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Québec français

La lecture subjective
Gérard Langlade

La littérature québécoise de 1970 à nos jours


Numéro 145, printemps 2007

URI : id.erudit.org/iderudit/47315ac

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Éditeur(s)

Les Publications Québec français

ISSN 0316-2052 (imprimé)


1923-5119 (numérique)

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Citer cet article

Langlade, G. (2007). La lecture subjective. Québec français,


(145), 71–73.

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Intégrer les compétences en français au secondaire DIDACTIQUE

1 *
.1

La lecture
subjective
par Gérard Langlade*

E
n plaçant au premier plan l'activité actions des personnages (cohérence mimé- pour faire émerger de riches expériences
du sujet lecteur (pour tous les mots tique), scénarios fantasmatiques activés par de lecture. Pour autant, le questionnement
en italiques, voir glossaire p. 72), les le texte (activité fantasmatique), jugements ne prend pas appui sur le texte considéré
recherches sur la lecture littéraire invitent à portés sur l'action et la motivation des per- pour lui-même mais sur la lecture subjec-
repenser la nature des exercices traditionnels sonnages (réaction axiologique). Ce dialogue tive réalisée par l'enseignant. Ce qui fonde
pratiqués en classe de français et à redéfinir interfictionnel entre lafictiontextualisée par l'expertise de ce dernier n'est pas tant, alors,
leur rôle dans la formation des lecteurs. Cette l'œuvre et la textualisation des apports fic- sa connaissance de la littérature, de son his-
ambition de susciter, de fixer et d'exploiter tionnels de la subjectivité du lecteur produit toire, de ses codes, de ses rituels que son
les expériences de lecture subjective des élè- le « texte singulier du lecteur », « ce trajet de aptitude à réfléchir à sa lecture, à en cerner
ves - qui constitue une des voies d'accès à la lecture tissé de la combinaison fluctuante de la singularité, à en mesurer les enjeux per-
compétence « réagir et apprécier des œuvres la chaîne d'une vie avec la trame des énon- sonnels. Conscient de sa propre expérience
littéraires » - conduit à un changement sen- cés qui seul mériterait d'être appelé texte1 ». de lecture, l'enseignant peut concevoir un
sible de paradigme didactique. L'élaboration et l'exploitation de ce « texte questionnement qui, tout en prenant appui
du lecteur » sont au centre d'une interven- sur une lecture singulière, s'ouvre, par la
La lecture subjective, une définition tion didactique qui entend développer la mobilisation d'autres imaginaires indivi-
Par « lecture subjective », nous entendons compétence esthétique des élèves, c'est-à- duels, à la diversité des singularisations
la façon dont un texte littéraire affecte - dire l'aptitude à réagir face à une œuvre et possibles.
émotions, sentiments, jugements - un lec- à en apprécier les effets. Il suffit par ailleurs d'un léger déplacement
teur empirique. Ce dernier s'attache plus aux du questionnement concernant les person-
retentissements individuels que suscite une Sens et portée de l'intervention nages pour passer d'une description analy-
œuvre sur lui-même qu'à la description ana- didactique tique de l'œuvre à la prise en compte d'une
lytique des catégories textuelles, génériques Premier objectif : rendre possible et stimu- implication dans l'œuvre. Au lieu de deman-
et stylistiques de celle-ci. La lecture subjective ler l'activité de lecture des élèves en propo- der « quel est le personnage principal ? » ou
concerne en effet le processus interaction- sant des œuvres qui suscitent des réactions « quelle est la fonction des personnages dans
nel, la relation dynamique à travers lesquels personnelles - émotionnelles, affectives, le schéma actantiel ? », on interroge les élèves
le lecteur réagit, répond et réplique aux sol- cognitives - et des lectures plurielles. Mieux sur les personnages qui les touchent, qu'ils
licitations d'une œuvre en puisant dans sa vaut privilégier les œuvres qui s'attachent à aiment, qu'ils détestent, etc., sur le jugement
personnalité profonde, sa culture intime, son dçs enjeux humains - éthiques, fantasmati- moral qu'ils portent sur leurs actions ou
imaginaire. ques, etc. - que celles qui jouent sur les codes encore sur l'attitude qu'ils auraient adoptée
Le contenu fictionnel des œuvres est tou- littéraires (textes à énigme, à « pièges ») ou s'ils avaient été à leur place. Cette stratégie
jours investi, transformé, singularisé par sur les références intertextuelles. d'implication s'avère d'une grande fécondité,
T« activité fictionnalisante » des lecteurs : Deuxième objectif : concevoir un accom- car elle renvoie les œuvres à la complexité
images produites en « complément » de pagnement didactique de l'engagement du de leurs imaginaires et à la profondeur de
l'œuvre (concrétisation imageante), liens de sujet lecteur dans l'œuvre. Il ne suffit pas leurs interrogations axiologiques et méta-
causalité établis entre les événements ou les de donner à lire un texte fort aux élèves physiques.

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Des activités orales et écrites une lecture4, exprimer ses affects (joie, tris- a d'essentiel et d'intime, dans ce qui affecte
à refonder tesse, colère, peur, etc.) en les associant à des en profondeur ou engage l'identité, l'expé-
Les exercices canoniques qui privilégient pièces musicales ou à des sonorités, autant de rience d'une lecture se dérobe pour partie à
l'analyse textuelle et la distance reflexive moyens de permettre aux lecteurs, particuliè- la conscience du sujet.
immédiate dans l'approche des œuvres lit- rement aux plus jeunes, de rendre compte de Cependant, ces difficultés à objectiver le
téraires, comme la lecture analytique ou le façon créative d'une expérience de lecture. produit d'une lecture ne préjugent en rien
commentaire littéraire, semblent peu adap- Il ne faut pas se cacher que la nature de sa valeur formative et éducative. L'émer-
tées pour prendre en compte les réalisations même de ces productions rend leur exploi- gence des affects, même confuse, permet au
lectorales singulières des élèves. tation didactique difficile. En enregistrant lecteur d'inscrire ceux-ci dans des imaginai-
En lecture analytique, le repérage des les réactions du lecteur interpellé par tel ou res collectifs et d'« apprivoiser ses peurs, de
éléments textuels est commandé par une tel élément, le journal de lecture produit une construire et de réparer son monde intérieur,
méthodologie qui s'impose de l'extérieur au fragmentation des œuvres lues. « Lecteur, je de trouver des réponses aux questions qui
lecteur - identification discursive, marques suis négligemment une intrigue combinée les hantent, d'apprendre ce que d'autres ont
génériques, ancrage esthétique, etc. -, alors avec soin, en me laissant distraire par des trouvé comme solution à la difficulté d'être
qu'en lecture subjective, les aspérités du texte détails et des pensées fortuites5 ». À cela sur terre6 ». À côté des analyses de textes, il
qui accrochent son attention proviennent de s'ajoute le caractère allusif des remarques, y a place pour des récits variés d'expérien-
la relation originale qui se crée entre lui et pareilles à des notes rapides prises dans un ces de lecture. Celui qui raconte ses lectures,
l'œuvre. « Le travail de sélection s'exerce sur carnet. Il est ainsi difficile de passer de ces c'est-à-dire qui se raconte à travers la re-fic-
des unités textuelles, que le lecteur investit traces qui gardent témoignage de l'activité tionnalisation des œuvres dont toute lecture
particulièrement par la pensée et la rêverie2 ». du lecteur à une perspective analytique et procède, alimente puissamment « la chaîne
Mais comment gérer, en classe, la diversité reflexive. Qui plus est, il y a bien souvent des de refigurations » : « L'histoire d'une vie ne
des lectures subjectives ? Comment avoir ruptures, des disjonctions, entre les affects cesse d'être refigurée par toutes les histoires
recours à la subjectivité des lecteurs sans du lecteur issus pour une large part de l'his- véridiques oufictivesqu'un sujet raconte sur
être confronté aux « débordements » sub- toire du sujet lecteur et les effets textuels lui-même7 ». Les exemples littéraires d'une
jectifs des élèves ? Sans doute est-il malaisé, qui relèvent de la poétique. Dans ce qu'elle telle narrativisation d'événements de lecture
pour un professeur, formé dans un tout autre
contexte, d'accepter des lectures qui peuvent
lui apparaître comme de véritables transgres-
GLOSSAIRE
sions. Cependant, il faut admettre que tout
lecteur actif est de fait un lecteur transgres- > Cohérence mimétique : Le texte ne-dit pas tout sur l'histoire des personnages, sur leurs
sif qui s'écarte volontiers du jeu de rôle écrit motivations ou sur leurs intentions ; le lecteur doit donc établir, en puisant dans sa connais-
sance du monde et de la littérature (réactions psychologiques, stéréotypes comporte-
pour lui et qui, loin de toujours respecter les
mentaux, etc.) des liens de causalité vraisemblables entre les événements et les actions des
règles prescrites, se livre volontiers au « bra- personnages.
connage »fictionnel,au détournement d'ob-
jets de fiction. > Commentaire littéraire : Exercice écrit pratiqué au lycée, en France, consistant à présenter
de façon ordonnée et argumentée la lecture analytique d'un texte littéraire d'une quinzaine
De nouveaux types de productions orales de lignes.
et écrites, mais aussi gestuelles, iconiques,
> Concrétisation imageante : « Un texte est inachevé en ce sens qu'il offre différentes « vues
voire musicales, voient le jour dans les clas-
schématiques » que le lecteur est appelé à « concrétiser », par ces termes, il faut entendre
ses qui mettent en pratique une approche l'activité imageante par laquelle le lecteur s'emploie à se figurer les personnages et les évé-
subjective des œuvres. Des activités comme nements rapportés par le texte. » (Paul Ricœur., Temps et récit 3, p. 305).
les journaux de lecture et les autobiographies
de lecteurs sont théorisées par des chercheu- > Dialogue inter-fantasmatique : La rencontre de l'imaginaire de l'œuvre et de celui du lec-
teur active les scénarios fantasmatiques à travers lesquels un sujet exprime ses désirs et ses
res comme Manon Hébert ou Annie Rouxel.
répulsions de façon plus ou moins déformée.
Ces activités permettent defixerdans le cours
d'une lecture ce qui fait événement, c'est-à- > Lecture analytique : Lecture qui se fonde sur une analyse, construite avec méthode, d'un
dire ce qui naît de la rencontre plus ou moins extrait ou d'une œuvre courte. Elle amène l'élève à formuler des hypothèses de sens que
l'étude du texte permet d'infirmer ou de confirmer.
imprévisible entre les propositions fiction-
nelles d'une œuvre et l'implication subjective > Réactions axiologiques : Le système de valeurs (normes morales, sociales, civiques, etc.) du
d'un lecteur empirique. « Pour qu'un livre lecteur détermine les jugements qu'il porte sur les personnages, ses mouvement d'adhésion
nous touche, il faut sans doute qu'il établisse ou de rejet à l'égard de leurs actions, de leurs motivations.
entre notre expérience et celle de la fiction - > Sujet lecteur : Le sujet tel qu'il se manifeste quand, engagé dans une lecture, s'opère à tra-
entre deux imaginations, la nôtre et celle qui vers celle-ci des refigurations de soi. Le sujet lecteur est un sujet mobile, dynamique qui
se déploie sur la page - un lien fait de coïnci- construit de lecture en lecture son identité lectorale. Il est un sujet réflexif qui s'interroge sur
dences3 ». Mimer les réactions d'un person- ses engagements de lecteur et sur les bigarrures fictionnelles sous lesquelles il apparaît.
nage, dessiner les « images » produites par

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HORS DOSSIER

ne manquent pas, à commencer par la tri-


logie bien connue de Michel Tremblay
qui exploite les potentialités narratives
d'événements de lecture.
La mise en œuvre d'une didactique de
la lecture subjective ne va pas sans dif-
ficultés de tous ordres : élaboration de
questionnements, exploitation des lectu-
res singulières, renouvellement des activi-
tés d'écriture. Mais l'effort d'imagination
qu'elle exige éloigne de tout formalisme
et permet de donner du sens individuel et
collectif à la classe de français.

* Professeur, Université de Toulouse 2.

Note*
i Bellemin-Noël, )., Plaisirs de vampires,
Paris, PUF, 2001, p. 21.
Petit guide à l'intention de nos élèves immigrants et de leurs parents
2 Bayard, P., Enquête sur Hamlet - Le par Ginette Leroux*
dialogue de sourds, Paris, Les Éditions de
Minuit, 2002, p. 102.
3 Manguel, A., Journal d'un lecteur, Actes-

L
Sud, 2004, p. 95. e projet de Français de transition Le système scolaire québécois
4 Schneider, A., « Les carnets de lecture en a débuté à la Commission scolaire Difficile de comprendre le système scolaire
maternelle », Seules les traces font rêver, de Montréal (CSDM) en septem- québécois ? Vos parents ne s'y retrouvent pas
J.-M. Pottier (dir.), Reims, CNDP, 2005. bre 2006. Il constitue une étape clé pour des non plus. Ces derniers n'arrivent pas à sui-
5 Manguel, A., Journal d'un lecteur, Actes- jeunes immigrants issus des classes d'accueil vre votre parcours scolaire. C'est normal.
Sud, 2004, p. 118. du secondaire qui, en raison de leur âge, ne Le système d'éducation du Québec est sou-
6 Petit, M., Eloge de la lecture. Paris, Belin, peuvent obtenir leur diplôme d'études secon- vent totalement différent de celui de votre
2002. daires (DES) au secteur régulier et doivent se pays d'origine. Ce petit guide d'information
7 Ricœur, P., Temps et récit 3, Seuil, 1985, diriger vers la formation générale adulte. vous aidera à comprendre son fonctionne-
p. 356. Tout en palliant les besoins d'ordre lan- ment. Par la suite, vous pourrez partager vos
gagier de nos élèves, le programme propose connaissances avec vos parents.
également de répondre à des besoins d'ordre Au Canada, chaque province gère son
Références
socioculturel. Comme ces élèves sont âgés propre système d'éducation. Le système sco-
Hébert, M., Co-élaboration du sens dans
pour la plupart de 16 à 18 ans, nous voulons laire québécois est donc sous la responsabi-
les cercles littéraires en première secondaire,
Montréal, Université de Montréal, 2003. associer les parents à leur démarche scolaire lité du ministère de l'Éducation, du Loisir et
lorsque la situation s'y prête. du Sport (habituellement nommé par son
Langlade, G., « L'activité fictionnalisante
du lecteur », dans B. Louichon [dir.], Les En ce sens, sous le thème de l'école au sigle, le MELS).
enseignements de lafiction,Bordeaux, Les Québec, la connaissance du système sco-
Presses de l'Université de Bordeaux, 2006. laire québécois interpelle autant les parents Cinq mots clés pour comprendre
Langlade, G, et A. Rouxel [dir.], Le sujet que leurs enfants. le système scolaire québécois
lecteur - Lecture subjective et enseignement Le texte qui suit prend la forme d'un petit Le système scolaire d'ici repose sur cinq
de la littérature. Rennes, Les Presses de guide à l'intention des élèves qui, par la suite, mots clés à retenir. L'école est publique,
l'Université de Rennes, 2004.
auront la tâche d'en expliquer le contenu à gratuite de la maternelle à l'enseignement
Langlade, G., et M.-). Fourtanier, « La leurs parents. Ce matériel poursuit deux collégial inclusivement et obligatoire pour
question du sujet lecteur en didactique de objectifs pédagogiques : 1) lecture et com- tous les résidents du Québec de 6 à 16 ans. Il
la lecture littéraire », Les voies actuelles de
la recherche en didactique dufrançais,dans préhension de texte, 2) exercices de toutes existe aussi un réseau d'établissements privés
E. Falardeau, et al. [dir.], Sainte-Foy, Les sortes à l'écrit suivis du réinvestissement de reconnus par le MELS. Ces établissements
Presses de l'Université Laval, 2006. son contenu à l'oral en situation réelle par le offrent les mêmes programmes d'études que
Rouxel, A„ « Lecture et retour sur soi : partage de l'information avec les parents. le système public, mais pour y étudier, il faut
l'autobiographie de lecteur au lycée »,
Enjeux n° 61 (2004), p. 47-68. Note : Les explications données dans ce texte concernent spécifiquement Montréal, mais elles
peuvent évidemment s'appliquer à toute la province.

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