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Distribution limitée

SHS/YES/COMEST-8EXTR/14/3
Paris, le 31 juillet 2015
Original anglais

Science, technologie et société du point de vue de l’éthique :


une contribution au programme pour l’après-2015
Rapport de la COMEST

La gouvernance de la science et les relations entre science et société sont


des préoccupations de longue date de l’UNESCO et l’un des aspects des
travaux de la Commission mondiale d’éthique des connaissances
scientifiques et des technologies (COMEST) depuis sa création. La
Commission a arrêté l’orientation générale de sa réflexion actuelle sur cette
question à sa session extraordinaire de novembre 2008, à l’issue d’une
discussion approfondie, puis a examiné des versions successives du présent
document à ses sessions ordinaires et extraordinaires suivantes, de 2009 à
2013. À sa 8e session ordinaire, en mai 2013, la COMEST a examiné un
projet révisé du présent document, et a demandé à son Groupe de travail sur
l’éthique scientifique de le mettre au point. Le projet ainsi finalisé, intitulé
Ethical Issues in Science Governance and the Science-Society Relationship
lui a été présenté et a été discuté par elle à sa 8e session extraordinaire, en
octobre 2014. La COMEST a ensuite décidé d’établir un texte définitif à la
lumière de cette discussion, et a chargé le Groupe de travail de réviser le
rapport en vue d’en faire un « document de travail » lié à la révision de la
Recommandation concernant la condition des chercheurs scientifiques
(1974). La COMEST a également décidé que le rapport s’intitulerait Science,
technologie et société du point de vue de l’éthique : une contribution au
programme pour l’après-2015. La version révisée du projet de rapport a été
présentée à tous les membres de la Commission après la session
extraordinaire et adoptée par email en juillet 2015.
–2–

SCIENCE, TECHNOLOGIE ET SOCIÉTÉ DU POINT DE VUE DE L’ÉTHIQUE :


UNE CONTRIBUTION AU PROGRAMME POUR L’APRÈS-2015
RAPPORT DE LA COMEST

Table des matières

I. INTRODUCTION ................................................................................................................... 3
II. UNE DYNAMIQUE NOUVELLE, SOURCE DE DÉFIS .......................................................... 5
II.1 Le changement scientifique et technologique .............................................................. 6
II.2 Intégrité de la science et bien public dans les nouveaux contextes sociaux et
institutionnels.................................................................................................................. 7
II.3 Les tensions entre intérêts privés et bien public ......................................................... 8
II.4 Une mondialisation qui divise........................................................................................ 9
II.5 Éthique du développement et inclusion sociale ......................................................... 10
III. PRINCIPES ET ENJEUX ESSENTIELS .............................................................................. 11
III.1 Production et partage des avantages et gestion des risques ..................................... 13
III.2 Réduire et combler les fractures sur le plan du savoir................................................ 14
III.3 Encourager l’intégrité et une recherche et une innovation responsables ................. 15
III.4 S’assurer de la participation du public et redéfinir l’expertise ................................... 16
IV. QUE FAIRE : QUELQUES PRIORITÉS .............................................................................. 16
IV.1 Le libre accès ................................................................................................................. 18
IV.2 Les codes de conduite ................................................................................................... 19
IV.3 L’éducation à l’éthique................................................................................................... 19
IV.4 Consultation des citoyens sur les technologies novatrices controversées .............. 19
IV.5 Savoirs locaux, autochtones et traditionnels ............................................................... 20
V. CONCLUSIONS .................................................................................................................. 20
–3–

SCIENCE, TECHNOLOGIE ET SOCIÉTÉ DU POINT DE VUE DE L’ÉTHIQUE :


UNE CONTRIBUTION AU PROGRAMME POUR L’APRÈS-2015

RAPPORT DE LA COMEST

I. INTRODUCTION
1. La gouvernance de la science et les relations entre science et société sont des
préoccupations de longue date à l’UNESCO et l’un des aspects des travaux de la COMEST depuis
que celle-ci a été créée. Le présent rapport expose les résultats d’une série d’activités et de
réflexions menées pour donner suite à une résolution adoptée en 2005 par la Conférence générale
de l’UNESCO dans laquelle celle-ci priait le Directeur général de lui faire rapport sur l’opportunité
d’élaborer une « déclaration internationale sur l’éthique scientifique » qui servirait de base à un
« code de conduite éthique à l’intention des scientifiques »1. Cette résolution répondait aux
préoccupations que suscitaient la pertinence sur le fond et le statut normatif d’instruments
existants tels que la Recommandation concernant la condition des chercheurs scientifiques (1974)
et la Déclaration sur la science et l’utilisation du savoir scientifique2 (1999). À sa 4e session
ordinaire (mars 2005), la COMEST a adopté une recommandation proposant d’entreprendre une
étude de faisabilité relative à une déclaration internationale sur l’éthique de la science dont la
Conférence générale a pris note. Mais en 2006, plutôt qu’à l’élaboration d’un nouvel instrument
normatif, l’UNESCO a été invitée à travailler à un cadre général d’éthique propre à guider l’activité
scientifique.
2. L’orientation générale du présent document a été adoptée par la COMEST à l’issue d’une
discussion détaillée à sa session extraordinaire de novembre 2008, puis des versions successives
ont été examinées aux sessions ordinaires et extraordinaires suivantes organisées de 2009 à
2013. À sa 8e session ordinaire, tenue à Bratislava (Slovaquie) en mai 2013, la COMEST a
examiné une version révisée du présent document et a demandé au Groupe de travail sur l’éthique
scientifique de la mettre au point. Le projet ainsi finalisé a été présenté et examiné sous le titre
Ethical Issues in Science Governance and the Science-Society Relationship [Aspects éthiques de
la gouvernance de la science et de la relation entre science et société] à sa 8e session
extraordinaire à Québec (Canada) en octobre 2014. La COMEST a décidé de prendre en compte
dans le document final la teneur de la discussion qu’elle avait eue au cours de cette session, et de
modifier le titre du rapport, qui s’intitulerait « Science, technologie et société du point de vue de
l’éthique : une contribution au programme pour l’après-2015 », rapport qu’elle a ensuite révisé et
adopté en juillet 2015.
3. Parallèlement, la COMEST a été étroitement associée au processus de suivi et d’examen
mené par l’UNESCO au sujet de l’opportunité de réviser la Recommandation concernant la
condition des chercheurs scientifiques (1974)3 (ci-après dénommée « la Recommandation de
1974 »). Elle a également été associée à l’étude préliminaire sur les aspects techniques et
juridiques liés à l’opportunité de réviser la Recommandation de 1974, qui a été réalisée par un
groupe d’experts ad hoc au sein duquel six de ses membres ont siégé à titre individuel. À sa
8e session ordinaire en 2013, la COMEST a approuvé le projet d’étude préliminaire, dont la version
finale a été présentée en novembre 2013 à la Conférence générale, laquelle a décidé sur cette
base de lancer un processus de révision de la Recommandation de 1974. Bien que distinct sur le
plan institutionnel du présent rapport, l’examen de l’opportunité d’une révision de la
Recommandation de 1974 soulève de nombreuses questions d’éthique proches de celles qui ont

1
Résolution 33 C/39. Actes de la Conférence générale, 33e session, Paris, 3-21 octobre 2005, vol. 1,
Résolutions, UNESCO, 2005, p. 91. [http://unesdoc.unesco.org/images/0014/001428/142825f.pdf].
2
La Déclaration sur la science et l'utilisation du savoir scientifique a été adoptée par les participants à la
Conférence mondiale sur « La science pour le XXIe siècle: Un nouvel engagement », le 1er juillet 1999 à
Budapest, en Hongrie. [http://www.unesco.org/science/wcs/fre/agenda.htm].
3
Le texte de la Recommandation concernant la condition des chercheurs scientifiques (1974) est disponible
sur le site de l'UNESCO :
http://portal.unesco.org/fr/ev.php-URL_ID=13131&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html.
–4–

trait, de manière plus générale, à la gouvernance de la science et à la relation entre science et


société.
4. En outre, le programme des Nations Unies pour l’après-2015 a donné lieu à une analyse des
menaces et des défis qui caractérisent la situation mondiale (changement climatique, croissance
de la population humaine, creusement des inégalités, etc.) et propose des moyens d’infléchir ces
tendances afin d’améliorer certaines situations particulières. Les politiques de la science, de la
technologie et de l’innovation comptent parmi les objectifs du programme. Le présent document
doit être considéré aussi comme une contribution de la COMEST mettant en relief les enjeux
éthiques particuliers liés à la nouvelle dynamique de la science et de la technologie, en relation
avec la société.
5. Le concept d’« éthique de la science » se réfère aux principes qui doivent guider l’activité
scientifique et aux mécanismes utilisés pour en encourager, faciliter ou assurer la bonne
application. Une approche éthique de la science fait valoir que la quête du savoir et de la
compréhension suppose l’adhésion à des valeurs éthiques primordiales, comme l’intégrité, la
vérité et le respect de l’argumentation raisonnée et de la preuve. Les critères qui décident de ce
qui est de la « bonne science » sont, en partie, d’ordre éthique. Les valeurs défendues sont
universelles dans le sens qu’elles suscitent une large adhésion, à un niveau général, par-delà les
frontières entre disciplines, entre nations et entre cultures. De fait, elles sont expressément
reconnues dans des instruments normatifs internationaux.
6. Il y a d’autre part débat sur la manière dont ces règles devraient s’appliquer dans des
circonstances particulières. L’idée de science est compatible avec de multiples interprétations de
ce qu’elle implique, et la diversité est donc un élément indispensable de l’application concrète de
l’éthique de la science. Les pressions auxquelles est soumise l’activité scientifique aujourd'hui font
qu’on ne peut être assuré que les valeurs éthiques qui fondent toute investigation honnête seront
toujours reconnues ou honorées. De plus, le public ne soutient la science que s’il a le sentiment
que la quête du savoir est menée avec diligence et impartialité en tant que fin en soi, et qu’elle
contribue de surcroît au bien-être général de l’humanité ou à la satisfaction de ses besoins. La
science est donc liée à des valeurs extérieures qui n’entrent pas en conflit avec sa propre logique
interne, ni ne la reproduisent purement et simplement.
7. Le champ de l’éthique de la science est vaste et, à certains égards, sujet à controverse. Il ne
concerne pas seulement les chercheurs professionnels, mais aussi tous les responsables des
politiques de la recherche et de la communication des connaissances scientifiques auprès des
publics intéressés. Il déborde donc de beaucoup celui de « l’éthique de la recherche », qui ne se
rapporte qu’à un seul aspect particulier de la pratique professionnelle.
8. L’éthique de la science recouvre des domaines thématiques et disciplinaires également
étendus. Tel qu’il est défini à l’article 1 (a) (i) de la Recommandation de 1974, le mot « science »
« désigne l’entreprise par laquelle l’homme, agissant individuellement ou en groupes, petits ou
grands, fait un effort organisé pour découvrir et maîtriser au moyen de l’étude objective de
phénomènes observés la chaîne des causalités »4. Il y aurait lieu de se demander si cette
conception de la science s’étend aussi aux sciences humaines, où la notion de « causalité » n’est
peut-être pas pertinente. De plus, les débats épistémologiques actuels pourraient remettre en
question le type d’« objectivité » qui était considéré comme allant de soi en 1974. Néanmoins,
l’accent mis sur la science en tant qu’activité socialement organisée, caractérisée par ses

4
L’article 1 (a) (i) de la Recommandation de 1974 insiste plus avant sur ce point, en apportant deux
précisions à cette définition. Tout d’abord, la science « rassemble les connaissances ainsi acquises, en les
coordonnant ». Les sciences sont donc expressément conçues comme des composantes de la science.
Ensuite, la science fournit à l’humanité des connaissances dont celle-ci peut « tirer parti ». Par conséquent,
aucune limite ne sépare dans la définition la science de la technologie, ou les sciences théoriques de leurs
applications. Enfin, pour parer au moindre doute, l’article 1 (a) (ii) déclare explicitement, que « l’expression
« les sciences » désigne un ensemble de faits et d’hypothèses pouvant faire l’objet de constructions
théoriques normalement vérifiables [et] englobe dans cette mesure les sciences ayant pour objet les faits et
phénomènes sociaux ».
–5–

structures et ses procédures, garantit l’inclusion dans la définition des multiples modes de science
différents.
9. Ce rapport reflète dans sa structure les préoccupations résumées plus haut. Il n’a pas pour
objet premier d’examiner les principes éthiques fondamentaux sur lesquels devrait se guider la
science, puisque ceux-ci ont déjà été, dans une large mesure, consacrés par des instruments
normatifs internationaux. La réflexion sur ces principes devrait donc viser à clarifier, et si
nécessaire étoffer, le cadre éthique existant. Les principes n’ont toutefois guère de poids s’ils ne
sont ni appliqués, ni ancrés dans la pratique scientifique quotidienne. Outre les lacunes de longue
date, de nouveaux défis pourraient soumettre à des pressions particulières la déontologie des
scientifiques. Le rapport vise avant tout la concrétisation des principes éthiques, en prêtant dûment
attention au contexte dans lequel la science s’exerce de nos jours.
10. Une deuxième partie décrit la nouvelle dynamique des activités scientifiques et les diverses
formes de relations qui se sont tissées entre la science et la société. La troisième partie énonce les
principes essentiels face aux nouveaux enjeux. La quatrième partie énumère les priorités en
matière de gouvernance de la science. Une récapitulation générale conclut le rapport.

II. UNE DYNAMIQUE NOUVELLE, SOURCE DE DÉFIS


11. La science et la technologie sont prises aujourd’hui dans un processus de changements
rapides. Ces changements concernent des domaines de recherche offrant la promesse de
nouveaux et puissants moyens d’intervenir sur les éléments constitutifs de la matière et de la vie,
grâce à des applications qui pourraient transformer le monde.
12. Mais le changement est aussi d’ordre institutionnel et social. Les formes d’organisation de
l’activité intellectuelle et scientifique établies au XXe siècle ont été bouleversées et à certains
égards métamorphosées. Être un scientifique en 2015n’a plus la même signification que celle
qu’incarnaient des figures telles qu’Albert Einstein et Marie Curie dans les années 1930, ou même
James Watson, Francis Crick et Jacques Monod dans les années 1960.
13. Les significations culturelles et la vision sociale de la science ont elles-mêmes changé, en
partie pour des raisons bien connues, liées aux évolutions du XXe siècle (déploiement de la
science et de la technologie, armes de destruction massive), mais aussi sous l’effet de facteurs
sociaux plus difficiles à cerner, en rapport avec l’évolution du concept d’autorité et l’érosion, du
moins en Europe occidentale et en Amérique du Nord, de la foi dans la science et le progrès
modernes.
14. On observe en toile de fond une certaine peur de la science et de la technologie dans les
sociétés occidentales. La dynamique sociale du débat sur l’« homme augmenté » et le « post-
humanisme », de même que la crainte de dévoiements particuliers de la technologie et, plus
encore, de risques inconnus pour l’être humain et pour l’environnement sont autant d’exemples de
cette peur de l’innovation scientifique.
15. Le concept de « technoscience » éclaire utilement ces tendances. Il entend résumer une
nouvelle conception de la science intrinsèquement liée aux outils technologiques et une relation
entre la science et la société dans laquelle la première – et la réflexion publique à son sujet – est
de plus en plus axée sur les applications technologiques. Dans le même temps, la science gagne
en complexité et en spécialisation et comporte des degrés d’incertitude accrus. La technoscience a
aussi une dimension mondiale, une orientation économique et un caractère privé plus marqués
que des formes d’organisation plus traditionnelles de la production de connaissances.
16. Cette nouvelle conception du rôle de la science et de la technologie dans le développement
économique a peu à peu gagné du terrain depuis les années 1990, influençant les politiques aussi
bien que les pratiques institutionnelles. La recherche est conçue aujourd’hui comme un facteur
d’innovation essentiel, et donc comme un enjeu prioritaire dont dépend la compétitivité
économique. Il s’ensuit que le financement de la recherche et le statut des chercheurs sont de plus
en plus déterminés par des considérations d’efficience et de compétitivité sans liens directs avec
l’objet même de l’activité scientifique. La tendance à une évaluation plus quantitative des individus
et des institutions dont procède la mode consistant à noter les établissements et les revues et
–6–

publications scientifiques en est elle-même une conséquence directe. Enfin, les questions de
contrôle politique – que n’ont jamais cessé de soulever la science et la technologie, s’agissant en
particulier de la recherche militaire – s’appliquent à un éventail beaucoup plus large de processus
de création du savoir.
17. La complexité et la portée considérable de ces dynamiques qui ont émergées au cours du
XXe siècle nécessite des ajustements, tant en principe qu'en pratique, de la relation entre la
science et la société. Les sections qui suivent présentent une analyse plus poussée de certaines
des nouvelles évolutions les plus significatives.

II.1 Le changement scientifique et technologique


18. Indépendamment de l’évolution du contexte social et institutionnel, le développement interne
de la science elle-même crée de nouveaux défis éthiques. Ces derniers pourraient nécessiter de
nouveaux principes ou l’affinement de principes déjà adoptés, ainsi que de nouveaux mécanismes
d’institutionnalisation de l’éthique adaptés à l’environnement nouveau. Les changements majeurs
de l’environnement scientifique peuvent être classés en trois catégories étroitement liées.
19. En premier lieu, le développement scientifique et technologique donne naissance à de
nouveaux objets qui pourraient avoir des incidences éthiques. Il convient par exemple de se
demander si la manipulation de la matière à l’échelle du nanomètre (nano-objets) ou d’êtres
vivants (« vie artificielle » en biologie synthétique) soulève des questions particulières, sans même
envisager d’hypothétiques applications technologiques. Certains aspects de cette réflexion sont
d’ordre épistémologique mais relèvent de l’éthique. En particulier, la possession d’un savoir
entraîne, selon la nature de ce dernier, certaines responsabilités.
20. Deuxièmement, et de manière beaucoup plus importante eu égard aux préoccupations qui
s’expriment actuellement dans le débat public, le développement de la science et de la technologie
crée de nouvelles capacités d’action, et donc des risques inédits d’effets, recherchés ou non, qui
soient contraires à l’éthique. Nous connaissons tous des exemples de domaines dans lesquels la
science et la technologie suscitent des craintes et des attentes nouvelles. La possibilité de
dommages graves et irréversibles causés par les nouvelles technologies, par suite d’utilisations
délibérées ou de fuites accidentelles, appelle des formes de vigilance nouvelles, qui obligent à
reconsidérer la charge de la preuve et les normes en la matière. En particulier, c’est un défi majeur
– illustré par les débats sur les nanotechnologies, les cultures génétiquement modifiées, les nano-
aliments ou la pollution atmosphérique et électromagnétique – que de déterminer des moyens
scientifiquement valides de faire avancer le débat public sur des hypothèses rivales et non
démontrées prétendant affirmer ou nier l’innocuité de telle ou telle application.
21. Troisièmement, les nouvelles avancées scientifiques et technologiques pourraient, en
remodelant le paysage professionnel de la science, remettre en question des procédures éthiques
institutionnalisées. Les technologies convergentes en sont un bon exemple : la recomposition des
liens entre différents domaines technologiques risque de saper ou de faire vaciller les cadres
éthiques existants. C’est ainsi que les codes de déontologie ou codes éthiques propres à certaines
disciplines, et dont l’application est contrôlée par des associations de chercheurs, pourraient être
frappés d’obsolescence face à des spécialistes de technologies convergentes de pointe dont les
travaux échapperaient aux cadres normatifs ou réglementaires en vigueur. Il est donc nécessaire
d’adapter en permanence le cadre institutionnel guidant la conduite des scientifiques de façon que
les recherches de pointe ne s’affranchissent pas des impératifs éthiques. Le travail d’adaptation à
ce niveau devrait constituer un volet important du suivi d’instruments normatifs internationaux tels
que la Recommandation de 1974 et la Déclaration sur la science et l’utilisation du savoir
scientifique (1999). À l’échelle mondiale, il faudrait sans doute prendre des mesures pour
sensibiliser les scientifiques à leurs responsabilités sociales et aider les États membres à élaborer
et mettre en œuvre des mécanismes pour informer le public des avantages et des inconvénients
de pareilles avancées technologiques.
–7–

II.2 Intégrité de la science et bien public dans les nouveaux contextes sociaux et
institutionnels
22. La science est aussi une activité sociale. Un scientifique est un membre d’une profession
particulière, et non pas simplement le producteur de telle ou telle forme de savoir. De ce fait, les
changements dans le contexte social ou institutionnel de l’activité scientifique ont des
conséquences pour la science.
23. Bon nombre des changements significatifs qui se sont produits au cours des dernières
décennies résultent de l’extension considérable du nombre d’élèves et d’étudiants ainsi que de
formes de mondialisation qui se sont conjuguées pour déliter les communautés savantes
traditionnelles et éroder leur vision d’elles-mêmes. Elles ont aussi sapé les bases sur lesquelles
reposait jusque-là l’intégrité scientifique. La difficulté tient à ce que tout critère universel en matière
d’intégrité devra tenir compte aujourd’hui d’une diversité des pratiques culturelles et des systèmes
de valeurs plus grande que dans le passé.
24. Cette extension et la mondialisation ont coïncidé aussi avec des pressions commerciales
croissantes – tendance à la privatisation, obligation de plus en plus impérative de noter et évaluer
les chercheurs et les institutions, repli des subventions publiques à l’enseignement supérieur et à
la recherche, et attentes élevées sur le plan des profits à l’égard des avancées de pointe (par
exemple, nanotechnologies, biotechnologies). Une conséquence pratique a été la tendance à
contractualiser la recherche scientifique, à des conditions parfois incompatibles avec les principes
traditionnels relatifs au libre accès et à l’intérêt public. En outre, il peut être fortement tentant, en
particulier dans le contexte de la coopération internationale, de se livrer à ce que l’on a appelé le
« dumping éthique », c’est-à-dire de délocaliser délibérément la recherche dans les juridictions les
moins exigeantes en matière de normes éthiques, notamment pour ce qui concerne le
consentement éclairé des sujets d’expérience et des parties prenantes5 ou l’évaluation des risques
environnementaux.
25. Dans la mesure où la privatisation peut être un aspect de la contractualisation, la question
demeure de savoir si les mécanismes d’application des principes d’éthique peuvent s’appliquer
pareillement aux recherches financées par des acteurs privés. Il est donc à tout le moins
concevable que les modes actuels d’organisation institutionnelle de la science, y compris des
aspects tels que la coopération à grande échelle, la « mégascience » à forte intensité de capitaux,
les règles de confidentialité et les pressions liées à la notation des scientifiques, tendent à saper
les normes éthiques. Aussi est-il assurément irréaliste de considérer la pratique éthique de la
science comme un objectif dont la réalisation dépend d’attitudes et de comportements purement
individuels, ou qui peut seulement être défini en ces termes.
26. L’augmentation ou non de la fréquence et de la gravité des fraudes – fabrication, falsification
et plagiat – et des pratiques douteuses en matière de recherche scientifique fait débat. Les études
et enquêtes sur la question sont certainement plus nombreuses. De nouveaux travaux seront sans
nul doute nécessaires pour mieux connaître la nature et la fréquence des fraudes, mais aussi les
facteurs sociaux et institutionnels qui encouragent ou découragent le respect de l’éthique dans le
domaine de la science.
27. Enfin, les nouvelles attentes exprimées à l’égard de la science révèlent le besoin d’une
conception élargie de l’éthique de la science.
28. En témoignent par exemple les exigences plus fortes sur les questions d’environnement, au
sujet desquelles il est demandé à la science de donner aux sociétés les moyens de comprendre
les menaces auxquelles elles sont confrontées, et également de leur fournir des outils pour parer à
ces menaces et en minimiser l’impact. Ces aspects revêtent une importance particulière dans les
pays en développement, dont les territoires renferment une grande part des ressources naturelles
(faune, flore et ressources minières). Du point de vue de l’éthique, le principe de précaution, qui a

5
Ce point est examiné plus avant, en relation avec le Forum mondial de la science de l’OCDE, à la section
III.3 ci-après.
–8–

fait couler beaucoup d’encre, a valeur d’exemple6. Les conceptions fondées sur une conscience
accrue du risque et de l’incertitude sont monnaie courante dans les sociétés contemporaines et
mettent à rude épreuve les capacités prédictives de la science, mais aussi son aptitude à
conserver la confiance du public. Si l’on s’accorde pour dire que la science devrait assumer la
responsabilité de ses effets imprévus et contribuer au développement durable en permettant à
l’humanité de maîtriser des chaînes de causalité d’une complexité et d’une portée toujours plus
grandes, les avis divergent quant aux responsabilités particulières des chercheurs ou des
institutions scientifiques à cet égard.
29. On compte également que la science et la technologie contribuent à la concrétisation des
valeurs et objectifs essentiels de la société encore associés à l’idée de « progrès ». Mais leur objet
a indubitablement changé, d’abord parce que le progrès, en tant que produit de l’activité
scientifique, n’est plus tenu pour acquis, et ensuite parce que les objectifs et les valeurs qui sont
en jeu sont de plus en plus divers – et peut-être contestés. Un aspect particulièrement important
du débat est la relation entre la science et l’économie. La crainte que la science n’entretienne des
rapports excessivement étroits avec les valeurs économiques conduit à s’interroger sur la relation
qui serait souhaitable, du point de vue de l’éthique, entre elle et les valeurs humaines. À cet égard,
les questions d’éthique de la science sont étroitement liées aux questions sociales d’ordre plus
général concernant l’équité et l’inclusion.
30. Les tendances décrites ci-dessus ont plusieurs incidences potentiellement néfastes,
auxquelles il pourrait être nécessaire de répondre par des mesures spécifiques. Les scientifiques
ont sans doute une maîtrise limitée de leurs propres priorités intellectuelles, de plus en plus
déterminées par celles d’organismes de financement extérieurs. De même, les scientifiques, où
qu’ils se trouvent, peuvent avoir des difficultés à poursuivre des recherches dont l’échelle ou le
champ ne correspondent pas aux orientations en vogue. La « mégascience » est indispensable
dans certains domaines ; dans d’autres, elle peut être beaucoup moins pertinente. Enfin, comme
on l’a noté plus haut, la manière dont sont évaluées les carrières des chercheurs influe fortement
sur la pratique concrète de la science, et risque d’entraîner un certain nombre de distorsions
faussant l’activité intellectuelle.

II.3 Les tensions entre intérêts privés et bien public


31. Une conception considérant la science comme une activité essentiellement publique a
longtemps dominé, façonnant les institutions de la science dans la plupart des pays. Dans cette
conception, dont le rapport influent publié en 1947 par Vannevar Bush sous le titre Science: the
Endless Frontier7 ("Science : la frontière sans fin") fut une puissante affirmation, l’État joue un rôle
moteur en établissant les priorités, en allouant les crédits et en créant des institutions pour
permettre à la dynamique interne de la science de se déployer. Ce faisant, l’État peut aussi
s’assurer que les projets publics de grande envergure et d’importance stratégique sont bien mis en
œuvre, et en maîtriser les retombées sociales. Les institutions scientifiques apparues vers le milieu
du XXe siècle dans la plupart des pays, y compris dans les pays en développement depuis
l’indépendance, ont suivi ce modèle générique.
32. Le secteur privé a joué un rôle comparable, fondé sur des principes épistémologiques et
institutionnels similaires. Chacun sait la part majeure que des sociétés telles qu’IBM, Bell ou Xerox
ont prise dans le financement de travaux de recherche fondamentale de haute qualité.
33. Au cours des 30 dernières années, cette conception fondamentale de la science, ainsi que
les institutions et les représentations sociales qu’elle implique, ont subi de profondes
transformations. Dans un contexte de retrait relatif des pouvoirs publics, les sociétés privées ont
dorénavant un rôle de premier plan, dans le domaine de la science comme dans d’autres sphères,
et décident des processus, des institutions et des résultats là où la réglementation est défaillante.

6
Voir COMEST, Le principe de précaution, UNESCO, 2005.
[http://unesdoc.unesco.org/images/0013/001395/139578f.pdf].
7
Science : The Endless Frontier ("Science : la frontière sans fin"). Rapport au Président par Vannevar
Bush, directeur de l'Office de la recherche scientifique et le développement, Juillet 1945, Washington,
Presses du gouvernement des États-Unis, 1945. [https://www.nsf.gov/od/lpa/nsf50/vbush1945.htm].
–9–

34. En outre, le nouvel équilibre entre crédits publics et financements privés – qui n’est qu’un
des aspects du changement – a sur l’organisation institutionnelle de la recherche et la condition
des chercheurs des conséquences qui exigent à la fois une meilleure évaluation empirique et une
réflexion éthique plus poussée. Parmi les enjeux qui mériteraient un examen détaillé à cet égard
figurent la liberté et l’autonomie des chercheurs, leurs droits en matière d’emploi, en particulier aux
niveaux doctoral et postdoctoral, les implications du financement des projets, et les conséquences
de la concurrence entre institutions, entretenue notamment par les systèmes de notation.

II.4 Une mondialisation qui divise


35. La science ne fonctionne pas isolée des autres tendances mondiales qui viennent
redistribuer et, à certains égards, accentuer les inégalités. La réflexion éthique a donc pour tâche
difficile d’interpréter les principes généraux à la lumière des contextes sociaux qui font obstacle à
un partage équitable de ses bienfaits.
36. Dans la pratique, le cadre éthique de la science connaît en outre d’autres difficultés
d’application dans les pays développés. Mais il est tout aussi important de considérer la condition
des chercheurs dans le monde en développement.
37. Il convient par ailleurs de souligner que les lignes de fracture dans le monde ne passent pas
seulement entre les pays, mais aussi, à l’échelle du globe, entre toutes sortes d’acteurs, de
domaines d’investigation et de processus.
38. Dans le domaine des sciences sociales, l’édition 2012 du Rapport mondial sur les sciences
sociales a relevé une série de fractures se chevauchant les unes les autres8. Beaucoup
s’observent aussi dans le domaine de la physique et des sciences de la vie, même si les relations
entre savoir profane et connaissances professionnelles y sont indubitablement différentes9.
L’énumération et les commentaires ci-après viennent rappeler la complexité des problèmes dont il
est question :
 fractures géographiques (les plus familières et manifestes, même s’il est non moins vrai
que la géographie de la science a considérablement changé au cours des 20 dernières
années) ;
 fractures sur le plan des capacités, y compris entre institutions d’un même pays ;
 degré d’internationalisation de la production de connaissances inégal selon les
disciplines et les domaines de savoir ;
 fractures entre disciplines, alors qu’on note dans certains domaines d’importants
mouvements vers une science transdisciplinaire ;
 fracture entre approche dominante et approches non conventionnelles ;
 fractures résultant du caractère de plus en plus concurrentiel de la recherche, consacré
par les nouvelles pratiques de gestion ;
 fractures, notamment d’ordre linguistique, entre les chercheurs, les décideurs et la
société ;
 fractures au sein des sociétés en ce qui concerne les conceptions de la science et les
attitudes à l’égard de ses applications, d’où de violents antagonismes sur certaines
questions (changement climatique, biotechnologies, par exemple).

8
Conseil international des sciences sociales (CISS), Rapport mondial sur les sciences sociales. Divisions
dans les savoirs. CISS/UNESCO, 2010. [http://www.unesco.org/new/fr/social-and-human-
sciences/resources/reports/world-social-science-report-2010/].
9
Pour une analyse plus systématique et différenciée géographiquement, voir Rapport de l’UNESCO sur la
science 2010. État des lieux de la science dans le monde. UNESCO, 2010.
[http://www.unesco.org/new/fr/natural-sciences/science-technology/prospective-studies/unesco-science-
report/unesco-science-report-2010/].
– 10 –

39. Il doit être tenu compte de ces fractures. Celles qui relèvent de l’éthique doivent être
comblées, ou du moins réduites, afin qu’elles ne privent pas de quelque façon l’être humain de son
droit d’avoir sa part du progrès scientifique et de ses fruits.
40. Les acteurs internationaux, intergouvernementaux et multinationaux jouent un rôle croissant
dans le financement de la recherche, et contribuent donc aussi à déterminer ses priorités et ses
structures. De plus, ces acteurs peuvent exercer une puissante influence sur les résultats de la
recherche, et en particulier sur les utilisations qui sont faites de cette dernière, l’élaboration de
règles relatives aux échanges commerciaux et aux droits de propriété intellectuelle n’étant pas la
moindre des possibilités qui s’offrent à eux à cet égard.
41. Les défis qui résultent de la mondialisation de la science, de la technologie et de l’innovation
sont multiformes. Ils ne sont pas tant différents, sur le plan thématique, de ceux que nous avons
évoqués plus haut, qui s’observent à tous les niveaux, que propres à des institutions particulières.
42. La première série de défis est liée au « dumping éthique » et aux lacunes dans les
réglementations, en d’autres termes à des activités qui, parce qu’elles ignorent les frontières et
font intervenir des entités relevant de différentes juridictions, finissent par échapper à toute
réglementation, soit parce que, d’un point de vue strictement juridique, elles n’y sont pas
assujetties, soit parce que, d’un point de vue pratique, il n’existe pas de moyen efficace de les
réglementer. D’autres lacunes dans la réglementation ont trait à la propriété intellectuelle, à
certaines formes d’expérimentation (dans le domaine, par exemple, de la géo-ingénierie), et à la
santé, à la sécurité et à l’évolution des risques (risque de propagation transfrontière de substances
soumises à un contrôle, par exemple).
43. Une deuxième série de défis, assez différente de la première, concerne des questions
relevant des politiques telles que l’établissement de priorités, le financement, l’évaluation,
l’organisation du débat public, etc., qui ne sont pas à strictement parler d’ordre réglementaire. Si la
pratique scientifique est de plus en plus mondialisée, les politiques de la science demeurent
principalement du ressort national, à quelques importantes exceptions régionales près, comme
l’Union européenne. La question de savoir à quels égards une telle absence de coordination des
politiques peut avoir des incidences sur le plan éthique mérite une plus ample réflexion.
44. La gouvernance de la science doit donc être considérée à plusieurs niveaux distincts et
interdépendants, y compris le cercle très élargi des États qui sont des acteurs majeurs de la
science et de la technologie, les institutions mondiales et régionales compétentes dans divers
domaines influant sur cette gouvernance, et les acteurs non étatiques, parmi lesquels de
puissantes sociétés multinationales.

II.5 Éthique du développement et inclusion sociale


45. L’article 27 (1) de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948)10 a une visée
intrinsèquement distributive et touche donc directement aux questions de justice sociale.
L’incapacité de donner effet au droit de participer à la science, dans le cadre de l’égalité des
chances, et de jouir des fruits de la technologie, comme d’en évaluer les risques, constitue prima
facie une injustice, de même que, au niveau systémique, l’incapacité de promouvoir un cadre
institutionnel dans lequel ce droit a des chances d’être exercé.
46. Ces considérations sont certes abstraites mais, dans le contexte de la mondialisation, la
technoscience crée, on l’a vu plus haut, des obstacles spécifiques à un partage équitable des
avantages auxquels l’éthique se doit de répondre.
47. L’accès différencié au processus scientifique et aux applications de la technologie est donc
un facteur d’exclusion sociale au sein des sociétés et d’inégalité entre elles sur le plan des
chances de développement. L’éthique du développement11 s’efforce de résoudre ces problèmes.

10
Le site officiel de la Déclaration universelle des droits de l'homme contient 443 traductions différentes de
son texte dans diverses langues et dialectes: http://www.ohchr.org/EN/UDHR/Pages/Introduction.aspx.
– 11 –

Le développement est conçu comme un moyen de libérer les individus de diverses servitudes,
d’améliorer la protection et la mise en valeur de l’environnement et de promouvoir un ordre
mondial plus juste. L’éthique du développement encourage l'autonomisation des communautés et
des individus les incitant à prendre des responsabilités pour leur vie et à devenir étroitement
impliqués dans la prise de décisions sur tous les problèmes qui déterminent leur réalité actuelle et
leur futur souhaité12. Dans cette optique, le concept de développement va au-delà de la croissance
économique et englobe les aspects politiques, sociaux, technologiques, moraux, intellectuels et
autres du tout culturel. Le développement est donc censé transformer les victimes du sous-
développement en sujets conscients et maîtres de leur histoire.
48. La vision éthique du développement a un certain nombre de dimensions indissociables les
unes des autres – notamment dans des domaines comme le commerce, la finance et la
gouvernance mondiale – mais le rôle de la science et de la technologie est essentiel, tout
particulièrement peut-être dans le domaine nouveau des technologies convergentes.
49. Ces questions sont au cœur de la gouvernance de la science et des relations entre science
et société. Elles ne peuvent se réduire à des « applications » linéaires de la science, mais mettent
en jeu des configurations complexes dans lesquelles se conjuguent des environnements
politiques, des pressions commerciales et des attentes sociétales chargés de valeurs et de nature
à transformer les valeurs. Elles ont donc fondamentalement un caractère éthique.

III. PRINCIPES ET ENJEUX ESSENTIELS


50. La science n’est pas dépourvue de cadre éthique. Les principes de base sont solidement
établis et ont été inscrits dans quantité d’instruments internationaux, dont certains sont
juridiquement contraignants, ainsi que dans toutes sortes de proclamations, codes, déclarations et
autres cadres adoptés par des communautés institutionnelles et professionnelles.
51. Néanmoins, même pour ce qui concerne les difficultés traditionnelles d’une véritable
application de l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le cadre éthique de
la science demeure limité face à la nouvelle dynamique. Puisque le cadre international existant est
incomplet et ne produit qu’une partie de ses effets, la question reste ouverte de savoir s’il y a lieu
de développer, élargir ou affiner les principes établis, ou peut-être même de les réviser à la lumière
de l’évolution des circonstances ou des défis éthiques émergents.
52. Il existe un ensemble de principes éthiques reconnus sur le plan international qui concernent
la science, tels qu’ainsi définis de manière très générale, comprenant des documents normatifs
universels (comme la Recommandation de 1974, la Déclaration de 1999 sur la science et
l’utilisation du savoir scientifique), des accords régionaux (par exemple au sein de l’Union
européenne et de l’Union africaine), et des accords qui n’ont pas l’éthique de la science pour objet
mais énoncent des principes l’intéressant directement (par exemple, la Convention de 1992 sur la
diversité biologique). Même si ces principes demeurent pertinents, et constituent un guide utile
pour une action pratique en faveur d’un cadre d’éthique général concernant la conduite des
scientifiques, ils ne sont ni complets ni pleinement cohérents. La vaste constellation des principes

11
L’éthique du développement est un champ d’étude interdisciplinaire qui porte sur les fins, les moyens et
les processus du développement local, national, international et mondial. Denis Goulet la décrit comme un
dialogue éclectique, en ceci que « non seulement (elle) maîtrise sa propre discipline philosophique, mais a
également une bonne connaissance de l’économie, de la sociologie, de la science politique, de l’agronomie
et de tout ce dont elle dépend » (Denis Goulet, Development Ethics at Work Explorations – 1960-2002
(Routledge Studies in Development Economics), première édition, p. 6, Oxon et New York, Routledge,
2006).
12
Bien que Denis Goulet était réticent à proposer ce qu'il juge être les réponses morales définitives et faisant
autorité, comme il plaide pour que les communautés puissent prendre elles-mêmes des décisions, il est
engagé à et il défend "les valeurs pour lesquelles les groupes opprimés et sous-développés luttent: plus de
justice, une suffisance décente de biens, l’accès aux gains collectifs obtenus dans les domaines de la
technologie, de l’organisation, de la recherche, etc. ». Cité dans David A. Crocker, "Forward", dans Denis
Goulet, Development Ethics at Work Explorations – 1960-2002 (Routledge Studies in Development
Economics), première édition, p. xiv-xxix, Oxon et New York, Routledge, 2006.
– 12 –

complémentaires adoptés dans des contextes professionnels ou institutionnels contribue à


remédier aux lacunes, mais la diversité de ces principes et l’absence de coordination ne sont pas
des facteurs de cohérence. En outre, ces principes ne font généralement pas autorité au-delà du
cercle des individus ou institutions qui y ont souscrit.
53. Il n’y a donc pas d’instrument normatif complet traitant exclusivement et exhaustivement de
l’éthique de la science. De ce fait, toute tentative visant à analyser le cadre normatif existant doit
prendre pour point de départ une série disparate de textes, adoptés à des dates et à des niveaux
différents et à des fins distinctes, et dont le contenu n’est pas harmonisé. La Déclaration de 1999
sur la science et l’utilisation du savoir scientifique ne contient par exemple aucune référence à la
Recommandation de 1974, bien que les deux textes portent en grande partie sur les mêmes
questions.
54. Comme on pouvait s’y attendre, les divers éléments du cadre normatif existant s’articulent
imparfaitement. Dans certains cas, différents documents se chevauchent, avec pour conséquence
que des principes distincts et éventuellement incompatibles peuvent s’appliquer à une même
situation. Dans d’autres cas, il subsiste des lacunes auxquelles ne répond aucun des différents
instruments potentiellement applicables. La probabilité de telles lacunes est accrue par la
dynamique du changement scientifique et technologique qui, on l’a vu dans la partie II, redessine
les frontières entre les disciplines et les champs d’investigation scientifique.
55. De plus, même considérés isolément, certains instruments normatifs peuvent paraître datés,
voire obsolètes. Cela ne tient pas tant aux principes généraux qui y sont définis, et qui sont aussi
pérennes que la conception de la science sur laquelle ils reposent, qu’au langage dans lequel ils
sont formulés, au contexte institutionnel qu’ils présupposent et aux mécanismes auxquels ils sont
liés. La Recommandation de 1974 prête particulièrement à discussion à cet égard, ce qui explique
que l’UNESCO ait décidé d’entreprendre de la réviser.
56. Enfin, certaines questions présentant de nos jours un intérêt majeur s’avèrent être
insuffisamment traitées, au moins dans la Recommandation de 1974, laquelle est en particulier
antérieure à la notion de durabilité, qui occupe aujourd’hui une place importante dans la réflexion
de la communauté internationale sur les questions relatives à l’environnement. Dans la mesure où
la durabilité est elle-même un principe éthique, qui implique la responsabilité d’évaluer l’impact des
choix actuels sur les intérêts et valeurs inconnus de nous des générations futures, c’est là une
lacune importante, qui n’est que partiellement comblée, pour ce qui concerne l’éthique de la
science, par les dispositions ultérieures de la Déclaration de 1999 sur la science et l’utilisation du
savoir scientifique, ou d’instruments ne traitant pas spécifiquement de la question, comme la
Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques ou la Convention sur la
diversité biologique, toutes deux de 1992.
57. Même si la durabilité n’est pas controversée en tant que principe général d’éthique relatif à la
prise en compte des besoins humains au fil du temps, il importe aussi de noter que le
développement durable constitue un régime de savoir qui s’étend bien au-delà de ses aspects
centraux. Le développement durable est pour les scientifiques une bannière, une source de
financement international, un nouveau marché du savoir et un gage d’autorité fondé sur
l’observation selon laquelle il faut d’urgence être attentif à la gestion de l’indivis mondial. Ces
questions sont reprises de différentes façons dans les pays en développement.
58. Des principes qui pourraient faciliter l’établissement d’un cadre éthique sur de tels aspects,
en particulier la bioéthique et l’éthique de l’environnement, sont inscrits dans des proclamations et
accords internationaux variés ne traitant pas expressément d’éthique, comme les Objectifs du
Millénaire pour le développement adoptés par les Nations Unies. Ces proclamations et accords
peuvent aider à déterminer les principes qui devraient figurer dans un cadre d’éthique général de
nature à guider l’activité scientifique.
59. Au niveau international, cela signifie pour l’éthique de la science qu’il importe de jeter les
bases d’un débat concret, auquel seraient associées toutes les parties intéressées et qui tiendrait
compte des niveaux très différents auxquels il serait besoin d’institutionnaliser l’éthique ainsi que
– 13 –

des nouvelles évolutions de celle-ci que pourraient nécessiter les pressions sociales d’aujourd’hui
ou la logique interne du débat lui-même.
60. Les sections qui suivent offrent quelques brèves indications sur les questions auxquelles
devrait répondre l’élaboration d’un cadre d’éthique de la science plus complet et mieux adapté à
notre temps.

III.1 Production et partage des avantages et gestion des risques


61. La question générale du partage des avantages a déjà été abordée (section II.5 ci-dessus),
et le principe éthique fondamental qui s’applique en la matière, et découle de l’article 27 (1) de la
Déclaration universelle des droits de l’homme, est solidement établi et reconnu par tous. Cela
étant, les applications de ce principe dans des domaines particuliers soulèvent des questions qui
demandent plus ample examen. L’exemple des nanotechnologies est à cet égard instructif.
62. Les nanotechnologies sont encore aux tout premiers stades de leur développement de sorte
qu’il demeure possible d’identifier, de manière prospective et anticipée, les problèmes d’éthique
qu’elles pourraient soulever. De plus, l’impact des nanotechnologies est mondial. Au fur et à
mesure des avancées industrielles et commerciales, le centre d’attention se déplace, l’intérêt pour
les possibilités technologiques du futur, dicté par la volonté de mieux comprendre le potentiel
scientifique et l’éventuel impact sociétal des innovations, cédant peu à peu le pas à une réflexion
sur la déontologie dans des domaines de la recherche où des programmes de pointe sont déjà en
cours. Pour ne citer qu’un seul exemple intéressant, la Recommandation de la Commission
européenne relative à un code de bonne conduite pour une recherche responsable en
nanosciences et en nanotechnologies13 appelle ainsi expressément les organismes de
financement de la recherche à s’abstenir de financer des recherches dans certains domaines
problématiques, et demande aux chercheurs « responsables » de s’abstenir de mener de telles
recherches. Cela illustre la relation qui existe entre préoccupations éthiques relatives à la science
et à la technologie et éthique de la science au sens strict du terme. Toutefois, l’accent que nous
mettons pour des raisons pratiques sur les nanotechnologies ne doit pas être interprété comme
voulant signifier que ce domaine de recherche présente un intérêt unique ou capital du point de
vue de l’éthique.
63. Dans des travaux antérieurs, la COMEST s’est penchée plus particulièrement sur l’état de la
technique et les avancées conceptuelles14, sur les efforts de sensibilisation15 et sur les incidences
dans le domaine des politiques16. Notant que le caractère invisible des nanotechnologies et leur
développement rapide, leurs utilisations et leur impact mondial possibles dans le domaine militaire
et celui de la sécurité, et le risque d’une « nanofracture » entre pays en développement et pays
développés suscitaient des préoccupations particulières sur le plan éthique, elle a identifié quatre
domaines d’action : élaboration d’un cadre d’éthique, sensibilisation, éducation à l’éthique et
politiques de la recherche-développement. Les nanotechnologies sont à considérer à cet égard
comme l’une des problématiques auxquelles un cadre général d’éthique conçu pour guider
l’activité scientifique doit s’appliquer. Inversement, les principes en matière d’éthique de la science
élaborés pour répondre à certains aspects des nanotechnologies devraient être considérés comme
s’appliquant a priori à d’autres domaines présentant des caractéristiques fondamentales similaires.
Bon nombre de ces domaines, dont celui, général, de la « convergence », impliquent des
chevauchements de l’éthique de la science avec d’autres disciplines, en particulier la bioéthique.
Une gestion efficace d’un tel chevauchement passe par la reconnaissance de la spécificité
institutionnelle de la bioéthique, qui n’est pas de la compétence de la COMEST, ainsi que par une
collaboration appropriée, notamment entre la COMEST et le Comité international de bioéthique
13
Document de la Commission européenne C (2008) 424 final du 7 février 2008. [http://eur-
lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:32008H0345&from=FR].
14
Henk T.A.M. ten Have (dir. publ.), Nanotechnologies, éthique et politique. Éditions UNESCO, 2007.
[http://publishing.unesco.org/details.aspx?Code_Livre=4650].
15
Éthique et politique des nanotechnologies. UNESCO, 2007.
[http://unesdoc.unesco.org/images/0014/001459/145951f.pdf].
16
COMEST, Les nanotechnologies et l’éthique - politiques et stratégies. UNESCO, 2008.
[http://unesdoc.unesco.org/images/0015/001521/152146f.pdf].
– 14 –

(CIB) de l’UNESCO, pour ce qui concerne l’éthique de la science telle qu’elle s’applique à la
déontologie dans le domaine des sciences de la vie.
64. Une tendance bien étudiée pousse à simplifier à l’excès les préoccupations éthiques de telle
manière qu’il devient difficile d’y répondre, par exemple en dissociant les évaluations techniques,
les analyses coûts-avantages et la vigilance sur le plan éthique. Cela a entre autres effets négatifs
de faire de l’éthique une contrainte externe pesant sur les choix techno-sociaux alors que l’éthique
devrait être considérée comme en étant l’un des éléments déterminants.
65. Ayant cela à l’esprit, il importe d’engager une réflexion sur l’application du discours du risque
et de l’incertitude à des aspects de la science et de la technologie qui ont été formulés en termes
de « dangers » dans le cadre normatif existant, en tenant compte du travail antérieur sur le
principe de précaution et en le développant, en vue de préciser quelle sorte de « vigilance » on
attend des scientifiques quant à de possibles utilisations malavisées de la science.

III.2 Réduire et combler les fractures sur le plan du savoir


66. Au niveau le plus général, on peut considérer, sur la base de l’article 27 (1) de la Déclaration
universelle des droits de l’homme, que l’accès à l’information scientifique compte parmi les droits
de l’homme. Les bienfaits du progrès scientifique pourraient, éventuellement, être partagés de
manière équitable tandis que la science demeurerait sous le contrôle restrictif de certains groupes
sociaux, sociétés commerciales ou États. Toutefois, la Déclaration se réfère expressément au
progrès scientifique lui-même, et non aux seuls bienfaits qui en découlent. Cela implique une
participation équitable à la communauté scientifique mondiale, et donc un accès à l’information
scientifique sur des bases équitables.
67. La manière dont cela doit se traduire dans la pratique est moins claire, étant donné en
particulier les multiples questions distinctes qui entrent en jeu, notamment les régimes de propriété
intellectuelle distincts qui s’appliquent au droit d’auteur et aux brevets et l’application controversée
du système des brevets aux découvertes scientifiques, la mobilité des scientifiques, et la
confidentialité des recherches considérées comme sensibles par les parties qui les financent. La
Recommandation de 1974 déclare expressément que « la libre communication des résultats, des
hypothèses et des opinions – comme le suggère l’expression « liberté académique » – se trouve
au cœur même du processus scientifique et constitue la garantie la plus solide de l’exactitude et
de l’objectivité des résultats scientifiques »17. De même, mais de manière plus vague, la
Déclaration de 1999 sur la science et l’utilisation du savoir scientifique considère « qu’il est
important, pour la recherche et l’enseignement scientifiques, que l’information et les données
appartenant au domaine public soient pleinement et librement accessibles » (article 16). Ce que
cela implique sur le plan institutionnel n’y est cependant pas précisé, à l’exception de ce qui touche
au droit des scientifiques de publier leurs travaux.
68. Il est important pour l’éthique des sciences de clarifier de telles questions. Des défis
d’aujourd’hui comme les changements dans les modes de publication, les nouvelles pressions
commerciales et liées à la sécurité, etc., redistribuent les possibilités d’accès à l’information
scientifique et menacent ainsi de créer de nouveaux obstacles au détriment des pays en
développement, alors même qu’ils en lèvent d’autres qui entravaient jusque-là la libre circulation
de cette information. Pour plus de clarté dans le débat, il convient d’établir des distinctions
appropriées entre les processus par lesquels l’information est produite, dans le cadre du
processus scientifique lui-même, ceux par lesquels elle est diffusée, par les médias scientifiques
ou généralistes, et ceux par lesquels elle est utilisée, par le biais de la technologie, sous ses
formes diverses.
69. Les principes régissant le libre accès aux publications et données, qui comptent parmi les
réponses apportées au niveau institutionnel aux fractures sur le plan du savoir, sont plus
longuement analysés à la section IV.1 ci-après.

17
L’expression « liberté académique » figure entre guillemets dans le texte original.
– 15 –

III.3 Encourager l’intégrité et une recherche et une innovation responsables


70. Il importe moins de proposer des cadres de substitution ou généraux que de souligner la
nécessité d’un dialogue multipartite visant à assurer la cohérence entre les cadres existants et
nouveaux et un partage raisonnable des points de vue sur ce que ces valeurs impliquent dans les
contextes modernes.
71. Le travail du Forum mondial de la science (FMS) de l’OCDE nous intéresse directement à
cet égard, car il a été entrepris pour porter remède aux lacunes et divergences en matière
d’éthique de la science qui peuvent apparaître au niveau mondial.
72. En 2007, le FMS et le Ministère japonais de l’éducation, de la culture, des sports et de la
science et la technologie (MEXT) ont organisé à Tokyo un atelier sur les moyens de traiter les
allégations de comportements frauduleux. Il est particulièrement difficile de déceler de tels
comportements dans le cadre d’une collaboration internationale. L’atelier a notamment formulé
une recommandation appelant à renforcer les contacts entre responsables nationaux, à faciliter les
échanges d’information, à s’assister mutuellement en vue de promouvoir l’intégrité, et à étudier les
moyens d’harmoniser les principes et les procédures par-delà les frontières nationales18.
73. Donnant suite à cette recommandation, le comité de coordination du FMS chargé de faciliter
les enquêtes internationales sur les fraudes en matière de recherche a réuni les organismes de
financement et d’évaluation d’un certain nombre de pays membres de l’OCDE en vue d’examiner
les problèmes pratiques que pose ce type de fraude dans le monde d’aujourd’hui. Il a adopté un
« Guide pratique », annexé à son rapport, qui intègre un ensemble de principes fondamentaux et
suggère des procédures à suivre dans les enquêtes internationales sur les fraudes en matière de
recherche19.
74. Les travaux du FMS ont notamment débouché sur l’organisation à Singapour, en juillet 2010,
du deuxième Congrès mondial sur l’intégrité scientifique, lequel a adopté la Déclaration de
Singapour sur l’intégrité de la recherche20, fondée sur quatre grands principes :
 Honnêteté dans tous les aspects de la recherche ;
 Conduite responsable de la recherche ;
 Courtoisie et loyauté dans les relations de travail ;
 Bonne gestion des recherches conduites pour le compte d’un tiers.
75. D’autres travaux ont été menés parallèlement, avec bon nombre des mêmes acteurs, dans
le cadre du Forum membre de la Fondation européenne de la science (FES) qui, de concert avec
la Fédération européenne des académies nationales (ALLEA), a élaboré un document de
consensus intitulé « Code européen de bonne conduite pour l’intégrité de la recherche »21, qui a
été présenté à la deuxième Conférence mondiale sur l’intégrité de la recherche. Ce texte traite des
bonnes pratiques et des comportements frauduleux dans le domaine de la science, jetant ainsi les

18
OCDE, Forum mondial de la science, Report from the Workshop on Best Practices for Ensuring Scientific
Integrity and Preventing Misconduct (“Rapport de l'atelier sur les meilleures pratiques pour préserver
l'intégrité scientifique et prévenir la fraude scientifique"), novembre 2007. [http://www.oecd.org/sti/sci-
tech/globalscienceforumreports.htm].
19
OCDE, Forum mondial de la science, Comité de coordination chargé de faciliter les enquêtes
internationales sur les comportements frauduleux en matière de recherche. Rapport final, présenté par les
délégations du Canada et des États-Unis d’Amérique, OCDE, mai 2009. [http://www.oecd.org/
dataoecd/29/4/42713295.pdf].
20
Des informations sur le deuxième Congrès mondial sur l'intégrité scientifique (Singapour, 21-24 juillet
2010) sont disponibles à l'adresse suivante: http://www.icsu.org/events/ICSU%20Events/2nd-world-
conference-on-research-integrity, et à la page d'accueil du site de la Déclaration de Singapour sur l'intégrité
de la recherche : http://www.singaporestatement.org/.
21
Le texte du Code européen de bonne conduite pour l'intégrité de la recherche est disponible à l'adresse
suivante :
http://www.esf.org/fileadmin/Public_documents/Publications/Code_Conduct_ResearchIntegrity.pdf.
– 16 –

bases de relations entre pays fondées sur la confiance et l’intégrité22. Le Forum membre de la
FES23 a aussi élaboré des principes directeurs pour l’établissement de structures nationales qui
promeuvent et contrôlent l’intégrité de la recherche24. Le code est conçu pour servir de référence à
tous les chercheurs, en complément des codes d’éthique existants, et en conformité avec les
cadres législatifs nationaux et européens. Il ne prétend pas remplacer les directives nationales ou
académiques existantes, mais représente la position commune de 30 pays, qui ont convenu d’une
série de principes et de priorités pour une autoréglementation de la communauté des chercheurs.

III.4 S’assurer de la participation du public et redéfinir l’expertise


76. La plupart des programmes de recherche et des applications technologiques ont des
conséquences directes sur la santé et le bien-être humain ainsi que sur l’environnement. S’assurer
de la participation du public au travail d’explication, d’évaluation et de mise en œuvre est loin d’être
simple et aisé. L’expérience acquise dans de nombreux contextes nationaux et institutionnels
montre que les débats en la matière peuvent se transformer en pures querelles, empêchant les
citoyens de se faire une idée précise des choix existants sur des questions qui relèvent de la
compétence réglementaire des États, ou pourraient être considérées comme telles.
77. Pour résoudre ces problèmes, il importe de réfléchir à la question des compétences profanes
et à celles que soulève la création de forums « hybrides » en vue de discussions multipartites sur
les défis éthiques. La difficulté sur le plan conceptuel et pratique est d’éviter tout conflit entre la
participation citoyenne d’une part et le rôle indispensable des experts de l’autre. C’est un aspect
essentiel, où il faut renforcer à la fois la réflexion et les procédures institutionnelles, l’éthique, en
tant que partie intégrante de ce processus, fournissant les outils critiques et conceptuels pour
formuler les questions pressantes.

IV. QUE FAIRE : QUELQUES PRIORITÉS


78. La nécessité d’ancrer l’éthique dans la pratique scientifique quotidienne implique de lier
solidement l’éthique des sciences et les politiques de la science. L’intégrité et la crédibilité de la
science ne dépend pas seulement des valeurs, des attitudes et des comportements de chaque
scientifique. Elle est fondamentalement subordonnée à l’existence d’un cadre institutionnel, défini
en particulier par les politiques de la science, dont les scientifiques ne peuvent être
individuellement tenus pour responsables.
79. L’éthique n’est donc pas affaire de principes seulement, mais aussi de gouvernance. Au
niveau national, il peut être besoin de renforcer les institutions et les mécanismes censés la faire
respecter, en particulier dans les pays en développement. Des mesures sont peut-être aussi
nécessaires pour combler les lacunes dans la coordination internationale aux niveaux régional et
mondial. Avant de réfléchir à ce qu’il y aurait lieu de faire, il importe de clarifier ce qu’implique une
gouvernance mondiale et à quoi pourraient ressembler ses composantes éthiques.
80. De manière générale, la gouvernance de la science dépend des réponses apportées à trois
questions étroitement liées :
i. Comment prendre en compte les principaux besoins sociaux et la promotion du bien-
être humain dans les politiques de la science, de manière différenciée pour chacun
des divers niveaux auxquels opère l’interface (définition des priorités et des

22
Source : http://www.esf.org/activities/mo-fora/research-integrity.html.
23
La page d'accueil du site du Forum des organismes membres de la Fondation Européenne de la Science
est disponible sur l’adresse suivante : http://www.esf.org/coordinating-research/mo-fora/research-
integrity.html.
24
Fostering Research Integrity in Europe. Report by the European Science Foundation Member
Organisation Forum on Research Integrity (“Promouvoir l’intégrité de la recherche en Europe. Rapport sur
l’intégrité de la recherche du Forum des organismes membres de la Fondation Européenne de la Science"),
ESF, 2010.
[http://www.esf.org/index.php?eID=tx_nawsecuredl&u=0&file=fileadmin/be_user/CEO_Unit/MO_FORA/MOF
ORUM_ResearchIntegrity/ResearchIntegrity_report_finalpublished.pdf&t=1438423777&hash=a28000fd5c3c
122ab0c2d9f8c0242196c3c772ef].
– 17 –

programmes, financement, enseignement supérieur, organisation institutionnelle des


systèmes de recherche, etc.) ?
ii. Comment résoudre la tension entre la nécessaire autonomie de la science,
indissociable de son intégrité, et l’obligation de rendre des comptes et la réactivité par
rapport à des priorités adoptées dans des sphères extérieures ?
iii. Comment intégrer les résultats de la recherche dans un processus de formulation des
politiques véritablement capable de répondre aux besoins sociaux et aux choix des
citoyens, et produire ainsi les effets attendus propres à légitimer la science ?
81. Il est permis de penser que des réponses adéquates à ces questions auront des effets
positifs, se renforçant les uns les autres, à la fois sur la pratique de la science elle-même et sur la
compréhension et la participation du public. Inversement, ces effets positifs sont des conditions
préalables pour qu’une science plus dynamique soit soutenue et efficacement exploitée par des
politiques plus vigoureuses.
82. Parmi les principales questions sur lesquelles il faut se pencher dans la perspective d’une
gouvernance mondiale de la science figurent les fractures dans le domaine de la science
(notamment en relation avec le développement) et les défis que cela implique sur le plan du
renforcement des capacités, la recherche privée, les politiques de la recherche, la participation du
public et les applications de la science aux problèmes concrets que sont censées résoudre les
politiques. La difficulté à cet égard n’est pas de mettre sur pied un quelconque mécanisme
réglementaire mondial, mais plutôt de faciliter la coopération, les échanges réciproques, la
coordination, etc. au sein des mécanismes existants et des différentes disciplines de manière à
améliorer l’efficacité des cadres éthiques déjà existants.
83. Le cadre normatif actuel implique un modèle pluriel et « distribué » de l’éthique, dans lequel
de multiples sites obéissant à des logiques distinctes conjuguent leurs efforts pour promouvoir et
consolider l’éthique à tous les niveaux de la pratique scientifique. Aux fins qui nous occupent, nous
pouvons distinguer six niveaux d’institutionnalisation de l’éthique :
 règles normatives et cadres éthiques internationaux non contraignants ;
 législation et réglementation nationales ;
 comités d’éthique nationaux et organes similaires de consultation des citoyens ;
 processus propres à chaque institution, notamment contrats de travail et comités
d’éthique internes ;
 éducation et formation à l’éthique, y compris l’éventail complet des actions de
sensibilisation ;
 les divers aspects de la diffusion et de la circulation de l’information scientifique, en
particulier les problèmes éthiques liés à la publication.
84. Il importe de se demander quels sont les niveaux d’action à privilégier, et quelles institutions
devraient en être chargées. À cet égard, la réflexion sur ce que devrait être une gouvernance
éthique s’oriente dans deux directions.
85. D’une part, la gouvernance devrait, en principe, être régie par des règles, faute de quoi elle
risque de n’être ni inclusive ni équitable, étant donné l’importance stratégique de la science et de
la technologie dans le monde d’aujourd’hui. Une telle gouvernance exige un certain recul par
rapport au débat politique au jour le jour et amène tout naturellement à privilégier les
connaissances expertes. Lorsqu’elle s’appuie sur des principes explicites, l’éthique présente une
affinité naturelle avec cette gouvernance fondée sur des règles.
86. Mais d’autre part, la science et la technologie sont des domaines qui souffrent de déficits
démocratiques manifestes, et qui appellent en principe un engagement citoyen plus vigoureux et
donc une approche de la gouvernance fondée sur des processus plus que sur des règles. À
l’évidence, cette approche implique aussi une conception pluraliste du savoir et de l’expertise qui
laisse aux citoyens la possibilité de contribuer de manière significative. Sur ce point, l’éthique
rejoint le discours sur la légitimité.
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87. Les tensions entre les deux perspectives sont réelles, mais ne doivent pas être exagérées.
L’interprétation et l’application des règles nécessitent aussi des processus, et inversement, les
processus ne peuvent fonctionner efficacement que s’ils s’appuient sur des règles (d’ordre
second).

IV.1 Le libre accès


88. Les questions liées à la publication sont d’une grande importance à cet égard, et les débats
actuels sur le libre accès méritent un examen attentif du point de vue de l’éthique.
89. Le libre accès25 est une façon nouvelle de diffuser les informations issues de la recherche,
grâce au World Wide Web. Les bases de ce concept peuvent être résumées comme suit : le Web
offre de nouvelles possibilités de mettre sur pied un système optimal de communication des
travaux scientifiques – une base de données accessible à tous et présentant toutes les conditions
requises en matière de connectivité, d’interopérabilité et d’exploitabilité. Les chercheurs tirent parti
de ces possibilités pour mettre en place des moyens d’accéder librement à la littérature
proprement dite et de communiquer de manière plus informelle. La conservation de la masse
croissante d’informations en libre accès représente un enjeu majeur. La reconnaissance et
l’utilisation de la littérature en libre accès exigent de nouveaux services qui répondent aux besoins
des scientifiques et des gestionnaires de la recherche. Il existe déjà des définitions satisfaisantes,
fonctionnelles et validées par la pratique du libre accès, sur lesquelles peut s’appuyer la
formulation d’une politique. On distingue deux types de libre accès – d’une part gratuit et d’autre
part sans restriction sur les usages – ce qui a des incidences sur la formulation d’une politique.
Sur le plan pratique, la communauté des chercheurs a consacré deux modes de construction du
libre accès : « voie dorée » (revues en libre accès) et « voie verte » (dépôts en libre accès).
Initialement, le libre accès s’appliquait pour l’essentiel aux travaux publiés dans les revues
scientifiques (y compris les actes de conférences validés par les pairs). À cela peuvent s’ajouter
avec profit les mémoires de master et les thèses. Aujourd’hui, le concept est également étendu
aux données et livres issus de la recherche. Il existe déjà une infrastructure bien développée pour
permettre le libre accès, bien que beaucoup plus avancée dans certaines disciplines que dans
d’autres, du fait de l’évolution des normes culturelles.
90. L’importance du libre accès tient à un certain nombre de facteurs : l’accessibilité de
l’information scientifique est partout problématique. Le degré de libre accès varie selon les
disciplines, et certaines d’entre elles accusent un retard considérable, ce qui confère une urgence
accrue aux efforts pour amplifier le mouvement. Les problèmes d’accès sont particulièrement
importants dans les pays en développement, émergents ou en phase de transition. Il existe des
mécanismes pour atténuer les problèmes dans les pays les plus pauvres, toutefois l’accès qu’ils
procurent n’est pas du libre accès : ils ne sont pas permanents, ne permettent d’accéder qu’à une
fraction de la littérature et ne rendent pas celle-ci accessible à tous, mais seulement à certaines
institutions. À l’accès libre viennent aujourd’hui s’ajouter d’autres concepts qui participent d’une
tendance plus générale, comme les concepts de ressources éducatives libres (REL), de science
ouverte, d’innovation ouverte et de données ouvertes (open data). Certaines initiatives visant à
améliorer l’accès ne relèvent pas du libre accès et doivent en être clairement distinguées, en tant
que pratiques différentes.
91. Les avantages du libre accès peuvent être résumés comme suit : le libre accès accroît la
rapidité, l’efficacité et l’efficience de la recherche ; il favorise l’interdisciplinarité dans la recherche ;
il permet le traitement informatisé de la littérature issue de la recherche26 ; il accroît la visibilité,
l’usage et l’impact de la recherche ; et il permet aux communautés de professionnels, de praticiens
et d’entrepreneurs, ainsi qu’au public intéressé, de bénéficier de la recherche.

25
Extrait du résumé analytique de l’étude d’Alma Swan publiée en 2012 par l’UNESCO sous le titre
Principes directeurs pour le développement et la promotion du libre accès. Ce document détaillé apporte sur
les principaux aspects du libre accès des éclaircissements qui seront utiles à toutes les parties prenantes.
26
Pour plus d'informations sur le concept du « traitement informatisé de la littérature issue de la recherche »
veuillez-vous référer aux « Principes directeurs pour le développement et la promotion du libre accès » par
Alma Swan, UNESCO, 2012: http://unesdoc.unesco.org/images/0022/002220/222085f.pdf
– 19 –

92. Au fur et à mesure du développement du libre accès, de nouveaux modèles économiques


sont apparus – pour la publication des revues, les dépôts en libre accès, l’édition et les services
créés pour répondre aux besoins nouveaux et fournir les processus et les systèmes
indispensables aux nouveaux modes de diffusion. Il est donc tout aussi important de mener une
réflexion éthique sur ce qui doit être publié – et comment – et sur l’accès à des ressources telles
que les données qui, à strictement parler, ne sont pas publiables.

IV.2 Les codes de conduite


93. Il s’agit moins d’élaborer un « code éthique à l’intention des scientifiques » que de définir des
normes éthiques appropriées et des mécanismes de réglementation de la pratique scientifique,
compte dûment tenu de la diversité des situations (selon les pays, les disciplines, etc.) et du fait
que toute réglementation n’est pas ou ne devrait pas être du ressort des États membres. Il s’ensuit
que l’accent doit être mis sur un processus participatif associant les communautés scientifiques et
les autres parties prenantes. Cela signifie notamment que les contrôles exercés au niveau de l’État
sont insuffisants s’ils ne sont pas complétés par un suivi, à un niveau plus général, des multiples
processus d’institutionnalisation des principes éthiques applicables à la science. Parmi les moyens
à mettre en œuvre figurent aussi bien la réglementation que la persuasion, les contrats de travail
et les normes professionnelles, l’uniformisation à l’échelle nationale et l’adoption de mesures
spécifiques dans chaque institution27.

IV.3 L’éducation à l’éthique


94. Pour prévenir les comportements contraires à l’éthique, il est essentiel d’agir à de nombreux
niveaux différents afin de sensibiliser à l’éthique de la science non seulement les chercheurs
professionnels, mais aussi les techniciens, les personnes contribuant à l’activité scientifique et
technologique et les citoyens. La sensibilisation du public est un rouage essentiel de la
gouvernance et non un simple aspect incident. Éviter les dévoiements délibérés de la science est
certes un important enjeu éthique, mais qui ne peut reposer uniquement sur l’éducation. En
revanche, éviter les manquements par inadvertance à des normes éthiques élevées est affaire
d’éducation et de formation, et nécessite un contrôle institutionnel adéquat.
95. Il convient aussi à cet égard d’être attentif aux lacunes dans l’éducation et la formation déjà
dispensée, en mettant en particulier l’accent sur la coordination et la coopération internationales et
sur le renforcement des capacités dans les pays en développement.
96. Enfin, la connaissance des questions éthiques dans le domaine de la science et des
mesures prises par les institutions compétentes pour promouvoir l’éthique de la science peut
renforcer utilement la confiance du public à l’égard de la science. De nombreuses et précieuses
actions sont menées pour informer le public, vulgariser les travaux scientifiques et, dans une
moindre mesure, associer le public aux choix sociaux relatifs à la science et à la technologie. Ce
travail peut néanmoins souffrir de lacunes auxquelles il faut remédier par des initiatives d’un type
nouveau.

IV.4 Consultation des citoyens sur les technologies novatrices controversées


97. On l’a vu à la section III.4, renforcer la consultation du public et l’engagement des citoyens
exige à la fois une approche différente de l’expertise et un certain degré d’innovation sur le plan
institutionnel. En particulier, l’expérience accumulée dans bon nombre de pays et sur de
nombreuses questions donne à penser que les formes classiques de pluralisme démocratique sont
de peu de secours face aux problèmes d’ordre sociétal et réglementaire que soulèvent les
technologies novatrices controversées.
98. Les cas d’exclusion des consultations publiques sont un sujet de préoccupation. Une
approche éthique de la gouvernance de la science et de la relation entre science et société impose
donc de considérer sérieusement de nouvelles procédures qui garantissent une représentation

27
Vous trouverez plus d'informations sur les codes de conduite sur le site web du Conseil international pour
la science (CIUS): http://www.icsu.org/freedom-responsibility/research-integrity/statements-codes-reports.
– 20 –

effective des citoyens en général, et non pas seulement de groupes d’intérêts déjà constitués,
dans la réflexion et la prise de décision concernant les technologies novatrices controversées.

IV.5 Savoirs locaux, autochtones et traditionnels


99. Face aux défis sociétaux liés à la science et à la technologie, divers groupes entretiennent
des relations très différentes avec les processus scientifiques et politiques et la définition des
grandes orientations. Bien qu’il n’entre pas dans le cadre du présent rapport d’examiner de
manière détaillée toutes les fractures et les inégalités en termes de pouvoir et de ressources qui
créent de profondes disparités dans la capacité de différents groupes de faire entendre leur voix
ou de rompre avec des régimes de savoir et des politiques contestables, il importe de mentionner
expressément la situation des populations autochtones, et plus généralement des savoirs locaux,
autochtones et traditionnels.
100. Parallèlement aux formes de désautonomisation qui, souvent, affectent aussi d’autres
catégories et groupes sociaux, les populations autochtones occupent une position singulière en ce
qui concerne la portée culturelle de leur interaction avec la technoscience contemporaine. C’est
pourquoi, outre la question générale du partage des avantages et de l’évaluation des risques, dont
elles ont souvent été injustement exclues, ces populations n’ont cessé de soulever la question plus
vaste de savoir s’il est approprié d’envisager l’interaction de la science et de la technologie avec le
monde sous l’angle de la création et de la distribution des « risques et avantages ». Dans la
mesure où les savoirs locaux, autochtones et traditionnels impliquent des visions différentes du
monde habité par l’espèce humaine – visions qui opèrent à un autre niveau que la science plutôt
qu’elles n’entrent en conflit avec elle – ils risquent d’être menacés, lorsque les relations de pouvoir
sont inégales, par des conceptions technoscientifiques du monde fortement instrumentales.
101. Ensemble, ces deux préoccupations – évaluation des risques et avantages et vulnérabilité
culturelle – ont conduit la communauté internationale à adopter un certain nombre de décisions
visant spécialement à affirmer la valeur des savoirs locaux, autochtones et traditionnels et à
protéger les droits de ceux qui se définissent par rapport à eux.
102. C’est ainsi que la Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique a
adopté en outre le « Code de conduite éthique Tkarihwaié:ri propre à assurer le respect du
patrimoine culturel et intellectuel des communautés autochtones et locales »28. Ce code, non
contraignant, prend en compte, comme il est dit dans son préambule, « le concept holistique de
savoir traditionnel et ses caractéristiques multidimensionnelles qui comprennent, sans s’y limiter,
les qualités spatiales, culturelles, spirituelles et temporelles ». Il combine des principes éthiques
d’ordre général (respect des accords existants, aspects culturels de la propriété intellectuelle, non-
discrimination, transparence/divulgation intégrale, consentement préalable et éclairé et/ou
approbation et participation, respect entre les cultures, sauvegarde de la propriété collective et
individuelle, partage loyal et équitable des avantages, protection des communautés autochtones et
locales affectées, principe de précaution) et des considérations touchant spécifiquement la
situation des communautés autochtones et locales. Cet instrument est caractéristique à la fois des
grandes préoccupations éthiques et de la manière dont il est possible de mobiliser les principes
face à de nouveaux enjeux.

V. CONCLUSIONS
103. La première conclusion analytique du présent rapport est que la science, sa gouvernance et
sa relation avec la société sont actuellement remodelés par une dynamique globale et d’une
portée considérable qui exige à la fois une nouvelle façon de penser et des réponses
institutionnelles nouvelles, fondées sur l’éthique. Les éléments les plus significatifs de cette
dynamique sont les suivants :

28
Convention sur la diversité biologique, COP-10 (2010), décision X/42. Le texte intégral peut être consulté
à l’adresse suivante : http://www.cbd.int/decision/cop/?id=12308.
– 21 –

 le changement scientifique et technologique, qui induit de nouveaux modèles


intellectuels et institutionnels, ainsi que de nouvelles voies de transformation des
sociétés par la technologie ;
 de nouveaux contextes sociaux et institutionnels au sein desquels des pressions
s’exercent sur l’intégrité de la science et la distribution équitable de ses retombées
sociales ;
 des tensions entre intérêts privés et intérêt général qui nécessitent des sauvegardes
nouvelles pour préserver le bien public ;
 une mondialisation qui divise, intégrant le monde sans le doter de visions largement
partagées des vertus et principes éthiques fondamentaux sur la base desquels fonder
un consensus pratique ;
 des formes d’exclusion entre les sociétés et au sein de chacune d’elles, résultant d’un
accès inégal à la science et à l’évaluation de la technologie, qui demandent des
approches éthiques d’un développement adapté et de l’inclusion sociale.
104. Face à une telle dynamique, les cadres éthiques institués dans de nombreux instruments
internationaux, ainsi que dans un large éventail de proclamations, codes, déclarations et autres
textes, risquent de ne pas apporter de réponse pleinement satisfaisante aux défis éthiques actuels
et, moins encore, à ceux qui se dessinent.
105. Le présent rapport désigne cinq grands axes pour une nouvelle réflexion éthique et de
nouvelles avancées institutionnelles :
 réduire et combler les fractures sur le plan du savoir, afin de donner effet aux
dispositions de l’article 27 (1) de la Déclaration universelle des droits de l’homme ;
 promouvoir l’intégrité et une recherche responsable par des innovations adaptées
et durables, y compris en lançant des initiatives normatives aux niveaux pertinents ;
 évaluer et gérer les risques, en prenant en compte et en développant les travaux
antérieurs sur le principe de précaution, avec pour objectif de clarifier la vigilance
requise des scientifiques face à d’éventuels dévoiements de la science ;
 s’assurer de la participation du public et consulter les citoyens, y compris sur des
questions complexes et prêtant à controverse, ce qui implique de repenser l’expertise
afin de reconnaître la diversité des formes de savoir et de compétence ;
 renforcer les cadres éthiques et institutionnels de telle sorte que des avantages sur le
plan de l’évaluation des risques et la durabilité soient à la fois produits par les
applications des technologies et équitablement partagés.
106. Le lien entre réflexion éthique et avancées institutionnelles est absolument décisif à cet
égard et doit être articulé avec la gouvernance, au sens large du terme, c’est-à-dire non pas
seulement les processus de réglementation formels, mais aussi l’éventail complet de la tendance à
l’autoréglementation qui se fait jour au sein de la société elle-même.
107. À cet effet, le rapport identifie six impératifs prioritaires :
 élaboration d’un modèle de libre accès à la science, y compris mais non exclusivement
aux publications, propre à favoriser le dynamisme intellectuel, l’intégrité, la
responsabilité et la contribution au bien-être de l’humanité ;
 examen, et si nécessaire révision, des codes de conduite existants pour les
harmoniser avec un cadre éthique global et cohérent et pour éliminer les fractures
créées par le développement institutionnel de la science ;
 actualiser et affiner les cadres existants en vue de clarifier le statut des chercheurs
scientifiques, y compris, mais non exclusivement, la Recommandation de l’UNESCO
les concernant, et d’assurer ainsi la cohérence entre les structures institutionnelles de la
science et les normes éthiques convenues pour en régir le fonctionnement ;
– 22 –

 promouvoir l’éducation à l’éthique, à la fois des scientifiques, des professionnels et


des simples citoyens, de façon à ancrer les principes éthiques convenus dans la
pratique quotidienne de la science et de la technologie ;
 intensifier les efforts pour consulter les citoyens sur les technologies novatrices
controversées, en mettant en œuvre si nécessaire de nouvelles modalités
institutionnelles ;
 faire des efforts soutenus à tous les niveaux pertinents pour affirmer la valeur des
savoirs locaux, autochtones et traditionnels et pour protéger les droits des groupes
qui se définissent par rapport à eux.