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G É R A R D

L E N N E

ENCORE UN
SOUVENIR
G É R A R D
L E N N E

ENCORE UN
SOUVENIR
Quelques points de repère biographiques permettront d’éclairer
certains éléments des textes qui suivent :
Au bout d’une quarantaine d’années de vie profes-
Je suis né en 1946 à Saint-Omer, sous-préfecture du Pas-de-
sionnelle dans le monde du cinéma et des médias, j’ai
Calais dont les habitants sont les Audomarois.
En 1965-66, j’ai suivi au lycée Voltaire (Paris) les cours de la fini par rencontrer un certain nombre de célébrités. Il
classe préparatoire au concours de l’Idhec (école de cinéma). m’a semblé amusant d’en dresser une liste (très sélec-
J’ai fait mes études de Lettres modernes à Lille, où j’ai obtenu tive) en précisant les circonstances de ces rencontres.
une maîtrise en 1969. Je vis à Paris depuis cette date. Au départ, c’est donc un simple jeu. Comme tous les
Critique de cinéma depuis 1968, j’ai écrit à Lille dans le jeux, celui-ci repose sur une contrainte. En l’occur-
quotidien Liberté, puis à Paris dans des revues de cinéma rence : ne tenir compte que des personnes relative-
(Téléciné, Ecran, La Revue du cinéma…) et dans des hebdos ment connues et, sauf quelques exceptions (dont les
(Télérama, puis Télé 7jours…) deux présidents de la République), avec lesquelles j’ai
Mon premier livre est sorti en 1970 aux Editions du Cerf, au moins échangé quelques mots.
d’autres ont suivi chez Veyrier, Seghers, Librairie Séguier, Je ne suis pas un spécialiste de l’interview. Nombre de
Ramsay-Archimbaud, Albin Michel, la Musardine…
mes confrères et consoeurs journalistes, au contraire,
J’ai vécu avec Pascale, rencontrée au festival d’Annecy,
adorent ça et ont multiplié à plaisir cet exercice. Mais
de 1973 à 1999.
Nous avons eu une fille, Allison, en 1985. La même année, les énumérer n’est pas mon but ici : j’ai d’ailleurs signé
j’ai cofondé, avec mon ami Jean-Claude Romer, le Prix Très bien des entretiens dont je ne parlerai pas, rien de no-
Spécial, destiné à récompenser chaque année un film hors table ne les ayant émaillés. C’était professionnel, point
norme, et qui a été déerné au Fouquet’s pendant une dizaine final. Pour que je cite une rencontre, il faut qu’il y ait
d’années. eu un détail amusant ou pittoresque, de la drôlerie ou
Elu en 2001 président du SFCC (Syndicat français de la du pathétique.
critique de cinéma), j’ai été réélu chaque année jusqu’en 2006, J’ajoute que tout est rigoureusement exact. Je suis
date-limite du mandat de président. En tant que tel j’ai été nanti d’une assez bonne mémoire et, dans les cas
membre du CA (Conseil d’administration) du festival de litigieux, j’ai opéré les vérifications qui s’imposaient.
Cannes jusqu’en 2010. Tout est donc vrai, que ce soit agréable ou non, pour
Je travaille sur PC.

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moi ou pour les portraiturés. Tant pis pour ceux qui que la rencontre. Les occasions manquées, les contacts
en prendront ombrage. ratés, avaient pour moi la même importance que
Au moment de publier ces petits textes, ce qui n’était les relations longues et confirmées. Je savais qu’une
pas mon but premier, j’ai pris conscience des réactions bonne partie de ces textes leur serait consacrée. En me
que je pourrais soulever et j’ai pris le parti, tout natu- relisant, j’ai constaté qu’elle était devenue prédomi-
rel, d’atténuer certains passages afin de ne pas blesser nante. Et qu’au fil d’un martèlement de plus en plus
inutilement. Mais comme on pourra s’en apercevoir, obsédant, elle en acquérait une sorte de vertu comique
ces quelques allègements ne constituent pas une édul- qui était loin de me déplaire.
coration. Mon titre s’inspire d’un merveilleux monologue de
Combien de fois ai-je constaté, aux confins de mon Jean Carmet*. Il y contait la vie sans intérêt d’un qui-
activité journalistique, l’extraordinaire attrait que la dam ordinaire. Une suite de constats comme celui-ci,
célébrité exerce sur le public ! Nul n’y échappe vrai- qui m’a toujours esbaudi : «  J’ai rencontré une fille
ment, même si la fréquentation des «  vedettes  » est sublime. Je lui ai demandé de coucher avec moi, elle a
vite banalisée dans l’ordinaire d’un critique de ciné- dit non. Encore un souvenir ! »
ma, pour qui devient tout naturel et quotidien ce que
Michel Archimbaud appelle « l’émerveillement jamais Gérard Lenne
rassasié de l’enfance ». Printemps 2012
L’écueil eût été ici de vouloir collecter les souvenirs
pour en composer une sorte d’épopée du people.
Je pense avoir produit l’inverse.
Très consciemment d’abord, en prenant délibérément,
du point de vue de l’écriture, le parti d’un minima- PS 1) L’exercice se devant d’être ludique, j’ai ajouté
lisme à la Georges Perec, avec un zeste de Philippe à ces évocations (où, je le répète, tout est vrai) une
Delerm : ce recueil est ainsi, en quelque sorte, le pro- rencontre totalement inventée. Le lecteur s’amusera à
longement du Je me souviens du cinéma que j’ai publié l’identifier.
en 1989. Plus obscurément ensuite. D’emblée, ce qui PS 2) L’astérisque après un nom renvoie à l’article
m’intéressait, c’était souvent la non-rencontre plutôt consacré à la personne en question.

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A
compte de ses livres, je les « juge » en quelque sorte.
J’en dis du bien et il m’en sait gré. Je reçois des lettres
de plus en plus enflammées. De passage à Montpellier,
un été, je vais sonner à sa porte, dans un immeuble
modeste de la périphérie. Pas de réponse. Je laisse un
petit mot. Le sommet, c’est quand j’interviens chez
mon éditeur, la Librairie Séguier, pour faire éditer son
Greta Garbo qui n’avait pas trouvé preneur. Torrents
de gratitude. Tel Voltaire (comparaison hasardeuse !),
HENRI AGEL il viendra à Paris pour son « triomphe », sans doute
(enseignant, 1911-2008) son jubilée, présentant Johnny Guitare à sa façon à la
cinémathèque de Chaillot. Nous y étions quelques
Normalien, agrégé de lettres classiques, passionné de anciens élèves. Le lendemain soir, je vais en famille
cinéma, catholique militant, animateur infatigable, assister à la dernière pièce de Jean Bois, au théâtre de
Agel avait fondé au lycée Voltaire (à côté du Père La- l’Esaion, près de Beaubourg. Surprise et coïncidence  !
chaise) une classe préparatoire au concours de l’Idhec, Henri Agel est dans la salle, avec son épouse Gene-
LA grande école de cinéma des années 50-60. Cette viève. Ils étaient à Paris pour deux jours, combien de
classe fut une pépinière et, pour ceux qui en furent, chances y avait-il pour qu’on se rencontre une deu-
une expérience inoubliable. Ce fut mon cas en 1965- xième fois ? A la sortie, petite discussion sur le trot-
66. Je communique peu alors avec lui. Je me méfie toir. Il s’intéresse à Allison, et lui conseille de faire des
parce qu’il voyage en première dans le métro et qu’il a études classiques : « - Faites du latin, Mademoiselle ! ».
passé des vacances en Espagne (franquiste, à l’époque). Adieux. Je ne l’ai pas revu.
Il arbore aussi une croix à la boutonnière, je pense que
c’est l’insigne du Tiers-Ordre. Il ne fait pas mystère de
son adhésion à « Jésus-Christ » (il prononce le « s »).
Participant peu à la classe, je n’ai pas avec lui de com-
plicité. L’amusant est que, devenu journaliste, je rends

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JEAN-JACQUES AILLAGON plutôt avec sa jeune actrice, Fanny Valette. En 2010,
(homme politique, 1946) Nadia Meflah organise des dîners chez moi et nous
y convions Karin. Nous allons parfois en projection,
Ne pas être physionomiste est un handicap, une infir- elle m’invite aux soirées SACD qui se tiennent au
mité, ce qui est comme toujours source de plaisan- « Cinéma des cinéastes ». Fin 2011, elle veut soutenir
teries, mais difficile, voire douloureux à vivre pour la jeune Egyptienne Aliaa Magda Elmahdy, qui risque
l’intéressé. Au Festival de Cannes 2002, en tant que gros pour s’être montrée nue sur FaceBook. Son idée
membre du CA, je suis invité au grand dîner d’ou- est de réunir des filles qui poseront nues ensemble,
verture, au Salon des Ambassadeurs. Nous faisons la par solidarité, et puisque mon appartement est grand
queue pour y entrer et, à la porte, le président du Fes- elle me demande de le faire chez moi. C’est moi qui
tival, Gilles Jacob, me fait signe de m’approcher pour prends les photos, Karin n’étant pas la dernière à po-
me présenter à l’homme qui est à ses côtés. Panique. Je ser. Comme elle est enceinte, elle a des seins très épa-
bredouille vaguement quelque chose. Qui est-ce ? Peut- nouis, et tient à ce qu’on les voie..
être Xavier Couture, qui vient d’être nommé à Canal
plus, avec qui le Festival est étroitement associé ? Dans
le doute, je n’ose me risquer. Je comprendrai plus tard ANICÉE ALVINA
qu’il s’agit de Jean-Jacques Aillagon, ministre de la (actrice, 1953-2006)
Culture depuis quelques jours, que j’ai pourtant vu le
matin même à la réunion traditionnelle du CA On la découvre toute jeune dans Friends, et elle devient
vite l’égérie de Robbe-Grillet* pour deux films mar-
quants, Glissements progressifs du plaisir et Le Jeu avec le
KARIN ALBOU feu. Alvina est un pseudo, elle est née Shahmanesh, de
(réalisatrice, 1978) père iranien. Très belle, un corps gracile qu’elle expose
avec un naturel confondant au cinéma comme dans
A la Semaine de la Critique 2005 , nous présentons sa les revues de charme. Par ailleurs, très drôle dans la
Petite Jérusalem. Je rencontre Karin au déjeuner que vie, vraie boute-en-train. Alain Schlockoff la recrute
nous donnons sur la plage, mais ce jour-là je converse pour le jury de son festival du fantastique, dont je fais

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partie comme Jean-Claude Romer et Gilles Jacob*, à à sa table, j’étais avec la réalisatrice et l’actrice, Valé-
qui elle donne facétieusemennt le surnom de « Cen- rie Lemaître. Mais étant arrivé tôt, dans ces précieuses
drillon » (parce qu’il rentre toujours chez lui à minuit). minutes de flottement, j’ai conversé un peu avec Arno,
Les Moineau (couple légendaire d’attachés de presse) moins de cinéma que de Jacques Brel et des Stones. Il
créent pour elle la « Cote d’amour », prix décerné à a la modestie des plus grands. Très émouvant. Le repas
une comédienne débutante. Je suis dans ce jury très fini, il était en pleine interview mais je suis allé faire
formel avec Jean-Claude Romer, François Jouffa, Jean- mes adieux et nous nous sommes embrassés.
Dominique Bauby, Bernard Nauer*… Anicée vit alors
avec Francis Lambert, aspirant journaliste que nous
poussons à entrer à Télérama. Plus tard, elle épousera FRANÇOISE ARNOUL
un psychiatre et s’éloignera du cinéma, sauf pour un (actrice, 1931)
ou deux films de Gérard Blain. Elle aura quatre en-
fants et mourra jeune d’un cancer. Nous l’avons revue Souriante et sexy, elle a illuminé pas mal de films des
une dernière fois à une réception du Prix Très Spécial. années 50. Souvenir intact de French-Cancan. Je la
rencontre à diverses reprises, à une époque elle vit avec
mon ami Jean-Claude Missiaen*. En 1997, au festival
ARNO de Cannes, je fais partie du jury de la « Caméra d’Or ».
(chanteur, 1949) Elle aussi. Je la découvre soudain péremptoire et peu
amène. Elle n’a d’yeux que pour le cinéaste tchèque
Il s’appelle Arno Hintjens. Il se fait appeler Arno tout Jiri Menzel, qui préside notre jury. Au moment du
court. Un des meilleurs interprètes de ces dernières scrutin, elle intervient en faveur de Suzaku, film japo-
décennies, avec Bashung (ce n’est pas pour rien qu’ils nais mortellement ennuyeux de Naomi Kawase. « Je
ont une scène ensemble dans J’ai toujours rêvé d’être un suis sûre que Jean Renoir aurait voté pour elle », as-
gangster, de Samuel Benchetrit). Car il fait aussi l’ac- sène-t-elle. A une voix près, Suzaku décroche le prix.
teur, et c’est à ce titre qu’il est à Cannes, où nous pré- Curieuse façon de faire parler les morts.
sentons en 2006, à la Semaine de la Critique, le film
belge Komma de Martine Doyen. Je n’ai pas déjeuné

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JOSÉ ARTUR carte verte de critique. Je lui explique les règles du jeu,
(animateur, 1927-2015) qui sont strictes. Il doit justifier d’une collaboration
régulière, rendre compte de l’actualité du cinéma… Il
Infatigable homme de radio, il anime le « Pop Club » comprend, il me transmettra des textes. Je n’ai plus eu
à France-Inter pendant quarante ans, de 1965 à 2005. de nouvelles.
Impossible de ne pas y « passer » un jour ou l’autre,
pour peu qu’on ait une activité culturelle ou artistique
quelconque. Je vais donc y présenter un de mes livres FLORENCE AUBENAS
de temps à autre, ou parler de notre Prix Très Spécial (journaliste, 1961)
en compagnie de Jean-Claude Romer. A chaque fois,
José redouble d’amabilités, et me donne l’impression Toute la France la découvre quand elle est enlevée
de tout connaître du sujet qu’on aborde. Mais lorsque par des islamistes en Irak. Je la connais de nom parce
je le rencontre à l’extérieur, surtout en projection, c’est qu’elle a suivi l’affaire d’Outreau, et le prwocès aux
comme s’il ne me connaissait pas. A moins qu’il ne me Assises de Saint-Omer. On se mobilise. En quelques
reconnaisse pas ? mois, elle devient l’otage la plus célèbre de France.
On manifeste, à la République, sous une photo géante
d’elle. Ma voisine Marie Desplechin*, qui est de ses
ALEXANDRE ASTRUC amies, est très active dans le Comité de soutien. Enfin,
(réalisateur, 1923-2016) Florence est libérée. A l’arrivée à Villacoublay, c’est
Chirac qui l’embrasse, au nom de tous. Je souffle à
Au ciné-club de Saint-Omer, j’ai seize ans quand il Marie que j’aimerais la rencontrer, qu’elle organise un
vient présenter La Proie pour l’ombre. Il séduit les ad- dîner chez elle. Le temps passe. Entre-temps, j’aper-
hérents parce qu’il est intarissable en anecdotes. Plus çois Florence au Palais de Justice, au procès en appel
tard, on le voit en projection de presse, car il écrit des de l’affaire d’Outreau. Puis le dîner a lieu chez Marie.
critiques pour Paris Match. Vers 2003 ou 2004, alors Il y a aussi Hussein Hanoun al-Saadi, le « fixeur » de
que je suis président du Syndicat, il me téléphone Florence, qui fut son codétenu, homme courtois et
pour me demander de lui obtenir la très convoitée cultivé, et Dominique Simonnot, journaliste au Ca-

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nard enchaîné (elle signe une excellente rubrique sur tribune d’un éphémère « Parti des forces nouvelles »
les tribunaux et j’ai déjà communiqué avec elle par qui va se fondre dans le FN. J’en parle à Carmet*,
mails sur des questions de langue française). Florence qui minimise : « C’est des bêtises, il n’y croit pas vrai-
est exactement telle que je l’attendais. Nous descen- ment ». Il avait sans doute raison…
dons ensemble, je les raccompagne un peu. Domi-
nique habite la rue à côté et Florence à peine plus loin.
C’est la vie de quartier… CLAUDE AUTANT-LARA
(réalisateur, 1901-2000)

MICHEL AUDIARD Celui qui a bien tourné, puis mal tourné. En 1984, il
(dialoguiste, réalisateur, 1920-1985) publie le premier tome de ses mémoires, La Rage au
cœur, chez Henri Veyrier, qui est alors mon éditeur.
A la sortie du Drapeau noir flotte sur la marmite, où Je le rencontre ainsi à Cannes, lorsque la Quinzaine
joue mon ami Lumont*, il m’accorde une interview des réalisateurs organise une manifestation sur le livre
après une projection, dans un petit bureau vide de chez de cinéma. Nous échangeons quelques propos et figu-
Publicis. Une page dans Télérama. A la rédaction, ils rons côte à côte sur la photo de groupe des auteurs.
trouvent ça très bien. On s’échine à écrire des analyses Il est déjà très aigri, bien des passages de son ouvrage
fouillées et subtiles ( ?) sur des films ou des cinéastes, respirent la xénophobie. Il y dit aussi du mal de Jean
personne ne vous en dit un mot, là tout le monde me Renoir*, ce qui me contrarie. Ensuite ce sera pire, il
félicite, alors que je n’ai fait que recopier ce qu’il m’a sera élu député européen en 1989 sous l’étiquette du
dit en une demi-heure, assis sur un coin de table. Son Front national, et présidera la première séance du par-
sens de la formule, bien sûr, fait merveille. Je le revois lement au titre de doyen d’âge.
de temps en temps, dans tel ou tel festival. Il est ami
avec Jacqueline Michel, ma « patronne ». Sa gouaille
perpétuelle n’est pas une légende. Il a le tutoiement
immédiat. Je me méfie pourtant, car il se compromet
facilement avec l’extrême droite. Il se laisse filmer à la

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JEAN-CHRISTOPHE AVERTY vatoire. Quand elle sort de cet illustre établissement,
(réalisateur, 1928) Michel Cournot, qui tient au Monde la rubrique
théâtre, assiste au concours et lui consacre un papier
Grande admiration pour cet homme de télévision dithyrambique, d’un lyrisme échevelé. Elle se lance
pétri de ’Pataphysique. Son célèbre zozotement. On dans le cinéma avec Tavernier* et Cie. Ascension. Elle
le dit aussi gaulliste, d’où sa position inexpugnable à nous rend visite, à la naissance d’Allison, avec Michel.
l’ORTF, malgré son avant-gardisme, son goût pour Bientôt elle le quitte. Un soir, venant dîner, ignorant
l’humour noir et le surréalisme, que plébiscite l’intelli- que nous la connaissons, Patrice Leconte* nous révèle
gentsia. Ses Raisins verts m’enthousiasment. A France- qu’il vient de l’apercevoir, embrassant Alain Resnais*
Inter, il anime une émission sur la chanson française sous une porte cochère. Je la retrouve régulièrement, à
qui diffuse des incunables en pagaille, toujours an- la distribution des prix du Syndicat de la Critique, et
noncés par son célèbre « A vos cassettes ! ». Il vient à à Cannes. L’année des Herbes folles, je dîne avec Aldo
l’émission de Bertrand Jérôme Des papous dans la tête, Tassone et une amie au Gray d’Albion. Toute l’équipe
sur France Culture, où j’anime un jeu sur les musiques du film est à la table voisine. Elle les quitte, vient s’as-
de films. En sortant, au bistrot snob « Ô poivrier » face seoir avec nous. Longuement, nous évoquons le passé.
à la Maison de la radio, c’est lui qui paie la tournée.

SABINE AZÉMA
(comédienne, 1950)

Pigiste comme moi à Télérama, Michel Lengliney me


demande un jour un service : aller chercher quelque
chose chez sa petite amie, qui habite à côté, chez ses
parents. De la rue Laborde à la rue de Miromesnil, il
n’y a qu’un pas. C’est ainsi que je fais connaissance de
la pétulante Sabine, vingt-et-un ans, élève au Conser-

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B
critique, bonne ou mauvaise, d’un de ses films. A une
époque, il y eut les petites cartes de remerciement de
Michel Deville, ou une carte postale de Jean-Jacques
Annaud (postée de Thaïlande), mais ce sont des ex-
ceptions. Surprise donc quand, en 2003, pour une
fois que je suis à mon journal, le téléphone sonne :
« - C’est Laurent Baffie. » Je ne le connais pas, seule-
ment aperçu à la sortie de l’école quand j’allais cher-
EDOUARD BAER cher Allison (il a manifestement un enfant au même
(acteur, 1966) endroit). J’ai écrit ce que je pensais de son médiocre
premier (et dernier) film, Les clefs de bagnole. Je com-
A la sortie de notre livre collectif sur les années 70, prends qu’il ne soit pas d’accord, je lui explique que
Gilles Verlant me demande de l’accompagner pour en je suis sincère, mais il s’en tient à un argument-mas-
faire la promotion à Radio Nova, rue du Faubourg St- sue  : si je n’ai pas apprécié, c’est que je dois être vieux.
Antoine. Nous restons une heure à l’émission animée Je ne comprends pas les jeunes et leur humour, je de-
par deux énergumènes hyperdoués, du genre délirant. vrais prendre ma retraite illico… C’est un peu court,
Gilles est épaté par leur humour déjanté, leur sens de mais c’est mieux que Pialat*.
l’improvisation et leur enthousiasme communicatif.
Il s’agit d’Edouard Baer et Ariel Wiezman, pas encore
rendus célèbres par Canal Plus. Chaque fois que je BRIGITTE BARDOT
croise Edouard, je lui rappelle cette soirée épique. (actrice, 1934)

Au tout début des années 70, Télé 7 jours est logé à


LAURENT BAFFIE l’étroit, tout en haut de l’immeuble de Paris-Match,
(humoriste, 1958) rue Pierre Charron. Au bout du couloir qui mène au
bureau de Jean Diwo, le directeur, il y a deux chaises
Qu’on le veuille ou non, qu’on s’en félicite ou non, qui font salle d’attente quand on veut le voir. J’y suis
il est rarissime qu’un auteur se manifeste après une

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installé quand un couple sort, que Jean raccompagne, JEAN-PAUL BELMONDO
dont une blonde en bottes qui me semble grande, (acteur, 1933)
mais il est vrai que je suis assis. On me dira peu après
que c’était Brigitte Bardot. Pour le cinquantenaire de la Nouvelle Vague, la Ciné-
mathèque rend hommage à ses acteurs. Grande soi-
rée d’inauguration avec projection de Pierrot le Fou.
JULOS BEAUCARNE Belmondo arrive, très diminué, soutenu par sa com-
(auteur compositeur interprète, 1936) pagne. Il ne peut articuler qu’un « Merci ». Petite ré-
ception au bar après le film. Avec un ami, nous nous
Etudiant à Lille, vers 1965, j’aperçois les affiches de introduisons sans mal dans le « carré VIP ». « Bébel »
ses premiers tours de chant. Il y a aussi des critiques de y est attablé avec quelques personnes dont Jean-Pierre
ses disques dans Rock’n folk. A mon époque Télérama, Mocky*, avec lequel je discute un peu en attendant
nous le rencontrons, avec Jacques Bertrand (le futur que la voie soit libre. Je vais alors dire quelques mots
Jacques A.Bertrand*). Il vient déjeuner avec nous rue à l’acteur, combien il a compté pour nous, etc. Je lui
Laborde, à la Loubatière, restaurant en cave aména- serre la main en partant et, bien sûr, paralysé du côté
gée. Puis c’est l’assassinat de sa femme (qui inspire son droit, il me tend la gauche. Bernard hésite, je l’incite à
Chandeleur 75). Nous suivons ses concerts, il ne quitte y aller aussi – sinon, il le regretterait.
pas son pull arc-en-ciel. Apogée euphorique à Bobino,
cette première où la salle est envahie par la fanfare de
son village, Tourinnes-la-Grosse, sur l’air de « Elle me TED BENOIT
l’avait toudis promis ». Ce soir-là, c’est frites, saucisses (dessinateur, 1947-2016)
et Chimay pour tout le monde. Beaucoup plus tard,
nous allons le revoir à l’Européen  : salle et public Thierry Benoit, dit Ted, sans accent circonflexe sur
beaucoup plus modestes, mais il n’a guère changé. Benoit. Mon ami Jacques Mény l’a connu à l’Idhec, ils
étaient dans la même promotion. Comme Patrice Le-
conte*, il se lance dans la BD, mais lui continue. Un
des théoriciens, en France, de la « ligne claire ». Tra-

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vail séduisant. Quand j’écris un livre sur E.P.Jacobs* productions, rue Lincoln. Costume noir, chemise
(Blake, Jacobs et Mortimer), nous cherchons un dessi- blanche, air fatigué. Je me dis que je vais détendre l’at-
nateur pour faire la couverture. Je me souviens qu’il a mosphère. A Paris, j’habite le quartier des fourreurs,
fait des pubs qui reprennent à s’y méprendre les per- un appartement que j’ai acheté à une vieille dame
sonnages de Blake et Mortimer. Avec Michel Archim- juive polonaise. Celle-ci m’a raconté que la meilleure
baud, nous allons le voir chez lui, à deux pas de la place amie de sa fille, habitant la rue à côté, était Arlette
Clichy et du cimetière de Montmartre. Il est d’accord. Langmann, qui avait un petit frère, Claude, lequel
Plus tard il me demandera une préface pour la réédi- venait souvent jouer chez elle, donc chez moi. Je me
tion de Ray Banana chez Casterman. Lorsqu’il dessine dis que la coïncidence va amuser Claude Langmann,
une nouvelle aventure de Blake et Mortimer, nous devenu Berri. Il écoute, reste de marbre. Est-il de
sommes invités, avec son scénariste Jean Van Hamme, mauvaise humeur, souffre-t-il ? Il va confirmer ensuite
sur Paris Première. L’émission est animée par Daniela une nature plutôt antipathique, en exigeant de relire
Lumbroso, qui nous interroge à brûle-pourpoint sur ce que j’aurai écrit. La confiance règne ! Je me déplace
une imaginaire «  laision homosexuelle entre Hergé* le week-end (Internet n’existe pas) pour mettre mon
et Jacobs* ». Nous rigolons et cassons du sucre sur le texte dans sa boîte aux lettres, rue de Lille. Je le rap-
dos de l’animatrice, qui ne pense qu’à son enfant (c’est pelle, il bougonne encore…
l’heure où il sort de l’école). Je revois Thierry-Ted à un
cocktail de Télérama autour de Jacobs*. Il est dans mes
contacts Internet et participe régulièrement à mes quiz JACQUES A.BERTRAND
cinéma, en joueur méthodique et rigoureux. (journaliste, écrivain, 1946)

Nous faisons connaissance à Télérama. Son laconisme,


CLAUDE BERRI sa mélancolie, son humour en demi-teintes. Son écri-
(réalisateur, acteur, 1934-2009) ture concise  : on lui demande un série de billets qu’il
intitule «  Drôle, tout drôle  ». D’emblée, Jacques est
En service commandé, je vais l’interviewer en début plus écrivain que journaliste. Il a épousé une Belge fla-
d’après-midi. Il me reçoit dans son bureau de Renn mande qu’il a rebaptisée Anouk, sans doute à cause

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de ses yeux. Le couple va à vau-l’eau, je prends soin Fabienne Renault vit avec Enki Bilal. A la sortie de
d’Anouk quelque temps. Jacques fréquente beaucoup Partie de chasse, album de celui-ci, j’écris au Monde
le monde de la chanson française, l’attachée de presse une lettre où j’en trace une analyse politico-histo-
Béatrice Soulé, qui a pour assistante Hélène Nosten, rique. Sans me prévenir, Le Monde publie en page 2
avec laquelle Jacques il va vivre plusieurs années. Il écrit mon texte (un peu coupé), comme un véritable ar-
un livre sur et avec Higelin. Il donne à un magazine ticle. Je deviens d’un seul coup très populaire auprès
féminin une série d’articles sur les signes astrologiques, de Fabienne, qui me présente Enki, garçon très calme
puis en fait un livre, Tristesse de la balance, qui sera un et souriant, lors d’une soirée au casino de Deauville.
best-seller. Il signe désormais Jacques A.Bertrand pour Une dizaine d’années plus tard, un soir d’été, je rac-
ne pas être confondu avec un type d’extrême droite compagne chez elle une autre amie attachée de presse
qui s’appelle aussi Jacques Bertrand. L’éditeur Bernard (mais dans le cinéma) et, quelques pas plus tard, on
Barrault lui fait confiance, il publie régulièrement, me hèle. C’est Michel Lengliney (voir Sabine Azéma*)
il a un public de fidèles. Il vit avec Marika, la sœur qui dîne en terrasse avec Fabienne et Enki Bilal. Je
d’Hélène. Gros fumeur, il tombe malade, se soigne. m’attable avec eux… Une des nombreuses raisons
On se revoit davantage depuis plusieurs années avec d’aimer Paris, seul endroit où puisse se produire se
les autres Jacques de Télérama (Marquis, Renoux). Il genre de choses.
évoque mon histoire conjugale personnelle dans un
ouvrage récent, Mariages.
JANE BIRKIN
(comédienne, chanteuse, 1946)
ENKI BILAL
(dessinateur, 1951) Enchantement quand elle débarque, en 1968. Je suis
un fan absolu de Gainsbourg* et il forme avec elle ce
Dans les années 80, en plus du cinéma, je tiens une que je regarde comme le couple idéal. Nous sommes
rubrique BD à Télé 7 Jours. J’ai des contacts avec de jo- tous amoureux d’elle, et moi tout particulièrement.
lies attachées de presse, qui souvent se rapprochent des Jane et Serge sont partout, on les croise à Avoriaz, je
dessinateurs  : Sylvie Brasquet épouse Max Cabanes, les filme en super 8. En 1978, j’écris Le Sexe à l’écran

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pour Henri Veyrier, qui lance une collection consa- très agréable. Et puis le temps passe. Un soir, en allant
crée aux acteurs. Idée immédiate d’un Jane Birkin. voir l’expo de Bacon à Beaubourg, nous croisons Jane
Sûrement pour l’approcher, et Gainsbourg par voie de à un palier de l’escalator, avec une grande ado que je
conséquence, entrer dans l’intimité du couple. La pa- ne reconnais pas. Je comprendrai plus tard que c’était
rution d’un petit livre de fan, aux éditions Pac, coupe Lou. Je déjeune avec Jane en 2000 chez Vagenende,
l’herbe sous le pied de ce projet. Deux ans plus tard, je dois lui annoncer ma séparation d’avec Pascale. Sa
je suis ami avec Jacques Doillon* quand on me dit stupéfaction : « - Je croyais que c’était du béton ! ». On
l’avoir vu déjeuner avec Jane au Bilboquet. Il l’engage se revoit récemment au Père Lachaise, pour l’incinéra-
pour La Fille prodigue. Tout va très vite  : en 1980, tion de Michel Boujut. Effusions.
Jane quitte Serge et vit désormais avec Jacques. Je les
invite à dîner rue Marbeau, on se voit avec les Boujut.
L’idée du livre rebondit, j’en parle d’abord à Jacques  : YVES BOISSET
ce serait bien, en attendant un peu, pour coïncider (réalisateur, 1939)
avec ce tournant vers le cinéma d’auteur qu’elle est
en train de prendre. On s’y met en 1984, j’accumule Nous faisons connaissance au début des années 70,
17 heures de cassettes et le livre sort l’année suivante. je vais l’interviewer chez lui, vers St-Sulpice. On se
Henri Veyrier nous invite à déjeuner au marocain de retrouve dans les festivals (Cognac…). Lors de nos
la rue de la Tour et les manifestations se multiplient  : « rencontres avec un cinéaste » du Syndicat de la Cri-
signature à la grande librairie du centre Beaubourg, tique, en 2006, il vient présenter Allons z-enfants. Tou-
et en septembre j’obtiens de Bernard Martinand la jours aussi sympathique et chaleureux. Comme le veut
programmation d’un hommage à Jane à la Cinéma- la tradition, nous allons dîner. Nous l’emmenons au
thèque. Nous y présentons ensemble Dust, qui vient chinois de la rue de Berri, le Mandarin. A la fin, ce que
d’être programmé au Festival de Venise. A la mort de n’avait fait aucun de nos invités, il propose de payer
Gainsbourg, en 1991, un dimanche de printemps, son écot.
Jane réunit tout le monde chez elle, en hommage.
On ne voit pas Bambou, qui s’est cloîtrée au premier
étage. Je revois Kate, la première fille de Jane, toujours

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PASCAL BONITZER çais local. Prétexte  : l’édition cette année-là de mon
(réalisateur, 1946) livre sur Jane Birkin*, l’invitée d’honneur, qui est
présente avec Charlotte*, adolescente, encore éclo-
Au lycée Voltaire, dans la classe d’Henri Agel, qui pré- pée, et Jacques (Doillon*). Plus un jeune acteur que
pare au concours de l’Idhec, il est mon condisciple, celui-ci vient de faire tourner dans La tentation d’Isa-
mais nous n’échangeons guère. Je ne fais pas partie belle, Jacques Bonnaffé. Je le revois encore déambuler
comme lui de la petite bande qui, au centre straté- dans les rues de Florence, souvent solitaire, dans un
gique de la salle de classe, réunit Roland Portiche, long imperméable, une mèche en bataille sur le front.
Joannick Desclercs, Evelyne Perdriel, Richard Co- Plus tard, je l’apprécie de plus en plus. Originaire de
pans… Le dernier jour de l’année, je donne un expo- Douai, il donnera un récital d’histoires ch’tis, dont le
sé sur le cinéma fantastique. Au café, à l’intercours, héros est le fameux « Cafougnette », et j’irai l’écouter,
nous avons notre première conversation. Il s’intéresse vers la Bastille, avec une jeune amie qui vient, elle, de
de près au gore, grande nouveauté à l’époque, et me Valenciennes.
questionne avidement. Tandis que je retourne à Lille,
il entre vite aux Cahiers du cinéma, écrit des scénarios
pour Rivette*. A Cannes, on se croise chez La Mère ERNEST BORGNINE
Besson, je le félicite. On se revoit de temps en temps, y (acteur, 1917-2012)
compris dans ma rue, où il vient visiter une amie scé-
nariste et cinéaste. Lui-même vit avec Sophie Fillières, Je n’aime pas les interviews, mais quand on est pigiste
Agathe Bonitzer étant leur fille. il faut gagner sa vie. Cet acteur m’amuse, tant il était
réjouissant en immonde salopard dans Johnny Guitare.
A l’époque, on disposait d’une bonne heure en tête à
JACQUES BONNAFFÉ tête avec la vedette. Pour Borgnine, le sympathique
(acteur, 1958) attaché de presse de la Fox, Marc Bernard, fait office
de truchement. C’était pour L’Empereur du Nord. Bor-
A la Toussaint 1985, je suis invité aux Journées du gnine roule des yeux en débitant une bonne cargaison
cinéma français qu’organise à Florence l’Institut fran- d’anecdotes. Grand professionnel.

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JEAN-LOUIS BORY histoires drôles au dos des pages centrales. Une place
(écrivain, journaliste, 1919-1979) due à l’amitié de Frank Ténot, sous le signe du jazz.
Comme je suis plutôt rock’n roll, ce sera entre nous
Une haute figure de la critique de cinéma dans les une inépuisable querelle pour de rire. Quand je lui
années 70. Il tient alors tribune au Nouvel Obs. Très apporte des disques de jazz reçus en service de presse,
sympathique et chaleureux, il est le point de mire dès il me regarde avec une pitié bienveillante : «  Pauvre
qu’il est présent quelque part. Je l’aborde d’autant plus Gérard !  ». Avec Michel, alias Mimi, c’est un véri-
facilement qu’il est ami de Jacqueline Michel, mon table coup de foudre d’amitié. En 1979, il est mon
«  employeuse  ». Parfois, au début des projections, témoin de mariage, nous étouffons un fou-rire devant
avant le film, je le vois écrire à toute vitesse et sans ra- le cérémonial ridicule de la mairie. Nous allons les voir
tures, sans doute une prochaine critique. Une facilité en vacances, Mano et lui, dans le Jura suisse. Nous
déconcertante. Il affiche son homosexualité avec une allons ensemble aussi au Festival du film policier, à
désinvolture, une franchise et une crudité de langage Royan. Parties de rigolade. Complicité avec Maurice
encore inhabituelles à l’époque. Il se suicide, ayant Achard, aux Nouvelles littéraires, et plus tard au micro
réussi à se procurer un revolver « pour se protéger des de Culture Club, chaque mercredi soir à France Inter.
cambrioleurs ». En parallèle, la reconnaissance méritée que lui apporte
la création de Cinéma Cinémas (Antenne 2, 1982-
1991). Je suis de ceux à qui il demande de faire partie
MICHEL BOUJUT de l’équipe de lancement. A Charlie Hebdo, il tient
(journaliste, écrivain, 1940-2011) une chronique illustrée par Tardi, puis par Honoré.
Perpétuellement curieux, journaliste dans l’âme, il
Au début, je crois qu’il est Suisse. Il vit exilé à Genève déniche sans cesse de nouveaux sujets inattendus. Son
– je l’ai su plus tard – ayant déserté pour de ne pas dernier projet : un fait divers qui s’est déroulé à Saint-
faire la sale guerre d’Algérie. Au Festival d’Avoriaz, en Omer au XVIIIe siècle, lorsqu’un quidam fit installer
janvier 1977, Jean-Claude Romer m’apprend qu’il est un paratonnerre, fut poursuivi en justice par ses voi-
à Paris. Je vais le rencontrer chez Filipacchi, à la rédac- sins, des bourgeois timorés, et défendu par un jeune
tion de Playboy (France) où, entre autres, il écrit des avocat arrageois, Robespierre. Comme je suis natif

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de cette bourgade, nous projetons d’y aller ensemble, dont elle partage la vie. Jean-Luc a réalisé une ver-
l’été 2011, afin que je lui fasse visiter les lieux et en sion assez loufoque de Nestor Burma de Léo Malet*,
respirer l’atmosphère. Trop tard… où Elizabeth joue un petit rôle. J’en ai écrit une cri-
tique négative, sans doute influencé par la campagne
active que Malet mène contre le film. Jean-Luc m’a
NICOLAS BOUKHRIEF alors appelé et nous nous sommes vus : de ce jour date
(réalisateur, 1963) notre amitié. En tout cas, j’ai retrouvé Elizabeth au
Festival du film comique, organisé par Gérard Gué-
Il fait partie de l’équipe de Starfix. Lors d’un déjeuner gan, à Marseille, en 1982. Elle était toujours fourrée
de presse qui a lieu au Fouquet’s, Laredj Karsallah me avec Véronique Genest, juste révélée par la série Nana,
présente cette nouvelle recrue. Lorsqu’il se lance dans toute brune à l’époque, et qui ne portait manifeste-
la réalisation, je ne suis pas convaincu par Va mourire, ment jamais de soutien-gorge. Plus récemment, revu
et plutôt déçu par Le plaisir et ses petits tracas, vu dans plusieurs fois Elizabeth sur scène.
de mauvaises conditions (une migraine pendant le
film). Plus tard, nous nous rapprochons, via François
Cognard et mes activités ludiques (quiz cinéma sur le STÉPHANE BOURGOIN
Net). Du coup il vient chez moi quand un de ses films (libraire, criminologiste, 1953)
sort, pour écouter mes critiques. Curieuse impression
d’être devenu une sorte de gourou. En 1973, ce jeune homme blond à lunettes fait par-
tie du staff d’Alain Schlockoff, pour ce qui s’appelle
encore la « Convention du Cinéma fantastique », au
ELIZABETH BOURGINE Palace du Faubourg-Montmartre, où nous tournons
(actrice, 1957) ensemble autour des petites hôtesses. Il se fait vite
connaître comme un connaisseur averti du cinéma-bis
On la découvre dans Vive la sociale !, de Gérard Mor- et de la littérature policière : un temps éditeur, il tient
dillat. Je ne me souviens pas des circonstances de notre aussi la librairie « Le Troisième œil », à côté du square
première rencontre, peut-être avec Jean-Luc Miesch, Montholon. Nous lui demandons, dès 1985, de faire

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partie du jury du Prix Très Spécial, où il est des plus GEORGES BRASSENS
assidus. Il s’intéresse aux tueurs en série depuis l’assas- (auteur compositeur interprète, 1921-1981)
sinat de sa compagne aux Etats-Unis en 1976, et en
devient un spécialiste incontesté. Il donne des confé- En 1965, avec un condisciple du lycée Voltaire, nous
rences pour la gendarmerie et, dès qu’un fait-divers se décidons d’aller rendre visite à Brassens, impasse Flo-
produit, il est interviewé par tous les médias. rimont, dans le 14e. Nous y arrivons un matin vers 11
heures. Bernard remarque une DS19 qui sort du ga-
rage, au coin de l’impasse et de la rue d’Alésia. Lorsque
RACHIDA BRAKNI nous sonnons au N°9, une dame aux cheveux blancs
(comédienne, 1977) nous explique que «  Georges vient juste de partir  ».
C’était donc bien lui, au volant de la DS que, pour ma
Lorsque je vais voir Ruy Blas à la Comédie française part, je n’ai pas remarquée. Nous venons néanmoins
(voir Michel Robin*), début 2002, elle y joue le rôle de rencontrer la Jeanne ! (Jeanne Planche, 1891-1968,
de la reine d’Espagne. Je viens de la découvrir au ci- un mythe elle aussi).
néma dans le rôle de la victime prostituée de Chaos, Après la mort de Marcel Planche, Jeanne se remariera
de Coline Serreau. Après le spectacle, en allant visi- en 1966 avec Georges Sanjak, un marginal à pro-
ter Michel Robin, je vois Bertrand Tavernier en train blèmes. Coïncidence : une trentaine d’années plus
de tambouriner à la porte voisine, celle de la loge de tard, Bernard, devenu travailleur social, aura affaire à
Rachida Brakni. Un quart d’heure plus tard, nous celui-ci, alors en grave difficulté, dans l’exercice de ses
ressortons ensemble, ce qui est bien coordonné car fonctions.
Michel doit partir avec elle, qui le reconduit chez lui Lorsque j’écris un livre sur Brassens pour le vingtième
en voiture. Je trouve le geste touchant, la camaraderie anniversaire de sa mort, en 2001, je retourne impasse
des gens de théâtre n’est pas un vain mot. Rachida est Florimont avec la documentaliste dépêchée par Albin
gracieuse, souriante. Amusant de retrouver ainsi, en Michel. Je fais la connaissance de Pierre Onteniente,
jeans et en tennis, la souveraine espagnole d’antan que alias Gibraltar, qui habite désormais la fameuse mai-
nous venons de quitter en robes somptueuses. son. Un jour, Bernard m’y accompagne et, au détour
de la conversation, lance «  Quand tu étais à Saint-

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Omer…  » . Gibraltar sursaute : «  Que venez-vous quer un film qu’on a oublié, dans un silence de mort.
de dire ? » Nous découvrons alors qu’il a habité cette Horrible sensation de gêne : manifestement, elle ne
petite ville et fréquenté l’école Notre-Dame de la rue souhaitait pas qu’on poursuive. Tout le monde me re-
d’Arras, juste en face de ma maison natale, où j’ai fait garde. Impression d’être le capitaine Haddock rêvant
moi-même ma scolarité primaire. qu’il est tout nu à l’Opéra, entouré de perroquets en
Un soir, Catherine Cisinki et moi marchons rue d’Alé- smoking.
sia pour nous rendre chez Joël Séria* et Jeanne Gou-
pil*, qui habitent le quartier. Détour par l’impasse
Florimont. Nous ne voulons pas déranger Pierre, mais MARIE-HÉLÈNE BREILLAT
à travers la vitre, nous l’apercevons, dans la pénombre, (comédienne, 1947)
en train de regarder tranquillement la télévision.
Fille délicieuse qu’on découvre dans La Mandarine
de « Doudou » Molinaro. Elle vit avec lui. Dès 1976
CHRISTINE BRAVO nous sommes voisins dans le 16e : ils habitent rue Ber-
(animatrice, 1956) lioz, nous rue Marbeau. On se voit régulièrement aux
séances de sélection du Festival d’Avoriaz, juste à côté,
Institutrice devenue animatrice de télévision. Un ami au Cercle 33 (avenue Foch). Souvenir d’une arrivée
journaliste à Télerama vit alors avec elle. Au début des de Marie-Hélène moulée dans un tee-shirt Mickey
années 90, je suis invité à son émission « Mille Bravo », Mouse. Elle est toute petite avec une poitrine spec-
talk-show culturel de FR3. Elle vient me dire bonjour taculaire. A cette époque elle pose nue dans Playboy
dans la loge de maquillage, me dit qu’elle a adoré mon et je lui mets un petit mot de félicitations. Elle vient
livre sur le cinéma fantastique, surtout le passage où je aussi comme membre du jury au Grand Rex, au Fes-
compare le monstre de Frankenstein au Christ souf- tival de Schlockoff, qui a alors un jeune collaborateur,
frant. Elle me recommande d’intervenir comme je un grand blond. Elle partira avec celui-ci en Tunisie
veux sur le plateau, ce doit être une émission vivante. et (relation de cause à effet ?) ce sera la rupture avec
On parle de cinéma et elle déclare le sujet clos. Poussé Molinaro. Elle a des problèmes psychiatriques qui
par ses encouragements, je prends la parole pour évo- conduisent à son internement. On ne la voit plus.

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Un jour elle reparaît, nous invite à un vernissage de ZABOU BREITMAN
ses œuvres (dessins, peintures) dans une petite galerie (actrice, réalisatrice, 1959)
vers Miromesnil. Je ne l’ai pas revue, on ne sait pas ce
qu’elle est devenue. Sur Facebook, un groupe de fans Zabou tout court quand on l’a rencontrée, dans les fes-
tente en vain d’en savoir plus. Elle faisait des bisous tivals. Cheveux courts à l’époque. Connue pour avoir
mouillés. été Blanche-Neige dans Elle voit des nains partout. Et
pour son intéressant pedigree : dans les années 60, je
l’avais vue bébé dans Thierry la Fronde, écrit par son
CATHERINE BREILLAT père Jean-Claude Deret (né Breitman) qui y jouait le
(réalisatrice, 1948) rôle du « méchant » Messire Florent. Venait de temps
en temps square Bergson, pour les soirées-tripots, et le
Longtemps considérée comme « la sœur de Marie-Hé- dimanche pour l’ « Académie Tintin » que j’avais fon-
lène » (voir ci-dessus), elle écrit d’abord, par exemple dée, et qui eut droit à un reportage sur France Culture.
le scénario de Police de Pialat (dont je reçois la novelli- Son personnage préféré était Milou ! Elle m’avait of-
sation dédicacée par elle). Après sa rupture avec Moli- fert un cendrier représentant un des Dupondt, qui a
naro, Marie-Hélène nous invite à un dîner chez elle, été brisé puis recollé. Très bonne actrice, qui s’est amé-
vers St-Michel. Parmi les convives, il y a Catherine, liorée peu à peu. Au cinéma La Crise de Coline Ser-
ébouriffée, les yeux maquillés de noir, quasi muette reau, au théâtre Des gens. Quand une amie journaliste
pendant toute la soirée. A-t-elle souffert de la popu- va l’interviewer, elle me transmet ensuite un message
larité de sa sœur ? Sa carrière de cinéaste s’épanouit d’elle, bien que nous ne nous soyons pas vus depuis
ensuite. On se voit dans diverses occasions, aux soirées longtemps. Exactement depuis le prix du Syndicat
du Syndicat Français de la Critique de cinéma, qui Français de la Critique, que je lui ai remis moi-même
la fête et la couronne. Et aussi au Prix Très Spécial, au théâtre du Rond-Point. Elle était accompagnée
quand elle nous amène Lio*. par son père (acteur dans son film), avec qui j’ai évi-
demment discuté de Thierry la Fronde… Magique et
imprévisible !

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JEAN-CLAUDE BRISSEAU nelle   : elle a déjà vu 17 fois Beetlejuice en cassette
(réalisateur, 1944) VHS. Salle comble. Après la projection, petite récep-
tion très privée à l’étage au-dessus, dans les locaux du
Cinéaste controversé, toujours avec un parfum de Musée du cinéma. J’y suis convié grâce à l’attachée de
scandale. Mon amie Nadia Meflah le connaît bien. presse de Disney. Allison a son carnet d’autographes,
Au Forum des Images, nous assistons ensemble à nous nous approchons du maître qui vient de dessiner
une projection d’un de ses films, qu’il vient présen- un Jack pour un grand ado. Elle a droit au chien Zéro.
ter lui-même. Ensuite, nous dînons tous au chinois Parmi les présents, le point de mire est une très jolie
de l’avenue Victoria, avec plusieurs petites actrices ou rousse, dans une robe violette transparente, avec une
aspirantes. Nous parlons censure et liberté d’expres- poitrine et un décolleté hallucinants. C’est Lisa Marie,
sion. Plus tard, nous l’invitons à une soirée du Syndi- encore complètement inconnue, déjà petite amie de
cat Français de la Critique, il y vient avec sa femme, Tim, bientôt actrice dans plusieurs de ses films.
la comédienne Lisa Hérédia. Je le soutiens quand il
est poursuivi en justice pour avoir organisé un casting
réaliste avant de tourner des scènes érotiques (la fille RAYMOND BUSSIÈRES
qui l’attaque n’a pas été prise). J’évoque Brisseau dans (acteur, 1907-1982)
la dernière édition de Erotisme et cinéma (La Musar-
dine, 2008). J’apprends qu’il n’est pas content. Je n’ai Le fameux « Bubu » ! En passant dans un couloir de
jamais su pourquoi. Encore un mystère… mon journal, j’avise un collègue en grande conversa-
tion avec lui. Il me le présente. Homme très chaleu-
reux. Extraordinairement semblable à lui-même.
TIM BURTON
(réalisateur, 1958)

En 1993, pour la sortie de L’Etrange Noël de M.Jack,


il est invité à la Cinémathèque française. J’y vais avec
ma fille Allison, presque huit ans, sa fan incondition-

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C
récolter des prix (mais le premier manuscrit que j’ai lu
restera inédit). En recherchant sur le Net pour les be-
soins de cet opuscule, j’apprends qu’elle est morte. Je
retrouve une lettre d’elle, datée de 2001, par laquelle
elle me demandait de la remettre en contact avec les
Cappadoro, qui nous avaient présentés.

NAOMI CAMPBELL
INÈS CAGNATI (top model, 1970)
(écrivain, 1937-2007)
Au Festival de Cannes, le deuxième film de Robert
Au début des années 70, une amie enseignante a une Rodriguez, Desperado, est projeté en séance de minuit,
collègue qui écrit. Elle me fait lire un manuscrit, une sur invitations. J’arrive assez tôt pour me choisir une
histoire de couple et de jalousie, intense. Son titre était bonne place à l’orchestre, au bord d’un rang selon
(sauf erreur) La Corde. J’ai envie de rencontrer Inès, mon habitude. Mon ami Alain Riou, journaliste au
elle me la présente. Nous dînons un soir (après une Nouvel Obs, me rejoint bientôt et prend la place juste
projection de Avoir vingt ans dans les Aurès) au Drugs- devant la mienne. En fait, ces rangs sont réservés à
tore Matignon. Inès a un accent du Midi prononcé. l’équipe du film et autres VIP. Arrive Harvey Weins-
J’ai tort, bien entendu, mais j’ai toujours du mal à tein avec tout un groupe, dont Naomi Campbell, qui
prendre au sérieux quelqu’un qui parle avec un accent vient s’asseoir à côté de moi. En me levant pour la
– qu’il soit belge, québécois, suisse, méridional. Or laisser passer, je respire son parfum fortement caramé-
Inès est sérieuse, même trop. D’origine modeste, elle lisé. Alain se fait-il remarquer plus que moi ? C’est à
a le Capes, elle en est fière, alors qu’après mon cursus lui que s’en prend Weinstein, bien décidé à l’expulser :
j’ai tendance à brocarder cet examen si scolaire et uti- « You must go, sir ». Altercation : Alain proteste, fait
litaire. Elle proteste. Je crains de l’avoir blessée sur ce valoir son statut, tente même de menacer le nabab. Il
point. Je suis ravi quand elle commence à publier, à doit cependant battre en retraite. Cas de conscience :

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personne ne m’ayant rien demandé, dois-je cependant JEAN CARMET
l’accompagner par solidarité ? Un tel geste serait bien (acteur, 1920-1994)
inutile. Je me sens dans la peau de l’écolier qui feint
de ne pas être concerné, pour ne pas attirer l’attention Je fais sa connaissance en 1972 parce qu’il est dans
du maître. Pleure pas la bouche pleine. Déjeuner ensemble, avec
Alain Rémond, à côté de Télérama. Je le vois souvent
aussi avec Alain Lacombe, déjà très copain avec lui.
GILLES CARLE Il nous aime bien car, au moment où il commence
(réalisateur, 1929-2009) sa «  seconde carrière  », il pense qu’il la doit en par-
tie à notre soutien. Longtemps considéré comme un
Je l’interviewe pour Télérama à l’hôtel Balzac, rue Bal- amuseur populaire, il est fier et comblé de cette re-
zac, en pleine explosion du cinéma québécois, dont il connaissance par de jeunes «  intellectuels  ». Modèle
est le chef de file. Passe dans le hall une brune longi- de fidélité, il me le répètera souvent dans les deux
ligne et bottée que je viens de voir dans Ixe-13, film décennies qui suivent. Au début, il vient dîner chez
d’espionnage parodique de Jacques Godbout. C’est moi avec les Lacombe, rue Villiers de l’Isle-Adam, à
Carole Laure*. Il me la désigne avec gourmandise, l’époque où, n’ayant pas de table, nous mangeons sur
je comprends qu’ils sont ensemble. Il y a une dizaine les tréteaux de mon bureau. Pas mal de festivals aussi,
d’années, je le retrouve à un dîner chez Michel Bou- et puis le fil rouge du courrier. Où qu’il soit, en tour-
jut*, accompagné de sa nouvelle égérie, la chanteuse- nage ou en voyage, il écrit à ses copains, des lettres
actrice Chloé Sainte-Marie. Plus tard, il est immobilisé ou des cartes postales, de son écriture appliquée. J’en
à Montréal par la maladie de Parkinson. Avec les Bou- garde toute une collection. Il n’y manque jamais une
jut, nous allons voir Chloé quand elle se produit à allusion à mes « interdits alimentaires », car je lui ai
l’Européen. Elle nous donne de ses nouvelles, qui ne montré un jour cette liste noire des aliments dont je
sont pas bonnes. ne mange pas, et il s’est toujours déclaré fasciné par
cette initiative : il voulait en faire un sketch, ou un ar-
ticle, quelque chose. Régulièrement aussi, il téléphone
(impossible dans l’autre sens : pas de portable, alors !)

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et entame la conversation de son fameux « Allo, c’est JEAN-CLAUDE CARRIÈRE
Carmet ! ». Quand on est dans la rue, dans le train, (scénariste, écrivain, 1931)
il est souvent abordé, ne repousse personne, s’attarde,
répond à tous. Il ne veut rien manquer : quand il vous Au Festival, encore, du temps de l’ancien Palais. Juste
parle, il se hausse souvent sur la pointe des pieds pour avant la projection de Possession de Zulawski, je crois.
voir ce qui se passe derrière. Un jour, au « Saucisson », Ce devait donc être en 1981. Sur la Croisette, venant
il s’excuse et me quitte brusquement pour aller saluer du Carlton, la procession des invités. Parmi eux, Jean-
Riccardo Freda, qu’il a repéré au fond de la salle… La Claude Carrière. Quand il arrive à notre hauteur, Pas-
dernière fois que je l’ai vu, c’était un soir, au Festival cale, qui m’accompagne, l’applaudit. Il se retourne et
de Valenciennes. Il avait l’air morose, dépressif, ce qui nous sourit gentiment dans sa barbe.
n’était pas son habitude. Il est mort une semaine plus
tard.
CAROLINE CARTIER
(comédienne, 1948-1991)
GÉRARD CARREYROU
(journaliste, 1942) Ne pas la confondre avec la Caroline Cartier qui est
aujourd’hui animatrice à France Inter. Elle partage la
Cette année-là, au Festival de Cannes, je loge dans vie de Jacques Rozier* quand on la découvre, coup sur
une résidence transformée en hôtel, à proximité de coup, dans Du côté d’Orouët et Pleure pas la bouche
la Croisette. Je descends prendre mon petit déjeuner pleine. Son charme, son naturel… Je lui consacre ma
dans le parc. Un matin, le réalisateur Bob Swaim, un chronique de Pilote, un article intitulé « Les Grandes
garçon sympathique comme les Américains peuvent vacances de Caroline Cartier ». Elle me donne rendez-
l’être, me hèle et je le rejoins à sa table, où est déjà ins- vous vers le pont de Neuilly, au café le Madrid. Je veux
tallé un monsieur à lunettes, âgé, rondouillard, affable aussi la photographier, on se retrouve un dimanche
et pondéré. Nous passons une demi-heure à conférer. après-midi à côté de chez elle, square du Temple. Je
C’est plus tard que je comprendrai avoir eu affaire à ne suis pas professionnel, mais je propose ces photos à
Gérard Carreyrou. Michel Caen, qui dirige Zoom. Il ne s’attarde pas sur

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les photos dans la verdure. En passant devant la mai- Zabou et Isabelle. Celle-ci doit partir avant la fin, je
rie, je l’ai « shootée » devant un panneaux d’affiches à la raccompagne. Avec son petit manteau et ses petites
moitié déchirées : « - Ah, ça c’est plus intéressant ! ». lunettes, elle a l’air d’une institutrice. Eternel hiatus
J’ai encore beaucoup à apprendre ! Elle était du Midi, entre la femme et l’actrice.
venait d’Avignon ou de Cavaillon. A la porte de son
petit studio, je remarque le nom, Lise Bayant. Je n’ai
pas voulu être indiscret mais j’ai toujours pensé que EMMANUEL CARRÈRE
c’était son vrai nom. Au début, elle a eu comme pseu- (écrivain, 1957)
donyme Caroline Car. Remarquée et protégée par
Jeanne Moreau, qui la fait jouer un peu, elle va ensuite Le garçon me fut tout de suite sympathique, pour avoir
vivre en Italie, à Rome. Problèmes de drogue, semble- signé dans Positif (il n’avait pas vingt ans à l’époque)
t-il. Un jour, revenue à Paris, elle passe nous voir à un beau papier intelligent sur mon livre La Mort à
la réception du Prix Très Spécial, vieillie bien sûr, et voir (Editions du Cerf ). Un peu plus tard, mon ami
fatiguée. On a appris qu’elle s’était suicidée, en plein et complice Alain Rémond* le repère et l’introduit à
mois d’août. la rédaction cinéma de Télérama, puis à Paris Hebdo,
où nous collaborons ensemble à la rubrique cinéma.
Nul ne s’étonne quand ce wonder boy devient ensuite
ISABELLE CARRÉ écrivain, avec le succès que l’on sait, puis cinéaste. Je le
(comédienne, 1971) retrouve longtemps après, au Festival de Cannes 2010,
où il fait partie du jury officiel. Nous avons l’air fin,
Jeune comédienne touchante, qui n’a pas froid aux avec nos nœuds papillons. Episode plutôt drôle : il me
yeux : elle joue nue dans La Femme défendue, film présente à Poivre d’Arvor*, qui proteste me connaître
remarquable de Philippe Harel, et au théâtre. Zabou depuis longtemps.
Breitman lui donne le rôle principal de Se souvenir des
belles choses, qui obtient un prix du Syndicat de la Cri-
tique de cinéma. En tant que Président, je reçois toute
l’équipe au théâtre du Rond-Point. Je photographie

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CLAUDE CHABROL site VOD que dirige Jean, Filmoline. Après le quiz et
(réalisateur, 1930-2010) l’interview, nous déjeunons tous ensemble vers la Bas-
tille, au Repaire de Cartouche. Je fais le trajet avec lui en
Le don de sympathie immédiate et communicative taxi. Comme à chaque rencontre, je lui demande des
a toujours caractérisé le cinéaste, que j’ai rencontré nouvelles de François Maistre, le comédien, ex-mari
pour la première fois en 1970, par l’entremise de son d’Aurore et père de Cécile. L’appétit de Chacha (son
assistant Michel Dupuy, l’interviewant avec un ami surnom pour les amis) était phénoménal, il fut le plus
pour Jeune cinéma, à la sortie de La Rupture. Nous gros mangeur de la table.
devenons plus proches en participant au comité de
sélection du Festival d’Avoriaz, au cercle 33, avenue
Foch – que Claude appelle «  la maison de l’homme HENRY CHAPIER
au doigt coupé », en référence au baron Empain qui y (critique de cinéma, 1933)
résidait avant son enlèvement. Tout le monde se sou-
vient de ses cigares, quand on allait voir encore deux On le vénère d’abord, comme plume de Combat. Il
ou trois films après le dîner. Contrairement à la ciga- agace parfois. On le moque, on l’imite. Je le côtoie
rette, ça ne me dérange pas trop. Outre la cinéphilie, forcément. Un jour, il arrive éclopé à la conférence de
nous avons en commun le goût des mots croisés. Il presse qui annonce le Festival de Cannes. Il a le pied
vient dîner chez moi, avec Aurore, quand j’habite à endolori. Obligé de passer devant lui, je lui marche
St-Augustin. A cette époque, il a un truc pour gar- malencontreusement dessus. Il hurle, je ne sais plus où
der la ligne : il ne se ressert jamais d’un plat… J’ai me mettre. Je pense qu’il m’en a voulu longtemps. Ad-
préparé quelques quiz de cinéma, et il s’avère très hérent de longue date à notre Syndicat de la Critique,
fort. Immense culture, bonhomie sincère au-delà de il tient à me féliciter lorsque, nouveau président, j’ai
sa roublardise intellectuelle. On se revoit au hasard mis en place une nouvelle équipe qui a l’air de bien
des émissions ourdies par Jean Ollé-Laprune, comme fonctionner.
« Séquences » sur Ciné-Cinéfil, que présente Philippe
Dana et à laquelle je fournis les questions sous le nom
de « Monsieur Gérard ». La dernière fois, c’est pour le

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ROBERT CHAPUIS SOPHIE CHEMINEAU
(homme politique, ministre, 1933) (actrice, 1951)

Lors de mes études secondaires, j’ai un condisciple dont Après un passage au Café de la Gare, elle est révélée
je partage les goûts en matière de chanson française. Il au Festival de Cannes 1977 en tenant le rôle-titre
me parle souvent de son « beauf », un enseignant pari- d’Une fille unique, réalisé par son compagnon Philippe
sien qui a épousé sa sœur Odile et milite au PSU. En Nahoun et projeté à la Semaine de la Critique. Plu-
1966 nous nous retrouvons à Paris, il tient à me présenter sieurs scène de nu, dont une de sexe assez crue, font
Robert, qui nous invite à déjeuner et au cinéma (nous sa renommée auprès des cinéphiles érotomanes qui
voyons The Americanization of Emily au Marbeuf, où redoublent de lyrisme pour louer sa superbe poitrine.
mourut Boris Vian). Plein de bonne volonté, je m’inscris Qu’elle joue légèrement faux ne fait qu’ajouter à son
au PSU : il m’oriente vers la section « Grandes Ecoles ». charme. Je rencontre et interviewe Philippe Nahoun.
Une réunion me suffira. Trois ans plus tard, je m’installe Alors en pleine rédaction du Sexe à l’écran, mon pre-
définitivement à Paris. Pour la première fois de ma vie, mier livre sur l’érotisme au cinéma, j’y ajoute un ou
j’ai le téléphone, un gros en bakélite noire. Un de mes deux paragraphes sur son film. Mais les photos que
premiers coups de fil est pour le couple Chapuis. J’irai distribue l’attachée de presse sont nulles. Une image de
dîner chez eux. Quand sort mon livre politique La mort Sophie nue est indispensable. Je lui laisse un message.
du cinéma, en 1971, il organise au siège du parti une réu- Elle me rappelle le 31 décembre à 20 h 05. Je m’en
nion bizarre où je dois affronter les militants, pas tous souviens parce que le visage de Giscard vient d’appa-
d’accord. C’est là que je rencontre Alain Rémond*. Dix raître à la télévision pour la cérémonie des vœux. Elle
ans plus tard, la gauche l’emporte, Robert a rejoint le PS n’a pas de photos. Impossible de retrouver celles qui
avec Michel Rocard, il est élu député dans la foulée. Irrité sont parues dans Sex Star System. Exit Sophie Chemi-
par quelques aspects du règne de Mitterrand, je l’appelle neau. Longtemps après, au début des années 90, lors
et vais le voir, avec Alain, à l’Assemblée nationale. Il est d’une projection, je consulte la liste des journalistes
devenu maire du Teil, en Ardèche. Pendant les vacances dont se sert l’ami attaché de presse. Surprise : son nom
d’été, j’irai là-bas lui rendre visite. En 1988 il deviendra y figure. Homonymie ? C’est bien elle, me confirme
ministre, Secrétaire d’Etat à l’enseignement technique. mon ami, qui me promet de me la présenter. Il tient

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parole, nous faisons connaissance et nous lions d’ami- Nous l’invitons à dîner en compagnie de Jane Birkin*
tié. Elle est aussi séduisante qu’horripilante. Ayant re- et Jacques Doillon* – un cinéaste à ses antipodes !
noncé à sa carrière de comédienne, elle tient tant bien Je le retrouverai aussi au Fouquet’s, à une réception du Prix
que mal la rubrique cinéma dans un quotidien écono- Très Spécial. Toujours flanqué d’une (jeune) créature…
mique. Notre relation dure une dizaine d’années, avec Il m’appelle Georges Lenne. Je crois deviner que l’ori-
des hauts et des bas. Elle est très attirante mais très gine de ce lapsus est l’acteur Georges Lannes, qui eut son
susceptible, voire aigrie. Aucune actrice française ne heure de gloire avant-guerre.
trouve grâce à ses yeux. Je finis par comprendre qu’il
ne faut pas lui rendre service mais être à son service.
Grand moment, le soir du 21 avril 2002, quand elle MAURICE CHEVIT
agresse mes invités en prétendant que le « vote juif » a (acteur, 1923-2012)
causé la victoire de Le Pen. Je cherche en vain à répa-
rer les pots cassés. Encore deux ou trois mésaventures Je l’entends dans le disque La Marque jaune, où il joue
comme celle-ci et je jette l’éponge. le rôle de Glover, qui travaille à l’imprimerie du « Dai-
ly Mail ». Au début des années 60, on ne voit que lui à
la télévision française (La Caméra explore le temps, Les
PIERRE CHENAL Cinq dernières minutes, etc.). Un jour, je parle de lui
(réalisateur, 1904-1990) avec Patrice Leconte* qui me dit l’apprécier : il lui a
donné le rôle du coiffeur, amant de Dominique Lava-
Avant le dîner, Michel Boujut nous a prévenus : «  Ce nant, dans Les Bronzés font du ski ; je l’avais oublié !
soir, je vous présenterai un personnage extraordinaire ». A Deauville, dans les années 90, je déjeune dans une
Il s’agit de Pierre Chenal, grand cinéaste français, qu’il crêperie avec une amie, collègue journaliste. Au fond
vient de retrouver pour son émission Cinéma/cinémas. un couple âgé : lui et, sans doute, sa femme. En sor-
Avant-guerre, il fut un des plus réputés, à mi-chemin tant, je me reproche de ne pas être allé l’aborder, lui
entre Duvivier et Renoir*. Il roulait en limousine. Dé- dire l’importance qu’il a eue. « Tu aurais dû », me dit
sormais il habite un studio minuscule à Puteaux. Eton- Isabelle. Oui, j’aurais dû.
nant bonhomme, octogénaire encore vert, voire obsédé.

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PROFESSEUR CHORON mais il faut bien appeler le patron. Coffe prend l’as-
(journaliste, 1929-2005) siette d’un air dédaigneux, goûte vaguement, l’air mé-
prisant, et finit par la faire changer, avec une réflexion
Il y avait Maurice Achard, Alain Rémond, son copain désagréable.
Yves Guéguan et moi. Nous étions journalistes débu-
tants et pleins d’idées folles, complètement irréalistes.
La plus séduisante était «  un Pariscope de gauche  ». COLUCHE
Longtemps nous avons déjeuné tous les quatre pour (acteur, humoriste, 1944-1986)
dresser des plans sur la comète. La seule chose qui
nous manquait était évidemment les finances. Sachant En ce temps-là Coluche explose, avec son show au
comment il avait débuté, pratiquement sans un sou, Café de la Gare (on dirait aujourd’hui stand-up).
nous sommes allés voir le professeur Choron à Hara- Nous dînons parfois aux Halles avec les trois Jacques
Kiri. Il nous a très chaleureusement reçus, nous a don- de Télérama (Renoux, Marquis, Bertrand*). Un soir,
né le contact avec un imprimeur. Je pense que nous y dans un de ces petits restaurants ouverts très tard
avons presque cru, mais ça s’est arrêté là… (l’Escargot quelque chose), nous sommes attablés au
rez-de-chaussée quand Coluche, qui vient sûrement
de sortir de scène, entre avec deux ou trois personnes.
JEAN-PIERRE COFFE Ils se dirigent vers le premier étage, et au passage, d’un
(cuisinier, 1938) sonore «  Bonjour France  », Coluche salue… France
Gall, qui est à une table en face de nous, avec Zouzou
En 1976, à l’issue d’une projection de presse de La et leurs deux chevaliers servants.
Surprise du chef, Pascal Thomas* nous emmène dîner
à la Ciboulette. Ce restaurant à la mode, alors situé
rue Saint-Honoré, est tenu par Jean-Pierre Coffe. On
a parfois des surprises dans les meilleurs endroits : le
plat de ma compagne est immangeable. Nous sommes
jeunes, elle n’a que 21 ans, nous hésitons longuement,

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ALAIN CORNEAU GÉRARD COURANT
(réalisateur, 1943-2010) (cinéaste, 1951)

C’est un lieu commun, « les peuples heureux n’ont pas Infatigable créateur des Cinématons : il filme en un plan
d’histoire ». Aussi n’y a-t-il souvent « rien à raconter » fixe de super 8 muet les personnalités des arts, lettres
(dirait Gérard Manset*) sur des gens comme Alain Cor- et assimilées. Alain Paucard* me le présente au Salon
neau, homme dont le charme et la sympathie commu- du livre. Je participe à tous les Cinématons possibles :
nicative font l’unanimité. Dans les années 70, on se voit unitaire, couple, trio, groupes, écrivain (le seul sonore).
dans les festivals, surtout celui de Schlockoff au Grand Personnage discret, monomaniaque (ce n’est pas forcé-
Rex, quand il est dans le jury ou que c’est au tour de ment péjoratif), aimablement obsessionnel. Son entre-
Nadine (Trintignant, sa compagne). On se retrouve à la prise, qui «  n’eut jamais d’exemple  » comme eût dit
mezzanine avec les autres invités. Ils sont accompagnés Jean-Jacques Rousseau, n’aura pas d’imitation – seule-
d’une adolescente quasi mutique, c’est Marie Trinti- ment des variantes : ainsi, il m’a donné l’idée de filmer,
gnant, avec qui on ne peut pas échanger davantage que mais en vidéo sonore, tous ceux qui sont passés chez
Bonjour-bonjour. Je rencontre Alain pour la dernière moi. Ami de Dominique Noguez*, de Luc Moullet* –
fois lorsque nous l’invitons, avec Yves Alion, à une de avec qui il partage la passion du vélo.
nos soirées du Syndicat de la Critique. C’est quelques
mois après la mort de Marie. Nous dînons à la Ro-
tonde. En chemin, il évoque l’année écoulée, je le sens DARRY COWL
profondément marqué. Fumeur invétéré, il meurt du (acteur, 1925-2006)
cancer du poumon. Souvenir de ses obsèques impres-
sionnantes au père Lachaise, avec le malaise de Kiejman Je vénère bien entendu cet acteur génial, depuis sa pres-
soutenu par Kouchner, etc. Je quitte les lieux avant la tation de vendeur maladroit qui fourgue une vieille
fin et j’aperçois entre les tombes une haute silhouette 4CV à Noël-Noël dans A pied, à cheval et en voiture. A
immobile, restée à l’écart de la cérémonie et observant l’éphémère festival Cinémalia, de Beauvais, qu’organise
de loin. C’est Jacques Higelin. notre ami Gilles Gressard, il est au grand dîner de clô-
ture, donné sous un chapiteau. Allison, encore petite,

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D
est avec nous. Je l’accompagne pour qu’elle demande des
autographes aux vedettes. Ici, Tippi Hedren, qu’elle a
vue ou aperçue dans Les Oiseaux. Là, Darry Cowl, mais
elle se retourne vers moi et d’une voix claironnante :
« Mais non, lui, je ne le connais pas ! ». Il signe comme
si de rien n’était, sous un « Je t’aime » de son écriture
enfantine.

PETER CUSHING GÉRALDINE DANON


(acteur, 1913-1994) (actrice, 1968)

On n’a jamais trouvé personne qui se hasarde à démen- Je la découvre, jeune comédienne, dans Erreur de jeu-
tir que l’homme était exquis, comme seuls les Anglais nesse de Radovan Tadic (1990). Etait-ce pour ce rôle
savent l’être quand ils le sont. Acteur superbe de surcroît. ou pour un autre ? Toujours est-il que je fais son éloge
Invité à la Convention française du cinéma fantastique et reçois d’elle une charmante petite carte manuscrite.
(le « Festival de Schlockoff ») dès ses débuts, il se prête Elle passera ensuite du cinéma à la télévision, tiendra
de bonne grâce aux interviews, enfilant un gant blanc un restaurant, se mariera, aura des enfants et sillon-
dès qu’il allume une cigarette. Grand moment au Palace, nera les mers avec toute sa famille sur un bateau. Je
lorsqu’il monte sur scène avec Terence Fisher pour pré- suis de loin, via les journaux, ces nouvelles aventures.
senter leur dernier film (qui restera leur dernier), Fran-
kenstein et le monstre de l’enfer. Une standing ovation
inoubliable salue les deux héros. On retrouvera Fisher CHRISTOPHE DECHAVANNE
au bar pour une rencontre avec la presse. Joli souvenir (animateur, 1958)
aussi à Avoriaz, peu après : dans un salon de thé, nous
apercevons Cushing attablé avec Alain Schlockoff. Nous Lors du lancement en France du Trivial Pursuit (au-
les rejoignons, je sors ma caméra super 8 et je filme (en quel on a d’abord donné une traduction française, le
muet) la plus élégante et la plus courtoise des superstars. « Remue-méninges ») une soirée est organisée pour la

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presse, entre le pont de Bir-Hakeim et la Maison de MICHEL DELAHAYE
la Radio. Nous sommes répartis par tables de six, avec (critique de cinéma, 1929)
des prototypes du jeu. Je me retrouve avec un grand
jeune homme désinvolte, accompagné d’un ami. Je ne Dans les années 60, une des plus belles signatures des
connais pas encore son nom mais il semble avoir déjà Cahiers du cinéma. Je l’aperçois à la Cinémathèque de
une certaine réputation comme animateur de télévi- Chaillot, ou dans les bistrots voisins du Trocadéro,
sion. Je ne me souviens plus qui a gagné. parfois un sac à dos en bandoulière. On le voit aussi
dans les films, et il constitue un de mes Je me souviens
du cinéma pour son rôle « faisant tournoyer ses lapins »
GASTON DEFFERRE dans le court métrage de Claude Miller* Camille ou la
(homme politique, 1910-1986) comédie catastrophique. Dans les années 90, mon ami
Bernard, travailleur social, me dit qu’il l’a comme col-
En 1982, nous sommes à Marseille pour un éphémère lègue bénévole dans son service, une antenne de Se-
Festival du film comique. Petite réception à la mai- cours Catholique. Il veut absolument nous mettre en
rie, sur le Vieux Port. Nous y côtoyons « Gaston », en contact. Un jour, sans crier gare, il me le passe au bout
train de se faire interviewer par Jean Chatel, qui traite du fil. Je ne reconnais pas la voix si caractéristique de
alors du cinéma à Europe 1. Un soir, on nous emmène Delahaye, je crois à une étrange plaisanterie. Pour dire
en voiture vers une salle de cinéma un peu éloignée. quelque chose, j’évoque la ressortie récente d’Alpha-
Nous empruntons la Canebière et soudain, à l’arrière ville, où il donne la réplique à Eddie Constantine. Au
de la voiture juste à côté de la nôtre, nous apercevons bout du fil, l’autre vitupère contre Godard   : l’avoir
Gaston et Edmonde Charles-Roux. Ils vont au même rencontré serait « une des pires choses de sa vie ». On
endroit. Ni motards, ni tralala. en reste là.

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PATRICE DELBOURG Claude Romer et moi lui avons demandé de siéger
(journaliste, écrivain, 1949) au jury du Prix Très Spécial. Ce qu’il fait dès 1985,
les premières années, avant de démissionner quand il
Dans les années 80, nous faisons tous deux partie de la quitte le journalisme pour fonder sa maison d’éditions
rédaction des Nouvelles littéraires, mais c’est Jonathan de BD. Celle-ci étant sise dans ma rue, à quelques
Farren qui me le présente. Un farfelu sérieux, d’ascen- numéros de chez moi, je le croise dans un restaurant
dance oulipienne. Il s’intéresse aux films X, ce qui crée voisin. Il me suggère de passer le voir, mais je ne m’en
entre nous une complicité. Il écrit un opuscule sur le préoccupe pas et le temps passe…
sujet, qu’il signe «  Pat Delb  ». Il me raconte qu’il a
sympathisé avec Marilyn Jess*, star du genre qui vient
d’interrompre sa carrière. Je la rencontrerai plus tard, DELFEIL DE TON
pour ma part. Je revois Patrice surtout au Procope, (journaliste, 1934)
lors des réceptions annuelles du Prix de l’Humour
noir, auquel participe aussi Dominique Noguez*. En 1971, je vis quelques mois avec Nicole Bley, jeune
romancière publiée par un Jean-Jacques Pauvert en
quête d’une nouvelle Albertine Sarrazin. Nicole fré-
GUY DELCOURT quente beaucoup la bande de Charlie-Hebdo et, esti-
(éditeur, 1958) mant que je m’escrime en vain dans la grande presse,
m’incite à aller voir Delfeil, qui tient la rubrique ci-
Il apparaît au début des années 80 dans le petit mi- néma. Celui-ci ayant rendu compte (favorablement)
lieu de la critique de cinéma. Il écrit à Pilote, dont il de mon livre La mort du cinéma, j’y vais en toute
deviendra rédacteur en chef dans la période qui suit confiance. Je découvre ainsi Charlie, D.D.T. me reçoit
la mort de Goscinny. On se voit dans les projections dans la grande pièce commune, où règne un chahut
et les festivals, on dîne les uns chez les autres, avec monstre. Pas facile de s’expliquer dans cette ambiance,
sa femme Valérie, dont il se sépare brusquement. Elle je lui demande si on peut s’isoler, mais non. Je suis
émigre en Californie, nous ne la reverrons pas, nous venu proposer mes services, mais il me refroidit aus-
perdons sa trace. Guy appréciant le fantastique, Jean- sitôt, comme quoi il ne fait pas de la critique de ci-

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néma à proprement parler. «  Tu n’es pas humoriste ? DANIÈLE DELORME
Alors…  ». Je perds mes moyens, le verdict est sans (actrice, 1926-2015)
appel. Nicole éructe quand je lui rapporte l’entrevue,
que Delfeil lui a racontée à sa façon, elle le traite de Avec son mari Yves Robert, elle dirige les Films de la
tous les noms. Depuis, il est passé au Nouvel Obs, et de Guéville, qui produisent Jacques Doillon* pour La
temps en temps je lui envoie un mail pour commenter Drôlesse et La Fille prodigue. Pour La Drôlesse, qui est
tel ou tel point litigieux de sa rubrique. présenté au Festival de Cannes, il y a un grand dîner
sur une plage. C’est elle, nous dit-on, qui a préparé
l’excellent lapin aux pleurotes qu’on nous sert. L’am-
ALAIN DELON biance est bon enfant. On se verra ensuite pour pré-
(acteur, 1935) parer la sortie de La Fille prodigue, dans la foulée de
la rencontre de Jacques et de Jane Birkin. Plus tard, je
Au Festival de Cannes, à la fin de la projection du soir, m’occupe chez RCA d’une collection de cassettes vi-
c’est comme la sortie de la grand-messe à Notre-Dame déo, où ces films pourraient figurer. Mais La Guéville
de Paris. On fait d’abord sortir l’équipe du film, pro- lance aussi un département vidéo. Convié à une confé-
tégée par le cordon d’honneur des ouvreuses. Ensuite, rence de presse pour le lancement d’une collection de
la foule s’écoule lentement, presque silencieusement, « Témoins », je m’enquiers quand même auprès d’elle,
vers les sorties. Je n’en suis que plus surpris, en attei- qui le prend de haut. « - Si on a créé cette structure,
gnant l’allée, de me faire bousculer par un grand type c’est bien pour les distribuer nous-mêmes ! ». Appa-
fonçant tête baissée. C’est Delon. Il continue sa course remment, La Guéville-vidéo a fait long feu.
comme un dératé, sans un mot d’excuse.

ALBERT DELPY
(comédien, 1940)

Au cinéma, je l’ai toujours trouvé bon. Un soir, je fais


sa connaissance chez Joël Séria*, je découvre un per-

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sonnage truculent, plein de finesse et de drôlerie, inta- JACQUES DEMY
rissable en anecdotes qui ne sont pas toujours pour (réalisateur, 1931-1990)
toutes les oreilles. Une semaine plus tard, je tombe sur
lui au Cinéma des cinéastes, à une soirée de la SACD, Un homme exquis, faut-il le redire encore ? Regret de
accompagné d’une jeune comédienne ravissante, Hé- ne pas l’avoir connu davantage, comme Jean-Jacques
loïse Godet, sa partenaire au théâtre. Ça ne m’étonne Bernard et Michel Boujut* qui, l’ayant côtoyé dans
pas de lui ! un festival italien, ne tarissaient pas d’éloges émus.
Un seul souvenir, une promenade dans le sable, sur la
plage de Deauville, en fin d’après-midi, en compagnie
JEAN DELUMEAU de Jean-Claude Romer. Nous parlions cinéma, forcé-
(historien, 1923) ment, avec calme, sérénité, douceur. Tout le contraire
de celle avec qui il a longtemps vécu, ce dont je ne
Je suis invité à Rome par l’Université de la Sapien- peux m’empêcher a posteriori de le plaindre.
za, pour un colloque sur la peur à travers les âges et
les arts, afin de disserter sur l’épouvante au cinéma.
L’autre invité français est l’historien catholique Jean CATHERINE DENEUVE
Delumeau, qui va parler des grandes peurs de l’his- (actrice, 1943)
toire comme celle de l’an 1000. Dans l’avion, je l’aper-
çois mais nous ne faisons connaissance qu’à l’arrivée, à Aperçue quand elle vient remettre, au Fouquet’s, le
l’aéroport de Fiumicino. Simplicité, courtoisie. Nous Prix Jean-Vigo. Ou bien ce soir où, dînant avec Pascale
sommes logés à Rome dans un petit hôtel luxueux, au Bistrot de Paris de Michel Oliver, rue de Lille, nous
proche de l’Université. Le soir nous dînons avec nos la voyons entrer avec Gainsbourg, et se diriger vers un
hôtes. Delumeau, qui a déjà vécu et enseigné à Rome, coin discret. Quand je prépare l’édition de Erotisme
se débrouille parfaitement en italien. Pour ma part, je et cinéma, à la Musardine, nous passons du temps sur
comprends à peu près tout mais m’abstiens d’inter- l’illustration et je me méfie : Catherine Deneuve a la
venir, car je ne pourrais le faire qu’en français. Bon réputation de poursuivre dès qu’on publie une photo
souvenir de la pizza au saumon à la romaine, sans d’elle, même dans un film où elle a tourné. Du coup,
tomates.

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je lui écris une lettre circonstanciée pour lui demander JACQUES DERAY
l’autorisation : mes intentions sont purement cultu- (réalisateur, 1929-2003)
relles, c’est une image de Belle de jour, chef-d’œuvre de
Luis Bunuel. Quelques jours plus tard, j’arrive à mon Je l’aperçois souvent dans les festivals. En tant que
journal, en fin d’après-midi, comme d’habitude, et la Président du Syndicat de la Critique, je vais le voir
secrétaire de notre service m’apostrophe : « Catherine en délégation à la SACD, à l’époque où il dirige le
Deneuve a appelé pour toi, ce matin. Elle est d’ac- département cinéma. On vient demander des sous, il
cord. » Le matin ! J’aurais quand même aimé entendre veut des contreparties. L’homme est poli, mais bourru.
sa voix au bout du fil. Je n’ai sûrement pas écrit que du bien de tous ses films.
Le sait-il ? Mystère. Un jour, à Cannes, je suis très sur-
pris quand, en sortant du CA qui se tient au Café des
GÉRARD DEPARDIEU Palmes, lieu protégé, sorte de Saint des saints dans le
(comédien, 1948) Palais, il m’aborde, me dit qu’il me connaît, qu’il a lu
certains de mes livres et les trouve bien.
Sur le tournage des Gaspards, rue de la Montagne Ste-
Geneviève, Pierre Tchernia* nous présente un jeune
gaillard à la poignée de main franche et massive, qui CHLOË DES LYSSES
joue le petit rôle épisodique du facteur. Depardieu est (modèle, photographe, 1972)
encore inconnu, c’est avant la sortie des Valseuses. En
aparté, Pierre nous vante ses qualités et les attribue à Un pseudonyme ! Née Nathalie Boët, elle se fait
ses origines populaires. connaître dans les années 90 comme actrice X,
compagne et modèle favori du photographe Dah-
mane. Plusieurs séries de photos remarquables par le
contraste entre l’érotisme cru du corps (« obscène » ?)
et la grâce angélique du visage. Je rencontre le couple
à un dîner chez Jean-Claude Baboulin. Puis il se sé-
pare. On revoit Chloë, toujours chez Jean-Claude,

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qui écrit un Sade revu et corrigé pour les filles signé par est passée aux nouvelles et romans pour adultes, avec
elle (Editions Scali). Elle nous raconte qu’elle vit avec succès. On se croise dans le hall ou sur le trottoir, en
un critique de rock, qui n’est autre que Philippe Ma- général c’est elle qui me hèle : elle sait que je suis non
nœuvre. La fois suivante, ils sont là ensemble. Pour un physionomiste, et de surcroît toujours dans la lune. La
site très sérieux de sexologie, je rédige une recension gloire étant venue, elle croule sous les propositions,
laudative du Sade. Un peu plus tard, elle m’envoie un dont celle de rédiger une page de critiques pour Ma-
mail furibard, me sommant de faire effacer cette page rie-Claire. Elle adhère alors au Syndicat dont je suis
car elle veut rompre complètement avec cette époque président. Nous allons aux projections de presse et re-
et avec le sexe. Elle voue aux gémonies Dahmane et venons ensemble, souvent. Elle a cessé, ça lui prenait
leur éditeur, accusés de tous les maux, dont le proxé- trop de temps (comme quoi critique, ce n’est pas une
nétisme. Elle ira jeter quelque chose dans la vitrine de sinécure). L’été dernier, une amie libraire organise une
la Musardine. Ne voulant pas envenimer les choses, foire du livre dans un village du Nord, Esquelbecq.
je demande qu’on enlève mon texte sur « son » livre. Je suis chargé de convaincre Marie, et le week-end
Mais ça ne se fait pas assez vite et j’ai encore droit à un venu nous partons ensemble. A l’arrivée, comme nous
mail incendiaire. Essayez de rendre service aux gens. n’avons pas déjeuné, nous allons manger du lard au
gras, avec des frites et de la bière, dans un restaurant
sur la place. Un moment assez délicieux, dont elle me
MARIE DESPLECHIN reparlera comme d’un « charmant quart d’heure fla-
(journaliste, écrivain, 1959) mand ».

Marie est ma voisine et elle m’appelle voisin. Nous


habitons le même immeuble depuis une vingtaine JEAN-PIERRE DIONNET
d’années. Sa fille, Lucie, a le même âge que la mienne, (éditeur, animateur, 1947)
Allison. Elles sont restées depuis tout ce temps les
meilleures amies du monde et sont aujourd’hui colo- C’est Chantal Noetzel qui me le présente, lors d’un
cataires. Journaliste, Marie a débuté dans la littérature cocktail au club Pernod. Nous nous rejoignons
par l’édition pour la jeunesse. J’ai tout lu. Puis elle comme baby boomers amateurs de BD, de rock et

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de fantastique. On se croise souvent, donc, au festi- rage Marina, qui tourne le film : Bien sous tous rap-
val de Schlockoff. Il lance les Humanoïdes Associés, ports. Puis elle sera interprète chez François Ozon, et se
et leur revue Métal hurlant. Dès lors, forme un duo lancera dans le long métrage. Je la fréquente beaucoup
avec son acolyte Philippe Manœuvre sous le signe de à l’époque. A son anniversaire, chez Marcia Romano,
la gouaille parigote. A la grande époque des Enfants je rencontre Ozon. Au Festival de Cannes, je l’invite
du rock, ils animent ensemble plusieurs émissions (Sex à m’accompagner au dîner de la Caméra d’or. A table,
Machine, L’Impeccable…). Bons souvenirs du festi- - ayant un peu bu -, elle détaille à haute voix ses pra-
val de Chamrousse, où JP vient flanqué d’une petite tiques sexuelles plus ou moins vénales, réelles ou ima-
Amélie aux allures de rockeuse sexy. Grand voyageur, ginaires. Je me souviens de la tête d’Eric Kahane, poli
il revient tout le temps de Hongkong, en rapportant mais effaré. Les autres font mine de ne pas entendre.
des tuyaux pour notre Prix Très Spécial, qu’il nous Elle a manifestement le goût de la provocation. Cette
confie en déjeunant au Petit Riche. Je lui ferai même grande liberté se limite (à mon regret) aux excès de
une interview pour Télé 7 jours. parole. Mes suggestions d’expériences érotiques ne
sont pas rejetées (« - Oui, on le fera un jour… ») mais
jamais suivies d’effet. Si j’insiste, je me fais accuser de
MARINA DE VAN harcèlement. Je reçois une longue lettre où elle affirme
(réalisatrice, actrice, 1971) ne pas être celle que je crois (une femme libre, auda-
cieuse, intrépide) mais quasi l’inverse (une petite fille
Lors d’une projection à Censier, mon ami Christian timide, maladroite, complexée). Le malentendu est
Depuyper, qui y est professeur, me présente cette étu- total et, de fil en aiguille, je cesse de la voir. Je me
diante douée, dont les parents sont ses amis. Elle pré- félicite néanmoins qu’on donne le Prix Très Spécial à
pare un court métrage dont elle me fait lire le scénario Dans ma peau, c’est moi qui lui téléphone pour le lui
insolite et audacieux : une jeune fille, observée par sa annoncer.
famille quand elle reçoit son petit copain, se fait inter-
rompre et sermonner pour la médiocrité de sa fella-
tion. Ses parents veulent lui inculquer des règles de
bienséance, contre lesquelles elle se rebelle. J’encou-

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JACQUES DOILLON habiter place des Vosges, parfois à « Saint-Bart », bref
(réalisateur, 1944) on s’éloigne. J’ai souvent du mal avec son cinéma, à
partir des années 90. Il a un cancer, en réchappe, je
Son nom apparaît d’abord comme réalisateur de L’An l’apprends plus tard. En photo, il a beaucoup changé.
01, d’après Gébé*, et suscite alors la méfiance : pour- [ Je l’ai revu depuis et l’ai retrouvé intact, comme ja-
quoi cet inconnu, pourquoi le film n’est-il pas réalisé dis, toujours aussi attachant. ]
par Gébé lui-même et la bande de Charlie-Hebdo ?
Puis c’est Les Doigts dans la tête et Un sac de billes, que
je défends bec et ongles. Je le rencontre vers St-Lazare ARIELLE DOMBASLE
avec Alain Rémond*, lorsque Télérama le range dans (comédienne, 1953)
le « Nouveau Naturel ». Avec La femme qui pleure, il
bifurque. On se retrouve avec lui à Cannes pour La Depuis ses apparitions dans les films de Rohmer, elle
Drôlesse, puis il vit avec Jane Birkin*, dans la maison me fascine. En 1984, elle est déjà très mondaine, elle
que celle-ci achète rue de la Tour. A cette époque, je fait partie des invités du Festival d’Arcachon organisé
crée une tradition éphémère en lui téléphonant plu- par Vidéo 7. Elle me semble inabordable. Au retour,
sieurs années de suite le soir du 24 décembre : il est en entrant dans l’avion à Bordeaux, je me surprends
seul chez lui, moi aussi. le lendemain il part pour moi-même de mon audace : je vais m’asseoir à côté
Londres, moi pour Annecy. Naissance de Lou en d’elle, le siège étant libre. Elle est accompagnée de sa
1982, pendant le festival de Deauville. Aventure de La fameuse grand-mère. Elle lit un scénario, mais nous
Pirate au festival de Cannes 1984 où, pour la projec- parlons au cours du vol. A l’arrivée à Orly, j’escorte
tion officielle, nous les accompagnons du Majestic au les deux dames et nous prenons un taxi ensemble
Palais sous une pluie battante, sans parapluie. Dîner jusqu’à l’Etoile, où elle habite alors. Je l’invite à dîner
détendu aussi, dans l’intimité, à la villa de Télérama square Bergson, où elle vient coiffée d’une casquette
avec Francis Mayor. Et puis je travaille avec Jane sur mutine. Elle est émue car François Truffaut vient de
le livre que je lui consacre chez Veyrier, on se retouve mourir. Notre amie Michèle Dhèze porte des bas noirs
chez elle. Jacques est moins ombrageux qu’on ne le à motifs floraux qui seront bientôt à la mode. Sur le
croit, souvent très drôle. Quand ils se séparent, il va canapé, Arielle lui caresse les genoux et les jambes. La

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soirée est érotisée. Allison (coïncidence ?) sera conçue JEAN DOUCHET
peu après. Arielle nous remercie en nous envoyant un (critique de cinéma, 1929)
livre de la collection des Cahiers du cinéma. Une ou
deux fois, elle nous fera parvenir un 45 tours qu’elle En 1962, au ciné-club de Saint-Omer (Pas-de-Calais),
a enregistré, avec une dédicace. Elle attend « BHL », devant un parterre émaillé de notables médusés, un
qui est en train de divorcer pour elle. Aussitôt, elle dandy en costume cravate analyse brillamment La
l’épouse. Toile d’araignée de Minnelli. La FFCC (Fédération
française des ciné-clubs) envoie alors ses missionnaires
cinéphiliser nos provinces. Celui-ci, critique aux Ca-
BERNARD-PIERRE DONNADIEU hiers du cinéma, s’appelle Jean Douchet. Au long de
(acteur, 1949-2010) son étourdissant monologue, je suis fasciné par ses
mains qui tracent d’incessantes arabesques tandis que
Exemple de ce vieux réflexe idiot qui assimile les comé- son discours me fait comprendre, pour la première fois
diens aux rôles qu’ils jouent (pas facile d’être abonné sans doute, tout ce qu’on peut tirer d’un film. Vingt
aux personnages de méchants, voir Ernest Borgnine*). ans après, je fais mieux connaissance avec Jean lorsque
En 1983, je viens de voir L’Indic de Serge Leroy, qui Michel Boujut* nous demande de rejoindre l’équipe
ne m’a pas enthousiasmé. En service commandé pour fondatrice de Cinéma-Cinémas. Beaucoup plus tard, en
Télé 7 jours, je parwticipe au journal de 13 heures sur 2010, je lui consacre une double page de notre revue,
une radio privée, à Versailles, en présence du cinéaste la Lettre du Syndicat de la Critique de cinéma. Je vais à
et de Donnadieu, gangster dans le film. L’acteur dé- nouveau l’écouter, cette fois au ciné-club qui porte son
fend L’Indic en termes vifs, presque menaçants. Je nom, à Bercy. Même à propos de Kaurismaki, il réus-
n’aimerais pas le rencontrer au coin d’un bois. Une sit à parler encore de Minnelli. Et je lui fais une petite
vingtaine d’années ans après, en 2007, je le reçois à interview près de chez lui, à la Bastille.
la fête du Syndicat Français de la Critique de cinéma,
au théâtre du Rond-Point. J’évoque notre première
rencontre, il me parle avec émotion de Serge Leroy,
disparu depuis. Trois ans plus tard, c’est lui qui nous
quitte, à Versailles.

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MÉLANIE DOUTEY des causes perdues… et nous prenons le même métro
(actrice, 1978) pour rentrer chez nous.

Apparition chez Chabrol, dans La fleur du mal. En


2009, à la Semaine de la Critique, nous présentons MICHEL DRUCKER
Rien de personnel, de Mathias Gokalp, où elle est remar- (animateur, 1942)
quable. Je m’arrange pour participer au déjeuner, sur la
plage, qui suit la première présentation du film. Il y a Difficile de me souvenir comment je l’ai connu. Sans
plusieurs tables, je m’installe d’autorité à la sienne, à sa doute en compagnie de Jean Diwo et Jacqueline Mi-
droite. C’est très détendu. Elle est charmante, naturelle chel, pour qui je travaille à Télé 7 jours. On se rencontre
et, ce qui n’est pas le cas de toutes les jeunes actrices, pas régulièrement en projection, on échange quelques mots
prétentieuse pour deux sous. comme de vieux camarades. Un jour, je me retrouve sur
un de ses plateaux avec un collègue, de Télérama, qui a
sur lui un a priori défavorable, comme s’il nous flattait
EVELYNE DRESS parce que nous sommes journalistes. Je n’en crois rien.
(comédienne, 1947)

Je la découvre comme tout le monde en tête d’affiche ANTOINE DULÉRY


du film de Patrick Schulmann, Et la tendresse, bordel ! (acteur, 1959)
(1979). Jolie femme aux multiples talents – elle est aus-
si réalisatrice, peintre et écrivain – elle hante volontiers Au Festival de Sarlat, on est très bien reçus. Un soir,
les festivals, où nous nous côtoyons pendant plusieurs au début des années 80, dîner mémorable dans un
décennies. Début 2011, je suis élu pour représenter le château médiéval. Nous sommes à une table de co-
Syndicat de la Critique à la très officielle commission médiens débutants. Je suis entre Marina Golovine
de classification des films (ex-« censure »). J’y retrouve (qui a fait surtout de la télévision depuis) et Coraly
Evelyne, qui défend ses positions avec son franc-par- Zahonero (aujourd’hui sociétaire à la Comédie fran-
ler habituel. Nous bataillons parfois ensemble pour çaise). En face, le jeune Antoine Duléry, qui nous

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éblouit toute la soirée par ses inimitables imitations JACQUES DUTRONC
– Serrault, Michel Simon, et surtout Jouvet, fantas- (chanteur, acteur, 1943)
tique ! Je lui conseille d’en faire un show, il dit qu’il y
pense. Apparemment, il ne l’a pas fait. Mais il a séduit Il se lance dans le cinéma en 1974 avec Antoine et Sé-
Lelouch*, qui l’engage régulièrement, et tourne sans bastien, puis O.K.Patron. A la sortie de la projection,
discontinuer. [ Correction : Antoine a finalement créé ne sachant pas que ça ne se fait pas ( ?), il attend les
un spectacle où il exécute ses fameuses imitations ] journalistes, cigare au bec. : « - Alors, c’est bien  ? ».
Puis, devant nos mines insuffisamment conquises.
« - C’est bien ! C’est très bien ! Il faut le dire ! ».
ANDRÉ DUSSOLLIER
(comédien, 1946)

Comme il est né quatre jours avant moi, je me sens


proche de lui. Le 14 juillet 1977, nous habitons rue
Marbeau et organisons une fête «  portes ouvertes  ».
Joschka Schidlow, qui est féru de théâtre et en parle
à Télérama, y vient avec lui. Je le retrouve à Cannes
trente-deux ans plus tard, en mai 2009, en compa-
gnie d’Alain Resnais* et Sabine Azéma*. Après la pro-
jection de presse des Herbes folles, nous dînons à des
tables voisines au Gray d’Albion. Nous prenons des
photos et je lui apprends (comment s’en souviendrait-
il !) qu’il est venu chez moi, il y a bien longtemps…

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E
pagné de sa jeune femme, Odile : ils ont rendez-vous
avec mon collègue Marc Laloux (le frère de Daniel).
Plus tard, lorsque j’apprends que mon ami Michel
Archimbaud travaille avec lui, je le harcèle pour qu’il
m’invite à dîner en même temps que lui. La soirée a
lieu rue Pigalle, chez Michel et Ariane. Je commets
aussitôt une gaffe en révélant à Pierre Etaix que je suis
ami avec Gilbert Salachas, qui fut son éditeur. Fureur
contre cet « escroc » ! Mais il redevient vite charmant.
EDIKA Il est alors en plein combat pour récupérer les droits
(dessinateur, 1940) de ses films. Je rejoins son comité de soutien. Je me
rends au palais de Justice quand l’affaire est jugée.
Mon amie Catherine Cisinski, qui est peintre, le met Odile et lui semblent contents de m’y voir. Pour notre
sur le pavois. Lorsque je vais, en octobre 2003, au «  Lettre  » du Syndicat de la Critique de cinéma, je
bouclage de Fluide ouvert à la presse, je lui demande demande à Bernard Génin, qui le connaît bien, de
pour elle un petit dessin, qu’il exécute gentiment sur l’interviewer. On se retrouve chez lui, à Montmartre,
une serviette en papier jaune citron. Deux ans plus rue Germain-Pilon, où il nous accueille avec Odile.
tard, nous allons à la fête d’anniversaire de Fluide. Je Je prends les photos. Enfin, il obtient gain de cause et
hèle Eddie, lui présente Catherine et mitraille l’entre- récupère ses droits. Je le reverrai à Cannes, lors d’une
vue. Elle a rencontré son dieu. soirée donnée en son honneur.

PIERRE ETAIX JEAN EUSTACHE


(réalisateur, 1928-2016) (réalisateur, 1938-1981)

Dans les années 60, ses films émerveillent le jeune ci- Pigiste à Télérama, en 1972, je propose une série
néphile que je suis. Une bonne vingtaine d’années plus d’entretiens avec des cinéastes français marginaux.
tard, il entre dans mon bureau à Télé 7 Jours, accom-

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F
Entre Hanoun et Moullet*, je vais voir Eustache, qui
habite à Vaugirard, la porte à côté de chez ma den-
tiste. Un billet sur la porte : «  J’arrive  ». Il remonte
du bistrot. On s’installe. Il est loquace et passionnant,
le jour tombe peu à peu sans qu’on s’en aperçoive. Il
m’interroge sur ce que j’ai écrit à propos de La Rosière
de Pessac dans La mort du cinéma, qu’il me dit avoir
feuilleté au drugstore. J’ai décrit son double docu-
mentaire comme une satire, il n’est pas d’accord, il n’a
pas eu l’intention de se moquer, pas du tout. L’année
suivante, il explose à Cannes avec son chef-d’œuvre, MIMSY FARMER
La Maman et la putain. Il est à la mode. Il fait partie (actrice, 1945)
de ceux que nous fréquentons, avec Alain Rémond* :
Rozier*, Doillon*, Thomas*… Il est invité au Festival Son nom reste attaché au film de Barbet Schroeder
d’Avoriaz, membre du jury. Nous y déjeunons avec More, mais aujourd’hui elle est Madame Poirier, à
lui, j’ai ma caméra super 8. Je le filme, il nous filme. Montargis. Je l’ai appris par mon ami Michel Dupuy,
En 1981, chez Bofinger, on fête quelque chose, un an- qui s’est retiré là-bas, lui aussi. Je suis allé les voir, ré-
niversaire des Cahiers du cinéma, je crois. Il est là, avec cemment, pour le bulletin du Syndicat de la Critique.
une béquille, souriant. Je crois qu’il me fait signe, mais Après une carrière essentiellement italienne, Mimsy
je ne comprends pas et n’ose pas m’approcher. Je vais a épousé un sculpteur français. Elle-même sculpte,
m’en vouloir, car il se suicide quelques mois plus tard. surtout des animaux réels ou imaginaires, et peint des
paysages. S’attendant à une interview en règle, elle
était un peu étonnée que je ne lui pose pas davantage
de questions, mais l’essentiel était d’être là, de la voir
dans son cadre quotidien, d’en respirer la sérénité.

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HÉLÈNE FILLIÈRES JANE FONDA
(actrice, 1972) (actrice, 1937)

J’ai un coup de foudre pour elle en 2000 dans le film En 1969, un condisciple de la classe préparatoire à
de sa sœur Sophie, Aïe, auquel j’attribue, du coup, une l’Idhec, stagiaire aux Films du Losange, m’invite à une
cotation excessive (quatre « 7 » en haut de ma critique). projection privée du More de Barbet Schroeder, alors
Je sais qu’elle a une liaison avec Arnaud Desplechin, le menacé de censure. Une blonde spectaculaire vient
frère de ma voisine Marie*, laquelle parle d’elle comme s’asseoir à ma gauche, le fauteuil étant libre. C’est Jane
de sa « petite belle-sœur ». En service commandé pour Fonda. Pendant le film, elle pouffe de rire à plusieurs
la Fipresci, j’assiste à Genève au Festival des deux écrans reprises, à chaque scène où les protagonistes prennent
(cinéma + télévision). Au cocktail final, j’échange de la drogue.
quelques mots avec Bernard Stora, lui disant toute mon
admiration pour son Vent de panique, qui est un de
mes films cultes. Il me présente la vedette du téléfilm MILOS FORMAN
qu’il montre cette semaine-là, Hélène Fillières. A qui je (réalisateur, 1932)
révèle mon adresse, en prenant sans doute l’air finaud
pour ajouter qu’elle connaît bien l’immeuble… Elle ne Quand l’occasion se présente de l’interviewer, moi qui
relève pas, fait comme si je n’avais rien dit. Je ne saurai ne suis pas amateur de cet exercice, je me porte volon-
que plus tard que j’ai gaffé : elle a déjà rompu depuis un taire. Il me reçoit dans un hôtel chic, rue de Berri.
certain temps avec Arnaud. Grand gaillard, ne tenant pas en place. Je me laisse aller
à m’épancher, nostalgique de ses films tchèques en noir
et blanc (L’As de pique, Les Amours d’une blonde) qui ont
marqué la cinéphilie au cœur des années 60. En pure
perte : il relève à peine, on dirait que pour lui tout ça
appartient à un autre monde. Il est là pour la promo-
tion de son dernier film, au demeurant très moyen (Val-
mont, je crois). Il pense au box-office, qu’on ne vienne
pas l’ennuyer avec de vieux souvenirs  ! Décevant.

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G
YVES FRÉMION
(journaliste, homme politique, 1947)

Comme Jackie Berroyer ou Jean-Pierre Enard, je le


rencontre dans les années 70 chez Chantal Noetzel-
Aubry, éditrice chez Veyrier. Look hippie, alors. Il
milite chez les Verts et se fait élire député européen,
mais ne cesse jamais de collaborer à Fluide Glacial. Un
grand spécialiste de l’humour et de la BD, à l’érudition
phénoménale. On se croise régulièrement, il m’appelle SERGE GAINSBOURG
« Camarade », c’est sympa. On est sur la même lon- (auteur compositeur interprète, 1928-1991)
gueur d’ondes et tant mieux, car il ne fait pas bon ne
pas être de son avis. Un soir, dans la file d’attente du Comme Brassens* ou Godard*, c’est celui qu’on rêve
centre Beaubourg, il vitupère contre les « Jacobins ». de rencontrer. Je le découvre en 1960 à la télévision,
Je n’allais pas entamer une querelle, même si je reste dans l’émission Discorama, alors présentée par Dar-
convaincu qu’à tout prendre le jacobinisme a du bon. ras et Noiret. Quand France Gall chante Baby Pop,
en 1967, le bruit court que le texte a été édulcoré. Je
lui écris alors, ne doutant de rien, pour lui deman-
der quelles étaient ces paroles censurées. Quand se
noue l’idylle avec Jane Birkin*, ils représentent pour
moi, à coup sûr, le couple idéal. Je les croise au Fes-
tival d’Avoriaz et, lorsque mon ami René Quinson
doit interviewer Serge, je lui demande de l’accompa-
gner. Nous sommes trois ou quatre avec lui dans le
hall de l’hôtel des Dromonts, devant le grand feu de
bois. Il vient de sortir Rock around the bunker, qui fait
un petit scandale, et me révèle à cette occasion que,
petit, il a porté l’étoile jaune – ce à quoi je n’avais

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pas pensé une seconde. Je le revois en 1985 chez lui, La Petite voleuse, elle accepte d’être interviewée seule-
rue de Verneuil, pour les besoins du livre que je pré- ment si Claude Miller est présent. Ça se passe au do-
pare sur Jane. J’arrive à l’heure, il m’ouvre mais il est micile de Dominique Segall. Elle a beaucoup grandi,
occupé avec un journaliste de Libé qui s’est intercalé, à elle a les cheveux très longs et parle à mi-voix. Plus
cause d’une actu sur les fumeurs de Gitanes. Normal, tard, je passe un moment avec elle, cheveux courts à
il ne refuse jamais rien. Moi, je devrai abréger, car une nouveau, dans le hall du Normandy, à Deauville. Elle
projection m’attend. Sinon, j’aurais pu rester toute la vient de jouer en vedette dans Jane Eyre. En bon ciné-
soirée. Il boit son « 102 ». En allant aux toilettes (au phile, je ne peux louer Zeffirelli, mais je lui prédis une
fond à droite), je passe devant la cuisine ouverte et je jolie carrière.
salue Bambou, qui est en train de préparer une sorte
de gigot.
CHRISTOPHE GANS
(réalisateur, 1960)
CHARLOTTE GAINSBOURG
(actrice, chanteuse, 1971) Un fou de cinéma, dont on découvre le premier essai
chez Alain Schlockoff, au festival du Grand-Rex. Il
Je la rencontre en allant en visite chez Jane pour la se transforme alors en journaliste, dirigeant le men-
naissance de Lou. A onze ans, Charlotte est une petite suel Starfix, consacré au fantastique et au bis. Puis il
fille magique. Ensuite, je fréquente la maison de la réussira son passage au long métrage, sans abandon-
rue de la Tour pour la préparation du livre sur Jane. ner pour autant une cinéphilie dévorante. Le Pacte des
Charlotte regarde des dessins animés à la télé, et par- loups reste son opus culminant. On se voit beaucoup
fois en attendant sa mère je regarde avec elle. Une fois aux soirées du Cinéma-Bis animées par Jean-François
elle s’est cassé la jambe, elle porte un plâtre. Ensuite Rauger à la Cinémathèque française un vendredi par
je la vois moins car elle a choisi de passer un an dans mois, et encore en projection de presse. Toujours aussi
une pension en Suisse. Je suis là le jour de son retour, enthousiaste et optimiste, il a toujours une découverte
quand on va l’accueillir tous en chœur à l’arrivée du récente à vous faire partager… Sans la moindre cuis-
taxi. A cette époque, elle commence à jouer dans un trerie, un bon point pour lui.
film de Chouraqui (Paroles et musique). Ensuite, pour

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JÉRÔME GARCIN photo ou au cinéma, on voit tout en noir et blanc !).
(journaliste, écrivain, 1956) Il fait stopper sa voiture avant d’arriver au podium, et
se met à serrer les mains, selon, son habitude mais… il
Il entre très jeune aux Nouvelles littéraires. Il dîne avec commence deux mètres après moi. Raté !
nous chez Michel Boujut, avec sa femme la comé-
dienne Anne-Marie Philipe (fille de Gérard et Anne),
qui nous épate par son langage de charretier. A cette JULIE GAYET
époque, Jérôme fait son service militaire comme plan- (actrice, 1972)
ton à l’Elysée. Dans la presse et l’édition, son ascen-
sion sera fulgurante. Quand d’autres restent pigistes, Très jolie fille que je découvre dans Sélect Hotel, en
il devient chef de service en un rien de temps. Maurice 1996. Un rôle difficile, la nudité, c’est ingrat et elle s’en
Achard nous explique que c’est un « héritier ». D’autres tire bien. Je l’écris, l’attaché de presse me dit qu’elle y
le décrivent comme un « homme de pouvoir ». Gentil a été sensible. Peu après, au Festival de Cabourg (ciné-
au demeurant. Se passionne pour les chevaux. ma « romantique »), il me la présente. Remerciements,
bisous. Dans un magazine, une série de photos semi-
déshabillées en noir et blanc, œuvre de Kate Berry, la
CHARLES DE GAULLE fille aînée de Jane Birkin*.
(militaire, homme politique, 1890-1970)

Président de la République depuis janvier, le général GÉBÉ


de Gaulle visite le Nord-Pas-de-Calais en septembre (dessinateur, 1929-2004)
1959. En début d’après-midi, au milieu de la grand-
place de Saint-Omer noire de monde, je suis parmi Dessinateur génial, créateur de Berck, inventeur de
les enfants des écoles qui attendent sous le soleil. Le L’An 01. Tout naturellement, quand je publie La
grand homme est en retard. Quand il arrive enfin, je le Mort du cinéma en 1971, je lui fais envoyer un exem-
vois du bord de l’allée, debout dans sa DS. Mon grand plaire. J’ai droit à une mention de sa main dans la
étonnement : le général a le teint rose (à l’époque, en marge d’une de ses planches ! Je l’aperçois à Charlie

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Hebdo lorsque nous allons voir Choron*, avec Alain rentrée, sort Sous le soleil de Satan. C’est le seul film de
Rémond*. Jacques Doillon* ayant réalisé L’An 01 au Pialat* qui ne m’ait pas enthousiasmé. Faut-il l’écrire ?
cinéma, nous nous retrouvons à Cannes quand on y Je préfère m’en abstenir. Mais à l’époque, je participe
présente La Drôlesse, nous mangeons ensemble le lapin au tableau des étoiles de Pariscope. Si je ne le cote pas,
aux pleurotes de Danièle Delorme* et nous sympathi- on pensera que je ne l’ai pas vu. Je lui adjuge donc
sons. Je le reverrai, toujours aussi chaleureux, quand il un point noir. Que fait Pialat ? Il téléphone. A moi  ?
viendra jouer avec nous à France-Culture, pour l’émis- Non, à Giannoli. Pour se plaindre de ce que j’aie coté
sion Des papous dans la tête. le film sans en avoir parlé. Mentalité de délateur,
mais passons, « Momo » est un peu fou. Dans un cas
comme celui-ci, n’importe quel directeur de journal
PAUL GIANNOLI « couvre » son journaliste. Giannoli non. Il approuve
(journaliste, 1931) Pialat, me sermonne et intervient à Pariscope (qui fait
partie du groupe) pour que ma cotation soit gommée.
Volontiers mondain, Paul Giannoli fut un des « lieute- Son adjoint à Télé 7 jours, l’excellent Philippe Gosset,
nants » de Daniel Filipacchi. Ayant épousé Marianne me console comme il peut : « Que veux-tu, Paul est
Frey, fille de l’ancien ministre de l’Intérieur Roger un lâche ! ». Je souligne : c’est le directeur adjoint du
Frey, il est donc le gendre de celui que Le Canard journal qui parle de son directeur.
enchaîné avait surnommé « l’assassin de Charonne ».
Au début de la Ve République, il dirige l’hebdo gaul-
liste-snob Le Nouveau Candide. En 1987, lorsque TF1 PHILIPPE GILDAS
est privatisée, Etienne Mougeotte* rejoint la maison (journaliste, animateur, 1935)
Bouygues. Giannoli, son contraire vivant, le rem-
place à la tête de Télé 7 jours. Cet homme de presse Emmenés par Gilles Verlant, directeur d’ouvrage, nous
semble écartelé entre ses idées plutôt libérales et les sommes quatre coauteurs de l’album Les Années 70 qui
basses œuvres qu’il accepte d’accomplir. D’emblée, ça allons le présenter à Canal Plus, en 1994, dans l’émis-
se passe mal avec lui. Ses arbitrages, dans la rédaction, sion-culte Nulle part ailleurs. On nous fait asseoir au
sont toujours rendus dans le sens du plus fort. A la premier rang du public, je suis accompagné d’Allison

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qui se bouche les oreilles car l’orchestre fait un bou- JEAN-LUC GODARD
can infernal pour une enfant de neuf ans. Gilles est à (réalisateur, 1930)
la table centrale avec Philippe Gildas qui se retourne,
me fait signe de m’approcher. J’y vais, il me dit qu’on Au beau milieu des années 60, c’est un dieu vivant
se connaît, on a travaillé ensemble à Europe 1 ! Je me pour tout jeune cinéphile. Je vais voir et revoir ses
demande encore avec qui il a bien pu me confondre. films. Le premier jour où je mets le pied à Paris, pour
passer le concours de la classe préparatoire à l’Idhec,
je vais le soir à Bobino assister au récital de Barbara.
ANDRÉ GLUCKSMANN En première partie, il y a Guy Bedos, en scène pour
(philosophe, 1937) la première fois. Je suis mal placé au balcon mais, à
l’entracte, je descends voir ce qui se passe à l’orchestre
Aux européennes de 1999, je suis membre du comité et tombe nez à nez avec Jean-Luc Godard qui en sort.
de soutien à la liste de Dany Cohn-Bendit. En janvier Regard étrange, air mal à l’aise. Plus tard, branle-bas
2002, en tant que tel, je suis convié à une réunion qui de combat à Lille, le jour où le ciné-club étudiant an-
a lieu un soir Boulevard St Germain, non loin de l’As- nonce sa venue. Mon amie est malade, je veux y aller
semblée. J’arrive en retard. Il y a une immense table quand même, et ce sera le détonateur d’une longue
et, derrière nous, un buffet. De temps en temps on se crise entre nous. En pure perte, car « JLG » ne vient
lève pour aller y grappiller quelque chose ou boire un pas. Arrive 1968 et il disparaît encore plus radicale-
coup. Je m’y trouve avec André Glucksmann qui me ment. On annonce son retour aussi régulièrement et
dit quelque chose de drôle, manifestement, mais que aussi vainement que la reformation des Beatles. En
je ne comprends pas et n’ose lui faire répéter. Je me 1972, on y croit à nouveau. Journaliste à Combat, go-
contente de sourire. dardien pur sucre, Maurice Achard trempe dans l’édi-
tion, et ça fait tilt quand je lui évoque un rêve : un gros
livre d’entretiens, l’équivalent du Hitchcock-Truffaut,
qui revienne en détails sur la genèse et le tournage
de tous ses films. Or à cette époque, Godard ne veut
plus entendre parler de ceux-ci. J’en ai confirmation

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lorsque je vais le trouver, dans une sorte d’atelier, ave- Leconte*. Elle monte sur le podium pour remettre
nue du Maine. Il est désagréable, évasif, le projet mani- avec nous le prix à Jean-Hugues Anglade et Samuel
festement ne l’intéresse pas. Maurice Achard : « C’est Hadida pour Killing Zoé (1994). Elle me dit ensuite
trop bête ! Il faut insister, bien lui expliquer, il ne peut qu’elle me connaît par Benoît Jacquot, qui a lu mes
pas être insensible, tu es tombé sur un mauvais jour, critiques de ses films. Mais elle ne me dit pas com-
etc. » Godard habite alors Boulevard St Michel. Mau- ment il les a prises.
rice se procure le numéro de téléphone. J’appelle un
dimanche après-midi, je tombe sur Godard et reviens
à la charge, redoublant de conviction. Il se radoucit, DANIEL GOOSSENS
me propose de venir le voir à un autre endroit, vers (dessinateur, 1954)
la place Clichy, où il travaille à je ne sais quoi. Sur le
conseil de Maurice, je lui apporte mon livre La Mort La fine fleur de Fluide Glacial assiste à un déjeuner qui
du cinéma, où il est abondamment cité. Il le prend, le est donné pour la presse, dans le 20e. Parfois, il ne faut
feuillette, m’écoute patiemment. « On va le lire », me pas hésiter : je m’installe face à mon idole, le génial
dit-il. Je sais qu’il est dans sa période collective, mais je Daniel Goossens. A notre table, le plus volubile est
comprends mal. Plusieurs fois, il a employé le « on ». Frémion*. De quoi avons-nous parlé, avec Goossens ?
Ce n’est que plus tard que je comprendrai : c’est désor- Je ne me souviens de rien, mais j’ai les preuves : je l’ai
mais sa façon de parler, refusant la première personne, abondamment photographié, buvant un verre de vin
il dit « on » à la place de « je ». De toutes façons, je ou répondant à quelqu’un sur son téléphone mobile.
n’aurai jamais de nouvelles.

HERSCHELL GORDON LEWIS


JUDITH GODRÈCHE (réalisateur, 1929-2016)
(actrice, 1972)
Il n’y a pas tant de réalisateurs qui peuvent affirmer
Comme Michèle Laroque*, elle est amenée au Prix avoir compté dans l’histoire du cinéma. C’est le cas de
Très Spécial par Agnès Béraud, la femme de Patrice HGL, inventeur du gore avec son compère le produc-

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teur Dave Friedman. En 1962, Bloodfeast a apporté, (Brassens et les Beatles). Je n’ai qu’une idée en tête, le
qu’on le veuille ou non, quelque chose de complète- rencontrer « en vrai ». J’envie Nicole Bley*, la roman-
ment neuf (un sang neuf, si j’ose dire…), de l’inédit cière avec qui je vis à l’époque, qui se vante de lui être
et de l’inouï. Longtemps, il fut absolument impossible liée mais ne lève pas le petit doigt pour organiser un
de voir ses films en France. Quelques-uns ont fait spé- dîner. Enfin, avec les Jacques de Télérama, nous allons
cialement un voyage à Bruxelles. Et puis le temps a à une signature, dans une petite librairie du 11e, où
passé, le gore d’abord scandaleux s’est insinué partout il officie avec Claire Bretécher. J’écris déjà dans Télé
au cinéma, principalement dans le fantastique. En 7 jours, il m’avoue qu’il lit la rubrique cinéma, alors
2002, au Festival de l’Etrange, qui se tient au Forum que sa femme Claudie est abonnée à Télérama. Il me
des Images, il vient présenter Blood feast 2, une fausse laisse ses coordonnées, dont je me servirai pour tenter
«  suite  », à un public blasé et impassible. Occasion de le convaincre à faire partie de tel ou tel jury de fes-
de se retrouver à l’entr’acte avec le grand homme, en tival. Il finit par accepter de venir à Chamrousse, au
compagnie de Jean-Claude Romer et Philippe Rou- Festival du film d’humour. Je lui envoie mes livres, il
yer, qui lui présente son livre définitif sur le gore, et de m’envoie les siens. Je l’invite régulièrement au cocktail
prendre quelques photos historiques. du Prix Très Spécial, au Fouquet’s, dès 1985. Critique
de BD, je rends compte des albums de Fluide glacial
et je vais déjeuner à Montparnasse avec lui et Jacques
MARCEL GOTLIB Diament. Plus tard, on prend l’habitude de se voir avec
(dessinateur, 1934-2016) Isabelle Danel, amie critique de cinéma, qui est une fan
absolue. Souvent, au restaurant, conscience d’accom-
Enseignant par nécessité, en 1969-70, je prends tous pagner une star : on le reconnaît, on lui demande des
les jours le train de banlieue gare du Nord, et chaque autographes. De bonne grâce, il griffonne de petits cro-
mercredi je me repais de Pilote, allant directement à bards. On rit beaucoup, on sort des blagues énormes,
la page de La Rubrique à brac de Gotlib. J’y retrouve mais il ne peut dissimuler une profonde et bien émou-
« mon semblable, mon frère », tant par son humour, vante mélancolie.
ses références à Tex Avery, sa cinéphilie (allusions à
Orson Welles, Sergio Leone…) et ses goûts musicaux

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MICHEL GRISOLIA la Madone, avec une grande pièce qu’on transforme en
(journaliste, écrivain, 1948-2005) salle de projection. Délibérément mal-pensante, anti-
cléricale, athée, d’extrême gauche, Gudule a tout pour
Il est critique de cinéma à la même époque que moi, plaire et nous nous entendons à merveille. Uniquement
nous fréquentons les projections de presse. Garçon très par mails, désormais, car elle s’est retirée dans le sud,
aimable, courtois, discret, dans le cercle de Jean-Louis pour raison de santé de son compagnon Sylvain. A Pa-
Bory* et Claude-Michel Cluny. Il peut aussi avoir ris, j’ai connu aussi ses enfants, Olivier (Olivier Ka) et
la dent dure, «  lapider les gens qu’il a dans le nez  », Mélanie (Mélaka) qui s’occupent de BD avec leur père.
comme chante Aznavour dans Comme ils disent. Il de-
vient ensuite auteur de romans policiers à succès, dont
certains sont adaptés au cinéma. Nous serons quelques-
uns à assister à ses obsèques au crématorium du Père
Lachaise.

GUDULE
(écrivain, 1945-2015)

C’est par l’entremise d’Alain Venisse, qui se lance alors


dans la littérature enfantine, que je fais sa connaissance
au Salon du Livre, porte de Versailles. A la Fnac, il y
a un rayon « Gudule ». Mais elle signe Anne Dugüel
quand elle écrit, pour adultes, de très originaux récits
mêlant effroi et malaise. Née à Bruxelles, envoyée au
Liban parce qu’elle avait « fauté », elle y a épousé Paul
Karali, le dessinateur de BD Carali, dont elle a divorcé
ensuite. Appart en rez-de-chaussée dans le 18e, rue de

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H
JOHNNY HALLYDAY
(chanteur, 1943)

J’ai une petite cousine par alliance, qui habite en


Suisse. Anne est très jolie, très tendre, spécialement
avec moi, ce qui m’émeut énormément. Elle vient de
temps en temps passer quelques jours à Paris. Un soir,
moi qui n’en suis pas coutumier, je l’emmène à un
cocktail à l’Elysée-Matignon, sachant que ça lui fera
plaisir. On ne pouvait pas mieux tomber : jamais vu
JEAN-EDERN HALLIER autant de stars au mètre carré ! Sur le chemin du re-
(écrivain, 1936-1997) tour, en attendant le bus, germe une idée diabolique :
nous allons faire croire au reste de la famille que nous
La première fois que j’entends parler de lui, en 1971, avons récolté les autographes de tous les présents. Je
c’est par Nicole Bley*, qui a écrit ou voulu écrire dans mobilise les stylos et les feutres que j’ai sur moi et
L’Idiot international et me le décrit en fils de général, dans mon sac. Au dos du carton d’invitation, nous
richissime. Par la suite, je n’adhère pas à tout ce qu’il traçons des signatures hétéroclites. Je suis particuliè-
professe. Je le rencontre par hasard à Deauville, chez rement fier de mon imitation du paraphe de Johnny
Miocque. Nous sommes attablés avec Gilles Gressard Hallyday, suivant mes souvenirs de lecture de Salut
quand il vient nous rejoindre. Plutôt sympathique, il les copains. A l’arrivée, effet garanti, concert d’excla-
s’enquiert, à ma grande surprise, de mes activités à Télé mations, jusqu’au moment où tout s’écroule : dans
7 jours. Il meurt peu de temps après en faisant du vélo, ma hâte, j’ai mal orthographié Richard Berry, je l’ai
à Deauville justement. appelé Berri, comme Claude.

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DIDIER HAUDEPIN Waterloo. Nous aurions aimé faire d’une pierre deux
(acteur, 1951) coups, en profiter pour rencontrer Hergé, que Michel
connaît lui aussi. Contacté, Hergé lui fait répondre
Bistrot discret de la rue Lincoln, aujourd’hui disparu, le qu’il ne pourra honorer ce rendez-vous. Il est atteint
« Saucisson » est très fréquenté par les gens de cinéma. d’une leucémie et sa maladie vient d’empirer. Il meurt
Un jour, au bar, au moment de payer, je suis abordé par le 3 mars. Cette non-rencontre évoque pour moi l’épi-
un petit homme au front dégarni qui me demande si je sode Jean Renoir*. Post-scriptum : à la parution de
suis « moi ». Il se présente, c’est Didier Haudepin, acteur Tintin et l’Alph-art, je suis invité par Casterman à un
devenu producteur et réalisateur, frère de Sabine, qui déjeuner chez Lapérouse, avec cinq ou six journalistes,
me remercie aimablement de ma critique de son film en l’honneur de Fanny Remi, veuve d’Hergé. Je passe
Paco l’infaillible. Je ne l’avais évidemment pas reconnu. le repas en compagnie de Gabriel Matzneff*, qui fut
Amusant de retrouver ainsi le jeune interprète des Ami- de leurs amis intimes, mais la dame ne se montre pas.
tiés particulières de Jean Delannoy, film décrié des ciné-
philes, sorti en 1964 quand j’étais étudiant à Lille.
HAFSIA HERZI
(comédienne, 1987)
HERGÉ
(dessinateur, 1907-1983) En février 2008, nous assistons à la remise des prix du
Syndicat Français de la Critique de cinéma, au théâtre
En 1960, j’écris à quelques dessinateurs que j’ad- du Rond-Point. La Graine et le mulet ayant obtenu le
mire, espérant recevoir un dessin dédicacé. Hergé prix du meilleur film, toute l’équipe monte sur scène
me répond en détails, avec, de sa plume, Tintin et et, juste à ma gauche, Jean-Christophe Berjon ne tient
Milou sur une carte grise marquée « studio Hergé ». pas en place, ne cessant de s’extasier sur la beauté
Aujourd’hui, une telle relique vaut de l’or, mais qui de la petite actrice en jeans et bottillons, découverte
l’aurait imaginé à l’époque ? En janvier 1983, j’accom- du film. A la réception qui suit, j’ai tout le temps de
pagne Michel Daubert, alors journaliste à Télérama, m’entretenir avec Hafsia et de la mitrailler un peu. Elle
chez Edgar P.Jacobs*, à Lasne-en-Brabant, près de est à l’aube d’une belle carrière, bientôt partenaire de
Belmondo et de Dutronc.

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I
DANIEL IVERNEL
J
GILLES JACOB
(comédien, 1920-1999) (journaliste, dirigeant de Festival, 1930)

J’adorais cet acteur génial, qui fit partie de la troupe Lorsque je débute comme pigiste, il est critique de ciné-
de Jean Vilar à la grande époque du TNP, pour ses ma à L’Express. Il est très lié à mes « patrons » Jacqueline
rôles au cinéma (la ganache du Journal d’une femme Michel et Jean Diwo, à Nicolas de Rabaudy et à sa femme
de chambre de Bunuel) et à la télévision (Un cas inté- Martine, qui travaille à Télé 7 jours dans le même bureau
ressant, d’après Buzzati). Au début des années 70, je le que moi. Toujours d’une courtoisie extrême, avec un sens
vois plusieurs fois en compagnie de Roger Lumont*, inné de la diplomatie. S’il me demande des nouvelles
car ils font de la radio ensemble. J’en profite pour d’une amie commune et que j’esquisse une grimace, il
l’interviewer pour Télérama – un entretien qui ne sera me dira aussitôt qu’il me comprend si je ne l’apprécie
jamais publié, faute d’actualité. Il m’a donné rendez- pas, qu’il a l’esprit très ouvert. Il était fait pour ce qu’il est
vous dans un studio vide, à la Maison de la radio. Type devenu. C’est une manifestation de sa liberté critique (il
très sympa, chaleureux, lui si accoutumé aux rôles de démolit Histoire d’O de Just Jaeckin) qui provoque son
brutes ! Je suis étonné (et ravi) de tutoyer tout natu- éviction de L’Express, et par voie de conséquence son en-
rellement cet homme que j’avais vu en photo, encore gagement au Festival de Cannes. Il s’occupe un moment
ado, dans mon manuel Lagarde et Michard du 17e du département cinéma, aux éditions Hatier. Je prépare
siècle – jouant Néron dans Britannicus. alors le volume qui deviendra Cela s’appelle l’horror, je le
lui propose et il se dit intéressé. Nous avons une réunion

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avec la directrice de la maison qui, elle, ne donnera pas promotion de son volume de souvenirs, Un opéra de
suite. On se revoit ensuite à Cannes, forcément. Quand papier. Cocktail chez Gallimard. Emerveillement : il
je deviens président du Syndicat de la Critique (dont il ressemble à ses photos ! Il m’appelle Monsieur Lenne,
est resté adhérent), je rejoins le CA et il me dit que « c’est avec son accent chantant. La même année, Michel
dans l’ordre des choses ». Comme président du Festival, Boujut crée l’émission Cinéma/Cinémas. Je lui pro-
il est plutôt distant, à la François Mitterrand. Au béné- pose un sujet sur Jacobs et les films. Le projet capote  :
fice du temps, et de notre compagnonnage des années Anne Andreu, qui collabore à l’émission, ne connaît
1971/75, je suis un des rares à le tutoyer. pas Blake et Mortimer. J’en parle à Gérard Jourd’hui,
qui au contraire adore la série : il est prêt à program-
mer pour les fêtes de Noël une émission Jacobs. A
EDGAR P.JACOBS condition que celui-ci donne son accord, par écrit.
(dessinateur, 1904-1987) C’est sur ce détail que ça va achopper. Après échange
de correspondance, EPJ finit par me répondre qu’il est
D’abord, ce sont les albums de Blake et Mortimer, patraque (« valétudinaire ») et ne veut plus se montrer.
reçus en cadeaux le jour de mon anniversaire ou à la En attendant j’ai travaillé, et je me sers de ce matériau
Saint-Nicolas. Je dévore passionnément ces aventures pour écrire un livre sur lui. Avec Michel Daubert, de
de deux Anglais, pétries de fantastique et de science- Télérama, je vais le visiter chez lui en janvier 1983 :
fiction. A quatorze ans, bloqué dans un établisse- après-midi whisky et Cointreau, dîner au restaurant
ment hospitalier, je lui écris, de longues analyses de voisin. Je lui envoie mon manuscrit, dont il juge qu’il
ses œuvres, avec une demande de dessin dédicacé à la «  correspond pour l’essentiel à la vérité  ». Réaction
clé. Je reçois cet autographe, un Mortimer au crayon, classique : il se dit épaté que j’aie discerné dans ses tra-
coloré à l’aquarelle. La correspondance se poursuit un vaux tant de choses auxquelles il n’avait pas pensé. Il
peu. En 1970, je fais allusion à La Marque jaune dans n’aura pas le temps d’en voir la parution, il meurt isolé
mon premier livre, sur le cinéma fantastique, et lui le 20 février 1987, veille de mon anniversaire. L’heb-
fais envoyer un exemplaire. Lettre de remerciement, domadaire VSD me demande un article à chaud. Les
très vieille France, ou plutôt vieille Belgique. En 1982, mois précédents, nous avions eu quelques longs coups
il vient à Paris, pendant le Salon du Livre, pour la de fil, et pour la première fois il m’avait appelé Gérard.

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CLAUDE JADE MARILYN JESS
(actrice, 1948-2006) (actrice, 1959)

Christine Darbon ! Un mythe, pour ma génération Quand j’écris dans le cahier X de Vidéo 7 sous le nom
du moins. Une femme qui fut à deux doigts d’épouser d’Oscar Hamel, je l’appelle «  notre Marilyn Jess na-
François Truffaut. Je la rencontre d’abord dans cer- tionale  ». Eric Vincent lui attribue une rubrique de
tains festivals et dans les projections de presse, par- courrier du (cœur ?). Lors d’un dîner anniversaire au
fois en compagnie du journaliste Jean Chatel. Elle me Paradis Latin, je l’aperçois à la table d’honneur, avec
donne son livre de souvenirs, elle vient dîner de temps son conjoint. Je fais la connaissance du couple quelques
en temps à la maison. Toujours agréable, toujours années plus tard. Didier Philippe-Gérard, réalisateur
prête à rendre service (Cf. Michel Robin*), d’une et scénariste, est le fils de Philippe Gérard (né Bloch),
gentillesse et d’une droiture rares. Un jour je reçois grand compositeur de chansons et musiques de films,
d’elle une lettre terrible qui m’apprend sa maladie et surtout dans les années 50. « Marilyn » s’appelle Do-
me demande d’être discret, par crainte de perdre toute minique mais tout le monde l’appelle Patinette. Elle
chance de travailler. Elle a eu une période de cécité, je est aussi photographe (douée) et, pour vivre, tient
saurai plus tard que c’était un cancer de l’œil. Elle joue une boutique. Ils habitent tout près de chez moi et
une dernière fois, au Lucernaire, la reprise de Célimène figurent parmi mes amis les plus chers.
et le cardinal, avec Patrick Préjean. J’apprends sa mort
par la télévision. A l’occasion de ses obsèques, je pé-
nètre pour la première fois dans un temple protestant. JEAN-PIERRE JEUNET
Rigueur, austérité, sévérité. On est à mille lieues du (réalisateur, 1953)
folklore catho, de ses statues de saints, de son délire
décoratif. Logiquement, les vrais croyants devraient En février 2002, au Viaduc-Café, je préside pour la
préférer. première fois la remise des prix du Syndicat de la cri-
tique, et lui remets le prix du Meilleur film français
pour Amélie Poulain. Nous dînons donc à la même
table, avec sa productrice Claudie Ossard et le réali-

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sateur Danis Tanovic. Je ne résiste pas à l’envie de lui Peut-être, après tout, mais c’était bien joué. Long-
demander comment ça s’est passé avec Winona Ryder, temps après, en 1989, nous décernons le Prix Très
qu’il a dirigée dans Alien 4 – La Résurrection. Il me ré- Spécial à son Santa Sangre. Il vient nous rejoindre au
pond qu’elle était extraordinairement professionnelle Fouquet’s.
car, constamment sous l’emprise de diverses drogues
plus ou moins dures, elle devenait exemplaire dès qu’il
disait « Moteur ». Je le revois à France 2, avec Michel FRANÇOIS JOUFFA
Boujut*, lors du cocktail d’inauguration du coffret (homme de radio, journaliste, réalisateur, 1943)
DVD de Cinéma/Cinémas, lancé à son initiative. Il ne
me reconnaît pas. D’habitude, c’est l’inverse ! Abonné à « Rock & Folk » dès le début, je lis chaque
mois la rubrique cinéma qu’il tient alors en mettant
l’accent sur tout ce qui se relie à la contre-culture de
ALEJANDRO JODOROWSKY l’après-68. Lorsque je publie La Mort à voir, en 1971,
(réalisateur, gourou, 1929) il en rend compte longuement et favorablement.
Nous nous lions au fil des rencontres aux projections
A la sortie de El Topo et de La Montagne sacrée, je fi- de presse qu’il fréquente avec sa femme, Sylvie. Il s’est
gure parmi les critiques thuriféraires de «  Jodo  ». Je lancé très jeune dans la radio, en créant sur Europe 1
l’interviewe pour Télérama. Il joue déjà au gourou. A l’émission vespérale Campus, reprise par Michel Lan-
la fin de l’entretien, il sort de sa poche un bout de celot*. Scénariste de La Michetonneuse pour Francis
papier minuscule plié en quatre : une coupure de jour- Leroi, il réalise ensuite La Bonzesse, recrutant comme
nal. « C’est la nouvelle la plus importante de la journée, interprète principale la jeune Sylvie Meyer, qui aussi-
me dit-il, et personne ne l’a remarquée  ». L’entrefilet tôt partage sa vie. François donne alors l’exemple ap-
annonce la découverte dans l’hémisphère sud d’une paremment réussi d’une cohabitation en trio avec « les
espèce d’oiseau encore inconnue. A la rédaction, on deux Sylvie ». Signe de temps nouveaux ou expérience
se gausse, comme si c’était un coup préparé. Comme sans lendemain ? En ces années 70 où tout semble
celui de Robert Taylor, jouant l’avocat de Traquenard, possible, j’ai tendance à en souhaiter la réussite. Mais
quand il sort sa montre pour circonvenir les jurés ? le départ de Sylvie Meyer, coïncidant avec la naissance

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d’Alexis fin 1976, en sonne prématurément le glas. Le Catacombes, et je dois parler en marchant et en tenant
couple Jouffa n’en renonce pas pour autant à ses rêves. une torche à la main. Le bruit de mes pas sur le gravier
Au cours de nombreux voyages dans les deux hémis- gêne le preneur de son et on doit recommencer 36 fois.
phères, Sylvie photographie et François enregistre, se Gérard Jourd’hui, fils d’un député communiste de Paris,
transformant en véritable ethnomusicologue. On se affiche un cynisme bon enfant et multiplie les reparties
revoit de loin en loin, mais je perds peu à peu la trace féroces, masques d’une vive sensibilité. Il relit mon livre
de Sylvie Meyer, qui a épousé le peintre Charles Mat- sur le cinéma fantastique et, cette fois, m’avoue qu’il y
ton. adhère sans réserves. Nous sommes ensemble le soir du
10 mai 1981, qui va changer sa vie. Il s’est lié avec Eddy
Mitchell* et, avec lui, produit La dernière séance, qui aura
GÉRARD JOURD’HUI un énorme succès. Il prend des bureaux aux Champs-
(producteur de télévision, réalisateur, 1946) Elysées et va vivre à Neuilly. Quand on y va dîner, on y
est reçu par une inconnue, dont on apprend plus tard
A mon époque « Télérama », le critique de chanson fran- que c’est sa cuisinière-gouvernante, et qui nous sert à
çaise Jacques Marquis me fait connaître Michèle Dalle, table. Petite gêne. Le journaliste Henri Elkaïm a l’idée
attachée de presse des disques RCA. Elle est mariée à d’un album sur La dernière séance, il voudrait que j’en
Gérard Jourd’hui, producteur de télévision qui n’est pas rédige les fiches, mais il se fâche avec Jourd’hui. Je revois
du tout d’accord, me confie-t-elle, avec mon livre sur le celui-ci, toujours charmant avec moi, mais avec le temps
cinéma fantastique. Dans le 20e, j’habite à deux pas de on se perd plus ou moins de vue. A y bien réfléchir, nous
chez eux. Pour les émissions enfantines du mercredi, Gé- étions très proches, mais c’était hélas un fumeur invétéré
rard lance la série Cinéma en herbe, avec un numéro sur et compulsif.
Fantômas, un autre sur les vampires… Il me demande
d’y participer. C’est réalisé par Gilles Daude, dont l’as-
sistant n’est autre que Robert Cappadoro, mon ancien GÉRARD JUGNOT
condisciple au lycée Voltaire. Les tournages seront folk- (comédien, 1951)
loriques. Pour Fantômas, ils me font grimper sur le toit
de Notre-Dame. Pour les vampires, on descend dans les Le beauf par excellence. Son personnage a-t-il déteint sur
lui ou l’inverse ? Quand nous avons vu (Pascale et moi)

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K
son one-man-show Enfin seul ! au Splendid, nous étions
écroulés de rire quand il tente en vain (sketch génial) de
réciter La Cigale et la fourmi. Peu de temps après, nous
le rencontrons au Festival du film policier de Cognac,
où Patrice Leconte nous le présente. Nous dînons à la
même table dans une sorte de cloître. Je ne résiste pas
au plaisir de le complimenter pour ce sketch inoubliable,
pensant qu’il appréciera. « - Ah oui ? ». Il relève à peine et
se détourne. Un mufle.
JEAN-FRANÇOIS KAHN
(journaliste, 1938)
RÉMY JULIENNE Après la fin du quotidien Combat, Philippe Tesson
(cascadeur, 1930)
rachète Les Nouvelles littéraires, vieil hebdo culturel.
Jean-François Kahn en devient rédacteur en chef et
De temps en temps, on rencontre une légende. C’est
en fait un vrai news magazine. Maurice Achard, qui a
lors d’un passage à Montargis que j’ai pu m’entretenir
suivi Tesson, dirige un service culture et médias et me
avec cet octogénaire fringant, le « cascadeur » le plus
recrute, ainsi que Michel Boujut. Un jour, il me pré-
célèbre du cinéma français après Gil Delamare. Il est
sente à Kahn, qui me semble lointain, indifférent, dis-
arrivé avec une jeune femme (amie ? parente ? secré-
trait. Plus tard, on se retrouve à L’Evénement du jeudi,
taire ?) et tout un matériel de promotion : dossier de
où j’écris sur la BD. Je finis par rencontrer en tête à
presse, DVD… Bavard impénitent, qu’il est inutile de
tête JFK, qui a souhaité me voir pour que je supervise
questionner pour tout savoir de lui, de sa vie et de
un dossier « BD et politique ». Il n’a pas d’idées par-
ses exploits. Ebloui par le cinéma, il n’est pas encore
ticulières sur la question, il m’écoute, et je suis frappé
revenu d’en avoir tant fait pour lui et pour le public
par les tics qui l’agitent, surtout une manière compul-
qu’il a su épater. Et ce n’est pas fini… !
sive de cligner de l’œil. Je me demande alors s’il le fait
exprès, j’apprendrai ensuite que non.

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BARBARA KOPPLE tisan des primaires à gauche, une idée qui commence
(réalisatrice, 1946) à courir. Alors au faîte de sa popularité, il aurait toutes
ses chances. Il se tourne vers un de ses amis et lance,
Documentariste américaine, connue aujourd’hui pour enthousiaste : « Tu vois, je te l’avais dit ! ».
son Wild man blues, avec Woody Allen. En 1976, dans
les débuts du festival de Deauville, elle y présente son
premier film, Harlan County. Avec Alain Rémond*, STANLEY KUBRICK
qui est inconditionnel de ce film, nous allons déjeuner (réalisateur, 1928-1999)
avec elle. Nous avons tous trois le même âge, mais
elle a l’air plus délurée que nous. La conversation rou- Pas de rencontre, mais un contact singulier. A la sortie
lant sur les vertus du cannabis, nous sommes obligés de Barry Lyndon, fasciné par le film, je commence ma
d’avouer que nous n’y avons jamais goûté. J’entends critique en écrivant que, dès les premières images, le
encore le cri de surprise de Barbara, suivi de sa ques- spectateur est conquis, violé. « Oh, Gérard ! » se récrie
tion anxieuse : « - But… How do you get high ? » Jacqueline Michel, ma chef de rubrique, qui pourtant
ne me censure pas. Un mois plus tard, l’attaché de
presse du film me rapporte qu’il a vu Kubrick, lui a
BERNARD KOUCHNER montré le press book, et que le cinéaste s’est arrêté sur
(médecin, homme politique, 1939) ma première phrase, précisément : « Ah, ça c’est très
bien ! ».
La Semaine de la Critique organise en 2006 une
table ronde autour du film Kigali, des images contre
un massacre de Jean-Christophe Klotz, dans lequel il
témoigne. Je l’accueille en tant que président, il par-
ticipe au débat avec sa véhémence habituelle et, à la
sortie, j’en profite pour parler politique. Je pense alors
qu’il ferait un bon candidat à la présidentielle de l’an-
née suivante. Je lui confie que je suis fermement par-

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L
DOMINIQUE LAFFIN
(actrice, 1952-1985)

Elle est d’emblée bouleversante dans La Femme qui


pleure de Doillon*. J’utilise pour l’approcher les fa-
cilités habituelles  : je me déclare volontaire à Télé 7
jours pour faire une interview. Rendez-vous est pris au
Deauville, un bar des Champs-Elysées. Tout reste très
professionnel. Plus tard, ce sera pathétique : dans un
restaurant des Halles, on attend une table et elle est au
FRANCIS LACASSIN comptoir, ivre. Je pense à elle quand je vois à la télé sa
(écrivain, éditeur, 1931-2008) fille Clémentine Autain, qui a viré féministe à la suite
d’un viol subi dans son enfance.
Cofondateur au début des années 60 du Club des
bandes dessinées avec Alain Resnais, Jean-Claude Ro-
mer, Rémo Forlani… Esprit curieux, d’une érudition VALÉRIE LAGRANGE
sans faille sur tout ce qui touche à la BD, au serial, au (actrice, chanteuse, 1942)
cinéma et à la littérature populaires, filmographe de
Feuillade, thuriféraire de Tarzan. On le voit peu car il En 1963, en classe de première, je vais au théâtre
passe l’été à Paris et l’hiver à Nice. Il s’entoure de secret municipal de Saint-Omer. J’y retrouve un seul de mes
(boîte postale, téléphone codé, etc.). Il a le projet d’un condisciples. Le mieux, ce sont les représentations
dictionnaire de la BD pour la collection « Bouquins » du Centre Dramatique du Nord, que dirige André
de Robert Laffont, et me demande d’y collaborer. Je Reybaz (le comédien qui joue l’abbé Pierre dans Les
rédige une série de notices sur un domaine que je Chiffonniers d’Emmaüs). C’est toujours lui qui tient
connais bien, la BD catho des années 50/60 (Bayard, le rôle-titre : Hamlet, Alceste, et ce soir-là… Othel-
Cœurs Vaillants, etc.). Malheureusement, le volume ne lo. Desdémone est interprétée par Valérie Lagrange,
sortira jamais. qui a déjà débuté au cinéma, avec Autant-Lara. A

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l’entracte, nous allons rôder vers les loges pour faire Prix Très Spécial. Plus tard, elle se lance dans la télévi-
signer nos programmes. Les décolletés plongeants des sion (pour la chaîne XXL, je crois). Je dois intervenir
comédiennes me fascinent : c’est la première fois de dans une de ses émissions, tournée à La Plaine St-De-
ma vie que je vois ça, dans mon milieu familial on nis. Il y a un retard énorme, Jacques Richard*, que je
est précisément «  collet monté  ». Peu après, Valérie ne connais pas encore, attend avec moi. Au bout de
Lagrange fait la couverture et les pages centrales du deux heures, je m’en vais. Il semble qu’elle m’en ait
N°1 de Lui, photographiée (à demi) nue par son mari voulu. Ensuite c’est la radio, je vais un soir à son émis-
Serge Beauvarlet, dont on apprend ensuite le suicide. sion de RMC pour parler de mon livre sur la fellation.
Quarante ans plus tard, je rencontre chez mon ami Elle ne se déplace pas sans un gros chien, elle vit avec
Didier Philippe-Gérard leur fils, Jérôme Beauvarlet. une sorte de gentleman-farmer.
J’aimerais revoir Valérie et lui raconter cette histoire,
d’autant qu’entre-temps, en tant que critique musical,
j’ai apprécié ses disques et en ai rendu compte. Jérôme MICHEL LANCELOT
fait une exposition de ses œuvres, je vais au vernissage. (animateur, 1938-1984)
Je m’avise trop tard, malheureusement, qu’elle y est
sans doute venue. En effet, elle y était, j’ai dû la voir Esprit curieux, à l’affût de tout, il m’invite parfois à
sans la reconnaître. Mais je ne perds pas espoir. Campus, l’émission qu’il présente chaque soir sur Eu-
rope 1. Je me souviens surtout d’une émission consa-
crée au fantastique, en 1972. Parmi les invités, il y a
BRIGITTE LAHAIE Jean-François Davy, filiforme, cheveux longs et barbe
(actrice, animatrice, 1955) noire, en costume bleu roi. Il vient de sortir Le Seuil
du vide. A la sortie, il râle contre l’animateur, trop réac
Avec Marilyn Jess*, c’est une des deux vedettes du X selon lui. Un jour, Lancelot me donne rendez-vous
hexagonal à la fin des années 70. Elle réussit (chose dans un appartement, aux Invalides, un rez-de-chaus-
rare) sa reconversion, en tournant d’abord un Jess sée bourré de toiles de maîtres. Il estime qu’il ne faut
Franco produit par René Chateau, avec qui elle vit à pas être trop compliqué pour les auditeurs d’Europe,
l’époque. Ils viennent ensemble à la proclamation du des jeunes qui, pendant l’été, écoutent la radio « en se

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faisant sucer dans leurs voitures », comme il aime à le MICHÈLE LAROQUE
répéter avec un cynisme tranquille. Il publie un gros (actrice, 1960)
bouquin sur la contre-culture : Le Jeune lion dort avec
ses dents (Albin Michel, 1974). Suite à la parution de Agnès Béraud, collaborant ponctuellement avec notre
mon opuscule La Mort du cinéma, le chapitre consacré attaché de presse André-Paul Ricci, lui demande de
au cinéma m’y est dédié. venir au Prix Très Spécial 1994, attribué à Killing Zoé.
Elle joue très bien le jeu, déjeune avec nous. Je la re-
vois à une projection en compagnie de Maïté, l’ani-
HENRI LANGLOIS matrice de télévision cuisinière. Amusement de voir
(cinémathécaire, 1914-1977) plus tard son statut de « petite copine du ministre de
l’Economie et des Finances ».
Un mythe, une légende. Début 1968, l’affaire Lan-
glois est un coup de semonce pour le gouvernement
gaulliste. Tout le monde se mobilise, j’écris des papiers CAROLE LAURE
pour le soutenir dans la presse lilloise. En 1969, émi- (actrice, chanteuse, 1948)
gré à Paris, je suis tous les soirs à la cinémathèque où
on aperçoit sa silhouette énorme. Lors des hommages, Aperçue dans le hall de l’hôtel Balzac lors d’une inter-
il présente les cinéastes invités. Il est souvent assis sur view de Gilles Carle*. Coup de foudre pour l’actrice,
le banc, devant la porte, dans le jardin du Trocadéro, pour la chanteuse. Dans ces questionnaires où on vous
et on échange quelques mots, bien que je sois intimi- demande qui est à votre avis la plus belle femme du
dé. Quand j’apprends qu’il donne des cours de cinéma monde, je prends l’habitude de répondre «  Carole
à la fac des Lettres de Nanterre, je m’arrange pour y Laure », ce qui m’évite de perdre de temps à chercher.
aller. En 1971, à la parution de mon livre La Mort du Plusieurs fois, je la vois en scène ; ses spectacles, conçus
cinéma, aux éditions du Cerf, je lui demande l’autori- par Lewis Furey, sont splendides. Lorsque je deviens
sation de distribuer des tracts à Chaillot pour me faire président du Syndicat de la Critique, la déléguée géné-
de la pub. Il me la donne. rale de la Semaine, Claire Clouzot, m’informe avoir
sélectionné le premier film de Carole en tant que

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réalisatrice. J’accompagne Claire le jour où elle doit AUGUSTE LE BRETON
la rencontrer, mais il y a annulation. Je la verrai plus (écrivain, 1913-1999)
tard, à Cannes, à la fête de la Semaine ou dans le hall
de «  mon  » hôtel. Elle me reconnaît, on s’embrasse. L’auteur de Du Rififi chez les hommes a bien connu les
On va me juger candide mais je persiste à penser que truands, il a une allure vieille France, on le remarque.
c’est une justification suffisante au fait d’avoir été élu Membre du jury du festival du film fantastique de Pa-
président. ris, où je fais partie du jury critique, il arrive avec des
fleurs à un dîner donné rue des Lombards. Chacune
des dames présentes hérite d’une rose rouge.
JEAN-PIERRE LÉAUD
(comédien, 1944)
PATRICE LECONTE
Encore un mythe, décidément  !… Je l’aperçois plu- (réalisateur, 1947)
sieurs fois à la Cinémathèque, souvent en compagnie
de Jean Eustache*. Et dans les rues de Cannes, où il Au début des années 70, pour le lecteur assidu de
marche tête baissée, droit devant lui. Une année, il Pilote que je suis, il fait partie de l’équipe magique.
est invité au déjeuner qui a lieu sur le bateau dont la A la cinémathèque de Chaillot, je le reconnais grâce
Semaine de la Critique dispose pour le Festival. Nous au portrait qui figure en haut de ses bandes  : une
nous installons à la même table, non parce que je suis bouille ronde avec des lunettes et une courte frange
président (je ne le suis pas encore) mais parce qu’il de moine médiéval. Quand sort son premier film, Les
est avec sa petite copine, qui est la cousine d’un des Vécés étaient fermés de l’intérieur, dont il a concocté le
meilleurs amis et ancien condisciple de mon épouse, scénario avec Gotlib, je le défends, j’écris même une
Pascale. Il est très calme, charmant. longue analyse favorable dans Ecran. Le film n’a pas le
succès escompté, Patrice m’envoie une longue lettre
à l’encre violette, selon son habitude. On se promet
de se voir, mais la rencontre échoue plusieurs fois, à
Cannes. Quand j’arrive chez la Mère Besson, il est

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déjà parti, etc. Il faut attendre la sortie des Bronzés CHRISTOPHER LEE
pour qu’on déjeune aux Diables Verts de la rue des (acteur, 1922)
Lombards. Entente immédiate sur fond de cinéphi-
lie. On se voit beaucoup dans les décennies suivantes. Superstar du fantastique anglais, il est présent au
Sa deuxième fille, Alice, naît la même année que la premier Festival d’Avoriaz, en 1973, où je le photo-
mienne, Allison. Elles jouent ensemble. Patrice par- graphie abondamment (en noir et blanc) au cours
ticipe à mon «  Académie Tintin  », square Bergson. d’une soirée. Puis il est l’invité vedette du « Festival de
A la sortie de chacun de ses films, je lui donne mon Schlockoff », au Monge-Palace, en 1974. A la même
avis (parfois édulcoré, car si c’est négatif il préfère ne époque, il vient tourner Dracula père et fils à Paris sous
pas savoir). En été, on passe parfois chez Patrice et la direction d’Edouard Molinaro*. Le fils est joué par
Agnès, à côté de Saint-Paul-Trois-Châteaux. Mais on Bernard Menez*, et bien sûr il y a aussi Marie-Hé-
se disperse à partir de mon divorce. Agnès ne vient lène Breillat*. J’accompagne Jean-Claude Romer sur
plus à Cannes, nos déjeuners rituels disparaissent. le tournage, à l’hôtel George V, et, entre deux prises,
Les rencontres avec Patrice se font plus hasardeuses. nous devisons un moment avec l’acteur à la voix de
Ainsi, lorsque mon ami Alain Venisse, qui a copiné bronze. En 2001, je fais la connaissance d’Odile Cha-
avec un Patrice Leconte lors de son service militaire, pel, directrice de la cinémathèque de Nice. Je lui parle
exprime le vœu de le revoir. J’organise le rendez-vous de Christopher Lee en lui faisant remarquer qu’il aura
mais, au téléphone, Patrice est sceptique  : lui, il n’a 80 ans l’année suivante. Elle décide alors d’organiser
jamais fait l’armée. Après vérification, il s’agissait d’un un hommage, qui aura lieu en grande pompe en 2002
homonyme, également très cinéphile, également plein et où il sera présent.
d’humour, et lui ressemblant physiquement  ! On se
retrouve malgré tout à la Rotonde, où sympathisent
les deux « vrais-faux camarades de régiment ». CLAUDE LELOUCH
(réalisateur, 1937)

J’ai vu Un homme et une femme en composition de cri-


tique de cinéma, en juin 1966, en passant le concours

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d’entrée à l’Idhec. J’ai dit tout le mal que j’en pensais, FRANCIS LEROI
et j’ai toujours exprimé par la suite les plus expresses (réalisateur, 1942-2002)
réserves sur les films de Lelouch quand j’étais appelé à
les critiquer. J’ignore s’il l’a su. D’où une vague gêne Dans les années 70, Jean-Claude Romer me le pré-
quand j’ai été amené à siéger au CA du Festival de sente sur les Champs-Elysées  : cheveux longs, barbe
Cannes. Au début, lors des réunions, j’ai eu l’impres- et bottes de crocodile, veste afghane. C’est l’époque
sion qu’il m’ignorait. Un soir, arrivé assez en avance où il devient producteur de porno, après avoir été un
à la projection de 19 heures, j’étais installé dans les espoir du jeune cinéma salué par les Cahiers et par
rangs réservés au Conseil. Voyant qu’il y était lui aussi, Télérama. Mon amie Evangéline Calmel travaille avec
je suis allé me présenter, et depuis nous nous saluons Annabel Le Doeuf, monteuse comme elle et com-
cordialement. pagne de Francis. Elle me raconte leurs parties de po-
ker. Plus tard, Francis fonde le Cure-dent, un journal
satirique, avec Curtelin. Nous y écrirons tous sans être
GEORGES LEMOINE payés. Francis habite alors vers la gare de Lyon. On
(homme politique, 1934) y passe des soirées avec Jean-Claude Romer et Roger
Lumont*. Dans les années 80 il vit vers Brochant. Il
A la Commission de classification des films, dont je a eu un fils, Jérémie, d’Annie Hamel, jolie journaliste
fais partie depuis janvier 2011, il brille par ses inter- aux seins inoubliables, retirée depuis en province (je
ventions folkloriques fréquentes. Ancien maire de m’amuse de ce que, pour la vidéo aussi, je signe parfois
Chartres, maintes fois élu, il a rempli diverses fonc- Oscar Hamel). Francis nous présente Didier Philippe-
tions. Sympathique compagnon au demeurant. Un Gérard, Patinette (ex-Marilyn Jess*), les Baboulin…
soir, il quitte la réunion après le premier long métrage. Il épouse Véronique à l’église. Ils ont une fille, Chloé.
Je l’apostrophe en riant : « Alors Georges, tu t’en vas ? On se voit beaucoup jusqu’à leur départ pour l’île
Déserteur ! ». Un de mes collègues m’apprend aussi- Maurice. Francis ne revient que pendant l’été 2000
tôt que je viens de qualifier ainsi un ancien Secrétaire pour tourner un film. Il loge alors chez moi (voir
d’Etat aux Anciens combattants. Ovidie*). On apprend qu’il a un cancer. A la fin il
est devenu religieux, parle de la Vierge Marie. Je le

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surnomme le « mysticoïde » et il signe ainsi, dans les presse réunie à la Terrasse Martini. Surgit Luchini qui,
derniers mails que nous échangeons avant sa mort. d’une voix de stentor, apostrophe l’assistance (comme
Véronique rentrera à Paris et m’apportera, comme s’il n’était pas content  ?). On le retrouve peu après,
en héritage de Francis, son édition reliée des œuvres apaisé. Vingt ans plus tard, je chemine sur les grands
complètes de Sade. boulevards en compagnie de Michel Archimbaud, qui
soudain se fige. Il a aperçu Luchini à la terrasse du café
Zéphyr. Il sort un volume qu’il a édité, le dédicace,
LIO et nous rejoignons l’acteur qui boit le thé avec deux
(chanteuse, actrice, 1962) filles. Michel me présente comme étant de Télérama
(presque quarante ans après, ça colle à la peau !), je le
Elle débute dans la chanson (Banana split), puis on corrige et j’ai droit aux effusions de Fabrice : « - Ah, tu
la voit au cinéma, elle explose dans Sale comme un as de la chance d’en être parti ! ». Je comprends qu’il a
ange de Catherine Breillat*. Jean-Claude Romer, qui une dent contre Fabienne Pascaud, critique théâtrale
connaît bien celle-ci, l’invite au Prix Très Spécial, où et désormais directrice du journal, que j’ai connue
elle vient en juin 1991, en pleine promotion pour le petite pigiste débutante.
film, avec son actrice. L’idée est que Lio remette le
prix. Petit malentendu : elle croit qu’on attend d’elle
un discours, elle ne veut rien dire, surtout pas ! Il faut ROGER LUMONT
que je la rassure, elle n’aura qu’à remettre son diplôme (acteur, 1934)
à Gaspar Noé* – dont nous faisons connaissance ce
jour-là. Elle s’en tire avec le sourire. Dès mon arrivée (retour) à Paris en 1969, je remarque
cet homme imposant, qui accompagne souvent Jean-
Claude Romer. C’est un cinéphile averti. Le dimanche
FABRICE LUCHINI matin, au « Ciné-Club des Invisibles » de Claude Bey-
(acteur, 1951) lie, celui-ci ne manque jamais de solliciter son avis :
« - Monsieur Lumont ? ». Roger aime qu’on l’appelle
A la sortie de La Discrète, en 1990, une distinction Monsieur Lumont. Il est né un 21 février comme moi,
est remise au film de Christian Vincent, devant la ce qui crée des liens. Parlant du corpulent Ed Medard

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dans Positif, Bertrand Tavernier l’appelle «  le Roger pour le plaisir. Il nous reçoit au George V. Je le reverrai
Lumont américain  ». Aussitôt, Roger se présente trente ans plus tard, quand il sera président du jury au
comme « le Ed Medard français ». A la sortie du Sau- Festival de Cannes 2002. Comme membre du CA du
veur de Michel Mardore, où il joue sobrement le rôle Festival, je suis assis à proximité de la loge où siège le
du père de Muriel Catala, je réussis à imposer à Télé- jury. Je me retourne de temps en temps : il est droit,
rama un portrait-interview dont il est, je crois, ravi. voire un peu raide, sérieux, attentif. Sa tignasse folle
Un soir, après la projection de Jonathan au Studio de de jadis s’est changée en une sorte de large houppette
l’Etoile, nous allons avec Jean-Claude Romer et Jean- qui se dresse sur son crâne.
Daniel Verhaeghe dîner à la Coupole, et il m’invite.
On le verra de moins en moins au cinéma : il est las de
jouer les seconds couteaux. On le voit lire des polars
américains, en rêvant sans doute de les adapter et pro-
bablement d’y jouer. En attendant, il se spécialise dans
la postsynchro, dont il est un artisan hors pair.

DAVID LYNCH
(réalisateur, 1946)

La découverte de Eraserhead fait l’effet d’une bombe


à la fin des années 70. Il est projeté à Deauville et
nous le sélectionnons pour Avoriaz, contre l’avis hâtif
de Robert Benayoun («  des films comme ça, on en
tourne chaque année des dizaines sur les campus amé-
ricains »). A la sortie de Elephant man, David Lynch
est reconnu et acclamé. Michel Boujut va l’inter-
viewer pour Les Nouvelles littéraires et je l’accompagne

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M
LÉO MALET
(écrivain, 1909-1996)

Dans les années 80, comme s’il voulait relancer sa car-


rière, le père de Nestor Burma prend une attachée de
presse pour s’occuper de lui : c’est mon amie Jacque-
line Mény. Elle le cornaque au Festival de Cannes. On
se voit ainsi dans un bar proche du Palais, la « Maison
du Porto », où ils ont établi son quartier général. Sep-
tuagénaire fidèle à son image de parigot râleur. Parfois
BERNARD MABILLE teigneux (Cf. Elizabeth Bourgine*).
(chansonnier, 1947)

Dans les années 70, j’ajoute une corde à mon arc en GÉRARD MANSET
m’improvisant critique de chanson française. C’est (auteur compositeur interprète, 1945)
intéressant : je reçois les disques et je suis invité aux
concerts. Après le spectacle, on se retrouve parfois Un des plus grands noms de la chanson française, et
entre journalistes. Souvenir d’un dîner au « Pot Saint- incontestablement le plus gros coefficient inverse entre
Denis  » (juste sous la Porte du même nom). Il y a déficit de notoriété et importance effective. Après Ani-
là Jean Rabinovici (de l’Hebdo TC), Jacques Marquis mal on est mal (1968), c’est La Mort d’Orion (1970),
(de Télérama) et Bernard Mabille (du Quotidien de chef-d’œuvre incontournable. L’expression discutable
Paris), qui sera plus tard sollicité par Thierry Le Luron de « disque-culte » était en l’espèce parfaitement justi-
et deviendra l’humoriste que l’on sait. Il est déjà amu- fiée. Dès que je le faisais entendre à des amis, ils l’ache-
sant et encore filiforme taient. Il entretient le mystère, ne fait jamais de scène,
n’apparaît (presque) pas dans les médias, fait même
disparaître sa photo des pochettes de ses disques.
Lorsque je deviens critique de chanson et rock, j’écris

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mon admiration et j’obtiens le privilège d’un déjeu- vendeuse. Le lendemain à 14 heures tapantes Gab est
ner avec lui en tête à tête. L’entrevue a lieu dans un là, Casanova toujours prêt. Il raconte ça dans ses car-
restaurant asiatique de Neuilly. Je peux ainsi affirmer nets, qui paraissent régulièrement en librairie quelques
que « Manset le grand » (dixit Rock’n Folk) boit du thé années plus tard. Je lui ai fait envoyer Le Sexe à l’écran,
en mangeant. J’apprends qu’il accepté cette rencontre il dit à Pascale qu’il m’a répondu. La lettre ne m’est
parce que j’ai employé le mot « processus ». Plus tard, jamais arrivée – ce qui le rend furieux. Je finis par le
je collabore, sur France Inter, à l’émission Culture- rencontrer chez Lapérouse, à un déjeuner Casterman.
Club de Maurice Achard qui, connaissant mon inté- Je suis à sa droite, il s’arrange pour que la journaliste
rêt, m’invite le soir où Manset est là. Je joue avec un Claire Baldewyns, ma collègue à L’Evénement du jeudi,
grand naturel le rôle du fan. soit placée à sa gauche.

GABRIEL MATZNEFF DIEUDONNÉ M’BALA M’BALA


(écrivain, 1936) (humoriste, 1966)

Je lisais ses billets dans Combat, puis Le Monde. A la Je ne l’ai jamais vu en scène mais je sais qu’il fait de la
Fnac, je tombe un jour sur Les Passions schismatiques, politique et qu’il s’est battu à Dreux contre le FN. En
puis sur Les moins de seize ans. Enthousiasme (sa 1999, j’adhère au Comité de soutien de Dany Cohn-
langue, ses thèmes). En 1977, en écrivant Le Sexe à Bendit, qui conduit la liste des Verts aux élections
l’écran, je le cite en note dans le chapitre sur « Ceux européennes. J’y suis en bonne compagnie (Marcel
qui aiment les enfants  ». Faut-il dire philopédie ou Gotlib*, Jane Birkin*, Macha Méril*…). Je suis convié
pédophilie ? Il a posé la question, que je fais rebondir : à une réception suivie d’un déjeuner à l’Entrepôt, dans
à l’époque, le mot est quasi inconnu. Ma compagne le 14e. J’y retrouve mon ami le réalisateur Bernard
(future épouse) Pascale se fait alors engager au Zin- Nauer*, en train de discuter avec un autre soutien de
zin d’Hollywood, librairie de cinéma que tient Michel Dany, Dieudonné. Celui-ci vient d’avoir un fils qu’il a
Volatron, rue des Ursulines. Habitant en face, « Gab » appelé Noé, et Bernard nous dit qu’il a aussi un garçon
y flâne souvent. Volatron lui dit qu’il a une nouvelle baptisé Noé.

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CLAUDE MELKI BERNARD MENEZ
(acteur, 1939-1994) (comédien, 1944)

Acteur-fétiche de Pollet ou Moullet, Melki entre dans On le découvre en souffre-douleur des trois filles de De
l’histoire du cinéma au début de la Nouvelle Vague. côté d’Orouët, de Jacques Rozier*, et il se confirme aussi-
Je le rencontre de temps en temps. Un jour il me télé- tôt dans Pleure pas la bouche pleine, puis Le Chaud lapin
phone, l’air vraiment égaré. Il évoque ses soucis, se dit de Pascal Thomas*. On se rencontre fréquemment à cette
menacé d’expulsion. Je pense qu’il va être reconduit à époque. Alain Rémond lui fait jouer le rôle principal de
la frontière, renvoyé (en Algérie ?). J’imagine déjà les son film vidéo, Relâche. Je vais à la fête de son mariage
comités de défense, de solidarité avec ce bon acteur. Je avec Maribel, dans la villa de Vladimir Cosma. Je lui offre
comprends un peu tard qu’il craint l’expulsion de son une cloche à fromage achetée chez Habitat. J’aurais vou-
logement, pour n’avoir pas payé son loyer. Il meurt lu la même pour moi, mais quand j’y retourne il n’y en a
jeune. Son neveu Gilbert Melki, que je croise avec plus. On se reverra de loin en loin, au hasard des festivals.
Lucas Belvaux aux prix du Syndicat, est aujourd’hui
plus connu que son oncle.
KAD MERAD
(acteur, 1964)
JEAN-PIERRE MELVILLE
(réalisateur, 1917-1973) A la parution de mon Bourvil chez Albin Michel (en
2000), je suis l’invité, sur la chaîne Comédie !, de « La
En 1972, projection de presse de son dernier film, Un Grosse Emission  » qu’anime le duo Kad et Olivier.
flic, salle Ponthieu, rue Ponthieu. Je l’aperçois, coiffé L’émission est publique, j’y emmène Allison et une de ses
de son inévitable stetson. Il veille à tout. Il fait fermer amies du cours Edgar Poe. Les filles connaissent bien les
les rideaux du petit salon qui jouxte la salle : à la sortie, deux fantaisistes, moi pas. Olivier vient nous souhaiter la
ceux qui le voudront pourront aller le saluer, les autres bienvenue dans la loge de l’invité. Atmosphère détendue
s’en aller directement. Très réservé sur le film, je n’ai sur le plateau, face à un public jeune et complice. C’est
aucune raison de faire le détour. varié, divertissant. Les deux animateurs se dépensent sans

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compter. Les jeux pour rire succèdent aux monologues remarquer). Je me procure son numéro de téléphone et
(avec entre autres un débutant, Jonathan Lambert, et Sö- l’appelle pour la soutenir. Elle me dit que nous pourrions
ren Prévost, le fils de Daniel). Parmi les sketches, une pa- déjeuner ensemble. Mais je ne saisis pas l’occasion, le
rodie de feuilleton policier, Mais qui a tué Pamela Rose ?, temps passe, çe ne se fait pas.
dont ils feront plus tard un film, et pour lequel l’invité
est prié de jouer un tout petit rôle. Je me retrouve ainsi
chef du FBI et partenaire d’une future vedette du cinéma RUSS MEYER
français. Car tandis qu’Olivier se lance dans la réalisation, (réalisateur, 1922-2004)
Kad devient un acteur extrêmement actif et populaire. Je
le revois à Cannes, en 2009. Mon accompagnatrice, qui On commence à voir ses films à Cannes ou à Deauville.
tient à se faire photographier avec des stars, l’aborde mais A l’époque, ils ont été très mal distribués en France. Un
il est récalcitrant, j’ai à peine le temps de « shooter ». Je instituteur cinéphile d’Avignon, Jean-Pierre Jackson, se
lui rappelle notre émission de jadis dans le flot de la foule met en tête de les (res)sortir. A cette époque, Michel Bou-
qui se dirige vers la sortie. jut lance «  Cinéma-Cinémas  ». Jean-Claude Romer et
moi proposons une rencontre avec Russ Meyer. Celle-ci
est filmée chez Lapérouse par le réalisateur Gérard Fol-
MACHA MERIL lin. Un mois plus tard, la sortie de Supervixens est un
(actrice, 1940) triomphe. On fait la queue au Quartier Latin et ailleurs.
Jean-Pierre devient un distributeur florissant. Quelques
Découverte dans Une femme mariée de Godard. Etu- mois plus tard, à Chamrousse, nous retrouvons Russ
diant, je le vois et le revois inlassablement. En 1999, elle Meyer qui nous embrasse chaleureusement. A Cannes,
fait partie comme moi du Comité de soutien à Dany où je porte cette année-là un costume jaune pâle, Russ,
Cohn-Bendit, pour les élections européennes. On se qui ne mémorise pas mon nom, me surnomme « The
côtoie à un meeting au Zénith. Un peu plus tard, un de man in the ice-cream suit ». A Paris, le centre Beaubourg
ses livres est méchamment attaqué dans le Nouvel Obs, lui rend un hommage auquel j’assiste. Le cinéaste salue
journal auquel je suis abonné dès sa création (phéno- la foule des spectateurs d’un vibrant  «  Welcome to les
mène habituel des jeunes journalistes souhaitant se faire grandes poitrines ! ».

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MYRIAM MÉZIÈRES est d’accord. « - Je te la passe ». D’emblée, la gouaille
(actrice, 1949) à l’état pur. Elle me donne rendez-vous au Select. Elle
est enceinte jusqu’aux yeux. « - Je l’appellerai Angèle.
Au début des années 70, je la découvre jouant dans – Et si c’est un garçon ? – Angel aussi. » Ce fut une
un spectacle style café-théâtre, dans une cave vers fille. Une bonne heure plus tard, Patrick Dewaere
l’Odéon, avec un jeune acteur anglais. Elle y fait du nous rejoint et nous nous séparons.
patin à roulettes entièrement nue au milieu des specta-
teurs, proche à les frôler. Personnalité intéressante, elle
s’implique au cinéma dans des rôles érotiques, voire CLAUDE MILLER
dans des scénarios (avec Alain Tanner). Plus tard, je (réalisateur, 1942-2012)
la rencontre à Cannes, à la fête de la Semaine de la
Critique. Je lui rappelle le patin à roulettes, elle est D’emblée, je me sens proche de lui, j’apprécie et dé-
stupéfaite que quelqu’un se souvienne encore de ça. fends ses films. Au moment de dresser le palmarès des
meilleurs films des années 70 (pour Les Nouvelles lit-
téraires, je crois), je classe Dites-lui que je l’aime dans
MIOU-MIOU les toutes premières places. Je l’analyse en détails dans
(comédienne, 1950) mon livre Le Sexe à l’écran. A la suite de quoi il me
demande de présenter le film avec lui au studio 28.
L’occasion fait le larron. Je n’avais jamais vu Miou- Nous nous revoyons à diverses occasions. Il m’invite
Miou sur scène, je l’avais découverte comme beaucoup à déjeuner à la brasserie Lorraine, place des Ternes.
dans Les Valseuses. Je collabore à l’époque à Pilote, que Contrairement à ce qu’on pense parfois, ce n’est pas si
dirige Guy Vidal après la mort de Goscinny. Pour- courant, nul ne cherche hélas à corrompre les critiques
quoi ne pas proposer un portrait-interview de Miou- de cinéma ! En l’occurrence, d’ailleurs, ce n’était que
Miou ! Grâce à Pascal Thomas* et Jacques Rozier*, je pour le plaisir.
fréquente Bernard Menez*, qui tourne avec elle Tendre
Dracula, le film de Pierre Grunstein, et qui me promet
de jouer l’intermédiaire. Il m’appelle du plateau, elle

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GEORGE MILLER celle qu’il n’a pas eue, mais a failli avoir (Sylva Koscina
(réalisateur, 1945) – qu’il désigne par le nom de code Stanley Kubrick, à
cause des initiales). Victime d’un AVC en 2009, il en a
Au festival d’Avoriaz, en janvier 1983, il est président heureusement réchappé et reste toujours jovial jusque
du jury. Au retour, à l’aéroport de Genève, dans la file dans l’adversité. Un cinéphile modèle, à l’ancienne,
d’attente pour les cartes d’embarquement, je suis à axé essentiellement sur les années 40 et 50.
côté de cet ancien médecin devenu cinéaste. L’inven-
teur de l’ultraviolent Mad Max est un colosse paisible
et souriant. Nous échangeons quelques mots, mais la EDDY MITCHELL
conversation ne va pas très loin en raison de mon in- (chanteur, 1942)
suffisance en anglais, surtout avec l’accent australien.
Comme eût dit décidément Carmet, « Encore un sou- L’ex-leader des Chaussettes Noires est un cinéphile ac-
venir ! ». compli. Il est souvent invité dans les festivals, comme
celui d’Avoriaz, et un jour nous faisons le voyage en-
semble, avec Jean-Claude Romer et d’autres amis. Je
JEAN-CLAUDE MISSIAEN sors un de mes questionnaires, celui qui est consacré
(réalisateur, 1939) au western, terrain de prédilection de notre vedette.
Malheureusement, il ne fait pas d’étincelles. Je le sens
Je l’ai connu en 1971, il était alors attaché de presse et profondément vexé. Après la victoire de la gauche en
(vieux gag entre nous) il a commencé par me refuser 1981, une réception est donnée à FR3 pour le lance-
l’entrée à une projection de presse sous prétexte que ment de La dernière séance, qu’il coproduit avec mon
j’étais en retard. Il avait raison, bien sûr. Comme à la camarade Gérard Jourd’hui*. J’avise Serge Moati,
fin de Casablanca, j’aurais pu dire : « Jean-Claude, je alors directeur des programmes de cette chaîne, pour
sens que c’est le début d’une longue amitié ». Depuis, lui dire deux mots d’un projet sur Mai 68. Aussitôt,
il est devenu cinéaste. Je reste épaté par le nombre les deux compères se rapprochent pour prendre part à
d’actrices qu’il a intimement connues (y compris cer- la conversation – qui n’aura finalement pas de suite.
taines de mes amies), tandis qu’il reste intarissable sur

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FRANÇOIS MITTERRAND les maux. Je saurai plus tard que c’est Frédéric Mit-
(homme politique, 1916-1996) terrand. Je le retrouve comme exploitant de cinéma,
patron de l’Olympic qui sort des films intéressants.
Je suis à Paris, par hasard, lors de la première élec- Je vais à ses projections de presse. Plus tard, il devient
tion présidentielle au suffrage universel. Je suis la animateur de télévision et je collabore à une de ses
campagne, j’assiste à quelques meetings, dont celui émissions de la série Etoiles et toiles, sur le sujet « Ero-
de François Mitterrand à la Mutualité, non loin de tisme, cinéma, histoire ». Avec le réalisateur Georges
la tribune. Plus tard, je le revois une fois, à la mort Bensoussan, nous apportons au patron le résultat de
de Pierre Mendès France. Un hommage est rendu à notre travail, afin qu’il enregistre divers textes de pré-
l’Assemblée nationale, dans la cour d’honneur. Mit- sentation. Au studio, c’est ma seule rencontre avec
terrand, président depuis peu, arrive en voiture et en lui : il est poli, calme, efficace. Bonjour, au revoir. Plus
descend sous le grand porche, rue de l’Université. Je récemment, il devient ministre de la Culture et, en
l’aperçois quelques secondes d’assez près, le temps tant que tel, signe ma nomination à la commission de
d’être frappé par l’intensité de son regard noir. Il a classification des films.
quelque chose de magnétique.

JEAN-PIERRE MOCKY
FRÉDÉRIC MITTERRAND (réalisateur, acteur, 1926)
(écrivain, homme politique, 1947)
Sa date de naissance restant un secret bien gardé,
Fin 1972, grand déjeuner assez chic à l’hôtel Plaza, j’indique la plus vraisemblable. Comme bien des ci-
pour lancement du premier festival d’Avoriaz. Une néphiles, j’ai une affection particulière pour tous ses
quarantaine d’invités autour de la table, parmi les- premiers films. Je le rencontre souvent, dans les fes-
quelles le docteur Gaston Ferdière, qui fut le psy- tivals et ailleurs, par l’entremise de Jean-Claude Ro-
chiatre d’Antonin Artaud. Quand il prend la parole, mer, qui est très copain avec lui, entre deux brouilles.
il est interrompu par un jeune homme qui s’égosille, L’accent parigot de Mocky me ravit, tout comme
genre freluquet à voix de fausset, l’accusant de tous les anecdotes sur son avarice. Il me vouvoie, comme

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ses acteurs et ses amis. Pour Vidéo 7, je vais l’inter- me souviens avoir partagé avec lui un canot nous em-
viewer chez lui, rue de Beaune. Lorsque je lui donne menant vers une réception sur un bateau. Romancier
un exemplaire de Je me souviens du cinéma, il m’écrit prolifique et réputé, il a fini logiquement par entrer
une lettre mi-figue mi-raisin. Je l’ai retrouvée, elle est à l’Académie française. Plutôt marqué à droite, d’où
datée du 31 octobre 1989 : « Je reste toujours étonné une certaine méfiance, mais au demeurant vieux mon-
que deux personnes aussi proches que nous dans leurs sieur charmant, avec un air de gentleman britannique,
souvenirs soient aussi distantes dans la vie courante ». toison argentée et moustache sympathique.

MOEBIUS EDOUARD MOLINARO


(dessinateur, 1938-2012) (réalisateur, 1928-2013)

Je le côtoie sans le connaître, dès 1969, aux séances Un air d’éternel jeune homme… Un des rares ci-
de minuit du Studio de l’Etoile organisées par Jean- néastes avec Chabrol (mais moins roublard que lui)
Claude Romer et Michel Caen. Il arbore alors une sachant juger objectivement ses propres films et recon-
crinière léonine. On se rapproche à l’occasion d’un naître que certains sont complètement ratés. Epoque
jury, au Festival du fantastique de Schlockoff. Il est faste, quand il vivait avec Marie-Hélène Breillat. Nous
modeste et chaleureux, en dépit de sa réputation de étions nombreux à l’envier. Il habite maintenant ave-
génie. Mister Jean Giraud et docteur Moebius  ! [ Il nue Montaigne et on le croise parfois, pas trop rasé,
meurt d’un cancer en 2012, après la rédaction de cette dans un long manteau. D’une grande courtoisie, d’un
note ] calme constant, d’une modestie authentique : tout en
lui force la sympathie. A la sortie du Souper, il nous
avertit (nous les critiques cinéphiles), tel un écolier
MICHEL MOHRT ravi d’avoir rendu un devoir meilleur qu’à son habi-
(écrivain, 1914-2011) tude : « Celui-là, vous allez voir, vous allez l’aimer ! ».

Il est critique de cinéma au Figaro et je le croise par-


fois, dans les années 70, en projection ou à Cannes. Je

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YVONNE MONLAUR YVES MONTAND
(comédienne, 1939) (acteur, 1921-1991)

L’une des trois Yvonne de la Hammer Films. Elle A ses débuts à Télérama, mon ami Alain Rémond* réa-
fut inoubliable dans Les maîtresses de Dracula, dès la lise avec lui une interview remarquée. Lançant, avec
séquence d’ouverture où elle est bringuebalée dans la Jonathan Farren, une collection cinéma aux éditions
calèche qui fonce à travers la forêt transylvanienne. Je Veyrier, nous lui demandons un « Montand ». L’acteur
sais qu’elle vit à Paris lorsque je publie Cela s’appelle est coopératif, mais parfois pénible. Sur la fin, je le
l’horror. Elle est dans l’annuaire sous son nom com- surnomme «  le Grand Escogriffe  » (titre d’un de ses
plet, Yvonne Bedat de Montlaur. Je l’appelle et vais derniers films). Je le rencontre avec Alain juste avant
la voir à Passy, pour lui remettre l’ouvrage. Une quin- une projection de presse, salle Ponthieu. L’homme est
zaine d’années plus tard, c’est elle qui me rappelle. Elle grand, mince, élégant dans son costume noir, courtois
habite désormais un minuscule deux-pièces à Leval- et, ce jour-là, très sympathique.
lois. Nous nous voyons régulièrement depuis. Elle
fréquente encore les conventions du fantastique aux
Etats-Unis ou en Angleterre, et parle avec émotion de CHANTAL MONTELLIER
cette époque bénie, de son grand ami Peter Cushing*, (dessinatrice, 1947)
et de ses collègues actrices qu’elle revoit toujours avec
plaisir, mais qui meurent une à une. Pour le plus grand Dessinatrice douée et intéressante. Elle débute à la
plaisir des jurés, je la convie à un des derniers repas fin des années 70. Féministe pure et dure, voire mi-
du Prix Très Spécial, au restaurant indien du faubourg litante (au festival d’Angoulême, elle met en branle
Saint-Denis, le Rajpout, transformé depuis en Carre- une croisade contre les éditeurs jugés machistes). Je
four-City. lui demande un dessin pour mon Je me souviens du ci-
néma, elle croque Stroheim et Fresnay dans La grande
illusion. A la suite de quoi j’ai envie de la rencontrer et
nous déjeunons dans un chinois près de la place Gam-
betta. Elle a des soucis de publication, aimerait faire

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du dessin politique, entrer au Canard enchaîné (ce qui touche. Après deux ans de flottement, il est nommé
ne se fera pas…). Je la sens sur la défensive, arc-boutée à la direction de mon journal, Télé 7 jours. S’il y a un
sur des positions volontiers dogmatiques quant aux défaut qu’il n’a pas, c’est bien l’hypocrisie. Il est carré,
rapports hommes-femmes. Elle exige – sur un ton direct, voire brutal, mais on peut se parler. D’emblée,
comminatoire ! – que nous partagions l’addition. constat de désaccord sur la ligne éditoriale, à propos
du dernier Belmondo : « Ça ne te gêne pas qu’on dise
du mal d’un film qui va faire des millions d’entrées ?
NANNI MORETTI Moi si. » Très vite, il crée un poste jusque là inexistant
(réalisateur, 1953) de «  chef du service spectacles  » appelé à me super-
viser, et y propulse une de ses amies, ancienne chan-
Une soirée qui aurait pu être calme, au festival de teuse yéyé, ex-épouse d’un producteur connu, inculte,
Cannes dans les années 90. Nous dînons à la terrasse arrogante et m’as-tu vu. Mais si je veux partir, il me
du Gray d’Albion, qui surmonte l’hôtel, bien à l’écart promet de faciliter mon départ (en clair, de bonnes
du tumulte de la Croisette. Hélas ! Un insupportable indemnités). Je m’incruste et je patiente. Quatre ans.
gamin va de table en table, bruyant et mal élevé, sous Il s’en va à TF1. Pour moi, la suite sera plutôt pire. La
les yeux de ses parents indifférents ou indulgents. Le franchise a ses avantages. Paul Giannoli* lui succède.
mioche nuisible finit par rejoindre son père, un barbu
en qui je reconnais soudain Nanni Moretti.
LUC MOULLET
(réalisateur, 1937)
ETIENNE MOUGEOTTE
(journaliste, 1940) Il me plaît d’emblée par sa dimension pataphysique.
En 1966, je m’enthousiasme pour la liberté de ton de
Après une jeunesse militante à l’UNEF (donc plutôt à Brigitte et Brigitte, projeté à la première « Semaine des
gauche), Etienne Mougeotte est très marqué à droite, Cahiers du cinéma ». Ses activités critiques originales
directeur de l’information à Europe 1, quand la vic- me séduisent tout autant. En 1972, je tiens à ce qu’il
toire de François Mitterrand* en 1981 le met sur la ait sa place dans ma série pour Télérama sur les réali-

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N
sateurs marginaux. Il me donne rendez-vous chez lui
rue Lepic. Nous sommes seuls, attablés dans une pièce
assez nue. Il m’énonce les chiffres des budgets de ses
films. Il est tellement pince-sans-rire que je pense qu’il
sort des énormités ; il parle d’un « film très cher » en
citant une somme ridiculement petite. Je comprendrai
ensuite qu’il ne plaisantait pas le moins du monde.
Tout était à son échelle. Pendant l’entretien, à un
moment, le téléphone sonne longuement (sonnerie
claironnante d’autrefois). Il ne bouge pas d’un cil, ne
se lève pas pour répondre, continue de parler. Impres- BERNARD NAUER
sionnant. (réalisateur, 1955)

Au milieu des années 70, sa haute silhouette et sa ti-


gnasse abondante le font remarquer dans le petit mi-
lieu des critiques de cinéma. Il signe « Roto-le-Raté »
dans Actuel, où il a sa légende : c’est le lycéen qui est
venu proposer ses services et qui est resté. Il y fait un
peu tout, y compris de poser nu pour la couv du « Nu-
méro Nul », avec deux autres collègues de la rédaction.
Il rencontre des gens de cinéma, se lance bientôt lui-
même dans le court, puis dans le long et le documen-
taire. Il reste jusqu’au bout très proche de Carmet*. Il
s’appelle Reutenauer et signe Bernard Nauer.

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GASPAR NOÉ DOMINIQUE NOGUEZ
(réalisateur, 1963) (écrivain, 1942)

Il est aussi discret et chuchotant que ses films sont pro- En juin 1974, en tant qu’auteur de La Mort du ciné-
vocateurs et tonitruants. En 1991, il reçoit le Prix Très ma, je suis sollicité pour faire partie du petit jury au
Spécial pour Carne. Il en est sincèrement heureux, sur Festival de Toulon, qui a succédé au Festival d’Hyères.
la même longueur d’ondes que nous, c’est le prix qu’il Il s’agit de «  jeune cinéma  » et, tandis que le grand
rêvait d’avoir. Lio*, notre «  vedette du jour  », le lui jury officie pour la consécration, nous sommes cen-
remet au Fouquet’s. A l’époque, il est encore chevelu. sés débusquer le nouveau, le marginal, l’expérimental.
On commence à se voir, on organise des dîners, chez Nous sommes quatre, deux cinéastes et deux « théo-
moi ou chez lui. Il habite juste à côté, à la porte St-De- riciens  ». Je rencontre ainsi Stephen Dwoskin, réali-
nis, avec sa compagne la réalisatrice Lucile Hadjihali- sateur américain d’avant-garde ; atteint de la polio, il
lovic, que je rencontre parfois au Monoprix. Lui, je le se déplace en fauteuil roulant. Robert Lapoujade, que
croise dans les rues avoisinantes, le portable toujours je connais déjà car il est voisin des Mény, chez qui je
collé à l’oreille. Il parle très doucement, on a souvent vais souvent en week-end à la campagne, vers Saint-
peine à le comprendre. A Cannes, nous le propulsons Cyr-sur-Morin. Et puis Dominique Noguez, brillant
« parrain » de notre Semaine de la Critique. Une autre normalien qui fait autorité dans ce domaine (chez
année, il crée la controverse, à défaut de vrai scan- mon éditeur, le Cerf, il signe un ouvrage-manifeste :
dale, avec Irréversible, qui est projeté à minuit dans la Le cinéma, autrement). Nombreux repas avec lui, arro-
grande salle du palais. A la fin, il se dirige vers la sortie, sés de Bandol rosé et toujours conclus par des fraises
je lui fais signe de la loge « présidentielle » où je suis Melba. Dominique est grand, imposant, souriant,
installé, le jury n’étant pas venu car le film est hors l’œil qui frise d’un humour à l’anglo-saxonne. Au long
compétition. Il s’est épaissi, arbore un crâne rasé et un des décennies qui ont suivi, il a aligné les essais et les
smoking fuchsia du plus bel effet. romans, toujours avec la même originalité, la même
singularité. Il a reçu le prix Fémina pour L’Amour noir,
qui sera partiellement porté au cinéma par les frères
Larrieu dans Les derniers jours du monde, adaptation

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d’un autre de ses romans. Dominique serait – je le élue directrice du Monde. Je ne fais pas tout de suite le
dis sincèrement et sérieusement – un bon candidat à rapprochement, mais comme on dit aux Etats-Unis,
l’Académie française. Je le lui ai soufflé, il s’est conten- le nom me dit quelque chose («  The name sounds
té de sourire. familiar »). C’est en voyant paraître sa photo que tout
s’éclaire !

AMÉLIE NOTHOMB
(écrivain, 1967) MICHEL ONFRAY
(philosophe, 1959)
J’ai rendez-vous chez Albin Michel avec mon direc-
teur de collection Gilles Verlant. Je le trouve dans le En 2008, j’anime une soirée sur l’érotisme au cinéma à
hall en grande conversation avec Amélie Nothomb. l’Université populaire de Caen. Un peu plus tard, dans
En me joignant à eux, je leur lance « - Tiens, une réu- un des premiers numéros de « Siné-Mensuel », Michel
nion de Belges ! ». Ça m’a amusé. Il m’en faut peu. Onfray se fend d’une tribune pour stigmatiser Gabriel
Matzneff, cible désormais facile des chasseurs de pédo-
philes (comme on disait « chasseur de sorcières »). Je
NATALIE NOUGAYRÈDE lui envoie un mail, lui rappelant que Denise Bombar-
(journaliste, 1966) dier, déjà, en plein « Apostrophes », avait osé réclamer
des poursuites judiciaires contre Matzneff. Comme
Séjournant à New York, fin 2010, après une soirée j’avais vanté le style de celui-ci, Onfray me rétorque
dans un restaurant indien, je n’ai pas envie d’accom- qu’« un nazi qui écrirait bien n’en resterait pas moins
pagner ma fille et ses amies dans une boîte de jazz. un nazi ». Trois ans plus tard, il donne une conférence
Je préfère suivre ma cousine par alliance, diplomate sur (contre) Sade au théâtre du Rond-Point. Une fois
en poste aux Nations Unies, qui doit rencontrer une de plus, il se trompe de cible. Comme il prévoit un
journaliste du Monde. Nous retrouvons celle-ci dans bouquin sur le sujet, je lui détaille par mail mes points
un vaste bar, pour un entretien « off », passionnant de de contestation, mais apparemment le dialogue s’ar-
bout en bout. Début 2013, Natalie Nougayrède est rête là.

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O
Page en fouetteuse. Une autre actrice nous rejoint.
Souvenir d’une longue discussion avec les deux filles
nues sur la légitimité de l’épilation. Elles sont pour,
Francis et moi sommes contre. Fossé des généra-
tions. Mais nous fantasmons pas mal sur Ovidie et
son étrange tatouage. Ils se crêpent le chignon sur le
tournage mais il l’aime « comme sa fille », me dit-il.
En mars 2002, j’apprends sa mort. Le soir même, au
Salon du livre, j’aperçois Ovidie, mais elle est accom-
pagnée et je renonce à l’aborder – craignant sans doute
OVIDIE d’être le messager de la mauvaise nouvelle. Je la revois
(actrice, réalisatrice, 1980) à Cannes où notre Semaine de la Critique présente Le
Pornographe. Comme nous avons le même éditeur, la
Mon ami Francis Leroi* s’est retiré à l’île Maurice. En Musardine, nous nous croisons sur les stands lors des
août 2000, lorsqu’il vient tourner à Paris ce qui sera signatures. Elle me demande aussi d’intervenir dans
son dernier film, Regarde-moi, je l’héberge le temps son documentaire sur la sodomie, Le Point cul, qu’elle
de son séjour. Pour commencer, nous organisons un tourne à Pigalle, au Musée de l’érotisme. Rencontre
déjeuner de travail avec toute son équipe. C’est là moins drôle au Père Lachaise, pour l’inhumation de
que je découvre Ovidie, qui n’a pas encore vingt ans. Jean Rollin*.
Un regard étonnant, une manière de tendre la main
quand je lui ouvre la porte pour la première fois…
Peu après elle revient pour une séance de travail et de
photos. Elles sont plusieurs. Ovidie va se déshabiller
à la salle de bains et revient enveloppée dans mon
peignoir blanc, qu’elle abandonne au moment des
‘shoots’. Elle pose sur mon canapé et je m’approche,
attiré par son tatouage lombaire qui représente Betty

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P
GEORGES PEREC
(écrivain, 1936-1982)

Ma «  patronne  » à Télé 7 Jours, Jacqueline Michel, le


connaissait personnellement. Je la revois recevant, per-
plexe, le gros volume de La Vie mode d’emploi. Comme
tout le monde, je l’ai découvert avec Je me souviens,
prêté par une amie. Je me plais dans les exercices ouli-
piens. Je côtoie Perec en personne au jury du Prix Jean-
Vigo (la tradition veut que les anciens lauréats intègrent
le jury  : L’Homme qui dort, de Bernard Queysanne,
CHRISTINE PASCAL d’après son roman, a reçu le prix). Il est déjà très ma-
(comédienne, 1953-1996) lade, je suis frappé par son teint terreux. Pour le Nouvel
An, il distribue un dépliant photocopié, petit recueil
Chaque année, fin juin, pour marquer la Fête du ciné- d’homophonies cinématographiques (jeux de mots sur
ma, le ministère de la Culture donne une grande fête les titres de films). En remerciement, j’en confectionne
pour les professionnels dans les jardins du Palais-Royal. un de mon cru, que je lui dédie. Je le lui remets la der-
En 1995, pour le centenaire du cinéma, la réception est nière fois que je le vois. Quelques années plus tard, en
particulièrement brillante. On me présente Christine son hommage, j’écris un Je me souviens du cinéma. Un
Pascal, que j’aime beaucoup. Bonjour-bonjour. Elle est manuscrit qui entraîne, chez Actes-Sud, une réaction
rayonnante. Je viens de voir en projection son dernier furieuse d’Hubert Nyssen : ce serait un « plagiat » de
film comme réalisatrice, Adultère (Mode d’emploi), qui Perec ! Heureusement, quand le livre est publié, Michel
va sortir peu après. J’ai une grande envie de lui dire tout Archimbaud le transmet à Catherine Binet, sa com-
le bien que j’en pense, mais je manque de réflexe et de pagne, dont l’approbation chaleureuse me réconforte.
repartie. Je le regrette encore : un an plus tard, en soins
dans une clinique psychiatrique, elle se suicide par défe-
nestration.

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MAURICE PIALAT comité de notre Semaine de la Critique, enthousiaste,
(réalisateur, 1925-2003) l’a déjà sélectionné. Pastiche féroce de reportage télé,
C’est arrivé près de chez vous est interprété, dans le rôle
En 1968, je l’interviewe à Lille pour la sortie de L’En- d’un tueur plein de faconde, par Benoît, qui coréalise
fance nue. Il est encore inconnu, discret, et filiforme. le film avec Rémy Belvaux (le frère de Lucas) et André
Je vais rédiger une fiche copieuse sur le film, ma pre- Bonzel, seul Français du trio. A Cannes, c’est la folie, on
mière collaboration au mensuel Téléciné. De film en les acclame. Benoît repart en emmenant notre stagiaire
film, je dis et j’écris tout le bien que je pense de son Coralie, qu’il épousera à Namur. En juin, au Fouquet’s,
travail. Petit à petit, il s’épaissit. A Cannes, sur la Croi- un mois après le Festival, nous décernons au film le Prix
sette, nous le croisons un soir, et notre collègue Guy Très Spécial, que j’ai cofondé avec Jean-Claude Romer.
Delcourt* (le futur éditeur de BD) me fait mourir de On connaît la suite. Je ne les ai revus qu’une fois, avec
rire en déclarant : « J’ai clu voil un glos Pialat » (Cf. Coralie, à la Cinémathèque qui était alors rue du fau-
Titi et Grominet). En 1987, il présente à Cannes Sous bourg du Temple. Rémy est mort en 2006, apparem-
le soleil de Satan, qui décroche la Palme d’or. C’est le ment d’une overdose.
seul film de Pialat auquel je n’adhère pas. Je rédige une
note négative dans La revue du cinéma. Mais je préfère
ne pas en parler dans mon hebdo. Pialat m’en est-il PATRICK POIVRE D’ARVOR
reconnaissant ? Ce serait mal le connaître. Il téléphone (journaliste, 1947)
au contraire à mon directeur, Paul Giannoli*, pour me
« dénoncer ». On le découvre militant giscardien et «  néoroman-
tique ». Je le vois passer porte Maillot en solex et loden.
Il est très décrié, très controversé, mais un épisode me
BENOÎT POELVOORDE laisse à penser que c’est un journaliste sérieux  : lors
(comédien, 1964) d’une des soirées organisées pour le lancement en
France du Trivial Pursuit (voir Christophe Decha-
Au printemps 1992, une rumeur commence à enfler : vanne*), je me trouve à la même table de jeu quand
un film totalement à part nous arrive de Belgique. Le sort une question concernant Boris Karloff. Il me dé-

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signe : « - Lui, il va savoir ! ». Je me rends compte alors ganisation lui avait loué une call-girl…). Un humour
que, bien qu’on ne se connaisse pas, il sait qui je suis. involontaire ou alors très calculé (le soir où il présente
Plus tard, l’amie qui m’accompagnait au premier Fes- les membres de son jury « Vadin » et « Sagann »). Un
tival d’Avoriaz, en février 1973, me rappelle qu’il était seul contact direct : un matin, mon téléphone sonne.
parmi les journalistes invités, en tant qu’assistant de Je l’avais encore sur la table de chevet. Je décroche.
Pierre Bouteiller sur son émission de radio matinale, « - Gérard Lenne ? Bonjour, c’est Roman Polanski. » Il
à France Inter. D’où sans doute la connexion fantas- voudrait que je lui prête la cassette de La Garçonnière de
tique/Karloff… Quand je publie un livre, il figure Wilder, car il a le projet de l’adapter et de la mettre en
toujours sur la liste des journalistes à qui on l’envoie. scène au théâtre, avec Michel Blanc et Jane Birkin. C’est
Il n’en parle pas au journal télévisé, mais je reçois sys- Jane qui lui a conseillé de m’appeler. Je prépare la cas-
tématiquement une petite carte manuscrite de remer- sette, il doit passer un matin. On sonne chez moi, c’est
ciement. Nous nous croisons et nous saluons dans les Emmanuelle Seigner, que je trouve toute petite au seuil
festivals. A Cannes, en particulier, alors qu’il est au de ma porte. Je l’invite à entrer une minute, mais non :
faîte de sa gloire, je me fais un plaisir de lui présenter « - Roman est garé en double file ». Je fonce, elle part
telle ou telle jeune personne qui m’accompagne, et qui avec la cassette. Le projet n’aura pas de suite. En 2009,
n’en croit pas ses yeux (et, parfois, me demande de la Polanski est de nouveau sous les feux de l’actualité : il
photographier avec lui). Ce à quoi Patrick se prête de est arrêté par surprise et incarcéré en Suisse. L’écrivain
bonne grâce. Dominique Sels publie dans Libé un papier remar-
quable sur les mères abusives, vivant par procuration à
travers leur fille. Je lui écris pour la soutenir, nous cor-
ROMAN POLANSKI respondons. Elle me cite dans le dernier chapitre de son
(réalisateur, acteur, 1933) livre San Fernando Valley, impressions, qu’elle consacre
en 2010 à « l’affaire Polanski ».
Une filmographie inégale, mais l’homme est infiniment
séduisant. Comme on dit : si j’étais une femme… On
le côtoyait au Festival d’Avoriaz, où il avait sa légende
(la fois où il est arrivé en hélicoptère, la fois où l’or-

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R
ALAIN RÉMOND
(journaliste, écrivain, 1946)

Je suis encore étudiant à Lille quand je commence à


collaborer, en 1968, à la revue Téléciné que dirige Gil-
bert Salachas. Parmi les autres signatures, celle d’Alain
Rémond. Une fois, nous correspondons à propos d’un
désaccord de détail sur Bob Dylan (c’est lui qui a rai-
son). Je le rencontre en chair et en os en 1971, au siège
du PSU, où se tient une réunion improbable de la
PATRICK RAMBAUD section culturelle, à l’instigation de Robert Chapuis*,
(journaliste, écrivain, 1946) pour que j’y présente mon livre La Mort du cinéma.
On se retrouve avec les autres pigistes de Téléciné suite
Je le rencontre à un dîner chez Francis Leroi*, je le au limogeage de Gilbert Salachas. Puis je l’entraîne à
revois lorsque celui-ci fête son anniversaire dans un Télérama, où je l’initie rapidement au style journalis-
karaoké de Belleville (à l’époque où cette institution tique : il comprend vite. J’émigre alors à Télé 7 Jours,
n’était pas encore synonyme de beaufferie). Un type c’est moins glorieux mais plus calme. Il crie un peu à
hyper intelligent, très fin, chaleureux et plein d’hu- la trahison mais je continue de le fréquenter, ainsi que
mour. Hélas gros fumeur. Au cours des dîners, se met notre petite bande de copains. En 1975, nous faisons
inopinément à imiter Georges Marchais. Il y est dé- de concert notre premier festival de Cannes. Ce n’est
sopilant. En 1997 il reçoit le Goncourt. Quand on pas un cinéphile pur sucre, mais nous avons un ter-
l’annonce à la radio, je suis aussi content que si c’était rain d’entente, la politique, dans la ligne du PSU et de
moi. J’aurais aimé le lui dire mais il est difficilement Rocard. Nous sommes ensemble à chaque soirée élec-
joignable. torale. Nous collaborons aussi, avec nos amis Mau-
rice Achard et Michel Boujut, aux Nouvelles littéraires
de Jean-François Kahn. Quand il quitte (provisoi-
rement) Télérama pour Paris-hebdo, que lance Jean-

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Louis Servan-Schreiber, il me demande de le rejoindre JEAN RENOIR
comme pigiste-fantôme. Puis il réintègre Télérama où (réalisateur, 1894-1979)
il poursuit une brillante carrière, longtemps titulaire
de la rubrique « Mon Œil », jusqu’au poste de rédac- C’est comme pour Hergé*. Je n’ai vu Renoir qu’une
teur en chef. Il écrit alors ses mémoires d’enfance et de seule fois, de loin, au meeting de la Mutualité pour La
jeunesse, qui sont un gros succès de librairie. Retraité, Religieuse de Rivette, en 1966. Prévoyant un voyage
il continue d’assurer une page dans Marianne et un aux Etats-Unis, à Noël 1978, j’imagine un moment
billet dans La Croix. d’aller lui rendre visite chez lui, à Los Angeles. Je pose
la question à Claude Beylie, qui le connaît bien et
m’affirme que, trop malade, Renoir ne reçoit plus per-
BERTRAND RENARD sonne. Il mourra effectivement six semaines plus tard,
(écrivain, animateur, 1955) le 12 février 1979. Je l’apprends alors, un matin, par
un coup de fil de Jean Diwo, directeur de mon jour-
Par l’intermédiaire de Gérard Jourd’hui*, je suis sol- nal, qui me demande d’urgence un papier-hommage.
licité pour écrire un papier sur «  les objets du film
d’épouvante  », pour le mensuel Lui. Je suis accueilli
à la rédaction, aux Champs-Elysées, par le rédacteur ALAIN RESNAIS
en chef de l’époque, Jean-Pierre Binchet, un des lieu- (réalisateur, 1922-2014)
tenants historiques de Filipacchi. Il me présente les
quelques journalistes présents. Parmi eux, Bertrand Une légende. Je le vois pour la première fois au prin-
Renard, qui est un des animateurs de l’émission Des temps 1966, à la cinémathèque de Chaillot, lors d’une
chiffres et des lettres. Je me rends compte trop tard que projection privée de La Guerre est finie où m’a convié
c’est bien LE Bertrand Renard. Sinon, je me serais mon ami Robert Cappadoro, qui va l’interviewer. A
présenté en ajoutant ma date de naissance, car il est peine descendu l’escalier qui mène au grand hall, je
réputé pour connaître par cœur celle de très nom- tombe sur Resnais en train de serrer la main à Jean-
breuses personnalités. Claude Romer. Une bonne vingtaine d’années plus
tard, impression étrange quand j’apprends qu’une

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jeune amie comédienne, Sabine Azéma*, partage dé- çonnerait ce qu’elle a vécu. Je ne lui pose évidemment
sormais sa vie. Ils assistent ensemble à la fête du Syn- aucune question. En prenant un café à la cuisine, d’un
dicat Français de la Critique de cinéma, au sous-sol ton très naturel, elle évoque au détour d’une phrase
d’un restaurant rue de Buci, où on côtoie aussi Pierre son séjour en prison, à Rennes, et ses activités là-bas.
Clémenti et Pierre Trabaud. Puis, alors que je suis
devenu président du Syndicat, au théâtre du Rond-
Point. Protocole oblige, je suis placé à côté de Res- JEAN-MICHEL RIBES
nais. Je viens de faire une chute, j’ai les lombaires en (réalisateur, directeur de théâtre, 1946)
compote, le moindre mouvement est un martyre…
Je perds mes moyens et devant Resnais, au cours du A la sortie de Rien ne va plus, son film à sketches avec
cocktail qui suit, je commets un lapsus, évoquant son Jacques Villeret, en 1979, j’en écris beaucoup de bien.
enfance à Vanves. « - Non, me corrige-t-il doucement. Au Festival de l’humour de Chamrousse, peu après,
Vannes ! » J’avais transformé le Breton en banlieusard. il m’aborde pour m’en remercier. A la sortie du film
de Chabrol qui porte le même titre (1997), je le ren-
contre par hasard en projection et nous tombons d’ac-
FLORENCE REY cord pour réprouver le procédé. Lorsque je suis élu
(étudiante, 1975) président du Syndicat de la Critique de cinéma, en
2001, il devient directeur du théâtre du Rond-Point
Protagoniste d’un fait divers célèbre de 1994, la fu- et en fait un lieu convivial. Bien que nous manquions
sillade de la place de la Nation. Son mutisme, lors de de moyens, je lui demande de nous accorder une salle
son procès, impressionne. Condamnée à vingt ans de pour notre cérémonie annuelle de remise des prix. De-
prison, libérée au bout de quinze, elle vit avec mon puis, nous y avons pris nos quartiers et j’y rencontre
ami le cinéaste Jacques Richard. Elle est inscrite dans régulièrement Jean-Michel. Un garçon intelligent,
une école des métiers de la presse et de l’édition, la rue hypersensible et enthousiaste.
à côté de chez moi. Elle me demande conseil pour des
travaux pratiques, vient consulter ma bibliothèque.
Jeune femme charmante, très discrète. Nul ne soup-

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CLAUDE RICH JACQUES RIVETTE
(Comédien, 1929) (réalisateur, 1928-2016)

Il appartient à cette génération magique d’acteurs C’est son premier film, Paris nous appartient, qui me
qui ont atteint la trentaine à l’époque de la Nouvelle fait découvrir, au ciné-club de Saint-Omer, qu’il peut
Vague et y furent plus ou moins associés. Je l’ai décou- exister un cinéma différent. En 1966, je retourne le
vert pour ma part dans le film de René Clair Tout l’or voir avec Elisabeth Moulinier, une condisciple de la
du monde, où il faisait équipe avec Philippe Noiret classe préparatoire à l’Idhec, au théâtre d’Aubervilliers,
pour berner Bourvil. C’est Aldo Tassone qui m’a de- où il est projeté en sa présence. Nous l’attendons à
mandé de l’interviewer sur toute sa carrière pour le ca- la sortie, et nous parlons un peu de La Religieuse, de
talogue des Journées du cinéma français de Florence, son passage de la scène à l’écran. Quelques semaines
en ajoutant que c’était un cadeau (« Je te donne une plus tard, c’est l’interdiction et l’affaire, avec son
crème d’homme »). Mission agréable en effet. C’était fameux meeting à la Mutualité. A la Cinémathèque
chez lui, il est arrivé avec sa femme, Catherine Rich. de Chaillot, Rivette avait sa légende : toujours sur le
Quand nous nous recroisons, il ne manque jamais de même strapontin, tout en avant à gauche. On ne lui a
me saluer aimablement. Il joue à l’Atelier, une amie jamais demandé pourquoi. Pour être certain de garder
me demande de l’y accompagner, car elle n’ose pas sa visibilité (il est plutôt de petite taille), ou de préser-
s’aventurer seule dans les coulisses. La porte de sa loge ver son isolement ? Revenu à Paris, en 1969, j’entends
est ouverte, si bien que nous surprenons Claude Rich dire qu’il est recruté pour enseigner à la fac de Vin-
en train d’enfiler son pantalon. Marie-Charlotte lui cennes. Je saisis ce prétexte pour lui courir après, à l’is-
rappelle qu’elle l’a interviewé jadis pour La Vie catho- sue d’une séance (il marche très vite) et lui demander
lique. Il lui dit qu’il s’en souvient, elle pense que c’est des renseignements là-dessus. De sa voix inimitable,
par pure gentillesse. Ce n’est pas si sûr. il me conseille de m’adresser à «  Madame Ropars  »,
l’universitaire qui dirige ce département, ce qui me
semble assez décevant.

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ALAIN ROBBE-GRILLET CYRIL ROBICHEZ
(écrivain, réalisateur, 1922-2008) (acteur, 1920-2001)

Il était très drôle, très malicieux – ce que je n’avais pas Directeur du Théâtre Populaire des Flandres qui offi-
prévu en lisant Les Gommes en 10/18, quand j’étais cie à Lille. Je l’ai vu en docteur Knock, et en Créon
en terminale à St-Omer. A la sortie de Glissements dans Antigone. Une légende. Un physique de boxeur.
progressifs du plaisir, il vient en personne aux projec- En 1994, je vais à Lille, en compagnie de François
tions de presse pour nous régaler d’un petit laïus à Julien, présenter notre livre collectif sur Les Années 70
sa façon. On le voit dans tous les festivals «  Promo dans une émission de télévision de France 3 Régions.
2000  » (Avoriaz, Deauville et cie), avec son épouse Outre mon ami Jacques A.Bertrand, participe à ce
Catherine, future grande-prêtresse SM, souvent avec talk-show Cyril Robichez en personne, cheveux de
Anicée Alvina* et son fiancé, avec François Jouffa* et neige désormais. Occasion de lui dire le souvenir que
les deux Sylvie. Personnage sympathique, érotomane j’ai de lui en scène, presque trente ans plus tôt.
raffiné et terriblement intelligent. Lorsque j’ai dirigé
chez RCA une collection de vidéo (« Collection Pri-
vée  ») j’aurais voulu y inclure plusieurs de ses longs MICHEL ROBIN
métrages. Je lui téléphone chez lui, à Neuilly, pour lui (acteur, 1930)
en faire la proposition. Il me répond navré que c’est
impossible, tous les droits étant déjà détenus par le Pour moi, il est révélé par L’Invitation, film suisse de
Ministère des Affaires étrangères qui souhaite éditer Claude Goretta où il tient le rôle principal. Au Festival
toute son œuvre filmique. La diffusion en a sans doute de Cannes, nous déjeunons avec lui en compagnie de
été moins bonne mais c’était trop tard. Jacques Mény, à notre petit restaurant L’Esquinade.
Michel vient d’avoir une fille, qui a déjà figuré bébé
dans un film. «  - Il faut vite que je la mette au tur-
bin ! », claironne-t-il, tout content de sa plaisanterie.
En 2002, je dois emmener ma fille Allison et son amie
Lucie à la Comédie française pour y voir Ruy Blas,

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où il joue. La veille au soir je donne un dîner. Parmi les mêmes endroits, les même festivals. Elle partage
les convives, il y a Claude Jade*, qui me dit bien le alors la vie du chanteur Yves Simon*. Nous les invi-
connaître, et me propose de lui téléphoner pour que tons un soir à dîner en compagnie de Michel Schmidt,
nous puissions aller le voir dans sa loge. Occasion qui commence son ascension chez RCA, la maison de
unique pour les deux filles ! Elle aurait pu oublier mais disques d’Yves. Dans les années qui ont suivi, celui-ci,
non, le lendemain matin, elle m’appelle pour me dire devenu romancier, nous enverra ses livres dédicacés. Je
qu’elle vient d’avoir Michel Robin, et qu’il donnera le reverrai une fois lors d’une réception à l’hôtel Luté-
nos noms au contrôle. Nous y allons, prenons le grand tia, séparé de Pascale qui s’en est allée vivre en Alle-
ascenseur car les loges sont à l’étage supérieur du bâ- magne, ayant épousé un autochtone. Elle s’est tournée
timent. C’est là que je retrouve Bertrand Tavernier* vers la télévision.
à la porte de Rachida Brakni*. Michel Robin nous
accueille, pas encore démaquillé. A la sortie, Tatave,
toujours tonitruant, lui assure qu’il a toujours positi- JEAN ROLLIN
vement a-do-ré son personnage, Don Guritan. (réalisateur, 1938-2010)

Au Festival du film fantastique, à Paris, les fans sont


PASCALE ROCARD cruels dès qu’ils s’ennuient. Une projection de La Rose
(actrice, 1960) de fer, au Palace, en 1973, tourne à la mise à mort.
Les années suivantes, on ne saura jamais qui a lancé
Je la remarque aussitôt, à cause de son nom, dans L’Es- l’usage, le nom du cinéaste est scandé dès qu’il y a du
prit de famille, où elle débute à dix-neuf ans. Elle est nanar sur l’écran. « Rol-lin, Rol-lin ! ». C’est injuste,
la nièce de Michel, dont on espère alors qu’il va deve- certes, mais si amusant. J’imagine que Rollin est un
nir président de la République. Mais nous n’en par- des seuls que ça n’amuse pas. Je ne le connais pas, mais
lons pas. A peine si, lors d’un voyage, alors qu’il vient suis entouré d’amis qui le fréquentent et le révèrent
d’aller à Belfort soutenir Chevènement, qui l’avait (Jean-Pierre Bouyxou, Alain Venisse, Gudule*…). Je
bassement attaqué, je loue sa magnanimité, et que n’ai guère eu l’occasion d’écrire sur ses films mais, le
Pascale m’approuve chaudement. Nous fréquentons cas échéant, je n’ai pas dû les ménager. J’ai retrouvé

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depuis un paragraphe dans Ecran où je le qualifiais Rosanvallon exhale un ennui profond, équivalent à
de véritable auteur (avec cohérence thématique, etc.) celui des ingénieurs qui se lancent dans une démons-
tout en constatant que ses films étaient systématique- tration truffée de termes techniques. Sensation de ne
ment nuls. M’en a-t-il voulu ? Lorsque nous finissons pas être à ma place. Le secteur Delta ne survivra pas
par déjeuner ensemble, avec Alain Venisse, il n’en longtemps. Le balancier repart à droite. Il est dissous
souffle mot. Mais quand je lui adresse un projet de en quelques coups de crosse.
manuscrit pour une collection de romans fantastiques
qu’il dirige alors, il me répond très sèchement que
mon synopsis est sans intérêt. Il est très malade des SERGE ROUSSEAU
reins, en constante dialyse. Au Père Lachaise, j’assiste (acteur, 1930-2007)
à son inhumation. Plusieurs amis sont là, dont la belle
Ovidie*. Son apparition la plus mémorable au cinéma est celle
du « destin » qu’il incarne dans Baisers volés. Comé-
dien d’abord, il est le cofondateur de l’agence Artmé-
PIERRE ROSANVALLON dia, avec Gérard Lebovici, puis passe chez Cinéart. Je
(Historien, 1948) le croise très souvent en projection, car il va conscien-
cieusement tout voir, accompagné de son épouse Ma-
En 1975, aux éditions du Cerf, je suis nommé direc- rie Dubois. Toujours affable et ouvert aux autres, il
teur de la collection 7e Art, où fut publié mon premier m’avoue un jour regretter qu’on ne se parle pas davan-
livre. Les Dominicains de gauche ont pris les com- tage. De toute évidence, je suis trop introverti. Der-
mandes, la collection est rattachée à un tout nouveau nier souvenir : une projection rue François Ier. Depuis
«  secteur Delta  » très politisé. Le responsable en est quelque temps déjà, il pousse le fauteuil roulant de
Pierre Rosanvallon, alors considéré comme rocardien Marie, atteinte d’une sclérose en plaques. La salle est
de choc. J’assiste à une réunion où chacun est convié au sous-sol, on ne peut éviter un petit escalier. Je les
à annoncer ses projets. J’en ai deux ou trois, qui ne aide tant bien que mal à remonter les dix marches,
soulèvent pas l’enthousiasme : personne n’a l’air de ses après quoi ils trouveront un ascenseur. C’est le mo-
passionner pour le cinéma. Sérieux, imperturbable, ment des adieux. Ils seront définitifs.

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S
JACQUES ROZIER
(réalisateur, 1926)

Le plus âgé après Rohmer des cinéastes de la Nouvelle


Vague, mais il est d’une juvénilité stupéfiante. Car-
met*, à l’époque, s’en épate (« - Tu as vu ? tu sais qu’il
a cinquante ans ! »). Je fais sa connaissance à la sortie
de Du côté d’Orouët. Il traîne une réputation d’indo-
lence, un nombre incalculable de projets inaboutis, de
films qui s’éternisent au montage, d’abandons. Il parle PATRICK SABATIER
très doucement, c’est un séducteur né. Comme Adieu (animateur, 1951)
Philippine figurait dans la sélection de la première Se-
maine de la Critique, en 1962, j’insiste pour qu’il soit Il est de bon ton de le vilipender. J’ai eu un très bon
le « parrain » de l’édition 2004. Il accepte, mais il n’est contact avec lui, à la radio (RTL). J’avais dû me lever
pas fait pour ça, ne comprend pas les règles du jeu. En tôt pour aller y présenter, je pense, l’édition Veyrier du
outre, il vient avec sa compagne officielle dont le com- Cinéma «  fantastique  » et ses mythologies. Juste avant
portement folklorique va marquer les annales de notre l’émission, passe dans le studio Philippe Labro, patron
petite manifestation… Le soir, il arrive qu’on le croise de la maison à l’époque. Un autre style, lui : il prend
en smoking avec son copain Pascal Thomas*, qui finit mon livre, le feuillette, et d’emblée se plaint (« - Tiens,
par l’héberger chez lui à Paris – ce qui figure dans son moi je ne l’ai pas reçu ! »). Je revois Patrick Sabatier
film Le Grand appartement, où Jacques est incarné par à l’entrée d’une projection de presse, après sa chute,
Pierre Arditi. quand il n’était plus rien. Aller le saluer eût été élé-
gant, ma timidité m’en empêche. Un regret.

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ROBERT SABATIER pond-il en substance. Dans ce cas, pourquoi ne pas
(écrivain, 1923-2012) le dire publiquement  ? Il semble gêné, et la blonde
répond à sa place que Michel «  préfère oublier tout
Il était de tous les Festivals « Promo 2000 ». On peut ça ». Quatre ans plus tard, ses relations avec le prési-
aimer (ou non) son onctuosité de prélat. Un souve- dent refont l’actualité, et je ne peux m’empêcher de
nir surnage : la visite du « paradis » dans un chai de repenser à cet étonnant dîner.
Cognac. C’est le saint des saints, l’endroit où l’on
garde les plus vieux spécimens. Nous étions par petits
groupes de trois ou quatre et je me suis retrouvé avec CLAUDE SAUTET
lui. Nous avons dû goûter ensemble un cognac de (réalisateur, 1924-2000)
1830.
Dans les années 70, par réflexe générationnel sans
doute, je n’apprécie pas outre mesure ses «  films de
MICHEL SARDOU quadragénaires » (Vincent, François, Paul et les autres,
(chanteur, 1947) etc.). A mes yeux, du cinéma de vieux, de bourgeois.
Je change d’avis à partir de Mado. Je le rencontre peu
Fin 2007, je suis invité à dîner par une amie attachée avant sa mort, à une fête de la revue Positif donnée
de presse, près du Père Lachaise. Elle ne m’a pas pré- chez Jean-Michel Arnold, dans le 20e. Nous trouvant
venu : le chanteur Michel Sardou est là, accompagné en tête à tête, nous prenons un verre et échangeons
d’une grande blonde en robe bleue au profond décol- quelques mots, mais il est aussi timide que moi (éga-
leté. Il est plus cinéphile que je n’aurais cru. Je lui parle lement du signe des Poissons) et la conversation ne va
de son père Fernand et de son rôle emblématique dans pas plus loin. D’autres vont vite l’accaparer.
Le Petit théâtre de Jean Renoir. A ma surprise, il tient
des propos qui sont loin d’être réactionnaires. Inévi-
tablement, la conversation en vient au soutien qu’il
a apporté, quelques mois plus tôt, à la campagne de
Nicolas Sarkozy. «  Je me suis fait piéger  », nous ré-

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BARBET SCHROEDER de trois heures de l’œuvre de Proust. J’entends par ha-
(réalisateur, 1941) sard un ouvreur saluer mon prédécesseur : « Bonjour,
M.Scipion ! ». Serait-ce possible ? Il reste un bon quart
Quand je deviens président du Syndicat Français de la d’heure avant le début du film. Je me dis qu’à la sortie,
Critique de cinéma, Claire Clouzot est élue déléguée de je ne vais pas le manquer, lui demander « s’il est bien
la Semaine de la Critique. En 2002, nous choisissons lui »… Puis je réfléchis : à la sortie, c’est toujours la co-
Barbet Schroeder pour être notre «  parrain  ». Il joue hue, je risque de le manquer. Et s’il partait avant la fin ?
le jeu très loyalement. A Cannes, nous organisons un Je paie donc d’audace et me dirige vers son fauteuil. Il
dîner avec lui, en lui laissant le choix du lieu. Il choisit sourit : c’est lui ! Il me confirme qu’il est proustien, ce
« Antoine et Antoinette », un restaurant de poissons sur que j’ai déjà de nombreuses raisons de savoir par ses
le port. Dîner très calme à trois, sans surprises  : si je définitions. Il travaille sur une grille aux grands carrés.
me souviens bien, nous parlons essentiellement cinéma. Une amie journaliste au Nouvel Obs m’avait « révélé »
Nous espérions que Bulle Ogier se joindrait à nous, qu’il était pratiquement devenu aveugle et ne travaillait
mais elle est retenue ailleurs. Elle a préféré dîner à la qu’avec des logiciels spéciaux. Cette légende, encore
table de Gilles Jacob*. répandue sur le Net, est manifestement très exagérée. Je
ne veux pas le déranger plus longtemps, je le laisse à ses
horizontales, à ses verticales et à son Proust.
ROBERT SCIPION
(écrivain, verbicruciste, 1921-2001)
PHILIPPE SÉGUIN
C’est le verbicruciste qui est allé plus loin que Perec. (homme politique, 1943-2010)
Mon idole, par conséquent. A son époque la plus faste,
je peine et je jouis chaque semaine sur trois grilles de Je ne partage pas les idées de ce gaulliste souverainiste
son cru  : celle du Nouvel Obs, celle du Canard, celle anti-Maastricht, ce défenseur convaincu de Napo-
de Paris Match. En mai 1999, au Festival de Cannes, léon III qui, en tant que secrétaire général du RPR, a
je me presse un matin à 8 heures pour la projection condamné les propos de Lionel Jospin en faveur de la
de presse du Temps retrouvé de Raul Ruiz, adaptation réhabilitation des « mutins » de 1917. Au CA du Festi-

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val de Cannes, dont il est alors trésorier, je fais rapide- qui se sont arrangés pour que nous attribuions la « Cote
ment sa connaissance en lui transmettant un message d’Amour » à Jeanne Goupil, jeune actrice et compagne
d’un ami commun, journaliste canadien. Il est le « pre- de Joël. Lors de la sortie des Deux crocodiles, Joël m’in-
mier Président » de la Cour des Comptes, d’où est issue vite à déjeuner et nous sympathisons davantage. Avec le
Catherine Démier, directrice générale du Festival. En temps, on se voit de plus en plus souvent. J’assiste à tous
2007, sur proposition de Gilles Jacob, Thierry Frémaux les vernissages de Jeanne, qui peint. Une fois, j’y fais la
est élu délégué général, ce qui entraîne une réorgani- connaissance de son père, le réalisateur de télé Jacques
sation dans la structure du Festival, et se traduit par Krier, disparu depuis. Avec mon amie Catherine Cisins-
l’élimination implicite (et très vite explicite) de Cathe- ki, je vais passer un dimanche chez Joël et Jeanne, qui
rine. Au sein du conseil, je suis un des seuls à émettre ont une maison en Normandie. Une relation d’amitié
des doutes, avec Séguin. Plus tard, celui-ci confiera à qui dépasse le cadre du cinéma, d’une grande fidélité.
Catherine qu’il avait apprécié mon intervention : il ne Je rencontre aussi leur fille Prune, que j’ai connue bébé.
connaissait pas mon nom, j’étais pour lui « le gars aux Elle habite Montmartre, où elle anime un club d’acti-
cheveux longs ». Surprise de la vie que de recevoir ainsi vités pour le troisième âge, et je vais la voir en scène au
des compliments de la part d’une sommité du chira- théâtre. La dernière fois, à Hébertot, un spectacle conçu
quisme. et interprété par elle sur Françoise Sagan.

JOËL SÉRIA SHEILA


(réalisateur, 1936) (chanteuse, 1945)

Je découvre en projection de presse l’étonnant Mais ne Une rencontre fort brève, qui m’a permis d’échafauder
nous délivre pas du mal. A la sortie, Jean-Claude Romer un théorème auquel je pourrais donner son nom : il
m’entraîne au Lady Hamilton, pub voisin du Publicis, suffit de quelques secondes pour cerner une person-
où l’attend un Joël Séria angoissé, décomposé. On se nalité. Je n’ai jamais été fan de Sheila, c’est un fait.
retrouvera de loin en loin, par exemple au Festival de Un soir, après une soirée organisée par mon journal
Lyon Charbonnières, dont s’occupent les Moineau – à l’Empire Wagram, on se retrouve pour une petite

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réception. Je salue mon directeur adjoint, Philippe YVES SIMON
Gosset, en conversation avec une jeune femme : « - Je (chanteur, 1944)
te présente Sheila ». La profonde gentillesse de celle-ci
est, d’emblée, évidente. J’ai fait d’autres fois le même Avant l’écrivain, j’aime le chanteur et l’acteur. Il vit
constat  ; Franz-Olivier Giesbert, par exemple, ou avec Pascale Rocard, avec qui je me suis lié. Rencontres
Agnès Soral*. L’inverse est également vrai : en peu de au hasard des festivals. Une fois, à Cannes, ils sont à la
secondes, j’ai pu voir que Gérard Jugnot* ou Cathe- terrasse de la Mère Besson en compagnie du journa-
rine Jacob étaient profondément antipathiques. liste Claude Sérillon – on s’y arrête pour discuter un
peu. A Paris, une soirée au square Bergson, où nous
habitons alors. Souvenir d’un jeu où nous mimons à
MARTIN SCORSESE tour de rôle des films qu’il faut reconnaître. Inattendu
(réalisateur, 1942) alors : un Yves quelque peu égrillard !

Le distributeur américain « les Artistes associés » a ses


bureaux, dans les années 70, rue d’Astorg, à côté de St-
Augustin. Je sors d’une projection. A mi-chemin du CATHERINE SOLANO
long couloir qui mène à la sortie, je croise un groupe (sexologue, 1960)
de quatre ou cinq individus impassibles. Au centre
un petit homme très brun, barbu, lunettes noires. De Je ne la connaissais pas avant de la rencontrer, mais son
toute évidence, les costauds qui l’entourent sont ses évidente célébrité m’incite à lui donner une place ici.
gardes du corps. Un parrain de la mafia ? J’apprends Elle est médecin sexologue. Un soir je participe à l’émis-
peu après que c’était Martin Scorsese. sion de Brigitte Lahaie* à RMC, dans le 15e, au diable
Vauvert. Elle fait partie des intervenants. Nous sortons
ensemble et, comme nous sommes loin de tout, elle se
dispose à prendre un taxi et me propose de l’accompa-
gner. Elle rentre dans le nord de Paris, je suis donc sur sa
route. Elle me dépose à un feu rouge, nous échangeons

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nos téléphones, mais ne nous en sommes pas servis. ne se soucie de ce jeune Américain chevelu qu’on voit
Quelques années plus tard, au moment de terminer ce errer sur les chemins enneigés de la station alors em-
manuscrit, je l’appelle et nous parlons longuement de bryonnaire. Et puis tout semble joué d’avance : le Grand
cinéma. prix, ce sera Themroc, dont toute l’équipe, productrice et
réalisateur en tête, est venue pour un triomphe annoncé.
Le jury en décide autrement. A la surprise générale, c’est
AGNÈS SORAL le petit téléfilm américain qui est couronné.
(actrice, 1960)

Elle me touche beaucoup dans Un moment d’égarement, ALAN STIVELL


de Claude Berri*, où elle est amoureuse de Jean-Pierre (chanteur, musicien, 1944)
Marielle. Je me renseigne auprès des attachés de presse,
les Moineau*. Si je me souviens bien, elle arrive de Gre- A mon époque Télérama, nous y sommes quelques-uns
noble et vit plus ou moins dans un squat, ou chez des à baigner dans la chanson française. Nous nous lions
copains. Projet de la rencontrer, mais j’y renonce. L’en- d’amitié avec Marie-Hélène Février, alors attachée de
trevue a lieu au Fouquet’s, une douzaine d’années plus presse des disques Philips, avec sa sœur Nicole de Ker-
tard, à une réception de notre Prix Très Spécial. Elle se guenec. Bretonne, elle pousse ardemment Alan Stivell,
rend à un déjeuner mais, hélée par Jean-Claude Romer, qui va connaître pendant quelques années une gloire
s’arrête au passage. qui culmine avec son concert à l’Olympia, en 1972. Ses
disques tournent sans interruption lors de nos soirées
et week-ends. Marie-Hélène tient un petit restaurant
STEVEN SPIELBERG celtique à Montparnasse, à côté de la rue de la Gaîté,
(réalisateur, 1946) le Koll-Gwell. Nous fréquentons assidûment l’endroit.
Un 24 décembre, elle y organise un réveillon, et je me
Avec les gens qui sont nés la même année que vous, le retrouve à table juste en face d’Alan. Un autre soir, je
calcul de l’âge est très facilité. J’ai 27 ans au premier Fes- dîne au Koll-Gwell avec un ami qui a une formation
tival d’Avoriaz, lui aussi donc. Il y présente Duel, et nul de comptable et s’ennuie dans son travail. Marie-Hélène

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saute sur l’occasion : Stivell, qui se prépare à une longue HANS-JÜRGEN SYBERBERG
tournée en Amérique du Nord, cherche justement une (réalisateur, 1935)
sorte de régisseur-gérant. L’affaire est conclue.
Il a son heure de gloire en 1972. Parallèlement au film
de Visconti, il tourne Ludwig, requiem pour un roi vierge,
STONE avec Ingrid Caven en Lola Montez, qui sort à l’Olym-
(chanteuse, 1947) pic, la salle de Frédéric Mitterrand. Un peu plus tard,
Jonathan Farren me propose de déjeuner avec Syber-
Avec Eric Charden, ils forment un duo célèbre de berg et lui au Critérion, cette brasserie de Saint-Lazare
la variété française. Comme ce n’est pas ma tasse de voisine de Mollard et qui n’existe plus aujourd’hui. Il
thé, je ne les connais que par leur chanson Il y a du me présente comme ayant écrit La Mort du cinéma. Ex-
soleil sur la France qu’on entend dans Tout va bien, cellent sujet ! approuve chaleureusement Syberberg, qui
le film de Godard et Gorin sorti en 1972. En 2008, a compris « la mort au cinéma ». Je le détrompe mais,
ayant adhéré à l’ADMD (Association pour le Droit de inspiré par ce quiproquo, je me mets à travailler sur la
Mourir dans la Dignité), je deviens délégué pour le mort à l’écran ! Mon livre La Mort à voir sort en 1977,
10e arrondissement de Paris. La déléguée du 2e limi- la même année que le film de Syberberg qui restera le
trophe, Annie Gautrat, n’est autre que Stone. Pour plus connu, Hitler, un film d’Allemagne (durée 7 h 22).
qu’on se connaisse mieux, je demande à Didier Phi-
lippe-Gérard d’organiser une rencontre, ce qui se fait
par l’entremise de sa sœur Isabelle. C’est plus pratique
ensuite, quand on manifeste ensemble. En allant au
théâtre du Temple pour assister à une pièce écrite par
notre ami Gilles Gressard, je retrouve Isabelle qui y
travaille et me présente sa petite collègue, la fille d’An-
nie. Paris est petit, etc.

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T
BERTRAND TAVERNIER
(réalisateur, 1941)

Cinéphile hors pair, auteur du fameux « 30 ans de ciné-


ma américain » (qui deviendra « 50 »), il signe d’abord
des courts métrages que je vois à Lille, dans des films à
sketches (La Chance, Les Baisers…). Quand je débute
comme critique dans des journaux importants, il est
attaché de presse, associé le plus souvent à Pierre Ris-
sient. Sa haute taille fait qu’à la sortie, on a toujours
QUENTIN TARANTINO l’impression qu’il vous prend de haut. Il aime mani-
(réalisateur, 1963) festement donner des leçons, et ne s’en prive pas. Mes
collègues l’écoutent, quelques-uns sont même ravis
Ce qu’on appelle un croisement. A la fin d’une projec- qu’il leur dicte leurs papiers. Revers de la médaille, il
tion, au Festival de Cannes, je vais à contre-courant de n’aime pas être contredit. C’est toute une époque, celle
la foule qui déboule dans le grand hall, afin de rejoindre de l’attaché de presse-gourou… On pardonne tout à
l’intérieur du Palais au lieu de me trouver à l’extérieur et « Tatave », y compris une légère tendance à la cuistrerie,
à l’opposé du point que je veux atteindre. J’entre ainsi parfois, en raison de son érudition et de son enthou-
en collision, ou presque, avec un Tarantino dont je re- siasme. Il se lance alors dans le long métrage, avec des
tiens surtout le teint rubicond et l’air ahuri. films très réussis comme Que la fête commence et Le Juge
et l’assassin (après la projection de celui-ci au Club 13,
il nous invite à la Brasserie Lorraine, place des Ternes :
l’homme a du panache). Et il devient un des piliers du
cinéma français. Je vais l’interviewer chez lui, dans le
Marais, à l’époque où il y vit avec Charlotte Kady. A
la ressortie de « 50 ans de cinéma américain », nouvel
entretien, cette fois avec son acolyte Jean-Pierre Cour-

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sodon, et c’est Bertrand qui régale dans un petit res- pour sauver les meubles, faire le book doctor. Je reprends
taurant de son quartier. Il vient aussi très régulièrement tout au début. En cet hiver 1989-90, je prends le RER
à la fête de notre Syndicat, au théâtre du Rond-Point, pour Nogent et je vais écouter Tchang dans son ate-
en tant que président de l’Institut Lumière. Bien sûr, lier non chauffé, en prenant des notes. Difficile d’éta-
sa réussite agace. Du temps de Cinématographe, Olivier blir un dialogue  : la plupart du temps, il se contente
Dazat racontait que souvent, pour se détendre, il s’iso- de me lire, en les traduisant, une série d’articles parus
lait dans une pièce, s’asseyait sur une chaise et haïssait sur lui dans la presse chinoise. Je reconstitue sa biogra-
Bertrand Tavernier. Celui-ci, s’il l’a su, en était-il vrai- phie, bien qu’il use et abuse de la langue de bois, sauf
ment contrarié ? sur ses mésaventures pendant la Révolution culturelle.
Un bon point : il refuse la graphie Zhang Zongren, à
l’anglo-saxonne, que la Chine a décidé d’imposer au
TCHANG TCHONG-JEN monde entier. Même dans l’annuaire, il reste Tchang
(sculpteur, 1907-1998) Tchong-jen. Lors de la sortie du livre, à la réception que
donne l’éditeur, Librairie Séguier, il se montre inquiet,
On connaît l’histoire de Tchang, l’ami d’Hergé, perdu me reproche presque d’avoir écrit ceci et cela, qu’il ne
de vue depuis 1937, puis de retour en Europe en 1981, fallait pas. L’image de la Chine, je crois… Il me parle
ses retrouvailles avec le créateur de Tintin… En 1989, de ses relations à l’ambassade et je comprends qu’au-
il vit en banlieue parisienne, à Nogent-sur-Marne, cité delà du régime, communiste ou non, il y a un profond
des artistes. Jack Lang a tout arrangé. Motif officiel : il nationalisme que partagent tous les Chinois. Du moins
sculpte un buste de François Mitterrand*, pour lequel la suite a-t-elle montré que ses inquiétudes n’étaient pas
il se rend régulièrement à l’Elysée. Mon ami Michel fondées. A cette petite réception, il y a Régis Debray,
Archimbaud, éditeur free lance toujours à l’affût, veut et à la fin arrive une invitée de marque, que Michel
publier les mémoires de Tchang. Mais celui-ci ne maî- Archimbaud me présente en toute simplicité : Danièle
trise pas assez le français pour écrire. Il faut recueillir ses Mitterrand, épouse du président de la République.
propos et les mettre en forme. Une première tentative
échoue, apparemment parce que le vieux Chinois ne se
résoud pas à se confier à une femme. Michel m’appelle

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PIERRE TCHERNIA avant je l’avais rencontré aux Champs-Elysées, devant
(animateur, réalisateur, 1928-2016) un distributeur de billets. Il avait dû se présenter car il
était devenu méconnaissable.
Je fais sa connaissance en 1971 sur le plateau de Mon-
sieur Cinéma, par l’entremise de Jean-Claude Romer
évidemment. Sympathique et enthousiaste avec la plus ELIZABETH TEISSIER
grande sincérité. Nous nous voyons souvent en pro- (astrologue, 1938)
jection. Je n’en reviens pas d’apprendre qu’il admire
mon travail, mon premier livre sur le fantastique ; à la Elle signe une page d’horoscope dans mon journal, où
limite, je l’intimide (sic). Je participe avec lui, comme on ne la voit jamais, sauf exception. Justement, ce jour-
membre du jury, à un concours de dessins organisé par là, elle cherche un endroit pour travailler un peu. Je suis
mon journal sous l’égide de Disney. En avril 1995, nous seul dans un bureau à deux places, ma collègue étant
voyageons ensemble pour nous rendre aux « Journées ailleurs. Elle s’installe donc face à moi et nous parta-
Jules Berry » à Poitiers, avec visite du Futuroscope tout geons les lieux une heure ou deux. Elle est très vamp,
neuf à la clé, et dîner en compagnie de Jean Dréville panthère et cuir. Je ne m’en étonne pas, je l’ai vue dans
et Odette Joyeux. Occasion de goûter l’accueil royal des films érotiques (soft) mais je n’évoque pas ce détail
qui lui est réservé. Des hôtesses nous sont dévolues, il avec elle.
a droit à la plus belle. Quand on lui demande de diri-
ger un jeu de société sur le cinéma («  Act One  »), il
me recrute pour faire partie de l’équipe et préparer des PASCAL THOMAS
questions. Aujourd’hui, Pierre ne peut plus se déplacer, (réalisateur, 1945)
il est dans un fauteuil roulant, dans une clinique proche
du parc Monceau. Je note que nous avons mis trente- A la sortie des Zozos, enthousiasme critique. Je fais la
cinq ans avant de nous tutoyer. Je lui associe volontiers connaissance de Pascal Thomas, binoclard et chevelu,
le souvenir de Jacques Rouland, gentil amuseur qu’on en même temps que de Jacques Rozier*, Jean Carmet*,
voyait alternativement avec son épouse et sa jeune maî- Caroline Cartier* et Bernard Menez*. Je signe une
tresse. Celui-ci est mort d’un cancer de la gorge, et peu double dans Télérama sur ce « cinéaste poitevin ». Entre

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nous s’établit une complicité de lecteurs de Léautaud. Il mais estime que mon texte conviendrait à une édition
vient à une soirée chez moi, rue Villiers de l’Isle-Adam, de luxe, illustrée par un grand artiste. Nous passons
avec sa femme, Brigitte Gruel. A l’époque de La Revue quelques noms en revue et tombons d’accord sur celui
du cinéma, je vais l’interviewer à Montmartre, avec de Topor. Michel le contacte, et nous prenons rendez-
Gilles Grandmaire ; Pascal ouvre un excellent bordeaux, vous avec lui dans un bistrot qui borde les quais. L’en-
que nous buvons de concert. Quand il sort La Pagaille, trevue sera détendue mais le projet restera sans suite.
il m’invite à une projection de travail au studio de Join-
ville, nous y allons ensemble en voiture avec Roland
Duval. Je le rencontre régulièrement, dans les festivals FRANÇOIS TRUFFAUT
et lors des activités du Syndicat de la Critique, dont une (réalisateur, 1932-1984)
de nos « rencontres avec un cinéaste ». Comme je suis
président, il est mon homologue en tant que président J’étais étudiant à Lille, et journaliste d’occasion, quand
de la SRF, et nous nous retrouvons au CA du Festival de j’ai interviewé François Truffaut, à l’automne 1968,
Cannes, où il met un peu d’animation. pour la sortie de Baisers volés – un entretien collectif,
avec trois ou quatre confrères, au bar d’un grand ciné-
ma de la rue de Béthune. Aucun souvenir de mes ques-
ROLAND TOPOR tions, si séduit que je fusse par le charme et la magie de
(dessinateur, écrivain, 1938-1997) son film. Il est calme, serein. Nous sortons ensemble,
je m’attarde avec lui devant les photos affichées dans
Je découvre ses dessins en 1963 dans Hara Kiri. Je le hall. On annonce la sortie de Barbarella, le film de
l’aperçois parfois. La seule fois de ma vie que je vais chez Vadim, le genre que la critique et les cinéphiles assas-
Castel (j’ai oublié pourquoi), il est au bar. Lors d’une sinent allègrement à l’époque. Je m’attends au Truffaut
réception du Prix Très Spécial au Fouquet’s, il déambule pourfendeur de toute médiocrité. Il se contente de me
parmi les invités. Est-ce pour cette raison qu’un journa- demander si je l’ai vu, s’enquiert avec bienveillance  :
liste prétendra plus tard qu’il est un des fondateurs du « Alors c’est bien ? Qu’est-ce que ça vaut ? ». En 1976,
Prix ? Ayant écrit Je me souviens du cinéma, je propose préparant la sortie de mon livre La Mort à voir aux édi-
mon manuscrit à Michel Archimbaud, qui s’y intéresse tions du Cerf, j’ai l’idée de lui en demander une préface.

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Je lui écris, il me répond que le sujet l’intéresse, qu’il
est précisément occupé par la « terminaison » d’un film
consacré au culte des morts (ce sera La Chambre verte)
et que du coup il n’a pas le temps. J’ai gardé sa lettre.

JEAN TULARD
(historien, 1933)
U
GASPARD ULLIEL.
Sommité en histoire, spécialiste de Napoléon, il est (acteur, 1984)
aussi l’auteur-coordinateur du Dictionnaire du cinéma
et du Guide des films régulièrement réédités chez Robert Christine est une amie de lycée de Pascale, à Annecy. Au
Laffont, outils souvent discutés par les cinéphiles. En bout du lac, elle habite le village voisin. Elles prennent
fait il ne corrige rien, ne censure rien, ne coupe rien, le car ensemble. Comme elle a un an de plus, elle passe
publiant telles quelles les fiches que rédigent ses équi- son bac et vient étudier à Paris, à l’EFAP (Ecole des atta-
piers. Alain Paucard me le présente, nous déjeunons au chés de presse) dès la rentrée 1973. Il m’arrive de dîner
Balzard, à côté de la Sorbonne. Il serait très exagéré de avec elle cette année-là. Ensuite, elle a une liaison avec
prétendre que le professeur Tulard est un homme d’ex- l’acteur Jean-Pierre Bernard, beau ténébreux barbu, se
trême gauche. Au demeurant, compagnon pittoresque, fait appeler « Barbara », puis elle se marie, divorce, et vit
conteur infatigable, calquant sa diction sur celle des ac- enfin avec Serge Ulliel, qui est dans la confection. Leur
teurs français des années 30. Il me propose un moment fils Gaspard naît quelques mois avant Allison. Pendant
de rejoindre son équipe, ce qui est assez tentant, mais les vacances, quand ils sont petits, ils jouent ensemble
que je décline car je collabore à La Saison cinématogra- lorsque Christine nous rend visite à Doussard, chez les
phique, qui existe encore à l’époque. Je retrouve Jean parents de Pascale. Plus tard, quand il devient acteur, je
Tulard un week-end à Nancy, pour un Salon du livre où croise parfois Gaspard à Cannes ou ailleurs. Il est aussi
je fais la promo de Je me souviens du cinéma. Je rentre en mannequin pour de grandes marques, comme Chanel.
train avec lui dans un compartiment vide. Au moins, en Lors de notre voyage à New York en 2010, Allison et
sa compagnie, on ne s’ennuie pas. moi découvrons sa photo en grand sur les abribus.

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V
ANNE VANDERLOVE
(chanteuse, 1943)

Je suis étudiant quand sort son énorme tube, Ballade


en novembre. Ensuite, sa voix fait merveille dans La
Mort d’Orion, l’album-culte de Gérard Manset*. Dans
les débuts de ma vie parisienne, j’organise une soirée
chez moi, dans le XXe. Jacques Marquis, spécialisé
dans la chanson française à Télérama, vient de la ren-
contrer ; il lui propose de nous rejoindre. Un peu plus
MANUEL VALLS tard, il aura une liaison avec elle, Anne entrera dans
(homme politique, 1962)
notre petite bande. Je la revois la nuit jouant de la gui-
tare et chantonnant dans mon living, tandis que je la
Lorsque je vais voir Robert Chapuis* à l’Assemblée
mitraille avec mon Asahi Pentax. Un soir, nous allons
nationale, à partir de 1982, je rencontre son tout
tous en bande à Lille (aller et retour dans la soirée)
jeune attaché parlementaire, Manuel, qui a vingt ans.
pour soutenir Alan Stivell* qui se produit au théâtre
C’est lui qui répond au téléphone, qui filtre les appels.
Sébastopol, où je n’étais jamais entré (il se consacre
Je me souviens que je suis toujours un peu agacé de ne
surtout aux opérettes). Souvenir d’Anne endormie
pouvoir parler directement à Robert. En 2009, je sors
dans la BMW de son copain fonçant dans la nuit sur
du musée d’Orsay avec mon amie Nadia Meflah. Au
l’autoroute. Une fois, je rentre d’une soirée avec une
coin du Boulevard St-Germain, à une terrasse, proche
amie qui a une voiture. Pourquoi ne pas passer par
il est vrai de l’Assemblée et de la rue de Solférino, elle
Montmartre pour dire bonjour à Jacques et Anne ? Le
me signale la présence de Manuel Valls. J’hésite à aller
téléphone portable n’existait pas, j’ai l’impression que
lui dire bonjour, mais je n’ai pas le temps.
nous les avons surpris dans un moment intime. Puis
elle disparaît. Je la retrouve peu après 1981, dans un
ministère, pour une célébration quelconque. Quand
le ministre (le communiste Anicet Le Pors) commence

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son discours, je me retrouve par hasard avec elle au encore, j’envoie un courrier à tous les jurés. Tumulte.
premier rang ; or je suis en retard, je dois partir dès ses La plupart font le mort. Au bout d’un moment, le
premiers mots, comme Robert Stack dans To be or not téléphone sonne : Agnès Varda, qui rentre de voyage,
to be, en dérangeant tout le monde. Je fuis sous l’œil plaintive (« Si c’est comme ça, je démissionne, je m’en
réprobateur des huissiers. A cette époque, Anne lutte vais, gna gna gna…  ») et drapée dans son honneur
contre un cancer, et apparaît dans un fait divers parce («  Tous mes films prouvent que je suis une grande
qu’elle s’est acoquinée avec un petit voyou qui fait des humaniste »). Oui Agnès, bien sûr Agnès. « - Bon, le
hold-up. Je déjeune avec elle, amaigrie mais très belle, temps de m’organiser, je vois tout ça et je te rappelle ».
à l’Ami Léon, près des Halles. Elle prend le RER pour J’attends toujours. Quand nous nous croisons, nous
retourner dans sa banlieue. Je n’ai plus de nouvelles. nous ignorons. L’affaire fut vite enterrée : j’avais en-
voyé une lettre annonçant que je comptais démission-
ner. Ils ont jugé que c’était une démission. Plusieurs
AGNÈS VARDA autres s’en vont. Je dois à la vérité de signaler qu’hor-
(réalisatrice, 1928) mis ceux-là, un seul a été d’une parfaite intégrité  :
Bernard Queysanne. Ensuite, les langues se délient.
J’ai envie de commencer à la Maldoror : « Il faut dire Extraordinaire de constater le nombre d’amis qu’elle
tout d’abord qu’Agnès Varda a tourné des films remar- a, la grande humaniste. A peine ai-je raconté mon
quables. C’est fait. » On n’en finirait pas si on voulait histoire que mes interlocuteurs renchérissent : elle est
dresser la liste des grands cinéastes «  imbuvables  ». ceci, elle est cela, elle est ceci et cela…
Je fais partie du prix Jean Vigo dans les années 80.
Tout se passe plutôt bien. Soudain, on s’avise qu’il
faut transformer le jury en association officielle, avec SYLVIE VARTAN
des statuts, un règlement, etc. Idée lumineuse  : on (chanteuse, 1945)
va demander à Agnès Varda d’être présidente. Dès
lors, le ver est dans le fruit. Deux journalistes que j’ai La scène est à Valenciennes, au Festival du film
introduits, non sans efforts, les années précédentes, d’aventures. Il y a du beau monde. Le soir de la clô-
sont évincés sans explication. Internet n’existant pas ture, Henri Salvador monte en scène pour un récital

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W
en règle. Le lendemain c’est dimanche, jour du départ.
On se retrouve pour le petit déjeuner dans un restau-
rant d’hôtel. Le maire, Jean-Louis Borloo, s’agite de
table en table. Mais je suis plutôt fasciné par la blonde,
seule et silencieuse, qui sirote son café à la table à côté
de la mienne.

FRANÇOISE VATEL
(actrice, 1937-2005)

Amie et collaboratrice de René Quinson, on voit


JOHN WATERS
(réalisateur, 1946)
souvent en projection de presse celle qui fut une des
deux Brigitte de Luc Moullet* dans Brigitte et Brigitte, Au cinéma, on est vite taxé de génie. Avec John Wa-
fleuron de la première « Semaine des Cahiers du ci- ters, pour une fois, c’est justifié. Je ne saurais dire
néma », en 1966. Je sympathise avec elle, et je prends pourquoi nous sommes, ce soir-là, quelques journa-
l’habitude de la saluer par un calembour que Moullet listes invités à dîner avec lui à l’Alcazar, music-hall de
a glissé dans un de ses films : « Comment Françoise va- la rive gauche. Le hasard fait que je suis placé juste face
t-elle ? ». Elle meurt prématurément d’une « maladie à lui. Je ne pense pas que nous ayons échangé plus de
rare ». quelques mots. D’abord, mon anglais est déplorable.
Ensuite, le spectacle – kitschissime – est fort bruyant.
J’observe néanmoins l’auteur de Pink Flamingos, aux
yeux globuleux et à la fine moustache, avec le senti-
ment irrésistible de contempler un être extraordinaire.

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Z
ORSON WELLES
(réalisateur, acteur, 1915-1985)

La brièveté de la rencontre est ici équilibrée par son


potentiel d’émotion. Approcher l’auteur de Citizen
Kane, les générations à venir n’en auront plus la chance.
Certes, je ne l’ai pas interviewé comme quelques-uns
de mes aînés. En 1982, le Syndicat de la Critique a
organisé un déjeuner au Fouquet’s. Nous y sommes
une bonne soixantaine, et au dessert Orson répond de ZARA WHITES
bonne grâce aux questions – occasion d’un anathème (actrice, 1968)
définitif contre le « traître » Elia Kazan. Au moment
de s’égailler, certains se dirigent vers la table du maître, A la grande époque de nos réceptions au Fouquet’s,
pour y faire signer leur menu. N’ayant jamais été chas- nous aimons faire annoncer le lauréat du Prix Très
seur d’autographes, mon premier mouvement est de Spécial par une personnalité. Michel Caen est venu
les railler. Mais dans ces occasions il faut réfléchir vite. avec Zara Whites, jeune hardeuse hollandaise, que
Eux, ils auront leur menu signé, et le mien restera nous n’avons aucun mal à convaincre. Adorable. C’est
vierge, si je n’y vais pas. J’y vais. Pas de honte. J’ai plutôt Michel qui boude, contrarié que nous la lui
droit à son « All my best » et, détail stupéfiant, c’est ayons « empruntée ».
lui qui me remercie ! Et il me serre la main (énorme et
chaude paluche). Sans forcément penser à son rôle à la
Jéhovah dans La Décade prodigieuse, je sors avec cette
impression inouïe d’avoir serré la main de Dieu.

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NOTE FINALE INDEX DES NOMS CITÉS

Ces « souvenirs » ont été réunies au printemps 2012.


La question d’une publication, qui n’était pas à l’ordre Maurice Achard Edouard Baer
du jour, s’est ensuite posée. Quatre ans plus tard, fal- Henri Agel Francis Bacon
lait-il procéder à une « mise à jour » ? Il m’a semblé Jean-Jacques Aillagon Laurent Baffie
que je risquais d’introduire un décalage qui fausse le Karin Albou Claire Baldewyns
point de vue en troublant les perspectives. Yves Alion Bambou
En fin de compte, j’ai seulement ajouté entre-temps Anicée Alvina Brigitte Bardot
une notice, celle de Natalie Nougayrède, éphémère Anne Andreu Bernard Barrault
directrice du Monde, nommée puis démissionnaire Jean-Hugues Anglade Olivier Baroux
dans l’espace de cette courte période. Jean-Jacques Annaud Kate Barry
Pour le reste, j’ai résisté à la tentation de corriger ou Michel Archimbaud Alain Bashung
d’augmenter les notices de Manuel Valls (devenu Pierre Arditi Jean-Dominique Bauby
depuis Premier ministre), de Dieudonné ou de Julie Arno Les Beatles
Gayet, qui ont à leur manière « défrayé la chronique », Jean-Michel Arnold Julos Beaucarne
ou de Rachida Brakhni qui a épousé depuis un célèbre Françoise Arnoul Jérôme Beauvarlet
footballeur. Antonin Artaud Guy Bedos
De même, en quatre ans, il y a les disparus qu’on José Artur Jean-Paul Belmondo
déplore (Kate Barry, Alain Resnais), les rencontres Alexandre Astruc Lucas Belvaux
nouvelles (Charles Nemes) ou confirmées (Laurent Florence Aubenas Rémy Belvaux
Heynemann, Alejandro Jodorowsky). Michel Audiard Robert Benayoun
Et on peut faire un sort particulier à Alain Paucard Clémentine Autain Samuel Benchetrit
qui, ayant eu vent de ce manuscrit, m’a gentiment Jean-Christophe Averty Ted Benoit
remercié de l’y avoir fait figuré, au-delà de nos diver- Tex Avery Georges Bensoussan
gences politiques qu’il compte pour peu de choses, Sabine Azéma Agnès Béraud
reconnaissant volontiers qu’il se conduit plutôt en Charles Aznavour Marc Bernard
aimable provocateur. Jean-Claude Baboulin Jean-Jacques Bernard

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Claude Berri Georges Brassens Robert Chapuis Philippe Dana
Jackie Berroyer Christine Bravo Edmonde Charles-Roux Isabelle Danel
Kate Berry Marie-Hélène Breillat Jean Chatel Géraldine Danon
Richard Berry Catherine Breillat Pierre Chenal Jean-Pierre Darras
Jacques A.Bertrand Zabou Breitman Amélie Chevalier Michel Daubert
Enki Bilal Jacques Brel Jean-Pierre Chevènement Gilles Daude
Catherine Binet Claire Bretécher Jacques Chirac Jean-François Davy
Jane Birkin Tim Burton Professeur Choron Olivier Dazat
Gérard Blain Raymond Bussières Catherine Cisinki Régis Debray
Nicole Bley Max Cabanes Pierre Clémenti Christophe Dechavanne
Jean Bois Michel Caen Claire Clouzot Gaston Defferre
Yves Boisset Inès Cagnati Claude-Michel Cluny Michel Delahaye
Agathe Bonitzer Evangéline Calmel Jean-Pierre Coffe Jean Delannoy
Pascal Bonitzer Naomi Campbell François Cognard Patrice Delbourg
André Bonzel Robert Cappadoro Daniel Cohn-Bendit Philippe Delerm
Ernest Borgnine Carali Coluche Catherine Démier
Jean-Louis Bory Gilles Carle Eddie Constantine Delfeil de Ton
Mano Boujut Jean Carmet Richard Copans Alain Delon
Michel Boujut Caroline Cartier Alain Corneau Danièle Delorme
Nicolas Boukhrief Isabelle Carré Vladimir Cosma Albert Delpy
Elizabeth Bourgine Emmanuel Carrère Michel Cournot Jean Delumeau
Stéphane Bourgoin Gérard Carreyrou Jean-Pierre Coursodon Jacques Demy
Pierre Bouteiller Muriel Catala Xavier Couture Catherine Deneuve
Marie-Charlotte Bouton Ingrid Caven Darry Cowl Gérard Depardieu
Jean-Pierre Bouyxou Aurore Chabrol Jean Curtelin Christian Depuyper
Rachida Brakhni Claude Chabrol Peter Cushing Jacques Deray
Sylvie Brasquet Odile Chapel Dahmane Jean-Claude Deret

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Joannick Desclercs Roland Duval Marianne Frey Herschell Gordon Lewis
Chloë des Lysses Jean Duvivier Roger Frey Claude Goretta
Arnaud Desplechin Stephen Dwoskin Dave Friedman René Goscinny
Lucie Desplechin Bob Dylan France Gall Philippe Gosset
Marie Desplechin Edika Charles de Gaulle Marcel Gotlib
Marina de Van Henri Elkaïm Serge Gainsbourg Jeanne Goupil
Patrick Dewaere Aliaa Magda Elmady Charlotte Gainsbourg Gilles Grandmaire
Michel Deville Baron Empain France Gall Gilles Gressard
Michèle Dhèze Jean-Pierre Enard Christiophe Gans Michel Grisolia
Jacques Diament Pierre Etaix Jérôme Garcin Anne Grossenbacher
Jean-Pierre Dionnet Odile Etaix Charles de Gaulle Brigitte Gruel
Jean Diwo Jean Eustache Julie Gayet Pierre Grunstein
Jacques Doillon Mimsy Farmer Gébé Gudule
Lou Doillon Jonathan Farren Véronique Genest Gérard Guégan
Arielle Dombasle Christian Fechner Bernard Génin Yves Guégan
Bernard-Pierre Donnadieu Gaston Ferdière Paul Giannoli Samuel Hadida
Jean Douchet Marie-Hélène Février Franz-Olivier Giesbert Lucile Hadjihalilovic
Mélanie Doutey Daniel Filipacchi Philippe Gildas Jean-Edern Hallier
Martine Doyen Hélène Fillières Valéry Giscard d’Estaing Johnny Hallyday
Evelyne Dress Sophie Fillières André Glucksmann Annie Hamel
Jean Dréville Terence Fisher Jean-Luc Godard Marcel Hanoun
Michel Drucker Gérard Follin Jacques Godbout Hussein Hanoun al-Saadi
Anne Duguël Jane Fonda Héloïse Godet Didier Haudepin
Antoine Duléry Milos Forman Judith Godrèche Tippi Hedren
Michel Dupuy Riccardo Freda Mathias Gokalp Lisa Hérédia
André Dussollier Thierry Frémaux Marina Golovine Hergé
Jacques Dutronc Yves Frémion Daniel Goossens Hafsia Herzi

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Jacques Higelin Nicole de Kerguenec Alice Leconte Gérard Manset
Daniel Ivernel Georges Kiejman Patrice Leconte Georges Marchais
Catherine Jacob Barbara Kopple Annabel Le Doeuf Lisa Marie
Gilles Jacob Bernard Kouchner Christopher Lee Jacques Marquis
Edgar P.Jacobs Jacques Krier Claude Lelouch Bernard Martinand
Claude Jade Stanley Kubrick Thierry Le Luron Charles Matton
Benoît Jacquot Philippe Labro Valérie Lemaître Gabriel Matzneff
Just Jaeckin Francis Lacassin Georges Lemoine Dieudonné Mbala Mbala
Bertrand Jérôme Alain Lacombe Michel Lengliney Ed Medard
Marilyn Jess Dominique Laffin Allison Lenne Nadia Meflah
Jean-Pierre Jeunet Valérie Lagrange Pascale Lenne Claude Melki
Alejandro Jodorowsky Brigitte Lahaie Jean-Marie Le Pen Gilbert Melki
Alexis Jouffa Marc Laloux Anicet Le Pors Jean-Pierre Melville
François Jouffa Francis Lambert Francis Leroi Pierre Mendès France
Sylvie Jouffa Jonathan Lambert Véronique Leroi Bernard Menez
Gérard Jourd’hui Robert Lapoujade Serge Leroy Jacques Mény
Odette Joyeux Michel Lancelot Prune Lichtlé Jacqueline Mény
Gérard Jugnot Henri Langlois Lio Jiri Menzel
François Julien Arlette Langmann Fabrice Luchini Kad Merad
Rémy Julienne Georges Lannes Daniela Lumbroso Macha Méril
Charlotte Kady Michèle Laroque Roger Lumont Russ Meyer
Eric Kahane Carole Laure David Lynch Sylvie Meyer
Jean-François Kahn Dominique Lavanant Christine Mabillard Myriam Mézières
Boris Karloff Jean-Pierre Léaud Bernard Mabille Jacqueline Michel
Laredj Karsallah Paul Léautaud François Maistre Jean-Luc Miesch
Naomi Kawase Gérard Lebovici Léo Malet Claude Miller
Elia Kazan Auguste Le Breton Philippe Manœuvre George Miller

- 226 - - 227 -
Miou-Miou Dominique Noguez Sören Prévost Michel Rocard
Jean-Claude Missiaen Philippe Noiret Bernard Queysanne Pascale Rocard
Eddy Mitchell Hélène Nosten René Quinson Robert Rodriguez
Danièle Mitterrand Marika Nosten Martine de Rabaudy Eric Rohmer
François Mitterrand Amélie Nothomb Nicolas de Rabaudy Jean Rollin
Frédéric Mitterrand Hubert Hyssen Jean Rabinovici Les Rollinstones
Serge Moati Bulle Ogier Patrick Rambaud Marcia Romano
Eugène et Marlène Moineau Jean Ollé-Laprune Fanny Remi Jean-Claude Romer
Jean-Pierre Mocky Claudie Ossard Bertrand Renard Pierre Rosanvallon
Moebius Ovidie Fabienne Renault Serge Rousseau
Michel Mohrt François Ozon Jean Renoir Philippe Rouyer
Edouard Molinaro Betty Page Jacques Renoux Jacques Rozier
Yvonne Monlaur Christine Pascal Alain Resnais Raul Ruiz
Yves Montand Jean-François Rauger Florence Rey Winona Ryder
Chantal Montellier Fabienne Pascaud Jean-Michel Ribes Patrick Sabatier
Gérard Mordillat Alain Paucard André-Paul Ricci Robert Sabatier
Nanni Moretti Jean-Jacques Pauvert Claude Rich Françoise Sagan
Etienne Mougeotte Evelyne Perdriel Catherine Rich Chloé Sainte-Marie
Elisabeth Moulinier Georges Perec Alain Riou Gilbert Salachas
Luc Moullet Anne-Marie Philipe Pierre Rissient Georges Sanjak
Robert Mulligan Didier Philippe-Gérard Jacques Rivette Fernand Sardou
Philippe Nahoun Maurice Pialat Alain Robbe-Grillet Michel Sardou
Bernard Nauer Jeanne Planche Catherine Robbe-Grillet Nicolas Sarkozy
Charles Nemes Benoit Poelvoorde Yves Robert Albertine Sarrazin
Gaspar Noé Patrick Poivre d’Arvor Maximilien de Robespierre Tura Satana
Noël-Noël Roland Portiche Cyril Robichez Claude Sautet
Chantal Noetzel-Aubry Patrick Préjean Michel Robin Joshka Schidlow

- 228 - - 229 -
Alain Schlockoff Alain Tanner Françoise Vatel
Barbet Schroeder Danis Tanovic Alain Venisse
Patrick Schulmann Quentin Tarantino Jean-Daniel Verhaeghe
Robert Scipion Jacques Tardi Gilles Verlant
Martin Scorsese Aldo Tassone Henri Veyrier
Dominique Segall Bertrand Tavernier Guy Vidal
Philippe Séguin Gaspard Ulliel Jean Vilar
Joël Séria Serge Ulliel Jacques Villeret
Coline Serreau Robert Taylor Eric Vincent
Jean-Louis Servan-Schreiber Pierre Tchernia Christian Vincent
Sheila Frank Ténot Michel Volatron
Martin Scorsese Elisabeth Teissier Voltaire
Joël Séria Philippe Tesson John Waters
Claude Sérillon Pascal Thomas Hervey Weinstein
Yves Simon Roland Topor Orson Welles
Dominique Simonot Pierre Trabaud Zara Whites
Catherine Solano Marie Trintignant Ariel Wiezman
Agnès Soral Nadine Trintignant Coraly Zahonero
Béatrice Soulé François Truffaut Franco Zeffirelli
Steven Spielberg Jean Tulard Zouzou
Robert Stack Roger Vadim
Alan Stivell Fanny Valette
Stone Manuel Valls
Bernard Stora Anne Vanderlove
Bob Swaim Jean Van Hamme
Hans-Jürgen Syberberg Agnès Varda
Radovan Tadic Sylvie Vartan

- 230 - - 231 -
Solution de la devinette :
uodraS lehciM

© Gérard Lenne - 2016


Conception graphique - réalisation :
Guillaume Mény