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Avant-propos

En novembre 1997, alors inscrite en DEA d’anthropologie à l’EHESS


de Paris sous la direction de Philippe Descola, j’arrivais en Mongolie
pour la première fois avec en poche une bourse bilatérale du Ministère
(français) des A!aires Étrangères (MAE) et du gouvernement mongol
pour une année d’étude. J’ai rencontré mes premiers chamanes et me
suis familiarisée avec la langue mongole. Je suis repartie pour l’année
universitaire 1998-1999 en tant que doctorante (bourse de recherche
Lavoisier du MAE). En 1999-2000, encouragée par mon directeur de
recherches, Philippe Descola, j’ai suivi à Manchester le programme
de Master en Anthropologie Visuelle et Réalisation de Documentaires,
fondé et dirigé par le professeur Paul Henley. Pour mettre à exécution
ce projet, j’ai obtenu une bourse du British Council pour quinze mois
d’enseignement et suis repartie un mois à Ulaanbaatar pour réaliser
mon premier "lm « Call for Grace » (2000, 30’). Puis, je me suis installée
en Mongolie encore une année (2001-2002) afin de terminer mon
enquête de terrain pour le doctorat, que j’ai soutenu en 2004 à l’École
des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris sous le titre « De l’ombre
à la lumière, de l’individu à la nation : Renouveau du chamanisme en
Mongolie postcommuniste ». De 1997 à 2002, j’ai donc passé un peu
moins de trois ans en Mongolie. En 2005, j’ai obtenu mon premier poste
de maître de conférences temporaire à l’université de Manchester, où
j’ai enseigné l’anthropologie visuelle. Puis, rattachée au Mongolia and
Inner Asia Studies Unit (MIASU) de l’université de Cambridge pour des
recherches postdoctorales (bourse de la Fondation Fyssen), j’ai commencé
à travailler sur les relations entre les Occidentaux, le chamanisme et le
tourisme. Jusqu’à aujourd’hui, je poursuis ces recherches sur l’espace
de rencontre entre Occident et chamanisme et ai élargi mon terrain
DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE

à la République de Touva en Fédération de Russie grâce à la bourse


postdoctorale de la Fondation Wenner-Gren 2007-2008.
Cet ouvrage est le fruit de mon travail de doctorat actualisé à la
lumière de mes recherches postérieures. Pour toutes ces années
d’études, d’aventures, de découragement mais aussi de félicité, je
souhaite remercier en premier lieu Roberte Hamayon qui a toujours
été d’un soutien indéfectible, l’une des premières à avoir apprécié mes
"lms et relectrice infatigable de ce manuscrit ; Philipe Descola qui m’a
toujours encouragée dans la poursuite de mes péripéties mongoles dans
lesquelles d’un air amusé, il devait trouver un peu de fraîcheur sou#ant
sur ses plus habituelles forêts amazoniennes ; Paul Henley qui depuis le
début a cru en mes projets de "lms et surtout m’a o!ert mon premier
poste à Manchester ; Isabelle Charleux qui, en tant que directeur de la
collection Nord-Asie, a fait un énorme travail d’harmonisation du texte.
Je remercie également Charles Stépano! et Virginie Vaté pour leur
relecture attentive et éclairée, Vincent Micoud pour sa conception de
la maquette et sa collaboration technique, et en"n, Sandrine Ruhlmann
pour sa patience et son héroïsme à faire de tout cela un livre. Pour ce qui
est des défauts de cet ouvrage, j’en suis seule responsable.
Je suis très reconnaissante aux chamanes et à leurs clients présents
dans ce livre pour tout ce qu’ils m’ont appris et pour tous les moments
vécus ensemble.

2
Conventions de translittération

Аа Aa
Бб Bb
Вв Vv
Гг Gg
Дд Dd
Ее Je je (pr. « ie »)
Ёё Jo jo (pr. « io »)
Жж Ž ž (pr. « dzh ou dj »)
Зз Z z (pr. « dz »)
Ии Ii
Йй J j (pr. « i » bref)
Кк Kk
Лл Ll
Мм Mm
Нн Nn
Оо O o (pr. « o » ouvert)
Өө Ö ö (pr. « o » semi-fermé, « œ »)
Пп Pp
Рр Rr
Сс Ss
Тт Tt
Уу U u (pr. entre « o » fermé et « ou »)
Үү Ü ü (pr. entre « ou » et « u »)
Фф Ff
Хх H h (jota espagnole)
Цц C c (pr. « ts », Tsaatan = Caatan)
Чч Č č (pr. « tch »)
Шш Š š (pr. « ch »)
Ыы Y y (pr. « i » dur)
Ь,ь ’ (mouillure de la voyelle suivante)
Ээ E e (pr. « é »)
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Юю Ju ju (pr. « iu »)
Яя Ja ja (pr. « ia »)

Les noms datant d’une époque antérieure à l’adoption de la notation


du mongol en écriture cyrillique qui n’ont pas de graphie cyrillique
attestée ont été laissés tels quels (exemple : Kököcü).
Conventionnellement, pour Gengis Khan, une seule notation a été
adoptée : Chinggis Khan.
Certains noms et toponymes ne sont pas translittérés selon le tableau
ci-dessus mais suivent la transcription la plus courante.
Les noms de populations non lexicalisés sont invariables.

4
Introduction

Avec ses 1,2 millions d’habitants, Ulaanbaatar (Oulan-Bator), capitale


de la Mongolie, s’étend sur une vingtaine de kilomètres le long de la
rivière Tuul. Son architecture inimitable relève du bric-à-brac post-
soviétique avec ses restes de stalinisme lamboyant couplé avec une
nouvelle génération de buildings en verre et acier façon chinoise tout
de toc et de brillant. Quelques touches du blanc gris sale des yourtes
qui composent les banlieues pauvres et des usines fumantes pleines de
tuyauteries éparses sur fond de steppe "nissent de compléter ce tableau
« post-exotique ». Nous sommes au pays des chamanes, du Ciel Éternel
et de Chinggis Khan, traditions qui pourtant ont bien failli disparaître
à tout jamais.
La Mongolie a été le premier pays satellite de l’URSS, et bien que n’ayant
jamais été un pays soviétique, elle a été fortement marquée par l’idéologie
et la politique athéiste. Le maréchal Choibalsan (1895-1952), véritable
Staline mongol, engagea le pays dans la collectivisation forcée des terres
et des troupeaux et ordonna des purges sanglantes à la "n des années 1930.
Les moines et les monastères bouddhiques furent les premières victimes
et aujourd’hui encore sont exhumés des charniers les restes de moines
fusillés ou torturés (Baabar 1999 : 364). D’autres ont été envoyés dans les
camps soviétiques ou dans les bataillons de l’armée pour servir l’URSS. Le
chamanisme fut réprimé et certains chamanes connurent la prison pour
activités anti-soviétiques car ils recevaient des dons en nature ou en argent
en paiement de leur « cure ». Ils furent donc doublement réprimés par les
autorités, tant pour leurs activités à caractère capitaliste que pour leurs
activités religieuses. Certes ces dernières entretenaient les « superstitions
archaïques » allant à l’encontre du « progrès » que promouvait le régime
communiste, mais n’avaient pas une capacité fédératrice assez forte pour
DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE INTRODUCTION

menacer le centre réel du pouvoir à Moscou. Certains vieux chamanes de savoir comment la Mongolie pouvait « releurir » culturellement et
ont donc continué à chamaniser en cachette, le plus souvent sans costume idéologiquement alors que les modèles des voisins proches, la Russie et
ni tambour, dans le cadre de rituels privés, dans quelques lieux isolés. On la Chine, n’inspiraient que de l’aversion et que ceux des pays capitalistes
raconte même que des hauts dirigeants du Parti allaient la nuit, en secret, semblaient si éloignés et étranges (Humphrey 1992 : 377). Il semblerait
rendre visite à des chamanes réputés. Ainsi, les pratiques chamaniques qu’aujourd’hui, à la recherche de ses racines, la Mongolie se tourne,
n’ont pas été complètement éradiquées et se sont perpétuées dans l’ombre tout naturellement, vers le passé glorieux du grand empire fondé par
et le secret, s’adaptant aux interdits imposés par le régime. Néanmoins, Chinggis Khan (1162-1227). La réactualisation de la tradition s’e!ectue
ce terreau fut peu propice à de nouvelles initiations, les vieux chamanes de manière ambiguë avec un retour à des valeurs médiévales associées
refusant d’eux-mêmes d’initier les jeunes, pensant que cela était trop aux restes d’une idéologie soviétique, révolue certes, mais pas encore
dangereux et risqué pour eux, les encourageant même à se tourner vers complètement disparue. Car c’est ce modèle imposé par les Soviétiques
le « progrès » que les Russes leur apportaient. Inévitablement, une rupture sur une période de presque soixante-dix ans qui a préparé l’accès actuel
dans la transmission des savoirs et des pratiques, et dans les lignées à la modernité et a fait prendre conscience de la tradition comme telle.
chamaniques eut lieu. La propagande communiste œuvra patiemment Si l’objet de cet ouvrage est le renouveau du chamanisme en Mongolie
pour l’e!acement des mémoires généalogiques. L’aristocratie ayant été postcommuniste, ce phénomène n’allait pas de soi quand j’arrivai là-bas
la cible des purges, les Mongols durent « oublier » leur nom de famille, ou pour la première fois. Malgré les moins vingt-sept degrés de ce mois de
plutôt commencèrent par le cacher, puis l’oublièrent complètement à la novembre 1997, j’étais très motivée par ma quête de chamanes. Mon
génération suivante, seul moyen de préserver les descendants de familles questionnement de départ était de savoir si le chamanisme existait
nobles. De même dans les lignées chamaniques, on s’est e!orcé d’« oublier » encore en Mongolie et en ce cas, comment il se manifestait. Devant le
que l’on avait des ancêtres chamanes. Dans la pratique, cela consistait à pessimisme de certains de mes interlocuteurs quant à ce projet de
ne rien dire aux enfants de l’existence de chamanes parmi leurs grands- recherche, je m’apprêtais à traquer le moindre indice me menant sur la
parents ou arrière-grands-parents pour assurer leur sécurité. piste du chamanisme, qu’on me disait isolé, caché et quasi inexistant. Je
Le début des années 1990, après la chute du bloc soviétique et fus chanceuse de rencontrer « mon » premier chamane, Tömör, et m’in-
les premières élections libres, fut marqué par un grand mouvement téressai alors au fonctionnement de son centre et à ses pratiques chama-
populaire de recherches généalogiques1, de retour aux traditions niques. Ce n’est que plus tard que je découvris l’ampleur du phénomène
et d’émergence de nouveaux chamanes. Ceux qui appartenaient à qui se construisait en même temps que je menais mon terrain. Il y avait
des lignées chamaniques purent en"n être « diagnostiqués » comme bel et bien un phénomène de renouveau du chamanisme en Mongolie
chamanes potentiels et ceux qui avaient été des chamanes de l’ombre qui se mettait en place et qui participait au processus postcommuniste
pendant toutes ces années se retrouvèrent peu à peu à la lumière de de reconstruction culturelle et identitaire. Mon intention de départ était
la scène publique, dans les médias, à la télévision, dans des festivals. d’observer ce phénomène en commençant par l’émergence de nouveaux
Certains ouvrirent des centres chamaniques avec pignon sur rue et chamanes et de voir de quelle manière leurs pratiques allaient évoluer.
en quelques années, les chamanes devinrent des acteurs visibles de la Je voulais observer comment les chamanes et leur forme « archaïque » de
société mongole. Après tant d’années de dénigrement, le chamanisme religion pouvaient resurgir après tant d’années de répression, comment
revenait en force dans ce large mouvement de « renaissance » (sergen ils pouvaient s’adapter au monde moderne, faire la une des journaux,
mandal). Cependant, dans cette période chaotique et changeante, l’on développer de véritables stratégies commerciales, revendiquer un statut
pouvait se demander ce qui allait renaître et de quelle manière. Au social et une reconnaissance culturelle. Outre la professionnalisation des
début des années 1990, Caroline Humphrey posait déjà la question chamanes et pour certains leur organisation en centres chamaniques qui
caractérisaient ce nouveau chamanisme essentiellement urbain, il était
1 Voir aussi à ce sujet Shimamura 2004. également intéressant de noter la pluralité des pratiques existantes. Il n’y

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE INTRODUCTION

avait pas un chamanisme, mais pratiquement autant de chamanismes que chamane de soigner mais la culture mongole en général et par extension,
de chamanes étudiés2. Cet aspect hybride tenait à la discontinuité de la la nation elle-même. Le livre suit cette problématique et propose
transmission, à la rupture dans les généalogies de chamanes comme dans plusieurs portraits de chamanes et plusieurs rituels ou événements qui
les pratiques. Le chamanisme ré-émergent paraissait métissé de plusieurs illustrent chacun les di!érents aspects du chamanisme en Mongolie
inluences : l’inluence du bouddhisme, de manière évidente, mais aussi et qui en montrent l’évolution telle que j’ai pu l’observer au cours de
des idées New Age venues d’Occident – celles-ci sont en e!et en grande ces nombreuses années. Bien qu’unique et singulière dans ses aspects
vogue en Russie chez les nombreux médiums, propagées par la fondation culturel et temporel, cette étude soulève des interrogations qui touchent
de Michael Harner3 dans la république autonome voisine de Touva. Le à l’universel et pose le problème du renouveau culturel en période
positivisme soviétique ayant marqué de façon profonde et durable les postsoviétique ou de manière plus générale en période postcoloniale,
mentalités était aussi à prendre en compte. De plus, pour les clients favorisant ainsi une comparaison avec d’autres régions du monde4.
et utilisateurs potentiels du chamanisme, il s’agissait d’une véritable Lors de mes recherches, je "lmais une grande partie de ce que je voyais
découverte et la vision qu’ils en avaient était peu précise. Depuis le début et avais envie de montrer. J’ai choisi de rester proche des données empi-
des années 1990, de nouveaux chamanes apparaissaient, s’installaient, se riques du terrain : descriptions, discours, dialogues, citations… comme
constituaient une clientèle et commençaient à sortir de la marginalité. La autant d’éléments ethnographiques laissant le lecteur mener sa propre
presse joua un rôle important dans la popularisation des chamanes dont rélexion, et construire sa propre compréhension du monde complexe qui
les photos ont commencé à faire la une des journaux « people », aux côtés lui est exposé. La description ethnographique ne se contente pas seule-
des hommes politiques, chanteuses, mannequins ou autres champions de ment de transcrire et de décoder, comme le note François Laplantine,
lutte, comme autant de personnages importants de la société mongole. mais consiste en une activité de « transformation du visible » au cours de
C’est cette évolution, de l’ombre à la lumière, qui m’a d’abord intéressée laquelle le chercheur produit plus qu’il ne reproduit (Laplantine 1996 :
en matière de parcours individuels et d’itinéraires religieux, et en matière 37, 113). Le travail que je présente ici se propose de suivre de manière
de redécouverte des pratiques chamaniques de la part des clients. phénoménologique ce processus de description, plus que d’explication ou
Mais au "l de mes observations, je voyais une nouvelle tendance d’analyse. Il ne s’agit pas seulement de retranscrire, mais de décrire de
se dessiner. Le renouveau du chamanisme prenait plusieurs aspects : façon à produire du sens et des formes par un travail de mise en lumière
parallèlement aux besoins et croyances que pouvaient avoir les individus et de mise en relation : de décrire « en faisant voir les connexions » (ibid.).
dans les pratiques privées de gestion du mal et d’appel de la félicité, le Lors de mon premier séjour en Mongolie en 1997, au bout de quelques
chamanisme se retrouvait aussi instrumentalisé, utilisé à di!érents jours seulement, je rencontrai dans un café un moine bouddhiste, habillé
niveaux dans le processus de reconstruction culturelle et identitaire, en de la traditionnelle robe jaune safran. Je lui racontai mon souhait de
tant que label de l’originalité d’une culture mongole traditionnelle et rencontrer des chamanes en ville et, nullement étonné, tout en fumant
authentique. Ce n’était plus seulement l’individu qu’on demandait au mes cigarettes et commandant un whisky, il me dit en connaître un
très bien puisqu’il avait été son élève. Toutes les personnes que j’avais
2 Pour les études sur le chamanisme mongol voir Bawden (1962), Diószegi (1961a, 1961b, rencontrées précédemment, tant mongoles qu’étrangères, m’avaient
1962), Rinchen (1977a, 1977b, 1984), Heissig (1980) pour la cosmologie et le panthéon, pourtant amrmé : « Il n’y a pas de chamane en ville, si vous voulez avoir
Even (1988-1989) pour les chants chamaniques, Badamhatan pour les Darhad (1986) et les
Caatan (1987), Hamayon (1990) pour les Bouriates du lac Baïkal, Humphrey (1996a) pour les des chances d’en rencontrer un, il faut partir dans la province Hövsgöl,
Daur de Mongolie-Intérieure et ses travaux sur Ulaanbaatar (1996b, 1999b, 2002), Manduhai dans le nord. De toutes manières ce sont des vieilleries, il n’y a plus de
(1999, 2007) et Shimamura (2004) pour les Bouriates de Mongolie…
3 Michael Harner, anthropologue spécialiste de l’Amazonie, est devenu lui-même chamane et a chamanisme en Mongolie ! ». Le surlendemain, le moine me conduisit chez
popularisé les techniques chamaniques dans le développement personnel et la thérapie aux États-
Unis puis dans toute l’Europe. Lui et ses disciples ont développé un « core shamanism » dépouillé
d’attributs culturels, qui se revendique universel et adapté à tous les hommes. Ils prétendent même 4 Voir Stépano! (2004, 2007) pour le renouveau du chamanisme en République de Touva
ré-enseigner le chamanisme aux peuples qui l’auraient oublié (Harner 1990 [1980]). (Fédération de Russie).

8 9
DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE INTRODUCTION

le chamane Tömör, qui allait devenir un de mes informateurs privilégiés et complice des chamanes et de leurs clients. Je n’en devenais pas pour
et le personnage principal de mon "lm « Call for Grace » (2000). Le autant plus « mongole », je ne devenais pas native, juste plus humaine. Et
moine m’avait conseillé d’apporter en o!rande à ce chamane respecté je ne peux que remercier toutes ces personnes qui m’ont accueillie avec
une bouteille de vodka, des biscuits et une écharpe cérémonielle (hadag) tant de simplicité et de chaleur, qui m’ont raconté leur vie, leurs joies et
bleue. Dans sa petite maison sur la route qui mène à la gare d’Ulaanbaatar, leurs peines, et qui m’ont beaucoup appris sur la nature humaine.
le vieil homme nous accueillit chaleureusement. Costume de chamane La première partie de ce livre présente certains des chamanes avec
accroché au mur, ustensiles et objets religieux dans une vitrine, tout ce lesquels j’ai travaillé, leur histoire, leurs pratiques, leurs croyances, et
que je découvrais dans cette pièce me fascinait. Le personnage à lui tout décrit comment, en tant qu’individus, ils se sont adaptés au nouveau
seul était hors du commun : c’était un petit bonhomme à la barbe et aux contexte de liberté que la Mongolie postcommuniste leur o!rait. Les
cheveux longs et blancs, aux doigts recourbés, à la face tannée, ridée avec portraits dressés présentent des chamanes de la capitale, Ulaanbaatar
des yeux intensément coquins et vifs, d’un bleu délavé. La consommation et de ses environs, du Dornod et du Hövsgöl, les trois provinces dans
de vodka aidant à la fraternisation, nous sommes devenus sous peu des lesquelles j’ai mené mes recherches. Tous les chamanes rencontrés ne
amis et le chamane accepta que je vienne le voir travailler dans son sont pas cités car certaines histoires de vie et surtout les pratiques se
centre chamanique et même « l’étudier », puisque c’était ce que je désirais5. ressemblent. Ces histoires montrent aussi le contexte sociologique de
Par la suite, grâce à Tömör, j’allais rencontrer d’autres chamanes et être leurs activités : rôle important de la presse, rivalités entre chamanes,
invitée à participer à de nombreux rituels. Mon terrain commença ainsi, revendications identitaires, stratégies marketing, tourisme… En toile de
autour d’une bouteille de vodka avec un moine défroqué et un vieillard fond, se dessine la lutte de pouvoir entre les organisations. Le renouveau
malicieux6. Le partage de certaines expériences m’a permis de pénétrer du chamanisme en Mongolie n’est pas seulement une a!aire de chamanes
l’intimité de mes sujets d’étude. Notre complicité7 se situait à di!érents en tant qu’individus mais représente des enjeux que les organisations
niveaux : d’abord dans le partage d’alcool, habitude malheureuse mais culturelles se disputent.
geste social très largement répandu. Ensuite dans le partage d’une La deuxième partie décrit des pratiques chamaniques et le système qui
pratique naguère cachée, aussi appelée « religion noire », marginale par les rend possibles. Il y est question d’astrologie, des rituels de réparation du
rapport à la religion bouddhique dominante. Mon quotidien de recherche mal, des appels de bonne fortune et des rituels liés à l’argent, à l’amour, à
est devenu une confrontation banalisée au malheur des autres. Quand de l’alcoolisme et à la santé. La présentation de ce qui constitue «un paysage
nouveaux clients arrivaient chez Tömör ou chez Bujan, embarrassés par chamanique » et du culte des montagnes permet de faire le point sur les
la présence d’une étrangère qui devenait le témoin de leurs malheurs, les di!érentes entités et sur leurs interactions dans la cosmologie chamanique.
chamanes répondaient : « Elle sait, elle connaît notre misère. » ou bien La troisième partie traite d’un chamanisme plus orienté vers la nation
« Elle est des nôtres, elle connaît tout ça ! ». Confrontée intimement aux que vers l’individu. Les trois centres chamaniques qui y sont présentés
réalités quotidiennes lors des séances chamaniques, je devenais con"dente introduisent l’idée d’un chamanisme d’État, tout droit sorti de l’âge d’or
de l’empire mongol. Nous verrons comment ce chamanisme d’État associé
5 Tömör m’expliqua un jour que son rôle était d’aider ceux qui avaient des problèmes. Si au culte du Ciel Éternel et au culte de Chinggis Khan est idéologiquement
mon « problème » était de faire des recherches sur le chamanisme pour écrire ma thèse, alors reconstruit pour servir les discours nationalistes.
il se devait aussi de m’aider.
6 L’« observation lottante » de Colette Pétonnet a inluencé ma pratique du terrain. « Elle Le style ethnographique que j’ai choisi d’utiliser permet de situer
consiste à rester en toute circonstance vacant et disponible, à ne pas mobiliser l’attention sur mon savoir et sa production dans son contexte. L’ordre des chapitres est
un objet précis, mais à la laisser “lotter” a"n que les informations la pénètrent sans "ltre,
sans a priori, jusqu’à ce que des points de repères, des convergences, apparaissent et que l’on pratiquement chronologique, suivant le déroulement de mon terrain et
parvienne alors à découvrir des règles sous-jacentes » (Pétonnet 1982). suivant le "l de ma compréhension du phénomène et des événements.
7 C’est ce que George Marcus appelle une circonstance de complicité (a circumstance of
complicity) en notant que la complicité a pour sens d’être « impliqué dans une action » mais
J’ai voulu respecter ce processus d’éclaircissement qui faisait aussi aller
aussi « partenaire dans une mauvaise (evil) action » (Markus 1998 : 105). de l’ombre à la lumière le déroulement de ma propre pensée.

10 11
Première partie

Histoires de chamanes.
De l’émergence individuelle à la
reconnaissance culturelle

Il existe en mongol un système de croyances que l’on nomme böö


mörgöl et un personnage, principal agent et instigateur de ce système,
intermédiaire entre le monde des humains et le monde invisible des
entités diverses, qui se nomme böö. Dans la pratique, böö mörgöl se traduit
en français par « chamanisme » et böö par « chamane ». Certains de
mes informateurs dans les années 1997-1998, dans le chaos du renouveau
culturel, parlaient même de böö šašin, la religion du böö, par opposition
à la religion du Bouddha, buddha šašin. Mais cette expression s’est peu
à peu estompée au pro"t de böö mörgöl, plus pratique ou croyance que
religion. Les personnes que j’ai côtoyées et avec lesquelles j’ai travaillé
se nomment elles-mêmes böö ou udgan (pour les femmes chamanes) et
j’ai traduit par « chamanisme » ce que les gens appelaient böö mörgöl,
laissant de côté les médiums, devins, guérisseurs et autres praticiens
pourtant nombreux.
Ce système complexe de pensées, de pratiques et de représentations
tire sa force et son originalité de son environnement visible et invisible.
Il se construit à partir du rapport humain à la nature, de la personna-
lité du chamane et des besoins spéci"ques de la communauté. Pour ces
DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

raisons, il est dimcile d’en donner une dé"nition et de le cerner dans sensationnel. D’autres journaux, à tendance spirituelle, rapportent leurs
l’histoire et dans le temps, comme s’il avait toujours été là et partout à aventures dans un but plus pédagogique. Des livres sont écrits sur ces
la fois. Mircea Eliade qui popularisa le chamanisme dans une colossale nouveaux personnages populaires et des associations les rassemblent
étude comparative (1992 [1951]), a fait l’apologie d’un système statique ou se rassemblent autour d’eux. Les pratiques chamaniques qui étaient
avec des techniques, des accessoires et des croyances "gées, sans tenir interdites pendant le communisme et donc complètement inconnues
compte du contexte historique, social ou politique. Le "l directeur du de la plupart des jeunes et moins jeunes générations, sont devenues
travail présent est justement de montrer comment le chamanisme un sujet de discussion banalisé et chacun, grâce aux médias ou aux
évolue et s’adapte au "l de l’histoire. Dans les sociétés concernées, ce discussions de voisinage, a pu se construire sa propre idée de ce qu’est
que de l’extérieur nous appelons chamanisme ne représente pas un tout le chamanisme en Mongolie aujourd’hui. Chaque chamane ou client
uni"é. Les études sur le chamanisme sont victimes des idéologies en donne ses propres interprétations ou explications des rituels et des
vigueur à chaque époque. L’Occident projette sa part de fantasme dans croyances. On dit d’ailleurs « böö böögijn böölöh ondoo », ce qui veut dire
ce phénomène exotique qui intrigue, attire et en même temps inquiète « chaque chamane chamanise di!éremment » (Manduhai 1999 : 227).
(Kakar 1997 ; Hamayon 1998, 2003 ; Jilek 2003 ; Vitebsky 2003). Avec Nous verrons néanmoins se dessiner des points communs dans cette
la globalisation du monde et la modernité partagée, le chamanisme a collection d’histoires personnelles que nous analyserons en conclusion
aussi tendance à s’acculturer et à s’uniformiser (Howell 1995 ; Johnson de cette première partie. Les pratiques de ces chamanes sont présentées
2003). avec leurs biographies, car elles renseignent sur leurs conceptions, leurs
L’idée principale du chamanisme consiste à croire que l’homme peut croyances et leurs activités en tant que chamanes. En"n, plus que de
agir sur le monde : se protéger, guérir, favoriser le succès à la chasse, portraits "gés, il s’agit d’histoires de vie ancrées dans le vécu, avec leurs
faire prospérer sa famille, assurer la prospérité de son bétail. Et ceci par contradictions, leurs conlits et querelles, qui nous montrent comment
un contact direct avec le monde spirituel, rendu possible par les dons les chamanes, loin d’être isolés chacun dans leur coin, sont en fait en
du chamane qui seul va côtoyer les esprits. Grâce à son âme voyageuse, relation les uns avec les autres, que ce soit en tant que maître et élève,
il va négocier avec eux, essayer de les maîtriser pour s’en faire des dans le cadre de conlits motivés par la concurrence ou l’animosité, ou
alliés, dans l’idée d’une harmonie et d’un équilibre entre les humains et encore à des "ns professionnelles. Ce milieu social et professionnel
les non humains. La « transe », cette conduite agitée du chamane, est le nous o!re une fenêtre sur la société mongole actuelle et nous donne à
signe de sa rencontre avec les esprits. Il n’y a pas vraiment de bons ou comprendre le chamanisme vu de l’intérieur.
de mauvais esprits, puisque leurs actions dépendent du comportement
des humains et des o!randes qui leur sont faites par l’intermédiaire
du chamane. Car l’on peut amadouer ces esprits pourtant réputés tout
puissants, capables d’inliger les pires calamités à l’humanité, respon-
sables des maladies et de divers malheurs. On peut même les tromper et
négocier au mieux les béné"ces à obtenir d’eux.
Les portraits de chamanes proposés ci-dessous sont autant d’histoires
de vie, d’itinéraires religieux qui nous éclairent sur le renouveau du
chamanisme et nous informent sur la situation contemporaine en
Mongolie. Que faisaient-ils auparavant ? Quels ont été leurs symptômes,
comment s’est déroulée leur initiation, la fabrication de leurs
accessoires ? Ces chamanes, que l’on disait disparus, « réapparaissent »
et font la une des journaux « people » ou à scandale, toujours en quête de

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

qui furent identi"és comme l’« appel » de ses esprits ancêtres venant le
perturber, le provoquer pour qu’il devienne chamane. Tömör ne pouvant
devenir chamane à cette époque d’interdiction des pratiques religieuses
se lança dans une carrière artistique et fut acteur, danseur et musicien. Il
dit que c’est à cette condition qu’il a pu perpétuer sa lignée chamanique
Chapitre 1 – Le Centre Golomt, premier centre car sous couvert de représentations folkloriques pour le théâtre ou pour
chamanique à Ulaanbaatar le cinéma, il pouvait « en réalité » appeler ses esprits ancêtres et leur faire
des libations et des o!randes. Selon les conceptions chamaniques, si les
esprits ancêtres de la lignée ne reçoivent plus de culte, ils se vengent sur
la famille et encore plus sur « l’appelé » à devenir chamane. La scène lui
permit donc d’entretenir sa relation avec l’autre monde.
Arrivé à l’âge de dix-neuf ans à Ulaanbaatar pour ses études, Tömör
garda d’étroites relations avec la province Hövsgöl, où il allait souvent
Tömör : Artiste reconverti et maître initiateur visiter sa famille et pratiquer le chamanisme. Il a cinq enfants, deux
"lles et trois garçons. Un seul de ses "ls avait été choisi pour sa « force »
Tömör (?-2004) est originaire d’un village appelé Ulaan Uul a"n de suivre l’apprentissage. Il a assisté son père quand il était plus
(Montagne Rouge) de la province Hövsgöl, dans le nord-ouest de la jeune, mais ne souhaite pas devenir chamane. Quand je le rencontrai
Mongolie. Il est de l’ethnie darhad, réputée pour ses chamanes. Il dit pour la première fois en 1997, il revenait de Russie, par le Transsibérien,
être né « quelque part dans la neige » entre la province Hövsgöl et la et s’adonnait au commerce de tabac et d’alcool.
République de Touva, ce qui correspond à la pointe nord de la Mongolie, Tömör a aussi une dizaine d’élèves âgés de dix-neuf à trente-cinq ans,
où nomadisent également les Caatan (Duha), éleveurs de rennes. Il femmes et hommes aussi bien darhad que halh. Les apprentis doivent
revendique son appartenance ethnique et géographique en manière de appartenir à une lignée chamanique et prouver que leurs ancêtres
con"rmation et de justi"cation de son état de chamane. Les gens de étaient bien chamanes en récitant leur généalogie1. Mais cela ne sumt
la capitale disent généralement que cette vallée darhad dans le nord, pas pour devenir chamane. Tömör décide de la progression de l’appren-
la « vallée noire » comme ils l’appellent, est la vallée des chamanes. tissage suivant leur réaction pendant un rituel et leur maîtrise des
C’est une région montagneuse, pleine de mystères pour les Mongols esprits. La maîtrise des esprits pour le néophyte semble résider dans le
halh (ethnie majoritaire de Mongolie) de la ville, qui attribuent à ses fait de pouvoir jouer du tambour tout seul, appeler les esprits, donner
habitants, même les non-chamanes, le pouvoir de lancer des sorts aux la « preuve » de leur présence par l’agitation de son corps, et revenir
voyageurs. au calme quand les esprits sont partis. Le chamane revient alors à un
Tömör appartient à la dixième génération d’une lignée de chamanes, état « normal », ayant ainsi démontré qu’il pouvait appeler les esprits,
son père et son grand-père l’étaient aussi. Il a commencé son apprentissage partir dans leur monde et surtout en revenir. Le test ultime semble
avec son père dès l’âge de sept ans. Il l’accompagnait pendant les séances l’authenticité de la « transe » lors du premier contact avec les esprits.
et a appris à être chamane en étant son assistant. Son esprit protecteur De cette conduite souvent appelée « transe », Roberte Hamayon nous
Dajan Deerh et ses messagers les Trois Corbeaux ont été « hérités » de dit qu’elle devient un acte rituel dans la mesure où les ancêtres doivent
sa lignée chamanique. Son passé et ses activités chamaniques d’avant être incorporés par le chamane pour lui accorder son soutien e!ectif
les années 1990 restent un peu loues. Ce qui caractérise Tömör est sa
carrière artistique. En e!et, alors qu’il avait commencé des études pour 1 En ces temps de reconstruction identitaire et culturelle, les lignées ne sont pas toujours
devenir instituteur, il fut victime de troubles physiques et psychologiques authentiques et souvent réinventées a posteriori.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

dans l’action à entreprendre. Les esprits des ancêtres sont censés s’ajou- Lors de son initiation rituelle aux environs d’Ulaanbaatar, Bulgan,
ter à son âme, non seulement sans l’évincer, mais au contraire pour la élève de Tömör, tombe à genoux à plusieurs reprises en chamanisant ;
renforcer puisqu’ils lui servent d’auxiliaires (Hamayon 1990 : 670-672). une fois le rituel terminé et son costume enlevé, elle continue à se sentir
En mongol, le terme utilisé pour désigner ce moment particulier est mal. Tömör s’occupe d’elle, lui masse les côtés et lui sou#e dessus, en
buult qui, dans le langage ordinaire, signi"e « concession, compromis »2. disant qu’Agar, l’esprit qu’ils viennent d’appeler, est « un esprit puissant
Mais le verbe buuh, lui, veut dire « descendre » et, en contexte chama- qui emporte tout sur son passage ». Pour Tömör, cela démontre que
nique, buult correspond à l’idée d’une descente des esprits sur ou dans Bulgan n’est toujours pas prête car elle se laisse submerger par l’esprit et
le chamane. Marie-Dominique Even traduit ongod buuh, littéralement qu’elle est incapable de maîtriser la situation et de revenir toute seule à
« les esprits descendent » par « incorporer les esprits » (Even 1988-1989 : un état « normal ». Une autre élève de Tömör, Enhžargal, quant à elle, ne
49). Le buult est le moment où les ongod 3, les esprits auxiliaires, sont réussit pas à continuer à jouer du tambour une fois que les esprits sont
dits « entrer », oroh, dans le chamane. Ils « descendent », « entrent » et arrivés. Elle se laisse emporter par son état second, incapable de garder
le chamane négocie avec eux pour arriver à un « compromis ». Ainsi le rythme des percussions ni de chanter. Par contre, Bujan, une autre
pourrait se dé"nir le buult, recouvrant les idées chamaniques de « transe », des élèves de Tömör, comme nous le verrons plus loin lors de l’inaugu-
« séance », « communication » et « négociation ». Le buult est le rituel qui ration de son premier centre, démontre sa faculté à se contrôler. Quand
implique la descente des esprits dans le corps du chamane, s’associant les esprits qu’elle vient d’appeler arrivent en elle, elle perd connaissance
à lui pour l’emmener dans leur monde, où se fera la négociation, le et tombe par terre, la bave à la bouche. Mais très vite, aidée de son
chamane exposant les requêtes et les prières de ses clients et négociant assistante et de Tömör, elle repart de plus belle, prouvant ainsi que
au mieux leur réalisation. les esprits sont bien là et qu’elle continue la séance, maîtresse de la
Les rituels de divination, d’astrologie, d’o!randes individuelles éga- situation.
lement pratiqués par le chamane se di!érencient du buult par l’absence Tömör décide lequel de ses élèves peut continuer sa voie tout seul,
de négociation symbolique du chamane avec ses esprits auxiliaires, maître de son buult. Une fois que l’apprenti a fourni la preuve qu’il
dans un monde autre que la réalité visible. D’après Tömör, il faut que pouvait contrôler son buult, il n’a plus besoin de son maître, puisqu’il
l’apprenti « perde connaissance, tombe par terre et bave », alors il véri"e est censé tout apprendre des esprits eux-mêmes. Lorsque les esprits sont
si cet état est authentique ou feint, si les esprits sont vraiment venus ou amadoués, apprivoisés, apaisés par les o!randes et que la communication
pas. Le fait de perdre connaissance et de tomber par terre symbolise est rendue possible par le contrôle du chamane, ils sont supposés donner
l’arrivée des esprits dans le corps du néophyte qui, un instant, semble des messages au chamane qui les transmettra à ses clients.
perdre le contrôle de son corps comme frappé par le contact avec les Les accessoires du chamane tiennent un rôle important dans cette
entités. Ce moment passé, il reprend le contrôle de la situation, se lève communication. Costume, tambour, coi!e, bottes, supports d’esprits…
avec l’aide de son assistant, joue du tambour et entame sa discussion chaque objet est fabriqué dans un contexte particulier en relation avec
avec les esprits, démontrant à tous qu’il assume le contact avec les esprits l’histoire personnelle du chamane, la cure qu’il e!ectue pour ses
qu’il a appelés, qui sont venus à sa demande et qu’il peut surmonter patients, l’histoire mythique ou réelle de ses esprits ancêtres et auxi-
cette rencontre sans être submergé par leur présence. liaires… Chaque objet a une raison d’être au sein d’un système chama-
nique particulier, il répond à des besoins, évolue au fur et à mesure des
pratiques. On peut lui ajouter des attributs ou lui en enlever, l’amé-
2 Dictionnaire d’Altangerel (1998).
3 Ongod, pluriel de ongon, s’est "xé en Mongolie dans le sens d’« esprit(s) chamanique(s) » liorer ou le détruire. Le costume se construit au fur et à mesure de la
et désigne aussi bien le ou les esprits que le chamane appelle à lui que leur support matériel, pratique chamanique, des contacts du chamane avec les esprits et des
généralement de façon collective, sauf quand il s’agit d’un esprit particulier, portant un nom
individuel. Le principal support matériel dans lequel ils sont introduits est la « corde d’ongod »
sollicitations de ses clients (Suslov cité par Be!a & Delaby 1999 : 58).
(voir plus loin). Le chamanisme ayant été fortement réprimé par les autorités, certains

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

chamanes ont caché leurs accessoires dans les montagnes, d’autres ont et d’un hadag (écharpe cérémonielle) bleu qui est l’ongod (ici au sens
été contraints de les donner aux autorités. Les objets de culte ont été de support matériel) de son esprit Corbeau. La pointe la plus étroite de
con"squés, brûlés ou placés dans des musées. Au début des années 1990, la corne ressemble à un bec et quand on regarde l’ensemble, on croit
lorsque les Mongols furent à nouveau libres de pratiquer leur religion, voir une tête de corbeau avec un œil sur le côté et un long bec. Pendant
ces mêmes musées ont été « pillés » par les chamanes survivants ou par les rituels, la corne est placée sur l’autel. Lors des rituels en montagne,
les descendants des chamanes dépouillés pour que les objets chama- elle est accrochée à l’« arbre chamane » udgan mod 5 qui reçoit le rituel,
niques retrouvent leur fonction au sein du groupe et puissent servir à attachée sur le tronc, entre les nombreux tissus et écharpes qui en
un nouveau chamane. Traditionnellement, à la mort du chamane son font le tour. En "n de rituel, les participants, un par un, s’emparent
tambour est percé et son costume brûlé ou déposé dans un arbre près d’un petit objet en métal doré, sorte de moule conique dont l’intérieur
de la sépulture (Be!a & Delaby 1999 : 58). Même si le chamane se fait est gravé de prières bouddhiques et qui sert à faire des petits cônes
faire un tambour de meilleure qualité, l’ancien est également percé a"n en pâte de farine. Ils le secouent de haut en bas vingt et une fois à
que des esprits ne puissent plus y séjourner. Il est ensuite déposé dans l’extérieur près d’un arbre habillé de nombreux tissus et "celles de
un lieu sacré de la forêt. Ces objets – costumes, tambour, accessoires, toutes couleurs.
"gurines animales ou anthropomorphes – sont tous considérés comme Dans la petite salle, un meuble à étagères sert d’autel où Tömör
des supports, des réceptacles sur ou dans lesquels les esprits peuvent dépose tous les cadeaux qu’il reçoit. Sur les étagères sont placées une
séjourner4. multitude de "gurines bouddhiques en métal ou en bois, la photogra-
Le costume de Tömör est en peau et fourrure de couleur rouge brune phie du dalaï-lama et d’autres représentations de divinités bouddhiques,
avec de nombreuses lanières multicolores. Dans son dos pendent trois dont une statue de Mahākāla6. Dans la salle principale se trouve un
peaux de renard auxquelles on a coupé les queues et qui sont accrochées deuxième autel avec encens, o!randes diverses, petites pyramides en
par le museau à une baguette de bois "xée horizontalement sur le pâte teintée et de nombreux bols. Sur les murs, des thankas décorent la
costume. Il porte une coi!e en peau et tissu noir qui comporte, sur les pièce. De nombreux chercheurs ont déjà remarqué que les représenta-
côtés, des poches dans lesquelles sont placés deux bois de cerf coupés tions des divinités bouddhiques côtoient celles des esprits chamaniques
qui dépassent à peine de leur gousset et, sur le devant, des plumes de sans aucun problème (Delaby 1997b : 104). Déjà en 1929, Sanžeev
grand tétras. De la coi!e pendent des tresses de tissu noir qui tombent notait dans la yourte d’un chamane darhad la cohabitation de supports
sur les épaules et dans le dos du chamane comme une chevelure. Son d’esprit chamaniques dans un coin et d’une image de Bouddha et de
visage est caché par un écran de pendeloques, de perles en"lées sur di!érents boddhisattvas dans un autre (Sanžeev 1930 cité par Delaby
des "celles qui lui tombent plus bas que le menton. Sur sa poitrine il 1997b : 105). De même, en 1928, V. Bounak remarquait chez des lamas
porte, en pendentif, un large miroir tol’ (disque de bronze), dans lequel du Tannou-Touva (aujourd’hui république de Touva) la présence de
il dit voir les esprits. Il porte ce costume pour « évoquer les esprits » cordes d’ongod chamaniques aux côtés d’icônes bouddhiques (Bounak
lors d’un buult. Lors des séances de divination ou de consultation 1928, cité par Delaby 1997b : 105). On appelle ligne ou corde d’ongod
individuelle, il reste habillé normalement. Il ne se change que pour une corde horizontale d’environ un mètre qui est suspendue au mur
les rituels collectifs dans la grande pièce de son centre ou dans la ou au fond de la yourte, et d’où pendent des rubans, des hadag bleus
montagne. En plus du miroir et du tambour, essentiels dans tous les et des "gurines de bois ou de métal représentant les esprits ancêtres
rituels, Tömör possède une corne de taureau noire entourée de tissus du chamane.

5 Littéralement « arbre chamane femme »; il n’existe pas de böö mod.


4 Laurence Delaby remarque qu’ « (e)n cas de nécessité, l’esprit descend dans n’importe quel 6 Une des principales divinités protectrices de la Loi bouddhique d’aspect courroucé.
réceptacle » et qu’ « (u)n chi!on ou une tou!e d’herbe fera un accessoire tout aussi emcace Cette "gure a été imposée à grande échelle par les missionnaires lors de l’expansion du
qu’un autre puisque l’objet tire sa puissance de la présence de l’esprit » (Delaby 1998 :120). bouddhisme en Mongolie.

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Figure 2 : Des thankas bouddhiques sont accrochés au mur avec les deux costumes et
tambours du chamane Tömör et de son élève Tuggi. À la manière bouddhique, les
visiteurs du Centre Golomt touchent de leur front les costumes des chamanes comme
ils ont l’habitude de le faire avec les représentations de divinités bouddhiques (1998)

Figure 1 : Tömör lors de la Conférence internationale de l’International Figure 3 : Devant l’autel, sur lequel est posée une statue de Mahākāla, l’assistante
Society for Shamanic Research à Ulaanbaatar en 1999 de Tömör explique aux clients quelles sont les o!randes à apporter (1998)

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

Figure 5 : Le premier Centre Golomt. Dans la cour, un petit arbre a été consacré
pour servir de relais avec les entités lus savdag de la nature
(entités résidant dans les rivières et les montagnes) (1998)

Figure 4 : Les écharpes cérémonielles bleues, hadag, qui sont données en o!randes
au chamane, sont placées sous une photo de la Roche-Mère, Eež had,
Figure 6 : Le premier Centre Golomt. Au-devant, les clients font des libations
rocher sacré des environs d’Ulaanbaatar,
de thé au lait et, en récitant leur souhait, secouent la « corne noire »,
et un dessin d’un cheval de vent hijmor’ (1998)
représentant le corbeau, messager de Dajan Deerh (1998)

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

Le culte de Dajan Deerh raconte que cette pierre était couchée et qu’elle s’est redressée toute
seule (ibid.). Chaque année, une cérémonie spéciale était organisée
Le premier centre chamanique de la capitale, celui de Tömör, s’est dans le monastère et des o!randes étaient déposées au pied de la pierre.
ouvert sous la protection de Dajan Deerh. Il est l’ongod principal de À cette occasion, les tissus qui entouraient la pierre étaient changés et à
Tömör et le sera pour ses élèves Tuggi et Bujan. Dans la province Hövsgöl, la "n des rituels, la pierre était mouillée ; il est dit qu’en l’essuyant avec
dans le district de Cagaan Üür, sur les rives est du lac, se trouvent la du tissu, on pouvait sentir l’odeur de sueur humaine (ibid.).
grotte de Dajan Deerh et à quinze kilomètres en descendant la rivière Apparemment, au commencement de ce culte, les lamas et les
Üür, un monastère en ruine. Selon une légende répandue, Dajan Deerh chamanes e!ectuaient sans conlit des rituels en hommage à la pierre ;
était un chamane, dans d’autres versions il était un héros martial, baatar, ceci dura jusqu’à ce que les lamas décrètent que la statue, c’est-à-dire
qui s’était emparé de la "ancée ou "lle de Chinggis Khan. Poursuivi par Dajan Deerh lui-même, avait pris les vœux de moine bouddhiste : on
l’empereur, il cacha la jeune femme dans la grotte et continuant sa fuite, vit la pierre « habillée » en moine recevoir des rituels bouddhiques.
se transforma en pierre au bord de la rivière au moment où le sabre de Chamanes et chamanistes furent relégués dans la grotte, réduits à ne
l’empereur allait s’abattre sur lui. La statue de pierre fut touchée par le célébrer que l’esprit de la femme autrefois kidnappée, ce qui donna
coup de sabre dont on dit que les marques sont encore visibles. La femme lieu à un culte de la fertilité comme souvent dans les grottes et cavi-
se transforma également en pierre et devint l’esprit protecteur de la tés rocheuses en Mongolie. En 1929, le monastère fut détruit, puis la
grotte et de la montagne en général. À la suite de cet incident, le clan pierre déterrée et emportée sans que rien ne soit connu de son destin
de l’empereur ainsi que ses troupeaux connurent une vague d’infortune (ibid.); il ne subsiste du culte que la grotte. D’après les informations
qui fut attribuée à l’esprit vengeur du rival de Chinggis Khan. À partir recueillies par Galdanova, dans la première salle de ce monastère se
de ce moment, des o!randes et des sacri"ces furent o!erts à la statue trouvait le sanctuaire de Dajan Deerh, avec une petite table en bois
de pierre et à la grotte, pour calmer ces entités vengeresses (Even 1988- pour les o!randes, sur laquelle avait été posée une sculpture en bois
1989 : 399). Ainsi pétri"é, Dajan Deerh devint un puissant esprit local d’un cavalier sur son cheval, d’une cinquantaine de centimètres de
de toute la région. Les chamanes venaient à lui pour recevoir le don hauteur. Habillée d’un vêtement traditionnel mongol, un carquois
chamanique (Galdanova et al. 1984 : 1) et l’idée se répandit qu’il pouvait rempli de lèches sur le dos, et les cheveux ramenés sur le dessus main-
envoyer des calamités au peuple et aux troupeaux s’il n’était pas dûment tenus par un vajra (« foudre-diamant », instrument rituel bouddhique),
respecté. Il est intéressant de noter que cet esprit devenu protecteur cette statue en bois représentait Dajan Deerh.
était celui d’un rival de l’empereur pourtant si grandement vénéré. Son J’en ai trouvé une représentation picturale dans un marché d’Ulaan-
culte s’est maintenu jusqu’à nos jours en milieu urbain contemporain. baatar. Elle n’est ni signée ni datée, mais semble ancienne ; le papier est
Nous verrons le même phénomène avec Tev Tenger, considéré comme abîmé, la peinture écaillée dans la partie supérieure, et il semble même
chamane historique à la cour de l’empereur Chinggis Khan, qui lui aussi qu’elle ait été retouchée par des traits de pinceaux plus récents. Il s’agit
s’opposa à la famille impériale et fut éliminé. Ces deux anti-héros, ri- d’une peinture sur papier avec bordure rouge. Le vendeur me l’a vendue
vaux de Chinggis Khan sont devenus les deux esprits-protecteurs de la comme une représentation de Dajan Deerh ; n’y croyant pas vraiment, je
Mongolie moderne aux côtés de Chinggis Khan lui-même. l’ai montrée autour de moi au marché même le jour de l’achat, puis à des
La transformation du héros en pierre au moment de l’attaque au sabre chamanes et à des personnes âgées. Tous ont été d’accord pour dire qu’il
de l’empereur est commune à toutes les versions. La pierre censée le s’agissait bien de Dajan Deerh. Cette peinture représente un personnage
représenter se trouvait, jusqu’à la "n des années 1920, près de la rivière. au corps anthropomorphe à tête de bouquetin7, à califourchon sur un
On dit qu’elle était de taille humaine et bien que sans autre attribut bouquetin. Les pattes de l’animal de monte sont en mouvement et ne
anthropomorphe, entourée d’écharpes de soie, elle était semblable à
une silhouette humaine. Une des légendes rapportées par Potanin 7 Buh göröös : ibex.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

touchent pas le sol, il a la queue au vent et semble en pleine cavalcade.


Le personnage est habillé d’une peau de bouc qui prend la forme d’un
manteau croisé sur le devant, avec un col en fourrure, une ceinture
rouge, et les sabots de l’animal pendant des manches et sur les jambes.
Mi-homme mi-bouquetin, ce personnage illustre parfaitement la "gure de
gazryn ezen ou savdag ezen, esprit maître des lieux. Il associe le sauvage
et l’humain, le mythique et l’historique ; il est animalisé dans sa condi-
tion d’ancêtre défunt. Il tend à se fondre dans le sauvage, l’animalité, tout
en gardant des attributs humains, tel celui de chevaucher un animal. En
tant qu’animal, il est supérieur aux autres animaux car il monte sur l’un
d’eux. Il est le maître des animaux et maître de la montagne où se trouve
sa grotte. Chez les chamanes de la ville, dans le nouveau Centre Golomt
de Sühbat, en 2006, c’est bien la "gure de Dajan Deerh en tant que bou-
quetin, animal sauvage des montagnes qui est retenue. Une tête entière
de bouquetin empaillée est posée sur l’autel du centre chamanique. Un
panneau sur la porte annonce : Dajan Deerhijn šüteen, « sanctuaire de
Dajan Deerh ».
Dajan Deerh reçoit aussi les visites de chamanes et apprentis chamanes
qui viennent chercher auprès de lui leur don chamanique sous la forme
de leurs esprits et talismans protecteurs, ongod ou sahius8. Il est dit que
les apprentis chamanes pourront devenir de vrais chamanes seulement
une fois qu’ils auront rendu un culte à Dajan Deerh (ibid. : 5). On rend
également visite à Dajan Deerh pour avoir une descendance. D’après
un mythe9, la femme kidnappée par Dajan Deerh, "lle de Chinggis Khan
suivant les versions, s’est également transformée en statue de pierre.
Deux fontaines d’eau miraculeuse qui soigne les malades et rend les
femmes fécondes, se sont mises à couler de ses seins. La grotte est aussi
habitée par les enfants de ce couple de pierre qui rendent fous ceux qui
Figure 7 : Représentation de Dajan Deerh (collection de l’auteur)
s’aventurent dans ses profondeurs.

Comme le souligne Marie-Dominique Even, l’« exemple de Dajan


Deerh illustre bien comment le lamaïsme a manipulé les représenta-
tions chamaniques locales : récupération au pro"t du lamaïsme d’une
8 Dans le bouddhisme les sahius sont les « gardiens de la doctrine, défenseurs de la foi » entité chamanique ; annexion d’un ancien lieu de culte chamanique ;
(Even 1988-1989 : 436). Le dictionnaire d’Altangerel (1998) donne pour dé"nition de ce
terme : « talisman, amulette, esprit protecteur ». Le verbe sahih veut dire « garder, protéger, adaptation du culte lamaïque aux besoins exprimés par la population
s’occuper de ». Les sahius se transmettent de père en "ls et le lama peut en proposer de locale. » (Even 1988-1989 : 406). Dajan Deerh patron des chamanes,
nouveaux en cas de maladies (ibid. : 437). Ils s’inscrivent dans le cadre préalablement
délimité des ongod chamaniques, claniques ou privés (ibid.).
pourvoyeur de leurs esprits protecteurs, est déjà une "gure accultu-
9 Recueilli par P. Benningsen, cité par Galdanova et al 1984 : 4. rée, inluencée par le bouddhisme. En e!et, les ongod du chamane

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

impliquent traditionnellement les esprits ancêtres de la lignée chama- Ce phénomène n’est pas nouveau : dans la première moitié du XIXe siè-
nique, qui appellent le novice à devenir chamane (Even 1988-1989 : cle, des missionnaires protestants anglais qui passèrent vingt années en
404). Ici, Dajan Deerh apparaît comme une "gure supra clanique et Bouriatie écrivaient :
par là « serait une réponse à l’universalité des divinités bouddhiques
qui dé"ent les entités locales » (ibid.), tendant à remplacer les ancêtres … (les lamas) ont en grande partie supplanté les chamanes et ont gre!é leurs
chamanes. C’est seulement en milieu déjà bouddhisé que peut émerger propres rites et superstitions sur ceux de leurs prédécesseurs et maintenant,
une telle référence à un « patron » considéré comme ancêtre universel dans bien des milieux, la cloche du lama va de compagnie avec le tambour
des chamanes (ibid.). Tömör le répète souvent : « Je n’ai qu’un seul du chamane. (…) Le seul but des cérémonies des chamanes est d’obtenir
ongod, Dajan Deerh, ses messagers sont les corbeaux ! ». Ainsi le culte de des bienfaits temporels ou d’écarter les malheurs temporels. Le système des
Dajan Deerh, développé sur fond de bouddhisation du pays, est associé lamas prétend combler cette lacune et en promettant aux "dèles le bonheur
aux « chamanes jaunes », šar böö, terme qui est souvent employé pour futur, il s’est bien fait accueillir de maints chamanes qui y voient un supplé-
désigner Tömör par les autres chamanes ou par les clients. C’est pour ment précieux à leur propre religion. Mais quoique les deux systèmes ne soient
cette raison que les chamanes darhad de la « tradition noire » que nous pas incompatibles, tous ceux qui connaissent les principes du bouddhisme
verrons plus loin n’ont pas voulu s’associer au Centre Golomt de Tömör pourront s’imaginer quelle superstition hétérogène doit provenir du mélange
et de son président Sühbat. entre le chamanisme et le bouddhisme bâtard du Tibet. (Brown 1847 ; cité
Vers la "n de sa vie, Tömör quitte le Centre Golomt et s’en va ouvrir par Bawden 1987 : 21).
une « yourte-palais » du chamanisme avec des associations traditio-
nalistes à tendance nationaliste. Il quitte également le culte de Dajan Certains chamanes, loin de rejeter le bouddhisme, en intégraient
Deerh, esprit localisé et bouddhisé, au pro"t de l’ancêtre par excellence, à leur propre pratique, dans une démarche éclectique, des éléments
Chinggis Khan, l’empereur, fondateur de la nation mongole et de Tenger, qui leur semblaient complémentaires au système chamanique. Le
le Ciel, le principe supérieur. Par là même, en tant que chamane, il tente bouddhisme devenant le système dominant, ils ne tardèrent pas à se
de s’élever à un niveau national. Nous verrons que cette tendance ne faire moines, cumulant ainsi les deux systèmes.
cesse de s’ampli"er jusqu’à nos jours parmi les autres chamanes de la Toutefois, dans le Hövsgöl, province d’où est originaire Tömör,
capitale. la résistance anti-bouddhique a été plus forte que dans les autres
provinces, ce qui explique peut-être en partie pourquoi le chamanisme
a pu y être préservé jusqu’à aujourd’hui. En 1688, les Darhad ont été
Le chamanisme jaune « donnés » comme sujets à l’Église bouddhique (Badamhatan 1986 :
24). Sujets d’un système féodal, les Darhad chamanistes devaient
En Mongolie, on appelle religion jaune, šar šašin, le bouddhisme non seulement payer des taxes à l’Église, mais aussi se convertir à la
de l’école Gelugpa, plus communément appelée école des « Bonnets religion dominante. Badamhatan note qu’une lutte farouche s’engagea
Jaunes », largement majoritaire en Mongolie. Dans le langage courant, entre lamas et chamanes et que « le chamanisme ne put être détrôné
le jaune šar est associé au bouddhisme, en opposition au noir har, qui que par une subtile politique d’assimilation de la part de l’Église
désigne soit ce qui est laïque ou commun, non religieux, soit ce qui est bouddhique, visant à fondre les chamanes dans le bouddhisme : on vit
lié à la magie, les pratiques har dom, ou les chamanes qui les accom- ainsi les chamanes adopter des noms de divinités bouddhiques dans
plissent, har böö. Associer la couleur jaune au chamanisme et dési- leurs invocations ou des lamas accepter comme disciples des candidats
gner certains chamanes comme šar böö, chamanes jaunes – oxymore à l’initiation chamanique » (ibid. : 194). D’autres auteurs mentionnent
culturel – permet de quali"er certaines pratiques comme relevant en pays darhad des cas de lamas conseillant à des personnes atteintes
d’un chamanisme fortement acculturé et inluencé par le bouddhisme. de troubles psychiques de devenir chamanes (Sanžeev 1930). Pour

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

mener à bien cette politique d’assimilation, les autorités bouddhiques murs ont été arrachés. Les murs ont été repeints, les moulins à prières
ont porté leurs e!orts sur le culte de Dajan Deerh, récupérant le lieu, nettoyés et les gens ont été informés qu’ils ne devaient plus recourir à ce
l’entité spirituelle et les "dèles. Ils "rent construire un monastère et, genre de « superstition ».
d’après Pürev (2002 : 72-75) et Even (1988-1989 : 404), entretinrent Dans cette période de renouveau culturel, où des étrangers viennent
de bonnes relations avec les chamanes locaux qui ne tardèrent pas leur enseigner ce qu’est leur religion, les Mongols sont à la recherche
à inclure d’eux-mêmes des éléments de la religion jaune dans leurs de repères. Le centre de Tömör o!re un cadre rassurant, familier, où
propres pratiques. Ainsi le culte de Dajan Deerh qui au départ était bouddhisme et chamanisme forment cette religion populaire mongole,
un culte (lieu et entité) partagé par les tenants des deux systèmes sorte de chamanisme bouddhisé ou de bouddhisme chamanisé qui
religieux devint un culte syncrétique. Ce chamanisme jaune fut apporte, hors des grandes théories et idéologies et au contraire dans
incorporé à part entière à l’organisation du monastère et les chamanes un esprit pragmatique, des solutions concrètes aux problèmes de la vie
jaunes subordonnés aux lamas (ibid. : 71). Ces derniers étaient divisés quotidienne.
en deux groupes, les nomtoj et les nomgüj, les « avec livre » et les « sans
livre », que l’on peut traduire par les instruits et les non-instruits, ceux
qui connaissaient la doctrine et ceux qui ne la connaissaient pas. Les Le centre chamanique Golomt (« foyer »)
chamanes jaunes nomtoj recevaient une éducation portant sur les
rituels, les coutumes et d’autres sujets, donnée à la fois d’un chamane Le Centre Golomt du Chamanisme Mongol (Mongol Böögijn Golomt
et d’un lama ; ainsi ils étaient initiés aux pratiques et systèmes de Töv) a été créé en mai 1996 par Sühbat et Tömör pour « développer
pensée des deux « religions ». Tömör amrme qu’il a été initié par un les traditions nationales mongoles ». La première fois que je rencontre
chamane nomtoj du Hövsgöl. Tömör, il omcie chez lui, dans une petite maison non loin du centre-
Aujourd’hui, après soixante-dix ans de communisme, les relations ville, sur la route de la gare. Puis, en janvier 1998, Sühbat, président de
entre bouddhisme et chamanisme sont ambiguës. Omciellement, les l’Association Golomt, lui trouve un local où il déménage ses costumes
autorités de Gandan, le principal monastère d’Ulaanbaatar, disent que et ses accessoires ; il a à sa disposition une partie d’une vieille maison,
les chamanes ont depuis longtemps été éliminés et que seul le bouddhisme un ancien bar abandonné avec comptoir, tables et chaises encore en
peut redevenir La religion de la Mongolie. En réalité, les moines envoient place. Il installe une petite boutique dans ce qui semble être un ancien
des clients chez les chamanes et reconnaissent que leurs pratiques vestiaire pour permettre aux visiteurs d’acheter les o!randes : alcool,
ont des points communs. Mais depuis quelques années, de nombreuses bonbons, biscuits, écharpes cérémonielles… Le chamane reçoit entre
organisations humanitaires bouddhiques, américaines et européennes, le bar et la boutique, dans un espace où il a suspendu ses costumes
viennent restaurer les temples et ré-enseigner aux Mongols ce qu’est et installé ses accessoires. La salle du bar, avec ses tables, ses chaises
le bouddhisme. Ainsi, les aspects populaires du bouddhisme mongol, et un canapé, sert de salle d’attente pour les clients et de lieu de
issus d’un long syncrétisme, sont bannis par les organisations inter- repos pour le chamane et ses nombreuses assistantes. Dans le centre
nationales qui prônent le « retour » à un bouddhisme prétendument chamanique, le tarif de base des consultations est alors de cinq cents
orthodoxe (conforme à un dogme) qui n’a pourtant jamais existé en tögrög (environ cinquante centimes d’euro en 1998) pour la première
Mongolie. La première phase de « l’épuration » consiste à éliminer peu séance de divination. Ensuite, suivant les prédictions et les conseils du
à peu les pratiques d’appel de la chance, communes au chamanisme et chamane, il faudra dépenser plus pour faire des o!randes aux esprits
au bouddhisme populaire. Par exemple, lors des travaux de rénovation lors de rituels. La vie de Tömör est complètement rythmée et encadrée
de Gandan à partir de 1998, le principal monastère de la capitale, les par sa fonction de chamane ; il est en quelque sorte pris en charge par le
morceaux de papier sur lesquels les "dèles écrivaient leur nom, leur centre et par ses adeptes. Hommes et femmes, jeunes et vieux, ouvriers
prière, leur requête et qu’ils collaient sur les moulins à prières ou sur les et cadres, sa salle d’attente o!re un échantillon qui semble assez

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

représentatif de la société mongole d’aujourd’hui. Les raisons de leur cou et sur le visage comme pour en récupérer une certaine substance
visite sont de tous ordres : existentiel, médical, "nancier, sentimental… sacrée. Puis les participants reprennent leurs o!randes qu’ils devront
à un moment de leur vie, une rupture dans la normalité, un accident manger (eux seulement) pendant les trois jours après le rituel en guise
ou un sentiment d’injustice face au partage de la chance fait ressentir de traitement, comme nourriture spirituellement chargée.
la nécessité d’une « réparation », c’est-à-dire d’une action rituelle pour Des sorties en dehors de la ville sont organisées selon le calendrier :
remettre la personne et ses principes actifs (ou énergies) en position ce sont les « jours de descente des esprits ». Il existe plusieurs destinations
optimale. En cette période de crise économique, nombreux sont ceux dans les environs de la capitale où Tömör va célébrer les esprits,
qui viennent prendre conseil auprès du chamane au sujet de leur avenir, accompagné par au moins une dizaine de ses "dèles. Les départs se
des problèmes d’emploi et d’argent. Ils demandent des conseils pour font le matin, soit dans des minibus et des voitures individuelles, soit
l’achat d’une nouvelle voiture ou pour débuter un commerce. Tous les dans un grand bus loué ou prêté pour l’occasion. Tous les participants
jours vers 18 heures est organisé un rituel collectif pour les clients partagent les frais d’essence et de location des véhicules. Les lieux de
venus en consultation dans la journée. Les clients consultent d’abord le culte se trouvent dans la montagne, autour d’arbres sacrés udgan mod.
chamane en privé, puis assistent au rituel collectif avec les o!randes La multitude de tissus enroulés autour d’eux et d’écharpes cérémonielles
et d’autres choses spéciales que Tömör demande d’apporter au cas par accrochées à leurs branches montre qu’ils ont déjà été l’objet de
cas en fonction des problèmes à traiter. Le rituel se déroule dans la nombreux rituels. Tömör pro"te des sorties à la campagne pour tester
grande pièce au milieu de laquelle des chaises sont installées, face à la capacité de ses élèves à maîtriser les esprits. Généralement, maître et
l’autel. Le chamane est aidé de son assistante et d’une femme âgée qui élèves chamanisent ensemble, jouant du tambour en même temps mais
est bariač, rebouteuse. Les o!randes sont déposées, l’encens allumé, appelant leur esprit respectif chacun à leur tour. Chaque séance est
Tömör en"le son costume et commence à chanter en s’accompagnant di!érente mais semble à chaque fois la seule possible (selon l’expression
de son tambour. Il commence par invoquer la Terre Etüügen et le Ciel utilisée par Anne de Sales 1991). Tömör donne par l’intermédiaire
Tenger, pour se mettre en contact avec le monde des esprits. Il fouette de son assistante les instructions au fur et à mesure du déroulement
l’air et les gens au moyen des lanières de son costume en cuir. Il sou#e du rituel. Seul le chamane connaît les bonnes o!randes à apporter et
sur certains ou les frappe. Pendant le rituel, l’assistante va voir les celles-ci changent selon les lieux et circonstances. Les o!randes de base
participants avec un encensoir que chacun doit se passer trois fois comportent presque toujours deux ou trois hadag bleus, du lait, du riz,
autour du corps au niveau du ventre et du dos. Puis elle leur verse deux assiettes de bonbons et de biscuits, et un thermos de thé au lait.
un peu d’eau dans le creux de la main, à passer sur la tête et le front. Parfois de la viande de mouton ou de chèvre et une bouteille de vodka
Des grains de riz sont aussi distribués. Les adeptes placent leur main complètent ces o!randes.
droite sur leur main gauche, les paumes tournées vers le haut, avec Pour Sühbat, le président de Golomt, rétablir le chamanisme est le
le riz au creux de la paume ; ils tournent leurs mains dans le sens des moyen de restaurer les autres coutumes mongoles. Il partage avec de
aiguilles d’une montre et à certains changements de rythme, disent nombreux Mongols l’idée selon laquelle le chamanisme renferme toutes
Huraj ! Huraj ! Huraj !, exclamation de l’appel de la prospérité10. Car la les autres traditions nationales : la philosophie, la culture musicale
chance, la prospérité, la bonne fortune en général ont une dimension (tambour, guimbarde et chants), la poésie et l’artisanat, le costume et
spatiale et sont appelées à soi par un geste rituel (hurajlah : faire venir le tambour étant eux-mêmes des pièces artisanales. « Développer le
à soi). À la "n du rituel, le miroir passe de main en main. Certains se chamanisme o!re l’opportunité de faire émerger aux yeux du monde
contentent de le caresser, d’autres le passent sur tout leur corps, dans le entier la richesse de la vraie nation mongole » dit Sühbat. L’organisation
prévoit de former de nouveaux chamanes et d’ouvrir des "liales dans
10 L’appel de prospérité consiste à e!ectuer un mouvement tournant des deux mains posées
toute la Mongolie. Celles-ci doivent proposer les mêmes rituels et tarifs
l’une sur l’autre, à plat, paumes tournées vers le ciel, tout en disant : Huraj ! Huraj ! que le centre de la capitale dirigé par Tömör et reverser quarante pour

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

cent de leur chi!re d’a!aires à l’organisation de Sühbat qui, lui, se charge absolument devenir chamane et hériter de la lignée chamanique, sinon
de payer les loyers des centres, les salaires des assistantes et secrétaires. les ennuis continueront. En Mongolie où le chamanisme est considéré
Mais comme nous le verrons plus loin, Tuggi et Bujan, les premiers élèves comme héréditaire, les futurs chamanes sont perturbés (maladie, acci-
de Tömör à avoir ouvert leur propre centre, se sont émancipés de Golomt dent ou autre) par l’appel d’un ancêtre chamane qui réclame un héritier
et pratiquent leurs activités de manière indépendante. Par la suite aucun a"n que la lignée soit perpétuée. Deux des enfants de la famille de
chamane sortant ne voudra jouer le jeu des "liales et reverser de l’argent Tuggi, son frère et sa sœur aînés, sont morts au début des années 1990 ;
à l’association mère. Seuls les chamanes omciant au sein même de ce malheur a été attribué au fait que l’esprit ancêtre était revenu trop
l’organisation dans le centre principal partagent leurs revenus. tôt, les enfants n’étaient pas prêts à le recevoir et à réhabiliter le don
En 2001, les idées de Tömör le chamane et de Sühbat le président chamanique. Tuggi explique aujourd’hui qu’il n’a pas eu le choix : soit
de l’association commencent à diverger et Tömör ouvre un nouveau il répondait à l’appel de son aïeule soit il mourait à son tour. La voie
centre-yourte, nommé Tör Süld, au sein d’une autre organisation. du chamanisme n’est pas une vocation libre et légère, elle est semée
Quelque temps après l’inauguration de ce nouveau centre, Tomör est d’obstacles et de contraintes. Peu nombreux sont les chamanes ren-
victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC) et reste paralysé du contrés qui l’auraient choisie de leur plein gré ; pour eux, elle est un
côté gauche. Il décède en 2004. fardeau auquel on ne peut échapper.
Tuggi reste près de Tömör pendant une année. Il apprend auprès de
lui, l’accompagne dans les montagnes faire des rituels, lui sert d’assistant
Tuggi, disciple de Tömör principal et en septembre 1998, il fait son propre rituel d’investiture. Ce
rituel, qui le con"rme comme chamane, se déroule à Šarga Mor’t, à une
En 1998, Tuggi a vingt et un ans, il est l’élève principal de Tömör et heure de la capitale, auprès d’un arbre sacré, udgan mod. Son ongod est
vient tous les jours au centre. Il est né à Ulaanbaatar, mais son père est naturellement Dajan Deerh dont la grotte se situe non loin de son village
Urianhaj, originaire de Cagaan Üür dans la province Hövsgöl, du côté familial. Le rituel d’investiture consiste à « appeler son ongod », c’est-à-
est du lac, où se trouve la grotte de Dajan Deerh. Héritier d’une lignée dire dans ce cas précis à invoquer Dajan Deerh pour lui demander aide
chamanique, Tuggi est chamane de septième génération. La grand-mère et protection, pour « prendre de sa force », mais aussi pour lui con"rmer
de son père était une chamane (udgan) très respectée de Cagaan Üür. que celui qui a été appelé par les esprits assume sa vocation et accepte
Elle est morte pendant la période communiste, sans pouvoir transmettre d’appeler les esprits à son tour. Tuggi a appris les appels (duudlaga) et
son don ni ses esprits chamaniques. La lignée s’est interrompue pendant les prières (tamlaga) de son maître Tömör.
deux générations, le grand-père et le père de Tuggi n’ayant pu devenir Son costume a été fabriqué par une « femme respectueuse des tradi-
chamanes. Sachant qu’elle n’aurait pas de successeur direct, juste avant tions », une « bonne belle-"lle », une femme qui a eu quatre "ls et une
de mourir, l’arrière-grand-mère alla déposer ses accessoires chamaniques "lle. Pour lui, il est important que son costume ait été cousu par une
en haut d’une montagne pour les con"er à son esprit protecteur et promit femme correspondant à ses propres conceptions de la vertu et du respect.
de protéger ses descendants des générations futures. Elle promit aussi Sa mère et une de ses sœurs ont porté la touche "nale en cousant les
de « revenir » en temps voulu, c’est-à-dire quand le chamanisme serait boutons et les rubans. Quant au tambour, il l’a commandé à un artisan,
de nouveau autorisé, pour chercher son successeur. mais a fait lui-même les "nitions. Traditionnellement, le tambour est
Tuggi raconte comment, en 1996, il commence à être très malade; il fabriqué avec la peau d’une biche et le bois d’un mélèze (har mod)
perd connaissance et a des crises de tétanie qui crispent tout son corps touché par la foudre. La peau du battoir doit venir de la patte d’un
en de douloureuses crampes. Sa mère lit dans le journal un article qui lièvre, d’un loup ou d’un cerf. Tuggi avoue que ces choses-là sont très
parle du chamane Tömör et va le consulter. Tömör identi"e tout de rares à Ulaanbaatar et qu’il n’a pas eu le temps d’arpenter la montagne
suite le mal qui le touche et révèle que quelqu’un dans la famille doit à la recherche de ce dont il avait besoin. Il s’est donc débrouillé avec

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

ce qu’il a pu trouver. Son costume est fait de tissu et de faux cuir, et le grave maladie ou un accident. Cette connexion avec ce site ne l’empêche
bois de son tambour ne vient pas d’un mélèze foudroyé, mais d’un arbre nullement de se rendre sur d’autres lieux, auprès d’autres udgan mod
quelconque. Son ongod est composé de neuf « humains », hün, représentés (arbre sacré) ou ovoo (cairn)11, car en tant que chamane il peut rendre
sur sa « corde d’ongod » par neuf "gurines en métal, coi!ées chacune un culte à tous les esprits de la nature et à tous les ongod. D’après Tuggi,
d’une tou!e de fourrure pour faire les cheveux et de neuf rubans. Cet l’« ongod chamanique est un art du temps et de l’espace », c’est-à-dire
ensemble de tissus et de matières diverses peut être complété selon le qu’il manipule les notions de temps et d’espace.
chamane par des coquillages, une ou plusieurs gri!es d’ours ou dents de Après son investiture, Tuggi quitte le Centre Golomt et s’installe
loup, des piquants de hérisson, des osselets, des nœuds de tissu renfer- avec sa sœur et une autre jeune chamane dans un local excentré de la
mant des objets secrets… Cette création colorée représente un support capitale. Tömör insiste pour le faire revenir et veut toujours l’inclure
pour les esprits du chamane et sera animée, « habitée » par eux lors des dans les rituels collectifs. Mais Tuggi refuse. Il n’est plus d’accord avec
rituels. Tuggi présente les ongod comme des ponts entre le chamane et la politique de Sühbat, les prix des rituels "xes et le système des "liales
la nature, comme ce qui sert de lien. Le chamane peut fabriquer toutes qui doivent reverser quarante pour cent du chi!re d’a!aires au centre
sortes d’ongod et les esprits qui les animent sont d’origines diverses. Par mère et plus généralement à Sühbat. Tömör est très peiné que Tuggi le
exemple, un chamane puissant devient ongod à sa mort. En fait, le süns quitte et il lui téléphone souvent pour savoir comment il va et s’il ne
du chamane, c’est-à-dire l’âme qui voyage, mettra trois ans à se trans- veut pas lui rendre visite. Tuggi répond toujours par la négative, jusqu’à
former et on fabriquera alors un support pour que l’esprit du chamane ce que Tömör quitte également Sühbat et ouvre son nouveau centre Tör
s’y installe et devienne ongod. La famille de Tuggi a toujours en sa Süld avec l’Association Jeunesse Unie. Mais comme nous le verrons
possession une « pierre-culte » héritée de son arrière-grand-mère. Cette dans la dernière partie, Tuggi préfère rester indépendant, ne voulant
pierre en forme de femme assise est conçue comme un support d’esprit, pas mélanger le chamanisme avec les idées politiques de ce nouveau
un réceptacle dans lequel l’esprit de l’arrière-grand-mère a été introduit, centre.
pour devenir un esprit protecteur.
Si Tuggi est lié à sa région paternelle et à l’esprit Dajan Deerh qui
y réside, il est aussi lié à l’arbre udgan mod auprès duquel il a fait son
premier appel chamanique. Cet arbre, qui était alors déjà sacré, a été
choisi par Tömör pour l’investiture de son élève. Maintenant, Tuggi est
attaché à cet arbre et doit le visiter au moins une fois par an. L’ongod du
Hövsgöl, Dajan Deerh y a été appelé, une relation a donc été créée entre
la montagne Agar se trouvant à huit cents kilomètres dans la province
Hövsgöl et l’arbre udgan mod de Šarga Mor’t près d’Ulaanbaatar. Tuggi
parle d’une relation triangulaire entre les deux lieux de culte et lui-
même. Les esprits lus, entités de l’eau qui se déplacent et circulent entre
les lieux, ont établi une connexion entre les deux endroits. C’est comme
si Tuggi avait créé une antenne (et avant lui Tömör) pour que l’esprit de
Dajan Deerh se rapproche de la capitale. Tuggi est protégé par les esprits
qui ont été appelés dans l’arbre de Šarga Mor’t et qui sont en relation 11 Les esprits maîtres des montagnes et des rivières sont censés résider dans les ovoo,
avec les esprits de Dajan Deerh. S’il venait à les oublier et ne se rendait monticules de branches et/ou de pierres marquant les passages de cols ou les sommets des
montagnes. Ils sont érigés en o!randes aux esprits maîtres des lieux et tout voyageur passant
pas sur le site pour y faire régulièrement un rituel, alors les esprits se à proximité y dépose une pierre en en faisant le tour une ou trois fois dans le sens de rotation
fâcheraient et l’« appelleraient », ce qui se traduirait pour Tuggi par une du soleil.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

Chapitre 2 – Itinéraire d’une chamane turbulente

Bujan, la terrible

Bujan est née en 1964 et a eu une vie un peu tourmentée : de


nombreux métiers, plusieurs maris, de nombreux déménagements ; elle
se perd elle-même dans le récit de sa vie. Dans sa jeunesse, elle est
chau!eur de tracteur, puis aide-soignante. Elle est d’origine urianhaj
et vient de Cengel süm dans la province Bajan Ölgij, dans l’ouest de la
Mongolie. Sa mère meurt quand elle a six ans et elle est maltraitée par
la nouvelle femme de son père. Elle vit à Hovd, se marie une première
fois à vingt-trois ans, a un enfant, puis son mari la quitte. Elle part
alors à Erdenet, puis dans la province de Selenge, où elle vit avec son
deuxième mari et sa belle-famille. Lorsque son mari décède, elle reste
vivre chez sa belle-famille jusqu’à son départ pour la capitale. En 2000,
elle a une "lle de seize ans qui vit avec elle à Ulaanbaatar et une "lle de
trois ans qui vit chez ses beaux-parents à Selenge.
Bujan raconte qu’enfant, vers cinq-six ans, elle pouvait prévoir des
choses, comme par exemple, « un loup va attaquer un cheval de telle
robe sur le bord de la rivière ou bien une personne de notre famille de
tel âge va nous rendre visite dans trois jours… ». Plus jeune, elle n’avait
pas d’ongod, elle « voyait juste la vie des gens ». Elle avait un don de
voyance et de guérison qui ne faisait pas d’elle une chamane, seul le
contact avec les esprits a fait d’elle une chamane, dit-elle. À dix-neuf ans,
elle se met « par hasard » à la divination par les quarante et un cailloux12,
Figure 8 : Portrait de Tuggi posant dans le Centre Golomt. On peut voir, derrière lui,
les rubans surmontés de "gurines métalliques qui constituent la corde d’ongod,
le support physique de ses esprits auxiliaires (1998) 12 C’est une technique de divination (merge) assez répandue en Asie centrale qui consiste
à répartir les petits cailloux en ligne et en tas, suivant le signe astrologique.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

ces petits cailloux de rivières de di!érentes couleurs que le devin peut ses parents que dans la famille, il y aurait « un vrai » chamane, udamtaj
« lire », en les « tirant » comme des cartes que l’on étale en ligne ou en tas. böö, un chamane avec « racine », c’est-à-dire appartenant à une lignée de
Elle développe sa technique et devient très connue pour ses prédictions. chamanes. À la mort du cheval seter, le vieux lama dit qu’il est temps que
À vingt-cinq ans, elle devient bariač, rebouteuse, et connaît à ce titre quelqu’un dans la famille devienne chamane. Et ce quelqu’un est Bujan. Il
aussi du succès. À cette époque, elle ne pense pas devenir chamane car conseille de ne pas la marier et de ne pas lui donner trop de viande rouge
le chamanisme est encore interdit, « ce n’était pas à découvert comme à manger. Il dit aussi qu’elle ne doit pas voir beaucoup de gens et qu’il
aujourd’hui ». Elle explique qu’elle a dans les mains un luide pareil à de ne faut pas s’énerver avec elle. Mais Bujan est maltraitée par sa marâtre.
l’électricité et qu’elle peut ainsi soigner les gens en imposant ses mains « J’ai beaucoup sou!ert ! On dit qu’on subit tout sauf la mort. C’est ça, oui,
qui vont chau!er ou refroidir le corps du patient, agir sur la circulation les chamanes en général sou!rent beaucoup dans leur vie. On doit passer
du sang et débloquer les maladies. En 1993, elle est à Erdenet, où elle à travers tout : la soif, la faim, la maladie, les opérations… On subit tous
travaille avec un médecin-guérisseur, Mačbat, qui lui apprend à faire des les malheurs que peut subir l’être humain » raconte Bujan.
piqûres, à prendre le pouls, à faire de l’acupuncture. Malencontreusement, Son premier contact avec les esprits date de son adolescence, quand
un des patients de ce guérisseur meurt et la famille porte plainte. Mačbat elle gardait le troupeau de la famille dans la steppe. Sur une petite
est questionné par la police, battu et frappé violemment à la tête. Déjà colline, une chèvre s’est écartée du reste du troupeau et quand Bujan
alcoolique, il se met à boire de plus belle et perd la con"ance de ses se dirige vers la colline pour la récupérer, elle voit un jeune garçon
clients. Bujan récupère sa clientèle et devient guérisseuse con"rmée. habillé en moine, assis sur un rocher. Plus elle s’approche du rocher,
Durant l’enfance de Bujan, sa famille connaît de nombreux malheurs : plus le moinillon grandit et se transforme en vieux moine. Elle s’arrête,
les enfants meurent, le bétail aussi. Avant elle, sa mère a donné naissance le vieux moine la "xe longuement puis disparaît. Pour elle, c’est l’un
à un enfant mort-né et celui né après elle est mort en bas âge. Puis sa de ses ancêtres qui veut se faire connaître d’elle. Une autre fois, alors
mère meurt. Le père se remarie et le premier enfant de la nouvelle femme qu’elle se rend à cheval à la tombée de la nuit chez des parents pour
meurt… Les animaux aussi meurent. À la "n des années 1970, le père va célébrer Cagaan Sar (le Nouvel An), elle est assaillie par des esprits :
consulter en cachette un spécialiste que les gens appellent « lama ». Ce en pleine steppe son cheval se cabre et refuse d’avancer; elle se sent
lama dit au père, sous forme de divination, que certains membres de leur entourée d’une foule de gens qui dansent autour d’elle et tirent sur ses
famille ont sûrement dû être des chamanes et/ou des lamas tués à vêtements pour la faire tomber de cheval. Son cheval, complètement
l’époque des purges communistes; cela est resté caché pendant toutes ces a!olé, tourne et se cabre sur place. Son compagnon de route voit qu’elle
années, mais il faut à présent renouer avec les esprits ancêtres. Il conseille ne le suit plus et revient sur ses pas pour la chercher. La foule de ses
à la famille, en guise de protection, de renouer avec la pratique du cheval assaillants a disparu. Arrivée dans la yourte qu’ils doivent rejoindre,
seter – un cheval vivant que l’on consacre à un esprit en guise de monture, elle raconte ce qu’elle vient de vivre et tout le monde lui dit qu’à cet
qui reste dans le troupeau mais que l’on ne monte pas –, pratique aban- endroit précis les esprits se réunissent et qu’ils l’ont tourmentée pour
donnée pendant les répressions communistes. Un poulain brun est choisi qu’elle se joigne à leur fête. Déjà, c’est un signe que les esprits viennent
dans le troupeau et le vieux lama le consacre. Bujan se souvient de cette la chercher.
journée : le lama brûle de l’encens et fait les neuf libations de lait (cacal À l’adolescence, Bujan tombe malade. Elle décrit sa maladie en ces
örgöh) sur le poulain pendant que le père attache à sa crinière trois hadag, termes : « J’avais comme des cailloux dans les genoux, je ne pouvais
un bleu, un blanc et un noir. Plus personne de son entourage, ajoute Bujan, marcher qu’à quatre pattes et si je prenais une tasse de thé, je la ren-
ne meurt pendant trois ans. La situation de la famille s’améliore et le versais. Pendant six mois, mes muscles ne fonctionnaient plus ». Puis,
troupeau se développe. Mais trois ans plus tard, le cheval seter est attaqué elle se marie et met au monde son premier enfant. Elle tombe à nouveau
et mangé par un loup, et Bujan tombe malade. Lorsque, dans son enfance, malade avec de terribles maux de tête. Elle raconte :
elle avait eu des troubles du comportement, le même lama avait informé

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

La maladie venait dans la tête et d’un coup j’avais envie de sortir en cou- Inauguration du centre chamanique de Bujan
rant, d’aller loin dans la nature. Ou bien d’un coup je pleurais très fort. En fait,
j’étais en train de devenir à moitié folle ! Je tombais dans les pommes, tout Samedi 1er juillet 2000, à neuf heures du matin, tout le monde se
d’un coup. Je marchais normalement et d’un coup je tombais par terre. De rassemble devant le Centre Golomt, centre chamanique de Tömör.
la salive sortait de ma bouche, parfois avec du sang mélangé. En fait, c’était Bujan va ouvrir son propre centre et accomplir avec Tömör la dernière
l’ongod qui se fâchait. Il venait en moi et il se mettait en colère. Au début, je phase de son initiation qui lui permettra d’être indépendante.
ne pouvais rien contrôler et il n’y avait personne pour me montrer le chemin. En fait Bujan n’est restée qu’un mois avec son maître : elle a parti-
À la "n, j’ai divorcé et mon enfant m’a été enlevé. J’ai beaucoup sou!ert. Les cipé au grand rassemblement à Bumbat13, où seulement Tömör et Tuggi
chamanes ne peuvent pas avoir de mariage stable : soit les maris partent soit chamanisaient, puis elle est venue quelques fois au centre. Son caractère
ils meurent ! étant soi-disant incompatible avec celui du maître, elle a un peu forcé
les choses en disant qu’elle avait trouvé un local et voulait être indépen-
Elle arrive dans la capitale en 1999 et entre en contact avec le Centre dante. Tömör était plutôt ravi qu’elle quitte son centre dans lequel elle
Golomt du Chamanisme Mongol. C’est par la presse qu’elle apprend avait réussi à semer la zizanie entre les assistantes et où elle e!rayait les
l’existence du centre et du chamane Tömör en ville. Elle rencontre le clients avec ses insultes et son fort caractère. Elle se disputait souvent
président Sühbat, dont elle a lu un article et Tömör accepte de lui faire avec Tömör. Dans les couloirs du Centre Golomt, les gens se demandaient
passer un « test ». Un soir au Centre Golomt, devant de nombreux clients, comment elle pouvait avoir si peu de respect pour son maître chamane,
Tömör lui demande de faire le rituel avec lui : « Si tu es capable de une personne âgée à laquelle elle devait, dans tous les cas, le respect.
chamaniser, tu me suivras, sinon, si tu n’es pas capable, ton corps se On peut dire que le Centre Golomt en général était assez content de voir
sentira très mal ! » lui dit-il. Voici ce que Bujan raconte de sa première Bujan s’installer dans son propre centre. Tömör avait de toute manière
expérience : reconnu son talent chamanique et depuis le premier test qu’il lui avait
fait passer un certain soir, quelques semaines plus tôt, il avait toujours
Quand Tömör a commencé à jouer du tambour, tout mon corps était avec lui amrmé que Bujan était une chamane puissante.
et mon esprit était loin dans la « nature » avec des gens qui m’entouraient. Les Bujan est une véritable artiste. À seize ans, dans son village, elle
personnes qui m’entouraient étaient des lutins, petits comme ça (elle montre gagne le premier prix de chant et de danse. Elle a une voix superbe et
sa main) et ils me disaient du mal des autres. Par exemple, ils me disaient le sens de la tragédie14. Ses rituels sont très appréciés du public. Bujan
que telle personne de telle année était allée chez cette autre personne et a trouvé un local d’une quinzaine de mètres carrés dans le sous-sol
avait fait du mal dans son foyer et que c’est à cause de cette personne que la d’un vieux bâtiment de la capitale, dans un dédale de couloirs et de
famille allait mal, etc. C’est ça le ongodny hov, « commérage des ongod ». Ce caves, dans lequel un salon de coi!ure s’est déjà installé. Quand nous
commérage, je dois le transmettre aux gens. Quand le vieux chamanisait, il me arrivons, des clients sont en train de se faire coi!er dans le salon que
semblait que tous les gens autour de moi étaient des morts, des âmes. Quand nous devons traverser pour aller nous installer dans une pièce sans
je me suis réveillée, les gens passaient de l’encens autour du chamane et lui
donnaient à boire. Voilà c’est comme ça que j’ai appelé mon ongod tengerijn
13 En juin 1999, à Bumbat à vingt-cinq kilomètres de la capitale a été organisé un grand
šüteen (objet sacré céleste). rituel pour le solstice d’été, ih naran tahilga. Tömör et d’autres chamanes ont été invités par la
société gérante d’un camp touristique ouvert sur ce lieu, au pied d’une colline qui comporte un
ovoo (cairn) en son sommet. Entre opération touristique et revitalisation des traditions, ce rituel
n’a pas attiré grand monde au grand désarroi de la compagnie qui avait également ouvert un
restaurant sur le lieu et espérait l’a#uence (voir aussi à ce sujet Schlehe & Weber 2001).
14 Cet aspect de « performance artistique » que peut avoir un rituel chamanique a été
noté dans de nombreuses traditions, comme en Corée par Kendall (1996) ou en Malaisie par
Laderman & Roseman (1996).

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

fenêtre. Une dame sous un séchoir orange regarde passer Tömör et de battre15 – à côté des nombreux plats qui attendent d’être mangés.
les autres invités, personnalités du Centre Golomt, journalistes et Tömör coupe le cœur en deux et fait des libations de sang aux ongod. Il
photographes. Un mouton entravé, complètement paniqué, ne cesse de lance des gouttes rouges sur la ligne d’ongod toute neuve, o!rant ainsi
bêler dans le couloir. Dans la pièce, sans aération, ont été installés des ce sang à Dajan Deerh16 qu’il implore d’aider cette jeune et nouvelle
bancs et des tables recouvertes de nappes vertes, dressées pour un repas chamane. L’assiette avec les morceaux de cœur circule entre toutes
de fête, avec boissons et nourriture. À l’entrée de la pièce, punaisée sur les mains, passant autour des tables parmi le public. Entre temps, le
le mur, se trouve la liste des rituels avec leurs prix, comme chez Tömör. salon de coi!ure a été transformé en cuisine, où les restes du mou-
La corde d’ongod de Bujan, toute neuve, a été accrochée sur le mur du ton sont cuits dans une grande marmite. La journée se termine par
nord. Tömör avait annoncé le début de la cérémonie à 11h40, heure un grand festin, avec quantité d’alcool et de friandises. Le maître et
du cheval, mais les organisateurs s’aperçoivent qu’il n’y a personne l’élève font tour à tour des discours de remerciement. C’est ainsi que
pour sacri"er le mouton. En e!et, d’après les règles astrologiques, il Bujan a ouvert son premier centre chamanique17 et s’est émancipée de
faut absolument que le mouton soit sacri"é par une personne de signe Tömör et du Centre Golomt.
« Tigre », compatible avec le signe de Bujan. Tout le monde s’a!ole, Depuis son initiation avec Tömör, elle explique que sa vie s’est
Bujan et Tömör se disputent violemment encore une fois, et après une stabilisée. L’initiation auprès du maître consiste, comme elle dit, à
heure d’attente, quelqu’un ramène un jeune homme dont l’année de « mettre son ongod sur la bonne voie ». Tömör a appelé son ongod et
naissance est appropriée. a mis Bujan sous la protection des montagnes et des rivières. « Ce
Les chamanes, Tömör, Enhžargal (une autre de ses élèves) et Bujan, n’est pas facile d’être chamane, mais depuis je vais beaucoup mieux ! »
mettent leur costume, les invités s’installent autour des tables et, em- nous dit Bujan. Une fois terminée son initiation avec Tömör, le jour
piétant sur le salon de coi!ure, on installe des chaises pour le public. de l’inauguration de son centre, elle explique à un journaliste venu
Deux hommes emmènent le mouton bêlant, qu’ils couchent au milieu l’interviewer que les ongod sont comme des enfants qu’il faut éduquer :
de la pièce, sur une toile cirée. Tömör et son élève commencent à « Comment dire ? C’est comme un enfant turbulent au départ, puis avec
battre du tambour et à appeler les esprits. Après quelque temps, d’un le temps, il grandit, il se laisse éduquer et il devient obéissant ».
signe de la main Tömör donne le signal pour tuer le mouton. L’homme Ses esprits, représentés matériellement sur la corde d’ongod accrochée
de l’année du Tigre met le mouton sur le dos et, de son couteau, fait sur le mur du nord, elle les décrit comme des « vieillards qui portent
une entaille sous le sternum. Il plonge la main dans le corps chaud de longues barbes blanches jusqu’aux pieds et des vieilles femmes avec
de l’animal vivant et d’un geste expert lui serre l’aorte. L’animal, le des cheveux très longs qui descendent jusqu’au sol, comme de longues
ventre complètement ouvert, cesse bientôt de s’agiter. C’est alors que crinières de chevaux ». Elle les considère comme ses grands-pères et ses
Bujan commence l’appel de ses ongod, les nombreuses franges de grands-mères qui veillent sur elle et qui peuvent lui envoyer un « garde
son costume tournoyant dans l’espace réduit. À ses pieds, l’homme du corps » si elle se sent en danger et leur demande protection.
« Tigre » dépèce et démembre l’animal. Bujan chante et crie de plus Bujan dit qu’il ne faut pas les laisser seuls. « C’est comme les enfants !
en plus fort; elle "nit par tomber, comme inconsciente, dans les bras Si on les laisse tout seuls la nuit, ils ont peur. Alors ils se mettent en
de son assistante, les membres raides et tremblants, de la bave à la
bouche, les yeux retournés. Son assistante lui fait respirer de l’encens 15 La même semaine, dans la presse on pouvait lire en couverture : « Le cœur battait
de genévrier et Tömör vient vers elle en criant Seek ! Seek ! Seek ! Bujan sur l’assiette », « Ouverture d’un nouveau centre chamanique. L’invocation de l’ongod par la
chamane Bujan et le sacri"ce d’un animal auquel on a enlevé le cœur en a étonné plus d’un ! »
se lève et continue le rituel pendant plus d’une demi-heure avec en- (Alag Horboo 2000, n°29&30).
core plus de rage. Puis elle tombe dans le silence et redevient calme. 16 Le premier centre de Bujan est placé sous la protection de Dajan Deerh, mais il est
intéressant de noter que dès que Bujan s’est a!ranchie de Tömör, elle a délaissé Dajan Deerh
Pendant ce temps, l’homme « Tigre » a nettoyé l’intérieur du mouton et au pro"t de ses ongod ancestraux, tels que Avgaj Eež, la Vieille Mère Respectée.
séparé le cœur qu’il a posé sur une assiette blanche – toujours en train 17 Mon "lm « Call for Grace » (2000) présente une partie de cette cérémonie.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

colère et me rendent malade. » Elle raconte qu’un soir, elle était partie L’appel des lus savdag se fait seulement pour le chamanisme « noir »,
danser et boire avec ses amis ; à son retour à deux heures du matin, sa c’est-à-dire quand il y a véritablement une négociation de la chamane
"lle avait de la "èvre et ses ongod étaient en colère. Bujan a fait brûler avec les esprits, comme dans le cas d’une grave maladie où la chamane
du genévrier pour les calmer, elle a essayé de les « consoler », mais elle demande de prolonger la vie de son client. Pour les simples puri"ca-
aussi est tombée malade. Les ongod sont devenus rudes ; ils l’ont grondée tions et appels de la chance et de la prospérité, les esprits ancêtres sont
de les avoir laissés tout seuls. (Elle ne dit pas si sa "lle aussi lui a fait invoqués dans des prières. À propos des changements de voix et de
des reproches !) Il est dit que les ongod accrochés au mur pro"tent de la rythme, l’assistante explique que quand la chamane est « avec ongod » et
vie quotidienne de la famille : cuisiner, faire le thé, manger sont des que l’ongod est sévère, alors le rythme s’accélère car l’ongod est furieux,
activités qu’ils partagent et qui les réjouissent. Les e#uves de la cuisine et par exemple dans le cas d’un mauvais sort ou quand le client a commis
du thé sont leurs o!randes quotidiennes18. Ainsi le travail du chamane beaucoup de fautes. Bujan alors calme l’ongod et si elle réussit, elle
se déroulera bien, car ses ongod seront heureux. La corde d’ongod de redevient elle-même calme. D’après Bujan, quand l’ongod est vraiment
Bujan comporte neuf "gurines découpées dans des feuilles de fer blanc furieux, il lui serre la gorge et fait changer sa voix si bien que la voix peut
(comme celle de Tuggi). Sur une planchette de bois se trouvent trois parfois sembler étranglée. En l’occurrence, le rituel enregistré était un
autres "gurines en métal et un cheval en bois représentant le cheval seter am’ nasny’ daatgal, « assurance de vie », pour assurer la longévité ou du
de sa famille. Quand elle se met à chamaniser, les supports d’esprits moins essayer de prolonger de quelque temps la vie d’une personne gra-
commencent à s’animer. « Tu sais, c’est comme dans les "lms : quand il vement malade. Ce rituel est le plus rude en termes de négociation avec
y a des fantômes, on ne les voit pas. C’est pareil pour les ongod ! Alors les esprits car la chamane est censée y négocier du temps de sa propre
les süns (âmes des défunts) commencent à arriver et le cheval se met à vie pour que la vie de son client soit allongée. Bujan s’étonne elle-même
courir ». Le cheval, dit-elle, se fâche parfois et la roue de coups ; il lui des mots compliqués, anciens et poétiques qu’elle emploie pendant le
donne des coups de sabot, la mord à l’épaule et lui fait des bleus. Cela se rituel. Généralement, la première partie des appels est connue par cœur
passe surtout la nuit, ajoute-t-elle. et chantée par le chamane; une fois qu’il est en contact avec les esprits,
Un jour, je fais écouter à Bujan et à son assistante un rituel que j’ai le reste des paroles est improvisé car il s’agit de la « parole des ongod »
enregistré la veille. C’est un rituel (buult) assez dimcile pour contrer et des prières que leur fait le chamane, censé se trouver alors dans leur
une malédiction (haraal). Les femmes écoutent attentivement le son monde en train de discuter directement avec eux.
qui sort des haut-parleurs. C’est la première fois que Bujan entend sa « C’est en mettant notre vie en danger qu’on sauve la vie des autres ! »
voix et s’entend parler, crier, chanter ongodtoj « avec [son ou ses] ongod ». s’exclame Bujan. Lors de ses rencontres avec les esprits, elle est attaquée
Elle dit que, d’habitude, elle n’est en ce cas jamais consciente de tout ce par des démons, trouve des obstacles sur son chemin, et doit implorer,
qu’elle fait ou dit : supplier les esprits pour qu’ils lui accordent sa requête, celle demandée
par ses clients. Les clients, eux, sont patiemment assis et regardent la
Quand je commence à appeler les lus savdag [esprits des montagnes et des chamane qui s’agite, se bat, pleure, hurle comme un loup, dé"e les animaux
rivières], je m’oublie, c’est-à-dire que je me perds. Je sais quand je commence sauvages et les éléments, pour supplier les esprits de considérer leur cas,
et puis, c’est tout, je ne sais plus rien et je reviens à la "n ! et de leur accorder grâce et prospérité. Tout ce que fait la chamane, elle
le fait pour le bien des autres. Même Bujan, avec son dur caractère et sa
forte personnalité, connue pour insulter tout le monde, est au service de
18 Bujan habite dans son centre chamanique où elle consulte tous les jours. Pour cela, sa
ligne d’ongod et ses accessoires chamaniques sont toujours accrochés au mur ou posés sur ses clients. « Quand je chamanise, je pense vraiment aux gens ; je pense
l’autel, contrairement à d’autres chamanes de la campagne, qui eux ne consultent ou ne que je suis en train de chasser tous leurs maux que j’ai portés sur moi,
chamanisent pas tous les jours et qui sortent leurs accessoires seulement le jour de la séance.
Le reste du temps, les accessoires, le costume, le tambour et la ligne d’ongod sont rangés dans
que j’ai pris sur moi et dont je me débarrasse. J’imagine que je suis au
un sac spécial et ne sont pas laissés à la vue de tous. pied d’une grande montagne en train de faire du feu, puis je chasse leurs

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

malheurs, j’appelle [la grâce et la prospérité] et aussi je console, j’apaise lequel est rangé le peu de bien que possède la famille. Le reste de la
[les esprits pour les calmer] », dit-elle. Elle voit les ongod pendant leur pièce sert à recevoir les clients et e!ectuer les rituels chamaniques.
« descente » buult ; elle peut les voir sous leur forme humaine, sous des Les gens la visitent du matin jusqu’au soir. Ils connaissent l’adresse
formes animales avec des visages humains ou transformés en animaux par le bouche-à-oreille, par la presse, mais aussi par le grand panneau
comme le cerf, la biche, le loup, le cheval. Les ongod peuvent aussi prendre posé sur le bâtiment qui indique « Centre d’Études des Traditions et du
des formes e!rayantes, mais ils viennent surtout sous forme humaine. Chamanisme Mongols » (Mongolyn jos zanšil, böö sudlalyn töv) de la
À son arrivée, tout ongod demande à manger et à boire; il a parcouru chamane Bujan, et qui comporte le dessin d’un chamane avec tambour
un long chemin et franchi des obstacles ; il demande du réconfort et de et costume. Bujan a de nombreux clients qui, toute la journée, dé"lent
l’attention. Les boissons sont en général de la vodka ou du thé au lait. J’ai dans sa cave. Elle commence à être très connue, grâce aux articles de
remarqué que, le plus souvent, les ongod-vieilles femmes « demandent » journaux qui donnent son numéro de portable et son adresse. Beaucoup
du thé au lait et les ongod-hommes de la vodka, mais il ne semble pas de jeunes gens viennent la voir pour des histoires de bizness, mot à la
y avoir de règle à ce sujet. Parfois, les esprits « demandent » qu’on leur mode pour désigner les a!aires, ainsi que des anciens qui ont connu le
allume une cigarette ; le chamane en tire alors quelques bou!ées, puis chamanisme dans leur enfance. En plus des rituels chamaniques, Bujan
la rend à son assistante ou la tend à une personne du public. L’assistant leur apporte « de la force », juste par sa présence, juste par ce qu’elle est.
doit être très attentif à tout ce que dit le chamane a"n de lui tendre Les gens sont impressionnés par tant de charisme, mais en même temps
des biscuits, des bonbons ou autres quand les esprits, par sa bouche, elle représente pour eux une "gure culturelle, porteuse d’identité, qui
réclament à manger. Les ongod censés avoir vécu dans les temps anciens les réconforte. Son centre est le mieux situé de la ville, sa clientèle se
ne réclament pas de bonbons ou de biscuits manufacturés ; ils préfèrent développe, les journaux parlent d’elle : Bujan veut se lancer dans de
les produits de l’élevage, produits laitiers, fromages secs (aaruul), que grandes opérations.
les citadins n’ont pas toujours à disposition. Un jour, lors d’un rituel,
l’assistante de Bujan lui a tendu un biscuit mou, alors que, étant « avec
ongod », elle venait de demander de l’aaruul, du fromage sec, dur comme
la pierre ; Bujan s’est alors s’écriée : « Tu te moques d’une vieille femme ! »
Parfois aussi le thé au lait que doivent apporter les clients n’a pas été
préparé dans les règles ; alors la chamane/esprit se met en colère et crie :
« C’est quoi ce thé ? Un thé sans thé, sans beurre et sans sel ? Tu n’es pas
une bonne maîtresse de maison ! » À travers elle, les esprits semblent
délicats et dimciles à satisfaire ; aussi l’échec du rituel ou plutôt la non-
réalisation du souhait exprimé par le client pourra être expliquée par la
mauvaise qualité des o!randes ou par leur insumsance.
Après deux mois seulement, Bujan déménage dans un nouveau local,
beaucoup plus central, juste derrière le grand magasin d’Ulaanbaatar
Ih Delgüür, dans le sous-sol d’un bâtiment d’habitation. Son premier
local jouxtait un salon de coi!ure, cette fois-ci, elle est la voisine d’une
salle de billard souterraine et en partage les toilettes, seul point d’eau
de son nouveau logement – une seule pièce carrée, avec une lucarne en
hauteur que l’on peut voir de l’extérieur au ras du sol. Elle y vit avec
sa "lle de seize ans. Dans la journée, un rideau cache l’unique lit sur

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

Le marketing de la chamane

Après avoir quitté l’association Golomt et Tömör, Bujan est contactée


par l’Association Internationale pour les Études de la Tradition et des
Coutumes Mongoles présidée par Badamsehežid. Ce dernier, apprenant
l’installation d’une nouvelle chamane en ville, vient la consulter per-
sonnellement et « constatant son talent », lui propose de faire partie de
son organisation : Badamsehežid serait son « manager », mais aussi son
conseiller scienti"que, car il est historien et spécialiste des traditions
mongoles. Leur collaboration commence par la conception de docu-
ments visant à promouvoir les activités de la chamane. Tout d’abord un
curriculum vitae est composé et imprimé ; Bujan doit en distribuer des
exemplaires autour d’elle et en envoyer par courrier pour proposer ses
services. En voici la traduction :

Résumé de la biographie de la chamane Bujanhišig, du clan Mončoogo, prési-


dente du Centre d’études des traditions mongoles et du chamanisme.
Bujanhišig, originaire du clan Mončoogo, est chamane héritière de dixième
génération. Son don naturel s’est manifesté la première fois quand elle avait six
ans. De 1988 à 1999, la chamane Bujanhišig était voyante et rebouteuse. Déjà
elle guérissait les gens de maux de tête, de maladies du cœur et des reins, de
l’anorexie…
Soixante à soixante-dix pour cent de ses malades s’en remettent entièrement
à elle.
En 2000, elle est venue de la province Selenge à Ulaanbaatar pour passer ses
examens qu’elle a obtenus avec succès. Elle a été reconnue par une voyante et
un chamane19 qui ont con"rmé son aptitude à exercer en tant que chamane.
Pendant ce temps, sa carrière grandissait et elle faisait des rituels de guéri-
son pour les gens et des rituels pour le ciel, la terre et les lus en vénérant son
ongon sahius (esprit protecteur).
Quelques exemples :
1. La femme de Majanganceveen, de la province Hovd, était très malade et a
été guérie.
Figure 9 : La chamane Bujan fait la une des journaux (Deedsijn hüreelen,
2. La femme d’Enhbajar de la province Selenge qui était à l’hôpital a été guérie.
2000-2001, n° 47/227). Traduction du titre : « La chamane Bujanhišig :
J’ai sauvé la vie d’un client qui sou!rait de la hanche »
19 Tömör, son maître (note de Laetitia Merli).

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

3. Le frère de Bajar, habitant d’Ulaanbaatar qui a eu une opération au cerveau, aussi avoir sa propre association et être indépendante. Son centre prend
ne se remettait toujours pas après deux mois. Il était toujours malade mais alors pour nom, suivant les documents, « Centre d’Études des Traditions
après sa rencontre avec Bujanhišig, il a été débarrassé de sa maladie. Mongoles et du Chamanisme » puis « Centre Scienti"que des Études sur
Beaucoup d’autres exemples peuvent être donnés. les Traditions et le Chamanisme Mongol ». Je dois avouer que mon
De mai à octobre, Bujanhišig a fait des rituels pour la montagne Avgaj Eež à travail de recherche n’est pas complètement étranger à l’introduction
Selenge, et pour la roche-mère Eež had dans la province Centre. Près d’Ulaan- de « scienti"que » dans cet intitulé, Bujan ayant décrété que, puisqu’elle
baatar : à Bumbat, Šarga Mort’, Huandaj de Gatčuurt, le mont Songino, et à était mon objet d’étude scienti"que et qu’elle participait de manière
l’arbre udgan mod de Handgajt. volontaire et active à mes recherches, alors son nouveau centre devait
Actuellement, Bujanhišig étudie la tradition mongole et le chamanisme dans se nommer « Centre de recherches scienti"ques ».
son environnement naturel et dans la vie des gens. Elle participe aussi à des Inluencée par le succès des associations omcielles qui organisaient
travaux scienti"ques. des rituels collectifs à caractère national, Bujan croit trop vite qu’elle peut
voler de ses propres ailes. Un soir, elle se dispute avec Badamsehežid22,
Centre de recherches scienti"ques des études sur les traditions et le chama- qu’elle frappe et gri!e violemment au visage. Ce dernier vide le compte
nisme mongols bancaire de l’association sur lequel Bujan avait déposé l’argent de plu-
sieurs mois de fonctionnement de son centre chamanique. Ne pouvant
Les curriculum vitae et les cartes de visite sont devenus les nouveaux plus payer le loyer de son local, elle doit une fois de plus déménager.
accessoires des chamanes urbains. Les « associations internationales », Dans ses diverses tentatives pour ouvrir son propre centre, elle
« centres de recherches scienti"ques » et « centres d’études » des tradi- visite de nombreux locaux à louer ; elle s’y rend avec son attaché-case
tions, de la culture, du chamanisme, de la religion, du bouddhisme… rempli des nombreux documents cités plus haut et expose son « a!aire
ont commencé à foisonner au milieu des années 199020. Ils sont enre- chamanique » dans les termes d’une quelconque entreprise. Elle a un
gistrés au Ministère de la Justice, ce qui leur donne le droit de déposer coup de cœur pour un local, plus précisément un bureau, dans un
leur nom et d’utiliser légalement un tampon. Les papiers omciels dûment des nouveaux bâtiments modernes de la capitale, avec moquette bleue,
tamponnés sont d’une importance capitale : les chamanes les exhibent murs blancs, fenêtres dernier cri, une vingtaine de mètres carrés qui
à la moindre occasion pour prouver leur statut21. Être inscrit dans une comprend une pièce principale et un réduit. Elle se met en tête de
association et posséder un certi"cat ont valeur d’authenti"cation et de faire ses activités chamaniques dans ce bureau et de dormir dans le
légitimation des chamanes. Ils deviennent alors certi"és par l’État, qui réduit. Le bureau ne dispose ni de toilettes, ni d’eau courante, mais des
se trouve au-dessus de tout. L’idée persiste que l’État sait ce qui est bon toilettes collectives se trouvent à chaque étage. Cela convient à Bujan,
pour le peuple et pourvoit à son bien-être. Avoir un tampon revient à qui a déjà vécu de la sorte, avec sa "lle dans son précédent sous-sol.
être légitimé, mandaté par l’État, reconnu d’utilité publique. La femme du promoteur qui lui fait visiter le bureau la questionne sur
Bujan a quitté Tömör et le Centre Golomt du Chamanisme Mongol ses activités et s’inquiète de la gêne que pourraient occasionner les
pour l’Association Internationale pour les Études de la Tradition et des séances chamaniques pour les autres locataires du bâtiment. Bujan
Coutumes Mongoles de Badamsehežid. Puis elle réalise qu’elle peut persiste dans son idée, disant que c’est une activité comme les autres
et qu’elle ne ferait pas plus de bruit que les autres bureaux faisant leur
20 Françoise Aubin rappelle que le courant traditionaliste n’a pas surgi ex nihilo dans bizness. Cette situation montre la volonté qu’a Bujan, dans la course
les jeunes années de la démocratie. Si au début des années 1980 la tendance est plutôt au
« modernisme à la façon soviétique », le traditionalisme regagne du terrain dés le début de la au capitalisme, de monter son a!aire comme tout le monde ; elle se
perestroïka mongole à partir de 1987-1988 (Aubin 1993 : 141).
21 Dans le "lm de Charles Stépano!, « Esprit nouveau » (2004), on voit également un
chamane insistant devant la caméra pour montrer sa carte de membre de l’Association des 22 Bujan ne supporte pas que Badamsehežid vienne chez elle avec sa nouvelle et jeune
chamanes de Touva. petite amie.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

considère comme une véritable femme d’a!aires. Le loyer étant élevé 1. le mont Sambagarav
et la femme du promoteur peu encline à louer un bureau lambant neuf 2. le mont Altan Höhi
à cette chamane qui compte y vivre, cette a!aire ne se concrétise pas. 3. le mont Baatarhajrhan
Bujan trouve "nalement, pour beaucoup moins cher, une petite 4. la falaise Üjenč
maison dans le quartier des yourtes, à la périphérie de la ville. Déjà 5. le mont Hajrhan
de son local situé derrière le magasin principal de la ville, Bujan a 6. le mont Žargalant
bien développé sa clientèle ; grâce à la publicité qu’elle a commencé à 7. le mont Büren
faire, grâce à sa carte de visite et à son curriculum vitae qu’elle distribue 8. le mont Sutaj
largement, grâce aussi aux deux articles de presse qui parlent d’elle et Nous ne vous demandons pas d’argent car nous œuvrons pour le bienfait du
montrent sa photographie, en"n et surtout, grâce à son tout nouveau peuple. Par contre, nous espérons de votre part une petite aide ou une petite
téléphone portable, elle parvient à garder une partie de sa clientèle, qui subvention. Si les autorités de la région acceptent notre proposition, veuillez
peut aisément la retrouver. Bujan explique comment avant, avec le Parti nous contacter au : (numéro du portable de Bujan). Nous espérons que vous
unique, ferez de la publicité pour annoncer les rituels dans vos journaux locaux et
radios locales.
tout était facile, on travaillait et on avait de tout ; on n’avait pas besoin de Nous vous prions de nous communiquer les dates exactes et les montagnes
chercher ou de réléchir à ce qu’on devait faire. Maintenant, si tu n’as pas que vous aurez choisies.
de tête, tu ne peux pas t’en sortir : il faut avoir de bonnes idées, de bonnes Nous espérons aussi que vous assurerez l’hébergement et la nourriture pour
relations et savoir gérer son argent et aussi respecter les traditions. Avant, notre équipe.
tout était prêt pour tout le monde, il n’y avait pas de di!érence entre les gens.
Ceux qui ont gardé la mentalité d’avant ne peuvent pas s’en sortir. Maintenant La présidente du Centre scienti"que d’études de la tradition et du
ça a changé, il y a des di!érences entre les gens, di!érences de mentalité, chamanisme,
d’esprit, de culture, d’argent et en plus des di!érences de compétence ! Il faut Bujanhišig
être le meilleur !
D’autres lettres du même genre sont envoyées par la suite mais Bujan
Les beaux jours arrivant, elle décide de donner de l’ampleur à son en- ne reçoit aucune réponse. Elle décide néanmoins de se rendre dans sa
treprise et de proposer des rituels en province. Voici une traduction de la province d’origine espérant jouer de ses anciennes connaissances et d’y
lettre qu’elle envoya au gouverneur de la province Hovd en avril 2001 : célébrer un rituel.

International Association for Study of Mongolian Traditions and Customs


(IASMTC) Épilogue
Böögijn Mörgölijn Jos Zanšil Sudlalyn Erdem Šinžilgeenij Töv (Centre
Scienti"que des Études sur les Traditions et le Chamanisme) Aux dernières nouvelles Bujan, victime d’un cambriolage, doit quitter
son quatrième centre ; elle ne peut plus, une fois de plus, payer son loyer.
« Notre Centre scienti"que des études des traditions et du chamanisme s’occupe Elle dit préférer quitter cet endroit qui est infecté des mauvaises énergies
de guérir les maladies graves et de calmer la terre, le ciel, les lus et les ongod de l’ancien locataire, décédé dans la maison, et qui d’après elle lui
sahius. Nous vous proposons, si vous le souhaitez, d’organiser des rituels pour cause des ennuis. Elle est obligée d’aller dans la banlieue d’Ulaanbaatar,
les montagnes qui se trouvent sur votre territoire. D’après nous, ces montagnes à Bajan Hošuur, dans un quartier de yourtes. Elle m’a donné l’adresse ;
sont très sévères. En voici la liste : mais quand j’arrive là-bas en 2002, ses propriétaires m’apprennent

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

qu’ils viennent de la jeter dehors, car elle est toujours ivre et ramène la fois bureau où il reçoit ses clients, chambre à coucher, salle à manger,
de mauvaises fréquentations dans leur enceinte. On me dit que pour est un véritable bric-à-brac d’objets chamaniques, d’icônes bouddhiques,
l’instant elle a trouvé refuge chez une « amie » qu’elle vient de se faire de papiers, de livres, qui contraste avec le rangement ordonné que l’on
dans le quartier. Quand j’essaye de trouver les deux femmes, on me trouve habituellement dans les yourtes ou les appartements mongols. Il
renvoie d’enceinte en enceinte ; il semble que personne ne sache où elles commence toujours sa séance en auscultant ses patients au stéthoscope et
sont, sinon qu’elles sont sûrement en train de cuver leur alcool quelque en leur prenant la tension avec un tensiomètre.
part en mauvaise compagnie. Leur réputation semble être faite dans ce Ces instruments trônent aux côtés de son tambour et de son costume
quartier où Bujan a rapidement pris ses habitudes. C’est ainsi que je perds de chamane. Žansan est médecin. En 1953, il a été nommé médecin du
tout à fait sa trace. village Ömön Delger, ensuite il a travaillé dans une mine, puis dans la
capitale comme fonctionnaire au Ministère de la Défense et au Syndicat
des logements. Il est décrit dans la presse comme un véritable génie,
pouvant exercer toutes les professions et en plus ayant le « don de soigner
les gens ». Son grand-père était chamane ; son père hérite de sa force
chamanique, mais décède quand Žansan a un mois. Ne sachant pas s’il a
Chapitre 3 – Chamanes en ville des ancêtres chamanes avant son grand-père, Žansan se dit chamane de
troisième génération. Parmi ses enfants, aucun ne veut prendre la relève.
Il a bien proposé à l’une de ses "lles mais elle a refusé.
Il est né dans la province Hentij ; sa famille est d’origine Barga, de
Mongolie-Intérieure. Des onze enfants de sa mère, il est le dernier
survivant. Depuis qu’il est petit, il pressent les choses qui vont arriver.
C’est ainsi que son « pouvoir magique », uvdis čid, s’est révélé, dit-il. À
Žansan, l’ancien médecin l’âge de onze ans, un matin, en allant chez une dame avec sa mère, il
s’arrête soudainement et dit à sa mère que ce n’est pas la peine d’aller
Žansan, soixante-dix ans, est grand et sec. La première chose que l’on chez cette dame car elle est morte. Celle-ci était en e!et morte dans la
remarque est sa démarche désordonnée, comme si ses jambes ne répon- nuit. Sa mère se met à pleurer, car elle a peur que son "ls ne devienne
daient pas à ses ordres, et surtout son crâne défoncé, pratiquement un voyant, comme l’était son père ; elle lui demande de garder cela
chauve, marqué par deux profonds sillons formant une croix au sommet secret en ces temps de persécutions anti-religieuses. Sa mère et son
de sa tête. Ses mouvements ne semblent pas coordonnés mais son esprit est beau-père le grondent quand il fait des prédictions et lui interdisent
vif. En 2001, il a été interviewé par deux journalistes qui ont publié cha- de persévérer dans ce don. Mais les voisins viennent en cachette lui
cun un article avec sa photographie dans des journaux mongols, Am’dral23 demander de retrouver un animal perdu ou de soigner le bétail. Il prédit
(« La Vie ») et Maš Nuuc (« Top Secret »). À la "n des deux articles, Žansan à une dame qu’elle va mourir dans les trois jours et la dame meurt le
donne son numéro de téléphone portable, ce qui, depuis leur parution, ne troisième jour. Sa mère lui conseille de se taire et elle le frappe quand
cesse de lui amener de nouveaux clients. Il se plaint que maintenant qu’il il lui dit qu’il « voit » (harah). C’est pour cette raison qu’il a « oublié » ;
est connu, il n’a même plus le temps de fumer une cigarette tranquille- ne pouvant être développé, le don lui est passé. Il insiste sur le fait qu’à
ment. Il reçoit chez lui, tous les jours, dans une petite maison en bordure l’époque les moines et les chamanes devant se cacher, ils n’avaient plus
d’un quartier de yourtes, à la sortie d’Ulaanbaatar. Son unique pièce, à de costume et les rituels étaient interdits. « C’est seulement depuis les
années 1990 que nous avons le droit d’avoir des équipements comme ça »
23 Am’dral, n°2, 2001, Ulaanbaatar. dit-il, montrant son costume et son tambour accrochés au mur.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

À l’âge de 24 ans, il a commencé à perdre connaissance. C’était, pré-


cise-t-il, devenu comme un jeu : il disait « attention, je vais tomber ! » ;
il tombait puis reprenait connaissance. Mais vers ses cinquante-huit ans,
en 1989, il a un grave accident. Il travaille alors pour le Syndicat des
logements et fait la tournée des familles qui n’ont pas payé l’électricité.
Il arrive, seul, avec les papiers omciels et demande aux familles d’aller
payer au Syndicat. Mais un soir, chez une famille, on lui fait boire de
la vodka. Il n’en a pas l’habitude et perd connaissance. Il se réveille
vingt-et-un jours plus tard à l’hôpital, le crâne défoncé. L’agresseur,
qui l’a soûlé, lui a frappé la tête avec une barre en fer. Il reste quarante
jours à l’hôpital, ayant perdu partiellement la mémoire. Pendant plus
d’une année, il se sent perdu. Puis, alors qu’il ne travaille plus et reste
chez lui, il commence à recevoir des clients pour la divination et la
guérison. Il dit que son pouvoir s’est développé d’un coup, après l’accident.
Il savait déjà qu’il appartenait à une lignée de chamanes et n’a pas vu
de chamane pour se faire initier. Il dit s’être guéri tout seul.
Dans le courant des années 1990, il rencontre le vieux chamane
Tömör et se fait faire un costume et un tambour d’après ses instructions.
Il mélange aisément les pratiques : médecine traditionnelle, médecine,
chamanisme. Il ausculte ses patients avec son stéthoscope, leur prend la
tension, leur prescrit des médicaments, lit des textes bouddhiques, met
son costume et joue du tambour pour les débarrasser de leurs mauvais
sorts. Même s’il « prévoit » que le patient va mourir de sa maladie, dit-il, il
continue à lui prescrire des médicaments, « n’importe quel médicament »
dit-il, « c’est seulement pour soutenir le moral ! ». Ce vieux monsieur a pas
mal d’humour et quand un jour je lui faisais remarquer que sa clientèle
était surtout féminine, il me répondit : « Oui, pourquoi ? Tu es jalouse ? »
Chaque chamane a son histoire préférée, celle qu’il raconte à tous
comme prouvant ses pouvoirs, toujours la même, racontée de la même
manière. Il est rare de connaître exactement le mal qui a été guéri et
dans quelles circonstances, mais ce genre d’histoire fait partie du mythe
personnel du chamane. Žansan raconte :

Une dame est venue me demander son avenir. Je lui ai dit directement ce que je
voyais, sans même l’aide de support divinatoire, juste en direct. Je lui ai dit que
Figure 10 : Žansan ausculte au stéthoscope
je voyais un enterrement et quelqu’un qui allait en prison. Quelque temps plus
et prend la tensiond’une de ses patientes.
Ses supports d’esprits chamaniques, "gurines tard, une autre dame est venue me voir disant qu’elle venait de la part de sa sœur,
et tissus, sont accrochés au mur (2000) la première dame venue me voir. Celle-ci avant de mourir, lui avait dit de venir

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

me raconter ce qui s’était passé. En fait la première dame a été tuée par son mari, nouvelles du père ni du "ls depuis leur arrestation. Balžinjam, brillant
qui a été arrêté et mis en prison. Voilà, il y a bien eu un mort et un prisonnier. élève, termine l’université technique et devient ingénieur des ponts et
C’est une véritable tragédie ! chaussées. Il est aujourd’hui à la retraite et se concentre sur le chama-
nisme et la tradition mongole en général.
Si on lui demande : « Faites-vous des malédictions ou des sorts ? » Depuis son enfance, il ressent des choses ; enfant, il est souvent
Žansan répond : « Quelle mauvaise question ! », il lutte contre les sorts malade, surtout quand il « entre dans son année », c’est-à-dire quand
et e!ace les malédictions, il ne saurait en envoyer. Pour ce qui est de le cycle des douze années astrologiques e!ectue un tour complet et
sa rémunération, il dit aux gens de laisser ce qu’ils veulent. Chez lui les que le signe de l’année en cours est celui de l’année de sa naissance. À
prix ne sont pas "xes ; quand les gens sont satisfaits, ils sont généreux. douze ans, il est frappé à la tête par le sabot d’un cheval, et à 24 ans,
Par exemple son appareil photo et son téléphone portable sont des il est traîné par un cheval au galop, son pied étant resté dans l’étrier.
cadeaux de clients. Quelque temps après la parution des deux articles À trente-six ans, une grave maladie le laisse presque paralysé ; il doit
sur lui dans la presse, il me disait ne pas vouloir faire trop de publicité, marcher avec des béquilles et ne peut rien faire sans l’aide des siens.
car il ne voulait pas être connu des autres chamanes qui pourraient Sa famille sait que son zajaa sahius, esprit protecteur-destin, le suit,
lui envoyer des sorts. Il craint les chamanes noirs darhad du Hövsgöl, c’est-à-dire qu’il est prédestiné à devenir chamane. « Mais quand les
qui sont réputés pour détourner les malédictions sur d’autres personnes. communistes sont arrivés en Mongolie et ont pris le pouvoir, ils ont
« C’est dangereux, dit-il, maintenant je suis devenu une cible dans les interdit toutes les activités des chamanes et des lamas », dit Balžinjam,
journaux ! » Il ne veut pas être en relation avec les autres chamanes, ni exprimant ainsi son regret de n’avoir pu être initié et donc guéri plus
avec les associations. Il a pourtant participé avec Tömör au rituel pour tôt. C’est justement au début des années 1940 que la persécution anti-
l’inauguration du centre Tör Süld, pour dépanner Tömör, dit-il. Mais religieuse est la plus sévère.
Žansan veut d’abord penser à lui et ne voit pas pourquoi il ferait des Balžinjam fait souvent le même cauchemar, interprété comme le signe
choses avec les autres, ni avec Golomt, ni avec Badamsehežid. Tömör lui de sa vocation chamanique : il rêve qu’il est grand comme un géant et
a donné un certi"cat comme membre chamane du centre Tör Süld, mais qu’il se tient au-dessus de deux montagnes. Les montagnes s’écroulent ;
il ne sait pas à quoi sert d’avoir un certi"cat ! De toute manière il est en il doit lutter pour ne pas être aspiré dans les éboulis qui tombent dans
colère contre Tömör qui demande trop d’argent à ses clients alors que un grand trou ouvert dans la terre. Vers sa vingtième année, lors d’une
lui ne demande qu’un peu de vodka, de l’argent pour ses cigarettes, les partie de chasse à la marmotte dans l’Altaï de l’ouest, sur le mont du Bouc
gens laissant ce qu’ils veulent sur l’autel. « On ne peut pas "xer les prix, Bleu, son premier esprit se révèle à lui. Alors qu’il surveille un terrier de
c’est impossible ! » D’après lui, l’accident de Tömör est survenu à cause marmotte, à plat ventre dans les herbes, derrière de petits rochers, très
de sa trop grande avidité. tôt au lever du jour, il se sent soudain piqué partout sur le corps et se
redresse tout agité : des fourmis rouges ont pénétré dans ses bottes, sous
son pantalon, sous sa chemise… Tout en se débattant, il regarde vers le
Balžinjam, spécialiste de la tradition orale trou de marmottes : là, planté devant lui, immense et immobile, se trouve
le Bouc Bleu, Höh Serh, qui l’observe. C’est un cadeau de la Terre Mère
Balžinjam, né en 1935, est Touva, originaire du Xinjiang. Sa famille (Hangaj Delhij), pense Balžinjam, un gibier pour sa chasse. Il tire un coup
et d’autres familles de son peuple ont fui la Chine au début des années de son fusil à silex ; le bruit résonne dans sa tête et il se sent bizarre, à la
1940. Son père et son frère de seize ans, ainsi que d’autres personnes, limite de l’évanouissement. Le bouc n’a pas bougé et le regarde impassible,
ont alors été capturés par les Chinois. Les autres ont réussi malgré tout un grand trou dans les lancs. Balžinjam peut voir la montagne à travers
à s’enfuir et sont arrivés en Mongolie en 1942. La famille s’est installée le trou et, a!olé, ne comprend plus rien de ce qui se passe. Il s’avance vers
à Hovd, puis a déménagé à Ulaanbaatar en 1956. Ils n’ont jamais eu de le bouc, qui se met à lui parler :

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

Depuis longtemps, nous te suivons ! jouets et se remémoraient les paroles et les mélodies des appels chama-
Je suis ton ancêtre Gursara Darmijč ! niques. C’est comme cela, souligne-t-il, qu’il connaît bien aujourd’hui
Je t’ai déjà sauvé de nombreux dangers ! la tradition orale.
Maintenant ton chemin est devenu droit, Grand défenseur de la culture mongole, Balžinjam dit que les appels
Tes os sont puri"és, chamaniques constituent un précieux héritage de la tradition religieuse
Tu as beaucoup voyagé, qu’il est temps de réveiller et de retrouver. Son plaidoyer pour la
Tu as mangé beaucoup de viande de chameau et de cerf ; tradition orale mongole est une attaque virulente contre le bouddhisme,
Ainsi, tu avais attrapé de la souillure (buzar). cette « doctrine du livre de Bouddha que les Mongols ne comprennent
Maintenant, mes auxiliaires ont retiré le mauvais sang de ton corps, pas ». Il s’insurge contre le fait que la Mongolie soit, d’après lui, le seul
Tu as été puri"é ! pays où on fasse des prières dans une langue étrangère que personne
ne comprend [en l’occurrence le tibétain] alors que la langue mongole
Et le bouc disparaît. Balžinjam comprend que les fourmis ont changé est si riche et harmonieuse. Il pense que les malheurs du peuple mongol
son sang et l’ont puri"é. sont liés à cette aberration. Il écrit dans la presse à l’intention des
Le Bouc Bleu est l’esprit maître de la montagne, par lequel s’exprime savants et des dirigeants de l’État, a"n qu’ils prennent conscience que
l’esprit ancêtre, et les fourmis sont ses auxiliaires. On peut noter la c’est dans le chamanisme qu’ils trouveront ce dont ils ont besoin pour
récurrence de la "gure du bouc pour représenter l’esprit des montagnes. relever le pays. « Là est la solution ! » s’écrie Balžinjam, qui critique les
Nous verrons plus loin les conceptions relatives aux ancêtres et à leur fêtes et représentations de danses folkloriques qui se servent d’éléments
inscription dans le paysage. chamaniques comme le tambour et créent des costumes de spectacles
Pour Balžinjam, il n’est pas possible de suivre un maître car chaque inspirés du costume du chamane.
chamane est di!érent. Le chamanisme n’est pas une chose à apprendre, Balžinjam critique aussi les chamanes eux-mêmes : « Ces derniers
on en a la capacité, le talent ou pas ; il sumt d’obéir à son zajaa sahius, temps de nombreux chamanes sont morts ou ont eu des accidents, c’est
qui montre le chemin à suivre et dit ce qu’il faut faire. « Les chamanes parce qu’ils demandaient sans honte des o!randes de dix mille tögrög
n’ont rien à inventer, ils sont seulement des interprètes de ce que disent et de la vodka ». Il dénonce les nombreux journaux qui publient des
les esprits ! » clame-t-il. « articles sur de faux chamanes qui ne pensent qu’à se faire de la publicité
Balžinjam est conteur traditionnel et diseur de louanges, magtaal et qui trompent les gens ». Il dénonce aussi les centres chamaniques
jerööl. Ingénieur, lettré, amateur des arts populaires et des arts oraux de la capitale et « tous ces gens qui se prennent pour des chamanes
traditionnels, il n’a jamais eu de maître chamane mais connaît de alors qu’ils n’ont pas de racine chamanique », « qui sont sortis de nulle
nombreux chants, prières et épopées. Quand il était enfant, dans part avec la démocratie et qui font tourner la tête des pauvres gens qui
l’Altaï, raconte-t-il, sa famille nomadisait loin des gens du Parti et son sou!rent et leur vident les poches ».
grand-père pouvait en toute tranquillité chamaniser pour le groupe. Les Il ne souhaite ni faire de publicité, ni donner des interviews aux
rituels duraient toute la nuit et tout le monde y participait. Les enfants journalistes, il préfère écrire lui-même de longs articles sur les traditions
qui gardaient le troupeau dans les montagnes se fabriquaient de petits dans la presse et a même écrit son propre livre sur le chamanisme
cairns (ovoo), et jouaient à faire des rituels comme ils les avaient vus (Balžinjam 2005). Depuis qu’il est chamane, seules les familles de son
faire pendant la nuit24. Ainsi, ils chantaient, tapaient sur des tambours clan, qui connaissent sa famille viennent le voir. Il ne va pas sortir et
crier sur les toits qu’il est chamane ; « si je l’avais fait pendant le commu-
nisme, ils m’auraient fusillé ! dit-il, alors maintenant, non plus, je ne
24 Le romancier touva Galsan Tschinag, dans un de ses romans, Ciel Bleu. Une enfance
dans le Haut Altaï (1996), raconte comment enfant, en cachette, il s’amusait également à
vais pas annoncer à tout le monde que je suis chamane ». Il ne comprend
faire le chamane. pas l’existence même des centres chamaniques et des associations de

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

chamanes, puisque les chamanes, d’après lui, ne peuvent pas chama- Balžinjam subodore, comme nous le verrons plus loin, que les esprits
niser ensemble, leurs esprits et leurs traditions étant di!érents et non vengeurs ont laissé leur place, en ville, à des insultes et des menaces
compatibles. Il accuse les autres chamanes de pro"ter de la crédulité lancées par des hommes contre des hommes.
des gens, de leur sou!rance, et aussi de leur manque de connaissance
en matière de religion et de tradition, pour leur extorquer de l’argent.
Le peuple doit, dit-il, être de nouveau éduqué conformément à la tradi- Bazaar, le sceptique converti
tion, a"n de pouvoir faire la di!érence entre ce qui est bon ou mauvais,
discerner les vrais chamanes des faux, ceux qui ont une racine chama- Bazaar habite à Nalaih, petite ville minière à quelques kilomètres de
nique de ceux qui sont apparus avec la démocratie, sans racine, sans la capitale, où il a été géologue sa vie durant. Mais Bazaar s’est découvert
tradition orale et qui trompent les gens. sur le tard une vocation de chamane. Juste avant d’entrer à l’université,
D’après Balžinjam, les chamanes des temps anciens pouvaient il devient de plus en plus faible, malade « mentalement et physiquement ».
faire tomber la pluie, la stopper, envoyer des malédictions mais ceux Les docteurs de l’époque – « c’était en 1950 » – annoncent une « maladie
d’aujourd’hui ne le peuvent plus car la tradition a été interrompue compliquée » contre laquelle ils ne peuvent rien faire. Bazaar décide
pendant trop longtemps. Les malédictions actuelles viennent des in- d’aller trouver des lamas qui « pratiquent en secret par peur des commu-
sultes que les gens disent : « je vais te faire disparaître, je vais te tuer ! ». nistes ». Ils e!ectuent sur lui de nombreux rituels mais rien ne se produit,
La parole alors est dangereuse, plus que l’action chamanique qui, elle, Bazaar est toujours malade. Il entend parler d’un vieil homme qui vit
n’existe pas ou plus. Voici son explication : seul, reclus aux environs de Nalaih. Il doit lui envoyer son nom et sa date
de naissance, par l’intermédiaire d’un messager et attendre de savoir si
Les gens qui ont été insultés, qui ont reçu des menaces, se font du souci, ils se le vieil homme accepte de le recevoir25. Le vieil homme l’examine et lui
rongent à l’intérieur d’eux-mêmes, à cause des paroles insultantes qu’ils ont dit clairement qu’il a le choix entre mourir et devenir chamane. Sous le
reçues ; c’est comme un choc dans leur moral, comme un choc bio-électrique. choc de cette annonce, Bazaar demande à sa mère s’il y a eu des cha-
Ils ruminent leur colère, se demandent ce qui va leur arriver, ça leur pèse, c’est manes dans la famille. Elle lui révèle que son grand-père et son père
lourd ! Il leur semble que tout va mal dans leur vie et se demandent quelle en est étaient chamanes.
la véritable raison, si on leur a vraiment jeté un sort… Ils subissent un véritable Après ce premier entretien avec le vieil homme, la famille décide qu’il
choc psychologique qui les déstabilise, ils y pensent, ils y pensent… en voiture doit partir à la recherche d’un chamane pour le prendre en initiation.
ou en traversant la rue, ils ne sont plus concentrés et peuvent alors avoir un Il part vers la province Dornod26 à l’est. En route, la réalité se mêle
accident, qu’ils mettront sur le compte du sort soi-disant reçu. aux visions ; malade et fatigué, il pense qu’il va mourir. Il voit plein de
personnages bizarres qui lui disent d’aller « se reposer dans la montagne
Après rélexion, Balžinjam ajoute que, en fait, il en était ainsi égale- avec des moutons et des chèvres ». Il part dans la montagne et, après un
ment dans les temps anciens, pour ce qui est des malédictions, qu’il n’y long voyage à travers la « forêt sombre », il tombe sur un campement de
a jamais eu d’actions chamaniques visant à lancer un sort, mais que tout yourtes27. La première personne qui vient vers lui, le regarde de la tête
le mal vient des paroles qui attaquent le moral des gens. Dans sa volonté
de rationaliser le chamanisme, il ajoute : 25 On peut penser que le vieil homme a d’abord procédé à une divination avec le nom et
le signe astrologique de Bazaar. Avant de recevoir quelqu’un, certains chamanes véri"ent si
le signe astrologique de la personne est compatible avec le leur.
En trois ans, 1938, 1939 et 1940, des milliers de moines ont été fusillés 26 Dornod est la région où vivent le plus de chamanes bouriates.
et les chamanes interdits, s’ils avaient vraiment pu faire quelque chose, ils 27 Ce thème de l’errance est classique dans la phase initiatrice du jeune chamane. Galsan
Tschinag dans le troisième volume de son autobiographie relate son errance dans la forêt ;
l’auraient fait, non ? Ils auraient fait quelque chose contre le gouvernement, pris de "èvre et de visions, il se retrouve chez une parente chamane qui s’occupera de lui
ils auraient envoyé des sorts ou ils les auraient brûlés ! dit-il. (Tschinag 2004).

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

aux pieds et lui dit qu’il a besoin d’un rituel chamanique s’il veut survivre. Les cinquante-cinq tenger de l’ouest et les quarante-quatre tenger de
Ces gens étaient des chamanes, dit Bazaar, les premiers qu’il eût jamais l’est sont protégés par le Ciel Bleu Éternel, Mönh Höh Tenger, dit-il
vus. L’homme des bois, comme Bazaar l’appelle, lui explique que les et il ajoute : « On ne sait pas vraiment si tous les tenger existent, mais
esprits essayent de faire de lui un chamane, c’est pour cela qu’il est si en tout cas, on leur rend un culte ! On leur demande protection et
malade. « Si tu veux redevenir en bonne santé, il faut que tu deviennes bonheur ! »
chamane » lui dit-il. Encore une fois, Bazaar ne veut pas y croire : il Pour Bazaar, les maladies viennent de mauvaises actions perpétrées
ne connaît rien au chamanisme et de toute manière ce n’est pas une contre la nature, comme couper un arbre sacré, mais le pire des péchés
carrière à considérer étant donné le contexte politique. Ses nouvelles est d’être un chamane charlatan :
connaissances le conduisent chez une vieille femme qui dit pouvoir le
débarrasser de sa maladie. Elle organise un rituel, « plein de poésie », Certains deviennent amis avec l’esprit d’un arbre ou d’une petite colline et ils
que Bazaar apprécie beaucoup. Il a l’impression d’assister à quelque se disent chamanes ! Un vrai chamane a des connexions avec de nombreux
chose de très beau et de poétique, mais en même temps il se sent trompé esprits. Les gens qui se disent chamanes et ne connaissent qu’un ou deux esprits
car il n’y croit tout simplement pas. Mais soudain, un fort sentiment sont des imposteurs ! Pires sont ceux qui mettent un costume de chamane et
le submerge, une révélation. Il se sent totalement conscient et lucide, chamanisent sans connaître aucun esprit ! Les esprits se vengent et font du
mais comme si une moitié de lui-même lui disait qu’il devenait fou. Les mal à ces gens-là.
autres gens tentent de le maîtriser ; il sent ses vêtements se déchirer
et la vieille femme lui sou#er dessus. Quand il retrouve son calme, la Être chamane n’est pas une tâche facile, ajoute Bazaar. Les gens
vieille femme lui explique qu’un ongod est entré en lui pendant le rituel, qui viennent le voir en consultation et lui demandent de les sauver
et a dit l’avoir cherché pendant vingt ans, « en suivant les empreintes mettent sa vie en danger, car pour les sauver il doit aller se battre
des insectes » ; il s’appelle Otgon Tenger. Bazaar doit alors accepter cet contre les esprits qui les perturbent. Il reçoit chez lui à Nalaih. Même
esprit. La vieille femme lui raconte tout sur son passé, tous les détails de des gens de la capitale qui n’est qu’à une heure de route viennent le
sa maladie, de sa vie, tous les problèmes que lui a causés l’esprit. « Voilà voir. D’après lui, il faut trouver le bon équilibre entre le bouddhisme et le
comment j’ai commencé à croire. Personne ne pouvait savoir autant de chamanisme, car en fait aussi bien Bouddha que les Tenger ont le même
choses sur ma vie, même ma femme ne pouvait voir aussi clairement en hij bije, le même corps spirituel. « Parfois je pense que nous rendons des
moi que l’a fait cette vieille femme », dit Bazaar. cultes aux mêmes choses en fait, mais de façon di!érente » ajoute-t-il.
Le lendemain matin quand il se réveille, il n’a plus aucune douleur. De temps en temps, il va aux monastères faire lire des textes. « Quand
« C’est comme cela que j’ai décidé de devenir chamane ! » Dans les années le bouddhisme est arrivé en Mongolie, les chamanes se sont convertis
qui suivent, il apprend beaucoup sur le chamanisme, sur les endroits de et leurs esprits protecteurs, ongod, ont fait de même, l’essentiel étant
culte dans la nature… Il apprend aussi que sa maladie n’est pas rare chez de communiquer avec la nature, [bajgal, « ce qui est »]. Il parle sou-
les chamanes qui, tous, doivent passer par des moments très dimciles de vent des nouvelles religions qui sont arrivées en Mongolie, comme le
sou!rances et de peines. Il dit que, bien qu’il se soit engagé sur cette christianisme. « Les "dèles de Jésus croient probablement au même
voie, ses croyances n’étaient pas très profondes au début de l’initiation. Tenger que nous, sauf qu’ils le font d’une manière di!érente ! Je pense
Mais le véritable déclic s’est produit lors de la phase "nale de l’initiation que tout le monde, même les dieux, peuvent être ouverts aux autres
quand il a appelé seul son ongod protecteur et o!ert des o!randes aux religions ».
montagnes sacrées. Alors, il a senti qu’il allait s’évanouir et a supplié
son esprit protecteur de lui venir en aide. Instantanément, il s’est senti
mieux et a réalisé qu’il était chamane. Depuis, il peut communiquer avec
ses propres ongod, ceux de son maître initiateur et les di!érents tenger.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

Bjambadorž, le chamane o#ciel des grands événements avec entre autres les chercheurs Pürev, Dalaj, et Dulam qui en est le
président. Soutenu par les universitaires, il est devenu au "l du temps
Bjambadorž est né en 1947 dans la province Hovd, dans l’ouest de la le chamane des grands événements, allant jusqu’à accomplir des céré-
Mongolie. C’est un descendant du clan noble des Olhonuud (Olqunu’ud), monies aux côtés des grands lamas et du Président de la République lors
auquel appartenait la mère de Chinggis Khan, Öölön (Hö’elün). En 1967, des commémorations liées au « grand empire mongol » (anniversaire de
les esprits commencent à l’appeler : il tombe malade et endure de nom- Chinggis Khan, de la nation mongole…). C’est aussi lui qui fait, chaque
breuses sou!rances. Son oncle maternel prend en charge son initiation année, l’ouverture de la Fête nationale Naadam ; aux dernières élections,
et lui donne une guimbarde pour s’entraîner. Ainsi, il commence à se en 2009, il a participé à un grand rituel pour la nation en présence du
guérir lui-même et à soigner les autres. Lors de son premier rituel en nouveau Président de la République.
présence des gens de son clan, sorte d’intronisation et de présentation du Bjambadorž est devenu le chamane omciel de l’Association des
nouveau chamane, le maître des lus, esprits des eaux, lui apparaît sous Chamanes Mongols, avec le professeur Dulam en qualité de conseiller
la forme d’un serpent jaune, signe, selon son oncle, qu’il deviendra scienti"que, ainsi qu’avec Julie Ann Stewart alias Sarangerel, chamane
un grand chamane, zaarin. Déjà, à sa naissance, des signes avaient été américano-bouriate. Il semblerait que cette association soit la même
remarqués : qui au début de 1997, alors présidée par Sühbat, avait ouvert le centre
de Tömör ; très rapidement l’association s’était scindée avec Sühbat et
Quand je suis né, un serpent est entré dans la yourte et a tourné dans le le chamane Tömör d’un côté, les scienti"ques Pürev et Dulam, et le
sens du soleil vers l’est. Mon grand-père a dit : « Ceci est le signe des lus chamane Bjambadorž de l’autre.
du chamanisme. Bénissez bien cet enfant en l’aspergeant de lait ! » raconte Sur leur site internet en anglais28, l’Association des Chamanes
Bjambadorž. Mongols (The Mongolian Shamans’ Association) est présentée comme
ayant un rôle historique dans la perpétuation et le renouveau des tradi-
Il explique que le chamane reçoit son énergie comme un don de la tions chamaniques de Mongolie et de Sibérie du Sud. Cette association a
nature, c’est pourquoi il doit vouer sa vie au bonheur du peuple. Dans pour but de créer un réseau entre les chamanes mongols, et d’établir des
le chamanisme on vénère le Ciel, Han Hurmast [adaptation d’Ahura contacts avec « la communauté chamanique plus large du monde ». Sur
Mazda] le « Ciel Roi », la Terre et la Nation. Le chamanisme est la ce même site internet, on peut lire une déclaration de Bjambadorž sur
religion mère, origine des autres religions dans le monde. L’empereur les changements de la Terre (Earth changes) :
Chinggis a possédé la moitié de cette planète grâce à la foi chamanique.
Quels que soient le gouvernement et le régime, le chamanisme œuvre At this present time the human race is out of touch with Mother Earth, Father
dans le respect de la nation, de l’État (tör). C’est une question de respect Heaven, and the natural world. By relating to them wrongly, by defacing
de la nature, si on traite mal les lus et les savdag, alors l’hiver et l’été and polluting nature, it is a great o!ence to Mother Earth, Father Heaven
n’existeront plus, dit-il. and the Nature spirits. There is great danger of "re, snowstorms, loods and
Bjambadorž voyage beaucoup en Mongolie, allant là où il est appelé earthquakes. For this reason the shamans of the earth need to work together
à faire des rituels. Pour lui, « les maladies de l’âme ne se guérissent pas to bring cleansing and healing to the Earth, to do ritual together to restore
avec des médicaments, ce sont des maladies causées par les lus ». Il est balance. Because this cleansing and healing has not been done the present
très réputé dans le milieu des sportifs. Les grands lutteurs, véritables state of earth is the root cause of many problems and illnesses. This is the
stars en Mongolie, « s’assurent chez Bjambadorž », c’est-à-dire qu’ils font great work that shamans are now required to do.
appeler sur eux la chance et la prospérité, et qu’ils se mettent sous la pro-
tection des divinités par l’intermédiaire de ce chamane. Bjambadorž est
soutenu par l’Association Internationale des Études sur le Chamanisme, 28 http://www.buryatmongol.com/msa.html du 26 avril 2004.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

On ne peut dire si ce discours est vraiment de Bjambadorž ou s’il Bjambadorž le chamane omciel. Les autres chamanes n’auront de cesse
est fortement inluencé par la traduction en anglais de l’auteur du site de revendiquer leur présence à d’autres cérémonies pour accéder à la
internet, Sarangerel. En tout cas, il est très marqué par le New Age reconnaissance générale et tenteront de créer d’autres événements en
américain, car je n’ai jamais entendu de déclaration à tendance aussi parallèle pour amrmer leur position.
universelle et écologique chez les autres chamanes que j’ai pu rencon-
trer. Julie Ann Stewart, américaine mais qui prétend avoir des origines
bouriates, a déjà écrit deux livres sur le chamanisme29, qu’elle pratique
elle-même sous le nom de Sarangerel. Dans ses livres, véritables ma-
nuels du bon chamane, elle donne des « recettes » pour organiser des
rituels chamaniques chez soi, jouer du tambour, etc. Elle est aussi
l’auteur de nombreux sites internet relatifs au chamanisme mongol et
bouriate. Lors de la Conférence internationale des recherches sur le
chamanisme (Conference of the International Society for Shamanic
Research, ISSR) en août 1999, à Ulaanbaatar, elle est intervenue sous
le nom de Julie Ann Stewart en tant que chercheuse américaine et a
présenté un exposé sur l’épopée bouriate Geser et ses relations avec le
chamanisme bouriate. À la "n de la conférence, sur le site de Bumbat,
à une dizaine de kilomètres de la capitale, elle est intervenue en tant
que Sarangerel, chamane bouriate, avec son tambour, son costume et
sa coi!e à queue de renard.
Cette cinquième Conférence internationale des recherches sur le
Figure 11 : Festival de chamanes lors de la clôture de la cinquième Conférence
chamanisme s’est terminée par un véritable festival, au grand bon- internationale de l’International Society for Shamanic Research en Août 1999
heur des chercheurs internationaux présents et de quelques touristes, à Bumbat. La chamane américano-bouriate, Julie Ann Stewart/Sarangerel
armés de leur appareil photo et de leur caméra. Dans cette foire aux appelle ses esprits autour du feu

chamanes, véritable compétition d’appel des esprits, chacun a cherché


à démontrer sa force et son pouvoir, tentant de retenir l’attention du
public et des photographes, rivalisant dans la beauté des chants, des
jeux de tambour et des costumes. Pour une fois, la concurrence qu’ils
mènent en ville par presse interposée a pu se dérouler en public. De
nombreux chamanes urbains étaient présents (Tömör, Tuggi, Bujan…),
même le chamane Ceren de Dornod. Mais c’est Bjambadorž qui était le
chamane omciel de l’événement, invité par le professeur Dulam, orga-
nisateur de la conférence internationale à Ulaanbaatar. C’est lui qui
a procédé au rituel du feu qui a clôturé le festival à la nuit tombée.
Avec cet événement hautement médiatisé, Dulam a haussé l’Association
des Chamanes Mongols à un niveau omciel et international, et fait de

29 Sarangerel 1997 et 2000.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

Soumia, la ballerine de Moscou

Membre de l’Association des Chamanes Mongols, Soumia nous donne


un exemple supplémentaire de l’éventail des itinéraires, inluences et
origines qui caractérise la nouvelle génération de chamanes exerçant
dans la capitale. Soumia a fait des études de danse à Moscou. De retour en
Mongolie, elle devient une des premières ballerines d’Ulaanbaatar. Puis,
pendant près de deux ans, elle est gravement malade (les dates précises
ou la nature des maladies sont toujours dimciles à identi"er, les infor-
mateurs restant toujours assez vagues sur leur passé, même quand on
les interroge plusieurs fois). Elle a commencé à avoir des pressentiments
vers l’âge de cinq ou six ans, mais jamais rien de très sérieux comme
cette maladie. Une chamane bouriate de Russie, Batuevna, en visite en
Mongolie, s’occupe d’elle et lui annonce que sa maladie n’est pas une
vraie maladie mais le signe de son aptitude chamanique. Soumia part
alors s’installer en Bouriatie et étudie avec le chamane Bastov Ivanovič,
maître de la chamane Batuevna. On voit là encore que celui qui annonce
le don, qui le con"rme, n’est pas celui qui initie. Elle insiste sur le fait
qu’il n’y aurait pas eu d’apprentissage possible si la nature ne lui avait
pas donné le don. Selon elle, le chamanisme ne s’apprend pas. Le don
naturel se développe auprès d’un maître qui apprend à le contrôler.
Ainsi Soumia, d’origine halh, est initiée et con"rmée par des chamanes
bouriates de Bouriatie. Son costume est préparé selon les instructions
d’O. Pürev30 ; plus tard, grâce à lui, elle va dans le Hövsgöl où le chamane
darhad Balžir devient son maître de fin d’initiation. Son udgan mod,
l’arbre auprès duquel elle appelle les esprits pour con"rmer sa vocation
de chamane, est à Tojlogt, dans la province Hövsgöl, non loin de là où
habitent Enhtuja et Balžir, les chamanes darhad dont nous allons parler
plus loin.
L’exemple de Soumia montre qu’en Mongolie postcommuniste, en
tout cas dans la capitale, le chamanisme prend un aspect national et
universel, c’est-à-dire qu’il se construit toujours avec la même volonté
Figure 12 : Festival de chamanes lors de la clôture de la cinquième Conférence
d’adaptation et de recherche d’emcacité à partir des variations ethniques
internationale de l’International Society for Shamanic Research en Août 1999
à Bumbat. Le chamane mongol Bjambadorž accomplit un buult
« descente d’esprits » devant un public d’anthropologues
et de journalistes du monde entier 30 Ce chercheur mongol, spécialiste du chamanisme, possède une remarquable collection
personnelle de costumes et d’objets chamaniques qu’il a collectés dans toute la Mongolie.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

darhad, bouriate, halh, urianhaj, mais aussi à partir du bouddhisme et


du communisme. Soumia a hérité et s’est nourrie d’inluences diverses :
études à Moscou, voyage en Bouriatie, rituel d’investiture dans le
Hövsgöl avec un chamane darhad… et à partir de là, elle a construit
sa propre pratique ; elle n’utilise plus les pièces trouées divinatoires
ou autres accessoires pour la divination, mais se sent aujourd’hui plus Chapitre 4 – L’école des chamanes bouriates
proche des voyantes qui font de la divination pure, sans support. Pour
elle, « le chamanisme est la relation avec le Ciel, la Terre, les choses
invisibles du monde et les esprits ancêtres ». Peu importent alors les
di!érentes techniques des di!érentes traditions utilisées, c’est le résultat
qui compte. Son mari dit qu’elle se lève la nuit et parle aux étoiles et aux
forces célestes. Il a voulu l’emmener chez le psychiatre, pensant qu’elle
avait une maladie mentale, puis s’est habitué à ce qu’elle soit « chamane ». Ceren : Néochamanisme et capitalisme
La conception de Soumia concernant la maladie est karmique, liée au
cycle des réincarnations et non aux attaques et vengeances des esprits : Ceren habite dans la province Dornod, à deux jours de jeep à l’est
« Nous sommes tous des réincarnés, c’est pour cela que nous gardons d’Ulaanbaatar. Il est né en 1926. Sa renommée est très grande, on vient
avec nous les maladies de nos ancêtres. Moi je suis la réincarnation de le consulter de la capitale et de toute la Mongolie, des jeeps arrivent
ma grand-mère et j’ai gardé ses maladies. Les parents doivent savoir de souvent du nord, de la république de Bouriatie. Ses élèves ou clients
qui est l’esprit de leur enfant a"n de prévoir les maladies qu’ils vont avoir viennent de Čita et d’Ulan-Ude en Russie et de nombreux anthropologues
et les prévenir » dit-elle. Elle était présente au rituel collectif de Bumbat se sont intéressés à lui. Il a voyagé en Italie, en Suisse, en Russie et en
et a chamanisé avec la chamane américano-bouriate Sarangerel. Corée pour des représentations chamaniques et des conférences. Nadia
Stepanova, une de ses élèves, est une autre célébrité bouriate de Russie,
qui vit à Ulan-Ude. Elle a été "lmée par des équipes de chercheurs ita-
liens, et invitée en Europe ; Caroline Humphrey la décrit dans « Shamans
in the City » (1999b). Elle vient régulièrement voir Ceren pour passer
ses čanar (cf. Tkacz 2002) ; ce terme, dont le sens littéral est « qualité »,
désigne dans le chamanisme les étapes de la quali"cation en tant que
chamane, c’est-à-dire les « grades », « degrés » ou « échelons » à franchir
pour accéder au plus haut niveau de quali"cation chamanique.
Ceren a de nombreux élèves, bouriates de Mongolie orientale et de
Russie, mais aussi halh de Mongolie centrale, qui viennent chaque année
dans son « école chamanique », véritable camp d’été où ils espèrent passer
leur « grade ».
Ceren a été adopté par un couple qui ne pouvait pas avoir d’enfant.
Sa mère biologique a eu vingt-deux enfants et en a donné dix-sept à
d’autres familles. Enfant, il étudie dans un monastère, mais à l’âge de
treize ans, il commence à avoir des troubles, et devient, selon ses propres
termes, « un peu fou ». Il part en courant dans la forêt, erre dans les

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montagnes, seul, criant de toutes ses forces. C’est à cette période qu’il leur place. Ces pratiques participent au renouveau religieux, puisant
commence à « voir des choses » ; les anciens se prononcent sur son cas dans la tradition mongole au sens large. Ainsi, Ceren peut répondre
et annoncent qu’il doit devenir chamane. Il doit quitter le monastère. à toutes sortes de clients, s’adaptant à leurs demandes, mais certains
Son père adoptif appartenait à une longue lignée de chamanes, que d’entre eux sont déstabilisés par les éléments bouddhiques de ses pra-
l’on pouvait faire remonter jusqu’au trente-troisième31 ancêtre chamane, tiques. Manduhai relate l’histoire d’une cliente qui demande à Ceren
et Ceren est désigné pour la perpétuer. Il est intéressant de noter que de lui faire un rituel pour augmenter ses chances de trouver un bon
l’« essence » chamanique n’est pas une question de sang ou de gènes, mari (Manduhai 1999 : 233). Cette femme, venue de la capitale, a été
mais d’appartenance à une lignée. Ceren, bien que "ls adopté, hérite de convaincue par son entourage que sa « porte de mari » (hanyn üüd) a
la lignée chamanique de son père adoptif32. C’est ce dernier qui l’emmène été accidentellement fermée – c’est-à-dire que son accès à la chance qui
chez la chamane Darimaa, qui devient son maître. permet d’avoir un bon mari est obstrué ; elle s’attend à ce que Ceren lui
Darimaa est le premier esprit que Ceren appelle quand il commence fasse le rituel de hanyn dallaga, l’appel du compagnon33, mais Ceren
ses invocations ; elle l’a formé de son vivant et est devenue, après sa mort, n’en fait rien. Il lui lit simplement un texte bouddhique particulier, le
son ancêtre protecteur et son esprit auxiliaire principal. Ceren est célèbre luužin, censé e!acer les barrières qui font obstacle à la chance. Ainsi,
en tant que chamane, et aussi parce qu’il a été emprisonné deux fois : une à un problème chamanique il répond avec une solution bouddhique
fois pendant cinq ans dans les années 1970 et la dernière fois pendant qui semble néanmoins appropriée puisque la prière bouddhique vise à
deux ans, au début des années 1980. On dit que ce n’est pas tant à « ouvrir la porte » alors que le rite chamanique aurait consisté à « appeler
cause de ses activités chamaniques contraires à ce que prône la politique la chance ». De là vient aussi sa force et son charisme : le chamane est
athéiste du Parti qu’il a été arrêté, que pour ses activités commerciales. celui qui sait ce qu’il faut faire ; il impose sa propre vision des choses
Ses activités de chamane, en e!et, lui auraient valu des avantages en et ne peut tolérer qu’on lui suggère quel rituel e!ectuer pour tel ou tel
nature et en argent, ce qui aux yeux de certains, justi"ent qu’on l’arrête problème ; il est maître, créateur et inventeur à chaque rituel. Ceren
pour activités capitalistes. Manduhai, ethnologue mongole qui a fait ses joue sur di!érents registres, chamanique et bouddhique, et se veut ainsi
études aux États-Unis, lui rend visite en 1997. Ses informations recoupées rassembleur des di!érentes pratiques et traditions. Il est bouriate certes,
avec les miennes et celles d’un journaliste américain permettent d’avoir mais s’adresse à toute la population de Mongolie. Grâce à ses récentes
une vision élargie de la vie et des pratiques du chamane Ceren. expériences à l’étranger, il a désormais une ouverture sur le monde et
Déjà vers la "n des années 1980, avant la chute du bloc soviétique, la adhère à une certaine idée du chamanisme universel, auquel toutes les
Mongolie connaît des mouvements de renouveau des traditions (Aubin ethnies et toutes les nationalités peuvent recourir. Sa combinaison de
1993) et le chamanisme commence à refaire son apparition. Ceren chamanisme et de bouddhisme contribue à l’universalité à laquelle il
devient alors le chamane le plus renommé de toute la province Dornod aspire.
(Manduhai 1999). Son habileté à combiner chamanisme et bouddhisme Les Bouriates, d’après Manduhai (1999), ont tous une « racine cha-
lui confère un prestige rassurant. Les gens connaissant peu de choses manique » böö udam, dans leur famille, et chaque lignage est en droit
aux pratiques religieuses, retrouvent chez lui, comme chez Tömör, un de demander à un chamane con"rmé de trouver sa racine chamanique
environnement bouddhique dans lequel les appels d’esprits ancêtres ont et d’identi"er ses ongod. Dès les années 1990, de nombreuses familles
de la province Dornod rendent visite à Ceren ou à d’autres chamanes
31 Trente-trois n’est pas un nombre anodin : il a une valeur chamanique redoublée trois- pour réveiller leur lignée chamanique et se réapproprier leurs ancêtres,
trois. Ce chi!re renvoie également aux Ciels des trente-trois dieux du panthéon hindou
adopté par le bouddhisme ; il est présent dans les prières chamaniques inluencées par le auxquels ils peuvent désormais rendre un culte (ibid. : 235). De nombreux
bouddhisme. D’autres diront qu’ils ont neuf ancêtres. Neuf est aussi un chi!re hautement apprentis chamanes sont alors diagnostiqués, au moins un dans chaque
symbolique en Mongolie, qui exprime une idée de multitude.
32 Il en va de même avec son propre "ls, adopté lui aussi, qui est devenu le nouveau
chamane du centre à la mort de Ceren en 2005. 33 Nous retrouverons ce rituel avec la chamane Bujan qui le réalise pour deux jeunes gens.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

clan, et au "l des années, Ceren doit faire face à une concurrence qu’il a Ne pas envier le bien des autres ;
lui-même en partie créée, puisque la plupart de ces nouveaux chamanes Ne pas dérober les objets en or et en argent ;
sont ses élèves. Renommé et fort d’un grand prestige, il perd pourtant Ne pas s’abaisser devant les riches ;
peu à peu de son pouvoir. Alcoolique, colérique, tyrannique, s’il a tenté Ne pas juger (discriminer) les pauvres ;
d’imposer ses propres règles, celles-ci ne plaisent pas à tous. Les gens de Ne pas être jaloux des autres chamanes ;
la région commencent à se détourner de lui. Ne pas déranger les autres ;
Ne pas faire de commérages ;
Ne pas pro"ter du malheur des autres ;
L’école chamanique Ne pas opposer chamanisme et bouddhisme ;
Ne pas faire de fausses prédictions ;
C’est en juillet 2001 que j’arrive dans le domaine de Ceren : trois Ne pas faire de promesses intenables, de serments irréalisables devant les
maisons en bois où il vit avec sa famille, ses enfants et petits-enfants, dieux et le Ciel ;
une yourte en bois et un petit temple bouddhique entouré d’une clôture Ne pas participer aux enterrements, ne pas manger de choses souillées [buzartaj
avec un portail. Le tout s’étend sur un peu plus d’un hectare, dans un jum], ne pas boire d’alcool, ne pas être en « désordre sexuel » [ne pas abuser,
petit vallon bordé de collines, à proximité de la frontière russe. La yourte ne pas tromper], ne pas manger de la viande de chameau, ni des oiseaux à
sert de lieu de culte et d’initiation des jeunes chamanes. Le temple privé serres [rapaces] ;
a été construit tout spécialement pour Ceren avec l’argent gagné dans Ne pas négliger les personnes âgées et ses parents.
ses tournées en Europe. Sur les lieux, d’autres véhicules et des tentes
forment un campement provisoire où une vingtaine de personnes Si les chamanes ne respectent pas ces treize serments, alors ils mourront en
s’a!airent. La plupart accompagnent les nombreux apprentis qui, en été, se vidant de leur sang par les neuf trous.
se rassemblent au camp de Ceren dans l’espoir de passer leurs grades
de quali"cation chamanique (čanar). La yourte en bois fait omce de À l’époque, dans cette yourte, les élèves de Ceren s’entraînent tous
« temple chamanique ». L’intérieur est aménagé avec des bancs pour les jours à jouer de leur tambour et à chanter les prières et appels
les spectateurs et un trône orange pour le maître. Tous les accessoires chamaniques, en se corrigeant mutuellement. L’initiation chez Ceren
chamaniques de Ceren sont accrochés aux murs : son impressionnant est très organisée et hiérarchisée. Les apprentis, hommes et femmes,
costume, sa corde d’ongod comportant des masques sculptés en bois, doivent venir tous les étés35, en stage d’au minimum trois jours, sur au
des serpents en velours rouge avec des yeux en perles de verre, son moins treize années. Chaque année, ils passent un « grade » ou « éche-
tambour, ainsi que les cannes34 de ses apprentis… Sur les murs, on voit lon » qu’ils réussissent en faisant la preuve de leur bonne maîtrise des
aussi des amches peintes à la main, représentant tous les savdag, esprits esprits. Lors de rituels collectifs, tous les apprentis réunis autour de
maîtres des lieux, avec leurs noms bouddhiques et leurs représentations leur maître jouent du tambour et chantent. À tour de rôle, ils doivent
mi-homme mi-animal. Une autre amche annonce les « treize serments prouver la présence de leur ongod en délivrant des messages au public
des chefs chamanes prononcés sous le Ciel des dix directions » (Tergüün rassemblé autour d’eux. Ces jeunes gens sont plutôt impressionnés et
böö hünij 10 zügijn tenger doort očir 13 tangarag) : rares sont les esprits qui se manifestent. Les familles venues accompa-
gner l’un des leurs pour suivre son initiation sont chargées de cuisiner,
34 Voir à ce sujet l’article de Laurence Delaby (1997) sur les cannes chevalines. En Mongolie,
seuls les chamanes bouriates en possèdent. Elles ont la même signi"cation symbolique que
le tambour et sont censées se transformer en cheval quand elles sont animées a"n de servir 35 On dit que les esprits sont plus disponibles en été, du 15 juillet au 15 août, et souvent
de monture au chamane (comme le tambour) pour qu’il se rende dans le monde des esprits les initiations ont lieu pendant cette période. Cela est valable pour les autres traditions
(Delaby 1997b : 36). chamaniques rencontrées en Mongolie, notamment chez les Darhad ou les Caatan.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

préparer les o!randes, préparer les branches et les arbres qui serviront Au coucher du soleil, écrit Michael Kohn, Šinhuu se met à courir
au passage de grade. Chaque famille dépense une somme importante autour des neuf arbres fraîchement plantés38. Il est accompagné de neuf
pour ce stage. La vallée dans laquelle est installé le camp est dépourvue adolescents de douze à quinze ans qui comme lui doivent sautiller par
d’arbre ; régulièrement un camion part en forêt s’approvisionner en petits bonds et chanter. L’apprenti chamane et les neuf jeunes portent
arbres et en branches nécessaires au rituel. De jeunes bouleaux, coupés tous une cape bleue ornée de motifs en soie qui lotte dans leur dos. Ils
à la base, sont replantés en terre à la verticale, autour du campement. sont accompagnés au tambour par un vieux chamane assis près du feu
Pour la cérémonie de quali"cation čanar qui dure trois jours et trois au-delà duquel sont installés le public, la famille de l’apprenti et des
nuits, neuf arbres sont plantés en ligne. L’apprenti, habité par son esprit curieux de la région venus assister à un rituel chamanique. Ceren est
(ongodtoj), doit monter sur l’arbre le plus haut, de façon à prouver sa force. couché dans sa yourte en bois et ne daigne pas se lever, prétextant une
Cette pratique physiquement éprouvante et dangereuse doit donner grande fatigue due à un récent voyage en Corée du Sud. En principe,
la preuve de la présence de ses esprits et de leur bonne disposition le prétendant à un échelon supérieur doit en quelques bonds autour
à l’aider dans une telle épreuve. Nadia Stepanova a déjà franchi huit des arbres recevoir son esprit ancêtre et continuer à sauter autour des
grades ou échelons. En fait, seul Ceren a atteint le treizième échelon arbres en étant « habité par son esprit » ongodtoj. Au bout d’un moment,
devenant ainsi zaarin, maître chamane d’une tradition qu’il a lui-même il doit monter sur un des deux plus grands arbres, l’arbre-mère, qui sert
renouvelée. Cette gradation est strictement bouriate et n’existe pas à de pont entre le Ciel et la Terre. Mais Šinhuu semble aussi conscient
Ulaanbaatar. que les autres spectateurs et, après plusieurs heures de sautillements
Un journaliste américain de The Mongol Messenger, journal anglo- autour de l’arbre, il se plaint que son esprit ne soit pas venu.
phone d’Ulaanbaatar, a assisté au čanar d’un apprenti bouriate venant Les jeunes, épuisés, et Šinhuu, couvert d’ampoules aux pieds, s’arrêtent
de Russie. Voici ce qu’il en a retenu36 : Šinhuu, Bouriate de quarante- à deux heures du matin. Les spectateurs, le vieux chamane et le candidat
cinq ans, vivant à Čita en Russie, est persuadé depuis de nombreuses exténué discutent de la raison de cet échec à faire venir les esprits. Tous
années qu’il a des pouvoirs spéciaux. Il raconte que seize ans plus tôt, s’accordent à dire que Ceren en tant que maître aurait dû être présent. Une
alors qu’il était en train de boire de la vodka dans son salon, il a vu, vieille femme va le chercher dans sa yourte en bois. En se réveillant, Ceren
sur l’écran de sa télévision éteinte, une femme splendide lui apparaître comprend qu’il y a de la tension dans l’air. Non seulement les apprentis
« comme un esprit » et lui révéler son avenir et celui de ses proches. Puis doivent payer leur stage, mais ils doivent tout organiser avec leur famille
en 1989, une deuxième apparition sur l’écran de son poste de télévision selon les règles imposées par Ceren et voilà que celui-ci ne daigne même
éteint lui permet d’assister à ce qui lui semble être « une conférence pas assister à la cérémonie de ses élèves. Ceren déclare alors qu’il va faire
des dieux du Ciel ». De son poste sort alors, « comme d’un fax », une une divination par le bol de thé pour savoir si les esprits veulent que le
lettre disant qu’il doit devenir chamane et rejoindre la communauté čanar soit réussi ou non. Si le bol lancé en l’air retombe à l’envers, jamais
internationale des « chamanes qui vivent partout dans le monde, même il n’acceptera le passage de grade. Il lance le bol qui retombe à l’endroit,
à San Francisco ou au Mexique37 ». Trois ans auparavant il est venu ouverture vers le haut ; Ceren annonce que les esprits décident que le
consulter Ceren, très renommé également de l’autre côté de la frontière, čanar est réussi. Les esprits acceptent que l’élève continue son initiation,
qui l’a accepté en initiation. Ce čanar, décrit par Michael Kohn, est son dit-il, même s’ils ne veulent pas encore communiquer avec lui.
troisième. Au "l des ans, avec ses manières de faire draconiennes, Ceren perd
son prestige et certains de ses apprentis. La longue durée de l’initiation,

36 Ces informations sont tirées de l’article que Michael Kohn a écrit dans The Mongol
Messenger du mercredi 7 juin 2000 et des nombreuses conversations que nous avons eues 38 Dans la littérature ethnographique, on parle de sept rangées de neuf petits bouleaux
ensemble. (Even 1988-1989 : 57). De nombreuses descriptions de ce genre de rituels existent en russe.
37 Allusion à Michael Harner et à Carlos Castaneda ? Ceren s’en inspire probablement.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

mais surtout le sentiment qu’il veut garder son monopole de chamane Baatar demande pardon et o!re des cadeaux, dont une bouteille d’alcool.
maître, zaarin, et qu’il met de la mauvaise volonté à initier complè- Cela ne calme point le maître ; en partant, Baatar voit Ceren sortir de
tement ses élèves, sont l’objet de rumeurs autour de lui. Les gens se chez lui et vider la bouteille d’alcool sur le sol. Pour Baatar, ce geste est
désolidarisent de lui et préfèrent aller voir d’autres chamanes de la pire qu’une insulte, il peut s’agir d’une pratique magique pour bloquer sa
région. La place prise par son "ls peut aussi être une des raisons de chance et sa bonne fortune (ibid.).
la dégradation de ses relations avec les gens de la région et avec ses Les gens, peu à peu, se détournent de Ceren. Son prestige s’écroule
élèves. N’ayant pu, comme sa famille adoptive, avoir d’enfant, Ceren aussi vite qu’il avait grandi, remarque Manduhai (1999 : 238). Sentant
a adopté deux garçons. L’un d’eux a déjà passé le huitième échelon ; il venir son déclin, Ceren a l’idée de rassembler tous les chamanes de la
prendra la relève de Ceren, mais seulement à sa mort. C’est lui qui fait région sous son contrôle, et c’est ainsi qu’il conçoit le projet de construire
omce d’agent : il règle les histoires d’argent et reçoit les nouveaux visi- le petit temple bouddhique (ibid.). Ce temple, que j’ai pu observer en
teurs. Les grandes dépenses que ces stages entraînent gênent certaines 2001, est construit en dur, en briques et ciment. Ceren dit qu’il l’a fait
familles. Certains apprentis se sentent méprisés par Ceren et son "ls et construire pour faire une bonne action, pour montrer qu’il est un bon
ont l’impression que, malgré tous leurs e!orts, ils ne seront jamais des bouddhiste pratiquant et accroître ses mérites (bujan).
chamanes con"rmés. Ceren montre ouvertement ses préférences parmi
ses élèves et ne se gêne pas pour humilier devant tous les autres celui
ou celle qui a mal joué du tambour, mal chanté, mal « reçu l’esprit »… Enhbold
Les tensions au camp sont générales.
Baatar fait partie des apprentis qui ont des relations compliquées avec Bouriate de Dornod, âgé de trente-six ans, Enhbold est élève de Ceren
le maître. Il connaît Ceren depuis plus de trente ans ; il vient tous les depuis six ans et a passé trois niveaux de quali"cation čanar. Il a eu un
étés poursuivre son initiation, ce qui lui impose de voyager pendant deux grave accident dans une bagarre où son bras a été ouvert par un tesson
jours, de préparer les o!randes et la nourriture pour le séjour, de venir de bouteille. Depuis, il tient sa grande cicatrice pour son sceau personnel,
accompagné de sa famille… Tous les ans, le budget est colossal et Baatar son tamga, pour le signe de sa vocation chamanique. La première fois
ne progresse guère ; il ne passe pas systématiquement au grade supérieur. que Ceren appelle les esprits pour lui, il lui dit que cet accident était
Voilà trente ans qu’il a commencé son initiation; il lui faut encore passer prévu et signi"e son appel à devenir chamane. Sa racine chamanique
les derniers échelons imposés par Ceren. Depuis longtemps des rumeurs lui vient du côté maternel. L’oncle de sa mère, qui était chamane de
circulent, disant que le maître et l’élève ne sont pas « compatibles » ou cinquième génération, a été persécuté par les communistes en 1938 ;
que Ceren est jaloux de Baatar : celui-ci deviendrait plus puissant que lui il a passé dix ans en prison, puis dix ans de plus lors de sa deuxième
s’il était complètement initié (Manduhai 1999 : 237). Le conlit éclate au arrestation ; il n’a pas eu de descendance. C’est donc lui, Enhbold, qui a
printemps 1998. Baatar vient comme d’habitude en stage pour faire un repris la vocation de sa lignée. Il est le premier à me parler ouvertement
čanar et atteindre le niveau supérieur. Ceren s’est absenté et personne des questions d’argent, car c’est justement d’elles qu’il est venu discuter
ne sait dans combien de temps il reviendra. Baatar décide alors d’aller avec Ceren. Bien qu’il n’habite qu’à vingt-cinq kilomètres du camp de
chez un autre chamane, ancien apprenti de Ceren, qui, pense-t-il, peut Ceren, il dépense chaque été dans les six cent mille tögrög (environ six
lui transmettre le savoir chamanique qui lui manque pour franchir le cent dollars) pour son stage, et réalise que pour ceux qui viennent de
prochain échelon. Avant son départ, Ceren rentre de voyage et apprend la loin, c’est encore plus cher. Outre le coût du stage (cinq cent dollars), il
nouvelle. Quand Baatar lui rend visite, Ceren l’insulte pour avoir été chez faut compter le voyage, les provisions, les o!randes, la nourriture, les
« un chamane qui ne connaît rien des vraies règles chamaniques et qui tissus en soie, les écharpes cérémonielles hadag… et celui qui passe
viole les pures et vraies traditions du chamanisme en les rendant faciles son grade doit nourrir tout le monde, y compris les autres apprentis,
et super"cielles » (ibid.). Il lui ordonne de quitter sa maison tout de suite. pendant trois jours. Enhbold devrait passer son quatrième grade cet été

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mais n’a pas de quoi le payer ; il doit en discuter avec Ceren pour reporter oubliés. De nombreux décès dans la famille, l’attrait de Dolgormaa pour
le tout à l’été prochain. C’est par manque d’argent qu’il n’a passé que l’eau et pour les fugues, son air mélancolique, ses disputes incessantes
trois grades en six ans : il doit économiser sur deux ans pour payer un avec ses proches, font pressentir depuis longtemps aux siens qu’elle
stage. Il lui faudrait donc vingt-six ans pour franchir ses treize échelons deviendra un jour chamane. Elle a déjà passé deux niveaux et fait son
et devenir zaarin, maître chamane, dit-il en riant ! troisième stage cet été. Jusqu’à présent, elle se sent « normale » quand elle
Au passage du quatrième échelon, l’apprenti reçoit omciellement son appelle son ongod, dit-elle, elle n’est pas encore dans la « transformation » ;
costume et ses accessoires chamaniques. C’est sa famille et lui-même sûrement, il lui faudra attendre d’atteindre des échelons plus élevés pour
qui doivent les faire fabriquer selon les instructions de Ceren et cela commencer à ressentir quelque chose. Elle a le sentiment de n’avoir pas
coûte cher. Il faut du tissu de soie, des peaux et des objets métalliques vraiment eu le choix quant à cette vocation : si elle n’avait pas accepté de
qui doivent être forgés tout spécialement. Le tambour doit être confec- « prendre sa racine », toutes sortes de problèmes et de malheurs auraient
tionné par un spécialiste et coûte autour de cent dollars. Tout cela est perturbé sa famille. Aujourd’hui, pour elle, le principal est que sa famille
très onéreux, mais à partir de cet échelon, l’apprenti peut commencer à aille bien. Même si elle a d’autres intérêts dans la vie que de faire carrière
chamaniser et à recevoir des clients chez lui. dans le chamanisme, puisque les siens ont placé leur con"ance en elle,
elle doit continuer pour eux. Depuis toujours, elle sait très bien qu’un des
aînés doit endosser ce rôle, et au début elle a trouvé très dimcile d’avoir
Dolgormaa été choisie. Maintenant, elle en est "ère et ne voit plus sa vie comme
un sacri"ce, puisqu’elle a pu commencer ses études à l’université. Elle
Dolgormaa est la voisine de Ceren, qu’elle connaît depuis toujours. estime tout à fait compatible de passer l’hiver dans la capitale pour ses
Elle a tout juste dix-huit ans et commence ses études à l’université études de dentiste et l’été en stage chez Ceren pour devenir chamane ; et
d’Ulaanbaatar pour devenir dentiste. Quand elle était plus jeune, elle elle espère bien franchir un maximum d’échelons. En tant que proche et
participait aux rituels et aux passages de grade en tant que jesönčin, faisant omce de première assistante de Ceren, elle ne paie pas ses stages.
« une des neuf » jeunes qui accompagnent le chamane et chantent avec
lui. Elle connaît donc bien les rituels et les prières ; elle est sans aucun
doute l’élève préférée de Ceren qui la considère comme sa petite-"lle. Ihtulga
Elle dit que son caractère a changé vers ses quinze ans : elle se disputait
beaucoup avec sa famille, faisait des fugues et partait toujours se réfugier La première fois que j’arrive chez Ceren, en 2001, le maître dort et je
au bord des rivières. C’est aussi à cette époque que sa mère est décédée. dois attendre son réveil avant de commencer quoi que ce soit, même de
Ceren pressent qu’elle veut peut-être mettre "n à ses jours. Il a en rêve discuter avec les gens. On me fait asseoir dans l’herbe près de sa maison
la prémonition qu’elle doit « prendre sa racine chamanique » (perpétuer et on me sert du thé et des biscuits. Un jeune homme nous tourne autour
la lignée de ses ancêtres chamanes). Or Dolgormaa appartient non et je l’invite à s’asseoir avec nous et à partager les biscuits. Je continue
seulement à une, mais à quatre lignées chamaniques, et dit « tenir la à discuter avec mes compagnons de voyage mais rapidement, je les sens
racine des quatre côtés » : ses quatre grands-parents étaient de lignée perturbés par le jeune homme assis à côté de moi. Je me retourne alors
chamanique, sans pour autant avoir été chamanes eux-mêmes. Du côté vers lui. Il est en train de manger de l’herbe et nous regarde en riant. C’est
de son père, treize chamanes sont connus. Depuis qu’elle est petite "lle, ainsi que je découvre Ihtulga, « le jeune fou », comme on l’appelle ici.
elle entend des histoires de chamanes et connaît l’existence de chamanes Tout au long de mon séjour, il reste souvent avec moi, car je suis une
dans sa famille, qui rend régulièrement hommage aux ancêtres par des des rares personnes à ne pas le chasser ni l’insulter. Sa mère, qui voit
rituels avec sacri"ce de mouton. Elle sait que ses ancêtres étaient furieux en moi une alliée, me raconte son histoire. Elle s’est retrouvée veuve
pendant toutes les années de communisme où ils ont été laissés de côté et assez jeune avec huit enfants à élever et pour l’instant la chose la plus

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importante à ses yeux est le rétablissement de son "ls : elle est prête n’a-t-elle pas eu l’argent nécessaire pour le laisser à l’hôpital. Il quitte
à tout essayer. « Mon "ls est tranquille, très calme. En temps normal, l’hôpital au mois de mai ; ne voyant toujours pas d’amélioration, sa mère
c’est un garçon très bien ! » Ainsi commence le récit de la mère. Son "ls, décide d’aller voir Ceren, ce chamane dont elle a entendu parler, car les
Ihtulga, âgé de vingt et un ans, est en deuxième année à l’Université chamanes, lui a-t-on dit, guérissent les malades mentaux.
d’agriculture à Erdenet, pour devenir ingénieur agronome. Quand il
revient pour les vacances de printemps, la famille s’aperçoit que quelque – Vous avez des chamanes dans votre famille ?
chose ne tourne pas rond. Il est en très grande dépression, fugue, rit, – Non. On ne s’est jamais intéressé au chamanisme dans la famille. Nous, on
les yeux vagues, l’esprit ailleurs. J’ai pu aussi observer ces symptômes croit aux moines bouddhistes. Normalement, on a un moine qu’on voit de
pendant les quelques jours passés auprès de lui. Il passe son temps à temps en temps. On croit plutôt de ce côté-là !
vadrouiller, à marcher sans but précis, au loin dans la steppe ou bien
entre les campements, presque de manière continuelle. Sans cesse il veut Ainsi, la mère et deux de ses "lles avec leur mari et enfants respectifs,
manger, et quand rien ne se présente, en dehors des repas, il grignote ont organisé cette petite expédition ; il a fallu trouver un véhicule assez
des bouts de bois ou des tou!es d’herbe. Un jour qu’il s’assied près de grand pour tous, l’argent pour l’essence, des provisions pour quelques
moi, je lui o!re une cigarette ; puis, toujours assis là, il avale d’un coup jours et une tente. Ils ont roulé toute une nuit et ont installé leur camp
la boîte d’allumettes. Cela le fait beaucoup rire. Lors des rituels, il se dé- près de la maison de Ceren, dans l’espoir que ce chamane renommé
brouille pour être derrière les gens, et humer les e#uves des chevelures. apporte une solution à leur problème. Dès la première séance, Ceren
Sa mère fait de son mieux pour expliquer que ce n’est pas de sa faute, annonce que la famille du père d’Ihtulga possède une « racine chama-
et qu’il est « normalement un gentil garçon ». Pendant les rituels dans nique », böögijn udam. La mère d’Ihtulga dit :
la yourte, il met son visage dans ses mains, en appui sur ses genoux et
reste ainsi à sangloter ou à rire. Un soir, les participants apportent des J’ai vu Ceren quand l’esprit ancêtre (ongod) est descendu en lui, et c’est là
o!randes sur des assiettes, les tavgijn idee (« aliments d’assiette »), qu’ils qu’il a dit que mon "ls devait devenir obligatoirement chamane sinon il serait
doivent remporter chez eux une fois chargées du « pouvoir » du rituel. pour toujours le client de l’hôpital de Šarhad. Voilà, ce qu’il a dit ! Moi, je suis
Chacun tient son assiette à hauteur de poitrine, posée sur une écharpe une mère et je n’ai pas envie que mon "ls reste fou (galzuu) comme ça ! Nous,
cérémonielle bleue étalée sur ses deux mains ouvertes, et fait tourner on ne savait même pas que la famille du père était une lignée de chamanes.
le tout en petits cercles, au son des Huraj ! Huraj ! Huraj ! de l’appel de C’est parce qu’en Mongolie, il y a eu la rupture avec la religion. Moi-même, je
la prospérité. Ihtulga vole à l’un d’eux un bonbon de son assiette et ne connais rien à la religion et donc mes enfants non plus ne connaissent rien.
l’engloutit aussitôt. L’homme reste bouche bée, outré, et déclare que
c’est la chose la plus insensée qu’il ait jamais vue. Ihtulga approche la Pendant le rituel, Ceren vêtu de son lourd costume de peau, fourrures
main de l’assiette pour essayer de commettre un second larcin, mais et fer, joue du tambour (assis, car il est trop vieux maintenant et a des
l’homme pivote rapidement, et enroule l’assiette dans l’écharpe cérémo- dimcultés à se déplacer), et appelle d’abord son esprit ancêtre Darimaa,
nielle pour en protéger le contenu, tout en continuant à marmonner des puis d’autres. Les clients, agenouillés devant lui, attendent les messages
insultes contre le jeune homme qui, lui, rit de plus belle. des esprits dont il se fait le porte-parole. Les esprits de la lignée pater-
Ihtulga passe deux mois à l’hôpital psychiatrique de Šarhad, près nelle de Ihtulga l’ont fait tomber malade et ont provoqué chez lui des
d’Ulaanbaatar. Sa famille a d’abord entière con"ance dans les docteurs ; troubles mentaux pour qu’il devienne chamane. S’il veut guérir, il doit
ceux-ci diagnostiquent une sérieuse dépression (unalt) et le gardent devenir chamane et perpétuer leur lignée longtemps oubliée. Selon les
sous antidépresseurs, mais ne voyant pas son cas s’améliorer, le rendent explications de Ceren/Darimaa, l’ongod d’une montagne du pays natal
à sa famille en lui disant qu’ils ont fait ce qu’ils pouvaient et que le du père de Ihtulga est venu perturber son "ls par désir de recevoir de
jeune homme guérirait avec le temps et du repos. Sans doute la famille nouveau un culte. La mère d’Ihtulga poursuit :

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Nous, on ne sait même pas qui c’est cet ongod ! Là-bas, dans le pays natal Quand je viens devant Ceren, ses assistants me repoussent et disent : « Plus
du père, à Binder, il y avait une montagne que sa famille vénérait beaucoup. tard ! Plus tard ! ». Même Ceren dit toujours : « Tenez-vous loin de moi ! » Il
Donc, c’est lui, c’est l’ongod de cette montagne du pays de Binder. Mais moi, répète tout le temps que les Mongols Halh sont idiots comme des vaches, qu’ils
je ne connais même pas le nom de cette montagne. À cause du communisme, ne connaissent pas leurs coutumes !
on n’a pas pris au sérieux le culte de cette montagne, on ne connaît même
pas le nom ! Et maintenant je ne sais pas ce qu’il faut faire ! L’esprit est arrivé La mère est prête à accepter les insultes du vieux chamane si celui-
très vite, il a dit que mon "ls devait devenir chamane, et voilà il est reparti ci est capable de faire quelque chose pour son "ls. De plus, elle recon-
sans rien expliquer d’autre ! Si on ne fait pas ce qu’il dit, mon "ls va sûrement naît en savoir peu sur les coutumes et traditions, c’est la première fois
mourir ! qu’elle voit un chamane et elle ignore ce qu’il faut faire. Lors du dernier
rituel, les assistants de Ceren lui disent que l’esprit ancestral n’arrive
Ihtulga suit de loin tout ce qui se passe. Il assiste aux rituels mais pas et qu’il s’est sûrement perdu. Finalement, Ceren appelle les proches
préfère jouer avec les enfants dehors ou aller se promener. Quand je lui d’Ihtulga à venir devant lui ; il leur dit que l’esprit est resté très peu
demande s’il accepte de devenir chamane, il répond « non », il préférerait de temps et est déjà reparti, puis les repousse de nouveau pour qu’ils
jouer au basket-ball. Il comprend en fait très bien ce qui se passe. Il laissent la place à d’autres clients. En e!et, les gens se succèdent dans
n’est pas content des relations entre Ceren et sa mère et n’envisage pas la yourte, pendant le rituel ; à genoux devant Ceren, ils posent leurs
du tout une carrière de chamane. C’est la première fois, lui aussi, qu’il questions et Ceren leur transmet les messages des esprits. L’arrivée des
assiste à des rituels chamaniques. Il sort de l’université et n’a aucune esprits détermine l’appel des clients devant Ceren. Les esprits demandent
croyance religieuse. Il prend tout cela comme un jeu et attend qu’on le à parler à telle ou telle personne à laquelle ils ont un message à trans-
laisse en paix. mettre. Ce peut être la réponse à une question que le client a posée la
La situation est délicate et chaque rencontre avec le maître chamane veille. Ainsi, les clients sont à l’a!ût, autour de Ceren ; ils attendent
est source de nouveaux conlits et de doutes pour la mère d’Ihtulga. avec anxiété le moment opportun pour poser leur question ou l’arrivée
Ceren est bouriate et eux sont halh. Tous parlent mongol mais la mère d’un esprit avec un message pour eux. La chaleur dans la petite yourte
ne comprend pas tout ce que dit Ceren, qui emploie des mots inconnus est telle que les assistants tiennent les clients à distance de Ceren qui
et a un accent qui di!ère du sien. Elle a peur de faire des contresens étou!e dans son lourd costume-armure ; il ingurgite de grandes quan-
ou de ne pas comprendre quelque chose d’important, ce qui pourrait tités de vodka et de nourriture et son costume ne semble plus être à sa
coûter la vie à son enfant. Elle se plaint d’avoir été mal reçue par Ceren taille. Les armatures en fer en forme de côtes humaines qui lui ceignent
et ses élèves, alors qu’elle s’attendait à plus d’attention de leur part, vu la poitrine sont trop serrées. À chaque séance, il se débat pour entrer
la gravité du cas de son "ls. Si elle et son "ls sont toujours repoussés, dans son costume, son visage devient rouge violacé et il ne peut prati-
c’est, pense-t-elle, qu’ils sont halh, Ceren ne les prend pas au sérieux. La quement plus bouger. Il a en permanence autour de lui trois assistants
veille, la famille d’Ihtulga a préparé un mouton pour le rituel du soir. élèves chamanes, qui gèrent les clients et les détails du rituel.
Ceren a pris la moitié de la viande, l’autre moitié restant à la famille. Quand je demande à la mère combien elle devra payer pour que son
"ls devienne aussi un élève de Ceren, elle répond que c’est très raison-
On fait tout ce qu’il (Ceren) dit. On suit tout ce qu’il dit de faire. Hier, on a pré- nable, mais ne s’étend pas sur le sujet. « Il éloigne les mauvaises choses
paré le mouton et là, je pensais qu’en"n ça allait être notre tour et que Ceren de notre famille, c’est normal qu’on le paye ! »
allait en"n s’occuper de mon "ls. En fait, il ne fait rien ! Les gens dérangent Je lui demande pourquoi, alors qu’elle et son "ls ne sont pas bouriates,
Ceren tout le temps pendant le rituel. Ils lui demandent des trucs et nous elle n’a pas fait appel à un chamane plus proche de la tradition halh. C’est
empêchent de parler avec lui. Alors que les autres ne viennent pas d’aussi loin son gendre, un Bouriate, qui a pensé à venir consulter Ceren, dit-elle et
que nous, ils pourraient au moins nous laisser la place, nous laisser notre tour ! maintenant qu’ils ont commencé avec lui, il vaut mieux aller jusqu’au

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bout. Il pourrait même être dangereux pour son "ls à présent d’aller voir de sens pour les dérouler. Ils sont huit "lles et un garçon de quinze à
un chamane d’une autre tradition. Elle garde tout espoir dans le rituel de dix-sept ans. Les chamanes et apprentis chamanes sont cinq hommes et
l’éclipse de lune, où paraît-il, les participants sont puri"és et redeviennent quatre femmes, dont Nadia Stepanova. Deux hommes portent le mouton;
comme des nouveau-nés. De plus c’est un rituel très rare, qui se fait tous ils le sortent du cercle par la droite, c’est-à-dire par l’ouest, puis lui font
les neuf ans et elle pense que c’est une grande chance d’y participer. faire le tour du cercle en passant sous chacune des portes jusqu’à la
neuvième. À la neuvième porte, ils passent sous les quatre dernières
portes vers le sud et placent le mouton au pied du petit arbre. Le rituel
Le rituel de l’éclipse de lune dure une bonne partie de la nuit. Une fois l’éclipse de lune passée, les
chamanes continuent dans la yourte en bois.
Le 5 juillet 2001, de 21h à 23h04, nous avons pu observer une éclipse Ihtulga, le jeune fou, est appelé devant Ceren qui lui dit quelques mots ;
de lune, dans le nord-est de la Mongolie. Le rituel de la lune, saryn tahilga, puis il est ramené à l’extérieur par tous les autres jeunes chamanes ; ceux-
qui s’est déroulé cette nuit-là, a lieu en principe tous les neuf ans, celui du ci l’entourent et, de leur tambour, le repoussent de l’un à l’autre en criant,
soleil tous les huit ans. Le dernier aurait eu lieu en 1958 mais aucune des comme une balle que l’on se renvoie en jouant en cercle. Ihtulga met ses
personnes interrogées ne sait de quoi il s’agit, si ce n’est qu’en y assistant mains sur sa tête et se laisse ballotter. Trouvant soudain une brèche dans
on se puri"e de toutes les souillures, maladies, mauvais sorts, etc. Ceren, le cercle, il s’enfuit aussitôt dans la nuit en courant.
lui-même n’en donne aucune explication. Ses assistants me disent que Plus tard, Ceren demande à son plus jeune élève d’appeler son esprit.
tout doit se dérouler comme Darimaa, l’esprit ancêtre de Ceren, en a Le jeune garçon se met à jouer plus fort du tambour, à donner de la voix et
décidé. C’est l’esprit qui est censé dicter ses instructions à Ceren. fait « entrer son ongod ». Une dame se précipite devant lui et lui demande :
Le travail qui a été réalisé dans la journée est colossal. En camion, « Pourquoi y a t-il tant de morts dans ma famille ? Que se passe-t-il ? »
les hommes sont allés chercher des arbres dans la forêt et ont passé des Le jeune chamane répond qu’il lui faut trouver l’ongod, l’esprit ancêtre
heures à les replanter tout à côté de la yourte en bois. Un grand arbre a de sa famille et le vénérer. La dame veut en savoir plus mais le jeune
été replanté au centre de neuf « portes », le tout faisant un cercle d’une chamane répond qu’il faut demander les précisions à Ceren. La réponse
vingtaine de mètres de diamètre. Les « portes » sont constituées de de Ceren est identique : « Il faut appeler votre ongod et le vénérer ! », ce
petits arbres, plantés côte à côte à un mètre de distance et reliés entre qui laisse la dame plus que perplexe. Le jeune garçon demande à fumer
eux par une branche horizontale "xée avec des "celles, pour former un une cigarette, on lui en allume une et la lui donne. Ceren se borne à
« H ». Neuf portes en forme de H se font face et entourent un grand arbre dire : « Ah oui, c’est vrai qu’il fumait beaucoup ! », parlant de l’esprit
qui marque le milieu du cercle. La neuvième porte ouvrant vers le sud ancêtre comme de quelqu’un qu’il a apparemment connu de son vivant.
est accompagnée de trois autres portes, placées parallèlement à elle et Puis il appelle son esprit ancêtre Darimaa et lui dit que le rituel de la
débouchant sur un petit arbre orné de rubans et de bouts de tissu. Des lune s’est bien passé. Nadia Stepanova vient se prosterner devant Ceren/
morceaux de tissu peints sont "xés aux dernières portes ; sur l’un sont Darimaa et lui chuchote une question à laquelle le chamane répond :
dessinés neuf personnages, sur l’autre la terre entourée de neuf cercles « Oui, c’est bon, tu peux aller en Occident ». Le mari de Nadia, qui la
représentant les révolutions de la lune. Neuf chamanes sont présents, suit de près, se prosterne à son tour. Ceren lui dit une seule phrase : « Tu
chacun assis derrière une des portes, en dehors du cercle, jouant du vas te rouler dans ta diarrhée ! » Une amie de Nadia, venue avec elle de
tambour et chantant. Un mouton est sacri"é à l’extérieur du cercle puis Russie pour assister au rituel, va à son tour se prosterner devant Ceren,
placé sous l’arbre central. Neuf jeunes tournent autour de l’arbre central à genoux, mains jointes devant la poitrine et lui demande : « Mon mari a
en tenant dans leur main des rubans qui sont rattachés à l’arbre. Pour cinquante-deux ans, il boit beaucoup. Que dois-je faire ? » Ceren répond
tourner, chacun doit passer sous les rubans des autres. Au bout d’un très sèchement : « Demande à Nadia, elle peut mieux répondre que moi
moment, les rubans s’enroulant autour de l’arbre, les jeunes changent à ce genre de truc ! »

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C’est au tour de Nadia Stepanova de chamaniser. Elle commence à les Bouriates de Russie, citadins d’Ulan-Ude ou de Čita, comme pour les
jouer du tambour et parle plus qu’elle ne chante, racontant sa propre Mongols de la capitale, Ceren représente ce type de chamane et béné"cie
histoire : « Je suis venue de Bouriatie, de Russie… ». À côté d’elle Ceren, d’une aura d’authenticité. Quand Tömör a son accident cérébral, le centre
sur son trône orange, commence à s’énerver : son accent est mauvais, dit- Tör Süld, les gens de Sovadi et de Jeunesse Unie ne voient que Ceren pour
il, elle ne sait pas bien le bouriate et parle comme les Russes ; il "nit ainsi le remplacer ; en 2002, Tör Süld n’avait toujours pas de chamane et, en
par la faire cesser. Avant même que les deux chamanes qui devaient ville, les gens disaient que « le plus grand chamane de Mongolie » était
suivre, eux aussi des Bouriates de Russie, ne commencent à jouer, le "ls Ceren de Dornod. Cependant, malgré les propositions répétées de Tör Süld,
de Ceren fait tout simplement sauter leur tour : « Non, eux, ils ne peuvent Ceren, âgé et fatigué, n’accepte pas de venir vivre en ville. À sa mort en
pas chamaniser. Leur accent est trop fort, les gens ne comprennent 2005, son "ls qui n’est pas vraiment chamane lui succède. Plus que d’une
rien à ce qu’ils disent ! » La nuit étant bien avancée, les spectateurs, les fonction chamanique et d’un rôle social au service de sa communauté, il
chamanes, les apprentis, tout le monde s’écroule de fatigue. Personne hérite d’un centre chamanique et d’une école qui génèrent des revenus,
ne pouvant se rebeller contre Ceren qui est alors complètement ivre, ni c’est-à-dire d’une entreprise d’où les concurrents ont été évincés et où le
contre son "ls qui a pris le commandement, tout le monde va se coucher pouvoir se transmet de père en "ls.
peu à peu. Au matin, les Bouriates de Russie ont déjà repris la route ; ainsi
je n’ai pas pu discuter avec Nadia Stepanova sur l’incident de la nuit.

Épilogue
Chapitre 5 – Chamanes du Nord, province Hövsgöl
Le prestige de Ceren tient pour une part, semble-t-il, à la crainte qu’il
inspire à ses apprentis, mais il est avant tout fondé sur son capital culturel,
sur sa connaissance du monde chamanique à une période où tout le
monde l’avait délaissé mais souhaitait le retrouver. Ceren se trouve alors
en position de force par rapport à la demande des "dèles et tente de se
constituer une position de monopole ; mais celle-ci ne tient qu’un temps.
Pour Manduhai, la construction de son petit temple bouddhique est de Nergüj
sa part une nouvelle tentative de légitimer son pouvoir et de montrer
sa volonté de rassembler tous les chamanes en vue de chamaniser Nergüj habite une petite maison de bois, non loin du village de Cagaan
tous ensemble pour le bien-être de la communauté (Manduhai 1999). Üür avec sa femme et ses enfants. Il a trente-huit ans quand je le rencon-
Bajarbileg, un de ses élèves dont il sera question plus loin, tentera d’ouvrir tre en juillet 1999. Dans sa jeunesse, il est tombé très gravement malade :
un nouveau centre chamanique à Ulaanbaatar, reprenant les idées crises d’épilepsie et maux de têtes. Ses troubles ont dû commencer dans
uni"catrices de son maître. Sa tentative échouera, mais son centre m’a sa petite enfance, car il porte un prénom apotropaïque : Nergüj signi"e
semblé destiné à constituer un avant-poste, une percée du chamanisme « sans nom ». Les enfants qui ont des problèmes de santé sont rebaptisés
bouriate dans la capitale et à préparer le terrain pour la venue en ville pour tromper les esprits : Enebiš, « ce n’est pas lui », Nergüj, « celui qui
du maître Ceren. Celui-ci avait abusé de son pouvoir dans sa région et n’a pas de nom » … C’est en devenant chamane à vingt-deux ans que, dit-
devait donc aller ailleurs pour retrouver un prestige de chamane. En e!et, il, il est redevenu sain d’esprit et de corps. À partir de quatorze ans, il
c’est toujours le chamane le plus isolé, le plus éloigné, notamment de la perdait connaissance entre le 1er et le 15e jour du premier mois lunaire de
capitale Ulaanbaatar, qui paraît le plus puissant, le plus authentique. Pour chaque saison. Ses parents allèrent trouver Gombo Zaarin de Cagaan Üür

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qui devint son maître. Celui-ci dit connaître les raisons de son malheur activités chamaniques, alors qu’en ville, il imagine qu’il pourrait en vivre
et annonça que Nergüj devait devenir chamane pour aller mieux. Il lui correctement. Aujourd’hui, les jeunes chamanes darhad du Hövsgöl font
fut donné une guimbarde pour le faire patienter jusqu’à ses dix-huit ans, souvent des allers-retours entre la ville et la campagne et sont inscrits
âge auquel on lui "t un costume et un tambour. Mais pendant quatre pour la plupart au Centre Golomt toujours présidé par Sühbat. La ville est
ans, il était incapable de maîtriser et d’appeler ses esprits correctement. paradoxalement le lieu où s’est développé le chamanisme en premier lieu
Il insiste sur le fait que l’initiation n’est pas une « école » dans laquelle on au moment où la liberté religieuse a été retrouvée. C’est la ville qui a
prend des cours pour devenir chamane, mais qu’être chamane s’apprend donné le feu vert et légalisé les activités des chamanes. Les centres cha-
en appelant ses ongod, et que l’enseignement vient d’eux directement. maniques avec leur aspect institutionnel organisé et la délivrance de cer-
Il pratique la divination par les quarante-et-un cailloux et en jouant de ti"cats tamponnés sont des lieux de rencontre et de passage obligé pour
la guimbarde. Il a vingt-trois ongod qu’il a hérités de sa lignée paternelle les chamanes des di!érentes provinces qui viennent s’y faire connaître
(son grand-père était chamane), mais aussi de la lignée de sa femme dont et s’enregistrer omciellement. Aujourd’hui les chamanes de la campagne
le père était également chamane. Il se dit chamane de septième géné- viennent en ville pour y trouver une clientèle plus nombreuse mais
ration, car il l’a lu dans le livre d’Otgony Pürev (2002), sur le chamanisme également pour rechercher leur légitimité.
darhad, dont il est un des informateurs, mais avoue ne pas bien connaître Comme Tuggi, l’élève de Tömör, Nergüj est « connecté » à l’arbre de
tous ses ancêtres chamanes. Quand je lui parle de Tömör, il me dit qu’il Šarga Mor’t. Se rendant souvent à la capitale et délaissant de plus en
le connaît mais ne veut rien avoir à faire avec lui : « C’est un chamane plus souvent les steppes montagneuses du nord, Nergüj a appelé ses
double, il est des deux côtés du noir et du jaune, et même, on peut dire ongod à cet arbre Avgaj mod ou Udgan mod40, célèbre aux alentours
qu’il est presque complètement du côté jaune ! » dit-il. Nergüj va souvent d’Ulaanbaatar. Ainsi, dit-il, il a un endroit, même loin de chez lui, où il
à la capitale. Il fait partie de l’Association des Chamanes Mongols du peut chamaniser et être en contact avec ses esprits. L’esprit maître des
professeur Dulam, et espère qu’ils vont bientôt ouvrir un centre cha- lieux sur lequel se trouve l’arbre consacré peut prendre deux formes
manique des vrais chamanes de Mongolie. Je le reverrai souvent en di!érentes : le corbeau et le chevreuil. Nergüj explique que cela ne
ville39 et suivrai ses espoirs d’ouvrir un centre avec l’aide de Dulam et veut pas dire que l’esprit du corbeau ou du chevreuil soit l’esprit des
des autres chamanes darhad du Hövsgöl. Nergüj attendait beaucoup de lieux, mais que comme ce dernier est connecté à la nature et aux lus
la Conférence internationale sur le chamanisme du mois d’août 1999. Il savdag, il peut prendre la forme d’un corbeau ou d’un chevreuil. Cet
s’attendait à ce que des réunions soient organisées pour discuter de la arbre est lié à la région du Hövsgöl et pendant le rituel, ses ongod lui
situation du chamanisme en Mongolie, que des responsables soient élus et donnent des nouvelles de sa famille qui est restée là-bas. Normalement
que les « vrais chamanes de Mongolie » reçoivent des permis spéciaux les Nergüj doit faire un rituel d’appel des ongod tous les troisièmes jours
autorisant, eux seuls, à pratiquer le chamanisme et à recevoir des clients. de chaque lunaison, c’est son jour d’appel, qui doit le mettre en rela-
Il s’imagine fonctionnaire du centre chamanique, avec un logement en tion avec ses esprits. Ce rituel est privé et se fait sans requête de la part
ville dans lequel il pourrait faire vivre sa famille. Il souhaite quitter la de clients. Le chamane le fait pour lui-même, sinon les esprits se senti-
steppe et le bétail et il voit sa « profession » de chamane comme le seul raient délaissés et le perturberaient. Dans sa volonté de venir en ville,
moyen d’accéder à la ville, à son confort et à ses distractions. Même s’il Nergüj a déjà établi une connexion entre la ville et la campagne pour
développe sa clientèle dans la province du Hövsgöl, il vit dans un endroit ses esprits auxiliaires. Il a étendu son espace spirituel et aujourd’hui
tellement isolé qu’il n’aurait jamais assez de clients pour vivre de ses continue à faire des allers-retours entre les deux régions.

39 À la campagne Nergüj portait un manteau mongol bleu et quand je le retrouvais en 40 Les deux attributs avgaj, mère respectée, et udgan, femme chamane, que l’on trouve
ville, il était en jean et bottes santiags, chemise noire de rocker, ceinture à grosse boucle et généralement associés à l’arbre chamanique, connotent la féminité et la respectabilité de
cheveux longs lâchés sur les épaules. l’esprit maître des lieux.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

Balžir, l’éleveur de chevaux

Voisin de quelques kilomètres de Nergüj, le campement de Balžir


se situe sur les rives du lac Cagaan Nuur (le Lac Blanc). Balžir est
devenu chamane sur le tard et est avant tout éleveur de chevaux. Chez
lui, dans sa yourte, les photos de ses chevaux préférés et les médailles
gagnées aux courses du Naadam, la fête nationale qui a lieu au mois
de juillet, côtoient les photos de famille sur l’autel domestique. Il y a
encore quelques années, Balžir était un riche éleveur de chevaux, riche
en bétail, riche en succès, vainqueur de nombreuses courses. Il était
aussi réputé dans la région pour ses succès auprès des femmes. Puis,
vers la "n des années 1990, à « l’entrée dans » ses trente-six ans, il est
pris de malaises, de pertes de connaissance, ses muscles se crispent
et il fait des crises de tétanie. En même temps, une épidémie touche
son troupeau et il perd beaucoup de bêtes de manière inexpliquée. Ses
enfants tombent malades. Nadmid Udgan, vieille chamane réputée de
la région, lui dit qu’il doit devenir chamane et le prend chez elle. En
guise d’initiation, il reste sept jours couché dans la yourte de la vieille
chamane qui lui donne seulement de l’eau à boire et pas de nourriture.
Après une semaine de jeûne et de délire de "èvre, il sort de la yourte
« comme s’il sortait de prison », dit-il ; il est terriblement amaigri, mais se
sent comme un nouveau-né. Après sa renaissance symbolique, Nadmid
lui donne une guimbarde pour commencer à appeler les esprits, puis
deux ans plus tard, un tambour.
La mère de Balžir, sa grand-mère et le père de sa grand-mère étaient
chamanes, mais lui-même n’avait jamais pensé devenir chamane à son
tour. Sa vie était déjà construite, il était marié, père de cinq enfants ; il ne
pensait pas que les esprits l’appelleraient ainsi, sur le tard. Il devient cha-
mane à trente-huit ans en 1998. Seul disciple de Nadmid, il utilise comme
elle la guimbarde, assis en tailleur, pour les séances de divination.
Les rituels de cure commencent à la tombée de la nuit, une fois la
première étoile apparue, et durent toute la nuit. Pendant ces rituels
nocturnes, Balžir, comme les autres chamanes du Hövsgöl, est en relation
avec des esprits d’apparence animale : ce sont ses esprits ancêtres, qui
arrivent en prenant la forme du coucou, du loup, de di!érents oiseaux,
du sanglier et du cheval41. Il grogne comme un cochon, gratte du pied

Figure 13 : Nergüj chamanise à Šarga Mort’ dans la région d’Ulaanbaatar (1998)


41 Pour ceux que j’ai pu identi"er.

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comme un taureau, hennit, jappe comme un loup, si#e toutes sortes de Enhtuja : tourisme et globalisation
mélodies et surtout fait le « koukou koukou ! » du coucou. Balžir appelle
les gens de l’assistance par leur signe astrologique et non pas par leur J’ai rencontré Enhtuja en 2002 dans des conditions un peu particulières,
prénom, les fait venir au centre de la yourte entre le foyer et l’autel et, puisque c’est Corine Sombrun, une apprentie chamane française qui m’a
littéralement, leur « joue du tambour dessus ». Les patients qui viennent emmenée chez elle, dans son petit campement entouré de rennes, sur le
se mettre à tour de rôle à genoux devant lui sont comme enveloppés par lanc d’une montagne42. Nous sommes arrivées à cheval, Corine avec tout
le grand tambour et ses percussions. Balžir virevolte autour d’eux, frappe son attirail de tissus et de rubans pour fabriquer ses objets chamaniques
son tambour au-dessus de leur tête, allant jusqu’à mettre leur tête et la et moi avec tout mon équipement de tournage43. Depuis, nous sommes
sienne dans le tambour, s’en servant comme d’un paravent entre eux et retournées régulièrement, chacune de notre côté, vivre avec Enhtuja et
le reste du public. Ainsi, il peut leur dire des choses que personne ne peut sa famille. Son histoire est intéressante car outre les aspects "nanciers
entendre, protégé par un mur de percussions. Les messages de Balžir sont et économiques de sa propre stratégie, elle soulève di!érentes questions
très clairs, contrairement à ceux d’autres chamanes qui restent dans le relatives au chamanisme et à l’utilisation de la tradition en général. Il ne
vague et parlent de façon ésotérique. s’agit pas ici de la tradition revendiquée par les intellectuels de la capitale
Balžir est désormais un chamane réputé de la région, il a élargi sa dans leur quête de reconstruction identitaire, mais plutôt d’une culture
zone d’action à la capitale où il se rend de temps en temps, et en été, il se mongole mise en avant pour vanter les atouts touristiques et écologiques
rend volontiers sur les rives du lac Hövsgöl, de l’autre côté de la montagne, de la région.
là où se trouvent les touristes. Les a!aires marchent plutôt bien pour lui. Le chamanisme est instrumentalisé par les associations écologiques ;
La dernière fois que je l’ai rencontré, il circulait en jeep avec un chau!eur leur discours présente ce système de croyances comme porteur des
dans la zone touristique. Il se rendait de camp en camp, faisant des rituels valeurs de pureté et d’authenticité de la nature mongole pour encourager
chamaniques pour les touristes mongols aussi bien qu’étrangers. les gens à préserver leur environnement. Pour promouvoir la province
Hövsgöl, le gouvernement mongol s’est porté candidat à la sélection
du Patrimoine Mondial de l’UNESCO (UNESCO World Heritage). Il a
proposé à l’UNESCO en janvier 2002 un projet écrit avec l’aide de consul-
tants étrangers – pour la plupart américains –, intitulé « Hövsgöl Lake
Tsaatan Shamanistic Landscape » (« Le paysage chamanique caatan du
lac Hövsgöl », les Caatan étant le groupe d’éleveurs de rennes qui vit dans
cette province). Le chamanisme y est présenté comme le garant de cette
région préservée, sur les plans culturel et écologique. Là, non seulement
le chamanisme serait toujours pratiqué, mais de plus, l’environnement
serait lui-même un paysage chamanique : le chamanisme y serait pré-
sent dans les arbres, dans les rochers… On lit en e!et, dans ce texte
d’inspiration New Age : « The lake itself as well as landscape around
the lake are animated with shamanistic symbolism » (« Le lac lui-même
ainsi que le paysage autour sont animés de symbolisme chamanique »).
L’intérêt grandissant que l’Occident porte au chamanisme en général

Figure 14 : Balžir chamanise chez lui dans sa yourte au bord du lac


Cagaan Nuur, pour des clients de la région (1998) 42 Cf. Sombrun 2003.
43 Cf. mon "lm « La Quête du son » (2004).

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et à cette région isolée du monde en particulier n’a pas échappé aux malade ; elle doit souvent rester allongée pour éviter de perdre
compagnies touristiques ; celles-ci ont rapidement intégré cette niche connaissance et réduire ses activités pour ne pas se blesser. En secret
à leurs programmes et proposent désormais des rituels chamaniques à – car les chamanes sont persécutés à l’époque communiste –, sa mère
leurs clients. D’ailleurs, l’administration de la région, déjà organisée en va trouver un vieux chamane de la région. Il diagnostique l’appel des
Parc National, est bien consciente de ses atouts ; dans sa brochure, elle ancêtres chamanes de la lignée de la jeune "lle : ils veulent revivre
souligne que : « Shamanism is still active in some places » et qu’il est à travers elle. Le seul moyen de survivre, ajoute-t-il, est d’assumer
possible de rendre visite à des éleveurs de rennes, les Caatan (ou Duha). la volonté des esprits et d’accepter de devenir chamane. On fabrique
Dans une démarche marketing, donc, aussi bien le chamanisme que pour la jeune "lle une guimbarde ornée de neuf bandes de tissus, qui
les Caatan sont, en plus du lac, utilisés comme des atouts majeurs pour devient son huur ongod, le support physique de ses esprits perturbateurs.
développer la région. Ainsi, elle commence à chamaniser en secret dans la forêt avec sa
Enhtuja est à la fois chamane et Caatan, éleveur de rennes ; elle est mère et son maître chamane. La première étape est de faire d’elle une
devenue à elle seule une attraction touristique. J’avais entendu parler javgan böö, une « chamane-à-pied », chamane qui n’a pas encore reçu
d’elle dans la capitale, à plus de huit cents kilomètres, où on la dé"nissait son tambour.
a priori comme une fausse chamane, une chamane à touristes, voire À dix-sept ans, quand elle apprend à maîtriser son premier esprit,
même une fausse Caatan. Fausse ou vraie, en tout cas, Enhtuja est très celui de la guimbarde, elle guérit de sa maladie. Se retrouver incons-
connue en Mongolie et à l’étranger. Elle est citée dans le guide touristique ciente (le corps sans conscience), raconte-t-elle, est une chose assez
Lonely Planet de la Mongolie, a été visitée et prise en photo probablement e!rayante, c’est là que se fait le contact avec les esprits. Son maître, au
par des milliers de touristes, ainsi que par des photographes professionnels début, lui faisait peur en disant qu’elle allait rencontrer des fantômes süns
pour des livres et des magazines. et des démons čötgör, mais en fait, quand elle a commencé à chamaniser,
Les Caatan (Duha) ont été omciellement incorporés à la nation mon- rien ne l’a e!rayée. Elle dit n’avoir laissé entrer que les esprits « gentils » et
gole en 1956 : éleveurs nomades de la taïga, ils ont été sédentarisés dans avoir pris l’habitude de communiquer avec eux. Depuis toute petite déjà,
des villages et leurs rennes, collectivisés. Les adultes se sont retrouvés Enhtuja a développé un don pour la divination. De plus, elle a appris à
enrôlés dans l’industrie de la pêche, les enfants placés en internats et les connaître les plantes qu’elle ramasse, sèche et administre à ses clients. À
jeunes garçons incorporés à l’armée nationale. Aujourd’hui les Caatan vingt-cinq ans, elle reçoit son tambour et peut ainsi réaliser son premier
sont moins de trois cents individus répartis en une trentaine de familles rituel. Enhtuja devient ainsi une chamane-à-cheval, une chamane avec
dans la taïga orientale et occidentale du nord de la province Hövsgöl44. un tambour et peut omcier toute seule, en privé et en cachette. Elle
Enhtuja n’est pas issue d’une famille d’éleveurs de rennes. Elle naît explique tout simplement ce qu’est pour elle « chamaniser », böölöh :
en 1957 à Ulaan Uul d’une mère darhad et d’un père d’origine touva qui
meurt quand elle a trois ans. Mariée à un Darhad qui meurt en 1980, Chamaniser, c’est e!acer les mauvais sorts, les accidents, les mauvaises choses,
elle reste à Ulaan Uul avec ses trois enfants. En 1983, elle rencontre son les éloigner mais sans les envoyer à d’autres. Si tu fais bien les prières et les
deuxième mari, Doodgi, avec qui elle a deux autres enfants. Doodgi rituels, alors le Tenger est content et peut tout faire pour toi. Quand l’ongod
est Caatan du village de Cagaan Nuur. En 1985, il emmène sa nouvelle des lus savdag arrive, c’est comme une discussion entre deux personnes : tu
famille dans la taïga, où Enhtuja se met à élever des rennes ; ils habitent le vois, il te parle et tu discutes avec lui. Il peut venir sous forme animale,
dans une hutte semblable au tipi des Indiens d’Amérique du nord. ours, cheval, loup, oiseau… C’est comme une discussion, l’ongod te dit : « La
À l’âge de treize ans, Enhtuja commence à avoir des crises de té- personne née telle année (de tel signe) va avoir tel problème… ». Le chamane
tanie et à perdre connaissance. Pendant trois ans, elle est gravement est l’interprète de cette discussion, il va tout dire en détail aux gens qui sont là
autour, et les gens comprennent. Si l’ongod est furieux et en colère, le chamane
44 D’après Alan Wheeler, travaux non publiés. discute avec lui pour l’apaiser, le calmer. Il lui donne des o!randes de tabac,

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

d’alcool, de nourriture, lui explique ce qu’on veut de lui et pourquoi on l’a Caatan s’est considérablement réduit et leur petit troupeau ne sumrait à
appelé. Alors l’ongod mange ce qu’on lui donne, se réjouit et il fait ce qu’on lui les faire vivre. Le tourisme ou l’aide humanitaire sont en e!et les seuls
demande. Voilà, c’est comme ça ! moyens de survie qu’ils puissent envisager. Enhtuya est plutôt lucide
sur ses activités marchandes et sur le sort inéluctable de sa famille et de
Au milieu des années 1990, alors qu’Enhtuja, son mari et leurs cinq ses semblables, mais n’a d’autre solution pour trouver de l’argent a"n
enfants, vivent dans la taïga, assez loin du lac Hövsgöl, un propriétaire d’envoyer les enfants à l’école et de vivre, tout simplement45. Pendant
de camp touristique vient leur proposer de déménager leur tente et leurs que son mari et leurs enfants sont occupés à seller les rennes pour les
rennes plus près du lac et donc de son camp, de façon à pouvoir, selon lui, touristes, Enhtuja o!re du thé, du fromage et des petits beignets, tout
béné"cier des retombées "nancières du tourisme. La famille n’ayant alors spécialement préparés pour les visiteurs qui ont le sentiment de vivre
aucun revenu monétaire décide de suivre ce conseil et vient s’installer une expérience unique. Aux heures de pointe, autour de midi, le tipi est
non loin de la route touristique qui longe la rive ouest du lac. De nom- bondé de touristes. Forte de son expérience, Enhtuja est aujourd’hui à
breux touristes commencent alors à visiter la région et leur souhait le plus l’aise avec les étrangers et maîtrise parfaitement son rôle. Avec l’aide
cher est de voir des rennes et des « tipis ». Les autres familles caatan étant des guides interprètes, elle répond aux questions, toujours souriante,
éparpillées dans les montagnes plus au nord, il faudrait deux à trois jours s’essayant à quelques plaisanteries et grimaces. En un mot, elle sait les
de voyage à cheval pour les rejoindre. C’est alors que la famille d’Enhtuja divertir. Au "l des années, elle a élaboré un discours bien rodé : elle
devient la famille-caatan-éleveurs-de-rennes-accessible-aux-touristes. Le commence par parler de la misère des Caatan, du manque de revenus,
camp touristique leur établit un contrat et leur donne un salaire mensuel. de la maladie génétique des rennes, des dures conditions de vie dans
Mais Enhtuja ne tarde pas à comprendre qu’il y a beaucoup plus d’argent la taïga en hiver, et termine en leur demandant de l’argent pour les
à gagner et décide de devenir indépendante. Comme de nouveaux camps photos. Elle propose aussi quelques objets d’artisanat sculptés en bois
touristiques s’installent sur les bords du lac, Enhtuja déménage sa tente de renne, des petits pendentifs ou des morceaux de bois peints, des
et ses rennes plus au nord, en amont du dernier campement et s’installe à boîtes en écorce de bouleau, réalisés par son frère et son jeune "ls. Si
son compte. Depuis, tous les tours opérateurs et les guides locaux incluent certains touristes se sentent piégés, d’autres, plus compréhensifs, font
Enhtuja et ses rennes dans leur programme. eux-mêmes des plaisanteries sur la situation.
Pendant la saison touristique, de vingt à trente personnes par jour C’est l’ethnicité et le mode de vie des éleveurs de rennes qui intéressent
visitent son campement par petits groupes. Du touriste en tour organisé les touristes ; peu savent qu’Enhtuja est également chamane et s’ils
au voyageur individuel qui a loué son cheval dans la vallée, tous l’apprennent au détour de la conversation avec leur guide interprète,
viennent vivre « une expérience touristique » (expression empruntée à cela ne fait qu’ajouter une saveur exotique à la rencontre. Par contre,
Mac Cannel 1986). Mac Cannel met l’accent sur le fait qu’un groupe certains visiteurs, tant Mongols qu’étrangers, viennent voir Enhtuja
qui décide de devenir une attraction touristique ne connaît plus une spécialement pour le chamanisme. D’ailleurs, une guide qui parle
évolution naturelle, car il construit une image stéréotypée de lui- couramment le français s’est spécialisée dans le tourisme chamanique
même, renforcée par le commerce (1986). Avec l’intérêt grandissant et vient chaque année avec des groupes de Français désireux d’assister
des Occidentaux pour les Caatan, on se demande en e!et comment ce à un rituel. Elle connaît les jours du calendrier lunaire propices aux
groupe va évoluer. Attirées par le succès de la famille d’Enhtuja, de rituels chamaniques dont dépend l’organisation de ses tours. Les
nouvelles familles Caatan viennent chaque année tenter leur chance sur touristes mongols pro"tent de leurs vacances dans le Hövsgöl pour
les rives du lac pendant la période touristique. Les Caatan (Duha) sont
considérés comme un des peuples les plus isolés dont la culture est en 45 Si certains peuvent être choqués par la situation, ma position d’anthropologue qui
observe et décrit des phénomènes est clairement inscrite dans une démarche positive qui
voie de disparition. Les rennes eux-mêmes sont menacés et deviennent tend à souligner l’intelligence et la faculté d’adaptation au monde moderne de cette mère
une attraction touristique. Le territoire de chasse et de nomadisation des courage.

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obtenir d’Enhtuja une bénédiction, une divination, des conseils sur des La vieille femme est malade, la "lle aînée a du mal à se remettre
choix à faire ou des conlits à résoudre. Ces petites consultations ne d’une opération de l’estomac et les autres enfants ont des problèmes
demandent pas la réalisation d’un rituel complet et se négocient autour d’argent. Elles ont consulté les moines bouddhistes du grand monastère
de conversations privées dans le fond du tipi. d’Ulaanbaatar et l’un d’eux leur a dit que seul un chamane puissant
Mais certains visiteurs viennent de très loin avec des demandes par- pouvait les débarrasser du mauvais sort qui, apparemment, s’abat sur
ticulières. Pendant les mois d’été, « quand les esprits sont disponibles », toute la famille. Il semble donc que la réputation d’Enhtuja n’est pas
Enhtuja chamanise au moins deux fois par semaine. Son mari l’assiste, si mauvaise et qu’en fait, en tant qu’éleveur de rennes vivant loin de
prépare les accessoires chamaniques, les puri"e à l’encens et se tient la capitale dans une région préservée, elle est considérée comme plus
derrière elle pendant le rituel pour l’empêcher de tomber sur le poêle. puissante encore que les chamanes de la ville. Les trois femmes arrivent
Enhtuja appelle les esprits, implore leur pardon et demande les faveurs chargées de cadeaux et de nourriture. Pendant les trois jours qu’elles
que les clients sont venus chercher. Elle désigne alors les clients en les passent auprès d’Enhtuja, les deux "lles cuisinent et nourrissent toute
pointant de son battoir et les appelle par leur signe astrologique. C’est la famille. Si l’on compte les frais de voyage depuis la capitale, plus les
une action divinatoire, qui vient compléter les messages que la chamane cadeaux et la nourriture, tout cela représente une petite fortune pour
délivre au nom des esprits. Le battoir, en forme de cuillère, est sculpté une famille mongole moyenne.
dans un morceau de bois et recouvert, d’un seul côté, de la peau d’une Enhtuja commence le traitement avec une séance de divination par
patte de chèvre. Dans une cavité creusée sur la face sans peau est "xé un les quarante et un cailloux pour identi"er la source de l’infortune. À la
axe en acier sur lequel ont été en"lés neuf anneaux, appelés gonginuur, "n, la chamane obtient un carré dont elle peut lire les lignes verticales,
« sonnailles ». Le battoir joue un rôle important pendant le rituel. Quand horizontales et diagonales. Enhtuja pratique également une autre forme
les esprits sont censés être là, le chamane fait venir au milieu du cercle de divination, par le miroir : le client doit appuyer son majeur au
quelqu’un, qui doit se mettre à genoux, et présenter à deux mains les centre du miroir, et en mentionnant son signe astrologique et en mar-
pans supérieurs de son manteau pour former un réceptacle sur lequel monnant une prière, Enhtuja peut voir son destin à la surface du disque
le chamane lancera son battoir. Cela s’appelle faire le töörög, le destin, de bronze.
le sort. Si le battoir retombe avec la face à anneaux vers le haut, c’est Les clientes préparent les dix portefeuilles ou porte-monnaie des
« bon » ; si c’est la face à fourrure, c’est « mauvais ». La chamane lance le dix membres de la famille, la mère et ses neuf enfants, et dans chacun
battoir trois fois de suite, et chaque fois le public s’écrie en chœur töörög ! d’eux, Enhtuja place un billet de banque de petite valeur, qu’elle plie
« Positif » ou « négatif », « bon » ou « mauvais » sont les réponses aux pro- soigneusement en mettant dans le pli une pincée d’encens en poudre.
blèmes posés par le client mais peuvent être aussi des prédictions pour Les porte-monnaie ainsi préparés sont placés sur l’autel pendant la
l’avenir proche. Si trois lancers successifs sont « bons », il est dit que le cérémonie d’appel d’argent pour toute la famille. Les trois femmes
destin de la personne est clair et dégagé d’obstacles. Si les lancers sont vont dans la forêt prendre trois branches de pin, et, pour remercier
« mauvais », alors le chamane continue à négocier avec les esprits pour la forêt de leur prélèvement, elles nouent des écharpes cérémonielles
demander réparation et faire que les choses s’arrangent. La divination bleues aux trois arbres. Puis, chaque rameau de pin est soigneusement
chamanique, ainsi que le remarque Roberte Hamayon, est un moyen entouré d’une bande de tissu blanc. Ces branches cérémonielles ont
d’action qui consiste à inluer sur l’aléatoire et non à s’en remettre à lui, aussi leur place sur l’autel. La chamane fabrique un support d’entité
autrement dit non pas à « connaître » mais à « faire être », dans l’idée de protectrice avec un morceau de tissu noir, entouré de bandes de tissu
faire devenir favorable le futur (Hamayon 1990 : 599). blanc. Ce paquet informe fait de nœuds de rubans sera ramené chez
Un matin trois femmes arrivent d’Ulaanbaatar, après trois jours de la vieille dame, dans son appartement en ville, et placé sur le côté
voyage en mini-van. La plus âgée, mère de neuf enfants, et deux de droit en haut de la porte d’entrée, pour empêcher tout mauvais sort de
ses "lles, viennent spécialement de la capitale pour consulter Enhtuja. revenir dans son foyer.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

Pendant une pratique confidentielle de divination qu’Enhtuja essentiel, car il permet d’appeler les esprits a"n d’animer ces nombreux
effectue pour les trois femmes, deux Israéliens arrivent avec leur objets, mais il ne saurait sumre pour le bon déroulement de la thérapie.
interprète et demandent à Enhtuja quand aurait lieu le prochain Ainsi, la présence des touristes pendant ledit rituel ne représente un
rituel. Apprenant d’elle qu’un rituel doit avoir lieu le soir même, ils obstacle ni pour les clients ni pour la chamane.
lui demandent s’ils peuvent y assister, avec leur groupe de quatorze En réalité, ce que voient les touristes du chamanisme n’est qu’une
touristes. « Oui, pas de problème ! » répond Enhtuja. Les trois femmes étape du processus, sortie de son contexte social et psychologique.
sont surprises et embarrassées ; la mère ose demander à la chamane si De leur point de vue, ils ont sans doute cru assister à une représen-
ce groupe de touristes ne risque pas de perturber le rituel dans lequel tation folklorique dépourvue de signi"cation. Alors que de l’autre
ses deux "lles et elle mettent tant d’espoir. « Au contraire », la rassure côté, les clients qui sont venus pour résoudre un problème ont vécu le
Enhtuja, les rituels chamaniques doivent se dérouler avec du public ; rituel comme le point culminant du traitement organisé pour eux par
plus il y a de monde, plus les esprits se réjouissent, car les o!randes sont la chamane ; ils en connaissent la portée symbolique et spirituelle.
plus importantes. En e!et, dans la soirée, le groupe de touristes revient, Ainsi, les professionnels du tourisme remplissent leur contrat envers
avec de nombreuses o!randes qu’ils posent sur l’autel et dix dollars leurs clients demandeurs d’exotisme et Enhtuja remplit son contrat
chacun pour assister au rituel. envers ses clients demandeurs de cure chamanique. Loin de nier l’éti-
Comme d’habitude, le rituel commence à 23 heures, à l’apparition quette de chamane-à-touristes que certains lui ont donnée, Enhtuja
des premières étoiles dans le ciel. La vieille dame est installée sur une joue sur les deux tableaux et retire de l’argent et du prestige des
chaise au centre des activités rituelles et les touristes s’asseyent par deux côtés. Pour les Mongols qui viennent la consulter, son succès en
terre tout autour. Enhtuja commence à jouer du tambour ; les franges de a!aires, sa personnalité charismatique et le respect qu’elle reçoit de
son lourd costume se mettent à tournoyer dans la fumée et le rougeoie- si nombreux visiteurs étrangers ne font qu’accroître son prestige de
ment des branches d’encens en train de brûler… Chacun des quatorze chamane. En fait, son don de la « performance » au sens anglais du
touristes possédant au moins un appareil photo et parfois une caméra terme et son charisme, qui la rendent si attrayante pour les touristes,
vidéo en plus, les lashs crépitent de toutes parts. sont aussi des éléments inluents dans la croyance que l’on a en elle
Comment un tel rituel chamanique doit-il être considéré, quand une en tant que chamane emcace.
thérapie devient une attraction touristique ? Comment Enhtuja s’y re- De l’autre côté, les professionnels du tourisme, eux, sont satisfaits de
trouve-t-elle entre ses clients à soigner et le spectacle qu’elle donne à des la prestation qu’ils peuvent o!rir à leurs clients, et sont prêts à payer de
touristes qui ont payé le droit d’utiliser allègrement leurs lashs ? En fait, plus en plus cher pour entretenir la chamane et la maintenir au même
entre pratique rituelle et représentation touristique, Enhtuja accomplit endroit, a"n de garantir leur programme touristique et d’être sûrs de la
sa tâche avec succès. Tout le monde est satisfait, les esprits aussi dit-elle. retrouver quand ils reviendront avec de nouveaux touristes. Les cadeaux
Après le rituel, les touristes regagnent leur camp, sans aucun échange ni et l’argent apportés par les touristes ont considérablement amélioré la
avec la chamane, ni avec les autres Mongols présents. Le matin suivant, vie et les habitudes des membres de la famille. Même les voisins et les
les trois femmes grimpent au sommet de la colline pour planter leurs cousins éloignés tirent pro"t de la situation en s’improvisant guides
branches cérémonielles, qu’elles orientent dans la direction d’Ulaan- touristiques pendant l’été : ils louent leurs chevaux et accompagnent
baatar, d’où est censé venir le sort qui touche leur famille. La thérapie les touristes dans la montagne ou sur les rives du lac. À plusieurs kilo-
familiale n’a donc pas été limitée au rituel d’appel des esprits, mais a mètres au sud, à la pointe du lac, dans le village de Hatgal où passe la
consisté en une série d’actes rituels et en de nombreuses conversations route venant de la capitale, la famille possède aussi une petite maison
avec la chamane. Il y a eu d’abord la divination, puis la fabrication avec un enclos non loin de l’école. La "lle aînée d’Enhtuja, Tamali, et
d’objets chamaniques comme les porte-monnaie, les branches de pin, les son mari (darhad) s’y installent en septembre pour s’occuper de sa plus
supports d’esprits faits de rubans et de nœuds. Le rituel en lui-même est jeune sœur et de ses deux "lles qui vont à l’école. Les cartables, les

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

vêtements neufs ainsi que les fournitures scolaires ont été apportés par À la fois chamane, éleveur de rennes et vivant sous un tipi, elle possède
des visiteurs étrangers et des guides touristiques. L’espoir est placé dans trois caractéristiques majeures de cette région isolée. Ces caractéristiques,
les "llettes qui vont à l’école et Enhtuja souhaite qu’elles ne restent pas que les autres Mongols tiennent pour les plus arriérées, mais en même
« des "lles de la campagne » comme elle, car « les conditions de vie y sont temps pour les plus traditionnelles, Enhtuja a su les transformer à son
trop dures », dit-elle. Enhtuja n’est pas nostalgique de la tradition, au avantage et tirer pro"t de la situation.
contraire elle souhaite de tout son cœur que ses jeunes enfants et petits En été 2006, comme on pouvait le pressentir, d’autres familles sont
enfants puissent faire des études et vivre en ville. venues s’installer directement sur les rives du lac avec leurs rennes pour
Au fil des années, Enhtuja s’est retrouvée au centre d’un réseau la saison touristique46. Enhtuja a gagné beaucoup d’argent mais le vent
économique qui s’est créé autour d’elle, de son propre personnage de tourne et la concurrence devient âpre. Sa famille a acheté une jeep, un
chamane et de ses rennes. Son business pro"te à une vingtaine de locaux, panneau solaire, une télévision, si bien que son image ne correspond
sans compter les professionnels du tourisme. De la taïga aux rives du lac plus tout à fait à ce que les touristes attendent d’elle. Il faut maintenant
et maintenant jusqu’au village, Enhtuja et sa famille ont préparé le terrain à Enhtuja et aux siens trouver un équilibre entre leur développement
de leur élévation sociale et économique. Ils ont marqué leur territoire sur économique et matériel et l’image qu’ils doivent renvoyer aux touristes,
la route touristique et y occupent désormais des points stratégiques. Les d’éleveurs de rennes démunis vivant dans des conditions dimciles. Les
jalousies du voisinage se font ressentir et Enhtuja doit partager un peu enfants déjà ne veulent plus vivre sous les tipis, préférant la yourte avec
de son succès si elle veut calmer les tensions autour d’elle. Il n’est pas téléviseur et électricité, et troquent l’habit traditionnel, le deel, contre
rare de voir des voisins venir lui demander un prêt ou un don (ce qui en jeans, tee-shirt et chaussures de sport à la mode. Tout ce qu’ils peuvent
fait revient pratiquement au même), ou de voir des jeunes gens déjà bien aujourd’hui acheter avec l’argent des touristes contribue à les éloigner
alcoolisés venir quémander une des bouteilles de vodka qu’Enhtuja reçoit de leur mode de vie traditionnel, cela même que les touristes sont venus
en o!randes pour ses cures chamaniques. Elle raconte souvent comment chercher.
elle doit cacher les bouteilles et mentir en disant qu’elle n’en a pas, mais
même son mari la harcèle pour savoir où elle les cache. D’autres restent
couchés, ivres morts, devant la porte de son tipi, en suppliant qu’elle les Essai d’analyse en guise de conclusion
abreuve. L’argent et les cadeaux qu’elle reçoit sont « réinjectés » dans le
réseau : elle sert de banque pour son entourage, elle réinvestit l’argent Les portraits présentés ici proposent divers aspects du phénomène de
en achetant de nouveaux chevaux qui pourront être loués en été aux « renouveau du chamanisme » qui s’exprime dans di!érents lieux, sous
touristes ou de nouveaux animaux pour agrandir son cheptel, et répartit di!érentes modalités d’expression et avec di!érents modes d’utilisation
l’argent et les cadeaux parmi les membres de la famille. des pratiques et croyances. Chaque chamane en lui-même représente un
L’administration du parc national, qui désormais n’a plus aucun point d’ancrage de la tradition, point mobile et en relation avec les autres.
contrôle sur cette famille, préfèrerait la renvoyer dans le nord de la Les réseaux qu’ils forment entre eux et ceux qui gravitent autour d’eux
taïga, là où vivent les autres Caatan. Ils avancent comme argument que donnent une image plus globale du phénomène. Ces récits de vie révèlent
les rennes causent des dommages aux jeunes arbres dans la région du aussi des aspects de la société mongole ; ils sont riches en informations
lac et que de toute manière le climat plus doux de la vallée est mauvais factuelles – un tel a dit ceci, tel autre a fait cela – mais celles-ci ne sont
pour leur santé. Chaque année, les gardes du parc se font plus agressifs pas des données objectives, puisqu’elles sont issues de la construction
et menacent d’expulser la famille et ses rennes. Néanmoins, Enhtuja, que le locuteur fait de sa propre vie et, dans un deuxième temps, elles
soutenue par l’industrie du tourisme, a l’intention de rester dans cette sont sélectionnées et réorganisées par le chercheur. Cependant, si l’on
région le plus longtemps possible. Elle a réussi à s’adapter au marché
libéral, en utilisant son patrimoine culturel, d’ordinaire jugé archaïque. 46 Cf le documentaire « Shaman Tour » (Merli, 2009).

110 111
DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

prend en compte les logiques qui sous-tendent l’interaction observée, moderne se fait par la mise en place d’une véritable stratégie marketing
les enchaînements de situations et d’actions, on se rapproche d’un objet (comme le montre l’exemple de Bujan) ou par la prise en compte de la
social « objectif ». Les récits de vie permettent de remonter du particulier demande touristique pour développer les activités chamaniques (comme
au général grâce à la découverte de récurrences d’un parcours de vie à le montre celui d’Enhtuja). Mais si tous ces chamanes mongols ont des
un autre et à la mise en concepts et en hypothèses de ces récurrences démarches personnelles, tous ont aussi plus ou moins, dans le contexte
(Bertaux 2003[1997] : 21). C’est en confrontant ces témoignages actuel, le projet de défendre et de revendiquer le local pour accéder
singuliers que l’on peut accéder à une représentation des composantes au global. Ils revendiquent un ancrage et une identité culturelle forte-
collectives de la situation. Ce qui est remarquable dans ces histoires ment marqués localement pour constituer la base solide sur laquelle
relativement contemporaines – l’écart d’âge entre le plus vieux et le construire une légitimité de chamane « authentique » possesseur d’une
plus jeune est d’une cinquantaine d’années – est leur commune toile culture, voire d’un héritage, permettant d’accéder à une reconnais-
de fond historique, qui replace les parcours personnels dans la grande sance universelle, internationale.
Histoire. Tous les chamanes rencontrés sont marqués, de manière plus Chacun, à travers le récit de ses expériences et de son existence,
ou moins explicite, par les répressions antireligieuses qui ont connu leur cherche à amrmer sa particularité pour légitimer sa qualité de chamane.
apogée avec les grandes purges de la "n des années 1930. Le régime Cette légitimation sur fond de singularité passe par le récit des événements
communiste a entraîné une rupture dans les lignées chamaniques ; la extraordinaires dont ils ont été les protagonistes. Liliane Kuczynski, dans
transmission du don chamanique, de la racine udam a été interrompue. son étude sur les marabouts à Paris, remarque comment ses informateurs
Cela inlue directement soit sur la vie du néophyte (Tömör ne pouvant sont « tentés parfois de lisser leur image pour la conformer à un idéal
devenir chamane, devient artiste) soit sur la vie de la famille avec des quasi hagiographique » (Kuczynski 2002 : 6). Ici aussi, les chamanes
répercussions jusqu’à nos jours (la famille de Tuggi connaît plusieurs construisent leur biographie comme un discours stéréotypé donnant les
décès jusqu’à ce qu’en"n Tuggi devienne chamane). Ceux qui n’ont éléments justi"catifs de leur fonction et de leur situation sociale actuelle.
pas été marqués directement par le régime parce qu’ils n’étaient pas C’est ce phénomène de reconstruction a posteriori d’une cohérence, de
nés ou étaient très jeunes, en ont quand même vécu les répercussions « lissage » de la trajectoire biographique que Bertaux appelle « idéologie
indirectement dans leur famille du fait qu’ils sont eux-mêmes devenus biographique » (Bertaux 1976) et Bourdieu « illusion biographique »
chamanes. En e!et, ils ont subi l’appel des ancêtres de manière décalée (Bourdieu 1986). Chaque chamane va chercher dans ses souvenirs
et soudaine ; ils ne s’y attendaient pas et n’avaient pas reçu de culture d’enfance les signes avant-coureurs de son don chamanique. Plus tard,
appropriée qui les y aurait préparés. Tous sont marqués par une rupture d’autres événements vont venir con"rmer l’appel des esprits, puis ce
dans la tradition. De même, le changement de régime, amorçant les sera la maladie ou le malheur familial, construits comme preuve de leur
libertés de culte et d’expression, marque un tournant dans leur vie. Ils singularité. Le sentiment d’être di!érent des autres se retrouve chez tous
peuvent alors émerger en tant que chamanes s’ils l’étaient déjà plus les chamanes ; c’est même leur point commun principal. Ils ont tous été
ou moins mais de façon cachée, ou ils peuvent le devenir si les signes victimes de grandes sou!rances, de grands malheurs, d’accidents, de
culturels et héréditaires con"rment leur don. C’est le premier indice maladies, de décès de personnes proches… Les épreuves par lesquelles ils
général que nous o!rent ces récits de vie : le chamanisme d’aujourd’hui sont passés et le fait qu’ils en aient réchappé constituent en quelque sorte
est marqué par une discontinuité dans le temps et les pratiques, par une le processus qui les a fait émerger en tant que chamanes. Leur malheur est
rupture dans le processus de transmission des savoirs. hors norme : leur habilité à être chamane et leur pouvoir de négociation
On peut également observer la transformation d’un chamanisme avec les esprits seront en proportion. S’ils ont survécu au malheur et
isolé, caché, voire éradiqué pendant la période communiste en un à la maladie, ils peuvent a!ronter les esprits. Leur vie transgresse la
« nouveau » chamanisme qui s’organise, s’institutionnalise, s’étale normalité par le malheur « anormal » dont ils ont été les victimes et par
dans la presse et s’adapte au monde moderne. L’adaptation au monde les visions, sensations, prédictions et les incidents paranormaux qui ont

112 113
DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANES

marqué leur vie de pré-chamane. Roberte Hamayon commente la notion "nalement pas une. Puis, après quelque temps de pratique auprès d’un
d’ « émergence » en ces termes : chamane, où l’apprenti est dit « apprendre des esprits » ce qu’il doit faire
et savoir, un premier rituel d’investiture est célébré. À cette occasion, le
On en vient à se demander si ce n’est pas par dé"nition que l’émergence résulte nouveau chamane, équipé de son tambour et de son costume, fait ses
d’un écart par rapport à une norme, lequel peut être positif ou négatif : l’indi- preuves. Il doit démontrer sa maîtrise des esprits, en les appelant de façon
vidu qui émerge serait alors nécessairement un être d’exception, en bien ou autonome, en jouant lui-même du tambour, et en rendant perceptible
en mal, par le haut ou par le bas, valorisé ou exclu, héroïque ou marginal. qu’il est capable de « partir » avec eux et de revenir par lui-même. Cette
Ceci impliquerait que quiconque observe la norme en question ne puisse être démonstration est aussi vue comme le moment où publiquement, devant
un individu qui émerge, et que réciproquement l’acquisition d’une dimension les esprits et les humains, il accepte de perpétuer la lignée chamanique et
personnelle exige la transgression. (Hamayon 1989 : 7). assume sa vocation de chamane. Sa formation auprès du maître chamane
consiste à préparer ses objets chamaniques et à apprendre les paroles
Il semble approprié de désigner ces parcours individuels en termes d’invocation pour appeler les esprits et communiquer avec eux. Tous disent
d’« émergence », ne serait-ce que parce que les Mongols eux-mêmes que la partie principale de l’initiation47 vient de ce contact avec les esprits,
disent : « un nouveau chamane est sorti », du verbe garah: sortir, de leur « descente » buult, qui permet de « faire entrer les ongod », d’être
apparaître, émerger, et ensuite parce que leur vie entière n’est que ongodtoj « avec le ou les ongod ». C’est donc bien cette situation et sa maîtrise
transgression de la normalité, leur malheur, leurs visions, le monde qui font du néophyte un chamane. Ce qui importe est la communication
auquel ils s’adressent… Ils ont aussi la réputation d’avoir un charisme directe, car même si les chamanes disent visiter les esprits aussi bien que
développé, une force particulière, des goûts prononcés pour les plaisirs les recevoir, les questions « techniques » à l’origine des débats, aujourd’hui
de la vie, l’alcool et les relations amoureuses. Sortant de la norme, ils dépassés, sur la distinction entre chamanisme et possession ne semblent
rétablissent une tradition longtemps interdite et pratiquement oubliée et pas les intéresser. Tömör, le chamane d’Ulaanbaatar, dit que ses esprits
se construisent en tant que personnages marginaux, mais salutaires et s’incarnent en lui au cours du chant d’appel et qu’ensuite ce sont eux qui
béné"ques pour la communauté. parlent par sa bouche. Tous ses actes et paroles ne lui sont plus attribués,
Quelques règles peuvent se dessiner dans les parcours de vie présentés. mais sont considérés comme relevant de la volonté des esprits. Bujan
La première est la prise de conscience, vers l’âge de cinq ou six ans, des parle de montagnes et d’obstacles sur sa route, mais en même temps elle
premières manifestations du don qui prend la forme de prédictions ; dit accueillir et recevoir les esprits chez elle. Quant à l’âge des troubles de
celles-ci sont alors partagées avec l’entourage proche : « Je disais à ma l’appel chamanique, les cas de Balžir qui devint chamane à trente-huit ans
mère que… et ça arrivait ». Vient ensuite, vers l’adolescence ou plus ou de Žansan, à presque soixante ans, deux exemples de « chamanes sur le
tard, une « grosse maladie », qui dure deux à trois ans et occasionne une tard », empêchent de tirer des conclusions trop hâtives quant à un possible
consultation chez un chamane (ou un moine) ; celui-ci identi"e la mala- schéma modélisant les parcours chamaniques (Cf. Basilov 1997 : 6).
die ou le malheur en général comme étant l’appel d’ancêtres chamanes Dans le contexte urbain moderne qui nous intéresse plus
désignant l’individu pour perpétuer la lignée chamanique. Badamhatan particulièrement ici, la professionnalisation du chamane, les articles à
parle de « maladie chamanique » (« confusion mentale, évanouissements, son sujet dans la presse, son rattachement à une association, la volonté
errances hagardes, rêves peuplés de visions étranges ») signalant l’appel de trouver un local pour ouvrir un centre, le côté administratif à mettre
des ancêtres et la vocation du malade à devenir chamane (Badamhatan en place et l’aspect d’institutionnalisation de la fonction de chamane
1986 : 186).
Presque toujours le chamane annonciateur n’est pas le chamane 47 Badamhatan, pourtant lui-même mongol, note : « Au cours de nos enquêtes, nous avons
cherché à savoir, sans succès, en quoi consistait précisément cet enseignement ; ce silence
initiateur. Le néophyte doit alors trouver un chamane pour le prendre tient-il vraiment à l’absence de toute science qu’on enseignerait, ou bien plutôt à une volonté
en initiation et lui permettre ainsi de guérir de cette maladie qui n’en est de garder les secrets d’un chamanisme hérité de longue date ? » (Badamhatan 1986 : 186).

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE

constituent des nouveautés par rapport au chamanisme « traditionnel ».


Les chamanes d’aujourd’hui doivent « s’installer » comme pour une
profession libérale dans un marché libéral, où ils doivent jouer le jeu
de l’o!re et de la demande, et assumer la concurrence. Il est intéressant
de voir comment les chamanes sont socialisés dans ce phénomène de
renouveau du chamanisme, comment ils réagissent entre eux et avec
le monde autour d’eux. Nous avons vu dans les portraits que, même
habitant à des centaines de kilomètres les uns des autres, les chamanes
sont interconnectés. C’est aussi cela, la mondialisation : les chamanes
ne sont plus isolés dans leur forêt, rattachés à un seul clan, à une seule
montagne, mais communiquent, voyagent, participent à des conférences-
festivals, ont des téléphones portables, des adresses e-mail, et même des
sites sur Internet. Les problèmes économiques poussent les chamanes des
campagnes à venir à Ulaanbaatar. Ils espèrent trouver plus de clients
à la capitale mais souhaitent également devenir « chamane omciel »
en s’inscrivant dans un centre chamanique duquel ils reçoivent un
certi"cat dûment tamponné. Les chamanes ne sont plus des personnages
marginalisés, développant leurs talents chacun de leur côté, mais ils se
rencontrent, discutent, échangent… Quelles que soient leurs traditions
ethniques, qu’ils soient bouriates, halh, darhad, duha ou urianhaj, quel
que soit le chamanisme qu’ils renouvellent ou réinventent, ils sont en
relation entre eux et avec le monde. Ils participent tous, à leur manière,
à ce phénomène de renouveau du chamanisme dans un contexte
postcommuniste marqué par le chaos et la misère.
Le fait de raconter leur histoire est pour moi la meilleure manière de
donner le ton et la couleur qui restituent ce contexte particulier que je
quali"e de post-exotique, terme emprunté au mouvement littéraire créé
par Antoine Volodine48. Il appelle post-exotisme ce qui est au-delà du
post-soviétisme, quand tout est dépassé, quand il n’y a plus de moderne
et de traditionnel, quand l’exotisme a depuis longtemps été industrialisé,
quand le réel rejoint la "ction, le sordide, la poésie ; quand le surréalisme
devient du quotidien.

48 Antoine Volodine est l’auteur de nombreux livres dont Le Post-exotisme en dix leçons,
leçon onze (1998) et Des Anges mineurs (1999).

116
Deuxième Partie

Histoires de chamanismes
De la cure privée et du rite pour soi

Le chamanisme mongol est un système de croyances et de pratiques


qui consiste, de manière assez pragmatique, à négocier sa chance et sa
bonne fortune avec des entités spirituelles et à rétablir une harmonie
lorsqu’un déséquilibre apparaît, et ceci grâce à l’intervention d’un cha-
mane. Le fonctionnement de ce système implique des conceptions parti-
culières quant à la nature d’entités spirituelles extérieures à l’individu qui
ont le pouvoir d’agir sur lui de manière positive ou négative ; il implique
aussi que l’individu soit lui-même porteur de principes qui sont modi"a-
bles et inluençables par ces entités. Que le chamane soit capable d’avoir
une quelconque inluence sur la vie de ses clients suppose que l’individu
partage le même cadre conceptuel et le même ensemble de représenta-
tions. Essayer de comprendre comment et pourquoi le mal se manifeste
et comment le chamane y répond nous éclaire sur les représentations
cosmologiques et symboliques qui rendent possible son intervention.
Il n’est pas étonnant qu’après des décennies de communisme pendant
lesquelles les croyances populaires ont été quali"ées de superstitions
archaïques, les Mongols, tout en ressentant un besoin de chamanes et
de rituels, n’aient qu’une idée très vague de ce qu’est le chamanisme.
Leur conception des esprits, leurs représentations des relations avec eux
DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

se construisent au "l des entretiens avec les chamanes et avec ce qu’ils L’astrologie occupe une place primordiale dans le chamanisme
peuvent lire dans la presse ou ailleurs. Le renouveau du chamanisme « jaune » de Tömör et de ses deux élèves Tuggi et Bujan, forme syn-
en milieu urbain est motivé par la volonté de la plupart des Mongols crétique qui semble avoir totalement adopté l’astrologie bouddhique.
de renouer avec la culture populaire et les croyances ancestrales pour Dans les monastères, elle est en principe réservée aux seuls zurhajč,
faire face aux problèmes de la vie quotidienne et au mal-être en général, astrologues bouddhiques qui élaborent les calendriers (almanachs) et
exacerbé par la crise de transition vers le capitalisme. Nous verrons calculent les dates propices des rituels. Le manuel mongol d’astrologie
d’abord comment se déroulent les consultations chez le chamane, quels du xixe siècle acquis par le père Antoine Mostaert en 1918 chez les
sont les maux à traiter et les réponses apportées par celui-ci. De ce Mongols Ordos de Mongolie Intérieure ressemble fortement (dans le
chamanisme très urbain et tourné vers l’individu, nous passerons fond, mais pas dans la forme) aux almanach-calendriers édités ces der-
ensuite à un chamanisme plus collectif, inscrit dans le territoire, qui nières années en Mongolie. Il donne des exemples de mesures de pré-
nous mènera à aborder les notions d’esprits des montagnes et des rivières. vention et de réparation déterminées par l’astrologie (Mostaert 1969).
Mais il importe de présenter au préalable un autre cadre conceptuel Les almanachs sont de véritables manuels pour la vie de tous
important de la culture mongole, qui se trouve en toile de fond de tous les jours, ils prédisent, préviennent, en annonçant jour par jour ce
les rituels chamaniques : l’astrologie. qui peut arriver mais aussi ce qu’il ne faut pas faire a"n d’éviter le
malheur. Les Mongols consultent régulièrement les lamas astrologues
dans les monastères pour tous les problèmes de la vie courante et
en particulier pour les décès. Ceux-ci leur indiqueront quels sont les
rituels à e!ectuer, les prières (sudar) à lire, les o!randes à présenter,
la direction dans laquelle on doit sortir le corps du défunt a"n que
Chapitre 6 – Inscrire l’individu dans le temps son âme voyage le mieux possible vers l’autre monde, vers une
nouvelle réincarnation, de préférence meilleure que la précédente. Les
médecins du monastère sont également formés à l’astrologie à laquelle
ils recourent pour trouver le moment le plus propice à la préparation
des potions médicinales et à l’administration de ces remèdes aux
patients (Mostaert 1969).
L’astrologie organise le temps, les cycles de la vie et des saisons. Elle
Le temps ordonné prévoit la possibilité que se produise tel ou tel événement suivant la
conjoncture de ces cycles, mais « il n’existe aucune fatalité dans cette
L’astrologie a une importance frappante dans la vie quotidienne mon- loi de causalité » et prédire un événement consiste en réalité à prendre
gole et dans de nombreuses activités magico-religieuses. Les clients eux- conscience des énergies causales susceptibles de provoquer cet événement
mêmes sont demandeurs d’astrologie et ceci, dans le cadre même des (Cornu 1999 : 60). Il n’est encore que potentiel et son déroulement peut
rituels, divinatoires ou autres, qu’accomplit un chamane. L’astrologie être modi"é. D’où l’importance des rituels de « réparation ». Les lamas
met en place une cosmologie cyclique dans laquelle l’individu est en et les chamanes « réparent » par des rituels appropriés les conditions et
interrelation avec d’autres éléments, entités et forces. Elle replace l’in- les circonstances d’apparition du malheur. Ils empêchent la réunion des
dividu et ses actions dans un univers temporel préalablement découpé, causes qui mènerait inéluctablement à un déroulement malheureux ; ou,
ordonné, organisé en cycles, années, journées et tranches horaires. Elle après coup, si le malheur est déjà survenu, ils rétablissent les conditions
intervient dans les pratiques qui jalonnent la vie des Mongols, de la cosmologiques et existentielles nécessaires pour « e!acer » le malheur et
naissance, voire de la conception, à la mort. éviter son développement.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

L’année de naissance dé"nit le signe de l’individu. Chaque signe mois de naissance, ce qui rend confus certains calculs. Prenons un
est associé à une direction, à un élément, à des jours spéciaux du exemple : quelqu’un qui est né le 22 novembre 1990 aurait pour nous,
calendrier, à une divinité bouddhique protectrice, à un chi!re et à Occidentaux, neuf ans en février 2000, et n’aurait dix ans qu’en novembre
une couleur, qui constituent, pour l’individu, des attributs personnels 2000. Pour les Mongols, cet enfant aurait déjà onze ans en février 2000
soumis au rythme des cycles, des années, des jours, des heures. C’est car il passerait déjà dans sa onzième année de conception. Nous verrons
par ces attributs que Caroline Humphrey dé"nit l’individu en termes comment Tömör s’est rendu maître dans l’ambiguïté astrologique, dérou-
de « personne cosmique » (Humphrey 2002 : 75). Ces attributs entraî- tant plus d’un de ses clients.
nent des compatibilités ou des incompatibilités entre les individus ; La dé"nition de la « personne cosmique » par l’année, le mois, le
ils jouent un rôle et seront donc déterminants en matière de relations, jour et l’heure de sa naissance est complétée par celle de son menge.
qu’il s’agisse de relations à autrui ou aux objets, aux espaces ou aux Chaque individu est marqué par un menge, dans lequel il « siège » dès
lieux. Ils régulent la façon d’« être en ce monde » depuis la naissance1. sa naissance (menge golloh : être au centre de, être assis dans…). Menge
Les signes astrologiques entretiennent des relations entre eux et in- veut dire couramment « tache, marque », mais aussi « grain de beauté,
terviennent dans les relations entre les individus porteurs de ces signes. taches de rousseurs, tache de naissance ». Les menge sont des marques
Chaque individu est inscrit dans l’espace-temps avec des attributs de distinctives. Le signe astrologique d’un individu est accompagné
naissance qui sont orientés. Dans sa vie quotidienne, il est en perma- d’un chi!re et d’une couleur qui deviennent son menge, sa marque
nence confronté à d’autres personnes et à d’autres objets qui intera- personnelle : quatre-vert, huit-blanc… qui est associée à une divinité
gissent avec lui positivement, négativement ou de manière neutre. Ainsi, bouddhique particulière et à une direction. L’ensemble de ses attributs
quand « le signe entre dans son année », c’est-à-dire douze, vingt-quatre, astrologiques est appelé le siège (suudal). Il représente une conjoncture
trente-six, quarante-huit ans après la naissance, des obstacles sont à cosmologique dans laquelle l’individu est « assis » pour la durée de cette
prévoir. Le passage d’une année à l’autre au mois de février, lors du vie. Dans les rituels, l’orientation est aussi très importante. Les actions
Cagaan Sar, « Mois Blanc » qui correspond à notre Nouvel An, est, quel magico-religieuses se font dans une direction particulière, indiquée
que soit le signe de naissance de la personne, marqué par des rites par le chamane, tenant compte des compatibilités et incompatibilités
individuels, car même les années favorables comportent des périodes entre signes et individus, notamment pour les mariages, dans les
dimciles, et l’on n’est jamais assez prévoyant. Depuis quelques années, relations de parents à enfants et dans les relations professionnelles.
des articles dans les journaux et même des journaux spécialisés parais- Chez les Darhad bouddhistes, par exemple, la mortalité infantile peut
sent à cette période pour expliquer signe par signe quels sont les rites à être imputée à l’incompatibilité astrologique entre les deux parents
observer. C’est aussi l’occasion d’aller chez le chamane et au monastère (Lacaze 2000 : 167). Chez les Darhad, encore, le jour du mariage, le
où l’on demande « le rituel de réparation de l’année », žilijn zasal. Dans marié se rend chez la mariée avec ses parents. Ils sont accompagnés
la tradition mongole, le nouveau-né est considéré comme ayant déjà d’un cheval harnaché destiné à la future mariée qui doit être menée
un an au premier jour de l’année, et le changement d’année entraîne par une personne non apparentée du même signe astrologique qu’elle
le changement d’âge pour tout le monde, sans prendre en compte le (Badamhatan 1986 : 129). En cas d’adoption, phénomène autrefois très
répandu, la personne qui voulait adopter allait chercher l’enfant avec
1 Rappelons que les douze signes astrologiques (Souris, Bœuf, Tigre, Lièvre, Dragon, Serpent, une personne du même signe astrologique que cet enfant (Badamhatan
Cheval, Mouton, Singe, Oiseau [Coq], Chien et Cochon) déterminent des cycles de douze ans, 1986 : 139).
qui, combinés aux cinq éléments (Bois, Feu, Terre, Métal et Eau), établissent des cycles de
soixante ans. Les actions des humains sont sous l’inluence des planètes et de nombreuses De nombreuses histoires relatent l’importance du signe astrologique
constellations ; suivant leur position dans le ciel, les astrologues déterminent les actions à dans les rites de la vie et des funérailles. Rappelons que, lors de l’inves-
accomplir ou à éviter. Les heures de la journée, les jours, les mois sont marqués par les douze
signes et les cinq éléments, faisant de chaque moment un espace-temps cosmologique avec
titure de la chamane Bujan, il avait fallu au dernier moment trouver
des attributs astrologiques propres. un homme né l’année du Tigre, seul habilité à sacri"er le mouton, sous

122 123
DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

peine de compromettre la réussite du rituel. Chez les Caatan, lors de Le calendrier


la fabrication des objets chamaniques d’un nouveau chamane, les bois
du cadre du tambour en mélèze doivent être fournis par quelqu’un né Le calendrier a aussi ses attributs astrologiques. Il y a des jours
dans une année de « protection » par rapport à l’année de naissance du « noirs », néfastes, et des jours propices établis par les astrologues ; ils
futur chamane (Badamhatan 1987 : 122). Lors des rituels, les chamanes sont les mêmes pour tous, indépendamment des signes individuels ; ils
appellent les participants non par leur prénom mais par leur signe astro- régulent les activités de la communauté car ils les concernent toutes :
logique. Ils font de même dans les chants par lesquels ils transmettent se marier, voyager, construire une maison, déménager, donner un nom,
aux clients les messages des esprits. Quand un chamane demande aux faire du commerce, célébrer une fête, recourir à des soins médicaux, se
esprits d’intervenir pour telle ou telle personne, il dit : « Protégez cette faire couper les cheveux, organiser des funérailles, etc. (Cornu 1999 :
femme Chien ! ». Comme si dans la communication privilégiée du cha- 261-270). Les chamanes utilisent les almanachs à des "ns divinatoires
mane avec ses esprits, l’identité astrologique de la personne à traiter mais aussi pour trouver les « bons jours » (sajn ödör) de rituels.
prévalait sur son identité civile ou sociale. Munis de leur petit calendrier jaune, édité chaque année par le mo-
Ainsi, dans le chamanisme mongol, l’astrologie joue un rôle essentiel. nastère bouddhique, les chamanes établissent les jours de « disponibi-
La première chose qu’un chamane demande à son nouveau client est son lité » des esprits ; ils ne sauraient organiser une cérémonie importante
signe astrologique, pour juger de la compatibilité avec son propre signe, sans s’assurer du jour favorable dans l’almanach. Il existe des jours
et pour dé"nir de façon appropriée les directions et les éléments des « noirs », « modérément noirs », « grandement noirs », des « jours ouverts »,
rituels à accomplir. Sans avoir jamais vu son client auparavant, le cha- etc. Un manuel d’astrologie dit qu’en ces « jours ouverts », la moindre
mane pourra déjà le situer dans un ordre cosmologique et le conseiller libation de thé au lait fera plus d’e!et, c’est-à-dire qu’elle réjouira les
pour son présent et son avenir d’après son signe astrologique et la lecture burhan (divinités) et les esprits mieux que ne le ferait l’o!rande d’un
de l’almanach. mouton blanc un autre jour : « ils n’y feraient pas attention » (Mostaert
L’individu navigue dans les mailles de ce "let complexe, sorte de 1969 : 24). La date parfois importe plus que l’action : qu’avec la meilleure
carcan dans lequel il doit négocier au mieux ses actions dans le temps et volonté, l’on entreprenne une activité ou organise une cérémonie, si le
ses relations avec les autres, porteurs d’autres attributs. Par extension, jour n’est pas favorable, le résultat sera un échec. Ces dates régulent de
les objets aussi ont des « sièges », c’est-à-dire qu’ils sont dé"nis par un façon rigoureuse les activités chamaniques. Dans la pratique, les cha-
des cinq éléments. Par exemple, une voiture est « métal » et peut nuire manes diront que les jours pairs du calendrier lunaire sont néfastes et
à une personne qui doit éviter cet élément-là. Une forêt est « bois » et il que les jours impairs sont favorables à la communication avec les esprits.
peut être déconseillé à certaines personnes de s’y promener ou d’aller D’autres jours peuvent être calculés suivant la combinaison planète/signe
couper du bois. Une rivière est « eau », un couteau est « métal », la terre astrologique du jour. Ces combinaisons permettent de calculer les jours
est « terre », etc. Le menge d’une personne étant associé à une couleur, de « combustion » où les activités liées à l’argent sont néfastes et où tout
il faut prendre en compte la couleur des objets et des vêtements avec risque de « partir en fumée ». Quand les a!aires ne marchent pas bien,
lesquels cette personne sera en contact. Sans même encore aborder les on dit en mongol que l’on « s’est brûlé ». Tömör réprimande les jeunes
entités spirituelles qui elles aussi peuplent ce monde, l’individu est en qui utilisent cette expression sans discernement : son emploi à tout bout
interaction permanente avec ce qui l’entoure ; comme dans une spirale, de champ risque de leur apporter véritablement du malheur un jour de
il est inluencé par le système temporel dans lequel il évolue et où le « combustion ».
calendrier astrologique lui permet d’avoir des repères. Plus qu’un simple cadre temporel, le calendrier fait partie intégrante
du système, il ne permet pas seulement de se repérer dans le temps, il a
une véritable action « magique » sur les activités et sur les gens. Au mar-
ché, par exemple, on entendra les vendeurs dire que ce n’est pas leur bon

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

jour pour gagner de l’argent et que ce n’est même pas la peine qu’ils se
lèvent pour aborder le client. En revanche, si le jour est « ouvert », on les
verra brûler de l’encens sur leur stand ou autour de leur camion, car la
moindre petite o!rande aux esprits est censée alors assurer du succès à
leur commerce.
Le calendrier se présente sous la forme d’un petit livret qui peut Chapitre 7 – Réparer le mal
facilement se mettre dans la poche et se consulter à tout moment de
la journée. Mais sa lecture demande quelques connaissances et son
interprétation est l’objet de longues discussions. Alors qu’il est aisé d’en
acheter un au monastère et de le consulter chez soi, les gens préfèrent
souvent venir voir Tömör ou les lamas pour être sûrs de ne pas faire
de contresens à sa lecture. L’astrologie permet de se prémunir, par des
rites de propitiation, de puri"cation et autres, contre des conjonctures Les réparations
défavorables, susceptibles d’apporter du malheur. Prévoir, c’est déjà
guérir ! Penser connaître les événements futurs, c’est déjà modi"er le Les actions rituelles qui visent à rétablir l’ordre cosmique ou à
destin, le remettre dans la bonne voie. Il n’est pas étonnant que les conjurer un sort sont appelées zasal, du verbe zasah2. Le zasagč est celui
chamanes aient ainsi complètement adopté le calendrier bouddhique, qui répare, restaure. Ce terme est utilisé pour désigner tout réparateur,
qui est devenu un outil d’autant plus indispensable qu’il sert aussi de aussi bien le cordonnier que l’horloger. Un zasal est donc une remise à
grille d’interprétation de certains malheurs. Sans parler de mauvais neuf, et c’est également un traitement médical, une thérapie destinée à
sorts ou d’esprits, dans certaines consultations le chamane peut dire « réparer » un malade. Charles Bawden en donne la dé"nition suivante :
à son client : « Tu as fait telle action tel jour à telle heure, d’après le
calendrier, c’est pour cela qu’il t’arrive malheur » ; et il pourra alors Il apparaît que zasal et les mots de ce type désignent un processus consistant
mettre en place un dispositif ritualisé de réparation de cette faute. à attaquer quelques mauvaises inluences qui ont causé un désastre tel que
l’arrivée d’une maladie ou qui peuvent être nuisibles si les étapes du rituel
ne sont pas respectées. La meilleure traduction pourrait être « exorcisme »
dans la plupart des contextes, bien que ce mot ait parfois un sens plus positif
d’assurer rituellement un événement plutôt que, ou autant que, contre-atta-
quer une inluence dangereuse [ma traduction, L. M.] (Bawden 1961-1962 :
166-167).

Toutefois, conjuration ou exorcisme réduisent le sens du concept


mongol car ils renvoient seulement à l’idée de chasser le mal ou de
contre-attaquer sans tenir compte de celle de réparer, rétablir un état,
ni du fait qu’un zasal peut aussi être une « correction » (acte de corriger)

2 Le dictionnaire mongol-anglais de D. Altangerel, en donne pour traduction : « to repair,


to "x, to renovate, to refurbish, to overhaul, to recondition, to treat, to cure, to castrate, to
correct » (1998 : 69).

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

(Humphrey 2002 : 80). Cette notion est tout à fait adaptée à l’univers L’individu doit se mettre en harmonie avec le nouveau cycle par des rites
chamanique, car le chamane a pour tâche de rétablir l’ordre, la conti- appropriés tenant compte de ses attributs astrologiques personnels et des
nuité interrompue par un incident d’ordre cosmologique – maux astrolo- directions qui y sont associées. Par exemple, sur prescription du chamane, le
giques, attaques d’esprits, sorts, transgressions d’interdits etc. Comme client devra réaliser, en pâte de farine et d’eau, une forme représentant un
nous allons le voir en examinant les di!érentes modalités d’apparition des douze animaux, antagoniste de son signe, ou le dessiner sur une feuille de
du malheur, il ne s’agit pas toujours de mauvais sorts à contrer, mais papier. La "gurine en pâte ou le dessin devront être enterrés, jetés dans une
plutôt de situations à restaurer dans leur normalité. rivière, brûlés ou découpés [avec des ciseaux de métal], dans une direction
particulière. Ce rite associe symboliquement un signe astrologique, un élé-
ment et une orientation. Il a pour e!et de « séparer » un individu des attributs
Les rituels proposés par le chamane Tömör astrologiques qui lui sont néfastes. Si celui-ci est en opposition avec le signe
Bœuf, l’élément Terre et la direction nord-est, il devra enterrer une "gurine
Dans le centre du chamane Tömör, les zasal occupent une grande place de pâte, qu’il aura modelée d’après un bœuf, dans la direction nord-est, et
dans la liste des rituels proposés. Sur un grand panneau blanc, dans le partira sans se retourner, sans regarder dans cette direction. Ce rite rétablit
hall d’entrée de la petite maison, on peut lire : Mongol böögijn golomt tövijn l’équilibre de son propre signe dans le cycle de l’année qui commence.
üzlegijn ünelgee, « Liste des prix du centre chamanique mongol Golomt ». 2. Suudlyn zasal [suudal = siège] : 500 tg
Le panneau porte également des photographies de Tömör en train de La « réparation du siège » est un autre rituel de début d’année qui doit être
chamaniser près d’un ovoo dans la forêt. La présentation de cette liste associé au précédent. Il a pour fonction de rétablir l’équilibre entre les attributs
permet à tout nouveau client d’apprécier l’étendue des possibilités qui lui individuels et ceux de l’année.
sont o!ertes en matière de rituels chamaniques avec leurs prix. Rituels 3. Mengenij zasal : 500 tg
et prix correspondent à quelques variantes près à ceux que proposent La réparation du menge, de la marque personnelle. Associé aux deux précé-
les autres chamanes de la ville. Comme les rites funéraires étudiés par dents, ce rituel rétablit l’harmonie de l’individu dans le cycle temporel.
Caroline Humphrey à Ulaanbaatar dans les années 1980, les rituels du 4. Suudal salgah : 200 tg
Centre Golomt indiquent la présence « d’un amalgame d’idées socialistes, « Séparer les sièges » est le rituel pour rétablir l’harmonie dans une famille
bouddhiques et de religion populaire » (Humphrey 1999a : 59). Cette dont les membres auraient des « sièges » incompatibles. Du fait du conlit
remarque peut s’appliquer aux autres rituels que j’ai pu observer dans les potentiel entre des éléments identiques, par exemple si un père et un "ls
centres chamaniques urbains. Ce mélange des genres rend la classi"cation sont tous les deux d’élément Terre, il sera recommandé de faire ce rituel.
délicate ; déterminer ce qui a été hérité du chamanisme, du bouddhisme ou Caroline Humphrey cite ce rituel parmi ceux accomplis par un lama lors d’un
de l’idéologie soviétique n’est en fait pas pertinent aujourd’hui. L’inluence deuil. Elle explique qu’il faut séparer les sièges des membres de la famille qui
du bouddhisme sur le chamanisme « jaune » de Tömör est évidente, mais auraient le même « siège » que le défunt, a"n que son triste destin n’inluence
il faut prendre également en compte les soixante-dix ans de communisme pas ceux qui ont les mêmes attributs astrologiques. Tous les liens, même
pour comprendre la situation contemporaine. astrologiques, avec le défunt, doivent être rompus à sa mort (Humphrey 2002 :
Les rituels proposés par le centre de Tömör sont au nombre de qua- 78). Pour cela, un tissu est placé sur le corps du défunt pendant que le lama
rante-huit. Leur prix est donné en tögrög (environ un dollar pour 1 100 récite des prières, puis enlevé, déchiré et brûlé (Humphrey 1999b : 69).
tg en 1998). En voici quelques exemples : 5. Har lusyn zasal : 5 000 tg
Le rituel « réparation du lus noir » vise à réparer un mal causé par un « lus noir »,
1. Žilijn zasal [žil = année] : 500 tg « esprit noir des rivières » qui aurait pris une forme animale et qui, tué à la
La « réparation de l’année ». Ce rite assez commun doit s’e!ectuer en début chasse par exemple, se venge sur celui qui l’a tué ou sur ses proches. Les
d’année pour réparer le désordre causé par l’entrée dans une nouvelle année. animaux « lus noirs » sont les serpents, les batraciens, les poissons et certains

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oiseaux qui servent de support ou de véhicule à des esprits dont la vengeance 12. Arhny zasal : 1 000 tg
entraîne des calamités. La « réparation de l’alcool » traite les gens qui sou!rent d’alcoolisme.
6. Cagaan hel amny zasal : 500 tg 13. Ger oron suutsny zasal : 4 000 tg
La « réparation de la langue blanche » répare le mal engendré par les louanges La « réparation de la ger, yourte, maison ou appartement, vise à protéger le
et les compliments. La jalousie et l’envie entraînent involontairement l’envoi logement d’une famille.
d’un sort (voir plus loin le chapitre consacré aux sorts de la « langue blanche » 14. Uul ovoony tahilga : 5 000 tg
et de la « langue noire »). C’est un rituel d’o!rande aux ovoo et montagnes destiné à réjouir les maîtres
7. Üheerijn buzar arilgah zasal : 1 000 tg du sol et à calmer les esprits si, par exemple, des gens ont creusé la terre ou
Cette réparation consiste à « nettoyer la souillure du cadavre ». Chacun doit, cassé des branches sur ce territoire. Il faut alors réparer, dédommager les en-
d’après Tömör, s’abstenir d’aller aux funérailles d’un défunt dont le signe tités du lieu par des o!randes matérielles, mais aussi par le chant et le jeu du
astrologique est antagoniste du sien propre ; aussi faut-il s’informer à l’avance tambour du chamane. Chamaniser pour eux est aussi, en plus des o!randes
sur le signe du défunt. On peut être souillé du simple fait d’avoir touché un matérielles, un moyen de leur faire plaisir.
cadavre ou d’être passé à l’emplacement du tombeau. À ce sujet, Caroline 15. Üüden tengerijn tahilga : 1 000 tg
Humphrey nous éclaire encore : « Le jour avant les funérailles est pratiqué C’est un rituel d’o!rande au tenger « Ciel » de la porte, qui en est le gardien, le
le triste rituel de « toucher de la main » (gar hüre-). Un des membres de la maître. Cette entité spirituelle est vénérée car c’est par elle que passe tout ce qui
famille né la même année astrologique que le défunt, doit aller toucher le entre et sort du foyer familial. Les entrées et les sorties, aussi bien d’argent que
corps, habituellement au coude droit. Pas un mot n’est dit. […] Sinon, la de personnes, sont symbolisées par ce passage de la porte d’entrée. Il est de cou-
malchance s’abattra sur la famille. Après cela, n’importe qui peut toucher tume lorsque l’on entre dans une yourte de bien faire attention à ne pas trébucher
le corps pour les préparatifs d’enterrement. » (Humphrey 2002 : 78). Mais sur le seuil de la porte, ce qui mettrait en colère l’esprit protecteur du foyer.
d’après Tömör, ce rituel est souvent mal e!ectué et tous les gens présents aux 16. Eceg malyn tahilga, seter : 5 000 tg
funérailles sont susceptibles d’attraper de la « souillure de mort ». Ce rituel d’« o!rande du géniteur du bétail » consiste à consacrer, à rendre se-
8. Ulaan mah, cagaan ideenij buzaryn zasal : 1 000 tg ter un animal mâle géniteur d’une partie du troupeau. Au sein du troupeau il
La « réparation du buzar (souillure, pollution, sort) de la viande rouge et des aura une place particulière ; il ne sera ni mangé ni monté, car il est considéré
aliments blancs ». Cette souillure est communiquée par les aliments, viande comme monture des esprits.
rouge et produits laitiers, si ceux-ci sont mangés avec répugnance et dégoût, 17. Angyn san tavih : 400 tg
s’ils sont consommés la nuit ou encore si la viande a été « polluée » d’une ma- C’est un rituel pour appeler la chance à la chasse.
nière ou d’une autre par la personne qui a tué l’animal, découpé la viande ou 18. Ovoond daatgah : 10 000 tg
l’a juste transportée. « S’assurer 3 » à l’ovoo, c’est à dire se placer sous la protection de l’ovoo.
9. Ajan zamyn zasal : 2 000 tg 19. Uuland daatgah duudlaga : 10 000 tg
La « réparation du chemin et du voyage » prépare de manière favorable la Par cet appel de l’« assurance » à la montagne, le chamane demande aux esprits
route de ceux qui partent pour un long voyage. de la montagne de prendre sous leur protection les personnes pour lesquelles il
10. Süldnij zasal : 600 tg e!ectue ce rituel.
La « réparation du süld » rétablit l’énergie vitale personnelle. Nous en reparlerons 20. Dajan Deerhij duudlaga : 10 000 tg
plus loin, car ce rituel est une des bases de la cure chamanique. Il faut en e!et L’appel de Dajan Deerh.
rétablir l’énergie du client avant d’entreprendre d’autres rituels pour lui.
11. Burhan sahiusny zasal : 1 000 tg
3 En langage chamanique, pour parler des actions les plus courantes, on dit « appeler » (les
La « réparation du burhan sahius », divinité personnelle protectrice est un rituel esprits et la bonne fortune), « réparer » (le malheur) et « s’assurer » (aux divinités) c’est-à-dire
à e!ectuer si de mauvaises actions ont mis en colère les divinités protectrices. se mettre sous leur protection.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

21. Haraal, har hel amny zasal : 4 000 tg


La réparation de la malédiction et de la « langue noire » vise à contrer la
« mauvaise parole » d’autrui qui apporte la malédiction et à s’en protéger.
22. Am’ nasnyg daatgal : 20 000 tg
Ce rituel d’assurance de l’âge de vie s’adresse aux grands malades qui sont
dans un état critique, a"n de prolonger leur vie. Il est censé être très dange- Chapitre 8 – Comprendre l’infortune
reux pour le chamane qui va négocier avec les esprits et s’o!rir lui-même en
o!rande pour détourner leur attention. Le chamane en e!et o!re alors aux
esprits des années de sa propre vie a"n qu’ils laissent le malade tranquille.
C’est le rituel le plus cher de la liste, car il demande de nombreuses o!randes
en moutons ou en chèvres et en vodka, et nécessite toutes les compétences
du chamane. Mary Douglas disait que toute enquête sur la cosmologie devrait
23. Bujan hišgijn dallaga : 5000 tg commencer par l’étude des notions de puissance et de danger (Douglas
L’« appel de bujan hišig », c’est-à-dire de la fortune, la grâce, la chance et la pro- 2001 [1967] : 69). En e!et, il semble important de comprendre les dan-
tection, inclut le rite de « fermer la porte des pertes » et celui d’« ouvrir la porte gers que l’on court pour connaître sa place dans l’univers et les relations
des béné"ces ». Ce rituel est celui le plus couramment pratiqué par Tömör. Il à entretenir avec les entités, avec les événements et avec autrui. Tout
constitue une des bases nécessaires pour rendre les autres rituels emcaces. déséquilibre dans l’ordre prévu, toute rupture dans le cours normal des
24. Javgan herüül, javgan har hel am : 4 000 tg choses, tout accident dans le dé"lement de la vie, toute discontinuité
« Petite dispute, petite chamaillerie ». D’après Tömör, se disputer à la tombée dans la continuité peut être source de malheur. « E!acer le malheur »
de la nuit, tout en suscitant de nouvelles disputes, attire les esprits néfastes a pour objectif de revenir à la normalité perdue, à un équilibre relatif,
et de mauvaises énergies dans le foyer, dont on peut être « nettoyé » par un de retrouver sa place dans son cadre de références et sa façon d’être en
rituel chamanique. ce monde. Les catégories de fortune et d’infortune peuvent être vues
comme les deux plateaux d’une même balance permettant à l’homme
La liste comporte quarante-huit rituels. La plupart d’entre eux ne d’être en harmonie avec son monde, en équilibre dans son cadre spatio-
sont jamais prescrits. Quand je demandai à Tömör ou à ses assistantes temporel.
de commenter cette liste, ils me donnèrent peu d’explications, semblant Centrées sur la thérapie (guérir une « maladie »), les medical studies
ne pas toujours savoir eux-mêmes à quoi ces appellations correspondent. me semblent réduire la portée des systèmes traditionnels, dans lesquels
L’astrologie occupe une place centrale dans les rituels courants et peu le corps et l’esprit, la destinée et la chance, l’amour et l’argent ne sont
coûteux. Les rituels les plus chers sont ceux qui demandent un « appel » pas des catégories distinctes, mais constituent un tout dans lequel
ou une « assurance ». On peut considérer cette liste comme une introduc- l’individu est inscrit. À quoi sert l’argent si on n’a pas la santé, un bon
tion à la notion de malheur dans la culture mongole car, en proposant les travail si on est seul et sans amour …? Dans la pratique mongole, le
solutions que pourrait apporter le chamane, elle permet d’appréhender chamanisme n’a pas pour but unique de soigner le corps ; il « soigne » le
quels sont les maux à réparer. portefeuille, la maison, le destin, la con"ance en soi, appelle l’amour,
la santé, la prolongation de la vie… Il ne saurait traiter la maladie en
tant que telle, si le client et son microcosme ne sont pas harmonisés
dans leur globalité. Dans le traitement chamanique, les causes sont
identi"ées a posteriori et le client qui se sent a!ecté de troubles divers
ne peut comprendre son malheur que grâce à sa consultation chez un

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chamane. Dans cette première phase d’exploration des causes possibles En cette période de transition économique, nombreux sont ceux qui
de ce malheur, il prend conscience de sa situation et, au même moment, viennent prendre conseil auprès du chamane pour l’avenir, pour des
il prend connaissance des rituels de réparation qui vont le débarrasser problèmes d’emploi et d’argent, pour l’achat d’une nouvelle voiture ou
de l’infortune qui s’abat sur lui. Le chamane con"rme son mal, l’identi- le lancement d’un commerce. D’autres visites sont liées à l’alcoolisme
"e et en même temps propose des solutions. qui est devenu un problème capital en Mongolie. Les séances indivi-
duelles se déroulent sur le mode de la conversation. Elles débutent avec
la divination par laquelle Tömör révèle le passé du client et l’origine de
Exemples de consultations chez Tömör son problème. Bien que les noms des rituels soient amchés à l’entrée
du centre, les clients n’arrivent pas avec une demande précise de tel
À la "n des années 1990 et au début des années 2000, pour beau- ou tel rituel. Ils exposent d’abord leurs troubles et les raisons de leur
coup de clients, leur visite chez Tömör est leur première visite chez un visite à Tömör ; c’est lui qui identi"e les maux en discutant avec eux et
chamane. Ils viennent sur les conseils d’une amie, d’une grand-mère, en faisant de la divination par les pièces trouées chinoises et propose
d’une connaissance ou après lecture d’un article dans la presse. C’est alors un ou généralement plusieurs rituels pour « réparer » le problème
surtout le bouche-à-oreille qui fait connaître le centre de Tömör. C’est le diagnostiqué.
premier centre chamanique en ville et les gens sont curieux de renouer Voici trois consultations qui se sont déroulées dans le bureau de
avec cette tradition qui semblait à jamais oubliée. Après avoir essayé Tömör, au Centre Golomt, pendant l’hiver 2000.
d’autres solutions, notamment celles proposées par un médecin et un
lama, les gens vont consulter un chamane en dernier recours. Hommes 1) Tömör : Qu’est ce qui vous arrive ?
et femmes, jeunes et vieux, ouvriers et cadres, Tömör rassemble dans Femme : Mon mari a été attaqué en rentrant à la maison l’autre soir. Un de
sa salle d’attente un échantillon qui semble assez représentatif de la ses yeux est devenu aveugle.
société mongole. Les raisons de leur visite sont de tous ordres : exis- Tömör fait la divination avec les pièces trouées chinoises, il sou#e, les retourne
tentiel, médical, "nancier, sentimental… Ce qui les amène à consulter dans sa main, les étale sur sa paume et « lit » ce qu’il voit :
un chamane est souvent un sentiment d’injustice face au partage de la Est-ce que chez vous il y a un objet représentant une divinité bouddhique
chance. À certains moments de leur vie, ils se sentent lésés de leur lot (burhan) ?
de bonne fortune et veulent alors l’attirer sur eux. La jalousie tient un Femme : Non, normalement on n’a pas de divinité ! … Ah, oui ! Une femme a
rôle important dans ce système complexe de maux et de réparations. Le loué une chambre chez nous pour un temps et quand elle est partie, elle nous
voisin a une plus grosse voiture, plus de bétail, etc. ; toutes ces histoires a laissé une divinité coréenne en plâtre. Il était beau, alors je l’ai posé sur une
ressortent dans les consultations et agissent comme des catalyseurs du étagère. Et aussi mon mari a une représentation de la divinité Očirvaan car
sentiment que quelque chose ne va pas puisque les autres ont plus ou son menge est quatre-vert.
mieux. L’occurrence d’une coupure dans le déroulement normal de la Tömör : Quel quatre menge ? De quelle année est-il ?
vie fait ressentir la nécessité d’une « réparation ». Idéalement, la norma- Femme : 1960, année de la Souris !
lité est une situation d’équilibre et d’harmonie, de répartition égalitaire Tömör : Mais non ! Pourquoi Souris ? Il est Cochon !
de la chance et de la fortune… La discontinuité de la « normalité » peut Femme : Non ! Il est né en 1960, il est Souris !
se traduire par des séries de petits incidents mineurs, dont la répétition Tömör : Alors sa mère est devenue enceinte en 1960 et elle a accouché la
paraît non ordinaire. Les maladies graves, les problèmes de couple, les même année ? Sa grossesse n’a duré que quelques mois, c’est ça ? S’il est né en
maladies infantiles mais aussi le jadargaa, sorte de lassitude et de fatigue 1960, c’est qu’il a été conçu dans le ventre de sa mère l’année d’avant, donc il
qui con"ne à l’état dépressif, ainsi que les maladies mentales peuvent est Cochon !
faire l’objet de traitement chamanique. La femme regarde ses pieds et ne dit plus rien.

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Tömör : Et puis pourquoi gardez-vous des divinités chez vous, si vous ne Femme : Quand ?
savez même pas y croire ? Vous n’avez pas besoin de les garder ! Si vous ne Tömör : Quand vous voulez ! Il faudra préparer beaucoup de choses pour les rituels.
pouvez pas y croire, il faut les rendre d’où elles viennent ! […] Femme : En ce moment on n’a pas d’argent. Je n’ai pas encore touché mes
Avez-vous des ennemis4 ? salaires depuis plusieurs mois. Je reviens vous voir dès que je peux.
Femme : Non, personne qui nous haïsse.
Tömör : Quelqu’un de votre entourage vous a lancé une malédiction, c’est 2) Un jeune couple vient en consultation chez Tömör. Ils sont tous les deux
cela la cause de votre malheur, ça porte atteinte à votre vie. bien habillés, très urbains. C’est l’homme qui parle pour sa compagne.
Femme : C’est une femme ? Homme : Elle ne se sent pas bien ces derniers temps, elle tombe souvent
Tömör : Une femme ou un homme, peu importe ! Il y a quelqu’un qui vous malade, subitement. Peut-être quelqu’un lui a jeté un sort ?
veut du mal et il faut faire quelque chose contre cela ! Femme : En plus cette année, mon menge est au centre.
Femme : Quand peut-on le faire ? Tömör : Qu’est-ce que tu en sais que ton menge est au centre ! Tu ne connais
Tömör : N’importe quand ! En plus vous avez des har hel am, de « la langue rien de ton signe ! Tu ne sais rien et tu dis qu’il est au centre ! Tu ne sais rien
noire » de disputes et de querelles. Il ne faut pas se disputer le soir ! Ne pas et tu dis n’importe quoi ? Quel est ton signe ?
crier ! Ne pas gronder les enfants ! Femme : Chien.
Femme : Mais non, nous sommes très calmes ! On n’a pas de problèmes comme ça ! Tömör : De quel mois ?
Tömör : C’est à cause des disputes, des conlits familiaux. Le soir, la nuit, il Femme : Mars.
ne faut pas se disputer, parler à voix forte ! Est-ce que vous avez tué une gre- Tömör : Comment peut-on naître en mars et avoir trouvé l’enfant avant le
nouille ou un serpent, des animaux de lus ? mois de janvier ?
Femme : Non ! Pas du tout ! … Ah, je me souviens que dans les années 1980 Femme : Je ne sais pas moi ! On m’a dit que j’étais née en mars de l’année du Chien.
mon père avait un chien féroce qui avait déjà mordu beaucoup de gens. Alors Tömör : Si on t’a trouvée [conçue] en janvier de l’année du Chien, comment
mon frère et mon mari ont dû le tuer. peux-tu naître en mars ? Ai-je jamais entendu dire que les enfants restaient
Tömör : C’est peut-être cela ! Ou bien dans la montagne ? Est-ce que vous êtes trois mois dans le ventre de leur mère ? Tu es née quel jour ?
allés dans la montagne ? Femme : Le vingt et un.
Femme : Oui. Quand je travaillais à l’usine, on allait chercher du bois dans Tömör : Alors tu es restée dans le ventre de ta mère deux mois et vingt et un
la montagne. jours, c’est ça ? Le Chien c’est juste l’année de ta naissance, pas l’année où on
Tömör : Ah ! Pourquoi donc allez-vous déranger les esprits de la montagne ? t’a trouvée ! Ton vrai signe c’est Coq, le signe de l’année d’avant. Car on t’a
Sûrement, vous avez agacé les lus blancs et les lus noirs. bien conçu l’année d’avant, n’est-ce pas ? Quel âge as-tu ?
Humm… (Tömör réléchit). Et ton mari ? Il avait une amante avant toi ? Femme : Je vais faire dix-neuf ans.
Femme : Non, nous sommes des amis d’enfance et puis nous nous sommes Tömör : Mais non ! Tu vas bientôt avoir vingt ans. Tu ne connais même pas ton
mariés. Il n’a eu personne avant moi. Est-ce que son œil va se rétablir ? âge ni ton signe ! Comment peux-tu faire les rites d’après les bonnes orientations
Tömör : Un vaisseau dans son cerveau a été sectionné, il ne pourra plus voir. le Jour de l’An5 ? Tu fais tout d’après le Chien alors que tu es Coq !
Mais votre famille a beaucoup de malheurs. Il faut faire quelque chose et
réparer ces problèmes.

4 Jeanne Favret-Saada fait remarquer que dans le bocage français, quand quelqu’un a
des problèmes à répétition, c’est un proche ou juste un voisin qui donne l’alerte « N’y en 5 Le matin du premier jour de l’année, tout le monde se lève à l’aube, s’habille, si possible
aurait-il pas, par hasard, qui te voudraient du mal ? » (1985[1977] : 101). On ne peut se dire de vêtements neufs et sort saluer le premier lever de soleil de l’année. C’est l’occasion de
soi-même porteur d’un sort. C’est d’abord une connaissance qui l’annonce puis le chamane « tracer la bonne direction », züg čig gargah, suivant son année astrologique et ses attributs
ou le désenvouteur, spécialiste des sorts, qui le con"rme. personnels en faisant les gestes appropriés.

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3) Femme d’une quarantaine d’années, mère de trois enfants. trouver la réparation, le rituel approprié. On peut voir dans le respect
Femme : Ces derniers temps, je me sens souvent mal. Je ne peux pas tra- des lus savdag le relet d’une éthique écologique liée à l’environnement
vailler, dès que je reprends le travail, je retombe malade. et d’une certaine éthique envers les autres, garante de l’harmonie, et par
Tömör : Est-ce que tu t’es disputée au travail avec quelqu’un, le soir ou même conséquent l’estime de soi. Ainsi, se disputer avec autrui ne devrait pas, a
avec quelqu’un au téléphone ? Il ne faut pas se disputer le soir ou même hausser priori, o!enser les lus savdag, mais « se disputer le soir » risque de pertur-
la voix ! On doit rester calme le soir, même avec les enfants. Le soir, les mau- ber l’équilibre des forces qui maintiennent ce monde, déranger les esprits
vaises énergies se concentrent et si on réprimande les enfants, si on se dispute, qui, à la tombée de la nuit, veulent être au calme. Bien que les maux
si les enfants pleurent, ça attire les mauvaises énergies ! Et c’est le javgan hel am soient censés résulter d’infractions à l’équilibre écologique ou cosmique,
(« la langue qui marche ») ! Si dans ta famille il y a eu des querelles, des conlits, on s’aperçoit avec les exemples cités ci-dessus qu’il est en fait très facile de
il y a aussi du haraal (malédiction) ! s’attirer du malheur. Il y a tellement d’actions anodines de la vie courante
Femme : Mais non ! On ne se dispute avec personne ! qui sont susceptibles d’être identi"ées comme source du mal que le pro-
Tömör : Mais toi, tu t’es disputée avec quelqu’un ! blème n’est plus de savoir quelle action faire ou ne pas faire mais savoir
Femme : Non, non ! comment s’attirer la bonne fortune pour contrer la mauvaise.
Tömör : Alors c’est une querelle qui vient des ancêtres ! C’est une malédiction Tömör a des idées bien particulières sur les signes astrologiques. À
qui vient de loin ! Elle est venue des ancêtres ! tous ses clients, il certi"e qu’ils sont du signe de leur conception utérine
Femme : Est-ce qu’on va pouvoir réparer cela ? et non de leur naissance, neuf mois plus tard. Cette idée, qui correspond
Tömör : Oui, je pense, mais c’est compliqué ! Cela vient d’une personne dans à la tradition mongole selon laquelle le nouveau-né à déjà un an, ne
le passé et en plus, on n’a même pas de photographie ! C’est peut-être aussi le s’applique pas d’ordinaire au signe astrologique. Au monastère, les
üheerijn buzar, la souillure du cadavre, qui s’est transmise depuis plusieurs moines astrologues calculent les attributs astrologiques à partir de
années ou plusieurs générations, qui a été attrapée à la cérémonie funéraire la date de naissance. À chaque nouveau visiteur, Tömör dit qu’il s’est
de quelqu’un qui est mort subitement. trompé toute sa vie durant sur la nature de son signe. « Mais je vous dis
Bon, on va faire plusieurs choses : la réparation qui va e!acer la souillure du que je suis Dragon ! » riposte un client. « Non, tu es né l’année du Dragon,
cadavre, le rituel du chamanisme noir, le rituel d’appel de Dajan Deerh, l’appel mais ta mère t’a trouvé l’année du Lièvre ! On reste neuf mois dans le
de bujan hišig (la grâce, la bonne fortune) et la réparation des « mauvaises ventre de sa mère, alors il faut aussi calculer ça ! » s’énerve Tömör. Les
langues » hel am (voir ci-dessous). Voilà, on va faire ces cinq choses. clients restent perplexes et Tömör trouve toujours les arguments pour
Femme : Est-ce que je recommencerai à travailler cette année ? ajouter à leur confusion. Si les gens se trompent de signe, les rituels et
Tömör : Oui, oui, c’est bon ! Maintenant allez à la caisse, on va vous expli- les o!randes à faire dans des directions particulières correspondant,
quer tout ce qu’il faut préparer. comme nous l’avons vu plus haut, aux éléments et aux menge, n’ont
plus aucun sens. De plus, la faute rituelle peut être source de nouveau
Dans sa recherche des causes du malheur, Tömör puise dans son malheur. Si on fait des rituels de réparation de façon erronée, on peut
répertoire des maux possibles : désordres astrologiques, vengeance des attraper plus de mal que de bien. Tömör joue sur cette notion de faute
esprits maîtres des montagnes et des rivières (lus savdag), souillures rituelle et de risques encourus par ignorance des pratiques rituelles
(buzar), histoires de « mauvaise langue6 », blanche, noire ou « mobile » appropriées. Il teste ainsi son ascendant sur ses clients, lesquels sont
(cagaan, har, javgan hel am), énergies négatives de certains objets – pour déstabilisés et rendus perplexes par les révélations du chamane. Ensuite
Tömör leur annonce qu’il a la solution à leur problème et leur propose
de nouveaux rituels pour « réparer » ceux qu’ils ont déjà pu faire. Les
6 Hel signi"e « langue », langue parlée et organe anatomique, et am, « bouche » ; l’expression
hel am veut dire « dispute, querelle ». J’ai choisi de traduire hel am par « mauvaise langue »
chamanes se mettent toujours dans la position de ceux qui savent des
par analogie avec l’expression « mauvais œil ». choses que les autres ne connaissent pas.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

Dans un premier temps, la consultation construite sur fond de divi- Mes parents me demandent de me calmer, de dormir tout mon soûl le matin
nation et de questions-réponses permet au client de con"rmer sa crainte et de me reposer de temps en temps le jour. Ils redoutent la « langue blanche »,
d’être confronté à une situation négative – s’il vient consulter c’est qu’il c’est à dire les louanges excessives. Dans la journée, je rencontre di!érentes
pense déjà avoir un problème – et de mettre en place, avec l’aide du personnes, je lis dans leurs yeux et j’entends de leur bouche toute l’admiration
chamane, le processus qui va le sortir de cette situation. Si les réponses qu’ils me portent. (Galsan Tschinag 2004 : 222).
proposées par le chamane établissent une communication rituelle avec
les entités spirituelles, le malheur, comme nous avons pu le voir dans En bien ou en mal, la parole d’autrui est dérangeante. Susciter
les exemples de consultations, n’implique pas toujours une action de « l’admiration » chez l’autre crée avec celui-ci une relation, comme un
leur part. Le malheur ne vient pas uniquement des non-humains qui se lien invisible, qui interfère dans notre façon d’être en ce monde. Cela
vengeraient sur les humains, les humains eux-mêmes ont largement leur crée une perturbation que le chamane peut réparer en augmentant la
responsabilité dans le malheur des autres. Jalousie, envie, sentiments force intérieure, süld ou hijmor’ de l’individu et en appelant sur lui la
contrariés, disputes sont assez de forces négatives capables de provo- bonne fortune, bujan hišig. La « langue blanche » est à rapprocher des
quer mauvais sort et malédiction. croyances et des pratiques visant à protéger les enfants. En e!et, on
dit que si un enfant est trop beau, propre, bien habillé, il va susciter
l’envie des mauvais esprits čötgör, et que son bujan, sa bonne fortune
Hel am : ragots, disputes, jalousie et envie va s’en trouver diminuée. On préfère alors dire d’un enfant qu’il est
« laid comme un petit cochon ».
La « langue blanche », cagaan hel am, la « langue noire », har hel am, Les histoires de « mauvaise langue » ne sont pas bien graves, prati-
la « langue mobile », javgan hel am, pourraient être à la parole ce que le quement tout le monde en est victime, mais il faut les « réparer » pour
mauvais œil est au regard. Ce sont des attaques verbales généralement pouvoir aller de l’avant. Ainsi la chamane Bujan dit à une cliente :
involontaires, engendrées par l’envie, la jalousie, le mépris, la médi- « Tout d’abord, il faut faire un zasal (réparation) ! Tu veux emprunter
sance, les ragots, la rumeur ou tout autre sentiment, et qui font l’objet de l’argent et acheter une voiture ! D’accord ! Mais tu auras toujours du
de discussions et de commérages. On peut à son insu être victime des hel am ! Alors d’abord, on répare, ensuite tu pourras acheter ta voiture.
paroles d’autrui. La « langue » est blanche quand il s’agit d’un excès de Ton chemin sera dégagé ! »
louanges et de compliments qui, comme dans le mauvais œil, est signe Le fait d’être victime de hel am rendrait inemcace un rituel d’« appel
d’une jalousie exposée, d’une envie non dissimulée. Elle est noire quand d’argent » ou d’« appel de bonne fortune ». Il faut que la place soit nette,
il s’agit de critiques, d’insultes, de médisances à l’égard d’un compor- que l’on soit nettoyé des mauvaises énergies pour que les bonnes puis-
tement ou d’une action. Elle est javgan, mobile, quand une rumeur cir- sent se "xer en soi. C’est comme si les énergies émises par les paroles
cule, qu’une dispute éclate ou que des paroles se dispersent comme de d’autrui, bonnes ou mauvaises, venaient peser sur la personne comme
mauvaises énergies qui se propagent et "nissent par revenir avec un lot un fardeau de forces cumulées qui l’étou!ent sous une chape de mots,
d’infortune. Ces trois catégories de « mauvaises langues » sont souvent de pensées, d’attentions et qui l’empêchent de vivre normalement. La
associées : le compliment et la jalousie entraînent la critique, qui en- « mauvaise langue » est diagnostiquée a posteriori, par le chamane, le
traîne la rumeur… On parle alors de hel am en général. Cette notion est voyant ou le moine astrologue. Les histoires les plus fréquentes sont soit
présente dans la vie quotidienne ; elle n’est pas purement chamanique, des histoires de famille ou de copinage, soit des histoires de conlit avec
de même que le buzar (souillure), et fait partie des croyances populaires des collègues de travail. Dans une attaque de sort, le chamane cher-
mongoles. On la retrouve également dans les œuvres de Galsan Tschinag. chera toujours à identi"er l’ennemi (Tömör : vous avez des ennemis ?).
Dans le troisième volet de sa biographie, il raconte comment ses parents L’ennemi peut ne pas en être un réellement. La jalousie vient souvent
s’inquiétaient des compliments qu’ils recevaient à son sujet : de personnes très proches, qui ne sont pas conscientes d’exprimer un

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sentiment d’envie qui peut attaquer dangereusement leur propre sœur "lets de la « mauvaise langue ». Encore une fois il s’agit là de trouver
ou leur meilleure amie. un équilibre : celui qui n’a pas assez se sent lésé et donc envieux, celui
La relation belle-"lle/belle-mère est généralement une relation qui qui a trop se sent jalousé. Dans les deux cas, le chamane doit rétablir
engendre du hel am : que la belle-mère parle de sa bru en termes peu l’harmonie.
élogieux ou vice versa, et voilà le processus de sorts qui se met en La « mauvaise langue » est à rapprocher du mauvais œil largement
place. De nombreuses études et données ethnographiques provenant répandu dans le bassin méditerranéen, le Moyen Orient, l’Iran, le Liban,
des cinq continents montrent de façon indubitable que les histoires les pays slaves mais aussi attesté en Europe du Nord comme en Écosse
de commérages et de critiques ouvertement exprimées sont liées aux (Dundes 1981). De nombreuses études ont montré la relation entre la
accusations de magie noire en général (Stewart & Strathern 2004) jalousie/envie et le mauvais œil. Les vieilles femmes en général et les
et de mauvais œil en particulier. Le chamane « lit » et interprète le femmes sans enfant, stériles ou veuves ou qui ont perdu leur enfant sont
récit que lui fait le client de sa situation actuelle, relationnelle, susceptibles d’envier les enfants des autres7. Aujourd’hui en Mongolie,
professionnelle, sentimentale. Par le jeu des questions-réponses lors avec le passage au capitalisme, les fossés se creusent entre classes so-
de la divination, le chamane fait ressortir les nœuds relationnels, les ciales. D’une société apparemment égalitaire, communiste, les Mongols
analyse et les présente au client comme potentiellement responsables sont passés à une société où tout est possible économiquement mais où
de son malheur. Si le client reconnaît une relation conlictuelle avec l’argent n’est pas accessible à tous. Comment concevoir que son voisin
telle ou telle personne, celle-ci sera pour le chamane un coupable tout jusqu’à présent égal à soi en droits, en éducation et en pouvoir d’achat
désigné. La cure chamanique prend en compte le contexte social et devienne riche en très peu de temps, s’achète un gros 4x4, s’habille à
psychologique du patient. C’est le « drame social » dans lequel est inscrit la dernière mode ? Celui qui n’est pas devenu riche commence à penser
le client que le chamane doit déchi!rer pour expliquer l’infortune. que l’autre, son voisin, l’a dépossédé de sa part de chance et celui qui
En Mongolie, les chamanes interrogent leurs clients : « Avez-vous est devenu riche commence de son côté à lire l’envie dans le regard des
des problèmes sur votre lieu de travail ? Est-ce que votre mari voit autres, à se sentir au centre de commérages et d’attentions diverses.
quelqu’un d’autre ? Est-ce que votre belle-sœur vous jalouse ? », etc. Si L’œil et la bouche, le regard et la parole sont des porteurs de sorts.
le client a des doutes quant aux sentiments d’une personne : critiques, Les mots s’accompagnent du regard et le regard transmet des émotions,
jalousie, animosité… le chamane voudra savoir le lieu de résidence, des intentions ; le regard est aussi accompagné de pensées, qui ne sont
le nom, le signe astrologique de cette personne a"n d’e!ectuer les peut-être pas formulées, mais qui, inconsciemment, s’envolent avec lui
rites censés bloquer les mauvaises inluences venant d’elle. Si cette dans la direction de l’objet convoité. Il s’agit dans tous les cas de senti-
personne habite à l’ouest de là où habite le client, le chamane dira ments contrariés, car si on est dans l’envie, on est dans la frustration.
« bloquer la direction de l’ouest » pour le protéger. La jalousie et On est jaloux de ce que l’on n’a pas. L’objet vendu à contrecœur, la nour-
l’envie sont le plus souvent énoncées comme déclencheur des sorts riture mangée à contrecœur, une action faite dans la contrariété… tout
de mauvaise langue. On peut distinguer deux processus impliquant cela peut aussi être source de malheur. Tout sentiment de frustration
la jalousie et l’envie. Le premier est celui dans lequel le client se sent amorce un processus de sorts.
lésé d’une part de sa chance, estime que d’autres ont plus et mieux La rumeur et les commérages sont aussi des facteurs de malheur.
que lui. Il éprouve un sentiment d’injustice et se trouve lui-même en Ulaanbaatar n’est pas une grande ville – en 1997 on comptait sept cent
position d’envier. Il lui faut alors solliciter l’intervention d’un chamane mille habitants, aujourd’hui un peu plus d’un million –, et chacun y
pour rétablir son équilibre cosmique. Le deuxième est un processus de connaît beaucoup de monde. Les gens ont été dans les mêmes écoles
stigmatisation dans lequel le client pense : « un tel me jalouse, donc
mes maux viennent de lui ». Celui qui jalouse cristallise son envie (de 7 J’ai été frappée de constater que le hel am en Mongolie était très proche du mauvais œil
manière consciente ou inconsciente) sur le jalousé, qui tombe dans les que j’avais pu étudier en Corse quelques années auparavant (Merli 1996).

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du centre ville, fréquentent les mêmes cafés et les commérages vont Tömör : Tu as des problèmes gynécologiques ! Tu risques d’avoir un cancer
bon train. Une amie mongole me disait d’ailleurs que le commérage de l’utérus, c’est parce que tu as couché avec un homme dont la femme était
(hov živ) était comme un sport national en Mongolie ; tout le monde morte. Tu as attrapé le hormojn buzar, le « mal des jupes » (en fait hormoj est
le pratique ! Dans la presse également, dans les journaux « people et à la partie basse d’un vêtement, la partie du manteau qui fait jupe). Avant de
scandales », les chamanes interviewés ne se gênent pas pour critiquer, coucher avec un homme, il faut bien se renseigner et savoir s’il n’a pas déjà
attaquer, insulter leurs concurrents. Aux secrets révélés par la voisine une femme ! Savoir s’il va faire pipi souvent, s’il n’a pas de maladies…
ou aux rumeurs circulant au bureau, s’ajoutent les har hel am propagés (La jeune femme ne dit rien, elle est assise sur un banc et regarde ses pieds.
par la presse, qui deviennent un ampli"cateur des sentiments d’envie Tömör continue.)
et de jalousie, et dans laquelle s’exposent toutes sortes de griefs. On Il faut faire attention aussi de ne pas échanger de vêtement avec quelqu’un
peut « tomber » dans les hel am, ou y être empêtré, emmêlé, hel amand d’autre, sinon les mauvaises choses, c’est contagieux ! Les hommes ne cessent
oroocoldoj, sans mauvaise intention de l’agresseur ni culpabilité expli- de changer de femmes et ils laissent leur femme seule avec les enfants ! Après,
cite de la victime ; c’est comme se trouver « empêtré dans des cordes les femmes attrapent un cancer du sein ou de l’utérus ! Tout ça c’est à cause
qui collent à la peau et entravent les mouvements ». C’est la première du « buzar des jupes », ça apporte beaucoup de malheur ! La vie est dure et
source d’infortune qu’annonce un chamane ; associées à des problèmes compliquée, surtout de nos jours ! Mais il faut être "dèle, sinon c’est du mal-
d’ordre astrologique, à de véritables malédictions (haraal), et à la heur qui arrive ! Et c’est contagieux ! Et pas seulement pour celui qui commet
souillure (buzar), les hel am forment une combinaison de malheurs que l’adultère ! Si le mari couche avec une autre femme, sa femme peut attraper
le chamane expliquera en termes d’obstacles qui empêchent de trouver le buzar. Pareil si la femme couche avec quelqu’un d’autre, c’est son mari qui
du travail ou un compagnon, de réussir en a!aire ou aux examens, etc. peut attraper du mal ! […]
La mauvaise langue bloque les destins. Il faut être vigilant ! Si tu n’as pas envie de coucher avec un homme, il ne
faut pas le faire ! C’est comme pour le buzar des aliments blancs, de la viande
rouge, du cadavre… Ensuite, il faut corriger, réparer !
Buzar, la souillure
Tout d’abord, il apparaît que l’adultère, comme dans de nombreuses
La souillure (buzar) peut causer du mal sans relation directe avec cultures, est à réprimander, mais il me semble que, dans la conception
des entités spirituelles ni avec une faute que l’on aurait commise. C’est de Tömör, l’adultère en soi est dangereux pour des raisons qui dépassent
une pollution qui peut toucher tout le monde de manière aléatoire. Un celles de la morale. Il est question ici d’énergies et de souillure. Pour lui,
buzar peut être ancien et, comme la malédiction, avoir été hérité. Il tout ce qui est en bas est impur, en opposition à ce qui est en haut, le pur,
y a une dimension de psychologie transgénérationnelle dans la cure le sacré. Ainsi, les sous-vêtements, les chaussures, et plus encore la
chamanique. En e!et, pour guérir un client, le traitement doit tenir semelle des chaussures, le bas du manteau (deel), les jambes de pantalon…
compte de sa généalogie ; il faut réparer la faute des anciens pour allé- sont considérés comme impurs. Ce qui est en dessous de la ceinture est
ger le présent et lui permettre de s’épanouir normalement. Un buzar associé aux parties génitales. On ne peut, par exemple, enjamber le feu,
ancien bloque toute la lignée et seule une réparation (zasal) peut le les longes qui tiennent un cheval, des corps allongés dans la yourte…
nettoyer. Poser un chapeau par terre ou des chaussures en hauteur entraîne une
La conception du buzar est multiple et son usage s’applique à de souillure. Un sac à main, une sacoche qui contient des biens personnels
nombreuses situations de la vie courante, aussi bien dans son sens comme le portefeuille ou le porte-monnaie et les clefs de la maison ne
domestique de « saleté » que dans son sens religieux de « souillure ». peuvent être posés à même le sol.
L’exemple d’une jeune étudiante venue consulter Tömör pour « y voir De même que le temps est ordonné en cycles, l’espace est ordonné
plus clair dans sa vie » illustre les di!érents aspects du buzar. selon deux axes, un axe vertical (le haut et le bas) et un axe horizontal

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(les directions cardinales). Le déséquilibre de cet ordre spatial est sus- Pour Tömör, le sida correspond exactement à la notion de « souillure
ceptible d’apporter du malheur. En Mongolie, l’organisation spatiale d’en bas », de « mal des jupes », mal contagieux qui se répand même
ordonne les activités de la vie quotidienne. La yourte est ouverte vers parmi les innocents. Mais sa notion du buzar va au-delà de la conception
le sud, l’autel des ancêtres est au nord, les activités de la femme se dé- d’une maladie sexuellement transmissible. Le mal vient aussi du
roulent dans le quart sud-est et les invités d’honneur prennent place au fait de ne pas faire les choses avec envie mais avec réticence. Il dit
nord nord-ouest… Chaque objet, chaque activité a une place prévue. clairement à la jeune femme : « Si tu n’as pas envie de coucher avec
Mary Douglas, parlant de la souillure, écrit que « l’impur est ce un homme, il ne faut pas coucher avec lui ! ». En e!et, tout ce qui est
qui n’est pas à sa place » (Douglas 2001 [1967] : 59). Ce point de vue fait avec mauvaise volonté, avec rancœur, est susceptible d’apporter du
« suppose, d’une part, l’existence d’un ensemble de relations ordonnées malheur. Une maxime répandue en Mongolie amrme : « Si tu as peur,
et, d’autre part, le bouleversement de cet ordre. La saleté n’est donc ne le fais pas ! Si tu le fais, n’aie pas peur ! » Elle pourrait traduire l’idée
jamais un phénomène unique, isolé. Là où il y a saleté, il y a système » que l’équilibre passe par l’intention et la volonté. Contrarier ses envies,
(ibid. : 55). La souillure vient d’un désordre dans le système de référence « se faire violence », comme on dit en français, pollue l’action. Comme
qui fournit les catégories conceptuelles, la cosmologie. Donc, ce qui est si les mauvaises énergies envoyées vers quelque chose que l’on répugne
en haut doit rester en haut et le bas en bas, changer cet agencement à faire pouvaient souiller cette action ou l’objet en lui-même. Cela
des choses apporte du désordre, et par conséquent du malheur. s’applique au buzar des aliments blancs : manger des produits laitiers
Dans le cas de relations sexuelles adultères, le mal s’attrape « par le avec répugnance, manque d’envie ou d’appétit sumt à polluer son propre
bas » ; il est contagieux et dangereux même pour les personnes trom- acte de les manger. De même avec la viande rouge : le buzar de la viande
pées. Les propos de Tömör sont rudes pour la jeune femme à laquelle rouge, ulaan mahny buzar, se conçoit de deux manières : il peut tenir à
il s’adresse : « Tu risques d’avoir un cancer de l’utérus, mais sa femme sa propre répugnance à manger, au fait de manger de la viande rouge
aussi et si tu as un autre ami, il risque aussi d’avoir du malheur ». Tout le à contrecœur ; il peut aussi venir de la personne qui a tué, apporté ou
monde est pris dans les mailles du malheur, sans relation directe avec la vendu cette viande. En ville, la viande est achetée en magasin et on ne
culpabilité. Tömör, qui lit et regarde la télévision comme tout habitant peut connaître sa provenance : une mauvaise intention de l’éleveur, de
d’une grande ville, est aussi inluencé par les histoires que l’on raconte l’acheteur, du transporteur ou du revendeur a pu la « souiller ».
sur le sida. On voit là se dessiner deux causalités de l’infortune qui n’ont plus rien
En e!et, quelques mois avant cette séance liée aux éventuels pro- à voir ni avec la jalousie, ni l’envie, ni aucune entité spirituelle : le buzar
blèmes gynécologiques de cette jeune femme, la Mongolie a connu ses d’un acte accompli à contrecœur et le buzar par contagion. On peut donc
premiers cas omciels de sida. Deux hommes d’origine africaine ont été être pollué par sa propre répugnance ou sa propre peur mais aussi par
arrêtés et incarcérés dans une prison mongole pour escroquerie. L’un des la répugnance ou la rancœur d’un autre qui aura contaminé l’objet ou
deux, très malade, a été hospitalisé et la maladie du sida dépistée. Un vent l’aliment. Par exemple, la réticence d’un vendeur à vendre un objet
de panique s’est alors emparé des médias et des administrations mongols. l’attache à cet objet ; pollué par la rancœur du vendeur, l’objet contami-
L’homme avait, depuis son arrivée en Mongolie, côtoyé de nombreuses nera son nouvel acquéreur. Ainsi des objets achetés au marché peuvent se
prostituées que la police s’est empressée de retrouver, ainsi que les clients révéler « dangereux » pour une famille qui les introduit dans son foyer.
qu’elles avaient eus par la suite… On s’est rendu compte que, en quelques
mois, à partir d’un seul cas (omciel et déclaré), la maladie pouvait se
propager très vite. Les clients des prostituées étant aussi des gens de la Le mal par l’objet
campagne en visite dans la capitale, la maladie pouvait se répandre dans
les campagnes et toucher des mères de familles « innocentes » ainsi que L’objet « pollué » le plus courant est l’objet d’occasion qui a été
des nouveau-nés. « marchandé ». Dans les nombreux magasins de dépôt-vente d’Ulaanbaatar,

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les lombard, l’on trouve de tout à des prix dé"ant toute concurrence. Il y de nouveaux achats : soit les gens eux-mêmes viennent lui demander de
a aussi un immense marché, le « marché noir », har zar, qui a déménagé « nettoyer » tel ou tel objet, soit c’est le chamane qui diagnostique lors
en 2000 pour devenir le plus grand marché du pays. Une partie de ce de la consultation que le problème est lié à un objet pollué. Par exemple,
marché est un « marché aux puces » où l’on peut tout acheter, depuis la chez Tömör, on peut assister à ce genre de conversation :
pièce d’antiquité qui mérite une place dans un musée jusqu’aux clous et
boulons usagés. Tout se négocie : on peut avoir l’impression d’avoir fait Une femme : J’ai acheté ces bijoux (bague et boucles d’oreilles), je voudrais
une bonne a!aire : le vendeur ayant besoin d’argent cède l’article à bas vous les montrer.
prix… et les malheurs commencent pour l’acheteur. En e!et, le vendeur Tömör : Ça vient du marché ?
aurait bien aimé le vendre plus cher, il le vend à contrecœur et ainsi Une femme : Non, du magasin.
pollue l’objet de sa mauvaise volonté. Ou bien, ayant besoin d’argent, (Tömör prend les bijoux et les soupèse)
le vendeur se sépare d’un souvenir de famille auquel il est attaché ; son Tömör : Ah ! Ça vient du magasin, mais ce n’est pas neuf, c’est venu d’ailleurs,
attachement sentimental imprègne l’article qui devient « dangereux » de quelqu’un d’autre ! Hum ! C’est venu avec beaucoup de hel am !
pour le nouvel acquéreur. Une femme : Oui, sans doute. C’est pour cela que je suis venue vous les mon-
Ainsi, Badam avait de nombreux soucis d’argent et de santé quand il trer, grand-père !
est venu en visite chez Bujan. Cette chamane, élève de Tömör, diagnos- (Tömör frictionne les bijoux longuement comme s’il les nettoyait avec ses
tique par divination et par questions-réponses que le mal a été introduit doigts et il sou#e dessus. Il les rend à la dame.)
dans son foyer lors de l’acquisition d’un objet, probablement au grand Une femme : C’est bon maintenant ?
marché. Badam con"rme qu’il a acheté récemment un service à thé et Tömör : Oui, c’est bon !
que la vente ne s’est pas bien déroulée, le vendeur estimant avoir été
lésé dans le marchandage. Même si Badam pense avoir fait une bonne Cet objet qui « vient d’ailleurs », qui a une histoire, un passé, est
a!aire, il s’est senti mal à l’aise en pensant que peut-être le vendeur « sans doute » chargé de mauvaises choses, en l’occurrence de hel am, à
pouvait être mécontent de sa vente. En e!et, Bujan con"rme que l’objet prendre ici dans le sens large de sort. Tömör, par son toucher et par son
est plein du buzar du vendeur qui l’a cédé à contrecœur et qu’il vaut sou#e, nettoie et puri"e l’objet. Il le décharge des mauvaises énergies
mieux s’en débarrasser, une fois pour toutes. et le recharge en énergie positive. Les objets, en général, sont chargés
L’objet d’occasion peut aussi être pollué du simple fait que l’on ne sait d’ « énergies » personnelles, comme le chapeau qui contient l’âme de son
pas à qui il a appartenu auparavant ; il peut donc être chargé de mau- possesseur ou plutôt des particules de son principe vital personnel, qui
vaises énergies, a fortiori s’il a appartenu à une personne décédée. Les pourrait sortir par la fontanelle et dont le chapeau pourrait être impré-
Mongols pensent qu’une âme (süns) de défunt qui ne veut pas partir dans gné. En principe, les vêtements ne se prêtent pas car ils sont chargés des
l’autre monde reste attachée après la mort à un objet particulier mais énergies de la personne qui les a portés et peuvent souiller leur nouveau
non identi"é, la « chose-refuge » horgodoson jum (Humphrey 1999a : 60). porteur ; les chaussures également, car, en outre, elles contiennent de
Comme le mourant ne sait pas non plus quel objet a été choisi par son la sueur donc du buzar au sens premier de saleté, de ceux qui les ont
âme, dès que son décès survient, sa famille s’empresse d’aller consulter portées auparavant. Il est dangereux, par exemple, dans une voiture
l’astrologue pour tenter d’identi"er la « chose-refuge ». Une fois identi"é, de s’asseoir à une place encore chaude de la présence de son précédent
cet objet sera donné, vendu ou enterré avec le défunt ; dans tous les cas la occupant ; le risque est alors d’absorber les mauvaises énergies que cette
famille doit s’en débarrasser pour éviter que le malheur et la malchance chaleur peut propager.
ne s’abattent sur elle. Acheter un objet qui a déjà appartenu à quelqu’un La contagion des énergies a aussi des aspects béné"ques : une mère
et qui peut être habité de sa force vitale peut être dangereux pour le ayant accouché de jumeaux est censée posséder de nombreux pouvoirs.
nouvel acquéreur. De nombreuses visites chez le chamane sont liées à De son simple toucher, elle peut guérir un enfant malade, agir sur les

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pis enlés d’une vache, remédier à la stérilité… On dit qu’une femme qui Lors d’un rituel de réparation chez Bujan, le rouge a encore une
ne peut avoir d’enfant ira voler une culotte d’une mère de jumeaux et la fois été proscrit. Généralement, quand cette chamane est de retour de
portera jusqu’à ce qu’elle soit enceinte. Si son vœu réussit, elle trans- « son voyage chamanique », les clients discutent avec elle des messages
mettra la culotte à une autre femme stérile. Les chaussettes ou chaussons qu’elle leur a transmis de la part des esprits-ancêtres. Bujan con"rme
de jumeaux sont aussi porteurs de fécondité et sont censés favoriser la alors la nature des rituels et des o!randes que les esprits ont demandés.
conception d’enfants (Sarakšinova 1977 : 169). On peut encore citer le C’est aussi l’occasion de préciser les messages qui n’étaient pas explicites.
« jugement des vieilles », rituel contre la stérilité observé chez les Bouriates Or, pendant ce rituel, la chamane a dit à une jeune femme : « Il faut
de Balagansk : quelques vieilles femmes vont chez le couple stérile et font jeter vers l’ouest cette chose rouge ! »
asseoir le mari au centre, puis enlèvent leurs pantalons et en donnent des À la "n du rituel, la jeune femme et Bujan essaient d’identi"er cette
coups au mari, en l’accusant : « Pourquoi n’as-tu pas d’enfants ? Pourquoi « chose rouge ».
ne couches-tu pas avec ta femme ? Couche avec elle et fais des enfants ! »
Les fouettements avec les pantalons de ces vieilles femmes sûrement Bujan : As-tu vraiment un objet rouge ?
plusieurs fois grand-mères et les invectives qu’elles lui adressent sont Femme : Oui, peut-être un pull rouge que j’ai acheté il y a deux ou trois ans.
censés pouvoir rendre le mari fécond (Sarakšinova 1977 : 170). Bujan : Je n’en sais rien ! Je sais juste que tu as une chose rouge qui ne te
Non seulement les objets sont porteurs d’énergies positives ou né- convient pas et dont il faut te débarrasser en la jetant vers l’ouest. As-tu autre
gatives pouvant inluencer leur possesseur, mais en outre, suivant leur chose de rouge ?
matière ou leur couleur, ils entrent en interaction avec la « personne Femme : Heu ! Un pull rouge… Ah oui ! Je viens d’acheter des lunettes
cosmologique » dé"nie par ses attributs astrologiques. Il peut en découler rouges !
des interdits tels que ne pas traverser une forêt (bois), ne pas s’approcher Bujan : Il faut savoir si c’est un truc d’avant ou de maintenant…
d’une rivière (eau), ne pas rouler en voiture (métal)… Si l’on souhaite (Bujan réléchit. Les yeux fermés, sa main droite levée près de son visage,
acheter une voiture d’occasion, on prendra l’avis du chamane d’abord chaque doigt vient taper sur le dessus du pouce.) En fait, c’est un truc de
sur l’opportunité d’acheter une voiture, puis sur la couleur de la voiture maintenant. Est-ce que tes lunettes sont vraiment rouges ?
envisagée. Femme : Oui, la monture est rouge et les verres ont des relets orange.
Un jour que je portais une chemise rouge, une amie mongole me Bujan : Bon alors, c’est ça ! Ce sont les lunettes ! Les as-tu achetées juste
dit qu’elle adore cette couleur mais qu’elle n’a pas le droit d’en porter. avant Cagaan Sar (le Nouvel An) ?
« Comment ça, tu n’as pas le droit d’en porter ? » lui dis-je. Elle m’explique Femme : Oui, juste avant.
alors que d’après son signe astrologique, son menge personnel et les Bujan : Bon, alors, tu les jettes vers l’ouest et tu pars sans te retourner. Il
caractéristiques astrologiques de l’année en cours, plus les interpréta- ne faut pas que tu manges des trucs rouges, non plus, sinon tu vas tomber
tions de Bujan, la chamane, elle ne doit pas porter de rouge cette année. malade.
Selon ses propres remarques, si au moins elle n’était pas au courant de Femme : Des trucs rouges comment ?
cette interdiction, elle porterait du rouge. Mais maintenant qu’elle sait, Bujan : De la viande, par exemple !
puisque la chamane le lui a dit, si elle portait du rouge et qu’un malheur Femme : Ah d’accord ! Parce qu’en ce moment, je sors souvent avec mes amis
arrivait, ce serait forcément à cause de cet interdit et du fait qu’elle et on boit du vin rouge. Donc le vin, ça va ?
l’avait transgressé. Un proverbe mongol dit : jos medehgüj hünd, jor Bujan : Oui, oui ! C’est seulement la viande qui est mauvaise pour toi en ce
haldahgüj, « celui qui ne connaît pas la tradition, n’est pas touché par moment. On ne sait pas d’où elle vient.
la prémonition ». On ne peut être pris dans les sorts que si on connaît
le système de représentation. Par contre, une fois que l’on sait, il faut Mais la jeune femme rechigne à se débarrasser de ses lunettes neuves
mettre en place les dispositifs pour remettre la situation en ordre. et cherche un moyen d’éviter cette « prescription chamanique ». Elle

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pense pouvoir peut-être me les prêter, jusqu’à ce que l’année change de qu’alimenter l’ambiguïté des concepts chamaniques. En cette période de
signe ; une fois le délai interdit passé, alors je les lui rendrai. Mais Bujan crise et de reconstruction culturelle, les citadins redécouvrent un pan
insiste pour que les lunettes soient détruites. On voit dans cet exemple de leur culture dont ils n’ont plus les clefs de compréhension. D’après
que les messages des esprits se combinent aux prescriptions astrologiques. mes informateurs mongols, il y aurait en ville, ces dernières années, une
Éviter le rouge et jeter la « chose » vers l’ouest sans se retourner auraient véritable psychose de la malédiction, tout le monde s’observe, se craint, et
pu être de simples prescriptions astrologiques données par un moine au moindre incident va consulter un voyant ou un chamane pour savoir
astrologue ou par toute personne sachant interpréter le calendrier. Mais qui leur veut du mal. Le nouveau chamanisme urbain est marqué par une
ici, les prescriptions proviennent des « messages des esprits ». crainte générale de l’autre, qui tient plus de la sorcellerie que du désordre
cosmique évoqué plus haut. L’autre devient mon ennemi potentiel, car il
peut porter atteinte à mon lot de chance et à ma part de félicité.
Haraal, la malédiction Sühbat raconte l’histoire de « deux savants mongols » venus séparé-
ment, à quelques jours d’intervalle, chez le même chamane pour se lancer
La malédiction n’arrive pas par hasard comme le buzar ou par l’e!et un sort mutuellement. Ils avaient chacun apporté cent dollars et un hadag.
de paroles de « mauvaise langue » involontaires. On peut « tomber » dans Le chamane a pris les hadag mais refusé l’argent, disant qu’il ne faisait
la malédiction à la suite d’une attaque intentionnelle venue de l’extérieur. pas de malédiction. Chacun des deux savants accusait l’autre de le gêner
Une malédiction peut être collective et héréditaire, elle peut toucher toute dans ses recherches et de critiquer ses travaux scienti"ques. Il semble en
une lignée ; elle est contagieuse et en cela s’apparente souvent au buzar. Le e!et que les gens « croient » pouvoir agir contre leurs ennemis par l’inter-
verbe haraah, « insulter, maudire, jeter un sort », est formé sur le substantif médiaire d’un chamane, mais qu’en pratique, aucun chamane ne veuille
haraa, qui signi"e « regard ». Le haraal, « malédiction, mauvais sort, serait agir en ce sens, et je n’ai jamais observé de pratiques visant délibérément
donc engendré aussi bien par la parole insultante ou malveillante que à nuire. Il s’agit toujours, de la part du chamane, de diagnostiquer, de
par le regard des autres. Alors que le hel am qui s’attrape par la parole est protéger, de prévenir et, si le mal est identi"é, de le « renvoyer » là d’où il
supposé involontaire, le haraal serait, lui, intentionnel. Selon un proverbe vient. Donc, il arrive que des gens imaginent avoir été victimes de sorcel-
mongol, « au bout du haraal, il y a du sang, au bout du jerööl (souhait, lerie délibérée avec la participation d’un chamane alors que l’attaque de
bénédiction) il y a du bon gras (du beurre) » (haraalyn üzüür cus, jeröölijn sorts ne nécessite en principe aucune pratique particulière. Une insulte
üzüür tos). Le haraal est considéré comme le pire des sorts, celui qui "nit ou un regard sumsent. Mais il semble qu’il y ait confusion, aujourd’hui
toujours mal et dont il est dimcile de se débarrasser. Dans le proverbe, ce en ville, entre le fait que le chamane soit capable de diagnostiquer et de
terme est opposé à jerööl, qui exprime un vœu positif, un souhait, une réparer un mal et le fait qu’il puisse lui-même causer intentionnellement
bonne parole. Ainsi, le haraal se dessine comme un souhait négatif, une du mal.
mauvaise parole de la part de celui qui maudit, le haraalč. Les malédictions les plus sérieuses ne viennent pas d’autres humains
Sühbat, le président de Golomt a été de nombreuses fois interviewé cherchant à nuire mais des har lus, les esprits aquatiques noirs, qui sont cen-
dans la presse, pour éclairer le public sur des problèmes de haraal. Il sés prendre diverses formes comme celle des batraciens, des reptiles, de cer-
explique, « rationnellement », que la malédiction est un mélange tains oiseaux, ainsi que dans l’exemple qui suit, d’une marmotte. Avoir tué
d’énergies qui va a!ecter la victime. « Le chamane mélange son énergie ou o!ensé un tel animal, censé être un esprit, apporte de grands malheurs à
avec celle de son ongod, et la met dans le corps de l’homme à maudire. l’individu et à sa famille. Sühbat me raconte8 l’histoire de son frère :
Et ça reste là, dans le corps, dans les poumons, dans le cœur, ça change
de place. » Les énergies sont presque palpables et la malédiction est
8 Il a aussi relaté cette histoire dans la presse (Ödrijn Sonin, N°146, 2000, article de
conçue comme une substance énergétique qui se promène dans le corps Hulgana, « Si le haraal arrive, buvez du lait et puri"ez votre corps avec de l’encens ») et plus
de la victime et lui cause toutes sortes de troubles. Les médias ne font tard à la télévision.

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En 1988, mon frère était ministre. Un jour, soudainement, il est devenu Sühbat ajoute que : « Au bout du compte, les gens viennent chez nous, à
muet 9. Il est parti à Pékin, à l’hôpital du Comité Central pour se faire exami- Golomt. D’abord ils vont chez les médecins modernes, ensuite à Gandan
ner. Les docteurs ont annoncé un cancer de la gorge et ont programmé une chez les moines, mais à la "n, si le sort est trop dur, ils viennent chez
opération très chère. De retour en Mongolie, je l’ai emmené chez une cha- nous ! C’est toujours comme ça ! »
mane du Hövsgöl. Elle a diagnostiqué une malédiction des lus noirs, causée Après plusieurs articles dans la presse, Sühbat a été invité sur un
par la chasse d’un animal de lus, qui avait un signe particulier. Elle a été très plateau de télévision pour répondre à quelques questions au sujet de
précise dans ses propos et a dit que la chasse avait eu lieu trois ou quatre ses articles sur la malédiction qui avaient choqué les lecteurs. Il amrme
ans auparavant. Et en e!et, trois ou quatre ans auparavant, mon frère avait que les clients sont prêts à payer des millions de tögrög pour se débar-
tué une marmotte blanche dans la province Bajan Ölgij. Il a tiré juste dans le rasser des sorts qui s’abattent sur eux, notamment quand cela touche des
museau, elle n’a pu retrouver son terrier et mon frère l’a attrapée à la main. a!aires de haut niveau ou des problèmes judiciaires. Lors de l’émission
Toujours vivante, elle l’a mordu violemment entre deux doigts de la main. Il télévisée qui a mal tourné, le journaliste a dénoncé Sühbat et le Centre
a eu très mal et a eu des cauchemars quelque temps après. La chamane a fait Golomt, en les accusant de magie noire et de sorcellerie. Certains di-
un rituel dans la forêt et a mis le malade sous la protection des « Treize Ciels » ront que c’est cette émission qui a terni la réputation de Golomt et qui
pour porter chance à l’opération (chirurgicale). Elle a conseillé au malade de a fait fuir Tömör dans une autre organisation. Ces anecdotes montrent
boire du lait de brebis tous les jours avant l’opération et d’aller se faire opérer l’existence, en ville, de conlits entre chamanes et d’une tendance à
en con"ance. Voilà, il a été opéré avec succès et son cancer a été soigné. faire circuler des rumeurs pour asseoir certains pouvoirs et en a!aiblir
d’autres.
Il est intéressant de noter que l’intervention de la chamane n’a pas
eu pour but de guérir le malade mais bien de lui apporter de la chance
et de le mettre sous la protection des esprits qui, eux, sont considérés
comme ayant assuré le bon déroulement de l’opération chirurgicale.
Le lait blanc, puri"cateur, est considéré dans ce cas comme un remède
n’ayant pas d’action directe sur la maladie, mais pouvant contrer la
malédiction a"n que l’opération se passe bien.
Ces histoires deviennent courantes en ville ; elles alimentent les
commérages et colportent l’idée que jeter un sort est une chose cou-
rante et très simple. Il apparaît alors que dans l’esprit des chamanes
et ici, de Sühbat, l’acte même de haraah, c’est-à-dire de proférer des
injures et des menaces contre quelqu’un devant témoin, génère une
« énergie » négative à son encontre. Le haraal se situe ainsi à un niveau
supérieur à celui de la « langue noire » : on y « tombe » quand les injures
se font menaces.
Les chamanes sont considérés comme étant plus puissants que les
moines dans l’action de contrer les sorts. On a vu plusieurs cas dans
lesquels des moines de Gandan envoyaient leurs clients consulter un
chamane, disant qu’ils ne pouvaient rien faire contre les haraal noirs.

9 Devenir muet ou aveugle sont des attaques classiques des esprits lus.

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la première, de vodka pure, constitue l’« eau de source noire », har aršaan ;
la deuxième est mélangée à de l’eau bouillie (on doit verser la vodka sur
l’eau et non l’inverse), et le tout, agrémenté d’une pincée d’encens vert en
poudre constitue l’« eau de source blanche », cagaan aršaan. De longues
conversations animent habituellement les soirées au centre de Tömör,
Chapitre 9 – E$acer, puri%er après le rituel de l’après-midi, pour savoir comment préparer et utiliser ces
deux liquides. Les assistantes renchérissent sur les détails, de la manière
de tenir la cuillère aux mesures précises en centilitres de vodka et d’eau
qu’il faut mélanger. Les doses les plus courantes semblent être de cent
cinquante centilitres de vodka ajoutés à cent cinquante centilitres d’eau
bouillie pour obtenir trois cents centilitres d’« eau de source blanche ».
C’est aussi un sujet de discorde entre Bujan et les anciennes assistantes de
« Eau de source blanche » et « eau de source noire » Tömör, auxquelles Bujan reproche de « faire les choses d’après le vieux »
alors qu’elle en a changé les règles. Chez Tömör, l’« eau de source noire »
Du sanscrit rasayana « élixir d’immortalité », l’aršaan ou rašaan peut doit être partagée en trois pour être aspergée dans la direction prescrite,
être dé"ni comme : trois soirs de suite, pour contrer le haraal. Chez Bujan, qui veut amcher
son indépendance, les libations de vodka peuvent se faire en une ou deux
[L’] eau sainte des rituels lamaïques destinée à puri"er des souillures. Dans son fois seulement, en fonction de la puissance de l’« eau de source noire », et
emploi mongol laïque, ce terme, sans être complètement dissocié de ce sens reli- la direction à contrer est l’est en général. Encore une fois, Bujan montre
gieux étymologique, désigne les sources minérales et thermales (haluun aršaan) son autonomie vis-à-vis de son maître Tömör et semble amrmer que
dont les propriétés curatives sont traditionnellement utilisées par les Mongols. son pouvoir à elle est supérieur puisque, selon elle, l’« eau de source
Les chants les présentent le plus souvent comme la boisson des esprits chama- noire » issue de ses rituels et chargée de son énergie serait trois fois plus
niques. (Even 1988-1989 : 428) puissante que celle de Tömör et qu’une seule libation sumrait. Mais selon
la version originale de Tömör, il faut partager la vodka en trois parts
L’utilisation de l’aršaan révèle l’influence bouddhique sur le égales et, à l’aide d’une cuillère, faire trois libations, trois soirs de suite,
chamanisme de Tömör et de ses disciples, comme Bujan. Elle est à la tombée de la nuit. Ses assistantes insistent toujours sur le fait que
courante au monastère de Gandan, mais je ne l’ai rencontrée chez ceux qui habitent en appartement ne doivent pas faire les libations de
aucun chamane de la campagne. Le même terme aršaan recouvre deux leur balcon, car cela pourrait être dangereux pour les voisins du dessous
mélanges di!érents à base d’eau : avec de l’encens en poudre chez les ou les passants. Quant à ceux qui habitent en yourte, ils doivent sortir de
bouddhistes, avec de la vodka chez les chamanes. Pour un rituel chez leur enclos et aller faire les libations d’« eau de source » au-delà de leur
Tömör ou chez Bujan, les clients doivent apporter, parmi les o!randes, portail, en prenant garde de ne pas en souiller les enclos ou les portails
une bouteille de vodka et une petite bouteille ou un récipient vide avec des voisins. On entend de longues conversations et démonstrations
un couvercle. La vodka sera versée en libation ou bue par le chamane concernant la manière de jeter cette « eau de source noire » : elle doit
au nom de l’esprit ancêtre « descendu » en lui. Juste avant que les esprits être prise de la main gauche à l’aide d’une cuillère spécialement dédiée
ne repartent, le chamane sou#e dans les bouteilles et leur demande à cet e!et, puis, d’un mouvement circulaire, aspergée vers la terre, dans
de protéger tous les participants présents. C’est cette vodka, puri"ée la direction prescrite. On doit alors prononcer le nom de la personne que
pendant l’appel des esprits qui sert de base de préparation aux « eaux de l’on accuse d’avoir envoyé la malédiction, visualiser où elle se trouve et
source » blanche et noire. La vodka est divisée en deux parts égales : ce qu’elle fait, en disant :

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Je te renvoie ta malédiction (haraal) (je te réponds) ! L’« eau de source blanche » sert à de nombreux usages. Après le
Que la malédiction se transforme en bénédiction (jerööl) ! rituel, il est conseillé de s’en laver le visage et les mains. On peut en
Que la malédiction noire (har haraal) devienne blanche (cagaan) ! boire quelques gouttes en cas de maux à l’estomac et de cauchemars,
Que la malédiction soit absorbée dans la terre ! ou en frictionner les blessures. Elle soigne toutes les sortes de buzar, et
permet à toute la famille de se puri"er après des contacts nocifs. À la
On peut dire aussi : "n des rituels, les participants se lavent le visage et les mains avec de
l’« eau de source blanche » versée dans le creux de leurs mains par les
Que le haraal revienne à ta tête ! assistantes. Elle est utilisée en cas de « buzar de viande rouge » ou de
Que le haraal devienne jerööl (bénédiction)! « buzar d’aliments blancs », comme en cas de rhume ou de "èvre. Elle
Moi qui ne t’ai pas fait de mal, redonne-moi mon bujan hišig (ma félicité10) est l’antidote de l’« eau de source noire » et sert à en e!acer les mauvais
Que ton haraal te revienne ! e!ets. Les assistantes du chamane conseillent également de se proté-
ger des malédictions en se lavant le visage et les mains avec du lait,
La main droite, qui est habituellement utilisée pour faire les liba- et en en buvant. On peut aussi faire bouillir de l’eau avec de l’encens
tions (aspergées vers le haut, vers le ciel), ainsi que pour recevoir ou pour se laver le visage et les mains. Le chamane bouriate Bajarbileg
pour donner quelque chose, est appelée la main « correcte », zöv. La fait quant à lui bouillir l’eau avec du thym (ganga) dans une grande
main gauche, solgoj, ne sert jamais à faire de libation. Il y a inversion marmite et, en "n de rituel, chaque participant, du plus vieux au plus
quand il s’agit de malédiction et d’usage d’« eau de source noire » : c’est jeune, tourne ce mélange avec une louche autant de fois que son âge
la main « incorrecte » qui maudit et manie le sort (en aspergeant vers le compte d’années. Ensuite, tous se lavent le visage et les mains avec ce
bas, vers la terre). On peut considérer ce rite comme une anti-libation. mélange servi à l’aide de la louche. Certains en emportent chez eux
Le dernier soir, il faut lancer la cuillère et la bouteille sans regarder et dans de petites bouteilles.
partir sans se retourner. Bujan ajoute la variante suivante : il faut faire
l’anti-libation par-dessous son bras droit et regarder dans la direction
opposée. Si la main est en contact avec des gouttes d’« eau de source L’encens
noire », il faut la nettoyer avec de l’« eau de source blanche ». Tout ce
que touche l’« eau de source noire » est vu comme contaminé et souillé Le genévrier, (arc)11, utilisé en branche ou en poudre comme de
et ne peut être puri"é qu’à l’aide d’« eau de source blanche ». Le torchon l’encens, est un élément essentiel des rituels tant bouddhiques que
ou bout de tissu qui a servi à « essuyer » la souillure doit également être chamaniques. Il sert à la puri"cation des personnes et des objets.
jeté avec la bouteille et la cuillère, sans se retourner. Les assistantes ne Avant chaque rituel, le ou les assistants du chamane l’aident à en"ler
cessent de mettre en garde les clients sur la nocivité de l’« eau de source son lourd costume et ses bottes, puis passent trois fois autour de ses
noire » et sur les précautions à prendre pour la manipuler. « Attention à mollets une branche incandescente de genévrier ou un encensoir avec
ne pas toucher cette « eau de source noire », sinon, le haraal reste avec de l’encens en poudre. Le tambour et le battoir sont eux-mêmes encensés
vous ! Ne la laissez pas à la portée des enfants ! Attention de ne pas en avant le premier battement. Pendant la période d’initiation, quand
renverser chez vous sur le sol … » les objets chamaniques de l’apprenti sont fabriqués et assemblés, tous
les bouts de tissu, miroir, tambour, battoir, font l’objet de fumigations
attentives. Pendant le rituel, l’assistant du chamane lui fait respirer
de l’encens quand la « transe » (le buult, « descente des ongod ») devient
10 On note dans cette dernière prière que si haraal (malédiction) est opposé à jerööl
(bénédiction), l’attaque de la malédiction porte directement sur le bujan hišig de la personne,
sa grâce et sa félicité. 11 Juniperus sibirica (Hamayon 1977 : 173).

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violente. À son retour au calme, on lui fait à nouveau respirer de l’encens,


en lui mettant sous le nez la branche ou l’encensoir et en poussant la fu-
mée vers lui, avec la main, trois fois de suite. Après le rituel, les clients
font circuler l’encensoir entre eux ; de leur main droite, ils font venir
la fumée vers eux trois fois de suite. Ils peuvent aussi faire tourner
l’encensoir autour du corps trois fois avant de le passer à leur voisin. Chapitre 10 – Appeler la bonne fortune
Lors de petites séances sans buult, c’est-à-dire sans « descente » des
esprits, le chamane, après une divination, par exemple, va puri"er ses
clients, en passant l’encensoir trois fois autour de leur corps. Roberte
Hamayon écrit que « traditionnellement la propreté n’est pas associée
à l’eau ni au lavage, qu’il s’agisse du corps ou des vêtements, mais à la
bonne tenue et au rangement, d’une part, à la fumigation de l’autre » Les rituels proposés chez le chamane Tömör et chez son élève
(Hamayon 1977 : 181). L’acte puri"cateur, (arjuulga), n’est pas l’exclu- Bujan peuvent se classer en deux grandes catégories : Les rituels de
sivité des chamanes ou des moines, il peut être utilisé de façon domes- « réparation » (zasal) et les rituels d’« appel » (duudlaga ou dallaga). Si le
tique par tout un chacun12. malheur se répare, son contraire s’appelle. Il ne sumt pas de « réparer »
La fumigation puri"e et nettoie ; elle éloigne les mauvaises choses et et de puri"er ce qui est négatif, il faut également « appeler » les prin-
prépare le terrain pour la venue de ce qui est bon et béné"que; elle n’est cipes positifs extérieurs et intérieurs de la personne pour l’aider dans
le plus souvent qu’un épisode rituel, préalable au rite lui-même; elle est son projet (retrouver la santé, l’amour, l’argent, la prospérité…). Le
notamment un prélude nécessaire à tout acte de propitiation, conju- chamane appelle et invoque les entités spirituelles pour mettre la per-
ration, réparation, sacri"ce, consécration, etc. (ibid. : 178). Aussi bien sonne sous leur protection, et appelle les principes positifs, invités à se
dans le bouddhisme que dans le chamanisme, l’encens est également un développer, s’ils sont déjà constituants de la personne ou à s’y ajouter
acte d’o!rande pour faire plaisir aux esprits et aux divinités et faciliter s’ils sont extérieurs. De même que chacun est en droit d’être aidé par
la communication avec eux. les entités spirituelles, dans une idée d’harmonie et de partage, il est
L’encens peut s’acheter au marché, où il est présenté sous forme de aussi en droit d’accéder à sa part de chance et de bonheur.
grand tas de poudre verte, mesurée au verre et vendue dans des sacs Bujan hišig et süld hijmor’ semblent être les concepts les plus impor-
plastiques. On peut en acheter au grand monastère de Gandan, dans les tants qui sous-tendent le système de croyances mongol, aussi bien cha-
boutiques de la colline de Gandan, mais aussi en recevoir de la part des manique que bouddhique. Leur existence permet l’emcacité symbolique
moines et des chamanes qui en donnent comme traitement par petites des rituels et rend possible toute action magique béné"que ou malé"que.
doses dans des pochettes plastiques. Suivant leurs prescriptions, cet Il semble qu’ils aient pris toute leur importance dans la période qui nous
encens devra être brûlé à un certain moment, dans un lieu particulier intéresse, où les gens, n’ayant qu’une idée imprécise des esprits, des dif-
ou bien jeté à un endroit précis, pour « puri"er » la direction d’où le mal férentes âmes, etc., ont retenu ces principes actifs de manière à simpli"er
est susceptible de venir. On peut aussi le garder chez soi ou dans sa un système complexe dont ils n’avaient plus les clefs de compréhension.
poche en guise de talisman.

Bujan hišig, la grâce vertueuse

12 En Mongolie, dans les toilettes (publiques ou privées), il est fréquent de voir une assiette
Un des concepts fondamentaux de la pensée mongole (bujan du
avec de l’encens en poudre, pour ses valeurs odorantes évidentes, mais aussi autres. sanskrit punya) désigne les mérites et les bonnes actions (Hamayon

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1990 : 786). Ce terme est véhiculé dans des expressions relatives au harmonieux et équitable entre tous. Celui qui en aurait une part plus
bouddhisme, telles que bujan huraah « accumuler des mérites » ou grande que les autres serait victime de leur jalousie et de leur envie et
arvan cagaan bujan « les dix actions vertueuses » (Even 1988-1989 : « tomberait » dans les hel am. Le malheur, l’accident, la malchance sont
429). Associé à hišig, il prend le sens de « bienfait, grâce » et, dans les alors considérés comme des épiphénomènes injustes, venant troubler
chants chamaniques, celui de prospérité, de bon destin ou simplement une continuité harmonieuse et pouvant être « réparée », puisque
de bétail en tant que signe de richesse et de prospérité (ibid. : 430). l’harmonie est considérée comme pouvant être rétablie.
Ainsi bujan désigne d’une part une notion bouddhique fondée sur les La grâce vertueuse (bujan hišig) s’accroît avec l’accomplissement de
mérites personnels accumulés, et d’autre part une idée de prospérité bonnes actions et décroît avec des actes non-conformes à la tradition
indépendante des mérites personnels mais résultant de la faveur des et à la bienséance. Elle peut être a!aiblie par les attaques d’esprits
esprits. Venu avec le bouddhisme, le terme bujan a été réapproprié ancêtres négligés (ongod) et d’esprits des montagnes et des rivières (lus
par les Mongols dans un sens conforme à leurs représentations savdag) avides de vengeance. Souillures (buzar), malédiction (haraal),
traditionnelles (ibid.). Plus qu’une richesse matérielle extérieure, le et mauvaise langue (hel am) attaquent le bujan hišig et le süld hijmor’
bujan est d’abord une richesse qui est en soi, l’énergie positive par de la personne, entraînant chez elle la maladie, la perte de biens et la
excellence qui détermine non seulement la possibilité d’accumuler des malchance en général. Il est très facile de perdre de son bujan. Ainsi,
biens matériels, mais aussi la réussite personnelle sur quelque plan que d’après Gaëlle Lacaze (2000 : 278), le simple fait de s’étirer à un moment
ce soit, médical, professionnel, sentimental ou "nancier. Avoir du bujan, autre que celui du réveil peut entraîner une perte de bujan par les aisselles
être bujantaj, signi"e pouvoir réussir ce que l’on veut entreprendre. car s’étirer est un signe de grande fatigue et la fatigue, la maladie, la
Chez les Bouriates, le bujan est la grâce accordée par les esprits-destins malchance, l’échec sont symptômes de la faiblesse du bujan ; manifester
(les zajaan), esprits vindicatifs issus d’âmes de morts ayant appartenu les symptômes de l’a!aiblissement du bujan reviendrait à le susciter. En
à des lignées chamaniques sans pour autant avoir été chamanes, et général, dans la pensée mongole, la faiblesse « appelle » la faiblesse, la
érigés en « super ancêtres » protecteurs (Hamayon 1990 : 632). Dans le peur appelle l’accident, un excès de précautions appelle cela même que
chamanisme mongol, les esprits-destins qui prédestinent et accordent la l’on voulait éviter. Par exemple, il est courant qu’on ne mette pas de
prospérité sont des « esprits des ancêtres ou esprits ancestralisés souvent ceinture de sécurité dans une voiture, pensant que le simple fait d’évoquer
assimilés à des Ciels » (Even 1988-1989 : 442). On parle alors de zajaa la possibilité d’un accident pourrait « appeler » cet accident.
tenger, les esprits-destins-ciels. La grâce accordée prend le sens de lot Qu’il provienne de la grâce accordée par les entités ou des mérites
distribué par des esprits, extérieur certes, mais "xé à la personne que accumulés, le bujan est considéré comme une composante intrinsèque de
les esprits prédestinent. Ce lot de grâce devient comme une composante la personne; il peut donc être transmis, comme la souillure ou le mauvais
de la personne. Il n’est plus alors quelque chose de fatal et d’inlexible, sort, et peut concerner une famille entière. Quelqu’un qui se conduit mal
mais quelque chose qui préserve à l’homme une possibilité d’action sur produit une souillure qui contamine ses descendants. Inversement, d’un
sa vie. Le rôle du chamane sera de négocier avec les esprits-destins pour descendant de bonne famille qui se conduit mal, on dit qu’il n’est pas
inluer sur le lot de grâce accordé à ses clients. Mais la grâce n’est pas en digne d’hériter du bujan de ses parents. Car le bujan est un capital qui doit
quantité illimitée et doit se gérer au mieux. Le lot d’une personne peut être entretenu et cultivé, que l’on peut augmenter et céder à ses enfants.
décroître à la suite de diverses attaques et s’accroître par le mérite des Lors des funérailles, notamment dans l’exemple rapporté par Caroline
bonnes actions accomplies et par l’intervention du chamane auprès des Humphrey, un des enfants du défunt tourne trois fois ses bras et mains au-
esprits-destins. C’est une part de bonheur que chacun est en droit de dessus de la tombe en signe d’appel de la prospérité (huraj) en disant :
réclamer, mais dont il ne saurait réclamer plus que son dû. L’expression
am’ny hišig « part de bonheur » traduit bien cette notion de « part » à Bujan hešige hajrlaa! ! Huraj ! Huraj !
laquelle chaque humain a droit dans un souci d’équilibre et de partage Laisse-nous ton bujan ! (Humphrey 2002 : 81)

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

On demande à celui qui part de laisser en héritage sa chance et sa süns ni bujan. De même, certains objets sont hijmor’toj, « avec du hijmor’,
bonne fortune à ses enfants. de la force », d’autres sont au contraire buzartaj, « avec de la souillure » ;
positive ou négative, leur force est contagieuse. Les rubans ou les peaux
qui sont accrochés dans le dos du costume du chamane, ou son miroir
Süld hijmor’, le cheval de vent qui circule après le rituel sont des objets hijmor’toj. Les participants aux
rituels s’empressent toujours de les toucher, de caresser les accessoires
Le hijmor’13 est conçu comme une énergie personnelle, un pouvoir. du costume ou de porter à leur front les rubans ou le miroir.
Formé de deux mots hij : sou#e et mor’ : cheval, le hijmor’ « cheval de Une autre manière simple d’accroître son hijmor’ est par exemple de
vent » est la traduction du tibétain lungta, terme bouddhique qui désigne récupérer de la sueur du cheval gagnant de l’une des courses de la fête
les drapeaux de prière ornés d’un cheval. Ce terme en est venu à expri- nationale Naadam (qui se déroule au mois de juillet) : on caresse du
mer une version bouddhisée du concept mongol süld (Bawden 1985). plat de la main sa robe écumeuse, moussue, et on se frotte le front avec
Les deux termes sont employés indi!éremment l’un pour l’autre ou bien sa sueur, pour s’imprégner de sa force et de son courage et acquérir par
associés dans l’expression süld hijmor’. Le süld recouvre trois notions : là, en quelque sorte, de l’énergie cheval par référence au sens de hijmor’,
une notion de force vitale ; une notion d’âme et par extension d’esprit « cheval de vent ». Un niveau élevé de hiimor’ peut permettre de contrer
tutélaire, comme dans l’expression Činggis haany süld « esprit de Chinggis une attaque de buzar ou de hel am, tel un bouclier, mais qu’il faut
Khan » ; et la notion d’emblème, d’étendard et de bannière, soit le support entretenir. On dit de quelqu’un qui est hijmor’toj (« qui a du hijmor’) qu’il
de cet esprit tutélaire (Even 1988-1989 : 437). Le süld qui nous intéresse est chanceux et heureux : cette énergie personnelle étant en quantité
ici est la notion de force vitale adoptée par le bouddhisme et correspon- sumsante, tout devient possible pour la personne.
dant au hijmor’. Un chamane peut ainsi dire à son client : « Il faut faire un Les inégalités sociales n’ont cessé de se creuser dans le contexte de
rituel pour te mettre sous la protection de la montagne que tu respectes compétition économique de la Mongolie postcommuniste. Le marché
et de ton ciel, sinon ton süld hijmor’ va tomber (diminuer) ! » ou bien « Tu libéral fait miroiter à tous une nouvelle vie, comme si tous avaient
as beaucoup de hel am (de mauvaise langue), ton bujan hišig est faible et les mêmes chances de réussir (puisque c’est possible et autorisé) alors
ton hijmor’ a chuté ». Le süld hijmor’ est plus ou moins développé selon les que seuls quelques-uns réussiront. L’intérêt pour le chamanisme qui
individus et selon les circonstances. Les expressions citées montrent que, se développe en ville me semble directement lié à ce déséquilibre. Le
comme le bujan hišig, le hijmor’ connaît des variations de niveau : il peut chamane est censé rétablir les composantes de la personne, astrologiques
« chuter », « faiblir » (par exemple s’il est attaqué par de mauvaises éner- et « énergétiques » (bujan hišig et hij mor’) pour lui redonner tout son
gies ou de mauvais esprits) et, inversement, « augmenter », « s’élever ». potentiel et appeler sur elle la protection et la bénédiction des entités
Le süld hijmor’ est compris également en termes de charisme. Les cosmiques. Dans ce contexte, le chamanisme se présente comme un
personnes autoritaires, de fort caractère, en ont beaucoup. C’est la recours pour « réparer » un déséquilibre perçu comme injuste et pour
force interne des chamanes, qui, associée à leur puissance hüč, leur permettre à chacun d’accéder à sa part de chance (souvent à sa part
permet d’a!ronter les esprits. Avec un hijmor’ a!aibli, ils ne peuvent d’argent tout simplement).
plus négocier avec eux.
On dit des animaux comme le loup, le renard, le cheval, l’ours et
l’aigle que leur hijmor’ est « élevé », alors qu’ils ne sont censés avoir ni

13 Les termes hijmor’ et bujan sont absents du dictionnaire des termes chamaniques
bouriates de Manžigeev, ce qui tend à prouver qu’ils ne sont pas reconnus comme des termes
chamaniques.

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Les chamanes disent qu’à force d’aider les autres, on "nit par perdre son
propre bujan, comme si une déperdition d’énergie était causée par le va
et vient de l’argent, qui rentre et qui sort. L’idée que l’argent est porteur
d’énergie se voit aussi quotidiennement au marché ou dans les magasins :
le vendeur saisit l’argent que lui tend l’acheteur et va immédiatement,
Chapitre 11 – L’Argent avec les billets de banque, toucher les marchandises qui sont étalées de-
vant lui. Il fait « claquer » ces billets, nouveaux pour lui, sur les objets en
attente d’être vendus, comme pour communiquer aux autres objets étalés
sur son stand le pouvoir intrinsèque de l’argent, pour qu’à leur tour ils
soient bientôt achetés, contaminés par l’énergie du premier acheteur.
Avoir ou gagner de l’argent n’est pas en relation directe avec l’accom-
Certains de mes informateurs racontent qu’auparavant, peu importait plissement d’un travail ou l’exercice d’une compétence ; la notion d’argent
le travail lui-même : il leur sumsait de ne pas commettre de fautes graves est liée à celles de bujan et de hijmor’, chacun attend sa part d’argent
et de faire le travail demandé pour toucher leur salaire, le même pour comme sa part de chance, comme un dû en quelque sorte, comme si le
tous, avec les mêmes avantages sociaux et les mêmes loisirs. En revanche, partage des forces cosmiques auquel chacun a droit, s’appliquait égale-
aujourd’hui, seul le meilleur peut gagner de l’argent. Les regrets du temps ment à l’argent. Si la répartition équitable des biens semble héritée du
ancien laissent la place à l’espoir de temps meilleurs : « Avant, on avait communisme, cette façon de penser est pré-communiste et s’inscrit dans
tout mais on vivait sous une dictature, n’est-ce pas ? Alors il vaut mieux la l’idée d’harmonie et de partage propre au chamanisme.
période d’aujourd’hui ! », dit un Mongol de la campagne.
Au début des années 1990, l’économie de marché basée sur la pro-
priété privée semble connaître un démarrage prometteur (Sneath 2002), Appeler l’argent
et le gouvernement voit même déjà la Mongolie devenir le cinquième
tigre d’Asie, dans les cinq ans (Brunn & Odgaard 1996 : 113). Mais la De nombreuses visites chez le chamane sont directement liées aux
privatisation et le démantèlement des fermes collectives d’État entraînent problèmes économiques. Comme il a été dit précédemment, la compé-
une chute du niveau de vie ainsi que l’e!ondrement des services publics tition capitaliste n’est pas valorisée ; considérée comme amorale, elle
et l’augmentation du chômage et de la criminalité (Sneath 2002). devient pourtant obligatoire dans le contexte économique actuel. Les
Le réseau économique chaotique fonctionne alors essentiellement sur fonctionnaires tels que les enseignants, les médecins, les employés de
les emprunts privés. Tout le monde est pris dans un système d’emprunts, l’administration ne pourraient survivre s’il n’y avait dans leur famille
de prêts et de dettes. On emprunte cinq, dix, vingt ou mille dollars, à étendue quelqu’un qui se soit lancé dans le commerce ou l’entreprise
un oncle, un collègue de bureau, un ami étranger, et en même temps, privée et qui puisse apporter ou prêter de l’argent liquide aux autres.
on en prête à un tiers, car il n’est pas bon de refuser. Quand un délai de Pour schématiser, une famille modeste de la capitale peut survivre si son
remboursement arrive à terme, on emprunte à quelqu’un d’autre pour réseau de parenté est composé d’éleveurs qui lui fournissent les produits
rembourser sa dette. Il est donc très rare de ne pas avoir de dettes et de de l’élevage, d’une ou deux personnes dans les a!aires auxquelles elle
remboursements en attente, et chacun doit savoir à tout moment gérer puisse emprunter de l’argent, et de quelques personnes dans les services
les rentrées et les sorties. Les chamanes conseillent fréquemment à leurs de santé, de l’éducation ou de l’administration béné"ciant de la stabilité
clients de ne pas « trop faire sortir d’argent », ce qui di!ère de ne pas de l’emploi, du prestige de la fonction et des relations privilégiées avec
le dépenser, cas où l’argent « partirait » tout simplement. Si de l’argent lesdites administrations. Toute l’ambiguïté, avec l’argent, est de savoir
« sort », c’est qu’il a été prêté et qu’idéalement il devrait être remboursé. comment on peut en gagner, sans vraiment avoir l’air de se battre pour

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y parvenir. Pour cela, il faut de la chance, beaucoup de bujan hišig et un Que ces personnes gagnent beaucoup d’argent, par millions !
hijmor’ élevé. Bujan propose de nombreux rituels concernant l’argent. Que leur business marche bien !
Initialement, elle a élaboré sa liste de rituels d’après celle de Tömör, puis Éloignez nos enfants innocents des malheurs soudains !
elle en a retiré ceux qui étaient proprement bouddhiques et en a rajouté Rendez-leur leur bujan hišig !
de nouveaux, liés à l’argent. Sur une amche collée sur le mur de son local, Que leurs vœux soient exaucés !
elle propose quelques nouveautés :
L’argent est source de problèmes pour ceux qui n’en ont pas, mais
Mönh sanhüügijn dallaga : 4 000-10 000 tg (de 4 à 10 dollars) également pour ceux qui en ont. Dans la logique de la langue blanche
Appel de l’argent et des "nances. (cagaan hel am), la jalousie des autres, leur envie, pourront toucher le
Biznessijn ariulgal : 5 000-15 000 tg (de 5 à 15 dollars) foyer prospère, qui alors commencera à s’appauvrir, à avoir des maladies.
Puri"cation du « business ». On dit que celui qui marche au soleil est plus visible, donc plus facile à
Ažil törlijn zasal : 5 000-40 000 tg (de 5 à 40 dollars) attaquer que ceux qui sont dans l’ombre. Dans un pays qui a connu le
Réparation des relations professionnelles. régime communiste, les di!érences actuelles de niveau de vie, de salaire,
Alban gazryn zaslaga : 50 000-100 000 tg (de 50 à 100 dollars) de pouvoir d’achat sont à la fois des marques de déséquilibre de la société,
Amélioration de l’entreprise. et des sources de conlits comme de jalousies et de sentiments d’injustice.

Bujan s’est adaptée à sa clientèle d’hommes d’a!aires qui, pour la


plupart, se lancent dans l’import-export. Ceux-ci viennent avec leurs La divination par l’argent
documents professionnels, leurs passeports et demandent à appeler
le succès sur leurs a!aires. Ces documents, déposés sur l’autel, sont De même que les objets ont leur propre énergie, l’argent aussi, sous
« chargés » pendant le rituel. La chamane peut aussi sou#er dessus et sa forme matérielle de billet de banque, possède son énergie propre qui
avec son miroir faire comme si elle les tamponnait ; c’est une façon est en relation avec son propriétaire du moment. Appartenant à une per-
d’appeler la chance sur ces contrats ou passeports pour qu’ils soient un sonne en particulier à un moment donné, le billet de banque représente
jour réellement tamponnés. en quelque sorte cette personne ; il possède les mêmes caractéristiques
Pour Bujan, les problèmes d’argent sont les principaux problèmes de qu’elle en termes de force vitale. Ainsi, le billet de banque peut être utilisé
la société actuelle, générateurs de « mauvaise langue » et de malédiction. comme support de divination14 : il peut être « lu », car il a « à dire » sur son
D’après elle, les gens se disputent souvent pour des histoires de dettes et propriétaire. Pour que la divination soit valide, il faut que le billet soit
en viennent presque toujours à s’insulter. Le prêteur demande à être rem- en bon état, car en même temps qu’il représente la personne, il peut être
boursé de l’argent prêté, mais l’emprunteur n’a plus cet argent. « Les insul- également un support pour l’appel d’argent ; aussi vaut-il mieux appeler
tes sortent de leur bouche, passent dans l’air et atteignent l’interlocuteur, l’argent avec un billet de banque propre et neuf qu’avec un vieux billet
dit Bujan, comme de mauvaises énergies » qui vont le perturber : c’est le déchiré. Tout en réprimandant une dame qui lui tend un billet usé, Bujan
hel am. Si la dispute éclate violemment et que l’un des deux adversaires l’avertit : « ce billet est déchiré, je ne pense pas qu’il garde l’appel ! ».
profère des menaces telles que « Que ton foyer (gal golomt) soit détruit ! « Appeler l’argent » consiste à introduire dans le billet une force
Que les tiens périssent ! », la situation devient grave et la mauvaise éner- « magique » qui servira à attirer plus d’argent. La chamane va s’asseoir
gie devient du haraal. Il faut alors « réparer » l’o!ensé en restaurant ses
énergies personnelles, puis appeler l’argent pour lui et le succès pour son
14 Il existe également la divination par les pièces trouées chinoises, comme la pratiquent
a!aire. Le souhait positif, la bonne parole, contrera la mauvaise, celle qui Tömör et Tuggi, mais le jeu de pièces appartient au chamane et non au client, et la divination
appelle la destruction. La chamane dans son chant rituel appelle : n’est pas uniquement centrée sur les problèmes "nanciers.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

devant l’autel de ses ongod en tenant des deux mains le billet de son un « appel d’argent », Bujan s’énerve : « Mais ce n’est pas possible ! Tu
client. Entre le pouce et l’index placés aux extrémités du billet, elle le fait as encore perdu (dépensé) cet argent ? Mais avec toi l’argent coule de
tourner rapidement au niveau de ses yeux fermés en marmonnant des tes mains comme de l’eau, on dirait que tu n’as pas de “bujan d’argent”
prières inaudibles, à la manière des moines bouddhistes. De temps en (mönhnij bujan) ! », et elle lui conseille cette fois-ci de faire le rituel
temps, elle se tourne vers son client et le questionne : « Tu as monté ton avec un billet de cent tögrög, car au moins elle ne sera pas tentée de
business en empruntant aux autres de l’argent, c’est ça hein ? » ou bien le dépenser. On voit ici que l’argent « s’appelle » comme la grâce, la
« Alors ? Tu as des dettes, n’est-ce pas ? Dis-moi exactement combien, je chance et la prospérité et que, comme elles, il se "xe sur un support.
vais les faire rentrer ! », puis elle se remet à faire tourner le billet de banque. On pourrait penser que ces pratiques liées à l’argent et la divination
Pendant la séance de divination, elle con"rme la situation "nancière par le billet de banque sont plutôt citadines et récentes, mais on trouve
présente de son client : « Tu gagnes quand même pas mal d’argent, mais des pratiques semblables dans la province Hövsgöl. La vieille chamane
ton problème c’est que tu n’arrives pas à le garder ! Ça coule à lots ! Tu Nadmid (décédée en 2000) s’asseyait devant la corde de ses ongod face
as beaucoup de dettes et on te doit beaucoup d’argent. » Le client, qui au nord, exactement comme Bujan, à la "n du rituel, et lisait le billet de
se trouve derrière elle, répond à ses questions et con"rme ce qu’elle dit. banque à la lamme d’une bougie. Elle demandait le signe astrologique
Elle donne également des conseils tels que : « Reprenez tout l’argent que du client et faisait ainsi une divination au sujet de ses "nances. Bujan
vous avez prêté aux gens ! Si c’est impossible, mais que vous souhaitez insiste sur le fait que cet appel d’argent peut être réalisé seulement pour
gardez votre bujan, essayez, dans les trois prochains jours, de récupérer les clients qui viennent d’assister à la séance chamanique d’appel des
au moins cent tögrög (quelques centimes) de toutes les personnes qui esprits, car ainsi ils sont puri"és, la chance a déjà été appelée sur eux et
vous doivent de l’argent ! » ou bien « Pour garder son bujan (qui ici peut l’appel d’argent peut venir en complément.
se traduire par « richesse »), il faut obligatoirement garder sur soi, sans Enhtuja, chamane du Hövsgöl, accomplit elle aussi des pratiques
le dépenser, au moins un billet de cent ou de cinq cents tögrög (les deux liées à l’argent : elle dépose parfois une pincée d’encens en poudre dans
plus petites coupures) ! » Symboliquement, récupérer ne serait-ce que un billet de banque soigneusement replié et placé dans le portefeuille
cent tögrög est déjà important dans le processus de retour de l’argent de ses clients. Le billet est ensuite placé sur l’autel pour être « chargé »
vers son propriétaire d’origine. De même, se dépouiller complètement pendant la cérémonie. Les clients doivent garder leur bien en guise de
en dépensant jusqu’à son dernier tögrög est le signe de la perte totale de protection et de support d’appel d’argent. Parfois, c’est la carte bancaire
sa richesse : il ne reste rien dans le portefeuille. Symboliquement, c’est qui est posée directement sur l’autel pendant le rituel.
le risque que la brèche par laquelle est sorti ce dernier billet ne laisse
entraîner dans son sillage toutes les autres richesses : bujan hišig et
hijmor’ en particulier. C’est pourquoi le billet qui a servi à la divination L’entreprise dans les sorts
est piqué d’un piquant de hérisson. Le hérisson est un animal porte-
bonheur ; ses piques sont utilisées fréquemment par les chamanes qui Un matin d’été de 2000, trois femmes, coi!ées et maquillées avec
les puri"ent et les donnent à leurs clients, pour qu’ils les piquent dans soin, portant des chemisiers blancs et des tailleurs noirs, munies de té-
un pli de leur vêtement, ou les mettent dans leur porte-monnaie ou léphones portables, viennent en consultation chez Tömör15. Elles sont
dans leur sac. Le billet de banque ainsi piqué doit être conservé dans le les secrétaires d’une société d’investissement « en pyramide », dont les
portefeuille et surtout ne pas être dépensé. actionnaires ont porté plainte pour escroquerie. Le système de parrai-
Bujan conseille de commencer l’« appel de l’argent », avec un billet nage « en pyramide » consiste à investir soi-même une petite somme
de cent tögrög (un centime d’euro environ), la tentation de le dépenser d’argent et à parrainer d’autres investisseurs qui investissent de petites
étant moins grande que si le billet était plus gros, de mille tögrög par
exemple. Face à une femme qui revient pour l’énième fois demander 15 Cf. « Call for Grace » (Merli 2000)

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

sommes et doivent eux-mêmes trouver des gens à parrainer à leur tour. elles aussi, de sourire. Les hommes d’a!aires dépoussièrent leur costume,
Ainsi, plus on a de « "lleuls », plus on se trouve en position élevée dans récupèrent leur attaché-case, saluent l’ongod en posant leur front sur
la pyramide et plus on touche d’argent résultant des investissements la boîte en bois contenant le support de l’esprit de Dajan Deerh et
(intérêts versés par les banques, actions en bourse, etc.). Beaucoup de demandent au chamane s’ils peuvent partir. « Oui, c’est bon, ça sumt
Mongols ont investi toutes leurs économies dans ce système en espé- pour vous aujourd’hui », leur répond Tömör qui ne s’arrête plus de
rant gagner beaucoup et rapidement. Mais l’argent tardant à venir, ils rire. Quand les trois hommes sont partis, il raconte qu’il se réjouit
sont nombreux à porter plainte pour escroquerie, et la société est tra- d’avoir fouetté si fort ces trois hommes qui étaient pleins de mauvaises
duite en justice. Les dirigeants, représentés par leurs secrétaires, ont énergies. « Ils étaient chargés ! Maintenant ils sont purs comme des
demandé à Tömör de faire un rituel pour « réparer » l’entreprise qui se nouveau-nés ! »
retrouve victime d’attaques de hel am et de haraal, comme pourrait Les trois secrétaires restent pour le rituel du soir. Tömör, en costume,
l’être une personne. invoque les esprits et appelle la grâce et la prospérité sur leurs a!aires.
À la caisse, on leur a donné un papier avec les instructions de Tömör En chamanisant, il frappe plusieurs coups sur son tambour à quelques
qui leur prescrit quatre « appels-réparations » : l’appel de bujan hišig, le centimètres du visage d’une des secrétaires qui, à chaque fois, saute
culte de Dajan Deerh, Fermer-la-porte-des-pertes et Ouvrir-la-porte-des- d’e!roi sur sa chaise. À la "n du rituel, celle-ci est chargée de faire les
béné"ces. Les trois secrétaires attendent sur un banc. Elles ont préparé libations de thé au lait à l’extérieur, censément aux esprits de la nature,
des o!randes de nourriture, de la vodka et des hadag bleus. dans une cour bétonnée devant une barre d’immeubles. Selon la tradi-
Dans leur stratégie pour revaloriser la réputation de l’entreprise, les tion, on doit avoir la tête couverte pour faire des libations et donner
secrétaires ont acheté trois cents dollars une page de publicité dans des o!randes. Ces femmes de la ville n’ayant ni chapeau ni foulard,
Önöödör (« Aujourd’hui »), le quotidien national, en vue de contre-atta- c’est avec un sac plastique sur la tête que la secrétaire en tailleur noir
quer la « mauvaise langue ». La publicité joue le rôle d’un souhait positif, fait ses libations. Une partie des o!randes (biscuits et friandises) est
d’un jerööl énoncé pour contrer le souhait négatif et la menace du haraal. déposée devant les thankas de divinités bouddhiques qui se trouvent
La séance chamanique est organisée pour l’entreprise en complément dans l’autre salle du centre chamanique, et le reste est emporté pour
de la page de publicité pour rétablir sa réputation et attirer sur elle les être partagé avec les employés de l’entreprise. Ces femmes emportent
bonnes grâces et la prospérité. aussi des hadag bleus qu’elles devront nouer dans des endroits spéciaux
En "n de journée, les trois secrétaires sont rejointes par le prési- de leurs bureaux. L’« eau de source blanche » et l’« eau de source noire, »
dent, l’avocat et le comptable de leur société qui viennent se rensei- faites avec la bouteille de vodka qu’elles avaient apportée en o!rande,
gner auprès de Tömör sur les rituels que peut proposer le centre pour seront utilisées comme nous l’avons vu plus haut : la noire pour contrer
arranger leur situation. Tömör répond qu’un rituel est prévu à 18h30 la malédiction, la blanche pour puri"er et nettoyer les bureaux de l’en-
pour « réparer » les attaques dont ils sont victimes. Les trois hommes treprise. Tömör leur donne aussi un sachet d’encens qui devra être
ne peuvent pas rester pour y assister car ils ont rendez-vous avec le mi- brûlé dans tous les coins des locaux.
nistre de la Justice à 19h. Ils délèguent les trois secrétaires pour repré- L’entreprise en tant qu’unité professionnelle et économique est
senter l’entreprise et demandent à Tömör s’il ne pourrait pas faire « un traitée comme le serait une famille ou un individu. Après consultation,
petit quelque chose » pour eux avant de partir. Tömör saisit son fouet le chamane établit un diagnostic, prescrit des rituels et les actions
et à tour de rôle fait agenouiller les trois hommes d’a!aires dans leur de puri"cation et de protection à e!ectuer. Le chamanisme est ainsi
costume noir, devant l’autel chamanique. Il les fouette, violemment, utilisé par toutes les couches de la société. Il en va de même avec les
trois fois chacun et se félicite du résultat : « 3 x 3 = 9 ! C’est un bon visites chez les lamas : de jeunes entrepreneurs vont au monastère
chi!re ! » dit-il en riant longuement. Pendant que les trois hommes sont faire réciter des prières pour qu’elles leur portent chance dans leurs
fouettés, les trois secrétaires assises sur le banc ne peuvent s’empêcher, a!aires.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

voient là des éléments qui prouvent son « état d’infortune » et le fait que
certaines forces essaient de la retenir à Ulaanbaatar où un terrible
malheur pourrait lui arriver.
Ici, le couple « langue blanche » et « langue noire » se combinent. La
« langue blanche » de l’envie de l’amoureux éconduit entraîne la « langue
Chapitre 12 – L’amour noire » des critiques et des commérages de l’entourage. Batmaa se
retrouve au centre de toutes les forces contraires qui portent atteinte
à sa propre vie. C’est son libre arbitre qui est remis en cause, sa liberté
de jeune femme moderne : si elle reste dans la capitale, elle sera prise
dans le jeu des commérages (hov živ) et dans les mailles du "let d’amour
contrarié que lui a jeté le jeune homme à son insu. La norme voudrait qu’à
son âge elle se marie, et l’entourage pense que le prétendant est un bon
L’amour contrarié parti. Les sentiments contrariés du jeune homme, plus les commérages
dont Batmaa est victime, ont presque une matérialité, une épaisseur,
Batmaa, belle jeune femme de la capitale, se retrouve malgré elle dans laquelle la victime est prise au piège. Sühbat de Golomt dit qu’être
prise au piège des sortilèges de l’amour. Un ami d’enfance lui a déclaré pris dans les hel am et le haraal revient à être « comme pris dans la
sa lamme et l’a demandée en mariage. Voyant en lui un vieil ami, elle boue jusqu’au cou, on ne peut plus bouger, le hijmor’ devient faible, et
l’a gentiment éconduit. Mais ce dernier ne cesse de la harceler ; il se met on déprime jusqu’à dépérir ». Quand Batmaa et la chamane parlent de
sur son chemin lorsqu’elle part travailler, la suit partout et l’attend en malédiction et de mauvaises langues, elles en parlent comme si elles
bas de chez elle ou à la sortie de son travail. Elle décide de l’ignorer et pouvaient toucher ces « énergies » avec leurs mains. De même, quand
de ne plus le saluer quand elle le rencontre dans la rue, espérant qu’il se Tömör dit à ses clients qu’« il ne faut pas se disputer le soir, ça attire les
lassera de ce petit jeu. muu jum, les « mauvaises choses », il agite les mains et les doigts devant
Quelque temps plus tard, elle apprend que le jeune homme est dans son visage, comme s’il pouvait les palper.
le coma à l’hôpital à la suite d’une tentative de suicide. Elle s’y précipite Batmaa revient le lendemain voir la chamane qui procède alors au
et, en chemin, rencontre un ami qui lui conseille d’aller voir un chamane, rituel de réparation de hel am et d’appel de bujan hišig. Elle quitte la
lui amrmant que l’accumulation des sentiments contrariés de ce jeune ville quelques jours après. Le jeune homme, quant à lui, se remet de sa
homme peut être dangereuse pour sa vie. Elle avoue ne pas y avoir pensé tentative de suicide, reprend une vie normale et recommence à voir son
en ces termes, mais après avoir visité son ami à l’hôpital, elle se met en groupe d’amis à peu près un an après le drame. Batmaa, elle, n’habite
quête d’un chamane et va voir Bujan. La chamane con"rme que cette plus la capitale.
situation est très dangereuse pour elle, qu’il en va de sa propre vie. La
malédiction est si forte, poursuit-elle, que Batmaa ferait mieux de quitter
le pays pendant trois ans et de n’y revenir que quand les sentiments du L’appel de compagnon, le rituel des fourmis
jeune homme et les commérages de l’entourage se seront apaisés. Le
jeune homme, pourtant plein de bons sentiments envers Batmaa, deve- Si l’amour non-partagé entraîne du désir contrarié et du mauvais
nait son pire ennemi. En discutant avec la chamane, Batmaa se souvient sort, le manque d’amour est aussi une source de problème que le
qu’en moins de deux mois, elle a eu deux petits accidents de voiture et que, chamane peut tenter de résoudre. En ce cas, l’« appel » du compagnon
la dernière fois qu’elle devait partir en voyage, elle s’est tordu la cheville (hany duudlaga) est l’un des rituels possibles. Bujan reçoit la visite d’une
la veille de son départ et a dû annuler son voyage. Elle et la chamane jeune femme de vingt-huit ans et de sa mère, toutes deux inquiètes

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

de ce que la première n’est toujours pas mariée. Après une première fourmilière. Une fois les trois morceaux de gaze étalés, alignés, sur
consultation dans le local de Bujan, il est décidé que le jeune frère doit le talus, chacun recouvre le sien de sucre en poudre. Bujan, aidée de
aussi faire le rituel d’appel de compagnon ainsi que l’anthropologue, sa "lle, qui lui sert d’assistante, met son costume et fait ses dernières
moi-même. Bujan, partisane de l’observation participante, m’explique recommandations. Elle charge la mère de lancer régulièrement du lait
qu’elle ne fait pas ce rituel souvent, et que ce sera l’occasion de faire un sur les arbres pendant le rituel, et dit à chacun de prendre du riz dans
rituel complet pour appeler sur moi la bonne fortune, voire un époux. ses mains, les paumes ouvertes vers le ciel. Bujan en costume, avec sa
La jeune femme, après des études en Corée, s’est lancée dans le coi!e et son miroir, commence à chamaniser devant la fourmilière16 :
commerce d’importation avec ce pays où elle se rend souvent. Le matin
du 21 juin 2001, elle vient nous chercher en voiture haut de gamme, (Extraits de l’Appel pour la jeune "lle)
et nous roulons jusqu’à une banlieue huppée d’Ulaanbaatar, où ses Les quatre-vingt-dix-neuf Ciels Bleus du sommet supérieur
parents et son frère nous attendent dans leur maison de campagne en Et mon ongon šüteen17,
bois. Le père a été chargé par la chamane de trouver dans la forêt de Prenez sous votre protection le peuple du monde !
bouleaux située à proximité de la maison une grande fourmilière sur Laissez-le se prosterner à vos pieds !
laquelle pousserait un arbre. Il trouve même une fourmilière installée Vous mon šüteen, les cinquante-cinq Ciels Blancs de l’ouest,
au pied de deux arbres, un pour sa "lle et un pour son "ls. Il guide notre Eloignez les démons (čötgör)
expédition chargée de sacs d’o!randes et des accessoires de la cha- Supprimez le malheur de ces gens !
mane dans la colline, au milieu des arbres et nous montre "èrement Mon savdag maître (ezen),
la fourmilière. Enchantée par le lieu, Bujan considère ces deux arbres Ma mère, par votre amour charitable,
sortis de la fourmilière comme un signe faste. Un petit arbre, juste à Veuillez placer ces gens près de moi sous la protection d’en haut !
côté, m’est attribué. Nous déballons le matériel nécessaire et installons Huraj ! Huraj !
une grande couverture pour nous asseoir devant la fourmilière. Les Mon Père gris comme la neige est blanche !
trois « clients » sont priés d’attacher trois hadag bleus à trois branches Êtes-vous venu en cassant vos os ?
di!érentes de l’arbre que la chamane a a!ecté à chacun d’eux. Les En séparant votre corps de vieille viande pourrie ?
hadag doivent être noués aux branches les plus hautes par trois nœuds Mes gardes branchus, avec vos barbes emmêlées,
chacun. Bujan dit qu’après le rituel d’appel ces arbres seront les « nôtres » ; Êtes-vous venus en risquant d’être coupés ?
il faudra y venir les jours de descente des esprits lus (lusyn buult ödör) Êtes-vous venus discuter avec vos descendants négligents, qui n’ont pas pu
avec du riz et donner ce riz en o!rande à la fourmilière. pendant une période vous célébrer ?
Bujan fait brûler du genévrier en poudre dans un encensoir et com- Acceptez-nous, notre hajrhan18 !
mence à jeter du riz sur la fourmilière. Elle nous appelle pour nous dire Que la protection des Ciels Bleus nous donne le bujan et le hijmor’ !
de jeter nous aussi du riz par trois fois, dans un mouvement circulaire Tous les savdag 19 et les animaux par les branches sont venus
suivant le sens de la rotation du soleil. La liste des o!randes prescrites Du sud-ouest,
par la chamane comprend trois hadag, de l’eau, du riz, du thé au lait, Le Rouge Calman est venu !
des « aliments d’assiette », tavgijn idee (bonbons, biscuits, sucreries)
et un morceau de gaze blanche. Après avoir jeté du riz sur le talus 16 Les Chants de chamanes mongols traduits et commentés par Marie-Dominique Even
(Even 1988-1989) donnent un aperçu de la richesse des chants et appels de chamanes. Pour
formé par la fourmilière et tourné trois fois autour des arbres avec ma part, je ne retiens des nombreuses heures de rituels que j’ai "lmées ou enregistrées, puis
l’encensoir, Bujan nous dit d’imbiber d’eau notre morceau de gaze et traduits et retranscrits, que certains passages sans volonté d’exhaustivité.
17 Culte, idole.
de l’étaler sur la fourmilière. Les fourmis, déjà alertées par les grains 18 Terme respectueux d’adresse aux montagnes, « mon aimé, mon cher ».
de riz, s’a!airent de tous côtés pour les emporter à l’intérieur de la 19 Esprits maîtres des montagnes.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

Le loup brun, gris et bleu, aux grands crocs est venu ! Dans la chaîne Cecž Han, j’ai protégé des soldats,
Par une boule de neige qui a roulé du sommet du hajrhan enneigé, Dans la chaîne Čiluun, du Roi Chinggis, j’ai eu peur !
La grotte d’or de mon [vieux] grisonnant a été bloquée.
À cause de cela, mon Tenger Šüteen est devenu sévère ! Ma mère Han Hörij !
Nous vous invitons !
Le peuple et même les autorités deviennent mauvais ; Huraj ! Huraj ! Huraj!
Ils ont mis leur vertu (bujan) sous leurs semelles ;
Ils se disputent entre eux avec leur langue venimeuse et souillée (buzartaj) ; Vous venez, portant dans votre main l’ongod supérieur et les savdag ;
Les malfaisants s’opposent sans aucune pitié ; Dans la montagne Ölijn Han, vous avez chassé des petits loups,
Ils traversent les continents avec leur regard dans le trou de la pièce de monnaie. Vous avez aidé les faibles,
(Ils courent par-delà les continents après l’argent). Rapproché les proches,
… Séparé les innocents de leur destin attendu,
Venue de sept mille [kilomètres, lieues ?], ankylosée et raidie par le froid, Soutenu le courage du peuple du monde entier ;
Traversant les soixante-dix-sept montagnes, risquant votre vie dans l’océan, Venez à nous chamane Damdin 21 !
On vous invite, noble mère montagne (avgaj eež hajrhan), Vous êtes venu en calmant les pensées adverses ;
En passant les longs cols ; Dans la chaîne Ös,
Assise en tailleur devant les trembles et les bouleaux ; Par le feu calme de votre famille,
Vous avez dirigé votre foyer.
Šeeg šeeg ! Vous avez partagé le malheur et le bonheur de votre corps actuel,
Les gens ont perdu leurs coutumes, Venez, à nous, jeune réincarné (huvilgaan) !
Ils ne connaissent pas et ne respectent pas vos souhaits ; Acceptez le destin de cette "lle (de signe astrologique) Cochon !
Vous êtes venue, portant nos peines sur votre dos devant le rocher ; Ma "lle Cochon !
Les deux dents de devant sont tombées ; Expose tes souhaits à chaque savdag et sahius des montagnes et des rivières
La vieille dame grise Destin a rampé jusqu’à la "n pour les pécheurs [donc de ton pays !
malfaisants] pleins de confusion. Fais con"ance à ton âme et conscience ! Que ta conscience soit large !
A étendu son corps dans la bouse bleue Pendant trois ans, « assure »-toi auprès des savdag de l’Altaj !
A traversé le large océan, par toutes ses routes possibles. Réunis les chemins séparés des savdag de l’Altaj !
La vodka brûlant comme le feu a rendu le Ciel Bleu sévère ; Fille Cochon, ton destin de mari n’est pas droit !
Donnez-moi à boire du lait blanc ! Peut-être est-il la cible du malheur des ancêtres !
Šeeg šeeg ! Mes milliards de garçons !
Ne regardez pas les "lles comme des leurs !
Vous êtes venue en traînant vos quatre sabots dans la poussière,
En pleurant de vos deux yeux. 21 Le chamane Zambagijn Damdin a été un informateur du chercheur mongol Badamhatan
D’abord, en passant par la chaîne montagneuse Erdenet, et est présent dans les chants de chamanes mongols analysés par Even (1988-1989). En 1961,
il avait cinquante-deux ans. Il est darhad du Hövsgöl, du clan Huular (ethnonyme turcique
Vous avez trotté avec courage, vos oreilles au vent, votre nez en l’air20 ; signi"ant « les cygnes ») rouge. Il apparaît également chez Diószegi (1961a : 202), sous le nom
de Dzambin Damdin et serait un ancien lama reconverti au chamanisme. Nous pensons qu’il
s’agit de lui car Tömör dit avoir appris des prières auprès d’un lama qui était aussi chamane et
20 L’esprit qui a « quatre sabots » et « trotte les oreilles au vent » est la « vieille mère » dont Bujan, qui a été l’élève de Tömör, l’interpelle en disant de lui qu’il est un jeune réincarné, un
la forme animale est soulignée. jeune « transformé », ce qui signi"e qu’il a accédé au statut d’ongod, esprit ancêtre depuis peu.

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Que la "lle souple « biche » soit donnée en appât aux hommes ! Ma sœur Tooroj !Prenez sous votre protection ces enfants vertueux qui ont
Mes garçons ! Vous ne voyez que le monde noir et sombre ! des ancêtres [aux cheveux] gris !
Peut-être êtes-vous aveugles ! […]
Devant vous, il y a des "lles pures ! (L’esprit répond) Ma sœur grise,
J’ai appelé mon bujan pour pouvoir fermer la porte des dépenses et faire
Envoyez-nous des bouses fertiles et des hommes nombreux ! diminuer les péchés ! Huraj !
Donnez de la lumière à la yourte et du bonheur à ses deux beaux yeux ! Je protège votre destin et vous « assure » auprès du Ciel Hurmast !
Donnez la leur à ce corps sain et doux ! Huraj !
Le mari va devenir une partie de ce corps, une partie de sa vie ; Je vous donne du bujan hišig par milliards et milliards !
Donnez-lui le destin ! Huraj !
Elle est pure, parmi cette foule des cent milliards, Je vous « assure » auprès des savdag purs et du Ciel Gris !
Donnez-lui son destin de couple ! Huraj !
Et qu’il devienne une paire de piliers ! J’unis les couples sur la terre et mets leur destin dans la lumière !
Donnez-leur le bonheur de sentir [d’embrasser] le front de leurs enfants ! Huraj !
Le sahius des cinq Ciels de l’Altaj étaient très sévères ;
Avec courage, elle vit son lot [sa part de vie], Mon Ciel Hurmast plein de lumière,
Son corps comme une épée, Remplissez mon pays de bonnes récoltes !
Elle se prosterne devant son bujan. Que le bétail des cinq museaux 24 se multiplie dans les pâturages,
Toujours accrochée à ses gentils parents ; Par milliard dans tous les coins du pays !
Avec son cheval de fer [sa voiture ?], elle a a!ronté un bout de sa vie, Huraj ! Huraj !
Elle est en quête de sa paire pour la suite de son destin. Je vais diminuer vos péchés et enlever vos maladies !
Que les dimcultés s’aplanissent !
Mon Ciel Hurmast ! Que les pécheurs soient écrasés par les dimcultés !
Laissez partir vos enfants aimés ! Que votre conscience [sagesse] devienne comme un ciel clair !
Mes trente-trois sahius ! Que votre âge augmente par milliard !
Envoyez-nous le cygne22 ! Le retour vers les divinités approche, je vais m’éloigner vers l’ovoo, d’après la
Huraj ! Huraj ! route qui m’est indiquée !
(Bujan parle à l’esprit) Quand vous reviendrez, je vous inviterai à boire de
Elle n’a pas la crinière des chevaux, elle n’a qu’une queue de pie ! l’eau de source !
Mais elle est calme et intelligente, elle est une biche sage 23 ! Quand vous passerez encore nous voir, je vous donnerai de l’aršaan (eau
Envoyez-nous ! Envoyez-nous ! pure) de l’océan !
Huraj ! Huraj ! Huraj !
La chamane termine par ces deux phrases qui invitent l’ongod à
revenir prochainement avec une promesse d’eau pure comme o!rande
et tombe comme inconsciente dans les bras de sa "lle/assistante, qui

22 Référence au nom du clan Huular (cygnes) rouge de Damdin, l’ongod qu’elle a appelé.
23 Notons que la chamane semble dire que cette "lle n’est pas spécialement jolie, mais qu’elle est 24 En Mongolie, le bétail est appelé « cinq museaux », par référence aux cinq types
« calme et intelligente » ! La jeune "lle a attaché ses cheveux en queue de cheval (queue de pie). d’animaux élevés : moutons, chèvres, chevaux, chameaux, bovins.

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l’assied sur la couverture pour lui enlever sa coi!e, son costume et ses
bottes. On lui sert un bol de thé au lait. Suivent les salutations d’usage
pour l’accueillir, de retour dans ce monde, comme si elle revenait d’un
long voyage : « Avez-vous bien voyagé ? », lui demandent les partici-
pants. À tour de rôle, du plus vieux au plus jeune, les participants se
lavent le visage et les mains avec l’eau de source blanche. Puis, les Chapitre 13 – La santé
trois gazes sont retirées du talus. On les secoue pour en faire tomber
les fourmis qui y sont accrochées et on les étale au soleil pour les faire
sécher. Ensuite, Bujan ramasse les morceaux de gaze et les plie en
carré un par un. Elle les hume et nous les tend, en nous demandant
de les humer très fort, trois fois de suite en pensant à la personne que
l’on aimerait avoir pour compagne ou compagnon, et de bien penser à La santé est l’un des domaines parmi tant d’autres où le chamane est
nos souhaits de vie, de travail… L’odeur est forte et acide. Les fourmis amené à intervenir. Comme dit la chamane Bujan, ce n’est pas elle qui
excitées par tant de nourriture ont laissé sur les gazes mouillées leur a le don de guérison, mais les entités auxquelles elle s’adresse. Son rôle
acide formique en abondance. Bujan nous explique que les fourmis se est d’intercéder auprès des entités en faveur de la guérison de son client.
reproduisent très vite et représentent les humains : elles sont solidaires, La connaissance des chamanes mongols en plantes médicinales est très
travaillent beaucoup et sont considérées comme des animaux de grand réduite ; d’autres praticiens, les bariač, rebouteux-guérisseurs, dont le
bujan, de grande vertu. domaine de spécialité est la santé, connaissent massages et plantes.
L’action du chamane, d’ordre symbolique, s’e!orce d’accroître les prin-
Les fourmis font du jus, qui sort de leur corps, et quand on respire cette odeur, cipes actifs de la personne, sa chance, sa prospérité, son énergie vitale
on doit penser au corps de notre amoureux, qui sent comme ça, pur et propre pour lutter contre la maladie, l’éviter ou favoriser le déroulement d’un
comme l’acide des fourmis. Regardez, nous dit Bujan, les fourmis ont été très traitement médical ou d’une intervention chirurgicale.
contentes, elles ont tout emporté chez elles. Le rituel est bien réussi, les lus
savdag sont réjouis !
Exemple de séance chez la chamane Bujan
Nous restons un moment installés dans les bois, à partager le thé
au lait et les o!randes et à discuter des messages annoncés par la En janvier 2001, un frère et une sœur d’une quarantaine d’années
chamane qui sont réinterprétés et débattus. Les morceaux de gaze viennent trouver Bujan pour essayer de sauver leur mère, hospitalisée
pliés et imbibés d’acide doivent être gardés précieusement par les trois pour un cancer de l’estomac. Ils sont déjà venus en consultation deux
participants et placés sous leur oreiller. Nous rentrons à Ulaanbaatar jours auparavant et Bujan leur a indiqué la liste des o!randes à appor-
en "n de journée. ter : deux bouteilles de vodka, une tête de chèvre bouillie, des aliments
Je n’ai jamais entendu parler de ce « rituel des fourmis » ailleurs, ni (biscuits, friandises…), un thermos de thé au lait, des hadag des cinq
dans la littérature, ni chez les autres chamanes et ne sais si Bujan l’a couleurs (vert, jaune, rouge, bleu, noir) dont deux bleus et deux noirs
inventé ou copié. L’utilisation de gaze blanche qui, une fois imbibée et que le frère et la sœur mettront en bandoulière autour de leur poitrine,
« chargée » du fait du rituel, doit être gardée chez soi, fait plutôt penser pour se protéger des esprits puissants qui sont censés venir.
à une pratique magico-religieuse du bouddhisme. Des gazes semblables Ce rituel am’ nasny daatgal, « assurer la vie, sauver la vie » est consi-
ou des bouts de coton sont souvent cachés comme des reliques dans le déré comme le plus dangereux à accomplir pour la chamane. Elle devra
fonds des cadres contenant de petites statues de divinités bouddhiques. se battre et négocier dans une lutte acharnée avec les esprits pour que la

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durée de vie de la malade soit allongée. Ce rituel s’adresse également à Vous qui avez pour boisson de l’eau noire [vodka].
d’autres clients, qui sont là pour d’autres a!aires. En une seule « descente Épargnez-nous !
d’esprit » (buult), la chamane peut traiter plusieurs cas di!érents avec Je vous invite, mon grand vieux père !
plusieurs « appels » et « réparations ». La consultation est privée, mais Venu en tenant dans ses mains l’oiseau (hojlog) de la forêt,
le rituel est collectif. Chacun doit parvenir à s’identi"er par son signe Et l’eau des neiges de Han Hurmast.
astrologique et par les éléments dont elle parle dans son récit. Je vais détruire tous les maudits.
Ici, la vieille dame à soigner est de signe astrologique Chien. Une Je vais donner des coups forts aux gens mauvais.
fois les préparatifs e!ectués, Bujan met son costume et commence à Je vais écraser les crânes des confus.
chamaniser dans le noir complet. Les esprits viennent et repartent, la Je vais déchiqueter le bas des deel de ceux qui ont un ventre impur.
chamane « se rend » dans leur monde en haut de la montagne et traite
plusieurs cas. Ni les clients ni la chamane elle-même, quand je leur Šeeg šeeg šeeg !
fais écouter des enregistrements de séance, ne comprennent le sens Oh, ma mère de Han Höhij25 !
de tous les vers. Le langage est poétique et comporte des mots anciens Prolongez, s’il vous plaît, la vie de cette femme Chien
qui ne sont pas courants dans le langage d’aujourd’hui. Il est donc Qui a failli quitter son époux.
dimcile d’en faire une interprétation systématique. Charles Bawden Je vous raconte tous ses malheurs.
nous met en garde contre les risques de mauvaise interprétation et de De quoi avez-vous besoin chez elle ?
sur-interprétation, ainsi que contre le risque de rendre les traductions De son corps à viande ?
plus précises que l’original (Bawden 1994 : 163). Ce qui est lou doit De ses [cheveux] gris ?
le rester, cela fait partie du langage chamanique qui est parfois peu De ses enfants chers à sa vie ?
compréhensible. Son "ls Cheval va faire un serment.
Et puis on fera comme si elle était déjà morte !
(Extraits) À votre culte, doit-on o!rir son corps à viande ?
Oh mes quatre-vingt-dix-neuf Ciels au-dessus ! Ou bien a-t-il besoin aussi de sa vie ?
Mes quarante-quatre sahius ! Dites-moi s’il vous plaît !
Mes treize lus hajrhan ! En enfer a-t-on besoin d’une o!rande sanglante ?
Je vous invite ma mère hajrhan ! Faut-il aussi son squelette et son cœur ?
Venue de derrière les soixante-dix-sept montagnes Faut-il aussi o!rir de la viande
Vous avez traversé une grande mer de sept cent soixante-dix-neuf beer [un Qui sera mangé avec beaucoup de goût ?
beer = deux kilomètres] Pour quelles raisons tout ça, dites-moi ?
Votre histoire a sept cents ans. Qu’a t-elle fait comme péché ?
Qu’est-ce qu’il y a ? Quelle victime vous faut-il ?
Ne soyez pas si sévère ! Quelle personne vous faut-il ?
Tout le peuple vous con"e sa sou!rance. Voulez-vous que le corbeau creuse ses deux yeux ?
Tout le monde vous con"e ses péchés et sa fortune. Qu’il découpe son corps en morceaux ?
Tout le monde prie votre sahius (esprit protecteur. Qu’il découpe son cœur en o!rande à votre culte ?
Qu’est-ce qu’il y a ?
Oh, mon sahius noir de viande humaine ! 25 Han Höhij (« Royal bleuté » ?) est une des grandes montagnes de Mongolie dont le culte
Vous qui vous couvrez de pierres humaines au destin noir. bouddhisé était célébré au deuxième mois de l’automne (Even 1988-1989 : 197).

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Qu’est-ce qu’il y a ? Šeeg šeeg šeeg !


Oh, mes ancêtres ! Ah, ces pécheurs à tête de démons !
Oh, mes noblesses humaines ! Vous êtes entourés par les obstacles !
Je me con"e à vous, ma mère Han Höhij ! Vous ne prenez pas soin de votre vie.
Ah, ma mère, ma mère, ma mère ! Ah, ces pécheurs qui ne font aucun e!ort pour gagner leur vie !
Vous ne vous inquiétez même pas pour vos enfants.
Šeeg šeeg šeeg ! Eux si petits comme des ongles, comme des doigts !
Je vous donne ses cinq ans. Pourquoi ne reconnaissez-vous pas votre destin d’humain ?
Lâchez son "ls, s’il vous plaît ! Sachez bien qu’il y a un ciel au-dessus de vous !
Je vous donne cinq ans de sa vie ! Qu’il y a un culte saint !
Je vous o!re aussi ces délicieuses choses à manger. Qu’il y a les cinq Ciels Ataa !
S’il vous plaît, prolongez sa vie ! Et aussi les savdag sahius (divinités) qui prennent en charge la grâce !
Ma mère Han Höhij ! Ah, ces pécheurs avares qui ont déposé leurs fautes en eux !
Je mets au chaudron noir vos destins noirs.
(L’ongod parle.) J’emporte vos fautes en enfer.
Si au moins tu étais capable de demander pardon ! Je ne vous laisserai pas dormir en paix.
Pourquoi n’as-tu pas renouvelé ton culte d’origine ? Je vais perturber vos pensées.
Pourquoi tu n’as pas vénéré les divinités qui supportent les montagnes ?
Pourquoi tu n’as pas fait taire ta gueule qui est comme un trou sous ton Et toi, l’enfant Singe ["ls de la femme malade] !
nez ? Pourquoi n’aimes-tu pas ta femme ?
Tu as attrapé la souillure de la langue noire (har hel amny buzar). Pourquoi ne remplis-tu pas ta tête vide ?
De la viande du côté droit est souillée. Il te faut sauver la moitié de ta vie.
Oui, tu as attrapé le har hel am ! Je te coupe la tête qui est souvent cause de soucis.
Tu as la malédiction ! Je découpe ton corps en quatre et mets les morceaux dans la bouche d’un
Tes lus savdag (esprits des montagnes et des rivières) sont devenus furieux ! chien noir.
Ils te demandent un substitut ! Tes quatre membres, je les donne à manger aux loups
C’est pour cela que tu sou!res autant ! Qui les emportent aux quatre directions.
Il te fallait faire le rituel de « fermer-la-porte-des-pertes » et bien le Pourquoi ne connais-tu pas ton destin ?
renforcer ! Pourquoi ne sens-tu pas les autres personnes ?
Pourquoi ne reconnais-tu pas ta force vitale ?
Pourquoi n’as-tu pas respecté ton feu ? Où sont donc tes proches ?
Ah, ces têtes remplies d’eau noire [vodka] ! Où as-tu donc caché ta qualité honnête ?
Ah, mes pécheurs au destin noir ! Où sont donc cachés ton cœur et ton âme ?
Ah, ces mauvais qui n’ont rendu que des péchés contre toutes les grâces ! Ah, ces insulteurs, ces pécheurs !
Que des magiciens noirs attaquent vos villes ! Ah, ces gens qui envient souvent !
Vous n’êtes pas capables d’être responsables ! Ah, les coquettes !
Vous n’existez plus en vous ! Ah, les débauchés !
Pourquoi tes proches ne te gardent-ils pas ? J’arrache vos cœurs et fracasse vos reins

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

Parce que vous bavardez sans honte, Gardez sa vie, s’il vous plaît !
Parce que vous ne respectez pas les adultes et les enfants, Redonnez l’âme de leur maman à ses enfants pas sages !
Parce que vous ne connaissez plus ceux qui vivent à vos côtés. Faites faire le serment par le "ls aîné !
Ah, les pécheurs ! Envoyez la grâce sur leur pays natal !
Ah, ma mère ! Ah, ma mère ! Ah, ma mère !
(Bujan fait de grands bruits de gorge comme si elle vomissait.) Le bétail des cinq museaux, les produits laitiers et du lait plein le bol,
L’assistante : Qu’est ce qu’il y a ? En disant les bénédictions,
Bujan : Donne-moi de la vodka ! Donne-moi cette bouteille de vodka ! Je fais les libations avec la louche à neuf trous,
Pour vous ma mère hajrhan !
(L’ongod parle.) S’il manque encore une vie,
Je suis venue avec peine de derrière les Sept Montagnes Alors prenez la mienne !
J’ai dû me battre avec des démons ! Pensant à la vertu de notre lignée,
Ah, ces pécheurs têtus Songeant à nos ancêtres,
Comment osez-vous vous moquer d’une vieille dame Je me con"e à vous et vous donne encore ma vie, moi, votre "lle !
Qui a déjà perdu ses dents et dont la tête est blanchie ? Redonnez la vie à la femme chien !
Sa canne remplace ses pieds, Donnez-lui de l’eau de source !
Bien qu’elle soit aveugle, Elle qui n’a pas la force de se lever, tenant son ventre vide.
Bien qu’elle soit bossue, J’o!re du lait blanc neuf fois aux neuf Ciels vénérés
Son squelette est son soutien. Söög söög söög !
J’ai trop sou!ert pour venir de l’eau bleue du ciel. Alors buvez votre soûl, ma vieille mère !
En entendant ces nouvelles, Voici le thé délicieux que nos ancêtres buvaient déjà !
Tous mes os ont failli se casser, N’absorbez pas le sang de viande humaine !
Ma chair pourrie a failli tomber, Ne faites pas des tas de pierres humaines !
Mon corps à sang a failli se dessécher. Respectez leur nourriture !
On vous o!re tous les produits laitiers du bétail à cinq museaux.
(La chamane parle à l’ongod.) Régalez-vous de cela ! Voyez pour les gens et dites leur vie !
Ah hajrhan ! Ah, ma mère, ma mère, ma mère !
Il semble que la vie soit revenue pour la femme Chien. Söög söög söög !
Pensez bien à son compagnon de vie et à ses enfants ! Je n’ai pas su que votre fouet en bronze et bois de santal
Ainsi qu’à ses nombreux proches, pensez-y bien ! Est venu en lottant sur la rivière Hijt.
On vous fait l’o!rande à la montagne, Je vois bien que le moral des gens est au plus bas ;
On vous o!re un bon cheval. S’ils ont des torts, bannissez-les chez les démons !
Je vous « assure » auprès des savdag de la montagne. S’ils croulent sous le poids de grosses pierres comme un fardeau 26,
Je vous donne aussi les cinq mets délicieux à manger Gardez-les sous votre grâce !
Et toutes les choses que vous désirez !
Encore de l’alcool ! 26 Dans les représentations bouddhiques, l’enfer est peuplé d’humains en attente d’être
réincarnés et qui endurent di!érents supplices suivant leur karma. Certains croulent sous le
Sauvez-les de leurs péchés ! poids d’énormes rochers qu’ils sont obligés de porter sur leur dos jusqu’à ce qu’ils en soient
Söög söög söög ! délivrés dans une autre vie.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

Je vous invite mon père, Grand Vieux ; Qui tous deux me soutiennent.
Venu de la montagne enneigée
Où il y a beaucoup de gelées blanches. Šeeg šeeg šeeg !
Vous êtes venu sur un cheval noir ?
Šeeg šeeg šeeg ! Il y a un serpent noir qui passe derrière vous !
Oh, mon père ne m’en voulez pas ! Tuez-le et coupez-le !
Ne me tourmentez pas ! Tšog !

Šeeg šeeg šeeg ! (Changement de mélodie)


Je ne vous ai pas fait de tort ; Soyez satisfaite, ma Maman-Ciel,
Je vous ai con"é des pécheurs Nous nous sommes rencontrées à l’arrière de la forêt de la chaîne des Altaj
Ai-je eu tort mon père, dites-moi ? Tavan Bogd !
Si j’ai fait une erreur, j’assume la charge ; Höög höög höög !
Si je suis souillée (buzartaj), rappelez mes destins vertueux (bujan zaja).
Ne me grondez pas, moi votre "lle ! Šeeg šeeg šeeg !
Ne me grondez pas ! J’espère que vous êtes bien arrivé ;
Le peuple est toujours en "le-indienne Vous êtes fatigué peut-être mon père ?
Le feu de camp est toujours allumé Bien que je ne l’aie pas tissé en "l d’or,
Leur corps de naissance toujours ils vous con"ent, Je vous invite à vous asseoir sur le matelas multicolore.
Ils viennent nombreux. Je vais rencontrer ma vieille mère
Comment saurais-je ? Et vais lui parler de tous les péchés.
Pardonnez mon impudence ! Je vais éliminer dans le froid sous la neige toutes les mauvaises consciences !
Pardonnez-moi car je n’ai pas relevé le destin d’un homme ! Où ça ? Où es-tu parti ?
Veuillez comprendre que la lumière fragile de mon âge s’obscurcit ! Oh là là là !
Je vous prie jusqu’à ce que mon front se troue27. Quelles sont les nouvelles de par les pics enneigés ?
Je vous prie jusqu’à ce que mes genoux soient couverts de boue. Je ne vous ai pas tr
Je vous prie jusqu’à ce les os de mon corps se brisent. ouvé en priant.
Je vous prie jusqu’à ce qu’une mer de sang de mon corps s’écoule. Combien mesurent vos pattes et vos cornes ?
Ne me fouettez pas, s’il vous plaît ! J’ai très soif !
Ne lancez pas les péchés sur moi ! Donnez à ma bouche un bol de lait, s’il vous plaît !
Bien que je ne sois pas la "lle d’un grand homme,
J’obéirai à vos leçons, mon père ! Šeeg šeeg šeeg !
Quand même, je chéris mon jeune âge ; Dites le destin pour la femme Cheval, s’il vous plaît !
Je vais avec pour compagnon le corbeau, Qui est tant chargée de sou!rances et qui vous con"e son corps et son âme.
Protégée par un chien de garde, Huraj ! Huraj ! Huraj (Elle sou#e dans la bouteille d’aršaan – eau de source)

27 Les bouddhistes se prosternent jusqu’à faire toucher la terre de leur front ; ils touchent
Bujan : De la grâce … !
du front tous les objets sacrés. (Bujan s’écroule comme inconsciente)

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

L’assistante : Elle est tellement fatiguée ! Poussez-vous ! Asseyez-vous là- dorgo (huile de blaireau). Elle lui conseille également de manger de
bas ! tous petits morceaux de nourriture, jamais de gros morceaux.
Elle n’a plus de force je crois. Où est sa chaise ? Quand sa tumeur a été décelée deux ans auparavant, la vieille dame,
(Elle la tient par-dessous les bras et la tire jusqu’à sa chaise) malade, est restée alitée, cessant pratiquement de s’alimenter. Une
Bujan : Šeeg šeeg šeeg ! Šeeg šeeg šeeg ! Qu’est ce qui se passe ? de ses "lles a trouvé un article sur la chamane Bujan dans le journal
(L’assistante lui essuie le visage et l’évente avec la serviette) Hümüüs (« Les gens », « People »). Ils sont venus du Gobi Altaj, à plus de
Bujan : Donne-moi du lait ! mille kilomètres, la première fois pour consulter Bujan et la deuxième
L’assistante : Avez-vous bien voyagé ? Quelles sont les nouvelles de là-bas où fois, pour accompagner leur mère à l’hôpital de la capitale. Ils reviennent
vous avez voyagé ? Avez-vous rencontré des obstacles ? la voir maintenant avant de repartir dans le Gobi Altaj. Au premier
Bujan : Je suis bien arrivée. Je me suis battue avec des diables. Des oiseaux rituel ont donc assisté les enfants et la mère, au deuxième, les enfants
et des démons m’ont entravée. sans la mère, qui était hospitalisée ; le troisième rituel est un rituel de
L’assistante : Comment passez-vous l’hiver ? L’hivernage est-il bon ? puri"cation, fait en vue de prier pour son huv’ tavilan, sa part de chance.
Bujan : Oui, oui ! Poussez-vous ! Viens ici toi ! Bujan ajoute que même si le rituel s’est bien passé, elle n’a fait que mettre
cette dame sous la protection du Ciel et des sahius.
L’assistante brûle du genévrier et aide les participants à se laver les
mains et le visage avec l’eau mélangée à la vodka. Bujan appelle le "ls Ce n’est pas moi qui peux tout faire ! C’est trop dur ! C’est pour ça que je ne peux
de la malade en question et commence à le fouetter. Elle l’insulte alors lui promettre que trois ans, ce n’est pas moi qui décide ! En plus je ne connais
qu’il sourit après avoir été fouetté : pas bien ses enfants. Est-ce qu’ils sont capables de bien s’occuper d’elle ? Est-ce
qu’ils sont de bonnes gens ? S’ils font des mauvaises actions et attirent le sort
Bujan : Ah ça te fait rire ! Tu ris alors que ta maman est en train de mourir ! sur eux, je ne peux plus rien faire pour eux ! Et si jamais ils vont consulter
Comment peux-tu être joyeux, toi ? Espèce de mort avare qui n’a même pas n’importe qui d’autre, des moines ou des chamanes qu’ils croient plus forts que
donné de ses années à sa mère ! Meurs toi-même ! As-tu donné de ta vie [pour moi. Là non plus, je ne peux rien garantir !
la sauver] ?
Le !ls : Oui, j’ai donné ! Bujan prend des précautions quant à la réussite du rituel ; elle a fait ce
Bujan : Ta mère, va-t-elle vivre ? qu’elle pouvait, maintenant, le destin est entre leurs mains. On retrouve
Le !ls : Oui, elle va vivre ! toujours cette idée dans la cure chamanique, qu’elle concerne la santé,
Bujan : Tu y crois alors ? l’amour ou l’argent ; la chamane propose des choses, négocie avec les
Le !ls : Oui, j’y crois. entités, met son client sous leur protection, mais la réussite des projets
du client, au "nal, dépend entièrement de lui.
Deux semaines plus tard, la vieille dame sort de l’hôpital et ses enfants Dans la communication de la chamane avec les esprits, on aura
l’emmènent chez Bujan. Très maigre et très faible, elle reste quelque remarqué la violence des propos : non seulement elle convoque les ongod,
temps assise par terre. Bujan lui prodigue des puri"cations à l’encens esprits ancêtres, mais elle les invective plus qu’elle ne les prie de sauver la
et au lait, crachant le lait directement de sa bouche sur le visage de vie de la vieille dame Chien. Elle va jusqu’à o!rir de sa propre personne
la vieille dame. Elle précise que celle-ci a encore trois ans à vivre et pour la sauver. La maladie est ici vue comme une attaque des esprits
qu’ensuite elle ne pourra plus rien pour elle. La vieille dame reconnaît qui dévoreraient la chair de la malade. Les o!randes sont un substitut
que le rituel l’a beaucoup soutenue moralement. Sa tumeur est bénigne o!ert aux esprits pour qu’ils se détournent d’elle. Le chant raconte que la
mais à propagation rapide, dit-elle. Bujan lui conseille de boire beau- chamane se bat avec les démons, que son périple pour se rendre auprès
coup d’eau et du thé au lait, ainsi que quatre cuillères par jour d’huile des esprits protecteurs est semé d’embûches. Sa force se manifeste dans

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

sa résistance face à ces dangers et dans son a!rontement avec les esprits.
Bujan est renommée pour sa manière de négocier avec les esprits. Lors
d’un autre rituel, elle s’adresse ainsi à l’ongod :

Oh ma mère ! J’ai mis ma vie sous votre protection ; est-ce que votre vieille
tête l’a gardée de travers ? Est-ce que votre âme devenant vieille ne peut plus Chapitre 14 – L’alcool
bouger ? Vous e!acez le poison noir des noirs pécheurs ? J’ai pitié de votre
âge qui vous rend naïve et vous fait vous tromper !

Bujan rappelle les esprits à l’ordre. Sa voix est forte et puissante,


les franges de son costume virevoltent dans la pièce. Ses rituels sont
violents et impressionnants.
Les chamanes disent que les rituels comme celui « de sauver une vie » Le mal est au fond de la bouteille
leur coûtent beaucoup en énergie ; ils donnent véritablement de leur
personne. Une jeune chamane, Zolzaja, raconte que ses deux enfants Bujan reçoit une vieille femme et son "ls de trente-huit ans. C’est
sont morts car elle n’était pas assez forte dans sa négociation avec les la mère qui a emmené son "ls consulter et qui souhaite le faire traiter
esprits. Par deux fois, dans deux rituels di!érents, elle s’est o!erte en contre l’alcoolisme. Dès le début, cela se passe mal entre la mère et
échange de sa cliente, mais n’ayant pas correctement négocié avec les Bujan. La chamane avait demandé quatorze mille tögrög et voilà que la
esprits, dit-elle, ceux-ci lui ont pris son nouveau-né et plus tard, son vieille dame, dit avoir mal compris et n’a apporté que cinq mille tögrög.
enfant de deux ans. Bujan se met déjà à crier :

En plus, je vous avais déjà fait un prix ! En principe j’aurais pu vous deman-
der trente mille ou quarante mille tögrög ! Je vous en demande seulement
quatorze mille pour un rituel « sévère » et vous voulez me voler. L’argent n’est
pas pour moi, il est pour les esprits et là, vous les avez o!ensés. C’est très
grave !

Bujan se calme et accepte tout de même de faire le rituel pour le "ls.


Au début des années 1990, cet homme a monté sa propre entreprise de
mécanique pour réparer les voitures. Mais deux ans plus tard, il a tout
perdu à cause de l’alcool. Il raconte que parfois, il peut boire pendant
deux à trois jours et perd complètement la raison. Il a ainsi perdu son
argent et sa femme qui est repartie vivre chez ses parents avec leur "ls.
Depuis, il bricole à droite à gauche, travaillant pour d’autres garages et
consacrant tous ses gains à la boisson. Il vit chez sa mère et se trouve
dans une période de grave dépression où il n’a plus de goût à la vie et
risque de sombrer encore plus profondément dans l’alcoolisme. C’est sa
mère qui l’a décidé à venir consulter la chamane.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

Bujan a mis son costume et commence le rituel, dans le noir. Tu ne peux compter sur ton futur ?
L’unique fenestron de cette cave, en haut du mur, est obstrué par un On dirait que c’est toi le grand fautif !
carré de carton. Mélangeant, comme dans une discussion fantastique, On dirait que c’est toi qui as une grande sou!rance !
ses propres paroles et celles de ses esprits ancêtres appelés à protéger On dirait que c’est toi qui regardes par le trou de la pièce de monnaie !
les humains présents, Bujan s’adresse à « l’homme alcoolique » dont le Grand pécheur qui ne croit plus à tout ce qu’on peut atteindre !
signe astrologique est Tigre. En voici quelques morceaux choisis :
Šeeg šeeg šeeg !
Tes destins sont-ils sortis du chemin ? Tu as failli tomber dans l’enfer.
Ta route est-elle noire ? Tu ne marches pas la tête haute.
Ah, ces personnes au bas de deel souillé ! Tu fais semblant d’être aveugle, quel pécheur !
Qui ne connaissent plus les a!aires de ce monde ! Tu ne connais pas l’âge vieux.
Tu as donné ta tête au pouvoir de l’eau noire (vodka) ! Tu ne connais pas ton destin d’homme.
Tu te prends pour une grande personne, Tu n’as plus tes enfants et ta femme !
Mais ta mère sou!re au pays des démons ! On se moque de toi !

Šeeg šeeg šeeg ! (Bujan/esprit ancêtre demande à fumer une cigarette, puis reprend)…
… Ah mes sahius de Ciel Noir !
Ah, mes nobles (ancêtres) ! Fermez le chemin du poison noir (vodka) de ce fautif !
Je vous énumère tous ces pécheurs, Tous ces gens aux mauvaises idées et aux pensées souillées, je les envoie chez
Je vous raconte leurs péchés, les démons !
Et vous demande d’assurer leur vie ! …
Pensez-y bien, ma mère de Han Hörij ! Ah mes ancêtres !
Regardez et dites le destin de ce "ls Tigre ! Puri"ez l’homme Tigre
Ah, mon "ls Tigre ! de ses larmes amères
Ta tête est-elle vide ? de son cœur brun de victime noire
Es-tu devenu un grave pécheur qui ne connaît même plus la langue des de l’eau noire (vodka) qu’il avale si facilement !
hommes ? Débarrassez-le des mauvaises personnes qui ont beaucoup de péchés noirs !
Pensais-tu que cette mer d’eau noire (vodka) serait pour toi comme une source Rendez-lui ses bujan à son corps de sang !
d’eau pure pleine de bienfaits (bujan) pour ton sahius (esprit personnel) ? Par l’eau noire (vodka) qui veut être absorbée dans son corps d’homme !
Quelle sorte de "ls es-tu Par l’eau noire, tu veux qu’il attrape le buzar noir !
Qui ne se soucie plus de sa propre vie et qui aggrave ses sou!rances ! Par l’eau noire, pourquoi veux-tu que tout le monde sou!re !

Šeeg šeeg šeeg ! La chamane crache sa bile dans un pot en verre, en faisant de grands
Crois en toi ! bruits de vomissement et d’éructation.
Aie con"ance en ton destin d’homme ! Ce rituel est particulièrement violent : avec les franges de son costume,
Fais des prières à ta planète mère ! Bujan, tournoyant dans l’espace réduit de sa cave, accroche le lustre en
Ta force est faible ? verre qui éclate en morceaux et fait tomber la pendule qui se trouvait au
Ton courage est mou ? mur. Ses paroles, dures, parfois hurlées de sa voix puissante, emplissent

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

l’espace. Les clients assis par terre, serrés entre eux, baissent la tête en des ongod et les bonnes paroles qu’elle a dites pendant le rituel ne sont
signe de prosternation et de crainte. Cette fois-ci je "lme le rituel depuis d’aucune utilité à celui qui ne saurait pas les utiliser, qui n’y croirait pas
l’autre côté de la pièce, mais d’autres fois, alors que j’étais assise avec ou qui s’en détournerait. La chamane a accompli sa mission, mais si ses
les clients serrés les uns contre les autres, j’ai remarqué et surtout senti clients ne veulent rien faire pour eux-mêmes, ce n’est plus son problème.
des jambes qui tremblaient quand la chamane criait. Pendant une heure Elle leur demande un peu de volonté, de motivation, de libre arbitre
et demie, Bujan chante, crie, pleure, appelle, prend une voix de petite pour que leurs vœux soient exaucés. Elle s’adressera plusieurs fois avec
"lle ou de vieille dame, insulte les gens présents, dit se battre avec des extrême rudesse à la mère de l’alcoolique, lui reprochant d’amener chez
démons, parle de sang et de squelette, de cadavre et de corps pourris, de elle de force quelqu’un qui ne connaît rien des coutumes et ne peut donc
vieux corps décharnés à la dentition disparue et aux cheveux blanchis. croire au chamanisme. Elle rapporte de l’or, certes, mais ceux qui ne
Elle crache, fait semblant de vomir avec de fortes éructations. sont pas venus chez elle de leur propre volonté ou qui manquent de foi
La lumière rallumée, Bujan salue les esprits. Elle leur demande une en elle ne seraient pas capables d’en pro"ter – il faut y croire pour que
dernière fois de protéger tous ces gens réunis : que leur vie soit allongée, ça marche. La rudesse de Bujan dans ses propos, la manière dont elle
leurs richesses augmentées et que les succès et bonheurs soient répartis s’adresse aux gens, pendant le rituel mais aussi en dehors, contribue à
harmonieusement en ce monde. L’assistante et la "lle de Bujan se pré- sa réputation de chamane redoutée. Qui oserait a!ronter une femme
cipitent vers elle, lui enlèvent sa coi!e et son costume et Bujan, comme qui gronde les esprits de la sorte ? Ses a!rontements avec les esprits sont
inconsciente, se laisse traîner par sa "lle qui l’a prise par-dessous les perçus comme la démonstration de sa force toute puissante.
bras et la tire vers une chaise. Cette dernière jette littéralement sa mère Les uns après les autres, tous les participants se mettent à genoux sur
sur la chaise et lui enlève ses bottes de chamane. Avec des torchons, leurs talons, par terre, devant Bujan. L’homme « alcoolique » aussi vient
les deux femmes éventent Bujan toujours avachie sur la chaise. Sa "lle s’agenouiller devant Bujan.
exerce des pressions des deux mains sur sa poitrine comme pour lui
faire des réanimations cardiaques. Elle lui essuie le visage, la poitrine et Homme : « Avez-vous bien voyagé ? »
les bras mouillés de sueur. Bujan reprend ses forces et d’un geste faible Bujan : « Oui, j’ai bien voyagé ! Et toi, as-tu réussi à faire dire ce que tu voulais ?
de la main, fait le geste de boire quelque chose. On lui apporte un bol de As-tu réussi à bien te puri"er, mon "ls ? Comment passes-tu l’hiver ? »
vodka et lui allume une cigarette. L’assistante lui o!re la tabatière, en Homme : « Oui, je passe bien l’hiver. Et oui, tout a bien été dit pour moi.»
lui disant les formules d’usages de bienvenue : « Êtes-vous bien arrivée ? (Il prend la tabatière que lui tend Bujan, la porte juste à ses narines et la lui
(Avez-vous bien voyagé ?). Bujan répond : « Oui, oui, je suis bien arrivée ! rend.)
Passez-vous bien l’hiver ? » Ces salutations se répètent avec toutes les Bujan : « Mais vraiment, tous autant que vous êtes, vous ne connaissez rien aux
personnes présentes, tout en faisant l’échange de tabatière28. coutumes ! Quand on vous tend la tabatière29, il faut tourner le bouchon trois
L’assistante, qui est passée la première, demande à Bujan : « Avez- fois, l’ouvrir, prendre du tabac et le reniler, espèce d’idiot ! »
vous apporté beaucoup de richesses ? » Elle répond : « J’ai apporté de
l’or en plusieurs charrettes. Libre à toi de les recevoir. » La chamane Une jeune femme se présente devant Bujan mais reste à genoux sans
rapporte des « charrettes d’or », mais c’est aux autres maintenant de savoir s’asseoir complètement. La réaction de Bujan ne se fait pas attendre :
quoi en faire, libre à eux de prendre cet or ou pas. Ses paroles ont été
écoutées, les bienfaits qu’elle a rapportés de son voyage dans le monde « Assieds-toi ! lui hurle Bujan. Il te faut mieux connaître tes traditions, "lle
stupide ! » La jeune femme reste imperturbable et formule les salutations

28 En principe, l’échange de tabatières se fait entre deux hommes. Chacun propose à l’autre sa
tabatière et prend un peu de tabac à priser dans la tabatière de l’autre; puis ils se la rendent. Cette 29 Le thème de la tabatière revient souvent comme preuve que les jeunes ne connaissent
opération s’e!ectue avec les formules d’usage de salutations concernant le troupeau et la famille. plus rien aux coutumes.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

attendues. Elle porte un pantalon serré et un pull qui s’arrête sur les hanches mur. « Enlève ta veste ! Déshabille-toi ! » ordonne Bujan. L’homme enlève
et quand elle se lève, Bujan la réprimande encore une fois : « Et où vas-tu avec sa chemise et se retrouve torse nu à genoux au milieu de la pièce. C’est
tes fesses découvertes, sale "lle ? » alors que sa mère dit : « Oui, c’est bien ! Il faut bien le fouetter ! » Bujan en
rage, se retourne vers elle : « Mais vous ! Taisez-vous ! Vous êtes sa mère
L’atmosphère est tendue et chacun se tient sur ses gardes. Deux quand même ! Comme vous avez mal vieilli ! Ça ne vous concerne pas.
assistantes de la chamane font un résumé de ce qui a été dit pendant C’est moi qui le fais et c’est moi qui décide. Dégagez ! » La vieille femme
la séance. Ici, pour l’occasion, ce sont deux anciennes assistantes de se lève et veut sortir de la pièce quand Bujan hurle encore : « Mais non,
Tömör qui étaient passées voir Bujan en visite de politesse, mais visi- où est-ce qu’elle va ? Faites-la revenir ! Maintenant laissez votre "ls faire
blement avec l’intention de se faire embaucher. Bujan les a mises tout de les choses par lui-même. Il est assez grand, c’est un homme ! Pourquoi
suite à l’essai en les faisant rester pour ce rituel. Comme elles viennent vous mêlez-vous toujours de ses a!aires ? Vous êtes sa mère et vous vous
du centre de Tömör, Bujan les reprend sur tout ce qu’elles font en leur réjouissez de ses maux ? Il ne faut pas dire des choses comme ça ! C’est
disant à chaque fois : « Ah non, ce n’est plus comme ça maintenant ! mauvais de dire des mauvaises paroles devant tout le monde ! C’est de
Vous faites tout d’après le “vieux”, mais avec moi, ça a changé ! ». Elles votre faute à vous, toujours à vous mêler de ses a!aires ! Il ne peut pas
ont pris des notes des paroles de la chamane pendant le rituel, en pro- grandir et prendre ses décisions. Si en le fouettant, les malheurs doivent
posent une interprétation et donnent aussi leur avis sur ce qui doit être sortir, et bien qu’ils sortent, sinon, qu’ils restent, ce n’est jamais sûr !
accompli. Ainsi, elles s’adressent à l’alcoolique : Vous n’avez pas à l’humilier devant tout le monde ! Allez ! Restez assise
et taisez-vous ! » « Excusez-moi ! » répond la vieille dame. « Ce n’est pas
À la personne Tigre il a été dit qu’il aimait trop la vodka au point de s’y la peine de s’excuser ! Vous ne connaissez pas les coutumes et vous allez
consacrer entièrement, corps et esprit. Il faut qu’il se mette sous la protection consulter n’importe qui (les moines) et vous voulez faire sou!rir la per-
des esprits ancêtres (ongod) et qu’il prenne con"ance en lui. Il faut qu’il cesse sonne que vous avez emmenée de force et qui ne croit pas au culte ! »
de penser que pour lui tout est "ni. Non ! Il faut garder de l’espoir. Et il est L’homme est toujours à genoux au milieu de la pièce et Bujan fouette
dit aussi qu’il ne se respecte pas, qu’il est pessimiste. Il lui faut puri"er sa violemment trois fois son dos nu. Après chaque coup, elle traîne le
conscience et faire des libations au ciel. Évitez aussi de vous disputer avec fouet jusqu’à la porte ouverte et le claque à l’extérieur, comme si du dos
des gens ! Il faut surtout croire en soi, croire que tout est possible, penser meurtri elle extrayait avec le fouet une force dont elle se débarrassait
qu’on a assez de courage. Seulement dans ce cas-là, on pourra réussir ! au dehors de la pièce30. Trois stries écarlates apparaissent sur le dos de
l’homme. Bujan con"rme qu’il avait beaucoup de buzar et qu’il avait dû
Les assistantes continuent avec les autres personnes et commentent faire beaucoup de péchés pour que les marques soient rouges comme ça.
le rituel en général. Bujan, qui pendant ce temps se reposait, demande Les morceaux du lustre en verre étant ramassés, Bujan dit que tout ce
maintenant son fouet en ajoutant de bien remarquer que cela di!érait qui a été cassé pendant ce violent rituel doit être donné à cet « homme
des habitudes du « vieux » (Tömör) qui, lui, fouette les gens dès la "n du mauvais » (muuhaj hun). On s’aperçoit alors qu’une des plumes de la
rituel, alors qu’il a encore son costume. Là, Bujan nous explique qu’elle coi!e de la chamane est tombée et se trouve parmi les débris de verre.
ne peut prendre son fouet qu’après s’être un peu reposée et surtout sans Bujan dit que c’est le signe que cet homme doit aussi garder la plume.
son costume, car sinon son corps ne serait pas encore bien débarrassé des
ongod. Cette remarque s’ajoute aux nombreuses remarques que Bujan fait
30 À la campagne je n’ai jamais vu de chamane fouetter ses clients après le rituel, c’est
au sujet de Tömör, en disant qu’il a des ongod faibles et peu nombreux. plutôt pendant le buult que le chamane peut empoigner les longues franges de son costume
Elle s’empare de son fouet qu’elle fait claquer devant l’alcoolique pour et s’en servir pour fouetter les patients. Les mêmes gestes de « jeter au dehors » sont faits avec
le tambour. Expulser le mal consiste alors à jouer du tambour au-dessus de la tête du client,
le désigner. Il s’avance au centre de la pièce, se met à genoux, les mains puis à retourner le tambour comme si la face creuse contenait quelque chose que l’on emporte
jointes, en position de prosternation faisant face aux ongod accrochés au pour le jeter par la porte de la yourte.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

Le pot dans lequel Bujan a craché contenait de l’eau, du miel et de vendant leurs fourrures, leurs viandes ou le produit de leur artisanat,
l’encens. Ainsi enrichi de la propre bave de la chamane, ce mélange pour aller boire avec des inconnus et se faire ainsi piéger quand l’alcool
est dédié à l’homme alcoolique qui devra en boire pendant trois jours. commençait à faire son e!et. D’autres se sont fait battre à mort par leurs
Bujan nous explique que ce médicament (dom) est censé le dégoûter à compagnons de beuverie, ou ont tout perdu et errent sans argent dans la
jamais de la vodka et doit faire remonter, ressortir le buzar qu’il a avalé capitale. Ces histoires circulent dans la presse ou de bouche à oreille car
et qui est la cause de tous ses malheurs. D’après Bujan, il aurait attrapé chacun connaît quelqu’un à qui cela est arrivé. Sur fond de crise écono-
le « buzar du fond de la bouteille », souillure que celui qui termine une mique et sociale, ce phénomène culturel et social de l’alcoolisme est un
bouteille avale avec la dernière gorgée de vodka. Ce mal s’attrape si problème grave qui touche toutes les couches de la société.
l’on boit avec des personnes mal intentionnées, jalouses ou frustrées Dans le chant de la chamane et dans le résumé qu’en font les assistantes
qui mettent leur rancœur dans ces dernières gouttes de vodka. Non au public, ce qui ressort pour cet homme, c’est son absence de volonté ;
seulement il ne faut pas boire, mais il ne faut surtout pas boire si on est il manque de courage, il baisse la tête et n’a plus con"ance en l’avenir.
mal accompagné. Il est dangereux de boire avec n’importe qui, nous Bujan nous dit que son hijmor’ est faible, que son énergie vitale est tom-
dit Bujan. Encore une fois, c’est par les autres et leurs mauvaises inten- bée si bas qu’il n’a plus de courage pour a!ronter la vie. Cet homme de
tions, volontaires ou inconscientes, que le mal s’attrape. Buvant avec trente-huit ans, venu avec sa mère, a un teint livide, tirant sur le jaune, et
des alcooliques, celui qui boit la dernière goutte voit se focaliser sur lui ne parle pas, e!rayé par la chamane et par la présence de sa mère.
toute l’envie qu’ont les autres de boire plus. La première fois, comme on l’a vu, il reçoit des coups de fouet et repart
L’homme raconte qu’il a commencé à boire à cause des clients de son avec quelques fragments du lustre cassé, une plume de la coi!e de la cha-
garage qui lui apportaient des bouteilles de vodka pour le remercier des mane, un sachet d’encens et un pot en verre contenant son « médicament »
réparations e!ectuées. O!rir une bouteille de vodka – mauvaise habi- à boire. Sa mère est insultée publiquement par la chamane et lui-même,
tude prise des Russes – à un fonctionnaire, à quelqu’un qui a réalisé un traité de « mauvais homme », de « tête vide », de « grand pécheur », devant
travail pour soi, est une coutume largement répandue, participant au une assemblée, certes réduite, mais sumsante à tout homme pour perdre
vaste problème de la corruption en Mongolie. Si l’on o!re une bouteille la face. En plus, Bujan ne cesse de faire des remarques sur son manque de
de vodka à son garagiste pour la boire avec lui, ce n’est pas seulement croyance, sur son ignorance des coutumes et traditions, presque comme
pour le remercier mais pour lui demander une faveur, un prix négocié, s’il n’avait pas sa place ici, puisque c’est sa mère qui l’a amené de force.
des délais plus rapides… Cet homme revient voir Bujan deux jours plus tard, seul, sans sa
En Mongolie, en général, une bouteille o!erte est ouverte sur-le- mère. Étonnement, ce n’est plus le même homme : son teint a changé, il
champ, partagée entre tous et bue entièrement. D’ailleurs, le bouchon sourit, porte une tenue élégante et semble même plus jeune. Il revient
des bouteilles est une capsule qui une fois ouverte ne peut se refermer. plusieurs fois, juste pour discuter avec Bujan de certains points de la
Le cas de l’« homme alcoolique » n’est pas anecdotique et n’aurait pas sa tradition, de l’astrologie, des enterrements, des choses à éviter, des
place ici, si, malheureusement, il ne s’agissait pas d’un motif récurrent ancêtres, etc. Il se prosterne devant l’autel, dépose un hadag et repart,
de visite chez les chamanes. Bujan parle à cet homme de son manque souriant, con"ant. Plusieurs fois, nous avons discuté ensemble : sa vie a
de volonté et de sa faiblesse, elle désigne là son incapacité à refuser de changé depuis sa rencontre avec la chamane, dit-il, et il se sent mainte-
l’alcool et à savoir s’arrêter avant de tomber dans le coma. En hiver, il nant d’attaque pour reprendre sa vie en main. De son côté, la chamane
n’est pas rare de voir sur les trottoirs, par moins quarante degrés, les dit que son hijmor’, sa force vitale est revenue. Il l’avait « perdue au fond
corps de personnes ivres mortes qui ne survivent pas à la nuit, surtout de la bouteille », par envie non assouvie et par manque de volonté, et
si d’autres personnes mal intentionnées et encore plus démunies leur maintenant qu’il a mis sa con"ance dans la chamane, il peut se recons-
volent leur manteau ou leurs bottes. Combien de gens de la campagne tituer entièrement. Il est à nouveau un « homme » doté de toutes ses
se sont vu voler tout l’argent qu’ils venaient de gagner au marché en forces et prêt à a!ronter les obstacles de la vie.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

Nous étions convenus d’une rencontre chez lui, pour discuter de


cela ailleurs que chez la chamane. Quand j’essayai de lui téléphoner,
je tombai sur sa mère qui me dit qu’il était parti en Corée, pour du
business et elle se réjouissait de la bonne idée qu’elle avait eue de
l’amener chez la chamane. Par la suite, ni Bujan ni moi n’avons eu
l’occasion de le revoir et il semblait donc reparti dans la bonne voie. Chapitre 15 – Inscrire l’individu dans le territoire et
On aura déjà remarqué la tendance de Bujan à insulter tout le monde dans l’histoire
et le ton sévère qu’elle emploie aussi bien pour appeler les esprits que
pour transmettre leurs réponses. Dans le jeu de la « mauvaise langue »,
la chamane incarne tour à tour le haraal et le jerööl, la malédiction et
la bénédiction ; elle se fait insultante et enjôleuse. Elle maudit et elle
prie. La chamane est celle qui est capable d’insulter les humains et les
non-humains, elle accuse les uns et les autres : les humains pour leur Après les principes internes qui constituent la personne, nous allons
négligence et leurs péchés et les non-humains pour leur manque de maintenant étudier les entités externes qui agissent sur elle et avec
discernement quand ils aident les pécheurs et accablent les innocents. lesquelles le chamane devra négocier au mieux pour rétablir l’harmonie
Par sa parole à la fois dure et douce, elle rétablit une harmonie entre les du système complexe qui régit les vivants, les ancêtres, les entités
humains et les esprits, elle fait le lien entre eux. Dans le cas de l’homme célestes ainsi que les esprits-maîtres des lieux et des animaux. Ce
alcoolique, on peut dire qu’elle lui a fait subir une thérapie de choc, qui système est organisé en trois mondes – céleste, terrestre et souterrain
l’a aidé à sortir de sa dépression. –, plus ou moins perméables puisque toutes ces entités spirituelles,
matérielles ou humaines sont en interaction permanente. De même que
l’astrologie proposait un cadre temporel cyclique et interactionnel, le
paysage chamanique propose un système luide mais servant d’ancrage
et mettant en connexion les entités humaines et non-humaines qui
inscrivent l’individu dans le territoire et dans l’histoire.

L’Arbre de la Respectée Mère

Au sommet d’une petite colline sablonneuse, dans la province Selenge,


l’« Arbre de la Respectée Mère » (Avgaj Eež Mod, encore appelé Eež Mod,
l’Arbre-Mère), pointe très haut dans le ciel ; il est remarquable par ses
énormes racines aériennes qui courent sur la terre. Le massif de buissons
et de petits arbres autour de l’arbre central fait également partie du com-
plexe et organise le lieu en deux cercles, sortes de pistes sur lesquelles
les "dèles peuvent tourner. Un premier cercle entoure l’arbre et ses
racines, un deuxième englobe les buissons et les petits arbres. Toutes
les branches et racines sont littéralement recouvertes de hadag. Ceux
noués aux racines par terre forment des vagues bleues au pied de l’arbre

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

majestueux ; les petits arbres environnants sont emmaillotés de rubans Oh ma mère, que se passe-t-il ?
noués. L’endroit est réputé pour les guérisons miraculeuses de boiteux et Vous qui m’avez entourée d’une multitude d’ongod,
d’in"rmes, et des dizaines de béquilles en bois sont abandonnées dans Vous qui prévoyez les vérités que je révèle ;
les buissons tout autour de l’arbre. Qui a besoin de béquilles peut en Allez-vous faire tomber la grêle comme un bombardement ?
prendre parmi celles qui ont été déposées en ex-voto après guérison. Allez-vous tout laisser comme ça sans rien faire et aller dormir le cœur dur ?
L’Arbre-Mère est associé à une chamane, Cengel, qui a habité la région
il y plus de sept cent cinquante ans ans. On dit que l’esprit de la cha- La Vieille Mère répond :
mane est resté dans ce lieu, plus précisément dans l’arbre et qu’il peut
aussi prendre la forme d’un serpent multicolore. À la base du tronc, des L’humanité est en train de geler car les savdag sont froids,31
planches en bois formant des étagères sur les racines servent d’autel sur On déracine nos arbres,
lequel on peut déposer les o!randes. De nombreuses bouteilles vides sont Les sources et les rivières ont été polluées par les excréments des pécheurs,
posées là, ainsi que des restes de nourritures, des papiers, des boîtes… Nos animaux et oiseaux ont été chassés,
En ce mois de juillet 2001, Bujan a apporté d’Ulaanbaatar sa propre table Nos ongod šüteen (objets de culte) que le peuple célébrait depuis longtemps
pliante et a déposé près de l’autel son ongod : une planche de bois peinte ont été piétinés,
en bleue sur laquelle sont clouées trois "gurines anthropomorphes en Le charbon en haut de nos montagnes est en train de brûler,
métal et le cheval en bois qui représente le cheval consacré (seter) de sa On se moque sans cesse des vieilles destinées (zajaa),
famille. Ainsi, dit Bujan, elle n’a pas besoin d’avoir un cheval vivant, la On habille de hadag bleu mon Ciel-Mère (Eež Tenger),
"gurine en bois représentant tous les chevaux seter de sa lignée. Ils disent qu’ils font appeler leur destin,
Bujan a rassemblé quelques anciennes connaissances et des gens de En fait, ils se crachent dessus, les uns les autres, par devant et par derrière,
sa famille pour le rituel. Une dizaine de personnes arrive vers midi au Ces têtes de morts (crânes) soûles sont arrogantes.
site sacré d’Avgaj Eež Mod. Un autre groupe est déjà présent, des gens
qui ne sont pas au courant de la venue d’une chamane et célèbrent leur Bujan termine la séance en implorant les divinités d’aider et de
propre rituel. L’aînée de leur famille, une très vieille femme, chapelet pardonner le peuple qui est ignorant, mais qui sou!re et a besoin de
bouddhique en main, récite des prières, tandis que ses "ls et petits- protection :
enfants tournent autour de l’arbre en récitant des formules bouddhiques
dans le plus grand recueillement. Ils ont apporté des o!randes et comp- Acceptez en votre cœur les nombreuses topazes !
tent passer la journée sur le site à pique-niquer et à se détendre. Bujan se Acceptez que l’on remplisse votre poitrine de hadag bleus ! Huraj ! Huraj !
montre mécontente de leur présence et de leurs pratiques bouddhiques. Je vais o!rir du lait blanc pour votre voyage !
Leur attitude à notre égard est pourtant très chaleureuse. Les gens des Accordez un peu de place pour prendre sous vos soins vos enfants aimables !
deux groupes discutent entre eux, à l’exception de Bujan qui s’occupe Quand vous reviendrez, je vous accueillerai avec de l’eau sacrée des sources ;
de préparer ses accessoires et ses o!randes. Aidée de sa "lle, elle met Quand vous passerez par là, je vous inviterai avec le meilleur de l’eau de
son costume de chamane et sa coi!e, et commence à chamaniser. Elle mon océan !
appelle les puissants quatre-vingt-dix-neuf Ciels Bleus – les cinquante-
cinq Ciels Blancs de l’ouest et les quarante-quatre Ciels Noirs de l’est –, Bujan tombe dans les bras des assistants qui la soutiennent et l’asseyent
et leur demande aide et pardon. Son chant est une longue prière dans par terre. On lui enlève son costume et ses bottes, et on lui allume une
laquelle elle implore les esprits de protéger les justes et de punir les
âmes impures. Au bout d’une vingtaine de minutes, c’est à la Vieille 31 Allusion aux esprits lus savdag qui ont hiberné et n’ont pas été réveillés, ranimés, c’est-
Mère, Avgaj Eež, qu’elle s’adresse : à-dire qui n’ont pas reçu de culte et d’o!randes.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

cigarette. Les gens viennent se prosterner devant elle pour échanger les Après, le rituel, le groupe de la vieille femme s’installe pour pique-
tabatières et lui demandent : niquer. Bujan est très en colère et veut que notre groupe parte tout
de suite. Elle réprimande le "ls de la vieille dame parce qu’il fait des
Avez-vous bien voyagé ? libations de vodka vers la terre :

À quoi Bujan répond : Mais, non ! Il faut faire les aspersions vers le haut et pas vers le bas ! C’est
quoi ces Mongols qui font des aspersions vers le bas ? Vous ne connaissez rien
Oui, je suis bien arrivée sans obstacles. Je suis venue pour con"er mon peuple aux coutumes ! Vous dites que vous avez une croyance et que vous suivez les
chanceux et vertueux aux bons soins de mon Respecté Ciel (Avgai Tenger32). coutumes, mais vous ne connaissez rien !

À chacun, Bujan pose une ou plusieurs des questions suivantes : Les personnes de l’autre groupe ne souhaitant pas faire éclater un
conlit, voyant la chamane très en colère, préfèrent ne rien relever et
T’es tu con"é aux rivières et aux montagnes ? faire comme si de rien n’était.
As-tu appelé la grâce pour toi et ta famille ? Quand je demande à Bujan pourquoi nous devons partir si
As-tu appelé des années supplémentaires à ta vie ? précipitamment, elle explique que l’« endroit est dur » (gazar hatuu bajna),
As-tu con"é tes enfants aux soins des Ciels et des sahius (esprits protecteurs) ?33 « sévère ». À cause de rituels incorrects faits par certaines personnes dans
le passé, et à cause du groupe concurrent installé aujourd’hui, les esprits
Ce à quoi les gens répondent : ne sont pas contents, et rester là à manger et à boire comme si on faisait
la fête ne serait pas bon pour nous. Elle l’a bien senti pendant qu’elle
Oui, j’ai pu. Que ce vœu se réalise ! chamanisait : « L’esprit est très désagréable. Je crois que c’est pour cela
que les gens de la région sont pauvres », dit-elle. Elle pense aussi que,
Les personnes de l’autre groupe assistent attentivement au rituel de comme depuis deux ans les lamas viennent à cet endroit, ils ont dû faire
Bujan et à la "n viennent aussi se prosterner devant elle, y compris la leurs lectures de textes bouddhiques et leurs rituels, et, à cause de cela,
vieille dame. Celle-ci m’explique que cet arbre – en fait tout le plateau au le lieu est devenu « sévère » et le mal s’est abattu sur la région.
sommet de la colline – est très réputé dans toute la Mongolie : des gens
de toutes les provinces y viennent rendre hommage et ainsi « puri"er La Montagne-Mère de Selenge est devenue furieuse. Sûrement que les gens ont
leur conscience ». Avgaj Eež Mod, l’Arbre-Mère, est « connecté » à cinq mal fait leurs libations de lait et de vodka. Peut-être ont-ils volé les bonbons
autres lieux sacrés « de la même veine » (güjdel) : la Roche-Mère (Eež Had, ou les cigarettes des o!randes. La montagne ne respecte plus son peuple. Il y
cf. Humphrey 1999b) près de la capitale, au centre, la Montagne du Roi a beaucoup de maladies, de conlits, de perte… Des étrangers viennent, ils ne
Büüreg34 (Büüreg Han Uul), le lac Gundge (Gundgi Nuur), la Montagne connaissent même pas les coutumes et font mal les choses, et la Montagne-
des Cinq Rois (Tavan Han Uul). Les cinq lieux sont conçus comme reliés mère ne nous donne plus ses fruits ! dit Bujan.
entre eux dans un même réseau par des veines, ce qui permet aux entités
de voyager de l’un à l’autre. Les mêmes énergies y circulent. Elle est déjà venue l’année précédente faire un rituel qui ne s’était
pas passé de la même manière : l’année dernière, selon elle, l’esprit
32 On note ici que « mère », eež, devient « Ciel », tenger, mais peut aussi être « esprit n’était pas en colère comme aujourd’hui et de nombreux esprits étaient
protecteur », sahius et « esprit ancêtre », ongod. venus. Elle raconte qu’« en principe il y a une marmotte à côté de l’arbre,
33 La chamane demande ainsi aux participants d’avoir une attitude engagée pendant le
rituel ; ils doivent également prier pour eux-mêmes.
mais elle n’est pas venue cette année ; elle est sûrement malade ». Un
34 Büüreg désigne les parties supérieures, avant et arrière de la selle en bois mongole. corbeau, ainsi que des pigeons, des petits oiseaux, le loup, le renard,

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

le serpent et le cheval – esprits ou forces spirituelles prenant des formes un petit arbre a commencé à pousser. Un homme a été chargé d’aller le
animales – auraient également dû venir. Elle amrme que son rituel a scier ; quelque temps après, toute sa famille a péri. C’est pour cela que,
échoué, car elle n’a pas vu les esprits. Elle pense que l’esprit du cheval d’après Bujan, maintenant que la liberté de croyance est à nouveau
a été humilié et que c’est pour cela qu’il n’est pas venu. La Montagne- accordée, il est nécessaire de s’occuper de tous ces esprits des montagnes
Mère sou!re du comportement de ses « enfants ». qui ont été délaissés et qui maintenant deviennent furieux.
Bujan remarque que dans les buissons tout autour de l’arbre, des
multitudes de hadag ont été noués, mais d’après elle, les nœuds ont
été mal faits et les plis faits du mauvais côté. Il faut en e!et plier
correctement un hadag si on veut le nouer à une branche ou l’o!rir à
quelqu’un. On doit le plier en sorte d’obtenir trois revers, le dernier
revers « ouvrant » vers l’entité spirituelle et non vers soi. D’après Bujan,
la Montagne-Mère sou!re car les hadag dans les buissons ne sont pas
ouverts vers elle, mais « regardent » vers l’extérieur du cercle. Alors
« la Montagne-Mère gronde son peuple et ne s’occupe plus de lui ». La
faute rituelle est souvent évoquée par les chamanes pour justi"er et
expliquer le malheur. Ici, une suite de petits détails, comme la mal-
façon dans les nœuds de hadag, est avancée comme une faute grave
risquant d’apporter des malheurs terribles. Les causes et les consé-
quences d’une faute rituelle semblent souvent disproportionnées.
Bujan continue ses critiques :

Tout le monde est en bas dans la vallée pour la course de chevaux, même des
Figure 15 : L’arbre de la respectée mère Avgaj Eež Mod dans la province Selenge (2001)
gens d’autres régions et ils ne pensent même pas que là, en haut de la mon-
Une fois que les o!randes ont été installées, la chamane Bujan commence son rituel.
tagne, il y a les lus et les savdag qui sou!rent et qui les attendent. Ils boivent, En chamanisant, elle tourne autour de l’arbre. On aperçoit sa planche à ongod
mangent, font la fête et ne pensent pas que la montagne sacrée attend, furieuse, appuyée sur le tronc. Elle est constituée de trois "gurines en métal, de bandes
de tissu et d’écharpes cérémonielles, hadag, et d’un cheval sculpté en bois, qui
d’être célébrée. Il faut les réjouir, partager avec eux. Ils demandent un peu de représente le cheval seter de sa famille (animal consacré à des esprits
faveur et d’attention. C’est pour ça que l’esprit ongod n’est pas venu complète- perturbateurs, donné en o!rande pour assurer la protection de la famille)

ment pendant le rituel, il (elle ou ils35) était fâché, il grondait les gens au lieu
de leur apporter des bienfaits. Il était très dur !

Bujan se souvient de la période communiste pendant laquelle des arbres Les maîtres du sol et de l’eau
chamanes, udgan mod ou böö mod, comme celui-ci, l’« Arbre de la Vieille
Mère Respectée », ont été détruits ou brûlés. En 1979, le Parti a ordonné Les gazryn us ezed, encore appelés lus savdag (expression d’origine
de brûler un autre udgan mod qui se trouvait dans la région. À la place, tibétaine : klu sa bdag), esprits maîtres du sol et de l’eau, tiennent une
place essentielle dans les croyances traditionnelles mongoles. D’après
Badamžav, lama lettré de Gandan, les maîtres du sol, opposés à l’expan-
35 Dans le langage courant oral, le genre et pluriel des substantifs sont rarement exprimés ;
ils se devinent avec le contexte. En général, les notions d’esprits, de Ciels, d’ongod sont plutôt
sion du bouddhisme en Mongolie, ont causé toutes sortes de calamités aux
conçues au pluriel. moines qui essayaient d’établir des monastères. Pour cette raison, Lovon

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

Badamžunaj, c’est-à-dire Padmasambhava serait venu spécialement du desquelles il faut « assurer », daatgah, sa vie. On peut avoir une relation
Tibet pour les paci"er : il serait le premier lama à avoir fait un grand personnelle à son pays natal, le nutag, le pays de ses parents, de sa
rituel d’ovoo. La légende36 raconte qu’il est allé seul méditer en haut d’une famille. Chacun est sous la protection de la ou des montagnes de son
montagne ; là, il a fait des o!randes aux esprits et a converti les gazryn us nutag et peut les invoquer ou leur apporter des o!randes en privé. J’ai
ezed en lus savdag, les gagnant à la cause bouddhique (Charleux 2002). pu observer cette relation intime et personnelle, avec un ami, Ölzij, qui
Présent dans toute l’Asie, le concept des maîtres du sol et de l’eau ne quittait jamais son campement sans aller faire des o!randes à la
est indissociable des études sur les systèmes chamaniques asiatiques montagne qui le surplombait. À lanc de montagne, dans une petite
au même titre que le concept d’ancêtres. Bernard Formoso met en pers- cavité rocheuse, était installé un autel – quelques écharpes cérémonielles,
pective ces deux catégories d’entités, d’après son analyse de données de la vodka, des restes de produits laitiers. Ölzij s’y rendait avant de
recueillies en Thaïlande : partir à la capitale pour vendre son artisanat, et demandait à « sa » mon-
tagne protection et prospérité dans ses a!aires. Dans ce cas de culte
D’un côté, les ancêtres veillent à la fécondité, à la prospérité, à la moralité privé, ni le chamane, ni le lama n’est consulté, chacun étant en relation
et à la cohésion de leurs descendants ; de l’autre, les dieux du sol assurent la directe avec la montagne. La protection ancestrale se dissout dans une
subsistance des hommes établis en un lieu donné en régissant leurs rapports idée plus vague de territoire qui, plus qu’un espace, se dé"nit comme
avec le milieu naturel. Si donc les premiers œuvrent dans le cadre social dé- un réseau de lieux, de sites sacrés connectés entre eux. Les esprits des
"ni par les règles de parenté et si la "nalité de leur action est la continuité en montagnes ne protègent pas seulement ceux qui sont nés sur leur terri-
même temps que l’intégrité d’un groupe de "liation, la sphère de compétence toire, mais aussi tous ceux qui en font explicitement la demande par des
des seconds est non pas généalogique, mais écologique en ce sens qu’elle rituels d’o!randes. On naît avec certaines composantes cosmiques et
préside à l’ancrage local d’un ensemble de familles non nécessairement appa- identitaires, mais on « s’assure » volontairement auprès d’une montagne.
rentées […] (Formoso 1996 : 15). Une riche littérature ethnographique existe sur les lus savdag qui se
retrouvent, sous diverses appellations, dans de nombreuses régions d’Asie
En Mongolie, après soixante-dix ans de communisme, les idées re- bouddhisées. Au Ladakh par exemple, sa bdag et klu sont des entités
latives à la généalogie et à l’ancrage local ont été fortement perturbées. sans pitié, avides de vengeance (Dollfus 1996 : 33).
Souvenons-nous que, dans les histoires de chamanes présentées dans la
première partie de ce livre, il était souvent question d’ancêtres oubliés. Les klu répondent à toute agression même si le coupable n’a pas eu l’intention
Les généalogies étaient cachées et il était interdit de rendre un culte aux de nuire. […] Œil pour œil, dent pour dent […], ils frappent de cécité celui
entités des montagnes. L’éducation sur le modèle soviétique ayant banni qui en lavant imprudemment son couteau dans la rivière, leur crève l’œil ; de
ce genre de pratiques, les histoires chamaniques d’aujourd’hui rendent rhumatismes et de paralysie celui qui, d’un coup de pioche malencontreux,
compte entre autres de la vengeance des lus savdag, trop longtemps blesse le bas de leur corps […]. Pour le meilleur comme pour le pire, les klu
négligés. Même le chamanisme urbain renvoie à l’ancrage local du clan rendent la pareille (ibid.).
et du pays natal. Uul qui signi"e « montagne » en mongol, rend l’idée
de « natif, propre, original » notamment quand il est associé à nutag ; En Mongolie, les savdag sont maîtres de la terre au sens de
ainsi uul nutag désigne le lieu d’origine personnel ou clanique. On peut « propriétaires » des lieux. Pénétrer sur leur territoire est risqué. Les
être né à la ville mais être d’un nutag familial rural. Ce lieu d’ancrage désastres naturels tels que la sécheresse, le gel, les inondations, les
correspond au territoire du clan dont on relève en tant qu’individu. pluies abondantes, la neige, mais aussi les désastres sociaux tels que les
Ces territoires sont peuplés d’entités auxquelles il faut se con"er, auprès guerres, les famines et toutes sortes de nuisances touchant les hommes
et les troupeaux seraient des actions malé"ques des lus savdag (Pürev
36 Répétition de l’histoire tibétaine de Padmasambhava en Mongolie. 2002 : 91). Les lus empruntent des routes particulières, dé"nies par

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

deux points géographiques, des montagnes, des arbres, des sources de À cette tendance rationaliste s’est ajoutée une inluence New Age,
rivières. Le chamane est censé connaître ces passages de « courants » très en vogue en Russie, ce qui explique que les Mongols d’aujourd’hui
(güjdel 37) de lus et en avertir les populations. En cas de malheur, il lui expliquent le chamanisme en termes de bio-énergies, de lux magnétiques,
arrive souvent d’en attribuer la cause à une intrusion sur le territoire de courants de forces et d’énergies qui se dissolvent et s’inluencent.
des lus savdag ou à une action prohibée à leur égard. Car les lus savdag D’après Pürev :
savent se montrer généreux et bienfaiteurs s’ils reçoivent les sacri"ces
adéquats, mais seront sans merci à l’égard de ceux qui transgressent Toutefois, ces esprits considérés par les chamanes comme lus ou savdag pour-
les règles, volontairement ou par accident. Ainsi, monter sa yourte raient être des compositions de courants d’air ou de champs magnétiques, qui
sur un passage de lus peut causer des épidémies à la famille et au s’oxyderaient avec d’autres sortes d’éléments chimiques. Selon les chamanes,
troupeau ; le simple fait de s’endormir au pied d’un arbre habité par ces esprits de l’eau et de la terre sont localisés sur la surface de l’eau ou de
des lus peut apporter du malheur. La terre étant vivante, le sol est la terre, dans une strate spéciale qui a une épaisseur d’environ cinquante à
considéré comme la peau d’un animal, les racines comme ses veines, les soixante centimètres. D’après cela, on peut peut-être considérer les courants
rochers comme des parties de son corps. Toute blessure faite à la terre d’air ou les courants magnétiques qui se trouvent entre les hommes et les
doit être réparée : il faut combler de terre les trous qui ont été creusés, esprits des animaux et entre toutes sortes de choses naturelles, comme des
remettre en place les rochers qui ont été déplacés, les mottes d’herbes… courants de lus. (Pürev 2002 : 97, ma traduction L.M.).
Les règles proprement dites en matière de respect des lus savdag sont
d’ordre écologique : ne pas creuser la terre, ne pas couper les branches Considérés comme des « courants » liés au monde animal, les lus
des arbres, ne pas déplacer les rochers et les pierres des rivières et des savdag circulent, hibernent et gèlent. Les caractéristiques de ces entités
lacs, ne pas polluer l’eau, ne pas tuer d’animaux tels que les batraciens se retrouvent dans d’autres régions d’Asie. On peut lire qu’au Ladakh,
et les serpents, animaux de lus par excellence, ou n’importe quel autre « en hiver, quand la nature se "ge, recouverte d’une chape de glace, les
animal qui pourrait être la transformation d’un esprit maître des lieux. klu gagnent leur retraite, attendant pour en bouger les signes avant-
La vengeance des lus savdag est implacable et touche toute une famille coureurs du printemps : le dégel de la terre et la résurgence de l’eau
ou un groupe, même sur plusieurs générations. dans les sources. Alors ils se répandent partout. » (Dollfus 1996 : 34).
S’inspirant des études scienti"ques très en vogue dans les années 1970 La date de leur « dégel » est indiquée dans le calendrier bouddhique
sous l’inluence du courant soviétique de rationalisation38 et de la volonté qui est consulté par les chamanes pour célébrer le « réveil des lus ». Les
de mesurer scienti"quement la nature, O. Pürev explique que la route des activités chamaniques de célébration des esprits de la nature sont alors
lus peut être longue de quelques mètres à dix kilomètres et que sa largeur plus importantes pendant la période estivale.
ne dépasse pas un ald, c’est-à-dire un mètre soixante (Pürev 2002 : 91). Il Peuplée d’entités diverses, incluant des énergies et forces di!uses
a cherché à connaître la vitesse de déplacement des ongod en calculant aussi bien que des esprits clairement identi"és, nommés et localisés,
le temps et la distance parcourue par un esprit chamanique ancêtre, de- ainsi que des humains qui y habitent et s’y meuvent, la nature mongole
puis son lieu de résidence dans une montagne jusqu’au lieu du rituel où est conçue comme un ensemble devant vivre en harmonie. Même si
l’appelle le chamane, et depuis le moment où le chamane commence ses l’on peut dire que tous les éléments ont leurs propres caractéristiques,
invocations jusqu’à la « descente » (buult) en lui de cet ongod (communica- il n’est pas aisé de discerner clairement toutes les di!érentes entités
tion personnelle de Pürev, 1999). et forces peuplant le paysage, et de comprendre leurs relations, tant
entre elles qu’avec les humains. Il n’est pas rare par exemple que dans la
même phrase, le chamane emploie les mots tenger (Ciel), sahius (esprit
37 Güjdel veut dire « courant », « circulation », « veine » mais désigne aussi la course d’un
animal ou les traces qu’il laisse dans le sol.
protecteur), zajaa (esprit destin), parlant d’entités considérées comme
38 Mais aussi sous Mao, avec des études sur le qi. À ce sujet voir David A. Palmer (2005). identiques. Lors du rituel d’inauguration de son centre, Bajarbileg a

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

appelé l’ongod maître de la montagne Čingeltej, une des quatre mon-


tagnes entourant Ulaanbaatar, Galsni Ceren, qui est « descendu » en Les esprits ancêtres : les ongod
disant ces mots :
Les ongod sont les esprits ancêtres chamanes du chamane dont
Ça faisait longtemps qu’on ne m’avait pas donné de thé ! Je suis le seigneur de il a hérité sa racine udam ainsi que les esprits que lui-même ou ses
la montagne Čingeltej. Regardez-moi bien ! Regardez mon beau corps fémi- prédécesseurs se sont alliés (personnages charismatiques, historiques,
nin ! Je suis le Ciel de l’est, je suis le savdag de la montagne, je vous regarde défunts morts de malemort). Ils l’inscrivent dans sa lignée chamanique
(surveille, protège) toujours et vous ne me donnez pas d’o!randes. Je me et légitiment sa fonction. Les ongod sont les entités qui viennent au
plains de cela ! chamane pendant la « transe », l’emmènent avec eux dans l’autre
monde, le protègent des attaques éventuelles d’autres entités et lui
Ici, la même entité spirituelle est clairement un ancêtre chamane, transmettent les messages qu’il donnera à ses patients. Le terme
Galsni Ceren, ongod nommé et identi"é ; celui-ci est en même temps le ongod désigne également les petites "gurines de forme humaine ou
« seigneur » de la montagne, un savdag esprit de la terre, un tenger Ciel animale ou des paquets composés de bandes de tissu qui constituent
et il a un corps de femme. Les énergies et forces diverses sont prises des supports matériels aux esprits, mais aussi des lieux ou « êtres
dans un processus de transformation incessant participant au caractère naturels » (Hamayon 1990 : 404) tel qu’un arbre, lac, rocher, animal
cyclique de toutes choses. vivant. Ongon en mongol veut dire aussi ce qui est vierge et pur. Un
lieu peut être ongon simplement parce qu’il est beau, pur et préservé. Il
est plus couramment utilisé sous sa forme ongod, au pluriel, et désigne
alors les esprits tutélaires du chamane. Un esprit ancêtre (ancien
chamane, personnage particulier ou important), bien qu’ayant vécu
une vie humaine avant sa mort, est considéré comme « naturalisé »
(Humphrey 1995 : 151), faisant partie de la nature, dans le processus
même qui le fait passer de défunt à esprit ancêtre. Dans le passé, les
chamanes défunts étaient déposés dans un environnement isolé, près
d’un lac, d’une source, d’une falaise, d’une grotte ou d’une rivière et
devenaient partie intégrante de cet environnement (Humphrey 1995 :
154). Chez les Darhad du Hövsgöl, le corps du chamane défunt est
déposé dans une petite enceinte entre les arbres, appelée asar, où sont
également déposés ses accessoires. Le chamane Nergüj dit que son
père et son grand-père, tous deux chamanes décédés, résident dans le
même asar. L’esprit est dit avoir un « siège » dans tel endroit et circuler
en changeant de forme, en devenant l’animal qui vit sur ce site. Pour
l’invoquer, le chamane peut s’adresser directement à la montagne où
sont censées résider les entités spirituelles, comme si la montagne elle-
même devenait l’entité.
Figure 16 : Autel de la chamane Enhtuja avec ses ongod constitués de rubans
Les classi"cations ontologiques sont loues et mouvantes et ce serait
et d’éléments animaux : plum es, gri!es, vertèbres de poissons, fourrures,
peau entière d’écureuil, piques de hérisson… (2002) une erreur de vouloir absolument clari"er les catégories. Les ancêtres
tendent au "l du temps à se dissoudre dans la nature, à se « mêler »

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

aux maîtres du sol et de l’eau et à circuler comme les courants de lus, les familles qui en possèdent encore et ceux que j’ai pu observer chez
entre di!érents lieux auxquels ils sont associés (Humphrey 1995 : 154). les chamanes d’aujourd’hui sont de fabrication récente. Le nourrisse-
L’ongod est alors conçu comme un esprit ancêtre anthropomorphe, mais ment des ongod, thème récurrent de la littérature ethnographique sur
aussi comme montagne, arbre, rocher ou rivière et comme l’animal la Sibérie (Hamayon 1990 ; Even 1988-1989 ; Zélénine 1952 [1936]) a
vivant sur le site. Chez les Daur de Mongolie-Intérieure, les chamanes laissé la place à sa variante bouddhisée, l’aspersion. Les nourrir lors
défunts étaient placés dans le creux d’un arbre dont on refermait soi- des rituels consiste à les asperger de thé au lait, de vodka ou de gouttes
gneusement l’écorce a"n qu’il continue à pousser. Ainsi l’esprit du cha- de sang – comme nous l’avons vu lors de l’investiture de la chamane
mane devenait l’esprit maître de ce lieu (Humphrey 1996a : 128). Ce Bujan, lorsque son maître a découpé le cœur du mouton et lancé quel-
que les ethnographes ont cru être un culte du pin chez les Bouriates, ques gouttes de son sang à l’intention de Dajan Deerh, sur le tissu neuf
était en fait un culte des ancêtres associé aux arbres qui concrétisaient représentant trois personnages et un cheval (son seter). Les o!randes
les esprits (ibid.). Une telle confusion a pu être une source d’ambiguïté posées sur l’autel sont censées pro"ter également aux esprits ainsi que les
des premières observations de type « animiste ». e#uves de cuisine et autres odeurs d’encens. On dit aussi que les esprits
L’ongod, en tant que support d’esprit peut être constitué d’une se réjouissent d’un beau rituel avec tambours et chants.
âme unique ou considéré comme un collectif, c’est-à-dire plusieurs Concernant les ongod-esprits ancêtres, Pürev relate la tragique his-
âmes réunies dans le même support. Le substantif ongoc, de la même toire de Dolgor qui est bien connue dans la province Hövsgöl. Dolgor
racine qu’ongod, signi"e vaisseau, réceptacle, auge, et le verbe ongojh, et son cousin voient un chevreuil sur le lac gelé, le tirent au fusil et le
être ouvert, être béant, fait référence à l’idée d’une ouverture faisant mangent. Le jour même, deux petits veaux de leur troupeau se prennent
réceptacle (Even 1988-1989 : 387). En Sibérie, certaines de ces "gurines dans la glace et meurent. Un troisième veau meurt d’un seul coup sans
présentent une ouverture pour accueillir les o!randes : creux à la place raison apparente. Dolgor raconte cela à sa tante qui s’écrie qu’ils ont
de l’estomac, ori"ce pour la bouche, ouverture en entonnoir au niveau du commis une faute très grave en tuant le chevreuil. En e!et, avant de
cou, sorte d’auge creusée dans le dos (Zélénine 1952 [1936] : 35). L’âme mourir, l’oncle avait dit qu’il y avait dans la famille un puissant esprit-
est conçue comme ayant besoin d’un support (corps vivant, cadavre ou ancêtre, Bürengijn Eež, appelé aussi Carmyn Eež, « Mère de la Haute
objet) et de nourriture pour se maintenir dans le monde des vivants Montagne (taïga) », qui avait été délaissé depuis longtemps à cause de
C’est seulement au bout de trois ans après la mort que l’« âme » (entité la répression de la religion, mais que si cet ongod devait se manifester à
immatérielle ou esprit) est libérée du corps, après la décomposition la famille, il reviendrait sous la forme d’un chevreuil. Il faudrait alors lui
totale du cadavre. Au moment de cette libération, l’âme peut être érigée faire des libations de lait et brûler de l’encens. La tante dit qu’il faut abso-
en ongod devant être « nourri ». La nourriture maintient l’esprit dans son lument faire un rituel pour calmer l’ongod-chevreuil en lui demandant
support, sous le contrôle des vivants. pardon. Mais Dolgor part d’un air dédaigneux, disant qu’elle n’en fera
Avant la répression bouddhique anti-chamanique du XVIIe siècle, rien. Quelques mois plus tard, un ours vient détruire sa yourte en pleine
chaque famille possédait une grande quantité de "gurines de formes et nuit, tue Dolgor et sa "lle de trois ans. L’ours est retrouvé et abattu par
de matières variées pouvant remplir un chariot entier lors des nomadisa- un chasseur. Plus tard, des loups attaquent le troupeau du chasseur et
tions (Even 1988-1989 : 351). D’une représentation en trois dimensions en quelques années, toute la famille de Dolgor décède (Pürev 2002).
en matière dure, il semblerait que l’on soit passé à une représentation
en deux dimensions sur matière souple (tissu), a"n de faciliter le ca-
moulage lors des persécutions (Heissig 1953, cité par Even 1988-1989 : Le paysage chamanique
389). Aujourd’hui, en e!et, les ongod ne sont plus des "gurines de bois,
mais des appliqués (des formes en tissu cousues sur de plus grands tis- Dans l’aire culturelle mongole, les représentations relatives à l’envi-
sus), avec de la fourrure pour les cheveux et des rubans. Rares sont ronnement et à l’organisation des entités spirituelles qui le peuplent

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

connaissent des variations en fonction du type de société et de l’orga- aux ovoo, autels des divinités locales, ont été investis par les lamas. Avant
nisation des humains qui y habitent. Le bouddhisme s’est approprié un la répression communiste anti-religieuse, le chamanisme se trouvait déjà
grand nombre de ces lieux de culte, revendiquant jusqu’à la conversion aux marges d’un pouvoir centralisateur ayant pour religion dominante le
au bouddhisme des entités spirituelles elles-mêmes, imposant de nou- bouddhisme. On verra qu’aujourd’hui, avec les réinventions religieuses,
veaux noms sur des notions préexistantes et établissant de nouvelles toutes les formes possibles de chamanisme ont été réactivées et on
pratiques. Plusieurs systèmes de représentations se sont superposés, sans peut même voir se dessiner un chamanisme qui reprendrait la typologie
s’annuler les uns les autres, mais en se mélangeant, rendant le paysage d’un « paysage à chef » avec le culte de Chinggis Khan, du Ciel Éternel
polysémique. et des montagnes coexistant avec un chamanisme de type « paysage à
Caroline Humphrey distingue deux manières de considérer le paysage chamane » que l’on peut trouver chez les Darhad du Hövsgöl ou chez cer-
dont les conceptions ont pu changer au cours du temps : le « paysage à tains chamanes urbains et leurs myriades d’esprits prenant des formes
chef » et le « paysage à chamane ». Le paysage ici ne désigne pas quelque animales. La dichotomie ne se fait pas sur un plan géographique entre
chose que l’on contemple, mais le pays, la terre dans laquelle on habite la ville et la campagne qui voudrait que la campagne soit plus sauvage
et circule (Humphrey 1995 : 135). Ces deux conceptions impliquent des donc plus éloignée du pouvoir, car même si la capitale est le centre du
visions di!érentes des énergies dans la « nature » (energies-in-nature) et pouvoir politique, le chamanisme qui s’y pratique peut tout à fait être du
des intermédiaires sociaux par lesquels elles peuvent être utilisées au chamanisme de type « paysage à chamane ». Comme nous le verrons dans
béné"ce des humains. Dans le « paysage à chef », le chef de clan patrili- la troisième partie, il s’agit plutôt de di!érences dues aux idéologies sous-
néaire reçoit la légitimité de son pouvoir de la lignée des esprits mâles jacentes qui soutiennent soit un chamanisme orienté vers la sphère privée
qui avant lui ont dirigé le groupe. Sa mission est de perpétuer le groupe et le rite pour soi, soit un chamanisme politisé orienté vers la sphère du
social « à l’identique » ; il se sert pour cela des forces de la nature, qui sont national.
souvent anthropomorphisées en tant que rois et guerriers, et procurent Le culte des entités locales n’est pas incompatible avec la ville puisque
fertilité, santé et prospérité au groupe et à son bétail. Dans le « paysage les lus savdag et les ongod voyagent et sont considérés comme des « cou-
à chamane », la légitimation du pouvoir chamanique vient de la capacité rants ». La mobilité des entités permet aux chamanes de communiquer
du chamane à percevoir les énergies perçues dans la nature, c’est-à-dire avec leurs esprits tutélaires même s’ils sont loin du lieu supposé de leur
dans tout « ce qui est », bajgal, notion de nature incluant les êtres humains résidence. La terre est conçue comme un corps vivant composé de veines
(ibid. : 136). Les énergies environnantes ne sont pas considérées comme et d’artères dont on pourrait dresser une carte géographique, des cou-
la hiérarchie des esprits mâles du clan, mais comme une myriade d’éner- rants y circulent en réseau. Les sommets des montagnes, les arbres à
gies et d’entités vivant dans le monde. Aussi bien le chef que le chamane proximité des sources et rivières, les rochers et grottes sont comme des
doit s’assurer d’une bonne cohabitation de tout ce qui vit, dans tout ce points d’ancrage "xes, des antennes en relation les uns avec les autres
qui est : les humains, les non-humains et les di!érentes forces et énergies. du fait de la mobilité des hommes et des entités qui forment un com-
Mais d’après la théorie de Caroline Humphrey un groupe dont l’organi- plexe interconnecté. Dans ce réseau, le rôle du chamane est d’assurer la
sation politique est forte ne peut s’en remettre au chamane qui négocie bonne gestion de ces relations.
avec une multitude d’entités et le chamanisme est alors marginalisé. Vice Dans la cure chamanique, le citadin est amené à mentionner sa
versa : « (q)uand l’État s’écroule le chamanisme réapparaît » (ibid. :139). généalogie et ses ancêtres, son pays natal et la montagne qui le protège,
Avec l’expansion du bouddhisme, religion hiérarchisée et organisée, les ce qui n’est pas toujours évident après les soixante-dix ans de politique
lamas sont devenus les prêtres conseillers des leaders politiques. Ainsi, le athéiste. Le chamane est en communication avec les éléments du
bouddhisme s’est adapté à la géographie sacrée de type « paysage à chef » paysage, du lointain sauvage, qu’il incarne en ville. La ville en elle-
et a récupéré à son compte les esprits ancêtres du clan patrilinéaire, orga- même n’est pas dépourvue de lieux sacrés, puisqu’elle est entourée
nisés hiérarchiquement et déterminant la territorialité du clan. Les cultes de quatre montagnes : Bogd Han (« le Roi Bogd, le Roi Saint») au sud,

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

Čingeltej au nord, Songino (« Oignon ») à l’ouest et Bajan Zürh (« Riche


Cœur ») à l’est, qui participent au réseau de forces allant de l’« extérieur
sauvage » au monde urbain civilisé. La Roche Mère, Eež Had, à quelques
heures de route de la capitale, est aussi un lieu de pèlerinage pour
les citadins. Elle constitue un point d’ancrage des forces et énergies
en circulation dans le paysage chamanique. Ces points de culte sont
autant de lieux que les lamas ont essayé de récupérer, assurant ainsi
leur domination sur les réseaux d’énergies en circulation. Privilégiant
le culte des montagnes correspondant plutôt à un « paysage à chef » qu’à
un « paysage à chamane », les lamas ont investi le culte des ovoo, laissant
aux chamanes le culte des udgan mod, les arbres consacrés.
Les différentes influences qui se sont succédé ou ont coexisté,
modelant au fil du temps les représentations relatives à la nature
bajgal, rendent compte d’un syncrétisme ancien, renouvelé et ajusté
au contexte urbain à l’époque communiste. Cette luctuation dans les
représentations laisse "nalement à l’individu une grande liberté de
Figure 18 : Les moines célèbrent une cérémonie à l’ovoo
culte, puisqu’il n’est pas dans un système religieux dogmatique, mais
dans un système variable.

dans la province Hövsgöl (1998)

Figure 19 : Un ovoo dans la montagne de la province Hövsgöl.


Figure 17 : Le chamane Tömör chamanise à un arbre consacré udgan mod Des crins de chevaux ont été attachés sur des perches et des
dans les environs d’Ulaanbaatar (1998) crânes de chevaux sont posés parmi les pierres (1998)

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE HISTOIRES DE CHAMANISMES

dans un univers étagé à trois niveaux. Le ciel est peuplé de divers Ciels
tenger qui côtoient les divinités bouddhiques. Les "ls de Ciels, appelés
han, « chef, roi » peuvent descendre sur Terre où habitent les humains.
Le troisième niveau est le monde aquatique, souterrain, associé à la
mort, mais qui ne semble pas être peuplé d’âmes, puisque les âmes
Chapitre 16 – Variations chamaniques restent « au ras de la terre » (Hamayon 1990 : 713). Le niveau terrestre
est lui-même hiérarchisé ; le haut est valorisé par rapport au bas, et
les entités supérieures résident sur les montagnes ou dans les arbres.
Plus on s’éloigne du monde de la chasse, plus les entités liées à la na-
ture sont « humanisées ». La "gure du Vieillard Blanc est la plus renom-
mée. Habitant dans la montagne, il est souvent représenté monté sur
Le chamanisme a subi d’importantes transformations au "l du temps ou accompagné d’un cervidé, rieur, joyeux de vivre. Il semble à la fois
dans l’aire culturelle mongole jusqu’au chamanisme qui se réinvente reprendre des traits d’esprit donneur de gibier (ibid. : 711) et prendre
dans la Mongolie d’aujourd’hui. Dans La Chasse à l’âme (1990), Roberte le relais des multiples ancêtres associés à des lieux et des clans parti-
Hamayon dé"nit le chamanisme comme un système symbolique qui lie culiers, porteurs d’histoires et d’identité. C’est à l’Église bouddhique
vie matérielle, organisation sociale et représentations religieuses. Elle qu’est due la promotion de cette "gure unique plus adaptée à une struc-
met en lumière l’existence, dans l’aire sibéro-mongole, de deux types de ture centralisatrice qu’une multitude d’ancêtres localisés et identi"és.
chamanisme fondés l’un sur une logique d’alliance (celui lié à la vie de Cette tendance à uni"er le multiple, à centraliser le di!us, à globaliser
chasse), l’autre sur une logique de "liation (celui lié à la vie pastorale). le local se retrouve dans le phénomène de renouveau du chamanisme
Le premier type repose sur un système d’échange entre humains et en Mongolie contemporaine. Les forces di!uses sont incarnées en des
esprits des espèces gibier qui se déroule sur un plan horizontal. Dans le "gures collectives et nationales telles que Dajan Deerh, Tev Tenger, le
second type, les relations se déroulent au contraire sur un plan vertical, culte de Chinggis Khan et le culte du Ciel. Dans ce même mouvement
du fait que la possession d’animaux domestiques et de pâturages de verticalisation, les montagnes sont à l’honneur et prennent le
met l’éleveur sous la dépendance de ses ancêtres, ce qui entraîne le dessus sur les autres éléments du paysage. Dans le processus actuel
développement de l’organisation clanique. Ceci a des répercussions sur de reconstruction culturelle et identitaire, les "gures emblématiques
la conception du monde : le temps s’allonge, les généalogies deviennent sont réadaptées pour incarner les di!érentes forces et énergies qui
de plus en plus longues, le monde des esprits se hiérarchise, l’espace peuplent le paysage chamanique et d’une manière plus générale fondent
aussi : le haut domine le bas de même que les aînés dominent les cadets, les représentations collectives caractéristiques de la culture mongole,
et les ancêtres les vivants. Le chamane ne tient plus sa légitimité de imprégnées de chamanisme et de bouddhisme, et inévitablement de
son alliance avec un esprit d’espèce gibier comme dans la vie de chasse, communisme à la soviétique.
mais de l’appel impérieux de ses ancêtres chamanes. C’est ce dernier Il n’est pas rare que certains clients arrivant au Centre Golomt,
modèle de chamanisme, lié à l’élevage, qui prévalait en Mongolie et qui demandent à faire « lire un livre », nom unših, c’est-à-dire dire à voix
a servi de base au syncrétisme avec le bouddhisme. haute un texte religieux, une prière, comme ils le demanderaient aux
Le bouddhisme, le christianisme orthodoxe (chez les Bouriates) et moines de Gandan. La double identité du « centre de chamanisme jaune
le communisme ont apporté et imposé de nouvelles conceptions que de Dajan Deerh » rassure les clients. En raison des longues années de
le chamanisme a su intégrer à ses pratiques. Le processus de vertica- communisme, les Mongols en général et même les adeptes qui entourent
lisation du monde des entités spirituelles s’accentue et place le ou les Tömör ont une culture religieuse très réduite. Les clients du centre se
Ciel(s) tout en haut. Hiérarchisées, les entités surnaturelles s’ordonnent retrouvent dans un environnement mixte où les objets chamaniques

224 225
DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE

côtoient les thankas de divinités bouddhiques accrochés aux murs. Ils


ne semblent pas mettre bouddhisme et chamanisme en opposition, au
contraire, la combinaison des deux fait partie de ce qu’ils appellent
« tradition », jos. Le syncrétisme est tel que le rituel chamanique, dans
lequel le chamane joue de son tambour et invoque les esprits, devient
un épisode particulier d’un ensemble de pratiques bouddhiques.
Le centre de Tömör, constitué d’une en"lade de petites pièces sé-
parées par des couloirs et des portes, comporte une pièce principale
où ont lieu les rituels chamaniques et une pièce qui sert de bureau et
de caisse où les gens achètent leur ticket. Dans le bureau se trouve un
autel avec des thankas de divinités bouddhiques que les clients vont
saluer à la "n de la prestation du chamane et auxquelles ils déposent
des o!randes sous forme de bonbons dans une grande coupe prévue à
cet e!et. Le centre de Tömör, et en général le chamanisme observé en
ville, o!re la parfaite combinaison, en situation postcommuniste, de
ce que les clients attendent d’un « retour à la religion » : un bon dosage
de bouddhisme et de chamanisme fondé sur le culte des ancêtres et la
communication avec les entités des montagnes et des rivières ; la ges-
tion du malheur en général et l’appel de la prospérité, de la grâce, des
richesses et autres bienfaits pour eux et leur famille ; mais avec une
touche de « rationalité » qui situe certains malheurs dans des réalités
bien contemporaines et donne des explications acceptables pour les plus
positivistes. Dans cette période de réapprentissage de la culture et plus
particulièrement des pratiques religieuses, le chamanisme expliqué aux
Mongols par la presse, par les chamanes ou par tout un chacun qui a son
mot à dire sur le sujet est inluencé par les conceptions modernes qui
ont été assimilées. Le chamanisme postcommuniste a donc également
hérité d’une idéologie positiviste dans laquelle il est expliqué en termes
d’énergies, de courant électrique, de lux magnétique, de bioénergie…
Ces conceptions proches des idées New Age sont à rapprocher égale-
ment des ekstrasens, voyants, médiums, hypnotiseurs et autres adeptes
de parapsychologie, très en vogue en Russie et dont les journaux mon-
gols ra!olent. Les lecteurs, éduqués au positivisme communiste, redé-
couvrant leurs propres traditions en même temps qu’ils découvrent le
New Age venu d’Occident, « bricolent » leur propre chamanisme. Les
réponses les plus vagues concernant le chamanisme viennent justement
le plus souvent des chamanes eux-mêmes qui, eux, disent le vivre et ne
veulent pas l’expliquer.

226
Troisième Partie

Vers un chamanisme d’État

Le chamanisme de la période postcommuniste décrit dans les


chapitres précédents était un chamanisme axé sur l’individu et la cure
privée. En 1997, lors de mon premier terrain, les chamanes sortaient
tout juste de l’ombre et leurs pratiques concernaient essentiellement la
divination et les réparations individuelles. Les associations culturelles
et chamaniques ayant pour la plupart vu le jour en 1996, j’assistais
au tout début du phénomène qui se mettait en place. La tendance que
j’observais au "l des années allait vers une récupération des chamanes
et du chamanisme en général par des organisations culturelles
traditionalistes dont le propos n’était plus seulement la réparation
individuelle, axée sur la cure privée, mais s’élargissait au développement
de la nation mongole dans son ensemble. Le chamanisme allait subir
des variations d’utilisation et d’appréciation ; on allait passer d’un
chamanisme pragmatique visant à soigner l’individu à un chamanisme
idéologique utilisé comme symbole culturel exhibé dans des discours
nationalistes. Le renouveau culturel se focalisait sur une exaltation du
passé historique, avec un retour fulgurant de Chinggis Khan.
DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE VERS UN CHAMANISME D’ÉTAT

endroits de l’empire. Pour célébrer le huitième centenaire de Chinggis


Khan, en 1962, le gouvernement mongol "t poser une stèle en bas relief
dédiée à l’empereur, sur les rives du lac à Delüün Boldog, Dadal süm1
dans la province Hentij. Les autorités éditèrent également de nouveaux
timbres portant les dates 1162-1962 : l’un à l’emgie de Chinggis Khan,
Chapitre 17 : Chinggis Khan, le retour un autre représentant l’étendard süld blanc et d’autres en relation
avec l’histoire de l’empire (Bawden 1989 : planche photo n° 17). Mais
cette même année, le culte de Chinggis Khan fut brusquement interdit,
Chinggis fut victime d’une « purge », à la demande de l’URSS et les
timbres commémoratifs furent retirés de la circulation (Aubin 1993 :
143). Les spécialistes des études mongoles en URSS furent contraints
d’amrmer que Chinggis Khan avait été un envahisseur et un massacreur
Le culte de Chinggis Khan du peuple russe et, en général, un personnage négatif (ibid : 144 ; Aubin
& Hamayon 2002). À partir de 1962, les commémorations de Chinggis
Chinggis Khan, héros populaire, fait l’objet d’un culte national. Il fait Khan furent interdites, le nom même de l’empereur ne pouvait se dire
intimement partie de l’histoire même du peuple mongol qui a émergé qu’à couvert, et les publications de littérature classique sur l’époque
en tant que groupe distinct au XIe-XIIe siècle et qui s’est constitué en du grand empire déclinèrent. Victime d’une purge anti-nationaliste, le
un puissant empire nomade en 1206, lorsque Chinggis Khan réunit les culte de Chinggis Khan fut également victime du conlit sino-soviétique
groupes éparses de la steppe en un puissant empire. Chinggis Khan (Kaplonski 2005). Puisque les Chinois célébraient Chinggis Khan en
est le fondateur du Mongol Uls (« nation mongole »), terme repris pour en faisant un héros chinois, ancêtre de l’empereur « chinois » Khubilai,
désigner la Mongolie d’aujourd’hui. Reconnu comme un génie militaire les Russes devaient prendre leurs précautions quant à un possible
et politique, Chinggis a su s’entourer des meilleurs lettrés de son époque sentiment nationaliste pan-mongol ralliant les Mongols de Chine (Aubin
et adopter les techniques les plus performantes en matière de cavalerie 1993 : 144). Le culte de Chinggis Khan a été préservé jusqu’à ce jour par
et de stratégie militaire. Il a créé le code de lois Ih zasag et on lui les Mongols de Mongolie-Intérieure, en Ordos, et a été réintroduit en
attribue l’introduction de nombreuses coutumes dans la vie quotidienne Mongolie après la chute du communisme. Personnage si primordial pour
des Mongols (Heissig 1980 : 68 ; Aubin & Hamayon 2002). Chinggis la culture mongole, Chinggis Khan ne pouvait revenir qu’avec force.
est également respecté pour sa loyauté envers l’idéal qui s’est perpétué Le culte de Chinggis Khan est lié au culte des étendards, les süld. Les
jusqu’à aujourd’hui dans l’imaginaire collectif mongol. D’après Š. Bira, étendards symbolisent le pouvoir suprême de l’empereur et de son clan,
savant mongol, grand défenseur du culte de Chinggis Khan, l’empereur, les Boržigin (Altan Urag, le « Clan d’Or »), sur tout l’empire. Dans l’His-
conquête après conquête, ne s’est jamais laissé tenter par les civilisations toire secrète des Mongols, chronique mongole du XIIIe siècle, il est noté
sédentaires et leur confort matériel (Bira 1991-1992 : 39) et encore de que Chinggis Khan érigea un étendard noir à quatre « pieds »2, symbole
nos jours, pour les Mongols citadins qui ont adopté le confort occidental, de guerre, et un étendard blanc à neuf « pieds » symbole de paix, lors de
l’idéal de l’homme mongol reste nomade, maître de son troupeau, "er
cavalier, libre de galoper dans la steppe.
1 Dans la colline, un cairn est dressé ; on y trouve une tablette qui déclare l’endroit comme
À la mort de Chinggis Khan en 1227, son culte fut omciellement le lieu de naissance de Temüjin (cyr. Temüüžin), futur Chinggis. L’endroit est appelé depuis
instauré par son petit-"ls Khubilai Khan. Son corps fut emporté dans sa peu Burhan Haldun mais les locaux l’appelaient auparavant Bajan Horloo (Bulag 1998 : 25).
En 2002, les célébrations du 840e anniversaire y ont eu lieu1.
région natale et enterré dans les monts Hentij, dans un endroit gardé 2 « Pied » est le sens littéral du terme mongol höl, parfois traduit par « queue ». L’expression
secret. Des autels pour lui rendre un culte furent établis dans di!érents désigne un ensemble d’étendards : un central entouré de huit « pieds »

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE VERS UN CHAMANISME D’ÉTAT

la déclaration de la fondation de la Mongolie en 1206. Ces étendards présidentiel, en tant que symbole des armées, lors d’une cérémonie au
sont constitués de crins d’étalons blancs ou noirs, sertis d’or ou de métal Ministère de la Défense pour la commémoration du 830e anniversaire
doré, "xés sur une hampe à la manière d’un drapeau. Les franges de crin de Chinggis Khan. L’armée a reçu l’étendard noir comme « divinité
pendent comme d’une coi!e ornée d’une couronne dorée. L’étendard ou sacrée » protectrice (Aubin 1993 : 148).
süld blanc est rehaussé d’un trident avec trois pointes en acier décorées Aujourd’hui, on retient de Chinggis Khan la "gure du sage plutôt que
de lammes ; le noir est paré d’une lame aiguisée des deux côtés. Rinčen celle du guerrier. Il est considéré comme un héros paci"cateur (n’en
explique ainsi la relation entre les süld et le chamanisme : dans la tradi- déplaise aux nombreux peuples qui furent massacrés lors des conquêtes),
tion mongole, une personne a trois âmes, celle de l’os qu’elle reçoit de uni"cateur de la nation mongole, fondateur du code de lois et initiateur
son père, celle de la chair qu’elle reçoit de sa mère et un troisième prin- des coutumes qui se sont transmises au "l du temps et qui constituent
cipe, immortel. Après la disparition de la chair, les âmes de chair et d’os la « tradition mongole ». Le fait que l’image du sage prévale sur celle
meurent, alors que le principe immortel perdure et, trois ans après la du guerrier n’est pas sans rapport avec la bouddhisation du pays et des
mort, un rituel est organisé pour l’introduire dans la communauté des coutumes. Comme les autres "gures et éléments de la culture mongole,
esprits ancêtres. Suivant le statut de la personne au sein de son clan, cha- Chinggis Khan a connu lui aussi des tentatives de transformations
mane, chef, personnage important, l’esprit ancêtre peut devenir un esprit répétées de la part des missionnaires bouddhistes (cf. Hurcha 1999).
protecteur pour l’ensemble du clan. Il est conservé en tant que « corps
éternel » (mönh bije) dans un objet (ongod) ou un autre type de repré-
sentation (aujourd’hui des photos) auquel on fait des o!randes, formant La %èvre gengiskhanide
ainsi le culte des ancêtres. Les süld seraient (d’après Rinčen) les « corps
éternels » des esprits-maîtres du clan. Quand le clan de Chinggis Khan, Des amches publicitaires, aux bouteilles de bière et de vodka, en
les Boržigin, s’est élevé au-dessus de tous les autres, les esprits ancêtres passant par les Chinggis pubs, bars, restaurants ou sociétés…, Chinggis
du clan impérial se sont aussi élevés au-dessus des esprits ancêtres des Khan, illustre ancêtre guerrier, investit le marché et les esprits : il est
autres clans de l’empire (Rinchen 1984 ; Even 1988-1989 ; Bulag 1998 : le personnage le plus populaire et le plus connu de Mongolie. Non
218). Les étendards sont un lieu de résidence, un support pour ces esprits seulement son nom et son portrait sont utilisés à des "ns commerciales,
ancestraux, protecteurs du peuple et de la nation mongols dans leur tota- mais Chinggis Khan lui-même « revient » en tant qu’entité spirituelle,
lité. Signi"ant à la fois âme, esprit, intellect, symbole et emblème, süld ancêtre par excellence, esprit protecteur de la nation mongole et de son
véhicule l’idée d’un principe actif résidant dans un objet et formant un peuple. De nombreux travaux ont déjà montré son importance dans la
tout avec cet objet. reconstruction culturelle actuelle et sa place dans la culture mongole en
Pendant les années communistes, les anciens süld sont devenus général (Kaplonski 2004).
objets de musée. En 1990, pour le 750e anniversaire de l’Histoire secrète Caroline Humphrey (1992) et Françoise Aubin (1993, 1996 ; Aubin &
des Mongols, neuf nouveaux étendards de crin blanc ont été fabriqués Hamayon 2002) ont observé et décrit ces phénomènes de revalorisation
et ont défilé dans Ulaanbaatar, portés par neuf cavaliers habillés du passé historique à tendance nationaliste et d’engouement pour les
en guerriers gengiskhanides. En 1991, à la célébration du soixante- traditions et coutumes ancestrales considérées comme les signes d’une
dixième anniversaire de la révolution, les dé"lés militaires avaient été culture mongole unique et authentique. « En fait le véritable âge d’or,
remplacés par l’inauguration d’un monument aux victimes des purges celui qui passionne tout Mongol, est le XIIIe siècle », nous dit Françoise
des années 1930, et par une cérémonie où l’étendard blanc était érigé Aubin. Et le personnage le plus médiatisé est Gengis (Chinggis) Khan.
en tant que symbole de l’esprit de la nation (Humphrey 1992). Le süld « Interdit depuis 1962, il revient en force, investi du rôle de divinité pro-
symbolise l’uni"cation des Mongols sous le pouvoir d’un seul et même tectrice de la nation en général et de chaque citoyen en particulier, de
grand empereur. En mai 1992, le süld noir a été recréé sur décret force légitimant tout pouvoir politique, militaire, judiciaire et toute

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espèce d’entreprise commerciale, industrielle ou culturelle quelle qu’elle D’une manière plus omcielle, en 2000, le 840e anniversaire de la nais-
soit, de garant de la vraie mongolité. » (Aubin 1996 : 315-316). sance de Chinggis Khan a été déclaré jour férié national par le Premier
Le samedi 17 juin 2000, Chinggis est de nouveau célébré dans la ministre N. Enhbajar, lors d’une conférence dédiée à cet événement.
capitale. À cette occasion : « L’esprit de Chinggis Khan est retourné en Cette conférence est couverte par la télévision nationale et le discours
Mongolie pour la première fois depuis quatre-vingts ans, samedi dernier », du Premier ministre retransmis en intégralité. Le Premier ministre fait
selon la couverture du Mongol Messenger (journal de langue anglaise du l’éloge de leur « ancêtre de génie », rappelle les lois et l’organisation
mercredi 21 juin 2000). En e!et, une cérémonie spéciale en l’honneur de qu’il a su instaurer, la formidable stratégie militaire qu’il avait mise au
Chinggis Khan s’est tenue dans la cour de l’Institut Ih Zasag (du nom de point, sa tolérance envers les autres cultures, sa clairvoyance à s’entou-
la loi supposément promulguée par l’empereur). L’étendard blanc à neuf rer des meilleurs lettrés et artisans de l’époque… Il déclare que « bien
pieds a été dressé près d’une statue représentant l’empereur et sur l’autel, que Chinggis ait pratiqué le chamanisme toute sa vie, il a montré une
du mouton et autres aliments traditionnels ont été déposés en o!randes. grande tolérance envers les autres religions et a assuré leur statut éga-
Les participants ont aussi apporté en o!randes de la vodka et des hadag. litaire »4. Il ajoute que
Le chamane Bjambadorž appelle l’esprit de Chinggis Khan et lui demande
de détruire tous les malheurs du peuple a"n de construire une grande la Mongolie a donné naissance à une des premières civilisations du monde
Mongolie. Bjambadorž procède également au rituel du feu. « L’histoire et ses habitants, les Mongols, ont une histoire et une culture riches, dont les
prouve que quand les Mongols étaient uni"és, leur pouvoir était assez racines remontent à des temps anciens. Faire connaître à la jeune génération
grand pour conquérir le monde. Une fois divisés, les Mongols a!aiblis les actes historiques de Chinggis Khan, ses qualités personnelles, la tradition
se sont séparés et dissous », dit le directeur de l’Institut. Ce thème assez de l’État et l’héritage culturel des Mongols devrait être le travail le plus im-
général de l’unité qui fait la force, grande nostalgie d’un passé glorieux, portant à faire pour les générations futures. Nourrir la jeune génération d’un
d’un empire immense, d’une armée invincible, est repris par toutes les sentiment de "erté envers le pays et Chinggis Khan est un des moyens pour
associations culturelles. La deuxième idée largement partagée par les préserver l’indépendance de la Mongolie et assurer le développement du pays
Mongols est le besoin de tirer du passé la force nécessaire pour déve- en cette ère de globalisation.
lopper la Mongolie d’aujourd’hui : « La Mongolie peut attribuer à Chinggis
Khan et à sa sagesse toute sa force et son développement. Il est temps Le Premier ministre conclut ainsi son discours à l’adresse des « héri-
pour nous de réexaminer les leçons qu’il nous a données. Nous appelons tiers de Chinggis Khan » : « Si nous prenons leçon de ses actes, suivons
l’esprit de Chinggis Khan en ces temps de nécessité », poursuit le directeur sa volonté, et prenons le pouvoir et l’énergie de la Mongolie de Chinggis
de l’Institut. Khan comme base pour surmonter les dimcultés actuelles, il n’y aucun
Ailleurs, sur le web, sont publiées di!érentes prophéties qui devraient doute que nous réussirons dans nos e!orts. »
« restaurer l’équilibre de notre monde ». Ainsi, on peut lire : Les bases de la nouvelle Mongolie sont jetées : culte de Chinggis
Khan et d’une Mongolie uni"ée, chamanisme et traditions médiévales
Une prophétie dont les Bouriates et les Mongols parlent prédit le retour de Chinggis pour a!ronter le nouveau millénaire. De tels propos sont présents éga-
Khan. Dans certaines variantes, son esprit reviendra en tant que guide et protecteur lement dans l’idéologie des associations de défense et de promotion de
pour les Mongols […]. D’autres disent qu’il se réincarnera et deviendra un grand la culture mongole qui ont leuri dès le début des années 1990. Le cha-
leader. Son rôle dans l’histoire humaine n’est pas seulement de recréer un empire mane Tömör disait aussi que « c’est grâce au chamanisme que Chinggis a
tel qu’il était au Moyen Âge ; ces histoires disent qu’il apportera une nouvelle vision
et un nouvel ordre à l’humanité qui seront vitaux pour la survie de l’Homme3.
4 Le Premier ministre est un bouddhiste pratiquant connu et apprécié. Il a reçu des mains
de Steven Seagal (acteur hollywoodien, lui-même bouddhiste) le Hollywood Golden Star
3 http://www.buryatmongol.com/newtradition.htlm consulté le 24/04/2004 Award pour sa contribution à la restauration du bouddhisme.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE VERS UN CHAMANISME D’ÉTAT

conquis la moitié de la planète ». Ces traditions, dénigrées par le régime


soviétique quelques décennies plus tôt, voire interdites comme le culte
de Chinggis Khan et les pratiques chamaniques, sont remises à l’ordre
du jour, dans un grand mouvement national de reconstruction identitaire
et culturelle. Pour Caroline Humphrey, puiser dans le passé médiéval est
source de légitimité politique pour la Mongolie contemporaine ; « the Chapitre 18 : Tör Süld, le nouveau centre chamanique
Mongols are now in the process to rethinking their “deep past”, not de Tömör
only because this is for once their own, but because historical origin
in Mongolian culture is the source of moral authority in the present »
(Humphrey 1992 : 376). Tous les partis politiques, sans exception, sont
concernés par l’identité mongole et par l’idée de créer une société mo-
rale véritablement mongole (ibid. : 377).
Aujourd’hui le culte de Chinggis Khan connaît un retour triomphal
et bien qu’il ait connu d’autres inluences, c’est son aspect chamani- La yourte-palais de la culture
que qui est revendiqué. Le chamanisme, considéré comme la religion
du grand empire historique et de son empereur, pro"te en quelque Quand je retrouve Tömör, en janvier 2001, après seulement deux mois
sorte de la vague gengiskhanide et se retrouve au centre des débats tra- d’absence, le Centre Golomt a fermé ses portes. Le chau!age ne fonc-
ditionalistes. D’une pratique marginale et archaïque, le chamanisme tionnant plus, Tömör est tombé malade au début de l’hiver et passe ses
jusqu’alors interdit devient l’objet d’attentions particulières. Revalorisé journées chez lui où il reçoit quelques clients. Il est évident que l’entente
et institutionnalisé, on ne lui demande plus seulement de soigner l’indi- entre le vieux chamane et le président de Golomt, Sühbat, s’est dégradée.
vidu, mais de « réparer » la nation. C’est ce qu’illustre la présentation Tömör a décidé de quitter Golomt. Il reproche à Sühbat de vouloir faire du
suivante de trois centres chamaniques : le nouveau centre de Tömör, business avec le chamanisme. « Ils ne pensent qu’à l’argent et pas à faire
le centre du jeune chamane bouriate Bajarbileg et le Temple du Ciel des choses utiles pour le développement du chamanisme » me dit Tömör.
Éternel de Zorigbaatar. De plus, Tuggi, son élève préféré et Bujan, avec laquelle il est en conlit
mais qu’il considère néanmoins comme une de ses meilleures élèves,
n’ayant pas voulu jouer le jeu des "liales à 40 %, ont déjà quitté le Centre
Golomt. Tömör est déçu de son fonctionnement et il accuse son président
de penser uniquement à la rentabilité des centres et à la création de
"liales. Tuggi, en désaccord avec les rituels à prix "xes et l’orientation
trop commerciale que prenait le centre, est parti le premier.
Tömör, lui, se déclare intéressé uniquement par la promotion du
chamanisme et ne perd pas de vue son projet d’ouvrir, comme il le dit
depuis longtemps, « un temple du chamanisme pour le bienfait du peuple
et le développement de la nation ». Cette opportunité lui est propo-
sée par l’Association Jeunesse Unie, Zaluučuud Negdsen Holboo (dont
le "ls de Tömör est le secrétaire) et l’Association Sovadi, qui unissent
leurs e!orts pour ouvrir une yourte-palais dédiée au chamanisme et
à la culture mongole en général, sur la colline du monastère Gandan,

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surplombant la ville. Les membres de Jeunesse Unie sont des militants à un co!re-fort fait omce de placard pour les objets et documents précieux,
tendance nationaliste organisés en association depuis 1998. Sovadi est en particulier les papiers omciels et le sceau (tamga) « Tör Süld » que doit
une organisation culturelle pour la promotion de l’artisanat et des arts posséder toute organisation enregistrée légalement au Ministère de la
en général : musique, chants… Justice. Un certi"cat, mis en valeur dans un cadre posé sur le co!re-fort
Tömör m’explique en ces mots sa nouvelle association : annonce : « Certi"cat de directeur : Tömör, du centre Tör Süld, du chama-
nisme traditionnel mongol, auprès de l’Association Jeunesse Unie ».
Je me suis associé à l’Association Jeunesse Unie qui a plus de deux mille Tomör est assis, attendant la "n des préparatifs. Il est rejoint par Tuggi
membres. Leur but est premièrement de développer la première religion de qui s’installe sur le deuxième fauteuil. Tömör est ravi de la présence de
la Mongolie et de la promouvoir parmi le peuple. Deuxièmement, de faire son élève.
prendre conscience aux gens des valeurs traditionnelles a"n qu’ils soient plus
vigilants face aux religions étrangères qui envahissent le pays. Nous, nous Nous deux, nous allons travailler dans cette yourte. C’est bien ! Tuggi est mon
sommes des Mongols et nous devons respecter notre religion à nous. Il faut premier élève. Il est fort et il est devenu encore plus fort ! Je l’ai choisi pour
éduquer les gens tout en gardant nos racines. Depuis de nombreux siècles, le travailler avec moi, car je souhaite qu’il travaille avec les jeunes et qu’il les
bouddhisme a pénétré dans notre pays, ainsi que d’autres religions. Ils ne éduque, se réjouit Tömör.
nous ont rien apporté de bien et les Mongols ont perdu leurs coutumes. On ne
connaît plus notre culture et notre éthique. On va donc essayer d’encourager Les dirigeants de Sovadi et de Jeunesse Unie ne se connaissent pas,
les jeunes à reprendre leurs traditions et coutumes et aussi à les inciter à parler pas plus qu’ils ne connaissent Tömör ou les autres personnes présentes5.
le mongol correctement. Voilà, c’est pour cela que je collabore avec cette Pour cette première réunion, sorte de pré-ouverture du centre, seuls les
Association de la jeunesse, pour les éduquer et pour que la nation trouve son membres dirigeants des deux associations, les proches de Tömör, Tuggi
chemin et se développe bien. son disciple et moi-même sommes présents. La présidente de Jeunesse
Unie commence le discours d’inauguration. Le discours en Mongolie est
Tömör a déjà ces idées-là depuis longtemps, mais il semble qu’il primordial : celui qui a du pouvoir a la parole et celui qui parle marque
ne pouvait les appliquer avec Golomt ; sa collaboration avec ces deux son pouvoir. Lors de l’inauguration de Tör Süld, contrairement à la cou-
nouvelles associations lui donne une dimension plus politique que tume qui veut qu’un seul bol de vodka soit servi à tour de rôle aux invités,
Golomt n’avait pas. des petits verres individuels ont été servis « à la russe » à chaque invité, ce
qui permet de lever son verre, tour à tour, à la prospérité du centre et de
la nation. Le déroulement de cette journée n’est qu’une longue série de
Tömör et les nationalistes discours, de même que, quelque temps plus tard, l’inauguration omcielle ;
le discours lui-même fait partie du rituel.
Le 16 janvier 2001, Tömör s’installe pour la première fois dans sa Le discours d’inauguration de la présidente de Jeunesse Unie est
yourte-palais que les « jeunes » viennent de monter. Nous déménageons formel, les attitudes aussi. La présidente déclare ouvert l’événement
ses objets chamaniques, costume et tambour sur un versant enneigé de inaugural du centre Tör Süld, pour « le développement de la religion
la colline de Gandan, à quelques minutes en voiture de chez lui. Nous y
trouvons de nombreuses personnes, jeunes et moins jeunes, s’a!airant à
5 C’est le "ls de Tömör qui a organisé cette collaboration ; Sovadi a d’abord été contactée
décorer une yourte. Deux fauteuils ont été installés au nord de la yourte, pour l’emplacement et la mise à disposition de la yourte. J’assiste donc au tout début de cette
à la place d’honneur, séparés par une table basse sur laquelle reposent collaboration et en fait, je me retrouve dans une position qui fait de moi une des anciennes,
une des personnes qui connaissent le mieux Tömör et ses assistantes. Pour cette raison,
des mets dignes de Cagaan Sar (le Nouvel an), aliments blancs et mouton malgré les attaques répétées contre les étrangers qui vont suivre, je ne suis plus considérée
bouilli découpé. Près du fauteuil de Tömör, sorte de trône orné de dorures, comme une étrangère.

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nationale de Mongolie ». Elle présente en quelques mots son association, Ensuite il ajoute :
Jeunesse Unie, qui rassemble des « jeunes qui ont tous pour point com-
mun le patriotisme et le désir de conserver et de défendre les traditions Pourquoi les Mongols ne se rassemblent-ils pas aux concerts folkloriques pour
nationales ». Elle explique que la collaboration avec le chamane Tömör écouter les chants traditionnels ? À la place, les jeunes vont aux concerts de
et la nouvelle Association Tör Süld a pour but de favoriser le développe- rock, de pop… voir des gens qui crient comme des fous ! (…) Pendant les
ment des traditions et des coutumes auprès des jeunes. années du parti communiste, nous avons trop été éduqués à l’occidentale. Nos
Pour inaugurer ce nouveau centre, les deux chamanes procèdent au corps sont nés sur le territoire mongol mais nos esprits sont comme ceux des
rituel d’appel des ongod. Les cordes d’ongod ont été installées dans le Occidentaux. Nous sommes un peuple d’Asie ! Nous sommes les descendants
fond de la yourte. Tömör revêt son costume. Tuggi est venu sans costume du peuple mongol ! Nous devons respecter et renouer avec nos traditions, nous
ni tambour ; en réponse aux remarques de Tömör, il amrme qu’il va n’avons pas le choix, c’est comme ça ! Les Mongols étaient très forts quand ils
simplement remplir le rôle d’assistant et faire les libations aux ongod. avaient leur propre culture ! On est là pour parler librement et franchement,
Ce « rituel d’o!randes aux ongod », ongony tahilga, est censé appeler alors voilà, je dis ce que je pense !
les esprits dans leur nouvelle demeure, là où vont désormais résider
les objets chamaniques de Tömör. Tömör joue du tambour et chante Le peuple mongol auquel se réfère le numéro deux de l’organisation
pendant une vingtaine de minutes, appelant la grâce et la félicité pour est le peuple de l’empire mongol du XIIIe siècle. C’est ce peuple médiéval
l’ouverture du centre, pendant que Tuggi, agenouillé près de la table qui représente dans l’imaginaire collectif le vrai peuple de Mongolie et
basse devant les ongod, leur fait des libations de lait et de vodka en in- la vraie mongolité (Aubin 1993).
voquant Dajan Deerh. Le numéro deux de Jeunesse Unie reprend :
Après le rituel, tous les participants reçoivent un bol de thé au lait,
plus tard de la vodka leur est aussi servie. Tömör annonce omciellement Par exemple, tout à l’heure, Tujaa a distribué les bols de thé à tout le monde,
que les ongod ont été appelés en ce lieu et qu’il pourra dès demain com- mais au lieu de les donner directement de la main à la main, comme il y a beau-
mencer à recevoir des clients dans ce nouveau centre. Le président de coup de monde, elle a posé les bols sur la table devant les gens. Bon, ce n’est pas
l’Association Sovadi o!re cérémonieusement un morin huur (vièle à tête de sa faute, je ne veux pas la critiquer, mais en principe, les Mongols donnent
de cheval) à Tömör. Tout le monde est encouragé à boire et à manger le bol de thé de la main droite ou des deux mains, directement à la personne,
pour célébrer l’événement. L’atmosphère se détend et les organisateurs, qui reçoit le bol également de la main droite ou des deux mains, goûte le thé et
reconnaissant que cette cérémonie a commencé de manière formelle et ensuite seulement peut le poser sur la table. Vous voyez, ce n’est pas pareil !
omcielle, encouragent les membres des deux associations à se présenter
et à parler librement de ce qu’ils font ou souhaitent faire au sein de ce Le cas de la tabatière est également évoqué :
centre.
Le mari de la présidente, numéro deux de l’organisation, rappelle Quand notre chamane Tömör, personne la plus respectée ici, a o!ert sa taba-
que : tière à quelques jeunes gens ici présents, ils l’ont prise, ils ont fait mine de
reniler et l’ont rendue sans l’ouvrir. C’est peut-être parce qu’ils ont vu cela à la
Pendant les années de gouvernement à parti unique, le peuple mongol a souf- télé ou dans des "lms ? Ils font pareil quand ils vont à la campagne ou rendent
fert et s’est éloigné de ses traditions et de sa culture. Heureusement, en tant visite pour le Jour de l’An à leur famille. Mais d’après ce que j’ai entendu dire,
que descendants des Mongols, en cette terre, on ne peut être qu’admiratif du si on ne touche pas le bouchon de la tabatière, c’est un signe pour exprimer
fait que malgré tout, notre pays a traversé les époques tout en gardant son ses condoléances en cas de deuil. Alors vous imaginez ces jeunes qui font ça
identité nationale. Notre organisation relète l’opinion de nombreux jeunes dans leur propre famille ! C’est comme appeler le deuil chez eux ! N’est-ce pas
qui s’inquiètent pour leur nation et leur patrie. monsieur Tömör, on ne doit pas faire cela !

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Tömör est pris à témoin et consulté en tant que garant des traditions : même si ce temps a été celui du dénigrement de la culture mongole, il a
« Lui, il sait ! » On explique longuement qu’il faut savoir commencer avec aussi vu éclore un âge d’or du cinéma (dans les années 1940) et du sport
de petites choses, ces petits riens qui font la culture. « Ce n’est pas la peine (dans les années 1960-1970). Ainsi, ce qui est à craindre, selon les mem-
de parler de grandes choses pour renouer avec notre culture, déjà si on bres des deux associations, c’est le présent occidentalisé et globalisé plus
connaît les petites choses a"n de ne pas faire d’erreurs, c’est bien ! Et c’est encore que l’uniformisation résultant des longues années de politique du
cela que nous voulons enseigner aux jeunes ! », ajoute le numéro deux de parti unique. Si la Mongolie a déjà perdu une partie de sa culture et donc
Jeunesse Unie. Comment o!rir un bol de thé ou prendre une tabatière, de son âme pendant les soixante années de domination russe, elle appré-
comment s’habiller ou parler pourrait paraître bien futile quand on sait hende encore plus l’acculturation ou la globalisation multiculturelle.
que le discours principal en toile de fond concerne le développement de la Les gens des différentes associations présentes se congratulent
nation. Mais ces « petites choses » participent à la grande culture mongole. mutuellement jusqu’à la tombée de la nuit en partageant de la vodka
Et il faut retenir de tout cela que « connaître les traditions, c’est éviter et en parlant de leurs projets. « Il faut que nos idéologies se propagent !
de faire des erreurs et faire des erreurs c’est a!aiblir son hijmor’ et son Il faudrait être de plus en plus nombreux pour notre propagande ! Ce
bujanhišig, c’est attirer sur soi le malheur et le désordre ». Si la nation serait bien ! C’est mon souhait pour la jeunesse ! », conclut le président
veut « guérir », elle doit retrouver son équilibre, se remettre en harmonie de Sovadi en levant son verre.
avec les énergies qui la composent – ce que le chamane prescrirait à un Avec ce nouveau centre, le discours de Tömör se radicalise : ce que j’avais
patient. pris au début pour des revendications culturelles en réaction aux années
Tömör a l’habitude de « réparer » des individus ; maintenant, on lui de répression communiste, se transforme peu à peu en discours xénophobe,
demande de « réparer » la nation mongole, en commençant par sa culture. surtout anti-chinois et à tendance totalitaire nationaliste. Pour Tömör, les
Comme l’a montré la deuxième partie de ce livre, le système chamanique dangers de la libéralisation résident dans la multitude de partis politiques,
actuel vise essentiellement à réparer les désordres et déséquilibres dans d’opinions et d’idées divergentes qui créent le chaos actuel de la Mongolie.
la vie des gens, grâce à l’action rituelle du chamane et à des pratiques
chamaniques privées. Cette troisième partie montrera comment ce Si on marche tous dans la même direction, avec un seul Parti qui donne seul
même système est appliqué à une échelle plus large, celle du peuple les directives, alors on pourra avancer et faire de grandes choses ! Aujourd’hui,
et de la nation. Les désordres sont de même nature : chute de hijmor’ il y a même trop de religions di!érentes, avec des gens étrangers qui pénètrent
(énergie vitale), perte de con"ance en soi, non respect des coutumes chez nous. Il ne faut pas les laisser faire !, dit Tömör.
ou des ancêtres, maladie, malchance, dépression, faillite individuelle,
ou, à l’échelle de la nation, crise économique, misère, chômage… On Les intentions de ce nouveau centre Tör Süld se dévoilent peu à
parle alors du hijmor’ de la nation qui, comme pour l’individu, doit être peu. Son nom est formé de tör, « État », utilisé ici en fonction d’adjectif
augmenté. « étatique, national », constitutif de l’État national, et de süld, « génie
Aussi, cette journée o!re-t-elle l’occasion d’évoquer de nombreux tutélaire, esprit, emblème »6. Compte tenu des connotations de tör 7, Tör
exemples de traditions perdues pendant ces dernières années, de souli- Süld pourrait se traduire par « emblème de la patrie » ou par « esprit ou
gner la nécessité de les rétablir et de rappeler l’importance de reconnaître génie de la nation ». En e!et, de quel État au sens politique pourrait-
« la loi non écrite des petites choses » qui font l’harmonie de la culture il s’agir, l’État qui a connu deux siècles de domination mandchoue,
mongole, comme ne pas heurter le seuil de la yourte ou ne pas se tenir
entre les deux poteaux de la yourte. 6 Ulsyn süld, emblème national.
La période de transition postcommuniste est considérée comme une 7 Tör hel est la langue omcielle, la langue de l’État ; le composé uls tör (uls, « nation »)
désigne l’État national ou la politique étatique. Par ailleurs, le verbe töröh, construit sur
période noire, marquée par la crise économique et la brutalité des chan- la même racine, signi"e « naître », d’où törsön gazar, « pays natal », töröl, « parenté », ce qui
gements sociaux. On en vient à regretter le temps du communisme, car donne l’idée de patrie.

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l’État théocratique du dernier Bogd Gegeen, l’État marionnette des


derniers soixante-dix ans de régime communiste, ou encore le nouvel
État démocratique, plutôt instable et en transition ? Tör renvoie L’inauguration o#cielle
manifestement à quelque chose de plus large que la notion de régime ou
de gouvernement : c’est la notion de « peuple mongol », notion fantasmée Le 26 février 2001 a lieu l’inauguration omcielle du centre Tör Süld
d’un peuple mongol uniforme et uni"é. La notion de « peuple mongol » du chamane Tömör. Tüggi n’est cette fois plus à ses côtés. Il n’a pas
se fond avec celle de « nation » héritée du passé glorieux des « Mongols répondu à l’invitation, et c’est Žansan, le chamane médecin, qui le rem-
de Chinggis Khan ». place. Pürev, le spécialiste renommé du chamanisme, a été invité et se
Tuggi n’est visiblement pas à l’aise dans cette réunion8. Quand on lui tient aux côtés de Tömör à la place d’honneur, au nord de la yourte.
donne la parole après son maître, il s’e!orce de recentrer le discours sur On a choisi comme date d’inauguration le premier jour de la nou-
le chamanisme et précise que leur tradition est celle du chamanisme velle année du Serpent de Fer, un jour dašnjam (un « bon jour »). Les
jaune de Dajan Deerh. Ne percevant aucune réaction, il ajoute en cher- trois premiers jours de l’année (šinijn gurvan, « les trois du nouveau »)
chant ses mots : « Ce centre est un centre de chamanisme des appels sont des jours fériés dans toute la Mongolie, où l’on visite les familles
et chants de Dajan Deerh ; … juste pour dire que le chamanisme, c’est en festoyant. Le Cagaan Sar, le « mois blanc », marque la "n de l’hiver
quand même di!érent selon les ethnies et les endroits…». Alors que les et le début d’un nouveau cycle annuel : c’est l’occasion de resserrer les
autres parlent de nation et de peuple mongol, Tuggi tente de sortir du liens sociaux en s’invitant les uns les autres avec toutes sortes de nour-
discours nationaliste ; il replace le chamanisme dans le local et parle de ritures et de boissons – buuz (raviolis), ajrag (lait de jument fermenté),
di!érences ethniques. « aliments blancs », mouton bouilli, thé au lait, vodka. La veille du Jour
Cet incident semble révéler que ce nouveau chamanisme urbain de l’An est appelée bitüün (de bitüüh, « fermer ») : on « ferme » l’ancienne
qui cherche à sauver la culture mongole est véritablement un néo- année pour ouvrir la nouvelle ; pour cela, tout ce qui est en cours doit
chamanisme qui se veut rassembleur, paci"cateur, uni"cateur. Il ne être achevé, les dettes remboursées, les travaux terminés, les querelles
consiste plus à communiquer avec les esprits locaux du territoire, ou apaisées. On se salue en respectant l’ordre d’aînesse ; le plus jeune pré-
avec des entités connues, nommées et identi"ées, mais se présente sente au plus âgé, en signe de respect, ses avant-bras, paumes tournées
comme ayant une dimension universelle – au risque d’être super"ciel, vers le haut, que l’aîné couvre de ses avant-bras, paumes tournées vers
puisque niant ce qui était pourtant le fond même du chamanisme, il en le bas. On échange les salutations traditionnelles, demandant à autrui :
garde seulement l’enveloppe, pour sa valeur culturelle emblématique. « Comment le troupeau a-t-il passé l’hiver ? Est-ce que les moutons ont
En somme, ce rassemblement d’intellectuels autour de Tömör et du bien engraissé ? », – questions auxquelles on répond par l’amrmative. Le
chamanisme, comme le pressentait Tuggi, n’est qu’un prétexte pour gouvernement communiste, dans les années 1960, supprima les festi-
débattre d’idées plus larges, politiques et sociales, qui n’ont plus de vités du mois blanc liées au calendrier bouddhique et au chamanisme
rapport avec le chamanisme. par bien des aspects. Ainsi, le « Jour des éleveurs » fut créé à la place.
Remplacer une fête à caractère religieux par une fête laïque, ici une fête
célébrant les éleveurs, est un processus que les Russes ont largement
utilisé dans toutes leurs colonies aussi bien en Mongolie qu’en Sibérie.
C’est seulement à la "n des années 1980, avec le début du renouveau
culturel que Cagaan Sar a été réhabilité. Cagaan Sar représente avec le
Naadam, le festival des trois jeux virils, course de chevaux, lutte et tir
8 Plus tard, en privé, il me dit ne plus vouloir participer à ce centre et ne pas être d’accord
avec les discours politiques et nationalistes qu’il y a entendus. Il quitte le centre le jour même
à l’arc, qui se tient chaque année début juillet, la festivité la plus impor-
de l’inauguration en prétextant un malaise et n’y revient plus jamais. tante de la société mongole.

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Sur la colline de Gandan, à quelques centaines de mètres du principal (Aubin 1970 : 102). De même, le chamanisme serait aujourd’hui, lui
monastère bouddhique de Mongolie, en cette période de festivités, l’unité aussi, intégré à cet ensemble politico-éducatif, qui a pour mission de
est à l’ordre du jour : Tör Süld se veut uni"cateur. On ne parle plus beau- reconstruire une Mongolie nouvelle et traditionnelle à la fois.
coup de böö mörgöl, « chamanisme », mais de mongol jos, « coutume mon- De nombreuses personnalités de domaines di!érents sont présentes,
gole » en général. Des troupes folkloriques ont été invitées : musiciens, assises dans la yourte. Leurs interventions exaltées nous rappellent que la
chanteurs de höömij, « chant diphonique », contorsionnistes et même un Mongolie a connu des heures sombres. Dans les années 1930, chamanes,
magicien du cirque national. Entre les représentations des artistes, les moines, aristocrates ont été éliminés, de même que les artistes et les in-
gens prennent la parole et exposent leurs idées. Le rituel a lieu en "n tellectuels trop engagés dans la culture mongole. Les études sur la langue,
d’après-midi, pour clôturer l’inauguration : ce n’est qu’un épisode folklo- l’écriture, les arts et les religions étaient interdites et passibles d’empri-
rique parmi d’autres, une représentation dénuée de toute emcacité sym- sonnement ou pire, condamnées pour délit nationaliste. Les arts russes
bolique, et limitée à quelques chants pour appeler la bonne fortune sur étaient à l’honneur et la culture mongole était folklorisée pour servir de
le centre. Batbold, président de Sovadi, en ouverture de la séquence des témoignage des survivances du passé. Lors de cette journée d’inaugura-
discours, précise que le but de l’association est de construire un palais des tion, on voit se dessiner peu à peu les objectifs du nouveau centre : réhabi-
coutumes, « ici même, juste devant Gandan », pour réveiller la conscience liter la culture mongole, « rééduquer » le peuple à sa propre culture.
du peuple mongol et « avoir un seul feu dans la maison » – c’est-à-dire, unir Mais on voit aussi apparaître des divergences entre les deux
toutes les croyances en une seule, qui serait « la » tradition mongole. Pürev associations organisatrices : Sovadi (Association culturelle pour la
continue dans cette voie, expliquant longuement que le chamanisme est promotion des arts populaires mongols) et Jeunesse Unie. Sovadi
la première des religions : récupère le chamanisme au titre d’emblème des arts populaires mongols,
englobant l’ensemble du folklore10. L’Association Jeunesse Unie, quant
Il est le frère aîné. Le bouddhisme vient en deuxième position, mais n’est à elle, récupère le chamanisme au titre de valeur nationale, politique et
qu’une branche du chamanisme, puisque quand le bouddhisme est arrivé en uni"catrice. Les premiers prônent un chamanisme exotique, celui que
Mongolie, il a beaucoup emprunté au chamanisme et à la tradition mongole les Russes ont mis dans les musées, alors que les seconds veulent un
en général, donc il ne faut pas les opposer. chamanisme idéologique et politique, qu’on imagine pouvoir tirer de
l’Histoire Secrète des Mongols. Mais tous vident le chamanisme de son
Le discours de Pürev, qui cherche à montrer l’unité au sein de la sens pour ne garder que ce qu’il représente symboliquement. On n’en
culture mongole, a une valeur pédagogique pour l’auditoire. Son statut retient pas même la pratique, uniquement l’emblème, ici représenté par
de savant connu et reconnu lui assure toute la con"ance du public 9. Tömör et les objets chamaniques qui décorent la yourte. Laurel Kendall
Levant son verre de vodka, il dit : « Soyons dans l’union nationale ! Ne observant le même phénomène dans le chamanisme coréen pense que
mettons pas en conlits les idées des uns contre les autres ! Travaillons « l’idée est peut-être que la tradition en est venue à être représentée,
ensemble pour l’unité ! ». Il est tentant de reprendre ici la remarque discutée, annotée, plus qu’e!ectivement “pratiquée” ; elle est devenue
que Françoise Aubin faisait déjà en 1970 à propos des « formes de une icône du savoir culturel au-delà de son but exprimé de renvoyer une
folklore » revivi"ées : « [elles sont] donc intégrées maintenant dans le âme de mort » (Kendall 1998 : 61).
vaste ensemble politico-éducatif de promotion des idées nouvelles » Le président du mouvement du Front de la Nation Mongole, Mongol
Ulsijn Front, prend la parole. Il n’est pas habillé en deel (manteau mongol),
9 À ce sujet, Françoise Aubin note que l’idéologie communiste a marqué la population d’une
manière profonde, « … la médiation du passé doit nécessairement passer par les détenteurs
du savoir : les historiens, les ethnologues, les archéologues professionnels, pour la plupart 10 Certes, le mot « folklore » peut paraître péjoratif, mais c’est bien de cela qu’il est question
membres de l’Académie des sciences, quand ce ne sont pas des académiciens, ou, à la rigueur ici : d’une réinvention et d’une codi"cation des arts populaires, d’une sorte de vitrine
des journalistes amateurs d’intellectualisme » (Aubin, 1996 : 306). culturelle.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE VERS UN CHAMANISME D’ÉTAT

comme beaucoup d’intellectuels ou artistes présents, mais porte une


veste de costume avec chemise, jean, et lacet-cravate à tête de loup
en argent, ainsi que des santiags et un chapeau de cow-boy. Âgé d’une Les coutumes : ces détails qui font la tradition
quarantaine d’années, il a quelque chose d’imposant par sa présence et
son accoutrement. La tradition est la transmission des habitudes et usages d’une culture
particulière. C’est précisément quand la tradition a été interrompue,
L’ouverture de ce centre est le symbole, que nous, les Mongols descendants quand la transmission n’a pas pu se faire normalement, que les coutumes
du Loup11, respectons la religion chamanique. Réveiller notre tradition est le sont discutées. D’après Weil (1991 : 10), la tradition est « préconsciente »
signe que nous nous respectons nous-mêmes. Pour nous respecter, il nous faut et il est impossible d’en avoir une vue extérieure si on la vit de l’intérieur.
suivre un seul principe, une seule règle, celle du chamanisme, celle du Ciel Elle est cachée aux hommes qui la vivent. « La transformation la plus
Bleu. Notre mouvement pense que la Mongolie pourra se développer quand radicale de la tradition consiste à passer de l’obéissance inconsciente à
le peuple croira en une seule et même idée, en une seule religion ! Merci au la justi"cation consciente. Le traditionalisme par son apparition même,
grand-père Tömör d’ouvrir ce grand centre de chamanisme. prouve que la tradition à laquelle il prétend retourner a cessé d’être une
tradition… » (ibid. : 15).
Ce personnage, proche du savant Pürev et de l’Association Jeunesse Le savant Pürev et le chamane Tömör, tous deux septuagénaires,
Unie, nous permet d’introduire ici le chamanisme idéologique, détenteurs de connaissances du passé en raison de leur âge vénéra-
fantasmé, réinventé, qui n’a plus aucune valeur pragmatique de ble, interviennent dans une conférence informelle dans laquelle de
thérapie individuelle mais qui symbolise une grande idée de la culture nombreux points de la tradition sont discutés. On parle de l’uurga, la
mongole supposée héritée de l’époque de Chinggis Khan. Pour eux, le perche terminée par un lasso qui permet d’attraper du bétail ou de
chamanisme est une idéologie ; c’est le culte du Ciel Bleu qui rassemble la longe qui sert à attacher son cheval ; aucun des deux ne doit être
les Mongols autour du même ancêtre fondateur mythique, Loup Bleu. enjambé, on doit les contourner s’ils se trouvent sur le passage. On
Or ce « Ciel Bleu » est une invention postérieure à l’Histoire secrète des discute de coutumes relatives aux semelles et à ce qui se trouve en
Mongols, seul document de l’époque, où l’adjectif höh, « bleu », ne se dessous de la ceinture, considérés comme impurs, susceptibles de
rencontre jamais associé à tenger, « ciel » (Be!a 1993 : 217). Le bleu souiller des ustensiles nécessaires à l’élevage et donc d’entraîner une
du nom Börte Cino (cyr. Bört Čono), « Loup Bleu », est en fait bleu-gris, souillure pour le cheptel. On rappelle que l’accomplissement de tâches
bört, et non bleu ciel, höh. Parler, en ce jour d’inauguration, du Loup communes et quotidiennes est soumis à des règles dont le respect ou
comme ancêtre commun et du culte du Ciel Bleu comme de la seule la violation, même de manière accidentelle, entraîne respectivement
religion à laquelle les Mongols devraient croire, n’est plus parler de l’accroissement ou le déclin de la bonne fortune.
chamanisme, mais bien de politique et de la volonté de rassembler les On aborde le thème des funérailles, thème cher à Tömör qui répète
Mongols sous la même idéologie issue de la mythologie gengiskhanide souvent ces mêmes commentaires : la manière moderne d’enterrer les
revisitée. Le chamanisme, récupéré dans la vague de revalorisation des morts a été apportée par les Russes, qui font des sépultures avec pierre
traditions mongoles, est ici submergé par un mouvement plus politique tombale bétonnée et enclos délimitant la tombe. En plus des leurs, du
qui, comme le pressentait Tuggi, ne s’intéresse pas à Dajan Deerh et portrait du défunt, de son nom et de ses dates gravés sur la pierre tombale,
encore moins aux autres ongod, esprits ancêtres, mais revendique une une coutume récente a vu le jour, celle de poser une yourte miniature sur
religion nationale du Ciel Éternel et de Chinggis Khan. la tombe. Tömör s’indigne de cette pratique qui capture l’âme du défunt
et l’empêche de s’en aller. « Déjà, on grave le nom du défunt dans la pierre,
11 Dans la mythologie, le peuple mongol est né de l’union de Loup Gris (Bleu) et de Biche
alors qu’on ne doit même pas prononcer le nom de celui qui est mort, on
Fauve. l’enferme dans la roche ; alors si, en plus, on met une yourte ! Les morts

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ne sont pas en paix, leurs os se soulèvent ! » dit-il. Avant les années 1950, Pour lutter contre ce multiculturalisme menaçant, la seule solution pour
les corps étaient en général déposés dans la nature, recouverts d’un tissu les Mongols est de respecter leurs origines et leur propre culture. Pürev
blanc. Un lama lisait des prières et le corps devait retourner au plus vite à annonce d’ailleurs que des cours sur les coutumes auront lieu dans la
la terre et aux animaux qui s’en nourrissaient. Aujourd’hui, bien qu’il soit yourte. Déjà au début des années 1990, un jeu télévisé de questions-
devenu obligatoire en ville d’enterrer (ou d’incinérer) les défunts, nom- réponses portant sur la culture mongole et ses traditions mettait en scène
breux sont ceux qui partagent l’avis de Tömör, à savoir qu’il faut revenir à une compétition par équipe : comment tenir un bol de thé, comment,
des funérailles plus simples, sans pierre tombale, avec un cercueil en bois pour une jeune femme, se comporter en présence d’un invité masculin
"n, vite dégradable12. plus âgé, comment respecter l’environnement, etc. Ce jeu télévisé était
Après la question des funérailles, il est de nouveau question de en quelque sorte une façon de créer un savoir de la tradition qui soit
l’échange de tabatières, thème récurrent des débats sur les coutumes à populaire, public et essentiellement moderne (Humphrey 1992 : 380).
restaurer. Pürev se lance dans un long exposé qui présente les di!érents Ici aussi, les interminables énumérations de détails dues à Pürev et aux
aspects de cet échange de politesse. La tabatière doit reposer sur les trois autres intellectuels ont pour but de reconstruire et de formaliser les cou-
premiers doigts de la main et prendre appui sur le petit doigt. Pürev tumes. Énoncées dans un cadre omciel, celles-ci acquièrent une valeur
explique que le pouce est une armée à lui seul, fort comme les quatre authentique et véridique.
autres doigts ; l’index est le doigt du Ciel mais aussi du roi du peuple, le Ces « néo-traditionalismes des élites nationalistes », pour reprendre
majeur est sa reine. Les trois premiers doigts sont les piliers de l’État sur l’expression de Keesing (1982), sont symptomatiques de revendications
lesquels on doit poser la tabatière pour saluer quelqu’un avec respect. identitaires, bien connues aussi dans d’autres sociétés postcoloniales. Ils
Ainsi présentées, les tabatières ne doivent surtout pas se toucher quand ne sont pas simplement le résultat d’une réaction contre le dénigrement
on les échange ; un heurt entre elles, en ce jour de Nouvel An, présagerait culturel qu’a connu la Mongolie sous le régime communiste. Ils se
un conlit entre les deux personnes qui se « cogneraient » comme leurs construisent plutôt en réaction protectionniste face aux changements et
tabatières. Selon Pürev, des cinq doigts, l’annulaire est le plus pur : le perturbations engendrés par la transition vers le monde capitaliste. Weil
pouce est celui qui écrase les poux, l’index sert à tirer l’aorte du mouton (1991) dé"nit le traditionalisme comme une « théorie de l’action » qui
quand on le tue, le majeur sert à pousser les osselets pour jouer, l’auricu- prescrit et ordonne ce qui doit être fait pour « être ce que nous étions ».
laire traîne toujours dans l’oreille ou dans le nez. Donc, seul le quatrième Cette vision passéiste de l’identité entraîne l’idéologie traditionaliste
doigt ne fait pas d’actes impurs ; c’est celui qui sert à faire les libations : suivante : « nous sommes parvenus à un point où nous perdrons notre
on le trempe dans le verre de vodka pour en asperger quelques gouttes à âme si nous ne retournons pas à ce qui précisément nous a fait ce que
l’intention des ancêtres. nous sommes. » (Weil 1991 : 14). « Retourner à ce que nous étions », dans
Ces détails de la culture mongole ne sont pas anodins. En ce jour le contexte mongol, renvoie au temps de Chinggis Khan, mais renvoie
d’inauguration, jour du Nouvel An, avec pour public des artistes, des également à une pureté du sang, une mongolité « pure » et sans mélange.
intellectuels, mais aussi des enfants et des jeunes gens, les discours pro- Bulag note cette contradiction du peuple mongol, qui se sentant faible
noncés ont valeur de discours omciels. Le public assiste à de véritables et peu nombreux devrait lutter contre le risque d’endogamie, mais qui
séminaires sur la culture mongole. Dans sa conclusion, Pürev estime au contraire privilégie la « pureté de sang » (Bulag 2002 : 135). D’après
que « la culture de l’Occident est venue modi"er la culture de l’Orient et Bulag : « It is felt that Mongolian culture and “blood” are subject to
[que] la culture de l’Orient s’est imprégnée de la culture de l’Occident. too much foreign “pollution”, and the loss of Mongolian nationhood is
De ce fait, il y a des frictions et le résultat est un mélange informe ! ». apocalyptically heralded unless this process is halted » (ibid.).
« Notre patriotisme a faibli ces dernières années, si ça continue comme
12 Pour toutes les questions liées aux enterrements en Mongolie contemporaine voir
ça, on "nira bientôt par être sous l’inluence des autres » fait remarquer
Delaplace 2008. le secrétaire de l’Association Jeunesse Unie. Il s’indigne du fait que de

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nombreux députés dans le gouvernement sont des métis, erlijz (chinois ou venir vivre en ville. Nous verrons plus loin que son élève Bajarbileg
russe). D’après lui, le seul moyen de résister est de maintenir les racines ouvre son propre centre à quelques mètres de Tör Süld.
de la culture mongole ; aussi propose-t-il d’encourager les citoyens à faire Peu de temps après, les deux associations se séparent : Sovadi, déjà
acte de patriotisme en défendant leur culture. De sa poche il sort une présente sur les lieux, conserve le terrain et les yourtes qui lui appar-
médaille qu’il présente comme un prototype. Elle circule de main en tiennent, poursuit ses activités artisanales et se met en outre à la vente
main, soupesée, évaluée par tous. Une seule personne, le prestidigitateur d’antiquités. L’Association Jeunesse Unie, quant à elle, est alors gérée par
de la troupe de cirque qui écoutait tranquillement jusqu’à présent, ose le "ls de Tömör, lequel, avec son père malade, n’a plus le temps de faire
une remarque : « Ne craint-on pas que notre mouvement soit associé aux de politique. Il me demande à plusieurs reprises au nom de Jeunesse
Nazis de Hitler de la Seconde Guerre mondiale ? ». En e!et, la médaille Unie de contacter d’autres associations promouvant une idée de jeunesse
qui reprend l’emblème national du sojombo13, est surmontée d’une broche nationale dans d’autres pays d’Europe et de les mettre en relation avec
gravée d’un svastika14, symbole hautement pur et valorisé, emprunté au elles. Je n’ai pas répondu à ses demandes, ni à celle de la présidente de
bouddhisme, que l’on retrouve dans les arts populaires mongols, mais Jeunesse Unie de lui donner les "lms tournés dans le centre ; je considé-
qui en tant que médaille du bon citoyen patriotique, peut avoir des rais en e!et que ma recherche ne pouvait se concilier avec la tournure
connotations tout à fait di!érentes et prêter à confusion. L’Association politique que prenait l’activité de Jeunesse Unie. C’est ainsi que s’est
Jeunesse Unie justi"e son choix par le fait qu’en Mongolie ce signe, achevée ma relation avec cette association.
connu de tous, est associé au bouddhisme et non pas à Hitler qui est un Les autres chamanes ont émis leurs propres explications quant à
personnage de l’Occident sans rapport aucun avec la Mongolie. Le débat l’accident de Tömör. Pour Bujan, « Quand Tömör a chamanisé lors de
est clos et la médaille adoptée par tous. son dernier buult, il était entouré de mauvaises personnes qui se sont
fâchées contre lui et ont lancé quelque chose sur ses ongod pendant
qu’il chamanisait et il a perdu son chemin. Il n’a pas pu revenir
La %n de Tömör complètement. » Elle dit aussi que comme « Tömör a été l’élève d’un
chamane-lama du Hövsgöl, il a juste appris par cœur les appels de
Quelques mois après l’inauguration omcielle de Tör Süld, Tömör est cette province et les ongod se sont fâchés d’être toujours appelés de la
victime d’un accident vasculaire cérébral lors d’un rituel, et tombe dans même manière. Ils ne savent pas par quel chemin venir, car maintenant
le coma. Après plusieurs semaines d’hospitalisation, il s’installe chez sa il est à Ulaanbaatar et il n’a pas changé les paroles ». D’après elle, les
"lle. Il est paralysé du côté gauche et a terriblement maigri. Son état ongod de Tömör se sont perdus. Cela appuie les critiques de Bujan qui a
demande des soins continus et intensifs que ses enfants et l’entourage toujours maintenu que Tömör « récitait » des appels mais qu’il n’était pas
lui prodiguent. Le temps passe et le centre Tör Süld tente de trouver capable d’ « appeler » correctement les esprits. D’autres chamanes ont
un autre chamane. Žansan, proposé par Tömör lui-même, ne semble attribué l’accident au fait qu’il ne fallait pas mettre de liste de prix "xes
pas plaire aux dirigeants des associations. Ils essayent de persuader et que Tömör demandait trop d’argent à ses clients. Žansan et d’autres
Bjambadorž de se rallier à leur cause, mais celui-ci est déjà occupé par personnes racontent que Tömör aurait demandé cent quatre-vingt-dix
d’autres associations, notamment celle du professeur Dulam, l’Associa- dollars pour un rituel de réparation visant à sauver la vie d’un malade.
tion des Chamanes Mongols. On pense également à Ceren, le chamane Malheureusement, le malade serait mort juste après le rituel ce qui
bouriate du Dornod, mais celui-ci, trop vieux et malade, ne veut pas aurait entraîné la « punition » de Tömör. Il décède quelques années après
son accident cérébral en 2004.
Pour d’autres, Tömör n’était pas assez puissant pour être le chamane
13 Première lettre de l’alphabet créé en 1686 par Zanabazar, moine érudit et artiste.
Aujourd’hui, en Mongolie, le sojombo est le symbole de la liberté et de l’indépendance.
de Tör Süld, « Emblème d’État », car c’était là devenir chamane de la
14 La croix gammée nazie a repris le symbole de la svastika en l’inversant. « nation ». Avoir prétendu à ce « poste » lui a attiré du malheur. Il est

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la cible de toutes les critiques. Mais quelque temps après son accident, de lui, donc qu’il est connu. En ce jour d’inauguration, les banderoles et
certains de ses concurrents ont également tenté de prétendre au rôle de les amches qui ornent le petit bâtiment attirent les passants qui pour la
chamane d’État, faisant écho au rôle des prêtres-conseillers des princes plupart, se rendant au monastère, sont surpris de trouver un nouveau
de l’empire et de l’empereur lui-même, Chinggis Khan. centre chamanique sur leur chemin.
L’association de Bajarbileg, regroupe des artistes et artisans, des
historiens amateurs, comme Dungar, chau!eur de son métier et un des
membres fondateurs de ce nouveau centre. Ce dernier a écrit un manuel
sur la généalogie du clan impérial (Dungar 1999) et sur les relations de
parenté et d’alliance de la lignée des souverains de Mongolie. Il a réalisé
Chapitre 19 : L’Union Tev Tenger un panneau mural accroché dans le centre de Bajarbileg représentant
l’arbre généalogique des ancêtres de Chinggis Khan ainsi que toute
l’histoire de l’empire.
Sur la vitrine du centre, une amche indique les activités que le centre
propose à ses futurs clients :

L’Union Tev Tenger peut faire pour vous :


Un jeune chamane ouvre son centre 15
Activités chamaniques
Méthodes de la philosophie de Tenger (Ciel)
Le centre de Bajarbileg16 se présente comme une de ces nouvelles La tradition du culte de Tenger (Ciel)
boutiques qui ont poussé comme des champignons dans le centre-ville : Apaiser (calmer) les savdag ezed (maîtres du sol)
structure de métal et verre sur base bétonnée de trente mètres carrés « S’assurer » au pays natal (se mettre sous la protection des divinités du sol)
environ, posée sur le sol plus que bâtie. Il se trouve sur la colline de Éloigner les mauvaises choses
Gandan, sur la route qui mène au grand monastère juste en face de Réparation des « langue noire » et « langue blanche »
Tör Süld. Une bannière est accrochée à l’entrée : « Union Tev Tenger Réparation par « l’ouverture de la porte aux béné"ces » et « la fermeture de la
des Chamanes qui Respectent Han Hurmast » (Han Hurmast Erhemlegč porte des pertes »
Böögijn Tev Tenger Negdel17). Sur la vitrine sont amchés des coupures Appel du compagnon de vie, appel du soutien des enfants
de presse, des photos de rituels auxquels ce jeune chamane a participé, Ici, on peut faire tous les rituels de réparation qui « nettoieront » les destins
des textes dactylographiés qui relatent les événements de sa vie et de malheureux qui peuvent exister dans la vie des hommes.
son initiation chamanique. Comme au Centre Golomt de Tömör, les pu-
blicités sur les murs des centres chamaniques attirent la curiosité des Sur la porte, une amche annonce le rituel du jour et invite les
passants : outil de légitimation, la publicité montre que le chamane a un passants à rester pour l’ouverture du nouveau centre : « Aujourd’hui, ici,
passé, qu’il a déjà participé à de nombreux rituels, que la presse a parlé le 24 septembre 2001 à midi, s’ouvre l’Union Tev Tenger des chamanes
qui respectent Han Hurmast. » Plus bas, une amche annonce « Ouvert »
comme sur la porte d’une boutique quelconque.
15 Cf. mon "lm « Chamanes en Ville » (2004).
16 C’est Bajarbileg, que je ne connaissais pas alors, qui m’a téléphoné lui-même, pour À côté, on peut lire :
m’inviter à venir "lmer cet « événement important ». Il avait eu mon numéro de téléphone
par Batbold de l’Association Sovadi.
17 Negdel, ici traduit par union, est le terme qui a été utilisé pour désigner une union
Vous, le peuple de Mongolie, tous, dans ce siècle, souvenez-vous que nous
d’éleveurs, une coopérative au temps du collectivisme. sommes des hommes possédant une origine céleste. Nous devons respecter les

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ancêtres, la terre, la montagne, l’eau, les lus savdag ! Souvenez-vous qu’en les qu’il n’avait pas un grand rôle à jouer dans la vie de l’empire, puisque
respectant, ainsi nous nous débarrasserons des malédictions et des mensonges. son nom n’est mentionné que quelques lignes avant son exécution (Even
Respectez la vérité ! C’est très important ! » Signé : le président de cette union, & Pop 1994 ; Be!a 1993). L’histoire a plutôt retenu les sources persanes
le chamane Bajarbileg. comme Juvaini et Rashid ad-Din, qui lui attribuent la prophétie sui-
vante : « Je visite le Ciel. Dieu m’a parlé et a dit : J’ai donné toute la face
Bajarbileg invective ce peuple mongol qui aurait oublié combien sont de la terre à Temüjin et à ses enfants et je l’ai nommé Chingiz (Chinggis)
grandes et prestigieuses ses racines et ne réaliserait pas à quel point il Khan » (Roux 1984 : 73). C’est cette « prophétie » que les Mongols ont
a tort de perdre son temps à d’autres cultes. Ce jeune chamane rappelle retenue de Kököcü pour faire de lui le puissant chamane historique qu’il
aux Mongols leur relation privilégiée avec le Ciel, en tant que peuple est aujourd’hui. Pour la plupart des Mongols, même si historiquement
descendant de l’empire mongol. Comme au centre Tör Süld, se dessine ce n’est pas vrai, Kököcü Teb Tengeri (Tev Tenger) aurait été le chamane
la suprématie du peuple sur l’individu et l’idée de nation mongole placée personnel de l’empereur Chinggis et aurait joué un rôle primordial dans
au-dessus de tout. son accession au trône et dans la formation du grand empire.
Le président de Golomt et deux de ses chamanes, Enhžargal et Bulgan, Tev Tenger ne cache ni son indépendance vis-à-vis du pouvoir, ni ses
ainsi que leurs assistantes ont été invités. Bien que la porte du bâtiment ambitions. Entouré de ses six frères et de son père, il se présente à tout
ouvre à l’est, l’intérieur a été organisé en fonction d’un axe nord-sud : moment dans la yourte impériale, et se permet même de donner des
l’autel se trouve contre le mur nord, les chaises pour le public, installées conseils à Chinggis Khan sur un ton hautain. Son poids et son inluence
en rang, font face à l’autel et au fauteuil du chamane. Le feu allumé dans ne font qu’augmenter (Roux 1984 : 74). Un jour que ses propres frères
un foyer à trépied est placé entre le chamane et le public. Les chamanes se querellent avec le frère de Chinggis, Hasar (Qasar), Kököcü attaque
du Centre Golomt, invités d’honneur, sont installés au nord-ouest, confor- ouvertement la famille impériale et annonce :
mément à la disposition dans une yourte, où les invités sont assis dans la
partie nord proche de l’autel des ancêtres, du côté ouest, plutôt masculin. Les esprits célestes souverains font part des décrets du Ciel Éternel. Une fois ils
Sont présents aussi des journalistes et un caméraman de la télévision disent : « Que Ferret (Temüjin) conduise la nation ! », une fois ils disent « que ce
mongole18. soit Molosse (Hasar) ». Si tu ne prends pas les devants avec Molosse, je ne sais
[ce qu’il adviendra]. (Histoire secrète des Mongols § 244 ; Even & Pop 1994 : 204).

Tev Tenger, illustre chamane du XIIIe siècle Utilisant cette annonce pour semer la discorde au sein de la famille
impériale, Tev Tenger, con"ant en son pouvoir auprès de l’empereur,
Le nouveau centre fait explicitement référence à Teb Tengeri, titre parvient à le convaincre que son frère cherchait à l’évincer. Leur mère
donné à Kököcü19, personnage de la cour impériale de Chinggis Khan au intervient et le frère est gracié. Tev Tenger s’en prend alors au plus
XIIIe siècle. Kököcü Teb Tengeri (Tev Tenger), « le très bleu très céleste », jeune frère de Chinggis, Temüge, et l’humilie publiquement en l’obli-
"ls de Mönglik, jadis ami du père de Chinggis, est considéré comme un geant à s’agenouiller devant lui. Le lendemain, Temüge va se con"er à
grand chamane, issu d’une lignée aristocratique de chamanes. Toutefois, Chinggis Khan qui lui répond : « Très-Céleste (Tev Tenger) devrait arri-
sa place au sein de l’empire et son rôle dans sa constitution aux côtés ver sous peu. À toi de décider de la façon d’agir d’après tes possibilités »
de l’empereur ont été remis en cause par des travaux récents. Il semble (Histoire secrète des Mongols § 245, Even & Pop 1994 : 207). Quand Tev
Tenger arrive dans la yourte-palais, c’est la lutte entre les deux hom-
mes. Chinggis leur dit de sortir ; les hommes de main de Hasar empoi-
18 Un court reportage a été di!usé au journal du soir à la télévision nationale.
19 Ce nom se prononce aujourd’hui Höhč ou Höhööč, mais je ne l’ai jamais vu écrit en
gnent Tev Tenger et le laissent pour mort à l’extrémité du campement
cyrillique. (Even & Pop 1994 : 208).

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Voyant qu’on avait jeté Très-Céleste à l’extrémité des chariots après lui avoir Milliers et millions de Ciels,
cassé le dos, l’Empereur Cinggis "t apporter de l’arrière [du campement] une Millions et milliards de bouddhas,
tente grossière et la "t poser au-dessus de Très-Céleste. Ciels du monde supérieur ! (Even 1988-1989 : 94).
Attelez ! dit-il. Nous levons le camp !
Et ils levèrent le camp (ibid.). Les esprits ancêtres, vieillards chenus, sont assimilés à des
« bouddhas », des divinités bouddhiques, et en même temps à des
Le chapitre 245 de la chronique mongole voit ainsi la "n des relations « Ciels », esprits célestes supérieurs. « Cet ensemble anonyme est
de l’empereur avec son chamane. Quelque temps après, Chinggis Khan dominé par la "gure de Hurmast, qui se substitue au nom du clan ou
déclare : du lignage auquel l’on aurait a!aire en milieu chamanique traditionnel,
ce qui dénote ici un milieu lamaïsé. » (ibid. : 94). Ici, encore avec
Parce que Très-Céleste a porté la main sur mes frères cadets et qu’il a répandu Han Hurmast, on voit comment une figure dominante et unique
des calomnies sans fondement à leur sujet, il a déplu au Ciel. Il s’en est allé [à prend la place d’entités locales identi"ées, claniques et lignagères.
présent] en emportant sa vie, son corps et tout le reste (ibid. : 209). La cosmologie se hiérarchise vers le haut et prend une connotation
plus universelle ; Han Hurmast est le Ciel par excellence, remplaçant
Chinggis Khan montre bien que si le chamane pouvait se réclamer tous les autres Ciels de moindre importance. De même que Tev Tenger
messager du Ciel, il n’en a pas moins été éliminé pour avoir « déplu au est présenté comme l’ancêtre chamane par excellence, chamane de
Ciel ». Or, contrairement à ce qui se dit en Mongolie, Chinggis Khan n’a Chinggis Khan.
pas accédé au trône en recevant un soi-disant mandat ou décret du Ciel
selon la prophétie du chamane. Tev Tenger n’apparaît qu’au paragraphe
244 sur les 282 paragraphes de l’Histoire secrète des Mongols, et seulement Les ancêtres parlent aux Mongols
pour annoncer un oracle susceptible de remettre en cause la position de
l’empereur. Nulle part dans la chronique n’est mentionnée une quel- Après les discours de bienvenue, devant une trentaine de personnes,
conque responsabilité de Tev Tenger dans l’ascension de Chinggis Khan le premier assistant du chamane explique qu’il faut en "nir avec le
au trône impérial (Be!a 1993 : 216). mensonge et le business des chamanes charlatans, et que ce centre va
Quelle que soit, en e!et, la véracité historique des croyances popu- faire émerger un vrai chamane pour le bien du peuple et de la nation.
laires, ce qui importe ici est la charge symbolique d’un tel nom repris « Pour une réparation (zasal), si on demande 30 000 tg, les gens ne
par le centre Tev Tenger. Le nouveau centre amrme par ce choix une peuvent pas payer ! C’est du vol ! Il faut être honnête20 ! » « Tev Tenger
volonté de se référer au temps du grand empire, à Chinggis et à tout ce était un grand chamane, toujours aux côtés de l’empereur Chinggis »,
que cela évoque de céleste et de grand. La référence est cosmologique clame-t-il. « Maintenant, c’est Bajarbileg qui va assumer les mêmes
quand Tev Tenger est associé au respect de Han Hurmast. Han Hurmast fonctions pour l’État. C’est comme ça, le XXIe siècle sera chamanique ! »
(Hurmast étant la forme mongolisée d’Ahura Mazda), emprunt à la conclut-il.
tradition iranienne, est le dieu de la foudre et du tonnerre, considéré Dungar déclare la cérémonie ouverte, Bajarbileg met son costume,
comme le plus haut des trente-trois Ciels (Heissig 1996 : 256). Un sa coi!e à franges noires21 et commence à jouer du tambour :
chant de chamane l’invoque ainsi parmi des esprits ancestraux :
20 Sühbat et les autres chamanes sont assis sur le côté et écoutent sans faire de remarques,
Ciel Hurmast-royal, mais il est évident que ce message leur est adressé !
21 La coi!e est posée sur l’épaule du chamane et est mise sur sa tête seulement au moment
Ciel Père Hurmast souverain ! où l’ongod arrive. Cette particularité propre aux chamanes bouriates a été également observée
Blancs bouddhas chenus, par Manduhai (1999).

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE VERS UN CHAMANISME D’ÉTAT

Dans la ville d’Ulaanbaatar, sur la colline de Gandan, entourée des quatre – Il faut le con"er aux quatre montagnes d’Ulaanbaatar ! Donnez-moi un sucre !
montagnes… [Il prend un carré de sucre et sou#e dessus] Donne-le à ton "ls ! J’e!ace ses
Je suis l’élève de Zaarin Ceren, qui fait entendre son nom dans le monde buzar [souillures], je les enterre. J’éloigne les démons (ad).
entier…
J’ai comme tâche de travailler pour le bonheur du monde, il faut éradiquer les Par la bouche du chamane, un autre esprit ancêtre dit avoir un
maladies, si on s’oppose à ma mission, c’est le peuple qui en sera la victime ! « siège » (lieu de résidence) dans la montagne Songino, une des quatre
Si moi-même je fais des erreurs, que le Burhan Tenger me punisse ! montagnes entourant Ulaanbaatar, et s’appelle Cevel ongod, vieille
dame de la montagne, ancienne chamane morte à 68 ans.
Il continue à jouer du tambour puis tout à coup s’écrie : « Ah ! Vous
faites comme si je n’étais pas là ! » Une vieille dame s’empresse de – Je suis un hajrhan [montagne sacrée] qui dit beaucoup de choses ! Je vous vois et
répondre : « On ne savait pas que vous étiez arrivé ! » Le premier esprit vous surveille. Je ne juge personne. Moi, je suis comme ça ! Je surveille le peuple.
vient de descendre dans le corps de Bajarbileg. Ce dernier réclame – Asseyez-vous un instant, on va discuter un peu, dit la vielle dame qui s’est
quelque chose de fort à boire. « Voici, voici ! Prenez donc cette chose imposée comme l’assistante du chamane.
noire et forte (vodka) ! » dit la vieille dame. Les gens se précipitent vers – Ça faisait longtemps que personne ne m’avait appelée ! Soyez heureux ! C’est
Bajarbileg pour recevoir une bénédiction. Il les touche sur la tête, aux moi qui fait venir votre bujan hišig (bonne fortune), c’est moi qui fait disparaître
épaules et dans le dos, avec le battoir ou le tambour et leur fait des votre buzar (souillure)!
aspersions de vodka qu’il crache de sa bouche. « P!ft ! P!ft ! Soyez heu- – Voulez-vous du thé ?
reux ! Il faut e!acer le malheur des mauvais esprits ! Respectez le Ciel ! – Vous êtes de bons jeunes gens ! De mon temps ça n’existait pas22 !
Il faut aimer vos proches … » Les gens se bousculent autour de lui, la
vodka est aspergée et Bajarbileg/esprit ancêtre divulgue ses souhaits et On lui apporte l’enfant de Bajarbileg tenue par la vieille femme et
bénédictions, adis. Les assistants du chamane et le chamane lui-même accompagné de la femme du chamane :
rappellent au public qu’il doit déposer son argent sur l’autel. « Pas de
bénédiction sans o!rande », disent-ils. – Cette enfant est du clan Šarad
« Je vais voir ta route pour l’avenir et te délivrer des noirs obstacles » – De qui est-elle ? demande Bajarbileg/ancêtre chamane Cevel
dit-il à certaines personnes agenouillées devant lui. Après vingt minutes – C’est l’enfant du chamane Bajarbileg.
de cette agitation, Bajarbileg retombe sur son fauteuil, et à peine ouvre- – Ah, c’est l’enfant de mon messager (ulaač23) ! Ça faisait longtemps que je ne
t-il les yeux qu’il demande : « Qui est entré ? C’était qui ? » « C’était l’esprit l’avais pas vue [avec des sanglots dans la voix]. Je suis très émue. L’enfant
bouriate de Cevžid » répondent ses assistants. D’autres esprits se suc- de mon ulaač ! Surveillez-la bien ! C’est une "lle qui a la protection du Ciel.
cèdent. Ils demandent toujours en arrivant pourquoi on les a fait venir ici. Prenez-la et partez ! Enfants de toute la Mongolie, que le Ciel veille sur
Le public, la vieille dame ou les assistants leur expliquent qu’ils sont là vous ! dit cet esprit avant de partir.
pour l’ouverture d’un nouveau centre chamanique et qu’ils ont été appelés
pour apporter du bonheur et e!acer les malheurs des gens. Le deuxième Les gens se succèdent, se prosternant tête baissée, mains jointes
esprit qui est « entré » dit être un homme de 91 ans. Il demande de l’encens aux pieds du chamane. Ils annoncent leur requête et Bajarbileg/esprit
à respirer. Une dame se prosterne à ses pieds : ancêtre répond. La vieille dame, qui fait omce d’intermédiaire entre

– Mon "ls a trente-quatre-ans et il est malade de la tête. 22 Rappel du temps où le chamanisme était interdit.
23 Ulaač est traduit par messager, c’est celui qu’on envoie avec les chevaux de relais, un
– Con"e-le à la montagne de son pays natal. messager qui doit revenir. Par lui s’expriment les esprits ongod et le terme peut donc aussi se
– Il est d’Ulaanbaatar traduire aussi par « intermédiaire ».

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE VERS UN CHAMANISME D’ÉTAT

le chamane et le public présente les personnes en disant leur nom de La Vieille femme – : Donnez-lui des conseils parce qu’elle n’écoute jamais les
clan puis répète les messages plus forts. Voici des exemples de commu- autres, comme les jeunes gens d’aujourd’hui. Ils n’écoutent jamais !
nication entre le chamane et son public. Les discussions sont rapides. – Tu es une "lle mais tu es comme une pie ! Ne fais pas tomber ce sel ! Il faudra
Il s’agit d’annonces divinatoires ou de simples conseils, mais presque que tu fasses des lavements avec.
toujours prescripteurs de rituels ou d’o!randes.
– Voici une "lle du clan Šarad qui fait ses études à l’université.
– Voici une dame du clan Boržigin [souvent prononcé Boržigon par les Bouriates] – Il faut penser à ton travail et à l’université. Il ne faut pas sortir le soir toute
qui mange de la nourriture mongole [qui est halh] seule.
– Mon "ls a mal aux yeux. Est-ce qu’il faut l’opérer et quel jour ? La Vieille femme – : Ah tu vois ! Il ne faut pas sortir le soir toute seule !
– C’est un bon enfant ! Comment s’appelle-t-il ? – Dites-lui de se con"er aux quatre montagnes. C’est tout ! Donnez-moi quelque
– Anand. chose de fort ! [On lui donne de la vodka qu’il recrache sur la jeune "lle.]
– Montre-moi ton "ls ! Garde ton corps pur et sois heureuse !
– Il n’est pas là. Il est à l’école.
– Donne-lui de la fumée de thym à sentir ! [Il faut faire brûler du thym et lui – Qu’est-ce qu’il se passe ?
faire sentir]. Les médecins d’aujourd’hui sont de bonnes personnes. – J’ai une "lle qui ne va pas très bien. Qu’est ce qu’il faut faire pour elle ?
– Quand alors ? – Il faut appeler son « Ciel de mari », hany tenger24, et la con"er aux montagnes
– En choisissant le bon jour avant le 15 de ce mois. Fais-le entre le 12e et le 13e de son pays natal.
jour de la nouvelle lune. Je vais vous surveiller. Revenez aussi ce soir !
– Bien ! Avant de repartir, l’esprit/chamane se lève et donne les dernières
– Attends un peu. À droite de chez vous il y a une vieille personne. recommandations :
– Oui, c’est ma mère.
– Dis-lui qu’elle fasse des prières pendant l’opération. – Je vous surveillerai toujours. Croyez et priez Tenger ! Que le bonheur soit
– Ma mère fait des mauvais rêves ces derniers temps. Quel zasal « réparation » continu !
faut-il faire ? – Avant de partir, reprenez un peu de vodka ! lui dit la vieille dame et on lui
– Demande au messager [chamane] d’ici de lui faire une réparation de rêve. donne à nouveau un bol de vodka.
– Dites aux gens qui sont ici de bien donner des o!randes. Sinon les parents qui
– Mon "ls s’appelle Mönhtur du clan Havthuu. Il boit beaucoup de vodka et vient sont au ciel manqueront d’o!randes. Dites-leur de bien donner des o!randes
de divorcer de sa femme. Dites-moi qu’est ce qu’il faut faire avec lui ? surtout trois fois par mois, aux jours de buudal (jours de descente des esprits
– Donnez-moi un aliment, idee [o!randes posées sur l’autel] ! [Un des assis- du ciel), dit l’esprit avant de partir.
tants prend deux morceaux de sucre de l’autel, les donne au chamane qui
sou#e dessus et les dépose dans les mains de la dame]. Donne-les à ton "ls ! Bajarbileg a eu ses premiers signes de vocation chamanique en 1990
Mets-les dans une pochette et surtout ne les perds pas ! Il faut faire un rituel et à partir de 1995, il a passé six ans auprès de Ceren. Sa mère est halh,
pour lui le plus vite possible. Reviens avec lui ! Va ! son père bouriate. Il est chamane bouriate du clan Šarad de la province
Hentij. Il explique que c’est dans le chamanisme que réside la vision
– C’est la "lle cadette des enfants de Sandar du clan Šarad. La plus jeune des dix-sept mongole du monde ; donc, si on réveille le chamanisme, on redécouvre
enfants. Elle n’a pas de travail, pas de mari… Qu’est ce qu’on va faire avec elle?
– Apportez-moi du sel ! J’assure cette enfant et lui souhaite du bujan et des 24 Hany tenger : ciel qui protège le mariage. Par exemple si une "lle au physique ingrat a
revenus. Garde bien ce sel et tu auras un mari. un mari séduisant, on dira d’elle qu’elle a un bon hany tenger.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE VERS UN CHAMANISME D’ÉTAT

comment les Mongols pensaient, longtemps avant les inluences étran- L’ongod Cevel est ici clairement identi"é comme l’ancêtre chamane
gères. « C’est pour cela que le chamanisme nous est utile. Il faut réveiller de Bajarbileg, sa grand-mère décédée à 68 ans, devenue hajrhan, esprit
la tradition du chamanisme pour retrouver notre théorie sur le monde ! » maître de la montagne Songino. Elle transmet la lignée chamanique à son
dit-il. Il aimerait voyager dans le monde (son maître Ceren a déjà été in- arrière-petite-"lle. Dans le chamanisme bouddhisé que j’ai pu observer,
vité en Europe) et apprendre des langues étrangères a"n de « chamani- chez Ceren et chez son élève Bajarbileg, une grande importance est don-
ser pour des étrangers dans leur langue ». Il explique que s’il chamanise née au culte des montagnes, il est essentiel de connaître son clan et de se
sur un territoire étranger, les esprits du lieu ne parleront pas mongol et mettre sous la protection des hajrhan, maîtres des montagnes. Mais il est
auront des messages à transmettre dans la langue des gens du pays. Il intéressant de noter que Bajarbileg ne se réfère pas à des montagnes de
souhaite hisser le chamanisme à l’échelle internationale et participer à son nutag, de son pays natal, la province Dornod où vit son maître Ceren,
la « globalisation du monde » où le chamanisme serait « réveillé » pour mais aux quatre montagnes qui entourent la capitale, où il a concentré
le bonheur de tous. Il dit à ses assistants de bien expliquer aux esprits son culte.
quand ils arrivent que cette union a été créée pour que les vrais cha- Une fois que, les esprits repartis, Bajarbileg est redevenu simple
manes se regroupent et que les vraies traditions reviennent. « Quand chamane, il parle aux gens de ce qui se passe et donne des conseils :
l’esprit arrive, il faut bien lui dire cela ! Comme ça il va protéger notre
centre et écarter les dimcultés ! » dit-il. Il ne faut pas nier l’existence des deux religions en Mongolie, bouddhisme
Père d’une "llette, il l’appelle souvent devant lui lors de ce rituel et chamanisme. Il faut respecter les deux. Voilà, c’est ce qu’on voulait vous
d’inauguration et lui parle de la part des esprits. L’ongod Cevel appelle montrer aujourd’hui. Après vous aurez un lavage de puri"cation et une « assu-
l’enfant de Bajarbileg et sa femme : rance ». Et là vous prendrez votre part quand on distribuera les o!randes. C’est
notre activité de vous donner votre bénédiction du ciel26.
– Tu m’as beaucoup manqué. Comme tu es laide mon enfant 25 ! Pourquoi
ne m’avez-vous pas appelée depuis si longtemps ? Peut-être m’aviez vous
oubliée ? Le retour de Kököcü-Tev Tenger
– Mais non, pas du tout ! C’est parce que le travail n’allait pas trop bien.
Désormais on va vous appeler plus souvent, répond l’assistante. Il semblait que la cérémonie allait prendre "n, quand Bajarbileg se
– Je vous regarde souvent [je veille sur vous]. Je vous débarrasse de vos mala- remet à jouer du tambour et annonce :
dies, de vos malheurs. Pensez toujours au bien ! Cette laide "llette m’a beau-
coup manqué ! [Le chamane prend une voix de vieille femme qui pleure.] Je – Que dois-je faire ? Il y a encore un ongod qui voudrait entrer.
ne pensais pas que j’allais dévoiler mon cœur et mes larmes noires, mais je ne – C’est bon, laisse-le entrer ! répond l’assistance.
peux m’en empêcher ! Donnez-moi le meilleur du thé ! Je vais le partager avec – Où suis-je ?
toi, mon enfant ! [Il donne à boire à l’enfant] Bois ça mon enfant ! Assieds-toi – Vous êtes dans le corps de Bajarbileg, ulaač [messager] bouriate.
et tiens le bol ! L’âme de l’être humain est bonne. Moi, je suis morte à soixante- – Je suis le chamane Kököcü. Il y a ici quelqu’un avec des cheveux longs avec
huit ans, j’avais encore le temps de vivre bien, mais c’est comme ça ! C’est toi qui je voudrais m’entretenir. Venez ici ! [Dungar, l’amateur historien vient
mon enfant qui va hériter de mon travail en cette Mongolie. C’est toi qui vas se prosterner aux pieds de Bajarbileg.] C’est grâce à moi que l’empereur a
agir pour le bien des autres, du peuple de Mongolie. Goûte ça mon enfant ! Ton réussi tout son travail dans l’empire mongol. C’est moi qui ai redressé tout le
Ciel te regarde, dit l’ongod Cevel avant de partir. malheur de la Mongolie. Je suis le chamane Tev Tenger. Comment allez-vous,

25 On ne dit jamais d’un enfant qu’il est beau de peur d’attirer sur lui la convoitise des 26 Il y a dans l’expression mongole tengerijn hišig l’idée que cette bénédiction du Ciel est
mauvais esprits. vue comme une part qui doit revenir à chacun.

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE VERS UN CHAMANISME D’ÉTAT

mes chers enfants de mon corps actuel ? Mes chers amis du futur, comment mélangé (multicolore). Si on les fait revivre, la Mongolie deviendra heureuse
allez-vous ? et sans sou!rance.
Dungar – : Bien, bien ! Je suis Dungar et j’avais très envie de vous
rencontrer. Dungar demande :
– Je suis mort à cinquante-cinq ans et j’ai attendu ce bon jour depuis des siècles
et des siècles. – Expliquez-nous comment implorer correctement les esprits pour animer les
– J’ai une question à vous poser : le peuple mongol sou!re ; il y a des catastrophes süld blancs et noirs ! »
naturelles, la sécheresse (gan) et le gel (zuud) en hiver. Quelles sont les raisons Tev Tenger : –Mon "ls, les süld noirs étaient les süld noirs de la guerre en
de ce malheur ? Mongolie, et maintenant il n’y a pas de guerre. Vous savez cela, n’est-ce pas ?
Pour cette raison, les süld noirs des temps tranquilles doivent être « animés »
Tev Tenger explique à ses « enfants du futur » que le problème vient contre l’arrivée d’ennemis [pour éviter la venue d’ennemis].
des süld, les emblèmes nationaux du temps du grand empire mongol, les – Bien ! Buvez du thé !
étendards en crin de cheval ou de yak. De nouveaux étendards ont été – Toi, tu es un enfant qui pose beaucoup de questions ! Cet enfant-là, cet ulaač,
fabriqués et « animés » dès 1990, lors des premières commémorations du lui, il saura comment faire les cérémonies par mon corps, par mon Ciel !
passé médiéval. Tev Tenger dit que le rituel d’animation des emblèmes, – Oui, je vais le lui dire.
le blanc et le noir, n’a pas été correctement e!ectué. C’est donc une faute – Mon vrai visage n’est pas celui que vous voyez ici. Moi, je suis quelqu’un de
rituelle, lors du rite destiné à implorer les esprits pour qu’ils reviennent sévère et droit.
animer ces objets sacrés, qui serait à l’origine des dimcultés actuelles de – Buvez du thé !
la Mongolie. – Vous êtes des enfants nés sous de bons auspices [nés avec de bons Ciels]. Mes
chers enfants de cette époque future, je vous mets sous la protection des mon-
Ce n’était pas correct, dit-il. Ils n’ont pas bien fait le rituel. Eux, ils ne savent tagnes et des esprits de l’eau en souhaitant de bonnes choses pour votre avenir.
pas faire cela. Implorer correctement les esprits pour faire revivre les süld Goûtez, mes enfants, les idee, aliments qui sont là ! Recevez ces aliments comme
noirs et les süld blancs ! dit Tev Tenger. Si on fait cela, la Mongolie deviendra des récompenses ! Les gens qui en auront mangé iront mieux.
heureuse et sans sou!rance. – D’accord, nous avons compris.
– À partir d’aujourd’hui, avec l’aide de ce jeune messager [Bajarbileg], faites-
Il rappelle que les süld noirs sont les étendards de la guerre, pro- moi venir souvent, mes enfants ! Vous serez heureux en ce siècle, en cette
tecteurs des armées et que même en temps de paix ils doivent être à Mongolie. Je vous fais une bénédiction, à tous. Si vous pensez que mon « décret »
nouveau « animés » pour protéger la nation des ennemis. Il ordonne est juste et si vous suivez bien tout ce que je vous ai dit, alors la Mongolie se
que les cérémonies soient menées par Bajarbileg : développera.
– Je ferai passer votre message.
Cet enfant, lui, il saura comment faire, par mon corps, par mon Ciel ! À partir – Donnez vos o!randes et soyez heureux !
d’aujourd’hui, avec l’aide de ce jeune messager, faites-moi venir souvent, mes [Les gens se prosternent devant Bajarbileg et reçoivent sa bénédiction : le
enfants ! Ce garçon est fort et sérieux. C’est lui qui doit faire les grands rituels. chamane les touche avec son battoir sur la tête et sur les épaules et les asperge
Je connais un de ses ancêtres qui s’appelle Höh Čono (Loup Bleu). Vous serez de vodka qu’il boit et recrache sur les "dèles.]
heureux en ce siècle, en cette Mongolie. Si vous pensez que mon « décret » – Je suis venu du Ciel supérieur
est juste et si vous suivez bien tout ce que je vous ai dit, alors la Mongolie se Je surveille vos enfants
développera. Mes chers enfants du futur, écoutez bien mes paroles : animer Je vous débarrasse de vos maladies
correctement les süld noirs et les süld blancs ! Autrefois, il y avait aussi un süld Je fais disparaître vos démons (ad)

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DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE VERS UN CHAMANISME D’ÉTAT

Je bannis les obstacles. rencontrés, halh, urianhaj, darhad, qui en "n de buult lâchent leur
Comment s’appelle ce garçon qui a revêtu mon deel ? tambour et tombent d’épuisement dans les bras de leurs assistants, ici,
– C’est Bajarbileg, "ls de Gansüren et de Dašdorž. Bajarbileg, saute trois fois à pieds joints comme pour expulser l’esprit
– Je mets son travail sous la protection de mon sahius (esprit protecteur) et et, au troisième saut, son assistant lui retire sa coi!e. Il revient à lui et
je prends ces o!randes qui sont pour moi. Aidez, vous autres, ce chamane s’assied sur son fauteuil d’un air hébété. Puis, étonné, il se rend compte
d’aujourd’hui. que la poche interne de son costume est remplie de billets. Quand les
gens viennent se prosterner, ils donnent en o!rande de l’argent qu’il
Dungar se prosterne et dit : « m’étirant comme une corde, j’en perds glisse dans l’ouverture frontale de son costume. Voyant tout cet argent,
ma peau comme le serpent muant », formule qui témoigne d’un grand il demande s’il a bien fait des bénédictions à tous. On lui répond par
respect et fait référence aux prosternations bouddhiques où tout le corps l’amrmative. Il se renseigne sur ce qui vient de se passer et la vieille
s’allonge à plat par terre, devant la divinité. dame lui dit que l’esprit était bien calme et qu’il est resté longtemps.
Pendant la « descente » de Tev Tenger, Bajarbileg appelle par deux fois « C’était qui ? » demande-t-il d’un air détaché. On lui dit que le chamane
sa femme et son enfant, pour leur donner une bénédiction. Bajarbileg Tev Tenger était là, avec nous et Bajarbileg, visiblement excité par cette
parle au nom de Tev Tenger, censé s’exprimer à travers lui. La deuxième nouvelle, ne cesse de poser des questions sur ce que l’esprit a dit. « C’est
fois, il désigne sa "lle comme son héritière chamanique : vrai c’était lui ? Vous l’avez vu ? Vous avez discuté avec lui ? »
Par ses questions et son étonnement, il insiste sur le fait qu’il n’est
C’est une "lle du Ciel, père et mère. pas du tout conscient pendant la venue des esprits et que tout ce qu’il
J’appelle ton origine [racine chamanique] ; peut dire n’est pas de sa propre volonté. Il se plaint d’avoir un goût de
Tu es une ulaač du Ciel. vodka dans la bouche, lui qui soi-disant ne boit jamais, et demande,
Je te donne mon nom de corps, avec quelques bruyantes éructations, qu’on lui apporte vite du thé pour
Je te donne mon süns (âme), se débarrasser de ce goût désagréable. Ainsi, par son dégoût amché de
Je te fais héritière de mon épée. la vodka, il veut bien di!érencier le Bajarbileg « normal » du Bajarbileg
Respecte mon nom pour le bien du peuple mongol ! qui devient l’intermédiaire des esprits.
Sois assurée par le Ciel seigneur Han Hurmast ! De l’eau et du thym (ganga) ont été mélangés dans une grande mar-
Respecte le peuple mongol halh, mon enfant ! mite. Toutes les personnes présentes doivent tourner la louche dans le
Je bénis ton corps et je guéris tes maladies. pot, le nombre de fois correspondant à leur âge, en commençant par le
plus âgé jusqu’au plus jeune. La partie ouverte de la louche ne doit pas se
Pour vous qui m’avez appelé aujourd’hui, retrouver vers la porte sinon c’est le bien de la famille qui sortirait par là.
Je vous remercie éternellement et vous protège. L’eau est versée dans les deux mains jointes pour être bue et on se frotte
Moi qui ai été tué jeune, le visage et les mains avec le reste. En "n d’après-midi, après s’être lavé le
tué devant la foule… visage et les mains avec cette eau puri"ée, les gens commencent à quitter
Mon corps s’est maintenant transformé. le centre. Certains remplissent et emportent de petites bouteilles de cette
eau.
Bajarbileg parle de faire « descendre » Chinggis Khan en personne. On peut noter que le rituel s’est déroulé en deux parties. Dans
Il bat du tambour frénétiquement et saute à pieds joints mais apparem- la première partie, le chamane a reçu les requêtes habituelles des
ment l’esprit est reparti. On ne comprend plus ce qu’il dit et il semble clients et a incarné des entités ancêtres, connues et localisées. Dans la
que Bajarbileg commence à ressentir les e!ets de la vodka, bien qu’il deuxième partie, avec l’arrivée de Tev Tenger, le chamane historique, il
en recrache plus qu’il n’en boive. Contrairement aux autres chamanes n’a plus parlé d’individu mais de nation, sauf pour sa propre "lle qu’il

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a désignée comme l’héritière de la lignée chamanique de Tev Tenger. l’ascension au trône de Chinggis Khan, empereur de Mongolie, fondateur
Dans les premiers messages donnés de la part des ongod ancêtres, il d’une culture prospère, alors logiquement, Bajarbileg se présente comme
s’agit de « soigner » les individus. Dans ceux délivrés au nom de Tev le nouveau prophète par lequel la prospérité reviendra en Mongolie.
Tenger, il s’agit de « soigner » la nation grâce à ses décrets. Si l’on doit Comme Tev Tenger qui voulait que ses prophéties soient prises à la
individuellement e!ectuer des rituels et faire des o!randes aux mon- lettre quand il annonce que le frère de Chinggis Khan doit maintenant
tagnes pour attirer sur soi protection et prospérité, la nation, pour se lui succéder sur mandat du Ciel, Bajarbileg annonce au peuple mongol
rétablir, doit être l’objet d’un culte qui passe par la réhabilitation de (pour l’instant, une trentaine de personnes, la télévision, plus le bouche
ses süld, à la fois étendards emblématiques et esprits tutélaires. à oreille) que désormais si ses prophéties (ses décrets) à lui sont écoutées
– ranimer les süld, faire des rituels de telle manière, sous sa propre
direction –, la Mongolie se relèvera de ses malheurs. De même que Tev
Les enjeux du rituel Tenger disait à Chinggis Khan : « Le Ciel m’a parlé, tu seras l’empereur de
toute la Mongolie », Bajarbileg amrme « Tev Tenger m’a parlé et a dit que
Dans les chants et prières de chamanes collectés chez les Mongols Bajarbileg devait faire tous les grands rituels collectifs pour la nation » !
orientaux par Walter Heissig (1996) entre 1978 et 1988, trois chamanes En annonçant qu’un de ses ancêtres est Höh Čono, le Loup Bleu
sont cités comme étant des chamanes historiques réincarnés (huvilgaan ancestral, Bajarbileg se rattache à la généalogie mythique, sauf que
böö). Le premier, Hurč böö (Qurci böge), n’a pu être identi"é histori- le Loup Bleu de la légende est Börte Cino (cyr. Bört Čono), bleu gris
quement. Le deuxième est Tev Tenger, le chamane de la période gen- et non höh, bleu ciel. Comme le remarque Marie-Lise Be!a, « c’est en
giskhanide. Le troisième est Hovogtoj (Qobuγtai) un chamane puissant fait sur un arti"ce de traduction qu’est fondée l’argumentation qui
des Ongnigud. Dans l’hagiographie d’un missionnaire bouddhiste du relie le (prétendu) bleu du Loup Bleu à celui du Ciel Bleu chez les
XVIIe siècle, il est dit être d’extraction noble et descendant spirituel et Mongols médiévaux, et qui fait du bleu un indice de prédestination
disciple de Tev Tenger (Heissig 1996 : 254). Dans les incantations il est et un gage de légitimité politique » (Be!a 1993 : 217). Amrmer que
dit que « pendant la période de la foi jaune, nous, böge (böö, en translitté- Bajarbileg a comme ancêtre Loup Bleu, c’est le rattacher à la lignée
ration du cyrillique), chamanes, avons été soumis et quand le chamane impériale des Boržigin. Comme à l’époque du grand empire, le clan
Hovogtoj fut éliminé, les chamanes ne furent, désormais, plus de souche des Boržigin prend le dessus sur tous les autres et devient peu à peu le
noble mais seulement de souche commune. » (ibid.). clan d’origine de tous les Mongols. Comme le dit l’amche sur la vitrine
Ainsi, Bajarbileg, jeune chamane bouriate de l’est, descendant spirituel du bâtiment : « N’oubliez pas que nous sommes un peuple d’origine
et disciple de Ceren, se réinscrit dans la lignée des chamanes réincarnés, céleste ! ». Bajarbileg se rend maître dans la manipulation de symboles
les huvilgaan böö, ancêtres chamanes d’origine noble, conseillers des culturels. D’abord avec Han Hurmast, le Ciel par excellence, puis avec
princes jusqu’à leur suppression par les moines missionnaires. Il s’institue Tev Tenger, le chamane historique de lignée aristocratique, puis avec
seul héritier de cette tradition, descendant de la lignée du chamane Loup Bleu qui le rattache à la lignée impériale.
historique, conseiller de Chinggis Khan lui-même, et par deux fois, il Pour reprendre le concept introduit par Caroline Humphrey dans son
nomme sa propre "lle âgée de deux ans comme son unique héritière. Il se article « The moral authority of the past » en matière de renouement avec
rétablit lui-même dans la continuité, mais en plus, crée sa propre lignée. le passé, en incarnant un personnage du passé et en s’identi"ant à lui,
Devenant porte-parole du grand chamane Tev Tenger qui a soi-disant Bajarbileg participe au processus de embodiment (Humphrey 1992 : 378).
travaillé à l’uni"cation de l’empire, et qui a lui-même nommé Chinggis C’est par lui que le bonheur viendra en Mongolie et que les obstacles seront
roi de tous les rois de Mongolie, il renoue avec un chamanisme d’État levés. En s’attribuant le rôle de conseiller chamanique de l’État, en écho
protecteur de la nation et du peuple mongols. Si l’on garde en mémoire à l’âge d’or mongol du XIIIe siècle, il participe au renouveau des traditions
que Tev Tenger est considéré comme le chamane-prophète à qui l’on doit ancestrales comme seul moyen de sauver la Mongolie. En réactivant les

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emblèmes de la nation, les étendards des armées de Chinggis, en faisant maintenant s’ils sont capables d’exister et d’aider les gens, c’est bien qu’il y
revivre ce passé glorieux, ainsi reviendra la prospérité de la nation. ait beaucoup de chamanes dans notre pays et en ville. Mais attention ! Il faut
Mieux que de rejouer l’histoire, Bajarbileg l’incarne, en faisant parler de être honnête et sincère, et toujours aller vers la vérité, dit Sühbat, président
sa bouche le chamane historique et en rejouant pour lui l’épisode des de Golomt.
prophéties, puis en annonçant ses propres décrets qui le mettent en
première position pour revendiquer un rôle de conseiller, non plus des
princes ou de l’empereur, mais du gouvernement actuel. Déclaration à la presse : Bajarbileg, chamane d’État
Bajarbileg subordonne les autres chamanes et les autres ongod comme
le clan des Boržigin avait subordonné tous les clans de l’empire. Non seu- Le journal à scandale Maš Nuuc (« Top Secret »), dans son numéro 39
lement Bajarbileg incarne le fameux Tev Tenger historique, mais, géogra- de l’année 2001, a publié juste après la cérémonie d’ouverture de son
phiquement, il fait également intervenir les esprits maîtres des montagnes centre un article avec photo sur Bajarbileg. En première page, le titre
Songino et Čingeltej, les montagnes protectrices des habitants d’Ulaan- annonce, en citant Bajarbileg : « Enebiš (un ministre) est mort parce que
baatar. Car si la campagne a ses esprits locaux, la capitale, symbole de la les lamas ont lu un texte rituel un mauvais jour. » En sous-titre, encadré
nation mongole, a elle aussi ses esprits maîtres. Ce jeune chamane bou- de noir, on lit : « Le ministre C. Njamdorž empêche la construction d’un
riate d’une province de l’est devient, en même temps, le porte-parole du temple chamanique ! »
chamane historique et imprime territorialement son action rituelle dans En introduction, l’article attaque tous « les charlatans, ces chamanes
la capitale, où la population est la plus importante du pays. En un seul rusés qui ont trouvé un nouveau moyen de faire de l’argent ». On nous
rituel, Bajarbileg clame sa supériorité généalogique, historique et territo- dit qu’en fait, très peu de chamanes ont une vraie racine chamanique
riale en s’appropriant le culte local de la capitale, lieu du pouvoir. et ont fait un vrai serment pour combattre le mal. La suite de l’article
Le public ne partage pas pour autant son opinion. L’assistance, présente un entretien avec Bajarbileg qui vient d’ouvrir son centre Tev
rappelons-le, n’a qu’une connaissance réduite de la tradition et des Tenger, dans le but d’expliquer les véritables buts du chamanisme. En
coutumes et encore moins des pratiques chamaniques. Bajarbileg voici des extraits :
manipule des symboles qui sont plus ou moins familiers à tous, mais
personne n’exprime son avis concernant le rituel. Dans le processus de Journaliste : Pourriez-vous jeter une malédiction (haraal) à quelqu’un, par
redécouverte de la tradition, tous sont avides de nouveautés, mais ne exemple quelqu’un de mauvais qu’il faudrait stopper dans ses agissements ?
partagent pas forcément l’enthousiasme de Bajarbileg. Bajarbileg : Tout le monde pense que les chamanes font des haraal, alors
Alors que les chamanes du centre de Golomt s’apprêtent à partir, je qu’en principe les chamanes prêtent serment de ne pas faire de mal aux gens,
m’entretiens avec Bulgan, élève de Tömör qui m’apprend que depuis la aux animaux et à la nature. Mais, en e!et, certains chamanes ont trahi leur
maladie de Tömör, elle a trouvé un second professeur en la personne du serment et font des haraal [malédictions] pour de l’argent. Mon but à moi est
chamane Balžir du Hövsgöl. Quant à Bajarbileg, elle l’a déjà rencontré à de ne pas en faire, alors que bien sûr j’en serais capable. Mais je n’en ferai pas.
Bumbat au solstice d’été et pense que, malgré son jeune âge, il est déjà Par contre, je peux transformer cette mauvaise personne en bonne personne
puissant. « Ce qu’il y a de fort avec lui, c’est que les esprits « entrent » grâce à la force de mon Ciel-ongod.
facilement. Pour ça il m’a impressionnée ! » Quant aux chamanes de
Golomt, Sühbat, Enhžargal et Bulgan, ils ne sont pas opposés à la Le jeune chamane expose les objectifs de son nouveau centre :
concurrence :
Le but de notre centre Tev Tenger est de rapprocher le bouddhisme et le cha-
C’est normal que le chamanisme se développe en Mongolie ; c’est notre religion manisme (böö mörgöl) dans le même but de réveiller et d’accroître le bujan du
nationale ! Depuis longtemps, les chamanes avaient leurs racines ensevelies, peuple. Mais la force du bouddhisme est moindre, car si la personne ne croit

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pas fortement aux lectures de textes et aux prières des moines, la force du livre Bajarbileg : Tout à fait ! Le texte bouddhique (nom) qui est lu un mauvais jour
descend en eux très faiblement. Les chamanes qui communiquent directement est très dangereux.
avec les forces de la Terre et du Ciel, et avec les lus savdag [esprits maîtres des Journaliste : À côté de chez vous, il y a un autre centre chamanique. Il sem-
rivières et des montagnes], possèdent une force naturelle gigantesque. Une blerait que les chamanes ont des problèmes aussi entre eux [et pas seulement
fois que l’ongod est descendu en eux, les chamanes peuvent toucher et inluencer avec les bouddhistes] ?
même ceux qui ne croient pas en eux. Bajarbileg : Ah, oui, lui, c’est un show man (žinhene šoučin nöhör) ! Avant il
Journaliste : On dit que cet hiver sera encore rude et que ce sera la catastrophe n’avait rien du tout et voilà que maintenant il a tout ce qu’il veut en disant des
naturelle, zud. À votre avis, que va-t-il se passer cet hiver ? mensonges aux gens. Quelqu’un de son centre es