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MAGAZINE SPÉCIAL MODE COLUCHE EN CAMPAGNE idées UNIQUEMENT EN FRANCE MÉTROPOLITAINE, EN BELGIQUE ET AU
MAGAZINE
SPÉCIAL MODE
COLUCHE EN CAMPAGNE
idées
UNIQUEMENT EN FRANCE MÉTROPOLITAINE,
EN BELGIQUE ET AU LUXEMBOURG
EN FRANCE MÉTROPOLITAINE, EN BELGIQUE ET AU LUXEMBOURG Les saines colères d e s f e
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Les saines colères des femmes

PAGES 24-25

Les saines colères d e s f e m m e s PAGES 24-25 WEEK-END SAMEDI

WEEK-END

SAMEDI 2 MARS 2019 75 E ANNÉE - N O 23060 - 4,50 - FRANCE-MÉTROPOLITAINE WWW.LEMONDE.FR

FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO

ALGÉRIE : DANS LA RUE, L’ESPOIR DU CHANGEMENT

De nouvelles mani- festations devaient avoir lieu, vendredi 1 er mars, contre la perspective d’un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika

«Le Monde» consa- cre quatre pages spé- ciales à la mobilisation

45 % de la popula- tion a moins de 25 ans, et les jeunes sont dans la rue aux premiers rangs

A Ouargla, dans le sud du pays, les habitants protestent depuis mars2013 contre l’Etat et se sen- tent oubliés par Alger

Paris suit la situation avec une grande prudence, de peur d’être accusé d’ingérence

PAGE 3 ET NOTRE CAHIER SPÉCIAL

Manifestation à Tlemcen, le 26 février, dans le nord- ouest de l’Algérie. HOUARI BOUCHENAK/COLLECTIF 220
Manifestation à Tlemcen,
le 26 février, dans le nord-
ouest de l’Algérie.
HOUARI BOUCHENAK/COLLECTIF 220

Surmonter les violences de la «décennie noire»

les affrontements entre l’ar- mée et les maquis islamistes ont fait entre 100 000 et 200 000 morts et 20 000 disparus dans les années 1990, après les mouve- ments de contestation du régime militaire. Pour l’historienne Ka- rima Dirèche, les Algériens ne sont plus aujourd’hui figés dans ce traumatisme.

SUPPLÉMENT

Tous les pays du monde ont une armée, sauf l’Algérie où l’armée a un pays »

L’écrivain algérien Moha- med Kacimi dénonce la mainmise du régime FLN sur la société depuis l’indépendance de 1962. Le président Bouteflika n’est que l’héritier d’un régime paralysé et à bout de souffle

IDÉES – PAGE 26

régime paralysé et à bout de souffle IDÉES – PAGE 26   ÉCONOMIE & ENTREPRISE  
 

ÉCONOMIE & ENTREPRISE

 

La consommation semble repartir en France

 

Les dépenses des ménages ont augmenté de 1,2 % en janvier, et la confiance reprend

Fraude fiscale

Plein cadre

La condamnation de la banque UBS par un tribunal français est un véritable tournant

La Cité universelle d’un promoteur toulousain pour «Réinventer Paris»

PAGES 13 À 17

Académie

Retraites

La féminisation

Les régimes

des métiers

spéciaux

adoptée

en discussion

L’institution, gardienne du « bon usage », a enté- riné, jeudi 28 février, le rap- port ouvrant plus large- ment la langue au féminin

Jean-Paul Delevoye a transmis aux syndicats et au patronat une propo- sition visant à réformer le dispositif actuel

PAGE 11

PAGE 8

Terrorisme La mort de Fabien Clain confirmée par la coalition

PAGE 12

Europe La droite modérée demande l’exclusion d’Orban

PAGE 3

Austerlitz A Paris, un pont de bureaux signé Marc Mimram

PAGE 20

1

ÉDITORIAL

CORÉE DU NORD :

UN MAL POUR UN BIEN

P. 31 ET NOS INFORMATIONS P. 4

Israël Nétanyahou sous le coup de trois procédures d’inculpation

Avant les législatives du 9 avril, où il postule à un cinquième mandat, le premier ministre est pour- suivi par la justice pour « corruption », « fraude » et « abus de confiance »

PAGE 2

Histoire Les affaires Touvier et Papon vues de l’intérieur

Trois magistrats racontent sans détour les embûches et les pressions, avant de pouvoir juger les anciens collaborateurs français

IDÉES – PAGES 28-29

les anciens collaborateurs français IDÉES – PAGES 28-29 SIBELSIBELSIBEL Algérie 220 DA, Allemagne 3,50 € ,

les anciens collaborateurs français IDÉES – PAGES 28-29 SIBELSIBELSIBEL Algérie 220 DA, Allemagne 3,50 € ,
les anciens collaborateurs français IDÉES – PAGES 28-29 SIBELSIBELSIBEL Algérie 220 DA, Allemagne 3,50 € ,

les anciens collaborateurs français IDÉES – PAGES 28-29 SIBELSIBELSIBEL Algérie 220 DA, Allemagne 3,50 € ,

SIBELSIBELSIBEL
SIBELSIBELSIBEL
français IDÉES – PAGES 28-29 SIBELSIBELSIBEL Algérie 220 DA, Allemagne 3,50 € , Andorre 3,20

Algérie 220 DA, Allemagne 3,50 , Andorre 3,20 , Autriche 3,50 , Belgique 4,70 , Cameroun 2 300 F CFA, Canada 5,50 $ Can, Chypre 3,20 , Côte d'Ivoire 2 300 F CFA, Danemark 35 KRD, Espagne 3,30 , Gabon 2 300 F CFA, Grande-Bretagne 2,90 £, Grèce 3,40 , Guadeloupe-Martinique 3,20 , Guyane 3,40 , Hongrie 1 190 HUF, Irlande 3,30 , Italie 3,30 , Liban 6 500 LBP, Luxembourg 4,70 , Malte 3,20 , Maroc 20 DH, Pays-Bas 3,50 , Portugal cont. 3,30 , La Réunion 3,20 , Sénégal 2 300 F CFA, Suisse 4,20 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,80 DT, Afrique CFA autres 2 300 F CFA

2 | INTERNATIONAL

0123

SAMEDI 2 MARS 2019

2 | INTERNATIONAL 0123 SAMEDI 2 MARS 2019 Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, à Ramat

Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, à Ramat Gan, le 21 février.

MENAHEM KAHANA/AFP

En Israël, Nétanyahou rattrapé par la justice

Le premier ministre est visé par une triple procédure d’inculpation, qui l’affaiblit en pleine campagne

jérusalem - correspondant

ne déflagration pré- vue de longue date ne perd pas pour autant son intensité. Le pro-

cureur général israélien, Avichaï Mandelblit, a annoncé, jeudi 28 fé- vrier, le déclenchement d’une triple procédure d’inculpation contre Benyamin Nétanyahou. Cette mesure électrise la campa- gne avant le scrutin législatif du 9 avril, qui verra le premier minis- tre postuler à un cinquième man- dat. Le haut magistrat a décidé de suivre en partie les recommanda- tions de la police, après trois ans d’enquête. Israël se retrouve ainsi dans une situation politique sans précédent, sous la menace d’un court-circuit institutionnel. Le dossier 1000, dans lequel Benyamin Nétanyahou est mis en cause pour « fraude » et « abus de confiance », concerne des cadeaux dont il a bénéficié avec sa famille de la part de deux mil- liardaires, l’Australien James Packer et le producteur hol- lywoodien Arnon Milchan. Il s’agit de cigares, de champagne, de bijoux et de voyages payés, en échange de faveurs alléguées. C’est aussi pour « fraude » et

« abus de confiance » que M. Néta-

U

nyahou est suspecté dans le dos- sier 2000, qui le met en scène avec Arnon Mozes, le propriétaire du quotidien Yediot Aharonot. Des enregistrements téléphoni- ques ont révélé une tentative d’entente entre eux. Le premier ministre proposait d’organiser la baisse de la diffusion du quoti- dien gratuit concurrent, Israel Hayom, en échange d’une couver- ture plus favorable du Yediot.

« Tout n’est que mensonges »

Enfin, le dossier 4000, le plus étayé, met en cause M. Nétanya- hou pour « corruption », « fraude » et « abus de confiance ». Il impli- que un autre proche, Shaul Elo- vitch, propriétaire du géant des télécoms Bezeq et du site d’infor- mation Walla. «Bibi» aurait favo- risé Bezeq en échange d’une cou- verture à son avantage par les journalistes de Walla. Dans un discours télévisé, jeudi soir, le premier ministre a assuré qu’il démonterait toutes les char- ges retenues. «Tout n’est que men- songes », a-t-il dit. Il a dénoncé « la chasse » dont il était la cible, de la part de la gauche et des mé- dias, visant à faire tomber son gouvernement. Le procureur gé- néral aurait été soumis à des « pressions presque inhumaines ».

Un rapport de l’ONU dénonce de possibles crimes de guerre

Des enquêteurs des Nations unies ont déclaré, jeudi 28 février, que les forces de sécurité israéliennes avaient peut-être commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité en abattant 189 Palestiniens et en en blessant plus de 6 100 autres, lors des manifestations du vendredi, en 2018, à la lisière de la bande de Gaza. Ils accusent les forces israéliennes d’avoir tué et mutilé des manifestants palestiniens qui ne constituaient pas une menace imminente de mort ou de blessures graves, et ne participaient pas non plus directement à des hostilités. Les auto- rités israéliennes ont qualifié cette enquête de « théâtre de l’absurde », et jugé le rapport « hostile, mensonger et biaisé ».

Longtemps, Avichaï Mandelblit fait sa carrière dans la justice

a

militaire, finissant par y occuper

poste-clé de procureur général

(2004-2011). Il fut ensuite choisi par M. Nétanyahou comme se- crétaire de son cabinet, en 2013. Lorsqu’il fut désigné procureur général début 2016, le premier ministre le qualifia de « candidat de grande valeur ». On s’interro- gea sur le sort des enquêtes vi- sant le chef du gouvernement. Avichaï Mandelblit allait-il les étouffer à petit feu ? Des manifestations hebdo- madaires furent organisées de- vant son domicile, à Petah Tikva, afin de l’inciter à conclure. Cer- tains perturbèrent même son ar- rivée à la synagogue, en jan- vier 2018, alors qu’il venait pro- noncer une prière à la mémoire de sa mère défunte. Mais, par la suite, la pression des partisans de Benyamin Néta- nyahou s’est révélée encore plus redoutable. La tombe du père du procureur général a été vandali- sée en décembre 2018. A tout cela, Avichaï Mandelblit, 55 ans, avait répondu par des péri- phrases, concentré sur le respect de la procédure, avançant à pas très comptés.

le

Soixante témoins potentiels

Pendant deux ans, M. Nétanya- hou a répété en boucle une même formule : « Il n’y aura rien parce qu’il n’y a rien. » Fin janvier, ses avocats ont rencontré le procu- reur général afin d’arracher un re- port de sa décision le temps de la campagne électorale. Ils ont pré- senté une liste de soixante té- moins potentiels, que les enquê- teurs devraient interroger. Dans la foulée, le premier mi- nistre a accusé le magistrat de succomber « à la pression de la gauche et des médias ». M. Néta-

Pendant deux ans,

M. Nétanyahou a

répété en boucle une même formule:

« Il n’y aura rien parce qu’il n’y a rien»

nyahou se dit convaincu que les allégations contre lui « s’effon- dreront » après les élections, dès lors qu’il pourra se défendre à l’audience contre ses anciens conseillers, devenus témoins à charge. Pour sa part, Avichaï Mandelblit a écarté l’idée d’une suspension de la procé- dure. Il a aussi estimé qu’aucun acte d’enquête supplémentaire n’était nécessaire. Autre revers pour « Bibi » : le 24 février, les services du contrô- leur d’Etat lui ont une nouvelle fois interdit de recevoir 2 mil- lions de dollars (1,8 million d’euros) d’aide pour ses frais de justice de la part de son cousin américain, Nathan Milikowsky, et de la part de l’homme d’affai- res Spencer Partrich, qui lui a aussi offert des costumes oné- reux. Le chef du gouvernement est même invité à rembourser 300 000 dollars déjà versés par le premier. Il en a les moyens. Selon l’édition israélienne du maga- zine Forbes, sa fortune est esti- mée à 13,9 millions de dollars. M. Nétanyahou va découvrir à présent la précarité politique. La procédure d’inculpation, qui peut durer des mois, comptera des étapes. La première sera la tenue d’une ou plusieurs audien- ces – probablement après l’élec- tion – permettant aux avocats de mettre en cause l’instruction, ce

que M. Nétanyahou a déjà fait abondamment. Après ce rendez- vous, le procureur général peut revenir sur son intention d’incul- per le suspect et fermer le dossier. Cela semble peu vraisemblable. Jeudi soir, M. Nétanyahou a af- firmé qu’il comptait encore servir le pays « pendant de longues années » à son poste. Mais en cas d’inculpation, il est difficile d’imaginer comment il pourrait poursuivre son mandat. Dès jeudi soir, l’opposition ap- pelait M. Nétanyahou à démis-

et violente. La nouvelle alliance constituée par Benny Gantz et le centriste Yaïr Lapid, le parti Bleu et blanc, est en tête dans les son- dages, plusieurs points devant le Likoud. Le début de la campagne, à droite, est marqué par des atta- ques aiguisées contre les « gau- chistes » que seraient ces deux hommes, ou encore contre les partis arabes, présentés comme des ennemis de l’Etat. Cette straté- gie conspirationniste peut-elle mobiliser une nouvelle fois l’élec- torat de droite autour de « Bibi » ?

sionner, à l’instar de l’ancien chef d’état-major Benny Gantz. Le fon- dateur du parti Résilience d’Israël

Les sondages donnent des indica- tions contradictoires. En décidant de défier la justice,

a

invité le premier ministre à faire

drapé dans la présomption d’in-

preuve de « responsabilité », et a exclu de former un gouverne- ment avec lui. Mais rien n’oblige l’intéressé à démissionner à cette étape, ni après l’inculpation. Il pourrait rester en fonctions jus- qu’à l’épuisement de ses recours en appel et sa condamnation défi- nitive. La Knesset, le Parlement is- raélien, peut aussi décider de l’écarter dès sa première condam- nation, par majorité simple.

nocence, Benyamin Nétanyahou met sous tension l’Etat de droit is- raélien. Il prend le risque d’une fin politique compromettante et transforme l’élection en référen- dum sur son nom. Yitzhak Rabin, lui, avait démissionné de son premier mandat, en 1977, après la révélation de l’existence d’un compte bancaire en dollars, aux Etats-Unis. Sa femme l’avait conservé depuis l’époque où

Stratégie conspirationniste

Yitzhak Rabin avait servi comme ambassadeur à Washington.

Pour l’heure, les experts s’inter- rogent sur l’impact psychologi- que d’une telle mise en accusa- tion. Pas parmi les fans endurcis de « Bibi », qui lui pardonnent tout, mais chez les électeurs de droite ou de centre droit ouverts

Les délais que réclame la mar- che de la justice jouent en faveur de M. Nétanyahou. Son prédéces- seur, Ehoud Olmert, lâché par ses alliés et cerné par les enquêteurs, avait démissionné avant même le déclenchement de la procé-

à

un choix alternatif, à condition

dure d’inculpation, en septem-

piotr smolar

que les fondamentaux sécuritai- res soient respectés. Le premier ministre l’a reconnu lui-même dans son discours jeudi. Il suffi- rait qu’un petit nombre parmi ces électeurs se détourne de lui pour que « la gauche » parvienne au pouvoir. La justice est une chose, avec son cours très lent, et la réalité po- litique en est une autre, heurtée

bre 2008. Il avait continué à exer- cer ses responsabilités par inté- rim jusqu’à l’entrée en fonction de M. Nétanyahou, en mars 2009. L’inculpation d’Ehoud Olmert n’eut lieu qu’en août 2009. La Cour suprême ne s’est prononcée sur son appel, après sa condam- nation, qu’en septembre 2016. Soit sept ans plus tard. p

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SAMEDI 2 MARS 2019

Crise algérienne:pour Paris, «ni ingérence ni indifférence»

Le dossier est une «priorité absolue», mais la France craint d’être accusée de soutien au régime si elle se tait ou d’interférence si elle prend position

ANALYSE

I l y a en diplomatie dif- férentes formes de silence. Très prudentes, plutôt em- barrassées et inquiètes face à

de possibles violences des forces de l’ordre ou des manifestants qui depuis plusieurs jours défilent dans toute l’Algérie contre un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, les autorités françaises font profil bas.

« On sait que tout ce que l’on dit sera scruté à la loupe et sur- interprété », reconnaît un haut di- plomate français tout aussi cons- cient des défis de cette crise que de l’ampleur des contentieux, y compris mémoriels, entre la France et son ex-colonie. Ce mu- tisme au plus haut niveau n’em- pêche pas Paris de lancer des si- gnaux explicites sur le fait que la situation algérienne est suivie « de très près ». Le président Emmanuel Macron a parlé longuement au téléphone avec l’ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt, venu à Paris mercredi 27 février pour s’entretenir avec le ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui a fait part de sa « grande vigilance ». La situation

algérienne a été évoquée le même jour au conseil des ministres. « C’est au peuple algérien et à lui seul qu’il revient de choisir ses diri- geants, de décider de son avenir, et cela dans la paix et la sécurité », a déclaré le porte-parole du gouver- nement, Benjamin Griveaux, fai- sant le « vœu » que la présidentielle du 18 avril réponde « aux aspira- tions profondes » de la population algérienne. « Partout ailleurs ou presque, ce serait une lapalissade. Mais aux yeux d’un pouvoir algé- rien traditionnellement très sus- ceptible voire paranoïaque, une telle déclaration signifie prendre le parti de la rue», relève une spécia- liste de la politique maghrébine.

« Observation active »

Le porte-parole du gouvernement était-il conscient de la portée de tels propos, en théorie soigneuse- ment pesés? «Nous sommes sur une étroite ligne de crête : ni ingé- rence ni indifférence », explique- t-on au Quai d’Orsay. Ne rien dire, c’est être accusé de soutenir le ré- gime et l’actuel statu quo, mais toute prise de position publique sera dénoncée comme une ingé- rence de l’ex-colonisateur. La diplomatie française marche donc sur des œufs tout en recon-

Des journalistes qui dénonçaient la censure détenus plusieurs heures

Au moins quinze journalistes, selon Reporters sans frontières, ont été interpellés et détenus durant plusieurs heures, jeudi 28 fé- vrier, après avoir participé à Alger à un rassemblement contre la censure, à la veille de nouvelles manifestations contre la candi- dature du président Abdelaziz Bouteflika à un cinquième man- dat. Ils ont été libérés plus tard dans la journée. « Libérez nos collègues!», ont scandé les autres journalistes rassemblés sur la place de la Liberté de la presse, en centre-ville. « Non à la censure ! », « Quatrième pouvoir, pas une presse aux ordres », ont clamé d’autres encerclés par des policiers. De nombreux auto- mobilistes ont klaxonné en solidarité ou ont crié « Presse libre ! »

La France redoute que les manifestations ne dégénèrent en une révolte incontrôlée contre le régime

naissant l’importance du dossier. « C’est aujourd’hui une priorité absolue de notre politique étran- gère, car ce qui se passe en Algérie est un enjeu tout à la fois français, régional et international », souli- gne l’Elysée, évoquant «une politi- que d’observation active». Emmanuel Macron connaît le pays. En tant que ministre de l’éco- nomie lors de la présidence de François Hollande, il avait eu plu- sieurs fois l’occasion de s’y rendre dans le cadre du Comité mixte économique franco-algérien, l’ins- tance qui chapeaute les relations économiques entre les deux pays. Né après la fin de la guerre d’Algé- rie, le chef de l’Etat entend aussi être celui qui va tourner la page des contentieux mémoriels. Lors de sa visite à Alger pendant sa campagne électorale, il n’avait pas hésité à qualifier la colonisation de «crime contre l’humanité». Lors de la visite « de travail et d’amitié » effectuée à Alger en dé- cembre 2017, M. Macron avait aussi pu constater, lors d’un bain de foule, le grand désespoir de la jeunesse algérienne – la moitié des 44 millions d’Algériens a moins de 20 ans – et ses désirs de franchir la Méditerranée pour ve- nir en France. « J’ai vu trop de jeu- nes qui m’ont simplement de- mandé un visa, un visa n’est pas un projet de vie », avait-il alors dé-

claré, qui avait dû renoncer à la vi- site d’Etat promise en 2018 pour des questions d’emploi du temps. Les autorités françaises redou- tent que les manifestations ne dé- génèrent en une révolte incontrô- lée contre le régime. Elles sont préoccupées par l’incapacité des différents clans au pouvoir qui s’entre-déchirent à se mettre d’ac- cord sur un candidat de compro- mis plus crédible qu’un Abdelaziz Bouteflika impotent depuis l’AVC qui l’a frappé en 2013. Or, une déstabilisation de l’Algé- rie aurait des conséquences importantes. En politique inté- rieure, alors qu’il y a une forte communauté d’origine algé- rienne en France. Et sur le terrain économique, car les échanges entre les deux pays représentent quelque 5 milliards d’euros et l’Algérie fournit 10 % du gaz natu- rel importé par la France. L’enjeu sécuritaire est tout aussi crucial y compris dans la lutte contre le djihadisme au Sahel. Avec son immense frontière de plusieurs milliers de kilomètres avec le Mali, le Niger et la Libye, l’Algérie est un acteur-clé, même si elle fait aussi l’objet de suspi- cions de double jeu avec certains groupes djihadistes. « La question est moins celle de l’aide de l’Algérie sur laquelle on ne peut pas vraiment compter que celle de sa neutralité et le fait qu’elle ne nous mette pas des bâ- tons dans les roues », confie une source proche du dossier. Cette dernière s’inquiète de nouvelles incertitudes alors même que l’opération militaire française « Barkhane » (4 500 militaires), confrontée à la difficile montée en puissance de la force africaine du G5 Sahel (Mauritanie, Tchad, Mali, Niger, Burkina), piétine. p

marc semo

Macky Sall réélu président du Sénégal

Porté par l’économie, le chef de l’Etat sortant s’impose au premier tour avec 58 % des suffrages

dakar - correspondance

D epuis dimanche 24 fé- vrier, le Sénégal vivait dans l’incertitude. Aucun

vainqueur n’avait été proclamé au soir du premier tour de l’élec- tion présidentielle. Le camp de Macky Sall, le président candidat, s’était arrogé une victoire immé- diate quand ses deux principaux opposants revendiquaient, eux, une présence au second tour. Jeudi 28 février vers 13 h 35 heure locale, le juge Demba Kandji a levé le doute, en une phrase, après l’examen des cin- quante-trois procès-verbaux de l’élection : « La proclamation provisoire des résultats donne 58,27 % à Macky Sall, 20,5 % à Idrissa Seck, 15,67 % à Ousmane Sonko, 1,48 % à Madické Niang et 4,07 % à Issa Sall. » S’il n’y a pas de recours, le Conseil constitution- nel a désormais cinq jours pour confirmer ce résultat et le rendre définitif, et Macky Sall, 57 ans, aura réussi à se faire réélire dès le premier tour en dépit de la pré- sence de cinq candidats. Devant le siège encore en tra-

vaux de l’Alliance pour la Républi- que (APR), le parti du président, des militants se sont massés dès la mi-journée pour manifester leur joie. Pour Makhatar Diakhaté comme pour beaucoup d’autres, cette victoire n’était pas vraiment une surprise. « C’est le résultat du

bilan du président, notamment dans le monde rural. Il a bien tra- vaillé, mais devra désormais se concentrer sur l’emploi des jeu- nes », estimait cet agent de sécu- rité, membre du parti.

Programme de grands travaux

Si Macky Sall affiche un bon bilan économique, le taux de chômage, notamment celui des jeunes di- plômés, reste un des problèmes de ce pays comptant 16 millions d’ha- bitants. En arrivant au pouvoir en 2012, il avait lancé sous le nom de Plan Sénégal émergent (PSE), un programme de grands travaux pour transformer son pays en une locomotive économique de l’Afri- que de l’Ouest. Au fil des ans, la croissance a bondi de 4,4 % pour atteindre 6,8 % en 2018, selon la Banque mondiale, qui a salué un « cadre macroéconomique solide ».

« Le président

a bien travaillé,

mais il devra désormais se concentrer sur l’emploi des jeunes », estime un militant du parti présidentiel

Si Macky Sall a été accusé, en fin de mandat, de privilégier des pro- jets plaidant pour sa réélection au détriment d’une amélioration réelle de la qualité de vie des populations, son PSE contient un deuxième volet prévu de lon-

indiquant « deuxième tour, sans détour ni bavure » ont été distri- bués ainsi que des affiches. Une présence au second tour était en effet l’enjeu majeur pour ce candidat dont c’était là la troi- sième campagne.

gue date pour être déployé sur un second quinquennat. Fin 2018,

Scrutin « calme et transparent »

le président candidat avait d’ailleurs sollicité de ses bailleurs de fonds un engagement de 4,35 milliards d’euros pour les besoins de cette deuxième phase (2019-2023). En retour, ces der- niers lui ont accordé trois fois la somme, lui marquant une confiance qui l’a sans doute aidé à gagner l’élection. Reste que les défis auxquels il s’apprête à faire face sont nom- breux s’il veut amener comme prévu le Sénégal dans le groupe des pays émergents pour 2035. Jeudi, la députée de la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar estimait que son premier travail

Si Macky Sall ne l’avait pas em- porté le 24 février, les alliances de second tour auraient rouvert le champ des possibles. D’ailleurs, avant la proclamation des résul- tats provisoires, tous les oppo- sants à Macky Sall – d’Ousmane Sonko à Issa Sall en passant par Madické Niang – étaient passés au domicile d’Idrissa Seck, transfor- mant ce qui aurait pu devenir le quartier général de l’alliance ga- gnante d’un second tour en quar- tier général des perdants. Les différentes missions d’ob- servation électorale ont pour leur part salué la tenue d’une élection pacifique. Celle de

serait d’instaurer « un dialogue

l’Union européenne, par la voix

entre opposition et pouvoir ».

de sa chef, la députée euro-

Et ce n’était pas vraiment l’état d’esprit du camp d’en face. Juste après les résultats, Idrissa Seck, son premier adversaire, disait «refuser» les résultats provisoires annoncés, sans toutefois souhai- ter les contester. Devant son quar- tier général, ses soutiens ont at- tendu plus d’une heure une réac-

péenne Elena Valenciano, a féli- cité, mardi, « la maturité démo- cratique du peuple sénégalais » évoquant « un scrutin calme et transparent, avec une forte mobi- lisation des électeurs, malgré un blocage du dialogue politique et un manque de confiance entre op- position et majorité ». p

tion officielle ; une heure au cours de laquelle des tee-shirts blancs

matteo maillard et salma niasse ba

international | 3

Une partie de la droite européenne demande l’exclusiond’Orban

Des membres du PPE n’admettent pas la campagne hongroise contre M. Juncker

bruxelles - bureau européen

C ette fois, au Parti populaire européen (PPE), la coupe est pleine. En tout cas pour

plusieurs partis membres de cette famille de la droite européenne, qui a longtemps passé l’éponge sur les provocations anti-Bruxel- les et sur la politique illibérale du premier ministre hongrois ul- traconservateur, Viktor Orban. Jeudi 28 février, quatre partis membres du PPE – le plus puis- sant dans les institutions commu- nautaires – ont officiellement de- mandé de mettre l’exclusion du Fidesz, la formation du maître de Budapest, à l’ordre du jour de l’assemblée générale prévue le 20 mars. Le président du Centre démocrate humaniste belge, Maxime Prévot, son allié flamand, Wouter Beke, le Luxembourgeois Frank Engel, dirigeant du Parti po- pulaire chrétien-social (CSV), ont envoyé un courrier commun à Joseph Daul, le président du PPE. «Pendant des années, [M. Orban]

agi en parfaite contradiction

avec ce que, collectivement au PPE,

a

nous considérons et défendons comme étant de la plus haute im- portance au regard de notre vision chrétienne-démocrate, des hom-

mes et de la société, précise la mis- sive, que Le Monde a consultée. Pendant longtemps, nous avons pensé et espéré que M. Orban pour- rait changer, à force de dialogue et

mises en garde. (…) Mais les inci-

dents les plus récents marquent (…)

que cette voie ne mène à rien. »

de

Silence de la droite française

Les Portugais ont aussi écrit à M. Daul, demandant l’ouverture d’un débat sur l’appartenance de M. Orban au PPE en affirmant que « l’attitude de son gouverne- ment remet en question le sens même de l’unité et de l’apparte- nance à un projet européen chré- tien-démocrate ». Les conserva- teurs néerlandais ont fait savoir qu’ils étaient favorables à ce que la question soit mise à l’agenda. Plusieurs partis nordiques et bal- tes se concertent et pourraient envoyer une lettre commune vendredi 1 er mars, date limite pour inscrire une question à l’ordre du jour de la réunion du 20. L’éven- tuelle exclusion devra y être adoptée à la majorité absolue. Cette initiative a été accélérée par les dernières provocations de M. Orban, qui a lancé une campa- gne d’affichage dans toute la Hongrie prenant pour cible le président de la Commission euro- péenne, Jean-Claude Juncker, membre du PPE. Sur les pancartes proclamant « Vous aussi vous avez le droit de savoir », s’affichent les visages grimaçants de M. Juncker et du milliardaire d’origine hongroise George Soros, devenu la bête noire de M. Orban – ce dernier l’accuse d’ourdir un complot visant notamment à submerger la Hongrie de mi- grants. Le président de la Com- mission est accusé de partager ce plan. M. Juncker avait estimé dès octobre 2018, dans un entretien avec Le Monde, que le Hongrois n’avait « plus sa place » au PPE. Cette campagne a ulcéré des membres de la droite européenne. Rappelant que les statuts du PPE permettent de lancer la procédure

En se séparant du Fidesz, le groupe PPE au Parlement européen perdrait au moins douze élus

d’exclusion d’un membre sur déci- sion de la présidence, ou par lettre écrite de sept partis de cinq Etats membres, les trois responsables du Benelux insistent sur l’ur- gence : « Nous avons décidé de ne pas attendre plus longtemps et de réclamer l’exclusion du Fidesz. » M. Daul, qui a jusqu’à présent toujours essayé de recoller les morceaux entre le Fidesz et les autres membres du PPE, mais que des proches disent désormais « excédé » par la conduite du pre- mier ministre hongrois, prendra- t-il en compte la demande radi- cale de ces lettres ? « Le processus est enclenché », affirme un élu

hostile à Viktor Orban, sous le couvert de l’anonymat. La réac- tion de l’Union chrétienne-démo- crate (CDU) – le parti d’Angela Me- rkel est le noyau dur du PPE depuis ses origines –, désormais présidée par Annegret Kramp- Karrenbauer, sera déterminante. Pour l’instant, les Français res- tent silencieux. « C’est un sujet tout à fait secondaire, affirme Ar- naud Danjean, une des trois têtes de liste des Républicains pour les élections européennes du 26 mai. Je ne rentrerai pas dans ce jeu de concentrer le débat européen autour d’Orban.» Jusqu’alors, la formation euro- péenne conservatrice a toujours répugné à l’idée de se séparer de M. Orban. Même quand, en sep- tembre 2018, le Parlement euro- péen a voté en faveur de l’article 7 des traités de l’UE contre Budapest, procédure rarissime concernant les atteintes à l’Etat de droit. Evincer le Hongrois risquerait de causer une rupture avec d’autres formations politiques dans l’est de l’UE. Sans compter qu’en se séparant du Fidesz, le groupe PPE perdrait au moins douze élus au Parlement de Stras- bourg, sur 217 actuellement. Mais M. Orban rend la vie im- possible à Manfred Weber, le can- didat désigné par le PPE pour remplacer Jean-Claude Juncker à l’issue du scrutin de mai. Le Bava- rois, qui avait chaleureusement félicité M. Orban pour sa victoire aux législatives d’avril 2018, est constamment obligé de justifier la présence du leader anti-mi- grants dans sa famille politique censée incarner les valeurs des pères fondateurs de l’UE. Et si c’était M. Orban qui manœuvrait pour provoquer son expulsion ? Certains au PPE se posent la question et s’alarment :

le premier ministre hongrois aurait le projet d’un rapproche- ment avec la Ligue, le parti d’ex- trême droite italien, ou avec le PiS ultraconservateur aux manettes en Pologne. Cela lui permettrait potentiellement de former un vaste groupe populiste de droite. Et de déborder ses alliés actuels. p

cécile ducourtieux, jean-pierre stroobants et jean-baptiste chastand (à paris)

BREXIT

Nouvelle démission dans le gouvernement May

Le secrétaire d’Etat britanni- que à l’agriculture, George Eustice, a démissionné jeudi 28 février après la décision de la première ministre, Theresa

May, de donner aux députés la possibilité de reporter la date du Brexit. Partisan d’une sortie radicale de l’UE, M. Eustice a indiqué qu’il redoutait qu’un report ne «conduise à l’humiliation finale de notre pays ». – (AFP.)

4 | international

A Hanoï, la diplomatie de Trump victime de son amateurisme

Le président américain a tout misé sur sa relation personnelle avec Kim Jong-un, sans tenir compte des signaux d’alerte sur leurs divergences

washington - correspondant

extrême personnalisa- tion des négociations entre les Etats-Unis et la Corée du Nord avait

été considérée comme le socle d’une dynamique inédite. Elle a peut-être été la raison princi-

pale de l’échec constaté à Hanoï, jeudi 28 février, lorsque Donald Trump et Kim Jong-un se sont séparés sans être parvenus à s’entendre sur la moindre décla- ration commune.

premier sommet tenu à Sin-

gapour, en juin 2018, avait déjà montré les limites de ce cadre. Au lendemain de cette première ren- contre historique, le président des Etats-Unis avait assuré sur son compte Twitter qu’« il n’y [avait] plus de menace nucléaire nord-co- réenne», uniquement pour dé- couvrir ultérieurement que les deux camps avaient une lecture divergente de la dénucléarisation qu’ils s’étaient fixée comme ob-

jectif – limitée à la Corée du Nord ou étendue à des mesures de réci- procité américaines, comme le demandait Pyongyang.

A Hanoï, ce sont les termes du

troc envisagé qui ont posé pro- blème. Donald Trump a assuré que Kim Jong-un souhaitait la le- vée de toutes les sanctions qui pèsent sur son pays contre le dé- mantèlement déjà promis par le passé de la centrale de Yong- byon. Le ministre nord-coréen des affaires étrangères, Ri Yong-ho, a plus tard nuancé ces affirmations en assurant n’avoir demandé qu’une levée partielle concernant les mesures qui af- fectent, selon lui, le plus dure-

L’

Le

Le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, a assuré que les discussions se poursuivraient, sans donner la moindre date

ment la population, mais de fait les plus efficaces, en échange de

l’arrêt de la centrale. Le renseignement américain, comme l’a confirmé Donald Trump au cours de la conférence de presse qui a suivi le constat d’impasse, considère que Pyon- gyang dispose au moins d’un autre site de production de ma- tière fissile.

Lignes rouges américaines

Quelques instants avant l’échec, le président des Etats-Unis multi- pliait encore les louanges à pro- pos de son interlocuteur. Lorsque ce dernier, répondant à une ques- tion d’un journaliste américain à

l’occasion d’une brève interac- tion avec la presse, avait jugé que sa présence à Hanoï attestait de son sérieux pour parvenir à une dénucléarisation, Donald Trump avait jugé qu’il s’agissait sans doute de « la meilleure réponse que j’ai entendue ». Il avait enjoint aux journalistes de ne pas « hausser la voix » en s’adressant au responsable nord- coréen. Au cours de la brève con- férence de presse qui a suivi l’in- terruption des négociations, il a continué à faire crédit à Kim

Jong-un, affirmant notamment que ce dernier lui avait assuré n’avoir pas été informé du sort d’un étudiant américain empri- sonné en Corée du Nord, où il était tombé malade dans des cir- constances obscures. Rendu à sa famille alors qu’il était plongé dans un état végétatif, ce dernier était mort en juin 2018. Donald Trump a sans doute ac- cordé une importance exagérée aux perspectives de développe- ment économique qui accompa- gneraient la levée des sanctions en cas de renoncement par Pyon- gyang à son programme nu- cléaire militaire. Une contrepar- tie sans doute insuffisante pour rivaliser avec l’assurance-vie pour le régime que constitue la possession de l’arme atomique. Kim Jong-un a peut-être, lui aussi, surestimé sa capacité à ob- tenir plus que Donald Trump était prêt à concéder. Lors de la conférence de presse, le prési- dent des Etats-Unis s’est tourné plus d’une fois vers son secré- taire d’Etat, Mike Pompeo, pour que ce dernier rappelle les lignes rouges que la délégation améri- caine s’était fixées, et qu’elle a fi- nalement respectées. Ce refus d’aller au-delà a d’ailleurs été sa- lué, côté républicain, par ceux qui s’inquiétaient que Donald Trump multiplie les conces- sions en vue d’obtenir un succès diplomatique. Cette stratégie de communica- tion aura cependant du mal à ef- facer une impression fâcheuse d’amateurisme. Richard Haass, ancien de l’administration de George H. W. Bush, a estimé sur son compte Twitter que le fiasco

de ce sommet doit être attribué « à une trop grande confiance dans les relations personnelles, à une mauvaise préparation et à un président persuadé de réussir ».

Fossé d’expertise

Les multiples reports ou annula- tions de visites qui avaient suivi la première rencontre entre les dirigeants à Singapour, en juin 2018, auraient dû alerter. Nommé en août pour accompa- gner cette nouvelle dynamique diplomatique, l’envoyé spécial de Donald Trump pour la Corée du Nord, Stephen Biegun, avait tardé avant de pouvoir nouer un contact avec le régime nord-co- réen. L’homologue avec lequel il avait préparé le sommet d’Ha- noï, Kim Hyok-chol, n’avait été nommé qu’au début de l’année. Un fossé d’expertise a séparé par ailleurs les deux équipes. Kim Hyok-chol comptait déjà parmi les négociateurs de Pyongyang lors des pourparlers à six (Etats- Unis, Corée du Nord, Corée du Sud, Japon, Chine, Russie) au dé- but du siècle. Stephen Biegun ne disposait d’aucune expérience sur le sujet lorsqu’il a été nommé. Au cours du voyage retour, M. Pompeo a fait preuve d’opti- misme en assurant que les discus- sions se poursuivraient, sans don- ner cependant la moindre date. Son homologue nord-coréen a ré- pondu que Pyongyang n’envisa- geait pas de modifier son offre, mais l’agence de presse officielle de son pays a aussi assuré que Do- nald Trump et Kim Jong-un «sont convenus de continuer leurs discus- sions fructueuses». p

gilles paris

Attentat de 1994 à Buenos Aires: l’ex-président Carlos Menem acquitté d’entrave à la justice

L’attaque contre l’Association israélite avait tué 85 personnes. Un juge a été condamné pour avoir soudoyé un délinquant afin qu’il accuse des policiers

 

buenos aires - correspondante

vendiqués. L’Argentine et Israël

L’ ancien président argentin (1989-1999) Carlos Me- nem a été acquitté, jeudi

accusent l’Iran de les avoir com- mandités et les seules personnes mises en examen pour l’attentat contre l’AMIA sont de hauts res-

28

février à Buenos Aires, à l’issue

ponsables iraniens de l’époque.

d’un procès de quatre ans dans le-

Le procès qui a pris fin jeudi est

quel il était accusé d’entrave à la justice dans l’enquête sur l’atten- tat le plus meurtrier de l’histoire de l’Argentine. Le 18 juillet 1994, au cœur de la capitale, dans le quartier d’Once, une bombe avait pulvérisé l’immeuble qui abritait les institutions juives argentines, dont l’Association mutuelle israé- lite argentine (AMIA), faisant

celui d’une tentative de trouver des coupables à l’attentat, coûte que coûte. Quitte à soudoyer des témoins. C’est ainsi que le juge Galeano était accusé, vidéo à l’ap- pui, d’avoir remis 400 000 dol- lars, issus de fonds des services de renseignement, à un petit délin- quant local, Carlos Telledin, qui aurait fourni aux terroristes le vé-

85

morts et 300 blessés.

hicule chargé d’explosif qui a

La « piste syrienne »

En revanche, l’ancien juge d’ins- truction Juan José Galeano, ac- cusé de torpiller l’enquête, a été condamné à six ans de prison, et

ce procès, le seul à aboutir depuis

soufflé l’AMIA, pour qu’il accuse un groupe de policiers.

le chef du renseignement de l’époque, Hugo Anzorreguy, à quatre ans et demi. L’ex-président de la communauté juive, Ruben Beraja, a été acquitté. Que l’on ne s’y méprenne pas :

l’attentat, n’est pas celui de ses auteurs. Vingt-cinq ans après les faits, l’attaque n’a toujours pas été élucidée et une enquête est tou- jours en cours. Une autre attaque à la bombe, en 1992, contre l’am- bassade d’Israël à Buenos Aires, qui avait fait 29 morts et 200 bles- sés, reste elle aussi impunie. Ces deux attentats n’ont jamais été re-

L’ancien magistrat, qui a affirmé jeudi avoir «toujours tenté d’éta- blir la vérité », a nié avoir agi sur or- dre de Carlos Menem. Originaire de Syrie, M. Menem était soup- çonné d’avoir ordonné au juge d’abandonner une « piste sy- rienne» qui menait à des entrepre- neurs proches du président soup- çonnés d’avoir acheté l’explosif. Sur le banc des accusés, jeudi, aux côtés de douze autres préve- nus, M. Menem, 88 ans, a gardé le silence. Il s’est toujours dit inno- cent, indiquant que s’il parlait, «cela pourrait affecter les intérêts de l’Argentine et provoquer la rup-

Le procureur Nisman, qui avait hérité du dossier en 2005, a été retrouvé mort chez lui en 2015 dans des conditions mystérieuses

ture d’une coexistence pacifique» avec d’autres pays. En décem- bre 2007, le ministère public avait requis contre lui une peine de quatre ans de prison. « A cause de l’action de treize per- sonnes, aujourd’hui la société ne sait pas qui a placé la bombe à l’AMIA et, aussi à cause des accusés, nous ne le saurons probablement jamais », a dénoncé après la lec- ture du verdict Mémoire active, une association de victimes de l’attentat qui s’est constituée par- tie civile. « L’absolution de Menem et de Beraja est due à des pressions politiques, mais nous allons faire appel », a annoncé la présidente de l’organisation, Adriana Reisfeld. Le procureur Alberto Nisman, qui a hérité du dossier AMIA en 2005 après la révélation des manœuvres du juge Galeano et des deux procureurs qui tra- vaillaient avec lui – qui ont aussi

été condamnés jeudi –, a été re- trouvé mort en janvier 2015, chez lui, dans des conditions mysté- rieuses. Il avait formellement ac- cusé le gouvernement iranien d’être le commanditaire de l’atten- tat et le mouvement chiite libanais Hezbollah d’en être l’auteur. Trois jours avant sa mort, le ma- gistrat avait également accusé l’ex-présidente péroniste Cristina Kirchner (2007-2015) et d’autres membres de l’exécutif de « trahi- son à la patrie », les soupçonnant d’avoir cherché à faire innocen- ter les prévenus iraniens en échange de contrats avec Téhé- ran par le truchement d’un mé- morandum d’accord avec l’Iran signé en 2013. M me Kirchner a été mise en examen en 2017 pour en- trave à la justice dans ce dossier, bien que le mémorandum ne soit jamais entré en vigueur. Carlos Menem a été condamné dans d’autres procès : en 2013, à sept ans de prison pour la vente d’armes à destination de la Croatie et de l’Equateur, en violation d’un embargo, puis en 2015 à quatre ans et demi de prison pour des verse- ments illégaux à de hauts fonc- tionnaires. En tant que sénateur, il bénéficie d’une immunité parle- mentaire qui le dispense de pur- ger toute peine de prison, mais pas d’être jugé. Tout comme M me Kir- chner, aujourd’hui sénatrice. p

christine legrand

0123

SAMEDI 2 MARS 2019

Nicaragua:reprise du dialogue entre le pouvoir et l’opposition

Une centaine de prisonniers politiques ont été libérés en amont des négociations

A près dix mois de crise po- litique au Nicaragua, plu- sieurs centaines de morts

dans des manifestations et une si- tuation économique qui frise la ca- tastrophe, le régime de Daniel Or- tega et l’opposition se sont de nou- veau assis à la table des négocia- tions. Cette fois, pas d’audiences publiques retransmises en direct, mais des réunions à huis clos des- quelles ne filtre pas grand-chose. Le 27 février, un accord sur neuf points a été trouvé sur les modali- tés du dialogue, mais sans qu’on en connaisse la teneur. Jeudi, l’Al- liance civique pour la justice et la démocratie, la plate-forme de l’op- position qui regroupe étudiants, entreprises, organisations de la so- ciété civile et syndicats, a reconnu que les négociations «n’ont pas en- core abordé les sujets de fond ». Quelques heures avant le début de la première réunion, qui s’est tenue sur un campus universi- taire à une quinzaine de kilomè- tres au sud de Managua, une cen- taine d’opposants ont été libérés. Beaucoup ont été assignés à rési- dence et sont toujours sous le coup de procédures pénales. Il en reste environ 600 dans les prisons du régime, selon les organisations de défense des droits humains. « Il ne faudrait pas que le gouver- nement les utilise comme mon- naie d’échange », s’inquiète, de- puis son exil au Costa Rica, l’op- posante Madelaine Caracas, co- fondatrice de la Coordination universitaire pour la démocratie et la justice – dont une représen- tante participe au dialogue. Elle rappelle que la libération de « tous les prisonniers politiques» est une des exigences de base. Les opposants restent prudents quant aux chances de succès de cette reprise du dialogue, après l’échec de la première tenta- tive en 2018. « J’ai beaucoup de ré- serves et d’inquiétudes, affirme Vilma Nuñez, présidente et fon- datrice du Centre nicaraguayen des droits de l’homme, principal organisme de défense des victi- mes de la répression, qui s’est vu retirer son statut légal. J’aimerais que les négociateurs soient une réelle occasion de dialoguer, mais je connais la nature perverse d’Or- tega et de sa femme [la vice-prési- dente Rosario Murillo], ils n’ont ja- mais tenu leurs promesses.»

« Jours comptés »

L’opposition exige aussi « le retour du droit à manifester et de la liberté de la presse, le retrait des rues de la police et des groupes paramilitai- res et l’avancement de la date des élections sans la participation de Daniel Ortega ni du Front sandi- niste de libération nationale [FSLN, son parti] », énumère Madelaine Caracas. « Si ces conditions ne sont pas remplies, nous réévaluerons notre participation au dialogue. » Le gouvernement n’a pas dit quelles seraient ses propositions, même si le président a insisté sur la nécessité de redresser l’écono- mie. En 2018, le PIB a reculé de 4 % et plus de 300 000 emplois ont été perdus. Les chefs d’entre- prise prévoient cette année une chute allant jusqu’à 11 % du PIB. Et l’ex-guérillero du FSLN a tou- jours refusé de démissionner ou d’avancer les élections. M. Ortega, 73 ans, au pouvoir de- puis 2007 – après une première période entre 1979 et 1990 –, avait

Le PIB a reculé de 4 % en 2018, tandis que 300 000 emplois étaient perdus

LES DATES

2018, tandis que 300 000 emplois étaient perdus LES DATES 2018 18 avril Premières manifestations contre

2018

18 avril

Premières manifestations contre

la réforme de la sécurité sociale.

20

Trois manifestants sont tués.

22

Le président Ortega renonce à la réforme, mais les manifestations continuent. Des dizaines de personnes sont tuées.

16

avril

avril

mai

Début du «dialogue pour la paix» présidé par l’Eglise.

23

Suspension du dialogue du

fait de l’absence d’accord.

30

Manifestation géante à Mana- gua, 15 morts et 200 blessés.

15

Le dialogue reprend et s’inter- rompt à plusieurs reprises. Le nombre de morts augmente.

12

Des ONG pour les droits humains perdent leur statut légal. La répression atteint la presse.

2019

10

Première démission d’un haut fonctionnaire, le juge de la Cour suprême Rafael Solis, qui accuse

le régime d’être une « dictature ».

27

Début d’un nouveau dialogue.

mai

mai

juin-9 juillet

décembre

janvier

février

annoncé le 21 février la reprise du dialogue, cinq jours après avoir rencontré l’organisation patro- nale et deux semaines après une visite d’une délégation de l’Orga- nisation des Etats américains (OEA). Le Nicaragua est sous sanc- tions financières américaines, imposées notamment contre Ro- sario Murillo et contre un mem- bre du cabinet. Le conseiller amé- ricain à la sécurité, John Bolton, a affirmé le 20 février que les jours de M. Ortega au pouvoir étaient « comptés ». Washington consi- dère que le Nicaragua fait partie, avec le Venezuela et Cuba, d’une « troïka de la tyrannie ». « Daniel Ortega a accepté de re- nouer le dialogue parce qu’il est isolé à l’international, à cause des sanctions américaines qui ont af- faibli le régime, mais aussi parce que son principal allié, le Ve- nezuela, est sous pression, analyse

M me Caracas. La pression interna-

tionale est cruciale, et en cela, une mission de députés européens en janvier a été très importante.» Le secrétaire général de l’OEA, l’Uruguayen Luis Almagro, a af- firmé mercredi que l’organisme pourrait faire office de « garant » du dialogue, mais a, lui aussi, exigé comme condition « la libé- ration des prisonniers politiques ».

Le régime, lui, rejette toute « inter-

vention étrangère». La crise politique, qui a com-

mencé en avril 2018 par des mani- festations contre une réforme de

la sécurité sociale, a fait plus de

325 morts selon les organisations

de défense des droits humains. En

décembre, la Commission intera- méricaine des droits de l’homme de l’OEA a accusé le régime d’« avoir mené contre les oppo- sants des attaques généralisées et systématiques, considérées comme des crimes contre l’humanité». Des dizaines de milliers de Nica- raguayens ont pris le chemin de l’exil, et les médias indépendants ont été la cible de harcèlement, de menaces et d’arrestations. La plu- part des dirigeants de l’opposi- tion ont dû quitter le pays. p

angeline montoya

6 | international

0123

SAMEDI 2 MARS 2019

Le Pakistan offre à l’Inde une fenêtre de désescalade

En annonçant la libération d’un pilote, Imran Khan se pose en conciliateur face à la ligne dure de Modi

new delhi - correspondant régional

A vec la libération atten- due, vendredi 1 er mars, d’un pilote indien cap- turé par l’armée pakis-

tanaise, les tensions entre l’Inde et le Pakistan sont descendues d’un cran. L’avion d’Abhinandan Varthaman avait été abattu mardi au-dessus du Cachemire côté pa- kistanais, lors d’une escarmou- che entre les deux voisins au cours de laquelle chacune affirme avoir éliminé au moins un avion de combat ennemi. Le Pakistan vient ainsi d’offrir à l’Inde une opportunité de déses- calade, au troisième jour d’une confrontation militaire dange- reuse entre deux puissances nu- cléaires qui inquiète la commu- nauté internationale. « En un geste pour la paix, nous libérerons le pilote indien demain », avait dé- claré jeudi le premier ministre pa- kistanais Imran Khan, sous les ap- plaudissements du Parlement. « Je veux transmettre un message à [Narendra] Modi : qu’il n’ag- grave pas la situation », a-t-il ajouté, indiquant avoir « essayé de parler » au premier ministre in- dien mercredi soir. L’Inde a dépêché quelques heu- res plus tard trois responsables militaires à un point presse orga- nisé devant la colline Raisina de Delhi, avec au loin le palais prési- dentiel éclairé aux couleurs de l’Inde. Les trois hauts gradés ont commencé par affirmer que l’aviation pakistanaise avait visé, sans succès, des infrastructures militaires indiennes lors de leur incursion aérienne de mercredi. Une agression interprétée par l’Inde comme un « acte de guerre», alors qu’elle s’attache de- puis le début du conflit à démon-

Les diplomates indiens reprochent à Islamabad d’avoir donné le sentiment d’une guerre imminente

trer que ses frappes aériennes « préventives » au Pakistan de mardi ne visaient qu’un camp d’entraînement du groupe isla- miste Jaish-e-Mohammad (JEM). Lequel a revendiqué l’attaque-sui- cide d’un convoi militaire tuant au moins 40 paramilitaires au Ca- chemire indien le 14 février. Les responsables militaires in- diens se sont ensuite dits « prêts à réagir » en cas de provocation pa- kistanaise. « Mais ne voyez-vous pas la libération du pilote comme un geste pour la paix ? », a de- mandé une journaliste indienne. « Un geste en accord avec toutes les conventions de Genève », a sè- chement relativisé le général RGK Kapoor, qui s’est toutefois dit « heureux » de l’accueillir bientôt.

a sè- chement relativisé le général RGK Kapoor, qui s’est toutefois dit « heureux » de
a sè- chement relativisé le général RGK Kapoor, qui s’est toutefois dit « heureux » de

Des habitants d’Amritsar, ville indienne proche de la frontière pakistanaise, attendent le retour du pilote libéré, le 1 er mars.

DANISH

SIDDIQUI/REUTERS

le 1 e r mars. DANISH SIDDIQUI/REUTERS Carcasses brûlées Le premier ministre indien n’a li-

Carcasses brûlées

Le premier ministre indien n’a li- vré jeudi soir que ce commen- taire lapidaire au cours de la céré- monie de remise d’un prix scien- tifique : « Ce qu’on a vu n’était qu’un exercice. On va maintenant l’appliquer en vrai. » Cette décla- ration menaçante tranche avec la position de « responsabilité et de retenue » défendue auparavant par l’Inde, et renforce la thèse se- lon laquelle elle est désormais prête à répondre militairement à chaque nouvelle attaque-suicide sur son territoire attribuée à un groupe basé au Pakistan.

Un peu plus tôt dans la journée, Narendra Modi avait qualifié le Pakistan, sans le nommer, d’« en- nemi qui déstabilise l’Inde». L’es- calade de ces derniers jours pour- rait marquer la fin de la stratégie de « retenue » suivie par l’Inde vis- à-vis de son frère ennemi. Présentée, selon les commenta- teurs, comme une victoire diplo- matique de M. Modi ou une main tendue par Imran Khan, l’annonce de la libération du pilote indien a pris de court New Delhi. Les diplo- mates indiens continuent de reje- ter la responsabilité des tensions

sur Islamabad. Ils lui reprochent d’avoir visé ses bases militaires et d’avoir donné le sentiment d’une guerre imminente en annonçant la fermeture de leur espace aérien. Cette impression a été savam- ment entretenue, selon eux, par des images de carcasses brûlées d’avions de combat indiens et la diffusion d’une vidéo montrant le pilote capturé, les yeux bandés et le visage légèrement tuméfié. Ce risque d’escalade a égale- ment contraint la communauté internationale à adopter une po- sition plus distanciée vis-à-vis de

l’Inde. Après avoir « reconnu la lé- gitimité de l’Inde à assurer sa sécu- rité contre le terrorisme transfron- talier » au moment des frappes aériennes indiennes de mardi, de nombreux pays se sont ensuite contentés d’appeler l’Inde et le Pakistan à la « désescalade ». « L’es- calade de cette semaine témoigne de l’échec de l’Inde après avoir cru pouvoir changer le rapport de force militaire, estime l’universi- taire indien Happymon Jacob. Si la crise se dissipe, le Pakistan aura réussi à dissuader l’Inde d’un changement du statu quo. »

Pour Narendra Modi, les consé- quences de cet épisode sont éga- lement politiques, à seulement quelques semaines des élections générales. Les partis d’opposi- tion reprochent au premier mi- nistre de ne pas les avoir consul- tés et lui demandent des comptes sur le bilan des frappes qui auraient détruit un « camp d’en- traînement » du JeM. Au Pakistan, c’est tout le contraire : la crise a renforcé le sentiment d’unité na- tionale et on n’entend plus de cri- tiques vis-à-vis de l’armée. p

julien bouissou

Le président afghan tenu à l’écart des négociations sur son pays

Américains, talibans afghans et Pakistanais n’ont pas invité Ashraf Ghani à assister aux discussions de Doha sur l’avenir de l’Afghanistan

A près six mois d’observa- tion, le dialogue de paix engagé entre les Améri-

cains et les talibans afghans a pris forme. La cinquième rencontre, commencée lundi 25 février à Doha, au Qatar, entre l’émissaire américain Zalmay Khalilzad et la délégation du mouvement in- surgé afghan, qui doit durer jus- qu’à dimanche, a figé les rapports de force. Les talibans, les Améri- cains et les Pakistanais, acteurs- clés de l’avenir de l’Afghanistan, sont en butte avec son président, Ashraf Ghani, tenu à l’écart des discussions et soucieux de sauver son pouvoir. Qualifiant les négociations en cours de « productives », M. Khalil- zad a indiqué jeudi: «Nous conti- nuons à faire des pas lents et cons- tants vers une compréhension

[mutuelle] et éventuellement la paix. » Mais le principal écueil sur le chemin de la paix paraît résider davantage à Kaboul qu’à Doha, où un relatif consensus semble s’être créé. «Les Etats-Unis n’ont qu’un objectif: partir, explique Gilles Dorronsoro, professeur à l’univer- sité Paris-I et spécialiste de l’Afgha- nistan. En ce sens, ils ne négocient pas la future paix dans ce pays, ils veulent avant tout organiser leur retrait. » Le général Scott Miller, commandant en chef des forces militaires américaines et de l’OTAN en Afghanistan, assiste d’ailleurs aux pourparlers. Les talibans ont répondu favo- rablement à cette dynamique. Lors d’une précédente rencontre, fin janvier, une « ébauche d’ac- cord» avait acté leur engagement à protéger le territoire de tout

groupe terroriste. Le mouvement insurgé a, de plus, renforcé depuis janvier le poids politique de sa dé- légation à Doha en lui adjoignant le mollah Abdul Ghani Baradar. Libéré par le Pakistan mi-octo- bre 2018, après huit ans de déten- tion, le mollah Baradar est le co- fondateur du mouvement taliban avec le mollah Omar.

« Arriver à un cessez-le-feu »

En contact avec l’insurrection sur le sol afghan et figure de la Choura (« Conseil ») de Quetta, où siège la direction du mouvement, il avait été arrêté en 2010 à Kara- chi pour avoir discuté avec des in- termédiaires envoyés par Kaboul sans l’accord des Pakistanais. Ses relations s’étaient distendues avec le mollah Omar sans qu’il perde pour autant de sa légiti-

mité. Pour leur part, les Pakista- nais, exclus dans un premier temps du face-à-face amorcé mi- 2018 entre talibans et Améri- cains, paraissent heureux d’avoir réussi à rester un acteur de l’ave- nir afghan, notamment en libé- rant le mollah Baradar. Ils n’ont par ailleurs jamais caché qu’ils craignaient qu’un retrait brutal et désordonné des troupes américaines ne crée davantage de troubles qu’il n’apporte de paix. «Les Pakistanais sont sérieuse- ment engagés dans le processus, de même que les talibans, ce qui n’est pas le cas de Kaboul », a confié au Monde un diplomate américain. Fin janvier, les observateurs étrangers avaient constaté une certaine crispation entre le prési- dent Ghani et l’envoyé spécial Khalilzad, venu rendre compte

des négociations. Alors que l’émis- saire lui disait que les discussions pourraient aboutir sous cinq ou six mois, Ghani a répondu que cela durerait sans doute cinq à six ans. «Ils ont mis Ghani à l’écart, confirme Gilles Dorronsoro, et il n’a aucun poids politique.» De plus, si les talibans refusent toujours de parler au gouverne- ment de Kaboul, ils ont, en revan- che, discuté début 2019 à Moscou avec des membres de l’opposition afghane, laissant entrevoir ce que pourrait être un processus inte- rafghan sans M. Ghani dont le mandat prend fin le 22 mai. En ré- ponse, ce dernier multiplie les ini- tiatives de dialogue de paix dans son pays, notamment en convo- quant, du 17 au 20 mars, la Loya Jirga, un rassemblement de 2 000 notables tribaux et religieux ve-

nus de tout le pays. Jeudi, M. Ghani a rappelé sa position selon la- quelle seul un processus de paix dirigé par Kaboul peut apporter une stabilité durable. Si Washington tente de sauver les apparences, les relations ris- quent néanmoins de se tendre avec le président afghan dans les semaines qui viennent si aucune avancée notable n’est actée. « L’idée, dit-on du côté américain à Kaboul, est au moins d’arriver en juillet avec un cessez-le-feu, après pourra débuter un processus inte- rafghan.» Selon une source diplo- matique française chargée de la région, « l’Afghanistan est en passe de redevenir un enjeu d’influence régionale et pour chacun, il faut que cela reste un conflit de basse intensité». p

jacques follorou

d’influence régionale et pour chacun, il faut que cela reste un conflit de basse intensité» .

0123

SAMEDI 2 MARS 2019

planète | 7

Le contournement d’Arles, un projet très controversé

Destiné à désengorger la ville des poids lourds, le tracé menacerait 900 hectares de terres agricoles et humides

arles (bouches-du-rhône) -

envoyé spécial

S ur le pont qui enjambe le Rhône et permet à la route nationale 113 de traverser la ville d’Arles (Bouches-

du-Rhône), on peut compter une vingtaine de poids lourds en à peine une minute. Soit 15 000 à 20000 dans une journée pour un total de 75 000 à 80 000 véhicules qui traversent quotidiennement la commune la plus étendue de France – 75900 hectares –, connue pour son patrimoine romain, ses représentations par Vincent Van Gogh ou encore ses Rencontres in- ternationales de la photographie. Autant dire que pour les 4000 à 5 000 Arlésiens riverains de la RN 113 à quatre voies, la vie est un

enfer. Le plus petit accident, le moindre ralentissement comme ce fut le cas avec les récentes actions des « gilets jaunes », et la congestion est totale. Ce constat, tous le partagent, et l’idée d’épar- gner le centre d’Arles de ce défilé ininterrompu de poids lourds ne rencontre guère d’hostilité. Mais le projet de contournement autoroutier par le sud de la ville se heurte à la vive opposition d’asso- ciations de défense de l’environne- ment comme Agir pour la Crau, Nature et Citoyenneté Crau Ca- margue Alpilles (Nacicca), l’Arles Camargue Environnement & Na- ture (ACEN). Vendredi 1 er mars, elles accueillent les députés euro- péens d’Europe Ecologie-Les Verts, Michèle Rivasi et José Bové, venus soutenir leur combat contre ce

Fourques Péage AArlrleses d’Eyminy Pont- de-Crau RN 113 Raphèle- lès-Arles Saint-Martin- de-Crau e n
Fourques
Péage
AArlrleses
d’Eyminy
Pont-
de-Crau
RN 113
Raphèle-
lès-Arles
Saint-Martin-
de-Crau
e
n
Parc
Péage
ô
régional
de Saint-Martin-
de Camargue
de-Crau
Nouveau tracé
Réaménagement
de la RN 113
1 km
h
R
e
L

projet qui menace, selon elles, 900 hectares de terres agricoles et humides, et sept sites Natura 2000. Le projet est ancien. Il y a vingt- cinq ans déjà, dix scénarios avaient été étudiés. En 2005, le tracé Sud Vigueirat – du nom des marais au sud d’Arles – est retenu par le gouvernement. Ce scénario repose sur la construction de 13 km d’autoroute nouvelle, deux voies dans chaque sens, et le réa- ménagement de la RN 113 aux nor- mes autoroutières sur 13 km. L’en- semble relierait le péage d’Eyminy, au nord-ouest d’Arles, à celui de Saint-Martin-de-Crau, au sud.

Renchérissement des coûts

Le dossier est ensuite mis en som- meil durant quelques années, no- tamment à cause de problèmes hydrauliques liés aux risques d’inondation. « Il fallait concevoir un projet qui soit neutre en cas de crues millénales du Rhône, c’est-à- dire que l’eau puisse s’écouler sous l’ouvrage, et que celui-ci n’implique pas de nouvelles digues. Sur le tracé prévu, il a fallu rajouter 2 000 mè- tres de viaduc », indique Eric Legri- geois, directeur adjoint de la direc- tion régionale de l’environne- ment, de l’aménagement et du lo- gement de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Le renchérissement du

coût de l’opération serait de l’or- dre de 150 millions d’euros, ve- nant s’ajouter aux 580 millions du coût initial. En janvier 2018, le rapport de l’ancien député socialiste Philippe Duron sur « les mobilités du quoti- dien » « observe que le tracé du pro-

Climat:l’alimentationgénère un tiers des émissions mondiales

Un rapport quantifie l’impact des étapes de la chaîne alimentaire

U ne pizza faite maison,

achetée surgelée ou con-

sommée au restaurant

n’aura pas le même impact car- bone. Pour la première, il faudra tenir compte de l’empreinte car- bone de chaque ingrédient et de leur mode de préparation et de cuisson. Pour la deuxième seront intégrés le procédé de fabrication en usine, le transport et la conser- vation. Pour la dernière devra en- trer en considération l’énergie consommée par l’établissement. Au final, le fait-maison, com- posé à partir d’aliments bruts, remportera le match de l’em- preinte carbone, peut-on déduire de la lecture d’un rapport du think tank français Institute for Climate Economics (I4CE). Ce- lui-ci a compilé les études exis- tantes pour quantifier l’impact au niveau mondial de la demande alimentaire globale sur les émis- sions de gaz à effet de serre et identifier les leviers qui permet- traient de les réduire. S’il est relativement aisé d’éva- luer combien de gaz à effet de serre génère une surface agri- cole, il est beaucoup plus compli- qué de calculer l’empreinte de toute la chaîne alimentaire, com- prenant la conversion des terres, la transformation des produits, leur stockage ou le traitement des déchets, comme s’efforcent de le faire les auteurs du rapport, publié le 25 février. Le premier constat est que les données manquent. En cherchant à mettre en cohérence plusieurs études internationales parues ces dernières années, les experts d’I4CE estiment que la demande alimentaire mondiale génère de 22 % à 37 % des rejets de gaz à effet de serre, tous secteurs confondus. Une fourchette large, qui s’expli-

que notamment par la difficulté à chiffrer l’effet du changement d’affectation des sols, c’est-à-dire la déforestation entraînée par la production alimentaire. « Il n’y a pas de consensus sur la part de la consommation alimen- taire dans l’ensemble des émis- sions en raison de cette incerti- tude, mais l’ordre de grandeur auquel nous avons abouti – un tiers des émissions anthropiques globales dues à l’alimentation – est fiable», détaille Lucile Rogissart, chargée de recherche pour l’I4CE et coauteure de l’étude. A l’échelle de la France, le Centre international de recherche sur l’environnement et le développe- ment a conclu dans une enquête parue en janvier que l’alimenta- tion pèse pour 24 % de l’em- preinte carbone des ménages français, mais cette donnée ne te- nait pas compte du paramètre de l’affectation des sols.

Lutte contre le gaspillage

Vu sa part dans les rejets mon- diaux, l’alimentation a donc un rôle central à jouer pour attein- dre l’objectif fixé par l’accord de Paris destiné à contenir le ré- chauffement climatique sous le seuil des 2 °C. L’étude de l’I4CE évalue le poids des différentes étapes de la production alimen- taire. « Les deux tiers des émis- sions de gaz à effet de serre liées à la consommation de nourriture sont rejetées avant la sortie du produit de la ferme, précise Lucile Rogissart. La transformation et le transport comptent pour 20 % et la phase finale, du magasin à l’as- siette, pour 13 %. » Selon les données rassemblées par le think tank, le secteur de l’élevage génère à lui seul 63 % des rejets de l’alimentation alors

qu’il ne fournit que 16 % des calo- ries consommées dans le monde. Pour M me Rogissart, « ré- duire sa consommation de pro- duits animaux, et surtout de viande de ruminants, est de loin le levier le plus efficace, tout en étant compatible avec des enjeux de santé publique ». Une vaste étude publiée en janvier par la re- vue médicale The Lancet et la fondation EAT préconise ainsi de ne pas consommer plus de 100 g de viande rouge, l’équivalent d’un steak, par semaine. La lutte contre le gaspillage ali- mentaire constitue l’autre axe à privilégier. « Diviser le gaspillage par deux permettrait de réduire les émissions d’environ 5 %», insiste l’étude de l’I4CE, qui appelle égale- ment à réduire la consommation de produits très transformés, su- remballés ou importés par avion et à respecter la saisonnalité. Un fruit poussant en serre chauffée génère «6 à 9 fois plus d’émissions qu’un même fruit produit en sai- son», notent les auteurs. En revanche, l’achat en circuit court ou en agriculture biologi- que se révèle moins significatif en termes de bilan carbone. « L’agriculture biologique est plus émettrice, en moyenne et à l’heure actuelle, que le secteur conventionnel du fait de rende- ments inférieurs, indique Lucile Rogissart. Mais le bio apporte d’autres bénéfices, notamment environnementaux. » Pour réduire l’empreinte car- bone de son assiette, le consom- mateur se trouve ainsi placé face à ses choix. Mais l’analyse de l’I4CE alerte surtout sur la nécessaire mise en cohérence des politiques publiques agricoles, sanitaires et environnementales. p

mathilde gérard

« Il faut favoriser le report modal sur le ferroviaire et le fluvial »

JEAN-LUC MOYA

association Agir pour la Crau

jet actuel ne fait pas entièrement l’unanimité au plan local ». Il re- commande « la poursuite de la concertation et des études» et ren- voie l’éventuel début des travaux à 2038. Mais le projet de loi « d’orien- tation des mobilités » en débat actuellement au Parlement a rou- vert le dossier, estimant que « le projet de contournement sud d’Arles avancera vers sa réalisa- tion». Après une phase d’investi- gations complémentaires, une en- quête d’utilité publique devrait être ouverte en 2020. «La déclara- tion d’utilité publique ne devrait pas intervenir avant 2022, car nous savons qu’il y aura de nombreux re- cours», précise Eric Legrigeois, qui n’envisage pas un démarrage des travaux avant 2027. En effet, les opposants ne désar- ment pas et revendiquent plu- sieurs milliers de signatures con- tre ce contournement autoroutier. «On ne nie pas les nuisances, la pol- lution, le bruit, les risques d’acci- dents avec notamment des pro- duits dangereux, mais cette solu- tion ne résout rien et représente une catastrophe, avance Cyril Girard, de Nacicca. On condamne des ter- res agricoles, des élevages d’ovins,

de bovins – dont les taureaux de Ca- margue –, et la culture du foin de la Crau, premier aliment pour ani- maux qui a obtenu une AOC et s’ex- porte dans le monde entier. » Et de citer des espèces protégées en dan- ger, tels le rollier, petit oiseau de couleur bleu et tabac, l’outarde ca- nepetière, la diane (un papillon), des orchidées… La nappe phréati- que de la plaine de la Crau, dernière steppe aride d’Europe, serait aussi menacée par le futur bétonnage. Le directeur du parc naturel ré- gional de Camargue, Régis Vianet, ne se montre, lui, pas hostile au projet. « Le tracé [traverse] le nord du parc et ne vient pas nous pertur- ber, mais il faut que l’autoroute soit transparente, ne constitue pas une barrière qui rendrait inaccessible le parc et les échanges avec la com- munauté urbaine d’Arles », dit-il.

Intérêts du port de Marseille

Les opposants dénoncent aussi une « fuite en avant » sur le trans- port routier. De nombreuses pla- tes-formes logistiques destinées à accueillir toujours plus de poids lourds en provenance du port autonome de Marseille Fos-sur- Mer s’implantent dans la région de Saint-Martin-de-Crau. « Il faut diminuer le nombre de camions, fa- voriser le report modal sur le ferro- viaire et le fluvial, avec le Rhône, que les camions transitent par les autoroutes existantes A7 et A9, et geler tout nouveau développement de la logistique. Il faut changer de modèle de développement», plaide Jean-Luc Moya, d’Agir pour la Crau. Pour les adversaires du projet, cet

aménagement servirait unique- ment les intérêts du port. La dépu- tée (LRM) de la circonscription, Monica Michel, n’est-elle pas l’an- cienne directrice commerciale du grand port maritime de Marseille (GPMM), pointent-ils. « Je n’ai pas d’a priori sur le tracé, pas la compétence pour affirmer qu’il faut ce scénario-là. Mais j’ai été élue sur l’urgence d’un contourne- ment pour Arles, pour que les habi- tants ne souffrent plus de la pollu- tion ou du risque d’accident, rétor- que Monica Michel. Avec le nouvel axe, les poids lourds ne seront plus autorisés dans le centre-ville, sauf desserte locale. Quant à vouloir ces- ser le développement économique du port, stopper les plates-formes logistiques parce que cela condui- rait à plus de transports, cela m’in- terpelle. Le bien-être de la popula- tion, c’est aussi de pouvoir trouver un emploi à proximité de chez eux.» Le directeur de l’aménagement du GPMM, Renaud Paubelle, est lui aussi favorable au dossier, tout en assurant développer le report modal sur le ferroviaire et le flu- vial. «Il faut réduire les nuisances sur cet axe routier, le fluidifier pour améliorer les dessertes du premier port de France, dont la croissance est importante avec une progres- sion de près de 30 % en volume de conteneurs en cinq ans, explique- t-il. De 1,4 million d’EVP [équivalent vingt pieds] en 2018, le trafic de- vrait atteindre 2 à 2,5 millions à l’horizon 2025. » De quoi faire fré- mir encore plus les opposants au projet autoroutier d’Arles. p

rémi barroux

l’horizon 2025. » De quoi faire fré- mir encore plus les opposants au projet autoroutier d’Arles.

8 | FRANCE

0123

SAMEDI 2 MARS 2019

Retraites: les régimes spéciaux remodelés?

Dans un document, le Haut-Commissariat à la réforme des retraites se penche sur ces dispositifs d’exception

ean-Paul Delevoye s’apprête à soulever une bonbonne de nitroglycérine. Dans la concertation qu’il a ouverte,

depuis un peu plus d’un an, avec les partenaires sociaux, le

J

haut-commissaire à la réforme des retraites aborde, à partir du lundi 4 mars, un sujet de nature à braquer des bataillons de salariés

et d’agents publics : le devenir des

régimes spéciaux – qui permet-

tent à certains actifs de demander

le versement de leur pension plus

tôt que les autres. De telles singularités peuvent- elles perdurer dans le « système

universel » qui doit être mis en place ? M. Delevoye semble ne pas

y être opposé, mais à certaines

conditions et moyennant des aménagements. C’est, du moins, ce qui ressort d’un document transmis aux syndicats et au pa-

tronat, que Le Monde a consulté :

le projet de transformation porté

par l’exécutif « permet de mainte- nir des dispositifs particuliers, dès lors que ces dérogations repo- sent sur des spécificités objectives

qui justifient un droit au départ anticipé», est-il indiqué dans cette note. Reste à définir les catégories

de travailleurs qui pourraient être

concernées et celles, éventuelle-

ment, qui ne le seraient plus.

« Rétablir la justice du système »

A l’heure actuelle, toute personne

qui souhaite prendre sa retraite

ne peut le faire qu’à partir de

62 ans. Cette règle est cependant

assortie de plusieurs exceptions. Parmi elles, il y a les fonctionnai- res relevant de la catégorie dite

«active», qui regroupe toute une série de métiers exposés à des ris- ques atypiques ou occasionnant des « fatigues exceptionnelles » (policiers, aides-soignants, pom- piers…). Le législateur a estimé que la dangerosité ou la pénibilité

de ces activités devaient être com-

pensées par la possibilité de ces- ser sa carrière dès 57 ans (voire

52 ans dans certains cas). Quelque

765 000 agents, actuellement en

service, bénéficient de ce régime :

près de 60 % d’entre eux tra- vaillent dans un établissement hospitalier. En dehors de la fonction publi- que, des dérogations existent chez d’autres employeurs, sur les- quels plane, bien souvent, l’om- bre tutélaire de l’Etat : RATP, SNCF, Opéra de Paris, Banque de France, industries électriques et gaziè- res… Depuis une quinzaine d’an- nées, plusieurs réformes ont été adoptées, qui concourent à rap- procher ces différents dispositifs vers le régime général. Mais des écarts significatifs demeurent, s’agissant de l’âge requis pour pouvoir liquider la pension. Or, l’un des objectifs centraux de

Les âges moyens de départ diffèrent selon les catégories actives

Dans la fonction publique

Pour les autres régimes spéciaux

RÉPARTITION DES 765 000 FONCTIONNAIRES CLASSÉS CATÉGORIE ACTIVE 765 000 FONCTIONNAIRES CLASSÉS CATÉGORIE ACTIVE

(Métiers exposés à des risques atypiques

ou des « fatigues exceptionnelles »)

Fonction publique

territoriale 18 % 59 % Fonction 23 % Etat publique hospitalière ÂGES MOYENS DE DÉPART
territoriale
18 %
59 %
Fonction
23 %
Etat
publique
hospitalière
ÂGES MOYENS DE DÉPART DES CATÉGORIES ACTIVES
ÂGES MOYENS DE DÉPART DES CATÉGORIES ACTIVES 60 58 56 54 52 50 ÂGES DE DÉPART

60

58

56

54

52

50

ÂGES DE DÉPART EN RETRAITE

Age d’ouverture des droits*

Autres agentsÂGES DE DÉPART EN RETRAITE Age d’ouverture des droits* 57 ans Agents de conduite 52 ans

57 ans Agents de conduite 52 ans
57
ans
Agents de conduite
52
ans

2009

60

RATP 57 ans
RATP
57
ans

(Travail en atelier)57 ans Agents de conduite 52 ans 2009 60 RATP 57 ans 58 56 54 52

58

56

54 52 ans 2009 60 RATP 57 ans (Travail en atelier) 58 56 52 2017 50 (Roulants,

52

2017

50

(Roulants, 52 ans travail souterrain) 2009 2017
(Roulants,
52
ans
travail souterrain)
2009
2017

Age d’ouverture des droits*

56,7 56,5 52 ans Surveillants Police pénitentiaire nationale
56,7
56,5
52 ans
Surveillants
Police
pénitentiaire
nationale
58,3 58,3 56,8 Contrôleurs Sapeurs- Aides- aériens pompiers soignants
58,3
58,3
56,8
Contrôleurs
Sapeurs-
Aides-
aériens
pompiers
soignants

59,7

58,7 58,7 57 ans
58,7
58,7
57 ans

Personnel

paramédical

(cat. B)

Agents services

hospitaliers

Douanes

IEG 60 (Industries électriques et gazières) 58 57 ans 56 54 52 50 2009 2015
IEG
60
(Industries électriques et gazières)
58
57 ans
56
54
52
50
2009
2015
60,5 60,3
60,5
60,3

Police

municipale

Agents d’exploitation des travaux publics de l’Etat

*Les âges peuvent varier selon les générations

INFOGRAPHIE : LE MONDE

SOURCES : HAUT-COMMISSARIAT À LA RÉFORME DES RETRAITES, SERVICE DES RETRAITES DE L'ÉTAT, CONSEIL D’ORIENTATION DES RETRAITES

M. Macron est de rendre le système plus juste. Les régimes spéciaux sont-ils compatibles avec une telle approche?

A plusieurs reprises, le prési- dent de la République a laissé en- tendre que non. Le 15 avril 2018, il

expliquait ainsi que la réforme

était conduite dans un souci d’équité et de transparence. Dans

ce cadre, avait-il ajouté, « tous les régimes spéciaux auront vocation à converger, à dix ans ». Deux mois après, il enfonçait le clou :

« Que nous fassions progressive- ment converger l’ensemble des régimes existants qui s’étaient construits dans des différences aujourd’hui devenues inexplica- bles, c’est la clé pour rétablir (…) la justice du système. » Mais M. Delevoye, lui, a mani- festé un point de vue moins abrupt. « Il est hors de question de dire qu’on supprime les régimes spéciaux, a-t-il affirmé mercredi 27 février devant des journalistes. Il s’agit de les intégrer dans le régime avec des règles lisibles et

compréhensibles par tout le monde. » Fin 2017, dans un entre- tien aux quotidiens régionaux du groupe EBRA, il avait aussi assuré vouloir « respecter le caractère identitaire de certains régimes de retraite », en faisant allusion à ceux de la SNCF et des industries électriques et gazières.

Questions ouvertes

Le document remis au patronat et aux syndicats par le haut-com- missaire se garde bien d’avancer des schémas préétablis. Il pose plusieurs questions, volontaire- ment laissées ouvertes: «Peut-on maintenir des spécificités liées aux statuts professionnels pour des métiers équivalents entre le sec- teur public et le secteur privé ? » « Quels critères spécifiques à la fonction publique ou aux régimes spéciaux seraient de nature (…) à justifier des départs anticipés ? » Mais toutes ces formules suggè- rent que le futur système univer- sel accordera un traitement à part pour certains actifs.

A ce stade, les premières réac- tions des partenaires sociaux se révèlent très disparates. Alors que la perspective de maintenir des dérogations semble de nature à rassurer les syndicats, Régis Mezzasalma (CGT) affiche le plus grand scepticisme : le gouverne- ment, s’indigne-t-il, est en train de « remettre en cause le statut des fonctionnaires, ce qui va réduire les possibilités de départs anticipés ». « Quel sera le niveau de pension pour une personne qui part tôt à la retraite? Comment financera-t-on ces dispositifs?», s’interroge-t-il. Un avis partagé par Philippe Pi- het (FO). Il faut « un alignement vers le haut », poursuit-il, si l’on harmonise les règles applicables au public et au privé, pour des professions similaires présentant un caractère dangereux ou pénible. En d’autres termes, « les conditions du public » doivent être élargies au privé. Une perspec- tive difficilement envisageable, cependant, car elle impliquerait des crédits supplémentaires. Or,

Plusieurs réformes ont concouru à rapprocher ces dispositifs vers le régime général. Mais des écarts demeurent

M. Delevoye a répété que la ré- forme se fera à enveloppe budgé- taire constante. A l’inverse, la CFDT serait favora- ble à l’introduction dans le public des critères de pénibilité appli- qués au secteur privé. Mais atten- tion, prévient Frédéric Sève, le représentant de la centrale cédé- tiste : « Cela suppose un instru- ment plus efficace que ce qui existe aujourd’hui pour les entreprises.» Il rappelle que la catégorie active de la fonction publique cherche aussi à compenser la « faible at- tractivité » de certaines activités :

si ces règles particulières sont re- mises en cause, la crise des voca-

tions observée ici et là dans le pu- blic risque de s’accentuer.

Le patronat, de son côté, tique

un peu à l’idée que soient préser- vées des filières de retraités précoces. « Les Français ne com- prendraient pas que le système ne soit universel que pour certains», met en garde Eric Chevée, de la Confédération des petites et moyennes entreprises. Gare « au marché de dupes », dit-il : il est hors de question que d’éventuel- les dérogations soient financées par les «réserves» financières ac- cumulées dans certaines caisses de retraite – celle des indépen- dants, notamment. « Le but n’est pas de recopier les régimes spéciaux tels qu’ils existent à l’heure actuelle, sinon, ça ne sert à rien de faire la réforme », renchérit Alain Griset, le président de l’U2P (artisanat, commerce, profes- sions libérales). p

raphaëlle besse desmoulières et bertrand bissuel

Au fil des réformes, un rapprochement progressif vers le privé

Malgré l’échec du premier plan Juppé en 1995, les gouvernements successifs n’ont cessé de modifier les règles de départ à la retraite

D ès que les mots « ré- forme des régimes spé- ciaux » sont prononcés,

de tels régimes. Rien n’y fit : che- minots et salariés de la RATP se lancèrent dans une grève de trois

le

souvenir des transports pu-

semaines, en élargissant leurs

Impacts non négligeables

blics paralysés en 1995 resurgit, immanquablement. A l’épo- que, le premier ministre, Alain Juppé, avait exprimé l’intention d’« allonger la durée de cotisation requise» pour que les personnes

L’exécutif s’était cependant

revendications à d’autres sujets (la défense de la Sécurité so- ciale, etc.), et le projet, à peine évoqué, fut enterré.

affiliées à ces dispositifs puis- sent « bénéficier d’une retraite à taux plein».

évertué à avancer avec prudence, en mettant en place une com- mission de réflexion sur le sujet

D’autres gouvernements, par la suite, ont réussi à imposer des changements, au nom de con- sidérations budgétaires et d’équité. Les règles applicables aux fonctionnaires des catégo- ries actives (ceux qui partent

et

en insistant sur le fait que son

plus tôt car leur métier est dan-

but n’était pas la « suppression »

gereux ou pénible) et aux sala-

riés des régimes spéciaux (SNCF, RATP…) ont été rapprochées de celles en vigueur dans les entre- prises. Ainsi, en 2003, l’équipe de Jean-Pierre Raffarin a, notam- ment, choisi d’aligner très pro- gressivement le nombre de tri- mestres requis pour atteindre le taux plein dans le secteur public sur celui du privé. Cinq ans plus tard, des décrets ont harmonisé, toujours de fa- çon graduelle, les principaux paramètres des régimes spé- ciaux avec ceux de la fonction publique. En 2010, le gouvernement de François Fillon recule de deux ans l’âge de départ à la retraite. La

mesure s’applique à tous à terme, y compris aux agents des catégo- ries actives et salariés des régi- mes spéciaux. En 2014, l’ouvrage est remis sur le métier par la mi- nistre des affaires sociales, Mari- sol Touraine, en jouant sur l’aug- mentation de la durée de cotisa- tion. Désormais, pour les généra- tions nées à partir de 1958, ce paramètre augmentera d’un tri- mestre tous les trois ans à partir de 2020 pour atteindre quarante- trois ans en 2035. Ces différentes réformes ont eu des impacts non négligeables. Même si les agents des catégories actives et les salariés des régimes spéciaux peuvent toujours partir

plus tôt, ils choisissent de plus en plus souvent de retarder le mo- ment où ils cessent de travailler pour éviter de se retrouver avec des pensions trop faibles.

Les comportements évoluent

Ainsi, à la SNCF, les agents de con- duite peuvent faire valoir leurs droits à 52 ans ; les autres person- nels à 57 ans. Mais ils le font plus tardivement. En 2016, l’âge moyen de départ des premiers atteignait 53 ans et cinq mois (soit trois ans de plus qu’en 2009) et 57 ans et demi pour les se- conds (deux ans et deux mois de plus, comparé à 2009). L’écart avec les personnes affiliées à la

caisse nationale d’assurance vieillesse reste cependant tou- jours significatif : ces dernières partent en moyenne à 62 ans et cinq mois.

A la RATP, les comportements

évoluent aussi. Le pourcentage de personnes de moins de 57 ans qui sont à la retraite a dimi- nué entre 2008 et 2015, selon une note de la caisse de re- traite de l’entreprise publique, diffusée en 2016. « Ceci s’expli- que par des départs à la retraite plus tardifs à la suite de l’augmen- tation de la durée de cotisa- tion lors de la réforme de 2008 », précise-t-elle. p

r.b.d. et b.bi.

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SAMEDI 2 MARS 2019

france | 9

«Un grand projet social pour la suite du quinquennat»

Le député LRM Hugues Renson appelle le chef de l’Etat à opérer un virage écologique et social

chef de l’Etat à opérer un virage écologique et social « Dans une démocratie sociale, il

« Dans une démocratie sociale, il n’est ni bon ni sain de vouloir décider tout seul »

Serez-vous candidat aux muni- cipales à Paris ? Paris est ma ville depuis tou- jours. Je suis passionnément et viscéralement parisien. Il y a deux manières d’aborder ce scru- tin : soit de manière classique, chaque parti élaborant sa straté- gie et sélectionnant son candi-

Benjamin Griveaux n’est donc

traités, à travers l’augmentation de la CSG et la désindexation des retraites, leur a fait également supporter un poids exagéré.

dat, avec le risque de l’entre-soi étriqué dans des frontières parti- sanes. Soit, ce que je préconise, en associant autour d’un projet des bonnes volontés et des compé- tences d’où qu’elles viennent, dès

Loi anticasseurs, quotas d’im- migration, contreparties aux aides sociales… Ces marqueurs traduisent-ils une droitisation de l’exécutif ? Nous devons veiller en perma- nence à l’équilibre fragile du « en même temps » : il ne peut pas s’agir de godille, avec un coup à droite puis à gauche. « En même temps », cela ne signifie pas « l’un puis l’autre ». D’où la nécessité de théoriser le progressisme, dont se réclame LRM, en définissant une doctrine claire. Cela suppose de faire à la fois efficacité économi- que et justice sociale, création de richesses et répartition, défense de l’environnement et préserva- tion du pouvoir d’achat des plus modestes. J’assume de porter mes

lors qu’elles convergent dans une même direction, en regardant ensuite quel peut être celui ou celle qui a vocation à rassembler une majorité pour agir. Paris ne se gagnera pas par un parti politique. S’il s’agit de savoir qui peut travailler à un large ras- semblement progressiste pour former une majorité, dont LRM serait un pivot, je pense avoir une légitimité. C’est le sens de la dé- marche exploratoire que j’ai lan- cée il y a quelques mois et qui prend désormais une dimension nouvelle, avec la mise en ligne d’une plate-forme « Et si… Paris ? ».

pas le candidat naturel ? Je n’ai pas compris, à ce stade, qu’il était candidat. p

convictions, avec ma sensibilité humaniste, sociale et écologique.

propos recueillis par alexandre lemarié

ENTRETIEN

D éputé La République en marche (LRM) de Paris et vice-président de l’Assemblée natio-

nale, l’ancien chiraquien Hugues Renson appelle l’exécutif à pren- dre des mesures en faveur du pouvoir d’achat et de l’écologie à l’issue du grand débat national, tout en associant davantage les corps intermédiaires.

Quelles réponses l’exécutif doit-il donner à l’issue du grand débat national, dans l’espoir de clore la crise des « gilets jaunes » ? Cette crise, profonde, aura mis en lumière des colères sédimen- tées au fil des années : ras-le-bol fiscal, accroissement des inégali- tés, exaspération devant l’impuis- sance du politique. J’ai la convic- tion que la France peut en sortir renforcée si de grandes décisions sont prises pour transformer le pays. Le grand débat est une réus- site. Mais il ne devra pas se limiter à un simple exercice de thérapie collective. Il appelle une réponse politique et devra déboucher sur des réformes nouvelles. Il faut donner un nouvel élan au pays.

Quelles mesures fiscales préconisez-vous ? Remettons à plat l’ensemble de notre architecture fiscale, en fai- sant la revue des 350 impôts et taxes existants, pour rendre notre système plus simple, plus pro- gressif et moins inégalitaire. Cela passe à mon sens par une fusion de la CSG et de l’impôt sur le re- venu, pour créer un prélèvement plus progressif. Je suis également pour une TVA à taux réduit sur les

produits de première nécessité, et pour poursuivre le toilettage des niches fiscales. Il convient égale- ment d’accentuer la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale, et de mieux taxer les grandes multina- tionales.

Faut-il un nouvel effort en termes de pouvoir d’achat, après les 10 milliards d’euros décidés par Emmanuel Macron en décembre ? Sur le pouvoir d’achat, le chef de l’Etat a déjà apporté une réponse forte, qui était indispensable. Comment faire davantage ? En développant l’intéressement et la participation des salariés, comme c’est prévu dans la loi Pacte, ou en aidant les ménages à maîtriser leurs dépenses. Il existe aujourd’hui des pratiques com- merciales semblables à des pièges à retardement, comme les offres de lancement, qui engagent les familles dans des spirales de dé- penses incontrôlées. Parlons de la vie quotidienne des Français plu- tôt que de tableaux Excel mis en forme à Bercy!

En matière d’environnement, êtes-vous favorable à un retour de la taxe carbone ? Le dérèglement climatique n’est plus une menace, c’est une réalité. Face à ce défi majeur, il convient de changer d’échelle. Nous devons amplifier notre effort et sortir des déclarations d’intention. Ne pas agir, c’est être complice d’une ca- tastrophe annoncée pour l’huma- nité. Il faut taxer la pollution, sans que cela pèse sur les plus fragiles ou les plus isolés, en mettant en place un véritable accompagne- ment. L’intégralité des recettes créées doit, en outre, être entière-

Hugues Renson, dans son bureau, à l’Assemblée nationale, le 26 février. LUDOVIC

CARÈME POUR « LE MONDE »

ment reversée en faveur de la transition écologique. Repensons notre modèle, en faisant de l’éco- logie non pas une contrainte mais une opportunité.

Alors que le chômage baisse, les inégalités et le sentiment d’injus- tice se creusent. Dessinons un grand projet social pour la suite du quinquennat, avec une nou-

Jugez-vous que le président

Et en matière de démocratie ? La crise des « gilets jaunes » et le succès du grand débat montrent que les Français veulent davan- tage contribuer à la vie du pays. Entre la démocratie représenta- tive et la démocratie directe, il y a la démocratie participative, dont Ségolène Royal avait perçu la né- cessité dès 2007. La démocratie ne peut se résumer aux périodes électorales. Je propose que l’on institutionnalise la tenue de dé- bats, de manière régulière, en pré- voyant l’organisation de délibéra- tions citoyennes tous les deux ans sur des sujets d’actualité. Par ailleurs, plutôt que de mettre en place un référendum d’initiative citoyenne, nous pourrions abais- ser les seuils du référendum d’ini- tiative partagée et développer les référendums locaux.

Appelez-vous à un tournant social pour l’acte II du quin- quennat ? Je ne crois pas qu’il faille inflé- chir mais plutôt enrichir la politi- que menée, et envisager un prin- temps fécond dans le domaine social. La question sociale est ab- solument centrale dans le pays.

velle méthode associant davan- tage les corps intermédiaires, au sens large: syndicats, élus locaux, associations, médias… Dans une démocratie sociale, il n’est ni bon ni sain de vouloir décider tout seul ou d’être dans un face-à-face avec les opinions.

Macron a tourné le dos à certaines promesses du candidat Macron ? Ni courtisan ni frondeur, je suis pleinement attaché à la promesse initiale du candidat Macron, celle de faire de la politique différem- ment et de porter un projet pro- gressiste. Depuis un an et demi, nous avons beaucoup agi dans les domaines de l’emploi, de l’éduca- tion, du social, à un rythme iné- galé. Soyons en fiers. Mais nous devons reconnaître avec humilité que nous n’avons pas tout réussi. Les attentes restent fortes en ter- mes de résultats. Et nous avons fait des erreurs : la baisse aveugle et mécanique des APL était une fa- cilité technocratique. L’augmen- tation de la taxe carbone sans dis- positif d’accompagnement des classes moyennes était inappro- priée. L’effort demandé aux re-

Macron s’invite à un débat de femmes

Le président de la République s’est invité, jeudi 28 février dans la soirée, à une réunion de quelque 400 femmes à Pessac, près de Bordeaux, dans le cadre du grand débat. Emmanuel Macron a notamment proposé « des mécanismes de garantie » des paie- ments de pensions alimentaires non honorés pour pouvoir « re- couvrer beaucoup plus rapidement cet argent auprès des mauvais payeurs ». Au cours de la réunion, le chef de l’Etat a eu un vif échange avec une femme « “gilet jaune” depuis le 17 novembre (2018) », qui lui a tendu un collier orné d’un gilet fluo miniature. « Je suis le président de toutes les Françaises et tous les Français, et j’ai le droit de ne pas mettre un collier gilet jaune et de ne pas mettre un gilet jaune », a répondu Emmanuel Macron.

le droit de ne pas mettre un collier gilet jaune et de ne pas mettre un

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| france

Un colloque sur la Shoah perturbé pardesnationalistespolonais

L’Ecole des hautes études en sciences sociales vient d’adresser une lettre à l’ambassade de Pologne pour déplorer des incidents les 21 et 22 février

e mémoire, le pré- sident de l’Ecole des hautes études en sciences sociales

(EHESS), Christophe Prochasson, n’a jamais vu un colloque scienti- fique aussi violemment perturbé. Intimidations en amont, pertur- bations des interventions des chercheurs, propos antisémites… Le colloque international sur la «nouvelle école polonaise d’his- toire de la Shoah », qui s’est tenu les 21 et 22 février à l’EHESS, à Paris, en partenariat avec le CNRS, l’uni- versité de Strasbourg et la Fonda- tion pour la mémoire de la Shoah, a été perturbé par une trentaine de personnes, identifiées comme des nationalistes polonais. « On peut dire que c’est une petite victoire de l’avoir tenu de bout en bout, dans cette atmosphère épou- vantable », soutient Christophe Prochasson, qui s’élève contre cette «atteinte grave aux libertés académiques ». Un signalement au procureur de la République de Paris a été effectué par l’EHESS pour les propos antisémites te- nus dans l’enceinte universitaire, et l’école se prépare à porter plainte contre X, également pour les menaces et les courriels dou- teux que continuent de recevoir certains enseignants.

D

Dès la préparation de l’événe- ment, qui visait à donner la parole à des chercheurs ayant publié d’importants apports académi- ques à l’historiographie de la Shoah en Pologne – comme Jan Grabowski, qui vient de diriger un livre collectif sur la Shoah dans les campagnes polonaises – la ten- sion est montée. Insultes par télé- phone, e-mails pour s’opposer à un « meeting anti-polonais », lettre de protestation contre ce colloque d’un groupe nationaliste et « patriote » polonais proche du magazine d’extrême droite Ga- zeta Polska« Il n’était pas ques- tion de céder à ces pressions inad- missibles. Ce colloque a accueilli des savants et des scientifiques in- contestables, internationalement reconnus », souligne Christophe Prochasson.

Invectives antisémites

« La question de la participation, directe ou indirecte, des Polonais non juifs à la Shoah est un sujet très sensible en Pologne, depuis les travaux de Jan Gross, professeur à l’université américaine de Princeton et historien, en 2001, honni par l’extrême droite et la droite polonaise, actuellement au pouvoir», décrit l’historienne Ju- dith Lyon-Caen, directrice d’étu-

La ministre écrit au gouvernement polonais

La ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal,

a condamné les perturbations d’un groupe de nationalistes polo-

nais survenues lors du colloque de l’EHESS, les 21 et 22 février. « Ni

les pressions ni les menaces ne peuvent porter atteinte à la liberté académique », a-t-elle réagi sur Twitter. Un courrier, que Le Monde

a pu consulter, doit être envoyé au vice-premier ministre polonais

vendredi 1 er mars. « Compte tenu de ces incidents inacceptables et du grand émoi qu’ils suscitent dans la communauté universitaire française, une expression claire de votre part visant à distancier le gouvernement polonais de ces perturbations hautement regretta- bles me semblerait de nature à faire revenir l’apaisement parmi les universitaires français et apparaît nécessaire au bon déroulement de l’Année franco-polonaise des sciences », espère la ministre.

Un signalement au procureur de la République a été effectué par l’EHESS et l’école se prépare à porter plainte contre X

des à l’EHESS et coorganisatrice

de

Les incidents ont été perma- nents, durant les deux jours du colloque. Dans l’amphithéâtre François-Furet, qui a fait salle comble avec près 250 personnes, un groupe d’une trentaine de mi- litants nationalistes polonais n’ont cessé de faire du chahut, d’invectiver les intervenants, ou encore de demander le micro pour dénoncer le colloque. Plu- sieurs ont été reconnus par des universitaires comme apparte- nant au club de Gazeta Polska, ou encore un prêtre appartenant à l’église polonaise de Paris, connue pour ses positions nationalistes. Les échanges ont parfois été dif- ficiles. Lorsqu’une femme du pu- blic a pris la parole pour « affirmer qu’il existe une prescription talmu- dique enjoignant à ne pas venir en aide aux chrétiens en danger », la chercheuse Judith Lyon-Caen a tenté de l’interrompre pour ne pas donner écho à ces propos «men- songers, obscurantistes, d’un anti- sémitisme du fond des âges ». Le chahut s’est poursuivi, le soir, au Collège de France, lors de l’in- tervention de Jan Gross, puis le lendemain, avec des invectives antisémites, lâchées sur le trot- toir à ce chercheur qualifié en po- lonais « d’ulcère juif », témoigne l’enseignante qui compte publier les « actes » du colloque au plus

l’événement.

vite. Une autre source de diffi- culté inédite a ponctué le débat :

les militants nationalistes polo- nais ont essayé de filmer le collo- que. « Cela n’a pas manqué, il y a eu une avalanche de vidéos sur YouTube, tronquant et déformant les propos des chercheurs, avec un grand nombre de commentaires antisémites, sur le thème “les juifs veulent envahir la Pologne” », rap- porte la chercheuse.

« Clarification officielle »

Mais l’affaire dépasse désormais

cadre scientifique. Dans une

lettre remise à l’ambassade de Pologne, jeudi 28 février, l’EHESS demande une «clarification offi-

cielle » de sa part. Contactée par Le Monde, celle-ci n’a pas souhaité réagir. « Je ne peux évidemment croire que vous n’ayez à cœur de le- ver immédiatement tout doute sur un possible soutien de votre am- bassade aux comportements hon- teux constatés à l’occasion de ce colloque », écrit le président de l’établissement français.

de rappeler la tradition de re-

lations avec les chercheurs polo- nais, qui s’est notamment illus- trée, en 1986, par la lecture de l’historien Jacques Le Goff d’un texte de son collègue Bronislaw Geremek, « retenu » alors en Polo- gne par les autorités communis- tes. « C’était bien de liberté acadé- mique, indissociable de la liberté même de penser, qu’il s’agissait alors, poursuit-il. C’est cette même liberté académique qui vient d’être attaquée d’une façon inacceptable. » Avec cependant peu d’espoir, étant donné la prise de parole, à la fin de ce colloque, du représen- tant de l’institution pour la mé- moire polonaise – un organisme d’Etat – qui a dénoncé la tenue de ce colloque, sans un mot contre les perturbateurs. p

camille stromboni

le

Et

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SAMEDI 2 MARS 2019

Au Salon de l’agriculture, Le Pen en campagne contreMacron

A trois mois des européennes, la présidente du RN a délivré des « messages aux Français »

L e premier qui titre “la vache du Nord”, je le tue. » Marine Le Pen a rejoint Imminence

dans son box star, installé dans le hall d’honneur du Salon de l’agri- culture. La bleue du Nord, égérie

28 février. La ruralité, les

tre une vache et deux micros ten-

Une sortie de campagne

La patronne de l’extrême droite française n’oublie d’ailleurs pas de défier son principal adversaire : le chef de l’Etat. Alors que les der- niers sondages placent la liste du RN au coude-à-coude avec celle de

de l’édition 2019, reste impertur-

La

République en marche, Marine

bable sous les crépitements des

Le

Pen joue le face-à-face en multi-

flashs. Plus de 700 kg, une robe mouchetée gris-bleu et un flegme salué par Marine Le Pen elle- même: «Elle est comme moi, elle

pliant les attaques. «Macron va-t-il “alstomiser” l’agriculture française, c’est-à-dire la livrer aux préda- teurs?», fulmine-t-elle avant d’ac-

est sereine. Vous n’arriverez pas à l’agacer. » La présidente du Ras- semblement national déambule dans sa zone de confort, jeudi

«oubliés», «c’est chez moi», disait- elle au même endroit, en 2018. D’autant plus depuis que les «gi- lets jaunes» sont passés par là. Dans les travées, d’incessants selfies accompagnent sa flânerie. Marine Le Pen profite de ce ren- dez-vous obligé pour délivrer quelques «messages aux Fran-

cuser le président français de met- tre en place un « plan social mas- sif» dans la filière agricole. « Dehors, vous êtes la honte de la France!», ose discrètement un re-

traité parisien venu caresser quel- ques animaux avec ses petits-en- fants. Sa voisine l’a entendue dans l’allée et fonce lui dire le fond de sa pensée. Elle a voté Le Pen et s’il n’est «pas content», il n’a qu’à aller regarder les vaches d’à côté. «Non mais j’ai pas dit ça, c’est pas moi…», répond le retraité déconfit, un pe-

çais», et faire résonner son couplet

tit

agrippé à chaque main.

anti-immigrés, ici décliné en «l’ar-

« C’est à nous que va revenir le rôle

gent des Français doit aller plutôt aux paysans qu’aux migrants». En-

dus, elle attaque tous azimuts «les accords de libre-échange passés dans l’opacité», les «agriculteurs

de sauver les agriculteurs fran- çais», assure M me Le Pen, rasséré- née par un accueil plus qu’hospita-

lier. « Ah ça c’est sûr que l’attention est plus sur elle que sur nous», sou- pire un éleveur laitier. Un chapeau

français sacrifiés pour les voitures

de

paille clamant qu’il voit « la vie

allemandes», «l’idéologie morti-

en

Vosges » vissé sur le crâne, Fran-

fère » de l’Union européenne…

çois Grandvallet n’a rien contre la venue de la délégation d’extrême droite au Salon. Mais « faut faire

lucie soullier

« Ben qu’est-ce qu’elle fait là ? Ça rapporte des voix ça ? », s’étonne un visiteur en brandissant son té- léphone au-dessus de la nuée pour tenter d’apercevoir qui se cache sous les caméras. A à moins de trois mois du scrutin européen, il s’agit bien d’une sortie de campa- gne pour Marine Le Pen, entourée de sa fidèle tête de liste de 23 ans, Jordan Bardella, de sa caution écolo à la ligne très identitaire, Hervé Juvin, et de sa prise de guerre à la droite traditionnelle, l’ex-ministre Thierry Mariani.

gaffe», prévient-il: «Elle modère son langage aujourd’hui, mais elle était quand même pour le Frexit la Le Pen ! » Une position qui ne ras- surait guère l’éleveur laitier. «Les aides de la PAC, c’est pas insigni- fiant pour nous. L’Europe, faut y rester ! » Son ami Bernard ac- quiesce. L’Europe, «pas besoin d’être un grand économiste pour comprendre» que c’est «tout bé- nef»: «Depuis qu’il y a l’Union européenne, y a plus de guerre en- tre nous quand même!» p

y a plus de guerre en- tre nous quand même!» p Au procès Nemmouche, la défense

Au procès Nemmouche, la défense plaide le complot et réclame l’acquittement

Le jugement de l’auteur présumé de la tuerie du Musée juif de Bruxelles sera rendu le 7 mars

 

bruxelles - bureau européen

couple Riva, étaient des agents

Alexandre Strens, vivait, explique

humain, point à la ligne. Le type

tion de Nemmouche. » Il se sert

B rutale, gouailleuse, con- fuse, arrogante : le public

chargés de surveiller des mouve- ments chiites. Une autre victime,

que j’ai vu sur les images [du mu- sée], lui, il aurait tiré ! » Avant d’en arriver à sa conclu-

aussi du fait que l’Etat islamique n’a, à l’époque, pas revendiqué l’attaque pour tenter de dédoua-

de la cour d’assises de

M

e Courtoy, sous une fausse iden-

sion, l’avocat avait contesté la

ner son client, sans s’attarder sur

Bruxelles ne savait pas comment

tité israélienne et son père était fi-

quasi-totalité des éléments four-

le

séjour de celui-ci à Rakka ou ses

qualifier la plaidoirie de Sébastien Courtoy, l’avocat de Mehdi Nem-

ché par les services belges de ren- seignement pour ses contacts

nis par la très longue enquête me- née en Belgique et en France. « De

contacts avec des djihadistes bel- ges impliqués dans les attentats

mouche, jeudi 28 février. Pour ses

avec des Iraniens.

la blague », « du flan », « des

de

Paris et Bruxelles.

confrères, qui représentaient les parties civiles – et qu’il a violem-

« Nemmouche ne sait pas tuer »

sketchs », « des trucs de malade », dit-il quand il s’agit de qualifier

L’acte d’accusation serait, donc, « un scandale ». « Quand je vois

ment dénigrés – elle était «halluci- nante » ou « déconcertante ».

Et qui est l’homme qui aurait piégé Nemmouche, celui qui

des rapports d’expertise, des té- moignages ou tout ce qui semble

tout ça, la quenelle, j’ai envie de la faire tous les jours », affirme

Le défenseur de l’auteur pré- sumé de la tuerie du Musée de juif de Belgique s’est exprimé pen-

vingt-trois indices de culpabilité.

aurait notamment porté, à Bruxelles, les chaussures Calvin Klein retrouvées en possession

accuser son client. La photo du tueur qui a servi pour un appel à témoins et qui fait

e Courtoy, dans une allusion au

salut nazi inversé qu’on l’a vu pra- tiquer avec Dieudonné. Toute sa

M

jean-pierre stroobants

dant plusieurs heures pour, fina-

de

l’accusé lors de son arrestation

penser à Nemmouche ? « Tru-

plaidoirie sera d’ailleurs émaillée

lement, réclamer l’acquittement

à

Marseille, le 30 mai ? « Je ne vais

quée. » La vidéo de revendication,

de réponses aux critiques dont,

de son client contre lequel le mi- nistère public avait accumulé

pas diffuser un portrait-robot, je ne veux pas un événement en 80 secondes chez moi ! », lance-t-il, en

filmée dans la chambre louée par l’accusé à Molenbeek? «Bidon.» L’aveu du coaccusé, Nacer Ben-

dit-il, il se moque, même si elles l’ont qualifié de « nazi, antisémite, complotiste ».

M

e Courtoy, tour à tour emporté,

référence à l’attentat au Musée

drer, qui a dit que Nemmouche lui

En terminant, il répète pour la

moqueur, virulent, a commencé

juif, qui a duré 82 secondes.

avait commandé des armes ? La

énième fois que « la vie d’un

et

conclu son récit sur la même

A

propos des circonstances de

parole d’un homme mis sous

homme est en jeu » et lance aux ju-

idée : Nemmouche n’est pas le ti- reur qui a causé la mort de quatre personnes, le 24 mai 2014, au Mu- sée juif de Belgique. Il a été vic- time d’un complot visant à faire passer pour un attentat terroriste un assassinat ciblé d’agents des services secrets israéliens.

cette arrestation par des doua- niers qui contrôlaient, un peu par hasard, l’autocar que Nemmou- che avait emprunté, M e Courtoy interroge: «Pourquoi, perdu pour perdu, cet homme décrit comme un islamiste haineux, radicalisé, voulant devenir une vedette, n’a-

pression par la justice, qui a signé « un accord » avec elle. Les témoi- gnages des journalistes Nicolas Henin et Didier François, otages en Syrie et qui ont formellement reconnu leur ancien geôlier ? « Etre enlevé par les dingues de l’Etat islamique, ça fait de vous une

rés : « Si vous le condamnez, Nem- mouche ne sortira plus. Dans dix ou treize ans, quand vous ferez vo- tre jardin et que vous repenserez au juge que vous avez été, j’espère que vous ne vous direz pas : “Est-ce que j’ai condamné quelqu’un qui est en train de crever en prison ?” »

Ourdi par qui? Par les services secrets iraniens, selon lui. Parce que deux des quatre victimes, le

t-il pas tiré dans le tas ou pris un otage ? Parce que Mehdi Nem- mouche ne sait pas tuer un être

victime, mais ça ne vous empêche pas de mentir. Ils sont venus avec une seule intention : la condamna-

Les douze jurés rendront leur ver- dict le 7 mai. p

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SAMEDI 2 MARS 2019

france | 11

Noms de métier féminisés: satisfecit de l’Académie

L’institution a tranché un sujet longtemps tabou, estimant qu’il n’existait « aucun obstacle de principe »

nfin ! Jeudi 28 février, l’Académie française s’est prononcée en faveur d’une ouverture à la fé-

minisation des noms de métier, de fonction, de titre et de grade. Approuvé à une très large majo- rité (seules deux voix se sont éle- vées contre), le rapport émanait d’une commission d’étude com- posée de Gabriel de Broglie, Mi- chael Edwards, Danièle Sallenave et Dominique Bona. Quoique très prudent et fort diplomatique, il n’en représente pas moins une sorte de révolution sous la Cou- pole. C’est la toute première fois que l’institution, créée en 1634, va aussi loin dans la reconnaissance du féminin des mots, renouant en cela avec une pratique cou- rante au Moyen Age. Pas question de légiférer, rap- pelle le rapport, l’Académie se contente d’être la gardienne du « bon usage ». « Nous voulions rouvrir ce dossier, pour montrer que l’Académie est sensible au fait que des femmes s’interrogent sur la définition de leur métier », indi- que l’écrivaine Dominique Bona, qui milite depuis longtemps pour cette avancée. Il ne s’agit pas d’avaliser toutes les nou- veautés, ni de les freiner d’ailleurs, mais « d’étudier quel- les évolutions pratiques il serait souhaitable de recommander » en dégageant, parmi les usages, « ceux qui attestent une forma- tion correcte et sont durablement établis ».

E

Pour autant, ses préconisations sont assez claires. Dans le do- maine des métiers et des profes- sions, d’abord, « il n’existe aucun obstacle de principe à la féminisa- tion des noms ». La plupart des métiers manuels le sont déjà et depuis longtemps. Le rapport constate à ce propos que « la lan- gue française a tendance à fémini- ser faiblement ou pas les noms de métier (et de fonction) placés au sommet de l’échelle sociale ». Cette résistance augmente à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie professionnelle.

Mot laid ou dissonant

Les mots terminés par un « e »

un « o »

(« impresario ») sont les plus faciles et, sauf quelques cas parti- culiers (« médecin »), les noms masculins terminés par une consonne se féminisent aisé- ment en ajoutant un « e ». Idem pour les noms en « eur », qui peu- vent se féminiser grâce au « e » (« docteure »), sauf lorsqu’un verbe correspond au mot (« cher- cheur-euse »). Restent les noms qui posent problème. A commencer par « chef », qui a donné lieu à la création de formes féminines très diverses : « la chef », « chèfe », « cheffesse », « cheftaine » ou même « chève » (comme brève). Quoique n’appartenant pas de manière évidente au « bon usage », concluent les académi- ciens, c’est pourtant le mot

muet (« architecte ») ou

Le directeur marketing de Nocibé suspendu après des Tweethaineux

Le cadre de l’enseigne avait réagi à la démission de l’humoriste Yassine Belattar de la chaîne LCI

F ace à la polémique, la chaîne de magasins de cos- métiques Nocibé a décidé

de « suspendre de ses fonctions » son directeur marketing, Alain Bizeul, a annoncé au Monde la direction de la communication du groupe jeudi 28 février en fin de journée. En cause, deux messa- ges postés à visage découvert sur Twitter le 19 février. Après l’annonce de la démission de l’humoriste Yassine Belattar de la chaîne LCI, où il était chroni- queur régulier dans l’émission « Audrey & Co », l’homme avait écrit : « Bon débarras pourriture d’islamiste, you make my day » (« tu illumines ma journée »). Lorsqu’un internaute, qui prend la défense de Belattar, l’insulte à son tour, il renchérit : « Va te faire enculer sale putain d’islamiste de merde, tu dois avoir l’habitude

avec ta famille de dégénérés. »

Disparu des écrans

Ces messages, il les a effacés peu après, avant de supprimer son compte, d’en créer un nouveau, puis de le supprimer lui aussi. L’homme a disparu des écrans. Mais pas immédiatement de l’organigramme de l’entreprise. En milieu de journée, Nocibé a publié le message suivant sur le réseau social: «Alain Bizeul a pris des positions à titre privé sur Twit- ter. Nous ne cautionnons aucune- ment ces propos en totale contra- diction avec nos valeurs et ils n’en- gagent en rien Nocibé. » La réaction a été jugée bien trop « légère » par de nombreux inter- nautes qui réclamaient le licen- ciement du directeur marketing. Ils ont aussi appelé au boycott de l’enseigne et suggéré aux con- sommateurs de lui préférer son

L’appel au boycott de la marque intervient peu après la polémique sur le hidjab de course de Decathlon

concurrent, Sephora. Même l’un des anciens employeurs d’Alain Bizeul, le groupe Casino, pris à partie sur les réseaux, a été contraint de mettre les points sur les « i » en indiquant en fin d’après-midi que «cette personne avait quitté le groupe depuis de nombreuses années». Cet appel au boycott intervient peu après la polémique sur le hid- jab de course de Decathlon. Mardi 26 février, sous la pression, le dis- tributeur d’articles de sports et de loisirs a renoncé à commerciali- ser un voile destiné aux sportives de confession musulmane, déjà vendu au Maroc, « pour assurer l’intégrité et la sécurité de nos pro- pres équipes… », avait expliqué le directeur de la communication sur RTL. Quelques heures plus tôt, sur Twitter, l’enseigne faisait le bi- lan : « Notre service client a reçu plus de 500 appels et mails depuis ce matin. Nos équipes dans nos magasins ont été insultées et me- nacées, parfois physiquement.» « Je vais évidemment porter plainte », réagit Yassine Belattar. L’humoriste, très actif sur les réseaux sociaux, est un habitué des insultes et des menaces, « mais le plus souvent elles sont anonymes». p

louise couvelaire

«cheffe» qui l’emporte, car il est le plus employé. Mais les mots sur lesquels les académiciens achoppent le plus

juste pour le plaisir de le faire ré- sonner sous la coupole… En ce qui concerne « auteur », faut-il simplement ajouter un

et depuis longtemps sont ceux

« e » ou préférer « autrice »,

un

qui les concernent de plus près :

peu plus élitiste ? Interrogé sur

écrivain et auteur. Pour le pre-

cette forme en 2017, Alain Fin-

mier, l’affaire est si sensible que

kielkraut la

jugeait « horrible ! »

le rapport expédie en deux lignes la forme « écrivaine » laquelle se contente pourtant d’ajouter un « e » à un mot se terminant par une consonne, selon la règle pré- conisée plus haut. «Cette forme, lit-on, se répand dans l’usage sans pour autant s’imposer.» En réalité, beaucoup d’académi- ciens continuent de trouver ce mot laid, ou dissonant. Ils enten- dent « vaine », là où ils ne remar-

Autre solution : considérer, comme le suggère le rapport, que « la notion, qui enveloppe une grande part d’abstraction, peut justifier le maintien de la forme masculine, comme c’est le cas pour poète, voire pour médecin». Le débat reste ouvert – et enrobé d’une certaine ambiguïté, puis- qu’il semble attester que l’abs- traction demeure l’apanage du masculin.

quent pas du tout « vain » quand le mot est au masculin. Qu’im-

« On n’est pas sa fonction »

porte ! Le 21 février, dans son dis- cours de réception de Patrick Grainville à l’Académie Française, Dominique Bona n’a pas hésité à formuler le mot « écrivaine » en parlant de Marguerite Duras,

Enfin, pour les fonctions, les Im- mortels rappellent que «contrai- rement au métier, une fonction est distincte de son titulaire et indiffé- rente à son sexe – elle est imper- sonnelle car elle ne renvoie pas à

Le mot « cheffe » l’emporte, car il est le plus employé, même s’il n’appartient pas au « bon usage », estiment les académiciens

une identité singulière, mais à un rôle social, temporaire et amissi- ble, auquel tout individu peut, en droit, accéder (…). On n’est pas sa fonction, on l’occupe. » Idem pour les grades. Toutefois, note le rapport, cette distance ne constitue pas un obs- tacle à la féminisation, même s’il faut éviter de forcer des évolu- tions linguistiques. Par ailleurs, la dénomination des fonctions, ti- tres et grades doit demeurer inva- riante dans les textes juridiques.

Pas de problème, donc, pour dire «inspectrice générale des fi- nances », même si l’usage ne suit pas encore, mais «maître des re- quêtes » ne se féminise toujours pas et « conseillère maître », seu- lement à moitié. Le monde de l’armée, lui, a largement féminisé la plupart des grades. On peut dire « lieutenante-colonelle » ou « adjudante », mais le mot chef, toujours lui, continue de poser problème lorsqu’il est composé. On préférera « sergente-chef », indiquent les académiciens, dans la mesure où le mot est pris comme adverbe. Enfin, si la France avait de nou- veau une femme à la tête de son gouvernement, elle s’appellerait sans doute « première ministre », et « présidente » si elle occupait la plus haute fonction. Pour ce qui est de « chef d’Etat », en revanche, il est à craindre que le féminin tarde encore à vaincre ce bastion de la virilité. p

raphaëlle rérolle

en revanche, il est à craindre que le féminin tarde encore à vaincre ce bastion de

12

| france

0123

SAMEDI 2 MARS 2019

Fabien Clain, du prosélytisme au djihad

La mort du haut cadre français de l’Etat islamique, ciblé le 20 février en Syrie, a été confirmée jeudi

A vec son frère, Fabien

Clain était, depuis des

mois, l’objectif nu-

méro un des services

de renseignement français. L’in-

carnation de la vague d’attentats

la plus sanglante que la France ait

connue depuis les années 1990, après avoir prêté leurs voix à l’or- ganisation Etat islamique (EI) pour la revendication des atta- ques du 13 novembre 2015 à Paris (130 morts et 490 blessés). Après plusieurs jours d’incertitude, la coalition internationale engagée dans la zone irako-syrienne, em- menée par les forces américaines,

a

finalement confirmé, jeudi

 

28

février, que Fabien Clain, 41 ans,

était bien mort, dans une frappe ciblée, le 20 février, en Syrie. Aucun détail n’a toutefois filtré

Frappes

sur

la façon dont ce décès avait pu

aériennes contre

être authentifié, ni sur l’état de Jean-Michel Clain, 38 ans, frère ca-

l’Etat islamique, à Baghouz,

det de Fabien, qui a lui été an- noncé comme gravement blessé

en Syrie, le 19 février.

par

certaines sources, il y a une se-

DELIL SOULEIMAN/AFP

maine. Seule certitude, c’est dans

le dernier bastion de l’EI, à Ba-

ghouz, un hameau du sud-est de

la Syrie, à deux pas de la frontière

irakienne, que les deux frères ont

été repérés et visés.

que les deux frères ont été repérés et visés. Cela faisait plusieurs mois que les services

Cela faisait plusieurs mois que les services de renseignement supposaient qu’ils se terraient quelque part dans cette région si- tuée le long de l’Euphrate, consti- tuée d’un chapelet de bourgades reprises une à une par les forces arabo-kurdes sur le terrain, et dans laquelle s’était repliée une partie de la haute hiérarchie de l’organisation terroriste.

Sur les rares photos, leur barbe touffue cache mal deux visages ronds aux yeux rieurs. A l’excep- tion de trois ans passés sur l’île de la Réunion au milieu des années 1990, d’où leur père est originaire, les frères Clain ne connaissent, jusqu’à leur majorité, que le

Chargés de la propagande à l’EI, les frères Clain se sont réparti les rôles.

Figures endurcies du djihad

calme de l’Orne. La fratrie est composée de qua-

Fabien écrira tandis que Jean-

La

confirmation de la mort de Fa-

tre enfants nés entre 1975 et 1986.

bien Clain signe la fin d’une lon-

Seule l’aînée est née à La Réunion,

Michel chantera

gue traque. Pour les services de

où se sont rencontrés les parents.

renseignement, ces dernières an- nées, les deux frères ont fait par-

Leur père, militaire de carrière, va rapidement quitter le foyer fami-

années-là, les frères Clain déci-

tie

de la poignée de Français ayant

lial, lorsqu’ils sont encore en bas

dent de parfaire leur apprentis-

atteint des postes très élevés au sein de l’EI. Ils étaient notam- ment chargés de la propagande.

âge. Les deux frères ne font pas de longues études : Jean-Michel a un BEP de comptabilité, Fabien

sage du Coran et de l’arabe en par- tant à l’étranger. Après avoir vai- nement tenté de se rendre au Yé-

Mais ces figures endurcies du dji- had auraient pu avoir un rôle-clé dans les opérations extérieures

l’équivalent en métallurgie. Mais aucun des deux n’a le profil d’un délinquant de droit commun

men, Jean-Michel séjourne en Egypte d’août 2005 à février 2008 avec son épouse.

de

l’organisation terroriste.

lorsqu’ils basculent dans l’islam

Forums radicaux francophones

La Belgique est aussi à cette épo-

Depuis juin 2018, les frères Clain étaient visés par un man- dat d’arrêt international dans le

salafiste, avec leur mère, à la toute fin des années 1990, sous l’in- fluence du mari tunisien de leur

que une importante plaque tour- nante du salafisme européen. En-

cadre de l’enquête sur le 13-No- vembre. Des soupçons pèsent à l’encontre de Fabien Clain quant

sœur aînée, Anne-Diana.

tre janvier 2003 et mai 2004, Fa- bien séjourne à Anderlecht. Il es- saie notamment de lancer une société de production de casset-

à

son rôle de commanditaire

C’est en déménageant à Toulouse,

tes religieuses. Là-bas, avec son

éventuel dans l’attentat raté con-

cité du Mirail, dans l’espoir no-

frère qui vient parfois le voir, ils

tre

une église de Villejuif (Val-de-

tamment de rejoindre une com-

fréquentent tout ce que la capitale

Marne), en avril 2015, où une

munauté musulmane plus dense

belge compte de radicaux, prosé-

jeune professeure de fitness de

qu’à Alençon, que les Clain vont

lytes, voire prodjihadistes. C’est

32

ans a été tuée.

devenir d’ardents prosélytes. En

comme cela qu’ils vont se retrou-

Selon le témoignage d’un djiha- diste toulousain remis en sep- tembre 2018 à la France – Jona- than Geffroy –, les frères Clain avaient encore il y a peu, le projet d’entraîner de jeunes enfants nés dans la zone irako-syrienne, aux fins de les envoyer par la suite en Europe commettre des attentats. Conscient qu’il pouvait être ciblé

particulier Fabien. Son physique ne passe pas inaperçu : 1,80 m, plus de 100 kg. Les renseigne- ments généraux ont tôt fait de re- pérer ce gaillard qui vivote d’aides sociales tout en vendant des arti- cles religieux sur les marchés. Le jeune homme n’hésite pas à faire du porte-à-porte pour convertir ses voisins et pratique l’appel à la

ver en contact, en 2005, avec un réseau belgo-tunisien d’achemi- nement de djihadistes en Irak. Une filière à l’origine du départ de Muriel Degauque : première Européenne à commettre un at- tentat-suicide au nom de l’islam, contre des militaires américains, en novembre 2005.

par la coalition, Jean-Michel Clain avait confié cette mission à un de

prière depuis sa fenêtre. Rapidement, Fabien Clain s’im-

La filière irakienne

Les deux frères sont aussi des

ses

fils, Othman, 16 ans.

pose aussi comme le nouveau

pionniers des forums radicaux

Au départ, comme souvent, rien

bras droit d’une autre figure lo-

francophones sur Internet. En

ne

laissait présager que les frères

cale : Olivier Corel, dit « l’émir

particulier, Ansar Al Haqq, un des

Clain, deux Toulousains de nais- sance, qui grandiront en Norman- die, notamment à Alençon, et is- sus d’une famille catholique pra- tiquante, deviennent un jour des vétérans du djihad international.

blanc », un Syrien naturalisé fran- çais, né en 1946, ancien président de la section toulousaine de l’As- sociation des étudiants islami- ques de France. Fabien Clain se fait surnommer « Omar », Jean-

premiers du genre : Fabien et Jean-Michel y ont chacun un compte et font la promotion du site. Comme ils sont à l’aise avec la technologie, c’est aussi à eux que l’association Sanabil – dis-

 

Des soupçons pèsent à l’encontre de Fabien Clain quant à son rôle dans l’attentat raté contre une église de Villejuif en 2015

Michel « Abdelwali ». Leurs épou- ses respectives, Mylène et Doro- thée, converties elle aussi, alias « Fatima » et « Khadija », portent la burqa et font l’école à la maison à leurs jeunes enfants. Les plus grands sont inscrits dans une école musulmane. On est alors au milieu des an- nées 2000 et la tentation du dji- had et de la hijra (l’émigration en terre sainte) est déjà bien pré- sente. D’autant qu’Olivier Corel donne à cette époque des cours de religion où il promeut le djihad. Comme cela est courant dans ces

soute par décret en 2016 –, spécia- lisée dans le soutien aux détenus musulmans, fait appel lors de sa création, en 2010, pour gérer son site. Ces férus d’anasheed (récita- tion de chants rituels), chanteurs amateurs à leurs heures, sont déjà des bons connaisseurs des ré- seaux sociaux, sur lesquels ils passent des heures à s’échanger des sons ou des vidéos. En février 2008, les choses se cor- sent pour les deux hommes. Ils rentrent juste d’Egypte quand ils sont placés en garde à vue dans le cadre d’une enquête sur une filière

d’acheminement de combattants vers l’Irak depuis la région toulou- saine. Jean-Michel est relâché sans poursuites, mais pas son aîné. Les enquêteurs ont établi que Fabien Clain a encouragé plusieurs jeu- nes à s’entraîner en vue d’un dé- part en zone irako-syrienne. Il a joué les intermédiaires avec un certain Abou Wafa, qui dispense des cours de combat à mains nues et de défense au couteau. Plusieurs Toulousains réussi-

ront à partir en Irak à la suite de ces entraînements dont un cer- tain Sabri Essid, 20 ans à l’époque, grutier de métier. Après un pre- mier séjour entre 2006 et 2007 dans une cellule d’Al-Qaida, puis un passage en prison à la suite de sa condamnation en 2009, en même temps que Fabien Clain, il réussira à gagner les rangs de l’EI, en 2014. Le hasard veut que son père se soit remarié avec la mère de Mohammed Merah, auteur des tueries toulousaines de 2012. Sabri Essid fera ensuite parler de lui lors d’une vidéo diffusée, en 2015. Il y apparaît en tenue de combat, encourageant un garçon d’une douzaine d’années, identi- fié comme son beau-fils, à abattre à bout portant un otage en com- binaison orange. Il est présumé mort depuis.

A partir de 2010, alors que Fa-

bien Clain a été condamné à une peine de cinq ans de prison, c’est Jean-Michel qui prend le relais. Même s’il n’a pas le charisme de son frère, il devient en France un relais de nombreux « frères » ins- tallés dans d’autres capitales européennes. Les conférences de prêcheurs salafistes, qui réunis- saient à Toulouse entre 60 et 80 personnes au milieu des an- nées 2000, en attirent plus de 400 en ce début des années 2010. La mouvance séduit également de jeunes délinquants de la cité du Mirail fascinés par les sports de combat, ainsi que de plus en plus de convertis.

début de la guerre en Syrie en

mars 2011 sert de détonateur à tout ce substrat. Depuis sa prison, Fabien Clain reste connecté, par téléphone, à tout un tas d’indivi- dus radicalisés en France et en Belgique. Son prosélytisme fait œuvre derrière les barreaux. Au point d’inquiéter les services pé- nitentiaires. Quand il ressort, à l’été 2012, Fabien Clain se réins- talle au vert à Alençon, car il est interdit de séjour dans la région toulousaine. Les frères Clain sautent le pas de la hijra en 2014. Jean-Michel est le premier. Dès 2013, des écoutes té-

Le

léphoniques révèlent sa fascina- tion pour les prémices du « cali- fat ». Il embarque pour la Syrie avec sa femme et leurs six en- fants. Fabien rejoint son frère en février 2015, un mois après les at- taques de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Lui aussi part avec sa femme et ses trois enfants âgés de 15, 12 et 9 ans. Ces derniers ne franchiront toutefois la frontière que deux mois après lui, car ils ont entre-temps été refoulés par les autorités turques. La mère des Clain réussit à rejoindre la Syrie. Mais à 63 ans, elle meurt trois mois plus tard à Rakka d’une ma- ladie du foie.

Jeunes fidèles

Dans ses pas vers la Syrie, Fabien Clain entraîne également toute une petite bande d’affidés pari- siens dont certains feront parler d’eux plus tard. En particulier Adrien Guihal, dont la voix a été identifiée à plusieurs reprises dans des revendications audio de l’EI : notamment en juin 2016 lors de l’assassinat d’un policier et sa compagne à Magnanville (Yveli- nes), puis en juillet de la même année lors de l’attentat de Nice et lors du meurtre du prêtre de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine- Maritime). Parmi ces jeunes fidè-

les se trouvent aussi Thomas M., et Macreme Abrougui, un ex-ma- gasinier et un garagiste dont la justice soupçonne qu’ils ont eu un rôle dans l’attentat raté contre l’église de Villejuif (Val-de-Marne), en avril 2015. La piste des frères Clain se perd ensuite dans les méandres de la guerre, dans la zone irako-sy- rienne. Des notes déclassifiées versées à l’enquête sur le 13-No- vembre permettent d’apprendre que Jean-Michel est d’abord en- rôlé comme combattant. Même chose pour son fils, âgé de 14 ans, affecté dans un centre de forma- tion pour le maniement des ar- mes et la préparation au combat. Jean-Michel semble bouger entre Rakka, Alep et Kobané. Puis, à la tête d’un petit groupe d’une di-

A croire un djihadiste toulousain, les deux frères ne se déplaçaient jamais sans djellaba « de peur d’être “dronés” »

zaine de combattants, il se met à superviser les arrivées des Fran- çais rejoignant la Syrie depuis un village proche de la frontière tur- que. C’est lui qui va piloter le voyage de son aîné, en lui conseillant notamment de raser sa barbe proéminente.

« Il nous faut taper la France »

En avril 2015, les services de ren- seignement identifient ensuite un premier anasheed de propa- gande de l’EI avec la voix de Jean- Michel Clain. « Il nous faut taper la France/il est temps de l’humilier/ on veut voir de la souffrance/et des morts par milliers », chante-t-il. Avant qu’il ne quitte Toulouse, Jean-Michel a par ailleurs enjoint à son frère, Fabien, d’acquérir du matériel de sonorisation et des ca- méras. Il a en tête l’idée de déve- lopper cette activité pour les be- soins de la propagande de l’EI. Très vite, les deux frères se répartiront les rôles qui feront leur marque de fabrique: Fabien écrira tandis que Jean-Michel chantera. En janvier 2016, une dernière note s’inquiète du sort des enfants Clain sur zone: «Ils grandissent dans une structure familiale construite en vase clos et sont im- prégnés d’une très forte religiosité. Plusieurs d’entre eux présentent des profils inquiétants, particuliè- rement eu égard à l’instrumentali- sation des enfants actuellement constatée au sein des partisans de l’EI», est-il notamment écrit. Le reste est un grand trou noir. Le témoignage de Jonathan Geffroy, ce djihadiste toulousain arrêté en 2018, permet juste d’imaginer un étrange quotidien : à l’en croire, les deux frères ne se déplaçaient jamais sans djellaba « de peur d’être droné», et ne sortaient que dans des rues sous bâches. Les dernières nouvelles publi- ques de Fabien Clain avant sa mort sont arrivées, inopiné- ment, le 28 décembre 2018, alors que l’EI était déjà en pleine débâ- cle. Un ultime message audio de treize minutes diffusé avec sa voix sur la radio de propagande de l’EI, Al-Bayan. Dans ce mes- sage, le djihadiste appelle à com- mettre des attentats en France. Puis, dans une étonnante allu- sion aux « gilets jaunes », il ex- horte à se « rebeller » contre le gouvernement : « Il dépense ton argent sans compter à tort et à travers .» Dans ce message, la qualité sonore est mauvaise. On devine la guerre toute proche. La frappe de la coalition a eu raison de cet ultime appel au meurtre. p

élise vincent

0123

SAMEDI 2 MARS 2019

ÉCONOMIE & ENTREPRISE | 13

En France, la consommation semble repartir

Les dépenses des ménages en biens ont crû de 1,2 % en janvier. Un signal positif pour l’activité s’il se confirmait

F aut-il y voir les premiers signes d’une véritable re- prise ? Après des mois de morosité et de quasi-sta-

gnation, la consommation en France semble enfin sortir de sa torpeur. Les dépenses des ména- ges en biens ont crû de 1,2 % en janvier, selon les données pu- bliées par l’Institut national de la statistique et des études économi- ques (Insee), jeudi 28 février. Une bonne nouvelle pour l’activité, si le rebond venait à se confirmer. Car c’est la consommation qui est le principal moteur de la crois- sance en France. Un moteur très dépendant des fluctuations du pouvoir d’achat et qui toussote depuis fin 2017. Théoriquement, il aurait dû redémarrer à l’automne 2018, avec la suppression des coti- sations salariales et la baisse de la taxe d’habitation. C’est, du moins, ce qu’espéraient le gouverne- ment et les conjoncturistes avant que s’emballent les prix de l’es- sence et le mouvement des « gi- lets jaunes »… Plombée par les blocages et les manifestations, la consomma- tion a plongé de 1,5 % en décem- bre. Le coup a été très rude pour le commerce de détail, les trans- ports et l’hôtellerie-restauration. Tous secteurs confondus, la crise aurait coûté, non plus 0,1, mais 0,2 point de croissance trimes- trielle au pays, d’après le ministre de l’économie, Bruno Le Maire. Est-on finalement sorti de l’or- nière? Pour Stéphane Colliac, éco- nomiste auprès de l’assureur-cré- dit Euler Hermes, il est encore trop tôt pour parler d’embellie. « L’heure est surtout au rattrapage, estime-t-il. La tendance reste en deçà des niveaux d’octobre 2018, même si on compense un peu les baisses des mois précédents.» Le détail des chiffres de la de- mande incite en effet à la pru- dence : l’essentiel du rebond tient à la consommation de gaz et d’électricité. Un pur effet de la mé- téo… Après des températures anormalement clémentes en dé- cembre, le mercure est redes- cendu en janvier, poussant les ménages à se chauffer davantage. Du côté des autres postes de dé- penses, on retiendra surtout la progression des achats de voitu- res neuves, de téléphones et de té- léviseurs. Le secteur de l’habille- ment et du textile, pourtant en pleine crise, a également bénéfi-

La consommation des ménages rebondit

ÉVOLUTION DE LA CONSOMMATION DES MÉNAGES, EN %

+ 0,4

+ 0,2

+ 0,2 0
+ 0,2 0
+ 0,2 0

0

+ 0,2 0
+ 0,2 0
+ 0,2 0
+ 0,2 0
+ 0,2 0
+ 0,2 0
+ 0,2 0

T1

– 0,1

T2

T3

0

T4

+ 1,2

, EN % + 0,4 + 0,2 0 T1 – 0,1 T2 T3 0 T4 +

Janvier

2018 2019

Un indice de confiance qui

augmente

ÉVOLUTION DE L’INDICE DE CONFIANCE DES MÉNAGES, SELON UN INDICATEUR SYNTHÉTIQUE**

100 95 90 86 80
100
95
90
86
80

Fév. Mars Avril Mai Juin Juill. Août Sept. Oct. Nov. Déc. Janv.

Fév.

2018 2019

mais ne suit pas totalement le pouvoir d’achat

ÉVOLUTION DU POUVOIR D’ACHAT DES MÉNAGES, EN %

+ 1,3*

+ 0,8 + 0,3 0
+ 0,8
+ 0,3
0

– 0,5

T1

T2

2018

T3

T4

* Estimation

et un chômage qui baisse légèrement

ÉVOLUTION DU TAUX DE CHÔMAGE, EN %

10 9,6 9 8,8 8 T1 T2 T3 T4 T1 T2 T3 T4
10
9,6
9
8,8
8
T1
T2
T3
T4
T1
T2
T3
T4

2017 2018

(Prévisions)

INFOGRAPHIE LE MONDE

** Indicateur normalisé de moyenne 100 et d’écart-type 10

SOURCE : INSEE

cié d’un léger regain. «C’est encou- rageant», reconnaît Hélène Baud- chon, économiste chez BNP Pari- bas, mais « on est encore loin de ce que la dynamique du pouvoir d’achat laisserait espérer».

« Impulsion budgétaire »

« Le problème, rappelle Stéphane Colliac, c’est que les gains de pou- voir d’achat n’ont pas été équita- blement répartis. En 2018, la moi- tié de la manne a été captée par ceux qui ont bénéficié de la baisse de la fiscalité du capital. » Pour les autres, l’évolution du pouvoir d’achat dépend surtout de celle des revenus, et donc générale- ment des salaires. «Or, remarque l’analyste, ces derniers progres- sent très lentement ». Echaudés par le climat social, les ménages ont-ils préféré épar- gner ? Ce qui est sûr, c’est que cer- tains ont puisé dans leurs écono-

mies l’an passé pour compenser la hausse de la contribution so- ciale généralisée (CSG) et celle des prix à la pompe, et qu’ils ont tout fait, ensuite, pour reconstituer leur bas de laine en fin d’année. Le taux d’épargne en 2018 est passé de 13,7 % au premier trimestre à près de 15,6 % au dernier, selon l’Insee. Si ce dernier se maintenait à un niveau élevé en 2019, la dyna- mique entière de l’activité s’en ressentirait. Alors qu’en Allemagne, ce sont les exportations qui tirent la croissance, en France, c’est la de- mande intérieure qui fait tradi- tionnellement office de locomo- tive. Macroéconomiquement, les dépenses des ménages pèsent près de 55 % du produit intérieur brut (PIB). Leur faible progres- sion l’an dernier a beaucoup con- tribué au ralentissement de la croissance, qui a atteint environ

1,5 % sur 2018. Qu’en sera-t-il cette année ? Les quelque 10 milliards d’euros lâchés par Emmanuel Macron en décembre pour calmer la colère des ronds-points représentent «une impulsion budgétaire non négligeable », rappelle Hélène Baudchon. Gonflement de la prime d’activité, annulation de la hausse de la CSG sur les retraites de moins de 2 000 euros, défiscali- sation doublée de l’exonération de charges sociales des heures sup- plémentaires… Taillées pour les classes moyennes et les bas reve- nus, ces mesures devraient béné- ficier à des personnes dont le pou- voir d’achat a souffert l’an dernier. Elles ont sans doute d’ores et déjà contribué à apaiser certai- nes angoisses. Le moral des mé- nages, qui s’était effondré en dé- cembre, au plus fort des bloca- ges, a repris des couleurs en jan-

Si les perspectives d’emploi s’améliorent, le spectre d’un retour de l’inflation hante toujours les esprits

vier et en février. Interrogés sur leur niveau de vie futur, les Fran- çais sont de plus en plus nom- breux à répondre positivement. « Les craintes concernant l’évolu- tion du chômage diminuent très nettement en février », souligne également l’Insee. Toutefois, si les perspectives d’emploi s’améliorent, le spectre d’un retour de l’inflation hante toujours les esprits. Plus que la

hausse de la fiscalité verte, c’est l’envolée des cours du pétrole qui avait grignoté le pouvoir d’achat en 2018. Le baril de Brent, re- tombé à 50 dollars (44 euros) fin décembre, s’est renchéri de 16 dollars ces derniers mois. Le prix des produits alimentaires a également grimpé depuis l’adop- tion de la loi alimentation. Inutile néanmoins de paniquer : l’infla- tion a atteint 1,3 % en février, bien loin des 2,3 % de l’été dernier. « L’histoire retiendra peut-être que les concessions obtenues par les “gilets jaunes” ont permis de ré- tablir un minimum de confiance et sauvé l’économie française!», glis- sait, mardi 26 février, l’écono- miste Philippe Askenazy dans une chronique parue dans Le Monde. Un scénario qui ne pourra se réaliser que si la consomma- tion redécolle pour de bon. p

élise barthet

La construction et la vente de logements neufs ont freiné en2018

Les promoteurs ont connu une mauvaise année. L’Union sociale de l’habitat redoute une chute de la production de logements sociaux

L es promoteurs dressent le bilan de l’année 2018, déjà pas fameux, et anticipent

une année 2019 encore plus som- bre. Ils ont vendu 150 783 loge- ments neufs l’an passé, soit 10,5 % de moins qu’en 2017, une baisse qui s’est accélérée au quatrième trimestre (13 % comparé à la même période, un an plus tôt). Les accédants à la propriété de- meurent au rendez-vous – avec toutefois une légère décrue de leur nombre (0,4 %, à 57 766 ré- servations) –, bien qu’une série de

mesures les pénalise. Parmi cel- les-ci figurent la distribution res- treinte du prêt à taux zéro (PTZ), qui chute de 30 % et affecte no- tamment le marché de la maison individuelle (11,3 % de ventes), et la suppression, au 1 er janvier2018, de l’aide personnalisée au loge- ment dite « accession ». Mais c’est surtout la clientèle des investisseurs, particuliers comme professionnels, réactifs aux incitations fiscales et budgé- taires, qui se dérobe. Les particu- liers investisseurs dans le disposi-

Dans l’ancien, les prix s’emballent

Le marché du logement neuf souffre, pas celui de l’ancien. Le nombre de transactions progresse toujours, à 970 000 en 2018 (+ 2 000 par rapport à 2017, année pourtant record). Comme le relevait l’Insee, jeudi 28 février, les prix ne cessent de croître, de 3,2 % en moyenne sur la France entière – contre 2,9 % en 2017 –, mais avec une forte disparité entre l’Ile-de-France, où ils s’appré- cient de 4,2 %, et le reste du territoire (+ 2,8 %). A Paris, la hausse atteint 5,7 % et un prix moyen du mètre carré de 9 570 euros qui devrait, au vu des promesses de ventes déjà signées, encore grimper au premier semestre, jusqu’à 9 700 euros d’ici à avril.

tif Pinel sont en baisse de 13,2 %, à 58 025 biens vendus, tandis que les ventes en bloc aux institution- nels, pour l’essentiel des bailleurs

Tendance à la morosité

rachetant les stocks d’invendus des promoteurs (près de 30 000 logements) et joué un rôle contra- cyclique en maintenant leur pro-

veut croire la présidente de la Fé- dération des promoteurs immo- biliers (FPI), Alexandra François- Cuxac, qui, lors d’une conférence

clef du « choc d’offre » voulu par le gouvernement. Les crédits oc- troyés au cours du quinquennat précédent – déjà bien rabotés

sociaux, s’écroulent de 22 %, à

duction, ils ne sont plus,

de

presse, jeudi 28 février, a appelé

puisque l’Ile-de-France, par exem-

29 592 appartements. C’est la con- séquence des mesures gouverne- mentales de ponction dans leurs recettes, qui entraînent une ré- duction immédiate de leurs in-

aujourd’hui, en mesure de le faire. La construction est donc en berne, comme l’attestent les sta- tistiques du ministère du loge- ment, et sans doute pour long-

les pouvoirs publics à «agir rapi- dement, en cessant la cacophonie fiscale qui effraie les ménages». Elle faisait allusion aux propos tenus le 6 février par Gérald Dar-

ple, n’avait perçu que 8 millions d’euros – ont fondu, et, à l’appro- che des élections municipales de mars2020, les maires deviennent prudents. Certains, comme ceux

vestissements. Or, promotions publique et privée sont intime-

temps. En effet, le nombre de per- mis de construire accordés en 2018

manin, le ministre de l’action et des comptes publics, qui envisa-

du Perreux ou de Thiais, dans le Val-de-Marne, annoncent qu’ils

ment liées dans la mesure où les

a

chuté de 6,2 % par rapport à 2017,

geait de réduire les niches fiscales,

ne construiront plus.

programmes comportent une

à

459 800, et les mises en chantier,

y

compris l’avantage Pinel. Mais

L’autre mauvaise nouvelle est

part grandissante de logements

de 4 %, à 420 000. Le chiffre est ce-

aussi à ceux de Bruno Le Maire, le

que les coûts de construction sont

sociaux et ne se font pas sans eux.

pendant moins catastrophique qu’anticipé en janvier puisque, en- tre-temps, les statisticiens du mi-

ministre de l’économie, se disant favorable à « la taxation de la plus- value des résidences principales

à la hausse, entraînant avec eux les prix de vente, qui gagnent 3,4 % en un an, avec un prix moyen du mè-

L’Union sociale de l’habitat, qui fédère les organismes HLM,

craint de voir s’effondrer la pro-

nistère ont « retrouvé » 21 900 lo- gements mis en chantier. Toutefois, cela ne modifie pas la

pour les plus gros biens immobi- liers », ainsi qu’à ceux d’Emma- nuel Macron, qui, dans la Drôme,

tre carré à 3 881 euros en province et 5 019 euros en Ile-de-France. En outre, la qualité n’est pas toujours

duction de logements sociaux de

tendance à la morosité qu’aggrave

le

24 janvier, songeait à autoriser

garantie, comme l’a montré une

124 000 en 2016 à

100 000

un indicateur inquiétant, celui

les collectivités locales à taxer les

enquête de l’association de con-

en 2018, puis à 65 000 en 2020. Un recul qui entraîne celui des autres types de logement. Contraire- ment à ce qui s’est passé après la crise de 2008, lorsque les bailleurs

des annulations de permis de construire, c’est-à-dire d’opéra- tions autorisées mais interrom- pues, dont le taux atteint 20 % de l’ensemble des permis délivrés.

plus-values des résidences princi- pales, jusqu’à présent exonérées. M me François-Cuxac souhaite que l’Etat soutienne financière- ment les maires bâtisseurs qui, en

sommateurs Que choisir rendue publique le 15 novembre 2018 sur les nombreuses malfaçons cons- tatées dans le logement neuf, un sujet qui préoccupe la FPI. p

sociaux ont sauvé le marché en

« C’est une alerte, pas une alarme »,

délivrant les permis, possèdent la

isabelle rey-lefebvre

14 | économie & entreprise

Les patrons français et italiens affichent leur unité

Réunis à Versailles, les dirigeants de grandes entreprises s’inquiètent des tensions entre Rome et Paris et désirent renforcer leurs liens

C’ est la première fois que je vois un four- nisseur crier si fort sur l’un de ses plus

gros clients ! » Pour cet observa- teur privilégié du monde des af- faires milanais, les attaques répé-

tées du gouvernement italien contre la France depuis le début de l’année défient le bon sens. Et pour cause : l’Hexagone est le deuxième partenaire commer- cial de l’Italie, tandis que la Pénin- sule est le troisième acheteur des produits tricolores. «Les entrepre- neurs qui travaillent dans nos deux pays sont très déçus par les tensions politiques entre nos gou- vernements », confie Edoardo Sec- chi, fondateur d’Italy-France Group, une société aidant les PME

à se développer des deux côtés des Alpes.

Réunis à Versailles les 28 février

et 1 er mars pour le deuxième fo-

rum économique franco-italien, nombre de PME et grands grou- pes des deux pays ne disent pas autre chose. Tous affichent le même mot d’ordre : l’heure est au travail collectif. Ils formulent un souhait: que les frictions entre Pa- ris et Rome retombent et ne pè- sent pas sur les affaires. « Ce forum est l’occasion de rappeler qu’au- delà des remous politiques, les re- lations économiques et culturelles entre la France et l’Italie sont an- ciennes et toujours aussi inten- ses», explique Bernard Spitz, pré- sident de la commission Europe du Medef, l’organisation patro- nale française qui copilote l’évé- nement avec son homologue ita-

lienne, la Confindustria. « Plus que jamais, nos entreprises doivent s’unir au sein d’une Europe forte

rencontré des « gilets jaunes » à

gérence par Paris, qui a rappelé

«dialogue constructif» entre Paris et Rome. Tout en soulignant que les échanges entre les deux pays

« Nous espérons un changement de cap, que le gouvernement prenne enfin les décisions qui per-

pour faire face à la concurrence chinoise et au protectionnisme », ajoute Geoffroy Roux de Bézieux, le patron du Medef. Depuis l’arrivée au pouvoir de la coalition entre la Ligue (extrême droite) et le Mouvement 5 étoiles (M5S, antisystème), en juin 2018,

représentent plus de 70 milliards d’euros par an, soit 200 millions par jour, pour un solde créditeur en faveur de l’Italie de plus de 10 milliards d’euros en 2018. Les véhicules sont au premier rang des biens échangés, suivis par les produits chimiques et les

mettront aux entreprises de sortir de l’incertitude », plaide depuis la Lombardie Aldo Fumagalli Roma- rio, PDG de SOL Group, un groupe familial spécialiste de la fabrica- tion de gaz industriels et médi- caux. Comme lui, les PME s’alar- ment du ralentissement marqué

les tensions diplomatiques sont

équipements industriels. Les ban-

de

l’économie italienne, tombée

vives entre Paris et Rome. Elles

ques françaises (BNP Paribas, Cré-

en

récession fin 2018, et des ten-

sont montées d’un cran en jan- vier, lorsque le ministre de l’inté- rieur et chef de file de la Ligue, Matteo Salvini, a accusé Emma-

dit agricole) sont très bien im- plantées dans la Péninsule, tout comme certaines enseignes de la grande distribution (Carrefour,

sions protectionnistes. « Nous nous sommes développés à l’inter- national pour réduire notre dé- pendance à la demande italienne :

nuel Macron de « gouverner con- tre son peuple ». Et surtout, lors- que le vice-premier ministre, Luigi Di Maio, dirigeant du M5S, a

Montargis (Loiret), le 5 février. Une visite vécue comme une in-

son ambassadeur à Rome – du ja- mais-vu depuis 1945.

Auchan), tandis que nombre de fleurons du luxe italien (Gucci, Bulgari, Botteca Veneta, Fendi, etc.) sont passés sous pavillon tri- colore ces dernières années. «A première vue, les tensions po- litiques ont une incidence directe limitée sur nos activités quotidien- nes, confie le patron d’un groupe industriel français. Mais, lorsque

l’instauration de barrières doua- nières serait une très mauvaise nouvelle pour nous », ajoute M. Fu- magalli Romario. Lors du forum de Versailles, les

participants ont échangé sur leur vision de l’Europe, les besoins de financement des deux côtés des Alpes et les mutations de l’emploi. « Ce travail en commun envoie un

70 milliards d’euros d’échanges

Depuis, les deux capitales ont mis de l’eau dans leur vin, et l’ambas- sadeur a repris l’avion en sens in- verse. Mais les sujets de frictions restent nombreux, notamment à propos de la reprise complexe des chantiers de Saint-Nazaire par Fincantieri, de la question migra- toire ou encore, des initiatives françaises en Libye, peu appré-

des projets aussi importants que le TGV Lyon-Turin sont remis en question, nos échanges risquent d’en souffrir. » D’autres s’inquiè- tent du niveau préoccupant de la dette publique italienne, dépas- sant les 130 % du produit intérieur brut (PIB). Et de la politique éco- nomique menée par la coalition populiste. « Celle-ci dirige le pays au jour le jour, sans véritable stra- tégie en faveur de la croissance :

signal fort : la société civile et le sec- teur privé demandent au gouverne- ment italien d’arrêter les provoca- tions politiques, car ils refusent d’en faire les frais », commente Enrico Letta, ancien président du conseil italien et doyen de l’Ecole des affai- res internationales de Sciences Po. Vendredi 1 er mars, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, et son homologue italien, Giovanni Tria, devaient conclure les discussions.

ciées par Rome.

cela paralyse les décisions d’inves-

Et

jouer de nouveau la carte de

Le 7 février, dans la foulée du

tissement », regrette Paolo Lam-

l’apaisement face aux patrons. p

rappel de l’ambassadeur, le Medef et la Confindustria ont publié une tribune commune appelant au

berti, président de Federchimica, la fédération italienne des indus- tries chimiques.

marie charrel et jérôme gautheret (rome, correspondant)

La stratégie bas carbone d’Engie pour être un leader de la transition énergétique

Le groupe poursuit son recentrage sur les grandes entreprises et les collectivités

londres

P eu d’entreprises du CAC 40 se seront transfor- mées aussi vite et aussi

profondément qu’Engie en quel- ques années. La nouvelle straté- gie 2019-2021 de l’ex-GDF Suez, dévoilée devant la communauté financière, jeudi 28 février, à Lon- dres, en même temps que les résultats 2018, accentue le vi- rage. Et sa directrice générale, Isabelle Kocher, n’a pas peur d’af- firmer que son groupe est peut- être « en train d’inventer un nou- veau secteur pour s’imposer comme le leader mondial de la transition énergétique », notam- ment conçue comme des servi- ces à haute valeur ajoutée vendus

à

de grandes entreprises et aux collectivités locales. Même si son engagement dans

transition énergétique s’appuie

sur une vision à long terme,

me Kocher devra d’abord con-

M

la

vaincre que sa démarche, axée de- puis trois ans sur la stratégie zéro carbone, est le bon choix. En 2018,

bénéfice net a accusé un recul

de 22 % (à 1 milliard d’euros), en raison notamment d’une perte

700 millions sur l’arrêt de réac-

teurs nucléaires de sa filiale belge

Electrabel, et ce sont surtout ses métiers classiques (production d’électricité et gestion des ré- seaux gaziers) qui ont généré des revenus. L’objectif de son plan triennal est d’accroître le résultat net courant de 7 % à 9 % par an. Engie ne fait plus du marché des particuliers une priorité. Présent

de

le

Le plan 2019-2021 de la directrice générale, Isabelle Kocher, prévoit de 11 à 12 milliards d’investissements de croissance

dans 70 pays, il va en quitter une vingtaine et se focaliser à la fois sur 20 pays cibles, 30 métropoles majeures (surtout en Asie du Sud- Est et en Afrique) et quelque 500 multinationales. « Au cours des dix dernières années, la transi- tion énergétique était poussée par les Etats, elle est aujourd’hui tirée par les entreprises et les collectivi- tés territoriales sous l’impulsion exigeante de leurs clients et des ci- toyens, qui font monter la pres- sion », analyse M me Kocher. C’est cette « deuxième vague de la tran- sition énergétique » qu’elle veut faire prendre à son groupe. Cette nouvelle stratégie se base, selon elle, sur une enquête appro- fondie de plusieurs mois auprès de milliers de clients, élus, patrons, gestionnaires de grandes institu- tions (universités, hôpitaux…). «Ils nous ont tous dit la même chose :

“Venez avec des solutions intégrées qui soient financées.” Il y a un mar- ché considérable», raconte M me Ko- cher, exemple de l’université de l’Etat de l’Ohio (Etats-Unis) à l’ap- pui. Le groupe y a signé en 2017 un

contrat de cinquante ans, en parte- nariat avec un fonds canadien. Il prévoit, entre autres, l’optimisa- tion des infrastructures énergéti- ques afin de réduire la consomma- tion d’énergie de 25 % en dix ans. Dans cette stratégie de spéciali- sation dans les services à haute valeur ajoutée, Engie déploie un business model particulier : in- vestir, puis céder de 50 % à 80 % du projet à un partenaire finan- cier (avec une plus-value) tout en restant opérateur des infrastruc- tures et en touchant des revenus récurrents de leur exploitation. Un moyen de ne pas brûler trop de cash et de relancer de nou- veaux projets. Il le fait avec Pre- dica (Crédit agricole) et compte le développer avec le gestionnaire d’actifs Amundi. « Notre ambi- tion, c’est de rendre possible la transition zéro carbone compéti- tive des entreprises et des collecti- vités territoriales», explique M me Kocher. Et devenir le leader mon- dial de ce secteur. »

Prudence

Engie prévoit aussi qu’en 2021, la moitié de ses nouveaux projets dans les renouvelables (éolien, so- laire, biogaz…) concerneront ces grands clients. Pour accéder à ces derniers et construire une offre globale avec eux, à commencer par les patrons seuls habilités à réorienter leur entreprise sur une trajectoire bas carbone, M me Ko- cher veut «monter une force com- merciale de haut niveau » avec l’appui du géant du conseil en stratégie Accenture.

Engie continuera à investir dans les énergies renouvelables, où il compte rattraper son retard sur l’italien Enel et l’espagnol Iber- drola. Mais aussi à exploiter et à développer de grandes infrastruc- tures gazières (terminaux de re- gazéification, gazoducs, sites de stockage…), qui fournissent des

revenus récurrents et un accès à une ressource complémentaire aux énergies renouvelables par nature intermittentes. Après les 16 milliards de cessions d’actifs (gaz naturel liquéfié, pro- duction d’hydrocarbures, cen- trales au charbon…) comptabilisés ou annoncés en 2016-2018,

M me Kocher en prévoit encore

6 milliards, notamment dans le charbon, dont elle veut sortir définitivement. Et pourquoi pas le transport et la distribution de gaz, puisque la loi Pacte permettra l’entrée de partenaires dans GRT

gaz et GRDF. Elle a surtout inscrit, dans le plan triennal, 11 à 12 mil- liards d’investissements de crois- sance (8 milliards de main- tenance), principalement dans ses nouvelles «solutions clients»

l’ajout de 9 gigawatts (GW) de

capacités « vertes » aux 24 GW existants. Parfois critiquée pour sa pru- dence en matière de grandes ac- quisitions, y compris par Gérard Mestrallet, PDG du groupe de 2008 à 2016, M me Kocher dit avoir « retenu les leçons du passé » et as- sure qu’« une acquisition ne fait pas une stratégie », sans l’exclure pour autant. p

jean-michel bezat

et

0123

SAMEDI 2 MARS 2019

La grève a dégradé les comptes de la SNCF

Le bénéfice est divisé par dix, comparé à 2017

C e sont des résultats 2018 paradoxaux que Guil- laume Pepy, le président

de la SNCF, a présentés jeudi 28 fé- vrier à son siège de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Paradoxe heureux d’abord, car malgré le plus long conflit de son histoire marqué par quarante et un jours de grève entre mars et juin, la SNCF a enregistré une résistance du chiffre d’affaires 2018, lequel s’établit à 33,3 milliards d’euros. Le groupe constate même un rebond de l’activité au second semestre (+ 3,4 %) portée par la dynamique

des TGV à petit prix Ouigo (+ 38 % de fréquentation), des TER (+ 4,9 %) et de sa filiale de trans- port public Keolis (+ 10 %). Paradoxe en sens inverse en- suite, puisque, en dépit de cette ap- pétence confirmée des clients pour le train, en particulier au se- cond semestre, la profitabilité de l’entreprise a fortement chuté. Le bénéfice net part du groupe s’élève à 141 millions d’euros, soit une di- vision par 10 par rapport à 2017. Les activités principales voient leur bénéfice opérationnel recu- ler : le train subventionné (TER, Transilien, Intercités), le TGV com- mercial, la logistique, la gestion du réseau ferroviaire… Seules les acti- vités des gares et de Keolis voient leur profitabilité s’améliorer. Cette fois, c’est bien la grève du printemps contre le pacte ferro- viaire voulu par le gouvernement qui est la principale cause de cette régression. Selon les dirigeants du groupe, elle a coûté 770 mil-

lions d’euros de profit opération- nel à l’entreprise. Du côté de SNCF Réseau, l’entreprise gestionnaire des voies ferrées, le manque à ga- gner des péages ferroviaires lié à

la diminution des circulations pendant le conflit s’élève à 220 millions d’euros. Mais la grève n’explique pas l’in- tégralité de la dégradation des pro- fits. La politique des petits prix dans le TGV a fait baisser ces trois dernières années le prix moyen du billet TGV de 3 %, selon la SNCF. Cela finit par peser aussi sur la ren- tabilité de l’activité dans la mesure où la baisse des coûts, 530 millions d’euros tout de même cette année, ne compense pas encore ce que les experts appellent l’inflation ferro- viaire, cette propension du sys- tème SNCF à coûter de plus en plus cher chaque année.

De tristes constats

Ce fait illustre un autre paradoxe de ces résultats 2018 : ils sont les premiers à être présentés après le vote de la réforme ferroviaire du printemps et, pourtant, ils n’en portent aucun des effets espérés par la direction de l’entreprise et le gouvernement. Les embauches de cheminots se font toujours au statut, la dette n’a pas été reprise par l’Etat, la réorganisation des métiers n’a pas eu lieu, l’aiguillon de la concurrence ne se fait pas encore très mordant. Du coup, les tristes constats des exercices successifs de l’entre- prise se répètent. La dette de SNCF Réseau fait de nouveau un bond de 3 milliards d’euros pour attein- dre désormais le chiffre effrayant de 50 milliards. Le fret – dont le chiffre d’affaires est en baisse de 10 % – s’enfonce dans la crise, une partie des entreprises clientes qui ont renoncé à prendre le train pendant la grève n’étant pas reve- nues au mode ferroviaire. p

éric béziat

2,9

C’est, en %, la croissance, en volume, de l’économie des Etats-Unis en 2018. Ce plus haut depuis 2015 est légèrement inférieur à l’objectif de 3 % et plus de l’administration Trump, selon les données du Dépar- tement du commerce publiées jeudi 28 février. Au quatrième trimestre,

le PIB américain a progressé de 2,6 % en rythme annuel, en net ralen-

tissement par rapport au troisième (+ 3,4 %) et au deuxième trimestre

(+ 4,2 %). La contribution du commerce extérieur au dernier trimestre

a été négative (– 0,22 point), mais beaucoup moins qu’au trimestre précédent où elle avait coûté presque 2 points de PIB.

CONJONCTURE

gation automobile japonais Clarion, dont les actionnai- res lui ont apporté 95,28 % de son capital. – (AFP.)

Le marché automobile français renoue avec la croissance en février

Le marché automobile fran- çais a progressé de 2,1 % sur un an en février, renouant avec la croissance après cinq mois de baisse consécutifs, selon les données du Comité des constructeurs français d’automobiles publiées ven- dredi 1 er mars. PSA a enregis-

tré une hausse de 10,7 % de ses immatriculations, tandis que les livraisons de Renault sont restées stables (+ 0,3 %).

HABILLEMENT

Gap se scinde en deux et pourrait abandonner son nom

Le groupe textile américain Gap a annoncé, jeudi 28 fé- vrier, une vaste restructura- tion comprenant sa scission en deux entreprises cotées séparément en Bourse et envisage d’abandonner son nom. Gap, qui a pris du retard dans le commerce en ligne et pâtit de la concurrence de H&M et Zara, va fermer 230 maga- sins à travers le monde, soit 6,3 % de son portefeuille total. – (AFP.)

IMMOBILIER

ACQUISITIONS

Etats-Unis : le rachat de Gemalto par Thales approuvé sous condition

Les Etats-Unis ont annoncé, jeudi 28 février, qu’ils approuvaient le rachat de Gemalto par Thales à la

condition que le groupe cède son activité de modules matériels de sécurité à usage général (GP HSM). – (Reuters.)

Faurecia prend le contrôle du japonais Clarion

Des patrons et élus demandent à Amazon de revenir à New York

Plusieurs grands patrons, des élus et des personnalités du monde associatif deman- dent au PDG d’Amazon, Jeff Bezos, de revenir sur sa décision de ne pas implanter de nouveau siège à New York, dans une lettre diffusée vendredi 1 er mars par le New York Times. – (AFP.)

L’équipementier automobile Faurecia a annoncé, ven- dredi 1 er mars, le succès de son offre d’achat sur le spé- cialiste des systèmes de navi-

0123

SAMEDI 2 MARS 2019

économie & entreprise | 15

Fraude fiscale: il y aura un avant et un après UBS

La condamnation du géant bancaire suisse par un tribunal français marque un point de rupture judiciaire

ANALYSE

L es décisions judiciaires françaises sont rare- ment commentées à Wall Street. Mais la condam-

nation d’UBS, le numéro un mon- dial de la gestion de fortune, le 20 février, à 4,5 milliards d’euros d’amende et de dommages et in- térêts, pour « démarchage ban- caire illégal » de riches clients français et « blanchiment aggravé de fraude fiscale », fait parler d’elle jusqu’à New York, dans le saint des saints de la finance. C’est la plus grosse amende ja- mais prononcée par un tribunal français dans une affaire de fraude fiscale. Conforme aux ré- quisitions du Parquet national fi- nancier (PNF), elle est comparable à celles de la justice américaine. Des peines de prison avec sursis ont aussi été prononcées à l’en- contre de cinq des six anciens ca- dres du géant bancaire. « Les fautes pénales sont d’une exceptionnelle gravité », dit le ju- gement correctionnel de 217 pa- ges. Ces infractions «trouvent leur source dans une organisation structurée verticalement, systé- mique et ancienne ». La banque est reconnue coupable d’avoir aidé des milliers de Français à échapper au fisc entre 2004 et 2012, grâce à des comptes ca- chés en Suisse. Bien qu’UBS ait aussitôt an- noncé son intention de faire ap- pel, déjà, les analystes évoquent un point de rupture judiciaire. « Les investigations en cours sur les banques vont servir à réduire les énormes pertes dues à la fraude fiscale offshore. Les autorités (…) sont déterminées à rendre des ju- gements historiques», lit-on ainsi sur le site du Nasdaq, le deuxième plus grand marché d’actions des Etats-Unis. « La décision d’UBS de contester l’affaire plutôt que

de transiger a conduit à une mau- vaise surprise, souligne l’agence Bloomberg. C’est cinq fois
de transiger a conduit à une mau-
vaise surprise, souligne l’agence
Bloomberg. C’est cinq fois plus que
prévu par les analystes, la plus
grosse amende jamais infligée
à une banque suisse, et quinze
fois plus que ce qu’a versé HSBC
pour régler un cas similaire en
France en 2017. »
Tandis qu’UBS avait refusé de
négocier avec le PNF dans le cadre
d’une transaction estimée à
UBS,
le numéro
1,1
milliard d’euros, la filiale suisse
de la britannique HSBC avait au
contraire souhaité éviter un pro-
cès, et payé 300 millions d’euros
un mondial
de la gestion
de fortune,
à Zurich,
au
fisc français, en novembre 2017.
en 2018.
MICHELE LIMINA/AFP
« Un signal fort »
Y
aura-t-il un avant et un après
UBS, en France voire en Europe ?
« Oui, cette décision va marquer
l’histoire des poursuites en matière
de blanchiment », estime Xavier
Normand-Bodard, l’avocat de
l’Etat dans ce dossier. Si la banque
suisse n’a pas été prise « la main
dans le sac » – ce que ses conseils
font valoir, évoquant « un néant
probatoire » –, le juge a estimé que
les infractions étaient caractéri-
sées, sur la base d’un faisceau d’in-
dices et de témoignages concor-
dants. Pris isolément, ces indices
ne suffisent pas, mais ensemble,
accusait de vouloir se venger en
ils
démontrent la fraude et son ca-
ractère systémique.
Parmi eux figure le grand nom-
bre de clients d’UBS à avoir engagé
raison de contentieux les oppo-
sant, ont pesé lourd dans l’en-
quête et le verdict. Leurs récits
concordants ont été pris au sé-
la
régularisation de leurs avoirs
dissimulés à l’étranger auprès du
fisc français, dans le cadre du dis-
positif ad hoc ouvert par Bercy de
2013 à 2017, pour solder les comp-
tes du passé. Au total, 3 983 dos-
siers UBS ont été régularisés, re-
présentant 3,7 milliards d’euros de
dépôts chez UBS AG. La preuve de
rieux malgré ces contentieux,
offrant une incontestable vic-
toire à ces lanceurs d’alerte qui
avaient saisi l’autorité de con-
trôle des banques dès 2010. Tous
ont raconté la même histoire :
le démarchage illégal de grandes
fortunes en France lors d’événe-
ments prestigieux – parties de
la
fraude fiscale, dit le juge. Le
montant de l’amende a d’ailleurs
été fixé à ce niveau précis.
Les témoignages d’ex-salariés
d’UBS France, que cette dernière
chasse et tournois de golf –,
où des banquiers helvétiques
franchissaient la frontière afin
d’obtenir auprès de riches Fran-
çais l’ouverture de comptes oc-
cultes en Suisse ; la tenue d’une
comptabilité parallèle cachée
sous un nom de code éloquent,
les « carnets du lait », dans la-
quelle des cadres d’UBS consi-
gnaient les flux de capitaux illici-
tes et le partage des commissions
entre chargés d’affaires français
et helvétiques.
Pour Thierry Bonneau, pro-
fesseur de droit privé à l’univer-
sité Paris-II et consultant pour le
cabinet d’avocats Kramer Levin,
« ce jugement correctionnel est ex-
ceptionnel en soi », « la décision est
ciselée et solidement motivée en
droit ». « La banque a beau le
contester, poursuit-il, la théorie du
faisceau d’indices est largement
admise en matière financière,
par exemple pour les abus de mar-
chés, tant par le juge que par
l’Autorité des marchés financiers. »
«C’est important, précise-t-il, car
il est souvent difficile d’obtenir
les preuves directes d’une infrac-
tion et il en va de l’efficacité de la
loi: celui qui l’enfreint doit pouvoir
être sanctionné.»