne
(Salire) à celui où îl y va principalenlent de l'être (Lettre sur
l'humanisme). Par conséquent, l'oubli de r être ne peut être
pense, cornrne une erreur 1"lUlTlall1e-
. 76")-. Le T ournant c1orme une
inlpulsion profonde à la pensée de Heidegger; c'est une prise
en vue, renouvelée et régénérée par l'analytique existentiale,
de la pensée elle-nlêlTle vis-à-vis de sa propre provenance. Il
s'accornplit selon trois grandes étapes. Dans un prelnier
rnOlnent, la subjectivité s'ouvre à la question de l'être et
s'anéantit face au Dasein. Lors de la seconde étape,
l'ouverture du Dasein à l'être découvre ccl ui -Cl cornnlc cette

2ClCJMartin HE1DEGGER. Log//..:. D/e Frage I{{{(ft der IllIftrfteu ((,/ 21) éd Wo
Bicmel. 1()7(), p. 267
261 Pour reprendre les propres termes de Heidegger !{lIllile dll lilll'J,{/ge
2112 Cf Gi,Hlni VATTIMO, La /i/l dc III /l1Ot/CI/IlIt>. Paris . Editiolls du ScuiL IlJ'i:\7,
p. 178-179
107

2oJ
présence ternporelle qui s'adresse à rhon11-ne . La dernière
étape représente l' aboutissenlent du chenlin élaboré par Être
et Temps et constitue le Tounlant lui-l-nênle : il accornplit ce
qui est exigé de toute pensée et que Pascal formule en ces
ten-nes : 1/ fàut juger de /a nature se/on elle et non se/on
nOlis. Cet accornplissernent du Toun1ant est l'être en tant que
. ,, . i ') 64
te /. 1/ ne se /alsse penser qu a partzr (u tOllrnanr .
Ce résultat ne signifie pas pour autant que Heidegger
conduit à bon tenne le retoun1enlent qui façonne son œuvre.
L'ontologie de Heidegger n'a jar-nais été réellernent
constituée; sa réponse à la question sur le sens de l'être a été
d'affinner que le sens de l'être est la ten1poralité. Cette
in1possibilité de développer la recherche en ne disposant que
du langage philosophique hérité de la tradition métaphysique
trace d'elle-rnêrne le projet des deux étapes du travail
ultérieur. D'une part, une histoire de la I-nétaphysique COlT1l11e
oubli de / 'Être, qui repositionne le problènle de la vérité en
situant le rnarxisn1e con1me un interlocuteur privilégié dans
265
cette analyse .
D'autre part, la recherche d'une compréhension de
l'Être par le biais d'un langage adapté, dont la poésie est une
figure possible: alltre pensée rejetant définitivernent la
philosophie dans le char-np de la représentation. Mais c'est en
aSSUl-nant pleinenlent sa finitude d'être-dans-/e-monde -
éloignant les attitudes affairée et la banalité du quotidien -
que rho111rne s'ouvrira véritablement à la dimension
hétérogène et inquiétante de l'être, c'est-à-dire au sacré, dans
" l ,. Î66
et par 1 ari et a poeSl e- .
Le dialogue entre poésie et pensée est nécessaire pour
en appeler au cléploien1ent cie l'être cie la parole, car celle-ci
est la derneure cie I"hornme. La poésie est une exposition il

~h; Cl ivLI\. LOREAU. L(/ GCIIL;'C dll Pliél/ol//L;I/c. P~\Iis. Editiolls (Il' fvlil1uit, enll
« Argull1cl1ts ». 19i')(J. p 245-24i'),
.:' i 1v\!.I. Rie 1·IARl)~UN, HCIi!eggcr, NI. Nijho1t. LI llayc. 106J, p. XXI

~h; Cf Lelin.' \/II'! //III//(II//\I//C


~(,(, Ct I()êl BALAZUT. L IlI/pcl/sé de !({ p/II!O\()p/IIC li cideggén Cil IIC. op c/I.. Il
253
108

l'être, conl111e la pensée dont Heidegger rappelle la dilTlension


active au début de la Lettre sur l 'humanisme. Elle pénètre
dans l'être et assurne son être-pour-Ia-nl0rt. Faire un poème,
dit Char, c'est prendre possession d'un {Ill-delà nuptial qui se
trouve bien dans cette vie, très rattaché à elle, et cependant à
proximité des urnes de la mor?·67. L'être doit apprendre à
268
habiter dans la parole et abandonner son statut de sujet . La
poésie est le ryth111e par lequel s' accOlnplit la rnesure
269
aménagente de la condition hUlTlaine .
La philosophie de Heidegger s'oriente vers une
Inéditation sur le langage. La langue déterrnine la rnodalité
d'approche de la vérité de l'être qu'est le sacré. Le poète est
divin! À rintérieur de sa parole naît la langue à sa propre
possibilité de dire la vérité de l'être. C'est dans le nlOt que la
parole s'approche du sacré. L'habitat poétîque ne sollicite
aucune spécificité, l'nais présurne la capacité de raInener les
pas de l 'honune, où déjà, il a vécu. La pensée de Heidegger
atteint son point cul111inant dans la nléditation du langage
poétique, car la poétisation de la langue déterrnine les
chernins de la pensée. Selon les rnots de Heidegger:
Qu'en est-il maintenant dll voisinage de la poésie et
de la pensée? NOliS nous trouvons sans 1' oLr entre deux
modes tout à fait distincts du dire. Dans le chant dll poète, le
mot paraît comme ce qui plonge en tout secret dans
l'étonnement. La méditation pensante attentive à la relation
entre le « est » et le mot qui n 'a rien d'une chose parvient
devant quelque chose de mémorable, digne d'être pensé, et
dont les traits sc perdent dans l'indéterminé. Là ce qui
étonne, dans lln dire dont l'accomplissement est chant " ici,

267 René CHAR, La Parole Cil O/'C/71pe/. in O:UI'!"C) COlllplèfC_\, P 4()<)


268 fVI,lrtin HEIDEGGER, « Ll chosc », in [ ) ) ( / j ) L'I C()I//L~rCI/U'\. op C/(" p. 212-
213.
269 Martin HEIDEGGER, « ." L'Homme habite Cil poète .. », in E\wlis Cf
conferences. op. cif, p. 224.
IOCl

ce qui est digne de pensée, dans un dire à peine détenninable


27o
ct en tout cas non chantant .

La relation entre la poésie et Heidegger est profonde


ct essentielle: c'est avec la poésie que l 'homme se risque
~
d ans·l ,etre - . Se tOU111er vers l' ati et la poeSIe
en tant que te 1/71 ,.
signifie peut-être prendre parti contre la science? Lorsque
Heidegger déclare que la science ne pense pas, il n'étnet pas
une critique contre la science, rnais entend uniquelnent
indiquer quel est son cadre et donc reconnaître les lÎlnites
qu'elle-nlêrne s'irnpose. Dans Être et Temps, la poésie n'est
pas encore dans le chanlp d'investigation de la pensée. Le
poète, pour Heidegger, est un patienaire du penseur lorsqu'il
272
atteint l'originaire en le faisant venir au langage . Cornrne
le poète, le penseur heideggérien s'offi-e et souffre, il
s'expose à la beauté secrète du jaillissenlent. Il s'aventure
dans la forêt du Dasein, s'engage dans r obscurité, se soumet
à l'autorité de rêtre pour entrer dans la pensée. Dehors, la
nuit est gouvernée, ilfaut donc pOlir l'être-homme se donner
au flanc de l'agrément du ciepn. Pl usieurs poètes ont
ressenti que la voie de Heidegger ouvrait pour eux un axe
inten11édiaire entre philosophie et poésie. Ne peut-on pas
parler de « réception» de la pensée de Heidegger de la pati
du poète René Char? Heidegger lui-lTlêlTle a laissé, avec
L 'Experzence
,. 1 l a pensee-
(e ' /74 , un texte tourne' vers1a
poétique. Il cherche à libérer l'accès à la question du sens de
être et désire 111ettre en place tous les élérnents nécessaires
pour que cette question puisse être formulée. ,li la difference
de ceux que sa manière de s'eJpril71er offusque, je vois en

2"7() Martin HEIDEGGER, «Le dépioieillent de ILl pélrolc», in-JcIi('/II/lIL'lIlel/l \'l'I.'

/0 p(fID/e, op. clf, p. 179-180.


'ïl Mélrtin HEIDEGGER, Ho/der/in, HI'IlII/(.'1/ « CCIIII(/II/L'II ) III/ri « DCI RIiClI/ )'
(Semestre d'hiver 1934-1935), éd . S Ziegler, 198{), (G..} 3l )). p 76
~-~ Dominique JANIC AUD, Heidegger Cil Fi(/lICC. Péllis, Hélchetté, coll
« Pluriel »,200 l, tOllle 1, p. 507-508
2ï.' René CHAR, Dello/',) /a II/III esl gOl/l'ernée, ill Ol/\'/'(,\ C(}/J/p/(;rc,. p. 103
Q/le.sflolls III el/V, p. 17-41.
110

Heidegger celui qui a fàit regagner à la langue allemande sa


275
Iimpidité . Le rappori de la philosophie à la poésie est f01i
cornplexe, car la philosophie observe la poésie COn1l11e
quelque chose d'irréel, une rêverie. Néanrnoins, Heidegger
tente, au se111estre d'hiver 1934, de dire la vérité de la poésie
de Holderlin. La parole de Holderlin est destinale; elle
prépare le destin ... La parole poétique rnet en jeu, vise et
atteint l'être. Heidegger est atteint par la rnise à 1~ épreuve
poétique parce que son rappoli à Holderlin est 1~ apothéose
d'une interaction florissante à la poésie. C'est pourtant
poétiquement que l 'homme habite sur cette terre dit un vers
de Holderlin . Habiter signifie maintenir r ouverture de la
276

sphère hurnaine à une di111ension non humaine, à ne pas


277
couper l 'honnne de ses liens avec le tout . La poésie et la
philosophie sont toutes deux des fonnes cl' être au monde:
elles rnanifestent d'un souci du tout. Aujourd 'hui, le chant du
poète s'arnenuise plus que janlais dans le 1110nde de la
technique, nlais sa voix se fait encore entendre au milieu de
l'affairenlent des n1égapoles. La lecture de la poésie est
inséparable de la pensée:
Estre - un produit de la pensée!
Penser est constamment a1'enance de l'estre.
Apprenez d'abord à rendre grâce
Et vous saurez penser
Rien est pour rien
cr . 7n .
1 out est llnzque-

~~5 Clemclls VOll PODEWILS, «No/1lilwtiolls'Cc que 1ll'~1 confié Pliul Cel~IIl», in
PO&5IC., n° 93, Paris, Editions Belill, 2()()(), p. II ()
7
2 6 ES)(I/\ el cOllféreliccl, op Cil" p. 224
277 Cf Flélll<;oise DASTUR, ,ci /(/ 1I(f/,\)(/IiCe deI d/l!\L'\ Editiolls cncre Illélrille,
2005, p. 130 . "
M,lltin HEIDEGGER, EI/I'L' CI PCI/I(;C, cf 1I11// l ' (1 (),ll), in 111\ dl'! Erfu/mlll.'!,
des Denkcm (1910-1976), éd H Heidegger, IWU, (7-1 U dl' 1 Fditillil illtégréde
La graphie eslre réserve pOLir cc v()c~lblc L111C ~lccept,l(ion diftcrell(e de cellc qui sc
déploie élvec lé! tradition olltologique sous l'élppclléltioll d'(;I/'l'
BIBLIOGRAPHIE

Textes allemands: ouvrages cités de Heidegger.

Volumes de l'œuvre intégrale Gesarntausgabe, éditions Vittorio


Klostermann, Francfort-sur-le-MaÏrL

GA 6.1 : Nietzsche 1 (1936-1939), éd. B. Schillbach, 1996.


GA 13 . Aus der Erfahrung des Denkens (1910-1976), éd. H. Heidegger,
1983.
GA 21 . Logik Die Frage naclz der rValzrheit, éd. W. Biemel, 1976.
GA 24 . Die Grllndproble17le der Phânol71enologie (Semestre d'été 1927),
éd. von Hernnann. 1975.
GA 26: l\1etaplzysi.sclze Anfàngsgriinde der Logik im Ausgang 1'on
Leibniz, éd. K. Held, 1978.
GA 39 . HOiderlil7.'l fhl7lnen « Germunien » und « Der Rlze1J7 » (Semestre
d'hiver 1934-1935), éd. S. Ziegler, 1980.
GA 79 : Bremer und Frezburger Vortrâge }95 7, éd. Petra Jaeger, 1994.
GA 90 : ZLI Ernst Jlinger, éd. Peter Trawny, 2004.

Traductions françaises.

Acheminement 1'ers la ]Jarole, tracL 1. Beaufi-et, Paris, Editions Gallimard,


coll. « Tel », 1976.
Approche de Holderlin, trad. H. Corbin, M. Deguy, F. Fédier, 1. Launay,
Paris, Editions Gallirnard, colL « Tel », 1973.
Chemins qui ne mènent nulle part, trad. W. Brokmeier, Paris, Editions
Gallimard, coll. « Tel », 1962.
De l'essence de /0 1'(;nré Approche de l' « allégorie de la cm'eme » et du
« Tlzéérète » de Plulml, trad. A. Boutot, Paris, Editions Gallimard, 2001.
I:.'L)C{!\ Cl cunjéremC'.\, trad. A. Préau, Paris, Editions Gallimard, coll

« Tel ». 1958.
EIre cf 7Cl7lj)\. trad. F Vezin, Paris, Editions Gallimard, 1986.
}l1!mc!uu/()F/ clio 17I(;w}JlzniCjue, trad. G. Kahn. Paris. Editions Gallimard.
coll. «Tel ». 1967.
!\.c/I7f cf le p/'(}hh~17I(, de lu fl/(!wphl'\/Cjue. trad . A. de \Vaelhens et \V.
BierneL Paris . Editions Gallimard, 1953.
Le CU!lCejJf de fel7ljJ\. trad. M. Haar et M.-B de Launay. Paris. COIllCl' de
l'Herne « Afwfll7 He/(Iegger ). 1983.
112

Les problèmes fondamentoux de la phénoménologie, trad. J.-F. Courtine,


Paris, Editions Gallimard, 1985.
Les concepts !ondomentoux de la l1Iétaphvsique, trad. D. Panis, Paris,
Editions Gallimard, 1992.
Nietzsche l, trael Klossowski, Paris, Editions Gallimard, 1971.
Prolégomènes à l'histoire du concept de temps, trad. A. Boutot, Paris,
Editions Gallimard, 2006.
Qu'appelle-t-on penser ?, trad. A. Becker et G. Granel, Paris, Editions
PUF, 1973.
Questions I et Il, trad. H. Corbin, G. Granel, A. Préau et R. Munier, Paris,
Editions Gallimard, coll. «Tel », 1968.
Questions III et IV, trad. F. Fédier, 1. Lauxerois, R. Munier, C. Roëls, J.
Beaufret, Paris, Editions Gallimard, 1976.

Autres textes cités ou consultés.

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1981 ; La philosophie de l'existence, Paris, Editions Payot, 2000 ; Jounwl
de pensée, Paris, Editions du Seuil, 2005.
ARISTOTE. CElIl'res. Paris. Editions Les Belles Lettres.
AUGUSTIN saint, Les Confessions, Paris, Editions Gallimard, coll.
« Bibliothèque de La Pléiade », 1998 ; Lo Cité de D/(!lI, Paris, Editions du
Seuil, colL « Sagesses », 1994.
AXELOS K., Lejeu du monde, Paris, Editions de Minuit, 1969.
BADIOU A., L'être et l 'é1'énement, Paris, Editions du SeuiL 1988.
BECKETT S., NOl/l'(!lle.) et Textes pOlir rien. Paris. Editions de Minuit.
1958 ; Wott, Paris, Editions de Minuit, 1969.
BERGSON H., Œuvres, Paris, Editions PUF, 1959.
BUZZATI D., Le Désert des Tortores, Paris, Editions Robert Laftont,
1950, rééd. Le Livre de Poche, 1977.
CARRIQUE P., Rêve, vérité. Essai Sl/r la philosophie du sommeil et de la
l'eille, Paris, Editions Gallimard, 2002.
CASSIRER E. & HEIDEGGER M., Déhot sur le künfisl1le et 10
philosophie . (D(/1'()s, mors 1929) ef ol/fres fexfes de 1929-/931, trad. P.
Aubenque, .T.-M. Fataud. P. Quillet, Paris, Editions Beauchesne, 1972.
CHAR R., ŒU1're.) complèfe.) , Paris. Editions Gallimard, coll.
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CHRETIEN J.-L, Elji'octions bl'(;l'eS, Editions Obsidiane, 1995.
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TABLE DES IVIA'TIERES

INTRODUCTION - De l'Être -----------


9

CHAPITRE 1 - De l' exitence hU111aine -------- 19


§ 1. 19
§ 2. Temps et Dasein 23
§ 3. On - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - 26
§ 4. Analytique existentiale ________________ 28
§ 5. Spa t iali té _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ 3 1
§ 6. Dasein quotidien 33
§ 7. Souci _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ 38
§ 8. Langage _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ 42
§ 9. Angoisse _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ 44
§ 10. 47
------------------------
CHAPITRE II - Du Inonde et des choses ---------
53
§ 11. Ètre dans le monde
-------------------- 53
§ 12. Subjectité et subjectivité 56
§ 13. Transcendance 58
§ 14. Kant et le problèrne de la métaphysique 61
CHAPITRE III- Mortalité du DaseÏn 65

§ 15. Ètre-vers.-ses-possibles 65

CHAPITRE IV Monde d'outils 71


§ 16. Étormement 71
§ 17. Acte ontologique 73
§ 18. Étant-Dasein 76
118

CHAPITRE V- De l'angoisse _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ 83
§ 19. Tonalité affective _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ 83

CHAPITRE VI - L'être-pour-la-Illort _________ 89


§ 20. Projection 89
§ 21. L'ennui - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - 95

CONCLUSION - De l'Être-hOlnn1e - - - - - - - - - - - - 101


BIBLIOGRAPHIE - - - - - - - - - - - - - - - - III
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