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DRÔLES DE MEURTRES À ATHÈNES

YANNIS MARIS

DRÔLES
DE MEURTRES
À ATHÈNES
POLICIER

BELLES étrangères
collection
Les Roses Noires
03

Drôles de meurtres à Athènes

Titre original
Επικίνδυνο καλοκαίρι

Traduction: Patricia Macé


Révision: Romolo Liverani
Maquette et mise en page: Enzo Terzi

© ETPbooks 2017
tous droits réservés
ISBN: 978-618-82927-1-0

BELLES étrangères
label français de

ETPbooks
Athènes (Grèce)
www. etpbooks. com
etpbooks@gmail. com
YANNIS MARIS

Yannis Maris, pseudonyme de Yannis Tsirimokos, naquit en


janvier 1916 dans l’île de Skopélos, qui fait partie de l'archi-
pel des Sporades, en mer Egée. Il passa son enfance à Lamia,
dans la Grèce centrale, et fit des études juridiques à l'Uni­
versité de Thessalonique. Pendant la Seconde guerre mon­
diale, il participa aux combats de la Résistance qui libéra
la Grèce face à l’occupation de l’armée allemande. A la fin
du conflit, il fut d’abord chroniqueur cinématographique
pour la presse périodique. En tant que reporter, ensuite, il
signa de nombreux reportages sur la répression des maquis
communistes durant la sanglante guerre civile grecque qui
prit fin en 1949. Cela lui valut d’être arrêté et emprisonné
à Vourla, près du Pirée. Il fut libéré en 1950 à la suite d’une
action de l’internationale Socialiste et grâce au soutien d’un

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homme politique grec, Alexandros Svolos. La revue Oikoye-
nia (La Famille) publia, en 1953, sous forme de feuilleton
ses premières histoires policières, dont son premier roman,
Meurtre à Kolonaki (paru en 1955 aux Editions Atlantis à
Athènes) qui dans l’édition française est intitulé L'énigme du
peintre assassiné (BELLESétrangères, 2017). Ce roman fut
publié sous forme de livre en 1955, pour la première fois
sous le pseudonyme de Yannis Maris.

Ce fut le premier d’une longue série de succès, soixante-dix


histoires policières (dont cinquante titres publiés), vingt
scénarios de films et deux pièces de théâtre. Yannis Tsirimo-
kos écrivit également des romans historiques et des romans
sentimentaux, ainsi que des versions condensées de grandes
œuvres de la littérature universelle. Dans les années 70,
il revint au journalisme militant comme envoyé spécial à
l’étranger (ses reportages consacrés aux pays socialistes sont
célèbres en Grèce) et il entreprit l’écriture d’un roman-vé­
rité sur la résistance des partisans en Grèce, qu’il ne réussit
pas à terminer avant sa mort, survenue en novembre 1979.
Aujourd’hui, Yannis Maris est l’objet d’un nouvel intérêt de
la part des lecteurs grecs.

Entre 1958 et 1979, treize de ses romans ont fait l’objet


d’une adaptation cinématographique, sans compter les
nombreuses adaptations réalisées pour des télévisions
grecques, avec l’implication de Yannis Maris en personne
pour l’écriture des scénarios. Son style précis et essentiel
inspire en Grèce de nombreux jeunes écrivains qui le consi­
dèrent comme le chef de file du polar, mais comme aussi,
plus généralement, un maître d’écriture. Pour l’auteur de
romans policiers Pétros Markaris, l’écrivain grec contempo­
rain le plus connu à l’étranger, Yannis Maris est le patriarche

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du roman policier en Grèce. Si dans le passé ses histoires ex­
traordinaires ne connurent pas le succès quelles méritaient,
c’est à cause de la conjoncture historique. Maris écrivait à
un mauvais moment dans un mauvais endroit, dans un pays
qui considérait le roman policier comme étant un genre de
série B. Et pourtant aucun autre écrivain de cette époque n’a
su décrire avec autant de force la haute société athénienne de
l’après-guerre et le monde obscure des délateurs et des col­
laborateurs qui s’étaient enrichis pendant l’occupation et la
guerre civile. S’il avait écrit, que sais-je, en français, il serait
aujourd’hui célèbre dans le monde entier.

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I

Le professeur Andréas Lambrinos

Dans la grande pièce, aux murs recouverts jusqu’au plafond de


bibliothèques, on n’entendait que le léger bruit de la plume
sur le papier. De grandes ombres jouaient sur les murs. La
lampe au large abat-jour projetait toute sa lumière sur la table,
laissant le reste de la pièce à demi-éclairée. L’odeur de la terre
mouillée arrivait de l’extérieur. Il avait plu quelque part au
loin. On a entendu un léger coup à la porte. La personne qui
écrivait a dit sans lever la tête.
-Entrez!
Un jeune homme, plein de respect, est entré.
- Vous aurez encore besoin de moi, monsieur le professeur?
Andréas Lambrinos a regardé son assistant comme s’il ne le
connaissait pas. Il a posé le « parker » sur la table, il a basculé
son corps en arrière et s’est frotté les yeux fatigués.
-Pardon?
L’autre a répété sa question avec le même respect.
- Aurez-vous encore besoin de moi ce soir, Monsieur le Profes­
seur?
Lambrinos a souri. Il a souri tendrement ce qui a changé d’un
seul coup son sérieux visage mince.
- Non, Yorgos. Tu peux partir.
L’assistant tenait un agenda.
- Je dois vous rappeler que demain à 10 heures vous avez ren­
dez-vous avec le gouverneur de la Banque de Grèce.

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- Oui, Yorgos, je m’en souviens.
- À midi, les contrats de « la société des minerais » doivent être
signés.
Andréas a tendu le bras.
- Mais, la signature n’était pas pour samedi?
L’assistant a souri sans aucune ironie. Il n’avait que du respect
et de la tendresse envers son supérieur.
- Mais, demain, c’est samedi.
Lambrinos a ri.
- Je l’avais oublié. Il semblerait que je commence à perdre la
tête, Yorgos.
Son assistant a fait un pas vers son supérieur.
- Monsieur le Professeur, si vous me le permettez, je vous dirais
que vous vous fatiguez trop.
Dans le temps, M Lambrinos, Professeur à l’Université, avo­
cat des plus grandes entreprises grecques, conseiller d’une série
de sociétés et la gloire du droit grec, aurait répondu au jeune
homme que le travail était la raison de son existence. Cepen­
dant, ce soir, il ne l’a pas dit. Il ressentait une réelle fatigue et
davantage encore. Il se sentait seul sans envie de la vie.
- Tu as raison, Yorgos.
- Pourquoi ne faites-vous pas un voyage?
-Je me déciderai peut-être un jour...
-Je crois que vous en avez vraiment besoin, M. le Professeur.
Lambrinos s’est levé. Il était grand et il avait l’habitude de se
pencher un peu.
- On verra, Yorgos. Alors, à demain à huit heures et demie.
Le jeune homme s’est incliné et est sorti de la pièce pleine de
livres et Andréas Lambrinos a fait quelques pas sur le tapis
épais. Il s’est arrêté au milieu de la pièce. Il est retourné vers le
fauteuil et s’y est laissé tomber. Son assistant avait raison.

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Il ressentait une immense fatigue dans tout son corps et pire,
dans toute son âme. Subitement, tout avait perdu son sens, lui
laissant un goût amer dans la bouche. La réussite, l’argent à foi­
son et le luxueux appartement. Il a cherché une cigarette près de
la table. Il l’a allumée et il est resté comme ça dans la demi-obs­
curité, suivant la fumée bleue qui montait jusqu’au plafond. En
quelques instants, il s’est senti complètement vidé. Lui-même
et toute sa vie restaient vides. « C’est le printemps » a-t-il pensé.
« Demain, je dois aller chez mon médecin. J’ai sans doute be­
soin d’une analyse générale. »
Il n’a pas entendu la grande femme entrer dans son bureau. Sa
voix l’a fait sortir de ses pensées.
- Pourquoi es-tu assis, comme ça, dans l’obscurité?
Il s’est retourné. La femme, Madame Éléni Lambrinos,
grande, fière, sèche, se tenait debout au milieu de la pièce.
-J’ai la lampe sur la table, - lui a-t-elle dit.
Elle, sans répondre, a trouvé l’interrupteur et la pièce s’est em­
plie de lumière.
-Je vois que tu es prête à sortir.
Elle était soignée jusqu’à exagération. Son élégance de la tête
au pied dénonçait sa coquetterie abusée. Elle tenait à la main
sa fourrure étroite de couleur claire et sa robe bleu-ciel argen­
tée ne parvenait pas à adoucir les dures lignes de son visage. Elle
s’était teint les cheveux platine, la couleur dernière mode, ce
qui rendait son visage encore plus dur; comme si c’était un
morceau de bois taillé.
-Je pensais que tu te souvenais que je mangeais ce soir chez les
Liamis.
-Ah, oui...
Il a fait un vague mouvement montrant qu’il avait encore
beaucoup à faire.

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- Comme tu veux. En tout cas, je resterai tard... Si tu as envie
plus tard...
-Oui, sauf si je dors.
- La voiture sera à ta disposition. Manolis m’emmènera et il
sera de retour dans quelques minutes.
- Si tu veux le garder...
-Non, merci. Tu en auras peut-être besoin.
La femme s’est arrêtée un instant. Elle était un peu plus âgée
que lui; environ cinquante-deux ans.
-J’ai reçu une lettre de lina cet après-midi.
-Ah oui?
Et la femme a répondu offusquée:
- Tu ne veux pas lire la lettre de ta fille?
- Bien sûr... Comment... Que dit-elle?
- Ils vont partir pour New York. Dimis a obtenu le poste de di­
rection des bureaux de la société là-bas.
-Je crois que c’est ce qu’il voulait depuis toujours.
- C’est un poste extraordinaire.
Elle s’est arrêtée un instant, puis elle a dit:
-Alors, j’y vais.
Andréas Lambrinos s’est levé pour la raccompagner jusqu’à la
porte du bureau. Là, il a hésité. La femme lui a tendu la joue.
-Bonne nuit.
Il l’a embrassée.
- Bonne nuit, Éléni...
Alors qu’elle partait, il lui a demandé:
- Où as-tu mis la lettre?
-Sur mon bureau.
-Je vais la chercher. Ne tarde pas.
Il est resté à la même place pour la regarder partir. Il a entendu
sa voiture sur la route. Ensuite, il est entré dans la chambre de

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sa femme. En effet, la lettre était sur le bureau. Il l’a prise puis il
est retourné à son bureau. Il a allumé une deuxième cigarette
et a lu la lettre. Lina, sa fille, écrivait à ses deux parents. Elle
était heureuse de la mutation de son mari. Elle parlait de leur
vie à Londres, de l’appartement que la société leur avait déjà
préparé dans une des plus belles rues de New York; elle parlait
des actions que son mari avait acquises dans la société. « Elle
suit de plus en plus le style de sa mère », a-t-il pensé et cela lui
déplaisait vraiment. Il s’est souvenu d’elle petite, quand elle se
jetait dans ses bras, une petite boule blonde. « Elle était grosse
quand elle était petite ». Cette pensée le remplissait brusque­
ment de tendresse. Maintenant, le régime, l’effort obstiné, les
instituts l’avaient rendue mince. Mince et très coquette. « Elle
ressemble de plus en plus à sa mère ». Seulement que Lina, elle
est belle alors que sa mère ne l’avait jamais été. « Toujours élé­
gante et luxueuse », pensait-il « mais jamais belle ».
Pourquoi l’avait-il épousée? Ils n’avaient rien de commun.
Jamais, ni l’amour, ni la tendresse ne s’était infiltré dans leur
relation. « Pourquoi l’avait-il épousée? », avait-il pensé. Pour­
tant, il le savait. Il l’avait prise pour femme parce qu’elle était
riche, d’une famille puissante, une femme qui lui ouvrirait le
chemin de la réussite. Et elle, elle s’est mariée avec lui parce que
tout le monde parlait de son « remarquable avenir », de son
admirable formation scientifique, de la carrière qui l’atten­
dait. Un mariage de pure forme, très calculé qui leur a rapporté
à tous les deux, ce qu’ils attendaient.
Sa cigarette lui a brûlé les doigts. Oui, ils avaient réussi tous les
deux ce qu’ils convoitaient. Aujourd’hui, Andréas Lambrinos
était devenu le plus célèbre juriste d’Athènes, très riche, pro­
fesseur à l’Université « pour l’honneur » et actionnaire dans
les sociétés pour lesquelles il était le conseiller juridique.

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La réussite n’est pas arrivée par hasard. Il l’avait poursuivie
toute sa vie, avec insistance, méthodiquement et avec de durs
efforts.
« Mais voilà, je l’ai gagnée aux dépens de ma propre vie ».
Ses pensées le contrariaient. Ce n’étaient pas des pensées sé­
rieuses que celles-là « que diable m’arrive-t-il aujourd’hui? »
La réponse est venue toute seule: « Le printemps qui arrive ».
Il se sentait seul, fatigué, l’âme vide. Et Lina, sa fille, le seul
point tendre de sa vie, était partie loin de lui, heureuse auprès
d’un mari qui, très vite, deviendrait grand armateur. Il était
prêt à allumer une troisième cigarette, mais il s’est arrêté. Sa
bouche était amère. Il a laissé ses cigarettes et s’est levé. On a
sonné à la porte.
- Manolis est revenu? - a-t-il demandé à la servante qui était
apparue.
-Oui, Monsieur.
- Dis-lui de ne pas garer la voiture au garage. Je vais sortir.
Ensuite, il s’est habillé. Il ne savait pas encore ce qu’il ferait,
mais de toutes les façons, il n’irait pas chez les Liamis. Surtout
ce soir, il s’y ennuierait.
Tout en s’habillant il se regardait dans le miroir. Le crystal re­
flétait une personne grande, mince, au visage long et maigre
et aux cheveux gris. Son costume, bleu-clair, était impeccable.
- La voiture est avancée, Monsieur.
-Merci.
Dans la rue, Manolis, le chauffeur, lui a ouvert la portière. An­
dréas Lambrinos l’a arrêté.
- Merci, Manolis. Ce soir, je n’aurai pas besoin de toi. Je
conduirai seul.
Le chauffeur s’est incliné. Andréas Lambrinos est entré dans la
« Mercedes » verte et a démarré.

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Il n’avait aucun programme en tête. Sa femme s’occupait tou­
jours de la planification de sa vie mondaine, maîtresse de ce
domaine. Il roulait doucement, le temps de penser où il irait.
Il a descendu la rue Irodotou puis est arrivé au Boulevard sans
savoir encore où aller. Là, il a tourné à gauche sans autre pen­
sée que d’éviter les embouteillages. Il est arrivé à Psychiko et il
s’est décidé. Il ferait une promenade à Kifissia. Ils avaient, dans
cette belle banlieue, une maison qu’il aimait beaucoup. Une
petite maison - le grand appartement d’Athènes commençait
à l’ennuyer -, décorée à son goût, avec une grande cheminée et
un style un peu rustique. Il irait boire quelque chose, tout seul,
là-bas. Il avait remarqué que ces derniers temps il se sentait
mieux seul plutôt qu’avec les autres... Cette décision prise, il a
appuyé sur l’accélérateur. Maintenant sa voiture roulait à toute
vitesse et les phares déchiraient l’obscurité. Il n’était pas très
tard mais il faisait nuit noire. Malgré l’arrivée du printemps,
on sentait encore l’automne. Oui, bien sûr, quelque part, au
loin, il avait plu.
Il est arrivé à Platanos^il a continué sur la route d’Ékali puis a
tourné à gauche. La maison se trouvait quelque part derrière la
rue Déliyanni, dans une de ces rues calmes, pleines de jardins
et sans lumière, qui n’existent qu’à Kifissia. Des rues paisibles
et désertes. Il se trouvait près de sa maison quand il a brusque­
ment freiné. Il était plongé dans ses pensées et ainsi il n’avait
pas pu voir ce qui avait précédé, quand quelque chose est sorti et
est apparu brusquement dans la lumière de ses phares. Il a pâli.
Les freins ont crissé et la grande voiture s’est arrêtée. Il n’était
pas sûr de s’être arrêté à temps ou si le malheur avait déjà eu lieu.
Il a ouvert la portière et est descendu précipitamment... Il
croyait, mais il n’était pas sûr, avoir entendu des pas rapides
venant du côté sombre, d’où « le quelque chose était sorti. »

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Cοιιιιme si quelqu'un partait hâtivement. Il a aperçu un corps
humain étendu devant les roues de sa voiture... Il s’est penché
au dessus. Une femme. Il est resté un instant immobile, effaré.
La femme a bougé et a soupiré. Andréas Lambrinos s’est age­
nouillé et lui a soulevé la tête. La femme avait les yeux fermés.
Son visage était très pâle, mais en dehors d’une égratignure sur
le front, elle ne semblait pas blessée. La rue était déserte et obs-
cure. ll a passé les mains sous sa tête et ses jambes et l’a soulevée.
La femme remuait dans ses bras et a ouvert les yeux.
-Il est parti? - a-t-elle demandé en frémissant
Lambrinos était perdu?
-Qui?
La femme n’a pas répondu. Lambrinos s’est dirigé vers sa voi­
ture.
- Laissez-moi, dit-elle en essayant de s’échapper de ses bras.
- Vous êtes peut-être blessée. Je dois vous transporter dans une
clinique.
- Non, s’il vous plaît, non.
- Mais...
II n’a pas eu le temps de continuer. La tête penchée, elle s’est
évanouie dans ses bras. Lambrinos est resté ébahi avec cette
femme inconnue dans les bras ne sachant que faire.
-Madame...
La femme n’a pas répondu. Après une petite hésitation, il
s’est décidé. La porte de sa maison se trouvait juste en face.
Essoufflé, il a transporté la femme jusque là-bas. « Ces choses
se passent facilement au cinéma, mais pas dans la vie et à mon
âge ». Il avait mal au bras, ses genoux fléchissaient et son cœur
battait fort dans sa poitrine. Il s’efforçait à trouver la clé, te­
nant l’inconnue évanouie, mais sans y parvenir. Il a plié le ge­
nou, posé le corps sur sa jambe, il la tenait de sa main droite

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et a sorti la clé... Il connaissait bien le lieu et ainsi il l’a amenée
jusqu’au divan dans l’obscurité. Il a soupiré en l’installant sur
le divan. Il avait failli la laisser tomber de ses bras. Il ne pou­
vait s’empêcher de sourire ironiquement. Il n’était fait pour de
telles aventures. Il a sorti son mouchoir et a essuyé la sueur de
son front. Ensuite, il a allumé la lumière. Il a alors entendu la
femme soupirer. «Elle revient à elle » a-t-il pensé.
Il s’est retourné et l’a regardée. « Mais c’est encore une en­
fant. » Telle a été sa première réaction. Sur le divan, sous les
étagères pleines de livres, il a vu la jeune fille, le visage était
encore pâle, mais beau. Ce qu’il a remarqué c’étaient ses lèvres
épaisses et ses gros sourcils au-dessus de ses yeux fermés. En l’al­
longeant, sa robe s’était relevée au-dessus des genoux, laissant
à découvert ses belles jambes.
Sans réfléchir, il s’est penché pour remettre le vêtement en
place.
- Mademoiselle... - a-t-il dit doucement.
Celle-ci a ouvert les yeux.
-Qui êtes-vous?
Il lui a souri.
-Je crois que je vous ai heurtée avec ma voiture. N’ayez pas peur.
Vous n’avez rien.
Le regard effrayé de la jeune fille tournoyait tout autour, puis
s’est arrêté sur son visage.
- Je veux partir, - a dit brusquement la jeune fille et a essayé de
se lever.
Lui, il a posé calmement mais fermement la main sur son
épaule.
- Pas avant de m’assurer que vous allez bien.
Il lui a de nouveau souri et le visage inquiet de la jeune fille s’est
adouci. Elle a porté la main à son front.

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-Je n’ai rien.
- Buvez quelque chose.
Il est allé au bar. Lorsqu’il est revenu, un verre de cognac à la
main, il l’a vue assise sur le divan. Son bras était égratigné.
«Elle ne doit pas avoir plus de vingt ans» a-t-il pensé en ajou­
tant:
- Buvez.
Il lui a mis le verre à la bouche. Elle a hésité.
- Buvez. Buvez-le.
La couleur de son visage commençait à changer.
- Il faut avouer que vous n’êtes pas très prudente.
Il a déposé le verre sur la table. Maintenant il était tranquille.
Il était évident que « sa victime » n’avait rien de grave. Il s’est
assis en f ace d’elle les mains croisées sous le menton.
- On aurait pu croire que vous vous êtes jetée exprès sous les
roues de ma voiture. Et il a souri.
Il l’a vue soudainement pâlir. Alors, il a pensé que ce qu’il ve­
nait de dire en plaisantant était peut-être la réalité.
Peut-être que la jeune fille avait recherché la mort sous les
roues de la voiture. Il a rapidement changé de conversation.
- Heureusement, vous n’avez rien eu.
-Oui.
- Vous habitez, ici, à Kifissia?
Elle a répondu « non » de la tête.
- Dès que vous vous serez remise, je vous raccompagnerai chez
vous.
Elle s’est écriée inopinément:
-Non!
Lambrinos l’a regardée étonné.
- Vous ne voulez pas que je vous raccompagne chez vous?
-Je n’ai plus de chez moi...

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Son visage est devenu triste et désespéré. Lambrinos lui a pris le
menton.
- Doucement... Doucement. À votre âge tout le monde voit les
choses d’une façon intransigeante. Voyons. Vous vous êtes dis­
putée chez vous?
Elle s’est levée.
- Merci beaucoup.
Elle s’apprêtait à partir mais avant même d’avancer de deux
pas, elle a chancelé. Elle s’est retenue au bras d’un fauteuil pour
ne pas tomber. Lambrinos s’est levé, l’a attrapée par les épaules
et l’a ramenée de force à sa place.
- Pas de bêtise, - a-t-il dit sévèrement - vous resterez là où vous
êtes...
-De quel droit...
Lambrinos lui a coupé la parole.
- Du droit de la personne qui est responsable de votre vie. Je
vous ai heurtée avec ma voiture. S’il vous arrive quelque chose,
c’est moi qui paierai. Je n’ai nulle envie que vous restiez en plan
sur la route et moi, finir en prison comme un criminel. Mon
attention envers vous n’est ni bienveillance ni charité. Il s’agit
tout simplement de responsabilité.
L’expression de son visage démentait ses paroles. La jeune fille
s’est caché le visage dans ses mains et a éclaté en sanglots. Lam­
brinos l’a laissée. Quand elle s’est un peu calmée, il lui a dit ten­
drement.
- Alors, on voulait se suicider, hein?
Il a pris un air comique-dramatique.
- Assurément, un malheur terrible vous a affligée. Vous avez
échoué à l’université, ou vous avez rompu avec votre petit ami,
ou votre père vous a disputée à cause de votre retard, ou votre
petit ami a préféré votre cousine. Des choses terribles, sans

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discussion possible. Et après tous ces soucis, la vie ne vaut plus
la peine?
Il a laissé son ton ironique et lui a demandé:
- Vous avez vingt ans?
-Presque.
- Et vous vouliez donner fin à vos jours? Vraiment vous méritez
une bonne fessée.
- Vous ne savez pas... - a-t-elle murmuré.
-Je ne sais pas quoi?
-Rien.
- Très bien... Je ne sais pas et je ne cherche pas à savoir. Pour­
tant, je sais comme la vie est belle et combien ridicule il est de
la perdre à vingt ans. Laissons tout ça. Je vais vous raccompa­
gner chez vous.
-Non.
- Où irez-vous?
Elle a haussé les épaules.
-Je ne sais pas.
Sans vraiment réfléchir Lambrinos a dit:
- Alors, vous resterez ici ce soir...
Il avait dit ça sans avoir raisonné mais juste après il a pris peur.
Sa vie irréprochable jusque-là était réglée à la virgule. Com­
ment, lui, le professeur Andréas Lambrinos, pouvait-il garder
près de lui, toute une nuit, une jeune fille dont il ne connaissait
rien, ni même ce qu’elle cherchait?
-Mais... dit-elle.
Elle a levé les yeux sur lui. « Elle a les yeux les plus expressifs que
je n’ai jamais vus » a-t-il pensé. « Les yeux les plus beaux et les
plus expressifs. » Et d’une façon décisive à laquelle il ne s’atten­
dait pas, il a répété:
-Vous resterez ici.

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Quelque chose comme la pointe d’un sourire est apparu sur le
visage de la jeune fille. Spontanément, elle a posé la main sur
la sienne. À ce moment-là, Andréas Lambrinos a compris
- il n’a pas compris, il a ressenti - qu’à partir de cet instant
quelque chose d’important, de différent, d’inconnu se passe­
rait dans sa vie.
- Vous êtes si bon, - a-t-elle murmuré.
Il a ri pour donner une issue à tout ce qui se passait en lui et dont
il ne savait pas de quoi il s’agissait.
- Je ne suis pas bon. Simplement, je prends des mesures dans
mon intérêt. N’oubliez pas que c’est ma voiture qui vous a per­
cutée et que c’est moi qui tenait le volant. Vous voulez que je
me retrouve, à cause de vous, en prison?
- Vous êtes bon, - a répété la jeune fille comme si elle se parlait à
elle-même.
Elle a frissonné et a rentré la tête dans ses épaules. « Elle a
froid » a pensé le professeur et il a alors remarqué qu’il faisait
assez frais dans sa maison de campagne.
- Nous allons allumer la cheminée.
- Mais non, ce n’est pas la peine...
- Nous allons l’allumer.
Oui, tout était nouveau pour lui dont la vie était réglée au
chronomètre. La jeune fille inconnue qui était tombée sous les
roues de son auto, la maison calme de Kifissia, la paix absolue
qui régnait autour d’eux...
Il s’est mis à préparer la cheminée, s’est agenouillé devant. Il
n’était pas assez habile mais il y est parvenu avec bien des dif­
ficultés. À un moment, il a enlevé son veston ce qui lui a paru
drôle et séduisant. Finalement, est apparue une petite flamme
qui glissait sur la bûche et la caressait.
- Elle va s’allumer maintenant. Et il s’est relevé.

21
L’inconnue aux lourds sourcils le regardait. Il a pris son veston
et l’a remis. La petite flamme de la bûche s’est avivée. Lam­
brinos la regardait avec la fierté d’un artiste qui admire son
œuvre.
-Vous voyez?
En effet, la flamme a jailli et dansait joyeuse dans la cheminée
aux briques rouge foncé. Lambrinos s’est assis en face de son
hôtesse. Elle avait retrouvé ses couleurs grâce au feu de la che­
minée et peut-être aussi grâce au cognac. Elle avait une couleur
mordorée et sa tête penchait un peu vers la gauche.
-Je ne pensais pas y parvenir.
- Vous avez remarquablement réussi.
De nouveau, un soupçon de sourire éclairait son visage. Sou­
dain, le professeur Andréas Lambrinos a découvert qu’il ne
trouvait plus rien à dire. Cependant, il ne ressentait plus ce vide
qu’il éprouvait auparavant. Il a sorti ses cigarettes.
-Vous fumez?
- Oui, merci.
Elle a pris une cigarette de la boîte et il lui a offert du feu avec
son grand briquet en or. « Si Éléni me voyait » a-t-il pensé un
instant. Si sa femme et ses amis le voyaient, lui si convention­
nel et sérieux, en face d’une jeune fille inconnue...
- Alors? - a-t-il dit, puis il a souri.
Il ne savait pas, mais ce sourire l’avait complètement trans­
formé en une autre personne. Il repoussait la solennité et son
austérité. C’était presque un sourire d’enfant sur son visage
mince, assez vieilli. Peut-être que sur ce visage maigre, ses yeux
clairs avaient gardé quelque chose de son enfance qu’il avait
brusquement interrompu dans les premières années de sa vie.
- Alors?
- Alors? - a dit la jeune fille en le regardant droit dans les yeux.

22
De nouveau, Lambrinos avait le sentiment que dès cet instant
quelque chose d’important allait se passer dans sa vie.
-On s’est remis?
-Oui.
- Maintenant, nous pouvons parler un peu raisonnablement?
La jeune fille a fait un mouvement comme pour protester.
Lambrinos l’a interrompue.
- Non, je n’ai pas l’intention de vous demander le comment
et le pourquoi de toute cette histoire de ce soir. Simplement,
je vais vous dire: Avez-vous compris combien ridicule était ce
que vous vouliez faire?
-Si vous saviez...
Lambrinos n’a rien dit, il attendait. Mais elle n’a pas continué.
Un petit silence s’est installé entre eux.
-Je m’appelle Lambrinos, Andréas Lambrinos.
-Le Professeur?
Cela ne le flattait pas. Cela lui rappelait qu’il était grand et re­
nommé.
-Oui.
Il attendait qu’elle lui dise d’autres choses sur elle, mais elle a
seulement dit:
-J’ai lu votre nom dans les journaux.
- Bien sûr. Les journaux ne savent pas comment remplir leurs
pages et ils écrivent n’importe quoi. Encore un peu et ils écri­
raient votre nom dans leurs informations.
11 a remarqué alors que son visage s’était brusquement as­
sombri. Il s’est levé et a versé de nouveau du cognac dans leurs
verres.
- Vous préférez peut-être du whisky?
El le a fait un mouvement pour montrer son indifférence.
- Buvez-le. Dans des moments pareils, ça fait du bien...

23
Il l’observait vider son verre avec facilité. Il a pensé « quel
genre de femme est-elle? » Son visage reflétait une pureté rare,
mais la façon avec laquelle elle vidait son verre ou la manière
avec laquelle elle mettait une jambe sur l’autre, dévoilaient
une certaine connaissance de la vie. Quel genre de jeune fille
était-elle? « En quoi cela m’intéresse-t-il? » a-t-il pensé en
colère contre lui-même. Ce soir, il ne se comportait pas du
tout sérieusement. Même le fait d’avoir proposé à une jeune
inconnue de rester chez lui était une légèreté impardonnable.
«Je me comporte comme un petit enfant » a-t-il pensé et il a
regardé sa montre. Onze heures!
- Moi, maintenant, je dois partir.
Elle l’a regardé stupéfaite.
-Vous partez?
- Oui, ma femme m’attend chez des amis.
-Alors...
Son ton voulait dire clairement qu’elle devait s’en aller elle
aussi...
- Non, je vous ai dit que vous resteriez ici puisque vous refusez
de rentrer chez vous.
-Seule?
Il n’avait pas pensé qu’une jeune fille pouvait avoir peur... Il lui
a dit:
- La porte ferme bien et de toutes les façons, une sécurité abso­
lue règne dans le quartier.
- Il ne s’agit pas de ça.
-Alors?
La jeune fille a fait un vague mouvement.
-Voilà...
Elle n’a pas trouvé de suite à sa phrase.
Elle a simplement ajouté:

24
- Vous êtes un personnage étrange M. Lambrinos.
Étrange? Non! Personne encore ne l’avait traité d’étrange. Au
contraire, tout le monde le considérait comme l’exemple de
l’homme, celui qui ne fait que ce qu’il faut. « Une montre de
luxe, bien remontée ».
- Une personne singulière, a continué la jeune fille songeuse.
Vous me laissez seule dans cette maison sans savoir ce que je
suis, qui je suis, sans même savoir comment je m’appelle.
Elle avait raison. Ce qu’il faisait était en dehors que ses habi­
tudes et de son genre. Il a souri.
-Juste une dernière chose! Quel est votre nom?
-Réa.
-Ça me suffit.
Il lui a montré la maison, les couvertures, le téléphone...
- Et demain, à la lumière du jour, nous discuterons calmement
de la situation.
Il l’a saluée d’un signe de la main.
-Je vous téléphonerai demain matin. Bonne nuit, Réa...
- Vous êtes vraiment une personne étrange.
Une personne étrange? Non. Bien au contraire, il était tout à
fait ordinaire. Seulement ce soir il se comportait bizarrement.
À la porte, il s’est retourné et l’a regardée. Elle se tenait au mi­
lieu de la pièce pour le voir... Il lui a souri.
-Bonne nuit.
Il est sorti en fermant la porte derrière lui.

Dans la voiture, alors qu’il roulait vers Athènes, il réfléchis­


sait avec sang-froid à ce qui s’était passé pendant la soirée. Il
avait agi bêtement et bien en contradiction avec son caractère.
Cette belle fille. « Qu'est-ce que je connais d’elle, en dehors de
son prénom? Supposons qu’elle m’ait dit la vérité; et alors? »

25
Elle lui était complètement inconnue. Bien sûr elle avait une
allure qui subjugue mais combien de fois l’apparence nous
trompe? Il a laissé cette jeune fille dans une maison où il y avait
tant de choses de valeur à voler. Comment savait-il qu’elle ne
le volerait pas? « Si Éléni l’apprend, elle rira bien de moi. » En
effet, sa femme se moquerait de ses manières.
Tout d’un coup, une pensée lui a traversé l’esprit. « Une autre
femme à sa place serait jalouse ». Il a souri sans le vouloir à l’idée
que sa femme puisse être jalouse. Il en est hors question? En tout
cas, Éléni Lambrinos n’avait jamais été jalouse de lui. « Com­
ment être jalouse de moi puisqu’elle ne m’a jamais aimé? - a-
t-il pensé. - Et puisque tu ne lui as jamais donné l’occasion de
te jalouser. » a répondu son alter ego. L’idée que lui, Andréas
Lambrinos puisse avoir une aventure amoureuse était aussi in­
vraisemblable que de traverser l’Atlantique en nageant ou que
d’offrir l'Acropole en cadeau de Noël. Oui, Éléni se moquerait
de lui pour son enfantillage seulement pour cette raison.
« Pourquoi s’était-il comporté ainsi » se demandait-il. Ce qui
l’intriguait le plus c’était autre chose. Les événements de cette
nuit avaient provoqué en lui... Vraiment, qu’avaient-ils pro­
voqué en lui? Il était incapable de le dire. Et pourtant, quelque
chose avait « existé » dans son for intérieur. Comme quand on
boit un verre de cognac et qu’on ressent le sang couler dans les
veines, plus chaud et plus fort.
- Des bêtises! - a-t-il dit presqu’à voix haute.
Il roulait à vive allure sur le boulevard de Kifissia. La lumière
des phares de la « Mercedes » perçait les ténèbres. « Quand on
roule vite dans la nuit, c’est comme si on s’enfonçait dans les
ténèbres».
- Des bêtises! - a-t-il répété.
Et cette pensée était ridicule comme toute la soirée, du reste.

26
« Yorgos a raison » a-t-il pensé, se souvenant de son assistant
«Je suis épuisé. J’ai besoin d’un peu de repos et demain je dois
sans doute voir mon médecin pour des analyses générales. À
cinquante ans, on doit se surveiller, surtout quand on a tra­
vaillé comme j’ai travaillé. » Il voulait diriger sa pensée vers
une de ses infinies tâches mais il n’y parvenait pas. L’image du
visage de la jeune fille aux lèvres épaisses, l’expression étrange
et le regard de velours, venaient s’interposer entre ses yeux et le
volant. « Elle a une façon de regarder dans les yeux comme si
on avait tous les deux un secret que personne d’autre ne devait
connaître. »
- Encore des bêtises.
Il sentait que ce soir il avait perdu son équilibre. « Peut-être
parce qu’il ne m’est jamais arrivé quelque chose qui ne soit pas
ordinaire. » Il avait perdu son équilibre et il devait le retrouver.
Il ne le retrouverait que dans son monde. Quand il s’était sépa­
ré de sa femme, il avait décidé de ne pas aller chez les Liamis.
Maintenant, il avait changé d’avis.
-J’y vais...
Chez eux, parmi les personnes qui le connaissaient et qu’il
connaissait, ce serait mieux. Il a accéléré et en quelques mi­
nutes il s’est retrouvé rue Karnéadou. Au dernier étage d’un
nouvel immeuble qui appartenait aux Liamis, les lumières
brillaient. Il s’est garé et il a sonné à la porte. Par l’interphone,
à côté des sonnettes aux noms des locataires de l’immeuble il a
entendu la voix:
-Qui est-ce?
- C’est moi, Lambrinos.
La voix a dévoilé une surprise agréable.
- Et on pensait que tu ne viendrais plus... On t’attendait tous...
C’était la voix de Liamis.

27
2

Une jeune fille étrange

A neuf heures du matin, il se trouvait comme d’habitude assis


à son bureau chez lui, dans la vaste pièce aux murs couverts de
bibliothèques jusqu’au plafond. À neuf heures cinq, comme
d’habitude depuis des mois, son sympathique assistant faisait
son apparition. Son jeune visage était sérieux et irréprochable,
expression qu’il prenait toujours devant son supérieur. Il tenait
dans ses mains l’éternel agenda et commençait:
-Je dois vous rappeler qu’à dix heures, vous avez rendez-vous
avec le gouverneur de la Banque de Grèce.
M. Lambrinos a souri.
-Je ne l’ai pas oublié, Yorgos.
Le soleil de mars entrait dans la pièce par la fenêtre. Lambri­
nos s’est adossé dans le fauteuil.
- Tu tires un peu les rideaux?
Le jeune homme a exécuté l’ordre avec plaisir mais avec sé­
rieux.
- À midi... - a-t-il commencé en revenant de ce travail, mais
Lambrinos l’a interrompu.
- Voilà une belle journée aujourd’hui, n’est-ce pas?
- Le printemps, Monsieur le Professeur.
Lambrinos a sorti ses cigarettes.
- Dis-moi, tu fumes?
Il travaillait depuis si longtemps près de lui et il ne découvrait
que maintenant qu’il n’avait aucune idée de ce détail. Oui,

28
souvent on ne connaît que très peu de choses sur les personnes
qui vivent près de nous...
-Tu fumes?
Le jeune homme était surpris. Il fumait mais jamais devant
« Monsieur le Professeur ».
-Prends-en une.
Il lui a offert une cigarette qu’il a allumée avec son grand bri­
quet en or, un cadeau de Lina pour sa fête.
- Assieds-toi. J’ai envie de discuter.
Le jeune homme s’est assis, le carnet à la main.
- Non, pas de notre travail. D’autres choses. En fait, tu ne m’as
rien dit de ta vie...
- Je pensais que vous saviez tout de moi, a dit le jeune homme
étonné.
- Oui, bien sûr. Mais je ne parle pas de chez toi. Je parle de toi.
De ta vie personnelle. Tu es, disons, amoureux?
Le jeune homme est resté sans voix. Il ne s’attendait pas à une
telle question. Il a même rougi. Lambrinos a ri.
-Je plaisantais.
Il s’est levé.
- Je n’ai pas envie de travailler. Comme tu l’as dit... Le prin­
temps.
Son assistant l’a regardé, presqu’effrayé...
- Et le rendez-vous avec le gouverneur?
- Annule-le.
Il a remarqué l’expression de son assistant, une expression de
quelqu’un qui entend quelque chose de terrible, alors il lui a
caressé l’épaule amicalement.
- Tu peux être sûr que lui aussi sera heureux de se débarrasser de
nous!
Mais son assistant ne cédait pas facilement.

29
- À midi il y a aussi la signature des contrats « de la société des
minerais».
- Signe-la tout seul et jusqu’à midi tu es libre.
Il était pressé de voir son assistant partir. Puis, il s’est dirigé vers
le téléphone. Il regardait autour de lui comme un élève qui al­
lait téléphoner quelque part qui lui était interdit et il a appelé
son numéro. Le numéro de chez lui à Kifissia. Il a entendu le
téléphone un long moment sonner à l’autre bout du fil sans
que personne ne décroche. Il a eu peur. « Elle est partie... » Oui,
bien sûr la jeune inconnue était partie. Il aurait dû s’en douter.
Elle a peut-être même emporté avec elle tout qui valait la peine
d’être volé.
Il était prêt à raccrocher lorsqu’il a entendu une voix connue.
À l’autre bout du fil, quelqu’un avait décroché. Puis la voix:
-Allô!
Une joie injustifiable a rempli la poitrine de Lambrinos.
C’était elle. Alors, elle n’était pas partie.
- Vous avez bien dormi? - a-t-il demandé.
-Oui.
- Comment allez-vous maintenant?
Il lui a semblé qu’il y avait comme un rire dans sa voix.
-Bien...
- Vous voyez qu’on perçoit les choses d’une autre façon à la lu­
mière du jour.
La jeune fille allait parler mais il l’a interrompue.
-Je dois prendre quelque chose dans la maison. Dans une de-
mi-heure on se parlera de près. J’espère que vous ne serez pas
encore partie.
Il a reposé le téléphone dans une humeur qu’il n’avait pas res­
sentie depuis bien longtemps. Il a regardé sa montre. Neuf
heures et demie.

30
- Madame n’est pas encore levée? - a-t-il demandé à la servante
qui était apparue.
- Non, monsieur. Vous voulez...
- Non. Ne la dérange pas. Elle a dormi très tard hier. À son ré­
veil, dis-lui que j’ai pris la voiture.
Avant de sortir il s’est arrêté dans le hall devant le miroir. Il a
un peu redressé son corps quelque peu courbé. Et puis, à pas ra­
pides il s’est dirigé vers l’ascenseur.
Arrivé à la maison de Kifissia, bien qu’il eût les clés, il a sonné
et c’est elle qui lui a ouvert. Elle n’avait pas menti; elle avait
bien dormi. Son visage avait repris des couleurs et la lumière
printanière dévoilait maintenant son âge. Elle ne devait pas
avoir plus de 20 ans.
Elle l’a accueilli avec une petite retenue mais cordialement.
Andréas Lambrinos ne pouvait pas ne pas penser: « Elle est
incroyablement belle! » Il n’avait pas d’expérience avec les
femmes, mais il n’était pas idiot. Il avait réalisé qu’à partir de
ce moment-là, il entrait dans un chemin complètement nou­
veau et inconnu à sa vie et son genre.
Au premier abord, elle lui a paru, ce jour-là, différente. Il a tout
de suite identifié à quoi était dû ce changement. Elle portait sa
robe de chambre! Elle lui était bien sûr trop grande mais cela
ne l’enlaidissait pas. Au contraire, ça lui donnait un air enfan­
tin, son corps éclatant flottait dans son vêtement.
- Comment va-t-on aujourd’hui?
Elle a baissé les yeux.
-J’ai honte. Je me suis comportée bêtement hier...
Une vague de vie inondait sa poitrine.
-Je suis heureux que vous vous en soyez rendu compte.
Ils ont avancé vers l’intérieur de la maison. Lambrinos a re­
gardé autour de lui.

31
-J’espère que les instructions que je vous ai données pour le ré­
frigérateur et pour le reste n’ont pas été inutiles.
Elle a souri sans répondre.
- Vous méritez une bonne fessée. Vous n’avez rien mangé? Et
vous êtes restée dans l’obscurité?
Il a ouvert les fenêtres et la belle maison s’est emplie de lu­
mière. Ensuite, il est allé vers le frigo. Il était plein car ils
avaient l’habitude d’y passer leurs dimanches. Seuls ou avec
des amis. Il a sorti différentes petites choses, du beurre, du jam­
bon, du fromage et d’autres choses. Le fait de s’occuper de tout
l’amusait beaucoup. Ça lui rappelait la vie de bohème qu’il
n’avait jamais vécue et qu’il n’avait connue que par le cinéma.
- Du lait, du chocolat ou du café?
Elle l’observait en riant. Il s’étonnait lui-même de son atti­
tude ce jour-là. « Chacun cache en soi un autre être. » pensait-
il en préparant la petite casserole. « Un autre être inconnu. »
- Du lait, du chocolat ou du café? - a-t-il répété.
- Ce que vous buvez vous-même.
Elle aussi était différente aujourd’hui. Encore une fois Andréas
Lambrinos s’est demandé. « Quel genre de femme était-elle? »
Son allure et sa façon de parler dévoilaient une certaine culture
et un certain savoir-vivre. Cependant, la facilité avec laquelle
elle était restée chez lui la nuit, dénonçait « une traînée ».
Lui, il buvait du lait au chocolat le matin.
-C’est le meilleur.
Il les préparait tout seul mais elle les servait sur la petite table du
coin. Le soleil jouait sur les verres en crystal et sur les récipients
colorés en plastique remplis de fromage etc...
Il a remarqué que la petite mangeait avec appétit. Il a ri sans
raison.
- Pourquoi? - lui a-t-elle demandé.

32
-Je vous vois avec ma robe de chambre...
-Je vous parais drôle?
-Mignonne...
Ensuite, elle a débarrassé les assiettes et les tasses et Lambrinos
s’est installé dans un fauteuil et a allumé sa pipe. Il ne fumait
jamais la pipe dehors ou dans son bureau. C’était ça aussi une
dépendance de la maison de campagne. Ensuite, la jeune fille
est venue s’asseoir en face de lui.
- Vous avez raison de penser bien des choses sur moi, dit-elle
sur un ton sérieux.
-Je ne pense rien.
- Vous êtes très bon, mais cela ne change pas la réalité. Vous
avez le droit de penser du mal d’une fille qui passe ses nuits chez
un inconnu et...
Il l’a interrompue.
-Je vous ai dit que je ne veux penser à rien...
Il s’est arrêté un instant puis a ajouté:
-.... Réa!...
Elle a ri.
- Ce n’est pas votre prénom?
-Non.
Il l’a regardée stupéfait.
-Je croyais que c’était ce que vous m’aviez dit hier.
- Hier, je vous ai menti!
Il ne trouvait rien à dire. Elle a continué.
- Et ce n’est pas le seul mensonge que je vous ai dit hier...
Il s’est senti mal; comme quelqu’un qui chancèle.
-Ah!...
- Vous êtes en colère?
Elle avait une façon étrange de le regarder, avec ses yeux de ve­
lours, de bas en haut.

33
- Non. Mais pourquoi m’avez-vous menti?
Elle s’est brusquement levée et s’est dirigée vers lui.
- Parce que je suis méchante. Le mensonge n’est pas mon seul
défaut. Je ne voulais pas me suicider hier soir devant votre voi­
ture.
-Oui?
Et sa voix est devenue inconsciemment sèche.
-Oui...
Une pensée lui a brusquement traversé l’esprit. « Cette jeune
fille est dangereuse. Éloigne-toi rapidement d’elle avant qu’il
ne soit trop tard. » Mais au contraire, il a dit:
- Que s’est-il passé exactement hier?
-Je n’ai pas l’intention de vous le dire...
Elle parlait maintenant de façon provocatrice; comme si elle
cherchait une brouille. « Elle est dangereuse. Chasse-la. »
Comme perdu, il avait cependant bien compris qu’il n’avait
pas la force de la chasser et qu’entre eux deux, lui, le fameux
riche avocat et elle, la malheureuse jeune fille de vingt ans,
c’était lui, le plus faible, elle la plus forte. Sa pipe s’était éteinte.

- Alors, disons que la jeune fille s’est moquée de moi.


-Un peu.
-Pourquoi?
-Je vous l’ai dit. Parce que je suis méchante. Vous ne vous fâ­
chez pas?
Il a fait un vague mouvement évasif. La jeune fille insistait tê­
tue.
- Pourquoi vous ne vous fâchez pas?
Comment lui expliquer pourquoi il n’était pas en colère
puisqu’il ne le savait pas lui-même? La seule chose qu’il ait réa­
lisée c’est qu’il se sentait comme quelqu’un qui aurait perdu

34
quelque chose de beau avant même de l’avoir acquis.
-Je crois que je dois partir.
Il s’est levé. Et alors, il s’est passé quelque chose à quoi il ne s’at­
tendait pas. La jeune fille s’est retrouvée près de lui. Elle s’est
levée sur la pointe des pieds - il était très grand -, elle a passé
les bras autour de son cou, elle l’a tiré presque de force et a collé
ses lèvres aux siennes. Sa première réaction était de la repous­
ser. Il ne l’a pas fait. Ensuite, il a enlacé son corps, il l’a serrée
contre lui et il s’est laissé aller au baiser. Elle s’est esquivée de
son étreinte aussi brusquement qu’elle l’avait embrassé.
- Réa, - a dit Lambrinos déconcerté.
Elle a répondu méchamment.
-Je vous l’ai dit; je ne m’appelle pas Réa. Partez.
Il a tout d’abord essayé de se calmer. Il s’est rassis dans le fau­
teuil.
- Assieds-toi.
La voix était redevenue la voix calme et sérieuse qu’on lui
connaissait dans les contrats de ses sociétés.
- Assieds-toi, - a-t-il répété.
Elle a acquiescé en évitant son regard.
- On peut discuter un peu calmement? Je ne sais pas si tu es
méchante, mais je sais que tu n’es pas heureuse. Que penses-tu
faire quand tu partiras d’ici?
Elle a haussé les épaules.
- En quoi cela vous intéresse-t-il?
C’est vrai, ça ne devrait pas du tout l’intéresser et pourtant, ça
l’intéressait beaucoup.
- Que penses-tu faire?
- Rien...
-Où habites-tu?
- Ne me parlez pas de chez moi...

35
-Réa!...
- Ce n’est pas mon prénom...
Lambrinos a souri. Il avait retrouvé quelque chose de sa jeunesse.
- Moi, je t’appellerai par ce prénom. Sans doute parce que je re­
fuse de croire que tu m’as menti. Que s’est-il passé hier?
Elle ne parlait pas.
- Tu n’es pas tombée devant les roues de ma voiture par hasard?
-Non.
Elle avait laissé son ton irrité et provocateur.
- Tu disais la vérité précédemment? Tu n’as pas tenté de te sui­
cider?
Elle a baissé la tête. « Oui ». Maintenant, elle ressemblait à un
enfant effrayé.
-Alors?
Elle ne parlait toujours pas. Soudain, une pensée a traversé l’es­
prit de Lambrinos.
- Quelqu’un a essayé de te tuer?
La jeune fille s’est caché le visage dans les mains. Frissonnant
Lambrinos a compris qu’il avait trouvé la vérité.
- Quelqu’un a essayé de te tuer hier, n’est-ce pas?
-Non...
- Tu ne dis pas la vérité.
Elle s’est levée et a fait quelques pas nerveux dans la pièce. Elle
se serrait les mains. Elle s’est arrêtée brusquement devant lui.
- Réa!...
-Je vous ai dit que je ne m’appelle pas Réa...
Il a répondu calmement, doucement, presque tendrement.
- Pour moi, tu seras toujours Réa. Qui voulait te tuer?
- Personne.
Elle avait répondu d’un ton sec, de même qu’elle le regardait
durement.

36
-Réa. ’...
-Je ne m’appelle pas Réa, l’a-t-elle interrompu.
Il ne s’est pas préoccupé de cette interruption.
- Réa, tu as vingt ans et je pourrais être ton père. Tu as besoin de
l’aide de quelqu’un.
- Pourquoi ce « quelqu’un » devrait être vous?
C’est vrai. Pourquoi? Qu'est-ce que cette jeune fille était pour
lui puisque jusqu’à hier il ne connaissait même pas son exis­
tence? Andréas Lambrinos a haussé les épaules. Un sourire
tendre, un peu réservé, est apparu sur son visage mince, « un
sourire qui, malgré toutes ses rides, lui donnait un air enfan­
tin » comme le lui disait la belle Diana Liamis.
- Parce que toi, tu as vingt ans.
« Est-ce la seule raison? » a-t-il pensé, sachant très bien que ce
n’était pas la seule raison.
- Personne ne peut m’aider, a-t-elle dit en le regardant droit
dans les yeux.
- Tu ne veux pas me dire, au moins, ce qui t’arrive?
-Non.
Il a fait un geste de consentement en ouvrant les bras, comme
s’il lui disait « comme tu veux... » La jeune fille s’est de nou­
veau arrêtée devant lui et l’a regardé dans les yeux.
- Mais, vous ne vous fâchez jamais?
Il lui a gentiment répondu.
-Très souvent.
- Vous auriez dû m’avoir virée depuis longtemps, à coups de
pied, de chez vous...
À nouveau, ce tendre sourire, un peu réservé, sur son visage; ce
sourire qui séduisait et énervait la belle Diana.
-Tu crois?
- Moi, c’est ce que j’aurais fait à votre place.

37
- Parce que, toi, tu as vingt ans.
- Mais pourquoi vous ne faites rien... vous ne m’insultez pas...
Pourquoi vous me tolérez?
Il lui a dit calmement mais fermement:
- Parce que tu es malheureuse, Réa... Je n’en connais pas la rai­
son, je ne sais rien de toi, mais je le vois... Tu es malheureuse.
Elle était de nouveau prête à attaquer avec de dures paroles
mais soudain, elle a craqué. Elle s’est assise dans un fauteuil,
s’est enfoncé le visage dans les mains et a pleuré à gros sanglots.
Andréas Lambrinos n’a pas tenté de l’arrêter. Il s’est mis de­
bout et il voyait ses épaules qui tremblaient. La jeune incon­
nue pleurait fortement sans essayer de se retenir, comme un
enfant qui pleure. Elle a relevé la tête et l’a regardé. Son regard,
derrière les larmes, n’avait plus rien de méchant ni d’irrité.
C’était le regard d’un enfant qui recherchait la protection, la
tendresse et l’affection.
- Comment pouvez-vous être si gentil?
C’était la deuxième ou la troisième fois qu’elle le répétait.
-Je ne suis pas gentil. J’ai tout simplement cinquante ans.
Il a tendu le bras pour lui caresser les cheveux. Elle l’a attrapé et
y a posé ses lèvres. Tout cela s’est passé en deux ou trois secondes,
alors que son bras était prisonnier dans les mains de la jeune
fille, alors qu’il était debout devant elle, alors qu’elle était as­
sise, la tête penchée. Andréas Lambrinos a clairement réalisé
qu’il était perdu. Il aimait avec passion comme il n’avait jamais
aimé dans sa vie. Il aimait comme quelqu’un qui rencontre
l’amour pour la première fois à l’âge de cinquante ans.
- Réa... - a-t-il murmuré.
Il était perdu. Mais cela ne l’effrayait pas. Il se laissait aller avec
plaisir dans le gouffre de nouveaux sentiments.
- Réa...

38
Il s’est penché plus près d’elle; elle a lâché son bras et l’a em­
brassé.
« Paumé ». Oui, il le savait, il était perdu. À partir de mainte­
nant, il ne pourrait plus échapper à ce cercle sensuel que for­
maient les bras de la jeune fille autour de son cou.
Il s’est penché encore davantage pour l’embrasser et il s’est de­
mandé avec frayeur « est-ce que je sais embrasser? »

Les volets fermés empêchaient la faible lueur de la nuit d’en­


trer dans la pièce. Andréas Lambrinos a entendu sa voix.
- Quelle heure est-il?
- Neuf heures, j’imagine.
Il a tendu sa main vers l’interrupteur. La lumière discrète de la
petite lampe à l’abat-jour bleu, formait un cercle bleu-ciel.
- Ils ne vont pas s’inquiéter chez toi? - lui a-t-elle demandé.
- Ils vont s’inquiéter...
Un petit silence s’est installé entre eux. Quelques minutes plus
tard, « Réa » était assise dans un fauteuil, enveloppée dans sa
robe de chambre.
-Je ne sais rien de toi. Tu es marié?
-Oui.
- Et ta femme se trouve ici, à Athènes?
Il lui était désagréable de parler de sa femme à ce moment-là.
Il ne savait pas lui-même ce qu’il ressentait. C’était la première
fois qu’il lui arrivait quelque chose dans sa vie réglée comme
un chronomètre. Quelque chose complètement « en dehors
des règles du jeu».
La jeune fille a pris une cigarette du paquet, l’a allumée, la lui a
mise à la bouche puis en a allumé une deuxième pour elle.
- Bien sûr, tu es riche...
-Sans doute...

39
- Et tu n’es pas heureux...
Il n’était pas heureux? Il n’y avait jamais pensé. Tout allait bien
dans sa vie. La carrière, la fortune, la réputation, la place so­
ciale.
-Je ne peux pas dire ça...
-Tu ne l’es pas...
Il était prêt à protester mais il ne l’a pas fait. Maintenant, il
pensait que l’inconnue avait peut-être raison. Elle a brusque­
ment changé de sujet.
- Tu sais que tu es beau?
Il a ri en toute sincérité. Beau? Depuis bien des années il se
croyait au-dessus de tout ça. Seule la belle Diana le lui rappe­
lait, mais Diana aimait les extravagances.
- Tu es beau a répété l’inconnue. Le cinéma étranger se sert de
gens comme toi.
- Pour jouer le rôle du bon grand-père innocent. Et il a ri.
- Pour jouer le rôle du séducteur, genre Cary Cooper ou Gre-
gory Peck.
Elle se moquait de lui? Non, elle semblait parler sérieusement.
- Ma fille a quelques années de plus que toi.
-Tu as une fille?
- Oui, elle est mariée aux États-Unis.
- Alors, tu es tout seul?
Il était prêt à dire «J’ai ma femme » mais il n’a rien dit.
Cette petite fille inconnue disait facilement de profondes vé­
rités. En effet il était seul.
- Tu ne vas pas me parler de toi, maintenant?
Elle a hésité un moment, puis a dit:
- Si, si tu me promets de ne pas me demander plus que ce que je
veux te dire.
Il a levé le bras comme les témoins des tribunaux étrangers.

40
-Je le promets...
-J’ai fini un collège à l’étranger. Ma famille a toujours été pres­
sée de se débarrasser de moi. Mes plus longues années, je les ai
passées en tant qu’ « interne » dans des écoles à l’étranger. Cela
te suffit?
-Non.
Elle a ri. Ce rire a éclairci son visage.
- Tu n’es pas satisfait. Je suis riche. Très riche mais en même
temps, très pauvre.
Son air dévoilait qu’il ne comprenait.
- Mon père m’a laissé une grande fortune qui est gérée par les
autres.
- Alors, tu n’es pas du tout pauvre!
-Je suis pauvre dans d’autres domaines. Tu veux en savoir plus?
-Le plus possible.
- Je me trouve à Athènes depuis peu de temps.... Je suis née
comme on dit « une cuillère en or dans la bouche ». Une cuil­
lère en or, au contenu très amer. Fin.
-Je peux te poser encore une question?
-Non!
- Comme tu veux...
La cigarette s’est éteinte. Il l’a jetée puis s’est levé. Il s’est dirigé
vers le pick-up et a pris le premier disque. La valse de Chopin. Il
l’a mis et les douces notes du Polonais remplissaient la pièce de
mélancolie; comme si une pluie de marguerites tombaient sur
les touches du piano.
- C’est Lipati qui joue. Il ne trouvait rien d’autre à dire.
-Je l’ai entendu jouer à Londres.
Alors, elle avait beaucoup voyagé. En apprenant, ne serait-ce
que d’une manière éparse, quelques détails de sa vie, il se rap­
prochait d’elle.

41
- Et maintenant, parle-moi de toi, lui a-t-elle dit.
Que pouvait-il lui dire?
- En ce qui me concerne, c’est exactement le contraire. Je suis
né dans une petite province, de parents qui gagnaient, péni­
blement, juste l’argent du repas quotidien. Mon père était un
pauvre cordonnier. Tu ne les connais pas ces petits cordonniers
de province. Son magasin était une porte et une table sur le
trottoir. Il ballonnait les chaussures.
Soudain, il s’est arrêté. Que lui arrivait-il? Lui, le sérieux pro­
fesseur d’Athènes, racontait les détails secrets de sa vie à une
jeune fille inconnue.
- Et?... lui a-t-elle demandé.
- Rien. Bien qui ne soit intéressant.
- Si, c’est intéressant. J’aime t’écouter.
Il l’a regardée. Elle avait le menton posé dans la paume de sa
main et le coude sur le genou. Une fois de plus Andréas Lam­
brinos a pensé: « Elle a une étrange façon de te regarder.
Comme si elle te regardait de bas en haut. »
-Alors, ton père?...
- C’était un homme merveilleux. Il voulait que je devienne
ce qu’il n’avait pas été. Avec ma mère, ils se sont privés de pain
pour que j’étudie.
Il s’est arrêté et un nœud s’est formé dans sa gorge.
- Ils sont morts tous les deux avant que je ne puisse leur rendre
tout ce qu’ils m’avaient donné. Quand j’étais en dernière an­
née d’université, je transportais des paquets à la gare alors que
je passais les examens finaux.
« Pourquoi est-ce que je lui parle de tout ça? » se demandait-il
encore une fois. «Je n’en ai jamais parlé à personne. »
- Raconte-moi encore.
- Il n’y a rien d’autre. J’ai obtenu mon diplôme avec mention

42
très bien. Comme je haïssais de toute mon âme la pauvreté, j’ai
décidé de ne pas devenir pauvre. Réussir. Réussir. Je le leur de­
vais, à eux, qui étaient restés affamés à cause de moi.
Une fois de plus un nœud se formait dans la gorge.
- Et j’ai réussi. C’est tout. La réussite, je ne l’ai pas gagnée par
hasard. Je l’ai acquise tout doucement après bien des efforts,
des calculs et de durs labeurs pendant des années.
À voix très basse, si basse que Lambrinos n’a pas entendu, mais
a deviné, la jeune fille a dit:
-Et le bonheur?
Il a haussé les épaules.
- Il ne me restait pas de temps pour y penser...
Il est parti de la maison de Kifissia à onze heures après avoir dit
à « Réa » qu’il lui téléphonerait le lendemain matin. Avant
de partir il avait pris soin de remplir le frigo avec de nouvelles
provisions.
Dans la voiture il essayait de sortir de ce gouffre dans lequel il
avançait. Ce qu’il avait fait aujourd’hui était totalement ahu­
rissant et en dehors de toute logique. Il s’était absenté de chez
lui une journée entière sans même avoir passé un coup de télé­
phone. Bien sûr, il savait que sa femme resterait indifférente,
mais quoi qu’il en soit il aurait dû la prévenir. Elle avait pu pen­
ser qu’il avait eu un accident.
En roulant, il a essayé de mettre de l’ordre dans ses idées et dans
ses sentiments. Tout ce qui s’était passé et tout ce qu’il avait
fait étaient incompréhensibles et certainement, tout à fait
contraires à son genre. « Et si c’était à refaire, je le referais. »
C’était une descente abrupte sur laquelle il dégringolait, les
yeux ouverts, sans vouloir se retenir.
«Je suis paumé ». C’était ça l’amour? À l’âge de cinquante ans,
Andréas Lambrinos croyait que « l’amour » ardent n’était

43
rien d’autre qu’une invention des écrivains de romans et une
occupation de ceux qui n’avaient rien de plus sérieux à faire.
- Et moi, je suis amoureux maintenant? s’est-il demandé
presqu’à haute voix.
Il ne pouvait pas le dire. Ce qu’il savait c’est que depuis la veille
quelque chose était entré dans sa vie et qui changeait définiti­
vement sa voie.
- Et si je ne la revois plus?
Rien que d’y penser il a ressenti un serrement au cœur. Tout:
les procès, la réussite, le prestige avaient brusquement pâli,
avaient perdu leur sens et leur couleur. Comme les ingénieux
opérateurs font dans les films quand ils cherchent à mettre en
évidence le visage de l’actrice principale, de la même façon,
dans sa vie, depuis la veille, tout s’était dérobé dans l’ombre,
laissant éclairé seulement le visage aux yeux de velours et aux
lèvres épaisses. Elle lui avait dit qu’elle ne s’appelait pas Réa. Et
pourtant, il savait que quel que soit son nom, pour lui, elle res­
terait toujours « Réa ».
Il conduisait machinalement vers son domicile.
Dès le premier regard, il a vu la colère de sa femme, cette colère
qu’
son visage. Elle était assise, rigide, dans son fauteuil, une revue
dans les mains.
-J’espère que tu as mangé.
Cette phrase insignifiante prenait par ses lèvres un sens pro­
fond.
-Oui.
- Un grand nombre de personnes t’a demandé au téléphone.
-Ah oui?
- On a même téléphoné de la part du Président du Parlement.
J’ai noté le numéro.

44
- Merci.
Il s’est assis, lui aussi, dans un fauteuil. Il ne pouvait pas, inté­
rieurement, ne pas l’admirer. Elle lui parlait de choses habi­
tuelles, comme s’il ne s’était rien passé. Seul son regard dévoi­
lait la tempête qui gonflait en elle.
- Serait-ce indiscret de te demander où tu étais passé?
- Il m’est arrivé quelque chose.
Le visage d’Éléni Lambrinos semblait tranquille mais ses
mains, serrant les bras du fauteuil, étaient devenues toutes
blanches.
- Et c’était si difficile de passer un coup de fil?
Par ces paroles superficielles et insignifiantes, elle avait tout
dit. Elle s’est levée, rigide, et est sortie de la pièce. Andréas
Lambrinos l’a entendu fermer à clé la porte de sa chambre.

45
3

À propos d’Olga Kazasoglou

Le matin, la femme de chambre l’a informé.


- Madame a reçu un coup de téléphone et est partie très tôt. Elle
a dit qu’elle s’absenterait toute la journée.
- Merci, Mary.
Il avait compris. Sa femme ne voulait pas le rencontrer au­
jourd’hui. Demain, tout reviendrait en ordre. Éléni Lam­
brinos était une personne sans passion. La seule chose qui
comptait pour elle était « l’opinion publique » de son cercle,
l’équilibre de cette richesse bien édifiée, la gloire et les rela­
tions qu’elle avait créées.
Comme il en avait l’habitude, il lisait son journal en prenant
son petit déjeuner, quand il a sursauté. Sous les grands titres de
la première page, il a vu la photo. Il ne pouvait pas se tromper.
C’était bien la photo de la jeune fille qui était tombée sous les
roues de sa voiture.
La photo de Réa.
Réa, au regard étrange, au front dégagé, aux lèvres épaisses, là
en première page du journal, juste sous le titre « Disparition
mystérieuse».
Il a jeté sa serviette et affolé a lu l’article.
« Une étrange disparition préoccupe, depuis hier, le commis­
sariat de police d’Athènes. Olga Kazasoglou, fille du célèbre
armateur de Londres, décédé depuis des années, a disparu de
chez elle depuis avant-hier, dans des conditions mystérieuses.

46
Sa disparition a été déclarée au commissariat hier après-midi
par sa mère Mme Maria Asklipios... »
Andréas Lambrinos a regardé de nouveau la photo.
Dans les yeux de « Réa », il lui a semblé apercevoir un profond
désespoir. « C’est une impression » a-t-il pensé. « La photo est
vieille. Comment est-ce possible... »
« Olga Kazasoglou est partie de la maison de la famille Askli­
pios, dans laquelle elle venait de s’installer quelques jours au­
paravant, à son retour de Lausanne, à sept heures avant-hier
en vue d’aller chez son amie. Jusqu'à hier matin, sa famille ne
s’est pas inquiétée supposant qu’elle serait restée chez son amie.
Hier matin, ils ont téléphoné et ils ont constaté qu’elle n’était
pas passée au lieu où elle était supposée se trouver. M et Mme
Asklipios ont essayé, seuls, par tous les moyens possibles de re­
trouver leur fille et finalement, désespérés, hier dans la soirée,
ils ont rapporté le fait à la police.
Olga Kazasoglou! Alors, « Réa » s’appelait Olga Kazasoglou.
Par les informations stupides données par l’enquête journa­
listique Andréas Lambrinos essayait de se représenter exacte­
ment comment les choses s’étaient passées. « Sa mère, Mme
Maria Asklipios ». Alors sa mère s’était remariée avec ce M.
Asklipios. Il essayait de se rappeler ce qu’il savait de lui. Il avait
entendu parler de lui, mais où? Chez Diana Liamis? Mais, il
ne se souvenait plus...
L’information du journal n’était pas terminée. Ils répétaient
et baratinaient les mêmes choses, comme le font habituelle­
ment tous les journaux qui s’intéressent à un thème suivi de
nombreuses personnes, sans rien annoncer de nouveau qui
pourrait satisfaire la curiosité du simple lecteur. Et tout d’un
coup, le regard d’Andréas Lambrinos s’est arrêté sur trois
lignes de l’article, imprimées avec les mêmes caractères, mais

47
qui maintenant lui semblaient être devenues d’une grande
importance.
« Les parents d’Olga Kazasoglou s’inquiétaient particulière­
ment de sa disparition car... »
Ce n’était pas possible. Voilà la raison de ses manières étranges
et incompréhensibles.
«... Car la santé de leur fille ne s’était pas complètement réta­
blie. Il y a à peine deux mois que Mademoiselle Olga Kazaso­
glou est sortie d’une maison de repos suisse où elle avait fait une
cure pour se soigner les nerfs. »
Les bras de Lambrinos, alors qu’il tenait son journal, lui en
sont tombés. « D’une maison de repos où elle a suivi une cure
pour les nerfs. » Lambrinos connaissait bien ces « maisons de
repos suisses ». C’est ainsi qu’ils appelaient par discrétion les
maisons psychiatriques des riches. Alors Réa était...
Non. Il lui était pénible de penser que cette jeune fille, qui pour
la première fois avait réveillé l’amour en lui, était folle. Il a re­
levé le journal. Il n’y avait rien d’intéressant. Il l’a jeté sur son
bureau.
Il a fait quelques pas dans la pièce, essayant de retrouver ses es­
prits et de mettre de l’ordre dans ses pensées.
« Olga Kazasoglou ». « Réa » s’appelait Olga Kazasoglou.
« Fille du célèbre armateur, décédé depuis longtemps déjà. »
Oui, il avait entendu parler d’un Kazasoglou de Londres qui
vivait toujours à l’étranger. C’était lui son père? Il s’est soudain
arrêté. Non. Elle avait sans doute les nerfs fatigués, mais dans
son histoire il y avait autre chose que ses troubles psycholo­
giques. Une profonde amertume de la vie et puis... Il s’est sou­
venu de la soirée de la veille.
- Quelqu’un a essayé de te tuer?
Elle avait nié, mais son expression, sa tête entre les mains, ses

48
larmes disaient « Oui ». Il sentait son cœur se remplir de ten­
dresse pour cette femme, dont il gardait aux lèvres le goût de
son baiser. Il a arrêté « les aller-retour » dans la pièce et s’est
dirigé précipitamment au téléphone. Ses doigts composaient
nerveusement le numéro, ce numéro de sa maison à Kifissia.
Il s’impatientait. Il voulait lui dire qu’il était proche d’elle,
qu’elle pouvait compter sur lui que tout lui était indifférent en
dehors d’elle.
-Allô!
Cependant non. Il s’était empressé. Personne ne décrochait. Il
entendait encore le bruit sourd de la sonnerie à l’autre bout du
fil. Il serrait nerveusement l’écouteur dans ses mains. À l’autre
bout, la sonnerie sonnait une, deux, trois fois.
- Elle dort encore?
Encore une, deux, trois fois. Il a eu un serrement au cœur. Il a
essayé de se calmer. « Les jeunes dorment profondément ».
Encore une fois cette affreuse sonnerie qui ressemblait à un râ­
lement à l’autre bout du fil. Une, deux, trois fois, le serrement
au cœur est devenu encore plus fort. Personne ne répondait à la
maison de Kifissia.
- Elle est sûrement dans la salle de bains. Il voulait une fois de
plus se rassurer. Elle est peut-être sortie dans la cour.
C’est ce qu’il se disait mais il ne se calmait pas. Ensuite, comme
tous ceux qui refusent de croire au mal, parce qu’ils n’osent
pas y croire, il a pensé: « Que je suis bête! Dans ma précipita­
tion, j’ai dû composer le numéro d’une maison où il n’y a per­
sonne. »
Il a raccroché, et tout de suite il a composé, avec une grande
attention, son propre numéro. De nouveau l’affreuse sonne­
rie. Une, deux, trois, quatre, cinq, dix fois. Lambrinos a senti
couler une sueur froide à son front. Ça ne servait à rien de se

49
moquer de lui-même. Personne ne répondait dans la maison
de Kifissia. Personne n’avait l’intention de répondre.
- Elle est partie? s’est-il demandé.
Mais il savait lui-même que ce n’était pas ça qui l’effrayait.
L’autre version, il n’osait pas reconnaître qu’il y avait pensé.
Et soudain, il a été pris d’une panique folle. La veille quelqu’un
avait tenté de la tuer. Peut-être-
Peut-être que Réa n’a pas pu répondre parce qu’elle ne pouvait
pas répondre car elle gisait morte près du téléphone?
Il a couru comme un fou dans sa chambre et s’est habillé sans
faire attention à ce qu’il portait.
Il n’a pas attendu que l’ascenseur monte. Il a descendu quatre à
quatre l’escalier. Heureusement, Éléni n’avait pas pris l’auto.

D’habitude, il conduisait avec précaution, mais maintenant il


roulait à toute allure. Pourtant, il pensait que la route ne fini­
rait jamais. « Olga Kazasoglou », « maison de repos suisse »,
« sa famille s’inquiétant... » Les phrases du journal tournaient
entremêlées dans son esprit et tout ça ne faisait qu’un, avec le
bruit du moteur. Oui, personne ne répondait au téléphone
parce que « Réa » était morte. Il l’avait tuée. Qui? Celui qui
avait essayé avant-hier de la jeter sous les roues de son auto.
Oui, avant-hier, il y avait quelqu’un près d’elle. À ce moment-
là, il n’y avait prêté aucune attention, mais maintenant qu’il y
pensait, il en était sûr. N’avait-il pas entendu les pas d’une per­
sonne qui s’enfuyait dans l’obscurité, au moment où la jeune
fille est tombée devant son auto?
« Les pas d’une personne qui s’enfuyait... » Cette personne
était venue la tuer?
Et le voilà arrivé. Il a sauté de sa voiture, il a tourné, et est arrivé
devant la porte à l’intérieur de la petite cour. Elle était fermée.

50
-Réa! -a-t-il crié.
L’espoir d’obtenir une réponse semblait fou. Et bien sûr il n’y a
eu aucune réponse. Il a sorti sa clé et a ouvert d’une main trem­
blante. Il s’est arrêté au seuil. Il allait voir ce corps, bien aimé et
inconnu, allongé au sol? Il n’a rien vu.
-Réa!
Il a traversé le salon. Rien. Il est entré dans la chambre. Il a vu
son pyjama, celui qu’elle portait la veille, jeté sur le lit.
- Réa!
Elle n’était nulle part. D’un pas saccadé Lambrinos a fait tout
le tour de la maison. « Elle est partie ». Elle était partie sans
rien lui dire, sans lui laisser deux mots. « Elle a peut-être laissé
un petit mot. » Il a cherché. Rien. La jeune fille avait disparu
comme si elle n’avait jamais existé.
Lambrinos est retourné dans le salon et s’est laissé tomber
épuisé dans un fauteuil. Il était étourdi comme s’il avait reçu
un coup de poing au visage. Il a essayé de mettre de l’ordre dans
tout ce qu’il avait vécu. Réa était partie. Elle n’avait pas été tuée.
Elle est partie sans rien dire.
- Et maintenant? s’est-il demandé complètement perdu.
Il ne la connaissait que depuis quelques heures et pourtant, il
l’avait inéluctablement associée à sa vie. « Maintenant? » Ce
n’était pas de l’amour, une aventure, un sentiment. C’était
quelque chose de plus fort. Quelque chose qui avait bouleversé
sa vie.
- Elle va peut-être venir, - a-t-il murmuré.
Comme c’était ce qu’il voulait, il y croyait. « Oui, bien sûr. »
Il se dupait lui-même. « Elle ne m’a pas téléphoné, elle ne m’a
pas laissé de note parce qu’elle va revenir. C’est une jeune fille,
elle est sortie. Qui sait pourquoi. Elle va revenir. » Réa revien­
drait et lui, il l’attendrait.

51
Il a allumé une cigarette. « Elle reviendra. Bien sûr qu’elle re­
viendra. C’est pour ça qu’elle n’a rien dit.
Quand l’horloge a sonné midi, il savait que Réa ne rentrerait
pas.

Cependant, il a attendu jusqu’à une heure. Il ne croyait plus


qu’elle reviendrait, mais il espérait encore qu’elle téléphone­
rait. Il regardait l’appareil sans le lâcher des yeux. Mais le télé­
phone n’a pas sonné. Lambrinos s’est levé difficilement. Il sen­
tait ses membres lourds comme s’il avait vieilli. Il savait bien
que ce qui lui était arrivé depuis avant-hier était injustifiable et
absurde de même qu’il était ridicule d’aimer ainsi cette Olga
Kazasoglou; pourtant, il ne pouvait faire autrement.
Depuis hier, plus rien n’avait de sens dans sa vie. Elle seule l’in­
téressait. «Je suis malade. » Mais c’était une maladie qu’il res­
sentait pour la première fois.
Il a alors pensé qu’il devait se renseigner sur cette Olga Kazaso­
glou et sur la famille Asklipios. Par qui? Il avait de nombreuses
connaissances, mais aucun ami à qui il pouvait se confier.
C’était étrange mais, à ce moment-là, il a pensé à la belle Dia­
na Liamis. L’ancien mannequin était celle qu’il ressentait la
plus proche de lui à cet instant.
Il s’est rendu chez elle. Elle l’a reçu étonnée, mais avec plaisir.
- À quoi m’est dû cet honneur... au petit jour?
Elle s’était réveillée depuis peu, ce qui expliquait la fraîcheur de
son visage.
- Tu veux dire en début d’après-midi.
Il voulait donner à sa conversation un ton comique et léger,
mais son expression le trahissait. La belle femme l’a fait asseoir
en face d’elle.
- Il se passe quelque chose?

52
- Non, rien, pourquoi?
- Éléni est passée par ici ce matin. Je suis rentrée très tard hier
soir et elle m’a trouvée au lit. Elle n’est pas restée longtemps,
mais Éléni n’a pas l’habitude de rendre des visites le matin et je
me disais...
- C’était sur sa route, a dit Lambrinos essayant de feindre l’in­
différence.
-Peut-être.
La belle femme le regardait droit dans les yeux.
- Et toi, pourquoi es-tu venu? C’était ta route à toi aussi?
Sa voix contenait une ironie amicale.
- Bien sûr que non Je suis venu exprès.
Il s’est penché vers elle.
- Écoute, Diana, ce que je vais te dire est tout à fait confiden­
tiel. Un de mes clients avait de graves conflits avec une famille
de l’étranger. Il s’agit des Asklipios qui sont rentrés ici récem­
ment.
- Ah oui, les Asklipios, bien sûr.
Il n’existait aucune famille d’Athènes que la belle Diana ne
connaisse pas.
-Tu les connais?
- Je ne les connais pas mais je sais des choses sur eux. Madame
Asklipios est l’ex-femme de Kazasoglou.
Elle parlait calmement... Il était évident qu’elle n’avait pas en­
core lu les journaux du matin.
- Que veux-tu savoir sur eux?
-Mon client...
- Oui, ton client, que veut-il savoir?
Lambrinos a fait un vague mouvement.
-En général.
- Kazasoglou avait énormément d’argent. Il a épousé sa

53
femme quand il était déjà âgé. Il a eu l’obligeance de rapide­
ment laisser sa femme libre qui s’est aussitôt remariée avec ce
mufle « séduisant » et très antipathique. Tu sais ce genre de
beau gosse qui passe son temps sur la Côte d’Azur en draguant
les belles dames.
Lambrinos essayait de garder l’air d’une personne qui se ren­
seigne sur des choses qui ne l’intéressent que professionnelle­
ment.
- Ah, c’est ça. Mon client m’a dit qu’il y avait d’autres
membres dans la famille.
-Une fille.
- Et cette fille, elle habite avec l’actuelle Madame Asklipios?
Comment pourrait-il garder son sang-froid alors qu’il parlait
de «Réa»?
Diana a ri.
- Sa fille? Madame Asklipios n’aurait jamais détruit sa ligne
pour avoir une fille.
Lambrinos s’est étonné.
- Mais cette fille existe.
- Ce n’est pas sa fille.
Il n’y comprenait rien. Diana continuait.
- C’est la fille de Kazasoglou et de sa précédente femme.
-Ah oui?
Ils ont continué leur conversation. Diana n’avait rien d’autre à
lui apprendre.
- Cette jeune fille a disparu.
Ses mains tremblaient. Il se sentait pâlir.
- Vraiment? a demandé la belle femme les yeux brillants.
Les scandales mondains étaient son fort:
- Comment? Quand?
- Je ne sais pas, a répondu Lambrinos et il s’est levé. Lis les

54
journaux du matin et tu verras.
Il lui a embrassé la main et est parti, alors qu’elle le regardait
étrangement. Elle pensait que son ami n’avait pas l’air d’un
homme qui s’informait sur un client.

Lambrinos est parti de chez Diana Liamis complètement


bouleversé. Alors « Réa », Olga Kazasoglou, n’était pas la fille
de Madame Asklipios. Elle lui avait dit qu’elle était née « avec
une cuillère en or dans la bouche ». Maintenant, il compre­
nait pourquoi cette cuillère en or était pleine de poison. Mais
pourquoi est-elle partie de chez elle? Elle était réellement
« malade »? Ce soir fatal, où elle était tombée devant son auto,
est-ce que quelqu’un avait tenté de la tuer? Et qui? Et de ce
cher Monsieur Asklipios, Diana avait dit qu’il s’agissait d’un
« mufle séduisant et antipathique ». Diana savait distinguer
les gens. Quel était le rôle de M Asklipios dans cette affaire?
Il avançait sans but, absorbé par ses pensées. Deux, trois per­
sonnes l’ont salué avec respect. Il a répondu machinalement. Il
ne les connaissait même pas. La veuve Kazasoglou, le séduisant
M Asklipios, « Réa ». Que s’était-il passé entre ces trois per­
sonnes? Il s’est brusquement arrêté au milieu de la rue. Et si Réa
était retournée à la maison de Kifissia? Et si elle était allée, qui
sait où et qu’elle était revenue?
L’idée qu’il pouvait la revoir le remplissait d’une joie nerveuse.
Il s’est arrêté à la première cabine téléphonique qu’il a trou­
vée devant lui et a composé le numéro les mains tremblantes.
Non. Personne n’a décroché. La maison de Kifissia était restée
vide. Il a regardé sa montre. Trois heures. Pendant une heure il
traînait sans but dans les rues. Il sentait ses forces l’abandon­
ner. Il a arrêté le premier taxi qui passait. Par hasard le chauf­
feur lui était connu.

55
- Où, Monsieur Lambrinos?
-Chez moi.
L’appartement ne lui avait jamais semblé si vide. Bien qu’il ait
connu la réponse, il a demandé à la femme de chambre:
- Madame n’est pas rentrée, Mary?
- Elle m’a dit de dire à Monsieur qu’elle restera...
Il l’a interrompue
- Oui, Mary, j’avais oublié. Tu me l’as dit ce matin. Elle restera
chez sa cousine toute la journée.
Il était livide de fatigue. Il paraissait malade. La servante in­
quiète lui a demandé:
- Monsieur ne se sent pas bien?
-Un peu fatigué.
-Je vous sers?
Il a fait un geste d’ennui. Il n’avait pas faim. La servante insis­
tait.
- Il y a du poulet froid dans le frigo. Avec un peu de jus...
- Non, Mary, merci. Fais-moi seulement un café, si tu veux.
Il est entré dans son bureau. Dans cette pièce obscure aux murs
couverts de livres, il s’y sentait à l’aise. C’était son « chez lui »,
dans sa maison.
Il s’est laissé tomber dans un fauteuil et s’est caché le visage
dans ses mains. La veuve Kazasoglou, le séduisant Asklipios,
Réa. Le triangle au milieu duquel se trouvait la solution des
problèmes qui le torturaient.
-Oui?
C’était la femme de chambre qui frappait à la porte de la bi­
bliothèque. Elle lui apportait le café qu’elle a posé sur le bureau.
- Ecoute, Mary. Si on me demande au téléphone, je ne suis là
pour personne.
- Bien, Monsieur...

56
Elle était prête à sortir quand Lambrinos l’a arrêtée.
-Mary!
Il y a pensé à peine l’avait-il dit. Et si Réa lui téléphonait?
-Oui, Monsieur...
- Mary... J’attends un appel du ministère. La secrétaire appel­
lera bien sûr de la part du Ministre. Tu me la passeras.
-Bien, Monsieur.
Il a eu honte de sa petite ruse, indigne de lui. La femme de
chambre cependant lui parlait avec respect. Elle n’aurait
jamais osé imaginer que son irréprochable maître aurait pu
mentir. Vers cinq heures, le coup de téléphone! Lambrinos a
saisi avec angoisse l’écouteur en « duplex » qui se trouvait sur
sa table.
- Oui?
Il s’agissait en effet d’une voix de femme, mais pas de celle de
Réa.
- Monsieur Lambrinos?
- Lui-même, - a-t-il répondu, déçu.
- Excusez-moi de vous déranger, mais...
C’était la couturière de sa femme qui voulait la prévenir de
l’essayage du lendemain.
-Je le lui dirai...
Il a raccroché. C’était ridicule ce qu’il faisait. Réa ne télépho­
nerait plus jamais. Il s’est levé.
- Dis à mon assistant que je le verrai demain, - a-t-il dit à Mary
qui était apparue.
Il est sorti dans la rue sans projet. Il est entré dans son auto.

57
4

Les visites de Monsieur Asklipios

Il était ridicule de s’attendre à la retrouver et il ne l’espérait


même pas, cependant il s’est dirigé de nouveau vers Kifissia. Il
est entré chez lui. La maison était vide. Il s’est assis dans un fau­
teuil, dans le même où il était assis la veille, alors qu’elle se te­
nait debout en face de lui. Une tristesse infinie l’a entièrement
envahi. Tristesse pour le rêve perdu, pour Réa et pour lui-même
et peut-être même pour sa femme, la sèche et rigide Éléni Lam­
brinos. Je suis « malade », a-t-il murmuré. Et il était malade.
Tout ce qui depuis avant-hier le bouleversait, n’avait aucune
logique. Bien. Une petite, peut-être folle, avait disparu de chez
elle. D’accord. Il se pouvait qu’il y eût un crime sous cette af­
faire. Pourquoi était-il prêt à pleurer comme un enfant à qui
on a promis la lune? Pourquoi?
«Je dois aller au commissariat déclarer les faits. » « Une en­
fant avait disparu depuis deux jours et a passé la soirée et la jour­
née chez moi. Je dois aller le dire. J’ai promis d’aller l’avouer. »
Et pourtant, il savait que ce n’était pas ce qui l’intéressait. Il ne
s’intéressait même pas au scandale. La seule chose qu’il voulait,
c’était la revoir. Il ne se l’avouait pas, mais c’était la seule raison
pour laquelle il restait là, avec l’espoir qu’elle revienne.
Petit à petit, le soir tombait sur Kifissia. Tout était devenu
maussade dans la pièce. Andréas Lambrinos ne s’est pas levé
pour allumer la lumière. Il restait immobile dans le fauteuil
fumant cigarette sur cigarette. Et à un moment, on a frappé

58
à la porte. Il a sursauté. « Réa? » Il a couru ouvrir la porte sans
même allumer la lumière. Il s’est heurté quelque part d’une
telle force que son genou a fléchi. Il ne s’en est même pas rendu
compte. « Réa? » Il a ouvert la porte, les mains tremblantes. Il
était tellement certain de la voir - qui d’autre pourrait venir
dans la maison isolée de Kifissia? - alors il est resté hébété de­
vant l’ombre d’un homme qui remplissait le cadre de la porte.
-Je peux entrer? a demandé l’inconnu.
Comme perdu, Lambrinos s’est écarté. Vu que la maison était
obscure et que le peu de lumière tombait sur les épaules de son
visiteur, il ne pouvait pas apercevoir son visage.
- Que voulez-vous?
La voix de l’inconnu lui a semblé un peu ironique.
- Vous préférez discuter ainsi dans l’obscurité?
Alors Lambrinos s’est rappelé qu’il n’avait pas allumé la lu­
mière. L’interrupteur était près de lui. Il l’a tourné. Il a vu
l’homme qui se tenait devant lui... grand, brun, exagérément
distingué, avec quelque chose qui dérangeait dans son élé­
gance.
- Très bien ainsi. Je peux entrer maintenant?
Il n’a pas attendu la permission. Il est entré dans la maison re­
gardant autour de lui en toute liberté.
- Ce n’est pas vilain ici, - a-t-il dit.
Andréas Lambrinos se sentait si fatigué qu’il n’avait même pas
la force de se fâcher.
- Elle est à vous cette maison?
- Si vous le permettez.
- Hum, ce n’est pas mal.
Ses manières commençaient à irriter Lambrinos. Dans n’im­
porte quelle autre circonstance, il aurait donné une bonne le­
çon à ce monsieur, si sûr de lui.

59
- Vous êtes venu pour me parler de ça?
-Bien sûr que non.
Il s’est assis sans en demander l’autorisation, il a posé une
jambe sur l’autre, puis a souri découvrant ainsi de belles dents
blanches. Tout doucement, la colère commençait à gonfler
à l’intérieur de Lambrinos. Cet élégant avait beaucoup d’au­
dace. Il a regardé sa montre pour montrer qu’il n’avait pas
beaucoup de temps à sa disposition.
- Vous êtes pressé? a demandé le visiteur, en sortant de sa poche
un étui à cigarettes très cher.
- Exactement.
- Alors, laissons ça pour une autre fois.
Il a fait semblant de se lever.
- Qu'est-ce qu’on « laissera pour une autre fois »?
- Une discussion sur une personne qui nous intéresse tous les
deux, Monsieur Lambrinos!
-Je vois que vous connaissez mon nom.
- Ce n’était pas difficile de l’apprendre. Tout le voisinage sait à
qui appartient cette maison.
Lambrinos a regardé son interlocuteur dans les yeux.
- C’est ainsi que vous avez appris mon nom?
La colère montait de plus en plus en lui.
- Il y a un autre moyen encore plus facile.
-Ah oui?
- Oui, celui que je vais utiliser. Qui êtes-vous, monsieur? Pour­
quoi êtes-vous venu chez moi? Qui est cette personne qui nous
intéresse tous les deux?
L’autre a ri.
- Cher monsieur, vous m’avez parlé d’une façon beaucoup plus
simple que la mienne et vous m’avez posé dix questions en­
semble. À laquelle voulez-vous que je vous réponde en premier?

60
- Qui êtes-vous?
-Je ne sais pas si mon nom vous dira quelque chose. Je m’ap­
pelle Aris Asklipios.

Lambrinos est resté figé... Il avait devant lui le mari de la veuve


Kazasoglou, le « père » de « Réa ». Il a réuni toutes ses forces et
réussi à redevenir Maître Lambrinos, l’avocat qui avait gagné
tant de procès internationaux.
-Je vous écoute, Monsieur. De quoi voulez-vous me parler?
- Au nom de Dieu, laissez cet air qui ne convient pas du tout à
notre affaire. Vous savez exactement pour quelle raison je me
trouve ici.
-Je désirerais l’apprendre.
Il avait parlé de la manière la plus froide possible. L’autre a
haussé les épaules d’un air de dire.
- Puisque vous insistez.
Ensuite arrangeant le pli de son pantalon il a ajouté:
-Je suis venu parler de ma fille.
Lambrinos l’a regardé froidement dans les yeux.
- Si j’en juge à votre âge, votre fille doit être un bébé.
- Ma fille est une femme et vous le savez puisque vous l’avez
gardée deux jours ici.
Alors ce monsieur jetait le gant.
- Vous entendez par votre fille, la fille de feu Kazasoglou?
-Je vois que vous êtes informé sur les détails?
Ils discutaient poliment - deux messieurs du monde - et pour­
tant cela ressemblait à un assaut avant l’attaque.
- Pas encore. Je vais bientôt être davantage informé.
- Merci.
Ils se sont tus pour quelques instants. C’était comme dans les
combats de lutte où l’un des adversaires mesure l’autre.

61
- Je peux savoir, a finalement dit Asklipios, où vous cachez
Olga? Ou peut-être me direz-vous que vous ne la cachez pas?
Lambrinos l’a regardé avec mépris.
-Je ne comprends pas ce que vous dites.
- Étonnant. Vous, qui comprenez tant de choses!... Vous avez
caché Olga pendant deux jours. Comment ne pas supposer que
vous la cachez encore?
-Ah! Comme ça?
Il parlait calmement, ironiquement et n’a remarqué aucune
inquiétude dans les yeux de l’autre. Asklipios ne semblait pas
sentir sous ses pieds le terrain moins ferme qu’auparavant. Il
pensait avoir effrayé son adversaire mais son impassibilité lui
faisait peur.
- Alors, vous savez qu’Olga se trouvait ici depuis hier?
-Oui.
- Et comment le savez-vous? Vous étiez sans doute avec elle
quand... je l’ai rencontrée?
À ce moment-là il y avait pensé. Il s’agissait peut-être des pas
d’Asklipios qu’ils avaient entendus ce soir-là.
-Je ne comprends pas votre ruse.
- Vous comprendrez plus tard. Puisque vous saviez que « votre
fille » - il insistait d’une façon moqueuse sur « votre fille » - se
trouvait chez moi, pourquoi n’êtes-vous pas venu la chercher?
Il était redevenu l’ancien Lambrinos, qui saisissait avec raison
chaque détail dans le but de gagner une affaire. Maintenant,
l’affaire, c’était « Réa », la personne qui le dominait à cet ins­
tant.
- De plus pourquoi, puisqu’on se trouve dans les « pourquoi »,
n’avez-vous pas rapporté à la police ce que vous saviez? Vous
avez déclaré une disparition alors que vous connaissiez l’en­
droit où demeurait la personne disparue.

62
Asklipios a changé la position de ses jambes soignant toujours
le pli de son pantalon.
- Pas d’autre « pourquoi »?
- Encore un. Pourquoi Olga est-elle tombée sous les roues de
mon auto? Qui l’a poussée?
Asklipios a ri.
- Au nom de Dieu; monsieur, vous ne vous trouvez pas en face
des jurés pour les impressionner. Qu? est-ce que vous faites là?
- De simples questions qui attendent une réponse.
- Donc, vous ne me direz pas où est Olga en ce moment?
-Je vous poserai la même question.
Asklipios semblait sincère.
- Vous parlez sérieusement. Vous ne savez pas?
-Absolument.
L’autre est resté un instant silencieux. Comme s’il mesurait la
réponse de son interlocuteur.
- Alors les choses sont plus graves que je le croyais.
- C’est-à-dire?
Asklipios a répondu par une question.
- Vous savez qu’Olga... ne va pas bien?
Il a fait un geste qui n’avait aucun sens précis.
- Elle est sortie de la clinique il y a peu de temps. Ses nerfs...
Il s’est arrêté tout d’un coup et a ajouté.
- Si on ne la trouve pas rapidement, elle est en danger.
Une main de fer a serré le cœur d’Andréas Lambrinos. Le vi­
sage désespéré de la jeune fille lui est passé par l’esprit. Il s’est
tout de suite remis. L’homme qui se tenait devant lui était
dangereux.
- Alors, vous ne pouvez pas imaginer où elle se trouve?
- Bien sûr que non.
L’autre a brusquement demandé:

63
- Pourquoi l'avez-vous gardée chez vous?
Lambrinos a ressenti à l'instant même qu’il détestait cet
homme. Qu’il le détestait de toute son âme.
- Parce qu’elle n’avait nulle part où aller et qu’elle était malade!
- Pourquoi un tel intérêt pour la maladie de Qlga?
Oui. Il avait envie de casser la gueule de ce beau monsieur.
-Je pourrais dire « depuis le moment où je vous ai connu ».
-Vraiment? Et Pourquoi?
Leur discussion devenait de plus en plus agressive.
- Parce que je m’intéresse toujours aux gens qui vivent dans le
danger.
L’autre a ri. Il avait un rire qui devait plaire aux femmes.
- Et le « danger » ce serait moi?
- Vous avez trouvé.
De nouveau Asklipios a ri.
- Vous savez que vous me plaisez?
Lambrinos a ouvert les bras dans un mouvement qui voulait
dire: «Je m’en moque complètement ». Il se demandait en­
core, pourquoi cet homme se trouvait devant lui. Comment
savait-il qu’il le trouverait à la maison de Kifissia? Que cachait-
il sous son air moqueur et poli?
-Je crois, - a-t-il dit d’une voix beaucoup plus sèche, que nous
avons assez joué - où est mademoiselle Kazasoglou?
- C’est exactement ce que je vous demande depuis mon arri­
vée ici. Moi, je ne l’ai pas vue depuis qu’elle a quitté la maison.
Vous, vous l’aviez une nuit et un jour ici. Pourquoi l’avez-vous
chassée?
- Vous savez que je ne l’ai pas renvoyée.
- Comment le saurais-je?
Lambrinos s’est levé et a fait quelques pas dans la pièce. Il
réalisait très bien qu’il y avait quelque chose d’autre sous la

64
surface. Asklipios n’était pas arrivé chez lui simplement pour
apprendre où se trouvait « sa fille ». S’il ne s’agissait que de ça, il
suffisait qu’il s’adresse à la police.
- Alors, vous ne savez pas. Je n’en sais rien, moi non plus. Il
existe une façon de l’apprendre tous les deux.
Il s’est planté devant son visiteur.
- Nous allons aller tout de suite à la police, tous les deux en­
semble. Nous rapporterons ce que nous savons. Moi que j’ai
gardé mademoiselle Kazasoglou chez moi et vous...
Il s’est interrompu un instant, puis a ajouté:
- Vraiment, qu’allez-vous déclarer?
Quelque chose comme une vague inquiétude a joué dans les
yeux d’Asklipios.
- Ce que j’ai déjà déclaré.
- Ça, vous l’avez rapporté avant que j’aie eu l’honneur de vous
rencontrer. Maintenant, il faut ajouter la suite. Par exemple
que vous êtes la personne qui accompagnait Olga à Kifissia
avant-hier. Il faudra sans doute expliquer pourquoi vous avez
disparu dès que « votre fille » est tombée devant mon auto.
Alors?
Asklipios a regardé son interlocuteur dans les yeux et ensuite,
il a éclaté d’un rire très fort et imprévu.
- Vous êtes très drôle. Vous bluffer bêtement et vous pensez
réussir je ne sais quoi. Je ne peux pas comprendre ce que vous
avez exactement à l’esprit, mais je peux vous dire qu’au mo­
ment où vous avez heurté Olga avec votre auto, moi, je me
trouvais en compagnie de personnes honorables qui s’en sou­
viennent.
Lambrinos a souri à son tour.
- Vous n’êtes aussi intelligent que je l’imaginais.
-Je ne prétends pas être particulièrement intelligent.

65
Mais vous, par quoi le jugez-vous?
- Très simple. Vous dites que vous étiez en compagnie de per­
sonnes honorables au moment où Olga est tombée devant
mon auto.
-Oui.
- Comment savez-vous l’heure où « votre fille » est tombée
devant mon auto?
Il pensait que ce coup allait l’ébranler. Asklipios est resté im­
passible et souriant.
- Elle me l’a dit elle-même.
Lambrinos ne s’y attendait pas.
-Elle-même?

Soudain Asklipios a changé d’allure. En une seconde, il avait


l’air d’un homme sérieux, du beau monde.
- Mon cher, vous ne comprenez pas que nous devenons ridi­
cules. Je vous ai laissé parler parce que je voulais voir quel genre
d’homme est le fameux professeur Lambrinos. Nous parlons
depuis des heures comme les héros d’un roman policier dans
lequel vous jouez Maigret et moi le « méchant malfaiteur »
qui essaie de s’échapper.
Lambrinos a senti que quelque chose avait changé dans l’at­
mosphère et que le terrain s’effondrait sous ses pieds.
- Bien sûr qu’elle me l’a dit elle-même. Plus précisément, elle
m’a téléphoné. Quand? Ce matin, quand elle était encore
chez vous. C’est elle qui m’a donné votre adresse, c’est elle qui
m’a dit votre nom, c’est elle qui m’a raconté comment vous
vous êtes rencontrés.
Oui, quelque chose avait changé. Asklipios parlait avec sûreté,
sérieusement et il semblait sincère. S’il feignait, il était vrai­
ment très fort.

66
- Pourquoi vous a-t-elle téléphoné? a murmuré Lambrinos,
qui ne se sentait pas bien.
- Pour que je vienne la chercher.
- Que vous veniez...
- Exactement. Que je vienne la chercher et que je la ramène
chez nous. Mon cher monsieur le professeur, si vous n’aviez
pas joué le rôle du terrible policier, je me serais contenté d’une
question que je vous ai posée il y a un bon moment. Je vais
vous la reposer et j’espère que vous comprendrez. Saviez-vous
qu’Olga n’était pas bien? Que ses nerfs, pour ne pas dire son es­
prit, étaient malades?
Comme Lambrinos ne savait que dire, luttant avec ses pensées
qui s’entrechoquaient, Aris Asklipios a continué:
- Maintenant vous avez la réponse à quelques-uns de vos
« pourquoi », que vous vous posiez vous-même. Voilà pour­
quoi je n’ai pas rapporté votre nom quand j’ai déclaré la dis­
parition au commissariat. Parce qu’à ce moment-là, je ne
le connaissais pas. Voilà comment j’ai été informé sur votre
maison. Olga m’a téléphoné ce matin. Je suis venu aussitôt.
J’ai trouvé la maison fermée. Je suis revenu avec l’espoir qu’elle
avait regretté et qu’elle serait là, mais c’est vous que j’ai trouvé.
Il a souri à nouveau mais cette fois-ci son sourire était plus hu­
main.
- Vous avez maintenant la réponse des « pourquoi » qui vous
préoccupent?
Est-ce qu’il les avait ces réponses? Andréas Lambrinos ne sa­
vait que dire. Il n’avait rien de positif entre les mains. Il était
obligé de reconnaître que, énervé par tous les événements in­
croyables qu’il venait de vivre, il s’était comporté rudement
avec cet homme qui, en fait, avait tous les droits de lui poser des
questions.

67
- Et maintenant, que voulez-vous de moi?
- Que vous m’aidiez à retrouver Olga.
Oui, il était tout à fait convaincant mais quelque chose rete­
nait Andréas Lambrinos. Cet homme, était-il vraiment sin­
cère?
- Comment vous aider?
- La police recherche Olga, mais comme vous le savez elle est
envahie de quelques idées fixes.
Il ne comprenait pas.
- C’est-à-dire?
-Je crois qu’Olga cherchera à vous revoir.
Il s’est levé.
- Et maintenant, si vous me permettez. Si vous voulez, je peux
vous emmener à Athènes avec ma voiture.
-J’ai la mienne, a répondu Lambrinos à moitié paumé.
-Bonne nuit.
La main de l’autre était sèche et chaude. Il était prêt à le rac­
compagner jusqu’à la porte, mais il a changé d’avis. Il l’a laissé
partir seul. Lorsqu’Asklipios a fermé la porte derrière lui, le
professeur a senti que cet homme se moquait de lui. Il n’était
pas venu chez lui pour les raisons qu’il avait exposées, mais
pour autre chose qui lui échappait.

Après le départ d’Asklipios il est resté un long moment avachi


dans son fauteuil. Oui, cet homme devait être très fort mais
tout ce qu’il avait dit, semblait logique. Donc « Réa » elle-
même lui avait téléphoné de venir la chercher. Mais si c’était
vrai, pour quelle raison avait-elle disparu? En se posant cette
question il a frissonné. Mais si cet étrange Asklipios avait dit la
vérité, alors il ne devrait pas chercher la raison et la logique des
actes et des agissements de « Réa ». « Elle est malade ».

68
Si elle était réellement malade, elle aurait pu faire des choses
qui n’avaient pas de sens.
- Mais, dit-il la vérité? - a-t-il murmuré.
Il aurait bien voulu que cet homme élégant et antipathique ait
dit la vérité. Mais il ne pouvait pas supporter l’idée de ne plus ja­
mais revoir cette femme - il devrait dire cette petite fille - qui
était entrée dans sa vie d’une façon si singulière et qui l’avait
bouleversée. Si Asklipios ne mentait pas, Réa était peut-être en
vie. « Elle a quelques idées fixes. Elle cherchera à vous revoir. »
Il s’est levé. Il lui était insupportable de rester comme ça,
inactif dans cette maison pleine du souvenir de la présence de
« Réa ». Il a cherché nerveusement un papier. Il a sorti son sty­
lo et a écrit en grandes lettres majuscules: « Réa, si tu reviens,
appelle aussitôt chez moi. Quelle que soit l’heure du jour ou de
la nuit. »
Il a noté le numéro de téléphone et a mis le papier dans un
endroit qu’elle verrait obligatoirement, sur la petite table au
centre, appuyé contre le vase. « À n’importe quelle heure du
jour ou de la nuit »: Mais reviendrait-elle? « Quelques idées
fixes. Elle cherchera à vous revoir. » Il a éteint la lumière et est
sorti comme ivre dans la rue.
Il n’avait nulle part où aller, il ne connaissait personne à qui
parler. Encore une fois il a pensé que parmi toutes ses connais­
sances, il n’avait pas de réel ami. À ce moment-là, une idée lui a
traversé l’esprit. « Si je pouvais parler à Éléni; c’est la personne
à qui je pourrais tout raconter. »
Sa femme. Mais comment pourrait-il parler de sa folle histoire
à sa femme?
Et pourtant, il n’est pas allé ailleurs; il est allé chez lui. Il a vu
les fenêtres non éclairées. Quand il est passé dans le salon, il a
aperçu une petite lueur sous la porte fermée de la chambre à

69
coucher de sa femme. Il connaissait bien cette petite lumière.
Quand sa femme lisait quelquefois la nuit, elle avait l’habitude
d’allumer cette petite lampe à côté de son lit. « Pour ne pas te
déranger » pensait-il dans son for intérieur, ce qui l’étonnait.
Sans vraiment y réfléchir, il a ouvert la porte de la chambre de
sa femme.
-J’ai vu de la lumière... - a-t-il commencé.
Alors, à ce moment-là seulement, il s’est souvenu qu’elle était
fâchée.
- Comment va Melpo?
Melpo était sa sœur.
-Bien.
Ce « bien », froid, machinal, hostile. Andréas Lambrinos
a sorti ses cigarettes. Il était prêt à en allumer une, quand il
s’est rappelé que sa femme avait horreur de la fumée dans les
chambres. Ses paroles l’ont surpris.
- Tu peux fumer J’ouvrirai la fenêtre après.
- Mais tu voudras dormir.
-Je n’ai pas sommeil.
Ils se sont tus. Lambrinos a allumé sa cigarette. Il s’est assis sur
une chaise ne sachant que dire. Le regard vif et violent de sa
femme s’est fixé sur lui.
-Voilà, -a-t-il dit.
La femme a éclaté. Elle n’a pas élevé la voix, mais c’était de la
colère.
-J’espérais justement que tu me dirais ce que c’est « tout ça ».
Il a feint de ne pas comprendre.
- Andréas, tu ne sais pas mentir. Tu n’as jamais dit de men­
songes. Qu'est-ce qu’il t’arrive depuis avant-hier?
Une autre femme aurait parlé avec tendresse. Éléni Lambri­
nos s’était exprimée froidement. Pas comme une femme qui

70
s’inquiète pour son mari, ni même comme un instructeur in­
terroge un suspect. Simplement, comme un mathématicien
demande les données du problème.
- Que t’arrive-t-il?
Il était prêt à répondre « rien », mais non. Éléni avait raison. Il
ne savait pas mentir.
-Je ne peux pas te le dire maintenant... Ce n’est pas... Ce n’est
pas mon secret.
Il s’est levé.
- Bonne nuit, Éléni.
Il se dirigeait vers la porte mais la voix de sa femme l’a arrêté.
-Andréas!
Il s’est retourné.
-Je peux peut-être t’aider? Enfin, je suis... ta femme.
Sa voix était comme toujours froide, mais... voilà un petit
quelque chose d’imperceptible s’était adouci.
- Non, Éléni. Merci. Il n’y a pas de raison de t’inquiéter.
Il lui a souri.
-Bonne nuit.
Il s’en allait alors qu’il sentait le regard de sa femme cloué sur
son cou.

71
5

Madame Asklipios

Le matin, sans projet précis, il s’est rendu chez Asklipios.


- Monsieur Asklipios? - a-t-il demandé à la jeune femme élé­
gante qui est apparue.
La femme de chambre l’a observé de la tête aux pieds.
- Monsieur Asklipios n’est pas rentré.
Il ne l’avait pas prévu, mais à la dernière minute, il a dit:
-Madame?
- Qui dois-je annoncer?
- Lambrinos. Monsieur Andréas Lambrinos.
La jeune femme l’a fait entrer. Elle l’a conduit dans un vaste
« living-room », luxueusement meublé et l’a laissé. Dès qu’il
est resté seul, Lambrinos a regretté. Qu'allait-il dire à cette
femme qu’il ne connaissait pas? Il a regardé autour de lui. Ri­
chesse, finesse, bon goût. Les mêmes richesses, finesse et bon
goût a dévoilé la femme qui est entrée quelques minutes après.
Il ne savait pas exactement comment, mais il l’avait imaginée
autrement. La femme qui s’approchait de lui était jeune, belle,
très élégante, avec de la noblesse dans ses gestes et ses manières
à laquelle le professeur ne s’attendait pas. Une noblesse due à
sa bonté. Elle l’a regardé d’un air interrogateur et Lambrinos
s’est incliné.
-Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, madame, et je vous
demande pardon pour l’heure indue, mais je devais absolu­
ment voir votre mari. Il s’agit de quelque chose d’urgent et

72
il m’avait dit de le rencontrer ici. Maintenant, il se rendait
compte de la grandeur de sa maladresse.
Que cherchait-il dans cette maison inconnue, devant cette
femme si belle?
- Malheureusement, il n’est pas encore rentré.
Elle l’a invité à s’asseoir.
-Je pense qu’il ne va pas tarder. Si vous voulez l’attendre...
- Si je ne vous dérange pas...
La femme a souri. Elle avait un doux sourire qui dévoilait de
belles dents blanches.
-Je l’attends moi aussi. Vous voulez boire quelque chose?
-Un cognac.
Elle est allée au bar et est revenue un verre à la main.
-De la glace?
Oui, elle était complètement différente de ce qu’il avait ima­
giné et sûrement pas une femme qu’il devait soupçonner.
-Un peu.
Le petit cube de glace avait changé la couleur de la boisson.
Mme Asklipios s’est assise en face de lui.
- Vous avez dit Lambrinos? Le Professeur Lambrinos?
Il a répondu « oui » d’un léger signe de tête.
-J’ai tellement entendu parler de vous.
Pendant un bon moment leur conversation s’écoulait, une
discussion mondaine entre deux personnes qui venaient juste
de se rencontrer. Un quart d’heure est passé, puis un deuxième
sans qu’Asklipios ne soit apparu. Lambrinos s’est levé.
-Je ne vais pas vous déranger davantage.
-Je suis désolée qu’il ait tant tardé. Il est sorti pour des obliga­
tions. Voulez-vous que je lui dise quelque chose?
- Non... merci... ce n’est pas la peine. Je lui téléphonerai de­
main.

73
La femme a hésité un peu, puis a demandé:
- Peut-être qu’il s’agit d’Olga?
Que devait-il répondre? Elle a aperçu l’hésitation sur son vi­
sage. Et sa voix est devenue suppliante.
- S’il vous plaît, s’il s’agit d’Olga, dites-le-moi.
Il s’est décidé en un instant. Il s’est à nouveau assis à sa place. La
voix est devenue sérieuse.
- Oui, madame. Il s’agit d’Olga.
- Vous savez où elle se trouve?
Elle devait être une grande actrice si elle n’était pas sincère. La
voix, l’expression, les gestes trahissaient son angoisse.
- Non, malheureusement, madame.
Soudain, elle l’a regardé d’un air interrogateur.
- Mon mari vous a chargé de son cas?
Au début, il n’avait pas compris.
- J’ai entendu dire que vous êtes l’avocat le plus capable
d’Athènes.
Il a souri.
- Disons qu’il m’a chargé de cette affaire. Et je suis justement
venu pour des informations complémentaires.
La femme était disposée à aider.
-Je peux peut-être vous les donner?
- Si je ne vous fatigue pas!...
« Soit je suis incorrigiblement naïf, soit cette femme est au-
dessus de tout soupçon » pensait-il en demandant:
- Olga était un peu malade?
-Pas un peu. Très...
- Quand elle est sortie... - il cherchait le mot - de la maison de
repos, elle était complètement guérie?
-Non...
- C’est-à-dire?

74
La femme a tardé à répondre.
- Elle avait un comportement étrange. Elle parlait brutale­
ment à mon mari et d’un seul coup, elle changeait. Elle deve­
nait douce, tendre et puis à nouveau rude.
-Et envers vous?
Il a remarqué que la femme avait rougi.
-Je crois qu’elle ne m’aime pas. C’est...
Elle s’est arrêtée, puis a complété:
- Une jeune fille très bizarre.
Lambrinos a compris que ce n’était pas ce qu’elle voulait dire.
- Madame, excusez ma persévérance mais il est indispensable
que j’en sache le plus possible pour vous aider. Olga ne vous ap­
préciait pas, évidemment parce que vous avez épousé son père.
- Non, ce n’est pas ça...
Il l’a regardée singulièrement.
- Alors, qu’est-ce que c’est?
La femme avait déjà regretté ce qu’elle avait dit. Lambrinos
avait réalisé que ce serait vain d’insister. Il a demandé:
- Vous avez déjà vécu des histoires semblables avec Olga?
- Vous voulez dire si elle a déjà tenté de s’enfuir de la maison?
-Exactement.
- Oui. Elle l’a fait une fois déjà en Suisse.
Il ne s’attendait pas à cette réponse.
- Et elle a été absente... longtemps?
-Dix jours.
-Tant de jours?
Oui, là, il ne s’y attendait pas.
- Elle est revenue d’elle-même?
-Oui...
- Et vous avez appris où elle était allée?
- Non, elle n’a jamais voulu nous le dire.

75
Lambrinos a souri machinalement. Puisqu’elle était revenue
la fois précédente de sa fugue, ils pouvaient espérer que cette
fois-ci...
Il n’a pas continué. Il a entendu la porte s’ouvrir. Une minute
après le bel Asklipios entrait dans le living-room. Son visage
exprimait une mauvaise surprise quand il a vu son visiteur. Une
surprise qu’il a aussitôt cachée.
- Monsieur Lambrinos est venu parler d’Olga.
- Et entre temps, nous avons eu une conversation intéressante
avec madame.
Un papillotement inquiet dans ses yeux existait réellement ou
était-ce l’imagination de Lambrinos?
- Tout ce qui est en relation avec Olga peut être soit agréable
soit désagréable, mais toujours intéressant.
Et Asklipios s’est dirigé vers le bar.
Il est revenu près d’eux, un verre de whisky à la main.
- Alors, que disiez-vous?
Lambrinos était prêt à tout raconter, mais quelque chose l’a
arrêté. Il a répondu d’une façon vague. Oui, il ne pouvait pas
se tromper. Asklipios s’inquiétait de ce qu’il avait dit avec sa
femme.
Il s’est hâté de finir et de partir de chez eux.
Il a pris un taxi et s’est rendu en dehors de la ville.
Donc, Olga s’était déjà enfuie une première fois et en plus,
pendant dix jours. Ce fait lui laissait quelque espoir. Elle pou­
vait maintenant aussi revenir. Pourquoi s’était-elle enfuie?
Avec qui demeurait-elle? Que cachaient ses évasions? Dans
l’auto, la femme d’Asklipios lui revenait à l’esprit. Était-il
possible que les apparences le trompent autant? La veuve de
Kazasoglou semblait sincère et sympathique. Exactement le
contraire de son mari.

76
Arrivé à destination, par les fenêtres du restaurant, il a vu, Lia-
mis, Diana toujours de bonne humeur et attirante et sa femme
comme toujours très élégante et sèche. Ils l’ont accueilli avec
des clameurs et des taquineries. Seul le regard de sa femme l’in­
terrogeait discrètement.
- Très suspectes, tes disparitions, dernièrement, le taquinait sa
belle amie.
Liamis s’est tourné vers Eléni.
-J’ai bien peur que ton mari soit devenu... indiscipliné.
Ils étaient tellement sûrs tous les deux de la vie irréprochable
de Lambrinos qu’ils se permettaient, très à l’aise, de plaisanter.
Cependant, ils ont remarqué que le visage d’Eléni s’était as­
sombri et ils n’ont pas continué.
Il a commandé un plat - ils avaient tous déjà fini de manger -
et il les écoutait parler tout en mangeant. À un moment don­
né, Diana a dit.
- Au fait, tu t’intéresses toujours à la famille Kazasoglou?
Il est resté la fourchette en l’air. Sa femme lui a lancé un regard
fugitif. Diana a poursuivi sans attendre la réponse.
-J’ai appris d’autres nouvelles. Ce pernicieux et séducteur As­
klipios, il a même fait perdre la tête à sa belle-fille. Et en plus,
ce n’était même pas sa belle-fille.
Lambrinos n’a rien dit. Il s’est penché sur son assiette pour ca­
cher son trouble. Il a une fois de plus senti le regard pesant de sa
femme.
Il voulait en savoir plus, mais il n’a pas osé poser des questions.
Heureusement, Liamis a lui-même posé la question.
- Cette Olga, dont parlent les journaux, comment a-t-elle dis­
paru?
- Oui. Justement. Mario m’en a parlé aujourd’hui. Elle était,
en Suisse quand le scandale a éclaté. La jeune fille avait disparu.

77
Elle est revenue après je ne sais pas combien de jours. Elle n’a
pas dit où elle était restée tout ce temps et la police n’a pas cher­
ché à l’apprendre. Et vous savez pourquoi?
Elle parlait avec le plaisir d’une femme qui a trouvé l’occasion
de faire du commérage. Lambrinos a senti un serrement au
cœur.
- Pourquoi? a demandé, de sa voix froide et presque indiffé­
rente, Eléni Lambrinos.
- Parce qu’elle était dans un petit hôtel sur le versant de la
montagne. Vous savez ces petits hôtels suisses, rustiques qui
semblent sortir d’une carte-postale. Des téléphériques, etc...!
- Elle avait rendez-vous avec un de ces téléphériques? C’était
l’humour de Liamis.
- Avec un téléphérique, non, mais avec quelque élégant
monsieur qui allait la voir en cachette. La police a demandé
à la jeune fille de ne rien dire. Vous avez compris, j’imagine,
pourquoi.
- Parce que le mystérieux « Roméo » de la petite, avait l’allure
du digne monsieur Asklipios. Sa femme n’a rien su, bien sûr.
Les époux l’apprennent toujours les derniers...
Elle a ri de sa plaisanterie. Elle s’est arrêtée brusquement. Elle a
fixé son regard sur Andréas.
- Qu'est-ce que tu as? Tu ne te sens pas bien?
Il avait pâli. Une goutte de sueur brillait sur son front.
- Une douleur, tout d’un coup, à l’estomac, - a-t-il murmuré.
- Tu ne suis pas ton régime dernièrement, a dit calmement
Eléni Lambrinos.
Cependant, tout le monde avait compris que ce n’était pas ce
qu’elle avait en tête.
Ils sont très rentrés tard. Diana Liamis avait déballé un tas de
commérages. Pourtant, à la fin, elle a dit que tout ça n’était

78
peut-être que des bavardages de gens qui n’ont rien à faire.
- On invente tant d’histoires quand on s’ennuie...
Lambrinos ne faisait pas attention à elle. Il ressassait ce qu’il
avait entendu et l’associait aux paroles de madame Asklipios.
« Elle se comporte parfois brutalement et parfois tendre­
ment... »
Elle avait très peu d’expérience en amour; et que fait, habituel­
lement, une jeune fille amoureuse?
Voilà, elle s’était enfuie de nouveau de chez elle à cause du sé­
ducteur Asklipios? Mais pourquoi était-elle tombée sous les
roues de son auto? Pourquoi était-elle restée avec lui? Pour­
quoi s’était-elle donnée à lui? « Peut-être voulait-elle se suici­
der à la suite d’une dispute amoureuse? » Oui, c’est ce qui a dû se
passer. L’homme qui se trouvait avec elle cette nuit-là, était cet
Asklipios. Elle lui avait échappé et elle est tombée devant son
auto pour se tuer.
Ensuite...
Il ressentait la haine monter en lui contre ce « gigolo ». Était-
ce de la haine ou de la jalousie? La voix de Diana l’a fait sortir
de ses pensées:
- Que t’arrive-t-il?
-Je te l’ai dit. Mon estomac.
À la maison, alors qu’elle se déshabillait, Eléni Lambrinos
s’est arrêtée devant lui.
- Andréas, pourquoi t’intéresses-tu à cette Kazasoglou?
Il n’a pas répondu.
- C’est ça le secret étrange dont tu m’as parlé?
-Oui.
- Quel est exactement ton rôle dans cette affaire?
Il ne disait jamais de mensonges à sa femme, mais cette fois-ci
il a dit:

79
- La famille de feu Kazasoglou m’a chargé de ce cas.
Elle voulait bien le croire mais quelque chose l’en empêchait.
Pourquoi une affaire professionnelle le bouleversait tant?
- Tu l’as déjà rencontrée cette Olga Kazasoglou?
Alors, il a dit un deuxième mensonge:
-Non, jamais.
Il s’est empressé de sortir de la chambre pour être seul. « Non,
jamais ». Il avait dit « jamais » en se référant à cette femme qui
depuis deux jours envahissait son esprit et le remplissait tout
entier d’un amour désespéré, douloureux.
Il s’est mis à se déshabiller avec des gestes machinaux. Ces der­
niers temps, il était devenu une autre personne. Il reconnais­
sait avec raison que son intérêt n’était pas justifiable de même
que son inquiétude était injustifiable, le trouble de son âme,
la passion envers cette jeune fille étrange qui s’était peut-être
jouée de lui. Sa raison... Mais quelle puissance peut trouver
la raison sur que ce qui se passait en lui et il ne savait pas quel
nom lui donner. Amour? C’était quelque chose de très diffé­
rent de l’amour. Il voulait de toutes ses forces revoir « Réa »,
elle, avec « son beau monsieur Asklipios ». Il s’est allongé dans
son lit sans pouvoir dormir. « Le Roméo de l’hôtel suisse était
le mari de madame Asklipios en personne. » Peut-être qu’il se
passait la même chose maintenant? Mais alors quel rôle jouait
cet étrange mari? Quel rôle jouait-elle, elle-même? Pour­
quoi cette expression désespérée dans ses yeux? Pourquoi ses
bras étaient serrés si fort autour de son cou? Il avait encore aux
lèvres le goût de ses baisers. Pourquoi tout ça?
Il s’est souvent retourné dans son lit avant de s’endormir. Et
quand finalement il a trouvé le sommeil, il était agité, plein
de cauchemars. Il s’est réveillé deux ou trois fois en sueur. Le
beau monsieur Asklipios et « Réa » se tenaient en face de lui et

80
riaient d’un air moqueur. Il avait mal à la tête. Il est entré dans
la salle de bains prendre une aspirine. Il a entendu la voix de sa
femme dans sa chambre.
-Ça ne va pas?
-J’ai mal à la tête. Non, non ce n’est pas la peine de te lever.
Il s’est empressé de retourner au lit. Avant d’éteindre la lu­
mière, il a regardé sa montre. Quatre heures...

Le coup de téléphone est arrivé alors qu’il ne s’y attendait plus.


À dix heures du matin, quand Lambrinos assis à son bureau
devant quelques documents, ne faisait rien. Il était totalement
incapable de travailler et il se sentait l’esprit vide, ainsi que tout
son corps. Il a entendu le téléphone sonner dans le hall. En­
suite, il a vu le visage de la femme de chambre à la porte.
- C’est pour vous.
Il lui a jeté un regard flou, comme s’il ne voyait pas.
- On vous demande au téléphone.
Il a demandé fatigué:
-Qui?
- Une dame. Elle n’a pas dit son nom.
- Passe-la-moi...
La femme de chambre est partie pour lui passer la ligne dans
son bureau.
Il a sursauté. Cette voix! Peut-être est-ce son imagination?
- Monsieur Lambrinos?
Il a essayé de garder une voix tranquille.
- Oui. Qui est à l’appareil?
-Moi...
Quelque chose s’est arrêté dans son for intérieur. Il y avait un
éclat dans sa voix.
-Qui?

81
- Réa...!
Il a presque bondi.
-Où êtes-vous?
- Dans la maison... à Kifissia.
Alors il s’est souvenu lui avoir dit qu’il laisserait la clé dehors
sous une plante.
- Olga... tu vas bien?
-Oui...
- Ne bouge pas de là-bas. J’arrive tout de suite...
-Je vous attends.
-Je ne vais pas tarder... Olga, tu seras là quand j’arriverai?
Il avait peur de la perdre. Il a hésité un moment à laisser l’écou­
teur, craignant de la perdre sans jamais la revoir.
- Bien sûr! C’est pourquoi je vous ai appelé. Je vous attends.
-J’arrive tout de suite.
Il a laissé l’écouteur, affolé. En moins de deux, il s’est retrou­
vé dans sa chambre, il s’est changé et a mis un costume; il s’est
précipité dans le hall. Il ouvrait la porte quand la voix de sa
femme l’a arrêté.
-Tu pars?
- Oui. On m’a téléphoné. Quelque chose d’urgent.
Il serait parti même si sa femme avait essayé de le retenir par le
veston. Eléni Lambrinos s’est contentée de dire:
- Tu seras là pour le déjeuner?
-J’espère...
Elle n’avait pas l’habitude de poser ce genre de questions. Elle
semblait prête à dire quelque chose, mais elle a simplement
ajouté:
- Très bien.
Elle est retournée dans sa chambre et Lambrinos a franchi
précipitamment la porte.

82
Il avait garé la voiture dans la rue, devant la maison. Il y est
monté et a démarré à toute vitesse. Il tremblait à l’idée de ne
pas avoir le temps et qu’elle ait changé d’avis avant son arri­
vée. Quand il a laissé la voiture devant la maison de Kifissia, il
chancelait. Lorsqu’il traversait le petit jardin, il était certain
de ne pas la trouver. Il a ouvert d’une main qu’il essayait en vain
de maintenir stable. Il était sûr que malgré l’appel télépho­
nique, il trouverait la petite maison vide. Il est resté comme
perdu, à la porte, en la voyant debout au milieu de la pièce qui
lui souriait.
-Réa...
Elle, elle s’est dirigée vers lui. En un instant, il a oublié tous les
doutes qui l’avait assailli sur la route, tout ce qu’il avait appris
par « la mère » de Réa et par Diana Liamis.
Il a accueilli ce jeune corps dans ses bras. On se moquait de
lui, il jouait le rôle d’un pion dans un jeu dangereux, certains
jouaient avec lui? Tout cela le laisser indifférent. Elle était là
devant lui, bien vivante et il la tenait dans ses bras. Il l’embras­
sait et cela lui suffisait.
- Au nom de Dieu, dis-moi, qu’es-tu devenue? Où étais-tu du­
rant tous ces jours?
Elle n’a pas répondu.
- Olga, - maintenant, il l’appelait Olga, son réel nom - que se
passe-t-il exactement avec toi? Pourquoi as-tu disparu?
Elle ne parlait toujours pas.
- Olga, il faut me dire. Je ne peux pas t’aider si tu ne me parles
pas.
- Ça ne te suffit pas que je sois là?
Elle le tutoyait à nouveau.
-Non.
-Alors, je pars.

83
Elle était prête à faire ce qu’elle avait dit. Lambrinos a eu peur.
S’il la perdait une fois de plus?
- Écoute, Olga. Parlons raisonnablement. J’ai vu M. Askli­
pios...
Elle n’a pas semblé surprise. Malgré tout son trouble, Lambri­
nos a pensé « Elle le sait ».
-J’ai rencontré aussi la femme de ton père.
Il y avait de la méchanceté dans sa voix quand elle a dit:
- Tu n’as pas perdu de temps à ce que je vois...
- Ils m’ont parlé de ta fugue précédente en Suisse. Pourquoi
étais-tu déjà partie de chez toi, Olga?
- Pour la même raison que cette fois-ci.
- Et quelle en est la raison?
Elle a fait un mouvement de la tête.
-Il faut parler.
- Il n’est pas question que je te le dise.
De nouveau, elle s’est levée. Cette fois-ci, Andréas Lambrinos
a vu clairement qu’elle était bien décidée à partir. Il a bondi et
l’a retenue par le bras.
- Tu ne partiras pas...
- Tu vas me garder de force?
Lambrinos est resté transi. Il s’attendait à tout, sauf à ça. Le
professeur a senti de la méchanceté dans le ton de sa voix, dans
son regard. Il avait tout imaginé sur elle, mais pas ça. « Réa »
ou « Olga » cette petite fille de vingt ans, pouvait aussi être
méchante, dure et maladivement agressive.
- Olga?
Avec la même voix basse mais dure, la jeune fille a dit:
- Si tu veux que je reste près de toi, ne me demande rien. Tu dois
m’accepter comme je suis. Tu veux?
Malgré sa passion, l’esprit de Lambrinos, le vieil esprit acéré

84
réfléchissait « Elle est méchante ». Elle connaît son pouvoir
sur moi. Elle joue avec moi comme le chat avec la souris. Je de­
vrais donner une bonne gifle à cette sale gosse et la saisir par le
bras et la ramener de force chez elle. »
-Alors?
Elle Fa regardé droit dans les yeux, provocatrice, ironique et
sûre de son pouvoir. Lambrinos s’est laissé tomber dans un
fauteuil et s’est pris la tête entre les mains. Il était devenu deux
personnes. Le Lambrinos intelligent, expérimenté, puissant
qui voyait clairement son inadmissible dégringolade. Et le
Lambrinos qui était prêt à tout à condition de ne pas cesser de
lavoir.
- Alors?
- Comme tu veux.
Elle a aussitôt changé. Elle est allée près de lui, câline et tendre.
Elle lui caressait les cheveux.
-Je savais que tu n’étais pas méchant. C’est pourquoi je t’aime...
- Ne prononce pas ce mot, - a-t-il dit désespéré.
Elle s’est agenouillée devant lui, le regard caressant, tendre,
fixé dans le sien.
- Personne ne doit apprendre que je me trouve ici. Tu me le
promets, hein?
-Oui.
- Personne. Ni la police, ni chez moi. Et surtout pas elle...
-Qui?
-Ma belle-mère.
Il réalisait que ce qu’elle lui demandait était malhonnête, dé­
loyal, dangereux et fou. Et pourtant, il a promis.
-Personne.
- Comme je t’aime...
Elle l’a encore embrassé. Lambrinos a quitté la maison de

85
Kifissia à midi. Comme il entrait dans l’auto, il savait qu’un
sordide jeu se jouait dans les mains d’une jeune fille...
En vérité, mais de qui d’autre? Le visage du beau et antipa­
thique monsieur Asklipios lui est venu à l’esprit.
Il n’avait aucune envie de rentrer chez lui. Il n’avait pas la force
d’affronter le regard de sa femme.
Il est arrivé à Athènes, a laissé sa voiture dans une petite rue qui
donne sur la rue Voukourestiou et est descendu sans but vers la
rue Panepistimiou. Distrait, il a vu une femme très élégante
descendre de sa voiture. Ainsi plongé dans ses pensées, il a tardé
à comprendre pourquoi cette silhouette lui était connue. Seu­
lement quand elle l’a salué avec un beau sourire, il s’est sou­
venu d’elle. Oui, bien sûr. Madame Asklipios. Ces derniers
temps, il s’intéressait à toute personne avec qui il pouvait parler
de « Réa » et il s’est approché d’elle.
- Vous avez du nouveau? lui a-t-elle demandé.
Il a évité son regard - il lui était très difficile de mentir
-Non. Et vous?
-Rien.
Elle avait l’air désespéré. Comment était-il possible qu’une
personne se perde dans la ville d’Athènes sans que la police
n’en trouve aucune trace?
- Soyez sûre, madame, qu’elle reviendra, - lui a-t-il dit, alors
qu’il était plein de scrupules parce qu’il laissait cette femme
sympathique vivre dans l’angoisse.
- Et s’il lui est arrivé quelque chose?
-Je suis certain qu’elle va tout à fait bien.

Il a dit ça avec une telle expression que la jeune femme l’a re­
gardé, étonnée:
- Peut-être, savez-vous quelque chose?

86
- Non, mais j’en suis sûr. Ne m’avez-vous pas dit qu’il s’était
déjà passé la même chose? D’ailleurs, si elle avait eu quelque...
accident, la police aurait trouvé...
Il s’est arrêté. Comment aurait-il pu parler de « son cadavre »
puisqu’il savait qu’Olga Kazasoglou se trouvait en pleine
forme, amoureuse et presque heureuse dans sa propre maison?
- Comme je souhaite que vous ayez raison!
-J’ai raison.
Il l’a invitée à boire quelque chose et elle a accepté. Tous les
deux désiraient parler du même sujet, chacun pour des raisons
différentes. Il lui a proposé un bar discret et calme, au 17 rue
Voukourestiou, où ils pourraient discuter dans la tranquillité.
Elle connaissait ce bar et l’aimait bien.
-J’espère que vous ne me cachez rien.
Il a sursauté.
-Quoi?
Son sourire était calme et amical.
- Vous avez pris en charge l’affaire. Peut-être avez-vous appris
quelque chose que vous ne voulez pas me dire...
- Pourquoi?
- Pour ne pas me peiner.
(À nouveau des scrupules pour cette femme sympathique
dont lui-même et son honorable mari se moquaient. « Alors,
Asklipios et moi, nous sommes devenus pareils » a-t-il pensé
malheureux. )
- Non, madame. Soyez certaine que je vous informerai à
chaque nouvelle. Vous et monsieur Asklipios.
Son regard suppliant est tombé sur le sien.
- Vous avez des raisons de douter?
- Oui...
Une réponse qui l’effrayait.

87
-Madame!
- J’ai l’impression que mon mari me cache quelque chose. Je
l’aime, je le connais et je le comprends.
En disant cette phrase, elle l’a fait se dégoûter de lui-même.
- Votre inquiétude vous fait imaginer des choses inexistantes.
Il s’était assis avec elle dans l’espoir caché - qu’il ne s’était pas
avoué à lui-même - d’apprendre quelque chose sur Olga et
Asklipios. Mais comment pouvait-il demander des choses pa­
reilles de la part de la propre femme d’Asklipios?
- Vous me disiez que la petite avait de l’antipathie envers votre
mari.
- Ce n’était pas exactement ça. Quelquefois elle se comportait
avec lui abominablement et d’autres fois elle changeait radi­
calement...
- Ah... oui. Vous m’excusez une minute. Je dois téléphoner à
mon bureau.
Il l’a quittée et s’est dirigé vers le téléphone. Il a composé le nu­
méro de Kifissia. Il a entendu sa voix.
-Tout va bien?
-Tout...
Il s’est calmé. Il craignait qu’elle soit de nouveau partie. Le
barman l’écoutait. Il ne pouvait pas parler ouvertement.
- Bon, d’accord. Je rappellerai plus tard.
Il a laissé le téléphone et est retourné vers la femme qui l’atten­
dait.
- Doit-on exclure que la raison de sa disparition soit... une his­
toire d’amour? Quelque jeune homme...
- Pas à ma connaissance. Je n’ai rien en vue. Bien sûr, Olga a
grandi librement mais je n’ai pas à ma connaissance quelque
relation qui l’aurait menée à un tel résultat. Et puis, pourquoi?
Si elle voulait être avec quelqu’un, personne ne l’empêcherait...

88
Pourquoi avait-il posé cette question idiote?
- Et si... ce quelqu’un était marié?
L’ex-femme de Kazasoglou souriait. Elle avait un charmant
sourire.
- Soyez certain qu’Olga aurait tout fait pour qu’il divorce ou
tout au moins aurait essayé. Elle a appris depuis très jeune à
faire seulement ce qu’elle voulait. Vous voyez, elle est devenue
orpheline quand elle était bébé et feu mon mari ne lui refusait
aucun caprice.
Comme l’image d’Olga présentée aujourd’hui par Mme As­
klipios était différente de l’image que se donnait « Réa » elle-
même!
«Je suis née avec une cuillère en or dans la bouche, une cuillère
pleine de poison. » C’est ce que « Réa » lui avait dit et main­
tenant cette femme sympathique lui parlait d’une petite fille
riche à qui personne ne refusait ses caprices.
- Madame, je vais vous poser une question quelque peu... osée.
Votre fille - si vous me permettez de parler ainsi à une femme si
jeune que vous - est-elle... gentille?
Elle l’a regardé, surprise.
-Je ne vous comprends pas.
- Vous n’avez pas tort. Je veux dire, elle était méchante, dure...
Elle est restée un peu penseuse. Enfin, elle a dit:
- Vous voulez parler de sa maladie?
-Oui. Votre mari...
C’était le tour des questions difficiles.
De nouveau le sourire attirant de la belle femme.
- Les hommes, comme vous le savez, veulent leur tranquilli­
té. Quelquefois, la manière d’Olga le dérangeait, mais rien de
plus.
« Il devait être terriblement hypocrite ce monsieur », a

89
pensé Lambrinos. « Si bien sûr tout ce qu’on dit sur la Suisse est
vrai. »
- Quelque chose encore qui peut aider l’affaire. La fortune de
feuKazasoglou...
- La plus grande part appartient à sa fille.
Il a posé encore d’autres questions qui ne le conduisaient nulle
part. Il n’y comprenait rien. Ils se sont séparés un peu avant
deux heures après lui avoir assuré qu’il l’informerait dès qu’il
aurait du nouveau.
Il la regardait partir, plein de scrupules. N’était-ce pas mal­
honnête de tromper cette femme sympathique? » Et était-
il la seule personne à la tromper? » Et aussitôt le visage brun,
insolent de ce beau monsieur Asklipios lui est venu à l’esprit.
Olga, Asklipios et sa femme. Que se passait-il entre ces trois
personnages? Et quel rôle jouait-il, lui dans cet étrange jeu?

90
6

« Une jeune femme morte... »

C’était l’heure où il devait retourner chez lui mais il a télépho­


né qu’il avait un empêchement et il n’est pas rentré. Il a man­
gé, distrait, chez « Floca » et a pris une nouvelle fois la route
vers Kifissia. Il avait toujours le sentiment qu’il ne la reverrait
plus, et il regrettait de ne pas avoir téléphoné pour se rassurer.
Quand il a ouvert la porte, il l’a vue à sa place habituelle et il
a perdu tous ses moyens. Elle, elle l’a accueilli avec un sourire
tendre et peut-être un peu ironique.
- Tu ne m’avais pas dit que tu reviendrais si tôt!
-C’est vrai.
- Pourquoi es-tu revenu?
Elle jouait avec lui, alors qu’elle savait très bien pourquoi il
était revenu.
-Tu le sais bien.
-J’aime te l’entendre dire.
Oui. Elle jouait avec lui et le pire c’est qu’il voyait très bien son
jeu. Son esprit était clair. Il n’était pas du tout brouillé par cette
passion intense, cette passion sans nom. Seulement sa déter­
mination était brisée. C’était comme dans un rêve, quand on
réalise clairement qu’on avance vers un précipice, mais qu’il
nous est impossible de ne pas nous en approcher.
- Olga, quel genre de jeu tu joues avec moi?
-Encore?
Son visage s’est obscurci.

91
- Qu'est-ce que tu cherches?
Elle a fait semblant de se fâcher un instant, mais son visage
s’est adouci.
- Nous sommes ensemble. Ça ne suffit pas? Pourquoi faut-il
que tu détruises nos beaux moments ensemble par toutes ces
questions?
-Je dois savoir.
Elle s’est levée.
- Olga!
Il la tenait par le bras. Ses yeux la suivaient.
- Olga, ce n’est pas possible que tu m’aimes.
Tout son être attendait une contestation. Cependant elle est
restée silencieuse.
- Pourquoi te trouves-tu ici?
- Puisque ça t’ennuie tant, je pars...
- Olga, tu aimes ton beau-père?
Et revoilà ce petit éclair de méchanceté dans ses yeux.
- Si je te répondais « oui », tu serais satisfait?
-Tu l’aimes?
Olga Kazasoglou a ri.
- Imbécile, si je l’aimais, pourquoi serais-je ici? « C’est une sale
femme », a pensé Lambrinos et pourtant ce contact le paraly­
sait.
-Olga.
Elle a mis son doigt sur sa bouche.
- Pas d’autres questions. Soit tu m’acceptes telle que je suis, soit
tu me chasses. Alors?
Il l’a attirée vers lui. Il ne voyait pas son visage mais il imaginait

Il est parti de la maison de Kifissia tard et quand il est arrivé


chez lui il évitait toute discussion avec sa femme.

92
Il se sentait fatigué, affligé et vide. Il s’est couché avec le senti­
ment qu’il avait tout perdu. À six heures du matin, un coup de
téléphone l’a réveillé.
- On vous demande, a dit la femme de chambre qui est apparue
à la porte de sa chambre.
C’était complètement inhabituel de le réveiller à une heure
pareille pour un coup de téléphone.
-Qui?
- Le commissariat de Kifissia.
Quelque chose s’est figé en lui.
- Ils ont dit quelque chose? - a-t-il balbutié.
- Non. Seulement qu’il est absolument nécessaire qu’ils vous
voient.
Il a sauté de son lit et a mis sa robe de chambre en se dirigeant
rapidement vers le téléphone.
- Monsieur Lambrinos lui-même?
La voix lui était totalement inconnue.
-Oui.
-Je téléphone de la part du commissaire de la gendarmerie de
Kifissia. Vous devez vous présenter tout de suite.
Il a réuni toutes ses forces pour demander.
- Il s’est passé quelque chose?
-Oui.
-Quoi?
- Venez ici si vous le voulez bien, c’est pour un cas...
Il a interrompu son interlocuteur nerveusement et brusque­
ment.
- Que s’est-il passé?
- Une femme a été trouvée morte dans votre maison de la rue
Déliyanni.
Encore un peu et l’appareil lui échappait des mains. Il voulait

93
poser des questions mais ne pouvait pas. Ses lèvres bougeaient
sans qu’un son n’en sorte.
- Qu'avez-vous dit? Il a entendu la voix du policier au télé­
phone.
-Je viens... tout de suite..., - a-t-il répondu d’une voix rauque.
Il s’est habillé précipitamment, avec des gestes complètement
machinaux. « Une jeune femme a été retrouvée morte chez
vous à Kifissia. » Il essayait de se convaincre qu’il ne s’agissait
pas d’elle, mais la raison le démentait. De quelle autre femme
pouvait-il s’agir? Il arrivait à la porte de chez lui, quand la voix
de sa femme l’a arrêté.
- Andréas, que se passe-t-il?
Il s’est retourné vers elle sans lui répondre.
- Qui a téléphoné?
Enfin, il pouvait prononcer quelques mots.
- C’est la gendarmerie de Kifissia. Il semblerait qu’il se soit pas­
sé quelque chose à la maison. Je n’ai pas bien compris de quoi il
s’agissait. Ils m’ont demandé d’y aller tout de suite.
Il est parti pour éviter son regard interrogateur. « Une femme
morte. » Ce serait elle?

C’était bien elle! Comme étourdi, il est entré dans la petite


cour de la maison. Dehors, dans la rue ombragée par de grands
arbres, la police éloignait les curieux qui s’étaient réunis. De­
vant la porte d’entrée, un officier de police l’a accueilli.
- Monsieur le Professeur...
Il ne l’a même pas entendu. Il l’a négligé, comme hypnotisé,
il est entré, et alors il l’a vue. Allongée au milieu de la pièce
avec sur son beau visage une expression interrogative. Chaque
méchanceté ou sarcasme s’était perdu et il ne restait que ce

94
qu’il devait rester. Une enfant qui avait été frappée. Il devait y
avoir d’autres personnes dans la pièce mais Lambrinos ne les
a même pas vues. Il restait figé à sa place regardant l’immobile
« Réa ». Réa qui ne parlerait plus, qui ne se moquerait plus de
lui, qui ne l’embêterait plus. « Plus jamais. » Ce n’était pas pos­
sible. Et là, une pensée incroyable et extravagante lui est passée
à l’esprit. « Cette mèche de cheveux qui tombait sur son œil
gauche empêchait de voir. »
- Vous la connaissez?
Il regardait, comme perdu, la personne qui lui parlait. À ce
moment-là, il était incapable de dire si son interlocuteur por­
tait un uniforme ou des vêtements civils. Il s’est retourné et a
regardé encore une fois « Réa », immobile. De la façon dont
elle était allongée sa robe était relevée découvrant ainsi sa
jambe au-dessus du genou. La seule chose à laquelle il a pensé,
était de couvrir cette chair nue pour que tous ces étrangers ne la
voient pas. De nouveau, la même voix près de lui:
- Vous la connaissez?
Il a acquiescé de la tête.
-Oui.
- Comment s’est-elle retrouvée ici?
Au lieu de répondre, il a demandé ce qu’il ne voulait pas croire.
- Elle est vraiment... morte?
Le commissaire regardait étonné, cet homme de loi renom­
mé se comporter comme un idiot.
- Malheureusement. Le médecin a constaté son décès. Elle a
été tuée dans la nuit. Aux environs de minuit.
-Par qui?
Il avait en sa voix une telle haine envers l’assassin que le com­
missaire l’a regardé surpris.
- Nous ne savons pas...

95
Il s’est arrêté, puis a ajouté:
-... Pas encore. Alors, vous savez qui elle est?
-Oui.
- Olga Kazasoglou.
À nouveau le « oui » de la tête.
- On nous avait envoyé une de ses photos, a expliqué le com­
missaire...
Lambrinos a demandé:
- Vous avez prévenu sa famille?
- Pas encore. Nous voulons nous assurer de quelques faits.
Comment se trouvait-elle ici, monsieur le professeur?
Bien sûr, il n’était pas prêt à parler. Mais, il ne pouvait pas ne
pas parler. À un autre moment. Pas maintenant. Il voulait de­
mander qu’on le laisse seul avec elle, mais il réalisait que cela
était inconcevable. Au lieu de répondre, il a demandé:
- Comment l’ont-ils tuée?
- Ils ont tiré certainement au cœur. On n’a pas encore trouvé
le pistolet, mais d’après la balle il s’agirait d’un petit « brow­
ning ». Pendant la nuit, le jardinier qui habite en face, a cru
entendre un coup de feu. Il n’y a pas prêté attention. Ce matin,
il a trouvé la porte ouverte. Il pensait qu’il s’agissait de voleurs,
il est entré et... Vous, êtes-vous venu dans cette maison hier,
monsieur le professeur?
-Oui.
- La jeune fille était là?
-Oui.
- Pourquoi? Que cherchait-elle?
Comment pouvait-il lui expliquer comme ça, tout simple­
ment, ce que cherchait « Réa » chez lui?
- C’est toute une histoire.
De nouvelles personnes sont entrées et les ont interrompus.

96
Comme ivre, Lambrinos voyait qu’on plaçait le corps bien
aimé sur un brancard. C’était impensable, comme dans un
cauchemar. Il les voyait l’emmener loin de lui et il ne faisait
rien pour la retenir. Le commissaire parlait â côté de lui mais il
ne l’entendait pas. Le commissaire a répété:
- Vous ne vous sentez pas bien?
Il a souri d’un sourire qui n’avait aucun sens.
- Vous êtes devenu tout pâle.
-Un vertige.
Il regardait dans le jardin. Ils franchissaient le portail avec
« Réa ». Une auto blanche se tenait devant la porte de la mai­
son.
- Est-ce que je pourrais discuter avec vous plus tard?
Son cerveau s’était bloqué. Il ne pouvait pas éclaircir dans son
esprit ce qui se passait autour de lui. Le commissaire a essayé un
instant de refuser sa demande, il a vu son état, il s’est rappelé
qui était l’homme qui lui parlait et a tranché.
- Allez vous reposer, monsieur le professeur. On reparlera plus
tard.
- Vous préviendrez sa famille?
-Bien sûr.
Il n’avait pas la force de conduire sa propre auto. Un des poli­
ciers - il en avait sûrement reçu l’ordre - a appelé un taxi.
Il s’est effondré dans le siège et a donné l’adresse de chez lui.
« Réa est morte » disait-il et répétait-il. Il avait besoin de se le
redire bien des fois pour réaliser...

97
7
Cinq bonnes raisons
pour tuer quelqu’un

-Vous?
C’était la seule personne qu’il n’attendait pas à cet instant.
M. Asklipios s’avançait vers sa table. Il était blafard et pour la
première fois il avait négligé son habituelle élégance irrépro­
chable. Et quelque chose de très étrange sur lui: M Asklipios
n’était pas rasé!
- Vous avez appris la nouvelle, bien sûr.
Il avait l’air d’une personne qu’une nouvelle troublante avait
bouleversé. Une personne qui avait du mal à se tenir debout.
Lambrinos ressentait l’habituelle réserve qui le dominait tou­
jours en face de ce type. Il lui a montré une chaise en face de lui.
- Asseyez-vous.
L’autre s’est laissé tomber sur la chaise.
« Est-il possible qu’il joue son rôle aussi parfaitement », s’est
demandé Lambrinos en le voyant essuyer la sueur de son front.
- Olga... a murmuré Asklipios. Olga...
- Elle a été trouvée morte chez moi, a continué Lambrinos
dont l’antipathie - antipathie seulement ou jalousie? - envers
cette personne le rendait méchant et froid.
- Pourquoi? Comment...? - a balbutié Asklipios.
-Je crois que cette question, c’est moi qui devrais la poser, - lui
a-t-il répondu avec froideur.
Sa voix était dure, pleine de méchanceté. L’autre a fait un geste
fatigué.

98
-Je ne suis pas venu pour me disputer.
- Pourquoi êtes-vous venu?
Asklipios l’a regardé avec surprise.
- Pourquoi? Mais elle a été trouvée morte chez vous. Je pourrais
dire...
Encore une fois il l’a interrompu.
-Que je l’ai tuée?
Asklipios n’a pas répondu. Son expression ne disait ni « oui »
ni «non».
- Pourquoi l’aurais-je tuée? a continué durement Lambrinos.
-Je n’ai pas dit...
Il paraissait exténué. Ce bel homme, d’habitude si sûr de lui,
était aujourd’hui épuisé. « Pourquoi souffre-t-il ou pourquoi
a-t-il peur? » s’est demandé Lambrinos, alors qu’il répétait:
- Vous ne l’avez pas dit, mais vous auriez pu le dire. Pourquoi,
cependant, l’aurais-je tuée?
- Peut-être parce que vous l’aimiez.
Il était prêt à répondre, mais il s’est arrêté. Oui. La veille il y a
eu un moment où son regard l’a provoqué, et il aurait pu... Sa
combativité provocatrice a éclaté.
- Non. Au moment où elle a été assassinée je n’étais pas là.
- Comment savez-vous à quelle heure elle a été tuée?
Il y avait un soupçon dans la voix d’Asklipios.
- La police me l’a dit.
- La police s’est entretenue avec vous?
-Oui.
- Que leur avez-vous dit?
L’autre ne parlait pas. Lambrinos a continué.
-Je veux dire sur moi.
-Tout...
- Que vous m’aviez rencontré? Que vous saviez qu’elle se

99
trouvait chez moi? Que vous le cachiez à votre femme?
-Oui.
Lambrinos est resté un moment silencieux. Puis, il a dit.
- Nous nous sommes comportés tous les deux d’une façon la­
mentable. Pourquoi?
-Je suppose pour la même raison, a dit doucement Asklipios.
- C’est-à-dire?
- Parce que nous l’aimions tous les deux.
C’était la seule réponse qu’il n’attendait pas. Il a observé plus
intensément l’homme assis en face de lui. Une fois de plus, il
s’est demandé: « Pourquoi vient-il vers moi? Pourquoi est-
il revenu? Que cherche-t-il? » Une pensée terrible a glissé
comme un serpent en lui: « Et si c’était lui qui l’avait tuée? » Il
s’est pressé de chasser cette idée. Il était beaucoup trop tôt pour
être influencé par de pareilles pensées.
- Vous étiez son amant, hein?
Juste après sa question, il s’est arrêté. Il venait d’admettre ce
qu’Asklipios avait dit. Il était bel et bien amoureux d’Olga.
-Je l’aimais.
-Et elle?
Ce n’était pas une question d’un homme sérieux qui affronte
un problème, mais d’un amant qui est jaloux.
-J’avais des raisons de croire qu’elle m’aimait...
Une colère commençait à monter dans la poitrine de Lambri­
nos.
- Vous vous êtes bien comporté envers votre femme!
L’autre a fait un geste de fatigue. Il n’était pas venu ici, avait-il
dit, pour discuter d’affaires morales.
-Je me demande pourquoi vous êtes venu...
- Pour comprendre ce qui s’est passé.
- À quoi cela peut-il servir?

100
Le regard d’Asklipios est devenu dur.
- Monsieur, quelqu’un l’a tuée. Ce quelqu’un peut être moi,
vous ou un troisième. Je sais que ce n’est pas moi.
Lambrinos l’a interrompu.
- Cependant, moi je ne le sais pas...
Ils se sont regardés avec haine.
- Moi, je sais que je ne l’ai pas tuée, a poursuivi Asklipios sans
tenir compte de son interruption. Vous, vous soutenez ne pas
l’avoir fait. Pourtant, quelqu’un l’a assassinée. Il faut le trou­
ver.
- Pourquoi?
L’autre l’a regardé avec mépris.
- Je dois penser que je me suis trompé en disant que nous l’ai­
mions tous les deux?
« S’il est sincère » a pensé le professeur. « Il a raison. Celui qui
aime, veut savoir qui il doit haïr. »
- Vous voulez vous venger?
-Je veux savoir. Et ensuite, ce n’est pas seulement ça. Si on ne
trouve pas qui l’a tuée, alors nous...
Oui, il avait raison. Tous les deux étaient les deux suspects pro­
bables.
- Monsieur, a dit Lambrinos, et son visage a pris une expres­
sion plus conventionnelle. Tout d’abord, je dois vous avouer
que je n’ai aucune confiance en vous.
Il attendait une réaction, mais Asklipios n’a pas parlé. Il atten­
dait la suite.
-Je vais passer outre mes dispositions hostiles envers vous et je
vais vous demander. Qu'est-ce que vous imaginez?
Asklipios a fait un geste comme s’il voulait dire quelque chose
mais s’est arrêté. Lambrinos l’a remarqué.
- Vous soupçonnez quelqu’un?

101
Encore une petite hésitation, puis:
-Non...
- Alors, posons la question d’une autre façon. Pourquoi Olga
s’est-elle enfuie de chez vous?
- Nous avons eu une petite querelle.
- Pour quelle raison?
L’autre n’a rien répondu.
- Si vous voulez que nous collaborions, je dois tout savoir.
Pourquoi vous êtes-vous disputés?
- Elle m’a demandé de me séparer de ma femme.
- Et le soir fatal, vous étiez avec elle à Kifissia?
-Oui.
- C’est vous qui l’avez poussée sous mon auto?
-Vous êtes fou?
-Juste une question.
- Bien sûr que non. Elle est tombée toute seule.
-Pourquoi?
- Elle a été prise d’une réelle crise. Peut-être voulait-elle se sui­
cider, peut-être voulait-elle m’effrayer...
- Et vous êtes parti, a dit Lambrinos avec méchanceté et mé­
pris.
- Quand j’ai vu que vous aviez freiné à temps et qu’il ne s’était
rien passé... Cependant, je suis resté devant chez vous. Dès que
vous êtes parti le lendemain, je suis entré. Je l’ai vue. Je lui ai
parlé. Elle m’a dit qu’elle quitterait la maison jusqu’au mo­
ment où je déciderais d’éclaircir l’affaire avec ma femme.
Tout cela semblait logique. Mais était-ce la vérité?
- C’est vous qui êtes venu la chercher de chez moi?
-Non.
- Et pourquoi est-elle partie?
- Pour que je ne la retrouve pas; puisque je n’avais pas cédé à son

102
caprice. Peut-être pour me torturer davantage. Si vous saviez
quel genre de personne elle était...
S’il savait? Il savait. Il avait payé lui aussi ses folies.
- Elle est allée se cacher à Pangrati. La femme qui l’hébergeait
m’a prévenu.
- Pourquoi est-elle partie de là-bas aussi?
- Parce qu’elle avait compris que je l’avais découverte.
- Elle vous a à nouveau prévenu?
-Oui.
C’était une histoire carrée, qui ne laissait aucun vide. La sin­
gulière jeune fille riche était tombée amoureuse du mari de sa
belle-mère. Ayant appris à obtenir tout ce qu’elle voulait, elle
lui avait demandé de se séparer de sa femme. Elle s’est entêtée
parce qu’Asklipios tardait et elle s’est enfuie. Il ne restait que
le pourquoi elle s’était comportée de la sorte avec Lambrinos,
mais de la part d’une jeune fille qui a grandi comme Olga...
Alors, elle s’était moquée de lui. Tout ce qu’elle avait dit sur
ses malheurs n’était que mensonges. Et lui, il l’avait aimée
comme il n’avait jamais aimé personne au monde! Soudain,
ses forces ont lâché. Il se sentait fatigué et humilié.
- Très bien, monsieur, nous en reparlerons.
-Mais...
- Maintenant, je dois rester seul.
Cependant, en voyant Asklipios passer la porte, il a pensé. Cette
histoire était plausible. Elle ne laissait aucune faille. Parfaite,
comme le sont habituellement les histoires mensongères. Cet
homme était dangereux. Il devait faire attention à lui.
Mais si Asklipios avait menti quelle était alors la vérité?
Le policier est arrivé juste après le départ d’Asklipios. C’était
un type calme, en civil, qui ne laissait pas dévoiler sa profes­
sion. Il a salué le professeur avec respect.

103
- J’avais suivi votre conférence à l’université..., - a-t-il com­
mencé.
Il n’avait pas du tout l’allure d’une personne qui allait faire pas­
ser un interrogatoire et il était plus mal à l’aise que Lambrinos
à cause de ce qu’il était obligé de faire.
- Vous comprenez ma position.
Lambrinos l’a tranquillisé par un triste sourire.
- Je comprends parfaitement. N’oubliez pas que je suis un
homme de loi. Je suis le premier suspect.
Le policier essayait de contester. Lambrinos l’a arrêté.
- Écoutez-moi. Je vais vous sortir de la désagréable obligation
de m’arrêter. On m’a dit que le crime a eu lieu à minuit. À cette
heure-là, j’étais arrivé chez moi. Ce que peuvent prouver des
témoins quand il le faudra.
- Quand il le faudra, a dit le policier en souriant. Pour le mo­
ment, ce n’est pas la peine. C’est autre chose que je voudrais
apprendre. Comment Olga Kazasoglou s’est retrouvée dans
votre villa?
- D’une façon bizarre. Un soir...
Il lui a raconté l’accident. L’autre écoutait attentivement. De
temps en temps il prenait des notes.
-Voilà.
- Et vous l’avez gardée chez vous?
-Oui.
- Sans prévenir sa famille. Ce n’est pas un peu...
-Déraisonnable?
-Oui.
-Très, mais...
Il lui a expliqué clairement sa passion fiévreuse envers cette
jeune fille.
- Naturellement, je n’ai aucune excuse.

104
- Ça, je vais le noter.
-Si vous pensez.
Pourtant, le policier ne l’a pas noté. Il montrait une certaine
compréhension inattendue par rapport à sa profession. Peut-
être était-ce le respect pour le fameux homme de loi qu’il avait
suivi en tant qu’élève à l’université.
- Pourriez-vous me décrire en détail ses actions à partir du jour
où elle est arrivée chez vous?
-Oui. Le soir...
Il lui a raconté les déplacements d’Olga, ses disparitions sou­
daines, son rendez-vous dans la maison à Pangrati, son retour
inattendu.
- Et quelle explication donnez-vous à tout cela?
Quelle explication. Il y avait l’explication du bel Asklipios.
Avait-il le droit de l’annoncer maintenant au policier?
- Juste avant on m’a donné une explication complète pour
tout cela. Je ne sais si je dois croire à cette explication.
Le policier a demandé calmement.
-Quel monsieur?
- Monsieur Asklipios.
-Le... beau-père?
- Ce n’est pas exactement le beau-père. Il a épousé sa belle-
mère...
Le policier était d’accord. Oui, c’était ainsi,... seulement que...
ce genre de relation n’a pas de nom. Appelons-le « beau-père »
pour simplifier. Et quelle explication vous a donné Asklipios?
Il l’interrogeait très calmement. Et alors, Lambrinos a pen­
sé que peut-être le policier savait déjà ce qu’il cherchait à ap­
prendre.
- Tout commence par des raisons amoureuses. Vous com­
prenez. Cette riche jeune fille, cette enfant gâtée, est tombée

105
amoureuse du bel homme. Elle est devenue sa maîtresse. Elle
lui demandait de se séparer de sa femme. Lui, il a hésité. Ils se
sont disputés pour cette raison. Il était avec elle à Kifissia quand
moi j’arrivais avec mon auto... Elle, énervée, elle avait, vous
voyez, des problèmes psychologiques, elle est tombée devant
les roues de mon auto pour se suicider ou pour l’effrayer...
Il racontait tout cela d’une voix claire et cette peine, presque
naturelle, lui serrait le cœur. Il parlait de « Réa » comme s’il
s’agissait d’un dossier judiciaire de « Réa » qui avait, ces der­
niers jours, rempli de sa présence, toute sa vie. Le policier écou­
tait silencieux prenant de temps en temps des notes dans son
carnet.
Il a dit tout ce qu’Asklipios lui avait retracé.
-Je crois que tout cela nous donne une explication parfaite.
Le policier l’a regardé dans les yeux.
- Vous y croyez, vous, à cette explication?
Il parlait calmement mais cela ressemblait à un brusque
«coup direct».
- Pourquoi ne pas y croire?
Le policier n’a pas répondu.
- Vous avez des raisons de vous méfier de cette explication? in­
sistait Lambrinos.
- La seule raison est ce monsieur Asklipios.
- C’est-à-dire?
- Les informations que nous avons sur lui ne sont pas très
claires. Avant de devenir le mari de la riche veuve Kazasoglou,
il était...
Il s’est arrêté.
*- Gigolo, a dit Lambrinos.
- Amant de femmes riches.
- Ce qui est la même chose.

106
- Presque.
Soudain, il a pensé. Ce policier ne lui parlait pas comme on
parle à un suspect, mais comme à un collaborateur. Cela le
touchait vraiment.
-Vous suspectez...
- Non. Nous ne suspectons rien du tout pour le moment. Nous
cherchons, tout simplement.
- Personne ne tue sans raison, a dit Lambrinos énervé.
-Exactement.
- Quelle raison Asklipios aurait-il eu de tuer Olga?
Le policier n’a pas répondu tout de suite. Il a sorti ses cigarettes
et a demandé poliment à Lambrinos.
- Vous me permettez de fumer?
Lambrinos s’est empressé de prendre de son bureau l’étui de
cigarettes en crystal et de lui offrir lui-même une cigarette. Il a
attendu que son interlocuteur ait allumé sa cigarette et a répété
la question.
-Quelle raison?
- Quelle raison. Cette enfant gâtée le pressait à se séparer de sa
femme, comme vous l’avez dit. Elle lui faisait peut-être même
du chantage. Sans doute le faisait-elle chanter en lui disant
qu’elle raconterait tout à sa femme. Quelquefois, on vit une
aventure amoureuse alors qu’on aime sa femme et qu’on ne
veut pas la perdre. Vous me comprenez. En bref, la petite était
devenue insupportable. Elle avait créé des scènes comme celle
avec votre auto. Elle était devenue très dérangeante et il s’est
débarrassé d’elle. Vous me suivez?
Oui. Lambrinos le suivait, mais son expression montrait qu’il
ne trouvait pas la solution du policier très satisfaisante. Le po­
licier l’a bien compris.
- Je vois que vous n’êtes pas convaincu par cette première

107
raison. Passons à la deuxième. Le contraire. Asklipios était
amoureux de la petite. Elle, elle lui a dit qu’elle en avait marre
de ses hésitations et qu’elle le laisserait tomber. Dans une crise
de passion et de jalousie, il l’a tué. Qu'en pensez-vous?
Encore une fois, Lambrinos ne disait rien.
- Ni cette raison ne vous a convaincu. Voyons une troisième
raison. Asklipios se rend compte qu’il risque, à cause de cette
petite enfant gâtée, de perdre son confort que lui assurait son
mariage avec sa femme. Il lui propose le mariage qu’elle lui
demandait mais pour des raisons inconnues, Olga refuse. En
voulant plus, il voit qu’il risque de tout perdre. Et il la tue pour
qu’il lui reste ce qui est sûr.
De nouveau Lambrinos ne semble pas être d’accord.
Le policier a souri.
- Je vois que j’ai à faire à un interlocuteur difficile. Avançons
vers une solution qui me semble plus plausible. Asklipios
sait que sa femme lui est dévouée « corps et âme ». Il lui fait
faire ce qu’il veut. Est-ce qu’il en sera de même avec la petite
s’il l’épouse? Ce n’est pas sûr. Olga était jeune. Il était pos­
sible qu’elle tombe amoureuse d’un autre et qu’elle le laisse,
emmenant avec elle les millions de Kazasoglou. Pourquoi se
hasarder? Olga héritait des millions de son père. On a appris,
cependant, que dans le testament il y avait une condition très
intéressante. Si pour une raison quelconque Olga n’héritait
pas, alors la fortune tout entière passait à la veuve. Vous com­
prenez?
Lambrinos a frissonné. Ce qu’il venait de comprendre l’ef­
frayait.
Si Olga mourait, continuait tranquillement le policier, la for­
tune tout entière de Kazasoglou passerait à sa veuve, cette belle
et si amoureuse Mme Asklipios. Voilà comment la mort de la

108
petite profiterait à monsieur.
- Ce serait affreux..., a murmuré Lambrinos.
- C’est vrai, ce serait affreux. Mais vous, avec votre expérience,
vous savez mieux que moi que les mobiles des crimes de sang-
froid sont affreux.
- Alors...
Le policier a secoué la tête en souriant.
- Non, non. Rien de tout cela n’est solide. Nous ne faisons que
des suppositions et les suppositions sont infinies. Vous en vou­
lez encore une? Seulement maintenant, nous changeons le
visage de l’assassin...
- Qui est le nouveau protagoniste?
- Disons que c’est vous...
Lambrinos a sursauté. Le policier s’est empressé de dire calme­
ment.
- Naturellement, je ne dis ça, rien que pour prouver combien
d’autres aspects peut avoir la même affaire... Vous, vous avez
votre alibi. Mais supposons que vous n’ayez pas cet alibi, il fau­
drait trouver une raison pour vous aussi.
- L’héritage de Kazasoglou? a demandé Lambrinos avec un
faible sourire.
Il essayait de « plaisanter », mais sans y parvenir.
- Bien sûr que non. Pour vous, l’héritage est sans importance.
L’intérêt matériel dans ce cas n’existe pas. Cependant, la plu­
part des crimes, Monsieur le Professeur, ont lieu par intérêt
matériel ou par passion?
- Alors, je l’ai tuée... Lambrinos a essayé de sourire.
- Emporté dans une crise de jalousie. Naturellement, je dis ça,
juste pour présenter une raison.
- Il y a pour chaque cas de nombreuses raisons ce qui rend notre
travail très difficile. Vous voulez encore une version?

109
-J’ai le vertige avec toutes celles que vous m’avez présentées.
- Une dernière antithèse, insistait le policier. Asklipios n’a pas
tué, ni vous bien sûr. Quelqu’un d’autre est supposé coupable...
-Qui?
- La belle madame Asklipios.
Lambrinos a regardé, comme perdu, son interlocuteur.
-La...?
- La belle madame Asklipios. La femme...
Il n’y avait pas pensé. C’était quelque chose que sa pensée et son
bon sens avaient repoussé. Il se rappelait le tendre regard de
cette femme, son expression noble, sa bonté qu’exaltait tout
en elle.
-C’est aberrant.
-Je ne dis pas le contraire.
- Et ensuite, pourquoi...? Pourquoi madame Asklipios aurait-
elle commis ce crime?
- Le « pourquoi », il existe monsieur le professeur, ni pire, ni
mieux que les autres. Madame Asklipios est follement amou­
reuse de son bel époux. Elle supporte bien des choses de sa part,
mais si elle réalisait qu’elle allait perdre définitivement son
bien cher mari?
- Comment?
- Peut-être qu’il lui a parlé lui-même, bien décidé à mettre un
terme à cette situation... Peut-être que la petite l’avait préve­
nue. Peut-être... Lambrinos n’écoutait plus. Il était étourdi. Il
ne pouvait pas admettre que cette douce femme soit capable de
commettre un crime, cependant, il devait accepter que les sup­
positions du policier étaient logiques. En tout cas, autant que
les autres.
- Alors?
-Je ne sais pas que dire...

110
- Nous avions trois suspects - en vous comptant, vous aus­
si. Peut-être qu’au cours des suppositions on en trouverait
d’autres. Peut-être aussi que le réel coupable se trouve tout à
fait en dehors de ceux suggérés.
- C’est-à-dire?
- Un criminel imprévu. Quelqu’un qui est entré dans la mai­
son pour voler...
Une fois noir, une fois blanc. Le policier s’est levé. Au moment
où il était prêt à partir, il a demandé.
- En vérité, monsieur le professeur, votre « alibi », comment
pouvez-vous le prouver?
-Je suis rentré chez moi à dix heures. La femme de chambre, le
concierge et ma femme m’ont vu.
Il a réfléchi un peu.
- Peut-être que le marchand de tabac en face de chez moi se
souviendra de moi. J’ai acheté des cigarettes avant de rentrer.
Le visage du policier a dévoilé un sincère plaisir.
- Il est fort heureux que les choses en soient ainsi. Mes respects.
Il est sorti de la pièce obligé et plein de respect. « Pourtant, il
me suspecte » a pensé Lambrinos alors qu’il se posait la tête
entre les mains.

111
8

Un capuchon de rouge à lèvres

Comme perdu, Andréas Lambrinos regardait le journal du


soir. « Notre fille bien aimée... » Comme ça en deux lignes
floues, se terminait ce qui pendant quelques jours avait boule­
versé sa vie, ce dont, il le savait, il ne pourrait jamais se libérer...
« Notre fille bien aimée... »
Il s’est levé. Il a regardé sa montre. L’enterrement avait lieu à
cinq heures et il était déjà cinq heures dix...
- Eléni, - a-t-il crié.
Pendant ces moments difficiles, sa femme l’avait soutenu avec
une discrétion qui l’émouvait et le surprenait, tout en le lais­
sant souvent seul afin qu’il affronte cette situation bien parti­
culière. Elle est apparue.
-Je vais faire une promenade...
Elle ne lui a pas demandé où il allait. Elle a juste ajouté.
- Mets ta gabardine, il va pleuvoir...
Il a regardé machinalement par la fenêtre.
- Oui, la pluie approche.
Il est sorti dans la rue et a pris un taxi. Il n’avait pas envie de
conduire seul. Les premières gouttes de pluie se sont mises
à tomber au moment où il arrivait devant le cimetière
d’Athènes. Il a payé puis est descendu. Il n’y avait personne
dans la petite église du cimetière. Il a relevé son col et il avan­
çait sous les arbres. À un tournant, il les a vus.
Ils étaient nombreux et tous bien habillés... Quelques-uns

112
avaient ouvert leur parapluie, protégeant les dames qui sui­
vaient la cérémonie funèbre. D’autres relevaient leur col.
Comme on le voit souvent, les derniers avaient entamé des
discussions. Andréas Lambrinos avançait sans que personne
ne lui prête attention. Il se tenait à une bonne distance des
derniers amis de la jeune fille. Il ne savait pas lui-même ce
qu’il ressentait vraiment, sans vraiment avoir conscience de
ce qui se passait autour de lui... Il se disait et se répétait: « Ils
l’enterrent », mais il n’arrivait pas à accepter que les fossoyeurs
descendaient dans la terre humide, la chaude, pleine de singu­
larités et de vie, « Réa ». Comme ivre, il voyait Asklipios serrer
dans ses bras sa femme étranglée par les larmes et vêtue de noir.
Il a écouté les derniers chants religieux, il a vu les fossoyeurs
creuser et les forts sanglots de madame Asklipios lui arrivaient
jusqu’aux oreilles. La pluie devenue plus forte frappait son vi­
sage et lui coulait du front au menton. Il ne faisait rien pour
essuyer l’eau. Il ne comprenait pas vraiment ce qui se passait
quand il a entendu.
-C’est fini.
Il s’est retourné. L’homme, petit et gros, qui lui avait parlé lui
était inconnu. Il suivait lui aussi l’enterrement mais à distance
comme Lambrinos.
-Oui, -a-t-il dit.
Il voyait les autres qui parlaient et il avait oublié l’homme qui
lui avait adressé la parole. Il n’était même pas en état de penser
pourquoi il lui avait parlé. Il ne s’est même pas demandé qui il
était. Il s’est écarté derrière un arbre. Il a vu madame Asklipios
qui passait, le visage couvert d’un voile, au bras de son mari, les
autres une tristesse superficielle au visage, les derniers qui pou­
vaient discuter à l’aise et enfin il est resté seul...
Il avançait sous la pluie vers la tombe. Les hommes du

113
cimetière avaient terminé et partaient. Il est resté un long mo­
ment seul devant la plaque de marbre où était inscrit:
OLGA ASKLIPIOS 1945-1965
Il a senti son cœur se remplir de tendresse pour cette enfant qui
n’était pas complètement responsable de ce qu’elle avait fait et
qu’on avait tuée, comme ça, durement. De la tendresse et aussi
un sentiment de désespoir parce qu’il n’avait pas eu le temps de
lui dire qu’il la pardonnait pour tout, qu’il l’aimait tant et qu’il
aurait tant voulu lui faire du bien.
Il n’aurait pas pu dire s’il était resté un quart d’heure ou une
heure devant la tombe quand il s’est retourné pour partir.
Quelques mètres plus loin, il a vu immobile sous la pluie le pe­
tit gros monsieur qui lui avait parlé. Il se tenait là et lui barrait
la route comme s’il l’attendait.
- Elle n’avait que vingt ans.
Alors Lambrinos a pensé: Que veut cet homme? Il a conti­
nué son chemin sous la pluie et l’autre marchait à côté de lui
comme s’ils étaient ensemble.
- Riche, jeune, belle; il parlait comme s’il disait à voix haute ses
pensées. Elle aurait pu être heureuse et pourtant tout le monde
l’a laissée seule...
Lambrinos s’est brusquement arrêté.
- Que cherchez-vous, exactement, monsieur?
- Exactement? Rien exactement. Je suis venu suivre l’enterre­
ment. Ou plutôt, pour être plus clair, je suis venu voir ceux qui
ont suivi l’enterrement. Ces gens-là m’intéressent sans doute.
Avant que le professeur ne se mette en colère, l’autre s’est pré­
senté, un petit sourire aux lèvres.
- Commissaire Békas, monsieur le professeur. Je suis chargé de
l’affaire.
Maintenant, il avait une explication.

114
- Et qu’avez-vous vu? a demandé Lambrinos.
- Ce qu’on voit habituellement dans de pareilles situations. De
nombreuses personnes qui feignent d’être tristes et peu d’entre
elles qui le sont réellement. Vraiment, quelle est votre opinion
sur le «père»?
-Aucune.
Le commissaire a regardé le ciel.
- La pluie va s’arrêter. Comme s’il n’avait plu que pour son en­
terrement.
Lambrinos n’a rien répondu et le commissaire a continué.
- C’est vraiment triste un enterrement sous la pluie.
- Vous ne m’attendiez certainement pas, si longtemps, pour
me parler de la pluie, a dit Lambrinos légèrement fâché.
- Bien sûr que non.
-Alors?
- Je voudrais vous demander; en dehors d’Olga Kazasoglou,
une autre femme est dernièrement venue chez vous? Je veux
dire à Kifissia!
Le professeur l’a regardé étonné. Que voulait-il dire? L’autre a
clairement répété sa question.
- Comment! La femme de ménage.
-Je l’ai vue. N’est-ce pas une femme âgée, un peu grosse?
-Oui.
- Je ne parle pas d’une telle femme. Je veux dire une femme-
comment dirais-je... une femme bien habillée et élégante.
Est-ce qu’une femme est venue?
- Non!
- Disons, votre femme?
Lambrinos l’a regardé dans les yeux.
- Ma femme n’a pas mis les pieds dans cette maison depuis l’été.
-Une autre?

115
- Aucune autre. Mais pourquoi cette question?
- Ah, comme ça. J’ai fait un tour chez vous ce matin. Vous
comprenez, nous avons besoin de la clé. J’ai trouvé par terre un
petit truc de femme. Un capuchon de rouge à lèvres.
- Il appartenait sûrement à Réa.
-À qui?
Lambrinos a réalisé son erreur.
- À la jeune fille décédée. Je l’appelais « Réa ».
- Oui. Non. Ça n’appartenait pas à la jeune fille décédée. Le
rouge à lèvres d’Olga Kazasoglou que j’ai trouvé avait son ca­
puchon et en plus il était d’une autre marque. Et on dit que les
femmes ne changent pas facilement la marque de leurs pro­
duits de beauté.
Lambrinos écoutait surpris. Le commissaire pensait donc
qu’une femme inconnue était entrée dans leur maison?
-Je ne dis pas exactement ça. Peut-être que ce petit truc se trou­
vait depuis longtemps chez vous. Cependant, peut-être...
- Qu’il appartient à la personne qui a tué Olga?
Békas a souri.
- Je ne vais pas si loin. Si, cependant, il se trouvait dernière­
ment là, une femme est entrée chez vous et cette femme, si elle
n’est pas coupable, elle connaît l’affaire.
Ils étaient arrivés à la sortie du cimetière.
- Vous avez votre voiture? a demandé Békas.
-Non.
- Alors, si vous n’avez pas d’objection, nous pourrions prendre
un taxi ensemble...
Ils ont appelé un taxi et s’y sont installés.
- Donc, vous n’avez pas en vue une femme qui aurait pu vous
rendre visite?
- Aucune.

116
- Et vous dites que votre femme...
Lambrinos l’a interrompu presque en colère.
- Ne mêlez pas ma femme à cette affaire.
Le commissaire a souri comme pour demander pardon d’une
façon amicale.
-Je ne mêle personne, monsieur Lambrinos.
Ils ont arrêté là la discussion. L’auto glissait sur la route. Arrivé
à Syntagma, Békas a dit:
- Moi, je descends ici.
La voiture s’est arrêtée. Le commissaire a donné la main au
professeur.
- Et si ça ne vous dérange pas, je viendrai un jour à votre bureau
et nous en discuterons.
Il est descendu et Lambrinos le voyait s’éloigner de son pas
lourd. Ensuite, il a donné l’adresse de chez lui. Les paroles du
gros commissaire retournaient dans son esprit. « Le capu­
chon d’un rouge à lèvres... Une femme est entrée dans votre
villa. Elle n’est peut-être pas la coupable mais elle sait quelque
chose... Une femme élégante... Votre femme n’est pas du tout
allée à la maison de Kifissia? »
Sa femme! Non, quel rapport pouvait avoir sa femme? Quelle
pensée idiote! Et pourtant, il y pensait.
Il était fâché contre lui-même. C’était ridicule, aberrant, ab­
surde. Il ne s’est pas rendu compte que l’auto s’était arrêtée.
- Nous sommes arrivés, a dit le chauffeur.
Il a payé et est descendu. La femme de chambre l’a accueilli à la
porte.
- Vous êtes mouillé, a-t-elle dit et l’a aidé à enlever sa gabar­
dine.
- Madame? - a-t-il demandé.
-Elle est sortie.

117
- Elle t’a dit où elle allait?
-Non.
« Votre villa de Kifissia a été visitée par une femme. » Il avait
toujours cru connaître les pensées, les déplacements, les inté­
rêts de sa femme. Mais les connaissait-il vraiment? On vit
près d’une personne, on croit la connaître et soudain... voilà!
Maintenant, sa femme était sortie sans dire où elle allait. Il
était sûr de l’endroit où elle se trouvait à ce moment-là.
- Des bêtises, - a-t-il murmuré assez fort, de sorte que la
femme de chambre l’a regardé avec surprise.
Il est entré dans son bureau. Il lui est revenu à l’esprit toute la
discussion qu’il avait eue avec le commissaire. Ensuite, l’image
du gros visage endormi et dangereux de Békas lui est venue à
l’esprit. Cet homme était fort. Il laissait des paroles s’échapper
comme si elles sortaient par hasard et pourtant chacune de ses
phrases avait un objectif. Et cet homme intelligent avait parlé
de sa femme.
-Non.
Une fois de plus, il avait parlé à voix haute. Non. Eléni ne pou­
vait avoir aucun rapport dans cette affaire. Il a hésité un mo­
ment devant la porte de sa salle de bains. « Ce que je fais est
stupide » a-t-il pensé et pourtant il a cherché dans son tiroir.
Ses mains se sont emmêlées avec toutes les petites choses de toi­
lettes d’une femme et tout d’un coup.
Il s’est arrêté stupéfait. La petite chose qu’il tenait dans ses
mains était un rouge à lèvres déjà utilisé. Et ce rouge à lèvres
n’avait pas de... ’

118
9

L’ « alibi » de Madame Asklipios

L’inspecteur Békas était de mauvaise humeur quand il a laissé


le professeur Andréas Lambrinos. Cette histoire ne lui plai­
sait pas, comme dans le fond, il n’aimait pas du tout toutes ces
affaires compliquées, créées par la mentalité des riches, une
mentalité qui lui était étrangère et qu’il ne comprenait pas.
Arrêter un criminel qui tuait pour voler, pour se venger ou par
colère, il le comprenait. Mais là? Là, on avait à faire à des senti­
ments qu’il ne ressentait pas.
Il a essayé de mettre dans l’ordre les personnages qui avaient
une relation avec cette affaire. Premièrement, le professeur
Andréas Lambrinos, une personne sage, sérieuse, honnête
mais qui a fait quelque chose, que même un jeune garçon fou,
n’aurait pas fait. Il avait caché une jeune fille qui avait fugué
de chez elle, qui bécotait avec lui et il laissait sa femme pour
aller retrouver la jeune fille. Que s’était-il passé dans son cœur
pour que cette personne sérieuse se comporte ainsi? Marié de­
puis vingt-cinq ans avec une femme qu’on lui avait proposée
et qu’il aimait tranquillement et sûrement; Békas ne compre­
nait pas ces passions. Et comme il ne comprenait pas, il ne pou­
vait pas comprendre pourquoi Lambrinos aurait tué la petite
- si c’était lui qui l’avait tuée. Par jalousie? Parce qu’elle le me­
naçait de partir? Parce qu’il l’aimait comme un fou et qu’elle
était tellement plus jeune que lui? C’étaient des choses vrai­
ment confuses qui lui échappaient.

119
Ensuite, il y avait ce capuchon de rouge à lèvres. Il n’apparte­
nait pas à Olga, il s’en était assuré. Mais ce capuchon ne pou­
vait-il pas se trouver là pour des milliers de raisons depuis long­
temps déjà? Mais si c’était quelque chose de nouveau, quelle
femme s’était rendue à la maison de Kifissia? Et pourquoi? Il
s’est souvenu de la belle madame Asklipios. Quelle tendre et
douce femme! Il était évident qu’elle adorait son mari et lui,
la trompait dans sa maison avec sa propre fille. Il désirait revoir
cette belle et douce femme. Peut-être parce qu’il n’avait rien
d’autre à faire, il s’est dirigé vers sa maison. Il s’est arrêté au coin
de la rue. Il a vu Asklipios qui sortait. Il s’est caché dans l’en­
trée d’un immeuble jusqu’à s’assurer qu’Asklipios ait tourné à
l’autre coin de la rue... Ensuite, il a avancé vers la maison. La
servante le connaissait et l’a regardé avec une certaine surprise.
- Je ne sais pas si Madame peut vous recevoir. Elle revient de
l’enterrement, et vous comprenez....
Il comprenait, mais il a annoncé son nom. Peu de temps après,
la servante est revenue encore plus étonnée.
- Madame vous attend.
Elle était sûre que sa maîtresse n’aurait pas accepté et sa réponse
l’a étonnée. Békas l’a suivie de son pas lourd - une dissonance
dans cette maison meublée avec goût. La femme d’Asklipios
l’attendait debout au milieu du « living-room » triste mais
fascinante.
- Excusez-moi de revenir, - lui a-t-il dit - cela doit vous sem­
bler étrange.
Elle ne lui a pas répondu, mais son air dévoilait clairement que
cela lui semblait réellement étrange.
- Je voudrais terminer la conversation que, l’apparition de
votre mari, a interrompue.
Elle le regardait sévèrement.

120
-Je ne comprends pas pourquoi la présence de mon mari vous
empêcherait de me dire ce que vous avez à me dire. Que vou­
lez-vous?
« Alors ce tendre être », pensait Békas « peut se mettre de
temps en temps en colère? »
-Je vous l’ai dit, discuter.
Elle s’est croisé les bras sur la poitrine. D’un air non pas hostile,
mais sévère, elle a dit: -Je vous écoute.
- Ce ne serait pas plus facile de discuter assis? - a dit le commis­
saire avec un léger sourire.
Ils se tenaient tous les deux, debout, au milieu du vaste salon.
- Excusez-moi.
La femme lui a montré un siège et elle s’est assise en face de lui.
Békas jouait un peu avec ses mains. Il avait l’air de quelqu’un
qui a des difficultés à commencer à parler, mais c’était sa
méthode. Une méthode qui ne trompait que ceux qui ne la
connaissait pas.
- Madame, bien sûr, vous êtes la première intéressée à décou­
vrir celui qui a tué votre fille. J’ai bien peur que ce ne soit pas
facile. Les seules empreintes que nos spécialistes ont trouvées
dans la maison de Kifissia sont celles de la petite et du profes­
seur Lambrinos.
Elle attendait. Tout d’un coup Békas a demandé:
- La fortune de votre ex-mari, c’est bien Olga qui en a hérité,
je crois.
-Oui.
- Dans le cas du décès de l’héritier, que prévoyait ce testament?
Les notaires, vous le savez, envisagent quelque chose comme
ça. Eux, ils couvrent tout. Alors?
La belle femme l’a regardé comme si elle ne comprenait pas.
- Je dis, - a-t-il répété très doucement, - que comme la

121
malheureuse jeune fille n’est plus de ce monde, à qui appar­
tient cet héritage désormais?
-À moi, je crois.
-Vous croyez?
- Nous n’avions pas envisagé une telle éventualité. Olga était
jeune et forte. On n’avait pas imaginé un instant, qu’elle pour­
rait mourir.
- Et pourtant, elle est morte et la fortune vous revient. Non
que ce soit important, évidemment. Elle avait d’autres parents
proches? Je veux dire des frères de son père, des cousins?
- Non, seulement quelques parents lointains.
- Votre mari, naturellement, avait pris connaissance de ce tes­
tament.
Il avait remarqué un éclair dans ses yeux, un éclair qui s’est aus­
sitôt éteint.
-Je crois que oui. En tout cas, comme je vous l’ai dit personne
ne pouvait imaginer qu’Olga...
- Bien sûr... bien sûr, l’a interrompue Békas. Monsieur Askli­
pios était... pauvre avant de vous connaître?
Encore un petit éclair.
- Pauvre, non. Il vivait très bien.
- Sans fortune, par contre.
-Je n’ai pas vérifié son compte pour l’aimer...
Encore une fois Békas a pensé « Cette douce créature peut se
mettre en colère ».
- Encore quelque chose, Madame. Quelle marque de rouge à
lèvres utilisez-vous?
Elle l’a regardé, surprise. Elle ne comprenait pas la question.
Békas a répété sa question.
- Elisabeth Arden. Quelle importance?
- Nous, dans la police, quand on n’a rien de précis à demander,

122
on demande ce qui nous passe par la tête. Comme ça, pour jus­
tifier notre salaire.
Son sourire à ce moment-là lui donnait l’air idiot.
- Une dernière question et je cesserai de vous ennuyer. Alliez-
vous quelquefois à la maison de Kifissia?
La surprise qui est apparue sur son visage pâle était cette fois-ci
plus vive.
-Où?
- À la maison de Kifissia.
-Quelle maison?
- Là où se cachait la petite.
- Mais je ne sais même pas où se trouve cette maison. Pourquoi
y être allée?
De nouveau le sourire presqu’idiot sur le visage de Békas. Il le
lui avait déjà dit. Les policiers demandent ce qui leur passe par
la tête quand ils n’ont rien de sérieux à demander.
- Disons... voilà! Ce ne serait pas amusant de vous demander où
vous vous trouviez le soir de la mort d’Olga Kazasoglou?
Un triste sourire est apparu sur le beau visage de la femme.
- Amusant, non. Injuste seulement, monsieur Békas, parce
que vous n’êtes pas honnête. Vous voulez savoir si j’ai un alibi...
L’inspecteur a contesté. On demande des alibis aux personnes
qu’on soupçonne et bien sûr pour elle la question ne se posait
pas...
- Simplement, Madame, on pose la question à tous ceux qui
ont un rapport avec l’affaire. Vous souvenez-vous d’où vous
étiez avant-hier soir?
- Évidemment. Chez mon amie Dora Yannakopoulos, 24 rue
Solonos. Je suis partie de là pour rentrer chez moi.
- Merci, madame.
Il s’est levé. Devant la porte, il a demandé:

123
- Monsieur Asklipios était avec vous chez votre amie?
- Non. Nous étions réunies entre femmes pour une partie de
cartes.
Il est parti sans se retourner, il sentait le regard de la belle
femme se poser lourdement sur lui.
Il faisait nuit et Andréas Lambrinos restait devant son bureau,
la tête entre les mains. En quelques jours sa vie avait changé de
voie. Il ressentait le vide dans son âme, comme s’il se retrou­
vait brusquement dans un pays inhospitalier qu’il voyait
pour la première fois. Sa femme, qui vivait près de lui depuis
des années, il la découvrait sous une nouvelle lumière. Et lui,
le mesuré, le sûr, le stable, avait été entraîné par un sentiment
qui n’avait pas de nom et qui lui avait laissé un cœur brisé. En
quelques jours, il avait connu l’amour, il avait dit des men­
songes et finalement, il se retrouvait mêlé à un meurtre dont
il soupçonnait sa femme d’en être l’auteur. Il s’est massé les
tempes douloureuses. Alors, il a revu le petit objet métallique
sur sa table. Le capuchon du rouge à lèvres à l’endroit où sa
femme l’avait laissé. Il l’a pris et le tripotait de ses mains. Oui,
il s’était comporté d’une façon grossière et stupide. Il s’est levé
et s’est dirigé vers la chambre de sa femme. Il se tenait devant la
porte et a demandé à voix basse.
-Eléni!
Quelques minutes sont passées avant d’entendre la réponse.
- Qu'est-ce que c’est?
-Tu es couchée?
Il a poussé la porte. Il a vu sa femme assise sur une chaise, les
épaules baissées et les yeux secs.
- Eléni, nous vivons ensemble depuis des années. Nous...
Il n’a pas trouvé de suite à sa phrase. Il était tant d’années près
d’elle et en même temps si loin d’elle qu’il ne trouvait pas,

124
maintenant qu’il en avait besoin, de point commun.
- Tu sais... j’ai pensé qu’on pourrait voyager. Je suis très fatigué.
Nous sommes fatigués tous les deux. Et si nous allions faire un
tour à New York voir notre fille...
Elle a tristement secoué la tête.
- Tu sais que maintenant tu ne peux pas partir. Tout au moins
jusqu’à ce que cette affaire s’éclaircisse.
Elle avait raison. Lambrinos a pris une chaise et l’a placée en
face d’elle.
- Eléni, on a fait beaucoup d’erreurs tous les deux. Moi, je
m’occupais beaucoup de mon travail et toi... Nous ne vivions
pas ensemble et maintenant...
Il avait du mal à continuer. Une petite grimace a enlaidi son
visage mince.
- Tu es malheureux, hein? - lui a-t-elle répliqué.
Il n’a pas répondu.
- Tu l’aimais cette petite...
Il était prêt à contester, mais il a compris que ce serait vain.
-Je ne sais pas. En tout cas, c’était quelque chose qui...
Encore une fois, il ne trouvait pas ses mots. Elle avait dans les
yeux quelque chose qu’il remarquait pour la première fois.
- C’est terrible de penser que je l’ai tuée... que peut-être ta
femme l’a tuée...
Il a fait un geste vague.
- Ne dis pas de bêtises. Je n’ai jamais pensé...
Et pourtant. Il disait des mensonges. Il y avait pensé un instant.
Maintenant, il repoussait cette idée comme quelque chose
d’affreux et de monstrueux.
-Je n’y ai jamais pensé.
Elle n’a rien dit. Lambrinos voulait lui dire encore quelque
chose mais il l’avait oublié.

125
- On va sortir ce soir? - lui a-t-il demandé.
- Tu crois que tu en as envie?
Non. Il n’en avait pas envie.
- Il était préférable de dormir tôt, - a-t-il dit et il s’est levé. Il est
allé dans sa chambre et est resté assis dans un fauteuil.
Quand il s’est réveillé le lendemain matin, il avait la bouche
amère, une douleur dans tout son corps et la tête lourde
comme s’il avait bu la veille.
Il est allé dans son bureau, mais il ne pouvait pas s’occuper de
ses affaires sérieuses. Oui, depuis avant-hier, sa vie avait changé
de rythme. Comme s’il n’était plus la même personne. Habi­
tuellement, il restait avec ses collègues jusqu’à une heure.
Maintenant, il les quittait beaucoup plus tôt.
Il traînait dans les rues, sans but. Sans vraiment penser, ses pas
l’ont mené devant le commissariat.
Il a hésité un peu, puis s’est décidé.
-Je voudrais voir l’inspecteur Békas, - a-t-il dit au gardien.
Peut-être parce que le jeune policier le connaissait, peut-être
parce que son allure imposait le respect, il s’est mis en quatre
pour lui rendre service. Il a appelé un de ses collègues et l’a prié
d’accompagner « le monsieur au bureau du commissaire » qui
s’est empressé de se lever pour lui offrir un siège.
-Je passais par là et j’ai pensé vous demander s’il y avait du nou­
veau.
Békas a secoué négativement sa grosse tête.
- Rien. J’ai bien peur que cette affaire ne tombe, comme
quelques rares cas, dans les archives de la police. Vous prendrez
un café?
-Avec plaisir.
Jusqu’à ce que le commissaire sonne pour commander le café,
Lambrinos examinait attentivement le bureau. Un bureau de

126
fonctionnaire, pauvre, meublé d’une façon impersonnelle.
- Alors rien.
- Rien. La police ne fait pas de miracles. Quand il n’y a pas
d’éléments etc... on reste les mains liées. Et dans cette affaire
on n’a rien trouvé.
Lambrinos s’est rappelé les paroles de l’inspecteur la première
fois qu’il l’avait interrogé.
- Vous pensez que c’est un crimearrivé « par hasard »?
- Peut-être qu’un filou, qui croyait la maison vide, effrayé par
la présence soudaine de la petite, a paniqué, l’a tuée et est parti
sans rien prendre. Personnellement, moi, je n’y crois pas. En
tant que Békas, vous comprenez?
Lambrinos a souri. Ce type lui plaisait.
- Vous, en tant que Békas que croyez-vous?
- Qu'Olga a été assassinée par quelqu’un de son entourage.
- C’est-à-dire?
Békas a fait un geste qui pouvait signifier soit beaucoup soit
rien du tout.
- Vous appuyez votre opinion sur le capuchon du rouge à
lèvres? - insistait Lambrinos.
- Non. Le capuchon du rouge à lèvres n’a peut-être aucune
importance Je ne peux pas expliquer comment il s’est retrouvé
là, mais il s’est peut-être retrouvé là d’une façon toute simple à
laquelle nous n’avons pas encore pensé.
Békas a souri, d’un sourire puéril.
- Je n’ai pas trop confiance en ces « pièces à conviction ». Elles
nous bloquent dans une direction et la plupart du temps elles
nous entraînent dans de fausses pistes. Dans notre affaire, je
prête plus attention à...
Il s’est interrompu pour trouver le mot correct, puis a ajouté.
- Disons à l’inspiration du moment. L’imagination n’est pas

127
utile seulement aux auteurs de romans. J’imagine quelque
chose, si extravagant que ce soit, ensuite j’essaie de le mettre en
place par le contrôle de la logique et des faits.
Il a encore souri de son même sourire enfantin.
-Je vous dévoile ma méthode.
- Une méthode intéressante.
- Mais pas du tout usuelle.
- Et vos inspirations du moment où vous ont-elles mené
jusqu’à maintenant?
- Nulle part. La raison a rejeté tout ce que m’a offert mon ima­
gination. Prenons, par exemple, votre cas...
Il parlait doucement, avec détachement, comme s’il voulait
seulement entretenir la conversation, mais Lambrinos sentait
comme une alarme sonner en lui. Il comprenait maintenant
que les paroles de l’inspecteur, n’étaient pas, comme elles en
avaient l’air, sans intention.
- Qu'a dit votre imagination dans mon cas?
- Quelque chose qu’a rejeté le contrôle des faits et de la raison.
- C’est-à-dire?
Le professeur avait le regard cloué dans les yeux de l’inspecteur.
- Comment auriez-vous pu commettre ce meurtre par passion
amoureuse, vous? C’était une inspiration ratée.
-Je suis d’accord, a dit tranquillement Lambrinos. Mais com­
ment vous êtes-vous rendu compte que c’était raté?
- Mais vous avez un alibi, a répondu très innocemment, l’ins­
pecteur.

D’une grande précaution, sans que les intéressés ne s’en


rendent compte. Békas faisait son enquête. Il avait dressé un
tableau de tous les suspects autour du meurtre d’Olga. Après
ses interrogatoires, le nombre de suspects possibles diminuait.

128
Comme dans une partie d’échecs où les pions disparaissent un
par un pour ne laisser à la fin que le pion essentiel.
Tout d’abord, il y avait Eléni Lambrinos. La femme qui aurait
pu tuer par jalousie. Avec une minutie discrète et avec des per­
sonnes qui savaient travailler sans bruit, il avait suivi tous ses
déplacements. Il pouvait savoir maintenant ce que la femme
du professeur avait fait, ce jour fatal, minute par minute. Elle
ne s’était pas éloignée d’Athènes et bien avant l’heure du crime
elle se trouvait chez elle. Le pion « Mme Lambrinos » était
sortie de la table du jeu d’échecs et était rangé dans sa boîte.
Le tour est venu au pion « professeur Lambrinos ».
Pour lui, les choses s’étaient arrangées plus facilement. Tout
ce qu’il avait déclaré, s’est avéré vrai. Son alibi était inébran­
lable. Békas s’en est assuré non seulement par la déposition
du marchand de tabac, mais aussi par des éléments, auxquels
même le professeur n’avait pas pensé. Sa constatation le com­
blait. Il ne mentait pas quand il assurait qu’il ne souhaitait pas
le soupçonner. De l’entourage proche de la petite, il ne restait
plus que le couple Asklipios. Là, les choses n’étaient pas claires.
Les déplacements d’Asklipios avaient été suivis jusqu’à un cer­
tain point. Quelques amis avant le repas, un repas seul chez lui,
puisque sa femme était absente, et ensuite, une sortie sans ob­
jectif. Naturellement, il n’y avait rien de mal à tout cela. Askli­
pios a agi comme toute personne qui n’a rien de bien précis à
faire. Sans aucun doute, dans son trajet, que la police a pu assu­
rer, il y avait un trou de deux heures: Deux heures du soir, heure
où il a quitté ses amis à « Floca » à une heure du matin, quand il
est rentré chez lui. Les heures pendant lesquelles Olga Kazaso­
glou a été assassinée.
Et en ce qui concerne madame Asklipios, les choses n’étaient
pas tellement claires, non plus. Les hommes de Békas ont

129
constaté qu’elle avait réellement joué aux cartes chez son amie
madame Yannakopoulos, d’où elle est partie à 11 heures. Qu'a-
t-elle fait après? Est-elle rentrée chez elle directement?
Comme on trie dans un tiroir les papiers inutiles, Békas avec
patience et insistance, a mis au clair les suspects. Il ne lui res­
tait que ces deux. Le couple Asklipios. Cependant, il n’était pas
pressé. Ils étaient les seuls suspects si le crime avait été commis
par l’un des quatre suspects. Mais il se pouvait fort bien que l’as­
sassin soit quelqu’un d’autre qu’il n’avait pas encore repéré.
Comme l’araignée attend tranquillement que la mouche
tombe dans sa toile, Békas étendait ses filets. « Les filets »
étaient ses hommes qui désormais ne rateraient pas un seul des
déplacements du riche couple.

Quand il est entré plus tard dans l’appartement luxueusement


meublé, il avait l’air tout à fait innocent. Il a salué avec un res­
pect cordial et a demandé mille excuses.
-Je passais, vous savez, par hasard devant votre maison. J’ai vu
de la lumière et j’ai pensé qu’il serait préférable de vous libérer
le plus rapidement possible de mes dérangements.
- C’est-à-dire? a demandé froidement Asklipios.
- Il reste quelques points d’interrogation avant de classer votre
affaire. J’avais l’intention de vous convoquer dans mon bu­
reau, demain mais j’ai jugé préférable de vous rencontrer ici.
- Et comme vous passiez par hasard devant chez nous..., a dit
ironiquement Asklipios.
- Exactement, a été la réponse de Békas.
Il avait pris l’air naïf de quelqu’un qui ne comprenait pas
l’ironie.
- Écoutez, mon cher monsieur, a commencé Asklipios d’un
ton glacé. Ne serait-ce pas mieux de jouer notre jeu à cartes

130
ouvertes? Aujourd’hui, un de vos hommes est devenu notre
ombre. Il veille toute la nuit devant notre porte. Pourquoi ne
dites-vous pas clairement que vous soupçonnez ma femme?
- Pourquoi votre femme? a demandé innocemment Békas.
Sous ce ton innocent, Asklipios avait remarqué un danger. Il a
paniqué. Il ne s’attendait pas à cette réponse.
- Bien sûr, c’est ridicule et c’est justement ce que je voulais dire.
- Ridicule, non, a dit Békas toujours de la même voix. Nous ne
soupçonnons personne, mais nous examinons chaque cas. Et
c’est pourquoi j’ai l’intention de vous convoquer demain dans
mon bureau. Pour en finir avec vous. Pourriez-vous m’expli­
quer ce que vous faisiez le fameux soir, après dix heures du soir?
Il avait posé sa question sans s’adresser directement aux deux
suspects, le regard fixé sur un tableau de Parthénis qui décorait
le mur.
- Ma femme jouait aux cartes... - a commencé Asklipios.
-Je ne parlais pas des déplacements de madame Asklipios mais
des vôtres.
-Les miens?
Il y avait un malaise et un étonnement dans sa voix.
- Oui, a répondu Békas tranquillement.
- Vous me soupçonnez?
- Je vous l’ai déjà dit. Je veux régler votre cas pour ne plus vous
ennuyer.
- À dix heures du soir...
- À dix heures, je crois que je me trouvais à « Floca ». Oui. J’y
étais avec mes amis.
Il a donné leur nom que Békas a noté dans son petit carnet.
- Ensuite, je suis rentré chez moi.
-À quelle heure?
-Je ne m’en souviens plus exactement.

131
- Environ.
- Autour de minuit.
On sentait comme une menace dans la voix de Békas.
- Essayez de vous en souvenir exactement. C’est d’une grande
importance pour nous.
Il s’est arrêté un moment, puis a ajouté.
- Et encore, plus pour vous.
Asklipios a essayé de se rappeler.
-Je ne me souviens de rien de plus.
- Si vous me le permettez, je vais vous aider. Vous êtes parti
de « Floca » à onze heures... Vous êtes rentré chez vous à une
heure. Il y a un trou de deux heures. Pendant ces deux heures, à
minuit, la petite a été assassinée. Vous comprenez alors...
Le visage d’Asklipios s’est durci. Ses yeux pleins de haine
étaient fixés sur l’inspecteur.
-Je vois que vous êtes bien informé.
- C’est pour cela que nous sommes payés, par vos impôts. Alors?
Soudain, Asklipios a éclaté d’un rire méchant.
- Félicitations. Vous avez attrapé l’assassin qui n’a pas d’alibi.
Tout doucement Békas a dit:
- Je n’ai jamais dit que vous n’aviez pas d’alibi. Je dis simple­
ment que vous ne le découvrez pas; ce qui est dangereux pour
vous.
Madame Asklipios regardait, perdue, d’une part l’inspecteur
et de l’autre son mari.
- Alors, où étiez-vous de onze heures à une heure?
Asklipios a jeté un regard sur sa femme, puis a dit:
- J’aurais voulu éviter d’en parler, mais puisqu’il n’y a pas
d’autre solution... De onze heures à une heure j’étais chez une
dame.
Si une bombe était tombée dans la pièce, elle n’aurait pas fait

132
autant d’impression. Békas était stupéfait, alors que la belle
femme a sursauté comme si on l’avait brusquement frappée.
- Chez quelle dame? a demandé Békas.
- Une dame dont j’ai le nom à votre disposition.
Békas a compris et n’a pas demandé le nom. Cependant, sa
femme l’a demandé d’une voix étranglée.
- Qui est cette femme, Haris?
Asklipios l’a regardée d’une dureté inattendue.
- Eh bien, oui. J’étais chez ma maîtresse.
Le visage de madame Asklipios était dès le début pâle. Main­
tenant elle était plus pâle qu’une morte. Ses lèvres remuaient,
sans pour autant, dire un seul mot. Ses mains tremblaient. Son
regard avait quelque chose de fou, comme si elle ne compre­
nait rien.
- Ta... a-t-elle finalement murmuré avec peine.
- Ma maîtresse, a dit Asklipios énervé.
Békas se sentait mal à l’aise. Il avait envie de casser la gueule de
cette belle bête qui avait blessé ainsi sa femme. Une solution
qui ne rendrait pas la justice entre les différents sentimentaux
de ce couple.
-Ah, comme ça!
- Vous voulez vous en assurer? a demandé Asklipios d’une ma­
nière provocante.
-Naturellement.
Il a répondu d’une façon distraite, en pensant à d’autres choses.
Pourquoi cet homme s’était empressé de découvrir si facile­
ment un secret qu’il aurait pu lui avouer, plus en particulier?
Au même moment, il a entendu la voix furieuse de sa femme.
- Qui est cette femme?
Asklipios a haussé les épaules d’un air de dire: « Quelle impor­
tance cela peut-il avoir? »

133
- Qui est-elle? Je veux savoir qui elle est, insistait sa femme hys­
térique.
Des larmes de femmes. Ce que Békas détestait le plus dans sa
vie, c’étaient les larmes de femmes. Et maintenant, il ne pou­
vait pas y échapper.
- Tu ne la connais pas, a répondu à voix basse Asklipios.
Puis, il s’est retourné vers Békas avec un regard plein de mé­
chanceté.
- Maintenant, vous voulez son nom?
- Vous me le direz plus tard.
Un affreux sourire a déformé la belle bouche de l’homme.
Maintenant ou plus tard, quelle différence? Le mal avait été
fait.
- Elle s’appelle Eisa Dendrinos et habite au 3, rue Didotou.
Békas a noté le nom et l’adresse. Il s’apprêtait à dire « merci »,
mais il a réalisé que cela serait ridicule dans ces conditions. Il a
remis son carnet dans sa poche et a salué maladroitement.
- J’espère que vous partez satisfait, a il dit Asklipios avec sar­
casme. Vous êtes en possession des éléments que vous cher­
chiez.
Oui, il avait vraiment envie de lui casser sa jolie gueule.
-Oui.
Puis, il s’est retourné vers madame Asklipios.
-Je suis désolé.
Mais elle ne lui a prêté aucune attention. Elle l’avait presque
oublié. Elle regardait son mari d’un regard terrible. Lui, il a al­
lumé une cigarette en attendant que la porte se ferme derrière
l’inspecteur.
-J’aurais voulu éviter tout ça...
Sa femme ne disait rien. Elle l’observait toujours de ce regard
violent, fou.

134
- Enfin, je ne pouvais pas les laisser m’envoyer en prison,
comme un criminel, a éclaté Asklipios.
De nouveau le regard de sa femme restait fixé sur lui.
- Dis quelque chose. Ne me regarde pas comme ça... Enfin je ne
suis ni le premier ni le dernier.
Comme un robot, madame Asklipios s’est levée. Elle lui
a tourné le dos et s’est dirigée vers sa chambre. Peu de temps
après, on a entendu la clé tourner dans la serrure. Asklipios
s’apprêtait à entrer dans la chambre de sa femme, mais il a
changé d’avis. Il est allé au bar, a rempli à moitié un verre de
whisky et a ajouté du soda. Ensuite, il s’est dirigé vers le télé­
phone. Il a composé rapidement un numéro.
Le téléphone a sonné à l’autre bout pendant un moment, mais
personne n’a décroché. Asklipios, fâché, a laissé l’appareil et a
bu son whisky.
De chez les Asklipios, Békas est allé d’aligné à la rue Didotou.
Le numéro qu’il cherchait était celui d’un vieil immeuble de
trois étages. Il a sonné. On a tardé à lui ouvrir.
-Je voudrais parler à madame Dendrinos.
Dans le silence qui suivait, il s’est rendu compte de la surprise
qui s’échappait de la dame qui se trouvait derrière la porte.
- C’est de la part de qui?
-La police.
Le silence s’est fait encore plus long et la surprise encore plus
grande.
- Que voulez-vous?
- Parler, a dit Békas en entrant.
Dès qu’il est entré, il a tout de suite pensé que le petit appar­
tement, dans lequel il se trouvait, dégageait une atmosphère
plaisante. Tout lui dévoilait que la femme qui y habitait savait
offrir une compagnie joviale. De cette remarque, Békas est

135
passé en un éclair à la deuxième remarque sur la locataire de cet
appartement. Il a pris conscience des détails plus tard. Comme
impression générale, Eisa Dendrinos était de ces êtres repo­
sants.
- Qu'attendez-vous de moi?

Il se tenait encore derrière la porte, le dos appuyé contre la


porte. Elle était grande mais la proportion magnifique de son
corps par rapport à sa hauteur ne choquait pas. Un petit visage,
des yeux verts, deux superbes jambes qui criaient leur beauté
même sous la robe. « Une femme dont le point fort, le seul
dans sa vie, est sa beauté », a pensé Békas en répondant.
-Je vous l’ai dit. Parler.
- Oui, mais parler de quoi?
Elle semblait agacée et parlait d’une façon agressive.
- De bien des choses, a répondu Békas en souriant. Vous ne me
proposez pas de m’asseoir. Je ne suis plus tout jeune.
Mais la jeune femme n’a pas fléchi devant son air naïf.
- Et comment saurais-je que vous êtes vraiment un policier?
Le sourire de Békas est devenu encore plus naïf. Il ressemblait à
un petit-bourgeois, sans doute un peu idiot.
- Ce que vous dites est juste, mais notre service a prévu quelques
méfiants comme vous. C’est pourquoi ils nous ont munis
d’une carte d’identité.
Il a sorti sa carte et la lui a montrée, mais elle ne l’a pas prise.
Elle a changé de comportement et lui a offert un siège.
-Merci.
Békas s’est assis en soupirant comme une personne qui avait
passé une journée très fatigante. Il se massait même le genou
pour se soulager.
- Vous êtes bien ici, - a-t-il dit en regardant tout autour.

136
- Je suis heureuse que vous appréciiez ma maison, a-t-elle dit
ironiquement.
Il n’a prêté aucune attention à son ironie.
- C’est joli, et il a tout de suite ajouté.
- De même que vous êtes, vous aussi, très jolie.
La femme a souri. Ce policier était sympathique mais un peu
bête.
- J’espère que vous n’êtes pas venu pour me faire une déclara­
tion d’amour.
- Malheureusement, non. À mon âge, on ne vient plus pour ça.
- Et pourquoi êtes-vous venu?
- Pour m’assurer de quelques éléments. Il s’agit de questions
de formalité, mais indispensables. Vous connaissez, bien sûr,
monsieur Asklipios.
La femme n’a pas répondu aussitôt.
-Oui.
-Bien?
- Tout dépend du sens que vous donnez à ce « bien ».
- M Asklipios est, comme on dit dans le beau monde, votre
«flirt»?
- C’est mon ami, - a-t-elle répondu durement - c’est mon
ami qui m’entretient, comme on dit dans la langue du beau
monde.
Békas a caché un petit sourire.
- Vous le connaissez depuis longtemps?
-Environ un an.
- Quel genre de personne est-il?
La jeune dame l’a regardé sévèrement.
-Je ne comprends pas ce genre de questions.
Toujours aussi calme, avec son sourire innocent sur son gros
visage il a dit:

137
- Continuons par une autre question. Saviez-vous qu’il était
marié?
-Naturellement.

- Avec une riche, jeune et belle femme.


- Qu'elle était riche, je le savais, a dit Eisa Dendrinos et son vi­
sage est devenu plus sec.
D’une façon inattendue Békas a demandé.
- Quel est votre profession?
-Pardon?
-Je dis, quel métier faites-vous dans la vie?
-... rien. Rien en particulier.
Une deuxième question imprévue.
- Vous jouez au cinéma?
- Pourquoi jouerais-je?
Békas a haussé les épaules. Comme ça, une idée lui était passée à
la tête. Avec une allure si belle et si attirante...
- Non, je n’ai jamais joué.
- Vous avez dû travailler comme mannequin.
-Oui.
- Et vous avez arrêté quand vous avez rencontré monsieur As­
klipios?
-Oui.
Une fois de plus, au dépourvu:
- C’est une rue calme, la rue Didotou. Calme et centrale.
La jeune femme l’a regardé railleuse.
- Il y a, ces jours-ci, un appartement vide tout près d’ici. Si ça
vous intéresse, je peux parler au concierge.
Elle pensait l’ennuyer. Békas a répondu d’une sûreté éner­
vante.
- Non, merci Je suis satisfait de là où j’habite.

138
« Mon dieu, est-ce possible d’être si bête? » se demandait la
jeune femme tout en disant:
- Monsieur, nous allons passer la nuit à parler de rues et d’ap­
partements?
- Non, bien sûr. Nous allons parler de quelque chose de plus
intéressant. Vous savez quelque chose à propos d’Olga Kazaso­
glou?
- Et comment! C’était la fille de la femme de mon ami. On l’a
assassinée à Kifissia.
- Exactement. Votre ami vous a raconté tout ça?
- Bien sûr, et je l’ai lu dans les journaux.
- Saviez-vous qu’Olga Kazasoglou était amoureuse de votre
ami?
-Non.
- Il ne vous l’a pas dit?
- En général, il évitait de parler de la vie privée de sa famille,
mais puisque vous en parlez, je vous dis que je ne crois pas à
toutes ces bêtises.
- Vous n’avez pas tort. Vous vous rappelez évidemment, quand
Olga Kazasoglou a été tuée?
-Bien sûr.
- Ce soir-là, avez-vous vu monsieur Asklipios?
-Oui.
-À quelle heure?
- Il est venu chez moi à onze heures.
- Et, il est resté longtemps?
-Deux heures...
- Pourquoi, ce soir-là, est-il venu si tard?
- Il vient toujours tard.
- Et il ne reste pas avec vous?
-Jamais.

139
- Pourquoi?
-Je ne sais pas. Je suppose à cause de sa femme.
Les événements s’étaient passés comme Asklipios les avaient
déclarés lui-même. Encore un alibi qui s’avérait vrai. Il ne res­
tait plus que l’alibi de madame Asklipios.
- Mademoiselle, vous êtes sûre que nous parlons du soir du
crime? Vous comprenez l’importance de tout ça.
La femme l’a regardé dans les yeux, puis a éclaté de rire.
- Ne me dites pas que vous suspectez mon ami?
- Bien sûr que non. Simplement nous vérifions tous les alibis.
Alors, vous êtes sûre?
-Parfaitement.
-Pourquoi?
- Parce que le lendemain j’ai été bouleversée par la nouvelle...
On n’oublie pas un tel événement!
Très calmement Békas a dit:
- Vous savez qu’une déposition mensongère ou l’aide à un cou­
pable sont sévèrement punis?
- Que voulez-vous dire? Que je dis des mensonges?
Elle a ri.
- Et pourquoi mentir?
Békas n’a pas insisté. Alors, Asklipios avait un témoin à son
alibi, un témoin qui semblait sincère et qui, si elle disait des
mensonges, elle saurait soutenir ce mensonge.
- Bon, ben, voilà, - a-t-il dit en se levant et il a brusquement
posé une question.
- Quels produits de beauté utilisez-vous?
-Pardon?
Cette question, qui lui paraissait idiote, l’a surprise.
- Quelle marque de produits de beauté utilisez-vous? Disons
votre rouge à lèvres.

140
- Elisabeth Arden.
-Merci.
Puis, il a posé une question qui a encore plus étonné la belle
jeune femme.
- Êtes-vous déjà allée chez le professeur Lambrinos, à Kifissia?
-Où?
- Dans la maison du professeur Lambrinos, à Kifissia. C’est là
qu’Olga Kazasoglou a été trouvée morte.
Eisa Dendrinos ne pouvait plus se retenir.
- Et que diable aurais-je pu rechercher là-bas? Je ne connais ni
le professeur, ni sa maison. Vous parlez sérieusement ou vous
plaisantez?
- Je ne sais pas moi-même, a répondu Békas, très sérieux.
Bonne nuit.
Il est sorti du petit appartement après avoir jeté un dernier
coup d’œil sur les lignes merveilleuses que laissait découvrir la
chemise de nuit d’Eisa Dendrinos. Elle, elle est restée, un bon
moment, comme paumée, assise à la même place et ensuite,
elle a haussé les épaules, elle a fermé à clé et s’est remise au lit.
Elle était décidée de ne plus ouvrir même si la police d’Athènes
frappait avec force à sa porte.
Après avoir téléphoné à Eisa Dendrinos, Asklipios est retour­
né au bar boire encore deux whisky.
Dans la chambre de sa femme, il y avait de la lumière mais
la porte restait toujours fermée. Il a réfléchi un peu et puis il a
frappé.
- Ouvre-moi, - a-t-il dit.
Il n’a obtenu aucune réponse.
Le whisky l’avait un peu grisé et la visite du commissaire avait
irrité ses nerfs.
- C’est ridicule, - a-t-il dit - ouvre-moi.

141
De nouveau, aucune réponse. Il s’est inquiété. Peut-être que
cette idiote... Il a frappé plus fort avec son poing.
- Laisse ces absurdités. Si tu n’ouvres pas, je vais casser la porte.
Il était prêt à le faire quand, soudain, la porte s’est ouverte.
Mme Asklipios est apparue, rigide, blafarde, au visage ressem­
blant à un masque. Elle était si tendue qu’elle lui paraissait plus
grande.
- Quelles sont ces bêtises? - lui a-t-il dit.
Elle ne pleurait plus. Ses yeux brillants dévoilaient la tempête
qu’elle avait traversée. Ses yeux brillants qui le regardaient
avec haine. C’était un regard qui tourmentait Asklipios. Un
regard qu’il voyait pour la première fois et qu’il n’aurait jamais
pu imaginer dans les yeux de sa femme qu’il connaissait seule­
ment très amoureuse.
- Que veux-tu? - lui a-t-elle demandé.
Dans sa haine, il y avait aussi de la méchanceté - ce qui ef­
frayait Asklipios - et du mépris.
- Quelles sont ces absurdités?
Il parlait sévèrement, d’une manière provocante, mais il ne
se sentait pas très sûr. Elle, elle a ri d’un rire étrange, qui com­
mençait et finissait sur ses lèvres, laissant le reste du visage
intact. Ses yeux gardaient la même expression de mépris et de
haine.
- Tout est fini, - lui a-t-elle dit - tu dois partir.
-Quoi?
- Tu dois partir d’ici. Je te chasse. Je te chasse de chez moi, des
millions de Kazasoglou, du confort auquel tu t’es habitué. Re­
tourne dans la boue d’où je t’ai sorti.
Il s’est déplacé, menaçant, vers elle. Elle, elle est restée immo­
bile à sa place. Asklipios était troublé. Tout s’effondrait sous ses
pieds. Il avait l’habitude de la voir soumise, amoureuse, prête à

142
tout faire pour lui et maintenant...
- Ne fais pas l’enfant, mais tous les mots s’embrouillaient.
Les trois whisky ne l’aidaient peut-être pas.
- Tu es fâchée. Demain, quand tu te calmeras...
-Je ne suis pas fâchée. Simplement, tu me dégoûtes.
-Maria!
Elle, elle riait à nouveau de son rire étrange.
- Ça t’étonne, hein? Tu ne peux pas comprendre, comment il
est possible, que la femme qui t’adorait, a cessé d’être un objet
sans volonté entre tes mains. Et oui, ça y est. Tu me dégoûtes et
je te méprise.
- Tu es jalouse d’une poupée sans importance.
- Tu ne comprends pas. Tu ne pourras jamais comprendre.
Je t’ai aimé d’une manière maladive. Je me suis battue pour
qu’Olga ne te prenne pas. J’ai fait - et sa voix s’enraillait - la
pire des choses qu’une femme peut faire pour son bien aimé et
toi, au même moment...
Elle a éclaté de rire, un rire inattendu à un tel instant.
-... et au même moment, tu faisais l’amour avec une autre, une
belle poupée sans importance, comme tu le dis.
Le rire s’est transformé en pleurs.
- Comme tout ce qui s’est passé est injuste!
Elle s’est caché la tête entre les mains. Asklipios la regardait
avec frayeur.
- Que s’est-il passé, Maria?
Elle continuait à se cacher la tête entre les mains.
- Pourquoi ne savais-je pas quelques jours auparavant ce que je
sais maintenant? Pourquoi je ne ressentais pas il y a quelques
jours ce que je ressens maintenant?
Elle a libéré son visage et l’a fixé avec méchanceté.
- Tu partiras. Moi, je paierai, mais toi aussi tu paieras. Je te

143
laisserai pauvre et affamé. Va chez « ta poupée sans impor­
tance » qui te renverra dès qu’elle apprendra que tu es pauvre.
J’ai tes aveux, devant la police, que tu as une maîtresse. Je dis­
soudrai notre mariage sans que tu ne puisses en gagner quoi
que ce soit.
- Maria! a bredouillé Asklipios en faisant un effort terrible et
surhumain.
Il a essayé de la prendre dans ses bras. Avant le contact de son
corps la troublait. Maintenant elle est restée indifférente, im­
perturbable.
-Maria...
Il l’a violemment saisie par les cheveux et a uni ses lèvres aux
siennes. Elle ne s’est pas retirée. Elle a reçu son baiser, tout en
restant passive, froide et indifférente.
Quand Asklipios s’est retiré, elle l’a regardé froidement.
- Tu vois? Tu t’es assuré tout seul que tu as perdu toute ta force?
Asklipios a eu peur pour la première fois. Maintenant, il se
rendait compte que sa femme ne mentait pas. La façon avec
laquelle elle avait accepté ce baiser prouvait bien sa défaite dé­
finitive.
- Mais c’est ridicule. Après tant d’années de mariage... pour une
aventure sans importance...
- Ce n’est pas pour ça, a-t-elle dit froidement. C’est pour
l’autre chose. Pour ce que j’ai fait par amour pour toi.
- Qu'est-ce que tu as fait, Maria?
La belle femme n’a rien dit. Elle s’est retournée, est entrée
dans sa chambre et a fermé la porte derrière elle. Troublé, As­
klipios l’entendait fermer à clé.
Le lendemain matin, madame Asklipios a quitté sa maison
pour aller s’installer dans l’appartement d’une de ses cousines,
rue Ioulianou, alors que quelques heures plus tard son avocat

144
rendait visite à son mari. Il avait Pair de quelqu’un qui se trou­
vait dans une situation difficile à cause de la mission dont il
était chargé.
- Madame Asklipios m’a dit qu’elle vous avait déjà parlé et ain­
si je pourrai traiter le sujet de cette fâcheuse situation avec plus
de facilité.
Asklipios avait retrouvé la maîtrise de lui-même.
- Mon cher monsieur, buvez quelque chose et laissez cet air
dramatique. Il semblerait que vous n’avez pas d’expériences
avec les femmes, sinon vous ne prendriez pas au sérieux le ca­
price d’une femme.
L’avocat, ancien avocat de Kazasoglou, qui n’avait pas de sym­
pathie envers le mari de sa cliente, gardait un ton formel.
- Il est vrai que je n’ai pas votre expérience avec les femmes -
Asklipios distinguait une insinuation dans cette phrase - mais
je crois, que dans cette affaire, vous n’avez pas fait une estima­
tion exacte de la situation. Il ne s’agit pas d’un simple caprice
de femme, mais d’une décision irrévocable.
- Un caprice, qui apparaît comme une décision irrévocable.
L’avocat a haussé les épaules. Il n’était pas venu pour ce genre
de discussion mais pour exécuter les ordres de sa cliente.
- Madame Asklipios m’a donné l’ordre d’avancer dans l’af­
faire de votre divorce le plus rapidement possible. De vendre
aussi la maison avec tous les meubles. Il y a déjà un acheteur.
Un sourire a déformé la belle bouche d’Asklipios.
- Vous êtes en train de me dire que je dois partir de chez moi?
- Je veux dire, ce que j’ai dit. J’ai ordre de vendre la maison,
qu’il y a déjà un acheteur, que le bien immobilier n’est pas do­
tal et que, en accord avec le code civil madame Asklipios, ayant
l’usufruit, selon la loi et l’usage de l’immobilier, a le droit...
- Arrêtez votre droit, l’a interrompu Asklipios. Je n’ai pas

145
l’intention de rester dans cette maison. Je vous répète quand
même que vous vous empressez. Ma femme - excusez-moi,
Maître, d’insister et de l’appeler « ma femme », mais il en est
encore ainsi suivant votre code - a été vexée en apprenant que
j’ai une relation sans aucune importance. Elle n’est pas la pre­
mière femme à qui cela arrive. Cela lui passera et elle reviendra

-Je le souhaite, a dit froidement l’homme de loi.


Mais son air dévoilait clairement qu’il n’y croyait pas.
Il a salué et il s’apprêtait à partir quand Asklipios l’a retenu.
- Vous verrez ma femme?
-Naturellement.
- Pourriez-vous lui transmettre quelques messages de ma part?
-Avec plaisir.
- Alors, dites-lui. Premièrement: que je l’aime. Deuxième­
ment: que je l’attends. Troisièmement: que je ne peux suppor­
ter de la perdre et que je suis prêt à tout pour ne pas la perdre. Je
vous prie d’insister en particulier sur « je suis prêt à tout ».
L’avocat a salué d’une manière méprisante.
- Dites-lui aussi que quand on me frappe violemment, je
frappe encore plus fort. Et j’ai un grand avantage par la force de
mes bras.
Le vieil avocat de Kazasoglou regardait le jeune homme froi­
dement.
-Je suppose que par ces phrases, vous menacez Mme Asklipios.
-Je la préviens, a répondu Asklipios. Bonne journée, monsieur.
Avant midi, l’inspecteur Békas a fait son apparition à la mai­
son de Karras. Il se tenait au milieu de la pièce, alors qu’Eléana
Karras le regardait perplexe. Et s’adressant à Mme Asklipios:
- Pourrais-je vous ennuyer un peu, seule?
-Avec plaisir.

146
Se retournant vers son amie.
- Où pourrions-nous nous isoler un peu, ma chère?
- Dans le bureau de Kostas, vous serez au calme, - a-t-elle dit,
toujours étonnée.
Elle les a conduits, elle-même, dans le bureau plein de livres,
et a fermé la porte après avoir jeté un dernier coup d’œil sur le
petit gros.
-Je regrette, a commencé Békas, d’être la raison de ce malheu­
reux malentendu.
Maria Asklipios a haussé les épaules.
- Ce n’est pas de votre faute. Cela devait arriver à un moment
ou à un autre. D’ailleurs, je n’ai pas quitté mon mari à cause de
son amante. Il y a des choses beaucoup plus importantes. Que
vouliez-vous me demander?
- Ah, oui. Vous êtes déjà allée chez Lambrinos à Kifissia?
-Je crois que vous me l’aviez déjà demandé.
- Oui? Avec l’âge, je commence à oublier. Imaginez; j’ai ou­
blié que je vous avais déjà posé la question et bien sûr, j’ai oublié
votre réponse.
-Je n’y suis pas allée.
- Vous en êtes sûre?
- Absolument.
-Bizarre.
- Pourquoi bizarre?
- Parce que dans la maison de Kifissia on a retrouvé le capuchon
de votre rouge à lèvres, a répondu tranquillement l’inspecteur.
-Oui?
C’était là une question posée si calmement et avec tant d’in­
différence que l’inspecteur est resté surpris. Il s’attendait à
une contestation, un démenti et il a entendu un « oui? » in­
différent.

147
- Oui, et je ne comprends pas comment il a été trouvé là-bas.
- Ce n’est pas difficile. Olga Kazasoglou utilisait mes produits
de beauté. Il est fort possible qu’elle se soit servie de mon rouge
à lèvres.
C’était une explication logique. Seulement...
- Seulement, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Si
la malheureuse Olga avait avec elle votre rouge à lèvres, chose
tout à fait naturelle, que s’est-il passé avec ce rouge à lèvres?
Nous n’avons retrouvé que le capuchon du bâton de rouge à
lèvres.
- Il a dû se perdre quelque part?
-Peut-être.
Avec la même indifférence et le même calme, Maria Asklipios
a demandé.
- Comment savez-vous que le capuchon que vous avez trouvé
appartient à mon rouge à lèvres?
- Par hasard. Aujourd’hui je suis allé chez vous pour vous parler.
- Et vous avez cherché dans ma salle de bains?
Békas n’a pas répondu. Il était troublé par le calme et l’indiffé­
rence de cette femme assise en face de lui.
- Pourquoi avez-vous cherché? Vous croyez que c’est moi qui
ai tué ma belle-fille?
- Mais non, a contesté Békas.
- Et pourtant, c’est moi qui l’ai tuée.
Békas a regardé la femme complètement stupéfait.
C’était un aveu auquel il ne s’attendait pas du tout. En réalité,
pendant sa visite il avait constaté que les produits de madame
Asklipios étaient de la même marque que ceux de son « élé­
ment de preuve », mais cela n’avait pas une grande impor­
tance. Eisa Dendrinos et des millions de femmes dans le
monde utilisaient ces mêmes produits. Un peu avant, il avait

148
bluffé plus par habitude d’un policier expérimenté que pour
poser un piège à cette belle femme blafarde. Et maintenant...
- Alors, c’est qui vous l’avez tuée, - a-t-il dit étonné.
-Oui.
Le ton de Maria Asklipios était ce qui l’embrouillait le plus.
Elle avouait un crime avec une indifférence étrange. L’indif­
férence d’une personne pour qui, plus rien n’a d’importance.
- Pourriez-vous me dire pourquoi...
- Pourquoi je l’ai tuée?
- Non. Pourquoi vous me l’avouez.
Encore une fois, cet air d’une immense indifférence désespé­
rée a recouvert le visage de Maria Asklipios.
- Je ne le sais pas moi-même. Un peu avant, je n’avais pas l’in­
tention de vous l’avouer. En tout cas, je n’ai plus de raison de le
cacher.
Dans toute sa longue carrière dans la police, Békas avait ren­
contré bien des cas. Celui d’aujourd’hui, il s’y affrontait pour
la première fois.
- Vos amis savent que vous...?
-Non.
- Personne d’autre?
- Personne.
-Votre mari?
Maria Asklipios n’a rien répondu, ce que Békas a noté.

C’était bizarre. Elle lui avait avoué un crime qui avait dû être
affreux, c’est pourquoi il l’interrogeait amicalement, presque
tendrement.
- Je n’en avais pas l’intention. Elle m’a provoquée. J’ai appris
où elle se trouvait. Le fameux soir, je suis allée pour la rame­
ner près de nous. Je lui parlais avec amour, elle me répondait

149
avec haine. Elle m’a dit que je la dégoûtais depuis le moment
où elle m’avait connue, qu’elle me prendrait mon mari, qu’ils
s’étaient mis d’accord sur notre séparation, et qu’ils se marie­
raient. Elle m’a dit d’autres choses terribles. Elle choisissait ce
qu’il y a de pire pour blesser l’amour, le sentiment et la dignité.
Alors, j’ai perdu la raison et j’ai tiré. Voilà.
Békas l’écoutait le regard fixé dans ses yeux.
- Cependant, vous n’y êtes pas allée, dans le but de l’assassiner,
hein?
-Non.
- Alors, pourquoi aviez-vous, sur vous, le pistolet avec lequel
vous avez tiré?
Il était clair qu’elle n’y avait pas pensé.
-Je dis quelque chose de très simple, insistait Békas. Vous êtes
allée à la maison de Kifissia dans le but de ramener votre belle-
fille chez vous. N’est-ce pas ce que vous m’avez dit?
-Oui.
- Sans aucune mauvaise pensée. Ce qui est arrivé, s’est passé in­
volontairement et sans y avoir pensé, n’est-ce pas?
-Oui.
- Alors, pourquoi étiez-vous armée? Vous n’allez pas me dire
que vous avez l’habitude de circuler dans Athènes avec une
arme dans votre sac. Comment, alors, aviez-vous cette arme
sur vous?
Maria Asklipios le considérait d’un regard sincère.
- Mais je n’avais pas d’arme sur moi!
-Alors?
- Le pistolet était là-bas, posé sur la table. Il se trouvait à portée
de mes mains et...
Autre chose à laquelle Békas ne s’attendait pas. Cette femme se
moquait de lui.

150
- Très bien, - a-t-il dit, et son ton habituellement tranquille
est devenu plus sec. Le pistolet était là - vous l’avez pris, vous
avez tiré et après...
- Et après, je me suis retournée comme une folle et je suis partie.
- Vous avez pris l’arme avec vous, hein?
-Non.
- Qu'en avez-vous fait?
-Je crois qu’après avoir tiré, je l’ai jetée.
-Dans la pièce?
-Oui.
-Comme ça...
Ce « comme ça » révélait que toute cette explication ne satis­
faisait pas le commissaire.
- Et dites-moi, madame, vous êtes allée seule chez le professeur
Lambrinos?
-Oui.
- Vous dites la vérité?
- Pourquoi mentir?
-Avec votre auto?
-Non, en taxi...
- Et comment seriez-vous revenue si vous aviez convaincu
Olga de rentrer avec vous?
- Avec le même taxi. J’avais dit au chauffeur de m’attendre.
- Et il vous a attendue?
- Oui. Je suis rentrée avec le même taxi.
Il y avait quelque chose dans cette histoire qui déplaisait à
l’inspecteur. Et pourtant Maria Asklipios semblait parfaite­
ment sincère.
- Et comment le chauffeur n’a-t-il rien entendu, disons le
coup de feu?
-J’avais laissé le taxi au coin de la rue. Relativement loin.

151
- Vous rappelez-vous du numéro d’immatriculation?
- Non. Mais, pourquoi toutes ces questions? Je vous ai avoué un
meurtre; que voulez-vous de plus?
- La personne qui a assassiné Olga Kazasoglou.
Maintenant, c’est elle qui le regardait stupéfaite.
- Mais, c’est moi qui l’ai tuée.
Elle paraissait honnête. Elle ne voulait pas couvrir quelqu’un,
ça c’était évident. Il y avait pourtant des éléments qui déran­
geaient l’inspecteur Békas. Un grand nombre. Des choses qui
ne rendaient pas clair l’aveu. Il s’est levé.
-Je dois vous suivre? a demandé Maria Asklipios.
- Me suivre... Maintenant...? Non. Restez où vous êtes. Nous
avons le temps.
- Vous ne m’arrêtez pas?
-Je n’ai pas de mandat.
Pourquoi ne l’a-t-il pas arrêtée? Il ne savait pas lui-même
pourquoi. Peut-être parce qu’il était sûr qu’elle serait à sa dis­
position à n’importe quel moment. Peut-être, parce que
quelque chose dans cette histoire l’embrouillait. Il s’est levé
maussade.
- Bonne journée, et ne vous éloignez pas d’Athènes sans mon
autorisation.
Encore fâché, il est sorti de la maison sans même saluer Eléana
Karras qui le regardait, mal à l’aise. Elle a couru dans le bureau.
- Que voulait-il celui-là? a-t-elle demandé à Maria Asklipios
quand la porte s’est fermée derrière Békas.
- C’était un policier, a répondu « sa cousine », d’une voix per­
due.
- Un policier? Et il a osé venir chez nous! Ils t’ennuient en­
core après tant de temps? Ces gens-là sont vraiment insup­
portables.

152
Elle avait envie d’en dire plus, mais Maria Asklipios l’a inter­
rompue.
- Il a bien fait de venir, Eléana.
-Pourquoi?
- Pour en finir. Tout ça a assez duré. Aujourd’hui, je lui ai avoué.
- Qu'est-ce que tu lui as avoué?
- Que j’ai assassiné Olga!
Un coup de téléphone, anonyme, est arrivé plus tard. La petite
femme de chambre qui a décroché a dit à sa maîtresse:
- On demande Mme Asklipios.
-Qui?
- Un homme. Il n’a pas donné son nom.
Maria Asklipios s’est levée. Elle est allée vers le téléphone et a
pris l’écouteur. Eléana se tenait à une certaine distance et la
suivait.
- Allô! - l’a-t-elle entendue dire - qui?
Soudain, son visage, jusqu’à maintenant désespérément sans
expression, a repris vie.
- Vous êtes sûr? -a-t-elle demandé de nouveau.
L’interlocuteur disait quelque chose rapidement.
-Maintenant?
Eléana suivait la conversation, pleine de curiosité.
- Bien, j’arrive. Où?
À l’autre bout du fil cet inconnu, Antoniadis, disait quelque
chose. Sûrement une adresse. Ensuite, quelque chose d’autre.
- Oui, a dit Maria Asklipios. Soyez tranquille. Comment vous
reconnaître... Vous me reconnaîtrez, vous? Vous me connais­
sez? Bien... Oui, tout de suite.
Elle a lâché l’écouteur, bouleversée. Eléana attendait.
- Qu'est-ce qu’il t’a dit? - a-t-elle demandé, voyant que « sa
cousine » ne disait rien.

153
- Quelque chose de très important.
-Quoi?
-J’ai donné ma parole de ne rien dire avant de discuter avec lui.
- Mais, enfin, qu’est-ce qu’il t’a dit, ce type...?
- Quelque chose d’aberrant, a dit Maria en frissonnant. Qu'il
peut prouver que ce n’est pas moi qui ai tué Olga!
L’autre l’a regardée troublée.
- Ce n’est pas toi qui l’as tuée? Mais toi-même ne nous as-tu pas
dit...? Je n’y comprends rien.
- Ni moi, a dit Maria en avançant vers la porte.
- Tu ne veux pas, au moins, prendre ma voiture avec mon
chauffeur? a proposé, une dernière fois, « sa cousine ».
- Non, je prendrai un taxi.
- Je téléphone, au moins, à Kostas à son bureau?
-Je n’ai pas le temps, ma chérie. Je dois me presser.
Elle l’a embrassée et est sortie rapidement de l’appartement.
Eléana Karras l’a suivie du regard. Ensuite, elle a pris le télé­
phone, a appelé son mari et lui a tout raconté.
- Tu n’aurais pas dû la laisser partir, a dit celui-ci, en colère.
Maria, ces derniers temps, est devenue folle. Où a-t-elle dit
qu’elle rencontrerait ce monsieur?
- Derrière l’hôpital « Evangelismos ».
-J’y vais moi-même.
- Elle a dit que si elle n’est pas seule, ce type n’apparaîtrait pas.
- Qu’il ne se montre pas! a dit Karras entêté. J’y vais.
Il a raccroché le téléphone. Eléana Karras s’est laissée tomber
dans un fauteuil. Elle était perturbée. Tout ce qui s’était passé
en quelques heures était très lourd pour cette femme frétil­
lante, joyeuse et mignonne.
Une demi-heure plus tard, Karras est arrivé chez lui, très fâché.
Il était allé dans la petite rue derrière « Evangelismos », mais il

154
n’avait rien trouvé. Ni la « cousine », ni aucune trace de cette
mystérieuse personne au coup de téléphone.
- Kostas..., a murmuré sa femme tremblante. Ce ne serait pas
mieux d’appeler la police?
- On s’est assez ridiculisé.
Finalement, Karras a appelé le commissariat.
- Pour te tranquilliser, - a-t-il dit à sa femme, - mais je sais que,
ce que je fais, est idiot.
Il a dit ce qu’il avait à dire. Le policier de service a tout noté.
- Nous envoyons quelqu’un chez vous. Quelle est votre adresse?
Karras l’a donnée. Et en un quart d’heure « l’homme » de la
police est arrivé. C’était le petit gros qui avait rendu visite à
Maria Asklipios. Le type au gros visage et aux yeux endormis.
L’inspecteur Békas.

Il est entré, bougon, chez les Karras. Le sentiment qu’il avait


fait une erreur, ajouté au mal de tête, empirait sans cesse son
humeur.
Il a salué brutalement et il s’est lancé directement dans les
questions.
- Pourquoi pensez-vous qu’il lui soit arrivé quelque chose?
- Parce qu’elle est absente depuis des heures sans raison et parce
que...
Ils lui ont parlé du mystérieux coup de téléphone. Les yeux de
Békas se sont éveillés.
- Quelqu’un lui avait téléphoné?
- Oui. Pour lui parler de quelque chose de très sérieux en rela­
tion avec la malheureuse Olga.
- Connu?
- Inconnu de nous et de Maria.
- Alors, vous ne savez pas de qui il s’agit?

155
- Il a dit un nom. Antoniadis. Un nom...
- Bien sûr un faux nom. Qu'a-t-il dit d’autre à votre cousine?
- Je n’ai pas entendu.
- Elle, que vous a-t-elle dit?
- Pas beaucoup de choses. Il devait l’attendre dans la petite rue
derrière « Evangelismos ».
Eléana a hésité un peu avant d’ajouter:
- Cette personne a dit à Maria que... non, c’est ridicule.
- Que lui a-t-il dit? - a demandé Békas sèchement.
-... que ce n’est pas elle qui a tué Olga...
Elle s’attendait à voir l’inspecteur maugréer mais ses yeux bril­
laient.
- Vous êtes sûre de ça?
- C’est ce que m’a dit Maria, a balbutié la femme. Je n’ai rien
entendu. Je me trouvais loin.
- Qu'a-t-elle dit d’autre?
- Qu'elle ne le connaissait pas, mais que lui, la reconnaîtrait.
- C’est vous qui avez pris le coup de fil, la première?
-Oui.
- Quelque chose de particulier vous a impressionné dans ce
coup de téléphone?
- Sa voix, a-t-elle dit en frissonnant.
- Cette voix vous a rappelé quelqu’un?
- Non... seulement que...
- Des bêtises! l’a interrompue son mari.
- Seulement que...? - a demandé Békas sans faire attention à lui.
- Voilà... C’était comme si elle venait de très loin.
- De... l’autre monde. Comme si c’était la voix d’un mort!
Karras s’attendait à une réaction de la part de l’inspecteur, un
sourire ironique ou quelque chose comme ça. Surpris, il a vu Bé­
kas qui prenait sérieusement note des remarques de sa femme.

156
- Dites-moi encore. Sa voix semblait sortir d’une tombe?
-Oui.
Quelque chose comme un vague sourire s’est dessiné sur le vi­
sage du commissaire.
- Avez-vous déjà entendu une personne parler au téléphone
avec un mouchoir à la bouche?
Eléana Karras l’a regardé, étonnée.
-Pardon?
- Oui, un de vos amis ne vous a-t-il jamais fait une farce au télé­
phone? Un ami qui ne voulait pas que vous le reconnaissiez et
qui parlait au téléphone en mordant un mouchoir?
- Oui, a dit la femme surprise.
- Alors? Sa voix, ne vous rappelle-t-elle pas celle d’aujourd’hui.
Une voix qui semble sortir d’une tombe?
Surprise Eléana Karras a dit:
- Mais... oui! Vous avez raison. Cette voix ressemblait bien à ça.
Comment n’y ai-je pas pensé?
- Que voulez-vous dire? a demandé monsieur Karras.
- Que ce mystérieux personnage, ce monsieur Antoniadis,
était quelqu’un qui, pour de raisons quelconques, ne voulait
pas que ni votre femme ni madame Asklipios ne reconnaissent
sa voix.
- C’est-à-dire?
- Quelqu’un connu de votre femme et de Maria Asklipios, a
répondu l’inspecteur.
Il s’est levé et a pris son chapeau.
- Si votre « cousine » revient dans la nuit, téléphonez-moi au
commissariat. On me préviendra. Moi, je vais parler avec un
monsieur.

Karras.

157
-Je n’y crois pas. Mais j’espère me tromper.
On l’a réveillé un peu avant trois heures du matin. Sa femme a
décroché le téléphone et est allée fâchée, vers son lit.
- Ils ne te laisseront jamais tranquille ces gens-là?
-Qui est-ce?
- Ils ont téléphoné du commissariat.
Il a sauté du lit et a saisi le téléphone, alors que sa femme le sui­
vait en pantoufles.
-Allô!
Il écoutait, bouleversé, ce qu’on lui disait au téléphone. Finale­
ment, il a raccroché et s’est tourné vers sa femme.
-Mes vêtements...
- Tu vas encore partir?
-Oui.
Elle était prête à râler mais son expression l’a effrayée. Békas
était sec comme cela ne lui arrivait pas souvent. Elle lui a ap­
porté ses vêtements et le commissaire s’est habillé silencieuse­
ment.
- Ne m’attends pas, va dormir, - lui a-t-il dit et il est sorti pré­
cipitamment.
Il a arrêté le premier taxi, puis a monté quatre à quatre les esca­
liers du commissariat.
Dans son bureau, deux ou trois policiers l’attendaient.
- À quelle heure ont-ils trouvé le corps?
- À deux heures et demie. Quelque passant tardif de la nuit qui
s’est mis à hurler.
- Où se trouve le corps maintenant?
-À la morgue.
-Allons-y.
La voiture de police les attendait. Pendant le parcours, ses
collègues lui donnaient les détails qu’ils connaissaient.

158
L’employé de la morgue les attendait. Békas a vu la longue
forme du corps sous le drap blanc. Puis, il a soulevé le drap, a
jeté un coup d’œil sur le visage pâle et l’a recouvert.
- Les saligauds! - a-t-il mugi, sans savoir, lui-même, à qui il
s’adressait.
Ensuite, il a pris le téléphone. Il a composé un numéro sur le
cadran et il a attendu.
- Je vous ai réveillé, - a-t-il demandé, en entendant la voix à
l’autre bout du fil, mais...
-Ils l’ont trouvée?
- Oui, madame Karras, ils l’ont trouvée. Mais comme je le crai­
gnais, morte... Non, pas encore, on ne sait rien.
Il a parlé encore quelque temps, puis a laissé, songeur, l’appa­
reil.
- Les saligauds! - a-t-il répété.
Mais maintenant, cet adjectif qualifiait une figure bien pré­
cise.
- Allons sur les lieux où elle a été trouvée, - a-t-il dit à ses collè­
gues.
Ils sont remontés dans la voiture de police.
- Qu'est-ce que le médecin a dit? a demandé Békas lorsqu’ils
ont démarré.
- Mort rapide. Le couteau a touché le cœur. On l’a tuée aux en­
virons de six heures de l’après-midi et son corps a été transporté.
-Il est sûr de ça?
- Tout à fait. Elle n’a pas été tuée à l’endroit où on l’a retrouvée.
La voiture de police était arrivée au bout d’Ampelokipi et pre­
nait le boulevard vers Kifissia. Avant Maroussi, le chauffeur a
fait un petit virage et l’auto s’est arrêtée.
- C’est ici, a dit un policier.
Ils sont descendus de la voiture. Le spectacle des hommes

159
avançant, silencieux dans le noir, avait quelque chose de palpi­
tant. Un policier a montré un fossé à droite de la route.
-Ici, -a-t-il dit.
Békas a allumé une lampe et a observé l’endroit. Bien sûr, il ne
s’attendait pas à trouver quelque chose. S’il y avait eu quelque
chose, les premiers policiers l’auraient ramassé. Mais il n’y
avait rien.
- Le médecin a dit qu’elle avait été tuée ailleurs et qu’on avait
transporté son corps pour le jeter?
-Oui.
Békas, pensif, a allumé une cigarette.
- Il a dit qu’elle a été tuée vers six heures.
Il parlait plus pour lui-même que pour les autres. Simplement,
il éclaircissait ses pensées ce qui l’aidait à les mettre en ordre.
- A six heures! À cette heure il fait encore jour. Le plus pro­
bable est que l’assassin ait frappé dans un lieu clos. Il a attendu
la nuit et il l’a amenée ici pour se débarrasser du corps...
Les autres ne parlaient pas. Ils connaissaient bien leur supé­
rieur et ses habitudes. Il ne leur posait pas de questions.
- Et naturellement, il devait avoir sa propre voiture avec la­
quelle il l’a transportée.
Un de ses plus anciens subordonnés lui a demandé.
- Vous suspectez quelqu’un?
- Oui, a répondu Békas avec un regard méchant. Quelqu’un
qui n’a rien à sa charge. Allons-y.
Il est revenu fâché et les autres le suivaient. Ils sont entrés dans
la voiture en silence. Le jour se levait quand ils sont arrivés au
commissariat. Le mal de tête torturait encore l’inspecteur. Il
sentait les membres de son corps s’engourdir. Il s’est massé les
tempes avec les index.
- Ça ne va pas? - a demandé son assistant.

160
-J’ai bien peur d’avoir attrapé la grippe, - a-t-il dit, sans ouvrir
les yeux - j’ai l’impression que le moment est venu de prendre
ma retraite. Peux-tu demander, s’il te plaît, qu’on m’apporte
une boisson chaude?
Alors que son assistant se dirigeait vers la porte pour exécuter sa
commande, Békas s’est arrêté.
- Dès que le jour sera levé, envoie quelqu’un rue Didotou, qui
m’amène Eisa Dendrinos. Elle habite au numéro 3.
Il s’est massé une fois de plus les tempes de ses doigts. Le mal de
tête redoublait.
- Et écoute! Qu'on se comporte bien avec elle. Ce n’est pas une
mauvaise fille. Ah! Encore une chose. Un homme a passé la nuit
chez elle. Qu'ils attendent qu’il parte avant de frapper à la porte.
- Oui, monsieur le commissaire.
L’assistant est parti et Békas est resté seul avec sa migraine. Il
était de mauvaise humeur. Il sentait le terrain s’effondrer sous
ses pieds. Maria Asklipios avait avoué le meurtre de sa belle-
fille et elle ne mentait pas. Et pourtant, comment pouvait-il la
croire alors que le coupable était un autre? Et qui l’avait tuée?
Si elle s’était suicidée tout aurait une explication. «Je me puni­
rai moi-même », avait-elle dit. Mais le médecin légiste était
formel. Il ne s’agissait pas d’un suicide. Elle avait été assassinée.
Pourquoi et qui? Un policier est entré avec le thé. Il l’a posé sur
la table près de lui.
-Merci.
Le policier est sorti et Békas est resté mécontent de lui-même.
Il s’était comporté d’une façon ridicule. Il n’aurait pas dû lais­
ser seule la malheureuse Asklipios.
Il s’est mis à boire son thé à petites gorgées. Il réfléchissait. Et
il était contrarié que ce misérable monsieur Asklipios lui ait
échappé.

161
10

Une rencontre avec l’assassin

La lumière de son bureau commençait à faiblir. Les rayons


du soleil matinal, entrant par les volets mi-clos de sa fenêtre,
rendaient la lampe inutile. Effondré dans son fauteuil, les yeux
fermés, l’inspecteur semblait endormi. En fait, il se trouvait
entre le sommeil et l’éveil. On ne pouvait pas savoir si tout ce
qui lui tournait dans l’esprit étaient des pensées, des visions ou
des rêves. Il a brusquement sursauté... Y avait-il pensé à ce qui le
faisait trembler d’impatience ou est-il venu dans son rêve? La
sonnette a retenti.
- La voiture est en bas? - a-t-il demandé au policier qui était
apparu.
- Oui, monsieur le commissaire.
Békas est allé dans la salle de bains se mettre un peu d’eau sur le
visage. En revenant dans son bureau, il a trouvé son assistant
qui l’avait discrètement laissé dormir.
- S’ils amènent, pendant mon absence, Eisa Dendrinos, gar-
dez-la. Et comme je l’ai déjà dit comportez-vous bien avec elle.
-Vous partez?
-Je vais faire une petite promenade quelque part.
-Je vous accompagne?
- Non. Ce n’est pas la peine. Je ne vais pas tarder.
- Un nouvel élément? insistait le policier.
- Non. Une idée. Une idée qui m’est venue dans mon sommeil.
Il était pris d’impatience. Il a descendu l’escalier en vitesse et

162
est entré dans l’auto qui l’attendait.
- À Kifissia, - a-t-il dit, et il s’est installé au fond de l’auto.
Il s’est enveloppé dans son manteau, le mieux possible. La nuit
blanche et la grippe lui suffisaient. Pendant que la voiture rou­
lait sur la route du matin, Békas pensait. Bien sûr, ce à quoi il
pensait était audacieux mais pas impossible. C’est dans cette
maison que tout avait commencé et que tout y avait fini.
- Ici, - a-t-il dit plus tard, tandis que la voiture de police arri­
vait au début de la rue, où se trouvait la maison de campagne
d’Andréas Lambrinos.
Il est descendu de l’auto et a continué à pied. La rue de Kifis­
sia était calme. Toutes les maisons, à droite et à gauche, étaient
entourées de jardins, ce qui rendait la rue encore plus tran­
quille. Békas avançait et est arrivé devant la maison d’Andréas
Lambrinos. Les portes et les fenêtres étaient fermées. Békas
n’avait pas la clé - la police l’avait rendue au professeur - et
donc il était obligé de faire le tour de la maison par le jardin.
Alors, il a remarqué un petit portail par derrière. Il l’a poussé.
Il était fermé, mais la targette en bois derrière - toute la petite
porte était en bois, contrairement à la porte centrale qui était
en fer - n’était pas difficile à ouvrir. Békas a pris un crayon, l’a
passé dans la petite ouverture que formaient les deux battants
de porte et a poussé la targette. La porte s’est ouverte. Qu'espé-
rait-il trouver dans cette maison déserte? L’idée de Békas était
si osée qu’il ne l’avait révélée à personne. Il s’attendait à trouver
peut-être une trace car il avait pensé que l’assassin avait amené
ici Maria Asklipios. Pourquoi a-t-il pensé à cela? Parce qu’il s’est
souvenu des paroles de Karras. Celui qui a entraîné Maria As­
klipios, l’avait entraînée, lui promettant qu’il l’aiderait à com­
prendre que ce n’était pas elle qui avait tué sa belle-fille. Où, ail­
leurs, pouvait-il le prouver sinon dans la maison du crime?

163
Ses pas dans le sable du jardin ne faisaient aucun bruit. Békas
avançait vers le bâtiment. Il n’est pas allé à l’entrée. Il a pensé
que ce serait plus facile de forcer une des fenêtres fermées plu­
tôt que la porte. Il a choisi une fenêtre...
Il s’est arrêté effarouché. Dans cette maison entièrement fer­
mée, il y avait quelqu’un. Békas entendait distinctement ses
pas. Il ne pouvait pas le voir, il ne pouvait pas distinguer s’il
s’agissait d’un homme ou d’une femme, mais il l’entendait.
... Il s’est caché, lui aussi. Il s’est penché pour qu’on ne puisse pas
le voir par les grilles et il a fait le tour de la maison essayant de
trouver l’endroit favorable pour entrer. Maintenant, il espé­
rait que la porte ne serait pas fermée. Il s’en est approché et l’a
légèrement poussée. Il ne s’était pas trompé. La porte a cédé.
Il a mis la main dans sa poche pour vérifier que son pistolet
se trouvait bien à sa place et a poussé le battant de porte. Un
homme penché vers le sol lui tournait le dos. L’homme s’est
retourné en entendant un bruit.
- Bonjour, monsieur Asklipios, - a dit Békas en fermant la
porte derrière lui.

Sur le beau visage d’Asklipios, car c’était bien lui le visiteur


de la villa de Lambrinos, la peur, la haine et la surprise dessi­
naient un masque affreux. Il a regardé Békas, d’un regard qui
tue. Par contre, Békas, lui avait pris son air le plus innocent.
Toute la mauvaise humeur de ces derniers jours, le sentiment
d’échec, avaient disparu. Ce qui lui arrivait maintenant,
c’était ce qu’il y avait de mieux pour lui. Il confirmait ses pen­
sées et donnait une forme à toutes ces imprécisions qui lui
tournaient à l’esprit.
- Peut-être, pourrais-je vous aider à trouver ce que vous cher­
chez? - a-t-il demandé ironiquement.

164
Il avait oublié la grippe et le mal de tête qui le torturaient. Ses
doigts, dans la poche, caressait la crosse froide du pistolet. Il
savait qu’il devait être prêt à tout affronter puisqu’il se trou­
vait en face d’un assassin. Asklipios essayait de retrouver son
sang-froid, d’imaginer un discours et de justifier la raison de
sa visite dans la maison de Lambrinos. Békas s’est tranquille­
ment assis dans un fauteuil, étendant les jambes. Il se sentait
comme le joueur de poker qui tient dans ses mains « la couleur
impériale».
-Alors?
- Quoi alors? a répondu l’autre énervé.
-J’attends votre explication et je vous préviens d’avance que je
n’y croirais pas.
Il a sorti son pistolet et le tripotait de ses mains, comme
quelqu’un qui joue avec un objet pour passer le temps. Cepen­
dant, les yeux d’Asklipios se sont fixés avec méchanceté et peur
sur le « browning ».
-Je n’ai rien à dire.
- Dommage.
La bonne humeur de Békas transparaissait de plus en plus.
Il ressentait presqu’une sorte de reconnaissance bizarre envers
Asklipios, qui par sa présence dans la maison de Kifissia lui
avait résolu tant de problèmes.
- Alors, c’est moi qui vais parler, - a-t-il dit.
- Je n’ai pas envie d’entendre de bavardage, a répondu Askli­
pios avec une insolence qui ne semblait pas du tout sûre.
- Moi, j’en ai envie.
Asklipios a fait un pas vers la porte. En un laps de temps, l’ex­
pression innocente de Békas s’est transformée en un visage dur
que toute la pègre d’Athènes redoutait.
- Reste là où tu es, - a-t-il dit brutalement.

165
Il a levé sa main armée et a ajouté.
* Et n’oublie pas que j’ai le droit de tuer un assassin qui essaie de
s’enfuir.
Les lèvres d’Asklipios tremblaient.
À un moment, il a fait un mouvement comme s’il voulait
continuer sa route. Békas s’est levé, la main armée tendue. On
ne voyait plus sa naïveté des derniers moments. Il était comme
un chien sauvage près à attaquer.
- Reste là où tu es, - a rugi Békas.
Asklipios a hésité.
- Assieds-toi, - insistait impérativement, l’inspecteur.
L’autre commençait sérieusement à perdre le moral.
- Mais enfin que voulez-vous de moi? - a-t-il murmuré.
- Le nom de Γ assassin, a répondu, presque content, Békas.
L’assassin d’Olga Kazasoglou, l’assassin de Maria Asklipios.
- Vous m’accusez... a bredouillé l’autre.
- Oui, je t’accuse d’avoir tué ta belle-fille et hier après-midi,
ta femme. Tu ne m’échapperas pas cette fois-ci, si tu ne m’ex­
pliques pas certaines choses que tu es le seul à connaître...!

Depuis quelques jours des pensées imprécises se brouillaient


dans son esprit; comme des formes qui s’effacent dans une fu­
mée épaisse, qui apparaissent puis disparaissent, qui changent
de grandeur, de forme, de couleur. Maintenant, alors qu’il
se tenait immobile son pistolet à la main, en face de ce bel
homme antipathique et terrorisé, tout s’éclaircissait.
- Tu as tué ta belle-fille et ta femme, répétait-il et il était heu­
reux de le dire.
Cette constatation le sortait de ces « confusions » qui le tortu­
raient depuis longtemps.
- Tu as entraîné ta femme, qui t’aimait, dans cette maison et

166
maintenant tu y es revenu pour vérifier que tu n’as laissé au­
cune trace. Tu as été effrayé par ma visite chez ta maîtresse et tu
es revenu.
-Vous êtes fou.
Békas regardait, souriant, l’homme qui était assis en face de
lui. Dans les yeux paniqués d’Asklipios, il trouvait la confir­
mation de ce qu’il soupçonnait.
- C’est toi qui es fou. Tu imaginais m’échapper. Désormais,
tu as perdu la partie, mon charmant monsieur. Reconnais les
faits courageusement et avoue tout.
-Je n’ai rien à dire.
- Alors, c’est moi qui vais parler.
Il imaginait la scène avec une telle sûreté qu’il croyait la voir
animée devant lui.
- Tu pensais être très intelligent et c’est ce qui t’a détruit. Tu
nous as donné toi-même la clé de la vérité. Tu as fait une
gaffe en disant à ta femme que ce n’était pas elle qui avait tué,
comme elle le pensait. De cette façon, tu nous as fait suivre tes
traces.
- Quand lui ai-je dit cela? bégayait Asklipios.
- Hier. Quand, au téléphone, tu l’as invitée à te rejoindre.
Quand tu parlais avec un mouchoir devant la bouche pour
qu’elle ne reconnaisse pas ta voix.
-Des bêtises.
Ce sentiment de réussite et de joie satisfaisait entièrement Bé­
kas. Il regardait Asklipios avec des yeux rieurs.
- Alors, tu vas parler?
-Je répète: je n’ai rien à dire, - a hurlé Asklipios.
- Bien. Alors, je continue. Tu es venu retrouver la petite à Ki­
fissia. Je ne sais pas pourquoi tu lui as laissé ce pistolet qui l’a
tuée. Au même instant, tu as entendu ta femme arriver. Tu t’es

167
caché dans une des pièces et tu as suivi leur dispute. La petite
s’est comportée d’une façon affreuse. Elle a injurié, elle a hu­
milié, elle a provoqué ta femme. Elle, délirante, a saisi le pis­
tolet qui se trouvait sur la table, elle a tiré, et aussitôt, paniquée
par ce qu’elle avait fait, elle est partie. Olga, pour éviter la balle,
est sans doute tombée au sol. Elle est peut-être même restée
debout, mais dans sa panique, ta femme ne s’en est pas rendu
compte. Dès qu’elle a tiré, elle s’est retournée et s’est enfuie en
courant. Et là, tu es sorti.
Asklipios commençait à retrouver son sang-froid.
- Un beau conte. Je m’impatiente d’entendre la suite.
- Avec plaisir. Tu es sorti, tu as peut-être dit une plaisanterie, tu
as pris le pistolet et... tu as tiré sur Olga.
Asklipios a ri.
- Si tu écrivais des romans, tu aurais un grand succès. Tu as une
grande imagination. Pourquoi tuer la jeune fille que j’aimais?
Békas le regardait avec dédain.
- Tu ne l’aimais pas et d’ailleurs tu n’aimes rien ni personne,
sauf toi. Tu l’as tuée parce que la scène que tu suivais, était une
occasion inattendue pour toi.
- C’est-à-dire?
- Tu ne me troubleras pas par ton air, lui a dit, joyeux le com­
missaire. Olga n’était pas quelque chose de sûr pour toi. Très
jeune, enfant gâtée, capricieuse, elle pouvait facilement chan­
ger d’avis et te laisser après t’avoir imposé de te séparer de ta
femme. Et alors, tu serais resté sans un sou. Alors que si Olga
manquait? Ta femme t’avait aimé comme une esclave. Tu
pouvais être sûr d’elle. En accord avec le testament de Kazaso­
glou, si Olga mourait, toute sa fortune revenait à Maria Askli­
pios, c’est-à-dire à toi.
-Des stupidités.

168
Békas a regardé Asklipios avec mépris.
- Tu es immonde! Tu pensais garder toute ta vie Maria Askli­
pios en otage grâce à ton charme et en la menaçant de dénon­
cer « son crime ». Mais tes projets sont partis en fumée. Ta
femme, qui pensait avoir tué pour toi, a été déçue en apprenant
que tu avais une maîtresse. Tout s’est effondré en elle quand
elle a entendu qu’au moment même où elle assassinait, toi, tu
couchais avec ta petite amie. En un instant, elle a été dégoûtée
d’elle et de toi. Tu avais tout calculé, mais tu n’as pas pensé à la
réaction d’une âme honnête, car toi, tu n’as jamais été hon­
nête. Tu as tout perdu alors que tu pensais avoir tout gagné.
Mais tu as aussi perdu ton sang-froid. À partir de ce moment,
tu as commencé à faire des erreurs. Tu l’as menacée avec son
avocat. Tu as vu qu’elle n’avait pas peur et tu as fait la plus
grande bêtise. Tu l’as invitée derrière « Evangelismos » pour
soi-disant prouver son innocence. Tu l’as entraînée jusqu’ici.
Tu as essayé de la remettre sur ta voie en la menaçant de dé­
noncer « son crime ». Quand tu as réalisé que ça ne l’intéres­
sait pas, quand elle t’a annoncé qu’elle m’avait déjà tout avoué,
tu l’as tuée, espérant ainsi rester son seul héritier. Qu'en dis-tu?
Une grimace a enlaidi le visage fraîchement rasé d’Asklipios.
- Ce que je t‘ai dit auparavant: que tu aurais fait une remar­
quable carrière en tant qu’écrivain de romans. Ton conte est
très intéressant mais tout à fait fantastique.
Il s’est levé.
- Et maintenant que je t’ai écouté, je peux partir?
- Non, a répondu Békas avec froideur. Nous partirons en­
semble en direction du commissariat.
L’autre a pâli.
-Tu m’arrêtes?
-Oui.

169
- On n’arrête pas un héros de roman. Toute cette histoire n’est
que dans ton imagination. Tu n’as rien à ma charge.
- Tu te trompes, a dit Békas calmement. J’ai des preuves contre
toi, mais je les garde cachées. Seulement les mauvais joueurs
font apparaître leurs cartes dès le début de là partie.
Il a clairement aperçu la peur dans les yeux d’Asklipios.
- Pardon?
-Je pourrais ne rien dévoiler, mais je vais te le dire. Une voisine
a dit qu’elle avait entendu un deuxième coup de feu à la suite du
premier, celui de ta femme.
Il a remis le pistolet dans sa poche et s’est écarté pour laisser pas­
ser l’autre.
- N’essaie pas de faire une imbécilité. Je suis très bon tireur.
Ils sont sortis et Békas s’est retourné pour fermer la porte.
- Avec le nouveau code pénal, tu n’échapperas pas à la prison à
perpétuité.
Il tardait à fermer la porte, suivant des yeux Asklipios. Celui-ci
restait à sa place, hésitant. Il a fait un mouvement, comme s’il
voulait s’enfuir, a regretté, est resté immobile puis est revenu.
Békas prenait son temps, exprès.
- Cette sale porte ne ferme pas, - a-t-il dit en se penchant.
Soudain, Asklipios a bondi et a traversé la petite cour en cou­
rant, se dirigeant vers la sortie. Békas a caché un sourire. Il avait
cherché cette évasion et il l’avait même provoquée. Seulement
quand Asklipios s’est trouvé assez loin, il a crié.
-Attends!
L’autre a franchi la porte. Békas courait. Son corps lourd ne
l’aidait pas, mais en plus il perdait le plus de temps possible.
Quand il est arrivé sur la route, Asklipios avait disparu. L’ins­
pecteur est allé à la voiture.
- Au commissariat, - a-t-il dit.

170
Il s’est installé dans le siège, se frottant les mains. Il respirait,
soulagé. Il était satisfait.

Il est arrivé au commissariat avec l’air de quelqu’un qui sort du


cinéma et qui a vu un bon film.
-Il est passé?
-Qui?
-Le mal de tête.
- Ah, oui. ' Le mal de tête? Bien sûr, c’est passé.
Il l’avait oublié. Il est entré dans son bureau et a donné les
ordres.
- Donne le signal d’arrêter un certain Asklipios, 1,78m de
taille. Époux de la victime. Il habite rue...
Il a donné tous les détails d’Asklipios en souriant. « L’imbé­
cile! » murmurait-il au moment où un policier de l’équipe lui
annonçait:
- Ils ont amené la femme de la rue Didotou.
- Dendrinos? Où est-elle?
- Elle attend au bureau numéro 12.
-J’espère que vous vous êtes bien comportés avec elle.
- Comme vous l’avez ordonné.
Békas a allumé une cigarette et est entré au bureau 12, avec un
grand sourire. Eisa Dendrinos lui tournait le dos, assise sur une
chaise et jouant nerveusement avec son gant. Au bruit qu’avait
fait l’inspecteur, elle s’est retournée, dévoilant sur son visage
une expression mécontente.
- Mais enfin, vous ne pouvez pas vivre sans me voir? Vous êtes
peut-être amoureux de moi?
- Madame! a dit Békas en fronçant les sourcils d’une façon co­
mique, je suis marié et il est possible qu’on nous entende...
Ses yeux riaient et Eisa l’a remarqué.

171
- Vous êtes de bonne humeur, aujourd’hui et il semblerait que
vous preniez plaisir à gâcher l’humeur des autres.
-Madame!
- Arrêtez de vous moquer de moi et dites-moi pourquoi vous
m’avez traînée ici de bon matin, a dit la femme brutalement.
Békas a gardé son air comique.
- Ne me blâmez pas ainsi. Justement, je suis là pour vous dire
pourquoi vous vous trouvez ici.
-Je vous écoute, a dit la jeune femme énervée en mettant une
jambe sur l’autre.
En faisant ce mouvement, sa robe s’est soulevée découvrant
ainsi un genou rond et une partie de sa cuisse. Békas a regardé la
belle jambe sans s’en cacher. Eisa, énervée, a baissé sa robe.
- À votre âge, on regarde plus discrètement.
- À mon âge, on ne fait que regarder, rien d’autre.
Ensuite, il a pris son air sérieux. Il a tiré une chaise, l’a placée en
face d’Eisa et s’est assis à califourchon, le dos de la chaise contre
sa poitrine.
- Vous savez que votre ami est un criminel? - a-t-il demandé
d’une façon inattendu.
-Pardon?
-Je vous demande, a répété Békas calmement, si vous savez que
le beau, riche et charmant monsieur Asklipios est un assassin.
Qu’il a tué sa belle-fille et hier, sa femme.
-Ce n’est pas...
La femme ne trouvait pas de mot.
- Et pourtant. Il n’y a plus aucun doute. Nous l’avons arrêté
mais il s’est échappé. À quelle heure l’avez-vous rencontré
hier?
- À huit heures. Nous avons mangé et...
- Vous êtes bien sûr qu’il était huit heures?

172
-Je n’ai pas regardé ma montre.
- Il était peut-être huit heures et demie, neuf heures?
Békas pensait que pour transporter le corps dans le fossé à Ma-
roussi, Asklipios avait dû attendre la nuit. Avait-il eu le temps
de se trouver à huit heures chez Dendrinos?
-Je ne sais pas. Peut-être.
- Bien. Vous l’aimez, Asklipios?
- C’est mon homme.
- Mais vous ne l’aimez pas.
- En quoi cela vous intéresse-t-il?
-Je demande.
La femme s’est levée. Elle était bouleversée.
- Vous accusez mon ami de meurtre, vous me demandez si je
l’aime... Vous ne croyez pas que vous exagérez?
- Asseyez-vous, a dit tranquillement Békas.
Elle a accepté.
- Vous voudriez couvrir un assassin?
-Je ne suis pas de la police, moi, a dit la femme étonnée.
- Bien.
Il a sorti son paquet de cigarettes et lui en a proposé une. Alors
qu’il lui offrait du feu, il lui a demandé.
- Avez-vous pris votre petit déjeuner?
- Vos gentils policiers ne m’en ont pas laissé le temps.
- Alors, vous boirez bien un café?
Eisa a haussé les épaules et Békas s’est levé de sa chaise pour pas­
ser la commande. Puis, il est retourné vers elle.
- Et maintenant, une dernière question. Savez-vous si votre
ami possède un pistolet?
Les yeux d’Eisa jouaient. « Elle sait » a pensé Békas, alors
qu’elle répondait.
-Je n’en ai aucune idée.

173
- Voudriez-vous faire un tour avec moi chez vous?
Elle a haussé les épaules.
- Si je vous répondais non, vous accepteriez?
De son plus beau sourire, Békas a répondu.
- Bien sûr que non.
- Alors, ne nous attardons pas.
- Buvez votre café.
- Vous êtes très obligeant, a dit Eisa ironiquement.
- Parce que vous m’êtes très sympathique.
- La plupart commence toujours comme ça; c’est une vieille
méthode.
Békas a ri et un policier est apparu avec le café. L’inspecteur
s’est levé et l’a servi lui-même à Eisa.
Il a attendu que la jeune femme le boive, puis a pris la tasse de
ses mains et a dit:
- Et maintenant, si vous n’avez pas d’objection, nous pouvons
y aller.
Eisa s’est levée. Békas s’est écarté poliment pour la laisser passer
et l’a suivie de son pas lourd. La voiture de police les attendait
devant le commissariat.
- Veuillez entrer dans la voiture.
Eisa l’a regardé ironiquement.
- Laissez toutes ces politesses. Vous vous comportez comme si
vous m’accompagniez à une soirée dansante, alors que vous
savez que ce qui se passe maintenant, je le fais seulement par
obligation.
Békas a ouvert la portière de la voiture sans parler. Eisa est en­
trée et lui s’est assis à ses côtés.
- Donc, votre ami est un assassin, - a-t-il dit comme s’il conti­
nuait une conversation amicale.
-Je n’y crois pas...

174
- Je le sais. C’est pourquoi vous avez cette attitude. Si vous y
croyiez, vous ne le couvririez pas.
Puis il s’est adressé au chauffeur.
-Rue Didotou.

Il avait un petit espoir de trouver l’arme du crime chez Eisa


Dendrinos. Il ne l’a pas trouvée. La jeune femme le suivait avec
un sourire ironique pendant qu’il cherchait. Békas a compris
qu’il serait vain de continuer. Il a interrompu ses recherches et
est revenu vers elle en applaudissant.
- Bien entendu, il n’a fait l’erreur d’apporter l’arme ici. Il a dû
la jeter quelque part.
Eisa semblait réfléchir.
- Vous soutenez sérieusement qu’il a tué sa femme?
- Pas seulement sa femme, mais la belle-fille de sa femme aussi.
- C’est aberrant. Pourquoi aurait-il fait ça?
-Parce que...
Il lui a expliqué le pourquoi, il lui a parlé de l’amour d’Olga, de
ses caprices. De sa rencontre avec Maria Asklipios dans la mai­
son de Kifissia.
- Ainsi, il s’assurait de la fortune de Kazasoglou. Sa femme
l’aimait beaucoup. Terrorisée par le crime qu’elle pensait avoir
commis, elle dépendrait entièrement de lui. Mais votre ami
n’avait pas envisagé le réveil d’une âme honnête, vu que lui-
même n’avait pas d’âme.
Eisa ne voulait pas l’admettre. Elle s’est laissée tomber dans un
siège.
- Tout ça, vous l’imaginez. Vous n’avez aucune preuve.
- Oui, mais votre ami m’a donné lui-même une preuve en
s’évadant comme un imbécile.
- Il a eu peur. Les gens ont peur de la police. Il a perdu son

175
sang-froid et a fait cette folie. Vous verrez qu’il viendra de lui-
même dans votre bureau. Seulement...
- C’est ce que ferait tout innocent. Asklipios ne le fera pas parce
qu’il n’est pas innocent.
-Si, il l’est.
Békas a regardé la femme droit dans les yeux.
- Pourquoi défendez-vous un homme qui, vous le savez, est un
salaud?
- Parce que les autres, vous tous qui tombez sur lui comme des
chiens enragés, vous êtes pires. Vous le nommez de salaud. Mais
il est le seul à s’être occupé de moi.
- Pour sa propre personne, pour sa vanité et sa propre satisfac­
tion, a répondu calmement Békas. Quelqu’un comme Askli­
pios ne s’occupe de personne d’autre que de lui-même. Essayez
de vous rappeler combien de fois il vous a demandé de le dis­
traire, tandis que vous étiez morte de fatigue et mélancolique.
S’est-il, ne serait-ce qu’une fois, intéressé à autre chose qu’à
son plaisir? N’a-t-il jamais ouvert ses oreilles pour écouter vos
chagrins? Naturellement, il a dépensé de l’argent pour vous.
Comme on dépense pour un meuble cher ou un beau costume.
Mais s’est-il comporté envers vous en être humain? Vous a-t-il
estimée? Vous, en tant que vous-même?
- Arrêtez, a-t-elle dit avec fermeté.
-J’arrête, mais vous savez que j’ai raison.
Il s’est levé.
-Je ne vous ennuierai plus. Puisque vous voulez couvrir un cri­
minel, couvrez-le. Moi, je ne peux rien faire de plus...
Il s’apprêtait à partir. C’est alors qu’il a entendu la sonnette de
la porte. Il a regardé Eisa. Ses yeux dévoilaient la vérité.
- C’est lui, - a-t-il dit à voix basse.
La femme n’a pas répondu.

176
- Ouvrez-lui.
Il l’a saisie par le bras et l’a amenée lui-même vers la porte. Il
avait sorti son pistolet et le tenait, serré.
- Ouvrez!
Békas était collé contre le mur au moment où Eisa a ouvert.
Comme il s’y attendait, il a vu apparaître le visage effarouché
d’Asklipios.
- Tu dois par... a commencé Eisa, mais elle n’a pas eu le temps
de finir.
Asklipios l’a écartée, s’est précipité à l’intérieur et a fermé la
porte derrière lui. Ensuite, il s’est appuyé contre la porte.
-Je suis poursuivi.
Il n’a pas eu le temps de continuer. Les yeux pleins de haine se
sont fixés sur Békas, qui se trouvait tout près, juste à côté de lui.
La porte ouverte l’avait cachée, mais maintenant qu’elle était
fermée, il le découvrait un pistolet à la main.
- On se retrouve, a dit Békas calmement.
Son regard, saisi de peur, allait de Békas à la femme et revenait
sur lui. Ensuite, il s’est arrêté plein de haine envers Eisa.
- Salope! hurlait-il. Tu m’as trahi.
- Pas du tout, a dit tranquillement l’inspecteur. Elle t’a défen­
du de toutes ses forces. Même maintenant, en ouvrant la porte,
elle voulait te prévenir, mais tu ne l’as pas laissée. Tu es entré
sans même écouter ce qu’elle te disait...
Il n’a pas eu le temps de continuer sa phrase. Asklipios se tenait
debout, tout près de lui. D’un mouvement rapide il a bondi sur
Békas et lui a donné un coup au poignet.
Le pistolet est tombé au sol. Békas a essayé de le récupérer, mais
le plus jeune et plus souple Asklipios l’a devancé. Il s’est emparé
du pistolet et l’a pointé sur l’inspecteur. Eisa, terrorisée, suivait
la scène.

177
- Ferme le verrou de la porte, a dit Asklipios.
Eisa, glacée, a obéi. Elle voyait pour la première fois cet
homme lui parler sur ce ton. Ce visage déformé par la mé­
chanceté, dur, ne lui rappelait en rien l’élégant Asklipios
qu’elle connaissait.
« C’est un assassin » a-t-elle pensé. « L’inspecteur avait raison.
C’est un assassin! »
- Et maintenant la partie est terminée, a dit Asklipios, regar­
dant Békas avec une haine indescriptible.
L’inspecteur est resté calme, regardant l’autre durement,
droit dans les yeux. Réaliste, sans bravoure romantique, Békas
savait que la vie n’était pas un film de Hollywood. Asklipios
était plus jeune, plus fort, plus agile et bien décidé à tuer. Cela
aurait été une folie de vouloir lui arracher le pistolet.
- C’est fini? Pas encore. Sans doute qu’on continue...
- C’est fini, a dit Asklipios et sa main gauche essuyait la sueur
de son front. Pour moi, en tout cas, c’est fini.
- Tu vas me tuer? a demandé Békas avec un vague sourire iro­
nique. Comme Olga et ta femme?
-Oui.
Eisa écoutait, figée. Maintenant il n’y avait aucun doute. Békas
avait dit la vérité. Toute l’attitude d’aujourd’hui de son ami
prouvait qu’il était capable de tuer.
- Bien, a dit Békas calmement. Ça, c’est facile à faire! Cepen­
dant, peux-tu m’expliquer ce que tu en gagneras?
- Une chance de m’échapper et le plaisir de faire payer un sa­
laud comme toi.
Il a eu l’impression que Békas avait fait un geste et il a tendu
son bras armé.
-Ne bouge pas!
Békas a souri. Derrière son apparence naïve, presque idiote, il

178
réfléchissait intensément. Cet homme, qui jouait au dur, était
épouvanté et la peur est la pire conseillère. Il était prêt à le tuer
pensant que c’était le seul moyen d’échapper.
- Je n’ai pas du tout envie de jouer au cow-boy de films. Je n’ai
pas l’intention de bouger.
Encore une fois Asklipios s’est essuyé la sueur de son front. Il
regardait autour de lui comme une bête pris au piège. Il était
clair qu’il n’avait pas encore décidé de ce qu’il devait faire.
- Alors, tu vas me tuer, a dit tranquillement Békas. Ce n’est pas
impossible. Quelqu’un qui a tué deux personnes, peut en tuer
une troisième. D’ailleurs, je ne serai pas le premier policier à
être abattu par un malfaiteur. Mais, je redemande, qu’est-ce
que tu as à gagner? Tu vas m’échapper et après? Tu t’es échappé
de Kifissia et tu n’en as pas tiré profit. Toute la police, enragée,
va se lancer contre toi et va t’attraper.
Il s’est interrompu et regardant Asklipios droit dans les yeux,
lui a demandé:
- Tu as déjà entendu dire ce qui arrive à quiconque tue un poli­
cier? Comment ses collègues vivants le soignent?
Il a aperçu les lèvres d’Asklipios trembler.
- Bien sûr la loi interdit les mauvais traitements sur les prison­
niers, mais tu imagines que mes amis, qui ont travaillé avec
moi tant d’années, mes assistants vont se souvenir des lois
lorsqu’ils t’auront dans leurs mains en revenant de mon enter­
rement?
Il a vu avec plaisir la main armée d’Asklipios trembler.
-Je peux fumer une cigarette?
Il s’apprêtait à mettre la main dans sa poche, mais Asklipios l’a
arrêté d’une voix sauvage.
-Ne bouge pas!
Békas a haussé les épaules.

179
- Comme tu veux. Continuons notre discussion instructive.
Tes avocats pourront soulever quelques doutes devant les jurés
en ce qui concerne le meurtre de ta femme et celui de sa fille.
Mais pour le mien? Pour moi, que tu vas tuer devant ta maî­
tresse? Tu penses qu’elle - il a montré de sa tête, Eisa - elle réus­
sira à renier jusqu’à la fin? Tu peux me tuer mais tu ne pourras
jamais échapper. Mes amis te poursuivront non plus par devoir,
mais par vengeance personnelle. Ils t’attraperont où que tu te
caches. Ils t’attraperont et si on suppose - chose à laquelle je ne
crois pas - que tu t’enfuies à l’étranger...
Eisa écoutait, figée. Le beau visage d’Asklipios était défiguré
par la haine et la peur.
- Tu ne me fais pas peur. C’est toi qui as tout inventé. C’est toi
qui m’accuses.
-Injustement?
Par le léger mouvement qu’il a fait, le bras tendu, Békas a vu
clairement: La partie était finie. Il allait le tuer. Sa vie ne tenait
plus qu’à un millième de seconde. C’est alors qu’Elsa a bondi.
- Non! a-t-elle crié.
Le petit geste de la main armée d’Asklipios a fait réaliser à
Eisa que celui-ci était bien décidé à tirer. Maintenant la jeune
femme savait - elle venait d’entendre ses aveux - que son
amant était l’assassin des deux femmes et qu’il était prêt à tuer
une troisième personne.
- Non! a-t-elle crié encore une fois.
Elle a bondi et s’est placée entre Békas et son ami: Asklipios l’a
écartée avec violence. Cependant, Eisa s’est accrochée à son
bras.
- Va-t’en, toi. Je le garderai jusqu’à ce que tu te sois éloigné
pour de bon.
Elle a vu l’hésitation dans les yeux d’Asklipios.

180
- Donne-moi le pistolet, l’a-t-elle imploré. Je vais le surveiller,
je te le jure.
Le regard d’Asklipios passait de Békas à sa maîtresse:
- Tu vas me trahir, - a-t-il dit.
Mais Békas savait que sa vie était sauvée. Il écoutait Eisa le
prier et finalement, il a vu Asklipios lui donner le pistolet. La
femme le tenait de ses deux mains, le pointant sur lui, alors
qu’elle le regardait durement.
- Si tu bouges, je tire, a-t-elle dit.
Mais Békas ne montrait aucun désir de bouger. Il regar­
dait tranquillement Asklipios entrer dans la pièce d’à côté et
quelques minutes plus tard, en sortir, rangeant quelque chose
dans la poche de son veston. « Alors, c’est pour ça qu’il est
venu » a pensé l’inspecteur. « Pour prendre l’argent qu’il avait
caché ici».
- N’essayez pas de le suivre, parce que...
Toujours immobile et alors qu’Elsa, toute pâle, le visait en
serrant le pistolet de ses deux mains, il a vu Asklipios ouvrir la
porte, sortir et refermer la porte derrière lui. Ensuite, Békas a
dit posément:
- Et nous revoilà tous les deux. Je peux, au moins, fumer? Il a
ajouté:
-Je ne cours jamais après les criminels. Je suis âgé et mon cœur
n’endure pas les courses. Ce genre de travail est pour les jeunes
que j’ai au commissariat et qui vont rattraper ton ami.
Il s’est assis tranquillement dans un fauteuil et a sorti son pa­
quet de cigarettes.
- Assieds-toi, toi aussi, et laisse ce pistolet qui te brûle les
doigts. Je te l’ai dit: il n’est pas dans mon intention de courir
après ton ami et même si je le poursuivais, toi, tu ne tirerais pas.
Alors, laisse-le.

181
Elle, elle a tendu encore plus son pistolet. Békas a souri.
-Tu veux voir?
Il s’est levé calmement et a fait semblant de se diriger vers la
porte.
- Restez à votre place, a dit Eisa d’une voix qu’elle essayait de
rendre dure. Je vais tirer... Sans l’écouter, Békas est allé jusqu’à
la porte, sans se retourner ni la regarder, l’a ouverte puis est re­
tourné vers la jeune femme.
-Tu vois?
Il s’est approché d’elle et tout doucement a pris le pistolet de ses
mains. Elle s’est caché le visage dans ses paumes de mains.
- Petite idiote! - lui a-t-il dit et il s’est assis de nouveau dans son
fauteuil, alors qu’il mettait le pistolet dans sa poche. Tu vois
que je ne suis pas pressé.
- Arrêtez-moi, pour en finir, a-t-elle dit dans une soudaine
colère.
- Pourquoi? Parce que tu m’as retardé dans la poursuite de ton
ami? Ça, ça m’est égal. Parce que tu m’as menacé avec le pisto­
let? Ça, c’est un acte punissable, mais personne ne l’a vu et moi
je vais essayer de l’oublier. En plus, j’apprécie beaucoup les gens
fidèles et puis tu m’as sauvé la vie. Nous sommes quittes. Bon,
viens maintenant, on va discuter. Tu as enfin compris que ton
copain est un assassin?
Elle a fait un geste de la tête: « Oui ».
- Dis-moi, alors. À quelle heure est-il venu le jour du meurtre
de sa femme?
Elle, elle secouait la tête désespérément. Quelle importance
avait tout ça maintenant? Il savait qu’Asklipios avait tué les
deux femmes.
- Toi et moi, nous le savons, mais il faut convaincre les autres.
À quelle heure est-il venu?

182
-À neuf heures.
- Il semblait bouleversé?
- Pourquoi posez-vous toutes ces questions puisque vous le sa­
vez?
- Il semblait troublé?
-Oui.
- Il t’a dit quelque chose?
-Non.
- Absolument rien?
- Qu'il devait partir quelques jours pour le travail. De ne pas
m’inquiéter. Qu'il me laisserait de l’argent et qu’il reviendrait
près de moi dans un mois.
- Rien d’important.
Békas s’est levé sans se presser. Elle le regardait étonnée. Sérieu­
sement, il n’allait pas l’arrêter? Sérieusement, il la laisserait
libre?
- Je te l’ai dit. J’aime les gens fidèles et toi, tu es restée fidèle à
ton ami, bien que celui-ci ne soit qu’un salaud. De plus, je
n’oublie pas que tu t’es interposée entre nous deux pour me
sauver la vie. La vie d’un policier ce n’est rien d’extraordinaire,
mais ça vaut quelque chose quand même.
Il lui a serré la main.
-Au revoir.
Elle, tout à fait stupéfaite, n’a rien répondu. Quand Békas est
arrivé à la porte, il s’est retourné souriant.
- Ne parle à personne de cette petite plaisanterie avec le pis­
tolet. Mes supérieurs ne comprendront pas que c’était une
plaisanterie; ils le prendront au sérieux, ils porteront plainte
contre toi et ils me puniront pour « négligence dans mes de­
voirs».
- Vous êtes une personne étrange.

183
- C’est la troisième fois que tu me le dis.
Il a franchi le seuil, puis a fermé la porte derrière lui.
De la première cabine téléphonique qu’il a trouvée, il a donné
toutes les instructions à son assistant.
- On passe la nouvelle aux journaux? lui a-t-on demandé.
Il a réfléchi un instant.
- Gardons-la encore un ou deux jours. Je serai au bureau dans
une ou deux heures.
Pendant cette heure, il avait envie de marcher. Ses agents de
police, il en était sûr, feraient le travail de la meilleure façon.
Le mécanisme du commissariat démarrerait dans quelques
minutes. Les aéroports, les gares et ailleurs. Ils n’auraient pas
besoin de lui pendant cette heure-là, alors que lui, il avait be­
soin de penser.
Asklipios avait agi d’une façon ridicule. Ils n’avaient aucune
preuve contre lui et il aurait été très difficile d’obtenir une sen­
tence condamnatoire. La panique l’a trahi.
- Le salaud. ’ - a-t-il pensé.
Békas avait connu bien des criminels dans sa vie. Des criminels
durs, violents, cruels. Mais un assassin aussi froid, aussi intéres­
sé, il n’en avait jamais rencontré.
Il a marché assez longtemps, sans but, dans les rues d’Athènes.
Il est arrivé au monument aux « Morts » et s’est dirigé vers
Zappio. Asklipios avait perdu tous les lieux de confiance. Où
pourrait-il aller maintenant? « Si j’étais à sa place? » se de­
mandait-il.
C’était une méthode qu’il appliquait toujours et qui réussis­
sait toujours. Il se mettait dans la peau de celui qu’il poursui­
vait. S’il était à sa place, où serait-il allé? Bien sûr, il n’aurait pas
quitté Athènes. S’il avait fait ça, il serait tombé dans les mains
des policiers qui l’attendaient, or Asklipios était intelligent.

184
Il n’aurait pas commis cette erreur. Il savait qu’à la suite de sa
rencontre avec Békas, la police aurait été alarmée. « Le plus
probable est qu’il se niche quelque temps à Athènes, pour es­
sayer de s’enfuir dès que la première impression serait passée. »
« Se nicher » oui, mais où? Dans un hôtel? On le retrouverait.
« Et s’il avait pensé à louer une chambre? » Ce serait plus intel­
ligent.
La police ne contrôle pas les contrats de location. Or pour ça,
il devait se déplacer mais Asklipios ne disposait pas de ce temps
pour un tel scénario.
-Alors où?
Il a arrêté un taxi et a donné l’adresse de Karras.

185
11

Dans le nid de la bête

Il a trouvé madame Karras brisée par le meurtre de « sa cou­


sine».
- Vous avez trouvé qui? lui a-t-elle demandé, les larmes aux
yeux.
-Oui. Son mari.
- Lui? Asklipios? Ce n’est pas possible.
- Malheureusement, il n’y a aucun doute, madame. Il l’a avoué
lui-même.
- Alors, vous l’avez arrêté?
- Non. Nous l’avons trouvé, mais...
Il lui a raconté tout ce qui s’était passé. Elle écoutait abattue.
- Il ne m’avait jamais plu ce type, mais je n’aurais pas pu imagi­
ner qu’il en arriverait là. Tuer deux femmes. Mais pourquoi?
- Pour la même raison qu’il a fait tout ce qu’il a fait jusqu’à pré­
sent. Pour l’argent. C’est lui qui avait téléphoné à votre mal­
heureuse cousine. Il l’attendait derrière « Evangelismos ».
- Mais mon mari y est allé.
- Sûrement quelques minutes trop tard. Il l’a emmenée jusqu’à
Kifissia et là...
Il lui a dit tout ce qu’il avait imaginé. La femme écoutait figée.
-Le monstre!
- Un monstre qui doit être puni pour tout ce qu’il a fait. C’est
justement pour cette raison que je me trouve ici. Vous êtes la
seule qui puisse m’aider à le retrouver.

186
La femme le regardait surprise. Elle? Mais comment pourrait-
elle savoir où l’assassin se cachait?
- Que vous le sachiez, ça non. Cependant, vous connaissez
quelques-unes de ses habitudes, de ses déplacements.
-Je ne comprends pas.
- Écoutez. S’il tente de s’enfuir d’Athènes, c’est de notre devoir
de le retenir. S’il se cache dans un hôtel, on le retrouvera facile­
ment. Mais il est peu probable qu’il ait agi de la sorte. Il a dû se
réfugier dans une maison que nous, nous ne pouvons pas ima­
giner.
-Laquelle?
- Cherchons ensemble. Bien sûr pas chez vous. Il avait de la fa­
mille ici?
-Pas que je sache.
- Un ancien serviteur. Quelqu’un qui lui serait dévoué?
-Je ne sais pas.
- Quelque ami qui serait absent et qui aurait laissé sa maison
vide soit ici, soit à la campagne.
La femme a réfléchi un peu.
- Il y en a quelques-uns.
- Auriez-vous la gentillesse de me les citer?
La femme a rapporté quelques adresses que Békas a notées.
- Je vous remercie beaucoup. J’espère que vos informations
nous seront utiles.
Au moment où il la saluait en lui serrant la main, madame
Karras lui a murmuré:
- Il y a encore quelque chose. Je ne sais pas si cela vous sera utile.
Apostolidis, ami proche de ma cousine, avait un petit bateau
qu’il avait abandonné depuis quelque temps. Il l’a ancré à Ska-
ramanga. Je ne crois pas que ce monstre aille là-bas, mais...
- Chaque information peut nous être précieuse, a dit Békas.

187
Il a pris un autre taxi et s’est rendu au commissariat.
- Rien de nouveau? - a-t-il demandé à ses collègues.
- Rien pour le moment. Mais on est placé à tous les postes.
- Moi, j’ai quelques informations et il a sorti ses notes.
Il a transmis à ses collègues les adresses des maisons que ma­
dame Karras avait données. Ils y ont réfléchi ensemble. Une
personne, qui n’appartenait pas à la pègre, sachant qu’il était
poursuivi pour double crime, où aurait-il essayé de se cacher?
- Moi, je dirais qu’on devrait commencer par le bateau, a sug­
géré l’assistant de Békas.
- Ce n’est pas une mauvaise idée. Veille à avoir un grand
nombre de policiers avec toi. Cet homme est terrifié et donc
très dangereux.
Ils ont décidé d’agir très tôt le matin, quand Asklipios serait
installé dans son refuge.
Ils n’ont eu aucune difficulté à trouver le bateau d’Apostolidis,
un bateau délabré, à l’abandon. Il n’y avait aucun signe de vie
sur le pont. Un marin éloigné, qui admirait le lever du soleil
sur la mer, leur a confirmé que personne n’avait mis les pieds
sur ce bateau désert.
- Et s’il est passé pendant la nuit?
- En nageant? a dit le vieux, ironiquement. En tout cas, il lui
fallait une barque et je l’aurais appris.
- Il aurait pu monter par la corde.
Le vieil homme était têtu et querelleux.
- C’est un saltimbanque votre homme?
Békas l’a laissé. Impossible de s’entendre avec lui. Il a observé
encore une fois le bateau désert. Ensuite, il a fait signe à ses
hommes. Une barque les a emmenés au bateau.
Il n’y avait rien de plus triste qu’un bateau délabré. Leurs pas
résonnaient lugubrement sur le pont. Les portes rouillées

188
grinçaient. Tout à coup, un des policiers s’est penché, a ramassé
quelque chose au sol et a appelé Békas.
- Monsieur l’inspecteur!
Il lui a montré sa trouvaille. Un mégot récemment éteint.
Quelqu’un avait fumé pendant la nuit sur le bateau.
-Vos armes!
Ils ont sorti leur pistolet et ont avancé avec précaution. À l’es­
calier qui menait au carré, Békas s’est arrêté.
- Asklipios, rends-toi! - a-t-il crié - tu n’as plus rien à attendre.
Le silence a suivi ses paroles, ce silence terrifiant de ces maisons
ou de ces bateaux déserts. Ils sont tous restés immobiles, dans
l’attente. Et soudain, l’oreille bien entraînée de Békas a saisi
un bruit imperceptible. Comme si quelqu’un marchait avec
précaution au-dessus de sa tête. L’inspecteur a levé la tête vers
le pont. Dans la petite lumière il a vu une ombre qui a aussitôt
disparu.
-Là! -a-t-il crié.
Ils ont couru vers l’escalier qui mène au pont et c’est alors qu’ils
l’ont aperçu.
- Arrête! a crié Békas.
L’autre continuait sa course. Il était sans arme. Békas a tiré en
l’air pour l’effrayer, mais Asklipios courait de plus belle.
En quelque temps, ils l’avaient encerclé. Il lui était impossible
de fuir. Asklipios regarda autour de lui comme une proie en­
tourée de chiens de chasse puis désespéré, il commença à grim­
per sur l’échelle de corde du grand mât. Les hommes de Békas
ont entouré la base du mât.
- Ne fais pas de folies et descends! a crié Békas. Tu peux le com­
prendre toi-même, tu ne peux pas t’enfuir.
Asklipios a répondu par une insulte et a continué à monter.
Les policiers regardaient leur supérieur, attendant les ordres.

189
-Je te dis une dernière fois de descendre, a crié Békas.
Tout en haut, Asklipios paraissait petit, une drôle de masse à
la lumière du jour. Békas a fait signe à ses hommes de monter.
Deux ou trois, les plus jeunes, se sont mis à grimper. Békas et
son assistant les suivaient du regard.
- Ils vont l’attraper, a dit l’assistant.
-Je ne crois pas, a répondu Békas.
La suite, il s’y attendait. Quand les policiers sont arrivés près de
lui, Asklipios a lâché l’échelle. Son corps a décrit une courbe et
est venu s’écraser sur le pont, près de Békas.

---------------- Épilogue -------------------


Le professeur Andréas Lambrinos lisait la nouvelle de la mort
d’Asklipios sur le pont de la « Reine Frédérique ». Il a laissé
tomber le journal à ses pieds et a fermé les yeux. Tout ce qui
s’était passé était tellement contradictoire à ce qu’il avait vécu
jusqu’à présent. Tellement contraire et bouleversant.
Il regrettait? Il aurait dû regretter, mais il ne regrettait rien.
L’histoire de « Réa » lui avait fait goûter à une vie inconnue
pour lui. C’était un voyage dans un monde étrange, dange­
reux, mais séduisant.
- À quoi penses-tu?
Sa femme, qui sortait de sa chambre, est venue près de lui.
- À rien. Je me repose.
- Nous allons bientôt partir.
Un nouveau voyage se préparait; près de leur fille et de leur
petit-fils qui les attendaient, aux côtés d’une femme qu’il ne
découvrait que maintenant, dans la dernière étape de sa vie.
-Eléni...
Il a pris sa main et l’a serrée dans la sienne.

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Yannis Maris
Meurtre à Mykonos

Yannis Maris
L’énigme du peintre assassiné

Dora Rosetti
Les deux amantes

Constantin Cavafis
Découvrir Athènes avec Constantin Cavafis
(avec photos et plan d’Athènes de 1905)

Alexandre Papadiamantis
Kostas Pasagiannis
Constantin Kazantzis
Achilléos Paraschos
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Vrykolakas le vampire grec

Constantin Rados
Barrous le pirate.
A Chypre! A Famagouste!

Emmanouil Limenitis
La peste de Rhodes
La prise de Constantinople

Késarios Dapontès
Anonyme de 1789
Jean Psichari
Phénoménologie de l’amour
Imprimé à Athènes
au mois de mai de l’an 2017
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