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Presses Universitaires de France

KANT ET SWEDENBORG
Author(s): Henri Delacroix
Source: Revue de Métaphysique et de Morale, T. 12, No. 3 (Mai 1904), pp. 559-578
Published by: Presses Universitaires de France
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Accessed: 28-10-2015 22:49 UTC

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KANT ET SWEDENBORG

« Swedenborg, écritTundesbiographesde l'illustrevisionnaire,,


c'est le surnaturel en facede la critiquedu xviiiesiècle.» Et, en
effet, Swedenborgapporteau xvniesiècle quelques faitsqui
si
semblent au premier abordanormaux, sinonsupranormaux, et un
système quiprétend les expliquer,s'il fournit à la foisl'expérience
et la doctrined'unecommunication continueavec le mondedes
le
esprits, plusgrand des philosophesdu siècle,celui qui person-
nifiela critique,en a faitle typedu voyantet du fantaste,et a
entrepris de l'expliquer,c'est-à-dire de le rameneraux lois ordi-
nairesde la naturehumaine.D'autresque Kant,Herderet Wieland
pourne citerque ceux-là,Herdersurtout avecuneraresagacité,se
sontappliquésau cas Swedenborg. Maisce n'estpointSwedenborg,
c'estKant,ou du moinsson attitudeà l'égardde Swedenborg que
nousavonsen vue danscettebrèveétude.L'ouvrageque Kantlui
consacre,les Rêvesd'unVisionnaire, marquentun pointimportant
de la penséekantienne.A traversSwendenborg le voyantet le
doctrinaire, Kant vise la métaphysique de l'école wolfienne;il
travailleà montrerque les Arcana cœlestia renferment au fond
la mêmedoctrine le
que dogmatisme métaphysique enseigneavec
tantd'assurance;et que, cettedoctrine admise, du moinsson
ou
la il
pointessentiel, notiond'esprit, devientaisé d'y faireentrerla
possibilité d'unecommunication extraordinaire avecle mondeimma-
tériel;de sortequ'entreles rêveursde la raison,commesontWolff
et Crusius,etle visionnaire dogmatique commeSwedenborg, il n'y
a que la différence de l'hallucination. Or l'hallucination s'explique
commeun troublede la sensibilité;et le rêvede la raisoncomme
un troublede l'intelligence, qui s'exercesans contrôle, sans avoir
prisconsciencede son mécanismeet partantdes limitesde son
action.Ramener la métaphysique des hypothèses sans fondement à
la sciencedes limitesde la raison,de l'usagedogmatique à l'usage

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560 REVUK DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

critiquede l'intelligence,
telleestla conclusion qu'imposel'examen
des systèmes dogmatiques. On voit se dessinerdès cetteannée1766
la penséemaîtresseet le plande l'idéalismecritique.Jusqu'àquel
pointet sousquelleformeprécisey sont-ilsmarqués;quellessont
les influences qui ont conduitKantà cette conceptionnouvelle ;
est-cel'évolutionspontanée de son ou
esprit, bien, comme quelques-
unsl'ontpensé,la méditation de DavidHume?Nouslaisseronsde
côtéces questionsqui intéressent du kantisme
l'histoire en général;
nousne chercherons point comment se présente en 1766 la pensée
de Kant,dansson rapport avecses ouvragespasséset son système
à venir.Nouslimitonsnotreétudeà son titre; nous mettons au
premierplan l'examencritiquedes faitsextraordinaires et des
ouvragesde Swedenborg auquel Kanta consacréà peu près trois
années d'examen (1763-1766);et nous ne feronsintervenir la
critique de la en
Métaphysique généralque par rapportà ce
problèmeparticulier. Nous traiterons ainsi un problèmepréciset
strictement délimité,parmi les problèmes nombreux que présente
au « Kantforscher » cetteannée1766.
+

Ce sontles faitsmerveilleux que par toutel'Europeon attribuait


à Swedenborg qui ont attirésur luil'attentionde Kant.
la
Depuis visionqui, en 1743ou en 1745,avaitsi profondément
modifiésa vie et son esprit,Swedenborg s'étaitdétournéde ses
occupations ordinaireset dessciencesterrestres, pours'occupertout
entierà un commercecontinuavec les espritset aux arcanesdu
mondecéleste1.Sa nouvelleréputations'étaitviteétablie.Une
lettredu généraldanoisTuxen2prouveque dès 1747Swedenborg
passaitpourvoirhabituellement les espritset qu'on lui en deman-
daitdes nouvelles.11ne parlaitpas lui-mêmede ses communica-
tions.Il se bornaità les noterdans sonjournalet dans ses livres:
mais,sollicité,il ne se refusaitjamaisà répondre et à donneraux
vivantsles renseignements qu'ils demandaient surles morts.Mais
c'est seulementà partirde 1759 que troisfaits,en apparence
inexplicables, vinrentdonneraux visionsantérieures le caractère
d'évidence qu'ilssemblaient posséderpleinement.
d. Träume eines Geistersehers,2e éd., Hartenstein,p. 362.
2. Matter,Swedenborg,p. 107.

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H. DELACROIX. - KANT ET SWEDENBORG. 561

Dans une lettredu 10 août 1763 à Mllede Knobloch1, Kant


expose les résultats de son enquête personnelle sur ces événe-
ments.Sa lettreestuneréponseaux questionsde cettedemoiselle 2
qui, selontouteapparence,informée des facultés- merveilleusesde
Swedenborg par Kant lui-même3, avait interrogé sur ces faits le
philosophequ'elle en savait A
préoccupé4. coup sûr, ce ne sont
pointces questions, ni d'autresdu mêmegenre,qui ontprovoqué
l'enquêtede Kant.Noussavonsque plusieursamisl'ontassaillide
questionsau sujetde Swedenborg, etc'esten partiepourse débar-
rasseren une foisde leurssollicitations qu'il écritles Rêvesd'un
Visionnaire*. ce
Mais qui avait mis sa curiosité en éveil, c'est le
récitdirectd'unofficier danois6,sonamietsonauditeurd'autrefois,
qui avait apprisà la table de l'ambassadeur d'Autriche à Copen-
hague,par unelettre de l'ambassadeur de Mecklembourg à Stock-
holm, l'entretien de
singulier Swedenborg avec la reinede Suède.
La valeurde ces témoignages (l'ambassadeurde Mecklembourg
disaitavoirététémoinde la scène et la nouvellequ'il donnaitétant
1. Borovvski, Darstellung des Lebensund Charakters ImmanuelKants,p. 211;
Kantsgesammelte Schriften, éditionde l'Académiede Berlin,X, p. 40. La date
4763doitêtremaintenue : Io contreBorowski,qui donne1758(or tousles évé-
nementsrelatésdans cettelettresontpostérieurs à 1758;l'excusede Borowski
est que Kantne date qu'un seul de ces événements, l'incendiede Stockholm et
de façonerronée,puisqu'ille meten 1756et qu'il est de 1759,commeil rectifie
lui-mêmedans les Rêvesd'un Visionnaire); 2° contrele Swedenborgien Tafel:
Supplement zu KantsBiographie, 1845,qui propose1768avec l'intention de faire
bénéficier Swedenborgde la différence de ton qu'il y a entrela lettreet les
Rêvesde 1766;ce dernierouvrageestnetet sévère,au lieuque la lettreest moins
affirmative; si elle était postérieureKant serait donc revenude sa sévérité.
L'antériorité desRêvesd}unVisionnaire est impossibleà soutenir.Le seul examen
des deux textessuffità écartercette hypothèse.Dans la lettreKant ne sait
riende la doctrinede Swedenborg;dans Träumeil a lu les Arcanacœlestia.
KunoFischer,Kant,I, 272et suiv.,a établide façonirréfutable la date 4763.La
preuveflagrante que la lettreest antérieureà 1764est que, cette année même,
M"cde Knoblochest devenueMroo de Klingsporn.
2. A la finde la lettre(Kantsges.Schriften), X, 45, Kantse déclareprêtà lui
écrirede nouveau,parce qu'elle est pour longtempsencoreà la campagneet
qu'ils ne peuvents'expliqueroralement.Il est donc probableque sa lettrequ'il
a longtemps différée (p. 40),est une réponseà une lettre.
3. Mllede Knoblochconnaîtl'entretien de Swedenborg avec la reinede Suède
(p. 42) et Kant ne la lui racontepas; en revancheil lui racontecommedes
nouveautés, l'histoirede Marteville et l'incendiede Stockholm.Il est à peu près
certaindu resteque c'est Kantlui-même qui a appris cet entretienà Mlldde
Knobloch,oralement ou par lettre;j'appuie cettehypothèse sur la ligne 29 de
la page42.
4. P. 41, lignes8 et suiv. Ce sontdes faitset non pas l'opinionde Kantque
cettedemoisellesollicitealors; voirp. 45, ligne25.
5. Lettresà Mendelssohn, Kantsges. Schriften, X, p. 65, ligne19, et p. 66,
ligne31. Cf.Träume,326.
6. Kants ges. Schriften,p. 41, ligne 31.

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562 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

publiquele démenti eûtétéfacile)ne semblait pas permettre qu'on


se réfugiât dans une aveugleincrédulité : d'où la nécessitéd'une
enquêteapprofondie. Les questionsdes amissontvenuesquand ils
ontsu où se portaitcetteenquête;ellesne Tontpas provoquée*.
Quandil appritl'histoirede Swedenborg avec la reineUlrique,
c'estla valeurdes témoignages et non le caractèremerveilleux de
l'événementqui pouvait seule fixerson attention;car en fait
d'histoiresmerveilleuses, il inclinait partempérament àia négation,
nonqu'illes estimât impossibles (que savons-nous de la natured'un
esprit?),mais de
parcequ'ellesmanquent preuves,parce qu'elles
sontinintelligibleset inutiles,parcequ'elles présentent un grand
nombrede tracesd'impostures et d'excessivecrédulité.C'estbien
l'attitude
requisepouraborderces étranges phénomènes 2.
Pourne pas opposeraveuglément au préjugédes apparitions et
des visionsle préjugéd'uneincrédulité systématique, il se décidaà
une enquête: lettreà l'officier danoisavec un plan de questions
méthodiques; réponsede l'officier, confirmation, nouvellesauto-
rités,conseild'écrireà Swedenborg. Kant écrit et faitremettre sa
lettreen mainpropreà Swedenborg;promessede réponse,mais
sans effet.Surces entrefaites il faitconnaissance d'unAnglaisdis-
tinguéqu'il charge d'une enquête détailléeà Stockholm même;les
témoignages de Stockholm sont confirmatifs. C'est bien autre chose
cet
quand Anglais visite en
Swedenborg personne : un homme rai-
sonnableet du monde,un savantauteurde nombreux écrits,qui
ne se cache pointde ses dons merveilleux, en cite des preuves
notoires,et promet unécritoùtousces phénomènes étrangesseront
au
exposés grandjour et où la lettre de Kant recevra parconséquent
sa réponse.Ce livreKantl'attendavec impatience, fautede pou-
voirconduirepersonnellement son enquête;ses dispositions sont
prisespour le recevoirsitôt sorti despresses. Il neparaîtra jamais3.
1. J'aitenuà établirque la curiositéde Kanta étéspontanée; la lettreà Mllede
Knoblochne laisse,selonmoi,aucundoutesur ce point.La curiositéde Mup de
Knoblocha été miseen éveil par Kant.C'estKantlui-même qui lui a donnéla
premièreversionde Phistoirede la reineUlrique,aprèsquoi elle demandede
nouveauxrenseignements.
2. Kantsges. Schriften, X, p. 41, ligne 13. Kant tientà exposerà M110 de
Knoblochl'état d'espritdans lequel il a abordé son enquête.Voir pourtantla
lettreà Mendelssohn, p. 66. Kantnotechezlui-mêmeun légerpenchantà croire
à une histoirede ce genreet à admettrel'exactitude des arguments théoriques,
sans se dissimulerpourtantles invraisemblances des faitset le caractèreirra-
tionnelde la doctrine.
3. A défautde ce livrenousavons,surl'untoutau moinsdes faitsmerveilleux,

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Au pointde vue des faits,Kant en est au mêmepointen 1766


qu'en 1763i. La premièredivisionde la deuxièmepartiedes
Träumene contientque les trois faitsrelatésdans la lettreà
Mllede Knobloch,sans nouveauxdétails; au contraire, et nous
verrons pourquelle ils
raison, sont de
présentés façonplus sèche et
plusbrève. AprèsTenquète dont il donne les résultats
danssa lettre
du 10 août1763,il ne sembledoncpas que Kantaitrienapprisde
nouveausur les faits merveilleux attribuésà Swedenborg2;en
revanche il connaîtmieuxsa personnalité etsa vie,commele prouve
le portrait qu'il tracede il
Swedenborg; a lu sonprincipalécrit.
Enfinsa curiosité a passédes faitsà la doctrineet de la doctrine à
unethéoriegénéralesurla métaphysique.
Nous ne donneronsqu'un rapiderésumédes faitsretenuspar
Kant.Le lecteurcurieuxles trouveraplus abondamment dansles
sourcescitées.Le premier 3 est
et la chronologie
pourl'importance
sur l'entretienavec la reineUlrique,le témoignage personnelde Swedenborg;
nousle citeronsplus tard.Swedenborgracontaitvolontiers, quand on l'inter-
rogeait,ses entretiensavec les esprits; mais il n'en faisaitpointparade et
n'éprouvait pas le besoinde mettreen reliefleurcaractèremerveilleux. « II ne
fautpas regardercela commeun miracle,écrivait-ilen 1771au landgravede
Hesse; ce ne sont que des témoignagesque j'ai été introduit par le Seigneur
dans le mondespirituelquant à monespritet que je parleavec les espritset
les anges.» Matter, p. 331.o. c. Swedenborg, obsédépar la penséede sa mission
religieuse,par la réformedu christianisme et la fondationde l'Église de la
NouvelleJérusalem, constamment assaillidu rested'hallucinations
confirmatives
de ses idées dominantes, n'a pas jugé nécessairede chercherà établirces faits
par le menu,ils n'étaientpourlui que des témoignages;la véritablepreuvede
la doctrine,c'étaitla nouvelleEglise.
1. Peut-être
de 1763à 1766Kanta-t-ilappris quelques nouvelleshistoires;
on pourraitinterpréter ainsi un textedes Traume,Hartenstein, 2e éd., H, 362,
ligne27; en toutcas il ne les tientni pourimportantes, ni pour accréditées,
(Pourle textede Traume,il est entenduque c'estla 2e éd. Hartenstein, vol. II,
que nous citeronstoujours.)
2. PourquoiKant n'a-t-ilpas poursuivipersonnellement cette enquêtequi
semblel'avoirvivementintrigué?Pour la réponse,voir Traume,365,ligne20.
Celui qui estimedes histoiresde ce genre suffisamment importantes, qui a
de l'argentet n'a riende mieuxà faire,pourratoujourspartiren voyagepour
une enquêtede cettenature;ainsi troisconditionsauxquellesle philosophene
croitpas satisfaire.Pource qui regardela seconde,il semblequ'il ait regretté
longtempsles sept livresque lui ont coûtéles Arcanacœlestia.Swedenborg
distribuaitvolontiersses livres,mais surtoutaux gens d'Église.Matter,286.
Nous savonsqu'en 1766 il a adressé deux exemplairesde son Apocalypseau
cardinalde Rohan; voirMatter,252.
3. Dans la lettre,44, ligne 11, Kant semble attribuerune importanceplus
grandeà l'histoirede l'incendiede Stockholm.Dans Traume,au contraire,
p. 363, cetteimportanceparaît moindre,et sans lui concéder,commepour
l'histoirede Marteville d'autregarantie: « als die gemeineSage, derenBeweis
9ehrmisslichist » il insistesur la valeurdes témoignagesquant à l'histoire
de la reine Ulrique.L'histoirede l'incendiede Stockholma du reste perdu
beaucoupde détailsen passantde la lettredans Traume.Le motchronologiese

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564 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

l'entretiende Swedenborg avecla reinede SuèdeUlrique.La reine,


personne d'une grandeintelligenceet d'unevive perspicacité, très
portéeau doute sur les histoiresde ce genre,avait désirévoir
Swedenborget, après quelques questionsqui tendaientplutôtà
s'amuserde ses imaginationsqu'à connaître des nouvellesde l'autre
monde, l'avaitchargéd'unecommission secrèterelativeà soncom-
merceavec les esprits. « Au bout de quelquesjours Swedenborg
revintavecla réponse,qui étaitde tellenatureque la princesse, de
sonpropreaveu,tombadans le plusgrandétonnement, puisqu'elle
étaitexacteet telleque Swedenborg n'avaitpu l'apprendred'aucun
hommevivant'. »
En secondlieu Swedenborg auraitfaitretrouver à Mmede Marte-
ville,peu de tempsaprèsla mortde sonmari,uneimportante quit-
tancedissimuléedans une cachette, que le défunt lui-même aurait
indiquéeà Swedenborg 2.
rapporteà Kant.L'histoirede la reineUlriquea lieu en 1761,par conséquent
aprèscelle de Tincendie.Mais c'est la premièreque Kant ait connueet c'est
elle qui a piqué sa curiositéet provoquéson enquête.
1. Traume,p. 362. Il s'agissait d'une communication pour le frèrede la
princessemort récemment.Voir Matter,Swedenborg,p. 171. L'histoireest
attestéeet dans des termesassez semblablespar Swedenborglui-mêmeà
deuxreprises: Io Récitfaitau généraldanoisTuxen(in Tafel,Recueilde docu-
mentsconcernant la vie etle caractèred'Emm.Swedenborg. Tubingue,1839-1842,
t. I, p. 32); 2° Lettrede Swedenborg au landgravede Hesseen 1771; voirMatter,
p. 331. Nous avons égalementle récit de la reineau comteHœpken,et à
Thiébaull,membrede l'Académieroyalede Berlin (Souvenirsde 20 ans de
séjourà Berlin,p. 254; Paris, 1804,2 vol.). L'étudedétailléede ces différents
témoignages donnedes résultatsbien curieuxque nous ne pouvonscommu-
niquerici; bornons-nous à direqu'ils concordentdans les grandeslignes,sans
qu'ils s'accordent pourtanttoussur le faitque le messagedu princede Prusse
n'auraitpu êtreconnupardes voies naturelles.Pour l'interprétation de cette
histoirepar une fraudeconscienteou inconscientede Swedenborg, il y a le
récitdu chevalierBeylen,lecteurde la reinedouairière,et du pasteurGambs.
VoirMatter,p. 184et 189.Certainsfaitsde la vie de Swedenborg (Matter,p. 283)
montrent chez lui une tendanceà donnerun aspect merveilleuxà certaines
nouvellesqu'il peut savoir naturellement. Du vivantmême de Swedenborg,
certainsde ses amis regrettaient, comme l'avait fait Kant,qu'il n'eût point
racontépubliquementpar écrit,et exposé publiquementà la critiquedes
témoinsencorevivants,ces histoiresextraordinaires. VoirMatter,p. 287.
2. L'histoirede Mrac de Martevilles'est évanouiedevantla critique.Il est
avéré par le témoignageécrit (1775)du second maride Mme de Marteville, du
générald'E..., qu'il s'agit seulementd'une coïncidenceassez curieuse.C'esten
rêve que Mmede Martevillea vu son mari lui indiquerl'emplacement de la
cassette: fait d'hypermnésie donton trouveaisémentdes exemples.L'inter-
ventionde Swedenborggrossiepar la légendes'est bornéeà ce faitque le matin
de ce rêveet sans en avoirencorerienappris(?) il auraitracontéà Mme de Marte-
villequ'ilavaitvu,la nuitprécédente, plusieursespritset,entreautres,M.de Mar-
tevillequiserendaitauprèsdesa femmepourlui fairefaireunedécouverte impor-
tante;voir.Matter,p. 153.Ce documentde premièreimportance qui prouveque
nous rencontrons ici une légendeet non un faitanormal (de quelque manière

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H. DELACROIX. - KANTET SWEDENBORG. 565

outreces deuxfaitsqui s'expliqueraient


Enfin, selonSwedenborg
par une communication avec les esprits morts,la perception
des à
distance*,depuisGothenbourg, de l'incendie
deStockholm en 17592;
l'incendieétaitsurvenuun samedietavaitété perçuce jour même
parSwedenborg qui l'avaitannoncésurle moment à plusieursper-
sonnes: la nouvellen'enparvint à Gothenbourgque le mardi3.
« Was kan man gegen die Glaubwürdigkeit
dieser ßegenbenheit
anführen*? Ainsis'exprimeKantdans la lettreà Mllcde Knobloch.
On ne sauraitvoir dans cettephraseun acquiescement; c'est
seulementune formuled'embarras;le philosophene paraîtpas
presséde donnerson jugement;du restec'est surdes faitsqu'ila
étéconsulté; sonopinionpersonnelle il la tientà la disposition de sa
correspondante si elle la réclame 5. Dans les Rêves l'attitude de
Kantestpluscomplexe. Il ne se faitpointscrupulede rapporter de
telscontesau lecteur éclairé,puisqueaprès tout il se laisse tousles
joursberner parlescontesde la métaphysique. A chacunde démêler
la partd'erreuret de véritéque renferment ces histoires6. Ce qui
faitleurforcec'estqu'ellesrépondent toutesà unetendance profonde
de l'âme humaine,plus encorequ'ellesne reposentsurdes argu-
mentsde fait.L'espérancedu futur, le désirde la vie à venir,nous
fait croirevolontiersles histoiresd'espritsou du moins nous
empêchede leurdénierrésolument toutecroyance, dansl'ensemble,
alorsmêmeque nousne pourrions nousretenir de les révoqueren
doutechacuneenparticulier. Ainsise trouvent expliquésparunedis-
positionessentiellede la naturehumainele retoursi fréquent, et
qu'on l'entendedu reste) rend inutiles des explicationscomme celles de
du Prel,Zukunft, 1896,ou Michaelis,ibid.
1. Communication avecles âmesdes morts,communication avecdes personnes
vivantà de grandesdistances,perceptionà distance;en termesmodernes:
spiritisme,télépathie, tels sontles phénomènes
télesthésie, extraordinaires que
présentela vie de Swedenborg.
2. Kant place le fait à la finde 1759. Träume,363. La date réelle est le
19juillet1759.
p. 44. ¡räume,p. 363.Le silencede Kant,dontlenquêtea été longue
3. Lettre,
et minutieuse, autoriseàtenirpourapocryphes certaineshistoiresque l'on trouve
attribuéesà cettepériodede la vie de Swedenborg;par exempleJungStilling
prétend{Taschenbuch von 1809),que Swedenborg, en 1762,à Amsterdam, aurait
vu à distance,au momentmêmeoù il s'accomplissait, l'assassinatde PierreIII
dans la prisonde Ropcha.Aucunécrivaincontemporain ne cite ce fait;on ne
le trouvenullepartindiquépar Swedenborg:enfins'il avaiteu coursvers1762,
nous le trouverions trèsprobablement soit dans la Lettrede 1763,soit dans le&
Träume.
4. Lettre,p. 45.
5. Lettre,p. 45,ligne26.
6. Träume,p. 364.

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l'adoption constante et passionnéede récitsde ce genre1.Maiscette


condition nécessaire n'estpointsuffisante; onconstruit des systèmes
pourrendreplausible cette croyance;derrière les histoiresd'esprits
il y aune doctrine des esprits, unephilosophie quis'efforce d'établir
la possibilité d'événements de ce genre.Raisonet sentiment s'unis-
sentpouraltérerla réalité.L'attitude naturelleetdu senscommun
au contraire est d'expliquer tousces phénomènes bizarresparl'il-
lusionet l'erreur, au lieud'admettre uneespèced'êtres(les esprits)
quine tombent pointsousle sens2.Il fautdoncexaminer la doctrine
en mêmetempsque les faits.Cetexamenmontrera la
que doctrine
la
des esprits, pneumatologie n'est qu'une immense fiction,un
capriceirraisonnéde la raison;il n'y a pointà s'étonnerqu'elle
rendeintelligibles certainsphénomènes vraisou prétendus : onpeut
aisémentrendreraisonde toutquand on suppose à volontédes
activitéset des lois. La critiqueréduità néantla doctrine: quant
aux faits,commeils ne se laissentpas rameneraux lois ordinaires
de l'esprit,et qu'ilsne manifestent par conséquent qu'un désordre
dans le témoignage des sens,on n'a pas le droitde les admettre;
ces expériences désordonnées ne peuventservirà fonderune loi
de l'expérience 3.
Mais en même tempsKant découvraitune parentésingulière
entrela doctrinede Swedenborg et la classiquemétaphysique de
Wolf.L'uneetl'autre,au fondelles reposent surle mêmeprincipe
la notiond'espritet déduisentde ce principetouteune philosophie
par de là l'expérience,la théoriedu mondeintelligible; la seule
différence est que Swedenborg croità une communication réelle,
empirique entre le monde sensible et le monde intelligible, alors
que dans la métaphysique ordinaire la seulement
possibilité de ce
est
commerce supposée. C'est donc le de
problème la valeurde la
métaphysique en généralque Tontrouveen creusantl'histoire etla
doctrine de Swedenborg. Ce qu'onyvoitd'extravagant et de fantas-
tiqueestaussibienmarquéchezWolff etchezCrusius.Le problème
que Swedenborg à la
posait pensée de Kant en1763s'estdoncsingu-
lièrement élargi. Dès 1766 Kant réfute et abandonne à toutjamaisla
métaphysique de l'école leibnizienne, extension dogmatique de la

1. Träume,p. 357.
2. Ibid.,p. 358.
3. Ibid.,p. 377et suiv.; sans compterque,malgrétout,leurvaleurhistorique
est gravement suspecte;ibid.

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connaissance, œuvred'uneraisonirréfléchie etcurieuse, à la recherche


des propriétés cachées des choses : la vraiemétaphysique est la
sciencedes limitesde la raison; elle ne donnepas de nouvelles
connaissances, maiselledissipedes illusionset des erreurs. Dansle
cas dontil s'agit cetteméthodene nous apprendrienquantaux
esprits;maisellenousapprendque nousne pouvonsriensavoirdes
esprits;elle nous ramènesur le sol de l'expérience et de l'action
efficacel.
Nousnoussommesinterditde rechercher l'évolution et l'origine
de cette doctrine, qui va devenirla doctrine critique;l'histoire de la
penséekantienne de 1762à 1766,l'étudede l'influence de Newton,
de Rousseauet de Humesonthorsde la questiontelleque nous
l'avonsposée. Mais on ne comprendrait pas l'attitudede Kantà
de
l'égard Swedenborg en 1766 si l'on n'avait présente à l'espritla
considération précédente. Aprèsla lettreà Mllede Knobloch, Kant,
informé par son ami anglaisde l'existencedes œuvresphiloso-
phiquesde Swedenborg 2,a trompé sonattente dunouvelécritpromis
le
par Visionnaire, en faisantvenir de Londres,au prixde sept
livres,les Arcanacœlesiia.Il s'est misà les lire3et,sousle fatras
d'unethéosophie singulièrement scolastique, il a trouvéunedoctrine
qui lui était bien connue et dans laquelle il avait étéélevé; peut-
êtrela parentéde la métaphysique officielleavecla théosophie swe-
denborgienne a-t-ellecontribué à l'en dégoûterdavantageet plus
vite.En mêmetempsson attention étaitattiréeversles désordres
de l'intelligenceetde la sensibilité
; l'étudeduProphète auxchèvres4
le faisaitécrire,en 1764,ses Maladiesde la lêie0,où il étudiele
délireetl'hallucination. Swedenborg rentrait dorénavant de parses
visionsdansuneclassebienpeupléeetbienconnue,celledes hallu-
cinés,et parsa doctrine danscelledes métaphysiciens. Kanttenait
dès lorsle doubleprincipe directeur de sa vieetde sa pensée.Pressé
parles questionsd'amiset inconnus, un peu pourse vengerde la

i. Traume,p. 375.
2. Lettre,p. 43. Il ne semblepas que l'ami anglais ait tenu sa promesse
d'envoyerà Kant« in Kurzem» quelques-unsdes écritsde Swedenborg, puis
qu'il a dû fairevenirde Londresà ses fraisles Arcanacœlestia(publiésde
1749à 1756).
3. Avecl'espoird'y trouverde nouveauxfaitsgarantispar des témoignages,
les visionsparticulièresdontle livreest rempli(auditaet visa) ne se prouvant
pointpar elles-mêmes.
4. Borowski,2Ub; huno Fischer,2(32.
5. Versuchüber die Krankheitendes Kopfes, 1764.
Rev. Méta. T. XII. - 1904. 38

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568 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

lectureet de l'achatd'un groslivre' un peu aussi pourrompre


officiellement avecla métaphysique2, cetteerträumte Wissenschaft,
il publieau débutde 1766les Rêvesd'unVisionnaire 3.
Le plan des Rêvesd'un Visionnaire ne se justifiepas si l'on
n'a pas présentes à l'espritdeuxconsidérations. En effet il semble
que Kant, traitant de dût
Swedenborg, exposer d'abord les faits,
puis la doctrine;puis la rapprocher commeil lui convenaitde la
doctrine de Wolff etla critiquer ensuite.Orl'examendes faitset de
la doctrine de Swedenborg sontreléguésdansla secondepartieet
Kantne les abordequ'aprèsavoirtraitéde la notiond'espriten
général,de la geheime Philosophie qui établitla possibilitéd'un
commerceavec les esprits,et de la gemeinePhilosophiequi
expliquepar les illusionsdes senset de la raisonla croyanceà ce
commerce. La seule étudedu plan de l'ouvrageétablitmanifeste-
mentque le cas de Swedenborg est passé au secondplanet ne va
plus servir que d'illustration et d'exemple à une thèseplus géné-
rale.Kantreconnaît que le lecteur qui chercheraitdans son livre
uneréponseau problèmeposé auraitle droitde se plaindrepuis-
qu'onle ramèneà la finau pointd'incertitude où il étaitd'abord.
Lui-même, s'il n'avaiteu une autreintention, auraitperduson
temps. « Allein ich hattein der That einen Zweck vorAugen,der
mir wichtiger escheint, als der welchen ich vorgab,und diesen
meineich erreicht, »
zu haben1". Cette fin plus importante c'est
l'idéed'unemétaphysique critiquequi ñxeà la raisonses limites;
enmômetempsqu'elledétruit d'uncouplesprétentions de la raison
dogmatique elle offre une méthode généralepour résoudre le caspar-
ticulierde Swedenborg, puisqu'ellepermetau lecteurde se débar-
rasserde toutesles recherches inutilessurune questionwozudie
datain einerandemWelt,als in welcher er empfindet, anzutreffen
sind*.11 n'y a pas lieu d'opposeraux arguments rationnelsde
1. Ti'aüme, 326et 375.Lettreà Mendelssohn,p. 66.
2. Traume, 375,ligne20.- Lettreà Mendelssohn, p. 67,il regarde« mitWieder-
willenja miteinigemHasse », toutesles constructions en l'airde la métaphy-
sique du temps.
6. Irailme eines Geistersehers, erläutertdurch,lraüme der Metaphysik,
petitin-8''Königsberg, 1766(Anonyme); voirpourles éditionsAdickes,German
KantianBibliography, Boston,1896,p. 14. Le 7 février1766,Kantannonceà
Mendelssohn qu'il lui a envoyépar la poste « einige Träumerei», Kantges.
Schriften, p. 65.
4. Traume,375.
5. Ibid.,376.« Ich habealso meineZeit verloren, damitich sie gewönne.Ich
habe meinenLeserhintergangen, damitich ihmnützte.»

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H. DELACROIX. - KAINTET SWEDENBORG. 569

Swedenborgdes contre-arguments rationnels;l'antithèsen'aurait


pas plus de valeur la
que thèse; toute sonutilitéseraitde la teniren
échecl. Aucontraire, en se plaçantdansl'attitude critiqueà l'égard
à la foisde la thèseet de l'antithèse, on se débarrasseà la foisde
l'uneet de l'autre.La philosophie revientdu possibleimaginaire au
réel donnédans l'expérience.Enfinles faitseux-mêmesne se
peuventjuger que par l'expérienceet ne peuventédifierqu'une
expérience : on n'a pas le droitd'éleversur eux une doctrinequi
transgresse l'expérience, nonplusqu'onn'a le droitde les admettre
commephénomènes bienfondés,s'ils ne sont pas d'accordavec
l'expérience en général2.
En dehorsde cetteconsidération toutelogiqueil enestuneautre
qui nous explique certains défauts du plan des Rêves; Kant les
a faitimprimer feuilleà feuillesans prévoirtoujoursce qu'il fau-
draitmettre d'abordpour préparerla suite; certainséclaircisse-
ments,certainessuitesontétéomisparcequ'ils auraientalorsété
placésà faux3.
Ainsila ressemblance entreles idées directrices du systèmede
Swedenborg et certains postulats de la
fondamentaux métaphysique
a si vivement frappéKantqu'il ne voitplus dansle premierqu'un
cas particulier de la geheimePhilosophie aisémentréductibleau
schémacommun.Aussi trace-t-ild'avancece schéma,traite-t il
de en
d'abord la question généralpours'appliquer ensuite à Swe-
denborgenparticulier et dégagerde sa philosophie les propositions
qui la ramènent, si étrange et individuellequ'elle paraisse, à une
autreplusgénérale.Ce n'estpas un artifice d'exposition, que cette
préséance donnée à la « partiedogmatique » sur la partiehisto-
rique; ce n'estpas pourprévenir le lecteuret le gagnerd'avanceà
la doctrine, puisquedans cettepremièrepartiedéjà le secretest
éventéet que Kanty a démasquésa posilion4.C'est simplement
que dansl'espritde Kantle générala prisle pas surle particulier;
1. Cetteidée sur laquellesera fondéeidiDialectiquetranscendentaie est pré-
sentéede façontrès nettedans Traume.Toutela différence est que thèse et
antithèse,égalementpossibles,n'ont ni l'une ni l'autreriende nécessaire.Il
y a dansTraumed'autresgermesde la doctrinedes Antinomies;voir en parti-
a du restejoué un rôle décisif
culierles chapitresi et n. L'idée des Antinomies
dans la formation de la thèsede l'idéalitéde l'espace et du tempset dans la
Dissertationde 1770; voir BennoErdmann,Reflexionen Kants zur Kritischen
Philosophie,p. xxxvi.
2. Traume, p. 380.
3. Lettreà Mendelssohn,p. 68, ligne 20.
4. Träume,367.

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570 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

tantpis si le lecteureffrayé des invraisemblances de Swedenborg


rejettedu même la
coup métaphysique parente; tant pis si la méta-
physiqueest en mauvaisecompagnie. Le faitest flagrant;il faut
admettre danslesécritsde Swedenborg plusde sagesseet de vérité
qu'il ne semble ou
d'abord1, que c'est par hasardqu'il se rencontre
avec la métaphysique; maisen toutcas il se rencontre avec elle.
Cetaccordétonnant des divagations d'unvisionnaire avecles résul-
tatsde la spéculation la plusfineapparaîtmanifeste pourpeuqu'on
ait la tête bourréede métaphysique, commedans les tachesdu
marbreon peutvoirun tableau2.
Kantne poursuit pourtant pas cetteassimilation jusqu'au bout,il
n'extrait du fatrasdes 8 volumesin-quarto qu'il a lus que les thèses
les moinsdéraisonnables; c'estun extraitquelquepeu systématisé,
quoiquefidèle,qu'il nous offre3; les vues de détail,si singulières,
et devantlesquelles l'école de Wolff eût certesreculé,sontpassées
sous silence' II veutprouverau fond,que la notionmétaphysique
d'espritet de communauté d'actionentreles esprits,étantposée,
le système de Swedenborg est aussi vraisemblable que toutautre5,
et que ses thèsesfondamentales reposant au fond sur le mêmeprin-
cipe,se trouvent analoguesà cellesde la métaphysique tradition-
nelle.
Maisla différencecapitaleestque Swedenborg estun visionnaire
et que son systèmereposeau fondsur ses hallucinations. Il sort
Anschauen*,et c'est ce qui fait son origi-
aus einemfanatischem

1. Träume,367.
2. Ibid.,368.
3. Ibid., 374.
4. 373,ligne23.
5. Lettreà Mendelssohn, p. 65: « Wie ichdeun die Träumereyen des Schwe-
denbergs{sic)selbst,wennjemandihreTröglichkeit angriffe,mirzuvertheidigen
getraucte ».
6. P. 368, ligne 29. Le fanatique« Fanatiker(Visionär,Schwärmer)» est
« einVerrückter [halluciné]voneinervermeinten unmittelbaren Eingebungund
einergrossenVertraulichkeit mitden Mächtendes Himmels.>»Krankheiten des
Kopfes,p. 221.Jelis, il est vrai,dans les Reflexionen (R. 235,p. 69) : « Worauf
die Scheinbarkeiteiner metaphysischen Hypothese(Swedenborg)beruht?
Aufeinemintuituintellecluali nachderAnalogiedes Sinnlichen.» II semblerait,
d'aprèsce passage,que « l'intuitus » futla sourced'un systèmede
intellectualis
ce genre,alorsque, d'aprèsTritume, ce sont les « audita et visa >>,les erreurs
des sens,qui l'inspirent et l'alimentent;le systèmede Swedenborgreposerait
donc,d'aprèsTräume, nonpassuruneintuition analogueà l'intuition
intellectuelle
sensible,mais sur une intuition sensiblefausséeet pervertie.Jene crois pas
qu'uneréflexion isoléeet non datée puissefaireéchecà la doctrinede Träume.
Peut-être d'ailleurspeut-onentendrece texte: une intuitionintellectuelle qui
se modèlesur une intuitionsensible(laquelledans l'espèceseraiterronée).

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H. DELACROIX. - KANT ET SWEDENBORG. 571

nalité.Car si l'hommequi a son monde à lui, est un rêveur*,


nombreux sontles rêveursde la raison,c'est-à-dire les métaphysi-
ciens,ces visionnaires
de l'intelligence,
ces rêveurséveillés2;nom-
breuxaussisontles rêveursde la sensation, c'est-à-direles hallu-
cinés3;mais raresparmices derniersceux dontles illusionsdes
senssontcoordonnées au pointqu'ilsbâtissent surellesun système
ou un délirede cetteampleur4.Or chaquejour, en pleinétatde
veille,Swedenborg perçoitles visionsd'où il tirela matièrede ses
écrits5.
4. Träume,350,ligne2.
2. Ibid., 350, ligne 22 et dernièreligne.D'après Träume,le rêveurde la
raisonest un rêveuréveilléet biendifférent du visionnaireparl'originede son
illusion.En effetle rêveuréveilléest perdudans les chimèresde son imagi-
nationet n'a pointégardou n'a guèreégardà ses sensationsréelles: il suffirait
que leurintensitédiminuâtencoreun peu pourqu'il se trouvâtdans un véri-
tableétatde rêve; seul le contrepoids de la sensation,avecla consciencequ'elle
suscitede l'oppositiond'un dedans et d'un dehors,le retientd'y tomber.Au
contraire le visionnaire projetteses imagesdansle mondeextérieur. Träume, 351.
- Dans Krankheiten des Kopfes,p. 219,Kant ne faitpas cette distinctionde
terminologie et d'analyseet il appellel'halluciné« ein Träumerin Wachen ».
La distinction méritaitd'être faiteet l'analyses'est par conséquentaffinéeen
s'appliquantà Swedenborg.Kantmontretrèsbien,dans Träume, qu'il y a deux
modesde Träumerei selonque l'originede cet étatest la diminution d'intensité
de la sensation,par quoi l'imagese trouverenforcée du mêmecoup,ou l'accrois-
sementd'intensité de l'image,qui reposesur un troublecérébral,et qui élève
l'imageau degréde la sensation.
S. L'hallucination (Verruckung) se produitlorsque,parsuited unelesioncere-
brale,les imagesfontsur le cerveauune impressionà la foisaussi « tiefund
richtig» que la sensation.Krankheiten desKopfes,p. 218.- Dans TräumeKant
développeune théorieplus complèteet raffinée; l'idée généraleen est que (en
termesplus modernes)le courantnerveuxqui accompagnel'imageest en sens
inversede celui qui accompagnela sensation.Le renversement de ces courants
produitl'hallucination. P. 352et suiv.; voiraussi p. 347,note.
4. Träume,p. 368,dernièreslignes.
5. Swedenborg partageses visionsen troisclasses. Träume,p. 369,et Matter ,
p. 415.L'une,ordinaire(l'hallucination ordinaireen pleinétatde veille)et deux
extraordinaires : Io délivrédu corps,voir,entendre, sentirdes esprits(sorte
de transe): 2° transporté en espriten d'autreslieux,pendantque le corpscon-
tinu d'agir à la place où il est (sorte d'hémisomnambulisme dirions-nous
aujourd'hui).- Kant fait ainsi reposerle systèmede Swedenborgsur ses
hallucinations continuelles.C'est l'hallucination,dirions-nous, en termespsy-
chologiques,qui provoqueet alimentele délire.Il y auraitU ce sujet un bien
joli problèmede psychologieque nous ne feronsqu'indiquer.Il semble bien
en effetque les Arcanacœlestiaet autresouvragesde Swedenborgaientpris
leurorigineet leur matièrede ses hallucinations continuelles.Maisdes hallu-
cinationsaussisystématisées, aussicomplexes,ne reposent-elles paselles-mêmes
sur un délire?Du reste,il semblebien que l'hallucination soit apparuechez
Swedenborgà la suitedu délire.La fameusevisionde 1745,où il a cru voirle
Seigneur,et qui a marquél'inauguration de la phasedéliranteet hallucinatoire
de sa vie,sembleavoirété précédéed'une longuepérioded'incubation, qui se
condensedans le « De Cultuet AmoreDei » paruau débutde 1715et qui con-
tientle germede toutesa théosophie.Voir pour le développement de cette
idée DpGilbertBallet,Swedenborg, Masson,1899.Malheureusement le problème

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572 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

Il existe,selon Swedenborg, un monded'esprits,et tous les


hommes, sans en avoir conscience, sonten rapportaveclui. Seul,
Swedenborg se voit,dès cettevie,commeune personneen société
avec les esprits,parce que, par une faveurinsignede Dieu, son
intérieur a été ouvert. La présence des espritsexcitesonsensintime
de tellemanièrequ'il enrésulteuneapparenced'extériorité (visaet
audita); en revancheles espritsvoientdans l'âmede Swedenborg
les représentations qu'il a du monde;il est le vrai oracle1des
esprits.
Aussitouteâmehumaine,dès cettevie,faitpartied'unecertaine
sociétéspirituelle et agitsans s'en doutersous l'influence de cette
société.L'étatde bienou de maloù touteâmese trouve,détermine
sa place réelledans le mondespirituel; de là vientque l'âmed'un
hommedansles Indespeutêtretouteprochede celled'unhomme
d'Europe.Aprèsla mortce rapportcontinue naturellement.
Puisque les êtres corporelsne subsistentque par le monde
spirituel, par la totalitédu mondedes esprits, les chosesontune
signification comme choses (lois du monde matériel)et comme
signes(symboles du monde d'où
spirituel); l'interprétation nouvelle
de l'Écriture, danssonsensprofond, et l'idéeque les rapports spiri-
tuelsse présentent aux espritssousla figurede l'espaceet sousla
forme d'un mondematériel;de là vientque les espritsvoient
autourd'eux un mondematériel (qui n'estpourtant pas le nôtre)et
que leurspensées,lorsqu'elles secommuniquent auxâmeshumaines,
surgissent commedes apparencesde choses.De là vientaussi que
F hommeextérieur correspond à l'hommeintérieur : d'oùla théorie
swedenborgienne du très grand homme2.
Eh bien! que l'onadmettela notiond'esprit, et l'onverrade cette
seulenotionse développer unedoctrineoù toutesles propositions
essentielles duswedenborgianisme trouveront place3.S'ilya desêtres
immatériels à côté de la matièreet de la vie,des lois mécaniques
et organiques,il y a un mondeintelligible, toutsubsistant par soi-
même, donttousles élémentssontdirectementen rapport, pardeslois
pneumatiques, sansl'intervention de chosescorporelles; ce monde
est historiquement à peu près insoluble parce que Swedenborg place sa pre-
mière vision tantôt en 1745, tantôt en 1743. Voir Swedenborg, Autobiographie,
éd. Le Boys des Guays, 1857,p. 8 et note.
1. Les spirites d'aujourd'hui diraient « Medium ».
2. Träume,368-375.
3. Ibid., 336-349.

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H. DELACROIX. - KANT ET SWEDENBORG. 573

comprend toutela sériedes principes de vieet des intelligences liés


à la matière, commeaussiceuxqui en sontséparés.
L'Amehumaine, commeespritet commeprincipede la vie et de
la penséedansle corps,estliée à ces deuxmondes.Elle estdoncen
rapport avecle mondeintelligible, maissans conscience de ce rap-
: il
port y comme a une barrièrequi sépare en elle les deux vies,
qui empêchela représentation sensiblede pénétrer dansle monde
spirituel, et les notionsdu mondespirituel de passerdansla claire
conscience de l'homme: il y a commeune séparation dansl'âme
mêmeentreTamepureetl'âmede l'homme.Pourtant n'ya-t-ilpas
des faitsqui établissent, empiriquement si l'onpeutdire,Factiondu
mondespirituelsur l'homme: l'hommen'est-ilpas à toutinstant
soumisà l'influence purement spirituelle du mondespirituel? Sans
parler du sentiment que nous avons de la dépendance de notrejuge-
mentà l'égardde l'Entendement humainuniversel,le sentiment
moral,la règlede la volontéuniverselle qui s'exprime ennouspar la
contrainte, de
par l'obligation plier notre vouloir propre, ne
témoigne-t-elle pas d'une sorted'Attraction spirituelle commele
tout
faitde la gravitation permetde conclure à l'Attraction newtonienne.
Le sentiment que nousdépendons des autresêtresspirituels, de la
totalité du mondeintelligible seraitla preuvecontinue, fournie par
la conscience morale,de Factionréciproque desEsprits1.11yaurait
donc,à côtédes loisphysiques, d'autresloispneumatiques etchaque
âmeoccuperait dès ici-basdansle mondespirituel la placeque lui
assignent ses actions.
Maissi les chosessontainsi,on a peineà comprendre que cette
actiondu mondespirituel ne se manifeste pas à toutmoment parune
sorted'invasion de la viesensible.Il fautse rappelerque, quoique
notreâmefassepartiedes deuxmondesetles reliepourainsi dire
l'un à l'autre,la représentation qu'ellea d'elle-même dans l'unet

1. Träume,343.Kuno Fischer(279) sembleavoircomprisce passage comme


l'exposéd'unethéorieadmiseparKant; et dans son excellentlivre[Kant1900),
Ruyssenattribueà Kantune penséeanalogue.« II admetentreles espritsune
loi d'universelle
dépendance, etc. »>(51). 11a, je crois,toutà faitraisond'écrire
que cette idée de l'efficacede l'actionmoraledans un mondespirituelrepa-
raîtraplus tarddans la moralede Kant.Maisquantà l'hypothèse d'unecommu-
nauté moraled'actionentreles espritset à la portéeque Kantlui attribuait
en 1766,onferabiende méditerce passagede la lettreà Mendelssohn (69): « Mon
essai d'analogied'une véritableinfluence moraledes naturesspirituellesavec
la gravitationuniversellen'estpas uneopinionque j'ai expriméesérieusement,
mais un exemplequi montrecommeon peutaller loin et sans obstacleslà où
manquentles données,etc. ».

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574 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

l'autreestfortdifférente. Elle est dans Tuncommedans l'autrele


mêmesujet,maisnonpas la mêmepersonne1, la mêmesubstance,
maisunedoublepersonnalité2. Elle mènepourainsidiredeuxvies
parallèlesquin'ontpasconscience Tunede l'autre.« Gequeje pense
de moi commeesprit,ne me revientpas en mémoirecomme
homme», et réciproquement. Des faitspsychologiques nouspermet-
tentde comprendre cettesortede dédoublement du moi ; il se peut
que dansle sommeilprofond nousvivionsde la pureviede l'esprit,
bienplus que dans le sommeilsuperficiel où le mondedes sens
encoreouvertagitsurnotreâmepoury produiredes chimères. On
objectequ'au réveil nous n'avons de
point souvenir; mais le som-
nambule,qui agit avecconscience, n'a pointde souvenirau réveil.
Il fautdoncdistinguer conscience et mémoire.
Pourtanton peut admettre (que ne peut-onadmettre ?) que ces
influences du mondespirituel parfois pénètrent assez profondément
en nous,parle dedanset dansla partieobscurede l'âme (et non
pas du dehorset parla matièreet les sens) pour éveillerpar asso-
ciationdes imagesqui leursontparentes, etquià leurtouréveilient
des impressions des sens par qui sontexpriméessymboliquement
ces influences matérielles;de sortequ'il n'y a pointd'espritsqui
frappent les sens,maisbienuneopération compliquée et purement
psychologique qui faitque « la présence sentie d'un espritprend
l'apparence d'une figure humaine » 3. Cettefaculté du reste estanor-
male,en ce sens qu'elle n'estdonnéequ'à des personnes dontle
sensorium (c'est-à-direcettepartiedu cerveauoù s'accomplissent
les mouvements qui correspondent aux images)estdouéd'uneexci-
tabilitéextraordinaire.Il y a chezellesun influxspirituel véritable
« qui ne peutêtreéprouvédirectement, maisqui se révèleà la con-
sciencepar des imagesapparentées, qui prennent l'apparence des
sensations ».
Il est vraiqu'un don de ce genrerisque fort d'être inutile
etdangereux;carcomment distinguerla véritéapportée parl'influx
spirituel, des chimères dont l'entoure l'imagination surexcitée du
sujet?Dansle visionnaire il y a un fantaste ; autour de la vision le
jeu d'unefantaisiedéréglée.Et cetteexcitabilité mêmequi permet
à de secretsmouvements de l'âme de prendrela figure de choses
1. 345, ligne 28.
2. 346, note, ligne 1.
3. P. 347.

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H. DELACROIX. - KANT ET SWEDENBORG. 575

corporelles, n'est-ellepas maladie,et n'a-t-ellepointpour effet


en mêmetempsqu'elleouvrele mondeintelligible, de voilerla
réalitéde l'expérience? Apollona faitTirésiasaveuglepourle faire
devin.
Maisquoiqu'il en soit,voilàque par le seul développement d'un
se
concept justifie toutela de
théosophie Swedenborg. Les rêves de
la métaphysique expliquent les rêvesdu visionnaire.
Maistoutecettevasteconstruction n'estqu'illusion.Ellerepose
surun conceptsubreptice, l'Esprit,qui n'estpointdonnédansl'ex-
périence,ni obtenu par un raisonnement légitime1. C'estunenotion
purement possible,dontnulne peut réfuter la possibilité2,mais
dontnulne peutprouver la réalité.En effet, aucuneexpérience ne
nous montrel'activitéexternede l'âme en rapportavec l'activité
externed'uneautresubstance3; nous voyonsles mouvements du
nos
corpssuivre pensées, nous réunissons nos penséessous le con-
ceptd'âme,d'êtreincorporel4 ; maisaucuneexpérience nenousdonne
l'âmedans le corps,ni son actionsur le corps,à plusforteraison
sonactionsurd'autresêtres: nous ne connaissons pas le jeu des
substances, mais bien des phénomènes et des lois, qui nous sont
donnésdansl'expérience5. L'analysede l'expérience nouslivreun
certainnombrede rapports fondamentaux, causeet effet,substance
et action,qui n'ontd'application que dans l'expérience ils sont
d'où
tirés.La raison, ne
qui procèdeque par identité et parcontradiction,
ne peutrientirerde ces rapports oùquelquechoseest ajoutéà quel-
quechose,cequeseulepeutfairel'expérience. Onnedoitpas supposer
a prioriun de ces rapports,construire a prioril'effetd'unecause,
parexemple, l'actionde l'âme sur le corps ou sur d'autres âmes6.
Unetellehypothèse n'estqu'unepureinvention (Erdichtung) et ne
mènequ'àdessystèmes arbitraires. Quandmêmeelleauraitle mérite

1. 328,note: « erschlicheneBegriffe», conceptsqui ne sontpointextraitsde


l'expérience,maisproviennent d'obscursraisonnements à proposde l'expérience.
2. Quandmêmeon ne pourraitpenserin concretola notiond'esprit,il ne
suivraitpointqu'elle fûtimpossible.Nous croyonscomprendre la possibilité
d'unechose,lorsquel'expérience nousl'a présentée, et nouscroyonsimpossible
ce que l'expérience ne nous rendpas compréhensible au moinspar analogie.
Maisen réaliténous ne comprenons pas les lois dernièresde l'expérience,nous
les constatons;quoique leur réalitétombesous le sens, leur possibilitéest
ncompréhensible (p. 330-331).
3. Lettreà Mendelssohn,p. 69, ligne 3.
4. Träume,p. 378.
5. P. 359.
6. Träume,p. 378-379,et Lettreà'Mendelssokn,p. 69.

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576 KEVüE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

de rendrecompréhensibles certains phénomènes vraisou prétendus


commeles histoires merveilleuses de Swedenborg, rappelons qu'on
peutaisémentrendreraisonde toutquandonsupposeà volonté des
activitéset des lois d'action.Suivonsl'expérience;attendonsque
le mondefutur nousdonnel'expérience de nouvellesforcesincon-
nues en nous, nous révèlela vie spirituelle. D'ici là mieuxvaut
rapporter le merveilleux au désordredes sens.
C'est donc à l'analysede ces Grundverhältnisse qui sontà la
base de l'expérience que revient la philosophie. conceptn'a de
Un
fécondité qu'autantqu'il s'appliqueà l'expérienceet qu'il en pro-
vient: la raisonestbornéeà l'identité ou s'égaredans la fiction.
Détruire ses vaineshypothèses, revenirà la simplicité de la nature
humaine, formule où l'influence de Rousseause combineà celle de
Hume1,telleest la tâchequi s'imposedésormais à la philosophie.
Toutetentative au delà de l'expérience est destinéeà échouer.La
limitation de la raisonla condamne.Elle estde plusinutile:à quoi
bonchercher unepreuveempirique, par des histoiresde revenants,
de la réalitéde la vie future ! L'attentedu mondefutur reposesur
la vie morale.La foimoraleouvreà l'actionet au cœurles vastes
perspectives qui se ferment à la raison.L'utileetle réelconstituent
un mêmemondeque la possibilité imaginaire et vainedéformeet
diminue, au lieude l'accroître.

Les Rêvesd'unVisionnaire contiennent le programme dela féconde


étudequi va commencer et qui aboutirasi magnifiquement en 1781
à la Critiquede la Raisonpure- : maisnotreobjetn'estpasde mon-
trerces germesou ce développement. Pource quiconcerne Sweden-
borg,l'arrêtestnetet définitif : sa doctrine n'estqu'unemétaphy-
siqueet commetoutsystèmequi ne reposepointsur l'expérience,
maissurdes concepts subreptices, elle n'estqu'unepurecréationde
une
l'Esprit, chimère. Les faits merveilleux qui lui fournissentun
semblant de garantie, nesuffisent point;aucuneexpérience ne iïous
permetde conclureà des principesau delà de touteexpérience
possible;et ces faitseux-mêmes ne se laissantpas ramener auxlois

i. Lettreà Mendelssohn,p. 68, ligne 1.


2. Kanta consciencedes résultatsque va donnersa méthode.Lettrea Men-
68,ligne4, et Träume,350,19.
delssohn,

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H. DELACROIX. - KANT ET SWEDENBORG. 577

ordinaires de la sensation,ne constituent pas des expériences


le
solides; manque d'accord et d'uniformité leur enlèvetoutevaleur
historique.
Kantn'ajamaismodifié son jugement1II n'estpointrevenusur
Swedenborg, qui reste dans la suiteconfondu pourlui dansla foule
des Schivärmer. Les principesqu'iladmetparla suitelui imposent,
en effet,la mêmeattitude;les loisa prioriqui fondent l'expérience
ne s'appliquent qu'à l'expérience;aucuneexpérience ne peutrévé-
ler le suprasensible puisquetouteexpérience subitles formes de la
sensibilitéet de l'Entendement; et les phénomènes qui échappent à
la liaison normalede l'expériencene sont que des apparences
(Scheinet nondes Erscheinungen).
Aujourd'hui, aprèsunsiècle,ce petitproblème historique a encore
sonimportance. Swedenborg n'est point resté sans disciples.Il est
l'ancêtredu spiritisme moderne; il lui a donné le principed'une
communication avecles espritsde ceuxqui ontvécu,etl'idéede vie
future conçuecommeun étatqui admetla mômevariété decaractères
et de circonstances que la vie sur terre Ml inspireaujourd'hui encore
ces espritscurieuxqui cherchent dansl'expérience mêmeles mar-
ques et lespreuvesd'existenced'unautremonde.Myersse réclame
du seulSwedenborg3, qui a crééla notiondesciencedumondespi-
rituel,commeSocratecelle de sciencedu monderéel, et à qui ce
mondeinvisibleest apparu commeun royaumede lois, de
progrèsdéfiniselonles relationsde cause à effet.Maisil est plus
curieuxencorede constater, et Myersen auraitété surpristoutle
premier,que la ressemblance est bienplusfrappante entresa doc-
trineet celleque Kantexposesi magistralement sous le nom de
geheime Philosophie, ce qui prouveavec quelle pénétration Kant
avaitsu construire un
par purjeu, unethéorie de la communication
des espritset combienil s'étaitassimiléles tendances« pneuma-
tiques». Nousmontrerions ici,si c'étaitlelieuet peut-être le ferons-
nousailleurs,à travers les différences la
inévitables, grandeconcor-
1. Kantne paraîtpas dansla suites'être beaucouppréoccupéde Swedenborg;
voir une lettrede Wielkesà Kant,18 mars1771,où on lui propose,p. 115,un
voyageà Amsterdam et une rencontre avec Swedenborg;voiraussi la préface
au Cagliostrode Borowski,überdie Schwärmerei, 1790: « Alorsque le naturaliste
observeet expérimente, la superstition recueilledes effetsqui peuventn'avoir
d'autreorigineque l'imagination soit de la personnequi observe,soitde celle
qui est observée.Il fauty opposer un dédaigneuxsilence.>»Borowski.d. 226.
2. Podmore,ModemSpiritualism , 1, 19.
3. Myers,HumanPersonality, I, 5.

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578 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

dancedes principeset mêmed'expressionqu'il y a entrece cha-


pitreGeheime Philosophie et les écritsde Myers.Myersauraitpu
reconnaître commesiennesbien des idées et textuellement plu-
sieursphrases.
Est-ceà direque la questionsoitaujourd'hui encoreabsolument sur
le mêmeterrain etque les successeurs de Swedenborg, aveclesfaits
nombreux qu'ilsontaccumulésen ce siècle,défendent exactement
la mêmedoctrine et.tombent exactement sousla critiquede Kant?
Ce seraitforcernotrepensée.Mais il est intéressant de constater
que, sur ce point comme sur tant d'autres, Kant nous donneune
méthode et
précieuse; qu'avant toute discussion préciseet scienti-
fiquesurles faitsmerveilleux qui viennentà la modeetsurles con-
clusionshardiesqu'on en prétendtirer,il convient de méditer
soigneusement les Rêvesd'un Visionnaire.

Henri Delacroix.

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