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Revue historique (Paris)

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Couderc, Camille (1860-1933). Revue historique (Paris). 1993/07-
1993/09.

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BRODARD
D L P 25

- 1094011280

FONDÉE EN 1876
PAR GABRIEL MONOD
publiée avec le concours de la 4) Section
de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes et de
l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

587
JUILLET-SEPTEMBRE 1993

.
J. VINCENT : Sur les premières images historiques dans la
production grecque 3
D. BARTHÉLÉMY : Qu'est-ce que la chevalerie en France
aux Xe et XI» siècles ? 15
M. BATTESTI : Vauban, thuriféraire de Cherbourg ou de l'inci-
dence de la bataille de la Hougue sur le destin du port de
Cherbourg . . . . . .. . . . . .. . .. .. . . . . 75
P. PIASENZA : Opinion publique, identité des institutions,
« Absolutisme Le problème politique de la légalité à Paris
entre le XVII» et le XVIIIe siècle . . . . . . . . . . . .
.. 97
N. VIVIER : Une question délaissée : les biens communaux
aux XVIIIe et XIX« siècles . .. . . . .. . .. . . . . . . .. . .. 143

d'un séminaire . .. . . . .. . . ..
J. de VIGUERIE : Les ce Lumières » et les peuples. Conclusions
161
G. SCHULZ : Nouvelles recherches sur l'histoire économique
des XIX° et XXe siècles en Allemagne 191

Puf
REVUE HISTORIQUE

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JEAN FAVIER RENÉ RÉMOND
DIRECTEUR GÉNÉRAL PROFESSEUR
DES ARCHIVES DE FRANCE A L'UNIVERSITÉ DE PARIS-NANTERRE
PROFESSEUR PROFESSEUR
A L'UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE A L'INSTITUT D'ÉTUDES POLITIQUES

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CONSERVATEUR AUX ARCHIVES NATIONALES

-
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Ne quid falsi audeat, ne quid veri non audeat historia
ClCÉHON, de Orat., II, 15.

118e ANNÉE — TOME CCXC/1


199/3
TOUS DROITS RÉSERVÉS
Sur les premières images historiques
dans la production grecque

Eclos au sixième siècle précédant notre ère, l'usage de perpétuer


par la sculpture le souvenir des supériorités humaines historiques dont
tirait gloire la Grèce ancienne a-t-il originellement répondu à des préoc-
cupations iconographiques ?
Dans une mesure malaisée à définir dans le cadre de la culture
grecque archaïque.
D'abord parce que, de l'art, le polythéisme grec avait primitive-
ment proscrit la représentation des mortels. Ou ne l'y avait admise
que pour autant qu'elle s'insérât dans un contexte mythologique et
sacré. Et parce que, voué à la glorification exclusive des Olympiens,
le sculpteur ne distinguerait pas toujours si nettement entre ceux-ci
et ceux-là que son approche iconographique du type humain acquît
une qualité spécifique. Et que, de l'image de la divinité, celle du mor-
tel pût se différencier par des signes qui ne fussent pas extérieurs et
superficiels. Par des attributs autres que ceux de la condition ou du
rang du sujet. Tel le casque, insigne de la dignité de stratège, sous
la visière relevée duquel le visage ne laisserait ordinairement rien paraître
qui trahît un éveil artistique à l'individualité1.
Ensuite parce que le praticien archaïque ne pouvait, de son épo-
que, forcer les frontières esthétiques en douant de signification un type
humain réduit à ses linéaments essentiels par une pente invariable
de la sculpture grecque en enfance et par les schématisations inhéren-
tes à celle-ci. Aussi bien dans la représentation du personnage en son
entier que dans celle dite en kermès où, imitée de la borne ou du

1. D. Pandermalis, Untersuchungen zu den Klassischen Strategenkôpfen, Diss., Freiburg, 1969.

Revue historique, CCXC/1


4 Jacques Vincent

poteau à tête humaine sous la forme desquels l'Art Hellénique des


premiers âges avait reproduit le dieu Hermès, la figure se restreignait
à un buste aux épaules, à la poitrine et au dos coupés par des plans
verticaux2.
Enfin parce que le travail de l'artiste chargé d'éterniser dans le
marbre ou le bronze le souvenir de figures historiques le plus souvent
disparues ne pouvait en pareil cas que déboucher sur une imagerie
de pure fiction. Inévitablement dépourvue de toute résonance icono-
graphique en raison même de son caractère posthume.
Si bien qu'à une ébauche du type humain sans plus se ramènerait
en dernière analyse toute tentative de portrait dans la plastique grec-
que antérieure à l'Age Classique. Et que, à quelques traits sommaires
et insignifiants, rudement équarris, vidés de toute expression par des
yeux généralement globuleux et béants, empreints, même dans l'esquisse
du sourire, d'une impénétrabilité tout archaïque, se résumeraient, entre
le dernier tiers du sixième et le milieu du cinquième siècle, les formes
du visage dans la production iconograhique inspirée par l'actualité
ou par l'Histoire.
Ainsi dans des ouvrages aussi tributaires de la fantaisie artis-
tique que les effigies frontalisantes dites de Cléobis et Biton au Musée
de Delphes3, la statue d'Aristodikos du Musée National d'Athènes4,
le groupe des Tyrannicides du Musée National de Naples5 et une
figure entre toutes célèbre, YAurige de Delphes, d'une raideur
encore tout archaïque dans son austère et lourd péplos tombant
jusqu'aux chevilles en longs plis verticaux et parallèles évocateurs
des cannelures de colonnes de l'Ordre Dorique6. Sans oublier les
non moins fameuses Danseuses d'Herculanum d'une similaire rigi-
dité dorienne, hautes, droites, masculines d'allure dans leur ample
tunique à l'abondant plissé rectiligne dissimulant leurs formes, et
rien moins qu'annonciatrices des beautés dévêtues, déesses ou
mortelles, qu'aux siècles suivants se plairont à magnifier un Praxitèle
et sa postérité Néo-attique7. Une suite d'images sans rapport évident
avec le concept de portrait.
Tandis qu'avec elles se rangent parmi les plus anciennes représen-
tations humaines dans les annales de l'Art Grec de rares têtes ou bus-
tes en hermès distinctement marqués du sceau de l'Archaïsme. D'un

2. H. Wrede, Die Ântike Herme, 1985.


3. Klaus Fittschen, Griechische PortrAts, Darmastadt, 1988, pages 4, 15 et 17, pl. 1, n° 1 et 2.
4. Id., Op. cit., p. 15 et 17, pi. 3, n° 2.
5. Id., Op. cit., à. 17 et 229, pi. 7 et p. 289 et 316, pi. 9, fig. 1.
6. Charles Picard, Manuel d'Archéologiquegrecque. La Sculpture, II, Paris, 1939, p. 133 s., pi., XV,
fig. 66.
7. Id., Op. cit., II, p. 166 s., fig. 77 à 79.
Sur les premières images historiques dans la production grecque 5

archaïsme avancé pouvant les faire remonter au début du cinquième


siècle au plus tôt.
Au premier rang desquels peut figurer une tête du Musée du Prado
de Madrid dite de Phérékydès. Où, à une « simplification schématique
des traits du visage », s'est borné son auteur8.
Tout comme celui d'un marbre de la Glyptothèque de Munich
repris parfois sous le nom de Miltiade(?)9. Où semble donné par une
bouche légèrement de travers le seul accident physionomique indivi-
duel, alors que, sommairement construits, les grands traits gardent
une uniformité tout archaïque. Et que le modelé plat et linéaire de
la barbe en fer à cheval qui les frange, de même que l'étirement des
paupières fendues en amande, décèle un faire archaïque teinté d'influence
ionienne. Une oeuvre ne pouvant avoir été créée pour être un portrait
au sens exact du terme.
Non plus qu'une tête du Musée d'Ostie schématisant et réduisant
à quelques linéaments rudimentaires le type de Thémistocle10.
Ni moins encore un hermès du Musée du Vatican issu d'un pro-
totype érodé de la Glyptothèque de Munich proche de l'ébauche11 en
même temps que d'un jeu de fantaisie artistique influencé par la tra-
dition littéraire, de style sévère nettement archaïsant, le plus ancien
portrait « littéraire » grec arrivé jusqu'à nous, celui du vieil Homère12.
Qui ne saurait naturellement prétendre à la moindre exactitude histo-
rique, s'il réalise rétrospectivement très bien dans sa rustique conci-
sion l'idée que l'on peut se faire du poète aveugle à travers sa légende.
Un vieillard à figure d'apôtre pour qui rien n'existe que la vie inté-
rieure, reflétant dans ses traits un mélange de douceur, de résignation
et d'ascétisme, à l'aspect vénérable duquel ajoute une longue barbe
de patriarche cependant que sa cécité, que n'était pas encore à même
de traduire plastiquement le génie artistique de l'Age Archaïque expi-
rant, est suggérée par des paupières closes, avant que, du vieil aède,
ne parvienne à rendre pathologiquement l'infirmité un ciseau
hellénistique.
Autant de productions caractéristiques d'une même impuissance
à doter les traits humains de réelle signification iconographique. Autant
d'images portant en elles les marques du balbutiement et de l'impéri-
tie archaïques et ne pouvant, a fortiori dans une optique rétrospec-

8. Antoine Hekler, Portraits antiques, Paris, 1913, p. VII.


9. Id., Op. cit., p. VII, pl. 1 b.
10. Helmut Sichtermann, Der Themistokles von Ostie, in K. Fittschen, Op. cit., p. 302,
s., pl. 9,
fig. 2, pi. 10, fig. 1 à 3, pi. 11, fig. 1 et pi. 12, fig. 1.
11. K. Fittschen, Op. cit., p. 5, 13 et 18, pi. 13, fig. 1 et 2.
12. Gisela M. A. Richter, Greek Portraits. A study of their devehpment, in Collection Latomus, Bruxelles,
1955, tome XX, p. 16, s., pl. 1, fig. 1 et 2.
6 Jacques Vincent

tive, avoir été conçues pour être des portraits. Tout en réalisant histo-
riquement, dans le prolongement des couroi et corés rudimentaires du
sixième siècle, quelques-uns des tout premiers essais connus de repro-
duction en ronde-bosse de types grecs non issus du répertoire mythi-
que traditionnel.
Si les sources épigraphiques ne le dépouillent que de loin en loin
d'un anonymat prédominant et persistant au fil des âges, encore le
portrait ne ferait-il en Grèce l'objet d'aucune pratique séparée et y
demeurerait-il presque toujours une branche de la sculpture indiffé-
remment exercée par le personnel artistique ordinaire. Le plus sou-
vent par des maîtres de second rang. Et, à de rares exceptions près,
des maîtres dont se dérobe à tout jugement sur pièce le catalogue.
Quand sur celui-ci ne sont pas muets les écrits. Ou quand sur ceux-là
n'est pas tombé le linceul de l'oubli.
A telle enseigne que dans l'oeuvre des grands maîtres athéniens
antérieurs à Lysippe est à peine représenté le portrait. Et que n'a pra-
tiquement émergé de l'oubli des siècles aucun artiste de l'Age Classi-
que y ayant sacrifié dont le nom ne soit en même temps associé à
une production d'inspiration sacrée généralement plus importante.
De personnalités du cinquième siècle cependant assez éloignées du
courant mythique traditionnel, échet-il à tout le moins de dire un mot
en considération de la primauté par elles accordée au thème de la
figure humaine virile ?
Assurément ni Myron ni Polyclète ne tentèrent de la pourvoir d'une
quelconque signification individuelle.
Appliqué à en parfaire la synthèse par l'équilibre souverain de la
ligne et du volume, leur génie ne pouvait les porter qu'à effacer dans
le modèle toute trace d'imperfection temporelle pour le vouloir paré
par la nature de ses plus prestigieux attributs. Un idéal que matéria-
lise dans le bronze au Musée National de Naples une réplique en buste
du Doryphore. Faisant rayonner du sujet la mâle et seule beauté physi-
que. En même temps que ressortir la manière dont Polyclète interro-
geait la réalité pour la transfigurer plastiquement : alors que seule
la forme en hermès peut laisser supposer qu'elle a été exécutée en
vue d'un portrait, la tête ne s'affranchit pas du type grec général et
ne laisse rien entrevoir de la vie intérieure.
De même va-t-il sans dire que ne pouvaient être que des créations
idéales les statues de pancratiastes sorties des mains de Myron.
A tout le moins est-on tenté d'admettre que Myron et Polyclète
aient pu, le cas échéant, s'essayer au portrait. Myron plus particuliè-
rement. A l'atelier ou à l'école de qui devraient être rendus des têtes
ou bustes dont la conception encore sommaire dénonce l'influence per-
sistante de l'archaïsme. Tout en nous permettant de mieux appréhender
Sur les premières images historiques dans la production grecque 7

l'idéal esthétique et physique que, avec l'essor des individualités au


sortir des Guerres Médiques, entendrait, en se tournant vers le por-
trait, faire triompher dans celui-ci la génération artistique issue de celles-là.
De style plus adouci sans exclure encore un certain archaïsme,
un hermès anonyme de la Glyptothèque de Munich pourrait assez
caractériser cette tendance qui, dans la foulée de Myron, portait l'artiste
grec à ramener l'individualité à un type général et à faire régner en
celui-ci une rectitude sévère effaçant toutes les asymétries de la nature13.
Sous le casque guerrier un visage d'une longueur élégante ourlé de
barbe courte et bouclée. Où, entre deux yeux en amande profondé-
ment enchâssés dans l'orbite sous des sourcils décrivant deux arcs rigou-
reusement symétriques, au-dessus de lèvres d'un délinéament très pur,
s'avance un nez finement charpenté, légèrement charnu du bout, pro-
longeant le front sans démarcationbrutale à sa jonction avec lui. Tandis
que sur les traits est peinte une expression de calme et de réserve dis-
tinguée. Et que ne se livre pas le regard absent et neutre. Un person-
nage qu'a vu ennobli par sa condition héroïque le sculpteur. Sans
doute quelque figure marquante des Guerres Médiques. Cimon ? Une
hypothèse ancienne toujours admise sans autrement entraîner la
certitude14. Rien de plus qu'un nom.
De même celui de Pisistrate parfois prononcé devant une tête de
la Villa Albani renvoyant à un art du portrait tout aussi hésitant et
imprégné d'archaïsme. En même temps qu'elle peut faire souvenir
encore de la manière de l'Ecole de Myron par son type physique élé-
mentaire et sa froideur générale d'expression. Bien que, en tranchant
sur le dessin négligé et la simplicité des grands traits, puissent y intro-
duire comme une caractéristique individuelle la largeur inaccoutumée
de la bouche et les lèvres légèrement entrouvertes. Et que, à l'huma-
nité fermée et un peu rude du sujet, s'accordent parfaitement sa barbe
en collier taillée court et ses cheveux serrés drus sur le front qu'ils
rapetissent latéralement. Un portrait dégageant par sa sobriété de facture
l'impression d'une force calme, énergique et décidée. Encore que rétros-
pectif dans l'hypothèse plus haut rappelée15.
Alors que, aux supériorités humaines physiques ou guerrières, vont
presque invariablement en priorité les hommages iconographiques les
plus anciens rendus à des nationaux par la société grecque du cin-
quième siècle, de celle-ci, une des figures de proue les plus glorieuses
n'appliquerait-elle toujours son art qu'à magnifier les Olympiens ?
Si à son actif n'est signalée par les documents qu'une seule statue

13. L. Laurenzi, Rilratti Greci, Firenze, 1941, p. 88, n° 8, pI. II, fig. 8.
14. Kekule von Stradonitz, Strategenkôpfe, Abhandlungender K. Preuss, Akademieder Wiss., 1910, p. 9 s.
15. Adolf Furtwângler, Masterpieces Of Greek Sculpture, 1906, p. 175, s.
8 Jacques Vincent

athlétique parfois identifiée avec l'Eléen Pantarcès qui avait triomphé


aux Jeux vers 436 avant que sur un des reliefs du trône d'Olympie
ne le figurât le maître16, la tradition rapporte que Phidias n'avait cepen-
dant pas craint de s'exposer aux rigueurs religieuses en sculptant sur
le bouclier d'Athéna Parthénos l'effigie de Périclès et en s'y représen-
tant lui-même « aux côtés de son protecteur sous les traits d'un vieil-
lard chauve qui élève une grosse pierre avec ses deux mains » 17. Encore
le nom de Phidias a-t-il parfois semblé pouvoir être mis en avant pour
un marbre de la Clyptothèque Ny-Carlsberg de Copenhague faisant
revivre, sans qu'aucun élément n'autorise à le replacer dans la filia-
tion d'une effigie posthume du poète signalée sur l'Acropole par Pline
et Pausanias, le souvenir d'Anacréon 18. Non point sous les traits du
vieillard de la légende. Mais dans la fleur de son âge, cherchant dans
les accords de sa lyre l'inspiration poétique. Tout en ne laissant pour
autant rien transparaître dans sa personne de l'exaltation sentimen-
tale à laquelle il s'abandonne. Atteignant rétrospectivementà un effet
d'animation des plus médiocres19. Hormis quoi Phidias n'aurait pas
autrement été sollicité par le Portrait.
Cependant que dans son cercle passe pour l'avoir traité Colotès d'Elis.
Un nom sans plus.
Dans la mouvance du maître le premier sculpteur à s'acquérir de
la réputation en s'adonnant au portrait serait le Cretois Crésilas qui
florissait pendant la première décennie du dernier tiers du cinquième
siècle.
Et qui, au témoignage de Pline, excellait à « représenter les hom-
mes nobles d'une manière plus noble encore » 20.
Une appréciation intéressante à relever. Qui jette une certaine lumière
sur la personnalité artistique du Cretois. Qui nous indique qu'il ne
s'agissait sûrement pas là d'un réaliste se plaisant à retracer tous les
accidents du type individuel, mais d'un artiste possédant à un très
haut point la vertu d'interprétation, de transfiguration dans le même
sens héroïque ou divin. Qualité qui dominait tout particulièrement
dans une célèbre statue par lui coulée en bronze et élevée au plus
glorieux de ses contemporains. Son oeuvre maîtresse.
En effet, alors que ne sort pas d'un anonymat invariable une ima-
gerie militaire ou politique asservie à des conventions de simplicité
et de schématisation inséparables de la démarche artistique archaï-
que, il faut descendre jusqu'aux dernières années précédant immédia-

16. Maxime Collignon, Phidias, Paris, p. 116.


17. Id., Op. cit., p. 32.
18. A. FurtwAngler, Op. cit., p. 60.
19. V. Poulsen, Les Portraits Grecs, Copenhague, 1954, n° 1, pi. I-III.
20. L. Laurenzi, Op. cit., p. 18.
Sur les premières images historiques dans la production grecque 9

tement la Guerre du Péloponèse (commencée en 431 avant Jésus-Christ)


pour rencontrer dans la production grecque, avec le portrait de Péri-
clès, le premier ouvrage iconographique auquel puisse être rendu un
état civil aussi assuré que complet : représentée par cinq réductions
en buste et en marbre authentifiées par une inscription sur deux d'entre
elles, la statue originale modelée en bronze et érigée sur l'Acropole
d'Athènes par Crésilas pouvait-elle prétendre à restituer, de l'homme
d'Etat athénien, une image qui ne fût pas sinon fantaisiste ou infi-
dèle, du moins trop éloignée de la réalité historique21 ?
Bien qu'ils puissent conserver une certaine qualité individuelle,
le type héroïque et intemporel vers lequel tendent les traits du promo-
teur de la renaissance attique ne laisse point de suggérer que devant
le souci de les sublimer s'est effacé le scrupule iconographique. Et
que, en conformité avec le parti pris d'harmonie imposé par Phidias
au monde des formes athéniennes, le maître crétois aurait visé à les
expurger de leurs discordances ou scories éventuelles pour réaliser une
sorte d'archétype du genre humain et de parangon de la beauté virile
tout autant qu'un portrait historique. Le portrait d'un Périclès idéa-
lisé et transcendé par sa légende. Par sa légende et la flatterie d'un
ciseau expert à la faire resplendir plastiquement.
Un visage allongé au dessin pur et régulier. Un front haut sous
la visière remontée du casque de stratège, attribut de la diginité du
sujet. Un nez droit à fine arête séparant deux yeux largement ouvert
qui regardent avec détachement. Des lèvres légèrement entrouvertes,
un peu épaisses, annonçant le don de parole. Tandis que frange les
joues un collier de barbe fine et soignée. Autant de traits unis dans
l'harmonie d'une pure et calme architecture pour faire souvenir de
« cette gravité souveraine que n'altérait point le sourire » et de « la
sérénité un peu distante » louées en eux par Plutarque.
Si bien que, même travestie et altérée par le génie artistique, la
ressemblance coïncide assez bien avec l'image que nous nous sommes
forgée de l'« Olympien » à travers son histoire. Et que l'impression
que l'on retire est telle qu'il semble difficile de concevoir Périclès sous
d'autres traits.
Ce visage sévère, mais revêtu d'une immarcessible expression de
jeunesse, qui se lève avec une tranquille assurance, ces lèvres pleines
et éloquentes, faites pour la controverse, ce regard incomparable qui
effleure tout en ne se livrant pas, la sereine et mâle puissance qui
transsude de sa personne pourraient bien, tout en le magnifiant, repré-
senter Périclès, futur chef de la Démocratie athénienne, aux approches

21. Tonio Hôlscher, Die Aufstellung des Perikles Bildnisses und ihre Bedeutung, in K. Fittschen, Op.
cit., p. 377 s., pI. 19, fig. 1 et 2.
10 Jacques Vincent

de la quarantaine, alors que commençaient à s'affirmer son ascen-


dant et sa gloire et que se nouaient déjà autour de lui tant d'intrigues.
Une image charismatique en particulier réalisée par les répliques
du British Muséum et du Musée du Vatican.
La première renvoyant à un Périclès orné par la nature de ses
dons les plus rares et paré de l'aura majestative du commandement
suprême22.
La seconde caractérisant l'homme d'Etat mûri par la réflexion et
l'expérience des années plutôt que spiritualisé par sa condition souve-
raine, manifestant dans sa physionomie la fermeté et la maîtrise de
soi acquises par l'exercice du pouvoir, le regard attentif et sévère sous
les sourcils légèrement abaissés, laissant l'impression d'un homme absorbé
dans ses pensées dont l'action serait prochaine. Bien que, de la pose
primitive de la tête, si caractéristique de nonchalance distinguée dans
l'exemplaire de Londres, nous prive une restauration défectueuse, le
cou brisé et mal raccordé aux épaules ayant raccourci dans
l'opération23.
A un Périclès ennobli par sa légende, convient-il d'associer une
figure anonyme du Musée de Berlin exudant une féminité des plus
discrètes, assez incolore, très intemporelle, très olympienne dans l'ample
tunique enveloppant les formes sans les suggérer ? Une beauté sans
apprêt. Chaste, sereine et glacée. Subjuguant sans éblouir. Médiocre-
ment évocatrice du mythe que véhicule un nom étroitement lié au
souvenir du grand Athénien que captiva une compagne incompara-
ble. Une Aspasie soeur d'Athéna sans l'aura d'Aphrodite24.
D'Athéniens connus de la seconde moitié du cinquième siècle, possède-
t-on d'autres représentations sur lesquelles pourrait, le cas échéant,
être restituée la signature de Crésilas ?
Encore qu'une opinion ait autrefois tenté de rendre au maître Cre-
tois une tête du Musée du Vatican où resplendit la beauté mâle, puis-
sante et altière d'un personnage n'ayant apparemment d'Alcibiade que
le nom25, du brillant aventurier, n'aurait cependant passé outre à
l'oubli des siècles aucun souvenir iconographique, si celui-ci a pu néan-
moins être recherché dans un marbre plus récent du Musée de Florence.
Dans la filiation du style de Crésilas pourrait du moins s'inscrire
une tête de stratège du Musée du Vatican pour laquelle fut parfois
avancé le nom de Thémistocle (?). Où le sujet n'aurait vraisembla-

22. Gisela M. A. Richter, The Portraits of the Greeks, Londres, 1965, vol. I, p. 103, n° 103,
fig. 429 à 431.
23. Tonio Hôlscher, Op. cit., in K. Fittschen, Op. cit., p. 382, pi. 20, fig. 1.
24. J. J. Bernoulli, Griechische Ikonographie, 1905, I, p. 112 s.
25. Wolfgang Helbig, Fuehrer durch die AntikensammlungenRoms, n° 411.
Sur les premières images historiques dans la production grecque 11

blement eu d'autre rôle que de fournir le motif d'un type idéal. Où


l'artiste semble avoir délibérément renoncé à l'expression de tout trait
caractéristique et personnel pour magnifier et héroïser son personnage.
Eliminant le détail et l'accident. Gommant les scories. Emondant le
visage de tout ce qui est impur et inharmonieux. Et n'y laissant poin-
dre aucun sentiment qui dépasse un registre général et neutre. D'autre
expression que celle d'une force calme, équilibrée et sûre d'elle-même.
Sans plus26.
Tandis que dans un marbre postérieur présentant avec celui-là des
affinités, la tête Pastoret, n'aurait plus guidé la main du sculpteur le
seul désir de ramener les traits à un type de beauté préconçu, alors
que ceux-ci paraissent déceler une observation plus attentive des signes
individuels. Sans pour autant que soit allé jusqu'à l'ambition du por-
trait le scrupule artistique27.
Parce qu'aussi bien ne se dessinerait avant longtemps en Grèce
aucune réelle mutation esthétique dans la représentation des supério-
rités humaines militaires. Qui jusqu'à l'époque des Guerres Thébai-
nes demeurerait généralement impuissante à s'affranchir du style noble
et sévère à elle imposé par Crésilas autant que par une tradition héroïsante
séculaire. Soit qu'elle conférât au modèle les traits irréprochables réclamés
par sa condition guerrière. Soit que l'artiste s'attachât à fondre dans
les traits typiques sociaux des traits de nature insignifiants.
Notamment dans un marbre du Musée du Vatican sous lequel
une hypothèse place le nom de Phocion (?). Où l'ovale pur et régulier
du visage, le nez allongé et droit entre deux yeux se posant sur le
spectateur avec indifférence et les lèvres ondulées estompent les parti-
cularités du type individuel en le caractérisant d'une manière plus
idéale que vivante28.
Sans doute, alors qu'Athènes s'enfonçait dans la Guerre du Pélo-
ponèse, la reproduction scrupuleuse des traits extérieurs ne paraîtrait-elle
bientôt plus si brutale que le génie artistique attique ne pût, le cas
échéant, faire violence à son penchant invariable à l'idéalisation.
Encore la statuaire historique n'en continuerait-elle pas moins jusqu'à
la fin du cinquième siècle à vivre sur l'esthétique de Crésilas tout en
se mouvant dans les formes eurythmiques dont avait façonné le moule
Phidias.
Dans ce contexte esthétique, une tête du Musée du Vatican rap-
portée sous le nom d'Euripide à une statue étrangère peut-elle ne pas
rendre un son historique incertain ou suspect29 ?

26. Kekule von Stradonitz, Op. cit., p. 11.


27. A. Furtwângler, Meisterwerke der Griechischen Plastik, p. 275, note 2.
28. L. Laurenzi, Op. cit., p. 96, n° 25, pI. VIII, fig. 25.
29. J. J. Bernoulli, Op. cit., I, p. 106 et 151, n° 8.
12 Jacques Vincent

Non que, de son anonymat, ne suffise à la dépouiller sa similitude


avec des images postérieures du tragique attestées par une inscription
et un lien physionomique prononcé entre elles30. A tout le moins ne
pouvait-elle pas ne pas recevoir l'empreinte esthétique d'une époque
où l'art grec ne concevait pas encore la vérité des traits sans la parure
de la beauté.
Une figure sans âge à l'architecture fine et régulière et aux
arêtes estompées et douces. Que frange une longue chevelure s'épan-
dant en denses ondulations dans la nuque tout en s'éclaircissant
sur le devant de la tête, avec des mèches frontales qui se raréfient
et s'amenuisent, annonçant une future calvitie. Sous un front uni que
ne laboure aucun sillon un appendice légèrement busqué entre deux
yeux qui regardent avec sérénité et indifférence. Effleurant sans se
laisser déchiffrer. Neutres et secrets. Une imperturbabilité et un
détachement tout olympiens. Un Euripide respirant dans sa personne
un apaisement spirituel étranger à son oeuvre. Ne se départissant
pas de la glorieuse réserve exigée par l'idéal artistique de son
siècle. Un portrait où, sans que celui-ci exclue tout lien avec les
traits vrais de l'écrivain, ne pouvait que s'effacer le scrupule icono-
graphique devant le souci prioritaire de les fondre dans un type
général grec en les expurgeant de toute scorie. Devant le désir de
magnifier un poète national entré dans la légende. Une création
idéalisante dans la mouvance phidiesque.
Tout comme un marbre de la même collection en lequel une
opinion avait tenté de reconnaître un certain Krison de Himéra réputé
pour ses prouesses athlétiques. Sans que puisse satisfaire aux condi-
tions exigées d'une statue iconographique la tête encore bien
froide et abstraite. Un personnage apparemment étranger à son
portrait31.
Tant il est vrai qu'au siècle de Phidias plus qu'à tout autre le type
iconographique des supériorités humaines physiques n'a point laissé
d'être profondément influencé par celui des héros olympiens dont mul-
tipliait des images d'une perfection intemporelle une statuaire attique
appliquée à estomper les accidents de la nature en les dissolvant dans
le concert eurythmique que composent les formes et les mouvements
du corps.

Jacques VINCENT.

30. K. Fittschen, Op. cit., p. 24, pI. 73, fig. 1 et 2, et pI. 75, fig. 1 et 2.
31. A. FurtwAngler, Masterpieces qf Greek Sculpture, p. 128.
Sur les premières images historiques dans la production grecque 13

SOURCES

Renvoient aux sources les plus informatives sur les commencements de l'ico-
nographie dans l'art grec les travaux rappelés ci-après :

L'essai documentaire d'Anton Hekler paru en 1913 sous le titre Bildniskunst


der Griechen und ROrner et vulgarisé en Français sous celui de Portraits antiques.

La monumentale somme en plusieurs volumes de Gisela M. A. Richter sur


The Portraits of the Greeks publiée en 1965 et 1971 aux Editions Phaidon Press
de Londres.

Et un savant ouvrage collectif sorti à Darmstadt en 1988 sous l'intitulé Grie-


chische Portrats regroupant de multiples contributions monographiques d'époques
diverses préfacées par Klaus Fittschen et enrichies d'une abondante bibliogra-
phie où sont recensés et répertoriés par catégories de sujets tous les travaux majeurs
en langue allemande, anglaise, italienne, hellénique et française parus sur l'ico-
nographie grecque depuis la fin du siècle dernier.
Qu'est-ce que la chevalerie,
en France aux Xe et XIe siècles ?

Sous le nom de « chevalerie », on peut entendre à la fois un groupe


social, des valeurs et des rites. Le problème n'est pas tant de distin-
guer entre ces diverses connotations, que de discerner leur évolution
historique. Il faut aussi demeurer centré sur les mots de miles et de
militia, sans pour autant s'en constituer définitivement prisonnier. Or
malgré la qualité de leurs travaux et la finesse de leurs analyses, les
historiens récents ont surdéterminé, et même faussé, la chronologie
d'un mot : là servus, ici miles, leur ont paru, respectivement, disparaî-
tre et apparaître en l'an mil et, avec eux, une relation sociale l'escla-
vage) ou une classe (la chevalerie). Or, dans l'un1 et l'autre cas, le
choc n'est ni aussi net ni aussi chargé de sens qu'ils le croient. Il faut,
en effet, au-delà de tel mot isolé, considérer tout le système du voca-
bulaire social, et surtout le contexte historique.
M. Zimmermann, résumant les travaux des dernières années sur
l'Occitanie, évoque le « groupe social nouveau [...], celui des mili-
tes », dont l'affirmation vers l'an mil signe « une militarisation de la
société »2. Pourtant, le mot de miles a un passé carolingien, même
au sud (Agobard de Lyon, la Vie de Géraud d'Aurillac), et la guerre
a tenu un tel rôle dans le haut Moyen Age, qu'on se demande quel
terrain il lui reste encore à gagner.
J.-P. Poly et E. Bournazel s'expriment en tenants de la mutation
sociale de l'an mil, lorsqu'ils décrivent la promotion du titre de miles :
les premiers porteurs en sont subalternes, non nobles, mais tôt ou

1. D. Barthélémy, « Qu'est-ce que le servage en France au XIe siècle ? », dans RH 287, 1992,
p. 233-284.
2. M. Zimmermann, coord. Les sociétés méridionales autour de l'an mil. Répertoire des sources et docu-
ments commentés, Paris, 1992, p. 7.

Revue historique, CCXC/1


16 Dominique Barthélémy

tard (souvent près de 1100), des « personnages plus relevés » s'adjoi-


gnent à eux. « Alors la chevalerie cesse d'être une condition, un métier
[...] pour devenir un modèle idéal où prétend se réaliser l'union ambiguë
entre des niveaux sociaux à l'origine bien distincts »3. Que des
« valeurs » ou des « titres » remontent ainsi dans une société, du bas
ou du milieu vers le haut, ce n'est pourtant pas si fréquent ! Et en
fait, dans le premier temps, était-ce la chevalerie ? Après tout, ce schéma
oblige les mutationnistes à traduire successivement le même mot de
miles de deux manières différentes : « cavalier », puis « chevalier ».
Leur point de vue ne repose donc plus sur l'émergence simple d'un
mot ; il suppose une inflexion de sens et de portée dont la date et
les critères doivent être débattus.
Pour eux, en somme, comme pour J. Flori4, il n'y a pas à pro-
prement parler de chevalerie avant le XIIe siècle. Leur référence en
cette matière devient le temps des grands tournois, les rites et l'idéo-
logie de la cour des Plantagenêts, les ordines liturgiques du XIIIe siè-
cle : une chevalerie « classique » certes, mais qu'autrefois les histo-
riens disaient « seconde », et que surtout ils envisageaient comme l'effet
d'une civilisation des moeurs de la noblesse du XIe siècle. Or aujourd'hui,
l'on veut voir en elle le produit de son rapprochement moral avec
des bandes de soudards !
Comme à propos du servage, le mutationnisme bloque la réflexion.
Il empêche J. Flori de reconnaître, dans « l'idéologie du glaive » des
temps carolingiens5, ce qui nous semble l'authentique idéologie che-
valeresque. R. Le Jan trouve pourtant préfigurés dans les remises d'armes
et l'éducation guerrière des nobles, jusqu'au IXe siècle, bien des traits
de la « société chevaleresque »6. G. Duby lui-même, au détour d'un
article de 1968, montre déjà que le succès du mot miles, dans les char-
tes de l'an mil repose sur la simple « prise de conscience » de « trois
faits », tous « fort anciens », et non pas sur des changements ayant
récemment affecté les méthodes de combat et la condition des guer-
riers. Les trois faits d'ancienneté sont la supériorité technique du com-
battant à cheval, le lien social entre cette monture et la vie noble,
et l'institution d'un monopole du service d'armes en faveur d'une
élite restreinte7. Mais il omet de dire qu'ainsi, il a vraiment défini

3. J.-P. Poly et E. Bournazel, La mutationféodale, XIe -XIIe siècle (1980), 2e éd., Paris, 1991, p. 173.
4. J. Flori, L'essor de la chevalerie, XIe-XIIe siècles, Genève, 1986 (Travaux d'histoire éthico-politique. 46).
5. J. Flori, L'idéologie du glaive. Préhistoire de la chevalerie, Genève, 1983 (Travaux d'histoire éthico-
politique. 43).
6. R. Le Jan, « Apprentissages militaires, rites de passage et remises d'armes au haut Moyen
Age », dans P. A. Sigal, dir. Initiation, apprentissage, éducation au Moyen Age, Montpellier, 1993, p. 213-222.
7. G. Duby, « Les origines de la chevalerie » (1968), repris dans La société chevaleresque, Paris,
1988, p. 34-53 (p. 42).
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 17

la chevalerie au sens large et, dans la suite de l'article, il confond


malgré tout « les origines de la chevalerie » avec l'essor du terme miles.
Tâchons de mieux exploiter cette dissociation nominaliste, un ins-
tant entrevue, entre le mot et la chose. Miles et militia indiquent suffi-
samment, mais non nécessairement, la chevalerie ; elle est aussi dans
d'autres mots, tels vassus et vasselage, et partout où les « trois faits »
se conjoignent (le dernier remontant au moins, note G. Duby, au
IXe siècle). Sa définition en effet se trouve bien dans une telle con-
jonction. On peut rendre la « militia » des Xee et XIe siècles, dans notre
langue, par une simple expression, les armes8, qui suppose seulement
d'en sentir les sous-entendus, c'est-à-dire les « trois faits » solidaires :
1) Toujours muni de l'épée ou de la lance, le cavalier l'emporte
au combat. Ses armes sont les seules qui valent, aux yeux des chroni-
queurs ; et, comme le relève, P. Guilhiermoz, « les fantassins sont
traités d'inermes dans le récit même des batailles auxquelles ils pren-
nent part »9.
2) Ce fait technique est nécessairement social10 ; en un sens, même,
il est secondaire. En effet, n'obtient pas les armes qui veut : il faut
une richesse héritée, ou les recevoir du seigneur dont on est le vassal,
c'est-à-dire le dépendant honorable. Dans l'un et l'autre cas, elles signifient
du prestige social, avec la reconnaissance et le cautionnement par un
homme ou par un groupe du droit à la violence. Dès lors, les armes
ont aussi un usage symbolique, elles sont parure et signe, et leur remise
à un jeune homme, même faiblement ritualisée, est bel et bien un
adoubement.
3) Enfin, G. Duby a raison de penser le « port d'armes » en terme
de monopole des puissants et de leur clientèle, aux dépens des pau-
vres. Mais ce troisième fait, « institutionnel », doit être en même temps
idéologique : aux seconds, les premiers font croire qu'il les défendent.
La chevalerie est une sorte de royauté, qui dispute les prérogatives
militaires et judiciaires, intimement liées, à l'Etat. Ou plutôt, elle contient
dans son principe même l'absence ou la faiblesse de celui-ci, entendu
au sens moderne. Les rois des Xe et XIe siècles ne sont que les déten-
teurs d'une chevalerie maximale, rehaussée seulement par le sacre et
par quelque rites proprement royaux.

8. Ainsi, pour « militiam recipere » : « être admis aux armes » ; pour « militiam exercere » : faire
d'armes », etc.
9. P. Guilhiermoz, Essai sur l'origine de la noblesse en France au Moyen Age, Paris, 1902, p. 391.
Traduire « chevalier » ou « vassal par le latin miles, comme le font les chartes et les chroniques
»
de part et d'autre de l'an mil, présuppose que ce sont là les seuls soldats véritables, légitimes.
10. Il est même l'effet d'une donnée sociale initiale, plutôt que sa
cause.
18 Dominique Barthélémy

Dans les pages qui suivent, il ne s'agit pas de rendre l'histoire


immobile, mais d'embrasser dans le même concept, opératoire, une
période homogène. Pour ce faire, la vieille école fournit des éléments
mais, d'une certaine manière, le mutationnisme aussi : nous les évo-
querons dans un développement historiographique. Dans un second
temps, nous préciserons la filiation idéologique « carolingienne » de
cette « chevalerie primitive », d'avant le XIIe siècle, à laquelle seront
ensuite restituées sa parure, sa noblesse, son énergie (troisième point),
mais aussi ses aspects socialement ou moralement mitigés (quatrième
point).

I. — L'apport et les limites de la vieille école


et du mutationisme
L'histoire du Moyen Age central a constitué, depuis sa première
maturité (vers 1840) deux paradigmes successifs, c'est-à-dire deux systèmes
chronologiques et conceptuels11 qui, tout à la fois, soutiennent et empri-
sonnent la recherche.
La vieille école, pendant un grand siècle, pose que la société féo-
dale commence bien avant l'an mil et qu'elle met en échec la tenta-
tive étatique des Carolingiens. Elle tend à définir la vassalité, cette
aristocratie de fait, comme une « première chevalerie », que le XIIe siècle
transforme et civilise, sur fond de pacification et de déclin du « régime
féodal ». Nous en reprenons la chronologie, et certaines évaluations
globales (faiblesse de l'Etat carolingien, qu'elle s'exagère cependant).
Mais elle dramatise de manière incongrue la « violence féodale » —
suivie en cela par le mutationnisme, qui ne fait qu'en retarder le
déchaînement.
Chevalerie et vassalité selon la vieille école. — Avant l'ère des para-
digmes, les « dissertations sur l'ancienne chevalerie » partaient dans
tous les sens, de manière parfois suggestive, mais en malmenant cer-
taines données historiques. En 1718 par exemple, H. de Sainte-Marie
voit en elle une « notion ancienne et générale », celle de « profession
de servir à cheval dans les armées, ce qui a toujours été parmi les
peuples une marque de noblesse et de distinction » 12. Et d'opérer des
rapprochements avec le Proche-Orient antique ou « les Indiens » 13, tout

11. Les deux aspects sont liés, comme le montre P. Veyne, Comment on écrit l'histoire, Paris, 1971,
p. 167.
12.H. de Sainte-Marie, « Dissertations historiques et critiques sur la chevalerie [...] » (1718),
dans P. Girard-Augry éd., Dissertations sur l'ancienne chevalerie, Paris, 1990, p. 25.
13. Ibid, p. 25.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 19

en conservant pour seule référence européenne la chevalerie-dignité,


contrôlée ou conférée par l'Etat moderne (XIIIe-XVIIe siècle), et en
repoussant l'origine « allemande » au profit de l'institution initiale par
les Romains. Il ignore qu'il y eut une « société féodale ».
On doit cette dernière à la génération fondatrice des Thierry, Guérard
ou Guizot. Avec eux, la chevalerie s'incarne d'abord dans une épo-
que donnée, proprement médiévale et antérieure aux grands Capé-
tiens. F. Guizot, en 1846, la traite comme un « événement national » 14
et caractéristique du Xee siècle. « La chevalerie est née simplement,
sans dessein, dans l'intérieur des châteaux, et par suite, soit des anciennes
coutumes germaines, soit des relations du suzerain avec ses vassaux » 15.
« Soit », c'est-à-dire à la fois : l'adoubement procède de la cérémonie
décrite dans le Germanie de Tacite (chapitre 13) et attestée en 791 et
838 dans la famille carolingienne16, mais il est inséré dans le contexte
nouveau de la convivialité châtelaine. Les fils des vassaux font auprès
de leur seigneur l'apprentissage chevaleresque de leur métier de nobles ;
ils reçoivent de lui, ensemble et avec honneur, les armes et les titres
de la vie guerrière. Cette chevalerie faite d'« usages » et de « senti-
ments » donne à la société féodale un peu de fixité et de confiance
en elle-même.
On peut sourire de voir comment elle resplendit soudain sur fond
de haut Moyen Age asocial. Mais l'important est que se trouve ici
réfutée l'idée d'une chevalerie comme institution abstraite : Guizot
reproche à Sismondi de voir en l'adoubement une sorte d'ordination,
la simple collation d'une dignité 17. Il la reconnaît comme fait histo-
rique, il décrit déjà ce que nous appellerions lin rite enchâssé dans la
relation d'homme à homme. Il montre enfin que le mot miles, depuis
longtemps, n'a plus son sens romain18 ; sa synonymie avec vassus auto-
rise même à parler d'une « chevalerie féodale ». Mais celle-ci est vouée
à un « prompt déclin ». Sur elle, travaillent en effet les deux influen-
ces de « la religion et l'imagination19 »... La première lui imprime
un caractère moral, elle en remanie le rite et en élabore le code, mais
ce développement historique ne se confond pas avec une institution
initiale pour la défense des faibles. Elle se conjoint à la poésie pour

14. F. Guizot, Histoire de la civilisation en France depuis la chute de l'empire romain, tome III, Paris,
1846, p. 222. Cet auteur rapproche, à l'occasion, les anciens Germains des Iroquois, mais son com-
paratisme s'arrête au seuil de l'histoire nationale. Or c'est au Xe siècle que sa génération (Michelet,
notamment) reconnaît, pour la première fois, le visage de la France.
15. Ibid., p. 334.
16. Dans la Vita Hludovici de « L'Astronome » (MGH. SS. II, p. 610 et 838).
17. F. Guizot, Histoire de la civilisation... (cité supra, note 14), p. 351-352. En même temps, il
écarte l'idée que l'adoubement soit « une manière d'hommage » (p. 350).
18. Ibid., p. 353.
19. Ibid., p. 354.
20 Dominique Barthélémy

transformer la chevalerie en un idéal, « pur mensonge » en un sens


puisque le XIIe siècle demeure empli de désordres de crimes, mais
c'est déjà quelque chose de grand, pense Guizot, qu'il « plane au-
dessus de cette société grossière20 »... Même alors, la chevalerie ne
définit pas une classe à part, elle n'est qu'« une dignité féodale » :
les ordres religieux du XIIe siècle n'en sont qu'une forme très parti-
culière, les « ordres de cour » du XIVe siècle, un produit tardif21.
Ainsi se trouve posée une référence pour nous fondamentale : le
modèle des deux âges chevaleresques. Il règne pendant un siècle au
moins, sans remaniement notable jusqu'à Marc Bloch. La chevalerie
est toujours tenue pour une activité noble22, à quelques exceptions
près, « qui étonnaient et choquaient les contemporains »23. On sait
fort bien l'articuler, en tant que carrière individuelle, sur une noblesse
transmissible, qui en apparaît, soit comme la condition ordinairement
préalable (A. Luchaire24), soit comme le résultat historique (tardif,
il est vrai, selon P. Guilhiermoz25).
Dans ses conditions, les débats entre historiens de la vieille école
portent seulement sur quelques points bien délimités :
1) On laisse plus ou moins de place aux « hommes nouveaux », anoblis
par la carrière des armes. Les uns prêtent en effet aux « soldats de for-
tune » une grande part dans les origines de la noblesse féodale : n'ont-ils
pas, au jour tragique des « invasions normandes », défendu le pays et élevé
des châteaux ? Les autres, dont Marc Bloch26, pressentent davantage
de continuité avec l'ancienne « noblesse du sang », mais ils en restent à
l'idée d'une « classe de fait » antérieure à la « classe de droit »27. Et ils
jugent, à tort selon nous, la première plus précaire que la seconde.
2) On peut ensuite, estimer plus ou moins fort l'enchâssement de
« la chevalerie » dans les liens et les institutions de type féodal.

20. Ibid., p. 362 et 363.


21. Ibid., p. 366 à 369.
22. F. Lot, L'art militaire et les armées du Moyen Age en Europe et dans le Moyen-Orient, tome II,
Paris, 1946, p. 421. « Au Xe siècle, vassalité, cavalerie, noblesse se confondent. Un seul terme les
désigne : chevalerie. »
23. A. Luchaire, Les premiers Capétiens (937-1137), dans E. Lavisse, Histoire de France, tome II.
2, Paris, 1911, p. 139.
24. Ibid..
25. P. Guilhiermoz, Essai... (cité supra, note 9), p. 488-491. Auparavant, il ne trouve qu'une
noblesse vague.
26. M. Bloch, La sociétéféodale (1939-1940), 2e éd., Paris, 1968, p. 403 : « Brassée et rebrassée
tant qu'on voudra, il faut bien qu'en elle-même la classe des seigneurs n'ait pas eu une ancienneté
moindre » (que la seigneurie).
27. « De droit », c'est-à-dire héréditaire et privilégiée statutairement. On retrouve ici la dichoto-
mie entre « le fait » et « le droit » qui, trop simple, trop péremptoire, ordonne pour toute la vieille
école (et même pour le mutationnisme)l'histoire féodale. « Le fait » tendant alors à l'emporter nette-
ment, il est normal que la classe dominante s'appuie aussi sur lui seul !
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 21

J. Flach le pousse très loin ; sa « chevalerie primitive » (Xe et XIe siè-


cles) « n'est pas encore une institution distincte » et « n'a rien à voir
avec les sentiments généreux qu'on lui prête si libéralement ou qu'elle
a pratiqués plus tard »28. Proche de Guizot, il la relie aux « vivantes
assises de la seigneurie féodale » : la parenté29, la maisnie, la vassa-
lité. Avant le XIIe siècle, elle n'est même pas un compagnonnage :
on est le chevalier de quelqu'un30. P. Guilhiermoz lui reproche ce
que cette formule contient d'excessif, et rappelle que l'adoubement
constitue un rite distinct31. Mais lui-même, en pionnier de l'analyse
lexicale des Chartres et des chroniques, insiste beaucoup sur la synonymie
entre miles et vassalus, le premier terme relayant le second, progressi-
vement et sans que cela reflète une évolution historique notable32. Sa
typologie des milites de premier et de second ordre recoupe étroite-
ment la hiérarchie féodale33.
De toute manière, la vieille école ne perçoit pas de faits purement
« sociaux ». Qu'elle considère la chevalerie, dès le XIe siècle, comme
« un corps » (A. Luchaire34) ou qu'elle l'incorpore au système féo-
dal, elle lui prête une organisation institutionnelle, et elle en décrit
les valeurs en fonction de cela. Pour J. Flach, ces dernières sont
seulement « la parfaite fidélité » et « l'art militaire »35. Il en croit
trouver le reflet dans les chansons de geste, particulièrement dans
Roland.
3) Le rôle de L'Eglise dans l'histoire chevaleresque est toujours
second chronologiquement, mais pas uniformément évalué. On a renoncé
à l'idée reçue d'une chevalerie instituée par elle pour la défense des
veuves et des orphelins. Selon A. Luchaire, l'Eglise « s'est approprié
la chevalerie ; elle ne l'a pas créée »36. Il en décrit cependant la

28. J. Flach, Les origines de l'ancienne France, tome II, Paris, 1893, p. 569. Ces lignes visent impli-
citement L. Gautier, La chevalerie, Paris, 1884.
29. Selon lui, le rite même de l'adoubement procède du monde germanique, peut-être de l'adoption
par les armes (ibid., p. 563). L'idée vient de du Cange, et repose sur une fausse étymologie d'« ado-
ber » (adoptare) : cf. injra, note 74 ; mais Flach souligne à juste titre le placage artificiel de l'expres-
sion, toute romaine, de cingulum militie sur le rite médiéval.
30. Ibid., p. 570.
31. Essai... (cité supra, note 9), p. 346.
32. Ibid., p. 337-338. P. Guilhiermoz souligne le double emploi de chacun de ces deux mots,
en sens « relatif » (miles ou vassalus alicuius) et en sens « absolu ». La vassalité se lie intrinsèquement
à l'équipement chevaleresque : dès lors qu'il est devenu militairement décisif, c'est-à-dire au VIIIe siècle,
il a fallu entrer en vassalité pour se le procurer (p. 450).
33. Aux vassi dominici, distingués du tout-venant par cette épithète, succèdent des milites de pre-
mier ordre, dignes de périphrase flatteuse (p. 145-147) ; mais d'un autre côté, on use du titre chevale-
resque pour caractériser la strate inférieuse des petits vassaux, par rapport à celle des « barons » (p. 166).
34. Les premiers Capétiens... (cité supra, bote 23), p. 139.
35. J. Flach, Les origines... (cité supra, note 28), p. 564-565.
36. A. Luchaire, Les premiers Capétiens (cité supra, note 23), p. 139.
22 Dominique Barthélémy

« morale primitive », avec plus de générosité que J. Flach37. Cette


« institution toute laïque et militaire » 38 a, de fait, un rite d'entrée
de caractère initialement profane : la première liturgie d'adoubement
(pontifical romano-germanique, à la fin du Xe siècle) n'a aucun écho
dans la Chanson de Roland39.
P. Guilhiermoz identifie à juste titre l'adoubement à une remise
des armes, écartant à la fois l'improbable « adoption » et l'importune
« colée ». On peut cependant lui reprocher d'en exclure toute portée
symbolique : il se contente d'en dire l'aspect matériel (technique) et
l'effet juridique40. Cet historien frappe par son indifférence aux phé-
nomènes de « consécration » et de « moralisation ».
Insistons sur lui, pour finir, et sur la relation de Marc Bloch
avec lui. Par la richesse de ses notes, et par la justesse de sa pensée
sur de nombreux points précis, P. Guilhiermoz constitue pour tout
le monde, depuis 1902, une référence importante. Il devrait, à notre
sens, obliger toujours à embrasser dans le même concept historique
le miles du XIe et le vassus du IXe siècle ! En même temps, la pensée
globale frappe par sa raideur, et ses contradictions ne sont pas tou-
jours dynamiques. Les équivalences entre la liberté, la vassalité, la
chevalerie, la noblesse sont posées comme des équations, que dicte
un juridisme excessif, quoique fort commun aujourd'hui encore... On
comprend donc que G. Duby l'ait critiqué en 195341, et on ne sau-
rait revenir à lui qu'en remplaçant les « identités » par des articula-
tions souples.
A l'aube du XIIe siècle, selon les vues habituelles de la vieille école,
P. Guilhiermoz envisage une pacification : c'est le printemps des Capé-
tiens. Auparavant, « l'état de guerre étant l'état normal de la société »,
les seigneurs avaient à la fois le besoin et le moyen d'entretenir de
nombreux chevaliers ; désormais, l'un et l'autre décroissent42. Alors
la chevalerie se trouve tout naturellement réservée aux nobles, et bientôt
(XIIIe siècle) ils peuvent même se dispenser de la vivre et d'en porter
le titre : il leur suffit de se donner la peine de naître, fils ou descen-
dants de chevaliers. Or n'y a-t-il pas une sorte de tautologie à dater
l'avènement d'une « classe de droit » du moment précis où le Droit,

37. Ibid., p. 141.


38. Ibid., p. 139.
39. Ibid., p. 141.
40. P. Guilhiermoz, Essai... (cité supra, note 9), p. 393-400. Et déjà p. 346 : « Une cérémonie
appelée l'« adoubement », c'est-à-direl'armement, dans laquelle on avait été revêtu pour la première
fois d'un équipement de guerre » — définition irréprochable, à notre avis, pourvu qu'on en perçoive
toutes les implications morales et sociales.
41. G. Duby, La société aux XIe et XIIe siècles dans la région mâconnaise (1953), 2e éd., Paris, 1971,
p. 192-194.
42. P. Guilhiermoz, Essai... (cité supra, note 9), p. 464-465.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 23

justement, prend une vigueur nouvelle ? La pacification du XIIe siè-


cle ne masque-t-elle pas une simple transformation de la guerre43 ? Mais
on ne peut reprocher à P. Guilhiermoz de lier un peu l'histoire cheva-
leresque à cette dernière. Malheureusement, M. Bloch perd de vue
cette relation, dans son passage de 1940 sur la « consécration » de
la chevalerie, au double sens religieux et social.
Bien entendu, sa plume lui redonne une âme, quoique « assez sim-
ple »44, une vie et une foi. A la manière de toute la vieille école,
M. Bloch inscrit une « nouvelle chevalerie » sur fond de vassalité
cavalière45. Mais il introduit un thème nouveau, lié à ses deux âges
féodaux : vers 1050, « les milieux chevaleresques » prennent « une cons-
cience plus nette de ce qui les séparait de la masse "sans armes" »46,
de cette « ligne de démarcation que l'époque carolingienne avait com-
mencé de tirer »47 et que les désordres de l'an 900 ont renforcée déjà.
L'indice principal de cette prise de conscience est la « généralisation
de l'adoubement »48 ; en même temps, l'Eglise en fait une « ordina-
tion », et l'instrument d'un contrôle social inédit. Au vieux rite ger-
manique « d'accès au peuple », il faut opposer la « chevalerie » classi-
que, rite « d'accès à une classe »49. Pourtant aucun de ces trois argu-
ments ne résiste à l'examen : la généralisation du rite peut n'être que
sa révélation par un type de sources tout à fait neuf, la notice narra-
tive, dont « miles foetus » scande le récit50 ; ordinatio ne paraît qu'en
1098 dans un texte redondant, où ce n'est manifestement qu'une façon
de parler51 ; on se demandera enfin si le « peuple » germanique n'était
pas déjà une classe. Il faut donc renoncer à ces vues, ou les nuancer
beaucoup.
Elles ont toutefois directement influencé G. Duby ; dans sa thèse
sur le Maçonnais52, il redouble l'argumentation de M. Bloch par un
développement peu convaincant53 sur le « titre » de miles. Par là même,

43. D. Barthélémy, La société dans le comté de Vendôme, de l'an mil au XIVe siècle, Paris, 1993, p. 733-735.
44. M. Bloch, La sociétéféodale... (cité supra, note 26), p. 414-415 : à lire les textes de la paix
de Dieu, il lui paraît que ces âmes ne distinguaient pas les nuances entre les violences « presque
légitimes » et le « pur brigandage, brutal et mesquin » — il est vrai séparés par une « suite de transitions ».
45. Ibid., p. 437 : au premier âge féodal la chevalerie était « avant tout, tantôt une situation
de fait » (l'union du cheval et de l'équipement complet, signe et moyen de la noblesse : p. 405-406),
« tantôt un lien de droit, mais purement personnel » (la vassalité, certes dotée d'un code, mais ani-
mée souvent par le « vieil idéal de la guerre pour la guerre, ou pour le gain » : p. 443).
46. Ibid., p. 437.
47. Ibid., p. 230.
48. Ibid., p. 437. Elle fut « le symptôme d'une modification profonde de la notion de chevalerie ».
49. Ibid., p. 435-436.
50. D. Barthélémy, La société... (cité supra, note 43), p. 30-32, et 61-64.
51. Cf. infra, p. 48.
52. G. Duby, La société... (cité supra, note 41), p. 191-201.
53. D. Barthélémy, « Note sur le "titre chevaleresque" en France au XIe siècle », à paraître
dans Journal des Savants, 1994.
24 Dominique Barthélémy

l'inflexion de 105054, d'un âge féodal à l'autre, a préparé le thème,


beaucoup plus radical et inédit, mais à peine décalé vers l'amont, de
la révolution de l'an mil créatrice de la « féodalité ».

La chevalerie de métier, selon les mutationnistes. — Comme il est


normal, des historiens instruits par des maîtres de la vieille école met-
tent en cause une partie de cet enseignement pour embrasser une doctrine
nouvelle, qui leur paraît susceptible de mieux expliquer les choses.
Mais il faut distinguer entre ceux qui ont procédé à une transforma-
tion simple et ceux qui suivent un parcours plus complexe. Le point
d'arrivée commun est la position, nettement mutationniste, qui disso-
cie les premiers chevaliers des nobles, en faisant d'eux de simples
professionnels, des techniciens sans prestige et subalternes — quoique
déjà supérieurs à la pure rusticité55.
1) La transformation simple part de la représentation initiale d'une
noblesse féodale à deux degrés : la classe des seigneurs (domini) et celle
des vassaux (milites)56. On prend cette hiérarchie « militaire » pour
le critère unique ou principal de stratification, et on fait place, parmi
les vassaux, à quelques soldats de métier anoblis par la carrière. Il
suffit ensuite de remplacer les domini par des nobiles, et de transformer
les ascensions individuelles en poussée collective, pour en venir au
schéma évoqué ici en introduction : la vulgate résumée par J.-P. Poly
et E. Bournazel57. Ce faisant, on a tout de même supprimé le sens
relationnel de miles, et inventé un conflit de valeurs (noblesse contre
chevalerie) que la vieille école n'envisageait pas.
Or, dès l'abord, le concept des seigneurs et vassaux « classe contre
classe » n'était-il pas inadéquat ? A part le roi — et encore — tout
le monde est miles de quelqu'un ; le rang social d'un vassal ne se mesure,
en fait, que relativement à celui de son seigneur. En revanche, il est
normal que, dans les hautes sphères, certains titres (comte, dominas
castri) fassent parfois écran à l'usage de l'appellation miles ; d'autre
part, les occurrences de miles au sens vassalique indiquent ipso facto,
et littéralement, une position subalterne...

54. Au demeurant, les éléments apportés par M. Bloch (La sociétéféodale..., p. 435-447) à l'appui
de la transformation de la chevalerie, s'étalent sur près d'un siècle : 1050-1150.
55. Cf. M. Zimmermann, cité supra, note 2 : « entre la noblesse et la rusticité ».
56. M. Garaud, Les châtelains de Poitou et l'avènement du régime féodal, XI' et XII' siècles, Poitiers,
1964 (Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 4' série, VIII) : p. 219 : en matière de société,
tout ici est de la « vieille école ».
57. Supra, p. 16 : Ce type de parcours est en partie celui de L. Musset (« L'aristocratie nor-
mande au XIe siècle », dans P. Contamine dir., La noblesse au Moyen Age, Paris, 1976, p. 89-92),
et celui de R. Fossier (La terre et les hommes en Picardie jusqu'à la fin du XIIIe siècle, 1968, 2e éd.,
Amiens, 1987, p. 246).
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 25

2) Il y a toutefois des parcours plus complexes et plus riches, dont


celui de G. Duby est exemplaire. Son livre de 1953 sur le Mâconnais
propose une analyse pionnière du vocabulaire social, et met en relief
la diffusion du « titre » de miles à partir de 972. Bien qu'il n'y ait,
dans ce corpus régional, pas d'allusion au rite d'adoubement (ni d'ailleurs
à celui de l'hommage !), il rejoint les vues de M. Bloch sur la cristalli-
sation de l'aristocratie, autour d'une chevalerie que le XIe siècle monte
en épingle58. G. Duby croyait alors à une « révolution politique » de
980-1030 : le passage, des institutions publiques dominées par le comte,
au pouvoir privé des seigneurs châtelains. Selon lui le succès du terme
miles coïncide avec elle, et procède d'une pression inédite de la langue
vulgaire59 : miles relatinise caballarius, mot courant dans les justices « pri-
vées ». A la fin du XIe siècle, le port régulier de ce titre par les nobles
sanctionnerait leurs privilèges juridiques, appuyés sur les profits du
ban et la fermeture de leur classe. A l'ancien clivage entre les libres
et les serfs, aurait succédé en moins d'un siècle la démarcation entre
la chevalerie et la roture60.
Bien que le mutationnisme actuel procède largement de ce livre,
G. Duby est sur ce point, comme sur d'autres, très modéré : la che-
valerie ne représente pas une classe nouvelle, mais une noblesse méta-
morphosée. Vers 1100, dans le canton actuel de Merzé, tous ses membres
« étaient les héritiers des plus riches possesseurs terriens du milieu
du Xe siècle »61. Le château d'Uxelles, « très ancien », n'est investi
que progressivement par Bernard Gros ; « il s'attacha personnellement
tous les chevaliers qui servaient » (c'est-à-dire siégeaient, régnaient)
« dans la forteresse » (et qui ne lui devaient donc pas tout) « et même
des nobles plus éloignés »62... Des reclassements, oui ; un boulever-
sement social, non. Dans ses travaux ultérieurs, G. Duby persiste à
employer, à l'instar de M. Bloch, des expressions comme « prise de
conscience » à propos des mots nouveaux et des distinctions lexicales
inédites.
Néanmoins, il nous paraît avoir eu tort de repousser l'hypothèse
d'une simple substitution de miles à vassus63. Il a sous-estimé la coha-
bitation entre les terminologies nobiliaire et chevaleresque au long des
Xe et XIe siècles. Enfin, il n'a pas démontré la valeur de « titre »

58. G. Duby, La société... (cité supra, note 41), p. 196 La chevalerie de l'an mil est l'ancienne
: «
"noblesse" pourvue enfin d'un contour et d'une définition, qui s'est cristallisée autour du métier
des armes et des privilèges juridiques qu'il procure. »
59. Ibid., p. 191.
60. Ibid., p. 212 : « Après un moment d'hésitation, les deux classes laïques ont [...] trouvé leurs
frontières et maintenant la chevalerie est bien close. »
61. Ibid, p. 198.
62. Ibid., p. 338.
63. D. Barthélémy, « Note sur le titre... » (cité supra, note 53).
26 Dominique Barthélémy

authentique qu'aurait acquise miles vers 1100. Quant à la coïncidence


entre l'essor de ce mot (qui n'était toutefois pas entièrement neuf)
et le changement politique, elle s'explique parfaitement si l'un et l'autre
procèdent ensemble d'une mutation essentiellement documentaire.
Le thème de la militia sub-nobiliaire ne touche vraiment la France
qu'après 1960 : il est importé d'Allemagne, via le Namurois de
L. Génicot, où s'observe « encore » entre 1150 et 1200 une opposi-
tion entre les nobiles et les matériaux en pleine ascension, appelés mili-
tes. Soit, mais cet « encore » n'est-il pas plutôt un « seulement » ? Il
y a ici fort peu de textes du XIe siècle, et l'un d'eux articule parfaite-
ment la chevalerie sur la noblesse64. La validité du modèle namurois
semble donc discutable, d'autant plus qu'on a tort, à notre avis, de
raisonner trop juridiquement, après coup, sur les abords de l'an mil65.
La définition plus rigide des statuts n'est-elle pas une préoccupation
nouvelle du XIIe siècle finissant ? En ce sens, le propos allemand tra-
ditionnel sur les ministériaux ne mériterait-il pas lui-même un réexa-
men ? Il reste que la vieille école française écartait trop vite le pro-
blème des chevaliers sans noblesse : ce thème, aujourd'hui dominant,
met mieux en valeur certains aspects des sources.
Mais il ne va pas sans ambiguïté. Ainsi G. Duby évite-t-il, en
1968, le choc frontal entre son Maçonnais et le Namurois, en imagi-
nant une ascension de la chevalerie en amont de ses sources clunisien-
nes : il évoque la dichotomie entre les principes et les milites chez les
chroniqueurs du nord de la France, au Xe siècle66. Liée aux institu-
tions post-carolingiennes, elle s'effacerait avec elles, plus ou moins
tard selon les régions. Pourtant, Yordo militaris ou equester de Richer de
Reims et des autres est tout à fait noble, comme le souligne
K. F. Werner67 ; il n'est pas la ministérabilité.
G. Duby, en 1968, n'envisage plus miles comme la traduction latine
de chevaler, mais dans une filiation carolingienne et, en deçà propre-
ment antique : « Le sens proprement militaire n'était sans doute pas
en l'an mil le sens le plus profond du mot miles », il « signifiait avant
tout, servir » 68. Mais par étapes, l'Eglise a valorisé le « service » par
les armes : l'idée affleure d'abord dans la Vie de Géraud d'Aurillac, due
avant 942 à Eude de Cluny ; elle chemine ensuite dans le XIe siècle,
64. L. Génicot, L'économie rurale namuroise au bas Moyen Age, tome II, Les hommes, la noblesse, Lou-
vain, 1960, p. 7 note 5. Cf. infra, p. 59.
65. Dans ce sens, A. Barbero, « Noblesse et chevalerie en France au Moyen Age. Une réflexion »,
dans Le Moyen Age 97 (5e série, 5), 1991, p. 431-449.
66. G. Duby, « Les origines » (cité supra, note 7), p. 44.
67. K. F. Werner, « Du nouveau sur un vieux thème. Les origines de la "noblesse" et de la
"chevalerie" », dans Comptes rendus de l'académie des inscriptions et belles lettres, 1985, p. 186-200 (p. 199).
68. G. Duby, « Les origines... » (cité supra, note 7), p. 42-43.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 27

de la paix de Dieu à la croisade69. Ainsi l'oeuvre de consécration jadis


décrite par M. Bloch se trouve-t-elle, à son tour, décalée vers l'amont.
Etalée dans le temps, elle est donnée pour créatrice, et non plus sim-
plement comme transformatrice, de la notion de chevalerie.
L'oeuvre de J. Flori se greffe sur ces vues de G. Duby. En 1986,
cet auteur peut conclure, d'une revue historiographique initiale, à la
très large réception des vues namuroises de L. Génicot70 : partout en
France, et notamment dans le Midi que couvrent désormais plusieurs
grandes monographies, les milites ont d'abord affleuré dans les sour-
ces « diplomatiques » aux abords de l'an mil et à un niveau social
médiocre, et ils ont ensuite entraîné vers le haut, avec eux-mêmes,
leurs valeurs. L'idéologie chevaleresque, à partir du XIIe siècle, tra-
duit la conscience de leur force, sa reconnaissance par l'Eglise. La
notion d'une première chevalerienoble, à la manière de la vieille école,
ne trouve plus sa place ; il n'y a qu'une cavalerie pré-chevaleresque,
et pas avant le XIe siècle. A l'instar de G. Duby, J. Flori doit initia-
lement établir une distinction entre Yordo pugnatorum ou les bellatores,
évoqués par les clercs carolingiens ou par Adalbéron de Laon, et les
milites11. A sa suite aussi, il donne la chevalerie véritable comme un
« corps », dont on trouve pensés le rôle et le prestige à
la cour des
Plantagenêts , pour la première fois72. Et s'il ne s'agissait, pourtant,
que d'une tentative nouvelle, là où mûrit le premier « Etat moderne »
digne de ce nom, et à la faveur de l'authentique « renaissance du
XIIe siècle », pour réinterpréter la chevalerie médiévale en militia, un
peu à la romaine ?
L'apport le plus significatif de J. Flori réside dans ses études sur
l'adoubement. Depuis 1953, la question du rite passait largement au
second plan : il ne s'y rencontre, en effet, que peu d'allusions dans
les « actes de la pratique » sur lesquelles se fondent les monographies
régionales. Si elles y sont, elles peuvent même n'être pas reconnues
comme telles73 ! En enquêtant dans tous les types de sources, J. Flori
constitue des dossiers beaucoup plus intéressants sur ce point. Il fait
raison des fausses étymologies par dubban ou adoptare, évocatrices de
la colée ou de l'adoption par les armes. Il faut le suivre quand il con-
clut qu'abouber vient d'aboub, l'équipement du guerrier, et signifie
remettre les armes74, et quand il souligne que l'adoubement devient

69. Ibid., p. 51.


70. J. Flori, L'essor... (cité supra, note 4) ; p. 20-37.
71. J. Flori, L'idéologie... (cité supra, note 5).
72. J. Flori, L'essor..., p. 304-331.
73. Cf. infra, notes 188, 189.
74. J. Flori, « Sémantique et société médiévale. Le verbe adouber et son évolution au XIIe siè-
.

cle », dans Annales ESC 31, 1976, p. 915-940 (p. 917).


28 Dominique Barthélémy

plus cérémoniel à la fin du XIIe siècle. Mais tout le débat doit porter
sur l'appréciation des remises d'armes antérieures. Sans les séparer
radicalement de l'adoubement classique75, sa plume les déclare un peu
vite non solennelles, « simples », « purement techniques ». Il tend finale-
ment à faire d'elles, soit l'investiture seigneuriale du jeune noble76, soit
la remise à des chevaliers de métier, sans noblesse, des instruments de
leur activité professionnelle : quelque chose comme le rite d'entrée
dans une corporation77. Or d'un tel adoubement, que postule aussi,
non sans logique, le mutationnisme radical de P. Bonnassie78, force
est bien de dire qu'il n'y a aucun indice sûr dans les textes.
Les monographies régionales des vingt-cinq dernières années élè-
vent le débat, ou plutôt elles l'abaissent, ajuste titre, en attirant l'attention
sur ces cavaliers ou chevaliers (on ne sait quel mot choisir) de peu
ou pas de noblesse, que rencontre incidemment tout lecteur de cartu-
laires : elles les disent « guerriers professionnels », créés par les sires
leurs maîtres79, « soldats stipendiés, refoulés en queue des témoins »80,
« cavaliers de garnison »81, simples « hommes de troupe »82 (ou encore,
pour une autre historienne de l'adoubement, « groupement profes-
sionnel subalterne »83). Mais ces expressions viennent assez arbitrai-

75. J.Flori, « Les origines de l'adoubement chevaleresque : étude des remises d'armes et du
vocabulaire qui les exprime dans les sources historiques latines jusqu'au début du XIIIe siècle », dans
Traditio 35, 1979, p. 209-272. Il y avait dans la remise des armes un « rite préexistant que la chevale-
rie a emprunté en modifiant son symbolisme » (p. 245). C'est presque le problème classique (cf.
F. Guizot et M. Bloch) de l'emprunt médiéval au fond germanique ; simplement, J. Flori situe le
remaniement « chevaleresque » plus tard que ne le faisait la vieille école.
76. J. Flori, L'essor... (cité supra, note 4), p. 43-78.
77. J. Flori, « Sémantique et société médiévale... » (cité supra, note 74), p. 922 : « Dans la plu-
part des cas, il s'agit de l'entrée dans une profession, celle des guerriers à cheval ».
78. P. Bonnassie, La Catalogne du milieu du X' à la fin du XI' siècle. Croissance et mutations d'une
société, 2 vol., Toulouse, 1975 et 1976 (Publications de l'Université de Touhuse-Le Mirait), II, p. 806.
79. M. Bourin-Derruau, Villages médiévaux en Bas-Languedoc : genèse d'une sociabilité(Xe-XIVesiècle),
tome I, Paris, 1987, p. 124. Cf. aussi M. Bur, Laformationdu comté de Champagne, Nancy, 1977 (Publi-
cations de l'Université de Nancy II), p. 416. Egalement R. Fossier, La terre et Us hommes... (cité supra,
note 57), p. 246 : « les hommes de guerre de métier au service d'un détenteur de ban qui n'hésite
pas à dire mei milites ».
80. R. Fossier, La terre et les hommes... (1re éd., Paris-Louvain, 1968), p. 539.
81. P. Bonnassie, La Catalogne... (cité supra, note 78), II, p. 806. Cf. aussi R. Fossier, « Le
Vermandois au Xe siècle », dans « Media in Francia ». Recueil de mélanges offert à K. F. Werner, Paris,
1989, p. 183 : « au niveau de garnisaire domestique ».
82. E. Magnou-Nortier, La société laïque et l'Eglise dans la province ecclésiastique de Narbonne(zone cispyré-
néenne) de la fin du VIIIe siècle à la fin du XIe siècle, Toulouse, 1974 (Publications de l'Université de Touhuse-
Le Mirai. 20), p. 254 : les grands ont des droits de gîte (albergue), avec tant de milites ou caballarii, qui
« ne sont pas des chevaliers », mais « plutôt des hommes de troupe formant la garde montée d'un
riche propriétaire alleutier, d'un bayle influent, ou d'un viguier exerçant les privilèges de sa fonction ».
83. C. M. Van Winter, « Cingulum Militiae. Schwertleite en miles- terminologie als spiegel van
veranderend menselijk gedrag », dans Revue d'Histoire du Droit/Tijdschriftvoor Rechtsgeschiedenis44, 1976,
p. 47. Cette historienne n'attribue cependant pas à l'adoubement la valeur d'un rite professionnel :
tous les textes qu'elle cite montrant des remises d'armes nobles et royales, il faut qu'elles se soient
en quelque sorte vulgarisées.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 29

rement, et nulle part, si tôt qu'on prenne les choses, il ne manque


de milites vraiment nobles, à côté ou au-dessus de ces « simples cava-
liers », dont la silhouette demeure toujours très évanescente. Ni leurs
valeurs ni leur existence sociale ne sont si clairement présentées.
G. Duby seul se risque à parler en 1967, quoique sans vraie base
documentaire, de « valeurs propres de courage, de compétence mili-
taire, de loyauté, destinées à prendre tant d'importance et pour si
longtemps dans l'éthique aristocratique »84. J. Flach prêtait bien ces
idéaux-là à la « chevalerie primitive », mais il ne la dissociait pas de
la noblesse ni de la vassalité : après tout, les nobles ne sont-ils pas
guerriers, eux aussi, depuis fort longtemps ?
Le mutationnisme a ses tenants déclarés, et il influence en outre,
en tant que paradigme dominant, les empiristes prétendus. Ainsi
prend-on a priori les « simples chevaliers » pour des guerriers à plein
temps. On a sans doute tort. G. Duby seul exploitait bien, en 1953,
la vérité sociale durable contenue, à notre sens, dans ce qu'il appelait
alors un « moment d'hésitation » ; il y voyait l'équipement chevale-
resque, donc le rang, acquis grâce à la richesse — et non l'inverse85.
Nul « acte de la pratique » ne montre la chevalerie comme moyen
de l'ascension sociale, elle en apparaît au mieux comme un signe,
un résultat. Encore ces « ascensions » doivent-elles être nuancées : on
ne trouve nulle part de « simple chevalier » d'un château, dont les
descendants en deviennent sires... J. Flori retarde au-delà de l'an mil
l'essor de la chevalerie parce qu'il n'y trouve pas encore de vraie « valo-
risation du métier militaire » 86. Mais est-ce bien un « métier », qu'il
faut chercher ?
Certains historiens détournent à leur profit la polysémie du mot
miles. A l'instar de G. Duby (1968), ils dissocient la notion de service
et celle d'activité militaire87, un peu trop commodément. Ainsi au
Chartrain, A. Chédeville assigne-t-il les milites de haut rang, nom-
breux dès l'an mil, à une militia de service public, post-carolingienne,
et les plus humbles à la « vraie » chevalerie, plus guerrière88. En bien
des points, on use et abuse de la distinction anachronique entre le
public et le privé. Or il n'y a pas de convergence réelle entre G. Duby,
qui lie la chevalerie mâconnaise fortement à « la notion de service

84. G. Duby, « La vulgarisation des modèles culturels dans la société féodale » (1967) repris
dans La société chevaleresque, Paris, 1988, p. 201. Le cas illustrerait un « mouvement de sens inverse »
à ce qui se passe généralement.
85. G. Duby, La société... (cité supra, note 41), p. 197-198.
86. J. Flory, L'essor... (cité supra, note 4), p. 3.
87. G. Duby, « Les origines... » (cité supra, note 7), p. 42 et 46.
88. A. Chédeville, Chartres et ses campagnes, XIe-XIIIe s., Paris, 1973 (Publications de l'Université
de Haute-Bretagne), p. 312.
30 Dominique Barthélémy

militaire public », tout au long du XIe siècle (1972)89 et, par exem-
ple, P. Bonnassie, pour qui l'irruption des milites en Catalogne rime
avec des liens privés (féodo-vassaliques) et la rupture de la paix
publique90. Le premier a fondé en 1953 son modèle maçonnais sur
le refus de l'équivalence « guilhiermozienne » entre miles et vassus, tandis
que pour le second, «. c'est dans le cliquetis des armes et le déchire-
ment du tissu social »91 que se répandent ensemble, en Occitanie la
vassalité et la chevalerie.
A y regarder de près, avec une acribie qui n'exclut ni le respect
dû aux maîtres ni la considération méritée par leurs travaux, les posi-
tions « mutationnistes » manquent de précision et d'uniformité. Faut-
il pourtant leur reprocher de mettre de la complexité, à la place des
équations fortes, mais simplistes, de la vieille école ? Certainement
pas. Grâce à G. Duby, le miles du XIe siècle cesse d'être un « homme
féodal » unidimensionnel. Quant aux hésitations dans la traduction
du mot — cavaliers, ou chevaliers ? — aux apories mêmes auxquel-
les les choix conduisent, elles tiennent toutes à un propos fonda-
mentalement juste : faire sentir que la chevalerie des Xe et XIe siècles
est un milieu moins trié, moins uniformément noble, qu'on ne le
croyait jadis.

— Il faut, néanmoins, sortir de l'impasse.


Vers une nouvelle approche.
Plusieurs remarques récentes d'A. Barbero peuvent y aider. Dans un
article de 199192, il dit les gregarii milites minoritaires, et critique à
juste titre les conceptions trop juridistes de la noblesse ; celle-ci con-
siste aussi dans la « fierté du sang », commune aux seigneurs et aux
simples chevaliers, entre lesquels le clivage n'est pas facile à repérer
en France. On lui doit aussi, dans un livre de 1987, d'avoir rappelé,
en lecteur des sources littéraires, que l'Eglise n'a pas le monopole de
l'idéologie ou de la production des « valeurs », dans la société féodale,
et d'avoir souligné les limites des sources et de l'approche lexicogra-
phique. Il y parle, d'autre part, d'adoubement chevaleresque deux
siècles plus tôt que J. Flori (dès 971)93 ; dès le XIe siècle, ce rite a

89. G. Duby, Lignage, noblesse et chevalerie au XIIe siècle dans la région mâconnaise. Une
«
révision » (1972), repris dans La société chevaleresque, Paris, 1988, p. 114.
90. P. Bonnassie, La Catalogne... (cité supra, note 78), II, p. 569-573 et 797-806.
91. P. Bonnassie, « Du Rhône à la Galice : Genèse et modalités du régime féodal », dans Structu-
res féodales et féodalisme dans l'Occident méditerranéen (Xe-XIIIe siècles), Rome, 1980 (Collection de l'Ecole
Française de Rome. 44), p. 37.
92. A. Barbero, « Noblesse et chevalerie... » (cité supra, note 66).
93. A. Barbero, L'aristocrazia nelle società francese del Medio Eve. Analisi déliefonte letterarie (secoli X-
XIII), Bologne, 1987, p. 57-85. Cf. aussi D. Barthélémy, « Note sur l'adoubement dans la France
des XIe et XIIe siècles », dans H. Dubois et M. Zink dir., Les Ages de la vie au Moyen Age, Paris, 1989
(Cultures et civilisations médiévales. VII), p. 107-117.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 31

le rôle de filtrage et de contrôle social que lui prêtaient M. Bloch,


ou, après lui, C. M. Van Winter94.
Cependant, ces remarques judicieuses ne peuvent produire tous leurs
fruits, parce que A. Barbero ne sort pas du cadre de pensée mutation-
niste. Il oppose, avec plus de raideur que J. Flori, la militia carolin-
gienne à la chevalerie du XIe siècle, et prend à tort les allusions au
cingulum militie, pour de simples « métaphores »95. Le « retour à Marc
Bloch », à notre sens, ne suffit pas en matière de chevalerie ; il faut
prendre appui aussi sur ce qui fut écrit en deçà de Marc Bloch, par
F. Guizot, J. Flach, et P. Guilhiermoz. Notre livre sur la société ven-
dômoise (1993) prône le retour à une scansion de la « vieille école »
— mais non à toutes ses idées. Sa thèse principale est que le XIIe siè-
cle constitue la vraie charnière, dans l'histoire de la société médié-
vale. Il commence de justifier le refus de la « mutation de l'an mil »,
et il évoque la « chevalerie post-carolingienne »96. Tout se passe comme
si une société « déjà féodale » avait joué gagnante contre l'empire caro-
lingien : pour ne pas changer, elle a fait échouer l'effort d'étatisation.
Cependant, le pouvoir noble s'est approprié, à la faveur de cet épi-
sode, quelques instruments nouveaux, il s'est paré d'une légitimité
renforcée (quoique en partie « de façade »), et cela n'est pas indiffé-
rent. Les aménagements de l'espace rural français ne le sont pas non
plus, qui se poursuivent au long des Xe et XIe siècles. Mais beaucoup
plus récemment, la « bourgeoisie » et la « classe ouvrière » du XIXe siècle
n'ont-elles pas longtemps reproduit leurs caractères originaux et leur
relation entre elles avec une certaine constance, quoique en pleine
« accélération de l'histoire » ? Pesanteurs sociales...
Dans les diverses régions du royaume défini pour et par Charles
le Chauve, la chevalerie peut ne pas avoir des armes et des rites abso-
lument semblables. Néanmoins, il ne faut pas hésiter à généraliser
notre critique des sources « diplomatiques » : elles sont allusives et
aléatoirement réparties, et les changements de style ne reflètent pas
a priori des mutations sociales de même ampleur. Surtout, il faut sup-
pléer leurs lacunes, par un usage résolu des sources narratives ; elles
rendent le Xe siècle à l'histoire chevaleresque. La note conjointe à
cet article97 avance les propositions suivantes :

94. C. M. Van Winter, « Cingulum Militiae... (cité supra, note 83) : vers 1050, on passerait d'un
rite d'entrée dans l'âge adulte à une « promotion à l'état de chevalier » (p. 47) ; mais les deux aspects
ont-ils jamais été distingués l'un et l'autre, avant le XIIIe siècle ?
95. A. Barbero, L'aristocrazia... (cité supra, note 93), p. 82.
96. D. Barthélémy, La société... (cité supra, note 43), p. 362-363, 511-513, 562-564. L'an mil
a marqué un ajustement politique, propre à éviter le changement social ; ce dernier ne se dessine
que très lentement.
97. D. Barthélémy, « Note sur le titre... (cité supra, note 53).
»
32 Dominique Barthélémy

1) La chevalerie et la noblesse s'articulent toujours ensemble, l'une


et l'autre perdant en intensité et en authenticité à mesure qu'on des-
cend vers le bas. Il faut tempérer même notre formule de 1993 sur
la chevalerie noble « bipolaire »98 : elle n'a qu'un pôle, et il est au
sommet ! Lecteur des sources narratives du XIe siècle, P. Van Luyn
assigne le chevalier type à une « média nobilitas »99, mais cette locali-
sation en zone tempérée découle d'une considération trop statistique.
Cet historien donne assez de citations pour nous convaincre que les
plus nobles sont les phénix de la chevalerie.
2) La vieille école avait raison de souligner la synonymie entre
miles et vassus. Partout, la militia s'avère coïncider avec le « groupe
féodal ». Miles est un mot qui se répand, au XIe siècle, à la place de
vassus... ou de l'absence de titre qui caractérise les trop rares actes
conservées du Xee siècle ! Mais vassus, ou l'ancien français vassal, débor-
dent notre concept de la vassalité stricto sensu. Ils s'emploient aussi,
comme miles, en « sens absolu » 100. Le vassus ne se définit pas seule-
ment dans « l'institution féodale » ; il faut le restituer à la richesse
de sa vie sociale, à son honneur et à sa puissance propres, aux aspects
pacifiques de son activité.
3) On s'expose, en effet, à tout une série de méprises, tant que
l'on prend la chevalerie pour « un corps » ou un « métier » au sens
actuel. Ses rites, en particulier, doivent être compris comme enchâs-
sés dans toute une vie sociale, souvent mais non exclusivement vassa-
lique : c'est ce que fait très bien R. Le Jan, lorsqu'elle traite des tra-
ditionnelles « remises d'armes » 101. Mais des mots comme « militaire »
ou « militarisation » font proliférer les contresens : on croit à une dis-
cipline moderne, à des chevaliers constamment sur pied de guerre.
Il la font certes, ils s'y entraînent assurément par la chasse, mais ne
font-ils que cela ? Si la Chanson de Roland « reflète la mentalité des
chevaliers » comme le croient la vieille école et J. Flori102, alors il faut
placer cette société au nombre de celles qui incitent, plus que d'autres,
à la violence103. Mais que vaut cette conception d'une littérature-

98. D. Barthélémy, La société... (cité supra, note 43), p. 362.


99. P. Van Luyn, « Les milites dans la France du XIe siècle. Examen des sources narratives »,
dans Le Moyen Age, 4- série, 26, 1971, p. 5-51 et 193-238 (p. 225 et tableau IV, p. 227-229). Mais
cet auteur parle, lui aussi, de « profession militaire » (p. 225).
100. Il faut donc rectifier ce que nous disons dans La société... (cité supra, note 43), p. 363 :
vassal ne se rencontre pas au sens relatif dans les chansons de geste, certes, mais on le trouve souvent
au sens absolu !
101. R. Le Jan-Hennebicque, «Apprentissages militaires... » (cité supra, note 6).
102. J. Flori, « La notion de chevalerie dans les chansons de geste du XIIe siècle. Etude histori-
que du vocabulaire », dans Le Moyen Age, 4e série, 30, 1975, p. 211-244 et 407-445 (p. 212, note 2).
103. N. Rouland, Anthropologiejuridique, Paris, 1988, p. 296 : « Toutes les sociétés ne favorisent
pas la violence au même degré. »
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 33

reflet La geste n'est-elle pas une oeuvre de fiction, « déclinée » par


?
Turold en plein « climat de croisade » 104 ?
Les chevaliers ne sont pas, en effet, une « armée d'occupation »,
surgie tout à coup de par derrière les mottes et les donjons. Si c'était
le cas, si même ils se trouvaient dans la position des Mamlouks, plus
tard en Egypte, le comparatisme historique autoriserait peut-être l'expres-
sion de chevalerie professionnelle, ou d'ascension par les armes. Celle-ci
se rencontre aussi dans l'Espagne musulmane, avec le fatâ, mais c'est
là un esclave, promu par un paradoxe classique en raison même de
sa particularité statutaire. Nos milites ne sont, en revanche, nullement
« hors
société » : l'alleutier, autochtone au sens fort du terme, est tout
le contraire d'un étranger. Le bref détour par un monde plus com-
plexe et plus étatique rapproche un peu, par comparaison, la société
française de l'an mil de l'Afrique lignagère.
Un recueil comme celui de J. Bazin et E. Terray (1982) fournit
quelques suggestions à qui veut penser positivement « la violence »
dans une société faiblement politisée. E. de Latour y décrit, par exemple,
une « violence gratifiante, performance et preuve individuelle de la
force virile » 105, favorable à une aristocratie qui a des allures pres-
que familières pour le médiéviste. Débarrassée de ses colorations tar-
dives et cérémonielles, la chevalerie des Xe et XIe siècles reprend ses
traits « primitifs », trop souvent déclarés « non chevaleresques » par
les historiens récents ; elle redevient objet de comparatisme comme
au temps de Sainte-Marie. Mais attention : ils n'y a ici de référence
aux anthropologues que lorsque nos intuitions, préparées par celles
de M. Bloch et de G. Duby, se rencontrent après coup avec leurs
« modèles ». Elles servent à vérifier que l'on reconstitue une vie sociale
plausible — rien de plus. Mais c'est beaucoup, de lire qu'ici et là
le monopole de la guerre par une classe n'entraîne pas son intensifica-
tion, ni ne requiert de l'aristocratie une vie entièrement combattante.
L'anthropologie suggère seulement que l'irruption du guerrier pro-
fessionnel, de sa « figure inquiétante » 106, traduit le passage à des
« guerres d'Etat » et le déclin des procédures d'auto-limitation de la
violence. En ce sens, le schéma mutationniste ne serait pas sans vrai-
semblance, à la condition toutefois de renoncer absolument à dire antique

104. P. Jonin, Le climat de croisade des chansons de geste », dans Cahiers de Civilisation Médié-
«
vale 7, 1964, p. 279-288. Roland passe pour une épopée proche de 1097.
105. E. de Latour, « La paix destructrice », dans J. Bazin et E. Terray, Guerres de lignages et
guerres d'Etat en Afrique, Paris, 1992, p. 249. Cf. également p. 11 (critique du mot « violence » qui
suggère trop de désordre et d'indétermination) et p. 31 (la guerre comme rapport social). Cf. aussi
un autre ouvrage collectif et suggestif : R. Verdier dir. La vengeance, tome 2, Paris, 1980, La vengeance
dans les sociétés extra occidentales.
106. J. Bazin et E. Terray, Guerres de lignages..., p. 22.
34 Dominique Barthélémy

ou romanisante la société qui finirait en l'an mil, et de la refaire


germanico - lignagère... en y relativisant la violence ! Seulement les
sources du XIe siècle ne permettent jamais d'entrevoir la chevalerie
de métier, et il faut reporter au XIIe siècle l'apparition du profes-
sionnalisme.
La « saisissante » prolifération des fortifications secondaires
évoque pourtant, dira-t-on, le déchaînement des violences de l'an mil.
Mais cette prolifération est-elle si bien datée, si bien interprétée ?
On commence, ici et là, à en trouver de plus anciennes. On a sans
doute eu tort de conférer aux « mottes féodales » un rôle purement
militaire : ne sont-elles pas, également symboliques, à la manière des
maisons-fortes ultérieures ? Certes, J. Decaëns a trouvé dans la motte
d'Olivet « la présence insistante du cheval et du cavalier, et rien
d'autre »107. Mais est-ce là le lieu d'habitation caractéristique de « la
chevalerie de village » ? Non : A. Debord la situe plutôt dans de
grosses fermes, et rappelle combien l'utilisation militaire des mottes
demeure mal connue 108. En terre d'empire, à Charavines (Isère),
R. et M. Colardelle ont fait sensation, dès 1980, en décrivant les cavaliers
paysans qui vécurent entre 950 et 1050 environ, dans une grande
maison109. Le vrai décor de la « vie de garnison », n'est-ce pas plu-
tôt le château-fort de l'an 1200, contemporain des vrais soldats de
métier ? Quant aux mottes et aux tours de l'an mil, elles évoquent
certes une insécurité chronique, ou rappellent l'aventure juvénile et
saisonnière que furent « les armes » pour les « fils de famille », et le
prestige même de cette activité. Mais elles ne racontent pas, à notre
sens, la dérive soudaine d'une société dans une « violence » mal déli-
mitée, et que rien n'arrêtait.

La guerre d'avant l'Etat moderne ne saurait absorber aussi com-


plètement la chevalerie du XIe siècle qu'on ne le croit généralement.
Elle est assurément la clef de sa supériorité sociale, mais en bonne
partie par l'intermédiaire de l'idéologie et du symbolisme : il y a une
marge entre l'exhibition des armes et leur usage constant. Or ceci
la rapproche sensiblement d'une militia carolingienne à laquelle trop
d'auteurs actuels l'opposent, pour sauver le mutationnisme.

107. J. Decaëns, « La motte d'Olivet à Grimbosq (Calvados), résidence seigneuriale du XIe siè-
cle », dans Archéologie Médiévale 9. 1979, p. 189.
108. A. Debord, « A propos de l'utilisation des mottes castrales », dans Château-Gaillard11, 1983,
p. 91-99.
109. R. et M. Colardelle, « L'habitat immergé de Colletière à Charavines (Isère). Premier bilan
des fouilles », dans Archéologie Médiévale 10, 1980, p. 167-203. Egalement, M. Colardelle et E. Verdel,
Chevaliers-paysans de l'an mil au lac de Paladru, Paris, 1993.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 35

II. — La continuation «féodale » de la militia


« carolingienne »
Le Xe siècle n'a rien de bien « carolingien ». Au plan politique,
il y a une mutation de 888 les princes, au milieu desquels évoluent
;
péniblement des rois pas tous issus de Charlemagne, ne sont prati-
quement que des seigneurs. Les principautés ne peuvent passer pour
le cadre optimal d'épanouissement des institutions « publiques ». On
n'y voit pas de capitulaires, guère de missi dominici, rien de cette inter-
vention extérieure à la société locale que suppose l'idée d'Etat. Elles
sont autant de réseaux lignagers et clientélaires, des « sphères de com-
pétence » peu territorialisées, dont le chef bute souvent sur une noblesse
enracinée110. La reproduction des formules antérieures dans les « actes
de la pratique » indique l'atonie relative d'une culture écrite routi-
nière. Le Xe siècle est déjà le temps des châteaux et des guerres vici-
nales ; nous parlons de « révélation féodale », dans les notices des années
1030-1060, avec la conviction que la société qui apparaît alors date
d'un siècle et demi au moins. Les quelques sources narratives du Xe
siècle vont dans ce sens.
Mais le IXe siècle a eu des empereurs et une culture d'Etat, qui
méritent un instant d'attention.

Y eut-il au IX' siècle une « chevalerie d'Etat » ? En 1985, K. F. Wer-


ner a plaidé avec force les origines romaines de la chevalerie ; il décrit
la continuité des formules dans le haut Moyen Agé et repousse la remise
d'armes initiatique et germanique111 au profit de la romanité du « geste
"médiéval" qui fit le chevalier », bien avant l'adoubement stricto
sensu112. Romain aussi, le concept même de ce qui est encore, vers
la fin du Xe siècle, « comme une chevalerie d'Etat » : celle des sei-
gneurs de la Loire moyenne, héritiers directs des vassi dominici113. Enfin,
cet historien souligne « le caractère "public" des éléments de pouvoir
les plus divers d'une société "féodale" qu'il faudra bien, dès lors
réinterpréter »114...
Il faut, au contraire, relativiser le vocabulaire et les idées des clercs
carolingiens. Hincmar de Reims cite saint Augustin, pour établir

110. La meilleure illustration en est dans : C. Lauranson-Rosaz, L'Auvergne et ses marges (Velay,
Gévaudan) du VIII' au XI' siècle, Le Puy, 1987 (Les Cahiers de la Haute-Loire), p. 51-67. Mais on peut
noter aussi, avec C. Duhamel-Amado (thèse à paraître) comment les comtes de Toulouse butent,
en Languedoc, sur les patrimoines et sur le capital symbolique des héritiers des Guilhemides.
111. K. F. Werner, « Du nouveau... » (cité supra, note 67), p. 193.
112. Ibid., p. 190.
113. Ibid., p. 198.
114. Ibid., p. 196.
36 Dominique Barthélémy

que le miles n'est pas homicide, « cum obediens postestati, sub qua légitime
constitutus est, hominem occidit voilà bien le principe de l'armée au
» 115 :
sens moderne, de la guerre d'Etat. Toute la documentation du XIe
siècle, du célèbre canon I du concile de Narbonne (1054)116 au car-
tulaire tourangeau de Noyers117, suggère qu'il n'est alors pas appli-
qué ; le chevalier est responsable de ses actes de guerre, ni l'Eglise
ni surtout la société ne l'en tiennent quitte — ce qui doit l'inciter,
soit dit en passant, à modérer son agressivité. Mais le principe augus-
tinien valut-il vraiment au IXe siècle ? On peut en douter118.
Trop peu de sources et pas de notices « narratives » : on peine
à vérifier les répercussions sociales profondes des législations carolin-
giennes. Mais il y a des signes qui ne trompent pas. Charlemagne
pouvait punir les désertions en cours de campagne, mais non pas retenir
les nobles dans la militia, s'ils préféraient le cloître. Son règne et ceux
de ses descendants sont émaillés de révoltes ; les capitulaires repèrent
l'interdiction des bandes armées 119 avec une constance qui fait dou-
ter de son effet. Certes, les grandes entreprises militaires du VIIIe siè-
cle, complétées après 790 par un effort inouï d'extension des préroga-
tives judiciaires royales et par des ordres de « mobilisation générale »,
ceci ressemble fort à un passage à « l'Etat ». Mais s'il y a déjà selon
le mot de F. L. Ganshof, un « échec de Charlemagne », que dire,
à terme, de ses descendants ? L'Etat carolingien, mort-né, n'a pas
monopolisé la violence légitime ; il compte surtout sur les « seigneurs »
pour mener leurs dépendants libres à l'ost. Même sa justice suppose
fondamentalement, comme le montre bien la légal anthropology anglo-
saxonne, une « interpénétration du public et du privé » 120.

115. PI. 125, col. 842, cité et commenté par J. FLori, L'idéologie... (cité supra, note 5), p. 54.
116. L. Huberti, Studien zur Rechtsgeschichte der Gottesfrieden undLandfrieaen, Ansbach, 1892, p. 317.
On cite trop souvent sa première partie seule : a ut nullus chrisiianorum alium quemlibet christianumoccidat,
quia qui christianum occidit, sine dubio Christi sanguinemfundit » ; elle préparerait à la croisade (détourne-
ment de la violence contre l'Infidèle). En réalité, les canons de paix et trêve de Dieu ne doivent
jamais être tronqués. Ici comme ailleurs, la suite donne le sens : « si quis vero, quod non optamus, iniuste
hominem occiderit, per legem eum emendet » ; il ne s'agit donc que d'affirmer que tout meurtre doit faire
l'objet d'une composition judiciaire, ce qui est un principe social de base.
117. C. Chevalier, Cartulaire de l'abbaye de Noyers, Tours, 1872 (Mémoires de la Société archéologique
de Touraine. XXII), n° 67, 310, 320, 355 ; cf. les commentaires de S. White, « Feuding and peace-
making in the Touraine around the year 1100 », dans Traditio 42, 1986, p. 195-263.
118. Cf. à tout le moins, les depredationes commises sur les terres de Fleury et punies par Dieu,
au cours des guerres intestines du règne de Louis le Pieux : E. de Certain, éd. Les miracles de saint
Benoît, Paris, 1858 (Société de l'histoire de France), p. 61.
119. R. Le Jan, « Satellites et bandes armées dans le Monde franc (VIIe-Xe siècles) » dans Le
combattant au Moyen Age (Société des HistoriensMédiévistes de l'Enseignement Supérieur Public), Saint-Herblain,
1991, p. 97-105. Selon elle, le royaume est, au Xe siècle, « de nouveau livré aux violences des bandes
armées » (p. 104). Mais elle voit à tort, selon nous, « des professionnelsde la guerre » dans les caballa-
rii de Saint-Bertin (p. 105).
120. P. Geary, « Moral Obligations and Peer Pressure, Conflict Resolution in the médiéval Aris-
tocracy », à paraître dans Mélanges G. Duby, Paris.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 37

Attention à cette dernière formule : elle ne tourne pas en dérision


la culture d'Etat carolingienne. La vieille école traduit volontiers mili-
tia par « service vassalique » 121, ou portait au compte du snobisme
des lettrés la substitution, progressive, de miles à vassus dans des char-
tes à partir de 865 environ122. En fait, elle antidatait le phénomène :
c'est entre 950 et 1000 que miles, jusque-là réservé à d'autres sources,
envahit les chartes123 ; il y participe d'une culture néo-carolingienne.
Mais la vieille école s'en exagérait un peu l'artifice, car il ajoute en
légitimité au pouvoir noble.

Ceux que K. F. Werner assigne à une sorte de « chevalerie d'Etat »


sont des vassi royaux. Leur qualité sonne comme un beau titre et se
conjoint explicitement à la noblesse. D'une assemblée de 948 jusqu'au
moins en 1059, au sacre de Philippe Ier, on voit figurer dans les grands
rites royaux des comtes, des milites et parfois le reste du « peuple ».
Les participants laïcs aux assemblées de la paix et de la trêve de Dieu
sont décrits selon le même code124. Autant de formations protocolai-
res d'une société politique, intermittente et conventionnelle ; il ne faut
pas la négliger, mais pas davantage l'identifier à la société globale.
Cette militia, noble, est une chevalerie au plein sens du terme.
Géraud d'Aurillac, tel que le décrit avant 943 Eude de Cluny, en a
tous les traits. L'homme a vécu entre 855 et 909 environ. Il fut avant
tout un senior, ne portant le titre de comte qu'accessoirement. Voué
dès sa jeunesse, par les exercices, à Yarmata militia, il a bien de la
chevalerie tout l'équipement et le costume, même si son biographe lui
prête un refus dévot, quasi obsessionnel, de ce qui est trop voyant125.
Il exerce, d'autre part, la double fonction militaire et judiciaire. Voyez
l'admirable chiasme, qui conjoint le « bellico jure » et « vijudiciaria »126
la violence légitime et la force judiciaire, en un monde où la guerre,
et la justice se complètent, toutes deux brutales et toutes deux, cepen-
dant, socialement réglées. Dès le IXe siècle, les Miracles de saint Benoît
font entrevoir, à Château-Landon, un agent de la justice siégeant à
cheval, l'épée à la main, aux pieds les éperons127. Vers 982, une for-

121. F. L. Ganshof, Qu'est-ce que laféodalité ?, 5e éd., Paris, 1982, p. 60 et 83 (traduction abusive,
cependant, de servitus par « esclavage », p. 60).
122. Ibid., p. 44-45. Contre F. L. Ganshof, pour qui miles signifie « militarisation », F. Cardini
donne le classicisme latin du terme comme cause de son succès : Aile radici délia cavalleria médiévale,
Florence, 1981, p. 315.
123. D. Barthélémy, « Note sur le titre... » (cité supra, note 53).
124. Ibid..
125. PI. 133, col. 645, 653, 672.
126. Ibid, col. 647.
127. E. de Certain, éd. Miracles... (cité supra, note 118), p. 55. Cet officialis a touché des pots
de vin des deux côtés. Le saint le frappe exactement de la même manière qu'il le fera plus loin pour
les milites des Xe et XIe siècles ; il affole son cheval qui se cabre, et l'homme se casse la jambe.
38 Dominique Barthélémy

mule d'immunité développe le classique « ut nullus judex publicus », en


la périphrase « ut nullus unquam ex judiciaria potestate accinctus128... » Elle
décalque les allusions au cingulum militie. Le synode de Poitiers, en
l'an 1000, met judices après principes, exactement comme d'autres pla-
cent milites ou nobles123... La corrélation entre militia et justifia est extrê-
ment forte, la première tendant à absorber la seconde. En ce sens,
et dans tous ces contextes, ne pourrait-on traduire militia par « sei-
gneurie », ou « fonction de suprématie » ?
Cette dernière se donne toujours à voir en appareil de chevalerie.
Charlemagne, hors de Rome, s'habille en Franc et exhibe une épée
de cérémonie 130. Il montre à cheval son fils Louis, en Aquitaine, dès
l'âge le plus tendre et lui remet (ou fait remettre) l'épée dès que possi-
ble : en 791, « ense, iam 'appellens adolescentiae tempora accinctus est » 131.
Père à son tour, Louis remet en 838 à Charles, son benjamin, à la
fois la Neustrie en pré-héritage et les arma virilia 132. Le comte Eccard
dispose en 840 de tout un équipement chevaleresque133. Le lien est
si fort, entre le pouvoir et l'allure chevaleresque qu'en 971, lorsque
l'abbaye de Beaulieu constitue judices par délégation certains de ses
serfs, elle prévoit d'emblée de limiter leur droit à cet équipement
noble 134.
Membre de la militia regia, Géraud d'Aurillac est aussi, à l'échelle
locale, un princeps qu'escortent des milites135. Et ceux-ci l'assistent, non
seulement dans ses entreprises militaires (fort prudentes), mais aussi
dans sa justice et dans ce qu'on peut appeler sa police. On sait de
reste que les « vassaux » de l'époque « féodale » la mieux documentée
(1050-1150) assistent leur seigneur dans sa cour de justice ; ils y
assument un rôle souvent très actif, sous sa présidence. Dans cette
société, décidément, il n'y a pas de miles qui soit un pur guerrier,
car la spécialisation des tâches « administratives » ne prévaut pas. Son
épée est aussi un glaive de justice. La différence se fait seulement entre
ceux qui exercent cette militia polyvalente à leur compte, et ceux qui
aident les premiers, ponctuellement ou plus constamment, dans leur
double tâche.

128. B. Guérard, Cartulaire de Notre-Dame de Paris, tome I, Paris, 18 (Coll. de documents inédits),
p. 276. Cf. K. F. Werner, « Du nouveau... » (cité supra, note 67), p. 193.
129. L. Huberti, Studien... (cité supra, note 116), p. 130.
130. Eginhard, Vie de Charlemagne, éd. et trad. L. Halphen, 2e éd., Paris, 1967 (Les Classiques
de l'Histoire de France au Moyen Age), p. 70.
131. L'Astronome, Vita Hludovici, éd. G. Pertz (MGH, SS. II), p. 610.
132. Ibid., p. 643.
133. E. Pérard, Recueil de plusieurs pièces curieuses servant à l'histoire de Bourgogne, Marseille, 1910, p. 53-55.
134. M. Deloche, Cartulaire de l'abbaye de Beaulieu-en-Limousin, Paris, 1859 (Coll. de documents
inédits), n° 50.
135. PL 133, col. 657.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 39

Et, s'il fallait sortir du dilemme entre une « chevalerie d'Etat »


et une « chevalerie contre l'Etat », ce serait en soulignant à quel point
la fonction de suprématie incarnée au maximum par les rois, après
eux par les comtes, s'est d'emblée diffusée à tous les membres de Y« ordo
pugnatorum ». Ils sont une sorte de « chevalerie-Etat », si le second mot,
dans ce cas, conserve encore un sens.

La précocité de l'idéologie chevaleresque.— Pas plus qu'à F. Gui-


zot, la part d'« imposture » que contient la notion de chevalerie n'échappe
aux historiens récents. Selon C. M. Van Winter, l'Eglise des XIIe
et XIIIe siècles s'est dangereusement aventurée en valorisant les mili-
tes : en effet, « au lieu d'un idéal de service, elle a prêché davantage
un idéal de domination, déguisé en service » 136. De fait, le XIIIe siè-
cle français nous présente à la fois une culture chevaleresque « vio-
lemment anti-roturière » et des ordines d'adoubement qui disent la che-
valerie instituée « ad populi protectionem » 137. Son discours sur l'origine
de l'inégalité parmi les hommes se trouve dans le Lancelot en prose
(vers 1230) ou chez Beaumanoir (1282) 138 : il prétend que les forts
ont été élevés au-dessus des faibles, avec mission de les défendre con-
tre les méchants, sans envisager un instant que la menace et la défense
puissent venir des mêmes ! Là gît, à notre sens, mais très ancienne-
ment, l'idéologie chevaleresque : non pas dans une théorie sans faille,
mais plutôt dans l'implicite, dans des expressions et des symbolismes
qui perpétuent une méconnaissance. Elle consiste, pour les chevaliers,
à faire croire aux autres qu'ils disposent d'une supériorité militaire
inébranlable, et qu'ils en usent dans l'intérêt commun.
En ce sens, une fois qu'ils sont à cheval et en armes139, c'est-à-
dire très tôt, pensons-nous, et déjà sous le nom « vulgaire » de vas-
saux, les évolutions techniques secondaires de l'armement peuvent n'avoir
aucune incidence sur le rapport social dissymétrique entre eux et les
prétendus inermes. Il leur suffit d'entretenir la guerre et la justice, en
tant que pratiques sociales appropriées au maintien de leur domina-
tion — ce qui revient d'ailleurs à freiner ou orienter le progrès de
l'armement. Pour le XIe siècle, A. Scobeltzine raisonne un peu de
cette manière : « La seule suprématie du seigneur » (il dit plus loin
« le chevalier ») « ne pouvait pas suffire à maintenir sa domination

136. C. M. Van Winter, « Cingulum Militiae... » (cité supra, note 83), p. 48.
137. J. Flori, L'essor... (cité supra, note 4), p. 342 et 385.
138. F. Mosès, éd. et trad. Lancelot du Lac, Paris, 1991 (Lettres gothiques), p. 398-410. P. de Beau-
manoir, Coutumes de Beauvaisis, éd. A. Salmon, tome II, Paris, 1900, p. 235 : ce passage justifie en
même temps la royauté.
139. Précieuse discussion de la révolution de Terrier » au VIIIe siècle dans P. Contamine, La
«
guerre au Moyen Age, 3' éd., Paris, 1992, p. 315-320. Mais la « chevalerie » est aussi une « glaiverie... »
40 Dominique Barthélémy

de manière continue et rentable : il avait besoin, pour ce faire, d'un


cadre conceptuel, idéologique... 140 » et c'est « le système de pensée
roman », que l'on peut, si l'on veut, comprendre dans ce sens. Mais
le système de pensée hérité de la « renaissance » carolingienne141 joue
déjà (mais plus superficiellement ?) ce rôle.
Nul besoin de Cluny ou d'Urbain II pour conférer aux milites une
honorabilité qui ne leur a jamais manqué. G. Duby a tort d'attribuer
à la Vie de Géraud d'Aurillac d'Eude de Cluny, un rôle historique actif.
Il y voit « un texte capital », faisant rupture avec l'époque carolin-
gienne en conférant « à l'activité militaire, fonction spécifique de la
noblesse, une valeur spirituelle » 142. Cependant Géraud, ou plutôt le
personnage de la Vita, est surtout saint par ses réticences à l'égard
d'une chevalerie qu'il exerce à contrecoeur. Et ce texte témoigne pas-
sivement, mais très utilement, de tout le comportement chevaleres-
que qu'il condamne plus qu'à moitié : le culte du corps, le goût pour
la parure et les armes de luxe, l'habitude de la vengeance, la recher-
che conjointe de la louange et du gain143, enfin l'irascibilité, réelle
ou feinte, des seigneurs ordinaires, produit probable de leur relative
faiblesse face aux pressions de leur entourage144. Lisons donc Eude
de Cluny comme il faut le faire de Bernard de Clairvaux, qui en son
De laude nove militiae (peu après 1130) prononce un bel éloge des Tem-
pliers, en vitupérant l'ancienne chevalerie145. A deux cents ans de dis-
tance, deux grands moines regardent le siècle avec la même horreur !
Et la chevalerie, d'une certaine manière, se passe de leur avis : elle
a, à en juger par la Chanson de Roland qui les pousse aux limites, ses
idéaux de luxe (la rutilance des casques et des épées146) et son hon-
neur (autant et plus lignager que « vassalique » au sens des
historiens147). « Splendeur barbare » 148 ou raffinement proto-courtois,

140. A. Scobeltzine, L'art féodal et son enjeu social (1973), 2e éd., Paris, 1988, p. 192.
141. Ce terme de « renaissance », employé depuis peu, nous semble un peu excessif, parce que
la culture carolingienne demeure, malgré ses mérites, répétitive et conformiste, et un peu dangereux,
parce qu'il fait croire à une restauration de Rome, à une renaissance de l'Etat. En revanche, il y
a bien « renaissance », au XIIe siècle, d'une culture plus vigoureuse et novatrice, inferférant avec
la genèse de l'Etat moderne (cf. Jean de Salisbury).
142. G. Duby, « Les origines... » (cité supra, note 7), p. 47.
143. PL 133, col. 646, 647, 653.
144. Ibid., col. 654.
145. Il est commodément traduit, dans J. Richard, L'esprit de la croisade, Paris, 1969, p. 136-152.
146. La Chanson de Roland, éd. P. Jonin, Paris, 1979 (Collection Folio), p. 320 (v. 3303-3307).
147. Si Roland se charge de l'arrière-garde (Ibid., p. 114 et 116, v. 768 et 788) et refuse de
sonner du cor (Ibid., p. 140 et 192, v. 1075-1076 et 1705-1706), c'est pour l'honneur de sa parenté
avant tout. Il compte au moins autant que le dévouement au seigneur (évoqué p. 144, v. 1117),
qui retenait pourtant seul l'attention de la vieille école (J. Flach).
148. L'expression est appliquée à la Vie de Géraud d'Aurillac par J. Martindale, « The French
aristocracy in the early Middle Ages : a reappraisal », dans Past and Présent 75, may 1977, p. 5-45
(p. 26). A cette époque, la sociabilité chevaleresque semble plus festoyante (banquets) que tournoyante.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XI' siècles ? 41

la fête continue, en dépit de l'invective lancée du fond des cloîtres.


La vigueur de cette dernière constitue seule la nouveauté réelle du
texte de l'abbé Eude. Celui de saint Bernard, en revanche, précède
de peu le compromis historique de la seconde moitié du XIIe siècle :
après deux siècles de tension, l'Eglise par un Etienne de Fougères
et par ses liturgistes compose avec les valeurs chevaleresques.
Mais ne confondons pas ces valeurs conscientes et proclamées, avec
la méconnaissance idéologique ; celle-ci ne cesse pas d'imprégner, tout
au long des Xe et XIe siècles, les moines mêmes qui posent l'équa-
tion : militia = malitia. La « valorisation par l'Eglise »149 est un thème
doublement discutable, car il faut nuancer, et sa méfiance initiale,
et sa confiance finale envers la chevalerie !
On ne peut accepter la distinction établie par G. Duby150 et, après
lui, par J. Flori, entre l'ordo pugnatorum et les milites. Si plusieurs auteurs
des IXe, Xe et XIe siècles (mais pas tous) évitent l'expression d'ordo
militum, n'est-ce pas surtout pour des raisons de métrique, et pour
l'assonance de ou pugnatores avec oratores, laboratores, negotia-
bellatores
tores, etc. Tout raisonnement en terme de fonctions sociales appelle
l'abstraction et le jargon aux dépens du concret : voyez la sociologie
actuelle ! Quant aux formules de J. Flori, elles rendent parfaitement
compte des textes du IXe siècle. Il suffit de leur donner leur portée
entière ou exacte. Il évoque la « fonction chevaleresque du roi »151 ;
étendons-la à tous les potentes et à leurs agents, comme nous y invitent
les capitulaires. Il oppose l' ordo pugnatorum au « désordre des milites »152 ;
c'est la théorie à l'épreuve de la vie ou, si l'on préfère, c'est une ambi-
valence structurelle. La position de l'Eglise ne l'oblige-t-elle pas, tout
à la fois, à s'appuyer sur l'ordre seigneurial et à le dénoncer ?
Les théories des ordines frappent, de fait, par leur efficacité au ser-
vice du « féodalisme », tout en portant très haut les prétentions des
clercs. G. Duby a montré cela admirablement pour le XIe siècle, à
partir d'Adalbéron de Laon et de Gérard de Cambrai (1027-1030)153.
Mais il sous-estime les antécédents du schéma ternaire de type « adal-
béronien ». Dès la fin du IXe siècle, en effet, les Miracles de saint Bertin
montent comment les oratores et les bellatores rivalisent dans la défense
de Yimbelle vulgus154 : chacun a ses propres armes, l'idée sort très

149. J. Flori, L'essor... (cité supra, note 4), p. 3. A notre avis, il ne faut pas confondre l'éthique
et l'idéologie. Nous prenons cette dernière au sens althussérien.
150. G. Duby, « Les origines... » (cité supra, note 7), p. 46.
151. J. Flori, L'idéologie... (cité supra, note 5), p. 65, 79, 83.
152. Ibid., p. 112.
153. G. Duby, Les trois ordres ou l'imaginaire du féodalisme, Paris, 1978.
154. P. Guilhiermoz, Essai... (cité supra, note 9), p. 371.
42 Dominique Barthélémy

logiquement du thème traditionnel des deux militie. Encore la notion


de complémentarité de trois fonctions ne s'y trouve-t-elle pas. Mais
D. Iogna-Prat a récemment attiré l'attention sur les Miracles de saint
Germain, livre d'Héric d'Auxerre (vers 875). Là s'exprime une vraie
trifonctionnalité : ceux qui vaquent à la prière sont soutenus par la
militia des uns (les belligérantes), par le labor des autres (les agricolan-
tes) 155. Héric prend militia au sens le plus précis, le moins métapho-
rique : les armes nobles. D. Iogna-Prat étudie parfaitement les sour-
ces et les remaniements de ces thèmes qui peuvent très bien s'avérer,
en raison même de leur nature idéologique, relativement indifférents
à l'évolution sociale. Du moins font-ils pesanteur mentale...
Le schéma ternaire, qu'on peut donc déclarer « héricien », mas-
que parfaitement ce qui se trouve en amont de la domination chevale-
resque : s'il faut défendre l'inerme vulgus, c'est qu'on lui dénie le droit
aux armes. La « fonction chevaleresque » des puissants les autorise
à désarmer les pauvres, à tenir pour négligeable leur rôle militaire !

Elle facilite donc « l'oppression » que dénonce par ailleurs Hincmar


de Reims 156. Pris dans son ensemble, le discours des clercs carolin-
giens apparaît conformiste, ou du moins régulateur, plutôt que
contestataire.
Il est aussi auto-justificateur. Il permet au clergé de se dire aussi
utile par sa prière que la chevalerie par son combat, un peu à la manière
de ces intellectuels modernes qui s'exagèrent le combat mené par la
plume, loin du front157... ou du moins d'éluder le service d'armes
que les rois peuvent lui demander ! Il l'amène, en même temps, à
se désolidariser un peu d'elle, en se plaçant sur le même plan que
les pauvres : alors sont méconnus, d'une part la position seigneuriale
de l'Eglise, d'autre part les motifs inavoués que certains de ses mem-
bres ont pu avoir de fuir le « métier » des armes 158.

155. D. Iogna-Prat, « Le "baptême" du schéma des trois ordres fonctionnels, l'apport de l'école
d'Auxerre dans la seconde moitié du IXe siècle », dans Annales ESC, 1986, p. 101-126 (p. 106-107).
156. Cf. J. Dévisse, Hincmar, archevêque de Reims (845-882), 3 vol., Genève, 1975-1976 (Travaux
d'histoire éthico-politique. XXIX), p. 498-499. Influencé par l'article de G. Duby de 1968 (cité supra,
note 7), cet historien identifie arbitrairement les pauperes aux « petits milites » ; la « désaffection » de
la fonction guerrière au IXe siècle nous semble aussi à nuancer : c'est le point de vue de quelques clercs.
157. Il est de fait que les textes du IXe siècle exaltent assez peu la « guerre d'Etat ». Voir cepen-
dant Ermold le Noir, Poème sur Louis le Pieux et épîtres au roi Pépin, éd. et trad. E. Faral, 2e éd., Paris,
1964 (Les Classiques de l'Histoire de France au Moyen Age. 14), p. 152 (Louis le Pieux, belliger et sapiens)
et 228 (Charles Martel, Charlemagne). Et surtout, quand le péril se rapproche, Abbon de Saint-
Germain-des-Prés, Le siège de Paris par les Normands, éd. et trad. H. Waquet, Paris, 1942 (Les Classiques
de l'Histoire de France au Moyen Age) : il use parfois du mot miles, au niveau juste inférieur aux comtes
(p. 108, v. 563), mais les uns comme les autres sont viri fortes (Ibid.), et tel comte est bien armipotens
(p. 80, v. 196 et p. 100, v. 463), tel autre belliger héros (p. 100, v. 456).
158. Rappelons que l'adoubement consiste à remettre les « armes viriles ». Le cloître apparaît
assez nettement, dans la vie affective de Guibert de Nogent, comme un repli : Autobiographie, éd.
E. R. Labande, Paris, 1981 (Les Classiques de l'histoire de France au Moyen Age. 34), p. 24-42.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 43

Géraud d'Aurillac, selon son biographe, ne porte pas les armes


pour sa vengeance et pour son honneur, mais dans l'intérêt commun :
« pauperum dilectione
qui seipsos tueri nequibant »159. Seulement sa cheva-
lerie, toute de raison et sans passion, n'est qu'une abstraction, un
programme théorique. Les chevaliers vivants, dès le Xee siècle, font
tout pour se distinguer des rustres qu'ils protègent et méprisent : en
négatif, le texte d'Eude de Cluny le montre bien.
Adalbéron de Laon, en son Poème au roi Robert (1027-1031), s'oppose
à Odilon de Cluny, mais reprend les termes mêmes d'Eude. Ceux
qu'il appelle les « puissants », les « nobles », les « bellatores » consi-
gnent la sagesse à l'usage légitime des armes. Capables de se défendre
eux-mêmes socialement, ils ne relèvent d'aucun pouvoir de contrainte
— sauf en cas d'infraction aux droits royaux. Ils exercent une fonc-
tion régalienne, conforme à la noblesse de leur extraction :

« Hi bellatores tutores aecclesiarum,


Défendant vulgi maiores atque minores,
Cunctos et sese parili sic more tuentur ».
Leur chevalerie n'a rien d'un métier comme les autres ; par elle,
ils participent d'une sorte de royauté. Leur seigneurie maintien une
certaine paix, G. Duby l'a noté. Mais sans nier leur utilité sociale,
l'historien reconnaît après coup qu'elle était quelque peu surestimée...
et payée au prix fort !

Paix de Dieu et domination chevaleresque. —.Du IXe au XIe siè-


cle, la même idéologie chevaleresque se retrouve donc, insidieuse ;
elle s'avère l'un des legs principaux de l'épisode carolingien à la « société
féodale ». Cependant, à partir de 989 (Charfoux et Le Puy), voici
venir les conciles et les assemblées de la paix, puis de la trêve de Dieu.
Les décrets et les récits de ce « mouvement » ont terni l'image de la
« chevalerie primitive », tant aux yeux de la vieille école qu'à ceux
du mutationnisme actuel. Marquent-ils une rupture avec le confor-
misme carolingien, menacent-ils d'ameuter « le peuple » contre la
noblesse ?
Ce n'est pas ici le lieu de les commenter en détail161. Observons

159. PL 133, col. 646.


160. Adalbéron de Laon, Poème au roi Robert, éd. C. Carozzi, Paris, 1979 (Les Classiques de l'his-
toire de France au Moyen Age. 32),
p. 20 (v. 282-284).
161. La bibliographie est immense. Outre L. Huberti, Studien... (cité supra, note 116) et les arti-
les trop dispersés de R. Bonnaud-Delamare, il faut citer : H. Hoffmann, Gottesfriede und Treuga Dei,
Stuttgart, 1964 (Schriften der Monumenta Germaniae historica. 20) et, malgré les marques de mutation-
nisme ou d'hyper-romanisme, T. Head et R. Landes, éd. The Peace ofGod. Social Violence and Religions
Responses in France around the Year 1000, Ithaca, 1992 (Cornell University Press).
44 Dominique Barthélémy

seulement qu'il ne faut jamais tronquer, en le citant, un canon d'un


de ces conciles. En effet, la plupart ne font qu'énoncer d'abord un
principe général ambitieux, pour le nuancer ensuite. Cela commence
dès 989, à Charroux, avec l'anathème contre qui prend le bétail des
pauvres, sauf si ceux-ci ont commis une faute, et contre qui s'attaque
aux clercs, à moins qu'ils ne soient en armes 162 ! En prêtant le ser-
ment de paix rédigé par l'évêque Guérin de Beauvais (1023), on s'engage
à ne pas enfreindre d'église, pour cause de sauveté (causa salvamenti),
sauf pour y saisir un ennemi de la paix ou un homicide, ou à la suite
d'une razzia d'hommes et de chevaux163... bref, sauf après des faits
de guerre ! On pourrait multiplier les exemples164. L'Eglise du XIe
siècle modère certainement la « violence ». Elle opère une sorte de
régulation, que la dilution très grande des pouvoirs seigneuriaux ren-
dait peut-être nécessaire', surtout dans le Midi et sauf dans l'Ouest.
Mais l'alternative n'était pas entre la paix de Dieu et le chaos, et
le « mouvement » doit se comprendre avant tout comme une volonté
de défendre et d'étendre le pouvoir religieux. Il procède de l'élan du
monachisme réformateur et il faut lui conserver, dans l'interprétation
historique, une certaine autonomie par rapport à l'évolution ou à la
pression « sociales ».
Les textes opèrent, ainsi, une délimitation entre des violences ren-
dues « quasi légitimes », selon la juste expression de Marc Bloch165
et un « pur brigandage ». C'est reconnaître à la noblesse le droit aux
armes, tant qu'elle en fait bon usage, et tout particulièrement dans
des actions judiciaires ou « quasijudiciaires ». C'est même multiplier
les occasions de ce bon usage, puisque pour faire justice des ennemis
de la paix, l'Eglise en appelle au bras vengeur de ceux mêmes qui
souvent la mettent en péril : à des nobiles ou milites ; ces deux termes
s'équivalent, ils voisinent avec principes et judices166, au temps de la
paix de Dieu ou de ses préludes. En 1031, l'évêque Jordan de Limo-
ges prononce, tout à la fois, une impressionnante malédiction contre
les mauvais milites, avec leurs armes et leurs chevaux, et un vibrant
appel aux «principes militiae Lemovicensis... » 167. Il est imprégné, entiè-
rement, de l'idéologie chevaleresque définie plus haut.

162. L. Huberti, Studien... (cité supra, note 116), p. 35 : « ullum quemlibet ex clero, arma non
...
ferentem, quod est scutum, gladium, loricam, galeam... ».
163. Ibid., p. 165.
164. Sur le concile de Narbonne (1054), cf. nos remarques supra, note 116.
165. M. Bloch, La société féodale... (cf. supra, note 44).
166. L. Huberti, Studien... (cité supra, note 116), p. 42 et 136 : les judices, évoqués successive-
ment comme péril et comme recours, à l'instar des milites.
167. Ibid., p. 214. Sur cet épisode, cf. R. Bonnaud-Delamare, « Les institutions de paix en Aquitaine
au XIe siècle », dans Recueils de la Société Jean Bodin XIV, 1961 (La paix, 1re partie), p. 415-487
et p. 463-466).
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 45

Comme l'a bien vu R. Bonnaud-Delamare, le « mouvement » reprend


et exalte le programme carolingien de paix 168. Dans la future Occi-
tanie, il diffuse le mot miles et son pouvoir idéologique169. Quelques
chroniqueurs relatent pourtant des dérapages « anti-seigneuriaux » :
celui de 1038 au Berry est célèbre par la plume d'André de Fleury170
et celui de 1070 au Maine, par celle d'un chanoine anonyme171. Il
y en eut peut-être d'autres, restés inconnus de nous. Mais dans les
deux cas, nos informateurs critiquent les évêques de Bourges et du
Mans, pour avoir lancé contre des châteaux de leur diocèse une « armée
de la paix », dont ils suggèrent l'illégitimité ou moquent la rusticité.
Souligner le rôle des clercs ou des pedites revient à dénoncer une infraction
aux normes, et le côté clérical et populaire de ces troupes est ainsi,
peut-être, surestimé.
De toute manière, deux remarques s'imposent :
1) Ces récits nous ramènent à une réalité que, le plus souvent,
les textes normatifs nous masquent. Le monopole des armes par la
chevalerie n'est pas effectif. Le rapport des forces entre elle et les rus-
tici est structurellement déséquilibré, mais elle n'a pas une supériorité
militaire radicale. Elle ne terrorise pas le peuple, elle le harcèle seule-
ment, en une brutalité que l'on ne peut nier mais qui traduit aussi
une relative impuissance. Les « seigneurs » du XIe siècle ont-ils tant
d'emprise sur leurs « sujets » ? Ces derniers acquittent des tributs,
dont ceux du servage ne représentant qu'un cas particulier ; ils subis-
sent des contraintes disciplinaires, mais leur soumission n'a rien de
complet. Il y a un mode de domination chevaleresque (ou seigneurial si l'on
préfère). Ses caractères originaux s'harmonisent avec le rapport de
forces que révèlent ces chroniques du XIe siècle, mais qui n'a pas pu
être révolutionné récemment ou brusquement. Pour maintenir leur
suprématie, les chevaliers ont besoin d'une idéologie, et elle ne leur
épargne pourtant pas entièrement la chevauchée, l'exhibition, la palabre...
en attendant l'Etat moderne ! L'anthropologie africaine fournit des
exemples de cet « assujettissement des corps et des volontés dont la
force n'est généralement pas l'unique moyen, mais est toujours l'ultime

168. R. Bonnaud-Delamare, L'idée de paix à l'époque carolingienne, Paris, 1939.


169. D. Barthélémy, « Note sur le titre chevaleresque... » (cité supra, note 53) ; nous y discutons
le bel article de G. Duby ; «La diffusion du titre chevaleresque sur le versant méridional de la Chré-
tienté latine », dans P. Contamine dir. La noblesse au Moyen Age, Paris, 1976, p. 39-70.
170. E. de Certain éd., Les miracles de saint Benoît... (cité supra, note 118), p. 192. R. Bonnaud-
Delamare voit « dans le pacte d'Aimon de Bourges un acte d'insurrection contre le droit féodal »
(«Les institutions... », cité supra, note 167, p. 479.
171. G. Busson et A. Ledru, Actus pontificum Cenomannis in urbe degentium, Le Mans, 1901 (Archi-
ves historiques du Maine. II), p. 376-379.
46 Dominique Barthélémy

recours » 172, dans des sociétés qui n'ont pas besoin d'un droit plus
activé. Tout le dossier de la paix de Dieu, décrets, serments ou récits,
renvoie à un tel assujettissement : l'Eglise permet à la chevalerie d'éco-
nomiser une partie de sa force.
2) Eude de Déols en 1038 et Hugue de Sillé en 1070 ne sont pas
attaqués pour des crimes de guerre ou contre la paix 173, mais seule-
ment pour leur refus d'entrer dans l'association patronnée par leur
évêque. Ils contestent, en d'autres termes, la redéfinition à son avan-
tage de leur relation avec lui. Aimon de Bourges et Arnaud du Mans
choquent alors les deux chroniqueurs en gérant le conflit174 par une
escalade militaire et par une mobilisation au-delà du groupe chevale-
resque. C'est bien l'un des périls que redoutent les adversaires ecclé-
siastiques de la paix de Dieu, attachés à un équilibre « carolingien »
dans lequel l'Eglise prend moins de risques. L'histoire du XIe siècle
confirme leur analyse. Comme le prévoyait Gérard de Cambrai175,
ou saint Paul avant lui, une loi plus dure fait proliférer le péché. Autant
de gagné en influence sociale pour le clergé qui lie et délie les fidèles ;
mais les risques existent, de créer une indifférence générale à ses nor-
mes ou de l'engager dans des complications politiques sans fin, dont
celles de 1038 et de 1070 ne représentent que le début.
On comprend, dès lors, que le « mouvement » de la paix et de
la trêve de Dieu soit longtemps demeuré intermittent, régional et mitigé.
L'Eglise n'a pu ou voulu exploiter qu'en partie l'immense perspec-
tive de pouvoir qu'il lui offrait. Elle ordonne souvent le dépôt des
armes, elle bénit plus rarement leur remise à des chevaliers. Encore
est-ce à ses « défenseurs » spécifiques, et au coup par coup, sans chris-
tianiser systématiquement l'accès à un « corps » qui serait la « bonne »
militia. Pourtant, elle partage avec les grands laïcs ce rôle de régula-
tion d'une « violence » militaro-judiciaire qui, tout à la fois, légitime
la chevalerie et permet son maintien au premier rang de la société.
Lancée en 1095, la première croisade passe aux yeux des histo-
riens pour le couronnement logique d'un effort séculaire. Paix entre

172. J. Bazin et E. Terray, voir également


Guerres de lignages... (cité supra, note 105), p. 15 ;
les remarques d'E. de Latour (Ibid., p. 235) sur le rapport de production tributaire.
173. Ailleurs, les brigands supposés (raptores de terres d'Eglise) ne sont que des héritiers lésés
par leurs ancêtres, donateurs effrayés par l'approche de la mort : cf. M. Bourin-Derruau, dans
M. Zimmermann coord. Les sociétés méridionales... (cité supra, note 2), p. 63. Utiles aussi, malgré un
hyper-romanisme gênant, les remarques d'E. Magnou-Nortier, « The Enemies ofthe Peace : Reflections
on a Vocabulary, 500-1000 », dans T. Head et R. Landes, The Peace of God... (cité supra, note 161),
p. 58-79.
174. Sur cette « gestion » : P. Geary, « Vivre en conflit dans une France sans Etat : typologie
des mécanismes de règlement des conflits (1050-1200) », dans Annales ESC, 41, 1986, p. 1107-1133.
175. Cité par L. Huberti, Studien...(cité supra, note 116), p. 162.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XI' siècles ? 47

chrétiens, guerre aux non-chrétiens : les textes du temps le disent.


L'Eglise place la paix et la guerre ensemble sous sa loi : qui ne
voit, en effet, le lien ? Dans la croisade, l'ambivalence de la relation
entre elle et la chevalerie atteint à son comble. Depuis longtemps,
la « violence » sanctionnée était rendue, au fond, pardonnable, donc
réitérable : un Foulque Nerra alternait de rudes campagnes et de pieux
pèlerinages. En ce sens, la justice de paix pérennisait la guerre.
A présent, la guerre même est encouragée, pour la « bonne cause »,
et faut-il s'étonner si ensuite les pires des « seigneurs brigands » sont
des anciens de la croisade ? Thomas de Marie, héros de la première,
devient par la disgrâce de Suger, puis de Michelet, le prototype de
» 176, contre qui Louis VI a travaillé pour l'Etat
« la bête féodale
moderne...
J. Flori pense, avec raison, que l'expédition de Jérusalem n'amène
pas directement l'Eglise à valoriser la chevalerie 177, qu'elle l'envoie
en Palestine au titre de la pénitence, essentiellement. Mais c'est là
cependant une pénitence ambiguë, qui tranche tout de même un peu
sur.le pacifisme de principe (atténué par des « sauf si » et par des
« à moins que ») des décrets de la paix et de la trêve de Dieu. De
celle-ci, la croisade découlait-elle si nécessairement ? Elle provoque
la suspension des interdits — pour autant que ceux-ci aient d'abord
bien porté.
Elle accrédite surtout davantage, aux yeux des contemporains
comme à ceux de la postérité, l'idée d'une chevalerie essentiellement
et effectivement combattante. La Chanson de Roland date de ces années-là
et, après elle, la matière de France et celle de Terre sainte alimentent
bien des épopées. Commejadis les « invasions normandes », elle fournit
ensuite bien des mythes familiaux d'origine à la noblesse : le thème
du soldat de métier anobli par la croisade court du XVe au XVIIIe siè-
cle, il influence encore Michelet178, et peut-être indirectement le muta-
tionnisme actuel... Même au siècle des grands tournois (le XIIe), cette
image guerrière de la chevalerie n'en constitue pas toute la réalité :
beaucoup d'historiens le comprennent. Mais s'est-on assez avisé qu'elle
est aussi en décalage avec la vie chevaleresque d'avant la croisade et
le tournoi ?
Essayons ici d'en restituer la noblesse et la dimension symbo-
lique.

176. Sur ce personnage : D. Barthélémy, Les deux âges de la seigneurie banale. Coucy (XIe-XIIIe siè-
cle), Paris, 1984 (Publications de la Sorbonne),
p. 69-99.
177. J. Flori, L'essor... (cité supra, note 4), p. 196.
178. Histoire de France, IV, 4 ; dans Michelet, Le Moyen Age, Paris, 1981 (Coll. Bouquins),
p. 272.
48 Dominique Barthélémy

III. — La chevalerie comme parure de la noblesse


Le symbolisme n'a pas toute sa place dans nos travaux antérieurs.
Certes, il faut maintenir l'articulation de principe d'une chevalerie
active sur une noblesse plus constitutive179 ; elle relève même d'une
tradition antique signalée par K. F. Werner180. Mais en pratique, dans
la société vraiment médiévale, la naissance noble ne vaut qu'au prix
d'un travail d'entretien des liens de parenté, tandis que l'usage des
armes est en partie ostentatoire. On ne saurait donc opposer tant que
cela l'être noble à l'action chevaleresque.
Dans ces conditions, la « simple » remise d'armes est un geste de
grande conséquence ! Inattentifs à l'absence d'Etat moderne aux Xe
et XIe siècles, trop d'historiens récents sous-estiment la capacité enno-
blissante de l'adoubement. Ce geste, même faiblement ritualisé, con-
fère un signe extérieur de la noblesse, en ces temps où celle-ci consiste
surtout en signes extérieurs, en démonstrations dans les faits : que
demander de plus ?

«Ornare in militera ». — A l'appui de sa conception de l'adoube-


ment comme « ordination », M. Bloch produit la lettre de 1098 dans
laquelle le comte de Ponthieu se dit prêt, à la prochaine Pentecôte,
à armer chevalier le futur Louis VI. Mais la phrase exacte n'échappe
pas à la redondance, à une certaine enflure : « régisfilium armis milita-
ribus adornare et honorare et ad militiam promovere et ordinare 181 », excusez
du peu ! Ce vocabulaire indique un peu plus qu'un rite de « passage »,
mais beaucoup moins qu'une « initiation » : le terme d'« accompliss-
ment » n'est-il pas le plus juste ? Quelques années plus tôt (1087) une
charte de Baudouin de Valenciennes évoquait son père, le comte « qui
Philippum, Francorum regem, regalis insignivit mïlitie armis182 ». De cette
« chevalerie séculière », un diplôme de Philippe Ier se réclame, en
1085183. Lui-même l'a reçue bien après son sacre, tandis que Louis VI
est armé bien avant — mais tous deux au même âge (seize à dix-huit
ans). N'en déduisons pas le concept d'une distinction si tranchée entre
le charisme royal et l'énergie chevaleresque : ils se conjoignent plutôt,

179. D. Barthélémy, « Noblesse, chevalerie et lignage dans le Vendômois et les régions voisines
aux XIe et XIIe siècles », à paraître dans les Mélanges G. Duby, Paris.
180. K. F. Werner, « Du nouveau... » (cité supra, note 67), p. 195.
181. PL 162, col. 664.
182. Acte cité par M. Prou, Recueil des actes de Philippe I", roi de France, Paris, 1908 (Chartes et
diplômes...), p. XXXII, note 5.
183. Ibid., n° 87. Sur le fond de préambule traditionnel, se détache l'idée que faire des dons
aux églises est un trait de « régie celsitudinis ac dignitaiis secularis milicie ».
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 49

et il faut presque parler ici d'une séquence ou d'un dédoublement


rituels, la remise des armes étant nécessaire dans ces deux cas pour
marquer la fin de l'adolescence, parce que l'entrée en royauté est trop
précoce ou trop tardive. Dans un sacre à quinze ou vingt ans, on
l'incorporerait sûrement184.
Les mentions d'adoubement foisonnent, dans la seconde moitié
du XIe siècle. Les plus explicites concernent des comtes ou des sires,
et emploient ces mêmes termes de « décoration » et d'« emblèmes ».
Comte d'Anjou, Foulque le Réchin fut honoré de ce que son oncle
Geoffroi Martel, à la Pentecôte 1060, l'adouba : « me nepotem suum
armavit in militem185 ». Il avait alors dix-sept ans, et il se réclame plus
tard de ce geste avunculaire comme d'une institution d'héritier (de
cohéritier au moins). Se référant à la même époque, une notice de
Marmoutier dit le sire de F Ile-Bouchard « jam adultus quem cornes Tet-
baldus militaribus armis ornaverat 186 ». Devenu ainsi un homme accom-
pli, le jeune Bouchard peut revendiquer l'héritage paternel. Dans les
belles notices « narratives » de cette région, la mention d'un tel, « miles
foetus », scande souvent le récit : elle prélude à une remise en cause
d'un don parental, consenti pourtant dans l'enfance... La chevalerie
rend agressif ! Mais à ceci près que ces revendications, étayées sur
quelques voies de fait, s'apaisent aisément par des cadeaux. On se
demande si tout cela n'est pas un peu joué, par des nouveaux cheva-
liers qui ont besoin de se montrer à la hauteur de leur personnage
social : se faire entendre, recevoir à la fin de quoi compléter leur vêture
ou leur monture.
Le futur saint Arnoul reçoit les signa militie « iuxta votum amicorum
ritumque nobilium187 ». A la pression de sa parenté noble, il ne peut
pour l'instant se dérober : l'honneur lignager. veut que tous soient
chevaleresquement armés et parés. Tout plaide donc contre l'origine
subalterne d'un rite d'adoubement pratiqué à défaut de noblesse. Et
pas davantage cet adoubement décoratif ne doit passer pour l'effet
d'un « travail » déjà secondaire « de la poésie ». Nous avons plutôt
la révélation, par des documents dont la densité et la structure narra-
tive sont inédites, de ce qui se pratique depuis longtemps.

184. Les ordines du sacre comportent un « adoubement royal » : J. Le Goff, « Aspects religieux
et sacrés de la monarchie française du Xe au XIIIe siècles », dans E. Magnou-Nortierdir., Pouvoirs
et libertés au temps des premiers Capétiens, s.l., 1992, p. 311.
185. L. Halphen et R. Poupardin, éd., Chronique des comtes d'Anjou et des seigneursd'Amboise, Paris,
1913 (Coll. de textes pour servir à l'a. et à l'ens. de l'histoire. 48), p. 236.
186. C. Métais, Cartulaire de (...) la Trinité de Vendôme, 3 vol., Paris, 1893-1895, II, n° 399.
Cf. D. Barthélémy, Les comtes, les sires et les nobles de châteaux dans la Touraine du XIe siècle
« »,
à paraître dans Mélanges R. Fossier, Paris, 1994.
187. MGH SS XV, p. 879.
50 Dominique Barthélémy

Richement documentée, la Catalogne fournit en 998 un beau témoi-


gnage d'adoubement de nobles par le comte188. P. Bonnassie ne le
reconnaît malheureusement pas comme tel, parce qu'à l'instar de trop
d'historiens, il cherche quelque chose de très cérémoniel, ou de for-
mellement « initiatique ». Entre 1050 et 1150 encore, la sous-estimation
des allusions textuelles à l'entrée en chevalerie nuit à l'histoire de la
noblesse 189. Mais que dire de l'avant 1050, quand les sources sont
rares et quand le vide documentaire sert d'argument a silentio ? Rien
ne doit interdire le rapprochement entre, les adoubements de rois caro-
lingiens, évoqués plus haut190, et ceux des nobles de l'an 1100.
Les textes ne soulignent régulièrement ni les uns ni les autres.
Sans l'Astronome, on ne connaîtrait pas les remises d'armes de 791
et de 838. Et elles ne figurent ni dans toutes les Vies de saints conver-
tis ou donateurs, ni dans toutes les notices relatant comment l'accès
à la « jeunesse » 191 chevaleresque en met plus d'un en veine de
calumnia. Mais cette rareté même s'accorde parfaitement avec deux
grands traits de la « chevalerie primitive » qui nous intéresse ici : son
enchâssement dans la vie sociale aristocratique, et son caractère
largement profane. Elle n'est ni un corps dans lequel on s'intègre,
ni une institution de chrétienté à laquelle on ait à se vouer. Redi-
sons-le, adober signifie « seulement » équiper192. Mais, de toute manière,
il n'y a pas de latinisation en adobamentum (comparable à homagium
ou feodum), c'est toujours le terme de militia qui connote, active-
ment, l'entrée en chevalerie — jusque dans l'aide à la chevalerie du
fils aîné (XIIe siècle).
Il ne faut donc pas se représenter une liturgie bien réglée, centrée
sur le geste de la « colée » ou « paumée », qui est introuvable avant
le XIIe siècle193, ou sur une quelconque promesse. Mais d'un autre
côté, répétons-le, il n'y a pas de remise d'armes qui demeure sans
portée symbolique, et l'identité de l'adoubeur n'est jamais
indifférente194. Tout comme dans le haut Moyen Age, l'adoubement
permet de modifier ou de symboliser les relations entre deux hommes,

188. La Catalogne... (cité supra, note 78), I, p. 291-292.


189. Cf. par exemple, les traductionsdu passage fameux de Pierre Abélard : « patrem autem habe-
bam litteris aliquantulum imbutum antequam militari cingulo insigniretur» (Historia calamitatum, éd. J. Mon-
frin, Paris, 1978, p. 63), ou du « Si l'adoba a lei de chevaler » dans les chansons de geste.
190. Supra, p. 38. Sur un cas du Xe siècle, qui demeure d'interprétation douteuse : D. Barthé-
lémy, « Note sur l'adoubement... » (cité supra, note 93), p. 112 note 19.
191. Juvenis peut être synonyme de miles : cf. D. Barthélémy, « Note sur le titre... » (cité supra,
note 53).
192. J. Flori, « Sémantique et société médiévale... » (cité supra, note 74).
193. J. Flori, L'essor... (cité supra, note 4), p. 115.
194. Précisément, il est intéressant que des sources normandes omettent le rôle du roi Henri Ier
comme adoubeur de Guillaume, le futur conquérant (Ibid., p. 65) ou que celui d'Henri Beau Clerc
soit, ou Lanfranc, ou ce Guillaume lui-même, selon les sources (Ibid., p. 59).
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 51

ou plus largement entre l'adoubé et tout le groupe des présents. Un


cas limite, mais bien propre à faire le lien avec le vieux feoh-gyfte195,
est justement celui d'Harold, armé solennellement par Guillaume en
1064. Représenté sur la broderie de Bayeux, cet authentique adoube-
ment ne marque pas l'accès initial à la chevalerie, mais il comporte
certaines des implications du rite (la dette de reconnaissance envers
l'adoubeur).
Plus couramment, semble-t-il, l'adoubement d'avant la seconde
moitié du XIIe siècle appelle les remarques suivantes :
1)Il ne confère pas une chevalerie abstraite, une sorte de grade.
Simplement, il inaugure la vie chevaleresque. Ainsi Geoffroi Martel
le Jeune, fils de Foulque le Réchin, « in vita patris sui miles exstitit et
novitatem militie sue contra finitimos exercuit, fecitque duo prelia196 ». Dans
Raoul de Cambrai, la parade équestre est partie intégrante du rite, elle
en constitue la dernière séquence196. Plusieurs notices évoquent l'entrée
en jeunesse (juvenis foetus), alors même que la chevalerie ne cesse que
par la mort ou par un adieu aux armes explicite. Mais c'est que, pour
bien l'établir et la démontrer, il faut une ou deux campagnes initia-
les. La remise des armes clôt un apprentissage : ce n'est pas la pre-
mière fois que l'adoubé les utilise « techniquement » ; elle le convie
donc à des performances démonstratives, à l'aventure de la guerre
ou du tournoi198. Mais passée l'heure des combats de jeunesse, la
guerre ne constitue plus l'occupation permanente des chevaliers. Ils
vivent sur la renommée acquise.
2) L'adoubement ne confère pas à tous autant de chevalerie. Cha-
cun a la sienne propre. L'équipement et la parure varient. Quant
à cette vie juvénile qui est à la fois un stade de marge et un moment
de paroxysme chevaleresque, tous n'en sortent pas avec la même répu-
tation de prouesse. Du moins les plus nobles bénéficient-ils d'un pré-
jugé favorable de l'« opinion », ce qui leur vaut ensuite la reconnais-
sance sociale d'une chevalerie de premier ordre, à épithète (miles stre-
nuus, fortissimus, etc.).

195. Cf. J.-P. Poly et E. Bournazel, La mutation féodale... (cité supra, note 3), p. 122.
196. L. Halphen et R. Poupardin, Chronique... (cité supra, note 185), p. 235.
197. P. Meyer et A. Longnon, éd. Raoul de Cambrai. Chanson de geste, Paris, 1882 (Société des
anciens textes français), v. 460-593.
198. Nos remarques sur la guerre des Xe et XIe siècles, déjà réglée et codée dans une certaine
mesure, tendent à la rapprocher quelque peu du tournoi, dont on a souvent placé l'invention en
Touraine vers 1060 : cf. M. Parisse, « Le tournoi en France, des origines à la fin du XIIIe siècle »,
dans J. Fleckenstein, éd. Dos Ritterliche Tumier im Mittelalter, Gôttingen, 1985 (Verôffentlichungendes
Max-PlanckInstitutsfur Geschichte. 80), p. 175-211. En fait, n'y eut-il pas plusieurs « inventions » paral-
lèles, vers la fin du XIe siècle en effet ?
52 Dominique Barthélémy

3) L'adoubeur est souvent l'éducateur et son geste reconnaît la


compétence et la maturité de l'adoubé. Mais, dans le rite, son rôle
exact n'est-il pas de le cautionner devant la société ? Il légitime la
vie et la vêture chevaleresques. En même temps, on tire bénéfice de
la présence de toute une série d'autres hommes, qui peuvent partici-
per avec le « président de séance » à l'habillement et à l'armement
publics du ou des adoubés199. Les décisions « juridiques », en ces
temps, ne valent que par le soutien de petits groupes de notables,
ceux mêmes dont les chartes et notices portent en souscription les noms,
et parfois les qualités de nobiles ou milites. Le lieu naturel de l'adoube-
ment est donc la cour, au double sens judiciaire (cour féodale) et pro-
prement courtois, et il intègre l'adoubé à des groupes vindicatoires.
4) Très naturellement, l',adoubement ainsi défini voisine avec d'autres
rites, ou gestes significatifs, allant du sacre des rois à l'hommage des
vassaux. Il s'insère dans diverses séquences. Et surtout, il est l'occa-
sion de « travailler » des relations sociales diverses : un roi fait hon-
neur à un comte en l'ayant comme adoubeur, tandis que ce rôle, assumé
par le seigneur d'un petit vassal, fait de ce dernier son auxiliaire dévoué.
Enfin, la présence discrète ou l'absence d'une dimension religieuse
font un autre facteur de variabilité de l'adoubement, c'est-à-dire de
la chevalerie.
L'Eglise et les rites chevaleresques. — Les travaux de J. Flori per-
mettent de bien jalonner l'engagement des prêtres dans les adoube-
ments. On n'a aucun exemple, écrit-il, « jusque vers la fin du XIIe siècle
au moins, de l'adoubement par un ecclésiastique d'un chevalier "ordi-
naire", quel que soit son rang200 ». Observons simplement que cela
ne suppose aucune absence d'honorabilité « selon le siècle » pour ledit
chevalier « ordinaire ». C'est que l'Eglise, non sans raisons, se garde
de trop valoriser les puissances laïques avec lesquelles elle entretien
une relation ambivalente, et de couvrir par avance d'inévitables « bavu-
res » imputables aux porteurs d'épées. Il lui suffit d'avoir consacré
idéologiquement l'ordo pugnatorum, et de bénir l'épée du roi201, c'est-
à-dire du chevalier de référence... Car la militia des rois n'est pas tout
autre chose que celle des nobles leurs parents, évoqués par Adalbéron
de Laon. En outre, l'Eglise caractérise religieusement, et donc rend

199. F. Castets éd., La Chanson des quatre fils Aymon, Montpellier, 1909 (Publications de la société
pour l'étude des langues romanes. 23), v. 1796-1831 (p. 328-329) ; ici paraît la colée.
200. J. Flori, L'essor... (cité supra, note 4), p. 110-111.
201. J. Flori, « Chevalerie et liturgie. Remise des armes et vocabulaire "chevaleresque" dans
les sources liturgiques du IXe au XIVe siècle », dans Le Moyen Age (4e série, 33), 1978, p. 247-278
et 409-442.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 53

plus performantes, des chevaleries particulières — en un temps où, à


vrai dire, elles le sont toutes ! On doit à J. Flori la date et la localisa-
tion de l'ordo ad armandum ecclesie defensorem vel alium militem, élaboré
à Cambrai, peu avant 1093 202 : à la bénédiction de l'épée s'ajoute
ici celle de la lance, et surtout la remise même des armes par l'évêque
officiant. Mais il faut voir là, sans autant de réserves que cet auteur,
un projet d'engagement, en contexte grégorien, vers la christianisa-
tion accrue d'un rite de passage : à comparer à l'avancée contempo-
raine en matière de mariage. Cependant, un siècle plus tard, on se
gardera bien d'aller jusqu'au « sacrement » chevaleresque. Savons-
nous, même, si les ordines du XIIIe siècle furent plus utilisés que celui-
là ? P. Contamine ne le suggère pas203.
En son « climat de croisade », la Chanson de Roland ne fait pas adouber
ses héros par des ecclésiastiques, mais par des rois ou par de grands
barons204. Pour elle, la chevalerie est, au demeurant, la chose au
monde la mieux partagée entre les Chrétiens et les Sarrasins. Parmi
ces derniers, Margariz de Séville brille par sa courtoisie ; il épate les
dames205 ! Valdabrun, d'autre part, « levât li rei Marsilium » 206 : en
d'autres termes, il « l'adoba a lei de chevaler ». Les Sarrasins ne consti-
tuent, bien entendu, qu'une projection en miroir de leurs adversaires
chrétiens ; ils font même plus féodaux qu'eux, dans la mesure ou l'idéa-
lisation ne maquille pas les ruses vassaliques ou la pratique douteuse
de l'humiliation des saints207... Mais le principe même d'une cheva-
lerie supra-confessionnelle en souligne le côté « profane ». Que l'arche-
vêque Turpin bénisse, encourage et finalement rejoigne lui-même ceux
qui se battent pour la bonne cause, cela ne surprend pas. En cela,
diffère-t-il beaucoup de certains évêques « réels »208 et « carolingiens » ?

202. J. Flori, L'essor... (cité supra, note 4), p. 97-108. Dans ce passage comme dans d'autres,
la remise d'armes se trouve trop rabattue sur la notion d'« investiture ».
203. P. Contamine, « Points de vue sur la chevalerie en France à la fin du Moyen Age », dans
Fronda 4, 1976, p. 255-285 (p. 277).
204. Chanson de Roland... (cité supra, note 146). Roland a été adoubé par Charlemagne, puisqu'il
évoque « Ma bone espée, que li reis ne dunat » (v. 1121) ; P. Jonin a tort de n'y voir qu'un « simple
cadeau » (cf. v. 2321 : « Dune la me ceinst... »).
205. Ibid., v. 955-960, et 1311. Cf. aussi Baligant (v. 3164).
206. Ibid., v. 1563 : « Celoi levât le rei Marsilium ». Ce mot de lei (comme lex en latin de l'époque)
a un champ sémantique large : « loi » stricto sensu (cf. la religion chrétienne, lei de chrestiens), mais
aussi « manière », « comportement (v. 752 : Dune adparled a lei de chevaler »), et finalement « parure »,
» «
« équipement ». Mais ce n'est pas rien que d'être chevaleresquement équipé ! Littéralement « adober
a lei de chevaler » serait « accommoder en chevalier ».
207. Ibid, v. 2580-2591.
208. En un combat douteux, l'archevêque Guifred de Narbonne, selon la plainte fameuse du
vicomte Bérenger contre lui (1059), successivement reliquit cunctas arma militaria et seculi militiam
« »
(1054), et « non multo post accepit arma ut miles (C. Devic et J. Vaissete, Histoire générale de Languedoc,
»
tome V, Toulouse, 1875, col. 499). Abandon et reprise de la parure chevaleresque, en autant de
gestes « déclaratifs » (comme dirait ailleurs J. Flori), donc ritualisés peu ou prou. Les Grégoriens
reprochent à l'épiscopat sa chevalerie, presque autant que sa simonie et beaucoup plus que son nicolaïsme.
54 Dominique Barthélémy

La réserve de l'Eglise à l'égard du rite d'entrée en chevalerie demeure


toujours son attitude dominante, malgré quelques failles. Elle n'implique
cependant qu'une distance très relative à l'égard du pouvoir et du
symbolisme des armes209. D'autre part, l'histoire de la chevalerie
s'éclaire d'un jour nouveau si l'on comprend qu'elle eut, en son pre-
mier âge, des rites authentiques, quoique moins formels et moins céré-
monieux que vers 1200, et non pas un seul, mais bien deux : à l'entrée
des jeunes, répond systématiquement la sortie, le désadoubement pour
cause de conversion210, de pénitence, d'approche de la mort. Tout
un dossier, entre 785 et 1115, mentionne lé dépôt du cingulum militie
— pas plus métaphorique, nous semble-t-il, que ne l'est sa réception.
Il apparaît de deux manières :
1) A titre de sanction,,des Conciles privent Louis le Pieux en 833,
Thomas de Marie en 1115, du cingulum militie, donc de l'aptitude aux
honores. Dans le premier cas, cela introduit à une pénitence fameuse,
faite à Soissons, pendant laquelle l'empereur n'exerce plus la royauté ;
en 834, il est restauré par la reprise de ses armes211. Dans le second
cas, le délinquant est dévêtu, « licet absenti » 212, mais probablement par
un rite car les liturgies d'humiliation et de malédiction à distance ne
manquent pas, vers l'an 1100. Il ne s'agit pas d'une juridiction auto-
matique des assemblées de l'empire ou de la paix, mais plutôt d'actions
ponctuelles, au coup par coup : elles sont le négatif des bénédictions
d'armes des defensores ecclesie. Dans un sens ou dans l'autre, l'Eglise
prétend agir sur la chevalerie de certains personnages. Elle galvanise
les uns, et paralyse les autres... quitte à pousser ces derniers au com-
promis, voire à les retourner en sa faveur !
2) D'autres fois, les actes recueillis dans les cartulaires mention-
nent le dépôt des armes, lors de l'entrée d'un noble en religion, pré-
coce ou tardive. Voici, dès 785, cité par R. Le Jan 213, le « testament »

209. Nul besoin, d'autre part, de faire allusion à une origine « magique » ou « païenne » de
l'adoubement, qui aurait inspiré les réticences de l'Eglise. Ce thème est lié au mythe de la « colée »,
que n'évite pas M. Bloch, La sociétéféodale... (cité supra, note 26), p. 436. Cf. aussi, récemment :
R. Fossier, La société médiévale, Paris, 1991, p. 227.
210. La Vie de saint Amoul de Soissons, par Hariulf d'Aldenburg (début du XIIe siècle), très évo-
catrice de l'apparat noble et chevaleresque, ainsi que de la double fonction guerroyante et pacifica-
trice de la militia, évoque cela : « militia cingulum respuentem armaque cum vestibus cultissimis » (PL 174,
col. 1381).
211. CF. J. Flori, « (cité supra, note 75). L'entrave à sa chevalerie le prive
Les origines... »
donc de royauté. Symétriquement, Philippe Ier excommunié ne peut plus s'habiller en roi : Orderic
Vital, éd. M. Chibnall, The Ecclesiastical History of Ordericus Vitalis, 6 vol., Oxford, 1969 à 1978, IV,
p. 262 ; ce fait autant que l'âge explique son incapacité : « militiajusticiaque diu fngidusjuerat » (Ibid.,
V, p. 154).
212. Suger, Vie de Louis VI le Gros, éd. H. Waquet, Paris, 1964 (Les Classiques de l'histoire de
France au Moyen Age. 11), p. 176.
213. R. Le Jan, « Apprentissages militaires... » (cité supra, note 6).
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 55

de Gulfard, chanoine de Saint-Martin de Tours : il évoque son entrée


dans la communauté, accomplie jadis d'une manière alors nouvelle,
en se coupant les cheveux et en déposant les armes, car il était de
naissance noble214. En 951, Leubaud entre à Cluny, « cingulum mili-
Dans
tiae solvens et cornam capitis barbamque pro divino amore detundans »215.
les deux cas, on remarque l'association de la chevelure et des armes,
deux signes flagrants de noblesse adulte, et l'absence d'une autorisa-
tion « officielle » ou seigneuriale, qui ne manquerait pas d'être requise
pour quitter la militia, si elle était encore un « grand corps de l'Etat »...
La mode des années 1060 étant, nous le savons par ailleurs216, aux
cheveux courts et à la barbe rasée, on ne peut plus, à Afflighem217
ou à Redon, que dire un simple adieu aux armes. Une phrase décrit
bien la dévêture du chevalier breton Morvan, en 1066, comme un
rite hautement symbolique, et concret : « armatus accessit ad altare sanc-
tum ibique arma milicie reliquid, deponens veterem hominem novumque
induens » 218. En une telle formule, la métaphore classique de la con-
version constitue également le meilleur commentaire de la notion même
de rite de passage. Le changement d'habit entraîne le renouvellement
du personnage au sens fort. La description faite à Redon atteste bien
d'une continuité concrète entre le haut Moyen Age et le XIe siècle,
en un monastère tout imprégné de culture ligérienne et qui n'a donc
rien de périphérique. Nous avons là un des aperçus rares et précieux
que procurent les notices de ce grand moment documentaire — tel
celui sur la « première » ligesse, au Vendômois... Habituellement, nous
sommes surtout renseignés sur le don du cheval ; le monastère l'accepte
(ou la parenté noble le laisse donner) plus aisément que les armes
elles-mêmes219, quitte à l'échanger ensuite.
Bien entendu, dans la pratique, les « conversions » sous la menace
d'une maladie mortelle sont provisoires : ou l'on meurt bientôt ou,
si l'on réchappe, on est tenté de reprendre la chevalerie220. Mais

214. Noble manière de se défaire de l'habit de noblesse ! Acte analysé par E. Mabille, « La
pancarte noire de Saint-Martin de Tours », dans Mémoires de la Société archéologique de Touraine XVII,
1865, n° 37.
215. A. Bernard et A. Bruel, Recueil des chartes de l'abbaye de Cluny, 6 vol., Paris, 1876-1903,
n° 802. Selon G. Duby, La société... (cité supra, note 41), p. 191, ce serait une expressionmétaphori-
que ; cependant, le rapprochement est fait avec une tonsure qui ne saurait l'être.
216. H. Platelle, « Le problème du scandale : les nouvelles modes vestimentaires aux XIe et XIIe
siècles », dans RBPH 53, 1975, p. 1071-1096.
217. Texte cité par CM. Van Winter, « Cingulum... » (cité supra, note 83), n° 53.
218. A. de Courson, Cartulaire de l'abbaye de Redon en Bretagne, Paris, 1863 (Documents inédits sur
l'histoire de France), n° 361. Suit le don du cheval de Morvan.
219. Les armes sont cependant données, avec le cheval, à Noyers, vers 1069, par Joscelin Alde-
bert : C. Chevalier, Cartulaire... (cité supra, note 117, n° 59.
220. Exemples dans : L. Musset, « L'aristocratie... » (cité supra, note 57), p. 92, et J. F. Lema-
rignier, Le gouvernement royal aux premiers temps capétiens (987-1108), Paris, Picard, 1965, p. 134, note 283.
56 Dominique Barthélémy

l'important, pour notre propos, était de repérer la trace d'un second


rituel proprement chevaleresque, fait pour le passage d'une militia effective,
à armes concrètes, à la militia métaphorique : le monachat ou la cléri-
cature, dont les liturgies, en dépit d'expressions comme miles Christi
ou servus Dei, ne reprennent ni les rites de la « vraie » chevalerie, ni
ceux du « vrai » servage...
La « plainte de l'épée », dans les chansons de geste, ressemble aussi
à un rituel de sortie de la chevalerie. Mieux que Veillentif le cheval,
Durendal symbolise celle de Roland. Epée-reliquaire, sainte et quasi
miraculeuse, elle est réservée « a un conte cataignie » 221 ; il faut que l'on
puisse dire «... que ele fut a noble vassal »222. Elle ne saurait tomber
entre des mains païennes, ou « couardes »223. La chevalerie de réfé-
rence se confond avec la noblesse224, et l'épée en constitue le fétiche.
« De vos pris l'ordene de chevalerie », dira un Sarrasin à la sienne, dans
Aspremont225. En elle la chevalerie demeure, infrangible, par-delà les
vies individuelles de ceux à qui on la ceint, et qui plus tard s'en dépar-
tissent. Deux gestes rituels se répondent ; le second, plus chrétien que
le premier, appartient déjà à la séquence mortuaire.

La notion d'un « capital chevaleresque ». — Mieux que d'autres,


les textes littéraires appellent la glose « anthropologisante ». A condi-
tion de demeurer prudente, elle permet pourtant aussi d'éclairer les
pratiques effectives. Le haut Moyen Age a connu ces épées de noblesse
dont parlent les épopées, mais il en a fait un usage plutôt cérémo-
nieux : elles servaient à parader plus qu'à conquérir. On les voit encore
dans la broderie de Bayeux, entre les mains du comte de Ponthieu,
du duc de Normandie : elles rendent leur pouvoir ostensible. C'étaient
jadis, note excellemment R. Le Jan, des « épées ancestrales, héritées »
et « porteuses des valeurs de noblesse accumulées par tous ceux qui
les avaient tenues jusqu'alors »226 — un peu comme les noms et comme
certaines terres, bien lignagers fondamentaux. Aux Xe et XIe siècles,
il y a là de quoi dépasser l'opposition assez fallacieuse, mais com-
mune à la vieille école et au mutationnisme, entre une « noblesse trans-

221. Chanson de Roland... (cité supra, note 146), v. 2320.


222. Ibid., v. 1123 ; P. Jonin traduit ici « guerrier », mais « vassal» est pleinement synonyme
de et de « ber ».
« chevaler »
223. Ibid., v. 2350. La couardise, le servage, demeurent l'horizon négatif de la noblesse, donc
aussi de la chevalerie ; le « noble vassal » vit dans la hantise d'une imputation de lâcheté, donc de
servage, s'il manque à l'honneur.
224. Il leur arrive même, dans la Chanson de Roland, d'échanger leurs valeurs propres, la chevale-
rie devenant affaire de « lignage », et la noblesse se confondant avec la vaillance.
225. Texte cité par J. Flori, « La notion... » (cité supra, note 102), p. 216.
226. Cf. R. Le Jan, « Apprentissages militaires... » (cité supra, note 6).
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 57

missible » et une « chevalerie qui ne l'est pas » 227 — l'une « de nais-


sance » et l'autre, « de carrière ».
La circulation des armes et de la parure chevaleresques ne semble
pas gouvernée par des contraintes « purement économiques » ; du moins
l'économique s'enchâsse-t-il dans le social. Le « cadeau » essentiel de
l'adoubeur à l'adoubé, c'est sans doute le cautionnement de son port
d'armes, plutôt que ces armes elles-mêmes, en tant qu'objets. L'un
n'exclut pas l'autre, mais le cautionnement semble commun à tous
les adoubements, alors qu'on demande seulement à certains adou-
beurs de remettre au jeune homme des armes de famille : ne serait-ce
pas le cas si Guibert de Nogent, prenant sa mère au mot, voulait
être chevalier ? Elle lui promet en effet « cum ad id temporis emersissem,
apparatum se mihi militiae et arma daturam 228 ».
Les grands personnages emportent avec eux des trésors de mon-
naies et d'orfèvrerie, et aussi d'équipement chevaleresque. Au vrai,
on a moins l'impression d'une thésaurisation que d'une circulation
constante. En 840, le « testament » fameux du comte Eccard prévoit
l'attribution de ses épées, de sa broigne et de ses chevaux à plusieurs
hommes, son fils et ses vassaux ; au monastère de Fleury ne vont,
outre la terre de Perrecy et des livres, que deux baudriers229. Sa fon-
dation pieuse n'éteint pas toute chevalerie après lui, parmi « les siens ».
Géraud d'Aurillac, quant à lui, donne en cadeau de paix à l'un de
ses ennemis deux « arma militaribus apta » 230, de quoi armer des che-
valiers. Ce petit fait sonne vrai, dans la mesure où il tempère le dégoût
pour les armes que lui prête son biographe clunisien, et où il con-
corde avec les indications des riches sources catalanes. Les magnats
du Xe siècle y sont dits, à la fois, nobles et chevaliers (en un texte
de 984 que P. Bonnassie sous-estime231) ; leur fortune mobilière con-
siste en bêtes de combat avec les harnachements, et en armes. Ils peu-
vent prêter tout cela à leurs proches, ils en disposent par testament232.
A la fois gouvernants et combattants, leur « seul luxe » est cet équipe-
ment militaire ; ils meurent couverts de dettes, ayant tout « sacrifié
au paraître, au désir de figurer "honorablement" à la cour comme
à la guerre » 233. Voilà bien la chevalerie telle qu'en elle-même ; elle
réside autant dans une apparence que dans une action, le pur modèle

227. A. Luchaire (cité supra, note 23), p. 139.


228. Guibert de Nogent, Autobiographie... (cité supra, note 158), p. 40.
229. Texte édité par E. Pérard (cité supra, note 133), p. 53-54. Parmi les livres, un De arte militari.
230. PL 133, col. 666.
231. P. Bonnassie, La Catalogne... (cité supra, note 78), I, p. 295.
232. Ibid., p. 296-297. A la différence du Roland de l'épopée, ils semblent privilégierleur cheval
favori, plutôt que leur épée.
233. Ibid., p. 297.
58 Dominique Barthélémy

ne s'en trouve pas chez des « hommes de métier ». Les serfs enrichis
dont parlent des morceaux de chroniques, Stabilis en pays de Loire234,
ou en Bourgogne les descendants d'un prévôt235, n'ont pas fait for-
tune par les armes, celles-ci sont venues après la richesse et la notabi-
lité pour les manifester.
En Catalogne, au XIe siècle, P. Bonnassie peut saisir, sur le vif,
des combattants d'apparence plus humble que les magnats. Ceux-ci
s'assurent de leur service vassalique par le système de la « commande » :
en leur fournissant les chevaux et les armes, ils en font leurs dépen-
dants (milites, commendatî). Les prêts de principe s'avèrent des dons
de fait236. Pour le coup, en zone frontalière, voilà peut-être des spé-
cialistes de la guerre. Encore ne faudrait-il « pas surestimer l'impor-
tance de ces troupes domestiques »237. Ajoutons « ni leur nouveauté »,
puisque la Vie de Géraud d'Âurillac en évoquait déjà. Simplement, le
XIe siècle voit s'accroître leur nombre, comme celui des châteaux, et
il fait du mot miles un usage peu sélectif, le « galvaudant » vers le
bas sans pour autant en rabaisser le modèle de référence.
Sans rigidité, on peut distinguer entre :
— une noblesse chevaleresque « sui generis », en quelque sorte, fondée
matériellement et symboliquement sur ses propres traditions familia-
les, mais intégrées dans un système de relations et de préséances ;
— et des hommes de moindre chevalerie, plus redevables à tous
égards envers un seigneur, patron et adoubeur, qui leur a cependant
fait don, avec les armes, de parcelles de noblesse. Voyez la « nobili
beneficiatorum militum [...] caterva », autour d'un abbé de Conques238.
La chanson de Raoul de Cambrai, en son « noyau » peu postérieur
à 1100, met bien en valeur ce qui différencie la chevalerie de Raoul
de celle de Bernier. Le roi Louis ne pouvait faire moins qu'adouber
le premier, lequel a encore toute raison de se plaindre de lui, puisque
le reste de son héritage ne lui a pas été remis. Bernier, au contraire,
se sent tenu à beaucoup de reconnaissance à l'égard de Raoul, son
adoubeur : la geste la rappelle plus souvent239 que son obligation vas-
salique stricte.

234. E. de Certain, éd., Miracles... (cité supra, note 118), p. 218. Relaté au XIe siècle par André
de Fleury, l'épisode se place dans les années 960. Ce « spurius miles » se voit réclamer sa dette de servage...
235. Vita domini Gemerii, praepositi Sancli Stephani Divionensis (XIe siècle), éd. E. Pérard, Recueil...
(cité supra, note 133), p. 130 : « militari honore praefulgeni ».
236. P. Bonnassie, La Catalogne... (cité supra, note 78), II, p. 570.
237. Ibid, p. 571.
238. A. Bouillet éd., Liber miraculorum Sancte Fidis, Paris, 1897 (Coll. de textes pour servir à l'ét.
et à l'ens. de l'histoire), p. 42-43. La Vie de saint Arnoul évoque, de son côté, un abbé qui abuse des
ornements de son église, « in usus militum se siipantium » : PL 174, col. 1383.
239. Raoul de Cambrai... (ckésupra, note 197), v. 1078, 1123, 1372, 3056-3057, 3136-3137, 3416,
3562-3563 ; allusion au lien créé par l'hommage : v. 4002.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 59

Comme le note P. Van Luyn, « il n'y a que très peu de textes


qui parlent directement de la façon dont les milites se procurent leurs
chevaux et leurs armes », et ceux qu'il cite pour suggérer « plutôt que
chaque miles se les procure lui-même » ne nous paraissent pas tous
concluants240. Les Miracles de sainte Foy évoquent, de leur côté, ce che-
valier dont un seigneur assure à ses frais (suo munere) la promotion
«
ad militare cingulum »241. Finalement, nous sommes loin de démêler
les parts respectives du don matériel et du cautionnement symboli-
que, dans la relation entre les grands et leurs vassaux.
Mais à coup sûr, la noblesse des premiers se pare, outre de leur
chevalerie propre, de celle des seconds... qui est aussi une noblesse !
La suite armée classe au premier rang un puissant, et même le « par-
venu » Stabilis traîne avec lui une « florida juventus famulorum »242. Elle
procède de ce capital chevaleresque qui sert à perpétuer la puissance
d'une famille et à étoffer sa clientèle. Comme de tels équipages susci-
tent le respect et les cadeaux, et permettent quelques prises, l'inves-
tissement s'avère rentable.
Flagrante, rutilante, la chevalerie des Xe et XIe siècles vous saute
aux yeux Foin de ces notions abstraites et de ces finesses « idéologi-
!

ques » dans lesquelles trop d'historiens se perdent ! Ainsi les meil-


leurs d'entre eux éludent-ils son lien organique avec la noblesse. A. Ché-
deville, au Chartrain, serait fort près de le reconnaître, puisqu'un comte
en 1107, un sire en 1108, s'avèrent être adoubés. Mais cette cérémo-
nie, selon lui, « n'apportait à ces grands personnages qu'une décora-
tion supplémentaire : leur autorité et leur prestige résidaient dans leurs
pouvoirs de commandement matérialisés par leurs châteaux, dans leurs
alliances... 243 ». La chevalerie, en somme, ne serait pour la noblesse
que superfétatoire. L. Génicot, dont le modèle namurois a profondé-
ment influencé toute une génération de monographies, s'est trop faci-
lement débarrassé d'une charte du XIe siècle qui porte : « decoravit
nobilitatem suam militari studio ». « Selon l'expression d'un de nos docu-
ments », commente-t-il, « la première "s'orne" de la seconde, elle
ne procède pas d'elle et ne se confond pas avec elle »244. Sa glose

240. P. Van Luyn, « Les milites... » (cité supra, note 99), p. 30.
241. Liber miraculorum... (cité supra, note 238), p. 194-195.
242. E. de Certain, éd., Miracles... (cité supra, note 118), p. 218.
243. A. Chédeville, Chartres et ses campagnes... (cité supra, note 88), p. 317. Pour les milites de
base, l'adoubement aurait été, en revanche, le signe qui les différenciaitradicalement et définitive-
«
ment de la masse des inermes » (Ibid.) ; nous doutons de cette radicalité, dans la « Note sur le titre... »
(cité supra, note 53). Orderic Vital note que les militares viri donnent le ton au reste de la société :
« »
on les envie, on imite leur habillement (The Ecclesiastical History... [cité supra, note 211], IV, p. 268) ;
d'où peut-être la nécessité d'un changement cyclique de la mode (évoqué par H. Platelle, Le pro-
«
blème du scandale...
», cité supra, note 216).
244. L. Génicot, L'économie namuroise... (cité supra, note 64), I, p. 7 et note 5.
60 Dominique Barthélémy

nous semble fautive ; elle pèche par anachronisme. Dans la société


médiévale, le signe, l'emblème ne comptent-ils pas plus que tout ?
Qu'est-ce qu'un personnage social, sans sa parure ? Le superflu, ici,
semble bien nécessaire.
Assurément, tout n'est pas d'apparence. Les chevaliers exhibent
leur puissance en faisant réellement la guerre ; leurs armes ne valent
que s'ils s'en servent. Mais imaginer que cette pratique très codée,
très institutionnalisée, constitue leur préoccupation unique, ou qu'ils
en sont des techniciens implacables, c'est forcer tous les textes... Et
ils n'ont, à notre avis, pas davantage d'esprit de corps que d'uniforme.
La « première chevalerie » brille par un symbolisme essentielle-
ment concret. Et c'est bien ce qui permet aux contemporains d'en
décrire l'intensité inégale, la variabilité selon les hommes et les
circonstances.

IV. — L'éclat changeant de la chevalerie

On doit pourtant aux mutationnistes d'avoir problématisé la notion


de noblesse : G. Duby la perçoit bien comme une « qualité d'inten-
sité variable » 245 ; après lui, J.-P. Poly et E. Bournazel en disent
« l'éclat changeant » 246. Que n'appliquent-ils les mêmes formules à
la chevalerie elle-même, dont ils font sentir par ailleurs qu'elle des-
cend socialement plus bas au XIe qu'au XIIIe siècle ? Une conception
trop rigide du rite, du « titre » ou du « métier » les en dissuade seule.
R. Fossier, rencontrant en Picardie, en 1089, le miles optimus Nicolas
de Waben, aperçoit bien des « degrés dans le service armé » 247, mais
il a tort de ne pas l'appeler chevalerie et de n'en pas voir la noblesse ;
en outre, c'est à une modulation empirique que nous pensons ici. La
société vraiment médiévale — forgeons ce concept pour le besoin de
nos intrigues — vient après la citoyenneté antique et précède la genèse
de l'Etat moderne. Assez à l'image de celle que l'anthropologie ren-
contrait en Afrique, il y a peu, elle est structurée en partie par une
violence auto-limitée et pensée « comme une longue gradation de dif-
férences, une immense échelle sur laquelle les individus s'étagent et
s'ordonnent les uns par rapport aux autres » 248. Cela n'étonne pas,
si tout se joue dans des « face à face », loin des clivages nés de l'abs-
traction juridique.

245. G. Duby, La société... (cité supra, note 41), p. 196.


246. J.-P. Poly et E. Bournazel, La mutation féodale... (cité supra, note 3), p. 157.
247. R. Fossier, La terre et les hommes... (cité supra, note 57), p. 246.
248. E. Terray, dans J. Bazin et E. Terray dir., Guerres de lignages... (cité supra, note 105), p. 396.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 61

La modulationpar les mots. — Comme l'a fait remarquer G. Duby,


nobilis est un adjectifqui peut se porter à trois degrés (positif, compa-
ratif et superlatif), tandis que miles, en tant que substantif, n'a pas
les mêmes propriétés grammaticales249. Soit, mais des épithètes vien-
nent s'y accoler, qui permettent de moduler la chevalerie : à com-
mencer précisément par nobilis et nobilissimus250... Les cartulaires du
XIe siècle, tout comme les sources narratives251, en fournissent maint
exemple. Un vicomte de Meulan est, en 1096, « viregregius, miles stren-
nus »252. D'autres chevaliers sont déclarés optimi253, honorabiles254, for-
tissimi et prudentissimi255. Vu la densité et le caractère des sources, ceci
apparaît surtout dans la seconde moitié du XIe siècle. En général, l'épi-
thète n'ajoute rien de spécifique à la notion de chevalerie ; elle pré-
cise seulement un peu plus la force mêlée de sagesse, l'éclat, la noblesse,
l'honorabilité : toutes notions que la chevalerie évoque toujours, et
dont aucune n'épuise la description de la puissance sociale. C'est la
présence même d'une épithète, quelconque, ou le passage au compa-
ratif et au superlatif, qui donne un peu plus de poids à la chevalerie.
Prestige de la redondance...
Parler de miles nobilis relève du pléonasme, bien plutôt que cela
ne suggère, par exclusion, qu'il y a des chevaliers non nobles. Ces
derniers ne sont pas tout à fait inconnus : Alcuin évoquait déjà des
milites ignobiles256 et l'expression revient ensuite, ici et là257, à propos
de ceux que l'on dit aussi milites gregarii. Mais c'est que les limites
inférieures de la noblesse sont floues, comme l'a noté J. Martindale258.

249. C'est ce qui lui fait opposer la « qualité » noble au « titre » chevaleresque. : G. Duby, La
société... (cité supra, note 41), p. 195-196. Réfuter cette vue est important car, dès lors, on ne voit
pas que miles parvienne mieux que nobilis à « cristalliser » une classe.
250. Miles nobilis (à un niveau « médian », ce n'est pas un sire de château) : C. Chevalier (cité
supra, note 117), n° 384 (avant 1112, Noyers). Miles nobilissimus (sire de château) : L. J. Denis, Chartes
de Saint-Julien de Tours (1002-1227), Le Mans, 1912 (Archives historiques du Maine, XII, 1), n° 8 (1014).
Le cartulaire de Redon (A. de Courson, cité supra, note 218) met souvent la noblesse au superlatif.
251. P. Van Luyn, « Les milites... » (cité supra, note 99, p. 216).
252. J. Depoin éd., Recueil de chartes et documents de Saint-Martin-des-Champs, tome I, Ligugé-Paris,
1912 (Archives de la France monastique. XIII), n° 72. Cf. aussi, en 1061, Richard de Béthisy, cité par
J. F. Lemarignier, Le gouvernement royal... (cité supra, note 220), p. 134. « Miles strenuus » vient fré-
quemment sous la plume d'Orderic Vital (cité supra, note 211) : par exemple II, p. 84 et 198. Cf.
aussi Comte Bertrand de Broussillon, Cartulaire de l'abbaye de Saint-Aubin d'Angers, 2 vol., Angers, 1903
(Documents historiques sur l'Anjou. I), n° 328 (centre 1060 et 1067) : un chevalier qui de servilio seculari
«
strenue serviebat ».
253. Cf. supra, note 247, et J. Depoin (cité supra, note 252), n° 34 (entre 1079 et 1089,
Saint-Martin-des-Champs).
254. C. Métais (cité supra, note 186), II, nc 301 (1082, La Trinité de Vendôme).
255. P. Ourliac et A. M. Magnou, Cartulaire de l'abbaye de Lézat, 2 vol., Paris, 1984 et 1987
(Coll. de documents inédits... série in-8°, 17 et 18), n° 1155 (entre 1075 et 1081,
un prudentissimus et
deux foriissimi).
256. Cité par P. Guilhiermoz, Essai... (cité supra, note 9), p. 340.
257. Cf. M. Garaud, Les châtelains... (cité supra, note 56), p. 222.
258. J. Martindale, « The French aristocracy... » (cité supra, note 148), p. 32.
62 Dominique Barthélémy

Selon le Normand Guillaume de Poitiers, juste au-dessus des gregarii


prennent place les milites mediae nobilitatis259 : les premiers constituent
dès lors, implicitement, une « basse » noblesse plutôt qu'une chevale-
rie roturière. Et quand paraissent des « chevaliers serfs », il faut dire
avec A. Barbero, et contre J. Flori, que leur condition paradoxale
marque la revanche du concret sur la théorie260, et qu'en elle la che-
valerie représente la noblesse... En d'autres termes, les limites infé-
rieures de la chevalerie n'ont pas plus de netteté que celles de la noblesse :
un équipement restreint261 et sans éclat, une légimité sociale douteuse,
un adoubement mal cautionné, font une demi-chevalerie, une noblesse
interlope. Quant au sommet de l'échelle, il se rencontre partout en
France des chevaliers de premier ordre, dès que les sources foison-
nent (fin Xe, ou courant XIe siècle). Si des historiens récents croient
les milites systématiquement inférieurs aux nobiles, c'est à la suite de
deux malentendus que l'on a déjà évoqués. D'une part, ils laissent
de côté la polysémie du terme : militare veut dire « servir », mais « noble-
ment ». D'autre part, les chevaliers de premier ordre ont d'autres « titres »
(principes, optimates) que celui de miles ; d'où systématiquement, un emploi
plus fréquent de ce dernier dans la « petite » chevalerie — mais jamais
sans quelque noblesse262.
Au demeurant, les textes législatifs et les chroniques du XIe siècle
ne présentent pas d'échelle fixe et substantielle des « grades » dans
la militia. Ils se contentent d'établir, par empirisme et approximation,
des binômes ou des ternarités ; le concile de Saint-Gilles connaît des
milites majores et minores263, et Orderic Vital oppose les gregarii aux
precipui 264, tandis que Guillaume de Poitiers préfère décrire trois
niveaux : pour lui, les gregarii forment le « commun des chevaliers »
(vulgus militum265').
Pour interpréter le vocabulaire social, il faut tenir compte des limites
que la langue impose à l'expression, des manipulations complexes qu'elle
permet et rend nécessaires. Ceci vaut pour toute société, qui peut d'ailleurs
à terme la faire évoluer. Dans les Xe et XIe siècles en France, il « man-
que » la distinction entre le « chevalier » et le « cavalier ». Des hommes

259. Guillaume de Poitiers, Histoire de Guillaume le Conquérant, éd. et trad. R. Foreville, Paris,
1952 (Les Classiques de l'Histoire de France au Moyen Age. 23), p. 232.
260. A. Barbero, L'aristocrazia... (cité supra, note 93), p. 73, note 206.
261. P. Guilhiermoz envisageaitbien cela, mais par le biais des fiefs, dans le cadre d'une cheva-
lerie toute vassalique : Essai... (cité supra, note 9), p. 183-194 (ce qui mène au thème des vavasseurs,
et procède de sources des XIIe et XIIIe siècles). Plus intéressant pour nous est l'acte de 971 (Beau-
lieu), cité supra, note 134 : « ut nullus ex Mis » (les serfs qu'il s'agit de brider) « neque de posteris eorum
efficiatur miles, nec ullus portet scutum, neque spadam, neque ulla arma, nisi tantum lanceam et unum speronum ».
262. D. Barthélémy, « Note sur le titre... » (cité supra, note 53).
263. L. Huberti, Studien... (cité supra, note 116), p. 305.
264. Orderic Vital (cité supra, note 211), II, p. 90 et 306.
265. Guillaume de Poitiers (cité supra, note 259), p. 232.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 63

que l'on déclarerait, au XIIIe siècle, sergents à cheval ou écuyers sont


ainsi compris dans « la chevalerie ». Quand plus tard ils apparaissent
en tant que tels, leur condition n'a d'ailleurs rien de si péjoratif ; sim-
plement, un réglage linguistique et juridique intervient, qui les laisse
aux portes de la noblesse reconnue, un peu en contrebas. Cette opé-
ration n'était pas si nécessaire au XIe siècle, et il ne sert à rien de
la faire nous-mêmes à la place des hommes du temps. Nous devons
être au contraire avertis de ce que les séparations entre les divers che-
valiers, ou entre eux et « la roture », n'ont rien de radical. En descen-
dant du haut vers le bas, toujours conjointement, la noblesse et la
chevalerie perdent ensemble leur intensité, jusqu'au point où on ne
les discerne plus, ou jusqu'à ce clair obscur où le servage peut les
rejoindre... La théorie des ordines ou les rituels peuvent définir des
pôles sociaux positifs et négatifs — donc agir sur la société. Mais ni
l'une ni les autres ne créent de véritable équateur. La zone intertropi-
cale reste soumise au balancement des alizés.

Ce qui peut ternir la chevalerie et la noblesse. — Faute de bien


appréhender ces mécanismes sociaux et linguistiques, on s'expose à
recueillir sans discernement, dans les textes du Xe et du XIe siècle,
des indices permettant de décrire une chevalerie sans noblesse, valeurs
contre valeurs, classe contre classe. En réalité, les observations dans
ce sens, données comme évidentes ou empiriques, sont toutes impré-
gnées par le modèle préexistant, mutationniste, des milites subalternes
par définition. Revisons-les.
1)Voici d'abord le chevalier à la charrue, ce caballarius ad carrucam
que le serment de paix de Verdun-sur-le-Doubs (entre 1019 et 1021)
défend à l'égal du travailleur désarmé 266. Un soldat laboureur ? Les
fouilles de Colletière, en Charavines, donnent consistance à ce « che-
valier paysan »267. Soit, mais de tels hommes sont-ils absolument
« ignobles » ? Les pièces de la panoplie chevaleresque s'acquièrent avec
l'aisance ; la guerre ne constitue pas le « métier », au sens moderne,
du miles. En l'an mil, a-t-on le concept de dérogeance, par le travail
de sa terre propre ? Ces textes et cette fouille ne nous montrent pas
un travail « aliéné », seul vraiment servile. La théorie durcit l'opposi-
tion entre les bellatores et les laboratores ; comme toujours, la réalité s'avère
plus complexe.

266. H. Hoffmann, Gottesfriede... (cité supra, note 166) p. 52 ; dans le serment de Vienne, con-
servé avec celui-là, il y a un villanus caballarius. Ce mot de caballarius est bien
un double de miles,
mais plus proche de la langue vernaculaire : G. Duby, La diffusion... (cité supra, note 169), 39-70.
« » p.
267. Cf. supra, note 109.
64 Dominique Barthélémy

Attention aussi aux contresens possibles sur pagensis eques chez Orderic
Vital : nul besoin d'en faire, un « paysan », ou un de ces « responsa-
bles fiscaux » 268 chers à E. Magnou-Nortier et à l'hyper-romanisme.
Définissons-le comme un chevalier dont l'entregent et la réputation
n'excèdent pas le cadre local (pagus) ; il contraste avec les « barons »
de premier rang, et de dimension régionale, que le duc traite en amis.
L'Angleterre a plus tard ses county knights.
2) Dans le Midi parfois269, et plus souvent dans l'Ouest, on donne
des chevaliers avec la terre, à l'instar des cultivateurs de diverses con-
ditions. Un chevalier breton fonde, en 1037, le prieuré de Saint-Cyr-
les-Rennes par le don d'une terre « cum equitibus, villanis et meditariis »270.
Des chevaliers chartrains cèdent aux moines de Saint-Père, qui le fonds
d'un alleu « cum tribus militibus qui ex parte fundi ipsius fevati erant »
(1070)271, qui les milites fieffés sur la dotation d'une église qu'ils « res-
tituent », dans le moment grégorien (1080-1102)272. On en dispose-
rait donc comme de serfs, de roturiers ! Attention pourtant : même
à propos de ceux-ci, le don d'hommes ne doit pas être dramatisé273.
Le seigneur cède son droit au service, éventuellement au tribut, et
invite l'église à négocier avec les intéressés.
Entre 844 et 859, le polyptyque de Saint-Bertin montrait la place
éminente des moines et des caballarii dans certaines ville27*. C'est sans
invraisemblance que le chroniqueur Hariuf, vers 1088, interprète en
milites leurs homologues qui servent l'abbaye voisine de Saint-Riquier,
même s'il les décrit à la manière de son temps : aux quatre grandes
fêtes annuelles, ils se présentent en appareil chevaleresque (ornati) et
font à l'abbé une superbe cour (« ex sua frequentia regalem pêne curiam
nostram ecclesiam facientes »275). Voilà ce qui s'appelle servir noblement !

268. Comme le voudrait P. Bauduin, « Une famille châtelaine sur les confins normano-Manceaux:
les Géré (Xe-XIIIe siècles) », dans Archéologie Médiévale 22, 1992, p. 339.
269. Un exemple vers 972 : C. Devic et J. Vaissete (cité supra, note 208), V, col. 123. Un carac-
tère original de la documentation méridionale, beaucoup plus fréquent, est l'allusion aux albergues
dues à un seigneur avec « tant » de milites ou de caballarii.
270. L. J. Denis (cité supra, note 250), n° 13.
271. B. Guérard, éd., Cartulaire de l'abbaye de Saint-Père de Chartres, 2 vol., Paris, 1840 (Coll. de
documents inédits), I, p. 219.
272. Ibid., p. 214, 233, 235. Avant 1028, le terme employé était casatus : Ibid., p. 105 et 130.
273. D. Barthélémy, « Qu'est-ce que le servage... » (cité supra, note 1), p. 247-249.
274. F. L. Ganshoféd., Le polyptyque de l'abbaye de saint-Bertin (844-859). Edition critique et commen-
taire, Paris, 1975 (Académie des Inscriptions et Belles Lettres), p. 14, 16, 19, 20 à 23. Ils ont eux-mêmes
des mancipia. Leur service consiste à caballicare (ou à défaut, à assurer des travaux de clôture). F. L. Ganshof
les appelle des « cavaliers », de préférence à « sergents à cheval » (C. E. Perrin).
275. Hariulf, Chronique de l'abbaye de Saint-Riquier (V siècle-1104), éd. F. Lot, Paris, 1894 (Coll.
de textes pour servir à l'ét. et à l'ens. de l'histore), p. 97. Nous mettons plus de continuité
que : T. Everga-
tes, « Historiography and sociology in the early feudal society : the case of Hariulf and the milites
of Saint-Riquier », dans Viator 6, 1975, p. 35-49.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 65

Au Vendômois, la condition des milites dans la villa du XIe siècle repro-


duit celle des vassalli du IXe siècle : ils peuvent avoir leur résidence
à l'écart des rustres (dans des « mesnils ») et tous ne sont pas de petite
volée276. « Donner » de tels hommes n'est qu'une façon de parler.
Néanmoins, les termes de servitium et d'homo appartiennent bien, à la
fois, au vocabulaire du servage et à celui de la vassalité. Comment s'en
étonner, dans une société tissée de liens de dépendance, entre lesquels
tout est affaire de nuances ? L'on peut guerroyer ou « travailler », soit à
son propre compte, soit au service d'autrui. Et d'ailleurs, comment clas-
ser les agents seigneuriaux dans le schéma des ordines ? En pays de
Loire277, comme ailleurs en France du Nord, des hommes sont déclarés
à la fois, au XIe siècle, milites et servi278 . On peut donc les comparer aux
ministériaux allemands. Encore faudrait-il savoir, avant d'admirer leur
ascension, s'ils sont partis de si bas. Au moment où on les aperçoit,
leur condition paradoxale donne lieu à des débats ou à des conflits
avec leurs « employeurs ». Les compromis maintiennent un servage tout
à fait instrumental, limité dans ses effets : maire et chevalier, Alcher de
Villetard se contentera, en tant que serf de Marmoutier, de ne pas nuire
à cette abbaye279. Au XIIe siècle, la rigueur naissante du « nouveau
servage » interdit, au contraire, cet usage modéré de l'hommage servile.
En terre de Guines à la fin du XIe siècle, l'exigence sur une « vavas-
soresse » d'une sorte de formariage (la colvekerlia) choque déjà la com-
tesse ; on lui fait bien sentir qu'à ce régime, tous les nobles pourraient
perdre leur noblesse280.
Dans un premier temps, le rapprochement entre servus et miles ne
choque pas, puisque l'idée de service se loge en chacun de ces mots.
Mais ensuite, on se ravise : la chevalerie est signe de noblesse, or
cette dernière exclut fondamentalement le servage, dont il faut plai-
der contre lui.
3) Il y a des chevaliers maltraités, humiliés : comment concilier
cela avec l'idée de privilège, généralement attachée à la noblesse ?
Comme en matière de servage, il faut évoquer l'accident : la vie
chevaleresque, l'usage des armes, exposent aux blessures, à la mort,

276. D. Barthélémy, La société... (cité supra, note 43), p. 172-173 et 187.


277. C. Métais (cité supra, note 186), I, n° 122 (1058, La Trinité de Vendôme). Deux frères,
milites et serfs, trahissent le comte d'Anjou
et de Vendôme au profit de Blois, « pro adipiscenda liber-
tate » ; ils sont capturés et aveuglés, donc dehonestati. Peut-être le
servage est-il évoqué surtout pour
justifier ce châtiment.
278. Ils sont évoqués par G. Duby, La noblesse dans la France médiévale (1961), dans La
« »
société chevaleresque,
Paris, 1988, p. 25.
279. A. Salmon, éd. Le livre des serfs de Marmoutier, Tours, 1864 (Publications de la Société archéologi-
que de Touraine. 16), n° 42 A. On peut parler ici d'un simple hommage servile de paix.
280. Naturellement, le chroniqueur reconstitue cela siècle plus tard : Lambert d'Ardres, His-
toria Comitum Ghisnensium, dans MGH. SS XXIV,
un
p. 580.
66 Dominique Barthélémy

au déshonneur281 ; une certaine régulation peut limiter de tels


risques282, elle ne les élimine pas. Surtout, en l'absence d'Etat
moderne, nulle autorité judiciaire n'interdit sur tout le territoire fran-
çais de pendre les chevaliers. Ceux-ci n'ont, si l'on ose dire, qu'un
privilège de fait : on craint les représailles de leur parenté ou de leur
seigneur, défendant sa noblesse et la leur. Dès lors ce « privilège »,
tout comme la capacité même de faire des guerres « privées », doit
être d'autant plus fort que le lignage est plus « haut » ou le protec-
teur, plus efficace : il varie selon les chevaliers...
Il existe, néanmoins, au XIe siècle une justice, ni plus ni moins
« publique » que celle d'avant l'an mil. Devant elle, ou plutôt dans
le débat, on peut se prévaloir du rang de miles : A. Barbero le souli-
gne bien283. En son âge adulte, selon les consuetudines etjusticie de Nor-
mandie (1091)284, le chevalier ne saurait servir d'otage. En Flandre,
il n'a pas à soutenir le duel contre un non chevalier : ainsi sont démasqués
les Erembaud de Bruges, peu avant 1127 285. Ici l'on entend une sorte
de rappel aux principes, quoique à des fins très intéressées. Le précé-
dent syllogisme prend une tournure nouvelle : la chevalerie vaut noblesse
et liberté, donc il faut la dénier aux serfs. Ces dramatisations ne sont
pourtant qu'épisodiques. Les « jugements » des Xe et XIe siècles
terminent-ils souvent les affaires ? Non. La société cantonne « l'insti-
tution » judiciaire dans un champ de pertinence très restreint286.
4) Le mythe actuel de la « chevalerie professionnelle » se nourrit
surtout de références aux soldes, et au casernement « domestique »
dans les châteaux. Si dans le second cas, le contresens nous semble
souvent total, la première observation trouve, en revanche, sa place
ici, parmi les facteurs effectifs d'amoindrissement chevaleresque. Etre
payé, même noblement, cela fait moins « classe » que de vivre du sien !
Mais il faut en rabattre beaucoup sur l'article de 1968, dans lequel
J. Boussard oppose les stipendia aux « services féodaux ». Dès l'épo-
que d'Hugue Capet, le mercenariat serait un « usage bien établi »,
et critiqué par Fulbert de Chartres ; trop de ses collègues évêques

281. L'archevêque Guifred a pendu deux milites du vicomte Bérenger, qui se plaint en 1059
(C. Devic et J. Vaissete, cité supra, note 208, V ; vol. 500), sans évoquer l'atteinte à leur privilège
noble, mais en mentionnant que l'un d'eux était son parent.
282. PL 133, col 664 : Géraud d'Aurillac se refuse à déshonorer des vaincus, pourtant perfides,
en les dépouillantde leurs armes ; son biographe, partisan de la rigueur, le porte cependant à son crédit.
283. A. Barbero, L'aristocrazia... (cité supra, note 93), p. 70-74.
284. Texte édité dans C. H. Haskins, Norman Institutions, Cambridge, Mass., 1918 (Harvard his-
torical studies. 24), p. 282.
285. Galbert de Bruges, Histoire du meurtre de Charles le Bon, éd. H. Pirenne, Paris, 1891 (Coll.
de textes pour servir à l'éi. et à l'ens. de l'histoire), p. 12-13.
286. C'est pourquoi, soit dit en passant, même s'il y a vers l'an mil une « crise » ou une « dété-
rioration » de cette institution, cela ne peut entraîner un changement fondamental de société.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 67

vivent entourés de chevaliers : « solidarios pretio conducunt » 287. Or ce


reproche ne porte pas sur le principe même du soudoiement : des prélats
ne devraient en aucune manière se commettre avec la « chevalerie
du siècle », même noble, et le faisant, ils appauvrissent leur église.
En 1059, le vicomte de Narbonne le reprend contre Guifred son
archevêque288.
Guillaume le Conquérant et ses fils emploient beaucoup de ces
«
stipendiés », au témoignage des chroniqueurs normands. Guillaume
de Poitiers évoque les nombreux chevaliers rameutés en 1066 par la
libéralité de ce duc, mais aussi par la justice de sa cause ; il en traite
certains en « hôtes », même s'il lui faut aussi refréner leur goût du
pillage289. On peut les imaginer à l'écoute de la Chanson de Roland,
en attendant que le vent se lève. Or elle évoque, dans sa version ulté-
rieurement transcrite, des soudoiers parmi les rangs chrétiens et sarra-
sins, sans aucune nuance péjorative290 : la couardise déshonore, mais
pas la soudée. A la génération suivante, Orderic Vital les dit soucieux
de gagner « stipendia cum laude »291 — les buts mêmes de la « vraie »
chevalerie, au temps de Géraud d'Aurillac292. Ces « pagenses et grega-
rios », vivant du pain d'Henri Beau Clerc (1124), sont méprisés à tort
par la « fleur de chevalerie » (flos militiae) : malgré l'absence d'un chef
de haut rang, source principale d'une telle morgue, ils lui infligent
la défaite de Rougemontier.
Ils participent, à notre sens, des mêmes valeurs qu'elle. Car ces
épithètes accolées à miles (solidarius ou stipendiarius) ne s'opposent pas
à honorabilis. Le contraste est seulement avec ceux qui doivent le ser-
vice au titre d'une terre, appartenant à un groupe d'bppidanï193 (de
chevaliers de châteaux), qui a ses guerres vicinales propres, son enra-
cinement. Les stipendiarii, eux, doivent à un seigneur leur entretien

287. J. Boussard, « Services féodaux, milices et mercenaires dans les armées en France, aux
Xe et XIe siècles », dans Settimane (...) XV. 1 (1967), Spolète, 1968, p. 131-168 (citation p. 163). Cet
auteur rappelle utilement (p. 140) que les rois du Xe siècle convoquent en principe l'armée « publi-
que », mais que seuls viennent « les vassaux les plus proches ».
288. C. Devic et J. Vaissete (cité supra, note 208), V., col 499 : « militibus per solidatas tribuit
potius quam 10 millia solidos ». A cette époque, le fief de soudée a bien sa place dans la riche et voisine
Catalogne : P. Bonnassie, La Catalogne... (cité supra, note 78), II, p. 755-759. Cf. aussi : A. Richard,
Chartes de l'abbaye de Saint-Maixent, tome I, Poitiers, 1886, (Archives historiques du Poitou. XVI) nc 86
(entre 1023 et 1026) ; et G. Devailly, Le cartulaire de Vierzon, Paris, 1963 (Publications de La Faculté
des Lettres et Sciences Humaines de Rennes) n° 63 (1062) à la fin d'une guerre contre le sire de Graçay,
:
celui de Vierzon veut « stipendiaria militibus qui sibi adjurevant (...) reddere et demande l'aide de l'abbaye
»,
de Vierzon.
289. Guillaume de Poitiers (cité supra, note 259), p. 150 et 152.
290. J. Flori, « La notion de chevalerie... » (cité supra, note 102), p. 227, note que chevaler est
interchangeable avec soldoier, mais c'est lui qui rapporte la notion de « guerrier professionnel ».
291. Orderic Vital (cité supra, note 211), VI, p. 350 et, pour la suite, p. 352.
292. PL 133, col. 647. « Vraie » parce que non idéalisée comme l'est celle de Géraud.
293. Orderic Vital (cité supra, note 211), VI, p. 190.
68 Dominique Barthélémy

quotidien et hantent des contrées quasi « étrangères ». Mais leur con-


dition n'a souvent rien de définitif : qui ne l'a connue un jour, dans
sa jeunesse ? En 1079, Robert Courteheuse piaffait d'impatience, pas
encore établi par son Conquérant de père294... Une familia comprend
des conditions assez diverses. Et les cartulaires, à leur tour, livrent
des aperçus sur ces hommes, plutôt familiares que famuli. S'ils meu-
rent, leur seigneur leur fait faire de nobles funérailles295, à moins qu'ils
ne se les assurent eux-mêmes. Joscelin Aldebert, « miles ex familia »
du noble Archembaud, donne à Noyers vers 1069 son cheval, ses armes
et cent sous que lui doit son seigneur296. En 1053, Ebroïn fils Evrard,
miles stipendiarius venu de Bretagne, se fait moine à. Saint-Florent de
Saumur297 : marque indubitable de sa noblesse.
Rien n'oppose vraiment celle-ci à la « condition » de soudoyer.
Rien ne montre l'existence d'un barrage entre une noblesse teintée
d'esthétisme et d'amateurisme et de « purs professionnels » qui, un
jour, commenceraient de lui donner des leçons de vaillance et de soli-
darité « corporative ». Tout au contraire, n'est-ce pas au sein des mai-
sonnées princières, parmi la crème de ces « hôtes » rémunérés, sou-
vent jeunes, que s'épanouit la culture la plus « chevaleresque »? A
l'aube du XIIe siècle, leur nombre va croissant, ils courent les grands
tournois ; ils y cherchent, comme Guillaume le Maréchal, à la fois
la louange et le gain. Les « romans » seuls dissimulent le second G. !

Duby a campé admirablement tous ces « jeunes »298, ces milites gyro-
vagantes. La nouveauté du XIIe siècle réside tout de même dans le creu-
sement du fossé entre ces errants honorables et les soudards façon
Mercadier. Surestimé par J. Boussard à la période précédente, le mer-
cenariat prend alors de l'ampleur, et son concept se précise dans une
société dont l'argent infiltre davantage les mécanismes : son odeur
commence d'incommoder une chevalerie plus triée.
Un certain travail, une manière de servage, un privilège mal assuré
et des soudées peuvent donc ternir au XIe siècle la noblesse. Ils ne
la contredisent pas pour autant, car elle est, avec la chevalerie, plus
étendue « vers le bas » et moins normalisée juridiquement qu'aux époques
suivantes.
Le chevaliers de châteaux. — Le même J. Boussard prenait pour
des « milices » proto-communales les oppidani engagés dans les luttes

294. Ibid., III, p. 98.


295. D. Barthélémy, La société... (cité supra, note 43), p. 620-621.
296. C. Chevalier (cité supra, note 117), n° 59.
297. BN N.A.L. 1930, fol. 64 v° (cité par J. Boussard).
298. G. Duby, « Les "jeunes" dans la société aristocratique dans la France du Nord-Ouest au
XIIe siècle » (1964), repris dans La société chevaleresque, Paris, 1988, p. 129-142.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 69

du temps d'Hugue Capet299. Plus couramment, l'on voit dans tout


«
miles castri » un simple garnisaire. Cet opprobre est un héritage de
la vieille école, très portée à ne voir régner au château qu'une seule
«
famille » (au sens moderne) : le seigneur, ses fils, ses bâtards, ses
petits vassaux.
Or non seulement il faut distinguer, comme pour les stipendiarii,
toute une gamme de milites castri ; mais en outre, il y a plus : le
rattachement à une forteresse n'a en lui-même aucun effet amoindris-
sant. Car enfin les châteaux sont dès le Xe siècle les hauts-lieux de
la chevalerie, de la sociabilité comme du pouvoir nobles ! Les
moines de Noyers ne s'y trompent pas : en rédigeant leurs notices
pendant la seconde moitié du XIe siècle, ils évoquent tel « vir nobilis
de castro N », de préférence à miles300. Cela suggère bien qu'ailleurs,
miles castri connote une chevalerie régnante, sans fard et collec-
tivement ; la notion de service est ici, tout particulièrement, trans-
muée en dominance. Or cette situation ne résulte probablement pas
d'une brusque mutation, d'une « révolution châtelaine » de l'an mil :
dès la seconde moitié du IXe siècle, la « militarisation » des villes
et des chefs-lieux de pagi ne fut-elle pas une étape plus décisive ?
Encore faut-il sûrement relativiser la parenthèse carolingienne de « paix
intérieure »... La nouveauté du XIe siècle ne réside que dans le nom-
bre accru des châteaux dignes de ce nom, c'est-à-dire couronnés par
un baronnage.
Dans le Bas-Languedoc assurément, le castrum n'est souvent qu'une
forme nouvelle prise par la villa, progressivement, entre 970 et 1200,
et un seul seigneur s'en porte titulaire301. Mais les cités, ces « gros
châteaux »302 densément implantés, jouent le rôle dévolu ailleurs au
chef-lieu de châtellenie. Ainsi découvre-t-on partout en France, à la
fin du Xee siècle et au XIe siècle, à mesure que foisonnent les sources,
les maîtres de ville (ou, si l'on préfère, possesseurs de petits domai-
«
nes »), détenteurs de droits de justice ponctuels ainsi que d'armes et
de chevaux, et regroupés en des chevaleries châtelaines, dont plusieurs
traits retiennent l'attention :

299. J. Boussard, « Services féodaux...


» (cité supra, note 287), p. 159. Il y a cependant une
part de vérité : cf. injra,
note 313.
300. Cf. D. Barthélémy, « Les comtes, les sires... » (cité supra, note 186). Egalement, les nobles
du château de Laval : Comte Bertrand de Broussillon (cité supra, note 252), n° 368 (vers 1110, Saint-
Aubin d'Angers).
301. M. Bourin-Derruau, Villages médiévaux... (cité supra, note 79), I, p. 125. Certains castra,
comme Montpeyroux, sont cependant appelés à rassembler toute une petite société chevaleresque
vers 1200.
302. G. Duby, « Les villes du sud-est de la Gaule du VIIIe au XIe siècle » (1959), repris dans
(id.) Seigneurs et paysans, Paris, 1988,
p. 61-81 (p. 80). Le Nord connaît aussi des milites civitatis au
XIe siècle (Paris, Tours, Chartres...).
70 Dominique Barthélémy

1) Ils sont les vassaux du seigneur de la place, mais celui-ci leur


doit beaucoup d'égards, et il ne peut compter entièrement sur eux.
Les castrenses de Melun ou de Dreux, par leurs revirements successifs,
pèsent très lourd dans le jeu politique des années 987-996303. Ceux
de L'Ile-Bouchard, peu avant 1044, refusent un moment l'entrée du
château au suzerain, Thibaud III de Blois, pour négocier avec lui
sur la succession de leur sire défunt304. Ceux du Gâtinais ne se sou-
mettent à Philippe Ier, en 1068, qu'au prix d'une garantie de leurs
« coutumes »305. Des princes, des sires, des chevaleries locales : on
oublie trop souvent les troisièmes dans l'histoire politique de ce temps,
malgré les importantes remarques de J.-P. Poly et E. Bournazel sur
elles306, après G. Duby307. Or, en restituant la domination quasiment
« collective » de la chevalerie (« haute » et « moyenne » à son compte,
appuyée sur la « petite »), on comprend mieux le rôle de l'idéologie
chevaleresque décrite plus haut (deuxième partie du présent article).
Concrètement, la France vit alors dans un système d'emprises super-
posées et concurrentes — mais aussi complices. Ne privilégions
aucun des trois niveaux : il faut nuancer la faiblesse des princes comme
la force des sires, et trouver l'une et l'autre dans les baronnages. Car
ces groupes ne sont pas des corps constitués, homogènes et soudés :
on les sent traversés de tensions et de conflits — ceux mêmes que
la sociabilité et la justice châtelaines ont pour principale mission de gérer.
2) La force de ces membres du condominium châtelain réside
dans leur enracinement local. Ils ont des terres patrimoniales (des alleux,
c'est-à-dire des héritages, des biens lignagers plutôt qu'indépendants),
de la parenté, de la clientèle. Leur capital symbolique se trouve sur
place. Tout cela les désigne naturellement comme des honorati castri?oe.
Dans le Vendômois, la famille la plus riche après le comte n'est pas
une de celles qui ont érigé ou acquis un château périphérique mais
celle qui, sous lui, à côté de lui, très autonome, demeure prépotente
à Vendôme309.
3) Une erreur traditionnelle consiste à prendre les châteaux pour
les bastions ou les repaires de potentats autarciques. Or en plein coeur
du Moyen Age, l'aristocratie demeure toujours un réseau, un « système

303. Richer, Histoire de France (888-995), éd. et trad. R. Latouche, tome II, Paris, 1931 (La
Classiques de l'histoire de France, 17), p. 204 et 268-274.
304. C. Métais (cité supra, note 254), II, n° 399 (notice de Marmoutier, insérée dans le recueil
de la Trinité de Vendôme).
305. Continuation d'Aimoin, éd. du Breul, Gesta Francorum d'Aimoin, tome V, Paris, 1603, p. 361.
306. J.-P. Poly et E. Bournazel, La mutation féodale... (cité supra, note 3), p. 142-143.
307. G. Duby, La société... (cité supra, note 41), p. 317-336 (tableau pour le début du XIP siècle).
308. D. Barthélémy, La société... (cité supra, note 42). p. 582.
309. Ibid., p. 309-311, 587, 714-716.
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 71

ramifié » (M. Bur310), et la puissance s'apprécie en termes de sur-


face sociale. Précisément, les grandes familles chevaleresques ont des
intérêts dans plusieurs places : elles sont pluri-châtelaines. Le cartu-
laire de Noyers, en Touraine, montre avec une exceptionnelle préci-
sion la vie sociale entre Marmande, Nouâtre, Faye-la-Vineuse et LTle-
Bouchard, aux années 1060-1110 ; on y mesure bien ce phénomène311.
Il engendre une polémologie complexe, marquée par l'interférence entre
les guerres lignagères et vicinales, et surtout par l'existence de nom-
breux médiateurs potentiels, liés aux deux camps : c'est ainsi que la
«
violence féodale » s'auto-limite.
4) Les exemples ne manquent pas, enfin, au bas des actes du XIe siè-
cle, d'une certaine continuité sociale entre les chevaliers et les autres
habitants des châteaux312. Seules une certaine dramatisation des con-
suetudines, ou la confusion entre théorie des ordines et réalité concrète,
font envisager à l'école « mutationniste » un « abîme » entre les milites
et les rustici ; il y a certes un clivage, mais pas si radical. Lorsque
Foulque Nerra marche sur Châteaudun, il se heurte à la fois aux che-
valiers de la place et aux autres habitants313 : les épisodes
militaires relatés plus haut314, liés à la paix de Dieu, n'avaient donc
rien d'exceptionnel. En 1076, le sire et les castri milites de Maule
contribuent à la fondation d'un prieuré de Saint-Evroult. Mais on
saisit bien, d'une part que l'un des proceres de Maule, Hugue fils
Eude, l'emporte sur les autres en richesse et en probitas, d'autre
part que ce groupe dominant s'entoure de la « magna pars Manliensis
parrochiae »315. Comme notre maître P. Toubert aime à le souligner,
toute observation attentive du concret dément la rigueur des modè-
les. Les baronnages, les « pairies » 316 sont hétérogènes, et il ne
manque pas de passerelles, entre eux et le commun. Le Nord de
la France ne diffère guère, en ce sens, de la « société castrale »
languedocienne317.
Toutefois, quand le « château » se mue en une petite ville, c'est-à-
dire vers 1100 ou dans le cours du XIIe siècle, l'opposition du miles

310. M. Bur, La formation... (cité, supra, note 79), p. 278.


311. C. Chevalier (cité supra, note 117). Ce phénomène se traduit par une complexité anthro-
ponymique : un même homme désigné de plusieurs façons, avec des « attaches » diverses.
312. Cf. D. Barthélémy, « Note sur le titre... » (cité supra, note 53), pour Vierzon et L'Ile-
Bouchard.
313. Gesta Consulum Andegavorum, éd. L. Halphen et R. Poupardin, Chroniques... (cité supra, note 185),
p. 47.
314. Supra, p. 45-46.
315. Orderic Vital (cité supra, note 211), III, p. 174-176.
316. D. Barthélémy, Les deux âges... (cité supra, note 176), p. 154 : une pairie hétérogène, en 1138.
317. M. Bourin-Derruau, Villages médiévaux... (cité supra, note 79), I, p. 265-266 ; un acte de
1118 mentionne, au castrum du Pouget, des chevaliers « et d'autres habitants agressifs ».
72 Dominique Barthélémy

au burgensis devient plus tranchante318 et constitue, selon nous, un effort


de résistance à des ascensions sociales d'un caractère inédit. La société
se fait plus complexe, son histoire presse un peu le pas.
La « première chevalerie » frappe donc bien par sa relative dilu-
tion. Symbolique ou « déclaratif », l'adoubement n'a pas le caractère
de cérémonie uniforme, définitivement « classante », qu'on lui con-
naît plus tard : il est, au contraire, modulé selon les personnes. Il
fallait aussi marquer l'anachronisme des notions de dérogeance stricte
ou de mercenariat, et éviter d'assimiler la résidence au château à une
simple sergenterie, comme au XIIIe siècle. En revanche, il convenait
de reculer dans le temps, jusqu'à perte de vue, la corrélation entre
la noblesse et la chevalerie : ayant démystifié la représentation de celle-ci
comme un service, on ne pouvait plus opposer ces notions l'une à
l'autre, il ne restait qu'à en dire la concomitante variabilité.

*
* *

Les présentes réflexions ne reposent pas sur un examen exhaustif


des sources, et elles demeurent susceptibles d'évoluer grâce au débat
scientifique. La critique du mutationnisme ne constitue nullement une
fin en soi. Certes, nous l'avons un peu malmené, en reprenant la
notion d'une « chevalerie primitive », bien posée par la vieille école
et occultée par lui ! Mais nous devons beaucoup à la version modérée
qu'en a donnée en 1953 G. Duby. En effet, la vieille école avait rai-
son d'identifier pleinement le miles au vassus, mais en ce dernier, elle
avait tort de ne voir qu'un « pur vassal » ; or ce maître, après M. Bloch
et mieux que lui, a ouvert la perspective en valorisant l'allodialité,
la notabilité : d'autres choses que la guerre et le fief. Par contraste,
la vulgate mutationniste plus rude, qui prévaut depuis 1968, ferme
singulièrement le champ de vision : le chevalier initial redevient un
« simple homme de guerre », un subalterne...
Avant la genèse de l'Etat moderne, il a existé une société « vrai-
ment médiévale », dans laquelle la puissance constitue le fait fonda-
mental, dont la noblesse et la chevalerie ne sont au fond que des attri-
buts : cela ressort clairement, dans la France des Xe et XIe siècles.
Le vocabulaire romain de la militia n'y est employé qu'un peu à

318. M. Bur, La formation... (cité supra, note 79), P. 418 (vers 1100, et « conformément aux
tendances de l'économie ») ; A. Debord, La société laïque dans les pays de la Charente, X'-XI1' s., Paris,
1984, p. 201 (fin XIe) ; D. Barthélémy, La société... (cité supra, note 43), p. 500 (1097).
Qu'est-ce que la chevalerie, en France aux Xe et XIe siècles ? 73

contresens d'une pratique sociale dans laquelle le « public » et le « privé »


s'interpénétrent. Plus exactement, il nourrit des élaborations idéolo-
giques (d'où le succès du mot même de miles319) dont l'effet concret
n'est pas négligeable, mais qu'il ne faut pas prendre pour des descrip-
tions parfaitement adéquates. Au coeur des mécanismes de domina-
tion se situent très clairement « les armes » que les puissants monopo-
lisent, dont ils entendent contrôler du moins la dévolution. Les rece-
voir, les porter, et monter à cheval, tout cela ne relève pas d'une « pure
technique », puisqu'elles symbolisent, par excellence, la supériorité
sociale. D'autre part, cela n'invite pas à une débauche d'énergie bru-
tale : dans une large mesure, la violence « chevaleresque » est une
violence réglée, socialement utile par ses limites mêmes. Nous ne pensons,
pas en effet, que les « seigneurs » du XIe siècle terrorisent les pay-
sans. Au contraire : ils évitent la confrontation massive ; campés sur
l'idéologie chevaleresque héritée du IXe siècle et, peut-être, d'en-deça,
ils se contentent de démonstrations militaires ponctuelles. Le mélange
d'une brutalité endémique et d'une institution imaginaire de la pro-
tection par les armes constitue un mode de domination chevaleresque, dont
un « grand XIe siècle » (commencé au Xe siècle, prolongé jusque vers
la mi-XIIe) représente le moment le plus caractéristique.
En effet, cette chevalerie qui réside moins dans un titre que dans
une vie, voire même dans un éclat concret et changeant, évoque plu-
tôt le haut Moyen Age que la période nouvelle qui commence au
XIIe siècle. Par rapport au IXe siècle, on est sans doute plus près du
monopole effectif des armes, quoique sans jamais l'atteindre en fait ;
le spectre d'une étatisation s'éloigne, la guerre vicinale reprend tous
ses droits ; les cités refortifiées et les châteaux principaux cristallisent
dès l'an 900, comme jamais auparavant, le pouvoir et la sociabilité
« chevaleresques ». Mais l'Eglise entretient toujours avec la chevale-
rie une relation ambivalente, et la sémantique sociale ne varie pas.
Les XIIe et XIIIe siècles apportent de plus franches innovations. Non
pas certes cette « moralisation » naïvement imaginée par la vieille école,
car les chevaliers contemporains de la première « paix de Dieu » n'avaient
pas été des monstres. Mais bien des traits appelés à devenir « classi-
ques » : des rites plus cérémonieux, un peu plus religieux parfois, une
éthique plus exigeante (donc encore plus souvent contredite par les
comportements réels), un souci romanisant renouvelé (avec Jean de
Salisbury) de mettre la chevalerie au service de l'Etat, un contrôle
accru des titres qui dispense un peu de vivre chevaleresquement...
Toutes choses historiquement secondes !

319. C'est la conclusion de notre Note sur le titre... », (cité supra, note 53) : la « chevalerie »
«
comme cavalerie consacrée.
74 Dominique Barthélémy

Encore l'accélération du XIIe siècle ne doit-elle pas faire paraître


immobile tout l'avant-1100. Refuser la fausse rupture de l'an mil ne
doit pas conduire à un continuisme naïf. Tout comme l'histoire du
servage, celle de la chevalerie est faite de la permanence d'une cer-
taine idée, sur laquelle s'articulent divers avatars : il n'y a, en un
sens, que des « nouveaux servages » et que des « nouvelles chevaleries ».
Ne spéculons donc pas trop sur le vassus des VIIIe et IXe siècles, tout
de même fort mal connu, et prenons « le chevalier de l'an mil » pour
ce qu'il fut : empreint de noblesse et portant jeune, il se lançait, avec
plus d'ostentation que de fureur véritable, dans les actions vindicatoi-
res (judiciaires et militaires) propres à démontrer sa puissance ligna-
gère ou celle de ses seigneurs, comme l'y autorisait et même comme
l'y incitait son adoubement. ,
Dominique BARTHELEMY.
Université de Paris XII-Val de Marne.
Vauban, thuriféraire de Cherbourg
ou de l'incidence de la bataille de La Hougue
sur le destin du port de Cherbourg

D'après ses hagiographes, Cherbourg, devenu au milieu du XIXe siè-


cle le port militaire que l'on sait, aurait une double genèse : le génie
de Vauban d'une part, et le désastre de La Hougue d'autre part. Vauban,
thuriféraire de Cherbourg, y aurait préconisé dès 1686 la construc-
tion d'un port dont l'inexistence faisait si cruellement défaut sur la
Manche. Par souci d'économie1 ou — pire —, pour d'obscures rivalités
versaillaises, l'oeuvre de Vauban aurait été anéantie en 1688, les for-
tifications rasées, la construction du port ajournée : faute impardon-
nable, sanctionnée dès 1692, puisque Cherbourg non nautiquement amé-
nagée et non militairement défendue2 n'a pas été en mesure d'abriter la
flotte avariée de Tourville, au lendemain de la « victoire » de Bar-
fleur, ni de défendre trois des fleurons de la marine de Louis XIV,
dont le Soleil Royal, venus s'échouer dans sa rade. Le désastre de La Hougue
— révélateur de la clairvoyance de Vauban —, justifierait les choix
ultérieurs de Louis XVI, de Napoléon et de Charles X qui aboutirent
à la construction du port — arsenal de Cherbourg.

I. — Cherbourg, véritable port militaire ou simple maillon


de la « ceinture de fer »
L'histoire du port s'inscrit dans le handicap géostratégique qui
pénalise la marine française en Manche et mer du Nord, la côte fran-
çaise, de Brest à Dunkerque, n'offrant pas de havres naturels, con-
trairement au littoral anglais, festonné de ports et de rades avanta-

1. François Bluche, Louis XIV, Collection Pluriel, 1988, p. 639.


2. Contre-amiral Lepotier, Cherbourg, port de la libération, éd. France Empire, 1972, p. 123.

Revue historique, CCXC/1


76 Michèle Battesti

geuses, telles que Plymouth, Portsmouth, les Dunes (à l'entrée du


Pas-de-Calais) dont l'accès est de surcroît favorisé à la fois par les
vents dominants et les courants marins.
Jouet de cette incontestable dissymétrie, la marine française doit
non seulement se contenter de La Hougue, de Cherbourg ou du Havre,
mais craint en outre toute incursion en Manche qui risque de drosser
ses vaisseaux sur les côtes anglaises : elle souffre du syndrome de l'Invincible
Armada, longtemps demeuré inscrit dans la mémoire collective.
Périodiquement, les Valois puis les Bourbons, conscients de cette
inégalité géostratégique, s'emploient à chercher sur le littoral, de la
Manche et de la mer du Nord, un site propice à la construction d'un
port en eau profonde, accessible aux flottes de haut bord, Le Havre,
Dunkerque, pourquoi pas Cherbourg ?
Depuis François Ier en 1517? la monarchie française s'est escrimée
à faire du Havre une base d'opérations, susceptible de menacer Wight
et Portsmouth. Vauban, chargé de remodeler le port, y entreprit de
gigantesques travaux : prolongement de la jetée Nord, creusement du
Bassin du Roi, réalisation du canal d'Harfleur (1666) destiné à balayer
les eaux du port pour en réduire l'envasement. Néanmoins, l'accès
du Havre demeure difficile au point que les vaisseaux de 60 canons
doivent décharger une partie de leur artillerie pour pouvoir y entrer.
De surcroît, Le Havre ne présente aucun abri sûr en cas de fort vent
d'ouest.
Deuxième désillusion : Dunkerque, définitivement français depuis
1662 seulement. Vauban, en dépit d'une côte basse et d'une mer peu
profonde, réussit à transformer la cité des câpres en un port correct,
débouchant vers le large par un chenal de 1 500 mètres. Mais la cité
qui a donné le jour à Jean Bart en 1650 ne demeure accessible qu'à
des vaisseaux de 4e rang et de 40 canons au maximum, groupés en
escadres légères opérant en mer du Nord3.
A la lumière de ces demi-succès, la quête séculaire du site accessi-
ble à une flotte de haut bord continue. Les innombrables visiteurs
des côtes normandes (le duc de Beaufort, Clerville, Duquesne, Vau-
ban), spéculent sur les possibilités de la moindre rade. Parmi les sites
distingués : Cherbourg qui aurait même retenu l'attention de Riche-
lieu si le cardinal, gouverneur du Havre jusqu'en 1642, n'avait eu
une prédilectionparticulière pour ce dernier port créé par son bisaïeul,
le vice-amiral Du Chillou.
Richelieu mort, les drapiers de Cherbourg, désireux de concur-
rencer leurs homologues anglais, réclament auprès de Colbert l'implan-
tation d'une manufacture et l'aménagement d'un port dans la fosse

3. Philippe Masson, Histoire de la marine, tome I, l'ère de, la voile, éd. Lavauzelle, 1981, p. 97.
Vauban, thuriféraire de Cherbourg 77

du Galet*, car Colbert n'aime guère Le Havre, (mais on ignore encore


qu'il va concentrer tous ses efforts sur Brest, alors pauvre gueuserie
de deux mille âmes seulement, et, à partir de 1665-1666, sur une cité
nouvelle : Rochefort). Le procureur des drapiers cherbourgeois, le sieur
Baudouin, apothicaire de son état, n'hésite pas à venir à Paris défen-
dre auprès des décideurs leur ambitieux projet : fermer l'anse du Galet
par le moyen d'une grande jettée à pierres perdues à la mer, de la longueur de
600 toises et plus, sur la profondeur d'eau de 30 toises, et à élever au-dessus
de 36 pieds5, de la pointe du Homet à celle du Galet, pour contenir
plus de 150 navires [de 1 000 à 1 500 tonneaux] toujours à flot et plus de
200 autres seulement aux marées6 ! Evaluant la dépense à 1 209 000 livres,
somme considérable, Baudoin se doit de peaufiner son argumentation
et il l'articule sur trois thèmes : 1) L'excellence du site au milieu de
la Manche... dans une éminence qui traverse la mer au Nord de 20 lieues...,
sur le passage de toutes les nations de l'Europe pour aller d'une partie du monde
à l'autre ; 2) L'accessibilité du port à tous vents et à toutes marées ce qui
ne se rencontrera en aucun port au monde ; 3) La richesse de l'arrière-pays,
car il n'y a point de lieu où les victuailles soient plus abondantes et à meilleur
marché1.
Le directeur des manufactures — séduit par la démonstration de
Baudouin — accepte de se faire auprès de Colbert l'avocat de Cher-
bourg pour le cas où l'insolente brutalité des Anglais nous obligerait] de
rompre avec eux, car il n'y a pas de lieu plus propre pour les observer, les
resserrer, les attaquer et faire retraite8.
Le projet cherbourgeois retient alors en Cour l'attention, au point
d'être examiné sur les lieux et sur ordre du Roi, le 9 septembre 1664,
par des commissaires chargés de visiter les côtes — de Dunkerque
à Bayonne
—, pour trouver un site propice à la construction d'un
havre pour les vaisseaux du Roy9. Mais Clerville, commissaire général des
fortifications, rejette presqu'aussitôt le projet pour la monstrueuse et excessive
dépense... l'incertitude du travail et du succès10, et préconise simple-
ment de raccomoder le port de commerce à l'embouchure de la Divette,

4. La date de ce projet est inconnue. Le plan et le mémoire le commentant ne nous sont pas
parvenus. Nous ne disposons que de l'argumentaire de Baudouin postérieur au rejet du projet. Arch.
nat. Marine, 3 JJ 131, portefeuille 107, pièces 21, 23 et 24.
5. Arch. nat., ibid.
6. Arch. nat., ibid.
7. Arch. nat., ibid.
8. Arch. nat., idem, pièce 22.
9. La commission comprend Colbert du Terron, intendant de la Marine
pour le Ponant ; le
chevalier de Clerville, commissaire général des fortifications les ingénieurs Pierre de Chatillon, Blondel,
;
Régnier Jansse ; de la Givaudière et
autres capitaines de vaisseau. SHAT, arch. génie, art. 4, Cher-
bourg, section 2.
10. Mémoire daté du 15 avril 1665, confirmé le 1er mai 1665 par le chevalier de Clerville lors
d'une conférence tenue à Brouage. Ibid.
78 Michèle Battesti

sous les remparts, de creuser et nettoyer le canal à faire sous la muraille,


de construire du côté de l'est une jetée avançant jusqu'à la basse mer, mais
rien à l'ouest, les remparts servant eux-mêmes de digue.
Baudoin, éconduit, en 1665, 1669, 1678, peaufine son playdoyer
et se fait fort de faire construire lui-même une jetée de 50 000 toises
cube, en trois saisons d'été avec quelque 1 600 hommes : le travail
ne coûterait pas plus qu 'il coûte pourfaire construire un grand navire de guerre ;
voire deux. De toutes façons, il affirme que le port du Galet serait plus
intéressant que deux villes comme Dunkerque qui seule a coûté 6 millions de
livres et plus de trois millions de dépense et Sa Majesté — écrit-il
—, sera
plus forte avec 40 navires (et Cherbourg) qu'elle ne le peut être avec
les 130 qu'elle a aujourd'hui (sans Cherbourg).
Si l'analyse stratégique est pertinente, le projet est une utopie. Tou-
tefois Baudoin ne cesse d'invectiver — en vain — les ingénieurs d'eau
douce qui n'entendent pas bien la mer comme moi va-t-il jusqu'à écrire à Colbert.
Dix ans plus tard, Cherbourg entre de nouveau dans le champ
d'investigation du gouvernement car la Ligue d'Augsbourg est en train
de se constituer, sous l'impulsion de Guillaume d'Orange, et la
diplomatie française redoute la coalition des deux principales puissan-
ces maritimes : Angleterre et Provinces-Unies. L'heure n'est plus à
régler la carence de port en Manche, mais à parer au plus pressé et à
garantir la protection du littoral contre les insultes de la Royal Navy. A
cette fin, Vauban, chargé d'inspecter les côtes normandes et bretonnes,
visite Cherbourg, au début de l'été 1686 et s'attache à évaluer l'enjeu
que pourrait représenter la ville, ses vulnérabilités et ses atouts 11.
Frappé par l'exceptionnelle position de Cherbourg, audacieusement
au coeur de la Manche, Vauban note que l'espace de mer qu'il y a d'ici
en Angleterreforme un détroit par où ilfaut que tout le commerce du Nordpasse,
à moins de faire tout le tour de l'Ecosse qui est long et fort périlleux. Aussi
adhère-t-il à l'analyse que Baudouin avait énoncée entre 1665 et 1678
car ilfaut convenir que de tous les endroits du royaume ou (les) ennemis peuvent
faire une descente, aucun ne leur convient mieux que cette presqu 'île... Les meil-
leurs de leurs ports et de leur rades sont si bien situé pour de telles expéditions
qu 'ils semblentfaits exprès, vu qu 'en moins de huit heures de temps, ils peuvent
être de ces ports à nos côtes qu'ils pourroient surprendre9.
D'autre part, le Cotentin — et en particuler Cherbourg —, peu-
vent se transformer en bastions inexpugnables : à hauteur de Caren-
tan et de Créances, la mer pénètre profondément, réduisant l'isthme

11. Mémoire de Vauban du 15 juillet 1686. SHAT, arch. génie, art. 8, Cherbourg, section 1. Le
mémoire a été publié in extenso et quasiment sans fautes sous le titre « Mémoire sur les fortifications
de Cherbourg », in Mémoires de la Société nationale académique de Cherbourg, Cherbourg, Imp. Marcel
Mouchel, 1852, p. 11-96.
Vauban, thuriféraire de Cherbourg 79

à 5 lieues ; aussi, cet espace composé de collines, marécages et petits bois tail-
lis, entrecoupé de chemins creux, étroits et d'herbages fermés de grandes haies
et fossés, interdisant l'emploi de la cavalerie, favorise-t-il une posture
défensive. En cas d'opération combinée anglaise, Cherbourg ne pour-
rait être secourue que par une espèce de miracle, au point que Vauban craint
que les Anglais ne transforment la ville en tête de pont : on ne peut
pas douter que l'Angleterre ne puisse facilement mettre 20, 30 à 40 mille hom-
mes pied à terre, et davantage, or l'éloignement de nos armées leur donnera tou-
jours le temps défaire tout ce qu'ils voudront. Dramatisant la menace, Vau-
ban dresse un tableau apocalyptique de la situation : par l'occupation
de la presqu'île, l'ennemi peut s'ouvrir une porte au coeur du royaume, d'autant
plus facile, que n 'ayant ni place, ni pays assez coupés, ni difficiles pour lui
empêcher le chemin... [une telle entreprise]peut nous attirer la guerre tout d'un
coup dans le milieu du royaume, et causer des révolutions très dangereuses dans
l'Etat, eu même égard au mécontentement général des nouveaux convertis qui
n 'est pas prêt définir ; joint que cela pourrait donner lieu aux Anglais de réveil-
ler leurs vieilles prétentions sur la Normandie. D'ailleurs le château, le don-
jon et les remparts médiévaux attestent de l'importance — durant
la guerre de Cent ans —, de Cherbourg, dernière place de Norman-
die à avoir été évacuée par les Anglais12.
Cherbourg, malgré sa grande vulnérabilité, bénéficie d'un atout
prodigieux : son port formé par l'embouchure de la petite rivière Divette...
qui peut être rendu fort joli et capable de recevoir bon nombre de frégates de 20,
24, 30 et 36 pièces de canon qui seraient là mieux placées qu 'en aucun lieu
du royaume pour la course, si chère à Vauban, au détriment de la guerre
d'escadre. Vauban conclut que Cherbourg est une place de la dernière
conséquence... de tous temps très considérable pour ceux qui en ont été les maî-
tres ; mais infiniment plus présentement que par le passé. Aussi préconise-t-il
un plan en trois volets pour mettre [Cherbourg] en état de pouvoir tout atten-
dre de sa résistance.
Premier volet, la place forte 13, avec réfection du château, du don-
jon, de l'enceinte médiévale et l'édification d'une nouvelle enceinte,
bastionnée à la« Vauban », comportant trois bastions et quatre ouvrages
à corne, réunis par des courtines, protégées par des demi-lunes, tenailles
et redoutes, qui enserreraient les faubourgs et le vieux Cherbourg ;
le tout, placé derrière un glacis et des fossés inondables grâce à douze
écluses.
La garnison compterait 4 000 fantassins et 300 dragons. Au sommet

12. Très précisément le 14 août 1450. Les Cherbourgeois pour les préjudices subis pendant la
guerre de Cent Ans obtiendront du roi de France à partir de 1464 l'affranchissement de toutes tailles,
aides, quatrièmes et autres impositions. Privilège reconduit périodiquementjusqu'à la Révolution française.
13. Cf. plan n° 1.
80 Michèle Battesti

de son art, Vauban propose là un archétype de science des fortifica-


tions et de l'emploi de l'eau dans la défense d'une place.
Deuxième volet : le port, avec un bassin à flot, établi dans la lagune
de la Divette, en amont d'une grande écluse de 32 pieds, à contruire
au pied de la Tour Longue, défendue — à l'est —, par
une redoute. Il pourrait contenir 40 frégates de 20 à 40 canons et
autant de navires de commerce. En aval de l'écluse, le chenal d'accès,
resserré entre deux jetées, servirait d'avant-port pour des navires de
500 à 600 tonneaux. Seule innovation par rapport aux proposition
de Clerville en 1665 : l'écluse, système pour lequel Vauban éprouve
une prédilection particulière.
Troisième volet : la défense de la rade, avec la construction de
trois batteries de 8 à 10 pièces : une sur le musoir de la jetée ouest,
à l'entrée du port ; une autre,' soutenue par une tour, à la pointe
du Homet une dernière, à la fosse d'Omonville. Elles seraient en mesure
de croiser leurs feux pour défendre la fosse du Galet, et les vaisseaux...
y trouveront leur sûreté, en mouillant au pied ou en jetant (l'ancre) dans la dite
fosse. Cette allusion à la fosse du Galet confirme que Vauban n'a nul-
lement imaginé d'y construire un port.
Le devis général évalué à 2 102 400 livres en affecte le quart
(502 960 livres) aux installations concernant la marine. Vauban, conscient
que ces dépenses risquent de paraître dispendieuses d'autant que cer-
tains pourraient proposer une solution radicale et peu onéreuse (raser
la place pour dissuader l'ennemi de s'y retrancher), prend la précau-
tion de devancer ses détracteurs : il affirme quand cette place ne ferait
autre chose que d'amuser l'ennemi un mois ou cinq semaines, ce serait toujours
rendre un service très considérable à l'Etat, puisque sa résistance donnerait le
temps à nos armées de s'approcher, à la noblesse et à la milice du pays de s'assembler,
et de prendre quelques postes pour l'empêcher de passer outre ; d'autre part
le rasement de cette place ne ferait que faciliter encore plus les descentes, mettrait
l'ennemi en état de s'emparer beaucoup plus aisément de la presqu'île, (et) de
se porter dans les premiers jours sur l'isthme.
Pour Vauban, Cherbourg est avant tout une place forte chargée
d'assurer la défense du Cotentin et d'empêcher qu'une brèche puisse
menacer la défense générale du royaume. En fait de port, Vauban
prévoit, non un port militaire d'envergure, appelé à devenir une nou-
velle base d'opérations de la marine de haut bord, après Brest et Tou-
lon, mais un simple port destiné au commerce et à la course. Se con-
tentant de transposer à Cherbourg les recettes de Dunkerque, sa per-
ception du port s'inscrit dans la stratégie navale de la puissance à
dominante continentale qu'est le royaume de France. En conclusion,
son plan de 1686 n'a rien de prémonitoire en ce qui concerne le deve-
nir du Cherbourg port-arsenal.
Vauban, thuriféraire de Cherbourg 81

IL — Les avatars du projet de Vauban et le désastre


de La Hougue
Vauban, à la différence du sieur Baudouin, réussit à convaincre
Louis XIV du bien-fondé de son projet, approuvé par le Roi le 9 octobre
1686. Les travaux peuvent débuter dès le printemps suivant. Quel-
ques trois cents maçons sont dépêchés pour renforcer la main-d'oeuvre
locale. S'amorce alors une véritable course contre la montre : l'enjeu
est d'achever la fortification de Cherbourg avant que la guerre n'éclate.
Or les événements s'accélèrent, la conjoncture d'une crise dynastique
et de la captation de la couronne d'Angleterre par le prince d'Orange
semble imminente. Dans l'attente de cet événement redouté, Louvois
préconise le rasement préventif de plusieurs places fortes en cours de
construction. Par lettre du 15 août 1688, il prévient Vauban de cette
occurrence, arguant que l'inachèvement des fortifications risque d'attirer
l'ennemi, lequel pourrait les mettre en si bon état que ce serait une affaire
que de [les] reprendre14. En somme, Louvois retourne à Vauban les argu-
ments que celui-ci avait cru bon d'anticiper...
Dès octobre 1688, les travaux sont suspendus. En décembre, tombe
l'ordre irrévocable de raser toutes les fortifications dans les plus brefs
délais. Entre temps Guillaume d'Orange a bel et bien débarqué en
Angleterre, s'y adjugeant la couronne de son beau-père bientôt réfu-
gié à Saint-Germain-en-Laye.
Placé devant le fait accompli, Vauban s'insurge, tente de préser-
ver l'essentiel de son projet cherbourgeois15, et oppose à Louvois une
solution de bon sens : miner le château et autres ouvrages fortifiés
pour être en état de les faire sauter au besoin et continuer sa nouvellefortification.
Il insinue d'autre part que peut-être les Anglais auront... assez d'affaires
chez eux, pendant cette année, pour ne pas songer à celles des autres ; d'ailleurs,
ajoute-t-il, je crains que le rasement de cette place ne les attire là ; et il ter-
mine sa requête en écrivant : Je vous demande pardon sije prends la liberté
de revenir àla charge sur cette place, mais je ne puis ôter de l'esprit le danger
auquel nous nous exposons par son rasement.
Mais la plainte de Vauban est dédaignée. Louvois n'entend pas
se laisser donner de leçon par son protégé ; il lui répond le 2 février
1689 :Je vousferai convenir, quandje vous verrai, que rien n'est plus contraire
au service du roi que ce que vous proposez à l'égard de la conservation de Cher-
bourg. Les travaux de démolition sont donc exécutés dans un temps

14. Augoyat, Aperçu historique sur les fortifications, p. 130-131.


15. Lettre de Vauban à Louvois, 25 janvier 1689.
82 Michèle Battesti

record. Dès le mois de mars, les fortifications du vieux Cherbourg


sont jetées à bas, à l'exception des tours des Sarrasins et de l'Eglise,
conservées en l'état.
Au lieu de replacer la décision de Louvois dans son contexte géné-
ral — Cherbourg ne fait que partager le sort de bien d'autres places
de mer ou de terre, (Boulogne, Grandville, Stenay, Dôle, La Fère,
Ham) 16 — les contemporains trouvent la mesure extraordinaire et lui
prêtent une signification autre que stratégique. Elle serait l'effet d'une
jalousie du marquis de Louvois, ministre de la guerre, envers le marquis de Sei-
gnelay, ministre de la Marine17. Et Nicolas-Joseph Foucault de préciser
en 1688, le Roi avaitfait travailler à la citadelle de Cherbourg par M. de Vau-
ban. Elle était fort avancée lorsque M. de Louvois, pour donner du chagrin
à M. de Seignelay plutôt que pour le bien du Service, obtint du Roi un ordre
pour la faire démolir.
De là prit naissance l'idée que Cherbourg aurait été victime de
sourdes rivalités au sein de la Cour. Dans ce contexte, le désastre
de La Hougue ne peut être interprêté que comme une sanction.
Le propos de cette étude n'est évidemment pas de décrire toutes
les suites de la bataille de Barfleur mais d'éclairer son épisode
cherbourgeois18. A l'aube du 30 mai 1692, Tourville, vice-amiral de
France depuis 1689, avec une quarantaine de navires de sa flotte, plus
ou moins malmenée par les combats, essaie de rallier Saint-Malo par
le raz-Blanchard, pour échapper aux Anglo-Hollandais. Sa retraite
est dangereusement retardée par le vaisseau-amiral, le Soleil Royal,
104 canons, transformé en écumoire par les boulets de la flotte com-
binée. A 18 heures, la force du courant le contraint à jeter l'ancre
devant Cherbourg, où il doit se résoudre, vu l'état de son trois ponts,
à transférer sa marque sur l'Ambitieux. A 23 heures, l'armée navale
remet sous voile et se dirige vers le raz-Blanchard. Mais 22 vaisseaux
seulement parviennent à le franchir, les autres, plus puissants, donc
plus lourds, surpris par le renversement de marée, et incapables de
mouiller, dérivent vers l'est à la merci de l'ennemi. Trois d'entre eux
ne peuvent dépasser Cherbourg : le Soleil Royal, l'Admirable (90 canons)
du chevalier de Beaujeu et le Triomphant (76 canons) de Machault-
Belmont. Dix autres, avec Tourville, réussissent à se réfugier dans
la rade de La Hougue où ils retrouvent deux navires de la division
Nesmond. Devant la dislocation de la flotte française, l'ennemi se scinde
en plusieurs escadres de chasse et l'amiral Delavall s'embusque au
large de Cherbourg avec 17 vaisseaux et 4 brûlots tandis que Russell,

16. Augoyat, Op. cit., p. 152.


17. Lepotier, Op. cit., p. 115.
18. Charles de La Roncière, Histoire de la marine française, tome VI, éd. Pion, p. 95 et s.
Vauban, thuriféraire de Cherbourg 83

à la tête de 40 vaisseaux et de nombreux brûlots, se met à la poursuite


de Tourville.
Le premier acte du drame se déroule à Cherbourg. Le Soleil Royal,
les mâts brisés, s'échoue devant la fosse du Galet ; le Triomphant, près
de l'embouchure de la Divette ; l'Admirable sous Tourlaville. Pour assurer
leur défense, ils ne disposent que de leur propre artillerie et des 7
pièces du fort du Longlet que les Cherbourgeois ont construit à leurs
frais, deux ans auparavant, au nord-ouest de Cherbourg, à mi-distance
de la ville et de la fosse du Galet.
Delavall, qui a transféré se marque sur le Saint-Albans, ne tarde
pas à tester le dispositif de défense français. Avec un autre navire
léger, le Ruby, et deux brûlots, il tente de pénétrer dans la rade mais
un feu nourri l'oblige à retraiter. Le lendemain, dimanche 1er juin,
il attaque à nouveau avec ses navires légers, et 4 brûlots, avec, en
couverture, le reste de son escadre tenue au large par crainte d'échouage.
Les trois vaisseaux français, submergés de coups, se défendent avec
acharnement au point que les bordées du Soleil Royal mettent à mal
l'amiral anglais : Je puis dire sans vanité que l'action fut chaude, écrira-t-il
à l'issue du combat. Pour obtenir la décision, il donne de ses brûlots,
le premier, le Hound, du capitaine Thomas Foulis, est coulé alors qu'il
s'apprête à jeter ses grappins sur le Soleil Royal : le second se brise
sur les rochers du Homet ; mais le troisième, le Blaze, du capitaine
Thomas Health, parvient à accrocher la poupe du trois-ponts qui continue
de tirer. Tout est alors perdu. L'incendie gagne rapidement le maga-
sin des poudres et l'orgueil de la marine de Louis XIV saute dans
un bruit affreux projetant en l'air les cadavres de son équipage comme
des mouches qui retombent loin sur le rivage19. Un seul officier survit
à cet holocauste sur les 976 hommes présents à bord. Le Triomphant,
accroché par le brûlot Wolf du capitaine Greenaway, est brûlé aussi-
tôt, mais les blessés et l'équipage ont pu être évacués à temps ; il
en fut de même pour l'Admirable avant qu'il ne soit incendié à son tour
par les chaloupes anglaises. L'épilogue intervint durant les deux jours
suivants à La Hougue où le triumvirat, incapable d'improviser une défense
avec le recours des batteries de l'armée, ne pourra empêcher les brûlots
et chaloupes de Russell d'incendier 12 vaisseaux échoués. Au total, les
suites de la bataille de Barfleur coûtent 15 grands vaisseaux et suscitent
un débat jamais éteint sur le thème : le désastre aurait-il pu être évité !

19. Le bruit fait sortir précipitamment les Cherbourgeoisde l'église où ils entendent la messe
célébrant la Sainte Trinité. Leur curé, l'abbé Pâté, fait alors le voeu d'accomplir un pèlerinage si
ses administrés sont épargnés. Comme ce sera le cas, durant 35 ans les Cherbourgeois se rendront
tous les 1er juin en procession à l'ermitage de Notre-Dame de Grâce. Eugène Liais, Cherbourg, la
ville, son port et
son commerce, Cherbourg : 1871, p. 38 et s.
84 Michèle Battesti

A en croire les historiographes de Cherbourg, la réponse est posi-


tive et la décision de Louvois de raser les fortifications en 1688 est
cause de tous les maux20. La réalité n'est pas aussi simple et appelle
plusieurs remarques. En premier lieu, les travaux n'étaient pas aussi
avancés qu'on a bien voulu le dire. Vauban, frustré par le rasement
de Cherbourg, s'acharne à faire croire qu'il ne manquait que 5 ou
6 mois de travail pour [que la place soit] dans un très bon état de défense21.
Cette assertion, exagérée — même pour le vieux Cherbourg, eu égard
à son état de décrépitude — est erronée pour tout ce qui concerne
la nouvelle enceinte, le port et les batteries défendant la rade, pour
lesquels les travaux n'avaient tout simplement pas même commencé22 !

Bien sûr, il ne peut être préjugé de l'état d'avancement dans lequel


ils auraient été trois années plus tard, en 1692, mais vu l'ampleur
des travaux à réaliser il est vraisemblable qu'ils n'auraient pu être
achevés à temps, un peu comme si le plan de Vauban était en quel-
que sorte en retard d'une guerre.
En second lieu, même achevé, le port prévu à l'embouchure de
la Divette n'aurait pu recevoir les trois vaisseaux avariés, respective-
ment de 104, 90 et 76 canons. Inévitablement, les vaisseaux étaient
condamnés à s'échouer et à devenir des proies faciles pour les brûlots
ennemis.
Enfin, dernier point, le dispositif défensif imaginé par Vauban pouvait-
il jouer en faveur de ces vaisseaux échoués ? Le projet Vauban était
destiné, avant tout, à parer une attaque venant de la terre : son réseau
de batteries aurait-il été suffisant pour contrer une attaque venant de
la mer ? Un adversaire déterminé, — Delavall ne pouvait que l'être
puisqu'il avait l'opportunité de détruire le Soleil Royal, vaisseau-symbole
par définition —, se serait-il laissé décourager par des batteries terres-
tres ? N'aurait-il pu prononcer une attaque, éventuellement de nuit,
en toute impunité ? Reste une inconnue : l'attitude des Anglais si Cher-
bourg avait été réputée puissamment défendue. Peut-être que cette
considération aurait été globalement dissuasive et que — dans ce cas
—, les trois malheureux vaisseaux français auraient échappé à la

20. Par exemple, voir De Bon, Cherbourg, dans Les ports militaires de la France, Paris : Challamel,
1867, p. 14 « il est permis de croire que si les batteries commencées sur les plans de Vauban avaient
été achevées, elles auraient prévenu la destruction des trois vaisseaux, qui échappés au désastre de
La Hougue, furent brûlés à leur portée par l'ennemi » ; ou bien Lepotier, op. cit., p. 112, « le sort
des trois vaisseaux put être différents ».
21. Mémoire de Vauban fait à Honneur le 30 novembre 1694, SHAT, Bib. génie,/0 33 i ; Le Pele-
tier dans son rapport d'inspection du 20 septembre 1700 est encore plus optimiste, « si on avait employé
ce qu'en a coûté la démolition à achever les ouvrages commencés, on aurait pu les mettre à peu
près à perfection », SHAT, arch. génie, art. 8, Cherbourg, section 1. Ces affirmations ne sont pas corro-
borés par les plans de 1687 et 1688.
22. Voir les plans, ibid.
Vauban, thuriféraire de Cherbourg 85

curée et pu être ultérieurement renfloués. Pure spéculation : le plan


de Vauban est bien tardif et il est vraisemblable que son dispositif
n'aurait pu interdire l'attaque de Delavall et que les brûlots auraient
dans tous les cas commis leur oeuvre mortifère. Finalement, aucune
occasion n'a été perdue avec la décision de Louvois de raser Cherbourg.

III. — Les incidences du désastre de La Hougue.


Le drame du Soleil Royal confère une notoriété inattendue à Cher-
bourg et à sa fosse du Galet. La proposition d'y construire un port
y gagne en acuité. Le capitaine de vaisseau de Relingue et le direc-
teur des fortifications de Normandie, Benjamin de Combes, s'y ren-
dent en toute hâte, quelques jours après le drame ; ils sont suivis le
13 juin par le maréchal de Bellefond23. Mais la visite ne manque pas
de décevoir ces personnalités qui affichent le même scepticisme que
les commissaires du roi en 1664 : le port qu'on y ferait ne pouvait pas
tenir plus de trois ou quatre vaisseaux de 50 à 60 canons, après qu'il en aurait
coûté beaucoup d'argent et de préciser que jamais on n'a pu y faire entrer
le Soleil Royal pour l'y échouer en haute marée. Cet avis, défavorable, n'élimine
pas pour autant la candidature de la fosse du Galet. Pontchartrain,
successeur de Seignelay (mort en 1690), ne se satisfait pas du verdict
énoncé à chaud dans les jours suivant le désastre. Il demande un com-
plément d'information, en septembre 1692, à la suite de quoi deux
projets lui sont présentés, début 1693.
Le premier émane du sieur Du Tastet24, vraisemblablement com-
mandité par Pontchartrain lui-même, pour dresser le plan de la rade
de Cherbourg et étudier comment en assurer la défense en tirant par-
tie de la fameuse fosse du Galet. D'après la lecture de ses deux plans.
Du Tastet25 reprend le système de l'écluse choisi par Vauban, pour
son port de la Divette. Il préconise en effet l'aménagement d'un avant-
port, dans la fosse, qui communiquerait par une écluse avec un bas-
sin à flot, d'environ 130 toises sur 37, creusé dans l'embouchure du
petit cours d'eau drainant le Pré du Roi. (Il s'agit de l'emplacement
de l'actuel arsenal). Une enceinte fortifiée enserrerait le bassin, les
magasins et chantiers attenants. Pour assurer la défense de la rade
et du port, Du Tastet propose de hérisser de batteries toutes les poin-
tes et de bastionner le fort du Galet.

23. Rapport du 14 juin 1692, Arch. nat., Marine, 3 JJ 131, portefeuille 107, pièce 26.
24. Seuls deux plans en date du 9 janvier 1693 et signés par Du Tastet nous sont parvenus ;
le mémoire les accompagnant est introuvable. SHAT, arch. génie, art. 8, Cherbourg, section 1, plans
n° 4a 1et 4a 2.
25. Cf. Plans n° 2 et 3.
86 Michèle Battesti

Le second projet, présenté à Pontchartrain, en mars 1693 n'est,


sejon Benjamin de Combes auquel il a été adressé pour examen, que
l'exhumation de celui refusé en 1665 : ce dessin est semblable à celui que
j'ai vu du sieur Baudouin, apothicaire au dit Cherbourg. Je n'y trouve différence
que le risban au milieu de l'entrée26. En dépit de l'assertion de Combes,
la nouvelle mouture du plan de Baudouin paraît toutefois singulière-
ment remaniée et plus sophistiquée, autant qu'il est possible d'en juger
en l'absence du plan initial qui permettrait une meilleure comparai-
son. Un système de 6 jetées — ou môles —, assurerait la fermeture
de la petite rade de Cherbourg et la constitution d'un port dans l'anse
du Homet27. Le principe est d'enraciner deux jetées de quelque 300
toises, sur la pointe du Homet et sur l'île Pelée28. Leurs musoirs
seraient séparés par une passe de 800 toises, au centre de laquelle
serait construit un risban. Deux'jetées fermeraient l'anse du Homet,
l'une de près de 400 toises, appuyée à angle droit sur celle du Homet,
et l'autre, de 80 toises, implantée dans la pointe du Galet. Deux autres
môles compléteraient la fermeture à l'est de la rade. Les dépenses
sont estimées à 4 millions de livres ! Nous sommes très loin de l'uni-
que jetée de 600 toises, annoncée dans le projet de 1665. Le plan
a en quelque sorte gagné... en utopie. A présent, il s'agit rien moins
que de construire près de 1 700 toises de jetées à pierres perdues, sans
compter un risban en eau profonde ! Combes oppose la même fin
de non-recevoir qu'en 1665 et ironise à son tour sur l'excessive dépense
et l'incertitude du travail et du succès29.
Il faut se rendre à l'évidence : mis à part les auteurs des deux
projets de 1693, la fosse du Galet ne séduit personne et fait même
l'unanimité contre elle. Pourtant, par un tour de passe-passe dont
l'historiographie a le secret, les deux plans ont été imputés à Vauban,
sans doute pour les gratifier de sa prestigieuse autorité ; il est même
parfois précisé que le second avait sa préférence30. En fait, aucun élé-
ment ne laisse supposer que Vauban ait pris connaissance des projets
qui lui sont abusivement attribués. Il n'y fait nullement allusion dans
ses deux mémoires ponctuant ses visites des côtes de Normandie, en 1694
et 169931. A ces deux occasions, il réitère sans en changer un iota,
26. Dans ce cas également nous ne disposons pas du mémoire explicatif à Pontchartrain. Il ne
subsiste que le plan et le mémoire de de Combes en date du 1re mars 1693. SHAT, arch. génie, art.
8, Cherbourg, section 1, plan n° 42.
27. Cf. plan n° 4.
28. Ces mesures sont calculées d'après l'échelle figurant sur le plan. Généralement d'après les
historiographesde Cherbourg les dimensions de ces jetées seraient respectivement de 200 et 600 toi-
ses, voir Lepotier, op. cit., p. 134.
29. Mémoire de Combes du 1er mars 1693, op. cit.
30. Lepotier, op. cit., p. 134.
31. Preuve par l'absurde, l'auteur du mémoire de 1777, de la Bretonnière, pourtant prompt
à en appeler au parrainage de Vauban, ne lui impute pas ce qu'il nomme I'« ancien projet ». Par
Vauban, thuriféraire de Cherbourg 87

son projet de 1686. La défaite de Tourville, interprétée comme un


échec de la guerre d'escadre, confirme même Vauban dans sa foi indes-
tructible dans la guerre de course. Le port de Cherbourg lui paraît
plus que jamais d'actualité, mais tel qu'il avait été projeté, avec son bassin
et ses écluses. Ce port, affirme-t-il, ne peut être que de marée, mais il
serait aisé d'y ajouter un bassin où des vaisseaux de 40 canons pourraient demeu-
rer à flot ; voir, sur cela, le vieux projet. Il n'y a qu'à le suivre en tous
les points32.
Pour en finir avec les projets de port à Cherbourg, en cette fin
de XVIIe siècle, Le Peletier, dans son rapport d'inspection de 1700,
reprend la proposition de Clerville de 1665 de restaurer le port de
commerce dans l'embouchure de la Divette33. Il préconise de cons-
truire deux jetées de bassinage, des écluses pour désenvaser l'embou-
chure et de restaurer le pont de pierre. Cette proposition est en fait
variation autour du port de commerce préconisé par Clerville — et
d'une certaine façon —, par Vauban lui-même. La boucle est ainsi
bouclée. L'épilogue toutefois n'interviendra qu'en 1738 avec la cons-
truction du port de commerce par les ingénieurs du génie, les sieurs
de Caux et Hue de Caligny, selon des plans proches de ceux de Vauban.
La bataille de La Hougue et son épisode cherbourgeois ont finale-
ment ouvert la compétition entre La Hougue et Cherbourg, pour l'éta-
blissement d'un port militaire, dont le désastre a confirmé l'absolue
nécessité. Mais contrairement à l'opinion couramment admise, les con-
temporains n'en ont pas pour autant plébiscité Cherbourg ; au con-
traire, le consensus s'est porté sur La Hougue. Bellefonds et consorts
l'affirment : si on voulaitfaire la dépense d'un port dans la Manche, La Hou-
gue (est) le lieu le plus convenable34. Combes, formé à la dure école du
grand amiral hollandais Ruyter, arrive aux mêmes conclusions : il
faut privilégier La Hougue, car, avec la même dépense et sûreté de réussir,
cet endroit [La Hougue] (et supérieur à Cherbourg), étant couvert desfâcheux
vents, et (offrant) une très bonne rade, ce qui n'est pas à Cherbourg — (M. de Tour-
ville peut juger des conséquences) — et ce n 'est pas connaître la mer, ni ses
mouvements, que de savoir qu 'en fermant le passage entre Saint- Vaast de La
Hougue et l'île Tatihou, elle montera plus qu'à son ordinaire3*.
Vauban, lui-même, partage le point de vue de ses contemporains :
dans la meilleure rade de France... on peut, avec un grand travail et beaucoup

ailleurs il se félicite que celui-ci n'ait pas reçu un début d'exécution qui aurait obéré ses chances
de construire une grande digue entre l'île Pelée et Querqueville. Mémoirefait sur les ordres de M. de
Sartines, Cherbourg ; imp. Clamorgan, 1796, p. 15.
32. Mémoire de Vauban du 21 octobre 1699, SHAT, Bib. génie, f° 33 i, mémoire n° 17.
33. Rapport d'inspection du 20 septembre 1700, SHAT, arch. génie, art. 8, Cherbourg, section 1.
34. Rapport du 14 juin 1692, op. cit.
35. Mémoire de Combes du 1er mars 1693, op. cit.
88 Michèle Battesti \

de dépenses, faire un excellent port36. Dans son esprit, cette profession de j

foi, en faveur de La Hougue, n'est pas antinomique avec son projet


cherbourgeois. Ils ne s'excluent pas ; au contraire, ils se complètent !

(la place forte de Cherbourg devant assurer la défense du Cotentin


et par là même les arrières de La Hougue). |

Enfin, pour Vauban, le désastre de La Hougue, consommant l'échec


de la guerre d'escadre, présage inévitablement de probables descentes
de l'ennemi, auquel il n'est plus question de disputer la maîtrise des
mers. Dans ce contexte, moins que jamais Cherbourg n'est un poste à
négliger. Aussi, lors de ses deux visites de 1694 et 1699, réitère-t-il sa
demande de rétablissement de la place forte, conformément à son plan
de 1686, non sans se lamenter sur le gâchis que fut pour lui son rase-
ment en 1689 37. Cette place est tellement démolie, écrit-il, qu'on n'y con-
naît plus trace de fortification, vieille ni nouvelle, que par les monstrueux quar-
tiers de murailles renversées des vieilles tours de son château que je n'ay pu
voir sans mal de coeur. j

La seule nouveauté, par rapport à son projet de 1686, tient au


renforcement du dispositif prévu pour la défense de la rade et de
ses environs. Son plan, peaufiné en 1694 puis en 1699, prévoit j

maintenant la construction de trois grosses tours susceptibles de


battre toute l'étendue de la rade en croisant leurs feux : une première
sur la pointe du rocher de Tourlaville, armée de 12 à 15 gros
canons et servie par une garnison de 40 à 50 hommes ; une seconde,
plus grande, qui lui ferait face, sur la pointe de l'île Pelée, dotée
de 20 pièces et d'une garnison de 60 à 80 hommes ; enfin, une
troisième, sur la pointe avancée du Homet. De plus, il préconise
la construction, par le travers de l'île Pelée, d'une muraille de 8 pieds
d'épaisseur sur 8 à 10 de haut qui serait à hauteur des plus hautes marées
et donnerait un grand abri derrière l'île qui réparerait en partie le défaut de
cette rade qui est d'être peu abritée et qui est d'ailleurs très bien placée
et de bonne tenue38.
Ainsi Vauban, dépêché pour inspecter les côtes de Normandie dans
les années qui ont suivi le désastre de La Hougue, ne se déjuge-t-il I

pas. Il ne voit, dans les avatars de la flotte de Tourville, que confir- !

mation de ses pires appréhensions et il réclame 1) l'aménagement d'un


port corsaire ; 2) la fortification de Cherbourg ; 3) le renforcement
sensible de la défense des côtés avec une évidente inflation de tours !

et de batteries. Il est plus que jamais exclu pour ce stratège continental


de défendre le littoral grâce à une flotte de haut bord. La ceinture de

36. Rapport de Vauban, fait à Honneur le 30 novembre 1694. SHAT, Bib. génie,f° 33 i, mémoire
n° 8.
37. Mémoire du 30 novembre 1694, op. cit.
38. Mémoire du 21 octobre 1699, op. cit.
Vauban, thuriféraire de Cherbourg 89

defer doitcouvrir impérativement chaque parcelle du littoral et la guerre


de course est la seule stratégie navale, à la fois praticable et rentable.
La bataille de La Hougue a donc conforté les options continentales de
la stratégie navale de la France de Louis XIV, ce qui est finalement
contradictoire avec le principe d'établir une grande base d'opérations
en Manche.

Conclusions

Le mythe associant le port-arsenal de Cherbourg à Vauban et à


la bataille de La Hougue ne résiste pas à l'analyse, pas plus qu'aux
images véhiculées par les historiographes de la ville.

Vauban « découvreur » du site de Cherbourg ?

Peut-on attribuer sérieusement à Vauban la découverte capitale en 1686-1699


du site de Cherbourg alors que les drapiers cherbourgeois et l'apothi-
caire Baudouin, vingt ans plus tôt (1665-1678), avaient déjà donné
une analyse tout aussi magistrale que le maréchal sur la situation
géostratégique du port ? Les Romains et les hommes du Moyen Age,
en y érigeant une forteresse, ont découvert Cherbourg bien avant.
Il est toutefois indéniable que Vauban, en s'intéressant à Cherbourg,
l'a réactualisé et lui a fait bénéficier de son aura prestigieuse,
réveillant la petite cité marchande, assoupie depuis la fin de la guerre
de Cent Ans. Aussi les Cherbourgeois lui ont-ils su gré de cette
redécouverte.

Vauban, thuriféraire de Cherbourg ?

Cette image repose sur un malentendu. Vauban, stratège conti-


nental, n'a pas du tout pressenti le destin maritime de Cherbourg.
Son plan, inscrit dans le cadre rigide de la défense des côtes, préco-
nise la mise en place d'une place forte, véritable extension de la cein-
ture de fer, doublée d'un port destiné à la course. Manifestement, le
maréchal n'a pas compris que la rade puisse être fermée. La méprise
tient au fait qu'au cours du XVIIIe siècle, à la faveur d'opérations
confuses, les projets de construction d'un port dans la fosse du Galet
lui ont été indûment (et peut-être volontairement) attribués. Son idée
de séparer port miliraire, à La Hougue et place forte, à Cherbourg,
n'a pas été perçue, ou a été carrément occultée par les tenants de
l'essor cherbourgeois.
90 Michèle Battesti

Cherbourg, victime d'une série d'occasions manquées ?

Il est certain que la ville et ses bourgeois avaient tout à gagner


de l'exécution du projet de Vauban en 1686 et ont souffert de son
ajournement. Il est moins sûr que la décision de Louvois ait été pré-
judiciable aux vaisseaux du Roi venus s'échouer en 1692. Le destin
se serait inexorablement accompli, car même exécuté, le projet de Vauban
n'était pas conçu pour parer le type d'attaque dont les vaisseaux ont
été victimes. Paradoxalement, le rasement de la forteresse a même
pu rendre service à la ville en l'ouvrant sur la modernité alors qu'elle
vivotait derrière ses remparts médiévaux. Par ailleurs, les historiogra-
phes insistent beaucoup sur l'impéritie des gouvernants refusant d'engager
de somptuaires dépenses pour construire un port au Galet. L'examen
de la topographie du site, la difficulté technique que suppose son amé-
nagement, démontrent à l'envie qu'il s'agissait d'une utopie et que
Clerville et les autres visiteurs ont été sages en refusant une aventure
dispendieuse, vouée à l'échec. Il ne faut pas oublier qu'indépendam-
ment des vicissitudes politiques, la construction de la grande digue,
indispensable à la construction du port, a réclamé plus d'un demi-
siècle d'efforts. Donc dans ce domaine, aucune occasion n'a été per-
due. Au contraire, les travaux ultérieurs auraient pu être compromis
par des essais infructueux qui auraient gâché la rade.

La bataille dite de La Hougue, initiatrice de la construction du port militaire


de Cherbourg ?

Il est indéniable que le drame du Soleil Royal a eu un retentisse-


ment considérable et a donné à Cherbourg une certaine célébrité. Con-
séquence immédiate : le projet utopique de construire un port dans
la fosse du Galet a connu un succès et un rayonnement — inespérés
—, pour ses promoteurs ; de là prend naissance la compétition entre
La Hougue et Cherbourg. Or les contemporains, surtout les marins,
sont loin d'être convaincus que cette compétition avait lieu d'être et
Vauban, contre toute attente, partage leur avis. Par ailleurs, le désas-
tre de La Hougue est la confirmation de la nécessité de construire un
port en Manche mais il ne l'initie pas. La quête d'un tel port et la
préoccupation des gouvernants sont bien antérieures, comme les expé-
riences du Havre ou de Dunkerque le démontrent. Il reste que le désastre
de La Hougue perdure dans la mémoire collective et aura une influence
certaine sur les décisions de la fin du XVIIIe siècle.
Cherbourg, port artificiel créé par la volonté du Prince, a donc
généré un mythe fondateur. Pour des raisons politiques, la paternité
du port-arsenal devant revenir à Louis XVI, ce qui était compromettant,
Vauban, thuriféraire de Cherbourg 91

elle a été attribuée à un personnage neutre, Vauban, qui aurait pu


en son temps réveiller la cité en déshérance depuis la fin du Moyen Age.
Vauban a, contre l'avis de ses contemporains, très bien apprécié
la position géostratégique du port. Terrien, il a superbement ignoré
les inconvénients maritimes du site, pour n'en retenir que les avanta-
ges. Les ingénieurs plus au fait des choses de la mer n'ont pas eu
sa prescience. Les optimistes actifs, avec la foi des néophytes, ont par-
fois d'indéniables prémonitions.
Vauban ne peut toutefois pas être donné comme le fondateur de
la ville de Cherbourg comme port militaire et arsenal. Il n'a pas ima-
giné la fermeture de la rade pour créer une base d'opérations d'envergure.
Son projet a un caractère, terrien. Pour lui Cherbourg est un maillon
de sa ceinture de fer, tout au plus a-t-il envisagé sa transformation en
base de corsaires, servie par des bâtiments légers. Son projet n'a rien
de révolutionnaire, contrairement à celui de 1664, par ailleurs inexé-
cutable, en raison des limites techniques de l'époque. Réexaminé dans
le courant du XVIIIe siècle, réaménagé, il reçut un commencement
d'exécution en 1778 : toutefois, la grande jetée ne fermera pas uni-
quement la petite rade, entre l'île Pelée et la pointe du Homet, mais
elle incluera la grande rade, comprenant la pointe de Querqueville,
dans les environs de Cherbourg. L'oeuvre sera celle de La Breton-
nière et ne sera possible qu'avec les cônes de Cessait. L'entreprise,
commencée en 1783, ne s'achèvera qu'un demi-siècle plus tard, don-
nant la mesure, indépendamment des tribulations politiques de la France
révolutionnaire, de la difficulté technologique de l'entreprise. La Bre-
tonnière, ardent promoteur du port militaire de Cherbourg, contri-
buera à la confusion entre les différents projets et attribuera à Vau-
ban le projet de 1664, pour bénéficier de son aura et de son poids,
ce qui aboutit à la création du mythe. De même, la bataille de La
Hougue fut un argument récurrent, pour justifier les frais considéra-
bles que nécessita la construction de Cherbourg. Mais, à court et moyen
terme, la bataille n'eut aucune conséquence, si ce n'est de ferrer la
côte. La compétition entre La Hougue et Cherbourg ne prit fin qu'en
1783, neuf décennies plus tard.
Finalement, Cherbourg, comme base d'opérations et arsenal,
n'entrera en service qu'en 1858, sous Napoléon III. L'époque n'est
plus alors à l'affrontement avec l'Angleterre.

M. BATTESTI.
92 Michèle Battesti

Plan n° 1
Plan n° 2
Opinion publique, identité des institutions,
« absolutisme ».
Le problème de la légalité à Paris
entre le XVIIe et le XVIIIe siècle

1. — Introduction
Les débats récents sur la place de la narration en histoire et les
polémiques engagées à propos du statut actuel de l'histoire sociale ont
divisé profondément les chercheurs. Mais l'ensemble de la profession,
avec une unanimité et un soulagement peut-être un peu suspects, paraît
tomber d'accord au moins sur un constat fondamental : dans la recherche
il se serait produit, assez rapidement, et surtout à partir' de 1980-85,
un changement radical de position méthodologique au sujet de l'évé-
nement aussi bien que du politique. Bien que ces deux catégories de
la réflexion historique soient souvent assimilées de façon arbitraire,
il est incontestable que la dimension publique des rapports sociaux
et bien d'autres sujets classiquement plus « politiques » se retrouvent
aujourd'hui dans une position privilégiée et que, en même temps,
ce type d'analyse ne reproduit pas simplement la tradition hagiogra-
phique qui, depuis des siècles, s'efforce de renforcer les mythes, encore
bien enracinés, de la toute puissance de l'Etat.
98 Paolo Piasenza

l'Atlantique 1. Les thèmes classiques de la royauté, de la cour, de la


formation des élites, s'entremêlent aux travaux sur le langage et la
communication politique, sur l'identité des factions et la nature de
leurs conflits, dont on saisit mieux la complexité symbolique, sociale
et même juridique. Un secteur minoritaire (mais, peut-être le plus
intéressant) des nouvelles orientations de recherche s'est élaboré à partir
d'une analyse anthropologique des stratégies individuelles et de groupe
à l'intérieur de la formation de l'Etat moderne, en excluant volontai-
rement toute référence aux théories générales du pouvoir : on pour-
rait même affirmer que le renouvellement récent de l'intérêt pour la
dimension politique en histoire n'a pu se développer qu'à l'intérieur
d'une dissolution totale du langage politique contemporain et de ses
cadres traditionnels de références idéologiques et partisanes. Dans ce
contexte inédit et fragmenté de la recherche et, probablement, des
positions personnelles de bon nombre d'historiens, l'action de chaque
sujet du jeu politique n'apparaît plus déterminée a priori par sa posi-
tion reconnue dans la hiérarchie sociale ou dans celle du « pouvoir »
public et par ses simples appartenances idéologiques ou religieuses ;
ce qui permet de renoncer aux reconstitutions rigides et unidirection-
nelles de l'action politique et d'apprécier plus librement les rapports
entre les individus et les positions théoriques qu'ils expriment et qui
devraient servir de justification à leurs choix stratégiques. Dans ce
tournant méthodologique, c'est essentiellement le problème de l'iden-
tité des acteurs sociaux et de leur formation qui est remis en question
par rapport à une tradition historiographique figée dans le respect du
sens et de la validité de catégorie d'identification prédéterminées (pro-
fession, « ordres », statut institutionnel, etc.)2.
Il reste, toutefois, quelques domaines de la recherche qui, à mon
avis, semblent résister à ce bouleversement théorique : parmi ces der-
niers le thème de la formation de l'identité des institutions et celui
de l'« opinion publique » sont, peut-être, ceux qui pourraient ouvrir
quelque voie nouvelle à la réflexion des historiens. Face à la première

1. Il serait intéressant de reconstituer lerapport très contradictoire entre le succès de l'histoire


politique en France, du moins pour ce qui concerne la période moderne, et les différentes « phases
politiques » traversées par le pays ces dernières décennies. On peut se limiter à constater qu'un cer-
tain engouement de la part des historiens de gauche pour les mentalités, les sensibilités et autres
thèmes relativement insolites par rapport au passé, a laissé l'histoire politique, même pendant les
années les plus « chaudes », dans une position de marginalité absolue. Il suffirait pour s'en convain-
cre d'étudier de près l'accueil réservé par l'ensemble des revues spécialisées et par les historiens fran-
çais et étrangers au travail remarquable de Denis Richet, La France moderne. L'esprit des institutions.
Cet ouvrage, paru en 1973, semble n'avoir suscité que de l'indifférence, dont la signification, plus
ample qu'on ne pourrait le croire, mériterait une étude historiographique approfondie.
2. A ce propos, Simona Cerutti, La ville et les métiers. Naissance d'un langage corporatif. (Turin,
XVIIe-XVIIIe siècle), Paris, 1990.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 99

question deux positions surtout sont à souligner : d'un côté, l'esca-


motage du problème de l'idencité des institutions a traditionnellement
produit une simple description fonctionnelle de l'administration et des
corps de justice, assimilés purement et simplement à leurs compéten-
ces ; une description dans laquelle, de surcroît, les positions indivi-
duelles des fonctionnaires semblent toujours s'aplatir sur la dimen-
sion officielle du travail administratif accompli. De l'autre, et plus
récemment, a fait son apparition une tendance à la négation de toute
valeur de ce même cadre légal et l'on a identifié sommairement la
complexité de l'identité et de l'action des institutions à celle des indi-
vidus qui les composent, ce qui revient à oublier la signification des
traditions de corps, de continuité et de langage professionnel de ces
mêmes groupes.
Des problèmes presque identiques d'interprétation se posent au
sujet de l'autre thème auquel j'ai fait allusion : celui de la nature
de l'« opinion » politique à l'époque moderne. Ou, plus exactement,
des rapports entre la continuité et la rigidité des institutions, leur
savoir particulier et la communication symbolique qu'elles entretien-
nent avec le public. Il s'agit là d'un ensemble de pratiques de forma-
tion de l'Etat où la propagande, l'usage des différents ressorts législa-
tifs, les procès (en tant que messages politiques codifiés) et l'élabora-
tion publique de critères de légitimité de la part de nombreuses
institutions vont solliciter la réponse du public tout en structurant
progressivement des typologies inédites d'alliances entre différents
secteurs de la société. Au centre de cette sollicitation de l'« opi-
nion », on retrouve souvent les images très variables de la légalité :
la place sociale du droit et de sa capacité de médiation, la nature
de la délégation du pouvoir royal « absolu » ou la valeur et la
signification de la justice administrative ; des problèmes qui ont
tous provoqué un long débat, en France surtout, pendant l'époque
moderne. L'analyse contemporaine de ces questions est singulièrement
appauvrie par les élaborations les plus répandues au sujet de la
nature de l'« opinion publique » et par les anachronismes qui les carac-
térisent. Mon propos est d'illustrer la nature des tournants politiques
auxquels j'ai fait allusion en utilisant le cas parisien du XVIIe et du
XVIIIe siècles, une période pendant laquelle l'identité des institutions
a été marquée par un conflit inédit sur la place de la légalité dans
la société urbaine.
Les rapports entre les magistrats, les fonctionnaies et la popu-
lation parisienne se font à ce sujet très tendus et 1 application de
la loi criminelle dite de police et des différents systèmes adminis-
« »
tratifs de pacification sociale qui en découlent deviennent l'un des
enjeux majeurs du conflit politique entre différents secteurs des élites
100 Paolo Piasenza

urbaines3. La police se présente tour à tour comme une organisation


de pacification sociale, de médiation ou de répression, suivant les réfé-
rences centrales de l'identité institutionnelle des hommes qui la diri-
gent. Elle utilise, en conséquence, des moyens variés de communica-
tion avec le public, sollicitant la formation de différentes images urbaines
de la légitimité et du rapport « correct » entre le roi, ses hommes et
le peuple. En examinant les mutations subies par ce long discours
de formation de l'« opinion » urbaine, on ne peut pas esquiver le pro-
blème du caractère endogène ou exogène de la police parisienne par
rapport à la complexité sociale sur laquelle elle intervient. Une ques-
tion que l'on pourrait aussi formuler de façon moins locale et par-
tielle, puisqu'elle implique un jugement plus général sur la position
des institutions (un mot dont l'emploi exige des explicationsplus détaillées)
en tant qu'acteurs de la vie sociale. Il s'agit-là d'une question cen-
trale, me paraît-il, (mais souvent escamotée ou donnée comme réso-
lue) dans tout travail sur l'Etat moderne et surtout dans les recher-
ches où le poids de l'office ou de l'administration est prépondérant.

2. — Un ordre « classique » ?
L'exemple fourni par les décennies qui vont de la fin du XVIe siè-
cle au milieu du XVIIIe nous permet plusieurs observations à ce sujet.
C'est l'époque, surtout à partir de 1620-1630, pendant laquelle se sont
formés aussi bien le cadre des compétences policières que les rapports
entre le ministère, le conseil et l'organisation institutionnelle de l'ordre
public, dominée par les magistrats du Parlement et du Châtelet. Le
découpage temporel proposé ici soulève, bien entendu, plusieurs pro-
blèmes : pourquoi situer exactement dans les années 1620-1630 les
débuts de la police parisienne, si l'on sait que les conflits entre pou-
voir ministériel et magistrature ne datent pas de cette époque-là et
que la signification même du mot « police » ne paraît pas avoir changé,
dans les textes et peut-être dans l'usage courant, pendant tout le
XVIIe siècle et les premières décennies du suivant4 ? Dans le français du
XVIe siècle, police et administration sont des termes parfaitement

3. Ces rapports ont été assez souvent évoqués par les recherches les plus récentes sur l'histoire
du peuple parisien : pour tous, D. Roche, Le peuple de Paris, Paris, 1981 ; A. M. Benabou, La prostitu-
tion et la police des moeurs au XVIIIe siècle, Paris, 1987 ; A. Farge et J. Revel, Logiques de lafoule. L'affaire
des enlèvements d'enfants. Paris, 1750, Paris, 1988 ; M. Fogel, Les cérémonies de l'information dans la France
du XVI' au XVIII' siècle, Paris, 1989 ; P. Piasenza, Polizia e città. Stratégie d'ordine, conflitti e rivolte a Parigi
Ira Sei e Settecento, Bologna, 1990.
4. J'essaie ici de répondre aux remarques critiques avancées par R. Descimon dans son compte
rendu de mon livre « Polizia e città », cit., in Revue historique, 577, janvier-mars 1991, p. 162-163.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 101

identiques et il n'y a rien de plus éloigné de l'esprit de l'époque qu'une


distinction entre gestion des différentes compétences publiques et pré-
vention du désordre par la répression ou par les activités de surveil-
lance. Et si l'identité sémantique entre ville policée et ville gouvernée
est totale, la réalité institutionnelle ne paraît pas contredire cette don-
née des langages commun et savant. Il s'agit, bien entendu, d'une
idée de gouvernement qui est strictement liée à la dispersion des com-
pétences des pouvoirs constitués, dont on connaît bien le flou : le roi,
le Parlement, le Bureau de la Ville, le Châtelet, les justices seigneu-
riales et bien d'autres autorités entremêlent leurs interventions sur
Paris sans que cela pose pourtant un vrai problème d'efficacité, un
mot dont la seule évocation par les historiens contemporains mani-
feste tout son contresens historique et son anachronisme.
Les différentes autorités, les pouvoirs privés, et, aussi, la concur-
rence acharnée qui les oppose, font la police réelle de la ville ; ce
qui, en gros, se traduit par un respect fondamental de l'autonomie
des relations sociales qui feront l'objet de l'attention de la police
surtout à partir du XVIIIe siècle, (rapports de travail, prévention
de la violence et du désordre dans la famille, organisation du
commerce et bien d'autres choses). Au-delà des grandes transfor-
mations politiques de la fin du XVIe siècle et des toutes premières
années du XVIIe, il n'existe pas de tentative pour former à
Paris un secteur séparé de compétences que l'on puisse identifier
comme le noyau d'une future police professionnelle. La position
réciproque des pouvoirs et des factions par rapport au contrôle de
la ville et la concurrence entre justice, administration locale et
pouvoir central conduisent à des tensions parfois violentes (je m'expli-
querai plus tard, sur ce point, à propos de la législation parisienne
sur les pauvres au XVIe siècle), mais le cadre général, pour le sujet
qui nous intéresse, ne paraît pas changer radicalement5. Et pour-
tant, particulièrement à partir de 1625-26, nous observons des
changements importants dans ce domaine et bien que la signification
très large du terme « police » domine encore dans les textes, l'on
peut retrouver à Paris l'ébauche d'une concentration de compé-
tences sur la discipline de la ville qui se veut unique et qui se
donne les moyens théoriques et pratiques pour contrecarrer la con-
currence des autres autorités. Il s'agit-là, à mon avis, d'une innova-
tion institutionnelle et juridique de grande importance, élaborée essen-
tiellement par les magistrats, qui, pourtant et paradoxalement, ne sera

5. Ces thèmes ont été développés surtout dans P. Piasenza,Un modello d'ordine nello scontro
«
di fazioni : Parlamento polizia Parigi nella prima meta del Seicento
e a », in Studi Storici, 29 (1988),
n. 4, p. 993-1027.
102 Paolo Piasenza

vraiment réalisée que par l'administration de Louis XIV, leur princi-


pale concurrente dans le gouvernement de la capitale.
Cette question des origines a été en fait déjà posée a contrario dès
1705, dans le premier volume du Traité delà Police de Delamare, ouvrage
ouvertement officiel, qui niait l'existence à Paris d'un « ordre public »
quelconque avant l'institution de la lieutenance en 16676. A ce titre
étaient passés sous silence au moins trois épisodes qui datent des années
1626-30 : la convocation régulière des assemblées de police de la part
du Parlement, le choix d'un seul lieutenant du Châtelet pour diriger
dans le détail les affaires de Paris sous le contrôle de la cour et la
diffusion réelle et constante des affiches de police. Bien sûr, la convo-
cation des assemblées ne représente pas une nouveauté absolue et on
ne peut non plus affirmer que la convocation de réunions de « nota-
bles » soit uniquement pratiquée par le Parlement. L'activité de pré-
vention de la violence exercée par le Bureau de la Ville est très impor-
tante pendant le XVIe siècle, bien qu'elle diminue très considérable-
ment dans les premières décennies du siècle suivant. Il est donc pro-
bable que les pratiques consultatives de l'Hôtel de Ville aient contri-
bué à la formation du nouveau cadre institutionnel élaboré par les
hauts magistrats pour la police générale de la ville7.
Par ailleurs déjà en 1572, Charles IX avait institué un « Bureau
de Police » composé d'officiers de justice, du prévôt des marchands
et de quatre bourgeois « notables », c'est-à-dire à l'exclusion des arti-
sans ; l'année suivante, ce Bureau était dissout et quelques années
plus tard seulement, en 1577, une réunion semblable devait avoir lieu,
toujours à l'initiative du roi. Si l'on fait confiance aux données que
nous retrouvons dans le fonds Delamare de la Bibliothèque Natio-
nale, il se serait tenu une cinquantaine d'assemblées de police de ce
type, presque toujours à l'initiative du roi ou de ses ministres, entre
1586 et 1602. Pendant les années suivantes les assemblées de police
n'ont plus lieu que très rarement (trois fois, paraît-il, en 1607, 1608
et 1622) ; par contre elles reprendront sans discontinuer à partir
de 1626.
Mais il faut remarquer à ce propos que les réunions qui ont eu

6. N. Delamare, Traité de la Police, 4 vol., Paris, 1705-1738.


7. Sur ces pratiques, leur enracinement social et leur rapport avec le pouvoir royal : R. Desci-
mon, « Les assemblées de l'Hôtel de Ville de Paris (mi-XVIe-mi-XVIIe siècles) », in Paris et Ile-de-Frana,
1987 (38), p. 39-45 ; id. « Solidarité communautaireet sociabilité armée : les compagnies de la milice
bourgeoise à Paris (XVIe-XVIIe siècles) », in Sociabilité, pouvoirs et société, F. Thélamon éd., Rouen,
1987, p. 599-610 ; Id., « L'échevinage parisien sous Henri IV (1594-1609). Autonomie urbaine, con-
flits politiques et exclusives sociales », in La ville, la bourgeoisie et la genèse de l'Etat moderne (XIIe-XVllle
siècles), Paris, 1988, p. 113-150, surtout les p. 122-135. Robert Descimon souligne le rôle joué par
la milice bourgeoise et par les règles du « bon voisinage » dans la formation de la police des différentes
« communautés territoriales » de Paris.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 103

lieu après cette date ne peuvent être rapprochées que très partielle-
ment des assemblées antérieures. Tout d'abord l'initiative de les
convoquer passe au Parlement : le roi et ses ministres disparaissent
de la scène. La composition de ces nouvelles assemblées ne rappelle
non plus le souvenir du passé : les personnages convoqués sont
beaucoup plus nombreux et socialement mélangés. Qu'on en juge par
le détail d'une réunion du 13 décembre 1630 « pour la police de la
Ville » : quatre présidents, quatre conseillers, et le procureur général
du Parlement ; le prévôt des marchands, un président et trois conseil-
lers de la Chambre des Comptes, un président et deux conseillers
de la Cour des Aides, le lieutenant civil, le lieutenant criminel, le
procureur du roi et le lieutenant de robe courte du Châtelet, douze
commissaires, trois échevins, un curé, trois administrateurs de l'Hôtel
Dieu, le receveur général du Grand Bureau des pauvres, quatre
administrateurs des Pauvres Enfermés, et un bourgeois. A partir
de 1635, seront convoquées chaque semaine deux assemblées de
police (le mardi et le vendredi) avec l'assistance des trois lieute-
nants du Châtelet, de seize commissaires, de deux échevins et
d'un nombre vraiment considérable de notables bourgeois (trente-deux
au moins à chaque convocation) choisis dans les différents quartiers
par les commissaires anciens. Les objets traités en ces occasions
sont, bien sûr, les plus divers : de l'approvisionnement au prix des
denrées, du vagabondage aux « assassinats », de la discipline des
armes au régime des marchés publics. La qualité sociale, la com-
plexité administrative et la régularité de ces assemblées soulignent,
à la fois l'importance de l'initiative judiciaire, la tentative de don-
ner une image « sociale » et publique de l'action de police et un
danger, plus que théorique, de concurrence entre les assemblées, ainsi
convoquées, et le gouvernement.
On est loin, il me semble, de la très ancienne assemblée « pour
les blés », de son caractère épisodique et de la simplicité relative de
ses décisions. Une différence d'autant plus remarquable qu'à côté des
réunions officielles, l'on retrouve la définition d'une procédure nou-
velle pour les règlements de police, même pour les plus complexes
et les plus essentiels.
Un bon exemple de ce procédé est celui de l'arrêt du Parlement
de février 1634 qui dresse les grandes lignes d'un texte sur la sûreté
de Paris, l'approvisionnement de farines et les mesures pour empê-
«
cher les vols et assassinats qui se commettent en la campagne, Ville
et Fauxbourgs de Paris ». Dans le détail, l'exécution de cet arrêt est
déléguée au lieutenant civil qui se concerte avec l'assemblée de police
en plusieurs occasions ; la complexité du thème conseille l'institution
d'une commission spéciale qui, après un travail de plus d'un an,
104 Paolo Piasenza

propose un nouveau règlement, très élaboré, le 30 mars 1635 « après


avoir mandé et pris avis de plusieurs officiers et notables bourgeois
de cette dite ville pour ce assemblés à divers jours en la chambre civile
du Châtelet ; même informés des achats et débits des marchandises
et denrées ».
Bien sûr, il faut souligner que nous ne disposons pas de rensei-
gnements suffisants pour affirmer que l'organisation réelle de la police
ait reproduit la situation que les textes illustrent par tant de détails,
même; si une représentation institutionnelle de ce type n'est pas
sans signification et si un jeu politique très subtil entre concen-
tration et diffusion des pouvoirs de police paraît bien avoir marqué
cette période.
Qu'on songe, dans ce sens, à la décision du Parlement de résou-
dre le conflit qui opposait depuis longtemps les lieutenants civil et
criminel du Châtelet : à partir de l'arrêt de mars 1630 le premier sera
habilité à pouvoir diriger les assemblées en question ; un choix juridi-
que et politique important puisque souvent à l'époque cet officier de
justice est en même temps le prévôt des marchands de la capitale8.
Par l'arrêt de 1630, le Parlement renforce donc le rôle d'un person-
nage influent, mais le soumet aussi à sa direction dans les affaires
d'administration et de sécurité, tout en encadrant son action de police
dans des prescriptions juridiques assez contraignantes et, du moins
en principe, fortement consultatives.
Ce qui est aussi remarquable, et qui constitue, à mon avis, la troi-
sième grande innovation dans la gestion de police de ces années, c'est
que le long détail des parcours institutionnels et des discussions menées
lors des réunions du Parlement, du Châtelet et des différentes com-
missions est porté systématiquement à la connaissance du grand public
parisien. C'est le cas de toutes les assemblées de police dont la com-
position, avec les titres et souvent les opinions soutenues par chacun
des participants, sera affichée en ville, ce qui arrive aussi (et qui est
peut-être encore plus surprenant) pour le nouveau règlement de sûreté
dont on vient de parler, lui aussi objet d'un communiqué diffusé « à
son de trompe et cry public » et affiché aux coins de rue les trois jours
suivants sa promulgation. Dans ces publications, on réaffirme sou-
vent que chaque particulier arrêté a le droit de prendre vision des
ordres qui justifient sa détention et doivent être rédigés en bonne et
due forme. Ainsi les Parisiens, dès le début du XVIIe siècle, sont informés
par les magistrats du caractère illégal des arrestations opérées par des
archers qui pourraient agir sans ordres écrits. Les mêmes précisions

8. Voir à ce propos Descimon, L'échevinage, cit., p. 119.


Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 105

seront données sur les droits des prisonniers et sur les prix de la nour-
riture, de la paille, des mises en liberté etc. et obligatoirement lues
et affichées dans les prisons. Il faut reconnaître que par ce moyen
les conseillers du Parlement ont élaboré très tôt une sorte d'« habeas
corpus » à la française pour le peuple de Paris et qu'ils lui ont donné
une très ample publicité.
Le Parlement et le Châtelet mettaient en lumière d'autres conflits
qui se situaient à l'intérieur même des milieux de justice : on retrouve
plusieurs affiches sur les abus d'officiers et de sergents dans l'exécu-
tion des sentences de police, sur la « montre de la Trinité », une audience
publique destinée à juger de ces exactions et à laquelle les officiers
du Châtelet se présentent souvent armés pour intimider les plaignants,
ou même sur les parcours et la composition des tournées de surveil-
lance des commissaires et des sergents du Châtelet9. Et c'est, en effet,
à partir des années 1625-35 que la diffusion des affiches, avec tous
leurs détails de gestion, d'information et de publicité prend sa forme
définitive et devient un trait essentiel de l'information à laquelle aura
doit le public parisien. Ce système, qui ne sera plus jamais abandonné
jusqu'à la Révolution, ne manque pas, lui non plus, de précédents :
un premier registre d'affiches (pour les années 1594-1602) paraît avoir
existé au Châtelet, mais la diffusion régulière par ce moyen des arrêts
de police n'aura lieu que deux ou trois décennies plus tard, si l'on
en croit le copiste anonyme de la collection Lamôignon et les données
que l'on peut tirer des documents rassemblés par Delamare et, dans
certains cas, publiés dans son Traité . La série de textes diffusée dans
10

la première moitié du XVIIe siècle nous est parvenue très incomplète,


mais ce qui nous reste suffit pour nous renseigner sur l'originalité
des affiches de cette période : un rappel très fort et souvent réaffirmé
des obligations réciproques et des liens verticaux entre membres des
familles, au respect dû par les subordonnés (surtout domestiques, ouvriers,
soldats mais aussi étudiants ou jeunes en général) aux autorités natu-
relles (les maîtres, les officiers, la famille, etc.). Ces affiches peuvent
paraître s'inscrire dans la caractérisation presque immobile des « clas-
ses dangereuses » de toute époque, mais en réalité elles ne seraient
pas sorties de la plume d'un policier du siècle suivant. En effet, pour
les juges du XVIIe siècle, il n'est pas concevable que ce

9. A propos des transformations dans la gestion de la police tout au long de la première moitié
du XVIIe siècle, voir Piasenza, Un modello, cit.
p. 1007 suiv.
10. L'allusion au registre de 1594-1602 se trouve aux Archives de la Préfecture de Police, Fonds
Lamôignon (A.P.P., FL), vol. 10, fol. 237 il s'agit peut-être du même document évoqué
; par Dela-
mare, cit., vol. 4, p. 327. Mais ces documents n'étaient pas tous destinés à être publiés ; parmi
ies ordonnances affichées, citées dans le Traité, la première date du 10 juillet 1619 (vol. 1,
p. 525),
et reste isolée. La pratique se renforce autour des années 1620-1630.
106 Paolo Piasenza

soit une intervention extérieure et publique qui doive se soucier de


la répression de ces gens : la vraie mission de la police consiste seule-
ment à rappeler tous les responsables naturels à leur devoir de con-
trôle sur leurs propres subordonnés. C'est le père qui doit surveiller
ses fils et sa famille et « faire leur police », c'est aux maîtres de corri-
ger leurs compagnons et apprentis et aux corporations d'organiser le
travail : personne ne saurait mieux faire dans ce domaine que ceux
à qui revient l'autorité par le droit naturel. La police (et, à plus forte
raison, la justice) n'intervient que dans le cas extrême et exceptionnel
où la correction privée n'aurait pas été capable de fonctionner.
Dernier point à souligner dans les affiches de la première moitié
du XVIIe siècle, la définition des droits des pauvres, parmi lesquels
le droit du pain à un prix raisonnable est sans doute le plus impor-
tant. C'est surtout pour l'assurer aux « pauvres artisans et ouvriers »,
ainsi que s'exprime un document de 1662, que les commissaires sont
dépêchés sur les marchés pour surveiller les commerçants. Les ruses
des boulangers, leurs « pains fourrés de recoupes » feront l'objet d'un
grand nombre d'affiches du lieutenant civil et c'est aussi par ce moyen
que la rumeur, bien connue et assurément très ancienne, qui croit
reconnaître de temps à autre l'existence de vrais « complots de famine »,
reçoit une sorte de reconnaissance officielle de la part des chefs tradi-
tionnels de la police parisienne 11.
Il me semble donc qu'à partir des années 1625-35, il est en train
de se produire une transformation essentielle et de longue durée des
rapports entre le Parlement et le pouvoir ministériel et que le style
de l'administration centrale et des grands juges du royaume est en
train de prendre deux directions opposées : d'un côté, progressent la
centralisation, la concentration des pouvoirs dans les mains des inten-
dants et la polémique ouverte de Richelieu contre les autonomies locales ;
de l'autre, le Parlement, dans une tradition qui l'a vu au centre des
Etats de 1614 et des assemblées de notables, va appliquer aux affaires
de Paris un même modèle de gestion et de consultation. Bien que
ces transformations se situent dans un contexte déjà ancien de conflits
entre justice et administration centrale, et que l'on puisse douter de
la réalisation ou de la continuité sans faille des réformes prévues, il
me semble difficile d'affirmer que l'ébauche d'une police profession-
nelle imaginée par les magistrats et la concentration dans le temps
d'un tel nombre de transformations institutionnelles ne reproduisent
que le même système de gestion de l'ordre public expérimenté par
les Parisiens jusqu'à ce moment-là.

11. L'essentiel des affiches de cette période se trouve dans A.P.P., FL et dans Delamare, cit. ;
pour les années postérieuresvoir les archives des Jurés Crieurs conservées à la Bibiothèque Nationale.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 107

L'on dispose aussi de quelques éléments pour affirmer que la volonté


du Parlement et des juges du Châtelet de prendre au sérieux leurs
compétences de police à Paris (ou d'interpréter et de solliciter un mou-
vement plus profond des notables de la ville en cette direction) ne
passa pas inaperçu à un niveau politique plus élevé. En effet, le gou-
vernement paraît se soucier assez vite de cette concentration de pou-
voirs et, peut-être aussi, du nouveau style de la police parisienne :
le lieutenant civil et ses collaborateurs ou subordonnés ont été obligés
de rendre compte régulièrement au Chancelier des affaires de Paris
et cette petite assemblée se réunira souvent à partir de 1635. Que
les ministres et le Cardinal ne voient pas de très bon oeil ce qui se
passe dans les affaires de police me paraît témoigné surtout par l'arri-
vée très brusque d'Isaac de Laffemas à la charge de lieutenant civil.
L'office est, en effet, supprimé de 1637 à 1642 et l'homme choisi pour
en exercer les fonctions représente parfaitement la volonté du centre
de soustraire aux juges l'initiative des changements intervenus dans
la police pendant la décennie précédente et de modifier en profondeur
le style par lequel les responsables de l'ordre doivent se présenter au
public. Les décisions de Laffemas (augmentation des peines, perqui-
sitions systématiques dans la ville, exhibitions publiques de la force
armée, des chaînes et des instruments de flétrissure, mépris pour les
assemblées) sont surprenantes et inouïes ; jamais la répression n'avait
si nettement dépassé le cadre traditionnel qui la voyait très stricte-
ment liée et même subordonnée aux exigences administratives : il aurait
été inconcevable qu'une assemblée de police de l'époque s'occupe exclu-
sivement de répression sans débattre aussi sur les prix « justes » du
pain, les droits des pauvres ou les provisions pour les marchés.
Il ne faut pas non plus oublier que la plus ancienne police de Paris
était presque totalement désarmée. Le bailli des Pauvres ne s'occu-
pait que des mendiants avec un personnel très limité, le prévôt de
robe courte, chargé des cas les plus graves, affirma lui-même en 1670
que son tribunal n'avait jugé que trois cent quatre-vingt personnes
en soixante-dix ans, le guet n'est en service que de nuit et pendant
quelques heures. Le service de police est dans les mains des commis-
saires dont il est difficile de surestimer l'importance dans l'histoire
administrative et sociale de la ville : il s'agit, là aussi, d'un magistrat,
d'un homme, donc, qui ne saurait porter d'armes et qui s'occupe de
la police en restant chez lui (à quelques exceptions près) pour recevoir
les plaintes des particuliers. On peut donc comprendre le scandale
et la nouveauté de la gestion de Laffemas.
Mais la fin de Richelieu fait rentrer les choses dans l'ordre, et
bien que le successeur de l'homme du Cardinal, Dreux d'Aubray,
ne soit pas un juge de formation, la direction de la police reprendra
108 Paolo Piasenza

son cours nettement judiciaire12. De toute façon, l'épisode aura fait


ressortir l'opposition entre gouvernement et Parlement à propos de
la gestion de la police et des autonomies locales, bien que la sépara-
tion des compétences ait encore tenu à distance les deux concurrents.
Parlement, juges et commissaires n'ont pas été trop inquiétés par un
pouvoir duquel ils tirent l'essentiel de leur légitimité et de leur capa-
cité d'opposition : rien de semblable à ce qui va se passer quelques
décennies plus tard et tout au long du XVIIIe siècle.
Ce qui me paraît essentiel, à ce point, c'est de comprendre l'esprit
de cette « police », l'image de société et la nature des rapports entre
administrateurs et administrés qu'elle veut exprimer. Quelques points
sont à souligner : en premier lieu, la police est une activité complexe
qui ne saurait se borner à la prévention des délits. La police crimi-
nelle doit être confiée, sans exception, aux mêmes hommes qui s'inté-
ressent aux vivres, aux disettes et au maintien des prix, surtout de
celui du pain, à un niveau tolérable pour l'ensemble de la population.
En suivant ce même principe, dans le domaine de la sûreté seront
compris, à côté des ordres sur le port d'armes ou le vagabondage,
les droits des accusés et la protection légale des prisonniers. L'assem-
blée de police est le moment dans lequel cette union naturelle entre
répression, administration et tutelle des pauvres est sanctionnée par
la présence des conseillers du Parlement, représentants de la justice
du roi. Deuxièmement, la légitimité de la police réside dans la place
qu'elle reconnaît à une hiérarchie sociale où la présence d'intermé-
diaires de différents niveaux (mais on ne peut oublier l'absence du
clergé et de la noblesse) devrait permettre un passage « souple » de
l'autorité du haut au bas de la société urbaine : comme on l'a vu
la composition ordinaire d'une assemblée prévoit plusieurs juges, quelques
juges-militaires, tels les prévôts de l'île et de robe courte, plusieurs
commissaires, (anciens des quartiers ou désignés par leurs collègues),
des notables des professionslibérales, des marchands en gros, des maîtres
de métier, des mesureurs des grains et de simples bourgeois, souvent
choisis par les commissaires dans leur quartier de résidence. Pour les
magistrats d'avant la Fronde, en concurrence très nette avec un gou-
vernement qui ne pouvait ou ne voulait plus faire de place aux assem-
blées et aux méthodes consultatives que le Parlement reprenait à son
compte, il s'agissait de confier la pacification de la société plus à ses
autorités « naturelles » qu'à la force publique disponible, d'ailleurs
bien réduite et contrôlée par la Cour. Bien sûr, ce système corres-
pond à la conformation particulière d'une société encore très nette-

12. Sur le rapport juges-gouvernement, les gestions Laffemas et Dreux d'Aubray, voir Piasenza,
Polizia e città, cit., p. 73-75.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 109

ment gouvernée par des groupes de pouvoir concurrents et l'image


«
consultative » que la police parlementaire veut donner d'elle-même
est souvent artificielle. Il est possible aussi de s'interroger sur la soli-
dité des liens privés qui devraient se révéler capables de gouverner la ville.
Mais il ne faut pas négliger la signification de ce discours « pater-
nel » des affiches et du lien qu'il établit entre répression et tutelle des
citoyens : de nombreux signes peuvent nous faire penser, en effet,
que cette image traditionnelle de l'ordre a réussi à s'inscrire dura-
blement dans la mémoire collective et que les Parisiens se sont per-
suadés que l'« ancien usage » était fondé sur une sorte de droit coutu-
mier à connaître les décisions de police et à résister à l'illégalité.
Peut-être l'on comprend mieux maintenant les raisons qui ont poussé
les administrateurs en charge au XVIIIe siècle, à entourer d'un flou
suspect l'action de police au siècle précédent et à commenter sévère-
ment l'incapacité de leurs prédécesseurs dans les rares occasions où
il leur était impossible de ne pas en rappeler l'existence et les choix
politiques.
Il est nécessaire, à ce point, de s'expliquer sur le lien très étroit
entre les choix judiciaires qui ont pour objet la police et quelques aspects
fondamentaux de l'identité professionnelle des conseillers du Parle-
ment. L'on ne pourra jamais trop souligner le rôle joué par le droit
dans la construction de l'identité et de la fonction même du Parle-
ment. Sa connaissance et son interprétation constituent, à la fois, un
savoir appliqué (et il faut souligner cet aspect pratique de la culture
juridique), un instrument puissant de distinction face à la haute noblesse
et à une grande partie de l'administration et un langage de formalisa-
tion des conflits politiques13. Encore plus, il se constitue comme le
seul savoir laïque, précis et disponible, sur la société et l'histoire. Mais
ce savoir exclusif, fondé sur le droit, et qui est à lui seul un privilège,
limite aussi très nettement la liberté du juriste. Le droit n'est pas sans
contraintes pour ceux qui le pratiquent, loin de là, et il ne se laisse
pas si facilement manipuler comme on le croit ; encore moins dans
le cas de la tradition du droit privé, du corpus juris de Justinien et
des Pandectes qui sont à la base de toute expérience juridique moderne.
C'est à l'intérieur de cette tradition qu'ont été élaborées les théories
de mesure, de prudence, de bonne administration de la maison et
de la famille, que le droit romain a regroupées autour des dispositions
consacrées au paterfamilias dont le statut juridique n'a rien d'indéter-

13. Sur la place du droit dans la formation de l'identité sociale et professionnelle des élites :
R. Charrier et D. Richet, Représentation et vouloir politiques. Autour des Etats Généraux de 1614, Paris,
1982 et particulièrement l'article de R. Charrier, La noblesse et les Etats de 1614
« : une réaction
aristocratique ? » p. 113 suiv.
110 Paolo Piasenza

miné ou d'abstrait et qui peut se superposer, presque parfaitement,


à l'image traditionnelle du roi légitime et de son rapport avec le peu-
ple. L'action de police du Parlement (et de tous ceux qui gravitent
autour de lui) n'aurait pas pu s'exercer en dehors de ce savoir et de
cette tradition, sauf à perdre de sa légitimité aux yeux des conseillers
eux-mêmes, pour lesquels ce style de formation et d'application de
la loi était le seul concevable parce que le seul juridiquement fondé.
Un choix différent aurait mis en danger l'identité professionnelle du
corps ; une considération renforcée par un autre élément, souvent oublié,
mais qui me paraît de la plus grande importance. Le savoir juridique,
la pratique du Parlement, ne se limitent pas à l'application du droit
privé et du droit criminel. Au moins autant nécessaire, sinon plus,
se révèlent la connaissance et l'élaboration de la procédure judiciaire,
instrument et langage technique encore plus secret, plus élitaire et
plus spécifique de la cour. Tous les historiens qui ont eu affaire à
un acte du Parlement (ou à ceux de nombreuses autres cours supé-
rieures européennes) connaissent bien la difficulté de maîtriser ce domaine
de compétence, presque toujours plus compliqué au civil qu'au crimi-
nel. La valeur fondamentale de la procédure est encore plus évidente
si l'on songe au rapport très étroit qu'elle entretient avec le cérémo-
nial de la cour, un autre élément essentiel de l'action politique et de
l'identité des conseillers14. Or, la procédure aussi impose des choix
dont on retrouve la trace dans l'action de police dirigée par le Parle-
ment et qu'on ne peut pas séparer de la solution du fond des ques-
tions : composition des assemblées, structure des arrêts (n'oublions
pas que les affiches de police sont toujours des arrêts), et surtout res-
pect des compétences, des droits et des privilèges de l'office. Sans entrer
maintenant dans le débat sur la nature de l'identité professionnelle
dans son ensemble, il ne faudrait pas négliger la valeur de ces élé-
ments dans la formation du langage politique du Parlement et dans
son action de police. C'est en revanche ce que faisait le cardinal de
Retz, un homme totalement étranger à cette logique qui ironisait sou-
vent sur « l'acharnement que l'on avait (dans le Parlement) à ne point
se départir des formes, en des affaires qui y étaient directement oppo-
sées » et qui s'étonnait de cette affection pour la procédure : au Parle-
ment « tout se disait et tout se faisait dans l'esprit du procès ; et comme
il avait l'air de la chicane il en avait la pédanterie15 ».

14. Sur ces problèmes :R. Ajello, Formalismo médievale e modemo, Napoli, 1990. La relation entre
procédure et cérémonial ressort très bien des mémoires de Guillaume François Joly de Fleury, Avocat
Général au Parlement au début du XVIIIe siècle. J'espère pouvoir donner bientôt les détails d'une
recherche en cours sur ce texte.
15. J. F. P. de Gondi, dit le cardinal de Retz, OEuvres, Paris, 1984, p. 397 et 235. Les citations
font partie des Mémoires.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 111

Peut-être fait-on ainsi la part trop belle à l'initiative des magis-


trats : mais s'il faut être conscient qu'il est trop rapide de considérer
que l'action des juges est à l'origine du fonctionnement de la société
et de la politique, particulièrement à l'époque de la formation de l'Etat
moderne, on ne peut pas non plus se satisfaire facilement des explica-
tions qui voient dans l'organisation sociale et dans les stratégies des
goupes et des individus l'origine unique des décisions émanant des
corps institutionnels. Ces transformations rapides qui affectent la police
parisienne du XVIIe siècle font ressortir un autre élément essentiel de
réflexion : le droit est une sorte de troisième acteur d'un jeu où sont
engagés les groupes sociaux et les différents pouvoirs d'administra-
tion et de justice. Une lecture exogène des données fournies à l'histo-
rien par les décisions de justice et qui, par exemple, porterait surtout
sur la transparence des corps constitués face aux exigences des divers
segments de la société et même des intérêts individuels des personna-
ges qui les composent, ne me paraît pas être vraiment satisfaisante,
surtout parce qu'elle oublie le poids contraignant des traditions et leur
importance dans la formation de l'identité professionnelle des juris-
tes ; et parce qu'elle passe sous silence la complexité des raisons qui
portent à l'enracinement des idées de légitimité et de droit dans la
société, idées dans lesquelles la communication entre peuple et élites
(je pense ici aux affiches, naturellement) trouve une place essentielle.
Pour éclairer donc la spécificité et le pouvoir de transformation du
jeu social, liés à l'action de la police parisienne, il faut reconnaître
au Parlement, au Châtelet et à leurs officiers un rôle moins anonyme
que celui de simples médiateurs d'exigences extérieures.

3. — La crise de 1667 et le nouvelle police


Il suffirait, à ce propos, de rappeler la nature du bouleversement
provoqué par la création de la lieutenance de Police en 1667, l'un
des résultats les plus marquants (pour la ville de Paris tout au moins)
de la conclusion politique de la Fronde et, en même temps, une mani-
festation évidente de la spécificité (et de la force aussi) d'une gestion
administrative influencée et dirigée par les magistrats. La nouvelle
institution, gouvernée pendant trente ans, dès son début, par Nicolas
de la Reynie, marque à elle seule la fin de l'ancienne police du Parle-
ment : avec cet émissaire direct du roi, il n'y aura plus de consulta-
tions avec les bourgeois, plus d'assemblées, plus de publicité donnée
aux programmes de police. Mais la tradition précédente ne disparaît
pas et la Reynie devient, paradoxalement, l'un des meilleurs témoins
de son enracinement social.
112 Paolo Piasenza

Il est vrai, l'action administrative de la police (dans les domaines


de la voirie, de l'hygiène, de l'éclairage, etc.) a été nettement renfor-
cée par la présence d'un nouveau et unique chef, mais il faut souli-
gner que la Reynie reste, tout compte fait, un homme profondément
lié à l'interprétation traditionnelle du droit criminel. Très efficace dans
la répression des opposants politiques et religieux, il laisse aux parti-
culiers et aux anciennes procédures judiciaires le soin de régler les
autres problèmes posés par la gestion de l'ordre public. D'où une cer-
taine indifférence de sa part pour la prévention du crime et, dans ce
sens, la ville, avec sa délinquance et son « désordre », ne semble pas
encore au centre des innovations expérimentées par la lieutenance.
Et pourtant, tout paraît être en place pour cette solution : les rapports
entre la Reynie et le ministère (celui de la Maison du roi surtout)
semblent orienter le lieutenant dans la direction d'une conscience aiguë
de son pouvoir ; la nouvelle charge est l'expression évidente de la volonté
du roi de prendre en main l'administration de Paris et de limiter,
voire détruire l'influence des consultations, des corps traditionnels,
du Parlement et des autres juges. Bien que ce dessein se soit effective-
ment réalisé dans la redistribution des charges et de leurs pouvoirs
respectifs, l'idée, bien enracinée dans l'historiographie, d'une police
qui surgirait en ce moment en se proposant d'encadrer la ville dans
un ordre public plus efficace, ne saurait être adaptée à la situation
de l'époque. L'on a oublié que le jeu politique au centre duquel se
trouve la police ne voit pas uniquement la présence du lieutenant et
du ministère, mais doit aussi tenir compte de ce qui reste de l'organi-
sation précédente : notamment du pouvoir judiciaire du Parlement,
de la tradition de légitimité et de légalité, fort complexe et incontour-
nable, qu'il a élaborée à l'intérieur de son savoir et de son identité
judiciaire et, enfin, du long travail de propagande et de publicité qui
a accompagné son action tout au long du siècle. La Reynie connaît
bien ces limites et ne songe jamais à les dépasser : il se concentre
uniquement sur ce qui est essentiel pour le renforcement du pouvoir
de la Cour et du roi : il sera ainsi l'inquisiteur implacable de trois
formes principales de « désordre » qui intéressent au premier chef le
pouvoir exclusif du roi sur l'unité de l'Etat et son droit de regard
sur les élites : le jeu et le libertinage de la noblesse, la gestion d'un
nombre limité de lettres de cachet destinées surtout à embastiller quelques
« esprits forts » sous l'étiquette artificielle d'ennemis du roi et la sur-
veillance des protestants après la révocation de l'Edit de Nantes.
Il n'est pas possible, en quelques pages, de donner les détails de
cette action, pourtant essentielle, dans laquelle se manifeste la com-
plexité de la lutte politique pendant les dernières années du XVIIe siècle
et qui arrive à bouleverser très rapidement l'idée et la pratique même
Opinion publique, identité des institutions, «absolutisme» 113

de la vie « privée » traditionnelle de la noblesse, à Paris et ailleurs :


les rapports de surveillance, utilisés jusqu'à présent pour le plus grand
plaisir des amateurs d'anecdotes sur le « Grand Siècle », pourraient
nous livrer à ce sujet des précieux renseignements16. Il suffit ici de
rappeler que cette politique de surveillance a été imposée au lieute-
nant par le centre, qu'elle n'interfère pas, en principe, avec les com-
pétences du Parlement et que, pendant trente années de charge, la
Reynie ne se départira pas de cette attitude prudente pour tout ce
qui concerne le désordre des roturiers. On se trouve, ici, face à un
paradoxe qu'on ne peut pas facilement expliquer sur le simple plan
des rapports sociaux urbains : d'un côté, le lieutenant dispose d'un
pouvoir extraordinaire, d'une légitimité qui dérive de sa charge même
et d'un lien direct avec l'autorité du roi, de l'autre, il évite à tout
prix d'intervenir dans les équilibres sociaux de la ville et de froisser
le Parlement avec l'usage trop éclatant de ses pouvoirs. On peut pen-
ser qu'une telle absence de police, de surveillance et de prévention
du désordre était fondée sur une sorte de solidité résiduelle des liens
verticaux de la société, sur lesquels, pourtant, la police va déferler
quelques années plus tard sans rencontrer (dans des conditions diffé-
rentes, il est vrai) de sérieuses résistances.
Mais il est possible que d'autres raisons se situent beaucoup plus
à l'intérieur de la lutte pour le contrôle de la ville à laquelle se livrent
le gouvernement, le Conseil et les corps traditionnels (parmi lesquels,
en premier lieu, le Parlement). Nous rencontrons ici, encore une fois,
la spécificité du langage juridique en tant qu'expression de la lutte
politique : en effet, dans cette guerre, tout le monde s'engage par le
biais de médiations judiciaires techniquement très élaborées et, comme
d'habitude, entièrement fondées sur la légitimité du précédent, la tra-
dition et le service du roi. Dans ce sens, il ne faudrait sousestimer
ni la signification des tentatives de suppression des justices particuliè-
res dans les dernières décennies du XVIIe siècle et les longs procès
qui en découlent, ni l'importance de la résistance du Parlement à la
justice expéditive, résistance devant laquelle la Reynie se retire tou-
jours en bon ordre. C'est justement le domaine des compétences judi-
ciaires (avec tout son cortège de communication avec le public, les
affiches sur les droits des particuliers et l'évocation de l'ancienne police
consultative et légitime) qui a représenté l'occasion la plus fréquente
de tension entre les juges et la lieutenance ; mais, puisque ce diffé-
rend sur les procédures pourrait ressusciter d'anciens conflits entre

16. Sur l'oeuvre de La Reynie, J. Saint Germain, La Reynie et la police au Grand Siècle, Paris,
1962 et Piasenza, Polizia e città, cit., p. 83 suiv.
114 Paolo Piasenza

le Parlement et le gouvernement et que personne n'a le moindre inté-


rêt à évoquer des tensions politiques vraiment trop dangereuses et encore
récentes, la Reynie est bien obligé d'accepter de limiter ses propres
pouvoirs de surveillance administrative de la ville.
Encore plus : dans ce domaine, il sera l'un des plus zélés imita-
teurs du style judiciaire et ses affiches de police reproduisent (et peut-
être même enrichissent ou perfectionnent) le modèle ancien. Un autre
trait typique de l'action de la Reynie c'est la quasi absence de person-
nel policier dépendant de la lieutenance : la surveillance militaire de
la ville ne change pas, l'action du guet est toujours aussi limitée et
les commissaires restent très attachés à leur statut judiciaire et voient
dans le Parlement la source traditionnelle de leurs privilèges. Bien
que l'une des premières tâches du lieutenant ait été de rapprocher
les commissaires de la nouvelle organisation, on peut sérieusement
douter des résultats obtenus. A la fin de son service, la Reynie aura
sans doute assuré, dans certains domaines, la force d'une police qui,
en principe, ne répond qu'au roi, mais il n'aura certainement pas
sapé les bases de la légitimité de l'ancien ordre juridictionnel17.
L'influence des choix personnels du lieutenant n'est pas encore évi-
dente sous la Reynie, du moins dans les affaires criminelles, mais la
délégation du pouvoir royal (et d'un très grand pouvoir) à un subor-
donné qui sera de plus en plus libre dans la gestion de sa charge s'est
désormais établie en ville.
Cette personnalisation du pouvoir va se renforcer énormément avec
René d'Argenson, le deuxième lieutenant, en place à partir de 1687,
bien que, à ses débuts, le nouveau responsable semble garder un cer-
tain respect de la tradition. En effet, l'image publique et officielle de
la police ne change pas tout de suite : d'Argenson et les commissaires
ont été les auteurs d'un nombre exceptionnel d'affiches de police (quatre
cents soixante-neuf rien que dans les premiers dix ans de service) où
se manifestent avec une particulière évidence le souci de formation
du citoyen, l'insistance sur les thèmes de la légitimité, sur le caractère
public de la police et de son refus du secret, tous hérités de l'ancienne
tradition parlementaire18. Mais, au-delà de cette image pédagogique
et du respect pour le style habituel de communication avec le public,
tout change dans la gestion quotidienne de la police. Au contraire
de son prédécesseur, qui était un homme de loi, d'Argenson n'a rien,

17. Dans ce sens l'oeuvre de la Reynie reste presque totalement à étudier. Je pense surtout à
sa surveillance de la noblesse et du « libertinage ».
18. Naturellement le terme de « citoyen » est utilisé dans son sens étymologique : c'est la forma-
tion d'un nouveau modèle d'habitant de la « cité » qui est en jeu ici. Sur d'Argenson et ses affiches,
P. Piasenza, « Spazio urbano e formazione del cittadino a Parigi nei manifesti di polizia del luogote-
nente René d'Argenson », in Quademi Storici, 67 (1988), p. 193-222.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 115

ni socialement ni idéologiquement d'un magistrat, bien qu'il ait été


pendant trois ans maître des requêtes ; il est le protégé du Secrétaire
d'Etat Jérôme de Pontchartrain, un homme qui prend très au sérieux
sa nouvelle charge de ministre de Paris et qui est bien décidé à faire
de la capitale un lieu plus régulièrement surveillé19.
D'ailleurs, la crise frumentaire des toutes dernières années du
XVIIe siècle paraît avoir sapé les bases même de l'ordre établi
quelques décennies auparavant et qui voyait dans le Parlement et
dans les assemblées de police pour le pain les seuls recours capables
d'assurer aux habitants l'approvisionnement nécessaire. Au début
du XVIIIe siècle, ce système est complètement dépassé par les événe-
ments et certainement aussi (peut-être encore plus) par la volonté
du roi. La compétence sur les grains, essentielle dans l'ancienne hié-
rarchie des honneurs, est reconnue en 1698-1700 au seul lieute-
nant de police. D'Argenson, d'ailleurs, saura donner à ses fonctions
toute la publicité nécessaire : des nombreuses affiches feront con-
naître aux Parisiens le détail et l'étendue de ses nouvelles compé-
tences20.
Naturellement, la disparition de la scène publique de la magistra-
ture et, depuis longtemps, des assemblées n'est que le résultat d'un
changement profond dans l'équilibre politique de la capitale : d'un
côté, la lutte contre toutes les formes d'autonomie locale, engagée depuis
longtemps, commence à porter ses fruits à Paris comme ailleurs. D'autre
part, le contrôle social des hiérarchies privées est ouvertement mis
en question par la police qui doute de la capacité des élites d'assurer
la pacification de la société urbaine : dans les textes de police de l'époque,
et encore plus dans sa pratique, on dénonce par des cas exemplaires
et avec un langage particulièrement sévère, l'incapacité des maîtres
à gouverner leurs compagnons, le scandale d'une domesticité livrée
à elle-même ou le peu de souci que les familles se donnent pour édu-
quer leur fils. Peut-être s'agit-il seulement de trouver un prétexte pour
justifier la substitution de la police aux autorités traditionnelles, mais
il est probable qu'en effet, non seulement les crises répétées de pro-
duction agricole, mais aussi les changements démographiques inter-
venus tout au long du siècle précédent, aient contribué à affaiblir la

19. D'Argenson avait aussi été magistrat au présidial d'Angoulême. Son service en qualité de
maître des requêtes commence en 1694 et prend fin avec sa nomination à Paris en 1697. Mais en
rapidement du prestige de sa naissance (son père avait été ambassadeur à Venise)
ville il profite très
et de la solidité de ses liens personnels pour s'opposer aux magistrats avec une décision qui n'aurait
pas été tolérée de la part de son prédécesseur, dont ni les origines ni le pouvoir auraient pu justifier
une indépendance aussi marquée face au pouvoir judiciaire.
20. On peut suivre le détail de cette intervention sur les grains dans Delamare, cit., vol. II,
P. 1-478.
116 Paolo Piasenza

force des anciens modèles de contrôle social. Quoi qu'il en soit, et


en l'absence des données nécessaires pour suivre les changements réels
de la population parisienne à cette époque il faut bien constater que
les bourgeois ne savent ou ne veulent opposer aucune résistance à
leur effacement politique définitif et paraissent même fort satisfaits
du zèle déployé par d'Argenson dans la surveillance de la capitale.
A partir de 1698-99, les audiences de la chambre de Police du
Châtelet changent complètement de style : on commence à envoyer
à l'Hôpital Général des prostituées, des garçons sans emploi, des pau-
vres et des insensés. Les commerçants condamnés à l'amende pour
les manquements au balayage des trottoirs ou les locataires répriman-
dés à cause des ordures, qui faisaient le gibier ordinaire et bien modeste
du tribunal de police sous la Reynie, laissent de plus en plus la place
à ce peuple de misérables qui est arrêté sans aucun droit d'appel au
Parlement, surtout pendant les visites nocturnes dans les cabarets et
les chambres garnies. Une surveillance accentuée sur ces lieux de ren-
contre va permettre l'arrestation d'un grand nombre de compagnons,
de paysans à la recherche d'emploi et de domestiques débandés. C'est
en effet à la fin du siècle que d'Argenson avait obtenu de Pontchar-
train, (et sûrement du roi) le droit d'arrêter « de police » les gens sus-
pects, dont les cas continuent d'être présentés à l'audience par les
commissaires des quartiers. Cette dernière formalité judiciaire va bientôt
perdre son importance : les commissaires ne veulent pas employer trop
de leur temps dans les activités de police, beaucoup moins bien rému-
nérées que celle de certification civile qui sont aussi de leur ressort
et, surtout, ne veulent pas inquiéter le Parlement en participant à
une activité en concurrence directe avec les magistrats21.
Au changement de compétence et de pratique policières, qui est
le premier trait de la nouvelle lieutenance, d'Argenson ajoute une sorte
de révolution dans les emplois et dans les offices. Il va se servir de
plus en plus d'officiers des anciens corps de police (guet, prévôté de
l'île, prévôté de robe courte) qu'il paye directement et qu'il fait tra-
vailler en dehors des compétences de leur office. Il faut s'arrêter sur
les origines, le nombre et l'identité de ces nouveaux policiers : leur
position d'officiers et leur emploi en tant que fonctionnaires représen-
tent déjà une extravagance pour le monde de la justice, mais le mélange
qu'en fait d'Argenson, dans le travail quotidien, est encore plus frap-
pant puisqu'il crée de toutes pièces un nouveau corps d'employés

21. Le détail de ces interventions peut être suivi à travers les archives de la Chambre de Police
qui font clairement apparaître un renforcementde la répression à partir des premiers mois de 1701 ;
AN, Y 9598. On verra plus loin l'importance de l'intervention de certains commissaires (et particu-
lièrement du commissaire Caiîly du quartier du Temple) dans les nouvelles procédures.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 117

qu'aucun pouvoir légitime n'a autorisé à travailler ensemble et dont


les offices d'origine se caractérisaient par des privilèges et des savoirs
très différents. Dans les archives de la Chambre de Police, on retrouve
les traces d'une vingtaine de ces personnages qui sont tous d'origine
assez modeste, se connaissent bien, habitent souvent dans un même
quartier (Saint-Antoine, entre autres) et sont habituellement les garants
l'un de l'autre dans les preuves de catholicité qui leur sont demandées
à un moment donné de leur carrière. Le groupe le plus homogène
a servi au Châtelet dans différentes fonctions, dispose aussi d'un réseau
difficilement identifiable d'espions ou de « mouches » comme on les
appelait à l'époque. L'exécution des ordres du roi est devenue, en
même temps, leur gagne-pain, leur milieu privilégié de relations sociales
et l'occasion de recruter des clients et des subordonnés qui restent
souvent inconnus même du lieutenant et, à plus forte raison, du ministre
de Paris. Ce personnel, qui était auparavant très peu utilisé, est employé
pour surveiller de nombreux lieux publics de la capitale : théâtres,
promenades, cafés, jardins, églises. Il va bientôt constituer un pre-
mier groupe d'agents personnels du lieutenant, qui ne répond qu'à
lui et qui perd presque tout rapport avec les institutions dont il pro-
vient. D'Argenson, qui préfère (comme il le dira souvent), n'employer
aux tâches de police que des gens qu'on puisse renvoyer à tout moment,
trouve là le moyen pour transformer très profondément la police
parisienne22.
Ces innovations comporteraient à elles seules un changement impor-
tant des critères officiels de légitimité, puisque les nouveaux policiers
ne sont pas obligés de rechercher des preuves juridiques valables pour
justifier les arrestations. Mais le cas des ordres du roi est encore plus
frappant : cette sorte de lettre de cachet, destinée surtout à la réclu-
sion des non privilégiés, devrait, en principe, être expédiée et signée
par un Secrétaire d'Etat, après instruction d'un dossier personnel pour
régler des questions délicates (affaires de famille, problèmes de mceurs,
créances etc.) qu'on veut soustraire à la connaissance des juges ordi-
naires, sur l'instance de l'une des parties concernées. D'Argenson va
trouver là le moyen le plus souple pour assurer l'extension ultérieure
des pouvoirs de la police : il signe les ordres du roi sans en informer
le ministre, il en multiplie le nombre et, surtout, il en confie l'exécu-
tion à ses agents personnels. On assiste ici à l'un des résultats les plus
frappants et contradictoires du système absolutiste de délégation des
pouvoirs : la personnalisation des tâches administratives est fortement
encouragée par un modèle de gouvernement qui fragmente le pou-
voir et en multiplie les responsables. Il arrive ainsi, par un effet de

22. Au sujet de ce personnel, voir Piasenza, Polizia e città, cit., p. 164-167 e 192-193.
118 Paolo Piasenza

multiplication du travail policier, que même les employés de d'Argenson


partagent avec lui ou le ministre le pouvoir d'arrêter les Parisiens.
Les agents vont bientôt organiser un vrai marché des arrestations :
en disposant de formulaires en blanc, ils mettent à prix la réclusion
de fils de famille libertins, de femmes réputées légères, de maris pro-
digues ou de simples ennemis personnels de leurs clients. Leurs mai-
sons se transforment en prisons privées et le scandale commence à
susciter de nombreuses protestations.
Ces affaires sont d'autant plus graves que les plaignants ne sem-
blent pas appartenir uniquement aux groupes sociaux les plus modes-
tes : on retrouve parrhi les personnes arrêtées quelques officiers, plu-
sieurs commerçants, maîtres de métier et bourgeois.
Les magistrats sont donc souvent saisis et même le ministre n'arrive
pas à étouffer toutes les affaires. Les lieutenants civil et criminel du
Châtelet, le Parlement et même les commissaires disposent, d'ailleurs,
d'une arme efficace et parfaitement légitime pour s'opposer à d'Argenson
sans être obligés de l'attaquer directement : l'application des droits
dont ils avaient entouré les arrestations depuis le début du XVIIe siè-
cle. C'est ainsi qu'encore une fois dans les années 1700-1705, les con-
trastes entre ancienne et nouvelle police et les enjeux politiques qui
en découlent se présentent, aux yeux des juges, comme des différends
sur la liberté personnelle des particuliers et, donc, comme des ques-
tions de droit.
Plusieurs agents de d'Argenson vont faire les frais de cette opposi-
tion et sont suspendus de leurs charges par des arrêts retentissants
du Parlement et du Châtelet. Dès 1700 le lieutenant civil interdit de
ses fonctions un exempt qui n'avait pas pu montrer un ordre du roi
dont il se disait porteur et un destin semblable amène devant les tri-
bunaux l'un de ses collègues en 1704. Quelque temps après et pour
les mêmes raisons le sieur Chantepie, du guet, est arrêté par ordre
du lieutenant civil et d'Argenson engage une épreuve de force avec
son collègue au sujet d'un exempt de robe courte impliqué plusieurs
fois dans des malversations et des arrestations arbitraires. Quelques
commmissaires, inquiets eux aussi de se voir soustraire tant d'affaires
et peut-être plus strictement liés à l'ordre ancien, refusent même de
reconnaître leurs nouveaux collègues et affirment publiquement ne
vouloir obéir qu'aux ordres du Parlement. Le ministre de Paris lui-
même n'entend pas compromettre trop directement le gouvernement
et rappelle à d'Argenson les risques qu'il court à provoquer la magis-
trature et les limites qu'il doit observer dans l'exécution des ordres23.
En 1704-1705 le lieutenant et sa nouvelle police se trouvent donc dans

23. Ibid., p. 171-182.


Opinion publique, identité des institutions, «absolutisme» 119

une position difficile : les deux logiques qui gouvernent la gestion de


la police montrent de plus en plus clairement leur divergence, évi-
dente surtout par l'élaboration d'une idéologie et d'une identification
professionnelles de plus en plus opposées.
Il est intéressant de remarquer à ce propos que le lieutenant n'affronte
pas le Parlement et ses autres collègues du Châtelet sur le plan de
la procédure judiciaire : le droit et le langage juridique, qui ont con-
servé pour ses adversaires toute leur signification symbolique et leur
pouvoir de médiation, ne signifient plus grand chose pour un homme
qui parle souvent avec mépris de la « chicane ». Ainsi le choix du
lieutenant face aux accusations des magistrats n'est pas surprenant
bien qu'insolite : pour répondre à ses adversaires il préfère aux pro-
cédures judiciaires la publication d'un pamphlet populaire, vendu à
quelques sous la pièce, qu'il fait rédiger par un prêtre de la paroisse
de Saint-Sulpice et dans lequel est proposé un vrai programme de
quadrillage de la ville. Ce texte est intéressant à plus d'un titre : on
y retrouve essentiellement une méfiance bien policière pour les procé-
dures et le droit et une forte insistance sur la délation systématique
de la part des particuliers. L'auteur y affirme en effet que chaque
individu honnête est obligé de révéler les péchés mortels qui vien-
draient à sa connaissance, soit aux commissaires des quartiers, soit
aux curés des paroisses et il dresse une liste de vingt-trois fautes prin-
cipales, parfaitement détaillées, qu'on devrait communiquer aux autorités.
Il s'agit de faire connaître l'emplacement des mauvais lieux, des cabarets
qui restent ouverts la nuit, les salles de jeu, mais aussi les querelleurs,
les usuriers, les ivrognes, les femmes de mauvaise vie, etc. 24.
Non seulement d'Argenson ne paraît pas impressionné par la réaction
de la magistrature, mais il essaie d'entraîner le clergé et l'ensemble
des gens honnêtes de la ville dans l'esprit de sa nouvelle police. En
quelques années seulement (1698-1705), les images « paternelles » de
justice, le respect des procéduresjudiciaires et de la compétence exclusive
des commissaires, dont d'Argenson continue de faire l'éloge dans ses
nombreuses affiches, ont perdu, en réalité, beaucoup de leur sens.
La formation du « citoyen » reste, bien sûr, l'une des tâches de ces
publications hebdomadaires, mais le public devra désormais les insé-
rer dans une logique répressive qui n'est qu'à ses débuts. Les rap-
ports d'autorité légitime entre maîtres et subordonnés ne sont plus
les seuls à garantir le contrôle social et
un autre pouvoir intervient
de l'extérieur dans la formation de leurs relations.

24. De la correction fraternelle, ou de l'obligation d'empêcher le mal d'autrui quand on le peut, s. 1., s.
Q-, mais Paris, 1705 (B. N. D 12432). Pour des plus amples renseignements à ce sujet voir Piasenza,
Polizia è città, cit.,
p. 182 suiv. et «Juges, lieutenants de police et bourgeois à Paris, aux XVIIe et
XVIIF siècles
», in Annales, 5, 1990, p. 1202.
120 Paolo Piasenza

L'espace urbain lui-même se transforme, n'étant plus tout à fait


le lieu du libre échange dans les rapports et conflits privés. L'initia-
tive du recours à l'autorité du roi n'est plus dans les mains des famil-
les ou des parties concernées, mais peut être acheté et vendu de façon
anonyme et massive, sans que les intéressés puissent arrêter les procé-
dures qui en sont la conséquence. Encore plus important, la répres-
sion, la formation des prix et la tutelle des Parisiens ne se trouvent
plus réunies dans les mains des mêmes personnes : ceux qui s'intéres-
sent à la sûreté n'ont plus rien à voir avec la surveillance des marchés
ou la protection des prisonniers. La division des compétences et le
souci d'efficacité professionnelle ne sauraient respecter l'esprit de
l'ancienne police, dont la légitimité était fondée sur le lien nécessaire
entre punition et assistance.
Ce revirement profond dans la société et l'ordre public n'est pas
uniquement le fruit de l'ambition personnelle ou de l'action solitaire
de d'Argenson ; il peut désormais compter sur ses hommes, sur les
quelques commissaires qui se sont ralliés au nouvel ordre et, peut être
aussi, sur une partie au moins de ces bourgeois respectables dont par-
lent les affiches qui font le portrait du Parisien policé.
Tout ce monde de professionnels de la police est renforcé et affai-
bli à la fois par la création des inspecteurs en 1708. Les nouveaux
offices (assez nombreux, plus de quarante) sont à pourvoir immédia-
tement, mais d'Argenson ne paraît pas pressé : en 1711, il en aura
reçu neuf seulement. En réalité, il s'agit d'un très mauvais tour que
lui ont joué les magistrats et Pontchartrain : il obtient, bien sûr, un
accroissement considérable de son personnel, mais il est obligé de lui
reconnaître les privilèges de l'office et de renoncer à coloniser les autres
corps de surveillance (guet, robe courte, etc.). Il perd aussi le droit
d'organiser, presque sans entraves juridiques, les services de surveil-
lance, d'autant plus que la déclaration d'institution ne fait aucune
allusion au droit de gestion des lettres de cachet de la part des nou-
veaux inspecteurs. D'Argenson surmonte habilement ces difficultés
puisqu'il arrive à faire acheter les nouveaux offices par ses anciens
subordonnés, parmi lesquels on retrouve la plus grande partie de ceux
qui avaient été interdits par le Châtelet en raison de leurs prévarications.
Mais tout de suite après la mort du roi, dans le cadre du règle-
ment de comptes institué par la Chambre de Justice en 1716, le Par-
lement prend finalement sa revanche. En effet, avant même que d'Argen-
son quitte sa place de lieutenant pour devenir, en 1718, Garde des
Sceaux, le Parlement avait informé contre plusieurs officiers de police,
accusés de malversations et de violences répétées. Il s'agit d'un exem-
ple frappant de la contradiction entre deux images opposées de l'ordre
public et de l'identité même de l'homme de loi, un exemple qui
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 121

souligne aussi la permanence d'une possibilité de communication entre


peuple et Parlement. Pendant cette longue procédure légale, qui ne
se termine qu'en 1720, le Parlement accusa de malversations neuf
policiers : parmi ces derniers huit inspecteurs, choisis très attentive-
ment parmi ceux qui avaient trahi, dès 1701-5, leurs anciens offices.
En effet, tout ce petit monde s'était signalé par une cohésion sans
faille qui était arrivée à organiser minutieusement la carrière profes-
sionnelle des hommes les plus fidèles au lieutenant : dès que la com-
munauté des inspecteurs avait été constituée, bon nombre des accusés
de 1716 s'étaient élevés à ses places officielles les plus importantes.
On retrouve dans les fonctions de syndic Chantepie, Bazin, Le Roux,
Tisserand : tous les hommes que les magistrats avaient plusieurs fois
interdits de leurs charges ou sérieusement réprimandés. Ce choix très
orienté des accusés est ainsi confirmé par la procédure contre un com-
missaire du Châtelet, Cailly, lui aussi un traître et des plus dange-
reux, puisqu'il s'était prêté à couvrir les agissements de la nouvelle
police en contribuant ainsi à remplir les audiences de police de justi-
ciables qui auraient dû passer devant le Châtelet. Les mêmes accusa-
tions qui avaient provoqué quelques années auparavant l'interdiction
de nombreux subordonnés de d'Argenson (arrestations abusives, chan-
tages et rançonnements, frais exorbitants de détention, etc.) sont reprises
après la mort de Louis XIV dans un contexte politique transformé.
Le Parlement réaffirme ainsi sa conception de l'ordre traditionnel et
fait comparaître, pour témoigner, presque trois cents personnes, de
toutes conditions sociales.
Il faut analyser brièvement la composition de ce groupe : parmi
les témoins, on retrouve une minorité infime de privilégiés (six per-
sonnes en tout) tandis que les Bourgeois de Paris, sont au nombre
de cinquante-cinq. La très grande majorité des témoins (plus de 65 %
du total) est composée de commerçants, de maîtres avec boutique,
d'hôteliers et d'autres bourgeois sur lesquels nous n'avons pas de détails
plus précis. Le menu peuple est représenté par quarante-quatre domes-
tiques, ambulants et gagne-deniers. Les dépositions de tous ces témoins
ne laissent pas de doute : elles dénoncent les abus commis par les policiers
et font volontiers le détail des illégalités inhérentes au système de la
nouvelle police. De son initiative d'ailleurs, le magistrat chargé de
l'enquête, Olivier Lefèvre d'Ormesson du Chiré, souligne toujours
très favorablement tous les passages dans lesquels les déposants criti-
quent le lieutenant de police lui-même ; il provoque et fait mettre aux
actes les accusations les plus féroces contre lui : mauvais langage, vio-
lence, avidité et, surtout, manque de compassion pour les pauvres.
Ces dépositions reçoivent ainsi le cachet de la procédure et ont l'hon-
neur de figurer dans les actes du Parlement, ce qui permettra aux
122 Paolo Piasenza

témoins, le plus officiellement possible, de faire connaître en ville, et


particulièrement à l'ensemble de leurs collègues, tous les détails du
procès. La connaissance de la distribution sociale des témoins est donc
essentielle pour comprendre le jeu subtil qui s'engage à cette occa-
sion : d'un côté, les magistrats recherchent la publicité la plus large
pour leurs thèses, destinées à influencer surtout ces mêmes groupes
bourgeois qui, en principe du moins, auraient dû tirer le plus d'avan-
tage de la nouvelle police. Pour leur part, les marchands, les hôteliers
et les maîtres de métier espèrent obtenir par des dépositions bien orientées
la protection des magistrats contre les exactions des inspecteurs. Cet
échange ou commerce politique, tout à fait évident, est rendu possible
par un langage commun entre les acteurs du jeu, qui engagent ainsi
entre eux une discussion sur la nature de la légitimité et du pouvoir,
discussion destinée à être connue en ville. Le Parlement fait ainsi res-
sortir l'image d'illégitimité et de prévarication attachée à la nouvelle
police, dont le style, les moyens et les hommes étaient si directement
opposés aux siens. Dans ce contexte, il faut souligner l'importance
du cas du commissaire Cailly : l'acharnement du Parlement à le pour-
suivre et les accusations très subtiles qu'on formule à son intention
exclusive soulignentbien l'importance que les magistrats attachent au
respect pour la procédure de la part des officiers et la signification
essentielle de ce respect pour la construction de l'identité profession-
nelle du juriste traditionnel. En acceptant de devenir l'homme du lieu-
tenant, en signant des formulaires non conformes au droit, en fer-
mant les yeux sur les arrestations arbitraires, Cailly a non seulement
changé de camp, mais il a fait commerce de sa position de magistrat
et de son savoir professionnel25. On peut comprendre les raisons pour
lesquelles la conclusion du procès n'a pas été favorable aux inspec-
teurs. Mais la nouvelle police avait désormais fait ses preuves et con-
solidé son organisation ; elle ne va donc pas disparaître du théâtre
politique de la ville, bien au contraire.

3. — Pratiques de la répression et renforcement du personnel


Pendant les toutes premières décennies du XVIIIe siècle, deux secteurs
de l'activité policière manifestent des signes très clairs de renforce-
ment : le premier englobe dans les compétences de la lieutenance la
répression de la mendicité et le second entraîne une surveillance de
plus en massive des « infâmes », c'est-à-dire des homosexuels. Tous

25. Pour la procédure contre les inspecteurs, voir : AN, X2B 1389-91 ; R. Cheype, Recherches
sur le procès des inspecteurs de police (1716-1720), Paris, 1975 ; Piasenza, Polizia e città, ict. p. 188-201.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 123

les deux se situent, pour l'essentiel, dans les années 1720-40 et sui-
vent, plus ou moins la même logique. Ces activités nous ont laissé
les premiers et seuls témoignages d'une présence de la police dans
la rue, bien que l'organisation de la lieutenance dans ce domaine ait
dû être plus complexe et s'intéresser à beaucoup d'autres domaines,
peut-être socialement encore plus importants (le vol, notamment, mais
aussi la prostitution ou le jeu)26.
De toute façon le fonds des sodomites est à lui seul assez considé-
rable, avec ses trois cent trente-cinq dossiers et près de deux mille
personnes arrêtées sur moins de sept ans27. En effet, peu de temps
après le procès contre les inspecteurs, les divers lieutenants qui tour
à tour avaient pris la place de d'Argenson (auxquels on se garda bien
de laisser autant de pouvoir qu'à leur prédécesseur) organisent la sur-
veillance des endroits de Paris où se retrouvent les « infâmes ». La
complexité des procédures utilisées à cet effet exige un personnel et
des compétences qui ne font pas partie des savoirs traditionnels de
la police : dans le cas des sodomites, il faut attendre les suspects dans
les jardins ou au bord de la Seine, les provoquer « à l'action », les
faire parler, les arrêter et dresser le procès verbal. Le travail s'appuie
sur la coordination des espions et des policiers : les « filatures » deviennent
une pratique organisée, les « ruses » pour conduire et arrêter certains
suspects devant les prisons ou les maisons des commissaires « amis »
demandent une organisation sans faille ; le renouvellement fréquent
des « mouches » est essentiel, l'achat ou la sollicitation des dénoncia-
tions anonymes comporte l'élaboration de rapports professionnels de
confiance-méfiance assez complexes et conflictuels.
L'expérience policière ébauchée sous d'Argenson fournit les pre-
miers employés du service : il n'est pas étonnant qu'il soit dirigé par
Simmonet, un ancien inspecteur de d'Argenson, plusieurs fois dénoncé
à cause d'arrestations illégales, qui va concentrer toutes ses capacités
professionnelles dans cet emploi. Il est intéressant de suivre la créa-
tion de son identité de serviteur du roi : la pratique administrative,
le savoir du policier (reconnaissance à coup d'oeil de la culpabilité,
façon de se conduire avec les prévenus, jeu de la tolérance et de la
sévérité, etc.) se fondent sur des stratégies administratives qui ne sont
pas encore officiellement légalisées et qui sont improvisées au fur et
à mesure que le travail avance. Qu'on considère par exemple, le

26. La surveillance du jeu, l'arrestation des voleurs dans les théâtres engagent déjà un personnel
spécialisé sous d'Argenson et on verrra plus loin l'importance de la décennie 1720-30 dans la répres-
sion de la mendicité. La déclaration sur la prostitution renforce, dès 1713, les compétences de la
police sur les prostituées ; voir, à ce propos, Benabou, cit., p. 30.
27. L'ensemble des dossiers pour 1723-1730 se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal, Archives
de la Bastille, Ms 10254-10260.
124 Paolo Piasenza

problème du droit et des garanties de l'accusé : le témoignage de la


mouche (à en croire les textes, bien sûr) n'est pas suffisant pour faire
arrêter un suspect ; la présence de l'un des policiers aux débuts des
« actes » ou son témoignage sur les discours « infâmes » des accusés
est toujours essentiel. Mais il s'agit là de la seule contrainte légale
devant laquelle s'inclinent les dirigeants du service : tout le reste est
inventé. Pour la police, le moment le plus important est sûrement
celui de l'arrestation : c'est à cette occasion que les officiers font l'expé-
rience vraiment extraordinaire de leur pouvoir de subversion de la
hiérarchie sociale et de ses privilèges : devant le policier, du moins
en ce moment, il n'y a plus de noble, ni de roturier, ni clergé, ni
hommes de finance ; tous doivent déposer leurs épées, subir l'humi-
liation de la détention et se voir sermonner par les agents. On pour-
rait même citer quelques exemples intéressants de rébellion nobiliaire
face à cet abaissement social des élites ; et le fait, bien probable, que
la pratique réelle des arrestations ait pu différer du récit qu'en font
les procès-verbaux n'enlève rien, bien au contraire, à la signification
que cet imaginaire des policiers a dû représenter dans la construction
de leur identité28. D'autant plus que l'invention de la pratique poli-
cière ne s'arrête pas là : il s'agit aussi de procéder aux interrogatoires
et de créer des grilles de lecture de la culpabilité qu'on puisse formali-
ser dans l'écrit ; il ne suffit pas que le procès-verbal contienne une
simple confession ; l'attention se porte sur les nuances du comporte-
ment, de l'habillement et du langage de l'accusé, sur ses réseaux de
connaissances, sur les rapports qui traversent les différents secteurs
de la société et sur la spontanéité de la confession.
Mais ce sont surtout les décisions prises à l'égard des personnes
arrêtées qui manifestent tout entière l'indépendance de la police face
au droit traditionnel et à ses pratiques judiciaires. Les accusés peu-
vent, selon l'humeur des policiers, être libérés sur le champ, être con-
damnés à se présenter libres ou détenus au rendez-vous avec le secré-
taire du lieutenant ou avec le lieutenant lui-même, être conduits aux
prisons du Châtelet où leur réclusion peut se prolonger de deux jusqu'à
quinze ou vingt jours, pour un délit qu'en principe la loi punit du
bûcher. Les policiers forment ainsi, sur la base de leur expérience
et de leur exclusion du mondejudiciaire, une échelle originale et variée
de peines qui ne sont prévues par aucun précédent ou décision de
justice, où la prison joue un rôle déjà central, ainsi qu'une certaine
tendance à l'élimination des privilèges.

28. Sur les modalités des résistances nobiliaires à la police et les révoltes que l'arrestation de
privilégiés a suscité parmi la noblesse, voir Piasenza, Polizia e città, cit., p. 219-222.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 125

Il nous reste un témoignage frappant de la conscience que les poli-


ciers ont de la valeur de ces pratiques de la part de Simonnet lui-
même, encore une fois accusé d'arrestation arbitraire, mais, cette fois-ci,
aux dépens d'un membre de la noblesse. Il est obligé de relâcher son
homme, mais il écrit tout de suite à ses supérieurs en leur rappelant
le danger d'humilier publiquement la police, ce qui pourrait provo-
quer des « révoltes », « désonorer ceux qui ont l'honneur d'exécuter
les ordres du Roi » et mettre en danger un travail honorable et
nécessaire29. Simonnet est non seulement déjà persuadé que l'on ne
peut plus se passer facilement de la nouvelle police, mais il est encore
plus conscient de sa propre identité professionnelle qu'il peut ouverte-
ment placer plus haut que l'organisation sociale des privilèges et de
la tradition juridique qui en découle.
Le deuxième secteur d'activité policière qui se renforce sous la
Régence regarde la répression de la mendicité. Bien que les modalités
qui portent à l'affaiblissement de l'autonomie des archers des pauvres
et à leur assimilation aux autres employés du lieutenant soient plus
complexes que ceux dont on vient de parler, on peut y apercevoir
beaucoup d'analogies.
Dès le XVIe siècle et jusqu'au début du XVIIIe siècle, la compé-
tence sur les pauvres est tout à fait étrangère à l'organisation de la
police et surtout du Châtelet : ce sont le Grand Bureau des Pauvres
(vers les années 1550), quelques établissements de réclusion au début
du siècle suivant et finalement l'Hôpital Général, avec ses archers,
qui devraient s'occuper de la capture des mendiants et l'on sait que
Bicêtre et la Salpêtrière sont depuis toujours du ressort d'un bureau
central où siègent différents directeurs (tels que le Procureur Général
du Parlement ou l'Archevêque de Paris, par exemple). Cet établisse-
ment renferme tout se suite après sa création une population très mélangée
où les mendiants arrêtés ne sont jamais majoritaires, ce qui confirme
l'impressionnante discontinuité qu'on retrouve dans l'application de
ce que l'on a appelé de façon assez surprenante le Grand Renferme-
ment : déjà vers 1670, l'Hôpital ne reçoit presque plus de mendiants
et il faudra attendre les premières années du siècle suivant (après les
lois de 1699-1700), le Grand Hiver et la période 1710-1720 pour que
sa population arrive à atteindre les dix mille enfermés30.

29. Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, dossier de Sainte Colombe, 31 mai 1725,
Ms 10256.
30. La bibliographie sur le sujet est très importante, sutout après le travail de J.-P. Gutton,
La société'et les pauvres. L'exemple de la généralité de Lyon. (1534-1789), Paris, 1971
et on peut en trouver
le détail dans Piasenza, Polizia città, cit. Pour la législation et les premières formes de renfermement
e
des pauvres à Paris, le livre de C. Paultre, De la répression de la mendicité et du vagabondage
en France
sous l'Ancien Régime, Paris, 1906, bien qu'incomplet, reste encore essentiel.
126 Paolo Piasenza

On reviendra plus loin sur les rapports entre les archers des pau-
vres, envoyés en ville pour les captures, et leurs clients : il suffira de
dire ici qu'ils ne sont pas spécialement tendus et qu'ils prévoient bien
des compromis, même si les rébellions populaires sont fréquentes. Cet
équilibre entre surveillance et protection va sérieusement basculer, pour
la première fois, à l'occasion des déclarations du roi de 1718-1720 :
même pendant les périodes les plus misérables des disettes des derniè-
res années du XVIIe siècle et du Grand Hiver, on n'avait jamais songé
réellement à la déportation des mendiants et des vagabonds aux colo-
nies d'Amérique, une solution qui sera adoptée uniquement à cette
époque. Les archers, organisés dans les brigades d'une dizaine d'hommes,
souvent âgés et valétudinaires, pour un effectif total qui, à l'ordinaire,
ne dépassait pas quarante ou cinquante unités pour une capitale d'un
demi-million d'habitants, sont totalement dépassés par la lourdeur de
la tâche.
Ce fut donc la police de Simonnet et des autres anciens inspec-
teurs, assistés par un personnel recruté pour l'occasion et rétribué suivant
le nombre des captures effectuées, qui prit en charge l'exécution des
déclarations. Si à l'époque de d'Argenson les mendiants présentés aux
audiences de police arrivent à peine à atteindre le dixième de ceux
qui sont conduits à l'Hôpital par les archers, en 1720, sous la direc-
tion de d'Argenson fils, la proportion s'est presque exactement
renversée31. En effet, le roi a attribué pour la première fois la com-
pétence sur les mendiants au seul lieutenant de police : les rafles se
succèdent rapidement, l'Hôpital se remplit, la médiation des archers
devient impossible ; on constate en ville l'apparition des premières
rumeurs d'enlèvements d'enfants, la traduction populaire de ce revi-
rement répressif. La compagnie des archers, bien que renforcée, révèle
toute sa faiblesse face à une police beaucoup plus nombreuse, organi-
sée et efficace. Quelques années plus tard, avant la plus importante
déclaration du siècle sur la mendicité, celle de 1724, les archers sont
réduits à la présence symbolique d'une vingtaine d'hommes, un vide
de pouvoir évident si l'on considère l'importance des enjeux politi-
ques liés à la répression des mendiants. La loi de 1724, en créant
l'ébauche des dépôts de mendicité, établit au même temps le finance-
ment public de leur gestion, en éliminant les fonds des Hôpitaux et
fait embaucher de nouveaux archers, qui, encore une fois, n'arrivent
pas à surmonter la concurrence de la police et vont perdre ce qui reste
de leur autonomie.

31. Le mouvement de la population renfermée par la police et les archers pendant cette période
peut être suivi, pour les années 1701-1720, dans les archives de la Chambre de Police (AN, série
Y), et, à partir de 1721, avec beaucoup plus de précision, dans les registres de l'Hôpital Général,
Archives de l'Assistance Publique, Bicêtre 4Q2-6, 1Q2 3-18 ; Salpêtrière 1Q2 1-26.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 127

Ce parcours d'assimilation peut être suivi à l'aide des actes de


deux procès engagés contre les chefs de la compagnie de l'Hôpital :
en 1726, le premier d'entre eux, Nicolas Levesque, est encore un archer
de la vieille école. Le lieutenant de police lui reproche des accords
sous le manteau avec des mendiants, un petit marché à l'air de famille
qui met en scène très peu de monde et qui ne paraît pas poser des
gros problèmes de violence ou de chantage aux intéressés32. Le but
du procès est évident : disloquer l'unité de la compagnie, faire inter-
dire son chef et renvoyer ses hommes. Les registres de l'Hôpital témoi-
gnent du succès de ce dessein : les entrées de mendiants sont en chute
libre dès le début de la procédure ; en quelques mois, les vieux archers
des pauvres semblent disparaître définitivement. Mais dix ans plus
tard, en 1736, nous retrouvons un successeur de Levesque, François
Vincent Liger, qui fera l'objet des mêmes poursuites33. Sa charge porte
le même nom, mais ses relations avec les mendiants et, surtout, ses
liens de fidélités ont profondément changé. Le tribunal devant lequel
il comparaît, d'ailleurs, n'est plus le même : c'est le lieutenant crimi-
nel du Châtelet qui l'accuse, c'est-à-dire l'un des concurrents les plus
décidés de la lieutenance. Les permis de mendier qu'il a vendus sont
très nombreux, son rayon d'action s'étend à la ville tout entière et
le réseau des médiateurs dont il se sert témoigne d'un pouvoir consi-
dérable.
Mais ce qui est encore plus frappant, c'est l'importance de ses
compétences de police : il arrête les voleurs, s'occupe de l'exécution
des ordres du roi, marchande avec les autres policiers l'application
des amendes ou des arrêts et sera accusé, exactement comme les ins-
pecteurs, d'avoir enfermé des innocents au Châtelet. Même si sa com-
pagnie n'a pas changé de nom, l'Hôpital ne paraît avoir plus aucune
influence sur elle et sur ses hommes. Ce qui, bien entendu, ne peut
qu'entraîner les conséquences dont se plaint la magistrature : si la
politique de répression-assistance pratiquée par l'Hôpital tolérait de
nombreuses exceptions à la sévérité des lois contre les pauvres, elle
prévoyait aussi que toute faveur individuelle fût négociée et approu-
vée par la hiérarchie sociale et institutionnelle que dirigeaient les offi-
ciers les plus importants du Parlement ; à la base de ce système, la
« corruption » des archers respectait strictement cette pratique tradi-
tionnelle d'échange de faveurs et ne pouvait qu'en renforcer la logi-
que, les limites et l'efficacité. Bien entendu, les policiers font, eux
aussi, un grand usage de la « corruption », mais ils manquent totale-
ment des références qui pourraient en assurer la valeur sociale et la

32. AN, Y 9643.


33. AN, Y 10054.
128 Paolo Piasenza

place institutionnelle : rien n'est plus clair, à ce sujet, que leur indif-
férence pour la distance entre le statut social des mendiants et celui
des criminels, qui était soulignée par l'existence de deux « polices »
nettement séparées, du moins jusqu'à la Régence.
Ainsi il ne faut pas s'étonner de la position ambiguë des inspec-
teurs et des « mouches » ; tiraillés comme ils le sont entre les ordon-
nance de répression et les exigences des relations personnelles, ils voient
leur image se dégrader rapidement. Leur activité, pour bon nombre
de Parisiens, s'inscrit plutôt dans le registre de la violence que dans
celui de la médiation et paraît de plus en plus étrangère aux équili-
bres sociaux de la ville. La qualité du travail et les vicissitudes dans
lesquelles ont été engagés des hommes comme Simmonnet, Levesque
ou Liger, caractérisent bien la dimension professionnelle de la police
parisienne de la première moitié du XVIIIe siècle. Une très large par-
tie de ses pratiques se fonde sur l'opposition au droit traditionnel ;
la polémique dérive, en premier lieu, de sa position par rapport à
l'office, jusqu'alors seul moyen de recrutement légal dans les corps
traditionnels (commissaires, différentes prévôtés, etc.). Désormais le
statut juridique normal des officiers, avec tous ses privilèges, n'a plus
rien à voir avec le statut de policier. On dispose d'ailleurs de plu-
sieurs exemples de cette divergence totale entre les systèmes de recru-
tement de la justice et de la police, qui renforcent la concurrence et
le mépris réciproques entre certains commissaires de quartier et les
hommes du lieutenant.
Mais il ne faut pas croire que ces derniers se soient formés à une
simple école de prévarication et de chantage. La force de la police
de d'Argenson, qui reste le modèle pour tout le reste du siècle, repose
sur deux principes : la cohésion du corps et la création de nouvelles
règles d'un droit très original, de nature en partie pénale, en partie
administrative, le vrai précurseur de la législation de sûreté qui sera
surtout développée par les sociétés libérales du XIXe siècle. Le savoir
de la police est aussi contraignant et pose autant de limites aux poli-
ciers que celui de la tradition juridique en pose aux magistrats. Mais
ces contraintes sont fondées, évidemment, sur d'autres bases et en
rapport bien plus direct (et, donc, bien plus dangereux) avec les accu-
sés et leurs familles : je pense au traitement des preuves, (qui se fait
sur place, en la présence des individus arrêtés et en dehors de toute
forme légale reconnue, mais qui doit être formalisé dans le procès-
verbal présenté au lieutenant) ; à la gestion des ordres du roi et des
prisons privées, souvent assurée par les policiers eux-mêmes ; à une
pratique sociale (qui paraît avoir été très intense) de médiation dans
différents conflits urbains (questions de famille, créances, litiges), une
activité plus rapide et désinvolte que celle, analogue et beaucoup plus
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 129

lente, des commissaires des quartiers. Il n'y a rien de plus frappant,


à ce propos, que les différences constatées dans la dimension physique
des archives que les traditions de justice et de police nous ont légué :
si, d'un côté, les papiers du Châtelet avec leurs plaintes un peu bavardes
ne se modifient guère sous la plume des commissaires, les registres
secs et statistiques des policiers arrivent déjà à inventer des taxino-
mies inattendues du crime et des criminels. C'est dans ce contexte
qu'il faut placer un bon pourcentage des arrestations arbitraires dont
les policiers seront toujours accusés : il s'agit du dérapage (qui deviendra
de plus en plus fréquent, il est vrai) d'un système qui voit dans l'achat
et la vente des arrestations pratiquées par les policiers, un moyen abor-
dable d'accès à la justice.
Savoir technique et solidarité de corps portent tout naturellement
les policiers à considérer leurs emplois comme une sorte de propriété
privée, sur le modèle de ces mêmes offices dont ils sont exclus ; un
sentiment qui nous aide à comprendre aussi la spontanéité qu'on constate
dans leurs prétentions envers les particuliers plus spécialement sou-
mis à leur contrôle (surtout les cabaretiers, les logeurs, les marchands
de toiles peintes, etc.). Tout cela s'exprime dans le sentiment aigu
des policiers de former un corps à part et nécessaire à la survie de
l'Etat ; on en a cité quelques exemples, mais ils pourraient être multi-
pliés, surtout à une époque (les années 30-40) où de plus grandes res-
ponsabilités sont confiées à des policiers à la pratique professionnelle
déjà très spécialisée, tels Poussot, Pommereuil ou le même Simonnet34.
Cette identité est assez forte pour assimiler- ou expulser les récalci-
trants : une partie importante des commissaires doit se convertir aux
nouvelles pratiques et nous retrouvons plusieurs d'entre eux dans la
position bien modeste de collaborateurs des inspecteurs ; tous les autres
corps traditionnels de surveillance, le guet, les prévôtés de l'île, de
robe courte, des monnaies, de l'hôtel, les archers des pauvres vont
peu à peu disparaître en tant que réalités autonomes.
Mais ce qui manque de façon évidente aux policiers dans leur identité
professionnelle est l'élaboration d'une image publique de légitimité
et l'idée même que cette image soit nécessaire pour établir sur des
bases moins précaires leurs relations avec le public. On a fait allusion
à la continuité des affiches de police sous d'Argenson par rapport au
passé : une tentative bien faible pour resserrer des liens symboliques
entre l'ancien et le nouvel ordre, si l'on considère que pendant ces
mêmes années les hommes du lieutenant étaient déjà en train d'orga-

34. Sur ces personnages on trouve plusieurs renseignements dans les ouvrages d'A. Farge et
particulièrement dans La vie fragile. Violence, pouvoirs et solidarités à Paris au XVIIIe siècle, Paris, 1986,
M dans le livre de E. M. Benabou, cit.
130 Paolo Piasenza

niser une police que le secret et l'ingérence situaient à l'opposé de


ces mêmes critères de prudence et de réserve que les textes publics
continuaient à proclamer. Il ne s'agit pas là, à mon avis, d'hypocrisie
ou de faiblesse : tout simplement les mots officiels, publics qui auraient
permis d'exprimer la légitimité sociale de cette pratique de quadril-
lage de la ville n'avaient pas encore trouvé leur cadre de référence
politique et leur dimension symbolique. Ce fait est confirmé par la
situation tout à fait différente que nous trouvons dans le langage privé
de la compagnie des policiers : leur indifférence pour l'« opinion »
s'accompagne, en effet, de la formation d'une idéologie qui n'a cours
qu'à l'intérieur de l'administration et qui ne saurait être rendue publique.
La justification de la fonction par son efficacité est déjà très forte dans
leur esprit et dans les messages qu'ils échangent avec leurs supérieurs
et se renforce de plus en plus à cause de la polémique de fond qu'elle
exprime contre le monde de la robe. Une position qui dérive aussi
du rapport que la police entretien avec le gouvernement : aucune média-
tion, aucune entrave ne doivent être tolérées entre le citoyen et l'autorité
directe du roi, entre le policier et l'autorité directe de ses chefs. La
personnalisation des charges atteint son apogée : tout repose sur la
délégation du pouvoir ; l'influence décisive des individus laissés sans
médiations, contrôles ni collèges formalisés, explique aussi les ruptu-
res radicales de la légalité que l'on peut observer dans l'action de la
lieutenance au cours de la première moitié du XVIIIe siècle (il s'agit,
d'ailleurs de l'un des reproches les plus fréquents adressés par les juges
à Argenson). La crise du droit traditionnel en tant que langage de
médiation est déjà évidente à cette époque : la hiérarchie de la société
et des fonctions, dans l'esprit et, souvent, dans la pratique quotidienne
des policiers est énormément plus simplifiée que chez les gens de jus-
tice, ce qui contribue aussi à renforcer la gêne éprouvée par Simonnet
et les autres professionnels de la police efficace face aux privilèges et
à leurs représentants.

5. — Plainte et révolte : deux formes


de la communication politique
Il n'est pas étonnant que ces grandes transformations aient pro-
duit dans la capitale les réactions les plus diverses pendant le long
siècle qu'on vient d'examiner. Le public parisien avait au sujet des
activités de police une opinion bien établie depuis très longtemps :

elles s'étaient formées autour d'une administration qui n'avait jamais


cessé de communiquer au public les raisons de ses actes et les juge-
ments de valeur qu'elle portait sur la société. Comme on l'a vu,
Opinion publique, identité des institutions, «absolutisme» 131

pour les magistrats du XVIIe siècle, il s'était agi plutôt de réaffirmer


des images de la société légitime et équilibrée que de bouleverser les
règles habituelles de son fonctionnement. Il y avait là un vrai échange
avec le peuple parisien, puisque celui-ci ne restait pas inerte et répon-
dait à ses administrateurs par deux moyens tout à fait directs et sans
ambiguité : l'écrit et la révolte.
Il faut s'arrêter sur les écrits envoyés par les particuliers au juges
et aux commissaires. L'usage fréquent du vocabulaire juridique et des
formules administratives dans cette correspondance est mêlée inextri-
cablement à la réaffirmation des valeurs mêmes que l'ancienne police
ne cesse de défendre. Il ne fait pas de doute que cette documentation
soit d'origine « populaire » ; bien sûr, l'immense quantité de plain-
tes, de « placets », de demandes de mises en liberté, même de dénon-
ciations des abus commis par les autorités qu'on retrouve dans les
archives n'est pas toujours le résultat d'une élaboration privée de la
part des plaignants ou de leur famille et reflète souvent le savoir-faire
des avocats. Mais le langage d'un très grand nombre de ces docu-
ments n'a rien à voir avec le style des robins et même leur ton est
souvent bien éloigné de la complaisance et de la soumission que l'on
pourrait attendre de la part de « suppliants ». L'intériorisation des
valeurs de légitimité défendues dans les affiches et dans les règlements
officiels est manifestée par ces écrits populaires dans lesquels revient
souvent l'indignation contre les abus que la police aurait commis en
oubliant ces principes mêmes d'équité et de justice. Le statut de ces
documents est ambigu et significatif : contrairement aux « factums »
imprimés à l'occasion de certains procès, ils doivent rester réservés,
mais souvent les nombreuses signatures qu'ils portent, particulière-
ment dans le cas des demandes de mise en liberté d'un prisonnier,
démontrent bien que la plainte envoyée aux officiers de police est un
acte social qui ne saurait rester limité à la famille du plaignant.
Il me semble que la nature, le rythme et les modifications des messages
échangés entre le peuple et les élites administratives pourraient éclai-
rer bon nombre de questions sur le rapport du peuple à la royauté,
sur la nature de l'Etat « absolutiste », sur les valeurs qu'il a produites
et même sur sa capacité à les faire partager par des secteurs impor-
tants de la société. Mais, il faut bien l'admettre, il ne s'agit pas là
d'un type de relations ou d'influences réciproques pour lequel nous
disposerions de critères d'analyse bien assurés : si les textes adminis-
tratifs (affiches, plaintes, placets) ont été fréquemment utilisés pour
l'histoire sociale de la criminalité et pour celle du droit, leurs moyens
de diffusion et d'échange ne font partie, dans l'esprit de la majorité
des historiens, ni de la panoplie des messages symboliques de l'Etat
et de la Cour (cérémonies et entrées royales, utilisation dynastique
132 Paolo Piasenza

des oeuvres littéraires ou des images et des tableaux, etc.), ni des for-
mes économiques de contrôle et d'exploitation du « haut » sur le « bas »
de la société, ni, encore moins, de ce que l'on entend d'habitude par
manifestation de l'« opinion publique ».
Et pourtant, il s'agirait là d'une recherche d'autant plus impor-
tante que le langage et les actes dont ce type de communication sociale
est constitué sont souvent pour nous d'interprétation très complexe.
Peu après le procès contre les inspecteurs on retrouve une source de
ce type qui date surtout des années 1723-1730 : les « placets » ou les
supplications des familles des prisonniers « infâmes » dont il a déjà
été question. Parmi les quelques trois cent cinquante dossiers conser-
vés, on retrouve plus de cent « placets », envoyés aux lieutenants par
les intéressés et par leurs familles35. Ce sont surtout deux caractéris-
tiques étonnantes, à mon avis, qui frappent le lecteur contemporain
de ces textes : la quantité et la qualité des signatures qu'on y retrouve
et le style adopté pour s'adresser aux autorités de police. En effet,
les mots employés par les soi-disant suppliants ne font pas penser,
dans la très grande majorité des cas, à une demande de grâce : dans
un premier groupe (presque le 30 % du total), cent douze personnes
se mobilisent non seulement pour garantir l'innocence de leur pro-
tégé, mais aussi pour dénoncer la mauvaise foi des inspecteurs et des
mouches. Dès que le Parisien se trouve confronté à la nouvelle logi-
que policière, ressurgit dans tous les milieux, mais particulièrement
parmi les non privilégiés, l'image traditionnelle de la police et du rap-
port idéalisé de communication entre peuple et notables.
Au centre des plaintes, on trouve toujours la demande de répara-
tion pour le tort infligé à une communauté qui n'avait pas sollicité
d'interventions extérieures. Prenons brièvement un exemple de ce type
de « placet » : MathurineJulienne Pommier demande, en avril 1724,
la mise en liberté de son mari Robert Dubois. Elle affirme que les
accusations contre son mari sont « chimériques », que son arrestation
laisse elle-même, la maîtresse chez laquelle il travaille et tous les voi-
sins dans la désolation et l'épouvante et elle proclame qu'ils deman-
dent tous ensemble sa libération, en tant que réparation et acte de
justice. Au bas du placet on retrouve quinze signatures du voisinage,
et même celle du curé de Saint-Jacques de la Boucherie, paroisse du
prisonnier36. Pour Simon Fontaine, qui fait présenter un texte sem-
blable, se mobilisent le directeur de la manufacture des Glaces où il
travaille, (qui fera remarquer au lieutenant qu'il a employé sur le

35. Pour l'examen détaillé de ces placets, Piasenza, Polizia e città, cit., p. 226-233.
36. Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, dossier Robert Dubois, 20 avril 1724,
Ms 10255.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 133

placet le sceau de la manufacture avec les armes du roi), cinq repré-


sentants de la Compagnie de Charité et même le curé de Sainte
Marguerite37. Un autre prisonnier, maître d'arithmétique, reçoit en
1727 l'appui de trois prêtres, et de quatorze « bourgeois de la rue
Dauphine et Contrescarpe »38. Il est peut-être étonnant de constater
qu'on retrouve le groupe le plus nombreux de placets et de garants
dans des dossiers où les accusations contre les officiers chargés des
arrestations sont plus détaillées et violentes. Des dizaines de person-
nes (cent quarante-sept au total), tous des amis et des parents des
accusés, vont signer des documents quelquefois accablants pour la police :
onze voisins du gagne-denier Simphorien Delaine accusent l'officier
de police Simonnet, responsable du service, d'employer des espions
qui donnent à boire à leurs victimes pour les conduire après en prison
et toucher l'argent de la capture39. Dans le cas d'un bourgeois de Fon-
tainebleau, ces mêmes considérations sont développées par sept bour-
geois et commerçants de Paris40. Le curé de Saint-Eustache arrive à
affirmer qu'il est plus sage de faire confiance aux garants de l'un de
ses paroissiens arrêté qu'aux hommes du lieutenant et Jeanne Cham-
pion obtient pour son mari la signature de dix-sept personnes en bas
d'un placet qui exige le paiement de dommages-intérêts demandés
à la suite de l'arrestation arbitraire de son mari41. On pourrait mul-
tiplier les exemples de cette littérature, mais ce qui est intéressant,
c'est la manifestation d'une vision très traditionnelle et privée de l'ordre
qui s'accompagne toujours de la recherche de la plus grande publicité
possible dans la circulation du placet. Même si le but de ces docu-
ments est avant tout d'assurer l'élargissement rapide du prisonnier,
on ne peut pas sous-estimer leur efficacité dans la formation de l'opi-
nion populaire au sujet de la police et de la légitimité des institutions.
Les lieutenants le savent bien et découragent par tous les moyens la
présentation des « placets » qui ne portent jamais à une libération de
l'intéressé plus rapide que dans les autres cas.
Il est évident, d'ailleurs, que le fossé entre les images collectives
de l'ordre public et le développement des activités policières de sur-
veillance secrète est en train de se creuser, surtout à partir des années
Trente et Quarante (je pense ici aux arrestations des mendiants effec-
tuées par des policiers en civil, à la compromission fréquente des

37. Ibid., dossier Simon Fontaine, 20 août 1724, MS 10255.


38. Ibid., dossier René Desprez, 13 juillet 1727, Ms 10257.
39. Ibid., dossier Simphorien Delaine, 2 juin 1723, Ms 10254.
40. Ibid., dossier Pierre Boullanger et Grange, 1er mai 1724, Ms 10255.
41. Ibid., dossier François Friant, 9 novembre 1723, Ms 10254 et dossier Etienne Dupré, 6 jan-
vier 1724, Ms 10255.
134 Paolo Piasenza

commissaires dans l'action des nouveaux policiers, au contrôle clan-


destin des Jansénistes ou de la prostitution, à la diffusion des espions,
etc., qui se déroulent sous les yeux d'une magistrature toujours moins
en mesure d'intervenir contre le pouvoir des lieutenants). Il ne faut
pas passer sous silence la valeur « publique » des jugements politiques
qui se manifestent par les « placets » : le fait qu'ils se situent dans
un domaine marginal de diffusion des idées n'enlève rien à leur valeur
de témoignage sur l'état de P« opinion » et d'instrument de commu-
nication entre peuple et élites administratives.
Bien sûr, les conffits dont les « placets » sont l'expression ont pro-
duit aussi une opposition violente à la nouvelle police, aussi bien populaire
que bourgeoise, manifestée surtout par les émeutes qui se produisent
à l'occasion de l'emprisonnement des mendiants. On a déjà fait allu-
sion aux voies par lesquelle l'assistance et la répression des pauvres
sont passées de la gestion bourgeoise et privée qu'on retrouve à Paris
au XVIe siècle à l'établissement des Hôpitaux qui sont restés, jusqu'à
la création des dépôts de mendicité, le système normal de renferme-
ment. Il faut toutefois rappeler que déjà vers les années 1530-50, dans
la période de formation du Grand Bureau des Pauvres, les archers
préposés pour la capture des mendiants rencontrent des sérieuses dif-
ficultés à s'emparer de leurs « clients »42. Les bourgeois et le clergé
préfèrent continuer de donner l'aumône personnellement et voient de
très mauvais oeil l'organisation d'une charité publique qui leur enlève
l'exclusivité de l'assistance. Il est donc normal que le peuple, (canaille
et bourgeois confondus), essaie de soustraire le pauvre à la cupture
en s'opposant plus ou moins sérieusement aux archers par des rébel-
lions individuelles ou par des émeutes collectives.
La conduite des archers reflète ce compromis entre répression et
assistance ; ils vivotent en ville tant bien que mal et ne se donnent
pas trop de peine pour arrêter des gens dont ils partagent souvent
la condition sociale et le niveau de fortune. Les archers tolèrent la
mendicité en organisant ses limites géographiques et quantitatives :
ils vendent les permissions de mendier, qui feront aussi l'objet d'un
marché florissant, en empochant un pourcentage modeste des gains
quotidiens des pauvres et s'assurent surtout que leurs clients ne puis-
sent pas se soustraire au contrôle des brigades en se réfugiant dans
les églises ou dans les endroits privilégiés. La compagnie des archers
est ainsi reléguée dans une sorte d'inactivité partielle : elle ne dispa-

42. Plusieurs arrêts sur les résistances opposées par les officiers chargés de la capture des men-
diants aux ordonnances sévères de l'époque et sur les rébellions populaires à ce même sujet se trou-
vent dans les volumes 6 et 7 du fonds Lamoignon aux A.P.P. Pour le détail voir Piasenza, Polizic
e città, p. 262-266 et 318-319.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 135

raît pas complètement, mais elle n'arrive pas à prendre l'initiative


pour arrêter vraiment tous les mendiants qu'elle rencontre dans les
rues : elle respecte ainsi, à sa manière, la volonté des Parisiens qui
détestent le renfermement et la charité publique. Les modalités des
révoltes auxquelles on a fait allusion renforcent cette impression d'équi-
libre, certes précaire, mais finalement accepté des acteurs du jeu :
en effet, ces épisodes, qui se produisent plus souvent qu'on ne le croit
ailleurs en France et dans le reste de l'Europe, respectent à Paris des
modalités d'exécution très particulières. Dans des conditions norma-
les, c'est-à-dire en dehors des périodes de renforcement de la répres-
sion sur l'initiative du gouvernement, la violence des rebelles est beaucoup
plus suggérée par une mimique conventionnelle qu'effectivement pra-
tiquée. Les archers sont menacés, bousculés, pourchassés, mais mort et
blessures graves restent tout à fait exceptionnelles et si le sang y est
parfois versé, il n'est presque jamais en rapport avec la gravité des
menaces de mort proférées : le but des foules ne va pas au-delà de
la libération du pauvre et de l'impunité des rebelles eux-mêmes. Cette
mimique ritualisée de la violence s'exerce surtout à l'occasion d'arres-
tations particulièrement scandaleuses (enfants, personnes âgées et bien
connues dans le quartier ou frappées par des calamités inattendues),
mais, même dans ces cas, le recours fréquent des archers à la protec-
tion d'un commissaire ou d'un magistrat parvient à arrêter l'émeute43.
Cela ne signifie pas que cette attitude populaire soit sans efficacité :
les révoltes ont certainement contribué à limiter l'application des lois
sur la mendicité.
Tout change à l'occasion du renforcement occasionnel du person-
nel ou de durcissements soudains de la répression : on se souvient
que, dans les années 1718-1720, on décide d'envoyer au Mississipi,
les vagabonds et les mendiants arrêtés et, qu'à cet effet, on multiplie
les soldats en service en y ajoutant aussi plusieurs officiers et espions
du lieutenant de police44. Ces derniers sont accusés, encore une fois,
d'arrêter qui bon leur semble et les émeutes se multiplient immédia-
tement : plusieurs archers et policiers sont tués dans le quartier Saint-
Antoine et sur le pont Notre-Dame ; la maison même du lieutenant
est assiégée. Tout à coup, les bornes que le peuple avait mises à sa
violence sont dépassées : des résistances aux arrestations on arrive à
la révolte et au meurtre. Le passage d'une police des pauvres qui

43. On trouve des remarques très intéressantesà propos de la ritualisation du récit de la violence
dans N. Zemon Davis, Pour
sauver sa vie. Les récits de pardon au XVI' siècle, Paris, 1988.
44. Sur les résistances à l'arrestation des mendiants voir A. Farge, « Le mendiant, un marginal ? »
m Les marginaux et les exclus dans l'histoire, Paris, 1979, p. 312-329. A propos de la législation sur les
colonies et la révolte de 1720, Piasenza, Polizia città, cit.,
e p. 303-307.
136 Paolo Piasenza

respecte les limites conventionnelles et socialement reconnues caracté-


risant l'action des archers, à une répression sans règles sûres et
établies, typiques de la police, déclenche une réponse qui n'est pas
seulement celle des pauvres eux-mêmes, mais aussi de groupes de rebelles
nombreux et très décidés.
Quelques historiens, plus nombreux à partir des années Soixante-
dix, reconnaissent aux émeutes la qualité de message échangé entre
deux acteurs du même jeu politique, mais ils ne sont généralement
pas persuadés que cette forme d'expression puisse permettre aux
intéressés de s'entendre vraiment45. On pourrait penser, au contraire,
que très souvent les émeutes représentent une forme parfaitement adaptée
à la communication politique entre groupes sociaux différents et non
seulement dans la société parisienne et dans le cas français. Leurs moda-
lités (moment et occasion où commence et où s'arrête la violence,
choix des lieux et des autorités auxquelles les rebelles s'en prennent
plus directement, quantité et qualité de sang versé, type de menaces
et d'insultes proférées) sont pour les juges et les commissaires un
vrai texte, aussi évocateur que n'importe quel message écrit et
raisonné. Dans la correspondance administrative, d'ailleurs, tous ces
détails sont minutieusement examinés et considérés par les autorités
comme aussi importants que la conclusion de l'émeute elle-même.
La rébellion populaire devient ainsi l'une des conditions du fonction-
nement normal de la société et des institutions : elle est non seu-
lement prévue, mais attendue et interprétée par les magistrats.
La lecture qu'ils effectuent de ces messages leur permet de répon-
dre de façon très souple aux exigences des rebelles, qui, en général
demandent le rétablissement des conditions de légitimité antérieu-
res à l'injustice commise. C'est le cas des événements de 1720:
en cette occasion, la révolte permet au Parlement d'examiner le
fond de l'affaire, de publier un arrêt (repris par une ordonnance
du roi) qui impose aux policiers le respect des procédures légales
à l'occasion des arrestations des mendiants et qui rétablit la situa-
tion de droit précédant l'ordre de déportation aux colonies. Même
le Conseil du Roi va révoquer ses décisions et les pouvoirs excep-
tionnels des nouveaux policiers disparaissent de la législation pendant

45. Sur le début historiographique de cette interprétation politique de la révolte, voir surtout
le travail pionnier de B. Porchnev, Les soulèvements populaires en France de 1623 à 1648, Paris
1963, celui de Y.-M. Bercé, Histoire des Croquants. Etude des soulèvements populaires au XVIIe siècle
dans le sud-ouest de la France, Paris-Genève, 1974, les interprétations suggérées par différents travaux
de G. Rude, de R. Mousnier, de E. J. Hobsbawm et, moins directement, de M. Foucault.
Sans oublier l'importance de l'oeuvre de E. P. Thompson, particulièrement de son article essen-
tiel « The Moral Economy of the English Crowd in the Eighteenth Century », in Past and Pri-
sent, 50 (1971), p. 76-136.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 137

longtemps46. La révolte ne se réduit donc pas à une simple explo-


sion de violence, mais elle est aussi une forme complexe de langage
politique, qui peut être interrompue dans des conditions exception-
nelles47. C'est ce qui s'est produit en mai 1750, lorsque la grande
révolte contre la police se déroule en l'absence presque totale de com-
munication entre les rebelles et les élites administratives et judiciaires48.
Cet épisode représente le résultat de ce long processus de renforce-
ment de la police professionnelle et, en même temps, de crise au sein
de l'ancien système de communication entre peuple et administrateurs,
devenu brusquement incompréhensible et presque inutile. Il serait trop
long de s'arrêter sur le déroulement des événements de 1750 et sur
les nombreuses interprétations qui en découlent. Il faut toutefois signaler
que la gravité de cet épisode, qui en fait un tournant de la vie publi-
que de Paris (et peut-être non seulement de Paris), ne résulte pas prin-
cipalement des meurtres des espions et des hommes du lieutenant,
mais des attaques ambiguës et quelquefois violentes menées par les
rebelles contre les commissaires (les représentants les plus prestigieux
de l'ancienne police) et dans la désillusion populaire face aux choix
modérés du Parlement. De nombreux Parisiens sont désormais per-
suadés que celui-ci ne représente plus un recours possible contre la
nouvelle police : le procès de 1750 contre les officiers accusés des enlè-
vements d'enfants n'est que l'ombre de celui de 1716.
On peut, à ce sujet, se rappeler du jugement de Toqueville pour
lequel la présence de juridictions exceptionnelles dans les dernières
décennies du XVIIIe siècle avait puissamment contribué à l'éducation
révolutionnaire du peuple49. Il attirait l'attention sur deux points essen-
tiels : l'importance, pour les groupes dirigeants, de la formation du
citoyen et de son adhésion aux images traditionnelles de la société,
d'un côté, et, de l'autre, le caractère subversif de la justice expédi-
tive, avec son mépris pour les procédures et les droits des particuliers.
Mais Toqueville se trompait lourdement de date en estimant que ces
nouveautés s'étaient introduites dans la pratique de répression au cours
de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. En réalité, ce sont la fin

46. Arrêt du Parlement du 30 avril ; ordonnancedu roi du 3 mai et arrêt du Conseil du 9 mai 1720.
47. A propos de l'« écologie du tumulte » on lira l'article de R. Descimon, « Les barricades
de la Fronde parisienne, une lecture sociologique
», va. Annales, 2, 1990, p. 397-422 qui traite aussi
du conseiller Pierre Broussel et de la signification de sa popularité pour comprendre le rôle joué par
leParlement dans les images traditionnelles de légitimité. Sur Broussel et les remarques à son sujet
de la part du cardinal de Retz, voir aussi Piasenza, Parlamento e polizia, cit., p. 1026.
48. Au sujet de la révolte, voir Farge et Revel, cit. ; C. Romou, « L'affaire des "enlèvements
d'enfants" dans les archives du Châtelet (1749-1750) », in Revue historique, 547, 1983, p. 55-95 ; Pia-
senza, Polizia e città, cit., p. 7-41 et 337-352.
49. A. de Toqueville, L'ancien régime et la révolution, Paris, 4e éd., 1858, livre III, chapitre VI,
« De quelques pratiques à l'aide desquelles le gouvernement acheva l'éducation révolutionnairedu peuple ».
38 Paolo Piasenza

u règne de Louis XIV et la Régence qui ont produit le plus de trans-


ormations dans ce domaine. C'est à partir de cette époque que la
agistrature et sa logique politique, non seulement perdent progres-
ivement de l'importance dans le jeu de la distribution du pouvoir
l'intérieur de la ville, dominée désormais par l'administration et
es fonctionnaires, mais n'arrivent plus à comprendre les formes
raditionnelles de communication politique que le peuple continuait
'employer. En 1750, l'impasse est totale et la révolte se termine
ur l'échec des rebelles, le développement rapide du quadrillage
olicier et une crise profonde du rapport entre administrateurs
t administrés. Une crise manifestée aussi par les propos inouïs,
ntendus par les espions contre Louis XV lui-même et par l'appui
ymbolique que le roi donna à la répression par son refus de traverser
aris (la construction du Chemin de la Révolte de Versailles à
Compiègne).

. — Conclusion
Les arguments développés jusqu'ici ont apporté, peut-être, quel-
les éléments en faveur de mon opinion : c'est-à-dire que non seule-
ment le Parlement et tout son monde (lieutenants du Châtelet, com-
missaires, assemblées, etc.) ont effectivement été à l'origine d'une trans-
ormation et d'une ébauche de professionnalisation très particulière
le la police parisienne au début du XVIIe siècle, mais aussi que toute
'organisation qui va se substituer à elle après l'institution de la lieu-
enance serait incompréhensible si on ne considérait pas l'influence
[ue la tradition précédente a su garder dans l'esprit des Parisiens bien
près son effacement juridique. Le fait que la nouvelle police à la d'Argen-
on se soit formée en adoptant le style désinvolte qu'on a illustré n'a
tas été déterminé uniquement par l'opposition aux pratiques ancien-
es, loin de là. D'autres éléments ont compté : la volonté de centrali-
ation, avant tout, l'attitude du gouvernement face au Parlement, une
lissolution certaine, bien que difficilement saississable, des liens ver-
icaux de la société parisienne, la tendance même des organisations
ureaucratiques à croître sur elles-mêmes.
Mais l'opposition des langages professionnels, ou, si l'on veut, de
'identité institutionnelle des parties en cause a certainement contri-
ué à la rigidité des conflits et à l'élaboration d'un savoir policier
usqu'alors inexistant et marqué par la personnalisation très forte des
barges de police. Et non seulement ces deux images de l'administra-
ion, qui ont longtemps cohabité dans la ville, ont participé à la for-
nation du paysage social urbain, mais elles ont profondément influence
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 139

la symbolique collective de la légitimité et la pratique des relations


entre le peuple et la police.
On peut donc maintenant reprendre les thèmes du lien entre le
savoir ou le langage des institutions, d'un côté, et, de l'autre, leurs
capacités d"intervention dans le jeu social. Le problème central n'est
pas la reconnaissance de la présence de cette intervention (et donc
du caractère endogène ou exogène des institutions), mais de définir
les limites et les conditions qui la rendent possible. C'est dans ce sens
que l'on peut s'essayer, peut-être, à une définition de ce qu'est une
institution à l'époque moderne : il s'agit, à mon avis, d'un cadre de
compétences juridiquement déterminées qui ne peuvent être exercées
que par le moyen d'un langage et d'un savoir qui imposent de fortes
contraintes sur le plan de l'identité et de la spécificité professionnelles
à ceux-là mêmes qui en sont les dépositaires. Ce cadre (déterminé
de l'extérieur ou de l'intérieur, peu importe) et ce langage assurent
ainsi, avec les sytèmes de cooptation et de contrôle des offices, la con-
tinuité symbolique et réelle de l'institution. Cette interprétation pour-
rait rendre compte de l'importance décisive jouée justement par cette
image de continuité dans l'imaginaire et les traditions, non seulement
des compagnies de justice, mais aussi de groupes de fonctionnaires
d'un prestige bien plus modeste.
Elle pourrait aussi expliquer la continuité du style administratif,
des solutions légales, de la politique des arrêts qui paraissent souvent
très figés et difficilement justifiables sur la base de la simple solution
rationnelle des conflits ou de la pression politique que la société exerce
toujours sur les institutions. Le langage et les rites du droit représen-
tent en même temps la limite et la définition de la légalité et de la
légitimité traditionnelles, ce qui peut faire comprendre le scandale pro-
voqué par leur désacralisation de la part de la nouvelle police dont
les coordonnées de légitimité se situaient totalement ailleurs.
Cela ne signifie pas admettre que les institutions ou le droit sont
à l'origine des transformations sociales : les institutions y jouent sim-
plement leur rôle qu'on ne peut pas facilement définir sans lui recon-
naître un caractère au moins partiellement prédéterminé par la force
de la tradition juridique. C'est dans la spécificité de cette contrainte
que se situe la différence entre l'action sociale des institutions et celle
du pouvoir central dans l'Etat moderne. Mais ces deux actions socia-
les interviennent profondément dans les équilibres de la société. Et
il est curieux de constater
que les historiens sont disposés à reconnaî-
tre aux décisions prises par le pouvoir central (par le roi, le gouverne-
ment, ou les compagnies qui les représentent) une forte capacité de
transformation de la société et du jeu politique et qu'ils sont beau-
coup plus réticents à admettre l'autonomie des institutions constituées
140 Paolo Piasenza

en corps qui seraient plus amplement et directement traversées par


les intérêts en jeu dans les conflits sociaux soumis à leur intervention.
Ce qui est frappant dans cette interprétation, c'est le peu d'attention
qu'elle consacre aux médiations que les institutions, même les plus
traversées par les conflits sociaux, sont obligées de respecter à partir
de leurs traditions et de leurs identités corporatives. On peut se demander
si ne joue pas là une sorte de réflexe inconscient et de respect involon-
taire du vieux fantôme de l'absolutisme et de sa toute puissance, et
aussi une sorte de dévalorisation de l'autonomie et du pouvoir des
institutions dites de médiation (magistrature, administration) qui
n'auraient d'autres chances que de disparaître face au social
prépondérant. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut reconnaître à ces
mêmes instances une fonction toujours et par principe créatrice du
jeu politique (comme le voudrait bien souvent et encore de nos jours
le vieux et trop simple récit des historiens du droit et des institutions),
mais plutôt une fonction de déclenchement de quelques-unes de ses
conditions.
Sur un plan symbolique, un signe révélateur de cette capacité d'inter-
vention se retrouve aussi dans les communications échangées entre
peuple et notables, et, dans le cas parisien, dans la production et la
lecture des affiches où la communication se réalise à partir de rappels
à l'autorité et à la légitimité traditionnelles. Une image dont nous
retrouvons les traces, très fortes, dans les « placets » et les révoltes.
Encore une fois, il est étonnant de constater l'indifférence que semble
susciter parmi les historiens de l'« opinion » un système aussi com-
plexe de communication50. Les raisons de cette attitude ne sont que
trop nombreuses et remontent très loin : en effet, les interprétations
courantes de l'« opinion publique » se réfèrent généralement à un contexte
qui n'a rien à voir avec le caractère nettement socialisé des réponses
populaires face à la formation du citoyen proposée par les autorités
publiques. Notre appréciation de l'opinion publique dans la société
moderne est déterminée et profondément orientée par une image con-
ventionnelle où le peuple ne joue aucun rôle dans la formation des
valeurs collectives de légitimité institutionnelle. Notre difficulté dans
ce domaine dérive d'une identification arbitraire de l'idée même d'opinion
publique avec le « débat » intellectuel, un mot cher à Habermas, mais
repris par bien des historiens. Dans le sillage de cette interprétation,
ce terme ne saurait être employé que pour désigner le jugement criti-
que porté sur l'action du gouvernement par des intellectuels n'appar-
tenant socialement ni à la Cour ni au peuple ; on arrive même à théo-

50. Une exception remarquable à cette attitude est représentée par l'ouvrage de M. Fogel, Lis
cérémonies, cit.
Opinion publique, identité des institutions, « absolutisme » 141

riser que, puisque « la politique absolutiste n'était pas une politique


publique » on ne saurait parler d'opinion avant les campagnes
pamphlétaires de la deuxième moitié du XVIIIe siècle51. Seule la
critique des bases théoriques du pouvoir, effectuée en dehors de l'emprise
de l'Etat et dans des termes exprimant consciemment les exigences
de transformation sociale, sans référence à la tradition et à l'idée
même d'autorité, saurait remplir toutes les conditions de cette théorie
désincarnée.
Mais, justement, l'opinion d'avant les Lumières n'est pas ce
qui se soustrait au domaine de l'Etat, mais bien au contraire la
réaction du peuple au discours et à la pratique des autorités publi-
ques. Il est intéressant de remarquer que la sociologie allemande
de la fin du XIXe siècle avait déjà essayé de poser le problème
différemment. Schmoller avait défini l'opinion publique comme la
réponse de la partie la plus passive de la société aux agissements
de la partie la plus active. Les imprécisions, le caractère simplifi-
cateur de cette vision des choses ne sont pas à souligner ; la défi-
nition reste toutefois intéressante, puisqu'elle reconnaît que l'opinion
publique n'est pas uniquement le résultat de la libre élaboration
intellectuelle des idées, mais que son caractère essentiel réside dans
un contexte d'échanges entre secteurs verticaux de la société, dans
le rapport de persuasion et d'influences réciproques qui s'établit
entre peuple et notables52. Ce dialogue, d'ailleurs, s'efforce d'em-
ployer un langage commun aux différents sujets de l'action poli-
tique, et s'organise dans le but principal d'élaborer la production
et la nature même des normes. L'opinion publique moderne est
donc essentiellement un système d'échanges par lequel se confirment
en même temps la légitimité du pouvoir et l'identité des sujets. Dans
cette forme de participation, l'opposition, même violente, et les demandes
de justice ne font pas défaut, loin de là, mais elles ne font pas réfé-
rence explicite aux idées de rupture, de changement et de futur qui
peuvent les justifier, mais, tout au contraire, aux valeurs de conti-
nuité et d'autorité.
Dans ce sens, l'on peut affirmer que le peuple de Paris a participé
à la formation des valeurs collectives de légitimité par des demandes
de justice qui se sont exprimées dans un langage traditionnel dont
les références se situaient essentiellement dans le respect d'un passé
idéalisé. Et aussi que si la nouvelle administration a fait progresser

51. Je fais allusion ici au livre de R. Chartier, Les origines culturelles de la Révolutionfrançaise, Paris,
1990 et K.M. Baker, « Politique et opinionpublique sous l'Ancien Régime », in Annales, 1987, p. 41-71.
La citation se trouve à la p. 42.
52. G. Schmoller, Grundriss der Volkswirtschaftslehre, Berlin, 7-10 éd., 1908, I, p. 14.
142 Paolo Piasenza

la pacification de la ville, avec ses critères d'efficacité et son mépris


pour l'ancien droit, elle s'est en même temps détachée de toute
forme habituelle de communication politique et a contribué de façon
décisive à la destruction de l'ancienne image idéalisée, paternelle
et légitime de l'autorité royale.
Paolo PIASENZA,
Université de Turin.
Une question délaissée :
lesbiens communaux
aux XVIIIe et XIXe siècles

Les paysans furent très attachés à la jouissance de leurs terres


collectives, les biens communaux. Du Moyen Age aux temps moder-
nes, ils se sont battus constamment afin de ne pas s'en dessaisir pour
apurer les dettes communales et afin de les protéger contre les convoi-
tises des accapareurs, surtout celles des seigneurs. A partir du
XVIIIe siècle, les attaques contre les communaux acquièrent une nou-
velle dimension, économique et sociale : les communaux se trouvent
au centre des débats idéologiques concernant la modernisation de l'agri-
culture. Les discussions sur la mise en valeur de ces terres — dans
ses modalités pratiques et ses buts éthiques — occupent les hommes
politiques, les agronomes et les paysans pendant un siècle et demi
(vers 1750-1914).
Cette longue bataille passionnée a attiré l'attention des historiens
du début du siècle, captivés surtout par l'époque révolutionnaire : Georges
Bourgin, Henri Sée, Georges Lefèbvre 1. Depuis les années 50, seuls
deux centres d'intérêt ont été retenus : d'une part les bois commu-
naux étudiés, avec les propriétés domaniales, dans le cadre de l'his-
toire des forêts, et d'autre part des monographies qui privilégient tou-
jours la période révolutionnaire. L'histoire globale de ces biens a ainsi
été délaissée pour des aspects plus ponctuels. Sans doute parce que

1. G. Bourgin, « Les communaux et la Révolution française » NouvelleRevue de droitfrançais, 1908,


p. 690-763. H. Sée « Le partage des biens communaux à la fin de l'Ancien Régime » Revue historique
de droit français et étranger, janv. 1923,
p. 47-81. G. Lefèbvre Les paysans du Nord pendant la Révolution
française, Paris 1924.

Revue historique, CCXC/1


144 Nadine Vivier

les communaux sont à étudier sous les aspects juridiques, économi-


ques, sociaux, et même politiques ; la combinaison de toutes ces facettes
est une réelle difficulté.
Et pourtant, il s'agit d'un aspect fondamental de la vie d'un grand
nombre de communautés rurales dont toutes les activités s'organisaient
autour de ces terres. A travers les luttes menées pour le maintien de
ces usages, se lit la résistance du monde rural à la destruction de la
vie communautaire, car le démantèlement des communaux matéria-
lise le passage à l'individualisme. Afin de rappeler l'importance de
cette question, nous évoquerons d'abord les débats qu'elle a suscités
au XIXe siècle, puis nous réfléchirons aux obstacles auxquels se heurte
l'historien, obstacles liés à la définition des communaux et à l'utilisa-
tion des sources.

I. — Une très importante question,


effacée dans la mémoire actuelle
Tous les historiens reconnaissent volontiers que la question des
communaux touchait de près les paysans, que les mesures prises au
sujet de ces terres ont joué un rôle dans l'évolution des communautés
rurales. Mais faute d'études précises, ce rôle reste indéterminé, rejeté
à l'arrière plan. Un bref rappel prouve que les communaux furent
au coeur des préoccupations des gouvernements successifs pendant un
siècle et demi.

1. Les communaux : une préoccupation constante de 1750 à 1914


A partir de 1750, sous l'influence des idées physiocratiques, la monar-
chie veut encourager la mise en culture de ces terres, évaluées à plus
du dixième du territoire. Les agronomes influents au gouvernement,
soucieux du sort des pauvres, incitent à l'adoption d'édits de partage
égal par feu. Ces tentatives ont pour effet de diviser les communau-
tés. Les nobles sont en général favorables au partage qui leur accorde
le triage (un.tiers des terres en toute propriété), sauf lorsque leurs
fermiers, principaux utilisateurs des pâturages, s'y opposent. Les riches
propriétaires n'acceptent pas un partage égal entre tous et les pauvres
sont tiraillés entre le désir d'un lopin de terre à soi et leur attache-
ment au pâturage commun. Aussi, ces désaccords font échouer plu-
sieurs édits de partage : par refus du triage (ex. Cambrésis), refus
du partage égal qui heurte trop la tradition des droits proportionnels
à la propriété (ex. Bourgogne, Auvergne...). Par contre, cette pre-
mière offensive contre les communaux a profondément déstabilisé
Les biens communaux aux XVIIIe et XIXe siècles 145

la communauté rurale qui se sent ébranlée dans ses fondements


mêmes, les biens communaux étant la clé de voûte de la vie économi-
que et sociale.
C'est pourquoi les réactions des paysans sont si vives en 1789,
en témoignent les violences de la Grande Peur. Leurs désirs s'expri-
ment dans les cahiers de doléances puis dans des lettres adressées à
l'Assemblée de 1789 à 1791. Le problème apparaît si important, si
complexe, que les députés hésitent sur les solutions. La Législative
vote enfin le partage, mais sans en définir le mode. Les très nombreu-
ses pétitions écrites alors prouvent l'effervescence engendrée dans les
campagnes, et celle-ci se prolonge après de la loi du 10 juin 1793,
qui autorise le partage égal par tête. Mais les tensions sont telles au
sein des communautés, les controverses si vives parmi les dirigeants
que, dès le Directoire, l'application de cette loi est suspendue.
Napoléon se préoccupe plus de l'état des forêts, pour lesquels il
achève de mettre en place, sur la totalité du territoire, les Eaux et
Forêts (créées par Colbert). Aussi, le Code Forestier, adopté en 1827,
peut-il les investir de la tutelle sur tous les bois communaux. La résis-
tance des paysans aux règlements draconiens du Code provient tout
autant du refus d'être dessaisis de la libre jouissance de leurs biens
— une forme d'indépendance — que de l'interdiction, malgré la nécessité
économique, d'envoyer les bêtes paître dans les forêts de montagne
au printemps. L'application intransigeante du Code provoque la flambée
de révolte, dans tous les massifs forestiers, de 18482.
La monarchie de Juillet essaie en même temps de mettre en valeur
les terres non boisées. Soucieuse de ne pas raviver les passions (elle
écarte le partage), et de procurer des ressources aux communes, elle
prône l'amodiation ( = location) à des particuliers, qu'elle fait pro-
gresser, dans les esprits et les pratiques, par des interventions des pré-
fets auprès des conseils généraux et des sociétés d'agriculture. La prudence
et la patience dont fait preuve la monarchie pour préparer une loi
en faveur de l'amodiation disent assez sa crainte des difficultés et l'impor-
tance de l'enjeu. Cette loi présentée en février 1848 n'a pas le temps
d'aboutir. De 1848 à 1851, plusieurs projets sont présentés aux dépu-
tés. Par la diversité des solutions envisagées, ils témoignent de la
com-
plexité de la question et de la division des opinions.
Le Second Empire fait un pas décisif en abordant le problème dif-
féremment. Il lance une offensive pour amender les terres. Après les
actions régionales (Landes, Sologne), deux lois spécifiques pour les

2. Ph. Vigier Les troubles forestiers du premier XIX siècle français », Revueforestièrefrançaise,
«
1980, p. 128-135.
146 Nadine Vivier

communaux sont votées le 28 juillet 1860, l'une sur l'assainissement


des marais et terres incultes, l'autre sur le reboisement des terrains
en montagne. Mais les passions n'ont pas disparu pour autant et les
lois seront appliquées avec fermeté, certes, mais avec une grande pru-
dence. L'Empire, comme la monarchie de Juillet, réfléchit longue-
ment à la préparation d'un texte de loi obligeant à mettre tous les
communaux en culture, et cette fois encore, le projet n'a pas le temps
d'aboutir. La réflexion se poursuit jusqu'à la fin du siècle, très intense
parmi les juristes et les membres des sociétés d'agriculture, sans tou-
tefois que les législateurs réussissent à abolir les usages collectifs. Les
tentatives sont d'autant plus timides que les républicains tiennent à
l'électorat paysan3.
Ce bref rappel souligne bien la préoccupation constante des gou-
vernements : une volonté de mise en valeur, tempérée par une grande
prudence liée à l'impossibilité d'obtenir un consensus. Or, la violence
des passions que redoutait l'administration semble avoir été gommée
dans le souvenir d'aujourd'hui.

2. L'effacement dans la mémoire actuelle


Beaucoup de troubles dans les campagnes sont attribués à des causes
politiques ou religieuses alors que parfois la clé du comportement des
villageois a vraisemblablement été la question des communaux. Citons-en
quelques exemples, pris à divers moments.
Sous la monarchie de Juillet, le préfet des Hautes-Alpes a bien
du mal à pourvoir aux postes de maires. Ces derniers démissionnent
sous le prétexte qu'ils doivent émigrer l'hiver. Tel est le cas de la
plupart des hommes, le préfet le sait très bien, et cela ne constituait
pas un obstacle autrefois. Il n'est donc pas dupe et laisse percer sa
perplexité. Les délibérations municipales révèlent combien l'applica-
tion sévère du Code Forestier asphyxie l'économie, elle interdit le pâturage
dans les bois alors qu'il est indispensable au printemps. Les maires
sont dessaisis de la gestion des bois par les Eaux et Forêts, mais ils
se sentent toujours la responsabilité sur ces communaux car ils l'assu-
maient autrefois. C'est pourquoi ils refusent cette place de bouc
émissaire4, et démissionnent pour désapprouver l'utilisation des
communaux.
En juillet 1848, le triomphe de l'instituteur républicain Pierre Vaux

3. Ainsi, par exemple, une loi abolit la vaine pâture, en juillet 1889. Devant la réaction géné-
rale, elle est modifiée le 22 juin 1890. Chaque communauté peut alors décider du maintien de la
vaine pâture sur son territoire et ce régime subsiste jusqu'à nos jours.
4. N. Vivier, Le Briançonnais rural aux XVIIIe et XIXe siècles, L'Harmattan 1992.
Les biens communaux aux XVIIIe et XIXe siècles 147

aux élections municipales de Longepierre (Saône-et-Loire), inquiète


le pouvoir car il est interprété comme le triomphe des démocrates par-
tageux. En fait, les paysans manifestent surtout leur antagonisme contre
les notables. Ceux-ci ont voulu accaparer la jouissance des pâturages
communaux de la plaine alluviale du Doubs. En 1835, ils ont réservé
le communal à leurs seuls bovins, puisqu'ils ont exclu les ovins et
les oies, seules espèces détenues par les pauvres. Le préfet est inter-
venu et a convaincu la municipalité, en 1839, d'allotir les commu-
naux entre tous les chefs de ménage. Les pauvres apprécient de pou-
voir cultiver un lopin, mais le bail expire en 1848 et les notables sont
bien décidés à revenir à la jouissance commune à leur profit, aussi
le peuple vote-t-il contre eux5.
Sous le Second Empire, il est courant de découvrir des municipa-
lités déchirées par la rivalité de coteries et l'on s'aperçoit que ces cote-
ries ne naissent pas d'antagonismes politiques mais de luttes d'inté-
rêts autour des communaux, car à cette époque, l'administration accroît
ses pressions pour que les communaux soient défrichés ou bien que
soit instaurée une taxe de pâturage. C'est ainsi qu'à Lury-sur-Arnon
(Cher), un maire, accusé par la coterie adverse de malversations dans
la gestion des communaux, se suicide6. A Favières (Somme), la ges-
tion municipale est bloquée par une coterie de petits cultivateurs qui
entraînent des journaliers dépendants7. Possesseurs de quelques vaches,
ils refusent d'instaurer une taxe de pâturage, privant ainsi la com-
mune des ressources nécessaires à l'entretien de ses bâtiments. Ces
quelques exemples montrent toute l'importance du non-dit. Chaque
fois, le rôle joué par les communaux a été caché et l'on n'a retenu
que l'aspect politique : triomphe d'un parti, lutte de factions. Il est
donc légitime de penser que la défense des communaux, et plus géné-
ralement des droits collectifs, a joué un rôle essentiel dans le compor-
tement paysan.
Comment expliquer alors que, dans la mémoire collective, se soit
progressivement effacé l'attachement aux communaux ? Sans doute
pour des raisons idéologiques. Qui pouvait envisager de défendre la
jouissance collective alors qu'elle avait été combattue, tant pas la royauté
que par les révolutionnaires ? Elle allait à l'encontre de l'image du
progrès offerte par les idéologies dominantes, qui défendaient soit la
propriété individuelle, soit une autre forme de collectivisme. C'est sans
doute une des raisons pour lesquelles la période révolutionnaire a été

5. Ph. Vigier, La oie quotidienneen province et à Paris pendant lesjournées de 1848, Hachette 1982, p. 218-227.
6. E. Mannhardt et M. Parnaud, La vie rurale dans le canton de Lury-sur-Amon de 1830 à 1914,
mémoire de maîtrise, Paris X, 1976 (dir. Ph. Vigier).
7. Archives départementales de la Somme, Oa Favières, 1 Z 559 et M 91640.
148 Nadine Vivier

la seule à retenir l'attention, car elle est le moment où la question


des communaux se pose en termes idéologiques et politiques. Mais
il est d'autres raisons qui ont détourné les historiens : elles tiennent
aux difficultés à connaître ces biens.

II. — Les difficultés de définition juridique


des biens communaux
Cette difficulté peut surprendre puisque chacun sait qu'il s'agit
des propriétés de la commune et peut avoir recours à la définition
du Code Civil (article 542) : « Les biens communaux sont ceux à la
propriété ou au produit desquels les habitants d'une ou plusieurs com-
munes ont un droit acquis »8. Or, cette définition est loin de résou-
dre toutes les questions. Deux ambiguïtés persistent, liées aux alter-
natives qu'elle contient : l'une sur la personnalité détentrice des ter-
res (« habitants d'une ou plusieurs communes »), l'autre sur la con-
ception même des droits collectifs (« à la propriété ou au produit »),

1. A qui appartiennent les biens communaux ?


Le problème se pose différemment selon les époques. Au XVIIIe siè-
cle, les difficultés de définition de la propriété collective résident dans
la complexité des coutumes féodales et droits seigneuriaux, alors qu'après
la Révolution et la promulgation du Code Civil, elles proviennent du
fait que son statut se démarque mal de celui de la propriété individuelle.
Sous l'Ancien Régime, la situation est parfois inextricable. Elle est
résumée de la façon suivante par les membres du directoire du dépar-
tement du Var en avril 1792 9 : « Les biens communaux n'ont pas
tous la même origine et ne sont pas tous possédés au même titre...
Ainsi, plusieurs communautés possèdent les communaux en toute pro-
priété ; mais les autres ne les tiennent qu'à la charge des usages du
ci-devant seigneur ; d'autres n'y ont elles-mêmes que de simples facultés
de dépaître, de bûcherer et de défricher, soumises la plupart à des
redevances ou à des services, et la propriété en appartient au ci-devant
seigneur ; d'autres enfin les possèdent en copropriété et par indivis
avec celui-ci. » La situation est d'autant plus inextricable que seigneurs

8. Sont distingués les biens patrimoniaux dont le revenu est réservé à l'ensemble de la collecti-
vité et versé directement à la caisse municipale et les biens communaux dont les habitants ont la
jouissance directe.
9. AN (Archives Nationales) F10 330.
Les biens communaux aux XVIIIe et XIXe siècles 149

et villageois ne sont pas toujours de bonne foi, et essaient d'accapa-


rer. Or, il est bien difficile de produire des titres de propriété qui
ont souvent disparu. Des seigneurs tentent de mettre la main sur des
terres que les habitants possèdent comme alleux depuis un temps immé-
morial. Inversement des paysans revendiquent la propriété d'un ter-
rain privé sur lequel ils n'ont qu'un droit de jouissance. Les nom-
breux procès engendrés par ces litiges de propriété prouvent la com-
plexité de la question, par leur grand nombre et par leur durée —
parfois plusieurs lustres. Dès l'été 1789, les paysans profitent d'un
contexte qui leur semble favorable, pour revendiquer, par des péti-
tions au Comité des Droits Féodaux, et se faire reconnaître la pro-
priété des terres contestées.

Les révolutionnaires simplifient la question par l'abolition des droits


féodaux et par la création d'une présomption générale de propriété
au profit de la commune sur toutes les terres vaines et vagues (décret
du 28 août 1792 et loi du 10 juin 1793, section IV, art. 1°), ce que
parachève la législation napoléonienne. Et pourtant, la complexité subsiste
pour trois raisons : l'une, inchangée, est liée aux tentatives d'accapa-
rement, et il faudra attendre l'achèvement du cadastre, vers 1845,
pour avoir un document qui fasse foi.
La deuxième raison de cette complexité réside dans le fait que
ces terres ne relèvent pas toujours du cas simple, la propriété d'une
commune. Elles peuvent appartenir à plusieurs communes, en
indivision. C'est le cas des vastes alpages des hautes vallées pyrénéen-
nes qui ont créé des commissions syndicales pour administrer leurs
biens, telles les vallées de Barèges, d'Ossau ou de St Savin. L'indivi-
sion entre communes limitrophes est répandue un peu partout en
France, elle conduit presque invariablement à des litiges10. Les
communaux peuvent encore appartenir aux sections de commune.
En 1863, celles-ci possèdent 15 % du total des communaux et
sont essentiellement une réalité du Massif Central (carte n° 1).
La loi municipale de 1837 leur a reconnu la qualité de personne
civile, mais selon le principe de l'unité de la commune, c'est le
conseil municipal qui gère les biens d'une section11. La loi ne
prévoit pas que leurs revenus soient obligatoirement réemployés
dans l'intérêt de la section. C'est encore une source inépuisable
de litiges à laquelle s'ajoute celle née de l'incertitude des décla-
rations au service du cadastre (terres enregistrées sous le titre

10. Même les partitions ne résolvent pas forcément les litiges car elles doivent être effectuées
proportionnellement au nombre de feux.
11. Sur ce sujet, voir L. Aucoc, Des sections de commune, Paris 1858.
150 Nadine Vivier

Carte n° — Importance des biens des sections de commune


1
Pourcentage des biens des sections par rapport à la superficie totale
des communaux du département d'après la statistique de 1863 12

« section » ou parfois « famille »). Tout essai d'abandon de la jouis-


sance commune par la section soulève des réticences : celles de la com-
mune qui ne veut pas financer des travaux sur les biens d'une sec-
tion, celles des sectionnaires qui n'ont aucun intérêt à un revenu en
argent qui reviendrait à la caisse municipale.
12. Statistique de 1863, publiée par Crisenoy, Revue Généraled'Administration, juillet 1887, p. 257-277.
On peut aussi ajouter l'incertitude quant à l'existence de la section, car l'administration, par volonté
centralisatrice, a tenté de réduire le nombre des sections. Ainsi en 1877, on recensait 35 847 sections
en 1975, 16 000 et en 1987, on en admettait 30 000 !
Les biens communaux aux XVIIIe et XIXe siècles 151

Enfin, pour une troisième raison, la propriété communale pose


un problème complexe, non plus aux usagers, cette fois, mais aux
juristes. Sous l'Ancien Régime, la propriété communale est conçue
comme propriété lignagère, c'est-à-dire appartenant au corps moral
constitué par les générations passées, présentes et à venir. La loi du
10 juin 1793 et le Code Civil la définissent comme une propriété col-
lective des habitants de la commune, donc de la génération présente,
uniquement. Le Conseil d'Etat, dans la première moitié du XIXe siè-
cle, tend à interpréter ceci comme la propriété de la commune, per-
sonne juridique : « La propriété des biens communaux,... ne peut être
considérée comme résidant sur la tête de chaque habitant, et comme
susceptible de se diviser entre eux, mais ces biens constituent, quelles
que soient leur nature et leur origine, la propriété indivisible du corps
de la commune » 13. Les juristes tendent à considérer les communaux
en se référant au droit de la propriété privée alors que ce régime de
la propriété collective appartient aux us et coutumes. Ces distinguos,
bien qu'ils laissent le paysan indifférent, auront des conséquences.
Lorsque les parlementaires réfléchissent aux réformes possibles pour
mettre ces terres en valeur (par location, partage...), ces considéra-
tions sont présentes à leur esprit car bon nombre d'entre eux ont une
formation juridique. L'attitude face au partage change radicalement
selon que ces terres sont conçues comme propriété des habitants actuels
ou bien de toutes les générations ou bien encore de la commune.

2. Les communaux, éléments d'un vaste ensemble, celui des droits


collectifs
Il est très difficile de dissocier, dans une étude, les communaux
stricto sensu
— terres en propriété collective — des autres usages dont
peuvent jouir les habitants. Certains juristes eux-mêmes — tel Ber-
thélémy, dans son Traité élémentaire de droit administratif, en 1873

interprètent largement l'article 542 du Code Civil, « les biens com-
munaux sont ceux à la propriété ou au produit desquels les habitants...
ont un droit acquis ». A leurs yeux, la vaine pâture, qui permet aux
habitants d'envoyer leur troupeau sur les biens des particuliers après
les récoltes, est un droit acquis sur un produit, et fait partie des biens
communaux, de la même façon que les droits de vive pâture qui s'exercent
sur les terres de la commune.
Pour les paysans, l'amalgame de tous les droits est instinctif. Il
faut avoir conscience que, si certains droits sont aisés à définir (ex. :

13. Conseil d'Etat, 21 février 1838. Cité par J. Bourjol, Les biens communaux, LGDJ, Paris 1989,
P- 116-117.
152 Nadine Vivier

glanage, grappillage sur les terres privées, coupes de bois dans les
forêts communales), d'autres droits par contre peuvent se confondre
dans les esprits. C'est le cas en particulier des droits de dépaissance :

vaine pâture sur les terres appropriées, vive pâture sur les commu-
naux, parcours qui existe parfois sur le finage d'une commune voi-
sine. Le paysan a encore plus de mal à distinguer entre les bois com-
munaux dont les Eaux et Forêts réglementent les usages (coupes, dépais-
sance, ramassage), les bois de l'Etat gérés aussi par les Eaux et Forêts
et quelques bois privés, car dans ces deux derniers, il arrive qu'il y
ait des droits d'usage (pâturage, ramassage du bois mort, des feuilles,
glands...).
Englobant tout ceci dans la même notion, celle des droits collectifs
auxquels ils sont très attachés, les usagers réagissent très violemment
dès qu'une partie quelconque de ces droits semble attaquée. Ainsi,
lors de l'enquête sur la vaine pâture (1835), ou a fortiori lorsqu'un
projet de loi vise à la restreindre, les paysans croient leur jouissance
sur les propriétés collectives menacées.
Pourquoi, dans un tel contexte, étudier seulement les communaux,
en les dissociant des autres droits collectifs ? Le sujet deviendrait con-
sidérable, mais ce n'est pas la raison essentielle car tous ces droits
sont si imbriqués dans l'esprit des contemporains que l'historien est
fatalement obligé de se préoccuper de l'ensemble. Ce sont les admi-
nistrateurs des XVIIIe et XIXe siècles qui les ont dissociés. Devant
l'ampleur de la question à résoudre, les législateurs ont réfléchi sépa-
rément aux bois, aux terres communales et aux droits d'usage sur
les propriétés privées. Mais les débats parlementaires sur l'une de ces
questions dérapent régulièrement vers les autres aspects.
La définition, apparemment simple, du Code Civil, recouvre une
réalité fort complexe et des ambiguïtés subsistent sur la définition juridique
du terme « communaux ». Les difficultés existent tout autant lorsqu'on
veut définir « physiquement » ces terres collectives — dans leur éten-
due et leur nature —, et elles atteignent leur paroxysme lorsqu'on
s'interroge sur l'éthique de leur utilisation.

III. — Un foisonnement d'opinions qui interdit


une formulation claire du problème
Les sources, très abondantes, sont marquées par la passion, ce
qui rend leur maniement délicat. Après avoir présenté les principales
sources, nous nous attacherons à leur critique en choisissant deux aspects
révélateurs : la description des terres puis la question éthique, à qui
doivent profiter les communaux ?
Les biens communaux aux XVIIIe et XIXe siècles 153

1. Des sources abondantes mais partiales


La principale source réside dans les enquêtes menées à l'initiative
des ministres ou des députés. Il existe d'abord les enquêtes demandées,
de 1760 à 1780, par le ministre de l'agriculture Bertin et le contrôleur
général d'Ormesson14. Dans les généralités où un édit de partage est
mis à l'étude, l'intendant et le Parlement réclament mémoires et réponses
à des questionnaires (dans les provinces des Trois Evêchés, Flandres,
Artois, Auch et Pau, Bourgogne, Auvergne). La richesse des répon-
ses des subdélégués et notables locaux varie considérablement suivant
la province et au sein de chacune d'elles, l'une des plus intéressantes
étant celle de l'Auvergne. Les révolutionnaires jugent ces renseigne-
ments d'autant plus insuffisants qu'ils ne couvrent pas l'ensemble du ter-
ritoire. Aussi, le Comité d'Agriculture de la Législative réclame une nou-
velle enquête auprès des directoires de département (27 novembre 1791).
Seuls 45 départements répondent de façon plus ou moins précise15.
La monarchie de Juillet lance successivement deux grandes enquêtes
auprès des conseils généraux de départements, l'une sur la vaine pâture
(1835), l'autre sur les communaux non boisés (1836). Les réponses
furent dans l'ensemble sérieuses, mais les Archives Nationales n'ont
conservé que la seconde moitié des départements, selon leur classe-
ment alphabétique et les dossiers manquants sont souvent introuva-
bles dans les archives départementales16. Les deux grandes enquêtes
parlementaires suivantes ne concernent par spécifiquement les com-
munaux auxquels elles ne consacrent que quelques questions mais,
contrairement aux précédentes, elles couvrent tout le territoire. Il s'agit
de l'enquête sur le travail agricole et industriel de 1848 et de l'enquête
agricole de 186617.
Eprouvant depuis longtemps le désir d'obtenir des renseignements
plus précis, l'administration demande des chiffres dès que l'élaboration
du cadastre s'achève18. Trois séries statistiques sont élaborées pour la
préparation de projets de loi : celles de 184619 et de 185920 dorment,
par département, la superficie des terres, selon leur nature (bois, pâtures,
labours...) ; celle de 1863 s'intéresse exclusivement aux biens des sec-
tions de commune. En application de la loi de 1860 sur les marais

14. AN H 1488 à 1496.


15. AN F10 330 à 333 et les documents publiés par G. Bourgin, Le partage des communaux, prépa-
ration de la loi du 10 juin 1793, Paris 1908.
16. AN F10 1578, classement alphabétique à partir de Haute-Loire, plus Drôme, Gard et Gironde.
17. AN C 943 à 969 pour 1848, AD XIX C 433 pour 1866.
18. Pour la période antérieure au cadastre, l'historien peut se référer localement aux compoix
ou muanciers, ancêtres des cadastres, établis dans les pays de taille réelle (surtout le Midi et l'Auvergne).
19. AN C 913.
20. AN C 1065.
154 Nadine Vivier

et terres incultes, une reconnaissance générale des terres à amender est


effectuée, prolongée par un état des travaux accomplis de 1860 à 188721.
Le Ministère de l'Intérieur prépare une dernière statistique en 187722.
Toutes ces enquêtes reflètent l'opinion des notables. Mémoires rédigés
par les intendants, les subdélégués, préfets et sous-préfets, conseillers
généraux et d'arrondissement, auxquels s'ajoutent des personnalités
locales, parfois versées dans l'agronomie. Leurs écrits sont inégaux :
quelques-uns sont très riches, d'autres ne relèvent que d'une politesse
opportuniste, approuvant les vues du gouvernement, ou encore d'une
certaine lassitude .devant la répétitivité de l'exercice — ainsi lorsque
les conseils généraux doivent donner leur avis, chaque année, de 1836
à 1846. L'enquête sur le travail agricole et industriel de 1848 présente
un cas particulier. Rédigée dans chaque canton par le juge de paix,
elle est beaucoup plus proche de la masse rurale, ce qui donne
quelques renseignements nouveaux. Pourtant, l'influence des nota-
bles dans les commissions d'enquête est parfois assez forte pour écar-
ter les sujets brûlants : certains cantons où les communaux ont posé
de graves problèmes n'en parlent pas du tout.
L'opinion des notables apparaît encore à travers d'autres docu-
ments que l'on peut regrouper en trois grandes catégories : les écrits
à préoccupations agronomiques (traités d'agriculture, journaux agri-
coles, journaux des comices agricoles, mémoires mis au concours par
les sociétés d'agriculture...), les ouvrages de réflexion émanant le plus
souvent de juristes et les débats politiques où les orateurs à la Cham-
bre des Députés mêlent les préoccupations économiques et sociales.
L'analyse de ces opinions de notables est relativement simple lorsqu'il
s'agit de positions de principe à l'échelle nationale. Par contre, il est
nécessaire pour apprécier les opinions régionales de connaître les moti-
vations des auteurs et leurs arrière-pensées souvent complexes.
Il est indispensable de contrebalancer ces vues des notables par
celles des paysans. Leur opinion est difficile à connaître car ils écri-
vent peu. Trois types de sources permettent de les approcher. La pre-
mière nous éclaire encore autant sur les notables que sur les villa-
geois. Ce sont les rapports écrits après les troubles ou émeutes provo-
qués par un litige au sujet du communal : celui du procureur général23,
celui de la gendarmerie24, du préfet et sous-préfet25. Par la média-

21. AN F10 2314 à 2317.


22. Elle est publiée, ainsi que celle de 1863, par M. de Crisenoy, conseiller d'Etat, dans la
Revue générale d'administration, 1887, p. 257-277.
23. AN séries BB18 et BB30.
24. AN série F7. Ces archives et celles de la note précédente renseignent sur les troubles durant
la monarchie censitaire et la crise de 1848-1851.
25. AN série FIc III, classement par département et Archives départementales, séries M et N.
Les biens communaux aux XVIIIe et XIXe siècles 155

tion de ces notables, transparaissent les revendications paysannes, défor-


mées par les craintes et les jugements de valeur hâtifs.
Les pétitions constituent une autre source, plus proche des pay-
sans. Adressées de 1790 à 1793 au Comité des droits féodaux ou au
Comité d'agriculture26, à la Chambre des Députés de 1815 à 1848
puis à la Constituante et la Législative de 1848 à 185127, elles sont
une source très riche et abondante, mais à manier avec précaution.
Certaines sont imprécises, floues jusqu'à être incompréhensibles. D'autres
au contraire donnent une monographie communale : description des
terres et des aspirations de la population. Mais quelle est exactement
la situation économique et sociale des auteurs ? Souvent relativement
bonne, puisqu'elle révèle un certain niveau d'instruction. Les plus
pauvres se contentent d'écrire au sous-préfet, et l'on en retrouve trace,
occasionnellement, dans les fonds d'archives départementales. L'uti-
lisation de chacune de ces pétitions exige des connaissances précises
sur le contexte régional.
C'est aussi le cas pour le dernier type de sources, les délibérations
municipales qui fournissent les renseignements les plus précieux sur
la vie et les sentiments de la communauté villageoise. Les conseils
municipaux étaient composés des notables du village au début du siè-
cle, mais après la réforme municipale de 1831, de tout petits proprié-
taires y siègent. Aussi, les délibérations expriment-elles le mieux les
sentiments des paysans, elles ont en plus l'avantage de leur fréquence
régulière. Cette source précieuse trouve sa limite dans sa richesse même,
elle est forcément réservée à une étude locale.
Ce panorama des principales sources prouve leur abondance et
leur manque de précision objective. Prenons-en un exemple, celui de
la description physique des terres.

2. Une description des communaux sujette à caution


Tous les mémoires de la fin du XVIIIe siècle avouent leur igno-
rance, l'absence de données précises. « On ose dire que la somme
des biens communaux et usages,
que leur qualité, leur produit, leur
tenue, que rien n'en est précisément connu »28, lit-on dans un mémoire
qui exprime l'opinion de tous.
Il faut donc attendre, pour connaître l'étendue des communaux, l'éla-
boration des séries statistiques, fondées sur les cadastres, documents
fiscaux. Elles sont d'une fiabilité toute relative,
comme la plupart des

26. AN série D XIV, comité des droits féodaux et F 10 330. Voir aussi Gerbaux et Schmidt,
Procès -verbaux Paris 1906.
des comités d'agriculture de la Constituante, de la Législative et de la Convention,
27. AN C 2026 à 2225 pour 1814-1848, C2227 à 2430 pour la Seconde République.
28. AN H 1495, 21. Mémoire adressé
au ministre de l'agriculture vers 1770, non signé.
156 Nadine Vivier

Carte n° 2 : Superficie et nature des biens communaux en 1859


Superficie : pourcentage des biens communaux par rapport à la superficie du département

Nature : Les différentes natures de propriété occupent une portion


de cercle proportionnelle à leur importance.
Les biens communaux aux XVIIIe et XIXe siècles 157

statistiques du XIXe siècle29. Ceci tient d'abord aux erreurs involon-


taires : erreurs de mesures, erreurs dans les calculs, parfois même dans
les additions, erreurs de copie malgré les vérifications dans les préfec-
tures. Plus graves sont les mystifications, car il existe à coup sûr une
volonté de tromper. Craignant les services fiscaux, bien des commu-
nes sont tentées de minimiser la superficie ou la valeur des terres,
afin de payer moins d'impôts. Inversement, certaines communautés,
désireuses de prouver leur droit sur une propriété contestée, ont pu
la déclarer comme propriété communale. Reste une dernière source
d'erreurs sur les superficies qui provient des difficultés à décompter
correctement les communaux indivis entre plusieurs communautés,
de même que ceux appartenant aux sections. Ces derniers ont dû être
minimisés en 1848 et 1859, l'enquête de 1863 étant plus fiable puisqu'elle
s'attache essentiellement à cette question. En définitive, on s'aperçoit
qu'une analyse détaillée de chacune des séries diffrées aboutit à quelques
anomalies inexplicables. Par contre, l'utilisation conjointe de toutes
les séries et leur confrontation permet de dégager une idée d'ensem-
ble sans doute assez fiable, qu'illustre la carte présentée ici.
Les descriptions concernant la nature des communaux sont le plus souvent
sommaires et subjectives. Sommaires car les enquêtes orientent les
réponses par une question générale. Par exemple, en 1791, le Comité
d'agriculture demande des renseignements « en .les considérant prin-
cipalement sous les deux rapports ou de l'indivisibilité ou du partage
des communaux ». Il est difficile de se départir d'une réponse théori-
que, et ceci se fait au détriment d'exposés précis sur les conditions locales.
Il faut encore se méfier de la subjectivité des descriptions. Le dis-
cours est généralement unanime : ces terres sont de très médiocre valeur
(terres vaines et vagues, terres infertiles parce que marécageuses ou
trop sèches, terres en pente). Les chiffres indicatifs de leur valeur,
évaluée d'après le revenu des terres voisines ou bien « d'après l'enquête
du directeur des contributions directes » (1846), est toujours très fai-
ble. Certes, ce sont des terres pauvres, toutefois, on ne peut qu'être
frappé par la contradiction entre cette faible valeur et toutes les con-
voitises suscitées. Aussi faut-il toujours soupçonner ce que l'auteur
veut démontrer : s'il tient à la jouissance commune, il montrera que
ces terres ne peuvent produire que des herbages. Les notables insis-
tent sur la pauvreté afin de réduire les impôts, afin de souligner com-
bien onéreux seraient des travaux de mise en valeur, ou encore, tout
simplement, afin de justifier la très faible productivité de ces terres
qui est implicitement mise en cause.
On le voit, la description physique, comme la description juridi-
29. Sans entrer ici dans ce débat, renvoyons à B. Gille, Les sources statistiques de l'histoire de France,
les enquêtes du XVIIIe siècle à 1870, Genève-Paris 1964.
158 Nadine Vivier

que, laisse bien des incertitudes, alors qu'on pouvait espérer ici une
certaine neutralité. Qu'en sera-t-il alors des opinions concernant l'uti-
lisation de ces biens, réactions passionnées car elles touchent aux principes
moraux, à la conception qu'ont les auteurs de l'organisation de la société.
3. L'éthique de la question des communaux
Ces biens appartenant à la communauté, sont-ils censés profiter
à tous ses membres ? D'après les conceptions sur la communauté d'Ancien
Régime, la jouissance est accordée proportionnellement à la terre cul-
tivée, possédée ou affermée. Les pauvres sans terre (brassiers, journa-
liers) sont presque toujours exclus. Lorsqu'au XVIIIe siècle se pose
la question de la mise en valeur des terres, les philosophes pensent
que le progrès passe par une appropriation individuelle des terres,
mais les opinions divergent sur les méthodes à employer. Les Physio-
crates sont favorables au démantèlement des communaux au profit
des grands propriétaires. Par contre, les agronomes influents au gou-
vernement (le comte d'Essuiles) pensent que les communaux doivent
jouer un rôle social, aider les pauvres. Ils veulent donc leur en laisser
la jouissance et proposent un partage égal entre tous les feux, défen-
dant ainsi la propriété paysanne. (Ils ont toutefois préservé aussi les
prérogatives du seigneur qui a droit au triage). Cette idée est officiel-
lement adoptée par la monarchie et ne sera plus remise en cause. Tou-
tefois, les réticences des propriétaires font suspendre les partages.
Au cours du XIXe siècle, il est admis, officiellement ou implicitement,
que ces terres doivent bénéficier aux pauvres. Même si bon nombre
de propriétaires ne s'en préoccupent pas, aucun n'ose affirmer le con-
traire. Encore faudrait-il pouvoir définir le pauvre. La plupart du temps,
n'ont droit au communal que les détenteurs d'une propriété cadastrée.
Le pauvre est donc le micro-propriétaire (moins de 1 ha) auquel on
accorde la dépaissance gratuite pour 1 ou 2 bêtes. Quant à l'indigent,
n'ayant ni terre, ni bête, il n'est pas sûr qu'il fasse partie de ceux
dont on se préoccupe.
Les débats politiques du XIXe siècle sur la question des commu-
naux30, portent sur le thème : comment mettre ces terres en valeur
tout en en faisant bénéficier les pauvres ? Les appréciations diver-
gent. Est-ce par la jouissance commune ? L'idée la plus répandue affirme
que le pauvre peut ainsi nourrir une ou deux bêtes, enrichir son ali-
mentation et obtenir un petit revenu supplémentaire. Mais on peut
facilement montrer que les plus pauvres sont généralement exclus de
la jouissance, et que, finalement, ce sont les plus riches qui retirent
le plus de profit du pâturage communal car ils possèdent le bétail.
30. Voir AN C 913 et 1065 et la publication des débats à la Chambre dans le Moniteur Universil.
Les biens communaux aux XVIIIe et XIXe siècles 159

Est-ce par le partage égal entre les feux ? Méthode critiquée car jugée
dangereuse pour les terrains difficiles, humides ou en pente. Dans
les plaines, les communaux exigus donneraient à chacun un minus-
cule lopin ; ce jardinage intensif a ses adeptes et ses détracteurs31. Est-
ce enfin par l'amodiation ? La concession d'un bail pour la mise en
culture rapporte à la caisse municipale qui peut utiliser ces fonds au
bénéfice de tous. Inversement, les critiques dénoncent le fait que ces
adjudications risquent de se faire au profit des riches. Toutes ces façons
d'envisager la question recèlent une part de vérité, une part d'erreur.
Aucune ne peut être objective, et ceci à cause de l'infinie diversité
régionale. Dans les cantons aux faibles disparités sociales, tous peu-
vent profiter réellement du communal. Par contre, si quelques éle-
veurs dominent, ils accaparent la jouissance. Dès que la solidarité de
la communauté a la moindre faille, une coterie convoite les bénéfices.
Cette diversité a dérouté les législateurs du XIXe siècle, leur inter-
disant de poser le problème en termes clairs et donc de le résoudre
par une loi qui convienne à tous. Ceci déroute tout autant l'historien
et lui interdit d'extrapoler pour aboutir à une généralisation simple.
Aussi, ce dernier doit-il s'appuyer le plus possible sur les études
locales32 afin d'établir une typologie, dans l'esprit de celle proposée
par
les sociologues, autour de Henri Mendras et par l'historien Pierre
Barrai33. Celui-ci a caractérisé les types de sociétés rurales en privi-
légiant trois critères : ceux des rapports de classe (démocraties rurales
ou hiérarchies), des systèmes de relations et des oppositions idéologiques.
Cette démarche qui a prouvé sa valeur, peut être reprise en faisant
intervenir des critères supplémentaires. Il faut insister sur l'état des
rapports de classe, en les affinant selon la structure de la propriété fon-
cière et celle des exploitations agricoles, car ceci influence l'attitude
à l'égard des communaux insister aussi
; sur la force des contraintes
collectives, ce qui conduit à s'interroger sur leurs racines. Il faut, en
outre, tenir compte d'autres paramètres qui caractérisent la vie économi-
que, en particulier les types de production agricole (cultures commer-
ciales qui incitent à l'individualisme, élevage qui
encourage au pâturage
commun). La présence d'une main-d'oeuvre non agricole est un

31. Cf. les journaux des comices agricoles et les journaux agricoles, tel le Journal d'agriculturepratique.
32. Il existe de nombreuses études locales faites
au siècle dernier par les juristes, celles des éru-
dits au sein des sociétés
savantes départementales, publiées sous forme d'articles, de 1850 à nos jours,
enfin celles des historiens thèses d'histoire régionale, mémoires de maîtrise recensés dans Univer-
: :
sité de Paris X, Liste des mémoires de Maîtrise soutenus
en histoire contemporaine, 1980 et Idem, 2e liste,
1983. Institut d'histoire de la Révolution Française, Répertoire des
travaux universitaires inédits sur la période
révolutionnaire,
Paris 1990.
33. Voir H. Mendras, Sociologie de la campagne française, 1959. H. Mendras, M.-L. Marduel,
M. Robert, Les sociétés ruralesfrançaises, éléments de bibliographie, CNRS 1979. P. Barrai, Les agrariens
fiançais de Méline à Pisani,
FNSP 1968.
160 Nadine Vivier

facteur non négligeable : ceux qui vivent de l'artisanat ou de l'indus-


trie peuvent réclamer aussi des droits sur les communaux. La multi-
plication des paramètres est évidemment un écueil à l'aboutissement
d'une telle typologie.
Cette synthèse nationale doit s'appuyer sur des études régionales
qu'il faut encourager. C'est leur multiplication depuis trente ans qui
rend enfin possible la reprise de ce thème de recherches, avec des con-
naissances approfondies et une nouvelle approche.

Nadine VIVIER.
Maître de conférences à l'Université Paris-Nord.
Les « lumières » et les peuples.
Conclusions d'un séminaire

Au début de l'Essai sur les moeurs Voltaire écrit cette phrase remar-
quable : « Ce qui est plus intéressant pour nous, c'est la différence
sensible des espèces d'hommes qui peuplent les quatre parties con-
nues de notre monde »*. Ainsi sommes-nous avertis : l'auteur trai-
tera des peuples, il traitera des nations — Essai sur les moeurs et l'esprit
es nations, n'est-ce pas le titre de son ouvrage ? — mais il les traitera
comme des espèces différentes. La lecture de cet avertissement fut à
l'origine de notre recherche. Elle inspira le sujet « Les "lumières"
et les peuples », qui fut celui de notre séminaire pendant l'année
écoulée2.
Sujet en partie nouveau. L'anthropologie des lumières, leur anti-
sémitisme et leur ethno-différentialisnie avaient déjà fait l'objet de certaines
études publiées il y a une vingtaine d'années par des auteurs tels que
Michèle Duchet3, Georges Gusdorf3*", Léon Poliakov4 et Carminella
Biondi5. Les questions examinées dans leurs travaux avaient un rapport

1. Essai sur les moeurs et l'esprit des nations et sur les principaux faits de l'histoire depuis Charlemagne
jusqu'à Louis XIII, éd. Garnier, 2 vol., 1963, intr. de René Pomeau, t. I, p. 6.
2. A l'université de Lille III, pendant l'année universitaire 1992-1993. Ont suivi ce séminaire
et participé à cette recherche les étudiants de maîtrise et de doctorat dont voici les noms : Olivier
Boniface, Marie-Ange Caffier, Laure Christophe, Anne Debast, Florence Delnieppe, Anne-Sophie
Druant, Jean-Paul Dhénin, Virginie Duprot, Dong-Jun Jeong, Bernard Lefort, Isabelle Nadolny et
Macartan Humphreys.
3. Michèle Duchet, L'anthropologie au Siècle des Lumières, Paris, 1971.
3**. L'ouvrage de cet auteur, intitulé Dieu, la nature et l'homme au siècle des lumières (Paris, 1972)
consacre un chapitre à l'anthropologie.
4. Léon Poliakov, Le développement de l'antisémitisme en Europe aux temps modernes (1700-1850), thèse
de doctorat es lettres (Paris, 1968).
5. Carminella Biondi, « Monfrère, tu es mon esclave ! » Teorie schiaviste e dibatti ti antropologico-razziali
ml settecento francese, Prefazione di Corrado Rosso, Pise, 1973, 288 p.

Revue historique, CCXC/1


162 Jean de Viguerie

avec la nôtre, mais elles n'étaient pas tout à fait les mêmes. Pour
nous il s'agissait surtout de savoir comment les philosophes des « lumiè-
res » voyaient les peuples, ou si l'on préfère, les différents groupes
dispersés sur la surface de la terre.
Les philosophes, mais quels philosophes ? Le temps normal d'une
enquête en séminaire, celui d'une année universitaire, ne nous per-
mettait d'étudier qu'un petit nombre d'ouvrages. Nous préférâmes
les choisir dans le demi-siècle 1749-1789, celui de l'essor des « lumiè-
res ». Les titres retenus furent les suivants (dans l'ordre chronologi-
que de leur publication) : Buffon, De l'homme (1749)6, Poulain de Saint-
foix, Essais historiques'sur Paris (1754-1757)7, Voltaire, Essai sur les moeurs
(1756)8, Dictionnaire philosophique (1764)9, Correspondance10, et notes diver-
ses recueillies dans le Notebooks 10 ", l'article « Nègre » de l'Encyclopé-
die par Formey11, Bougainville, Voyage autour du monde (1771) 12, Diderot,
Supplément au voyage de Bougainville (rédigé en 1773, publié en 1796) 13,
Raynal, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce
des Européens dans les deux Indes (1774)14, Delisle de Sales, De la philo-
sophie de la nature (1777) 15, Abbé Grégoire, Essai sur la régénération...
des juifs (1788)16.
Ayant passé au crible ces différents ouvrages, nous avons observé
qu'ils divisaient tous l'espèce humaine en « variétés » appelées aussi

6. Présentation et notes de Michèle Duchet, Paris, 1971, 408 p.


7. Essais historiques sur Paris. Par Monsieur de Saintfoix, 5 vol. in-12, A Londres et se trouve à
Paris chez la Veuve Duchesne, rue Saint-Jacques..., 1766. Le contenu de cet ouvrage n'a aucun
rapport avec son titre. Il s'agit d'une série de réflexions et d'anecdotes relatives aux moeurs des diffé-
rents peuples.
8. Outre l'édition de René Pomeau citée plus haut, nous nous sommes servi de celle de 1878
{OEuvres complètes, t. XI et XII).
9. Ed. Garnier, 1964, 382 p., chronologie et préface de René Pomeau.
10. Les deux dernières éditions scientifiques de la correspondance de Voltaire sont les suivan-
tes : Voltaire's Correspondre, éd. by Th. Besterman, Genève, Musée et Institut Voltaire, 1953, in-8,
10 vol. et Correspondance de Voltaire, éd. Théodore Besterman, Paris, Bibliothèque de la Pleïade, 1977-1988,
12 vol.
10 bis Voltaire's Notebooks edited in large part for the first time by Théodore Besterman, Institut
.
et Musée Voltaire, Les Délices, Genève, 1952, 2 vol.
11. Edition de Genève de 1978, t. XXII, p. 835-848.
12. Nous avons utilisé l'édition suivante : Louis Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde
par la frégate la Boudeuse et la flûte l'Etoile, Intr. de Louis Constant, Paris, éd. La Découverte, 1985, 293 p.
13. Supplément au Voyage de Bougainville publié par Herbert Dieckmann, Genève-Lille, 1955, Tex-
tes littéraires français, 86 p.
14. Nous nous sommes servi de l'édition d'Amsterdam-LaHaye (1773-1774, Gosse fils, 7 vol.
in-12) et accessoirement de celle des Editions sociales, Paris.
15. De la philosophie de la nature ou Traité de morale pour l'espèce humaine. Tiré de la philosophie et fondé
sur la nature. Troisième édition et la seule conforme au manuscrit original, 6 vol. in-8, Londres, 1777.
16. Essai sur la régénération physique morale et politique des Juifs ; Ouvrage couronnépar la Société royale
des Sciences et des Arts de Metz, le 23 août 1788, par M. Grégoire, Curé du Diocèse de Metz, actuellement de
la même Société. A Metz de l'Imprimerie de Claude Lamort... Avec Privilège. 1789, 262 p., (rééd. en reprint
en 1968 par EDHIS à Paris).
Les « lumières » et les peuples 163

« races », qu'ils portaient sur ces « variétés » des jugements de valeur


souvent négatifs, qu'ils tentaient d'expliquer les différences entre les
races et qu'enfin le commerce et la traite négrière leur paraissaient
être les seules relations possibles entre les peuples. Nous allons reprendre
en les développant ces quatre conclusions. Nous les justifierons par
les textes, selon la méthode observée au cours de l'enquête.

Donc pour nos auteurs le genre humain est une « espèce », elle
même divisée en « variétés ». Delisle de Sales parle de « l'espèce
humaine » et Voltaire écrit : « On peut réduire sous une seule espèce
tous les hommes » 17. Un tel emploi du mot « espèce » est nouveau.
Dans la langue du XVIIe siècle « espèce » était un mot réservé à la
médecine et à ma pharmacie. Au XVIIIe siècle il entre dans le voca-
bulaire de la biologie. Appeler l'humanité, P« espèce humaine », c'est
tendre à ne voir en elle qu'une catégorie biologique.
Quant aux « variétés » de l'espèce, on peut les appeler aussi « espèces »
ou « races ». Voltaire emploie indifféremment ces deux derniers mots.
« Espèce » dans le texte suivant :
« On peut réduire sous une seule espèce tous les hommes, parce
qu'ils ont tous les mêmes organes de la vie, des sens et du mouve-
ment. Mais cette espèce parut évidemment divisée en plusieurs autres
dans le physique et le « moral » 18 ;
— et « race » dans ceux-ci :
« La race des nègres est une espèce d'hommes différente de la
nôtre » 19 et « Il n'est permis qu'à un aveugle de douter que les blancs,
les nègres, les albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Amé-
riques ne soient des races entièrement différentes » 20.
Buffon préfère le mot « variété ». Il développe cette idée qu'avec
le temps les « variétés individuelles » de l'humanité sont ensuite deve-
nues « variétés de l'espèce humaine » et « qu'elles se sont perpé-
tuées »21. Mais pour lui aussi « variété de l'espèce » et « race » sont
synonymes. Par exemple dans la phrase suivante : « Ces Nègres blancs
sont des Nègres dégénérés de leur race. Ce ne sont pas une espèce
d'hommes particulière et constante » 22.

17. Essai sur les moeurs.


18. Ibid.
19. Essai sur les moeurs, cité par C. Biondi, op. cit., p. 135.
20. Essai sur les moeurs, éd. 1878, p. 5.
21. De l'homme, éd. Duchet, p. 320.
22. Ibid.
164 Jean de Viguerie

Delisle de Sales ne parle que de « variétés ». « La nature, écrit-il,


ne produit que des individus dont chacun ne forme qu'un anneau
dans la grande chaîne des êtres des variétés de l'espèce humaine » 23.
La « variété » (ou « race » ou « espèce ») est à la fois physique et
morale. Voltaire écrit de l'humanité qu'elle « parut évidemment divi-
sée en plusieurs autres dans le physique et dans le moral »24. Si Buf-
fon classe les Lapons, les Samoïèdes et les Kosiaques dans la même
« variété », c'est parce qu'ils sont « semblables, dit-il, par la taille,
la couleur, la figure, les moeurs » et « doivent donc être regardés comme
une espèce d'hommes, une même race »25. Enfin Grégoire souhaite
des juifs la « régénération physique et morale ».
Cela signifie que le moral dépend du physique et que l'« esprit
des nations » cher aux humanistes, mais aussi à Montesquieu, n'y
est pour rien. Les moeurs et le « naturel » d'un peuple sont des carac-
tères raciaux, liés à un aspect physique, à une couleur de peau. On
est paresseux parce qu'on est noir, ou bien on est plus ou moins civi-
lisé parce qu'on est blanc. Non seulement chez le naturaliste Buffon
mais aussi chez les auteurs des autres disciplines, les peuples sont devenus
des races.
L'unité de l'humanité est rompue. Il y a plusieurs humanités, même
si l'on admet, comme Voltaire, l'existence d'un genre humain. Un
et divers, tels étaient pour les humanistes les caractères du genre humain.
Pierre Charron intitulait de la manière suivante le chapitre V du Livre
Premier de la Sagesse : « Considération de l'homme par la grande diversité
de ses naturels, suffisances, estats, professions, vacations »26. L'unité,
les penseurs éclairés n'y croient pas vraiment. A la diversité ils subsis-
tent la différence.

Différence qui vient des qualités ou des défauts.


Plus souvent des défauts : selon nos auteurs la plupart des « varié-
tés » ou « races » pâtissent de graves défauts physiques ou moraux
ou les deux à la fois.
Pour Voltaire, d'après le signalement qu'il en donne, tous les peuples
sauvages souffrent de laideur et de stupidité. Voici sa fiche des Nègres :

23. De la philosophie de la nature, t. TV, p. 170.


24. Essai sur les moeurs, éd. 1878, p. 6.
25. De l'homme, p. 337.
26. De la sagesse. Trois livres par Pierre Charron, Parisien, Docteur es Droicts. Suivant la vraye cope de

Bourdeaux. A Leyde Chez Jean Elzevier, 1656, p. 159.


27. Essai sur les moeurs, éd. 1878, p. 6.
Les « lumières » et les peuples 165

« Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs oreilles différemment figu-
rées, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence met-
tent entre eux et les autres espèces d'hommes des différences
prodigieuses »27,
et celle des paysans français :
« Des rustres
vivant dans des cabanes avec leurs femelles et quel-
ques animaux... parlant un jargon qu'on n'entend pas dans les vil-
les ; ayant peu d'idées et par conséquent peu d'expressions... ; se ras-
semblant certains jours dans une espèce de grange pour célébrer des
cérémonies où ils ne comprennent rien... Il faut convenir surtout que
les peuples du Canada et les Cafres qu'il nous a plus appeler sauva-
ges, sont infiniment supérieurs aux nôtres » 28,
et celle des juifs :
«... vous ne trouverez en eux qu'un peuple ignorant et barbare,
qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable
supersition et à la plus invincible haine pour les peuples qui les tolè-
rent et qui les enrichissent »29.
Buffon a plus d'indulgence, et même son humanité comporte quelques
belles variétés, par exemple celle des « habitants des provinces septen-
trionales du Mogol et de la Perse, les Arméniens, les Turcs, les Géor-
giens, les Mingréliens, les Circassiens, les Grecs et les peuples de l'Europe
qui sont les hommes les plus beaux, les plus blancs et les mieux faits
de toute la terre »30. Mais dans les autres parties du monde habité,
si l'on met à part la Chine et le Japon, où vivent des hommes sinon
beaux, du moins dotés d'une certaine intelligence, la mauvaise espèce
prédomine, et presque toutes les races présentent des disgrâces physi-
ques ou des tares morales. Voici par exemple les Tartares : ils ont
le « nez court et gros, les yeux petits... les cuisses grosses et les jambes
courtes » enfin tout le contraire de ce qu'il faudrait avoir. Variété
laide, mais les « Calmouques » sont les plus laids : « Les plus laids
de tous sont les Calmouques, dont l'aspect a quelque chose d'effroya-
ble »31. Certains hindous aussi sont laids : Les bourgeois de Cali-
«
cut ou Moncois semblent être d'une autre race que les nobles ou « naï-
res » : car ils sont hommes et femmes plus laids, plus jaunes, plus
mal faits et de petite taille »32. Chez d'autres variétés la laideur est
surtout morale. Ainsi les indigènes du Timor sont « paresseux au

27. Essai sur les moeurs, éd. 1878, p. 6.


28. Ibid., p. 18-19.
29. Dictionnaire philosophique, article Juifs.
30. De l'homme, éd. Duchet, p. 262.
31. Ibid., p. 229.
32. Ibid., p. 251.
166 Jean de Viguerie

suprême degré »33, les Egyptiens affligés d'« oisiveté » et de « poltron-


nerie » 34 et les Nègres de Sierra Leone coupables de n'avoir « aucun
goût que celui des femmes et aucun désir que celui de ne rien faire »35.
Enfin il est des variétés mixtes, belles physiquement et mauvaises mora-
lement, ou l'inverse. Les Arabes appartiennent à la première catégo-
rie : « robustes et très forts... et assez bien faits », ils « se font hon-
neur de leurs vices », n'ayant « aucun respect pour la vertu » et « de
toutes les conventions humaines » n'ayant « admis que celles qu'ont
produites le fanatisme et la superstition »36. Par contre les Maures,
bien que « petits, maigres et de mauvaise mine » ont « de l'esprit et
de la finesse » 37. Quelques rares espèces malheureuses associent lai-
deur morale et laideur physique, par exemple les paysans français du
« plat pays » : ils sont « grossiers, pesants, mal faits, stupides » et leurs
épouses « presque toutes laides »38. La collection buffonienne est
complète.
Dans sa revue des peuples des deux Indes, l'abbé Raynal n'atta-
che pas une aussi grande importance à l'aspect physique et s'il en
parle, c'est d'une manière plus objective. L'adjectif « laid » ne vient
jamais sous sa plume. Toutefois ses portraits du « naturel » des peu-
ples ne sont pas plus flattés que ceux de Voltaire et de Buffon. Pour
lui, sauf la race des Chinois, « peuple de sages » 39, toutes les varié-
tés de ces contrées lointaines souffrent de vices rédhibitoires. Les peu-
ples d'Indostan font montre d'« avarice, passion des corps faibles et
des petites âmes »40. Ceux de Ceylan « sont fourbes, intéressés, com-
plimenteurs, comme tous les peuples esclaves »41. Aux Indiens du Brésil
le « travail est insupportable » et « l'inaction, la table, la danse parta-
gent leur vie » 42. Quant aux Indiens de Saint Domingue, peuple que
la colonisation a fait disparaître, « ils ne savaient rien, mais n'avaient
aucun désir d'apprendre »43. Outre leur paresse, défaut vraiment con-
damnable — l'abbé Raynal n'aime pas les paresseux — tous ces peu-
ples partagent la même irréligion. Des habitants de Ceylan, « il est
douteux qu'ils ayent un culte »44. Quant aux Indiens du Brésil, toute

33. Ibid.,p. 242.


34. Ibid.,p. 251.
35. Ibid.,p. 279-280.
36. Ibid.,p. 257.
37. Ibid, p. 276.
38. Ibid, p. 319-320.
39. Histoire philosophique et politique. op. cit., t. 1, p. 92.
40.. Ibid., p. 32.
41. Ibid., p. 77.
42. Ibid, t. 3, p. 319.
43. Ibid., p. 10.
44. Ibid., t. 1, p. 77.
Les « lumières » et les peuples 167

divinité leur est inconnue et « leurs amusements ne sont pas inter-


rompus par l'obligation d'honorer un être suprême »45. Le « sauvage »
de Raynal est un être presque vide : en lui peu de pensée, très peu
de croyances.
Voltaire, Buffon et Raynal considèrent les peuples. Formey et Gré-
goire n'en étudient qu'un seul, Formey celui des Nègres, Grégoire
celui des Juifs, mais la manière de voir est la même. Formey insiste
sur la « laideur » des Nègres ; il écrit que « si l'on s'éloigne de l'équa-
teur vers la pôle antarctique, le noir s'éclaircit, mais la laideur demeure ».
Quant à Grégoire son portrait des Juifs n'est pas un portrait, mais
une caricature malveillante. Voici pour le physique : « La plupart des
physionomies juives sont rarement ornées des coloris de la santé et
des traits de la beauté (...). Ils ont le visage blafard, le nez crochu,
les yeux enfoncés, le menton proéminent... »45 ils « sont cacochy-
bis
,
mes et très sujets aux maladies
»45ter et « exhalent constamment une
mauvaise odeur »45 quater Le moral ne vaut pas mieux. Certes on ne
saurait reprocher aux Juifs ni l'ivrognerie, ni le libertinage, mais leur
cupidité d'usuriers constitue une grave menace pour la société : « Ce
sont... des plantes parasites qui rongent la substance de l'arbre auquel
elles s'attachent et qui pourraient enfin l'épuiser, le détruire » .De 45quinq

même leur religion a quelque chose d'inquiétant : «... la ferveur des


juifs incline singulièrement au fanatisme et leur bile s'émeut lorsqu'un
de leurs membres abjure »46.
Reste la description que Bougainville fait des Tahitiens. Elle est
d'un genre un peu différent. Le portrait physique y est flatteur, l'auteur
louant la beauté (« ce qui les distingue c'est la beauté de leur corps »)47,
la force et la bonne santé des naturels, le portrait moral finalement
assez sévère : par leur paresse d'esprit (« Tout les frappe, rien ne les
occupe »48) les Tahitiens de Bougainville ressemblent beaucoup aux
Hindous et aux Indiens de Raynal.
Quels peuples trouveront grâce aux yeux de nos auteurs ? Aucun.
Us en voient même certains qui leur semblent indignes du nom d'hommes.
Parmi ces variétés de sous-hommes figurent les Lapons et les
Hottentots.

45. Ibid., t. 3, p. 319.


45fi". Essai sur la régénération..., op. cit., p. 44-45.
45". Ibid., p. 46.

45. Ibid .,p 62


46. Ibid., p. 26.
47. Voyage autour du monde..., ouvrage cité supra, p. 154. Il s'agit ici des Tahitiennes, mais l'auteur
porte sur les hommes de l'une des deux races de l'île un jugement analogue : « Je n'ai jamais rencon-
d'hommes mieux faits, ni mieux proportionnés » (p. 153).
tre, dit-il,
48. Ibid., p. 158.
168 Jean de Viguerie

Formey qualifie les Lapons et les Patagons de « termes extrêmes


de la race de l'homme ». Delisle appelle les Lapons « avortons de la
race humaine »49 et Buffon jugeant leur « physionomie aussi sauvage
que leurs moeurs » écrit qu'ils paraissent avoir dégénéré de l'espèce
humaine »50. Les Hottentots ne valent pas mieux : ils tiennent « quel-
que chose de la malpropreté et de la stupidité des animaux qu'ils con-
duisent » (Raynal)51. Ce sont « des hommes imparfaits » (Delisle de
Sales) 52 et un « vilain peuple » Buffon.
A ces deux catégories de sous-hommes Voltaire, Delisle de Sales
et Formey ajoutent celle des Albinos ou Nègres blancs, qu'ils croient
être un peuple du Centre de l'Afrique. Pour la sous-humanité ces
Albinos ne le cèdent en rien aux Lapons et aux Hottentots : «... ils
n'ont d'hommes, écrit Voltaire, que la stature du corps avec la faculté
de la parole et de la pensée à un degré très éloigné du nôtre » 53. Ce
sont pour Delisle de Sales (qui voit des avortons en beaucoup d'endroits)
les « avortons du genre humain » 54 . Pour Formey, s'ils reconnaissent
un Dieu, « ils ne lui rendent aucun culte ». Avec les Juifs allemands
d'Angleterre, qualifiés par lui de « rebut de l'espèce humaine » l'abbé
Grégoire peut se vanter d'apporter lui aussi sa contribution à la col-
lection philosophique des sous-hommes ou hommes de deuxième
catégorie.
Telle est donc cette vision des peuples : beaucoup de races très
défectueuses, et quelques-unes si difformes et si stipudes qu'on doit
les regarder comme des hommes inférieurs.
Mais alors, le Bon Sauvage existe-t-il ?
Buffon nous décrit une belle espèce de sauvages, celle des Indiens
du Canada, « tous, dit-il, assez grands, robustes et assez bien faits...
hardis, courageux, fiers, modérés... »55, mais il ne dit pas qu'ils soient
bons. Raynal connaît des sauvages qui étaient bons. C'étaient les habitants
de l'île de Saint Domingue. Il écrit à leur sujet : « Les Espagnols ont
prétendu que ces insulaires si doux adoraient une multitude d'êtres
malfaisants. On ne le saurait croire. Les adorateurs d'un dieu malfai-
sant n'ont jamais été aussi bons »56. Le malheur est que ces Indiens
bons n'existent plus, la colonisation les ayant fait disparaître. Le Tahitien
de Bougainville est beau, fort, aimable, adroit, industrieux, hospitalier,

... espèce d'avortons de la race humaine » (De la philosophie de la nature, t. IV, p.


49. « 232.
50. De l'homme, p. 223.
51. Histoire philosophique..., t. 1, p. 196.
52. De la philosophie de la nature, t. IV, chapitre VI, article 4.
53. Essai sur les moeurs, éd. 1878, p. 6.
54. «... ces malheureux avortons du genre humain » (De la philosophie de la nature, t. IV, p. 201.
55. De l'homme, p. 294.
56. Histoire philosophique, t. III, p. 10.
Les « lumières » et les peuples 169

mais on ne saurait le qualifier de bon, tant est cruelle sa manière de


faire la guerre : il tue les enfants mâles de ses ennemis et enlève leurs
femmes. Reste le Tahitien de Diderot, mais celui-ci n'a pas grand
chose à voir avec le Tahitien réel : il n'est qu'un sauvage imaginaire,
un sauvage reconstitué. Bref aucun de nos auteurs ne connaît de bons
sauvages vivant actuellement quelque part sur la surface de la terre.
Ils croient qu'il y en a eu dans un passé assez proche. Ils en imagi-
nent, mais ils n'en ont rencontré aucun sinon dans leur imagination.
Le sauvage qu'ils connaissent n'est pas le Bon Sauvage. Ce n'est pas
non plus le Mauvais Sauvage (au sens de méchant). C'est le Sauvage
défectueux, et parfois si défectueux, qu'on peut dire qu'il n'est pas
bon, comme on dit que n'est pas bonne une variété de plantes ou
d'animaux, qui n'est ni belle à voir, ni utile, ni profitable.
Que penser d'une telle manière de présenter les peuples ?
A l'évidence il s'agit moins de les décrire que de les juger.
S'il s'agissait de les décrire, on peindrait leurs moeurs. Or ni Buf-
fon, ni Raynal, ni Voltaire (qui pourtant intitule son ouvrage Essai
sur les moeurs) ne peignent les moeurs. La manière de vivre propre à
ces peuples et leurs us et coutumes ne les intéressent pas vraiment.
Comment se marie-t-on ? Quelle est la structure de la famille ? Com-
ment les enfants sont-ils éduqués ? Quelles sont les solidarités, les fidélités,
les liens de dépendance, les strates sociales ? Quelles institutions ? Quelles
lois ? Bougainville entre dans ce détail, mais il est le seul. Les autres
passent à côté, préférant juger, évaluer.
La raison de leur indifférence est leur philosophie de la vie. A
ces actions des peuples, à leur vie quotidienne, à leur moeurs, ils ne
voient aucun sens, aucune finalité. Ils n'y voient que de purs com-
portements. Pour eux comme pour la majorité des penseurs éclairés,
la seule intention raisonnable qui puisse déterminer de manière vala-
ble les actions des hommes, est le désir de satisfaire leurs besoins matériels.
La seule aspiration conforme à la nature de l'homme est l'appétit de
jouissance57. Aussi bien tout ce qui dans la vie des peuples ne leur
paraît pas correspondre à cette intention ou manifester cet appétit,
est à leurs yeux accessoire ou sans intérêt, ou bien encore bizarre et
absurde. Quand par hasard Voltaire décrit les moeurs, il n'est ques-
tion que de superstitions monstrueuses ou de crimes affreux. Voici
les « moeurs des Indiens du Canada :
» « La guerre, ce crime et ce
fléau de tous les temps et de tous les hommes n'avait pas chez eux,
comme chez nous, l'intérêt pour motif ; c'était d'ordinaire l'insulte

57. D'Holbach écrit : «Jouis, voilà ce que la nature t'ordonne, consens que d'autres jouissent,
voilà ce que te prescrit l'équité, mets les à portée de jouir, voilà le conseil que te donne l'humanité
sacrée... » (Système de la nature (1770), rééd., 2 vol., Paris, Fayard, 1990, t. 1, p. 107).
170 Jean de Viguerie

et la vengeance qui en étaient le sujet... Ce qu'il y avait de plus horri-


ble chez les Canadiens est qu'ils faisaient mourir dans les supplices
leurs ennemis captifs et qu'ils les mangeaient »58. Poullain de Saint-
foix prétend décrire les moeurs. En réalité il fait collection d'usages
singuliers dont il se plait à souligner l'absurdité. Voici un échantil-
lon : « Le Roi du Congo choisit quelquefois pour se promener un
jour où il fait beaucoup de vent ; il ne met son bonnet que sur une
oreille ; et si le vent le fait tomber, il impose une taxe sur les habi-
tants de la partie du Royaume d'où le vent a soufflé »59. Buffon, lui,
n'éprouve aucune curiosité pour les divertissements ou les crimes des
sauvages. Ces sortes de sauvageries lui paraissent indignes de retenir
l'attention d'un véritable savant :
« Je ne crois pas, écrit-il, devoir m'étendre beaucoup sur ce qui
a rapport aux coutumes de ces nations sauvages... Certaines nations
mangent leurs ennemis d'autres les brûlent, d'autres les mutilent...
toute nation où il n'y a ni maître, ni loi, ni règle, ni société habi-
tuelle, est moins une nation qu'un assemblage tumultueux d'hommes
barbares et indépendants qui n'obéissent qu'à leurs passions particu-
lières... » 60
.
On en juge donc au lieu de décrire, et d'ailleurs il n'y a rien à
décrire, à moins que l'on aime les singularités. On prononce un dou-
ble jugement. D'absurdité d'abord, de non conformité ensuite. D'absur-
dité : les façons d'agir des sauvages n'ont pas de sens. De non confor-
mité : les moeurs de ces peuples ne sont pas conformes au code idéo-
logique moral et esthétique des « lumières ». On ne cherche pas à savoir
quelle finalité les peuples donnent à leur existence. On se borne à
les évaluer d'après ce code abstrait et qui n'est pas le leur. Nos auteurs
ignorent ce que peut être « une éthique fondée sur la tradition et sur
la continuité des moeurs »61. Ils jugent selon une morale qui n'est
qu'un système idéologique et soumettent le monde entier à sa loi61*".
La sentence peut aller jusqu'à l'exclusion. Les peuples trop
contraires au modèle imposé, risquent la dégradation. Le sauvage

58. Essai sur les moeurs, Ed. Soc, p. 278.


59. Essais historiques sur Paris, t. V, p. 68.
.
60. De l'homme, p. 296.
61. C'est ainsi que dans son ouvrage Incarnation de l'homme (Paris, 1942) le philosophe Marcel
De Corte définit la morale traditionnelle. Cette définition vient à propos de la morale nouvelle qui
selon ce philosophe aurait remplacé l'ancienne. Voici le passage entier : « L'activité morale n'est
plus dirigée par l'amour des biens qui perfectionnent la nature de l'homme, mais par un code univer-
sel et par un règlement canonique de conduite. A une éthique fondée sur la tradition et sur la conti-
nuité des moeurs se substitue une morale nouvelle établie sur la loi et qui, peu à peu, se vide de
son caractère continu pour n'être plus qu'un système abstrait promulgué par le législateur » (p. 71)
61èlr. Nous avons été surpris de lire sous la plume de Monsieur Georges Gusdorf que l'anthro-
«
pologie scientifique des Lumières... renonce au dogmatime moral » (Dieu, la nature et l'homme...,
op. cit. supra, p. 359).
Les « lumières » et les peuples 171

défectueux étant un mauvais homme, n'est presque plus un homme61


.
Si des peuples sont trop laids, ou bien s'ils sont trop superstitieux,
on les déclarera sous-hommes ou même semblables à des animaux.
Ce qui rend très aléatoire l'appartenance à l'humanité.

* *

Ce n'est pas tout de constater les différences entre les espèces. Il


faut encore les expliquer. Là dessus chaque auteur à son propre système.
L'idée de Voltaire dans l'Essai sur les moeurs est celle de la Nature
productrice — il ne dit pas comme Lucrèce « créatrice »62 : telle variété
est produite ici et telle autre là. Cela se passe comme pour les variétés
de champignons ou les races animales. Evoquant le peuplement des
pays du Grand Nord, l'auteur de l'Essai écrit : « La nature qui n'a
mis que les rennes ou les rangifères dans ces contrées, semble y avoir
produit les Lapons »63. Il écrit encore : « Les blancs et les nègres et
les rouges et les Lapons, et les Samoyèdes et les Albinos, ne viennent
certainement pas du même sol »64. Comme les plantes et comme les
animaux les hommes sont des productions du sol. Et comme les sols
sont différents, les hommes le sont aussi. C'est tout simple.
C'est tout simple, mais alors on ne peut plus croire au premier
homme, et Voltaire dans le Dictionnaire philosophique se moque de cette
croyance :
« Comment se peut-il qu'Adam qui était roux et qui avait des che-
veux, soit le père des nègres qui sont noirs comme de l'encre et qui
ont de la laine noire sur la tête » 65.
Il ne croit pas non plus aux grandes migrations. Puisque le sol
produit des hommes, pourquoi vouloir absolument que les hommes
d'un pays soient venus d'un autre pays ? « Se peut-il qu'on demande
encore d'où sont venus les hommes qui ont peuplé l'Amérique ? On
doit assurément faire la même question sur les nations des terres aus-
trales... On a trouvé des hommes et des animaux partout où la terre
est habitable ; qui les y a mis ? On l'a déjà dit ; c'est celui qui fait
croître l'herbe des champs : et on ne devrait pas être plus surpris de
trouver en Amérique des hommes que des mouches »66.

61ter Buffon écrit : « L'on n'a trouvé des animaux domestiques que chez les peuples déjà civili-
.
ses ; cela ne prouve-t-il pas que l'homme dans l'état de sauvage n'est qu'une espèce d'animal incapa-
ble de commander
aux autres , » (Quadrupèdes, t. III, p. 175).
62. « Rerum creatrix natura ».
63. Essai sur les moeurs, éd. Garnier Pomeau, t. II, p. 140.
64. Ibid.
65. Dictionnaire philosophique, article Adam.
66. Essai sur les moeurs, éd. 1878, p. 9.
172 Jean de Viguerie

Cependant la Nature (ou le sol) n'agissent pas entièrement au hasard.


Il y aurait un certain ordre dans ses productions. Il y aurait une hié-
rarchie. Un passage de l'Essai sur les moeurs semble indiquer l'adhésion
de l'auteur à la thèse de la « chaîne des êtres », système impliquant
des degrés intermédiaires entre l'homme et l'animal. Voici ce texte :

« Les Albinos sont au-dessous des nègres pour la force du corps


et de l'entendement, et la nature les a peut-être placés après les nègres
et les Hottentots au-dessus des singes, comme un des degrés qui des-
cendent de l'homme à l'animal »67.
Voltaire avait défendu la même thèse dans le Traité de métaphysique
(1734), mais d'une manière beaucoup plus convaincue. Ici il dit « peut-
être ». Huit ans après, dans le Dictionnaire philosophique (1764) il ne
sera plus sûr du tout. Il ironisera même : « Cette hiérarchie, écrira-t-
il, plaît beaucoup aux bonnes gens qui croient voir le pape et ses car-
dinaux, suivis des archevêques, des évêques, après quoi viennent les
curés, les vicaires, les simples prêtres... » 68. Il se demandera si cette
« chaîne » existe vraiment : « N'y a-t-il visiblement un vide entre le
Singe et l'Homme ? » 69. Plus de chaîne donc, mais cela ne signifie
pas forcément que Voltaire veuille réhabiliter les Albinos et les Nègres.
S'il ne les considère plus comme des chaînons intermédiaires entre
le singe et l'homme, cela veut peut-être dire qu'il les range parmi
les singes.
UEssai contient également l'idée de l'améhoration des espèces. L'his-
toire de l'humanité serait celle d'une amélioration. L'espèce humaine
serait partie de très bas. Il y aurait eu d'abord P« état de brutes »
(« Cet état de brutes où le genre humain a été fort longtemps » 70).
Les hommes alors n'avaient même pas de langage (« Quelle langue
parleront ces familles sauvages et barbares ? Elles seront sans doute
très longtemps sans en parler aucune »71). Ensuite des progrès seraient
intervenus, mais inégaux selon les espèces. D'autres progrès pour-
raient encore se manifester. Il n'est pas interdit de supposer que des
peuples aujourd'hui sauvages et stupides deviennent un jour sages et
éclairés. De quoi cela dépend-il ? La réponse de Voltaire est sans équi-
voque. Il la donne dans le Septième entretien de l' A.B. C. : cela dépend
de la constitution physique de ces peuples, cela dépend, comme il dit,
de leurs « organes ». Voici le texte :
« ... le Brasilien est un animal qui n'a pas encore atteint le com-
plément de son espèce. C'est un oiseau qui n'a ses plumes que fort

67. Essai sur les moeurs, Ed. Soc, p. 71.


68. Dictionnaire philosophique, article Chaîne des Etres.
69. Ibid.
70. Essai sur les moeurs, éd. 1878, p. 9.
71. Ibid., p. 22.
Les « lumières » et les peuples 173

tard, une chenille enfermée dans sa fève, qui ne sera papillon que
dans quelques siècles. Il aura peut-être un jour des Newton et des
Locke et alors il aura rempli toute l'étendue de la carrière humaine,
supposé que les organes du Brésilien soient assez forts et assez souples
pour arriver à ce terme ; car tout dépend des organes » 72. Texte très éclai-
rant, non seulement pour la philosophie de l'histoire de Voltaire, mais
aussi pour ses théories au sujet de l'instruction du peuple. On sait
qu'il était hostile à une telle instruction, mais on voit bien ici l'une
des raisons profondes de cette hostilité, et sans doute la principale.
Certes Voltaire méprise le peuple (« il est à propos que le peuple
...
soit guidé, et non pas qu'il soit instruit, il n'est pas digne de l'être »73),
mais surtout il ne croit pas que l'éducation puisse faire évoluer un
peuple, tout, selon lui, dépendant « des organes ». Que sert d'ins-
truire le peuple, si ses organes ne lui en donnent pas la « capacité » ?
Un passage de la correspondance est révélateur : « Je doute, écrit Voltaire
à propos du peuple, que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ou
la capacité de s'instruire » 74. La condamnation de l'instruction popu-
laire est donc pour une bonne part une condamnation raisonnée, une
condamnation fondée sur une certaine idée de l'homme et des peuples.
L'explication voltairienne se présente en définitive comme un système
complexe. Tentons de la résumer. S'il y a des variétés, c'est parce
que la Nature les produit. Y a-t-il des espèces intermédiaires entre
le singe et l'homme ? Voltaire le croit encore au moment où il écrit
l'Essai. Il ne le croit plus quand il compose le Dictionnairephilosophique.
Enfin il admet la possibilité d'un perfectionnement des espèces en fonction
de leur constitution physique.
Le système de Buffon est plus simple et très différent. Buffon pense
qu'il n'y avait au début qu'une seule espèce divisée ensuite en plu-
sieurs espèces différentes à cause des influences conjuguées du milieu
physique, de la manière de vivre et de se nourrir. En somme il y
a des différences, mais elles ne sont pas comme chez Voltaire des dif-
férences essentielles. C'est le passage souvent cité :
« Tout concourt donc à prouver que le genre humain n'est pas
composé d'espèces essentiellement différentes, qu'au contraire il n'y
a eu originairement qu'une seule espèce d'hommes qui, s'étaient mul-
tipliée et répandue sur toute la surface de la terre, a subi différents
changements par l'influence du climat, par la différence de la nourri-
ture, par celle de la manière de vivre... que d'abord ces altérations

72. L'A.B.C., Dialogues et anecdoctes philosophiques. Avec introduction, notes et rapprochements


par Raymond Naves, Paris, Garnier, 1930, p. 297.
73. Lettre à Damilaville, 19 mars 1766, Correspondance, Pleïade, t. 8, n° 9346.
74. Lettre à Damilaville, 1er mars 1766, ibid., n° 9373.
174 Jean de Viguerie

n'étaient pas si marquées et ne produisaient que des variétés indivi-


duelles ; qu'elles sont ensuite devenues variétés de l'espèce, parce qu'elles
sont devenues plus générales, plus sensibles et plus constantes par l'action
continue de ces mêmes causes, qu'elles se sont perpétuées et qu'elles
se perpétuent de génération en génération, comme les difformités ou
les maladies des pères et des mères passent à leurs enfants » 75. On
notera l'analogie entre la transmission des maladies et la perpétuation
des variétés de l'espèce. Buffon veut-il indiquer par là que la diversi-
fication du genre humain n'a pas été un bien ?
Il est très systématique et veut que tous les facteurs de son système
agissent toujours conjointement. C'est ainsi qu'il fait dépendre la couleur
noire non pas seulement du climat, mais encore de la nourriture et
de la manière de vivre : « il y a apparence, écrit-il, qu'avec le temps
...
un peuple blanc transporté du nord à l'équateur, pourrait devenir
brun et même tout à fait noir, surtout si ce peuple changeait de moeurs
et ne se servait pour nourriture que des productions du pays chaud
dans lequel il aurait été transporté... » 76.
Un lien très curieux est établi entre la couleur sombre et la sauva-
gerie. Ils ne sont pas sauvages parce qu'ils sont noirs, mais ils sont
noirs parce qu'ils sont sauvages. Dans un sens c'est plus logique et
plus facile à faire comprendre. L'explication vaut également pour le
basané. Les Tartares en sont la preuve : « tous les Tartares sont
...
basanés, tandis que les peuples d'Europe qui vivent sous la même
latitude sont blancs. On doit, ce me semble, attribuer cette différence
à ce que les Tartares sont toujours exposés à l'air, qu'ils n'ont ni
villes, ni demeures fixes... qu'ils vivent d'une manière dure et sau-
vage... » 77. La couleur des Chinois forme une autre preuve. Nous
apprenons — mais que n'apprend-on pas chez Buffon ? — que si les
Chinois sont « plus blancs » que les Tartares, c'est parce qu'ils sont
plus civilisés : « Pourquoi les Chinois sont-ils plus blancs que les Tar-
tares... ? C'est parce qu'ils habitent dans les villes, parce qu'ils sont
policés, parce qu'ils ont tous les moyens de se garantir des injures
de l'air et de la terre » 78.
A la différence de Voltaire, Buffon n'évoque nulle part la pos-
sibilité d'une amélioration des espèces. S'il constate une évolution,
celle-ci va toujours dans le sens d'une détérioration. C'est ce qu'il
appelle « dégénéresence » 79. Pourquoi les peuples dégénèrent-ils ?

75. De l'homme, p. 320.


76. Ibid., p. 291-292.
77. Ibid, p. 318.
78. Ibid., p. 318-319.
79. A propos des Lapons il écrit : « Ces hommes qui paraissent avoir dégénéré de l'espèce humaine.,
(p. 223).
Les « lumières » et les peuples 175

Parce que leur nourriture est mauvaise, parce que leur genre de vie
est trop rude :
« Des nourritures grossières, malsaines ou mal
préparées, peuvent
faire dégénérer l'espèce humaine ; tous les peuples qui vivent miséra-
blement sont laids et mal faits ; chez nous mêmes les gens de la cam-
pagne sont plus laids que ceux de la ville »80.
Le milieu naturel est aussi à considérer :
« L'air et la terre influent beaucoup sur la
forme des animaux,
des plantes »81. L'altitude est aussi très importante : si les paysans
du « plat pays » sont stupides, ceux des hauteurs sont intelligents. Le
système buffonien est plein d'ingéniosité.
Celui de Delisle de Sales ne présente pas moins d'intérêt. C'est
une combinaison assez originale des trois thèses du monogénisme, de
la chaîne des êtres et de la dégénérescence des espèces.
Du monogénisme : à la différence de Voltaire qui est polygéniste,
Delisle de Sales attribue un seul et même père à toutes les variétés
de l'espèce humaine. Comment est-ce possible ? C'est possible, répond
Delisle de Sales, c'est possible et vraisemblable si l'on suppose que
dans les « réservoirs générateurs » du premier homme « étaient enfer-
més le ver père de tous les nègres qui habitent la zone torride, ainsi
que le ver, source de tous les nains qui naissent en Laponie, et le
ver, tige de tous les géants qu'on a trouvés sur la terre des Pata-
gons »82. Cette solution du « ver » spécialisé n'est pas propre à Delisle
de Sales. Formey y recourt lui aussi dans son article Nègres83.
La thèse de la « chaîne des êtres » ne lui est pas propre non plus.
Nous l'avons déjà rencontrée chez Voltaire et nous savons que d'autres
auteurs la soutiennent. Mais elle est présentée ici de manière explicite
et claire. En résumé pour cet auteur les différentes variétés de l'espèce
humaine sont comme les anneaux d'une chaîne et correspondent à
des degrés de qualité. Aux degrés inférieurs on trouve en descendant,
d'abord le Nègre, puis l'Albinos, puis l'orang-outang, qualifié par
Delisle de Sales de « bipède anthropomorphe »84 auquel il semble attri-
buer la fonction de chaînon intermédiaire entre l'humanité et l'ani-
malité, voyant en lui « le premier des singes et le dernier des hom-
mes »85. Plus homme que singe toutefois, mais homme dégénéré.

80. P. 319-320.
81. Ibid..
82. Delisle de Sales, De la philosophie..., t. IV, ch. IV, article Ier, p. 176.
83. « Si l'on admettait le système des vers... le ver père des nègres, contenait de vers en vers
tous les habitants d'Ethiopie, le ver Darien, le ver Hotentot et le ver Patagon avec tous leurs descen-
dants, étaient déjà transformés et devaient peupler un jour les parties de la terre où l'on trouve ces
peuples » (article Nègres, cité, p. 835.
85. Ibid..
176 Jean de Viguerie

Delisle de Sales a beau avoir de la sympathie pour l'orang-outang,


sympathie qu'éprouvent avec lui plusieurs penseurs des « lumières »86,
il ne le tient pas moins pour un dégénéré. «... c'est, dit-il, un homme
dégénéré » 86 bis
.
Car l'espèce humaine est susceptible de dégénérescense. Mais alors
que chez Buffon la dégradation dépendait de facteurs extérieurs à
l'homme, elle vient ici de l'homme lui-même et de telle manière qu'il
ne peut y échapper. Car l'homme est doublement la cause de sa dégé-
nérescence : il l'est par son action ; il l'est aussi par la fragilité de
sa « machine ». « Surtout, écrit Delisle de Sales, il importe de distin-
guer la dégénération qui est l'ouvrage des hommes de celle qui est
la suite de l'action des parties hétérogènes qui composent notre
machine »87. Par « l'ouvrage des hommes » Delisle entend les muti-
lations volontaires comme la circoncision des Juifs ou comme la prati-
que des Hottentotes de se couper les seins pour être plus légères à
la course88. Si les peuples plus éclairés échappent à cette sorte de dégé-
nération, ils ne peuvent se soustraire à celle résultant de la fragilité
de la machine humaine, machine trop compliquée pour ne pas se détra-
quer : « Plus une machine est compliquée et plus elle dégénère vrai-
ment : ainsi la machine humaine doit se dégrader plutôt que celle
du polype et du stalactite »89. En somme il vaudrait mieux être un
polype.
Le thème de la dégénérescence des variétés se trouve aussi chez
Raynal. Pour cet auteur la dégradation peut affecter soit le physique,
soit le moral des peuples. Un exemple de dégradation physique est
le blanchiment des nègres : « La couleur de la peau des Africains se
dégénère en allant vers l'Est... »90. Un exemple de dégradation morale,
l'affaiblissement de la religion hindoue : « Une religion allégorique
et morale a dégénéré en un amas de superstitions extravagantes et
obscènes parce qu'on a réalisé des fictions qui n'étaient que des symboles
et des emblèmes »91. La servitude est l'un des facteurs les plus impor-
tants de la dégradation morale. Chez les Guinéens par exemple, les
« ordres inférieurs » et « les esclaves... sont avilis ou dégradés par leurs
occupations ou par leur état »92.

86. Par exemple Diderot qui s'attendrit sur l'orang-outang du Jardin du Roi, lui trouvant
« l'air d'un Saint Jean qui prêche dans le désert » (Le rêve de d'Alembert, édition Vernière, Paris,
1951, p. 165) ou Charles Bonnet qui lui reconnaît des talents (Contemplation de la nature, XII, 47).
86 bis De la philosophie de la nature..., t. V, p. 263.
.
87. Ibid., t. IV, p. 170.
88. Ibid..
89. Ibid..
90. Histoire philosophique, t. 4, p. 119.
91. Ibid..
92. Ibid., t. 4, p. 119.
Les « lumières » et les peuples 177

Ces quatre systèmes de Voltaire, Buffon, Delisle et Raynal diffè-


rent entre eux, mais de peu. Un même déterminisme les réunit. Pour
ces quatre auteurs le moral et le mental de l'homme sont entièrement
conditionnés soit par la machine humaine elle-même, c'est-à-dire la
constitution physique, soit par des influences physiques extérieures.
Il y a là une nécessité93 ; l'homme ne peut pas s'y soustraire. Au déter-
minisme s'ajoute le pessimisme, les perspectives d'évolution n'ayant
rien de réconfortant. Selon Voltaire il se peut que certaines espèces
aujourd'hui très défectueuses connaissent une amélioration, mais on
n'en sait rien, puisque « tout dépend des organes ». Il se peut aussi
qu'elles se détériorent et même que les espèces les meilleures tombent
un jour dans la stupidité et à la sauvagerie : «... le temps viendra
où les sauvages auront des opéras et où nous serons réduits à la danse
du calumet »94. Buffon, Raynal et Delisle de Sales n'envisagent quant
à eux aucune amélioration ; ils ne voient et ne jugent possible que
la dégradation des espèces ou tout au moins d'un grand nombre d'entre
elles. On pourrait dire pour résumer que la division en variétés pro-
vient de la dégénérescence de l'espèce et de son insignifiance. « Que
l'homme est peu de chose, dit Voltaire. On parle moins de lui après
sa mort que d'une poularde : on dit du moins de celle-ci qu'elle est
tendre et bien cuite »95.
Vision peu consolante, mais avec notre dernier auteur en date,
l'abbé Grégoire, un espoir se fait jour, celui d'une possible « régéné-
ration ». Ce mot de « régénération » n'est pas nouveau, mais il prend
vers 1780 une double acception nouvelle, anthropologique et
politique96. C'est le sens que lui donne l'abbé Grégoire en proposant
de « regénérer » une race (celle des Juifs) affligée à ses yeux de nom-
breuses tares et déficiences et présentant selon lui les signes indubita-
bles d'une dégénérescenceaccentuée. Les moyens qu'il préconise sont
une réforme religieuse (« ... les lois rituelles peuvent être modifiées
ou du moins leur exercice peut être omis » 97, la suppression de leur
parler (... on parviendra à extirper cette espèce d'argot, ce jargon tudesco-
hébraïco-rabbinique » 98) et enfin la pleine intégration dans la cité par

93. Il faut peut-être voir ici l'influence du déterminisme astrologique de Boulainvilliers : «Je
nie borne à montrer, écrivait cet auteur, que le caractère propre de chaque nation est déterminé
par des causes astrologiques » (cité par D. Venturino, Le ragioni délia tradizione, Nobiltà e mondo modemo
in Boulainvilliers (1658-1722), Turin, 1993, p. 68).
94. Voltaire's notebooks,op. cit., II, p. 375.
95. Ibid..
96. Il avait jusqu'alors appartenu exclusivement au vocabulaire des spécialistes soit de religion,
soit de biologie. L'ouvrage de Mme Mona Ozouf, L'homme régénéré (Paris, 1989) traite du concept
révolutionnaire de régénération, mais comme s'il s'agissait d'une pure création révolutionnaire et
sans établir aucun lien avec la pensée des « lumières ».
97. Essai sur la régénération... des Juifs, op. cit., p. 100.
98. Ibid..
178 Jean de Viguerie

l'accès libre à toutes les professions y compris celle de soldat et par


une éducation « éclairée » des enfants. Car il est vain d'essayer d'éduquer
les adultes, dont le « pli est formé »99 ; il vaut mieux « s'emparer de
la génération qui vient de naître » 100 ; on empêchera ainsi « que ne
se propage jusqu'à leurs enfants la contagion du vice et de l'igno-
rance » 101. En somme il s'agit de corriger les Juifs de leurs défauts.
Grégoire emploie le mot « rectifier » : « Il ne faut jamais perdre de
vue, écrit-il, le caractère d'un peuple qu'on veut rectifier » 102.
Grégoire ne s'occupe que des Juifs. Mais si l'on peut régénérer
les Juifs, pourquoi pas les Nègres ? Pourquoi pas les paysans fran-
çais ? Tous les espoirs sont permis. L'amélioration des races humai-
nes devient possible. Certains y avaient déjà pensé, mais par l'eugé-
nisme, lue Journal économique avait même proposé d'enrégimenter les
handicapés et « de faire des régiments de bossus, de boiteux et de
borgnes, pour diminuer d'autant l'extinction des forts hommes que
l'on tire de la campagne, et qui servant dans la troupe, ne sont plus
à portée de se marier dans la suite » 103. « Il y a un Art de changer
la race des animaux, n'y en aurait-il pas pour perfectionner celle des
hommes ? », c'était la question posée par La Chalotais dans son Essai
d'éducation nationale10*. Grégoire parle non de « perfectionner », mais
de « régénérer », mais c'est la même idée. C'est le même projet de
transformer un peuple en « s'emparant » de lui, et de modifier son
« caractère » en agissant sur ses enfants.

La dernière question posée à nos textes était celle des relations


entre les peuples.
Relations qui n'ont rien de fraternel. Certains de nos auteurs (Vol-
taire, Buffon, Raynal) conçoivent l'existence d'un « genre humain »
ou d'une « espèce humaine », mais aucun d'eux ne voit ce genre humain
comme une fraternité des hommes ou comme une société des peuples.
Dans sa Politique tirée de l'Ecriture Sainte Bossuet avait écrit : « Dieu
a établi la fraternité des hommes en les faisant tous naître d'un seul

99. Ibid., p. 165.


100. Ibid., p. 186.
101. Ibid., p. 186.
102. Grégoire écrit encore à propos des enfants : « Rectifions leur éducation pour rectifier leurs
coeurs » (Ibid., p. 108).
103. Journal économique de février 1757, cité dans Joachim Faignet de Villeneuve, L'économie poli-
tique. Projet pour enrichir et perfectionner l'espèce humaine (Londres, 1763), p. 121.
104. Essai d'éducation nationale ou plan d'études pour la jeunesse, 1763, p. 6.
Les « lumières » et les peuples 179

qui pour cela est leur père commun » 105. Il avait écrit aussi à propos
des hommes : « Nul homme n'est étranger à un autre homme » et
à propos des peuples : « Il ne faut... pas penser que les bornes qui
séparent les terres des particuliers et les Etats soient faites pour mettre
la division dans le genre humain... Dieu défend ces aversions qu'ont
les peuples les uns pour les autres » 106. Une telle doctrine est totale-
ment étrangère à nos auteurs : ils soulignent toujours ce qui sépare
et divise et ne voient jamais rien qui rapproche. S'il y a quelque res-
semblance entre les peuples, elle est dans leur méchanceté : « Tout
diffère, écrit Voltaire, entre les Orientaux et nous... La plus grande
ressemblance que nous ayons avec eux est cet esprit de guerre, de
meurtre et de destruction qui a toujours dépeuplé la terre » 107. Com-
ment concevoir une société des peuples, si la seule communauté entre
eux est celle du crime ?
D'ailleurs les peuples sont des races, des variétés différentes. Ce
ne sont pas les mêmes hommes. Le lien d'humanité est ténu. Et la
communication sans objet ni fondement. C'est pourquoi chaque peu-
ple doit rester chez soi et n'a rien à faire chez les autres. Voltaire,
Raynal, Diderot et Delisle de Sales jugent néfastes ou inutiles les entre-
prises européennes d'expansion, de conquête et de colonisation. « Ambi-
tion funeste » dit Voltaire à propos de la colonisation européenne :
« Une ambition qui semblait plus utile au monde, mais qui ensuite
ne fut pas moins funeste, excita enfin l'industrie humaine à chercher
de nouvelles terres et de nouvelles mers » 108. Raynal limite le droit
de coloniser aux terres désertes ou à demi occupées. Il invective les
« Barbares européens » : « Barbares européens, l'éclat de vos entre-
prises en m'en a point imposé. Leur succès ne m'en a point dérobé
l'injustice. Je me suis souvent embarqué par la pensée sur ces vais-
seaux de ces contrées lointaines ; mais descendu à terre avec vous
et témoin de vos forfaits, je me suis séparé de vous » 109. Convertir
les Sauvages à la religion du Christ ? Aucun de nos auteurs n'en reconnaît
la nécessité. Bien au contraire : pour eux les missions ne sont que
des prétextes hypocrites à l'asservissement des peuples : « Les Euro-
péens, écrit Voltaire, n'ont fait prêcher leur religion depuis le Chili
jusqu'au Japon que pour faire servir les hommes, comme des bêtes
de somme à leur insatiable avarice » 110. Quant à civiliser les sauvages,

105. Bossuet, OEuvres choisies... par J. Calvet, Livre Premier, Article premier, p. 332.
106. Ibid., p. 342. Notons cependant que Bossuet fait une exception pour les peuples qu'il juge
«maudits et abominables », mais il ne dit pas quels sont ces peuples : « Il n'y a que certains peuples
maudits et abominables avec qui toute société est interdite à cause de leur effroyable corruption... ».
107. Essai sur les moeurs, éd. Garnier Pomeau, t. II, p. 808.
108. Ibid.,.Ed. Soc, p. 233.
109. Histoire philosophique, Ed. Soc, p. 49.
110. De la philosophie de la nature, t. VI, p. 139.
180 Jean de Viguerie

voilà bien une idée saugrenue. A quoi bon, dit Voltaire, puisque « tout
dépend des organes »? A quoi bon, demande Delisle de Sales, ces
peuples ne sont-ils pas irrécupérables ? : « Partout où les puissances
sont tolérantes, les arts se perfectionnent, les lumières s'augmentent
et les hommes sont heureux ; il ne tiendrait même qu'aux peuples
tolérans de subjuguer les peuples fanatiques qui les environnent, si
les peuples fanatiques valaient la peine d'être subjugués » 111. Surtout
pas, s'écrient Diderot et Raynal. Ce que vous appelez civilisation,
n'est que corruption. Voulez-vous corrompre ces peuples encore inno-
cents ? Selon Diderot « les hommes sont d'autant plus malheureux
qu'ils sont plus civilisés » 112. « Les Caraïbes, observe Raynal,...
n'avaient pas le coeur gâté par les mauvaises institutions qui nous cor-
rompent, ne connaissant ni les infidélités, ni les trahisons, ni les par-
jures... si communs chez les peuples policés » 113. Dès qu'on l'oppose
au colonisateur, mais seulement dans ce cas, le sauvage devient bon.
Si l'on ne peut ni coloniser, ni conquérir, ni christianiser, ni civi-
liser ces peuples lointains, et si ces peuples eux-mêmes n'ont de leur
côté rien à donner de leur culture et de leur religion, nos auteurs n'envi-
sageant même pas qu'ils puissent apporter aux Européens quoique
ce soit de ce genre 114, le seul échange possible est celui du commerce.
Possible et nécessaire afin de satisfaire au meilleur prix les besoins
matériels des Européens. « Ce commerce, écrit Voltaire... n'est sans
doute pas un bien, mais les hommes s'étant fait des nécessités nouvel-
les, il empêche que la France n'achète durement de l'étranger un superflu
devenu nécessaire » 115. La satisfaction des besoins matériels est le seul
fondement des relations entre les peuples. « Ces nations, écrit Vol-
taire, n'avaient nul besoin de nous et... nous avions besoin d'elles »116.
Communication purement alimentaire : il ne s'agit pas d'amitié entre
les peuples. Raynal voit bien dans la relation commerciale une occa-
sion de rapprochement, mais ce rapprochement ne ressemble en rien
à celui de l'amitié, c'est celui de l'offre et de la demande. Evoquant
les bienfaits d'une éventuelle colonisation de l'Afrique du Nord, il

111. De la philosophie de la nature, t. VI, p. 139.


112. « Et les peuples à votre avis, sont d'autant plus malheureux qu'ils sont plus civilisés ? »,
telle la question posée dans le Supplément au Voyage de Bougainville par le personnage nommé A et à
laquelle le personnage nommé B donne une réponse affirmative (Supplément, p. 61).
113. Histoire philosophique, t. IV, p. 19.
114. Les appréciations sur la culture de ces peuples sont généralement péjoratives. Voici par
exemple ce que Raynal écrit des arts et des sciences de l'Inde : « On peut juger de leurs talens pour
les arts, par les ouvrages qui nous viennent de l'Inde. S'ils sont d'une exécution difficile, ils sont
d'ailleurs sans goût et sans élégance. Les sciences y sont encore plus négligées. Ils n'ont aucune con-
naissance en méchanique » (Histoire philosophique, t. I, p. 32).
115. Essai sur les moeurs, Ed. Soc, p. 283.
116. Ibid., p. 116.
Les « lumières » et les peuples 181

écrit : « Les peuples deviennent par degrés aussi étrangers les uns aux
autres qu'ils l'étaient dans les temps barbares. Le vide que forme néces-
sairement ce défaut de communication serait rempli si l'on réduisait
l'Afrique à avoir des besoins et des ressources pour les satisfaire. Le
commerce verrait alors une nouvelle carrière ouverte à son ambi-
tion » 117. Dans la première moitié du siècle on avait déjà cette vision
commerciale des relations internationales, mais le commerce était souvent
présenté comme un moyen d'instaurer la société des peuples. Voici
par exemple ce qu'écrivait dans sa Nouvelle Relation de la France équi-
noxiale, au sujet du commerce de la Guyane, le médecin et explora-
teur Pierre Barrère : «... il n'était pas possible de mieux faire que
d'enrichir ces pays nouvellement établis, en y introduisant le com-
merce. C'est ainsi par cette voye que, de pays déserts inhabités, nous
avons formé les liens de cette société, qui est aujourd'hui entre
nous et tant de peuples sauvages » 118. Cette idée du commerce fédé-
rateur des peuples, ne disparaît pas complètement après 1750, mais
on ne la trouve plus que chez des auteurs d'inspiration plus ou moins
chrétienne, tels que Mgr de Boisgelin 119. Les autres auteurs ne voient
rien au-delà de la satisfaction des besoins. Car ils font des peuples
ce qu'ils font de l'homme, des êtres de besoin. Ils commercialisent
les peuples.
Vont-ils pour autant justifier la traite des esclaves ?
Dans la première moitié du siècle il n'avait pas manqué de bons
esprits pour le faire. On avait pu lire sous la plume du fameux écono-
miste éclairé Melon, que « l'usage des esclaves dans nos colonies »
n'était « contraire ni à la religion, ni a la morale »120. Ce grand penseur
en proposait même l'extension à la métropole 121. Dans ces années

117. Hist. phil., Ed. Soc, p.


167. Cependant Raynal suggère de préparer le terrain en favorisant
les mariages mixtes. On importerait dans ces régions lointaines quelques centaines de jeunes hom-
«
mes, quelques centaines de jeunes femmes... Les hommes auraient épousé les femmes, les femmes
auraient épousé les hommes de la contrée... De cette heureuse confiance serait sortie la paix. Le
commerce s'établit sans trouble entre les hommes qui ont des besoins réciproques... Tels seraient
les heureux effet que produirait dans une colonie naissante l'attrait du plus impérieux des sens
»
(Ibid., p. 150-151).
118. Nouvelle relation de la France équinoxiale contenant la description des côtes de la Guyane, de l'Isle de
Cayenne, le Commerce de cette Colonie... Les Moeurs et Coutumes des âifférens Peuples Sauvages qui l'habitent...
par Pierre Barrère, 1743, in-12, 250 p., p. 53.
119. Il existe plusieurs écrits de cet auteur sur ce thème. Voici le passage le plus caractéristique :
« Le commerce semble tendre à faire un seul empire de tous les empires, un seul peuple de tous
à fonder une nation unique, immortelle, qui n'ait plus d'autre nom que celuy du genre
les peuples,
humain » Opinion de M. l'Archevêque d'Aix sur l'Etablissement du Papier-Monnaie, prononcée dans la séance
de l'Assemblée Nationale, le 15 avril 1790.
120. «L'usage des Esclaves dans nos Colonies nous apprend que l'esclavage n'est contraire ni
à la Religion, ni à la Morale : Ainsi nous pouvons examiner librement s'il serait plus utile de l'éten-
dre partout » (J.-F. Melon, Essai politique sur le commerce, s.l., 1734, p. 66-67).
121. Ibid..
182 Jean de Viguerie

là on n'avait pas de respect humain et l'on disait franchement les cho-


ses. Déplorant la disparition de la traite des esclaves indiens, le méde-
cin Pierre Barrère souhaitait que l'on y remédie par la traite des noirs
et ne voyait pas d'autre moyen de développer la colonie de la Guyane :

«... pour cela il faudrait des Nègres : et c'est précisément ce qui


manque dans la Colonie. Il seroit donc fort à souhaiter qu'on envoyât
à Cayenne des vaisseaux négriers... Ce seroit un moyen sûr pour donner
une nouvelle force à cette Colonie et l'unique pour maintenir l'abon-
dance et y faire fleurir le commerce »122. A l'inverse, il est vrai, Mon-
tesquieu condamnait l'esclavage 123, le déclarant inutile et « contraire
à la nature », mais Montesquieu était probablement le seul à condamner.
Dans la seconde moitié du siècle il y a encore des tentatives de
justifications (par exemple celle de Linguet et celle de Malouet124),
mais elles sont plus rares, et nous trouvons même chez trois de nos
auteurs, Buffon, Voltaire et Raynal, des critiques assez sévères.
On notera cependant que pour Buffon et Voltaire leurs critiques
portent sur les mauvais traitements infligés aux esclaves et non sur
l'esclavage lui-même.
Voici le texte de Buffon :
« L'humanité se révolte contre ces traitements odieux que l'avi-
dité du gain a mis en usage... On les force de travail ; on leur épar-
gne la nourriture... Comment des hommes à qui il reste quelque sen-
timent d'humanité, peuvent-ils adopter ces maximes et chercher à légi-
timer par ces raisons les excès que la soif de l'or leur fait commet-
tre ? » 125
Et celui de Voltaire :
« Nous allons acheter ces nègres sur la côte de Guinée, à la côte
d'Or, à celle d'Ivoire. Il y a trente ans qu'on avait un beau nègre
pour cinquante livres ; c'est à peu près cinq fois moins qu'un boeuf
gras. Cette marchandise humaine coûte aujourd'hui en 1772, envi-
ron quinze cent livres. Nous leur disons qu'ils sont hommes comme
nous, qu'ils sont rachetés du sang d'un Dieu mort pour eux, et ensuite
on les fait travailler comme des bêtes de somme, on les nourrit plus
mal ; s'ils veulent s'enfuir, on leur coupe une jambe... après cela nous
osons parler du droit des gens ! » 126.

122. Nouvelle relation..., op. cit., p. 119.


123. L'esclavage est... aussi opposé au droit civil qu'au droit naturel » (Esprit des lois, XV, 2)-
«
124. Linguet dans sa Théorie des lois civiles (1767) et Malouet dans son Mémoire sur l'esclavage des
nègres (Neufchâtel, 1788). Ce dernier juge la condition de l'esclavage préférable dans un sens à celle
du pauvre ouvrier libre : « A quoi sert au Pauvre la liberté lorsqu'elle ne lui procure pas le moyen
de subsister ? »(p. 21).
125. De l'homme, Duchet, p. 284. Le passage se termine par ces mots qui sont une manière
de tourner la page : « Mais laissons ces hommes durs et revenons à notre objet ».
126. Essai sur les moeurs, Ed. Soc, p. 282.
Les « lumières » et les peuples 183

On a beau tourner ce passage dans tous les sens, on ne peut y


voir une réclamation pour l'abolition de l'esclavage. D'ailleurs nous
avons d'autres textes de Voltaire où l'esclavage est justifié comme naturel
avec le raisonnement suivant : les nègres étant noirs sont inférieurs
et donc destinés à la servitude :
« Il y a, lisons-nous dans l'Essai sur les moeurs, il y a dans chaque
espèce d'hommes, comme dans les plantes, un principe qui les diffé-
rencie : la membrane muqueuse des nègres, reconnue noire et qui
est la cause de leur couleur, en est la preuve manifeste... La nature
a subordonné à ce principe différents degrés de génie et ces caractères
des nations qu'on voit si rarement changer. C'est par là que les nègres
sont les esclaves d'autres hommes » 127.
Raynal est le seul à dénoncer l'esclavage lui-même et non pas seu-
lement les mauvais traitements infligés aux esclaves : « Quiconquejustifie
un si odieux système, mérite du philosophe un profond mépris, et
du Nègre un coup de poignard » 128.
Il est aussi le seul qui réclame la libération des esclaves :
« Brisons les chaînes de tant de
victimes de notre stupidité, dussions-
nous renoncer à un commerce qui n'a que l'injustice pour base et
le luxe pour objet » 129.
Ce sont là de généreux principes, mais lorsqu'il s'agit de les appli-
quer, l'abbé se montre moins empressé.
Tout d'abord il exclut de libérer la génération présente des adul-
tes :
Ces hommes stupides qui n'auraient pas été préparés à un chan-
«
gement d'état, seraient incapables de se conduire eux-mêmes. Leur
vie ne serait qu'une indolence habituelle et un tissu de crimes » 130.
Seraient libérés seulement leurs enfants, mais à partir de l'âge de
vingt ans et « pourvu que leur conduite n'ait pas mérité de reproches
graves » 131.
Enfin Raynal a soin de présenter la libération des noirs comme
un moyen de les rendre plus efficaces et plus rentables :
« Leurs journées seront plus chères que celles des
esclaves, mais
elles seront aussi plus fructueuses » 132.
D'ailleurs il ne faudra pas se contenter de les libérer, mais si l'on
veut continuer à en tirer le meilleur profit, on devra aussi aussi les
intégrer. Raynal dit les « asservir » aux lois :

127. Cité par C. Biondi, op. cit., p. 150.


128. Histoire phil, Ed. Soc, p. 199.
129. Ibid..
130. Ibid..
131. Ibid., p. 200.
132. Ibid..
184 Jean de Viguerie

En rendant à ces malheureux la liberté, ayez soin de les asservir


«
à vos lois et à vos moeurs, de leur offrir vos superfluités. Donnez leur
une patrie, des intérêts à combiner, des productions à faire naître,
une consommation analogue à leur goût, et vos colonies ne manque-
ront pas de bras qui, soulagés de leurs chaînes, en seront plus actifs
et plus robustes. » 133
On substituera ainsi le conditionnement à la servitude.

Nous conclurons maintenant.


Par une comparaison et quelques hypothèses.
Nous comparerons la vision de l'humanisme chrétien et celle des
« lumières ».
Pour l'humanisme chrétien l'étude des peuples consistait en fait
en une enquête sur l'homme. Il s'agissait de découvrir la nature humaine
à travers les moeurs des différentes nations. Un esprit d'optimisme
animait l'exploration, la diversité des peuples étant reçue comme un
bien, comme un effet de la Providence : « Ce n'est point de merveil-
les, écrivait Sébastien Munster dans sa Cosmographie, que les hommes
aient entre eux, non seulement diverses fortunes, mais aussi diverse
nature, diverses moeurs... Dieu l'a ainsi ordonné afin que ainsi les
hommes fussent produits de diverse nature, divers courage... Et que
chacun se contentast de sa condition pour ne faire à autrui nul repro-
che de la sienne. » 134 La diversité faisait donc apparaître la richesse
de l'humanité. L'enquête sur les peuples renforçait chez les humanis-
tes leur conviction de la grandeur de l'homme et le sentiment de leur
propre dignité : à mieux connaître les peuples ils se sentaient plus
hommes 135.
Le point de vue des « lumières », si l'on en juge par les auteurs
étudiés, est très différent. Il ne s'agit plus du tout de connaître la
nature humaine. On veut seulement dénombrer les variétés de l'espèce
et faire ressortir les différences, les qualités de certaines et les défauts
des autres. Nous sommes dans un système différentialiste et inégali-
taire. L'unité du genre humain n'a plus aucune réalité. Nous som-
mes dans un système pessimiste au sujet de l'homme. Certes Voltaire

133. Ibid., p. 201.


134. Cité par F. de Dainville, La géographie des humanistes, Paris, 1940, p. 95.
135. « La curiosité des humanistes s'intéressajusqu'à l'indiscrétion à tout ce qu'on pouvait lui
dire sur les hommes des autres pays ou des autres continents, sur leurs coutumes, leurs moeurs et
leurs actes ; à les connaître ils se sentaient plus hommes » (F. de Dainville, op. cit., p. 77).
Les « lumières » et les peuples 185

et Buffon admettent une supériorité de l'homme sur l'animal. « L'homme,


dit Buffon, est supérieur aux animaux par la pensée, par le langage
et par la vie en société » 136. Mais la supériorité ne fait pas forcément
la dignité. D'ailleurs ni Voltaire, ni Buffon, ni aucun de nos auteurs
n'attribuent à l'homme une « dignité éminente » 137. La supériorité elle-
même n'est que thérorique et ne vaut que pour l'homme en général.
Quand on entre dans le détail, elle s'en va en fumée. La supériorité
du langage ? Il y a des peuples qui ne parlent pas vraiment, comme
ces naturels du Cap que mentionne Voltaire : leurs « organes de la
voix sont différents des nôtres ; ils forment un bégaiement et un glous-
sement qu'il est impossible aux autres hommes d'imiter » 138. L'avan-
tage de la pensée ? Il y a des peuples qui ne pensent pas. Des nègres
de Guinée Buffon écrit « que d'eux-mêmes ils ne pensent à rien, qu'ils
n'ont point de mémoire, que le passé leur est aussi inconnu que l'ave-
nir » 139. Quant à la vie en société, il est tant de peuples que leurs
usages barbares et leurs régimes informes privent de cet avantage.
Enfin certains peuples, non seulement ne bénéficient d'aucun avan-
tage sur les animaux, mais encore leur semblent inférieurs. Compa-
rant « des singes, des éléphants et des nègres », Voltaire écrit : « Si
je jugeais des choses par le premier effet qu'elles font sur moi, j'aurais
du penchant à croire d'abord que de tous ces êtres, c'est l'éléphant
qui est l'animal raisonnable » 140.
Pessimisme au sujet de l'homme, et pessimisme quant à sa raison.
Car s'il est une humanité, elle n'est partout que « superstition », c'est-
à-dire déraison. Pour tous nos auteurs, tous les peuples, à de rares
exceptions près (les Chinois par exemple141), sont infestés de « supers-
tition ». Saintfoix est intarissable sur la bêtise et la superstition des
nations tant civilisées que sauvages. Il n'en finit pas de recenser leurs
bizarreries et leurs sottises. Ayant noté l'usage chez de nombreux peuples
d'humilier leurs idoles quand elles ne leur accordent pas ce qu'ils deman-
dent, il observe : «... il faut que ces peuples aient l'entendement bien
borné car enfin puisqu'ils croient que ces idoles ont du pouvoir, ils
doivent craindre leur vengeance » 142. Les Tahitiens de Bougainville,

136. De l'homme, p. 7.
137. Pourtant Madame Duchet écrit que « l'éminente diginité de l'homme est affirmée chez
Buffon » (Introduction de l'ouvrage de Buffon, De l'homme, édition citée, p. 9). Pourtant le texte
de Buffon ne contient rien de semblable. Il n'y est question que des avantages de l'homme sur l'ani-
mal, rien de plus.
138. Essai sur les moeurs, Ed. Soc, p. 237.
139. De l'homme, p. 293.
140. Cité par C. Biondi, op. cit., p. 158.
141. Unanimité philosophique en faveur des Chinois. Raynal n'est pas le moins convaincu :
" La superstition, écrit-il, qui partout ailleurs agite les nations... est sans faveur à la Chine » (Hist.
PM-, t. 1, p. 92).
142. Essais historiques sur Paris, op. cit., t. V, p. 44.
186 Jean de Viguerie

malgré toutes leurs qualités, n'échappent pas à la contagion : ils « sont


fort supertistieux » 143. « L'ignorance, écrit Voltaire, et l'infâme supers-
tition couvrent la terre » 144. A croire, selon le même Voltaire, que
l'unité du genre humain n'est faite que par sa bêtise : « Le plus grand
défaut du genre humain, écrit-il encore, est d'être sot et poltron » 145.
Il y a des variétés bien sûr, mais finalement ces variétés ont peu d'impor-
tance en face de la stupidité universelle. Comme le dit Voltaire, la
« grande question » est « de savoir jusqu'à quel degré le peuple, c'est
à dire neuf parts du genre humain sur dix, doit être traité comme
des singes » 146.
Vision des peuples ou rejet des peuples ? On est passé en moins
d'un siècle147 de la connaissance de l'homme à la distinction des races,
de l'optimisme au pessimisme, d'une curiosité sans cesse en éveil et
volontiers admirative à une sorte d'éloignement parfois mêlé de mépris
ou même de répugnance. Voilà de grands changements.
Comment les expliquer ? On voit les peuples comme on voit l'homme.
La vision des peuples est le reflet de la conception de l'homme. Or
une conception de l'homme, c'est de la philosophie. N'étant pas nous-
même philosophe, nous ne pouvons trop nous avancer sur ce terrain.
Voici seulement quelques hypothèses de recherche. Aux philosophes
de les vérifier.
Nous croyons en premier lieu que la philosophie cartésienne de
l'homme a exercé une grande influence et contribué fortement à modifier
la vision des peuples. Du temps de l'humanisme chrétien, c'est-à-dire
jusqu'au milieu du dix-septième siècle, prédominait encore la philo-
sophie traditionnelle, la « philosophia perennis », celle de l'aristoté-
lisme et de la scolastique thomiste ou scotiste. Les humanistes voyaient
les peuples avec les yeux de cette philosophie. Dans cette optique la
diversité humaine était d'abord celle des individus, chaque homme
étant unique, non seulement dans son âme, mais aussi dans son corps,
l'âme étant la forme du corps. Ce que l'on voyait d'abord, avant même
de voir des peuples, c'était un pullulement d'individus, des myriades
d'individus, tous différents, tous uniques 148. Ensuite on voyait les

143. Bougainville, Voyage autour du monde..., op. cit., p. 157.


144. «... Quelques personnes échappent à ce fléau. Le reste est au rang des bêtes de somme »
(Correspondance).
145. Dialogues entre A, B et C.
146. Cité par R. Pomeau, Politique de Voltaire, p. 222.
147. C'est-à-dire pendant la période de temps séparant la fin de L'humanisme chrétien (v. 1650)
du début de la grande offensive philosophique (v. 1745).
148. C'était la vision de Montaigne : « Montaigne, écrit Paul Bonnefon, a... étudié le plus d'individus
qu'il a pu. Pour lui non seulement les individus diffèrent entre eux, mais chaque individu diffère
sans cesse avec lui-même » (Histoire de la langue et de la littératurefrançaise des Origines à 1900, t. III,
p. 173).
Les « lumières » et les peuples 187

nations, c'est-à-dire les grandes familles politiques de l'humanité. Les


différences primordiales étaient celles entre les individus et les nations.
Celles entre les races, les couleurs et les autres caractères physiques
semblaient secondaires. La philosophie cartésienne dont l'influence
commence à s'étendre à partir de 1660 environ, et devient prédomi-
nante après 1700, change la conception de l'homme. Regardant l'âme
non plus comme un acte, ni comme la forme du corps, mais comme
un pilote en son navire, elle dissocie d'une certaine manière l'âme
du corps et surtout banalise le corps. L'âme en effet reste singulière,
mais le corps ne l'est plus : comment pourrait être singulière une por-
tion de matière ? Comment pourrait-être unique un morceau d'éten-
due ? Il n'y a plus d'individus, il n'y a plus de corps, il y a des caté-
gories de portions selon leurs couleurs et leurs dimensions. C'est dire
le changement de perspective et le changement qui peut en résulter
dans la manière de considérer les peuples.
La philosophie cartésienne n'est pourtant pas la seule dont on puisse
à notre avis déceler l'influence. La science des historiens de la philo-
sophie ne s'applique guère à de telles recherches, mais elle n'aurait
pas de peine à retrouver dans cette nouvelle vision des peuples les
marques du matérialisme et du nominalisme modernes. Du matéria-
lisme dans cette priorité donnée aux critères physiques de classement.
Du nominalisme dans ce réductionnisme anthropologique. Si, comme
le croit Hume, l'homme n'est plus une substance, ou même simple-
ment si, comme le pense Locke, cette substance est inconnaissable,
que restera-t-il à l'homme de lui-même ? Il deviendra un « objet scien-
tifique », mais il n'y aura plus d'homme. Et les peuples deviendront
des espèces, mais il n'y aura plus de peuples.
Resterait à expliquer l'éloignement, la condescendance et le
mépris. Les philosophies rendent peut-être compte de la division
en « variétés », mais on ne voit pas pourquoi tant de variétés sont
jugées défectueuses, misérables et pour certaines d'entre-elles mépri-
sables.
Faut-il incriminer la passion de l'Antiquité ? On sait combien cette
passion fut puissante et comment le mouvement du néo-classicisme
(à partir de 1760 environ) en augmenta la force. On sait aussi que
les Grecs et les Romains rejetaient dans la nuit de la barbarie et de
l'irrationalité tout ce qui n'était pas grec et romain. Le nègre est donc
peut-être le barbare des « philosophes » des « lumières ». Lorsque Voltaire
qualifie les nègres d'esclaves-nés148 peut-être ne fait-il que trans-
bis
,

148 bis
...
. un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l'acheteur.,
«
celui qui se donne un maître, était né pour en avoir » (Essai sur les moeurs, Ed. Soc, p. 299).
188 Jean de Viguerie

poser ce propos d'Aristote : « La nature a voulu que barbare et esclave,


ce fut tout un » 149.
Mais l'athéisme aussi pourrait être mis en cause. Comprenons-
nous : si l'homme est à l'image de Dieu, les peuples le sont aussi.
« S'il y a des peuples qui ne connaissent pas Dieu, écrivait Bossuet,
il n'en est pas moins pour cela le créateur et il ne les a pas moins
faits à son image et à sa ressemblance » 150. Quand l'athéisme annule
cette mystérieuse ressemblance des peuples avec Dieu, il les dépouille
par là même de leur attrait. Les peuples seront des étoiles mortes.
On ne les admirera plus. On ne les regardera même plus. Peut-être
même ira-t-on jusqu'à leur en vouloir. Car « Ce sont ceux qui veu-
lent éliminer Dieu au profit de l'homme qui pardonnent le moins à
l'homme de n'être pas Dieu. » 151
Ainsi rendrait-on compte, au moins en partie, du rejet et du mépris.
Et le sentiment de la sottise universelle ? Nous nous sommes demandé
s'il n'y avait pas là une trace du pessimisme janséniste. On pourrait
invoquer de nombreuses citations, ne serait-ce que celles-ci, tirées de
la Logique d'Arnauld et Nicole :
« Le sens commun n'est pas une qualité si commune que l'on pense.
Il y a une infinité d'esprits grossiers et stupides que l'on ne peut
réformer » 152 ;
« On ne rencontre partout que des esprits faux, qui n'ont presque
aucun discernement de la vérité, qui prennent toutes choses d'un mauvais
biais, qui se paient des plus mauvaises raisons » 153 ;
« ... il n'y a point d'absurdités si insupportables qui ne trouvent
des approbateurs... les plus ridicules sottises trouvent toujours des esprits
auxquelles elles sont proportionnées. » 154
A vrai dire ce pessimisme n'est pas seulementjanséniste. Il porte
aussi l'empreinte de Descartes. Il associe l'idée cartésienne que les
préjugés obscurcissent la raison, à l'idée janséniste que le péché origi-
nel la dévoie et l'affaiblit. Les philosophes des « lumières » conservent
ce même pessimisme, dans la même tonalité, avec le même accent,
mais ils en modifient quelque peu le substrat. D'abord ils ne croient
pas au péché originel ; ils croiraient plutôt que l'homme est naturelle-
ment bon 155, d'une bonté d'ailleurs parfaitement compatible avec la

149. Politique, Livre I, ch. 1, 5.


150. Politique tirée de l'Ecriture Sainte, Livre I, article 1, éd. Calvet, p. 331.
151. Gustave Thibon. La référence de cette citation nous fuit.
152. La logique ou l'Art de penser (1662), édition Clair et Girbal, Paris, 1965, p. 16.
153. Ibid.
154. Ibid.
155. la
... nature
« l'a fait bon » (Delisle de Sales, t. IV, ch. VIII) ; « L'homme n'est point
né méchant... les tyrans seuls corrompirent le monde » (Voltaire's notebooks, II, p. 382).
Les « lumières » et les peuples 189

stupidité. Ensuite ils remplacent à la fois les « préjugés » et le péché


originel par un obscurcissement qui a les mêmes effets, et qu'ils appellent
«
superstition ». Comme les « préjugés », comme le péché originel,
la « superstition » rend les hommes incapables d'ouvrir les yeux à la
lumière. Seule différence : les préjugés et le péché originel appartien-
nent à la nature humaine, alors que la « superstition » est un défaut
de l'espèce. La sottise est toujours la même, mais de naturelle qu'elle
était, elle est devenue générique. En écrivant dans son Essai sur l'his-
toire que « tous les hommes se ressemblent si fort... qu'il n'y a point
de peuple dont les sottises ne doivent nous faire trembler » 156, Fon-
tenelle annonçait la transformation.
Nous avons dit en commençant les limites de notre travail. La
présente recherche est donc à reprendre et à poursuivre. Il faut éten-
dre les lectures. Il faut mesurer toute la portée de cette nouvelle vision
des peuples. Nous avons vu son accord avec le système esclavagiste
et mercantile d'exploitation des colonies, et comment elle justifiait et
renforçait ce système. Mais les naturels de ces pays lointains ne sont
pas les seuls peuples considérés. Les Occidentaux, les Européens entrent
aussi dans le champ de vision. Quand Voltaire évoque la stupidité
du genre humain, il ne fait pas d'exception pour les Européens. Il
serait donc bien surprenant que cette nouvelle façon de regarder les
autres peuples, n'ait pas eu quelque influence sur le droit européen
des gens, sur le droit de la guerre et sur la guerre elle-même. La guerre
révolutionnaire qui va commencer en 1792, a-t-elle pour seul mobile
idéologique la volonté de libérer les peuples ? On peut en douter. Entre
les peuples défectueux vus par les « lumières » et les étrangers au « sang
impur » de l'hymne des Marseillais, ne pourrait-on voir un lien de
parenté ?

Jean de VIGUERIE.

156. Essai sur l'histoire dans Histoire des oracles. Du bonheur. Essai sur l'histoire. Dialogues des morts,
Bibliothèque 10/18, Paris, 1966, p. 163.
Résultats, débats et nouveaux champs
de travail :
Nouvelles recherches sur l'histoire économique
du XIXe et XXe siècle en Allemagne

En Allemagne l'histoire économique est liée étroitement à l'his-


toire sociale. La plupart des instituts, des séminaires, des départe-
ments et des chaires portent le nom d'« histoire économique et sociale »
ou inversement. Dans ce domaine la revue la plus réputée Vierteljahrschrijt
fur Sozial- und Wirtschaftsgeschichte (VSWG, créée en 1903) intègre les
deux spécialités de manière large. Enfin l'association scientifique en
la matière s'intitule « société d'histoire économique et sociale ». Elle
a été créée en 1960 et elle organise des colloques tous les deux ans 1.
Les principaux manuels, des anciens aux plus récents, conservent le
lien étroit entre l'histoire économique et l'histoire sociale. Cela vaut
pour les nouvelles introductions aux contenus, problèmes, et métho-
des de la matière (de Willi A. Boelcke et de Rolf Walter)2.

1. Le président est Eckart Schremmer, Heidelberg. Le XVe congrès sur « Impôts, redevances
et services du Moyen Age à nos jours » a eu lieu en 1993 à Bamberg. Une vue d'ensemble bien
informée sur l'historiographie économique de l'après-guerre (entre autre sur l'histoire de l'agricul-
ture, des prix et des salaires, des entreprises et sur différents séminaires) est fournie par les articles
publiés dans : Hermann Kellenbenz/Hans Pohl (dir.), Historia socialis et oeconomica. Mélangespour Wolfgang
Zom pour
son 65e anniversaire, Stuttgart, 1987.
2. Herman Aubin/Wolfgang Zorn (dir.), Handbuch der Deutschen Wirtschafts- und Sozialgeschichte,
ï volumes, Stuttgart, 1971, 1976 ; Wolfram Fischer/Hermann Kellenbenz et autres (dir.), Handbuch
for eropaischen Wirtschafts- und Sozialgeschichte, 6 volumes, Stuttgart, 1980-1992 ; Friedrich-Wilhelm
Henning, Wirtschafts- und Sozialgeschichte, tome 1, Dos vorindustrielle Deutschland 800 bis 1800, tome 2,
Oie Induslrialisierung in Deutschland 1800 bis 1914, tome 3, Dos industralisierte Deutschland 1914 bis
1992, Paderborn, 5e édition, 1994, 8e édition, 1993, 8e édition, 1993 ; Friedrich-Wilhelm Henning,
Deutsche Wirtschafts- und Sozialgeschichte im Mittelalter und in der fruhen Neuzeit, Paderborn etc., 1991 ;
will A. Boelcke, Wirtschafts- und Sozialgeschichte. Einfûhrung. Bibliographie, Methoden, Problemfelder,
Darmstadt, 1987 Rolf Walter, Einfûhrung in die Wirtschafts- und Sozialgeschichte, Paderborn, 1994.
;

Reme historique,
CCXC/1
192 Gunther Schulz

L'étroite liaison qui intègre objets, sujets, aspects et méthodes de


l'histoire économique et de l'histoire sociale s'est révélée des plus féconde
et stimulante — ainsi que la jonction des problématiques et histori-
ques. Cela vaut aussi bien dans le domaine des contenus, des problé-
matiques, des bases méthodologiques que du point de vue des institu-
tions et des personnes. Il s'agit en outre d'une longue tradition. Rares
sont les universités où furent créés des postes spécifiques d'histoire
économique ou d'histoire sociale3. Dans quelques universités l'histoire
économique et sociale se trouve à la faculté des lettres (p. ex. à Bochum,
Bonn, Dresde, Dùsseldorf, Fribourg). Ailleurs on les rencontre dans
les facultés ou départements de sciences économiques ou de sciences
économiques et sociales (p. ex. à Cologne, Gôttingen, Jena, Munich,
Nûrnberg-Erlangen).
Pendant les années soixante-dix et quatre-vingts le thème central
de la recherche en histoire économique en RFA porta sur le processus
d'industrialisation. Il offrait le champ le plus fécond aux travaux empi-
riques. Y prospéraient surtout l'histoire des entreprises, l'histoire sta-
tistique ou quantitative ainsi que l'histoire des économies régionales.
Des approches méthodologiques majeures de nature empirico- analytiques
furent fournies par la quantification, par les typologies de l'industria-
lisation régionale et de la protoindustrialisation.
Plusieurs raisons présidèrent à la relance de l'histoire de l'indus-
trialisation :
— D'une part on savait encore peu de choses sur le changement
de l'infrastructure, sur le financement et l'investissement du capital,
sur l'organisation des entreprises, le management, les principes et les
structures de direction, l'origine du personnel et du savoir-faire, enfin
sur la diversification selon les phases successives, les branches, les régions
et les tailles des entreprises. Ce manque de connaissance présentait
un inconvénient majeur pour la comparaison du développement alle-
mand avec celui des autres Etats, surtout de l'Europe de l'ouest —
p. ex. lors de la discussion sur la question de la spécificité de la voie
allemande en Europe dans le domaine économique, social ou politi-
que. Ce débat joua un grand rôle dans la discussion sur le contexte
et les causes du national-socialisme : un thème violemment débattu
dans le public et dans l'histoire politique.
— D'autre part la controverse avec l'interprétation marxiste de
L'histoire motiva aussi la recherche sur l'industrialisation. Cette absence

3. Rapport de recherche en histoire sociale dans l'après-guerre, chez Gerhard A. Ritter, Die
neuere Sozialgeschichte in der Bundesrepublik Deutschland. Dans : Jurgen Kocka (dir.), Sozialgeschichtetm
intemationalen Ûberblick. Ergebnisse und Tendenzen der Forschung, Darmstadt, 1989,
p. 19-88 ; Jurgen Kocka :
Sozialgeschichte. Begrijf-Entwicklung-Probleme, 2e édition, Gottingen, 1986, p. 132-176.
Nouvelles recherches 193

de connaissances précises sur l'histoire de l'industrialisation en Alle-


magne présentait un inconvénient dans la discussion avec des historiens,
publicistes et théoriciens marxistes dont les arguments se fondaient
davantage sur l'idéologie que sur des connaissances empiriques.
Les travaux de Wilhelm Abel sur le problème du paupérisme ouvrirent
de nouvelles pistes de discussion. Abel démontrait en s'appuyant sur
un vaste fonds documentaire que la pauvreté des masses n'avait pas
été provoquée par l'industrialisation mais qu'elle lui préexistait large-
ment et que l'industrialisation naissante résoudrait le problème à long
terme après une phase difficile de transition4.
Le livre de Walter W. Rostow The stages of Economie growth
proposa une orientation systématique à l'histoire de l'industrialisa-
tion. L'édition anglaise (1960) a été rapidement traduite en Allemand.
En distinguant démarrage, take off, périodes de maturité et de
consommation de masse et en identifiant des secteurs moteurs pour
expliquer les différences de croissance, Rostow offrait un intéressant
système non doctrinaire qui méritait d'être mis à l'épreuve des recherches
empiriques.
Le grand nombre de travaux empiriques sur différentes entrepri-
ses et branches atteste la prospérité de l'histoire des entreprises. En
font partie la Wirtschaftsgeschichte der MaschinenfabrikEsslingen AG (Stuttgart
1977) de Volker Hentschel, l'étude de Wilfried Feldenkirchen sur la
croissance, le financement et la structure des grandes entreprises de
l'Eùen- und Stahlindustrie des Ruhrgebiets 1879-1914 (NDT : industrie sidé-
rurgique de la Ruhr 1879-1914) (Stuttgart 1982), le travail de Yorck
Dietrich sur la direction et la structure de l'organisation des Mannesmann-
R'ohren-Werke 1888 bis 1920 (Stuttgart 1991), des études régionales sur
l'histoire de l'industrie chimique en Rhénanie, de l'industrie textile
et sidérurgique en Wurttemberg et des travaux sur l'histoire de l'in-
dustrie alimentaire et des produits de consommation de luxe5.
Quelques auteurs mirent surtout l'accent sur le capital, l'approvision-
nement, la production et la distribution ; d'autres sur les conceptions
de la hiérarchie dans l'entreprise, sur les formes et les instruments
de la transition d'une direction personnelle, aux mains d'entrepreneurs

4. Wilhelm Abel, Massenarmul und Hungerkrisen im vorindustriellen Europa, Hamburg-Berlin, 1974 ;


Wilhelm Abel, Massenarmut und Hungerkrisen im vorindustriellenDeutschland, 3e édition, Gôttingen, 1986.
5. Hans Pohl/Ralf Schaumann/Frauke Schonert-Rohlk, Die chemisette Industrie in den Rheinlanden
wàhrend der Industriellen Révolution, tome 1, Die Farbenindustrie, Stuttgart, 1983 ; Gottfried Plumpe, Die
wurttembergische Eisenindustrie im 19. Jahrhundert. Eine Fallstudie zur Geschichte der industriellen Révolution
in Deutschland, Stuttgart, 1982 Rainer Flik, Die Textilindustrie in Calw und Heidenheim 1750-1870. Eine
;
régional vergleichende Untersuchung
zur Geschichte der Frûhindustrialisierung und der Industriepolitik in Wûrttem-
berg, Stuttgart, 1990 Karl-Peter Ellerbrock, Geschichte der deutschen Ernâhrungs- und Genufimittelindustrie
;
1750-1914, Stuttgart, 1993 Hans-Jûrgen Teuteberg, Die Rolle des Fleischextraktsfur die Ernâhrungswis-
;
senschaften und den Aufstieg der Suppenindustrie, Stuttgart, 1990.
194 Gùnther Schulz

propriétaires, à une direction impersonnelle et bureaucratique


d ' entrepreneurs-managers6.
Beaucoup de ces travaux ont été suscités par la « Gesellschaft fur
Unternehmensgeschichte » (GUG) (NDT : Société d'histoire des entre-
prises) qui est très active. Elle organise, sous la direction de son dyna-
mique président Hans Pohl, de nombreuses tables rondes de spécia-
listes. Elle lance aussi un pont entre l'histoire et le présent par des
conférences au cours desquelles des managers exposent les problèmes
économiques actuels. Parmi les thèmes des réunions dont Hans Pohl
publie les résultats,dans des volumes particuliers figurent, entre autres:
l'influence des entreprises étrangères sur l'économie allemande depuis
le bas Moyen Age jusqu'à nos jours (1992), les entreprises municipa-
les et les entreprises de service public (1987/88), la comparaison inter-
nationale de la croissance économique, de la technologie et de la durée
de travail (1983), la concentration dans l'économie allemande (1977).
La GUG publie une série (Beihefte zur Zdtschrifijur Unternehmensgeschichte,
84 volumes parus) où l'on trouve de nombreuses études citées. Elle
dispose en plus de son propre périodique intitulé Zeitschrift fur Untemehmm-
sgeschichte (ZUG) et édite depuis 1981 le Germon Yearbook on Business History.
Grâce à cela elle suscite fortement l'intérêt pour l'histoire des entreprises
et des entrepreneurs ainsi que pour l'histoire économique en générale.
L'exploration de l'histoire de l'industrialisation a été fortement encou-
ragée par le soutien financier accordé par la « Deutsche Forschungs-
gemeinschaft (DFG) » (NDT : CNRS allemand) à des programmes de
recherche, en particulier sur « les débuts de l'industrialisation en Alle-
magne » et sur « l'histoire de l'industrie allemande jusqu'à la Pre-
mière Guerre Mondiale ». De nombreux travaux féconds en résultè-
rent comme le projet d'une « Statistique historique », financé de 1981
à 1991. L'objectif des projets individuels soutenus était de réévaluer
d'une manière fiable les données les plus importantes de l'histoire éco-
nomique depuis le XIXe siècle. Comme on sait l'Allemagne était divisée,
jusqu'à l'époque napoléonienne, en plus de deux cents Etats indépen-
dants et, encore à l'époque du Deutscher Bund (Union Allemande)
de 1815, en plus de trente Etats souverains. C'est l'origine d'une des
spécificités de l'histoire économique allemande marquée par l'absence
de comptabilités nationales, voire même de matériel statistique homogène
pour la période de l'industrialisation, sans parler du chaos du système

6. Voir entre autres Jûrgen Kocka, Unternehmensverwaliungund Angestelllenschaftam Beispiel Siemens


1847-1914. Zum Verhaltnis von Kapitalismus und Burokratie in der deutschen Industrialisierung. Stuttgart, 1969;
Gûnther Schulz, Die Arbeiter und Angestellten bei Felten & Guilleaume. Sozialgeschichtlkhe Untersuchungeinis
Kôlner Industrieuntemehmens im 19. und beginnenden 20. Jahrhundert. Wiesbaden, 1979; Haïmes Siegrist,
Vom Familienbeirieb zum Managerwn.terneb.men. Angestellte und industrielle Organisation
am Beispiel der Georg
Fischer AG in Schaffhausen 1797-1930. Gôttingen, 1981.
Nouvelles recherches 195

monétaire, des mesures et des monnaies. Il est vrai que la statistique


commence dans les états indépendants au début du XIXe siècle. Mais
ses données, ainsi que les premiers recensements sur les territoires
de l'Union Douanière (1834), sont peu fiables et ne correspondent
pas aux exigences d'aujourd'hui. Cela s'améliora seulement quelques
années après la création du Deutsche Reich de 1871.
Déjà en 1965 l'historien économiste Walther G. Hoffmann tentait
d'établir de longues séries homogènes de données économiques de base.
Son livre Dos Wachstum der deutschen Wirtschafi seit der Mitte des 19. Jahrhun-
derts (Berlin etc., 1965) fut une excellente contribution à la recherche
sur la croissance à long terme. Mais, depuis, de nouvelles études ont
rendu nécessaire une révision sur plusieurs points des indices de Hoff-
mann. Du programme de la DFG précédemment cité relevait le pro-
jet d'établir une série de longue durée constituée de « données soli-
des », indicatrices du développement économique et social en Allema-
gne depuis le début du XIXe siècle et remontant même ponctuelle-
ment au-delà. En 1986 paraissait le premier volume de la série intitu-
lée Quellen und Forschungen zur Historischen Statistik von Deutschland. Les
données concernent quatre domaines : économie, population, société,
état. Elles sont fondées sur du matériel d'archivé, sur des publications
officielles, semi-officielles ou privées. Elles sont différenciées par région,
accompagnées d'une critique des sources et d'une riche bibliographie.
Jusqu'à présent onze volumes sont parus, d'autres sont en prépara-
tion7. Depuis 1991 paraît, en outre, une documentation des cours des
changes en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, en Asie et en
Australie. Ce manuel, six volumes jusqu'à présent, présente une source
importante pour les recherches sur l'économie mondiale8.
Depuis le XIXe siècle la recherche en histoire économique utilise
couramment des méthodes quantitatives, aussi bien dans le domaine
macro que micro-économique. Pourtant en Allemagne la quantifica-
tion n'est pas aussi répandue qu'aux Etats-Unis dans la New Econo-
mie History. Mais, sans doute, l'intérêt pour l'explication de problè-
mes historiques à l'aide de méthodes économico-quantitatives a aussi

7. Wolfram Fischer/Franz Irsigler/Karl Heinrich Kaufhold/Hugo Ott (dir.), Quellen und Forschun-
gen... St Katharinen, 1986. Quelques-uns des volumes jusqu'alors parus vont jusqu'à nos jours. Les
sujets jusqu'alors traités sont l'approvisionnement en électricité ou plutôt en énergie, les assurances,
le commerce, la production d'acier et minerais, la structure régionale d'emploi, la mobilité sociale,
les cours des changes et des monnaies, la population, le chemin de fer et la navigation intérieure. Une
vue d'ensemble sur le lieu de découverte, le contenu et les possibilités d'exploitation de sources majeures
ainsi qu'une esquisse de la naissance et les buts du projet dans Wolfram Fischer/Andréas Kunz (dir.),
Grundlagen der Historischen Statistik Opladen, 1991.
von Deutschland. Quellen, Methoden, Forschungsziele.
8. Jûrgen Schneider/Oskar Schwarzer/FriedrichZellfelder/MarkusA. Denzel (dir.) : Wâhrungen der
Web. Tome I (en 3 parties) Europâische und nordamerikanischeDevisenkurse 1777-1914 Tome IV Asiatis-
: ; :
du und australischeDevisenkurse im 19. Jahrhunaert Tome VI : Geld und Wâhrungen in Europa im 18. Jahrhun-
;
dert Stuttgart, 1991, 1992.
196 Gunther Schulz

fortement progressé en Allemagne pendant les deux dernières décennies.


Déjà en 1973 CL. Holtfrerich a réalisé une étude quantitative des
Charbonnages de la Ruhr au siècle dernier9. C'est surtout la recher-
che en histoire conjoncturelle qui utilise la quantification avec grand
succès, comme le montrent les travaux de Reinhard Spree10. Un
volume édité par Karl Heinrich Kaufhold et Jûrgen Schneider présente
des travaux réalisés au sein de la commission consacrée aux possibilités
et difficultés d'utilisation de l'ordinateur en histoire, dans le cadre du
Congrès historique de Bamberg de 1988. On y trouve, entre autres, des
exemples d'utilisation en prosopographie, en histoire des professions, de
la circulation et du transport et étude de la mobilité de la population11.
En Allemagne comme ailleurs la querelle avec les historiens quantita-
tivistes fut parfois violente. En particulier les historiens orientés vers les
sciences humaines sont sceptiques au sujet de l'aptitude d'une discipline,
fondée sur des procédés fortement mathématisés, à décrire, expliquer,
saisir des phénomènes historiques. Il est vrai qu'en histoire économique
l'on admet traditionnellement l'association d'une problématique avec des
moyens quantitatifs. Mais, de temps à autre, surgit une polémique pour
déterminer qui doit être, de l'histoire ou de l'histoire quantitative, la
maîtresse et la servante ; question de la plus haute importance sur le
plan de la théorie de la connaissance, de la méthode et de la pratique12.
La « Arbeitsgemeinschaft fur Quantifizierung und Methoden in der
historisch-sozialwissenschaftlichenForschung » (Quantum) joue un grand
rôle dans la diffusion des techniques quantitatives appliquées à l'histoire
économique et sociale. Cette association, essentiellement composée de
jeunes historiens et sociologues, a été créée en 1975 sous la forme d'une
association interdisciplinaire et internationale. Elle soutient surtout le
développement des méthodes quantitatives et l'utilisation de l'informa-
tique. Quantum est devenue l'intermédiaire et le catalyseur de la recherche
quantitative. Elle est efficacement soutenue par le « Zentrum fur Historische
Sozialforschung » fondé en 1977 à Cologne. Ce centre de recherche et de
services constitue aujourd'hui un département du « Zentralarchiv fur
Empirische Sozialforschung an der Universitàt zu Kôln » et fait partie de
la « Gesellschaft Sozialwissenschaftlicher Infrastruktureinrichtiingen e.V. »
soutenue institutionnellement par l'Etat Fédéral et les Lànder. Dans ses

9. Cari Ludwig Holtfrerich, Quantitative Wirtschafisgeschichte des Ruhrkohlenbergbaus im 19. Jahrhimdeii.


Eine Fvhrungssektoranalyse. Dortmund, 1973.
10. Reinhard Spree, Lange Wellen wirtschqftlicher Entwicklungin der Neuzeit. Historische Befunde, Erklâningn
und Untersuchungsmethoden. Cologne, 1991.
11. Karl Heinrich Kaufhold/Jûrgen Schneider (dir.), Geschichtswissenschaftund elektwnischeDatenverarbeitwg.
Stuttgart, 1988. Ritter nomme d'autres travaux quantitatifs (voir note 3), p. 76 sq.
12. Reinhard Immenkôtter, Wirtschafisgeschichteund Wîrischqftstheone.MethoaobgischeProblème quantitatkier Whisduf-
sgeschichtsschreibung. WiSo Diss. Cologne, 1978 ; Rolf H. Dumke, « Clio's Climateric ? Betrachtungenûber
Stand und Entwicklungstendenzender CliometrischenWirtschaftsgeschichte » dans VSWG 73 (1986), p. 457-487.
Nouvelles recherches 197

publications, Historical Social Research-Historische Sozialforschung et Schrifien-


reihe historischsozialwissenschqftlicher Forschungen. Quantum fournit de stimulan-
tes informations en provenance d'Allemagne et de l'étranger. L'asso-
ciation organise des congrès et diffuse des connaissances dans le domaine
quantitatif à l'occasion de séminaires informatiques portant sur la métho-
dologie de la recherche en histoire sociale. Elle conseille dans l'emploi
du quantitatif appliqué à l'histoire économique et sociale et documente
des recherches courantes.
La recherche en histoire de l'industrialisation s'est surtout mobilisée,
au début, sur des ensembles de grande dimension. Elle étudiait essen-
tiellement des branches importantes, des régions dominantes et de grandes
entreprises. Dans la phase suivante on aborda des exemples de taille
inférieure. Le paradigme de base était souvent la question des facteurs
préparant, favorisant, freinant l'industrialisation pendant un certain temps
ou entrant en relation avec elle. Il en ressortait une forte influence d'élé-
ments pré-industriels sur le processus de F industrialisation ainsi qu'une
disparité et une diversité dans les rythmes. Cela révélait aussi la longue
survivance des étroites interdépendances ville/campagne13.
A partir de la fin des années Soixante les historiens économistes s'inté-
ressèrent davantage à la diversité de l'industrialisation. Ils reprenaient ainsi
d'anciennes hypothèses dont l'essentiel se fondait sur la forte séparation
politique, et souvent aussi économique, entre les nombreux Etats ou
Lânder. Ce faisant on mettait résolument en rapport les structures spatiales
et les processus d'industrialisation. Déjà, en 1966, Knut Borchardt étudiait
la Régionale Wachstumsdifferenzierungin Deutschand im 19. Jahrhundert unter beson-
derer Bemckskhtigung des West-Ost-GefàIlesH (NDT : Différentiation régionale
de la croissance en Allemagne au XIXe siècle en prenant particulièrement
en compte la dégradation d'ouest en est). Wolfgang Zorn et Gerhard
Adelmann présentèrent aussi des travaux sur l'interdépendance économique
régionale. En 1978 Rainer Fremdling et Richard H. Tilly publièrent un
recueil intitulé Industrialisierung und Raum. Les articles étudiaient les varian-
tes régionales du processus d'industrialisation, du développementdémo-
graphique, de la conjoncture, de l'amélioration du niveau de vie. Ils s'in-
téressaient aussi à l'influence des chemins de fer et des migrations sur les
espaces économiques existants et leurs transformations15. Un volume,

13. Voir p. ex. Josef Mooser, Kleinstadt und Land im Industrialisierungsproezfs1850 bis 1930. Dos Beis-
piel Ostwestfalen, dans Manfred Hetding et autres (dir.), Was ist Gesellschaftsgeschkhte ? Positionen. Themen.
Analysen. Munich, 1991,
p. 124-134.
14. Réimprimé dans Knut Borchardt, Wachstum, Krisen, Handlungsspielrâume der Wirtschafispolitik.
Studien
zur Wirtschaftsgeschichte des 19. und 20. Jahrhunderts. Gôttingen, 1982, p. 42-59.
15. Wolfram Zorn, Wirtschafilkh-soziale Bewegung und Verflechtung. Ausgewâhtie Aufsâtze. Stuttgart, 1992 ;
Gerhard Adelmann, Vom Gewerbe zur Industrie im kontinentalen Nordwesteuropa. Gesammelte Aufsâtze zur regionalen
Wirtschafts- und Sozialgeschichte. Stuttgart, 1986 Rainer Fremdling/Richard H. Tilly (dir.), Industrialisie-
;
nmg und Raum. Studien zur regionalen Differenzierung im Deutschland des 19. Jahrhunderts. Stuttgart, 1979.
198 Gùnther Schulz

publié deux ans plus tard par Sidney Pollard, traitait de la même théma-
tique dans l'espoir que la plus forte prise en compte des cohérences
régionales améliorerait efficacement la compréhension de rindustrialisation.
Ce volume incluait, à côté de régions allemandes, des régions françaises
(surtout Lyon et la Lorraine), britanniques et étatsuniennes. H fournit des
bases de comparaisons intéressantes16. Hans Pohl publia, en 1986, à la
suite d'un congrès de la Société d'Histoire économique et sociale, un
ouvrage qui exposait les résultats d'une vaste comparaison, sur la lon-
gue durée, entre les régions industrielles et artisanales allemandes17.
Le concept de proto-industrialisation fit grande sensation. Le terme,
dû à Franklin F. Mendels (en référence au terme plus ancien de « Pro-
tofactory »), fut répandu par un article de 1972 dans le Journal of Econo-
mie History 18. En Allemagne, un groupe de collaborateurs historiens de
l'Institut Max Planck de Gôttingen l'adopta immédiatement. Il pré-
senta bientôt de volumineuses recherches sur le développement pré-
industriel artisanal, surtout à la campagne, sur le travail à domicile
ou industrie domestique, sur le développement démographique, sur le
problème de la pauvreté, sur les voies de communication, sur les formes
de la distribution. Ce faisant, ces chercheurs mettaient en rapport des
questions d'histoire économique, d'histoire sociale, d'anthropologie, d'his-
toire démographique. Ces recherches empiriques ont prouvé principa-
lement que l'industrialisation plonge ses racines au moins jusqu'aux
débuts des Temps Modernes. Déjà dans le cadre des structures économi-
ques traditionnelles de l'artisanat rural apparaissaient des techniques, des
mentalités, des caractères manufacturiers. Conjugué avec le dévelop-
pement des circuits d'échanges, cela offrait à la population rurale en
expansion, aussi bien aux exploitants qu'aux salariés agricoles, des pos-
sibilités de gain, et donc d'existence. La protoindustrialisation atténuait
ainsi l'angoisse de la survie dans les couches inférieures mais facilitait
en même temps la croissance démographique en renforçant, de la sorte
et à long terme, le problème des subsistances. Ainsi, au début de l'indus-
trialisation, coexistaient ses deux facteurs majeurs : la pression démo-
graphique et la perspective d'une solution19.

16. Sidney Pollard (dir.), Région und Industrialisierung. Studien zur Rolle der Région in der Wirtschafisges-
chichte der letzten zwei Jahrhunderte. Gôttingen, 1980.
17. Hans Pohl (dir.), Gewerbe- und Induslrielandschaftenvom Spâtmittelalter bis ins 20. Jahrhundert. Stutt-
gart, 1986. Voir aussi Hubert Kiesewetter, Industrialisierung und Landwirtschaft. Sachsens Stellung im regiona-
len IndustrialisierungsprozejlDeutschlands im 19. Jahrhundert. Cologne, 1988.
18. Franklin F. Mendels, « Proto-industrialization: The First Phase of the IndustrializationPro-
cess. » Dans The Journal of Economie Histoiy 32 (1972), p. 241-261.
19. Peter Kriedte/Hans Medick/Jûrgen Schlumbohm, Industrialisierung vor der Industrialisierung.
Gewerbliche Warenproduktion auf dem Land in der Formationsphase des Kapitalismus. Gôttingen, 1977 ; Peter
Kriedte, Eine Stadt am seidenen Faden. Haushalt. Hausindustrie und soziale Bewegung in Krefeld in der Mitte
des 19. Jahrhunderts. Gôttingen, 1991.
Nouvelles recherches 199

A côté de la recherche sur l'industrialisation d'autres domaines


parmi lesquels l'histoire des relations commerciales et celle des inter-
dépendances économiques ont été étudiés aux cours des deux derniè-
res décennies. Ainsi les recherches de Jûrgen Schneider portèrent sur
le commerce français avec l'Amérique latine20. Les recherches sur l'his-
toire de l'agriculture se poursuivent également. Elles avaient toujours
constitué une partie importante de l'histoire économique et avaient
atteint un apogée dans les années Soixante avec les travaux de Wil-
helm Abel et Friedrich Lûtge. Abel étudiait, à côté de la question
des villages disparus, le développement conjoncturel des prix et des
salaires ainsi que l'économie préindustrielle agricole et de subsistance.
Il écrivit une histoire de l'agriculture allemande. Lûtge se consacrait
surtout à l'état de l'agriculture. Les résultats se retrouvent dans un
manuel dirigé par Gûnther Franz et intitulé Deutsche Agrargeschichte (6
tomes, 1962-1984)21. Il est vrai que l'intérêt pour l'histoire de l'agri-
culture diminuait progressivement en raison du recul, de nos jours,
de l'importance du secteur agricole dans l'économie générale. Néan-
moins d'autres travaux importants voyaient le jour, dont surtout ceux
de Friedrich-Wilhelm Henning qui participe aussi activement à la refonte
actuelle de l'histoire de l'agriculture allemande22.
La République de Weimar et le national-socialisme sont l'objet de
multiples recherches d'histoire économique dont l'abondance rend difficile
une présentation exhaustive. A côté des manuels de Aubin/Zorn, Fischer/
Kellenbenz et Henning cités au début, des vues d'ensemble sont proposées
dans la.Deutsche Wirtschafisgeschichtede Hermanh Kellenbenz (2 vol., Munich,
1977, 1981) et dans les publications de Dietmar Petzina, Die deutsche
Wirtschaft in der Zwischenkriegszeit (Wiesbaden, 1977) et de Wolfram Fis-
cher, Deutsche Wirtschqftspolitik 1918-1945 (3e édition, Opladen, 1968).
Les débuts de Weimar ont toujours suscité un intérêt particulier
lié à l'analyse des conceptions, des conditions de départ, des possibili-
tés d'actions au moment de la renaissance politique et socio-économique,
après la guerre et à la fin de la monarchie. La fin de la République

20. Hans Pohl, Studien zur WirtschafisgeschichteLateinamerikas. Wiesbaden, 1976 ; Jûrgen Schnei-
der, Frankreich und die UnabhàngigkeitSpanisch-Amerikas. ZumfranzôsischenHandel mit den entstehenden Nationalstaaten
(1810-1850). Stuttgart, 1981.
21. Wilhelm Abel, Agrarkrisen und Agrarkonjunktur. Eine Geschichte der Land- und Emâhrungswirtschaft
Miiteleuropas seit dem Hohen Mittelalter. 3e édition, Hambourg-Berlin, 1978 ; Wilhelm Abel, Geschichte
der deutschen Landwirtschaft vomfruhen Mittelalter bis
zum 19. Jahrhundert. 2e édition Stuttgart, 1967 (Deuxième
volume de l'histoire de l'agriculture allemande) ; Friedrich Lûtge, Geschichte der deutschen Agrarverfassung
«omfiûhen Mittelalter bis zum 19. Jahrhundert. 2e édition, Stuttgart, 1967 (Troisième volume de l'histoire
de l'agriculture allemande). Deutsche Agrargeschichte in alter und neuer
— Voir aussi Hans Rosenberg, «
Sicht. » Dans Hans Rosenberg, Problème der deutschen Sozialgeschichte. Francfort/M., 1969, p. 81-147.
22. Friedrich-Wilhelm Henning, Landwirtschaft und lândliche Gesellschaft in Deutschland. 2 volumes
(800-1750, 1750-1986). 2' édition Paderborn etc., 1985, 1988 Friedrich-WilhelmHenning, Dienste
;
und Abgaben der Bauern im 18. Jahrhundert. Stuttgart, 1969.
200 Gùnther Schulz

de Weimar a attiré encore un peu plus l'attention. En général la question


principale portait sur les causes de l'échec de la première république
allemande et de la prise de pouvoir par les national-socialistes. En rai-
son de l'inflation il manque des données fiables sur le développement
économique dans la période inflationniste, depuis la première guerre
mondiale jusqu'à la réforme du système monétaire de 1923. C'est pour
cela que vers la fin des années Soixante-dix un vaste projet d'étude
sur « Inflation und Wiederaufbau in Deutschland und Europa 1914-1924 »
(NDT : l'inflation et la reconstruction en Allemagne et en Europe
1914-1924) a été lancé avec l'aide de la fondation Volkswagen et de
la commission historique à Berlin. De nombreux chercheurs étudièrent
les origines et les conséquences de l'inflation en y associant des aspects
économiques, sociaux, politiques et culturels. Ce projet donna nais-
sance à plusieurs travaux importants dont celui de Carl-Ludwig Holt-
frerich et Gerald D. Feldman ainsi qu'à une étude de Dieter Linden-
laub portant sur le développement de six entreprises de construction
mécanique, pendant la période d'inflation. Maintenant, on révisait le
jugement sur l'inflation. Longtemps on l'avait regardé comme défaut
économique et politique. Holtfrerich et autres, au contraire, soulignaient
les effets positifs : l'inflation facilitait, en 1918/19, la transformation
de l'économie de guerre en économie de paix. De plus, en 1920/21
l'inflation engendrait l'accroissement économique et le plein emploi.
Ainsi, l'Allemagne échappait à la crise de l'économie et prenait le rôle
d'une « locomotive » pour l'économie mondiale23.
A partir de la discussion sur les origines de la chute de la Républi-
que de Weimar se développa, en 1978/79, une controverse déclenchée
par Knut Borchardt. Pendant les « brillantes années vingt » de la Répu-
blique de Weimar, entre la réforme monétaire de 1923 et la crise éco-
nomique mondiale de 1929, l'essor conjoncturel donnait aux syndicats
la possibilité d'obtenir une forte augmentation des salaires réels. L'arbitrage
obligatoire, prévu par les conventions collectives du temps de Weimar,
y joua un rôle : en cas de désaccord sur la convention entre salariés
et employeurs un arbitre, désigné par le ministre du travail, pouvait
imposer une conciliation. Et en effet les deux partenaires s'en remirent
de plus en plus, par la suite, à l'arbitrage obligatoire. Les conflits de
répartition étaient rudes et l'arbitrage obligatoire permettait aux par-
ties de rejeter la responsabilité d'accords insatisfaisants sur l'Etat. Cela

23. Voir entre autres Carl-Ludwig Holtfrerich, Die deutsche Inflation 1914 bis 1923. Ursachen und
Folgen in intemationaler Perspektive. Berlin-NewYork, 1980 ; Gerald D. Feldman et autres (dir.), Die deuts-
che Inflation. Eine Zwischenbilanz. Berlin, 1982 ; Rapport de recherche de Michael Schneider, Deutsche
«
Geselschaft in Krieg und Wâhrungskrise 1914-1924. Ein Jahrzehnt Forschungen zur Inflation. » Dans
Archivfur Sozialgeschichte 26 (1986), p. 301-319 ; Dieter Lindenlaub, Maschinenbauuntemehmenin der deutschen
Inflation 1919-1923. Untemehmenshistorische Untersuchungen zu einigen Inflationstheorien. Berlin-New York, 1985.
Nouvelles recherches 201

contribua, entre beaucoup d'autres choses, à amoindrir ses appuis dans


la population. Déjà des voix critiquaient à l'époque le trop haut niveau
des accords salariaux. Cela aurait porté atteinte à la capacité concur-
rentielle internationale de l'industrie allemande, aurait obligé les entre-
preneurs à des efforts de rationalisation particulièrement importants
et aurait nui ainsi, en fin de compte, aux salariés eux-mêmes et au
système socio-économique en général. Ainsi argumentaient les employeurs
et d'assez nombreux chercheurs. En revanche les syndicats et la sociale-
démocratie le contestaient. Ils arguaient que les accords salariaux n'étaient
pas trop élevés et qu'ils étaient nécessaires pour atteindre la justice sociale.
En plus ils contribuaient à augmenter le pouvoir d'achat des masses
et ainsi conditionnaient la prospérité économique24.
Knut Borchardt reprit cette controverse. Il concluait — en forçant
le trait — que le niveau salarial était surévalué à un tel point que ce
n'était plus économiquementtenable et ainsi — à côté de bien d'autres
facteurs — il soutenait que cela aurait contribué à surcharger la Répu-
blique de Weimar et à porter préjudice à la stabilité de l'Etat. Il reje-
tait ainsi l'opinion répandue selon laquelle le chancelier Brûning aurait
disposé d'une solution alternative à la politique déflationiste. Il décla-
rait que Brûning n'aurait pas disposé d'assez de possibilités d'action
pour suivre une politique keynésienne et, au surplus, de telles mesures
n'auraient pas eu d'effet dans la situation d'alors. D'autres auteurs
insistent sur l'opinion, que les Allemands avaient quand même eu des
alternatives. Ils accusent Brûning d'avoir pris une décision fausse en
préférant une politique de réduire les paiements à titre de réparation
à une politique du plein emploi. La controverse déclenchée par la thèse
de Borchardt n'est pas encore apaisée aujourd'hui25.
La recherche en histoire économique sur la période nationale-socialiste
concentra en premier lieu son attention sur le système économique du
national-socialisme. Celui-ci conservait l'économie privée mais la sou-
mettait cependant à de vastes et stricts contrôles et à un dirigisme d'Etat
de telle façon que le système économique fût un mélange d'éléments
privés et publics26. L'intérêt de la recherche se porta surtout, en second

24. Voir Gûnther Schulz, « Bûgerliche Sozialreform in der Weimarer Republik. » Dans Rûdiger
vom Bruch (dir.), Weder Kommunismus noch Kapitalismus. BùrgerlicheSozialreform in Deutschland vom Vormârz
bis zur Ara Adenauer. Munie 1985,
p. 181-217, ici 193 sq. ; Ludwig Preller, Sozialpolitik in der Weimarer
Republik. Kronberg/Ts, 1978 (réimpression de l'édition de 1949),
p. 208-219, 358-363.
25. Knut Borchardt, Zwangslagen und Handhmgsspielrâume in dergrojen Wirtschaftskriseaerfrûhen dreifii-
gerjahre : Zur Revision des uberlieferten Geschichtsbilaes. Dernière réimpression dans Borchardt, Wachstum...
(cf. note 14), p. 165-182. Voir aussi Borchardt, Wirtschaftliche Ursachen des Scheitems der Weimarer Republik,
'bid., p. 183-205. Position contraire formulée
par Carl-Ludwig Holtfrerich : Alternativen zu Brûnings
Wirtschaftspolitik in der Weltwirtschaftskrise? Dans Historische Zeitschrift 235 (1982),
p. 605-631. Le
point sur la controverse de Borchardt dans Jûrgen von Kruedener (dir.), Economie Crisis and Political
Collapse. The Weimar Republic 1924-1933, New York etc., 1990.
26. Avraham Barkai, Dos Wirtschaftssystem des Nationalsozialismus. Der historische und ideologischeHinter-
grund 1933-1936, Cologne, 1977.
202 Gùnther Schulz

lieu, sur la politique économique depuis 1933 et, plus encore, pendant la
Guerre Mondiale, une politique tendue vers l'armement et l'autarcie27.
En troisième lieu les recherches portèrent sur l'impact de la politique
économique dans les entreprises elles-mêmes : l'influence des national-
socialistes sur les structures de direction, sur l'esprit de discipline des
salariés et sur le changement de la production. La recherche s'intéressa
de plus en plus à l'attitude des entrepreneurs envers Hitler, aux cas
de coopération et de rejet et à l'ampleur du travail obligatoire28.
L'histoire économique de l'Allemagne d'après guerre présente une
controverse sur l'appréciation de deux réformes de 1948. La réforme
monétaire, comme on sait, avait permis de surmonter les charges
économico-financières de la guerre mondiale et de consolider le système
monétaire et de crédit en créant le Deutschemark. En même temps
Ludwig Erhard avait fait passer une réforme économique en mettant
fin au rationnement gouvernemental des marchandises et en débloquant
la plupart des prix fixés alors par l'Etat depuis environ douze ans. Selon
l'interprétation générale ces deux réformes posèrent les fondements du
« miracle économique » allemand de l'après-guerre.
Depuis 1975 l'historien économiste Werner Abelshauser défend, dans
de nombreuses publications, l'idée que les orientations de la réforme
monétaire et économique ne seraient pas les facteurs déterminants de
l'essor économique29. Au contraire, selon lui, le potentiel existant d'une
infrastructure hautement industrialisée ainsi que d'une main-d'oeuvre
qualifiée et motivée serait décisif. L'essor économique après la guerre
n'aurait pas été un miracle économique. Il s'agirait plutôt de la reprise
d'une tendance interrompue, d'un rattrapage rapide sur une pente de
croissance séculaire, abandonnée à cause de la guerre. Abelshauser suit
de la sorte l'étude du Hongrois Ferencz Janossi intitulée « Das Ende
der Wirtschaftswunder » (en allemand Francfort/M., 1969).
On admet en général que l'essor économique allemand n'était pas
un miracle — déjà le premier chancelier fédéral, Konrad Adenauer,
avait rejeté l'expression en la qualifiant de trompeuse. Mais la thèse
de la reconstruction était fortement débattue, en premier lieu, par des
spécialistes de la politique économique. Ils estimaient que la grande

27. Dietmar Petzina, Autarkiepolitik im Dritten Reich : Der nationalsozialistische Vierjahresplan, Stuttgart,
1968 ; Willi A. Boelcke, Die deutsche Wirtschaft 1930-1945. Interna des Reichswirtschaftsministeriums, Dussel-
dorf, 1983.
28. Hans Pohl/Stephanie Habeth/Beate Brûninghaus, Die Daimler Benz AG in den Jahren 1933 bis
1945. Eine Dokumentation, 2e édition, Stuttgart, 1987 ; Hisashi Yano, Hûttenarbeiter im Dritten Reich. Die
Betriebsverhâllnisse und soziale Loge bel der GutehoffnungshûtteAktienverein und der Fried. Krupp AG 1936 bis
1939, Stuttgart, 1986 ; Klaus-Jôrg Siegfried, Das Leben der Zwangsarbeiter im Volkswagenwerk 1939-190.
Francfort/M.-New York, 1988.
29. Werner Abelshauser, Wirtschaft in Westdeutschland1945-1948, Rekonstruktion und Wachstumsbedm-
gungen in der amerikanischen und britischen Zone, Stuttgart, 1975.
Nouvelles recherches 203

importance de l'ordre économique au seuil de l'adoption de « l'écono-


mie sociale », était sous-estimée30. En deuxième heu, des historiens éco-
nomistes critiquaient la démarche méthodologiquede Abelshauser. Celui-ci
avait réestimé les chiffres de production dans la Bizone et trouvé que
la consommation d'énergie (comme indicateur de l'essor) avait déjà
augmenté avant la réforme économique et monétaire. Par conséquent
les réformes n'avaient pas pu être la raison de l'essor. Certains auteurs
ont critiqué dans le détail la réévaluation et l'interprétation des don-
nées. Ils accordent à la réforme monétaire et économique « une posi-
tion clé dans l'origine d'une croissance économique dynamique en Alle-
magne de l'Ouest »31.
Les publications sur l'histoire économique de l'Allemagne Fédérale
comprennent déjà un grand nombre d'études empiriques ponctuelles.
Les périodes de prédilection sont l'occupation et la première décennie
de la République Fédérale, puisque les documents concernant cette période
sont désormais accessibles. Les études empiriques traitent entre autre
de la politique économique des forces d'occupation et de la jeune Répu-
blique Fédérale, des conditions économiques de différentes régions, branches
et entreprises32. Néanmoins il existe aussi déjà quelques présentations
offrant des vues d'ensemble : à côté des manuels cités il faut noter
une étude comparative, riche en documents, de Harald Winkel sur l'éco-
nomie de la République Fédérale et la République Démocratique
Allemande33. Werner Abelshauser écrivit un ouvrage intitulé Wirtschafis-
geschichte der BRD (1945-1980) (Francfort/M., 1983).
On peut résumer les développements actuels comme suit. Avec l'effon-
drement de la RDA en 1989 un nouveau et vaste champ de recherches
est ouvert à l'histoire de l'économie allemande, tant sur le plan des
sujets que sur celui de la place tenue par la matière. Le nombre d'his-
toriens en RDA34 était pléthorique. L'histoire était fortement soumise

30. Rainer Klump, Wirtschafisgeschichteder Bundesrepublik Deutschland. Zur Kritik neuerer wirtschaftshisto-
rischer Interpretationen aus ordnungspolitischer Sicht, Stuttgart, 1985.
31. Ainsi Christoph Buchheim, « Die Wâhrungsreform 1948 in Westdeutschland », dans Viertel-
jahrshefiefur Zeitgeschichte 36 (1988), p. 189-231, ici p. 231 ; des positions historico-économiquescontrai-
res sont formulées par Bemd Klemm/GunterJ. Trittel, « Vor dem "Wirtschaftswunder" : Durchbruch
Mm Wachstum oder Lâhmungskrise ? Eine Auseinandersetzung mit Werner Abelhausers Interpréta-
tion der Wirtschaftsenrwicklung 1945-1948 », dans Vierteljahrshefiefur Zeitgeschichte 35 (1987), p. 571-624;
également Albrecht Ritschl, « Die Wâhrungsreform von 1948 und der Wiederaufstieg der westdeuts-
ehen Industrie dans Vierteljahrshefie... 33 (1985), p. 136-165.
»,
32. Voir Gerold Ambrosius, Die Durchsetzung der Sozialen Marktwirtschafiin Westdeutschland1945-1949,
Stuttgart, 1977 ; Josef Foschepoth/Rolf Steininger (dir.), Die britische Deutschland- und Besatzungspolitik
1945-1949, Paderborn, 1985 ; Hans-Jûrgen Schroeder (dir.), Marshatlplan und westdeutscher Wiederraufs-
% Stuttgart, 1990.
33. Harald Winkel, Die Wirtschaft im geteilten Deutschland 1945-1970, Wiebaden, 1974.
34. Voir à ce sujet Margrit Grabas, « Zwangslagen und Handlungsspielrâume. Die Wirtschafts-
geschichtsschreibung der DDR im System des real existierenden Sozialismus », dans VSWG 78 (1991),
P- 501-531.
204 Gunther Schulz

à des influences politiques et elle devait, entre autre, légitimer le système


politique du pays. Elle était sous le joug de la propagande marxiste-
léniniste et du système répressif, ce qui nécessita, après la réunifica-
tion, un renouvellement du personnel et des contenus. En règle géné-
rale les postes existants furent supprimés et de nouvelles chaires créées.
Quelques historiens économistes de l'ancienne RDA, particulièrement
réputés dans leur discipline, furent transférés sur les nouveaux postes
universitaires. Mais la plupart des enseignants dans les universités réor-
ganisées ou refondées vinrent de l'Ouest. Malheureusement on n'a pas
pu institutionnaliser l'histoire économique et sociale dans toutes les uni-
versités des nouveaux Lânder. En raisons des traditions et de la struc-
ture économique à l'Est, on s'attend à des initiatives, concernant prin-
cipalement les domaines de l'histoire de l'agriculture, de la technique
et de l'industrie minière.
En RDA la revue d'histoire économique s'intitulait Jahrbuch fur
Wirtschafisgeschichte35. Elle avait été créée en 1960 comme expression de
la recherche de l'histoire économique marxiste et était éditée par l'Ins-
titut fur Wirtschafisgeschichte der Akademie der Wissenschaften der
DDR (NDT : Institut pour l'histoire économique de l'Académie des scien-
ces de la RDA). Ces institutions furent dissoutes. Cependant la revue
continue à paraître mais avec un nouvel éditeur et une réorientation
complète dans les contenus et l'organisation. La première livraison après
le changement (1/1992) est consacrée à l'industrialisation régionale.
L'effondrement de la RDA ouvre de vastes et nouveaux champs de
travail à l'histoire économique allemande. Des archives antérieures à
1945, interdites jusqu'alors, sont maintenant accessibles, ce qui rend
possible de nouvelles recherches sur l'histoire de l'économie allemande
jusqu'à la 2e guerre mondiale. Plus important encore : pour la pre-
mière fois une recherche empirique sur le développement économique
dans l'ancienne RDA est possible. Tous les indices montrent que les
statistiques officielles de l'Etat étaient « embellies ». Les chiffres fournis
par les entreprises, apparemment corrects, restaient cependant secrets et
étaient faussés par la direction politique. Cela nécessite de nouveaux
calculs qui prendront beaucoup de temps. De plus la recherche en histoire
économique aborde maintenant la comparaison inter-allemande dans
différents domaines économiques. La DFG soutient cela dans le cadre d'un
programme intitulé « Wirtschaftliche Strukturveranderungen. Innova-
tionen und regionaler Wandel in Deutschland nach 1945 » (NDT : Trans-
formations des structures économiques, innovations et mutations régionales
en Allemagne après 1945). Sur la base du matériel d'archivé mainte-

35. Voir Wilfried Feldenkirchen, « Das Jahrbuch fur Wirtschafisgeschichte », dans VSWG 78 (1991),
p. 532-548.
Nouvelles recherches 205

nant disponible, on peut s'attendre à des éclaircissements intéressants


sur la puissance de traditions économiques, sur l'influence de décisions
d'ordre économique fondamental et sur l'organisation, le fonctionne-
ment et les résultats de l'économie centralisée de la RDA.
Sans parler des problèmes causés par l'effondrement spectacu-
laire du système politique et socio-économique communiste, deux
genres opposés dominent actuellement dans l'histoire économique
allemande :
D'une part, la grande synthèse riche en documents. Pendant les
deux dernières décennies nombreuses furent les publications de ce type
parmi lesquels les manuels de Aubin/Zorn, Fischer/Kellenbenz, Hen-
ning et Kellenbenz. Mais on trouve aussi des abrégés introductifs suc-
cincts et concentrés dont celui de Knut Bochardt sur l'histoire de l'éco-
nomie allemande, celui de Wolfram Fischer sur l'économie mondiale
du XXe siècle, celui de Hans Jaeger sur l'histoire de l'ordre économi-
que, celui de Hubert Kiesewetter sur la révolution industrielle en Alle-
magne jusqu'à la première Guerre Mondiale, celui de Karl Hardach
sur l'économie allemande et celui de Gerold Ambrosius sur la relation
de l'Etat et de l'économie au XXe siècle36.
D'autre part l'étude empirique de cas. Elle traite de questions
ponctuelles de l'histoire économique en se fondant sur des documents :
développement de branches, d'entreprises ou de régions particu-
lières ; conception et conséquences de mesures et de lois économico-
politiques — depuis le plan Marshall, en passant par la Communauté
Européenne jusqu'aux accords de Schengen. Maastricht et au-delà.
Deux tendances se profilent. H semblerait que l'industrialisationrestera,
à long terme, un sujet dominant dans l'histoire de l'économie allemande.
Mais, à côté de cela, le secteur tertiaire passe de plus en plus au pre-
mier plan ce qui est certainement la conséquence de la progression actuelle
de la société de service. Dans l'histoire de l'économie allemande l'impor-
tance croissante de ce secteur se manifeste, entre autre, par la multipli-
cation de monographies portant sur l'histoire des banques et des assu-
rances. En 1982/83 paraissait une histoire des banques allemandes en
trois volumes, en 1992 une histoire des bourses37. La deuxième ten-
dance se marque par l'importance croissante de la question de l'inter-
dépendance des espaces économiques. Dans le contexte des difficultés

36. Knut Borchardt, Grundrifi der deutschen Wirtschafisgeschichte. Gôttingen, 1978 ; Wolfram Fischer,
Die Wetiwirtschafi im 20. Jahrhundert. Gôttingen, 1979 ; Hans Jaeger, Geschichte der Wirtschafisordnung in
Deutschland. Francfort/M., 1988 Hubert Kiesewetter, Industrielle Révolution in Deutschland, Francfort/M.,
;
1989 ; Karl Hardach, WirtschafisgeschichteDeutschlandsim 20. Jahrundert. 2e édition, Gôttingen 1979 ; Gerold
Ambrosius, Staat und Wirtschaft im 20. Jahrhundert. Munie, 1990.
37. Gunter Ashauer et autres (dir.), Deutsche Bankengeschichte. 3 tomes. Francfort/M., 1982/83 ; Hans
Pohl (dir.), Deutsche Bôrsengeschichte. Francfort/M., 1992.
206 Gùnther Schulz

actuelles et des progrès liés à la fusion économique de l'Europe, l'inté-


rêt pour l'histoire des régions économique, des contacts commerciaux,
des douanes, etc. croît aussi.
D'une part l'approche problématique et théorique est appréciée.
A l'avenir, elle prendra sans doute de l'importance. Jusqu'au moment,
le modèle de Property-Rights, par exemple, n'a pas encore trouvé beaucoup
d'attention dans l'histoire économique en Allemagne38. Mais en même
temps on reconnaît que les vues trop globales ne sont pas tenables ;
de temps à autre on regarde même les théories à moyen terme d'un
oeil sceptique. La relation passionnante entre l'orientation théorique
et l'empirique reste à mettre en oeuvre d'une manière féconde dans
la recherche en histoire économique.
G. SCHULZ.
Traduction de Helga Fonken-Martin.

38. Comme exception voir récemment Clemens Wischermann, Der Property-Rights-Ansatz und
die « neue » Wirtschafisgeschichte, dans Geschichte und Gesellschafi 19 (1933), p. 239-258.
COMPTES RENDUS

Elisabeth Malamut, Sur la route des saints byzantins, Paris, CNRS


Editions, 1993, 399 p., 169 F.

Voici l'un des premiers ouvrages de la nouvelle collection du CNRS, qui entend
rendre accessible à un public élargi des ouvrages d'une réelle valeur scientifique.
Disons tout de suite que le choix est excellent et l'objectif parfaitement atteint.
Le livre vient heureusement compléter celui de P. Maraval, Lieux saints et
pèlerinages d'orient. Histoire et géographie. Des origines à la conquête arabe, Paris,
Le Cerf, 1985. D'abord parce qu'il s'étend sur une période beaucoup plus vaste,
puisqu'il poursuit jusqu'au XIe siècle (et non au XIIe siècle, comme l'annonce
l'introduction, ce qui écarte Léontios, ermite dans la banlieue de Constantino-
ple, puis higoumène de Patmos et patriarche de Jérusalem) ; ensuite, et surtout,
parce qu'il s'intéresse non seulement à ceux qui se rendent auprès des saints
hommes, mais surtout aux déplacements de ceux-ci, même si les saints prennent
la route d'abord pour des pèlerinages.
Avant de pénétrer dans le corps de l'ouvrage, soulignons que le quart de
celui-ci consiste en une importante aide à la lecture. On trouvera ainsi en appen-
dice une liste raisonnée des villes et ports qui jalonnent les routes des saints étu-
diés, classés par ordre géographique et une liste des principales villes de pèleri-
nage (23). On appréciera également la présence d'un glossaire, qui permet d'expliquer
les termes techniques, et pas seulement religieux, du parèque au xénodocheion ;
ce glossaire ne servira pas seulement à la lecture du présent ouvrage et complète
heureusement l'abondant index des noms propres. L'a. nous donne aussi un
tableau chronologique qui confronte les principaux événements politiques et religieux,
mais sans y intégrer les saints. La bibliographie et relativement succincte, sauf
pour la liste des vies de saints consultées, au nombre impressionnant de 72. Dans
ces conditions, l'on hésite à regretter l'absence, par exemple, de saint Romain
le Néomartyr, qui s'exila chez les Arabes pour fuir l'iconoclasme, dont, certes,
nous ne possédons pas de version grecque, mais pas moins que pour le géorgien
Hilarion ou pour Constantin-Cyrille et Méthode. Notons au passage que l'on
ne comprend pas toujours pourquoi l'a. utilise une édition ancienne alors qu'elle
en connaît une plus récente (cf. l'exemple de Nikôn de Métanoeïte, ou encore
celui de Luc le Jeune cité tantôt dans l'une tantôt dans l'autre édition, et, au
passage, p. 281, confondu avec Luc le Stylite) ou bien ignore l'édition de 1982
des deux vies d'Athanase l'Athonite, qui fait pourtant autorité. Ajoutons la pré-
sence de plusieurs excellentes cartes schématiques, qui s'imposent dans un ouvrage
pareil et s'intègrent parfaitement dans la démonstration, mais dont on aurait
souhaité trouver une table.
Regrettons au passage des contradictions qui sont visiblement celles de l'édi-
teur et non de l'auteur : d'un côté 8 illustrations en couleur, photographies
Revue historique, CCXC/1
208 Comptes rendus

de monuments, de fresques ou de miniatures, mais de l'autre une typographie


discutable, une carte générale vraiment difficile à lire autant à cause de l'échelle
que de la technique employée, et ceci malgré les remarquables efforts de l'a.,
des notes déplacées à la fin de l'ouvrage et fort mal aisées à consulter, mais
quittons ces problèmes d'intendance, d'ailleurs justifiés par le souci de large dif-
fusion, pour le fond, qui est passionnant.
L'hagiographie byzantine est un monde riche, mais difficile, car il a les qua-
lités et les défauts de ce type de source. L'a. choisit sagement de se limiter aux
vies que l'on peut qualifier d'historiques, écrites peu après la mort du person-
nage et dont l'auteur ou son milieu est connu. Mais celles-ci sont relativement
nombreuses à Byzance. Bien entendu, les hagiographes visent à démontrer la
sainteté de leur héros, souvent leur maître, non à faire oeuvre d'historien ; une
hagiographie, c'est avant tout une plaquette publicitaire pour une relique et un
sanctuaire. Mais l'a. sait parfaitement maîtriser et approfondir la méthode d'exploi-
tation ; elle dépasse la querelle rationaliste de la part de vérité pour montrer
comment l'historien peut tirer de ces récits des éléments historiques incontes-
tables, à la fois par une analyse minutieuse des détails et par une vision globale
de chaque vie de saint.
Une difficulté vient immédiatement à l'esprit, dont l'a. nous prévient dès
le départ, celle qui consiste à embrasser huit siècles d'un empire dont les fron-
tières et la société évoluent fortement durant ce laps de temps, l'un et l'autre
pouvant modifier la route des saints, tant pour les destinations que pour la socio-
logie du voyage. Elle estime néanmoins que la sainteté elle-même, la notion et
le contenu des pèlerinages et la place du saint dans la société sont suffisamment
constants pour que sa présentation soit avant tout typologique. Consciente de
la difficulté et pour familiariser le lecteur avec les saints byzantins, elle fait débu-
ter son ouvrage par un chapitre qui, consacré aux « figures de saints », adopte
un plan en gros chronologique, commençant au IVe siècle avec Mélanie la Jeune
et Alexandre l'Acémète pour aboutir, au XIe siècle, à Lazare le Galèsiote, sans
oublier ceux qui sortent de l'Empire comme Constantin-Cyrille et Méthode et
ceux qui viennent de l'étranger, comme le géorgien Hilarion. Le lecteur appré-
ciera de pouvoir ainsi, à travers une quinzaine d'exemplesjudicieusement choi-
sis pour l'importance du voyage dans ces Vies, se familiariser avec les saints
byzantins dans leur diversité d'itinéraire spirituel, du stylite au missionnaire,
et dans leur diversité sociale, du villageois comme Daniel le Stylite ou Pierre
d'Atrôa au fils d'une des plus grandes familles de l'aristocratie byzantine,
Michel Maléïnos.
La présentation continue au ch. 2 par les origines géographiques et sociales.
La première n'a rien de surprenant, car il vient des saints de pratiquement par-
tout et la supériorité quantitative de l'Asie s'explique par des raisons géopoliti-
ques évidentes. L'a. aurait toutefois pu pousser davantage son investigation pour
insister sur le poids des origines rurales, reflet de l'équilibre socio-économique
de l'Empire ; mais ce n'est pas le sujet du livre. D'ailleurs l'a. se saisit du sujet
en décrivant les origines sociales : les saints viennent aussi bien de la plus haute
aristocratie que des villages les plus perdus, mais les origines modestes et rurales
se multiplient à l'époque mésobyzantine, reflet de la composition sociale, plus
modeste et plus rurale, de l'auditoire.
Le passage à la vie monastique, presque toujours nécessaire à la sainteté,
est en soi un départ, qui fait l'objet du ch. 3 : « où vont-ils ? ». L'a. regroupe
le voyage du monde laïc au monde monastique, « le premier voyage de la sain-
teté » ; et le changement géographiquequi accompagne éventuellement ce chan-
gement d'état ; certaines zones attirent, la Terre Sainte avant la conquête
Comptes rendus 209

arabe, la Bithynie par la suite, mais aussi d'autres centres moins connus, mais
relativement nombreux qui mériteront un jour une étude plus approfondie, comme
Chrysè Pétra en Paphlagonie, Philargyros en Phrygie, Kalonoros en Lydie ou
encore les montagnes d'Isaurie. Certains saints partent au loin pour toujours ;
d'autres reviennent après leur errance ; d'autres restent dans leur région ; d'autres
enfin accèdent à la sainteté dans leur propre village ou cité. Finalement, ce sont
ces deux dernières catégories de saints « locaux » qui semblent l'emporter
numériquement.
A ce stade, nous ne sommes pas encore partis vraiment sur la route des saints
byzantins ; voilà qui est fait avec le ch. 4, consacré aux voyages monastiques.
les plus courants sont sans doute les voyages locaux, d'abord pour le service
du monastère, qui nécessite de se rendre à la ville. Certains voyages lointains
répondent également à des nécessités mondaines : lever des fonds, se procurer
vivres ou matières premières, aller toucher son héritage, pour la bonne cause
évidemment. Mais d'autres voyages, missions ou pèlerinages, sont caractéristi-
ques de la sainteté. L'a. consacre une vingtaine de pages au voyage à Constanti-
nople : certains viennent s'y établir, d'autres s'y rendent par nécessité, par exemple
obtenir quelque faveur pour leur établissement ou pour participer à quelque grand
événement religieux. Comme tous les Byzantins, les saints sont attirés par la
capitale, car ils ont besoin du soutien de l'Empereur et de l'aristocratie qui y
résident. L'a. n'envisage pas à ce stade la capitale comme lieu de pèlerinage
(mais la fait figurer dans son appendice consacré aux villes de pèlerinage). C'est
un peu surprenant, car elle utilise, par exemple, largement la vie de Cyrille de
Philéa qui se rendait tous les vendredi à l'église de la Vierge des Blachernes
assister au miracle qu'y opérait une des icônes les plus fameuses de la capitale.
On notera au passage que, si l'a. situe correctement Philéa près de la métropole
Thrace de Derkos et place correctement la dite cité sur sa carte, et même le
village de Philéa, qui était en réalité beaucoup plus proche de la petite cité, elle
écrit à trois reprises (p. 224, p. 290 et p. 313) qu'il se trouvait à sept ou huit km
de la capitale, et non une soixantaine comme c'était en réalité.
Le ch. 5 est consacré à un type particulier de voyage, l'errance, où l'a. traite
d'abord la fuite du saint devant les autorités, l'ennemi ou tout simplement la
foule et plus particulièrement le témoin qui le reconnaît et, susceptible de le
glorifier, le fait faillir à son voeu d'humilité : ceci n'est pas vraiment une errance.
Dans une page très suggestive, elle ouvre une voie intéressante de recherche :
bien souvent, derrière la fuite alléguée se cache au contrairele désir de conserver
le contact avec le monde ; comme va le montrer le chapitre suivant, ces « déserts »
monastiques sont extrêmement fréquentés tant par la foule des humbles que par
le meilleur monde. Ceux qui, comme les Acémètes, Daniel le Stylite ou Cyrille
le Philéote sont installés dans la banlieue de Constantinople cumulent volontai-
rement et parfois explicitement les avantages de la fuite du monde et de la proxi-
mité de la « reine des villes ». Il n'en reste pas moins qu'il existait un statut
ecclésiastique de l'errance, défini par la correspondance entre Paul, le maître
de Pierre d'Atrôa et le patriarche Taraise. Mais l'errance n'est pas l'idéal de
la sainteté byzantine et celle de Pierre d'Atrôa se termine par une fondation
définitive de monastère.
Au chapitre 6, la route des saints byzantins, jusqu'ici à la voix active, se
conjugue au passif, car le saint est l'objet de voyages, de son vivant ou pour
ses reliques. L'a. résume ici, car il y aurait matière à écrire plusieurs volumes
sur ce seul sujet : la venue des pèlerins, des visiteurs souvent illustres en quête
de la protection ou de la recommandation d'un saint personnage, ou exploitant
son don de divination, et la venue des disciples qui constituent, autour du
210 Comptes rendus

fondateur, la communauté monastique. Ceci permet à l'a. d'étudier le rayonne-


ment du saint au plan local, donnant une idée de l'infinité de ces petits centres
à Byzance, qui concurrencent les grands centres officiels tenus par les évêques
comme les églises locales au clergé médiocre. Ce passage nous fait pénétrer plus
avant dans la vie spirituelle, difficile à cerner par les autres sources, du Byzantin
de base, mais aussi des aristocrates, qui n'hésitent pas non plus à se rendre auprès
d'un saint apparemment mineur. L'hagiographe met toujours en relief ces pèle-
rinages de personnages illustres, car, à cette époque où il n'existe pas de procès
de canonisation, la reconnaissance par des personnages illustres et si possible
par l'Empereur est la meilleure garantie d'une sainte postérité ; l'a. n'insiste
pas outre mesure sur ce point.
Avec le chapitre, 7, nous terminons sur des considérations plus factuelles :
la route, les moyens de transport, quelques itinéraires exemplaires accompagnés
pour certains d'une carte, les rencontres que l'on fait sur la route, pour terminer
sur la position du monde de la route dans cette société qui fait de la stabilité
un modèle théorique alors que ses membres sont perpétuellement en mouve-
ment, ce qui conduit l'a. à rechercher, sans vraiment le trouver, un statut du
voyageur. En conclusion, elle évoque une raison qui la conduit sur une nouvelle
piste de recherche dont on espère qu'elle l'explorera avec autant de bonheur :
le voyageur devient un étranger, car le terme grec que l'on traduit ainsi désigne
toute personne qui n'est pas du lieu ; méfiance sociale et morale chrétienne se
rejoignent pour se méfier de la personne déplacée.
Même si l'on peut regretter un certain manque de comparaisons avec les
phénomènes parallèles de l'Occident chrétien (par exemple, P.-A. Sigal ne figure
pas dans la bibliographie), on aura compris que cet ouvrage cumule plusieurs
avantages : d'abord il est passionnant de bout en bout ; ensuite, il est fondé
sur une documentation originale, abondante et parfaitement dominée ; enfin,
s'il ne peut répondre à toutes les questions qu'il pose, il ouvre un nombre consi-
dérable de pistes à la recherche.

M. KAPLAN.

Vies et légendes de saint Bernard de Clairvaux. Création, diffusion, réception


(XIIe-XXe siècles [sic]), Actes des rencontres de Dijon (7-8 juin 1991),
Cîteaux, Commentarii cistercienses (coll. Textes et documents, vol. 5),
1993, XII + 436 p.

Le neuvième centenaire de la naissance de saint Bernard (et non de sa mort,


comme on le lit p. 386) a donné lieu, selon le rituel commémoratif convenu,
à nombre de manifestations culturelles et scientifiques : rappelons pour mémoire
la mise en chantier, par la collection des Sources chrétiennes, de l'édition critique
des OEuvres complètes du fondateur de Clairvaux. Le colloque dont les actes sont
ici superbement publiés par les éditions de Cîteaux, réunis à l'initiative d'un
groupe d'universitaires et de chercheurs de la région bourguignonne, berceau
de l'ordre cistercien, se fixait pour objectif l'étude non de l'individu Bernard
dans la vérité historique de son existence et de son action, mais des images de
lui que ses contemporains, puis la postérité ont consciemment ou non construi-
tes autour, et à partir, de celles-ci. L'entreprise était fort délicate, tant la person-
nalité contrastée et, au bout du compte, « mystérieuse » — même aux yeux d'un
spécialiste aussi subtil et aussi érudit que dom Leclercq (Saint Bernard et l'esprit
Comptes rendus 211

Paris, 1966, p. 5) — du grand abbé a suscité d'interprétations contra-


cistercien,
dictoires et véhémentes. Le premier mérite, qui n'est pas le moindre, à porter
au crédit des savants auteurs des communications ici rassemblées est la sérénité
qui semble avoir présidé à leurs débats : aucune trace d'apologétique, nul soup-
çon de polémique dans ces quelque vingt-trois articles. Est-ce à dire que saint
Bernard, comme le suggère Philippe Poirrier (p. 366) est désormais un « objet
froid », inapte à susciter les ardeurs partisanes ? En un temps où les pouvoirs
de toute nature s'emploient cyniquement à attiser les passions religieuses, on
serait bien malavisé de le regretter.
La critique bernardienne n'a pas toujours fait preuve du même détachement,
comme le montrent les participants au colloque. Ce dernier se subdivise en cinq
sections, à la fois chronologiques et thématiques, intitulées respectivement : « Les
Vitae et les Miracula », « La légende et ses vecteurs », « Une légende noire ? »,
«
Saint Bernard dans l'historiographie médiévale » et « Saint Bernard dans l'his-
toriographie moderne et contemporaine » (à ce propos, on regrettera l'absence
de table des matières dans un livre par ailleurs impeccablement présenté). Le
Moyen Age, avec quatorze communications, se taille, comme il se doit, la part
du lion. De ces articles, presque tout est à retenir, tant la qualité scientifique
est élevée : le caractère souvent inédit de la documentation, toujours novateur
de l'interprétation mériterait d'être commenté en détail. Faute de place, on se
bornera à quelques impressions de lecture.
Dans des perspectives différentes, Ambrogio M. Piazzoni (« La première partie
de la Vita prima comme oeuvre théologique et spirituelle », p. 3-18) et Jacques
Paul (« Les débuts de Clairvaux », p. 19-35) entreprennent avec succès de
réhabiliter l'oeuvre de Guillaume de Saint-Thierry, longtemps tenue par les his-
toriens comme un tissu de poncifs hagiographiques : le premier montre qu'à
travers le portrait de son ami, le biographe, par un choix très concerté d'anecdo-
tes significatives, a dessiné la figure-type du saint moine et qu'en particulier
les défauts de Bernard, qui ne sont pas niés, apparaissent comme des felices
culpae, se transformant eux-mêmes en instruments de conversion ; le second que
le récit parfaitement fantaisiste de la fondation de Clairvaux, en assimilant
Bernard à la figure du Christ souffrant et en référant paradoxalement à la tradi-
tion érémitique une entreprise cénobitique, tend à faire de l'ordre cistercien une
image de la communauté chrétienne parfaite, celle des disciples au lendemain
de la Résurrection. Pierre Boglioni et Andrée Picard (« Miracle et thaumaturgie
dans la vie de saint Bernard », p. 36-59) ont le grand mérite de mettre en relief
un aspect capital, mais entièrement oblitéré par la tradition ultérieure, de l'action
du saint : son exceptionnel pouvoir thaumaturgique (840 miracles sont recensés
par les vitae !), qui, plus que toute autre chose, a impressionné l'imagination
de ses contemporains. Après l'inventaire et la typologie de ces miracles, l'inter-
prétation anthropologique annoncée, trop générale, tourne un peu court, faute
de place sans doute ; du moins des pistes intéressantes sont-elles ouvertes.
Après ces récits sortis de la plume des contemporains de Bernard, il semble
que toute la tradition hagiographiqueultérieureait eu à coeur de banaliser, d'appri-
voiser, la figure singulière et parfois quelque peu malcommode du saint : déjà,
vers 1190, l'Exordium magnum cisterciense (article de Brian P. McGuire, p. 63-83)
en offusque les aspects les plus extraordinaires pour mettre l'accent sur les vertus
« régulières » et communautaires de l'abbé ; comme s'il s'agissait de ressouder
autour d'une image paternelle et imitable un ordre désormais bien éloigné de
sa vocation primitive — et appelé, sous peu, à être dépassé « sur sa gauche »,
si l'on peut dire,
par les mendiants. Cette évolution s'accentue avec l'hagiogra-
phie classique, celle des dominicains et de la Légende dorée en particulier (Alain
212 Comptes rendus

Boureau, p. 84-90), où Bernard n'apparaît plus que comme modèle banal et


quelque peu archaïque de l'ascète. Au demeurant, les théologiens et les historio-
graphes de l'ordre des frères prêcheurs (voir les articles de Jacques Verger,
« Saint Bernard et les scolastiques », p. 201-210 et de Monique Paulmier-Foucart,
« Bernard de Clairvaux dans trois chroniques universelles du XIIIe siècle »,
p. 263-281) ne rendent pas mieux justice à ce précurseur encombrant. Même
tentative de réduction à des stéréotypes de la figure du saint dans la religion
du peuple (plutôt que « la religion populaire ») : aussi bien la prédication
(Jacques Berlioz, Marie-Anne Polo de Beaulieu et Colette Ribaucourt, « Saint-
Bernard dans les exempta (XVIIIe-XVe siècles) », p. 116-140) que les traductions
des récits hagiographiques imprimées dès la* fin du XVe siècle à l'intention
des laïcs dévots (Sonia Bledniak, « L'hagiographie de Saint Bernard au XVIe siè-
cle », p. 91-115) tendent à faire de Bernard essentiellement un maître de morale.
C'est peut-être l'iconographie qui témoigne le mieux de l'originalité de son
rayonnement spirituel : les images de la célèbre scène de la lactation, dont
Cécile Dupeux analyse subtilement les variations selon les époques et les régions
(p. 152-166), se répandent surtout après 1470 dans les milieux rhénans de
la devotio moderna.
Y a-t-il eu une « légende noire » de saint Bernard ? Les trois articles qui
s'efforcent d'affronter cette question ne permettent pas d'y apporter une réponse
très catégorique. Celui de Jacques Verger, déjà cité, montre qu'une fois apai-
sées, faute de combattants, les rancoeurs bien compréhensibles des disciples d'Abélard
et des porrétains contre les méthodes brutales de l'abbé de Clairvaux, c'est
plutôt l'indifférence qui règne dans les milieux intellectuels à l'égard d'une
théologie jugée dépassée ; même les franciscains, comme saint Bonaventure, plus
sensibles que les dominicains à la teneur mystique du message bernardin, n'ont
guère recours qu'à un « Bernard de florilège » (p. 210). Les satiristes comme
Nivard de Gand et Gautier Map, étudiés par Jacques Berlioz (p. 211-228),
crispés sur la défense d'un ordre social dépassé, s'en prennent plutôt, à travers
la personne du fondateur, à la redoutable machine économique (soit : les pré-
mices de l'exploitation capitaliste du sol) mise en place par les cisterciens. Il
faut faire une place à part à la passionnante communication de Rosa Maria Dessî
et Marielle Lamy (« Saint Bernard et les controverses mariales au Moyen Age »,
p. 229-260) qui, sur la base de documents peu connus, affronte un problème
d'une rare complexité historique et théologique, à savoir : par quels subterfuges
les partisans, aux XIVe et XVe siècles, du dogme de l'Immaculée Conception
se sont-ils efforcés de gagner à leur cause saint Bernard, docteur incontesté
de la dévotion mariale, mais qui s'était exprimé sans ambiguïté à l'encontre
de ce dogme ?
A vrai dire, c'est, à l'époque moderne, la critique d'inspiration libérale —
du Dictionnaire de Pierre Bayle à Ernest Lavisse, en passant par Michelet — qui
fait de l'abbé de Clairvaux le parangon de l'obscurantisme médiéval. Marie-
Elisabeth Henneau (« Bernard de Clairvaux : du classicisme aux Lumières... »,
p. 291-305) et Bernard Plongeron (« ... Les « lectures » de saint Bernard du
XVIIe au XIXe siècle », p. 301-327) montrent lumineusement par quels avatars
est alors passée la figure du saint, tour à tour enrôlé au service des causes les
plus diverses : gallican pour Bossuet et ultramontain pour Montalembert, ennemi
farouche des Lumières pour Victor Cousin et modèle de tolérance envers les
Juifs pour Théodore Ratisbonne... Ces polémiques se reflètent même au miroir
de sources plus humbles : les manuels scolaires d'histoire et les livres de prix
(Christian Amalvi, p. 328-345), voire les délibérations parfois clochemerlesques
du conseil municipal de Dijon à propos de la dénomination des espaces publics
Comptes rendus 213

de la ville (Philippe Poirrier, p. 346-370). Entre politique et mystique, pour reprendre


les mots de Péguy, peu de figures de saints médiévaux, même celle de Jeanne
d'Arc, auront été si diversement « instrumentalisées ».
Au terme de ce parcours sommairement résumé, on est en droit de se demander,
pour reprendre la bien pertinente question posée par François Holthof dans Pavant-
propos de l'ouvrage (p. XII), « si une telle étude désespère la recherche histori-
que sur la vie de Bernard ou bien l'encourage ». La dernière biographie scienti-
fique du saint, celle de Vacandard, a maintenant près d'un siècle. Sans doute
est-il temps de reprendre l'entreprise sur nouveaux frais, à la lumière des tra-
vaux de savants comme le regretté Jean Leclercq ou Adriaan H. Bredero, bien
souvent invoqués ici. En dissipant les illusions, en démasquant les contrefaçons,
en démontrant les manipulations, le présent livre déblaie utilement le terrain
pour cette oeuvre encore à venir.
Jean-Yves TlLLIETTE.

L'Eglise de France et la Papauté (Xe-XIIIe siècle). Actes du colloque historique


franco-allemand publiés par Rolf Grosse, Bouvier Verlag, Bonn,
1993, X-408 p.

Ce volume, qui rassemble les communications présentées à un colloque franco-


allemand réuni à Paris en 1990, paraît sous le patronage commun de l'Institut
historique allemand de Paris et de l'Ecole nationale des Chartes. Il s'intégre,
comme le souligne D. Lohrmann en introduction,- à un très vaste programme
ayant pour objectif de préparer l'édition d'une Gallia Pontificia, qui, à l'instar
de la Germania Pontificia et de Yltalia Pontificia, constituera un régeste de tous
les actes pontificaux adressés à la France, il en est en fait la première manifesta-
tion et ouvre une collection (t. 1) lancée à cette fin par les deux établissements
(Studien und Dokumente zur Gallia Pontificia, Etudes et documents pour servir à une Gallia
Pontificia).
L'avant-propos rappelle aussi comment les Papsturkunden in Frankreich, entre-
pris dès 1907 par W. Wiederhold, poursuivis par H. Meinert et, plus encore,
pendant la seconde guerre mondiale et ensuite, par J. Ramackers (1906-1965),
à la mémoire duquel l'ouvrage est dédié, ont de leur côté, en répertoriant les
bulles conservées dans les divers fonds d'archives de France, contribué à la pré-
paration de cette oeuvre majeure « qui se profile à l'horizon depuis bien des décen-
nies ». Quant au volume lui-même, il compte quinze communications, réparties
en cinq séries, dont la première comporte trois exposés concernant l'ensemble
de la France, l'un sur les interventions du Saint-Siège au Xe siècle (H. Zimmer-
mann), le second sur les églises de France occidentale et de Lotharingie à
l'époque de Sylvestre II (P. Riche), le troisième sur les légats en France du milieu
du XIe siècle à la fin du XIIe (R. Hiestand). Abordant des thèmes plus précis,
deux communications s'emploient d'abord à éclairer, à partir de points de vue
particuliers, les rapports de l'Eglise romaine avec les évêques du royaume, en
étudiant d'une part l'influence de la chancellerie pontificale sur la rédaction des
actes épiscopaux (dans les provinces de Sens, Reims et Rouen) aux XIe et XIIe siècles
(O. Guyotjeannin), en suivant d'autre part de façon détaillée les relations
d'Alexandre III et d'Henri de France, frère de Louis VII, évêque de Beauvais
puis archevêque de Reims (L. Falkenstein). Les liens noués par les papes avec
214 Comptes rendus

quelque grands établissements monastiques forment la trame de la partie sui-


vante — avec Luxeuil jusqu'au XIe siècle (G. Moyse), comme arbitre entre Corbie
et St. Denis lors du synode romain de 1065 (L. Morelle), avec St. Denis à l'épo-
que de Suger (R. Grosse), avec Ste Geneviève et St. Victor de Paris au XIIIe siècle
(B. Barbiche) —. Les six derniers exposés prennent en considération des ensem-
bles géographiques (principautés, diocèses). Ils touchent en partie les pays alors
inclus dans le royaume (les abbayes cisterciennes du duché de Bourgogne par
B. Chauvin; la Bretagne par H. Guillotel), en partie des contrées proches (la
Franche-Comté sous Calixte II par B. de Vrégille, les cisterciens du diocèse de
Besançon par R. Locatelli), en partie des régions extérieures (la Lotharingie par
E. Boshof, la Catalogne par O. Engels).
Ce bref résumé illustre l'importance que revêtent en ces siècles les relations
avec les milieux monastiques, placés, au moins par la documentation, c'est-à-
dire les échanges écrits, dans une situation effectivement prééminente, ce qui
rend peut-être le déséquilibre plus apparent que réel. Il n'empêche que les autres
éléments sont loin d'être négligeables. Tout au contraire même, ainsi que le
montre l'ensemble de l'ouvrage qui, malgré un certain décousu qui est le propre
de tous les recueils de ce genre, met clairement en valeur les démarches diverses
du Saint-Siège grâce auxquelles s'élabore et s'affirme une entente étroite dont
les deux parties tirent avantage. C'est là sans doute un fait majeur de l'histoire
de la France et de l'histoire de l'Eglise en Occident en ces décennies. Pour ma
part, selon cette optique, j'ai beaucoup apprécié l'étude sur les légats, je me
suis beaucoup instruit à l'analyse des actes épiscopaux dans leur rencontre avec
les diplômes romains, j'ai été très intéressé par l'examen du rôle de la Papauté
dans l'évolution des grandes abbayes parisiennes. J'ai regretté, en revanche, la
longueur de l'exposé sur Henri de France ainsi qu'une certaine obstination à
le noircir. Par-dessus tout, j'ai déploré que, dans ce type de publication, les
communications en allemand ne soient pas suivies d'un bon résumé, de deux
à trois pages, en français — et vice-versa —. Ce serait là, si l'on observait
systématiquement cette manière de faire, un excellent moyen de renforcer la
coopération scientifique entre les deux pays.
Marcel PACAUT.

Philippe Contamine, Marc Bompaire, Stéphane Lebecq, Jean-Luc


Sarrazin, L'économie médiévale, Paris, Colin, 1993, 447 p.

La collection « U » renouvelée s'enrichit du volume attendu sur l'économie


médiévale, pendant de celui sur la société qui m'avait été confié. Le manuel
de Guy Fourquin, qui a rendu d'excellents services pendant un quart de siècle
avait besoin de quelque refonte, et la mort de l'auteur a entraîné la formation
d'une équipe où Philippe Contamine, maître d'oeuvre, s'est entouré de trois
jeunes collègues. L'engouement pour l'histoire des mentalités et le regain de
l'histoire politique justifient cette réécriture, car il s'agit en effet d'autre chose
que d'une réédition époussetée. L'oeuvre est pourvue de cartes (j'en aurais
souhaité davantage, plans de villes par exemple), d'un glossaire (un index
thématique aurait servi par ailleurs) et d'une bonne bibliographie. Naturelle-
ment — mais comment l'éviter ? —, on peut estimer que le niveau où se tient
l'ensemble est nettement plus élevé que celui des étudiants, même de licence :
c'est un ouvrage pour le troisième cycle, un ouvrage de réflexion au-delà de
Comptes rendus 215

tous ses éléments de détail. Et je suis d'autant plus à l'aise pour le dire que
Je sais parfaitement
que mon propre livre est de même eau. Il n'y a qu'une
seule critique d'ensemble à faire à l'ouvrage : pour avoir, moi aussi, subi
plusieurs fois les contraintes d'un travail collectif, je mesure les difficultés qu'a
rencontrées Philippe Contamine pour mener l'attelage : le résultat porte inévita-
blement la marque de fortes oppositions de style, de méthode et de plan, selon
les quatre auteurs. Mais les idées directrices ont bien été respectées : le dyna-
misme, par petits paliers successifs, sept sur plus de mille ans ; montrer qu'une
fois lentement détachée des liens avec l'Antiquité, l'Europe nouvelle s'est dotée,
du IXe au XVIe siècle, de quoi conquérir le monde ; privilégier le qualitatif sur
le quantitatif ; étudier les armatures de base plus que les superstructures. Par
rapport au livre de Fourquin, on dira qu'il y a ici moins de chiffres et plus d'idées,
jugement évidemment des plus grossiers.
Une des originalités du livre — une nouveauté même — est de consacrer
un quart de l'ensemble (ce qui est quand même beaucoup !) à la monnaie. Sur
lé vocabulaire de l'instrument monétaire, son volume, son encadrementjuridi-
que et mental, sur la frappe et la circulation, sur la variation de la masse moné-
taire, sur les dimensions fiscales et politiques de ces variations, Marc Bompaire
a écrit cent
pages éparses en chaque période historique, et constituant, je crois,
le plus neuf et le plus clair travail récent en français sur ce sujet plein de pièges,
dans lesquels nous tombons si souvent. Neuf et excellent, mon incompétence
m'interdisant de disputer du détail.
Je suivrai ensuite les trois grandes coupures chronologiques qu'a bien dû
rpspecter Philippe Contamine, tradition et éditeurs obligent, mais dont on voit
bien qu'il ne les approuve pas. S. Lebecq a traité en 150 pages — les deux cin-
— la tranche Ve-milieu du Xe. Je dirai tout de suite que ces
cjuièmes du livre
pages sont celles qui m'ont le plus frappé, sans doute parcequ'elles m'ont beau-
coup appris. Certes, et d'ailleurs largement grâce aux recherches de l'auteur,
l'éveil de l'Europe du nord et le basculement des foyers d'activité de la Méditer-
ranée au Rhin est perceptible depuis Pirenne, mais il fallait réhabiliter ces pré-
sumés « siècles obscurs ». Très au courant des recherches archéologiques et reprenant
les textes, Lebecq met notamment en lumière la profonde cassure du VIIe siè-
cle, qu'il attribue fortement aux effets de la « peste justinienne » foudroyant le
sud, et l'ouverture des voies maritimes septentrionales. Pour longtemps la mer
du Nord va concurrencer la Méditerranée. L'étude de la clairière carolingienne
est nuancée : le point de vue maximaliste est écarté (« Il serait fou » de croire
à un décollage économique dès ces temps) au profit d'une première ébauche
« »,
d'une « esquisse fragile », dont le sud d'ailleurs mène le train, rien moins que
« carolingien » ; à ce niveau bas, je me rallie.
Les 130 pages médianes, confiées à J.-L. Sarrazin, me sont plus familières,
et, de ce fait, attirent davantage ma critique. Je pense qu'il aurait été sage de
s'arrêter vers 1270, et non de pousser jusqu'au « blocage » du début du XIVe siècle,
la preuve en étant que, plus loin, Contamine a été contraint de reprendre le
tableau encadrant les périls ultérieurs. J'aurais également rassemblé tout ce qui
touche le rassemblement des hommes et le prolonge, habitat, seigneurie, parcel-
laire nouveaux. La notion globalisante d'encellulement l'aurait permis, alors qu'ici
la matière est éclatée, ce qui est d'autant plus gênant que l'auteur campe bien
les problèmes de l'an mil. Je suis
sur ma faim pour l'élevage, les techniques
même de culture, la structure interne des villes, la « culture matérielle ». En
revanche j'ai trouvé bons les développements sur la population, le niveau de la
ponction seigneuriale, le système des tenures, le commerce et les prix. Sur ce
plan l'index thématique, dont je parlais plus haut, aurait rendu bien des services.
216 Comptes rendus

Philippe Contamine s'est réservé, comme on pouvait l'attendre, la tranche


1300-1500, où s'insère le gros de la participation de Marc Bompaire. Après une
« revue de détail » de la « plénitude fragile » vers 1340 et quelques, on passe
à la crise, la rétraction et le redéploiement. Les faits sont connus, mais c'est
leur mode d'exposition qui mérite d'être mis en lumière : les étudier en fonction
des actions et réactions face aux divers problèmes latents au début du XIVe siè-
cle : de la production au pouvoir d'achat, de l'environ mental à la reprise de
l'Etat, de la structure des entreprises au triomphe du commerce international.
La dernière tranche chronologique se fixe sur le seul cas de la France (je le regrette),
afin d'y dégager la réalité, le volume et les modalités du « deuxième démar-
rage » de l'Europe après celui du Xe siècle, avec un souci de continuité, et
on voit bien que Philippe Contamine aurait volontiers poussé plus avant, et
pourquoi pas jusqu'au XVIIIe, en effet, où le capitalisme est très certainement
en place !
L'une des dernières observations de l'ouvrage est que l'Europe, au terme
des temps « médiévaux », au seuil des « découvertes » et de leur suite, est l'aire
économique et culturelle la mieux armée pour conquérir le monde, toutes les
autres semblant hors d'état de pouvoir la concurrencer. Qu'on cesse donc de
nous assommer avec ce complexe de culpabilité, si répandu aujourd'hui à ce
propos : si un mauvais usage a été fait de cette force, le « Moyen Age » n'y
est pour rien. Cette réflexion montrera, j'espère, le profit que l'on peut tirer
de l'ouvrage.
Robert FOSSIER.

Genèse de l'Etat moderne en Méditerranée. Approches historique et anthropo-


logique des pratiques et des représentations, Rome, Collection de l'Ecole
française de Rome. 168, diff. De Boccard, 1993, 476 p., s. p.

La genèse de « l'Etat moderne » dans l'Occident chrétien, à partir du XIIIe siè-


cle, est un bon thème. Il pousse des racines historiographiques profondes, qui
garantissent sa fiabilité sans, pour autant, empêcher les chercheurs d'aujourd'hui
de repenser et d'approfondir spectaculairementl'essor de la fiscalité, l'idéologie
du pouvoir royal ou princier, la juridisation des rapports sociaux. D'où une série
de beaux volumes, auxquels celui-ci se rattache institutionnellement,tout en s'en
démarquant par une extraordinaire diversité interne. Seuls les articles consacrés
au Portugal par J. Mattoso et B. Rosenberger (XIIIe au XVe siècle) brodent sur
les motifs chers à J.-P. Genêt. Le reste fait un ensemble picaresque, d'une belle
variété géographique, chronologique et thématique, en allant des Francs du Bas
Empire à la Tunisie et à l'Algérie actuelles, non sans passer par la Provence,
la Caraïbe, le Moyen Orient et le domaine bantou. On a réuni les éléments
de deux tables rondes distinctes, sans en craindre le disparate. On a bien fait,
pour au moins deux raisons :
1) D'abord, parce que le lecteur éprouve du plaisir à vagabonder parmi tant
d'essais brillants. Plus prudent que le regretté P. Clastres, mais proche de lui,
L. De Heusch rend aux « royautés sacrées » africaines leur vraie ritualite.
M. Pastoureau dit les aventures du drapeau, C. Beaune celles du rêve royal.
P. von Sivers remet en cause l'écrasement des paysans par le « despotisme oriental ».
H. Bresc donne une analyse étincelante de l'entrée royale des Mamlûks, précédée
Comptes rendus 217

par celle de M. Chapouteau-Remadi. L. Hurbon renouvelle notre lecture du


Code noir de 1685, J. Poly celle de la première « loi salique ». J. Chiffoleau
donne les prémices d'un grand livre sur le crime de majesté.
2) Des esprits chagrins trouveront que ces divers auteurs n'entendent pas
tous « l'Etat » dans le même sens. Mais est-ce vraiment un inconvénient ? P. Veyne
a justement dénoncé le souci d'unifier les concepts comme « fausse méthodo-
logie » et « rigueur inutile »... Il suffit que chacun d'eux soit clair et opéra-
tionnel, adapté à l'intrigue. On se rend bien compte que, mise hors société,
la « royauté sacrée » africaine ne ressemble en rien aux attributs magico-
religieux du roi guerrier des Francs. Et on partage la perplexité de P. Guichard
devant, tout à la fois, la nécessité et l'inadéquation d'un concept d'« Etat »
pour l'histoire de l'Occident musulman (Xe-XIVe siècles). Autant de défis à
un européocentrisme un peu trop présent, parfois, dans les livres de la série
Genèse...

L'inconvénient de cette bigarrure réside seulement dans ce que chacun de


ces spécialistes pointus demeure seul maître de son terrain, sans que soit débattu
le bien fondé de son interprétation. Comment savoir si ces articles, brillants sans
exception, ont tous la même solidité ? Un seul d'entre eux tombe assez près
de nous pour qu'un désaccord puisse ici s'exprimer : celui de M. Zerner sur
Raimon de Saint-Gilles. Elle présente ce « chef de peuple », qui mène les
«
Provençaux » à la première croisade, comme un prince radicalement différent
de ceux du Nord de la France. Allergique à l'hommage, donc non féodal,
il serait plus proche culturellement, au fond, du basileus Alexis Comnène, qui
partage avec lui l'héritage de la romanité tardive.
En cette contribution, M. Zerner se rattache à toute une école méridionaliste
qui, à notre avis, s'exagère l'écart « de civilisation » entre Paris et Toulouse,
jusqu'au XIIe siècle. Argumentons. Est-ce que Louis VI n'a pas, lui aussi, quelque
idée de la majesté, et une certaine propension à se présenter comme le chef
d'un « peuple » ardemment chrétien ? Voyez les assauts de châteaux, racontés
par Suger ou par Orderic Vital : détonneraient-ils sous la plume de Raimon
d'Aguilers ? Certes plus précoce, la paix de Dieu a-t-elle été plus durable, plus
populaire (p. 52) au Midi ? Entraînée par E. Magnou-Nortier, l'A. nous paraît
surinterpréter le refus d'hommage du comte Raimon à Alexis : son désir de
venger ses nobles tués par des Grecs, ou celui de ne pas abaisser en sa propre
personne un pape dont il est l'associé privilégié, ne justifient-ils pas, à eux seuls,
le célèbre palabre des 22-26 avril 1097 ? Entre le Toulousain et les grands barons
« nordistes », il y a des nuances de culture et de comportement, non un fossé.
Risquons un vieux mot, fort propre à rappeler la non modernité de l'an 1100 :
ilest un féodal du Sud.
Le méridionalisme persistant d'aujourd'hui nous semble aussi mauvais con-
seiller que le nationalisme d'antan. En ce sens ne faut-il pas nuancer aussi
l'introduction de ce livre ? Elle annonce une sorte d'unité méditerranéenne face
au Nord. Mais le précieux article de P. Guichard convainc surtout de la
différence entre Grenade et Barcelone, et donc de la parenté des monarchies
chrétiennes ibériques avec celles de France et d'Angleterre...

Dominique BARTHÉLÉMY.
218 Comptes rendus

Las armerias en Europa al comenzar la edad moderna y su proyeccion al


Nuevo Mundo, actes du VIIe colloque international d'héraldique
tenu à Cacérés du 30 septembre au 4 octobre 1991, organisé
par l'Académie internationale d'héraldique, sous la direction de
Faustino Menéndez Pidal de Navascués, éd. Direccion de Archivos
estatales, Ministerio de cultura, Madrid, 1993, 459 p.

L'Académie internationale d'héraldique organise tous les deux ans un


colloque international d'héraldique qui s'insère entre les vastes congrès interna-
tionaux des sciences généalogique et héraldique. Ces colloques réservés aux
spécialistes produisent des volumes d'intérêt et celui qui vient d'être publié à
Madrid est tout à fait digne d'éloges par la qualité de son impression et les
diverses contributions : celles-ci furent volontairement reliées à la découverte
du Nouveau Monde et le cadre de Cacérés (Câceres en espagnol) était appro-
prié, cette ville d'Estrémadure ayant été une pépinière d'expatriés vers l'Amé-
rique. De plus, Cacérés a été déclarée patrimoine de l'humanité par l'UNESCO
en 1986 du fait de ses centaines de vieilles demeures (XIVe, XVe siècles...) ornées
des armoiries sculptées de leurs possesseurs. Avec l'appui des autorités étati-
ques, provinciales et municipales, la réunion eut lieu dans les meilleures condi-
tions et plus de vingt communications furent prononcées sur les armoiries
à la fin du Moyen Age et sous la Renaissance, sur les nouvelles armoiries
en rapport avec la découverte du Nouveau Monde, et les influences réciproques
qu'il y eut entre les symboliques des deux Mondes :
Maria José Sastre y Arribas : les glyphes (signes représentant un concept)
toponymiques nahuads (le nahuatl est ia langue de l'empire aztèque) sont-ils
des armoiries parlantes dans l'Amérique préhispanique ?
Sébastian Garcia Garrido : les armoiries des descendants de l'empereur
aztèque Moctézuma établis à Ronda, cette lignée arborant même une couronne
impériale à la mode européenne !
Francisco de Solano : le blason du métis Inca Garcilaso de la Vega,
qui fut l'un des quatre ou cinq plus illustres métis établis en Espagne au
XVIe siècle ; la mère de cet auteur était nièce du dernier empereur inca
et le blason qu'il s'attribua comporte des éléments relatifs à sa culture
andine.
Le marquis d'Abrantès, grand sigillographe portugais dont on déplore
le décès advenu depuis cette réunion, disserta sur les armoiries primitives
de Christophe Colomb. Maria Teresa et Maria Candelaria Messia de la
Cerda y Gabeiras soutinrent que les armoiries de ce grand marin après
sa découverte, ne furent pas exactement celles que l'on pense.
Teodoro Amerlinck : l'héraldique municipale de la Nouvelle Espagne au
XVIe siècle, où quels furent les diplômes d'armoiries conférés à une dizaine de
villes comme Mexico, Veracruz, etc. par le roi d'Espagne, l'empereur Charles
Quint, ainsi que par sa mère, Jeanne la Folle dont il n'était théoriquement que
l'associé.
Gunter Mattern : les drapeaux et les armoiries des Etats de l'Amérique
du Sud ainsi que leurs relations avec l'Europe (sources d'inspirations),
avec bibliographie.
Luis Messîa de la Cerda y Pita : la « décadence des armoiries » dans
les concessions aux conquérants, ainsi qu'aux colonisateurs du Nouveau
Monde.
Comptes rendus 219

De ce côté de l'Atlantique, notons :

Eduardo Pardo de Guevara y Valdés : la fusion de trois groupes héraldiques


de galice et l'échiqueté des Ulloa, illustré par Xosé Anton Garcia G.-Ledo.
Mikel Ramos Aguirre : les concessions d'armoiries à des villes de Navarre
par les rois de ce pays, de la maison d'Evreux, sont les seuls exemples connus
de la langue héraldique en Navarre médiévale.
Faustino Menéndez Pidal de Navascués : les armes des Mendoza à la fin
du Moyen Age.
Maria del Mar Lozano Bartolozzi, Antonio Navareno Mateos, Francisco
M. Sânchez Lomba : l'héraldique sur les édifices des ordres militaires dans la
province de Cacérés.
Alfonso de Ceballos-Escalera y Gila : les nouveautés et changements dans
l'héraldique castillane en 1480-1550, autrement dit, et surtout, les nouveautés
apportées par Charles Quint et son équipe de hérauts venus du nord.
Jorge V. Barbabosa y Torres : les armoiries d'un Estrémègne (homme de
l'Estrémadure) du XVIIe siècle, Pedro Barba Boza-Parreno.
Josefina et Maria Dolores Mateu Ibars : héraldique et diplomatique : inter-
dépendance méthodologique.
José Mattosa : la recherche sur l'héraldique et la généalogie médiévales au
Portugal dans les années 1980, un beau bilan, avec bibliographie.
Manuel Artur Norton : les réformes dans l'héraldique portugaise au XVI' siècle,
particulièrement sous le roi Emmanuel Ier.
D'autres auteurs ont disserté sur des sujets touchant de plus loin la péninsule
ibérique :

Nils G. Bartholdy : les armoiries de Christian II roi de Danemark comme


chevalier de la Toison d'or (t 1559).
Franz-Heinz von Hye : les interférences héraldiques entre l'Espagne et l'Autriche,
tout particulièrement à Tolède au XVIe siècle.
Ivan Bertényi : la double croix de Hongrie, symbole du pouvoir royal, spé-
cialement dans les armoiries du roi Mathias Ier (t 1490), qui y voyait un symbole
d'appartenance à l'Eglise romaine.
Cecil Humphery-Smith : un armoriai du temps des Tudor lui appartenant.
Stefan K. Kuczyiiski : les premiers armoriaux imprimés en Pologne.
Jean-Claude Loutsch s'évade de la Renaissance pour disserter sur les docu-
ments héraldiques en rapport avec le voyage d'Henri VII de Luxembourg à Rome
(il a collaboré au bel ouvrage consacré à ce
voyage, qui vient d'être publié en Italie),
et quant à Szabolcs de Vajay, il explique pourquoi les armoiries se disent
amer en hongrois, mot dérivé de cimier, ce qui est dû à l'importance des cimiers
arrivés avec les tournois, ceux-ci ayant été importés, avec beaucoup d'autres
coutumes, par les Angevins de Naples, dans la première moitié du XIVe siècle.

Hervé PlNOTEAU.

Joseph Pérez, Historia de una tragedia. La expulsion de los judios de


Espana, Barcelona, Critica, 1993, 174 p.

La bibliographie sur le sujet est immense, car il s'agit d'un événement qui
a passionné l'opinion et la passionnera encore.
220 Comptes rendus

J. Pérez apporte à ce dossier quelques données nouvelles, principalement à


partir de trois ouvrages : Y. Baer, Historia de losjudtos de Espana cristiana, 1981 ;
L. Suarez Fernandez, Judios espanoles en la Edad Media, 1990 ; J. P. Conde y Del-
gado de Molina, La expulsion de losjudtos de la Corona de Aragon, 1991.
Les juifs de la péninsule se considéraient comme descendants de la tribu de
Lévi. Ils se seraient établis en terre hispanique avant l'ère chrétienne. On sait
en tout cas qu'ils y étaient présents en grand nombre au Ve siècle après J.-C.
Depuis quand appliquent-ils le mot de Sefarad à cette Espagne qu'ils aimaient
comme leur patrie ? Le terme figure dans Abdias (avec le sens de « confins »).
D'après Baer, J. Pérez pense cette identification tardive ; mais le problème n'est
pas résolu.
Dès la monarchie des Wisigoths, dès que leurs rois furent convertis au catho-
licisme, les juifs commencèrent à être persécutés. Recared les déclare à tout jamais
« de condition servile » puisqu'ils ont causé la mort du Christ. On a aussi allé-
gué contre eux qu'ils avaient prêté la main à l'invasion arabe de 711. Cela est
indéniable. Sous les Ommeyades leur condition est celle d'une minorité privilé-
giée. Certains d'entre eux tiennent les garnisons ; il leur arrive de devenir vizirs.
Mais la situation change du tout au tout avec l'invasion des berbères almohades,
tout à fait intolérants. Les juifs fuient en grand nombre dans les royaumes
chrétiens du nord. Mais, dans al-Andalus persista une forte implantation juive.
Leur condition sociale n'est pas homogène. Il faut consulter là-dessus
Béatrice Leroy, L'expulsion des juifs d'Espagne, 1990. Les majoritaires en nombre
sont les artisans. Ils vivent de préférence dans les villages, où ils se sentent proté-
gés par le seigneur du lieu. Mais la minorité plus opulente est groupée dans
les villes. Ce sont des artisans de l'orfèvrerie, du cuir, des tissages, des percep-
teurs des contributions pour le compte du Roi, des banquiers et prêteurs (T« usure »
commence à 30 %). Le souverain les prot