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Langages

Terminologie et aménagement des langues


M. Louis-Jean Rousseau

Abstract
Louis-Jean Rousseau : Terminologie et aménagement des langues.
Terminology work is part of the broader field of language planning which forms nowadays a new field of experience
characterised by its theoretical approach as well as by its operating methods. This paper deals with the various approaches of
terminology in the context of language planning activities.

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Rousseau Louis-Jean. Terminologie et aménagement des langues. In: Langages, 39ᵉ année, n°157, 2005. La terminologie :
nature et enjeux. pp. 93-102;

doi : https://doi.org/10.3406/lgge.2005.977

https://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_2005_num_39_157_977

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Louis-Jean Rousseau
Agence intergouvernementale de la Francophonie
Paris

Terminologie et aménagement des langues

dans
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théorique
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Avant de décrire de manière schématique les différentes approches de la


terminologie en contexte aménagiste, il nous a paru opportun de rappeler ce qu'est
l'aménagement linguistique et comment s'articulent ses différentes applications.

1. LE CONCEPT D'AMÉNAGEMENT LINGUISTIQUE

Le concept d'« aménagement linguistique » a été élaboré dans le contexte plus


grand du développement global et plus particulièrement dans la perspective de la
prise en considération du caractère culturel et linguistique du développement. Ce
caractère culturel du développement tient au rôle que jouent les langues dans un
ensemble d'activités qui ont en commun leur utilisation comme outil
d'appréhension et de dénomination du réel, comme outil d'élaboration et de transfert des
connaissances, comme outil de communication, comme média de coopération
technique et économique et comme vecteur de plus-value dans une économie de la
connaissance, et, de manière plus générale, dans le développement social et
économique des communautés linguistiques.
Le terme même d'« aménagement linguistique » a été proposé par le linguiste
québécois Jean-Claude Corbeil, à l'occasion de la mise en place dans les années 1970
de la Charte de la langue française l, en remplacement du vocable « planification
linguistique », version française approximative du terme américain language
planning, cette dernière expression présentant des connotations négatives, notamment un

1. Il s'agit ici du titre d'une loi fondamentale du Québec qui constitue à la fois un véritable énoncé
de politique linguistique et un plan d'aménagement linguistique visant tous les secteurs de la
société.

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certain autoritarisme incompatible avec le respect des droits des minorités


linguistiques et éloigné de ce qu'on appelle maintenant, avec Louis-Jean Calvet2, l'« écologie
des langues » ou, selon le mot de Pierre Auger3, Г« écologie langagière ». Certains
ont vu dans l'adoption du terme « aménagement linguistique » une forme d'euphé-
misation ou de rectitude politique permettant d'éviter l'expression « planification
linguistique » (qui n'est qu'une partie de l'aménagement), au moment où les
planifications étatiques étaient décriées. Mais ces réserves semblent avoir aujourd'hui
disparu et le terme a acquis ses lettres de noblesse par sa fréquence d'emploi dans la
plupart des milieux qui s'intéressent activement à ce champ d'expérience.
Pour illustrer ces considérations générales sur le concept d'aménagement
linguistique, rappelons quelques-unes des conclusions d'un colloque tenu par le Réseau
international de néologie et de terminologie (RINT) en 1991-1992 dans la perspective
du développement terminologique {Terminologie et développement) 4. Ce séminaire
visait la mise en relief des liens entre terminologie et développement durable, dans le
contexte de l'aménagement linguistique, examinant les problématiques, les
situations et contextes liés au développement, qui impliquent une intervention
d'aménagement terminologique. Les conclusions de ce colloque ont été particulièrement
révélatrices des liens entre l'aménagement linguistique et le développement durable.
En effet, il est apparu que :
• la langue peut être un obstacle au développement et au transfert des
connaissances, mais aussi un moyen pour y parvenir lorsque certaines conditions sont
I réunies. Il faut ainsi que les langues en question soient suffisamment instrumen-
'/ talisées notamment sur le plan terminologique, pour constituer un véhicule
adéquat de communication ;
• une deuxième condition est que ces langues doivent connaître une diffusion
certaine auprès de locuteurs témoignant d'un niveau élevé de littératie 5. Ceci
implique l'alphabétisation et l'enseignement dans les langues que l'on souhaite
aménager ;
• il faut également que ces langues jouent un rôle important non seulement dans les
institutions nationales, mais également dans les activités sociales et de
production, ce qui leur donne un statut de fait qui permet leur développement continu.
L'aménagement linguistique consiste généralement en la mise en œuvre de la
politique linguistique d'un État ou d'une organisation qui souhaite intervenir
explicitement sur la question de l'usage des langues. Dans l'état actuel des réflexions, on
peut définir le concept d'« aménagement linguistique » de la manière suivante :
Toute intervention d'une instance nationale ou internationale, ou d'un acteur social, qui
vise à définir les fonctions ou le statut d'une langue ou de plusieurs langues en
concurrence, sur un territoire ou dans un espace donné (aménagement du statut), ou à
standardiser ou à instrumentaliser une ou plusieurs langues pour les rendre aptes à remplir

2. Calvet (Louis-Jean), Pour une écologie des langues du monde, Paris, Pion, 1999.
3. Auger (Pierre), Conférence inaugurale, L'ère nouvelle de la terminologie, Québec, Office de la
langue française, 1988.
4. Voir les numéros 6 et 9 de la revue Terminologies nouvelles.
5. On entend ici par littératie la culture de l'écrit, c'est-à-dire la capacité et la propension pour une
personne à l'utilisation du langage écrit (lecture ou écriture) dans la communication et les
activités cognitives. Il existe plusieurs définitions de ce concept, dont la dénomination est parfois
critiquée.

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les fonctions qu'on leur a assignées (aménagement du corpus) dans le cadre d'une
politique linguistique préalablement définie. 6
L'aménagement linguistique se situe au niveau des stratégies et des moyens à
mettre en œuvre pour atteindre les objectifs d'une politique linguistique prédéfinie.
L'aménagement implique généralement des décisions d'ordre glottopolitique, mais
il englobe aussi tous les choix relatifs aux domaines et aux modes d'intervention. Ces
choix supposent une connaissance approfondie de la situation linguistique et des
enjeux sociaux du territoire visé et l'identification de problèmes à résoudre.
L'élaboration d'un plan d'aménagement linguistique comprend généralement plusieurs
étapes dont les principales sont les suivantes :
• la connaissance précise et détaillée de la situation sociolinguistique de départ ;
• le marché linguistique (national, infranational, régional, international) ;
• l'état de la description des langues ;
• l'évaluation de la demande sociale ;
• l'évaluation de la demande politique ;
• la détermination des besoins ;
• les ressources existantes ;
• la définition de la situation souhaitée ;
• la détermination du plan de travail ;
• le contrôle et l'évaluation de la stratégie et de sa mise en œuvre à la lumière des
résultats obtenus.
Certains choix de politique linguistique mèneront à une loi spécifique, alors que
d'autres seront simplement formulés de manière éparse, à l'intérieur de divers
articles de loi ou de règlements qui n'ont pas trait à l'usage de la langue, mais qui auront
des répercussions de ce type. Il est intéressant de noter que les politiques
linguistiques ne sont pas nécessairement formulées dans des textes officiels, mais qu'elles se
formalisent dans les pratiques sociales ou administratives.
Il faut bien dire qu'il n'existe pas de modèles universels de plans d'aménagement
linguistique : il n'y a que des exemples d'aménagement linguistique plus ou moins
réussis et dont on peut évaluer les résultats en fonction des caractéristiques de
départ des communautés linguistiques et des objectifs visés. En effet, la situation
linguistique de chaque société est unique et il serait vain de vouloir appliquer un
modèle universel d'aménagement linguistique, ce qui ne pourrait qu'échouer. C'est
la raison pour laquelle il faut d'abord fonder toute intervention sur l'analyse de
l'environnement linguistique. Il en va de même des grilles d'analyse, qui doivent
être adaptées aux situations. La modélisation de l'aménagement linguistique n'est
donc pas pour demain.

2. L'AMÉNAGEMENT DU STATUT DES LANGUES

L'aménagement du statut des langues consiste à déterminer dans un premier


temps les langues sur lesquelles on veut intervenir de façon prioritaire, celles qui

6. Cette proposition de définition a été élaborée sur la base des travaux du CIFLA (Conseil
international francophone des langues), organe consultatif de l'Agence intergouvernementale de la
Francophonie. Cette définition semble pouvoir s'appliquer au plus grand nombre des cas de
figures d'aménagement linguistique connus.

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La terminologie : nature et enjeux

feront l'objet d'interventions mineures et celles qui ne feront l'objet d'aucune


intervention, soit que l'on juge qu'il n'y a pas lieu d'intervenir compte tenu de leur statut réel
fort, soit, au contraire, que l'analyse de la situation a conduit les dirigeants à la conclu -
sion qu'il n'y avait pas lieu de donner de statut particulier à ces langues et qu'il vaut
mieux laisser les forces naturelles s'exercer. Dans certains cas, il peut s'agir d'un
abandon pur et simple de certaines langues à leur sort. L'aménagement peut conduire
à un statut d'égalité des langues sur un territoire donné, soit à une hiérarchisation de
ces langues en fonction de critères divers. L'aménagement du statut doit comprendre
également toutes les dispositions nécessaires pour que le statut réel des langues en
question corresponde à ce qui est souhaité dans la politique linguistique. L'étendue de
l'éventail de ces dispositions dépend d'une part de l'écart entre la situation réelle et la
situation désirée, et d'autre part du nombre de domaines dans lesquels on souhaite
intervenir (droits linguistiques, langue du travail, langue de l'éducation, etc.). Il ne
suffit donc pas d'énoncer qu'une langue est officielle ou qu'elle a un statut de langue
nationale pour que cela se réalise. Il existe de nombreux cas où l'attribution d'un
statut officiel à une ou à plusieurs langues n'a été suivie d'aucune mesure concrète
destinée à soutenir l'usage réel de ces langues. Un aménagement linguistique un tant
soit peu réussi implique que l'on précise ce que l'on entend par des expressions
comme « langue officielle » ou « langue nationale », que l'on décrive les circonstances
d'utilisation, que l'on détermine les fonctions que l'on attribue à ces langues et que
soient définies les dispositions, moyens, etc., que l'on se propose de mettre en œuvre.
Autrement, la politique linguistique peut demeurer purement symbolique.
Il s'agira donc de déterminer les utilisations possibles de la langue que l'on veut
aménager, par exemple :
• langue d'usage communautaire ;
• langue d'enseignement et langue enseignée ;
• langue du commerce (affichage, étiquetage, langue d'accueil des
consommateurs) ;
• langue de travail ;
• langue des médias ;
• langue littéraire ;
• langue des sciences et des techniques, y compris les TIC 7 ;
• toponymie ;
• etc.
Ces différents usages commandent la nature et l'ampleur des travaux
d'aménagement du corpus (voir ci-dessous) à accomplir, car s'il est nécessaire d'instrumenta-
liser les langues en fonction des besoins et de la demande sociale, il convient aussi de
concentrer les efforts sur ce qui est réellement utile et sur ce qui est socialement
utilisable par les communautés de locuteurs.

3. L'AMÉNAGEMENT DU CORPUS

L'aménagement du corpus d'une langue peut porter sur différents aspects.


Souvent, l'aménagement du corpus est une démarche préalable à l'aménagement du
statut d'une ou de plusieurs langues, que l'on doit instrumentaliser afin de leur

7. Technologies de l'information et de la communication.

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permettre de remplir les fonctions qu'on leur assigne. Dans un premier temps, il
peut s'agir de réaliser une simple description de ces langues (lexique, syntaxe,
phonologie, etc.) et de les normaliser. Il peut également s'agir de doter une langue
utilisée uniquement à l'oral d'un système d'écriture ou d'en assurer la normalisation.
Il peut s'agir également d'enrichir le lexique d'une langue afin de la rendre apte à la
communication plus élaborée. Enfin, on peut également procéder à des réformes
importantes du corpus d'une langue, notamment, pour prendre des exemples
récents, des réformes de l'orthographe. De manière plus précise, voici quelques
exemples d'interventions sur le corpus :
• la réforme d'une langue : par exemple, l'introduction de l'alphabet romain en
turc, les tentatives récentes de réforme de l'orthographe en français et en
allemand ;
• l'amélioration de la pratique d'une langue (performance) : comme c'est le cas
dans la législation linguistique de la Catalogne et dans la Charte de la langue
française du Québec, où l'on parle davantage de correction et d'enrichissement
de la langue parlée et écrite ;
• la standardisation linguistique : c'est le cas du norvégien, du catalan, ou encore
de nombreuses langues africaines en voie de description et de codification. Ainsi,
si l'on souhaite qu'une langue soit écrite et numérisée, la question de la graphisa-
tion de cette langue se pose de manière importante 8 ;
• la modernisation du lexique, et plus particulièrement de la terminologie : par
exemple, le cas du catalan, du français, des langues baltes, des langues africaines,
de l'arabe, de l'hébreu, etc. Ainsi, on peut citer le travail terminologique destiné à
remplacer les emprunts lexicaux, comme cela se pratique par les commissions de
néologie et de terminologie françaises et québécoises ;
• l'harmonisation et la normalisation terminologique : par exemple, les travaux du
Comité technique 37 de Г ISO et de l'ensemble des organismes nationaux et
internationaux de normalisation. Il s'agit ici d'interventions non gouvernementales
mais celles d'organisations internationales ;
• la simplification stylistique : par exemple, les travaux sur l'anglais simplifié, de
l'administration publique américaine, les travaux actuels en France sur la
simplification du langage administratif, etc.

4. L'AMÉNAGEMENT DE LA TERMINOLOGIE

Dans la perspective de ce qui précède, nous pouvons proposer la définition


suivante de l'aménagement terminologique :
Domaine d'intervention de l'aménagement linguistique visant la description, la
modernisation ou le développement des terminologies, leur diffusion sociale, dans une ou
plusieurs langues, dont l'État ou un acteur social faisant autorité préconise l'usage.
L'aménagement terminologique s'appuie généralement sur une politique
linguistique, formulée ou non, et inclut tous les aspects de l'activité terminologique, de la

8. Cette difficulté de résoudre le problème des caractères remet en question les choix qui ont été
faits dans la graphisation de certaines langues africaines qui ont abouti à des codes graphiques
dont la complexité nuit à l'enseignement de ces langues (autant aux locuteurs natifs qu'aux allo-
phones) et à leur informatisation.

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La terminologie : nature et enjeux

recherche à l'implantation des termes auprès des milieux professionnels ciblés.


L'aménagement terminologique, en tant que pratique, a accompagné la naissance
d'un nouveau champ d'expérience que l'on nomme aujourd'hui la socioterminologie.
Le Sommet de la terminologie tenu à Bruxelles en 2002 a illustré de manière
éloquente la convergence des actions d'aménagement terminologique dans divers
pays, même pour des langues aussi florissantes que l'anglais, qui présente des
variations importantes dues non seulement à l'existence de différentes communautés
linguistiques nationales 9, mais également à l'appropriation planétaire de cette
langue. De nos jours, il n'est pas rare d'observer la création de néologismes anglais
par des allophones de toute provenance, ces derniers se réclamant du principe
qu'une langue appartient à ceux qui la parlent. Pour d'autres langues, c'est le défi de
la mise à jour et de la modernisation de la terminologie qui est à l'ordre du jour. Le
cas du suédois est représentatif de bien d'autres langues. Ainsi, dans le contexte de
propositions d'intervention sur le statut et le corpus du suédois, l'orientation
suivante a récemment été avancée lors du Sommet déjà cité :
If we want to be able to use Swedish also within specialized domains, it is of course
essential that terms in Swedish are available. At the same time it is a prerequisite that
Swedish be used, in order for terminology within a certain field to continue to develop.
Language use and terminology development mutually presuppose each other, and can
both support and weaken each other in either a positive or a negative spiral. Therefore,
terminology work is one of the most fundamental aspects of trying to keep a language
complete in the sense that it can be used in all the domains where we whish to use it. 10
Pour sa part, la Francophonie institutionnelle considère la diversité linguistique
comme un enjeu capital. En effet, en 2001, les ministres de la Culture des États et
gouvernements de la Francophonie ont adopté, lors de leur réunion, la Déclaration et
le Plan de Cotonou sur la diversité culturelle et linguistique, qui invite la
Francophonie à se pencher sur la question du développement des langues, le français et les
langues partenaires, tant en ce qui a trait au statut et à l'usage de ces langues qu'en
ce qui concerne leur développement interne. Cette orientation a été confirmée par le
Sommet de la Francophonie de Beyrouth.
Le plan de Cotonou veut assurer « la mise en place de politiques linguistiques et
de structures appropriées favorisant le développement harmonieux de la langue
française et des langues partenaires » n, et entend « consolider le rôle de ces langues
en tant que vecteurs d'expression des créateurs, de développement, d'éducation, de
formation, d'information, de communication de l'espace francophone », autant
d'activités qui ont en commun l'usage des langues.

9. Pour illustrer cette diversité de « normes » de l'anglais, il est intéressant de noter que le
correcteur orthographique du logiciel WORD reconnaît les variantes suivantes : Afrique du Sud,
Australie, Belize, Canada, Caraïbes, États-Unis, Hong Kong, Inde, Indonésie, Irlande, Jamaïque,
Malaisie, Nouvelle-Zélande, Philippines, Royaume-Uni, Singapour, Trinité et Tobago, Zimbabwe.
10. Melander (Bjórn), Comité parlementaire de la langue suédoise, A Language Policy for Sweden -
with terminology as a central part http://www.unilat.org/dtil/aet/sommet/melander__fr.htm
1 1 . En Francophonie institutionnelle, on définit ainsi le concept de « langue partenaire du
français » : Langue qui coexiste avec la langue française et avec laquelle sont aménagées des relations
de complémentarité et de coopération fonctionnelles dans le respect des politiques linguistiques
nationales.

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Terminologie et aménagement des langues

Dans la conduite des travaux de partenariat linguistique, notamment en ce qui a


trait à l'Afrique francophone et aux pays de langues créoles, trois grands défis sont à
l'ordre du jour :
• assurer le développement, l'instrumentalisation lexicale et terminologique et la
standardisation des langues afin de les rendre aptes à remplir les fonctions qu'on
leur a assignées dans le cadre des politiques linguistiques nationales ;
• travailler à l'informatisation de ces langues afin de réduire ce que l'on a appelé
« la fracture numérique », car si l'accès à l'Internet se répand rapidement dans les
pays du Sud, il n'existe pratiquement aucun contenu dans les langues
partenaires ;
• s'assurer de l'appropriation du français par les locuteurs des langues partenaires,
non seulement par l'apprentissage du français, mais aussi par la participation à
son enrichissement, notamment en ce qui a trait à la dénomination en français
des référentiels des différents pays et régions de la Francophonie.
Depuis environ 12 ans, l'Agence intergouvernementale de la Francophonie a
assuré une formation en matière de terminologie et d'informatisation des langues
dans plusieurs pays du Sud. Environ une centaine d'experts ont ainsi reçu une
formation pratique qui leur a permis d'entreprendre des travaux terminologiques
qui sont pour la plupart en relation plus ou moins étroite avec la mise en application
de politiques linguistiques nationales ou avec des projets de développement durable,
notamment en matière d'éducation.
Environ une cinquantaine d'ouvrages terminologiques ont été ainsi produits.
Ajoutons que Le RIFAL 12 prépare actuellement un projet de banques de
terminologie multilingues dans lesquelles ces ouvrages terminologiques seront versés
comme amorce de travaux à poursuivre.

5. L'APPROCHE SOCIOTERMINOLOGIQUE

La terminologie est à la base de l'enseignement et de l'exercice de tout métier ou


profession. Il est donc fondamental de procéder à la collecte, au développement et
éventuellement à la normalisation de la terminologie nécessaire au projet
d'aménagement linguistique.
On a souvent mis en évidence les convergences conceptuelles et
méthodologiques que présentent la dialectologie et la terminologie, plus particulièrement la
dialectologie sociale et la socioterminologie 13. En effet, l'approche aménagiste de la
terminologie, mise en lumière par les travaux de plusieurs pays membres du RINT,
tente de rapprocher les interventions terminographiques et la normalisation
terminologique des lieux de création de la terminologie, et donc des situations de
production du discours technoscientifique, dans lequel les notions se constituent, se
définissent et se dénomment.

12. Réseau international francophone d'aménagement linguistique, créé en 2000 par l'Agence
intergouvernementale de la Francophonie.
13. Voir à ce sujet le numéro 16 de la revue Terminologies nouvelles intitulé « Enquêtes
terminologiques » et qui traite des rapports entre terminologie et dialectologie.

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La terminologie : nature et enjeux

Par ailleurs, les rapports que l'on peut établir entre terminologie et
développement conduisent directement au concept de socioterminologie qui est maintenant
bien établi. En fait, plus qu'un simple concept, c'est toute une nouvelle approche de
la terminologie qui est en train de se développer à la lumière des différentes
expériences de l'aménagement terminologique et de leur évaluation en ce qui a trait à
l'atteinte des objectifs de changement linguistique. Le colloque tenu par le RINT à
Rouen en décembre 1993 sur l'implantation des termes officiels 14 et les travaux de
Loïc Depecker 15 ont bien montré toutes les difficultés que représente la volonté
d'introduire dans l'usage des termes nouveaux, notamment des termes destinés à
remplacer des emprunts eux-mêmes en voie d'implantation ou déjà bien implantés
dans l'usage d'un milieu professionnel. On se trouve alors dans une situation où,
pour une communauté socioprofessionnelle donnée, toutes les fonctions sont bien
remplies par une terminologie d'emprunt, y compris les fonctions identitaires et
symboliques. Identitaire d'abord parce que l'usage de termes particuliers, même
empruntés à une autre langue, marque l'appartenance à une communauté de
locuteurs bien identifiée et restreinte en nombre. Symbolique ensuite, car, s' agissant
généralement de termes appartenant à une langue de prestige comme l'anglais (cas
le plus fréquent), leur usage par des locuteurs de langues jugées moins prestigieuses
laisse croire à une compétence (réelle ou supposée) dans cette langue de prestige.
On comprend alors que la démarche traditionnelle du travail terminologique
mené dans les officines linguistiques ne suffit pas à la réalisation des objectifs, à
moins qu'une interaction n'intervienne entre le terminologue et les communautés de
locuteurs visés à toutes les étapes du travail terminologique. Il convient en effet de
mettre en œuvre conjointement différentes approches de la pratique
terminologique : l'approche conceptuelle (les systèmes de concepts), l'approche communica-
tionnelle, l'approche linguistique (l'analyse textuelle du discours scientifique et
technique) et l'approche socioterminologique (qui met l'accent sur les conditions
sociolinguistiques de la production du discours scientifique et technique), toutes
complémentaires les unes des autres.
Ces idées pourraient ne pas sembler nouvelles. Les premières expériences
menées sur le terrain ici ou là ont conduit à des conclusions dont il a été tenu compte
dans l'évolution des méthodes du travail terminologique. Mais souvent,
l'organisation du travail, la multiplicité des tâches à accomplir et des difficultés de toute nature
ont fait en sorte qu'il n'a pas été toujours possible aux organismes de terminologie de
maintenir des relations d'étroite proximité entre terminologues et communautés de
locuteurs. Il faut bien constater qu'il y a tout un terrain à conquérir, à la lumière des
études et des travaux de la socioterminologie.
Nous avons déjà examiné ailleurs 16 les exigences et les limites de l'aménagement
terminologique, signalant notamment la nécessité de fonder le travail
terminologique sur la description des usages, en tenant compte de la variation terminologique
dans une même langue, qu'il s'agisse de la variation géographique (variation

14. Voir le numéro 12 de Terminologies nouvelles.


15. Voir notamment : Depecker (Loïc), L'invention de la langue, Le choix des mots nouveaux,
Larousse/Armand Colin, Paris, 2001, 720 p.
16. Rousseau (Louis-Jean), « Terminologie et aménagement linguistique », Jornada panllatina de
terminologia - perspectives i camps ďapplicació, Barcelone, Institut Universitari de Lingiiistica Apli-
cada, Universitat Pompeù Fabra, 1996, pp. 19-30.

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Terminologie et aménagement des langues

géotechnolectale) ou de la variation de niveau (variation sociotechnolectale), et


rappelant la nécessaire harmonisation terminologique découlant de deux exigences
en apparence contradictoires : le respect de la variation et le besoin d'intercompré-
hension et enfin, sur l'implantabilité des termes. Il n'y a pas lieu de reprendre ici les
considérations méthodologiques détaillées que l'on vient d'évoquer.
Mais il est intéressant de noter par ailleurs, à titre d'exemple de changement
d'orientation méthodologique, que dans les travaux actuels du Comité technique 37
(Terminologie et autres ressources linguistiques) de l'ISO 17, les conceptions de
l'harmonisation conceptuelle et de l'harmonisation terminologique sont en pleine
évolution. Ainsi, alors qu'autrefois on parlait d'« unification internationale des
concepts et des termes », on définit désormais l'un et l'autre concept de la manière
suivante18 :
• Harmonisation conceptuelle :
Établissement de relations de correspondance entre deux ou plusieurs concepts
étroitement liés mais qui présentent de légères différences d'ordre professionnel,
technique, scientifique ou culturel.
Note : L'harmonisation terminologique peut conduire, pour des raisons d'intercom-
préhension, soit à l'adoption d'un terme privilégié, soit à la reconnaissance officielle
des relations d'équivalence.
• Harmonisation terminologique :
Établissement de relations d'équivalence entre deux ou plusieurs termes d'une
même langue (synonymes ou variantes) ou de langues différentes mais qui
désignent un même concept.
Note : L'harmonisation terminologique peut conduire, pour des raisons d'intercom-
préhension, soit à l'adoption d'un terme privilégié, soit à la reconnaissance officielle
des relations d'équivalence.
Ces conceptions, qui intègrent la prise en considération de la variation
terminologique, sont mises en pratique notamment dans les travaux du Réseau panlatin de
terminologie (REALITER), qui vient de célébrer ses dix années d'existence, et dont
les lexiques incluent la description des différentes variantes géotechnolectales dans
les langues néolatines.
En terminant, il nous semble nécessaire d'ajouter que, si les principes
méthodologiques élaborés par les terminologues aménagistes semblent avoir une portée
relativement universelle, les pratiques qui en découlent par contre doivent être adaptées
aux langues visées et aux communautés linguistiques auxquelles le travail
terminologique s'adresse. C'est dans cette perspective que le Comité technique 37 de l'ISO
vient de créer un groupe de travail sur la socioterminologie qui sera notamment
chargé d'élaborer un guide pour l'interprétation et l'usage des autres documents
normatifs du Comité technique 37 dans la perspective de la diversité culturelle et
linguistique et, donc, dans le sens de la pratique aménagiste de la terminologie à
l'échelle mondiale. La création de ce nouveau groupe de travail pourrait conduire à
une nouvelle conception de la normalisation et de l'harmonisation de la
terminologie, au moment où les exigences du marché linguistique oscillent entre le pôle de la
localisation et celui de l'intercompréhension.

17. Organisation internationale de la normalisation.


18. À noter qu'il s'agit ici de définitions provisoires.

Langages 157 loi


La terminologie : nature et enjeux

Bibliographie sommaire sur l'aménagement terminologique


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