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DRÔLES DE MEURTRES À ATHÈNES

YANNIS MARIS

DRÔLES DE MEURTRES À ATHÈNES

POLICIER

YANNIS MARIS DRÔLES DE MEURTRES À ATHÈNES POLICIER BELLES étrangères

BELLES étrangères

collection

Les Roses Noires

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Drôles de meurtres à Athènes

Titre original Επικίνδυνο καλοκαίρι

Traduction: Patricia Macé Révision: Romolo Liverani Maquette et mise en page: Enzo Terzi

© ETPbooks 2017 tous droits réservés ISBN: 978-618-82927-1-0

ETPbooks 2017 tous droits réservés ISBN: 978-618-82927-1-0 BELLES étrangères label français de ETPbooks Athènes

BELLES étrangères

label français de

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Athènes (Grèce) www. etpbooks. com etpbooks@gmail. com

YANNIS MARIS

Yannis Maris, pseudonyme de Yannis Tsirimokos, naquit en janvier 1916 dans l’île de Skopélos, qui fait partie de l'archi- pel des Sporades, en mer Egée. Il passa son enfance à Lamia, dans la Grèce centrale, et fit des études juridiques à l'Uni­ versité de Thessalonique. Pendant la Seconde guerre mon­ diale, il participa aux combats de la Résistance qui libéra la Grèce face à l’occupation de l’armée allemande. A la fin du conflit, il fut d’abord chroniqueur cinématographique pour la presse périodique. En tant que reporter, ensuite, il signa de nombreux reportages sur la répression des maquis communistes durant la sanglante guerre civile grecque qui prit fin en 1949. Cela lui valut d’être arrêté et emprisonné à Vourla, près du Pirée. Il fut libéré en 1950 à la suite d’une action de l’internationale Socialiste et grâce au soutien d’un

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homme politique grec, Alexandros Svolos. La revue Oikoye- nia (La Famille) publia, en 1953, sous forme de feuilleton ses premières histoires policières, dont son premier roman, Meurtre à Kolonaki (paru en 1955 aux Editions Atlantis à Athènes) qui dans l’édition française est intitulé L'énigme du peintre assassiné (BELLESétrangères, 2017). Ce roman fut publié sous forme de livre en 1955, pour la première fois sous le pseudonyme de Yannis Maris.

Ce fut le premier d’une longue série de succès, soixante-dix histoires policières (dont cinquante titres publiés), vingt scénarios de films et deux pièces de théâtre. Yannis Tsirimo- kos écrivit également des romans historiques et des romans sentimentaux, ainsi que des versions condensées de grandes œuvres de la littérature universelle. Dans les années 70, il revint au journalisme militant comme envoyé spécial à l’étranger (ses reportages consacrés aux pays socialistes sont célèbres en Grèce) et il entreprit l’écriture d’un roman-vé­ rité sur la résistance des partisans en Grèce, qu’il ne réussit pas à terminer avant sa mort, survenue en novembre 1979. Aujourd’hui, Yannis Maris est l’objet d’un nouvel intérêt de la part des lecteurs grecs.

Entre 1958 et 1979, treize de ses romans ont fait l’objet d’une adaptation cinématographique, sans compter les nombreuses adaptations réalisées pour des télévisions grecques, avec l’implication de Yannis Maris en personne pour l’écriture des scénarios. Son style précis et essentiel inspire en Grèce de nombreux jeunes écrivains qui le consi­ dèrent comme le chef de file du polar, mais comme aussi, plus généralement, un maître d’écriture. Pour l’auteur de romans policiers Pétros Markaris, l’écrivain grec contempo­ rain le plus connu à l’étranger, Yannis Maris est le patriarche

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du roman policier en Grèce. Si dans le passé ses histoires ex­ traordinaires ne connurent pas le succès quelles méritaient, c’est à cause de la conjoncture historique. Maris écrivait à un mauvais moment dans un mauvais endroit, dans un pays qui considérait le roman policier comme étant un genre de série B. Et pourtant aucun autre écrivain de cette époque n’a su décrire avec autant de force la haute société athénienne de l’après-guerre et le monde obscure des délateurs et des col­ laborateurs qui s’étaient enrichis pendant l’occupation et la guerre civile. S’il avait écrit, que sais-je, en français, il serait aujourd’hui célèbre dans le monde entier.

guerre civile. S’il avait écrit, que sais-je, en français, il serait aujourd’hui célèbre dans le monde

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I

Le professeur Andréas Lambrinos

Dans la grande pièce, aux murs recouverts jusqu’au plafond de bibliothèques, on n’entendait que le léger bruit de la plume sur le papier. De grandes ombres jouaient sur les murs. La lampe au large abat-jour projetait toute sa lumière sur la table, laissant le reste de la pièce à demi-éclairée. L’odeur de la terre mouillée arrivait de l’extérieur. Il avait plu quelque part au loin. On a entendu un léger coup à la porte. La personne qui écrivait a dit sans lever la tête. -Entrez! Un jeune homme, plein de respect, est entré.

- Vous aurez encore besoin de moi, monsieur le professeur?

Andréas Lambrinos a regardé son assistant comme s’il ne le connaissait pas. Il a posé le « parker » sur la table, il a basculé son corps en arrière et s’est frotté les yeux fatigués. -Pardon? L’autre a répété sa question avec le même respect.

- Aurez-vous encore besoin de moi ce soir, Monsieur le Profes­ seur?

Lambrinos a souri. Il a souri tendrement ce qui a changé d’un seul coup son sérieux visage mince.

- Non, Yorgos. Tu peux partir.

L’assistant tenait un agenda.

- Je dois vous rappeler que demain à 10 heures vous avez ren­ dez-vous avec le gouverneur de la Banque de Grèce.

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- Oui, Yorgos, je m’en souviens.

- À midi, les contrats de « la société des minerais » doivent être signés. Andréas a tendu le bras.

- Mais, la signature n’était pas pour samedi?

L’assistant a souri sans aucune ironie. Il n’avait que du respect

et de la tendresse envers son supérieur.

- Mais, demain, c’est samedi.

Lambrinos a ri.

- Je l’avais oublié. Il semblerait que je commence à perdre la

tête, Yorgos. Son assistant a fait un pas vers son supérieur.

- Monsieur le Professeur, si vous me le permettez, je vous dirais que vous vous fatiguez trop.

Dans le temps, M Lambrinos, Professeur à l’Université, avo­ cat des plus grandes entreprises grecques, conseiller d’une série de sociétés et la gloire du droit grec, aurait répondu au jeune homme que le travail était la raison de son existence. Cepen­ dant, ce soir, il ne l’a pas dit. Il ressentait une réelle fatigue et davantage encore. Il se sentait seul sans envie de la vie.

- Tu as raison, Yorgos.

- Pourquoi ne faites-vous pas un voyage?

-Je me déciderai peut-être un jour -Je crois que vous en avez vraiment besoin, M. le Professeur. Lambrinos s’est levé. Il était grand et il avait l’habitude de se pencher un peu.

- On verra, Yorgos. Alors, à demain à huit heures et demie.

Le jeune homme s’est incliné et est sorti de la pièce pleine de livres et Andréas Lambrinos a fait quelques pas sur le tapis épais. Il s’est arrêté au milieu de la pièce. Il est retourné vers le fauteuil et s’y est laissé tomber. Son assistant avait raison.

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Il ressentait une immense fatigue dans tout son corps et pire, dans toute son âme. Subitement, tout avait perdu son sens, lui laissant un goût amer dans la bouche. La réussite, l’argent à foi­ son et le luxueux appartement. Il a cherché une cigarette près de la table. Il l’a allumée et il est resté comme ça dans la demi-obs­ curité, suivant la fumée bleue qui montait jusqu’au plafond. En quelques instants, il s’est senti complètement vidé. Lui-même et toute sa vie restaient vides. « C’est le printemps » a-t-il pensé. « Demain, je dois aller chez mon médecin. J’ai sans doute be­ soin d’une analyse générale. » Il n’a pas entendu la grande femme entrer dans son bureau. Sa voix l’a fait sortir de ses pensées. - Pourquoi es-tu assis, comme ça, dans l’obscurité? Il s’est retourné. La femme, Madame Éléni Lambrinos, grande, fière, sèche, se tenait debout au milieu de la pièce. -J’ai la lampe sur la table, - lui a-t-elle dit. Elle, sans répondre, a trouvé l’interrupteur et la pièce s’est em­ plie de lumière. -Je vois que tu es prête à sortir. Elle était soignée jusqu’à exagération. Son élégance de la tête au pied dénonçait sa coquetterie abusée. Elle tenait à la main sa fourrure étroite de couleur claire et sa robe bleu-ciel argen­ tée ne parvenait pas à adoucir les dures lignes de son visage. Elle s’était teint les cheveux platine, la couleur dernière mode, ce qui rendait son visage encore plus dur; comme si c’était un morceau de bois taillé. -Je pensais que tu te souvenais que je mangeais ce soir chez les Liamis. -Ah, oui Il a fait un vague mouvement montrant qu’il avait encore beaucoup à faire.

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- Comme tu veux. En tout cas, je resterai tard plus tard -Oui, sauf si je dors.

- La voiture sera à ta disposition. Manolis m’emmènera et il sera de retour dans quelques minutes.

- Si tu veux le garder

-Non, merci. Tu en auras peut-être besoin.

La femme s’est arrêtée un instant. Elle était un peu plus âgée que lui; environ cinquante-deux ans. -J’ai reçu une lettre de lina cet après-midi. -Ah oui? Et la femme a répondu offusquée:

- Tu ne veux pas lire la lettre de ta fille?

Si tu as envie

Que dit-elle?

- Ils vont partir pour New York. Dimis a obtenu le poste de di­

rection des bureaux de la société là-bas. -Je crois que c’est ce qu’il voulait depuis toujours.

- C’est un poste extraordinaire.

Elle s’est arrêtée un instant, puis elle a dit:

-Alors, j’y vais. Andréas Lambrinos s’est levé pour la raccompagner jusqu’à la porte du bureau. Là, il a hésité. La femme lui a tendu la joue. -Bonne nuit. Il l’a embrassée. - Bonne nuit, Éléni Alors qu’elle partait, il lui a demandé:

- Où as-tu mis la lettre?

-Sur mon bureau. -Je vais la chercher. Ne tarde pas. Il est resté à la même place pour la regarder partir. Il a entendu sa voiture sur la route. Ensuite, il est entré dans la chambre de

- Bien sûr

Comment

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sa femme. En effet, la lettre était sur le bureau. Il l’a prise puis il est retourné à son bureau. Il a allumé une deuxième cigarette et a lu la lettre. Lina, sa fille, écrivait à ses deux parents. Elle était heureuse de la mutation de son mari. Elle parlait de leur vie à Londres, de l’appartement que la société leur avait déjà préparé dans une des plus belles rues de New York; elle parlait des actions que son mari avait acquises dans la société. « Elle suit de plus en plus le style de sa mère », a-t-il pensé et cela lui déplaisait vraiment. Il s’est souvenu d’elle petite, quand elle se jetait dans ses bras, une petite boule blonde. « Elle était grosse quand elle était petite ». Cette pensée le remplissait brusque­ ment de tendresse. Maintenant, le régime, l’effort obstiné, les instituts l’avaient rendue mince. Mince et très coquette. « Elle ressemble de plus en plus à sa mère ». Seulement que Lina, elle est belle alors que sa mère ne l’avait jamais été. « Toujours élé­ gante et luxueuse », pensait-il « mais jamais belle ». Pourquoi l’avait-il épousée? Ils n’avaient rien de commun. Jamais, ni l’amour, ni la tendresse ne s’était infiltré dans leur relation. « Pourquoi l’avait-il épousée? », avait-il pensé. Pour­ tant, il le savait. Il l’avait prise pour femme parce qu’elle était riche, d’une famille puissante, une femme qui lui ouvrirait le chemin de la réussite. Et elle, elle s’est mariée avec lui parce que tout le monde parlait de son « remarquable avenir », de son admirable formation scientifique, de la carrière qui l’atten­ dait. Un mariage de pure forme, très calculé qui leur a rapporté à tous les deux, ce qu’ils attendaient. Sa cigarette lui a brûlé les doigts. Oui, ils avaient réussi tous les deux ce qu’ils convoitaient. Aujourd’hui, Andréas Lambrinos était devenu le plus célèbre juriste d’Athènes, très riche, pro­ fesseur à l’Université « pour l’honneur » et actionnaire dans les sociétés pour lesquelles il était le conseiller juridique.

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La réussite n’est pas arrivée par hasard. Il l’avait poursuivie toute sa vie, avec insistance, méthodiquement et avec de durs efforts.

« Mais voilà, je l’ai gagnée aux dépens de ma propre vie ».

Ses pensées le contrariaient. Ce n’étaient pas des pensées sé­ rieuses que celles-là « que diable m’arrive-t-il aujourd’hui? » La réponse est venue toute seule: « Le printemps qui arrive ». Il se sentait seul, fatigué, l’âme vide. Et Lina, sa fille, le seul point tendre de sa vie, était partie loin de lui, heureuse auprès d’un mari qui, très vite, deviendrait grand armateur. Il était prêt à allumer une troisième cigarette, mais il s’est arrêté. Sa bouche était amère. Il a laissé ses cigarettes et s’est levé. On a sonné à la porte. - Manolis est revenu? - a-t-il demandé à la servante qui était apparue. -Oui, Monsieur. - Dis-lui de ne pas garer la voiture au garage. Je vais sortir.

Ensuite, il s’est habillé. Il ne savait pas encore ce qu’il ferait, mais de toutes les façons, il n’irait pas chez les Liamis. Surtout ce soir, il s’y ennuierait. Tout en s’habillant il se regardait dans le miroir. Le crystal re­ flétait une personne grande, mince, au visage long et maigre et aux cheveux gris. Son costume, bleu-clair, était impeccable. - La voiture est avancée, Monsieur. -Merci. Dans la rue, Manolis, le chauffeur, lui a ouvert la portière. An­ dréas Lambrinos l’a arrêté. - Merci, Manolis. Ce soir, je n’aurai pas besoin de toi. Je conduirai seul. Le chauffeur s’est incliné. Andréas Lambrinos est entré dans la

« Mercedes » verte et a démarré.

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Il n’avait aucun programme en tête. Sa femme s’occupait tou­ jours de la planification de sa vie mondaine, maîtresse de ce domaine. Il roulait doucement, le temps de penser où il irait. Il a descendu la rue Irodotou puis est arrivé au Boulevard sans savoir encore où aller. Là, il a tourné à gauche sans autre pen­ sée que d’éviter les embouteillages. Il est arrivé à Psychiko et il

s’est décidé. Il ferait une promenade à Kifissia. Ils avaient, dans cette belle banlieue, une maison qu’il aimait beaucoup. Une petite maison - le grand appartement d’Athènes commençait à l’ennuyer -, décorée à son goût, avec une grande cheminée et un style un peu rustique. Il irait boire quelque chose, tout seul, là-bas. Il avait remarqué que ces derniers temps il se sentait

mieux seul plutôt qu’avec les autres

appuyé sur l’accélérateur. Maintenant sa voiture roulait à toute vitesse et les phares déchiraient l’obscurité. Il n’était pas très tard mais il faisait nuit noire. Malgré l’arrivée du printemps, on sentait encore l’automne. Oui, bien sûr, quelque part, au loin, il avait plu. Il est arrivé à Platanos^il a continué sur la route d’Ékali puis a tourné à gauche. La maison se trouvait quelque part derrière la rue Déliyanni, dans une de ces rues calmes, pleines de jardins et sans lumière, qui n’existent qu’à Kifissia. Des rues paisibles et désertes. Il se trouvait près de sa maison quand il a brusque­ ment freiné. Il était plongé dans ses pensées et ainsi il n’avait pas pu voir ce qui avait précédé, quand quelque chose est sorti et est apparu brusquement dans la lumière de ses phares. Il a pâli.

Cette décision prise, il a

Les freins ont crissé et la grande voiture s’est arrêtée. Il n’était pas sûr de s’être arrêté à temps ou si le malheur avait déjà eu lieu.

Il a ouvert la portière et est descendu précipitamment

croyait, mais il n’était pas sûr, avoir entendu des pas rapides

venant du côté sombre, d’où « le quelque chose était sorti. »

Il

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Cοιιιιme si quelqu'un partait hâtivement. Il a aperçu un corps

Il s’est penché

au dessus. Une femme. Il est resté un instant immobile, effaré. La femme a bougé et a soupiré. Andréas Lambrinos s’est age­

nouillé et lui a soulevé la tête. La femme avait les yeux fermés. Son visage était très pâle, mais en dehors d’une égratignure sur

le front, elle ne semblait pas blessée. La rue était déserte et obs-

humain étendu devant les roues de sa voiture

cure. ll a passé les mains sous sa tête et ses jambes et l’a soulevée. La femme remuait dans ses bras et a ouvert les yeux.

-Il est parti? - a-t-elle demandé en frémissant

Lambrinos était perdu?

-Qui?

La femme n’a pas répondu. Lambrinos s’est dirigé vers sa voi­ ture.

- Laissez-moi, dit-elle en essayant de s’échapper de ses bras.

- Vous êtes peut-être blessée. Je dois vous transporter dans une

clinique.

- Non, s’il vous plaît, non.

- Mais

II n’a pas eu le temps de continuer. La tête penchée, elle s’est

évanouie dans ses bras. Lambrinos est resté ébahi avec cette femme inconnue dans les bras ne sachant que faire. -Madame La femme n’a pas répondu. Après une petite hésitation, il

s’est décidé. La porte de sa maison se trouvait juste en face. Essoufflé, il a transporté la femme jusque là-bas. « Ces choses

se passent facilement au cinéma, mais pas dans la vie et à mon

âge ». Il avait mal au bras, ses genoux fléchissaient et son cœur battait fort dans sa poitrine. Il s’efforçait à trouver la clé, te­ nant l’inconnue évanouie, mais sans y parvenir. Il a plié le ge­ nou, posé le corps sur sa jambe, il la tenait de sa main droite

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Il connaissait bien le lieu et ainsi il l’a amenée

jusqu’au divan dans l’obscurité. Il a soupiré en l’installant sur le divan. Il avait failli la laisser tomber de ses bras. Il ne pou­

vait s’empêcher de sourire ironiquement. Il n’était fait pour de telles aventures. Il a sorti son mouchoir et a essuyé la sueur de son front. Ensuite, il a allumé la lumière. Il a alors entendu la femme soupirer. «Elle revient à elle » a-t-il pensé. Il s’est retourné et l’a regardée. « Mais c’est encore une en­ fant. » Telle a été sa première réaction. Sur le divan, sous les étagères pleines de livres, il a vu la jeune fille, le visage était encore pâle, mais beau. Ce qu’il a remarqué c’étaient ses lèvres épaisses et ses gros sourcils au-dessus de ses yeux fermés. En l’al­ longeant, sa robe s’était relevée au-dessus des genoux, laissant à découvert ses belles jambes. Sans réfléchir, il s’est penché pour remettre le vêtement en place.

- Mademoiselle

Celle-ci a ouvert les yeux. -Qui êtes-vous? Il lui a souri. -Je crois que je vous ai heurtée avec ma voiture. N’ayez pas peur. Vous n’avez rien. Le regard effrayé de la jeune fille tournoyait tout autour, puis s’est arrêté sur son visage.

- Je veux partir, - a dit brusquement la jeune fille et a essayé de se lever. Lui, il a posé calmement mais fermement la main sur son épaule.

et a sorti la clé

- a-t-il dit doucement.

- Pas avant de m’assurer que vous allez bien.

Il lui a de nouveau souri et le visage inquiet de la jeune fille s’est adouci. Elle a porté la main à son front.

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-Je n’ai rien.

- Buvez quelque chose.

Il est allé au bar. Lorsqu’il est revenu, un verre de cognac à la

main, il l’a vue assise sur le divan. Son bras était égratigné. «Elle ne doit pas avoir plus de vingt ans» a-t-il pensé en ajou­ tant:

- Buvez.

Il lui a mis le verre à la bouche. Elle a hésité.

- Buvez. Buvez-le.

La couleur de son visage commençait à changer.

- Il faut avouer que vous n’êtes pas très prudente.

Il a déposé le verre sur la table. Maintenant il était tranquille. Il était évident que « sa victime » n’avait rien de grave. Il s’est assis en f ace d’elle les mains croisées sous le menton. - On aurait pu croire que vous vous êtes jetée exprès sous les roues de ma voiture. Et il a souri. Il l’a vue soudainement pâlir. Alors, il a pensé que ce qu’il ve­ nait de dire en plaisantant était peut-être la réalité. Peut-être que la jeune fille avait recherché la mort sous les

roues de la voiture. Il a rapidement changé de conversation.

- Heureusement, vous n’avez rien eu. -Oui.

- Vous habitez, ici, à Kifissia?

Elle a répondu « non » de la tête.

- Dès que vous vous serez remise, je vous raccompagnerai chez vous. Elle s’est écriée inopinément:

-Non! Lambrinos l’a regardée étonné.

- Vous ne voulez pas que je vous raccompagne chez vous? -Je n’ai plus de chez moi

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Son visage est devenu triste et désespéré. Lambrinos lui a pris le menton.

Doucement. À votre âge tout le monde voit les

choses d’une façon intransigeante. Voyons. Vous vous êtes dis­ putée chez vous?

Elle s’est levée. - Merci beaucoup. Elle s’apprêtait à partir mais avant même d’avancer de deux

pas, elle a chancelé. Elle s’est retenue au bras d’un fauteuil pour ne pas tomber. Lambrinos s’est levé, l’a attrapée par les épaules et l’a ramenée de force à sa place.

- Pas de bêtise, - a-t-il dit sévèrement - vous resterez là où vous êtes -De quel droit Lambrinos lui a coupé la parole.

- Du droit de la personne qui est responsable de votre vie. Je

vous ai heurtée avec ma voiture. S’il vous arrive quelque chose,

c’est moi qui paierai. Je n’ai nulle envie que vous restiez en plan sur la route et moi, finir en prison comme un criminel. Mon attention envers vous n’est ni bienveillance ni charité. Il s’agit tout simplement de responsabilité. L’expression de son visage démentait ses paroles. La jeune fille s’est caché le visage dans ses mains et a éclaté en sanglots. Lam­ brinos l’a laissée. Quand elle s’est un peu calmée, il lui a dit ten­ drement. - Alors, on voulait se suicider, hein? Il a pris un air comique-dramatique.

- Assurément, un malheur terrible vous a affligée. Vous avez

échoué à l’université, ou vous avez rompu avec votre petit ami,

ou votre père vous a disputée à cause de votre retard, ou votre petit ami a préféré votre cousine. Des choses terribles, sans

- Doucement

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discussion possible. Et après tous ces soucis, la vie ne vaut plus la peine? Il a laissé son ton ironique et lui a demandé:

- Vous avez vingt ans?

-Presque.

- Et vous vouliez donner fin à vos jours? Vraiment vous méritez

une bonne fessée.

- Vous ne savez pas

-Je ne sais pas quoi? -Rien.

- Très bien

tant, je sais comme la vie est belle et combien ridicule il est de la perdre à vingt ans. Laissons tout ça. Je vais vous raccompa­

gner chez vous. -Non.

- Où irez-vous?

Elle a haussé les épaules. -Je ne sais pas. Sans vraiment réfléchir Lambrinos a dit:

- Alors, vous resterez ici ce soir

Il avait dit ça sans avoir raisonné mais juste après il a pris peur.

Sa vie irréprochable jusque-là était réglée à la virgule. Com­ ment, lui, le professeur Andréas Lambrinos, pouvait-il garder

près de lui, toute une nuit, une jeune fille dont il ne connaissait rien, ni même ce qu’elle cherchait?

- a-t-elle murmuré.

Je ne sais pas et je ne cherche pas à savoir. Pour­

-Mais

dit-elle.

Elle a levé les yeux sur lui. « Elle a les yeux les plus expressifs que je n’ai jamais vus » a-t-il pensé. « Les yeux les plus beaux et les plus expressifs. » Et d’une façon décisive à laquelle il ne s’atten­ dait pas, il a répété:

-Vous resterez ici.

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Quelque chose comme la pointe d’un sourire est apparu sur le visage de la jeune fille. Spontanément, elle a posé la main sur la sienne. À ce moment-là, Andréas Lambrinos a compris - il n’a pas compris, il a ressenti - qu’à partir de cet instant quelque chose d’important, de différent, d’inconnu se passe­ rait dans sa vie.

- Vous êtes si bon, - a-t-elle murmuré.

Il a ri pour donner une issue à tout ce qui se passait en lui et dont il ne savait pas de quoi il s’agissait. - Je ne suis pas bon. Simplement, je prends des mesures dans mon intérêt. N’oubliez pas que c’est ma voiture qui vous a per­ cutée et que c’est moi qui tenait le volant. Vous voulez que je me retrouve, à cause de vous, en prison?

- Vous êtes bon, - a répété la jeune fille comme si elle se parlait à elle-même. Elle a frissonné et a rentré la tête dans ses épaules. « Elle a froid » a pensé le professeur et il a alors remarqué qu’il faisait assez frais dans sa maison de campagne.

- Nous allons allumer la cheminée.

- Mais non, ce n’est pas la peine

- Nous allons l’allumer.

Oui, tout était nouveau pour lui dont la vie était réglée au chronomètre. La jeune fille inconnue qui était tombée sous les roues de son auto, la maison calme de Kifissia, la paix absolue qui régnait autour d’eux

Il s’est mis à préparer la cheminée, s’est agenouillé devant. Il n’était pas assez habile mais il y est parvenu avec bien des dif­ ficultés. À un moment, il a enlevé son veston ce qui lui a paru drôle et séduisant. Finalement, est apparue une petite flamme qui glissait sur la bûche et la caressait.

- Elle va s’allumer maintenant. Et il s’est relevé.

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L’inconnue aux lourds sourcils le regardait. Il a pris son veston et l’a remis. La petite flamme de la bûche s’est avivée. Lam­ brinos la regardait avec la fierté d’un artiste qui admire son œuvre. -Vous voyez? En effet, la flamme a jailli et dansait joyeuse dans la cheminée aux briques rouge foncé. Lambrinos s’est assis en face de son hôtesse. Elle avait retrouvé ses couleurs grâce au feu de la che­ minée et peut-être aussi grâce au cognac. Elle avait une couleur mordorée et sa tête penchait un peu vers la gauche. -Je ne pensais pas y parvenir.

- Vous avez remarquablement réussi.

De nouveau, un soupçon de sourire éclairait son visage. Sou­ dain, le professeur Andréas Lambrinos a découvert qu’il ne trouvait plus rien à dire. Cependant, il ne ressentait plus ce vide qu’il éprouvait auparavant. Il a sorti ses cigarettes. -Vous fumez?

- Oui, merci.

Elle a pris une cigarette de la boîte et il lui a offert du feu avec

son grand briquet en or. « Si Éléni me voyait » a-t-il pensé un instant. Si sa femme et ses amis le voyaient, lui si convention­ nel et sérieux, en face d’une jeune fille inconnue

- Alors? - a-t-il dit, puis il a souri.

Il ne savait pas, mais ce sourire l’avait complètement trans­ formé en une autre personne. Il repoussait la solennité et son austérité. C’était presque un sourire d’enfant sur son visage mince, assez vieilli. Peut-être que sur ce visage maigre, ses yeux clairs avaient gardé quelque chose de son enfance qu’il avait brusquement interrompu dans les premières années de sa vie.

- Alors?

- Alors? - a dit la jeune fille en le regardant droit dans les yeux.

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De nouveau, Lambrinos avait le sentiment que dès cet instant quelque chose d’important allait se passer dans sa vie. -On s’est remis? -Oui.

- Maintenant, nous pouvons parler un peu raisonnablement?

La jeune fille a fait un mouvement comme pour protester. Lambrinos l’a interrompue.

- Non, je n’ai pas l’intention de vous demander le comment

et le pourquoi de toute cette histoire de ce soir. Simplement, je vais vous dire: Avez-vous compris combien ridicule était ce que vous vouliez faire? -Si vous saviez

Lambrinos n’a rien dit, il attendait. Mais elle n’a pas continué. Un petit silence s’est installé entre eux. -Je m’appelle Lambrinos, Andréas Lambrinos. -Le Professeur? Cela ne le flattait pas. Cela lui rappelait qu’il était grand et re­ nommé. -Oui. Il attendait qu’elle lui dise d’autres choses sur elle, mais elle a seulement dit:

-J’ai lu votre nom dans les journaux.

- Bien sûr. Les journaux ne savent pas comment remplir leurs

pages et ils écrivent n’importe quoi. Encore un peu et ils écri­ raient votre nom dans leurs informations. 11 a remarqué alors que son visage s’était brusquement as­ sombri. Il s’est levé et a versé de nouveau du cognac dans leurs verres.

- Vous préférez peut-être du whisky?

El le a fait un mouvement pour montrer son indifférence.

- Buvez-le. Dans des moments pareils, ça fait du bien

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Il l’observait vider son verre avec facilité. Il a pensé « quel

genre de femme est-elle? » Son visage reflétait une pureté rare, mais la façon avec laquelle elle vidait son verre ou la manière avec laquelle elle mettait une jambe sur l’autre, dévoilaient une certaine connaissance de la vie. Quel genre de jeune fille était-elle? « En quoi cela m’intéresse-t-il? » a-t-il pensé en colère contre lui-même. Ce soir, il ne se comportait pas du tout sérieusement. Même le fait d’avoir proposé à une jeune inconnue de rester chez lui était une légèreté impardonnable. «Je me comporte comme un petit enfant » a-t-il pensé et il a regardé sa montre. Onze heures!

- Moi, maintenant, je dois partir.

Elle l’a regardé stupéfaite. -Vous partez?

- Oui, ma femme m’attend chez des amis. -Alors

Son ton voulait dire clairement qu’elle devait s’en aller elle aussi

- Non, je vous ai dit que vous resteriez ici puisque vous refusez de rentrer chez vous. -Seule?

Il lui

Il n’avait pas pensé qu’une jeune fille pouvait avoir peur a dit:

- La porte ferme bien et de toutes les façons, une sécurité abso­ lue règne dans le quartier.

- Il ne s’agit pas de ça.

-Alors? La jeune fille a fait un vague mouvement. -Voilà Elle n’a pas trouvé de suite à sa phrase. Elle a simplement ajouté:

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- Vous êtes un personnage étrange M. Lambrinos.

Étrange? Non! Personne encore ne l’avait traité d’étrange. Au contraire, tout le monde le considérait comme l’exemple de

l’homme, celui qui ne fait que ce qu’il faut. « Une montre de luxe, bien remontée ».

- Une personne singulière, a continué la jeune fille songeuse.

Vous me laissez seule dans cette maison sans savoir ce que je suis, qui je suis, sans même savoir comment je m’appelle.

Elle avait raison. Ce qu’il faisait était en dehors que ses habi­ tudes et de son genre. Il a souri. -Juste une dernière chose! Quel est votre nom? -Réa. -Ça me suffit. Il lui a montré la maison, les couvertures, le téléphone

- Et demain, à la lumière du jour, nous discuterons calmement de la situation. Il l’a saluée d’un signe de la main. -Je vous téléphonerai demain matin. Bonne nuit, Réa

- Vous êtes vraiment une personne étrange.

Une personne étrange? Non. Bien au contraire, il était tout à fait ordinaire. Seulement ce soir il se comportait bizarrement.

À la porte, il s’est retourné et l’a regardée. Elle se tenait au mi­

lieu de la pièce pour le voir

-Bonne nuit. Il est sorti en fermant la porte derrière lui.

Il lui a souri.

Dans la voiture, alors qu’il roulait vers Athènes, il réfléchis­ sait avec sang-froid à ce qui s’était passé pendant la soirée. Il avait agi bêtement et bien en contradiction avec son caractère. Cette belle fille. « Qu'est-ce que je connais d’elle, en dehors de son prénom? Supposons qu’elle m’ait dit la vérité; et alors? »

25

Elle lui était complètement inconnue. Bien sûr elle avait une allure qui subjugue mais combien de fois l’apparence nous trompe? Il a laissé cette jeune fille dans une maison où il y avait tant de choses de valeur à voler. Comment savait-il qu’elle ne le volerait pas? « Si Éléni l’apprend, elle rira bien de moi. » En effet, sa femme se moquerait de ses manières. Tout d’un coup, une pensée lui a traversé l’esprit. « Une autre femme à sa place serait jalouse ». Il a souri sans le vouloir à l’idée que sa femme puisse être jalouse. Il en est hors question? En tout cas, Éléni Lambrinos n’avait jamais été jalouse de lui. « Com­ ment être jalouse de moi puisqu’elle ne m’a jamais aimé? - a- t-il pensé. - Et puisque tu ne lui as jamais donné l’occasion de te jalouser. » a répondu son alter ego. L’idée que lui, Andréas Lambrinos puisse avoir une aventure amoureuse était aussi in­ vraisemblable que de traverser l’Atlantique en nageant ou que d’offrir l'Acropole en cadeau de Noël. Oui, Éléni se moquerait de lui pour son enfantillage seulement pour cette raison. « Pourquoi s’était-il comporté ainsi » se demandait-il. Ce qui l’intriguait le plus c’était autre chose. Les événements de cette

nuit avaient provoqué en lui

voqué en lui? Il était incapable de le dire. Et pourtant, quelque chose avait « existé » dans son for intérieur. Comme quand on boit un verre de cognac et qu’on ressent le sang couler dans les veines, plus chaud et plus fort. - Des bêtises! - a-t-il dit presqu’à voix haute. Il roulait à vive allure sur le boulevard de Kifissia. La lumière des phares de la « Mercedes » perçait les ténèbres. « Quand on roule vite dans la nuit, c’est comme si on s’enfonçait dans les ténèbres».

- Des bêtises! - a-t-il répété. Et cette pensée était ridicule comme toute la soirée, du reste.

Vraiment, qu’avaient-ils pro­

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« Yorgos a raison » a-t-il pensé, se souvenant de son assistant «Je suis épuisé. J’ai besoin d’un peu de repos et demain je dois sans doute voir mon médecin pour des analyses générales. À cinquante ans, on doit se surveiller, surtout quand on a tra­ vaillé comme j’ai travaillé. » Il voulait diriger sa pensée vers une de ses infinies tâches mais il n’y parvenait pas. L’image du visage de la jeune fille aux lèvres épaisses, l’expression étrange et le regard de velours, venaient s’interposer entre ses yeux et le volant. « Elle a une façon de regarder dans les yeux comme si on avait tous les deux un secret que personne d’autre ne devait connaître. »

- Encore des bêtises.

Il sentait que ce soir il avait perdu son équilibre. « Peut-être parce qu’il ne m’est jamais arrivé quelque chose qui ne soit pas ordinaire. » Il avait perdu son équilibre et il devait le retrouver. Il ne le retrouverait que dans son monde. Quand il s’était sépa­ ré de sa femme, il avait décidé de ne pas aller chez les Liamis. Maintenant, il avait changé d’avis. -J’y vais Chez eux, parmi les personnes qui le connaissaient et qu’il connaissait, ce serait mieux. Il a accéléré et en quelques mi­ nutes il s’est retrouvé rue Karnéadou. Au dernier étage d’un nouvel immeuble qui appartenait aux Liamis, les lumières

brillaient. Il s’est garé et il a sonné à la porte. Par l’interphone, à côté des sonnettes aux noms des locataires de l’immeuble il a entendu la voix:

-Qui est-ce?

- C’est moi, Lambrinos.

La voix a dévoilé une surprise agréable. - Et on pensait que tu ne viendrais plus C’était la voix de Liamis.

On t’attendait tous

27

2

Une jeune fille étrange

A neuf heures du matin, il se trouvait comme d’habitude assis

à son bureau chez lui, dans la vaste pièce aux murs couverts de bibliothèques jusqu’au plafond. À neuf heures cinq, comme d’habitude depuis des mois, son sympathique assistant faisait son apparition. Son jeune visage était sérieux et irréprochable, expression qu’il prenait toujours devant son supérieur. Il tenait dans ses mains l’éternel agenda et commençait:

-Je dois vous rappeler qu’à dix heures, vous avez rendez-vous avec le gouverneur de la Banque de Grèce. M. Lambrinos a souri. -Je ne l’ai pas oublié, Yorgos. Le soleil de mars entrait dans la pièce par la fenêtre. Lambri­ nos s’est adossé dans le fauteuil.

- Tu tires un peu les rideaux?

Le jeune homme a exécuté l’ordre avec plaisir mais avec sé­ rieux.

- a-t-il commencé en revenant de ce travail, mais

Lambrinos l’a interrompu.

- Voilà une belle journée aujourd’hui, n’est-ce pas?

- À midi

- Le printemps, Monsieur le Professeur. Lambrinos a sorti ses cigarettes.

-

Dis-moi, tu fumes?

Il

travaillait depuis si longtemps près de lui et il ne découvrait

que maintenant qu’il n’avait aucune idée de ce détail. Oui,

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souvent on ne connaît que très peu de choses sur les personnes qui vivent près de nous -Tu fumes? Le jeune homme était surpris. Il fumait mais jamais devant « Monsieur le Professeur ». -Prends-en une.

Il lui a offert une cigarette qu’il a allumée avec son grand bri­ quet en or, un cadeau de Lina pour sa fête.

- Assieds-toi. J’ai envie de discuter.

Le jeune homme s’est assis, le carnet à la main.

- Non, pas de notre travail. D’autres choses. En fait, tu ne m’as rien dit de ta vie

- Je pensais que vous saviez tout de moi, a dit le jeune homme

étonné.

- Oui, bien sûr. Mais je ne parle pas de chez toi. Je parle de toi. De ta vie personnelle. Tu es, disons, amoureux? Le jeune homme est resté sans voix. Il ne s’attendait pas à une telle question. Il a même rougi. Lambrinos a ri. -Je plaisantais.

Il s’est levé.

- Je n’ai pas envie de travailler. Comme tu l’as dit temps. Son assistant l’a regardé, presqu’effrayé

- Et le rendez-vous avec le gouverneur?

- Annule-le.

Il a remarqué l’expression de son assistant, une expression de quelqu’un qui entend quelque chose de terrible, alors il lui a caressé l’épaule amicalement.

- Tu peux être sûr que lui aussi sera heureux de se débarrasser de nous!

Mais son assistant ne cédait pas facilement.

Le prin­

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- À midi il y a aussi la signature des contrats « de la société des minerais».

- Signe-la tout seul et jusqu’à midi tu es libre.

Il était pressé de voir son assistant partir. Puis, il s’est dirigé vers le téléphone. Il regardait autour de lui comme un élève qui al­ lait téléphoner quelque part qui lui était interdit et il a appelé son numéro. Le numéro de chez lui à Kifissia. Il a entendu le téléphone un long moment sonner à l’autre bout du fil sans

que personne ne décroche. Il a eu peur. « Elle est partie

bien sûr la jeune inconnue était partie. Il aurait dû s’en douter. Elle a peut-être même emporté avec elle tout qui valait la peine d’être volé. Il était prêt à raccrocher lorsqu’il a entendu une voix connue. À l’autre bout du fil, quelqu’un avait décroché. Puis la voix:

-Allô! Une joie injustifiable a rempli la poitrine de Lambrinos. C’était elle. Alors, elle n’était pas partie.

- Vous avez bien dormi? - a-t-il demandé. -Oui.

- Comment allez-vous maintenant?

Il lui a semblé qu’il y avait comme un rire dans sa voix. -Bien

- Vous voyez qu’on perçoit les choses d’une autre façon à la lu­

mière du jour. La jeune fille allait parler mais il l’a interrompue. -Je dois prendre quelque chose dans la maison. Dans une de- mi-heure on se parlera de près. J’espère que vous ne serez pas encore partie. Il a reposé le téléphone dans une humeur qu’il n’avait pas res­ sentie depuis bien longtemps. Il a regardé sa montre. Neuf

heures et demie.

» Oui,

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- Madame n’est pas encore levée? - a-t-il demandé à la servante

qui était apparue.

- Non, monsieur. Vous voulez

- Non. Ne la dérange pas. Elle a dormi très tard hier. À son ré­

veil, dis-lui que j’ai pris la voiture. Avant de sortir il s’est arrêté dans le hall devant le miroir. Il a

un peu redressé son corps quelque peu courbé. Et puis, à pas ra­ pides il s’est dirigé vers l’ascenseur. Arrivé à la maison de Kifissia, bien qu’il eût les clés, il a sonné et c’est elle qui lui a ouvert. Elle n’avait pas menti; elle avait bien dormi. Son visage avait repris des couleurs et la lumière printanière dévoilait maintenant son âge. Elle ne devait pas avoir plus de 20 ans. Elle l’a accueilli avec une petite retenue mais cordialement. Andréas Lambrinos ne pouvait pas ne pas penser: « Elle est incroyablement belle! » Il n’avait pas d’expérience avec les femmes, mais il n’était pas idiot. Il avait réalisé qu’à partir de ce moment-là, il entrait dans un chemin complètement nou­

veau et inconnu à sa vie et son genre. Au premier abord, elle lui a paru, ce jour-là, différente. Il a tout de suite identifié à quoi était dû ce changement. Elle portait sa robe de chambre! Elle lui était bien sûr trop grande mais cela ne l’enlaidissait pas. Au contraire, ça lui donnait un air enfan­ tin, son corps éclatant flottait dans son vêtement.

- Comment va-t-on aujourd’hui?

Elle a baissé les yeux. -J’ai honte. Je me suis comportée bêtement hier Une vague de vie inondait sa poitrine. -Je suis heureux que vous vous en soyez rendu compte. Ils ont avancé vers l’intérieur de la maison. Lambrinos a re­ gardé autour de lui.

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-J’espère que les instructions que je vous ai données pour le ré­ frigérateur et pour le reste n’ont pas été inutiles. Elle a souri sans répondre.

- Vous méritez une bonne fessée. Vous n’avez rien mangé? Et

vous êtes restée dans l’obscurité? Il a ouvert les fenêtres et la belle maison s’est emplie de lu­

mière. Ensuite, il est allé vers le frigo. Il était plein car ils avaient l’habitude d’y passer leurs dimanches. Seuls ou avec des amis. Il a sorti différentes petites choses, du beurre, du jam­ bon, du fromage et d’autres choses. Le fait de s’occuper de tout l’amusait beaucoup. Ça lui rappelait la vie de bohème qu’il n’avait jamais vécue et qu’il n’avait connue que par le cinéma.

- Du lait, du chocolat ou du café?

Elle l’observait en riant. Il s’étonnait lui-même de son atti­

tude ce jour-là. « Chacun cache en soi un autre être. » pensait- il en préparant la petite casserole. « Un autre être inconnu. »

- Du lait, du chocolat ou du café? - a-t-il répété.

- Ce que vous buvez vous-même.

Elle aussi était différente aujourd’hui. Encore une fois Andréas Lambrinos s’est demandé. « Quel genre de femme était-elle? » Son allure et sa façon de parler dévoilaient une certaine culture et un certain savoir-vivre. Cependant, la facilité avec laquelle elle était restée chez lui la nuit, dénonçait « une traînée ». Lui, il buvait du lait au chocolat le matin. -C’est le meilleur. Il les préparait tout seul mais elle les servait sur la petite table du coin. Le soleil jouait sur les verres en crystal et sur les récipients colorés en plastique remplis de fromage etc Il a remarqué que la petite mangeait avec appétit. Il a ri sans

raison.

- Pourquoi? - lui a-t-elle demandé.

32

-Je vous vois avec ma robe de chambre -Je vous parais drôle?

-Mignonne Ensuite, elle a débarrassé les assiettes et les tasses et Lambrinos s’est installé dans un fauteuil et a allumé sa pipe. Il ne fumait jamais la pipe dehors ou dans son bureau. C’était ça aussi une dépendance de la maison de campagne. Ensuite, la jeune fille est venue s’asseoir en face de lui.

- Vous avez raison de penser bien des choses sur moi, dit-elle sur un ton sérieux. -Je ne pense rien.

- Vous êtes très bon, mais cela ne change pas la réalité. Vous

avez le droit de penser du mal d’une fille qui passe ses nuits chez

un inconnu et Il l’a interrompue.

-Je vous ai dit que je ne veux penser à rien Il s’est arrêté un instant puis a ajouté:

Réa! Elle a ri.

-

-

Ce n’est pas votre prénom?

-Non. Il l’a regardée stupéfait.

-Je croyais que c’était ce que vous m’aviez dit hier.

- Hier, je vous ai menti!

Il ne trouvait rien à dire. Elle a continué.

- Et ce n’est pas le seul mensonge que je vous ai dit hier Il s’est senti mal; comme quelqu’un qui chancèle. -Ah!

- Vous êtes en colère?

Elle avait une façon étrange de le regarder, avec ses yeux de ve­ lours, de bas en haut.

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- Non. Mais pourquoi m’avez-vous menti?

Elle s’est brusquement levée et s’est dirigée vers lui. - Parce que je suis méchante. Le mensonge n’est pas mon seul défaut. Je ne voulais pas me suicider hier soir devant votre voi­ ture. -Oui? Et sa voix est devenue inconsciemment sèche. -Oui Une pensée lui a brusquement traversé l’esprit. « Cette jeune fille est dangereuse. Éloigne-toi rapidement d’elle avant qu’il ne soit trop tard. » Mais au contraire, il a dit:

- Que s’est-il passé exactement hier?

-Je n’ai pas l’intention de vous le dire Elle parlait maintenant de façon provocatrice; comme si elle cherchait une brouille. « Elle est dangereuse. Chasse-la. » Comme perdu, il avait cependant bien compris qu’il n’avait pas la force de la chasser et qu’entre eux deux, lui, le fameux riche avocat et elle, la malheureuse jeune fille de vingt ans, c’était lui, le plus faible, elle la plus forte. Sa pipe s’était éteinte.

faible, elle la plus forte. Sa pipe s’était éteinte. - Alors, disons que la jeune fille

- Alors, disons que la jeune fille s’est moquée de moi.

-Un peu. -Pourquoi? -Je vous l’ai dit. Parce que je suis méchante. Vous ne vous fâ­ chez pas?

Il a fait un vague mouvement évasif. La jeune fille insistait tê­ tue.

- Pourquoi vous ne vous fâchez pas?

Comment lui expliquer pourquoi il n’était pas en colère puisqu’il ne le savait pas lui-même? La seule chose qu’il ait réa­ lisée c’est qu’il se sentait comme quelqu’un qui aurait perdu

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quelque chose de beau avant même de l’avoir acquis.

-Je crois que je dois partir. Il s’est levé. Et alors, il s’est passé quelque chose à quoi il ne s’at­ tendait pas. La jeune fille s’est retrouvée près de lui. Elle s’est levée sur la pointe des pieds - il était très grand -, elle a passé les bras autour de son cou, elle l’a tiré presque de force et a collé ses lèvres aux siennes. Sa première réaction était de la repous­ ser. Il ne l’a pas fait. Ensuite, il a enlacé son corps, il l’a serrée contre lui et il s’est laissé aller au baiser. Elle s’est esquivée de son étreinte aussi brusquement qu’elle l’avait embrassé.

- Réa, - a dit Lambrinos déconcerté.

Elle a répondu méchamment. -Je vous l’ai dit; je ne m’appelle pas Réa. Partez. Il a tout d’abord essayé de se calmer. Il s’est rassis dans le fau­

teuil.

- Assieds-toi.

La voix était redevenue la voix calme et sérieuse qu’on lui

connaissait dans les contrats de ses sociétés.

- Assieds-toi, - a-t-il répété.

Elle a acquiescé en évitant son regard. - On peut discuter un peu calmement? Je ne sais pas si tu es

méchante, mais je sais que tu n’es pas heureuse. Que penses-tu faire quand tu partiras d’ici? Elle a haussé les épaules.

- En quoi cela vous intéresse-t-il?

C’est vrai, ça ne devrait pas du tout l’intéresser et pourtant, ça

l’intéressait beaucoup.

- Que penses-tu faire?

- Rien

-Où habites-tu?

- Ne me parlez pas de chez moi

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-Réa!

- Ce n’est pas mon prénom

Lambrinos a souri. Il avait retrouvé quelque chose de sa jeunesse.

- Moi, je t’appellerai par ce prénom. Sans doute parce que je re­ fuse de croire que tu m’as menti. Que s’est-il passé hier? Elle ne parlait pas.

- Tu n’es pas tombée devant les roues de ma voiture par hasard?

-Non. Elle avait laissé son ton irrité et provocateur.

- Tu disais la vérité précédemment? Tu n’as pas tenté de te sui­

cider? Elle a baissé la tête. « Oui ». Maintenant, elle ressemblait à un enfant effrayé. -Alors? Elle ne parlait toujours pas. Soudain, une pensée a traversé l’es­

prit de Lambrinos.

- Quelqu’un a essayé de te tuer?

La jeune fille s’est caché le visage dans les mains. Frissonnant Lambrinos a compris qu’il avait trouvé la vérité.

- Quelqu’un a essayé de te tuer hier, n’est-ce pas? -Non

- Tu ne dis pas la vérité.

Elle s’est levée et a fait quelques pas nerveux dans la pièce. Elle

se serrait les mains. Elle s’est arrêtée brusquement devant lui.

- Réa!

-Je vous ai dit que je ne m’appelle pas Réa

Il a répondu calmement, doucement, presque tendrement.

- Pour moi, tu seras toujours Réa. Qui voulait te tuer?

- Personne.

Elle avait répondu d’un ton sec, de même qu’elle le regardait durement.

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-Réa. ’ -Je ne m’appelle pas Réa, l’a-t-elle interrompu. Il ne s’est pas préoccupé de cette interruption.

- Réa, tu as vingt ans et je pourrais être ton père. Tu as besoin de l’aide de quelqu’un.

- Pourquoi ce « quelqu’un » devrait être vous?

C’est vrai. Pourquoi? Qu'est-ce que cette jeune fille était pour

lui puisque jusqu’à hier il ne connaissait même pas son exis­ tence? Andréas Lambrinos a haussé les épaules. Un sourire tendre, un peu réservé, est apparu sur son visage mince, « un sourire qui, malgré toutes ses rides, lui donnait un air enfan­ tin » comme le lui disait la belle Diana Liamis.

- Parce que toi, tu as vingt ans.

« Est-ce la seule raison? » a-t-il pensé, sachant très bien que ce

n’était pas la seule raison.

- Personne ne peut m’aider, a-t-elle dit en le regardant droit dans les yeux.

- Tu ne veux pas me dire, au moins, ce qui t’arrive?

-Non. Il a fait un geste de consentement en ouvrant les bras, comme

s’il lui disait « comme tu veux

veau arrêtée devant lui et l’a regardé dans les yeux.

- Mais, vous ne vous fâchez jamais?

Il lui a gentiment répondu. -Très souvent.

- Vous auriez dû m’avoir virée depuis longtemps, à coups de

pied, de chez vous À nouveau, ce tendre sourire, un peu réservé, sur son visage; ce

sourire qui séduisait et énervait la belle Diana. -Tu crois?

- Moi, c’est ce que j’aurais fait à votre place.

» La jeune fille s’est de nou­

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- Parce que, toi, tu as vingt ans.

- Mais pourquoi vous ne faites rien Pourquoi vous me tolérez?

Il lui a dit calmement mais fermement:

- Parce que tu es malheureuse, Réa

son, je ne sais rien de toi, mais je le vois

vous ne m’insultez pas

Je n’en connais pas la rai­ Tu es malheureuse.

Elle était de nouveau prête à attaquer avec de dures paroles mais soudain, elle a craqué. Elle s’est assise dans un fauteuil, s’est enfoncé le visage dans les mains et a pleuré à gros sanglots.

Andréas Lambrinos n’a pas tenté de l’arrêter. Il s’est mis de­ bout et il voyait ses épaules qui tremblaient. La jeune incon­ nue pleurait fortement sans essayer de se retenir, comme un

enfant qui pleure. Elle a relevé la tête et l’a regardé. Son regard, derrière les larmes, n’avait plus rien de méchant ni d’irrité. C’était le regard d’un enfant qui recherchait la protection, la tendresse et l’affection.

- Comment pouvez-vous être si gentil?

C’était la deuxième ou la troisième fois qu’elle le répétait. -Je ne suis pas gentil. J’ai tout simplement cinquante ans.

Il a tendu le bras pour lui caresser les cheveux. Elle l’a attrapé et y a posé ses lèvres. Tout cela s’est passé en deux ou trois secondes, alors que son bras était prisonnier dans les mains de la jeune fille, alors qu’il était debout devant elle, alors qu’elle était as­ sise, la tête penchée. Andréas Lambrinos a clairement réalisé qu’il était perdu. Il aimait avec passion comme il n’avait jamais aimé dans sa vie. Il aimait comme quelqu’un qui rencontre l’amour pour la première fois à l’âge de cinquante ans.

- Réa

Il était perdu. Mais cela ne l’effrayait pas. Il se laissait aller avec plaisir dans le gouffre de nouveaux sentiments.

- Réa

- a-t-il murmuré.

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Il s’est penché plus près d’elle; elle a lâché son bras et l’a em­ brassé. « Paumé ». Oui, il le savait, il était perdu. À partir de mainte­ nant, il ne pourrait plus échapper à ce cercle sensuel que for­ maient les bras de la jeune fille autour de son cou. Il s’est penché encore davantage pour l’embrasser et il s’est de­ mandé avec frayeur « est-ce que je sais embrasser? »

Les volets fermés empêchaient la faible lueur de la nuit d’en­ trer dans la pièce. Andréas Lambrinos a entendu sa voix.

- Quelle heure est-il?

- Neuf heures, j’imagine.

Il a tendu sa main vers l’interrupteur. La lumière discrète de la

petite lampe à l’abat-jour bleu, formait un cercle bleu-ciel.

- Ils ne vont pas s’inquiéter chez toi? - lui a-t-elle demandé.

- Ils vont s’inquiéter

Un petit silence s’est installé entre eux. Quelques minutes plus

tard, « Réa » était assise dans un fauteuil, enveloppée dans sa robe de chambre. -Je ne sais rien de toi. Tu es marié? -Oui.

- Et ta femme se trouve ici, à Athènes?

Il lui était désagréable de parler de sa femme à ce moment-là. Il ne savait pas lui-même ce qu’il ressentait. C’était la première fois qu’il lui arrivait quelque chose dans sa vie réglée comme un chronomètre. Quelque chose complètement « en dehors

des règles du jeu». La jeune fille a pris une cigarette du paquet, l’a allumée, la lui a mise à la bouche puis en a allumé une deuxième pour elle.

- Bien sûr, tu es riche -Sans doute

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- Et tu n’es pas heureux

Il n’était pas heureux? Il n’y avait jamais pensé. Tout allait bien dans sa vie. La carrière, la fortune, la réputation, la place so­ ciale. -Je ne peux pas dire ça -Tu ne l’es pas Il était prêt à protester mais il ne l’a pas fait. Maintenant, il pensait que l’inconnue avait peut-être raison. Elle a brusque­ ment changé de sujet.

- Tu sais que tu es beau?

Il a ri en toute sincérité. Beau? Depuis bien des années il se

croyait au-dessus de tout ça. Seule la belle Diana le lui rappe­ lait, mais Diana aimait les extravagances.

- Tu es beau a répété l’inconnue. Le cinéma étranger se sert de gens comme toi.

- Pour jouer le rôle du bon grand-père innocent. Et il a ri.

- Pour jouer le rôle du séducteur, genre Cary Cooper ou Gre- gory Peck.

Elle se moquait de lui? Non, elle semblait parler sérieusement.

- Ma fille a quelques années de plus que toi. -Tu as une fille?

- Oui, elle est mariée aux États-Unis.

- Alors, tu es tout seul?

Il était prêt à dire «J’ai ma femme » mais il n’a rien dit.

Cette petite fille inconnue disait facilement de profondes vé­ rités. En effet il était seul.

- Tu ne vas pas me parler de toi, maintenant?

Elle a hésité un moment, puis a dit:

- Si, si tu me promets de ne pas me demander plus que ce que je veux te dire. Il a levé le bras comme les témoins des tribunaux étrangers.

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-Je le promets -J’ai fini un collège à l’étranger. Ma famille a toujours été pres­ sée de se débarrasser de moi. Mes plus longues années, je les ai passées en tant qu’ « interne » dans des écoles à l’étranger. Cela te suffit? -Non. Elle a ri. Ce rire a éclairci son visage.

- Tu n’es pas satisfait. Je suis riche. Très riche mais en même temps, très pauvre. Son air dévoilait qu’il ne comprenait.

- Mon père m’a laissé une grande fortune qui est gérée par les autres.

- Alors, tu n’es pas du tout pauvre!

-Je suis pauvre dans d’autres domaines. Tu veux en savoir plus? -Le plus possible.

- Je me trouve à Athènes depuis peu de temps

Je suis née

comme on dit « une cuillère en or dans la bouche ». Une cuil­ lère en or, au contenu très amer. Fin. -Je peux te poser encore une question? -Non!

- Comme tu veux

La cigarette s’est éteinte. Il l’a jetée puis s’est levé. Il s’est dirigé

vers le pick-up et a pris le premier disque. La valse de Chopin. Il l’a mis et les douces notes du Polonais remplissaient la pièce de mélancolie; comme si une pluie de marguerites tombaient sur les touches du piano.

- C’est Lipati qui joue. Il ne trouvait rien d’autre à dire.

-Je l’ai entendu jouer à Londres. Alors, elle avait beaucoup voyagé. En apprenant, ne serait-ce que d’une manière éparse, quelques détails de sa vie, il se rap­ prochait d’elle.

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- Et maintenant, parle-moi de toi, lui a-t-elle dit.

Que pouvait-il lui dire?

- En ce qui me concerne, c’est exactement le contraire. Je suis

né dans une petite province, de parents qui gagnaient, péni­ blement, juste l’argent du repas quotidien. Mon père était un pauvre cordonnier. Tu ne les connais pas ces petits cordonniers de province. Son magasin était une porte et une table sur le trottoir. Il ballonnait les chaussures.

Soudain, il s’est arrêté. Que lui arrivait-il? Lui, le sérieux pro­ fesseur d’Athènes, racontait les détails secrets de sa vie à une jeune fille inconnue.

- Et?

- Rien. Bien qui ne soit intéressant.

- Si, c’est intéressant. J’aime t’écouter.

lui a-t-elle demandé.

Il l’a regardée. Elle avait le menton posé dans la paume de sa main et le coude sur le genou. Une fois de plus Andréas Lam­ brinos a pensé: « Elle a une étrange façon de te regarder. Comme si elle te regardait de bas en haut. » -Alors, ton père? - C’était un homme merveilleux. Il voulait que je devienne ce qu’il n’avait pas été. Avec ma mère, ils se sont privés de pain pour que j’étudie. Il s’est arrêté et un nœud s’est formé dans sa gorge.

- Ils sont morts tous les deux avant que je ne puisse leur rendre

tout ce qu’ils m’avaient donné. Quand j’étais en dernière an­ née d’université, je transportais des paquets à la gare alors que

je passais les examens finaux. « Pourquoi est-ce que je lui parle de tout ça? » se demandait-il encore une fois. «Je n’en ai jamais parlé à personne. »

- Raconte-moi encore.

- Il n’y a rien d’autre. J’ai obtenu mon diplôme avec mention

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très bien. Comme je haïssais de toute mon âme la pauvreté, j’ai décidé de ne pas devenir pauvre. Réussir. Réussir. Je le leur de­ vais, à eux, qui étaient restés affamés à cause de moi. Une fois de plus un nœud se formait dans la gorge.

- Et j’ai réussi. C’est tout. La réussite, je ne l’ai pas gagnée par hasard. Je l’ai acquise tout doucement après bien des efforts, des calculs et de durs labeurs pendant des années. À voix très basse, si basse que Lambrinos n’a pas entendu, mais

a deviné, la jeune fille a dit:

-Et le bonheur?

Il a haussé les épaules.

- Il ne me restait pas de temps pour y penser

Il est parti de la maison de Kifissia à onze heures après avoir dit à « Réa » qu’il lui téléphonerait le lendemain matin. Avant de partir il avait pris soin de remplir le frigo avec de nouvelles provisions. Dans la voiture il essayait de sortir de ce gouffre dans lequel il avançait. Ce qu’il avait fait aujourd’hui était totalement ahu­ rissant et en dehors de toute logique. Il s’était absenté de chez lui une journée entière sans même avoir passé un coup de télé­ phone. Bien sûr, il savait que sa femme resterait indifférente, mais quoi qu’il en soit il aurait dû la prévenir. Elle avait pu pen­ ser qu’il avait eu un accident. En roulant, il a essayé de mettre de l’ordre dans ses idées et dans ses sentiments. Tout ce qui s’était passé et tout ce qu’il avait fait étaient incompréhensibles et certainement, tout à fait contraires à son genre. « Et si c’était à refaire, je le referais. » C’était une descente abrupte sur laquelle il dégringolait, les yeux ouverts, sans vouloir se retenir. «Je suis paumé ». C’était ça l’amour? À l’âge de cinquante ans, Andréas Lambrinos croyait que « l’amour » ardent n’était

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rien d’autre qu’une invention des écrivains de romans et une occupation de ceux qui n’avaient rien de plus sérieux à faire. - Et moi, je suis amoureux maintenant? s’est-il demandé presqu’à haute voix. Il ne pouvait pas le dire. Ce qu’il savait c’est que depuis la veille quelque chose était entré dans sa vie et qui changeait définiti­ vement sa voie.

- Et si je ne la revois plus?

Rien que d’y penser il a ressenti un serrement au cœur. Tout:

les procès, la réussite, le prestige avaient brusquement pâli, avaient perdu leur sens et leur couleur. Comme les ingénieux opérateurs font dans les films quand ils cherchent à mettre en évidence le visage de l’actrice principale, de la même façon, dans sa vie, depuis la veille, tout s’était dérobé dans l’ombre, laissant éclairé seulement le visage aux yeux de velours et aux lèvres épaisses. Elle lui avait dit qu’elle ne s’appelait pas Réa. Et pourtant, il savait que quel que soit son nom, pour lui, elle res­ terait toujours « Réa ». Il conduisait machinalement vers son domicile. Dès le premier regard, il a vu la colère de sa femme, cette colère qu’ son visage. Elle était assise, rigide, dans son fauteuil, une revue

dans les mains. -J’espère que tu as mangé. Cette phrase insignifiante prenait par ses lèvres un sens pro­ fond. -Oui.

prenait par ses lèvres un sens pro­ fond. -Oui. - Un grand nombre de personnes t’a

- Un grand nombre de personnes t’a demandé au téléphone.

-Ah oui?

- On a même téléphoné de la part du Président du Parlement. J’ai noté le numéro.

44

- Merci.

Il s’est assis, lui aussi, dans un fauteuil. Il ne pouvait pas, inté­

rieurement, ne pas l’admirer. Elle lui parlait de choses habi­

tuelles, comme s’il ne s’était rien passé. Seul son regard dévoi­ lait la tempête qui gonflait en elle.

- Serait-ce indiscret de te demander où tu étais passé?

- Il m’est arrivé quelque chose.

Le

toutes

blanches.

- Et c’était si difficile de passer un coup de fil?

Par ces paroles superficielles et insignifiantes, elle avait tout dit. Elle s’est levée, rigide, et est sortie de la pièce. Andréas Lambrinos l’a entendu fermer à clé la porte de sa chambre.

ses

mains,

visage

d’Éléni

les

Lambrinos

bras

du

semblait

tranquille

mais

serrant

fauteuil,

étaient

devenues

45

3

À propos d’Olga Kazasoglou

Le matin, la femme de chambre l’a informé.

- Madame a reçu un coup de téléphone et est partie très tôt. Elle

a dit qu’elle s’absenterait toute la journée.

- Merci, Mary.

Il avait compris. Sa femme ne voulait pas le rencontrer au­ jourd’hui. Demain, tout reviendrait en ordre. Éléni Lam­ brinos était une personne sans passion. La seule chose qui comptait pour elle était « l’opinion publique » de son cercle, l’équilibre de cette richesse bien édifiée, la gloire et les rela­ tions qu’elle avait créées.

Comme il en avait l’habitude, il lisait son journal en prenant son petit déjeuner, quand il a sursauté. Sous les grands titres de la première page, il a vu la photo. Il ne pouvait pas se tromper. C’était bien la photo de la jeune fille qui était tombée sous les roues de sa voiture. La photo de Réa. Réa, au regard étrange, au front dégagé, aux lèvres épaisses, là en première page du journal, juste sous le titre « Disparition mystérieuse».

Il a jeté sa serviette et affolé a lu l’article.

« Une étrange disparition préoccupe, depuis hier, le commis­ sariat de police d’Athènes. Olga Kazasoglou, fille du célèbre armateur de Londres, décédé depuis des années, a disparu de chez elle depuis avant-hier, dans des conditions mystérieuses.

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Sa disparition a été déclarée au commissariat hier après-midi

par sa mère Mme Maria Asklipios

Andréas Lambrinos a regardé de nouveau la photo.

Dans les yeux de « Réa », il lui a semblé apercevoir un profond désespoir. « C’est une impression » a-t-il pensé. « La photo est

vieille. Comment est-ce possible

« Olga Kazasoglou est partie de la maison de la famille Askli­ pios, dans laquelle elle venait de s’installer quelques jours au­ paravant, à son retour de Lausanne, à sept heures avant-hier en vue d’aller chez son amie. Jusqu'à hier matin, sa famille ne s’est pas inquiétée supposant qu’elle serait restée chez son amie. Hier matin, ils ont téléphoné et ils ont constaté qu’elle n’était pas passée au lieu où elle était supposée se trouver. M et Mme Asklipios ont essayé, seuls, par tous les moyens possibles de re­ trouver leur fille et finalement, désespérés, hier dans la soirée, ils ont rapporté le fait à la police. Olga Kazasoglou! Alors, « Réa » s’appelait Olga Kazasoglou. Par les informations stupides données par l’enquête journa­ listique Andréas Lambrinos essayait de se représenter exacte­ ment comment les choses s’étaient passées. « Sa mère, Mme Maria Asklipios ». Alors sa mère s’était remariée avec ce M. Asklipios. Il essayait de se rappeler ce qu’il savait de lui. Il avait entendu parler de lui, mais où? Chez Diana Liamis? Mais, il

ne se souvenait plus L’information du journal n’était pas terminée. Ils répétaient et baratinaient les mêmes choses, comme le font habituelle­ ment tous les journaux qui s’intéressent à un thème suivi de nombreuses personnes, sans rien annoncer de nouveau qui pourrait satisfaire la curiosité du simple lecteur. Et tout d’un coup, le regard d’Andréas Lambrinos s’est arrêté sur trois lignes de l’article, imprimées avec les mêmes caractères, mais

»

»

47

qui maintenant lui semblaient être devenues d’une grande importance.

« Les parents d’Olga Kazasoglou s’inquiétaient particulière­

ment de sa disparition car

»

Ce n’était pas possible. Voilà la raison de ses manières étranges et incompréhensibles.

« Car la santé de leur fille ne s’était pas complètement réta­

blie. Il y a à peine deux mois que Mademoiselle Olga Kazaso­ glou est sortie d’une maison de repos suisse où elle avait fait une cure pour se soigner les nerfs. » Les bras de Lambrinos, alors qu’il tenait son journal, lui en sont tombés. « D’une maison de repos où elle a suivi une cure pour les nerfs. » Lambrinos connaissait bien ces « maisons de repos suisses ». C’est ainsi qu’ils appelaient par discrétion les maisons psychiatriques des riches. Alors Réa était Non. Il lui était pénible de penser que cette jeune fille, qui pour la première fois avait réveillé l’amour en lui, était folle. Il a re­ levé le journal. Il n’y avait rien d’intéressant. Il l’a jeté sur son bureau.

Il a fait quelques pas dans la pièce, essayant de retrouver ses es­ prits et de mettre de l’ordre dans ses pensées.

« Olga Kazasoglou ». « Réa » s’appelait Olga Kazasoglou.

« Fille du célèbre armateur, décédé depuis longtemps déjà. » Oui, il avait entendu parler d’un Kazasoglou de Londres qui vivait toujours à l’étranger. C’était lui son père? Il s’est soudain arrêté. Non. Elle avait sans doute les nerfs fatigués, mais dans son histoire il y avait autre chose que ses troubles psycholo­

giques. Une profonde amertume de la vie et puis

venu de la soirée de la veille. - Quelqu’un a essayé de te tuer? Elle avait nié, mais son expression, sa tête entre les mains, ses

Il s’est sou­

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larmes disaient « Oui ». Il sentait son cœur se remplir de ten­ dresse pour cette femme, dont il gardait aux lèvres le goût de son baiser. Il a arrêté « les aller-retour » dans la pièce et s’est dirigé précipitamment au téléphone. Ses doigts composaient nerveusement le numéro, ce numéro de sa maison à Kifissia. Il s’impatientait. Il voulait lui dire qu’il était proche d’elle, qu’elle pouvait compter sur lui que tout lui était indifférent en dehors d’elle. -Allô! Cependant non. Il s’était empressé. Personne ne décrochait. Il entendait encore le bruit sourd de la sonnerie à l’autre bout du fil. Il serrait nerveusement l’écouteur dans ses mains. À l’autre bout, la sonnerie sonnait une, deux, trois fois. - Elle dort encore? Encore une, deux, trois fois. Il a eu un serrement au cœur. Il a essayé de se calmer. « Les jeunes dorment profondément ». Encore une fois cette affreuse sonnerie qui ressemblait à un râ­ lement à l’autre bout du fil. Une, deux, trois fois, le serrement au cœur est devenu encore plus fort. Personne ne répondait à la maison de Kifissia. - Elle est sûrement dans la salle de bains. Il voulait une fois de plus se rassurer. Elle est peut-être sortie dans la cour. C’est ce qu’il se disait mais il ne se calmait pas. Ensuite, comme tous ceux qui refusent de croire au mal, parce qu’ils n’osent pas y croire, il a pensé: « Que je suis bête! Dans ma précipita­ tion, j’ai dû composer le numéro d’une maison où il n’y a per­ sonne. » Il a raccroché, et tout de suite il a composé, avec une grande attention, son propre numéro. De nouveau l’affreuse sonne­ rie. Une, deux, trois, quatre, cinq, dix fois. Lambrinos a senti couler une sueur froide à son front. Ça ne servait à rien de se

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moquer de lui-même. Personne ne répondait dans la maison de Kifissia. Personne n’avait l’intention de répondre. - Elle est partie? s’est-il demandé. Mais il savait lui-même que ce n’était pas ça qui l’effrayait. L’autre version, il n’osait pas reconnaître qu’il y avait pensé. Et soudain, il a été pris d’une panique folle. La veille quelqu’un avait tenté de la tuer. Peut-être- Peut-être que Réa n’a pas pu répondre parce qu’elle ne pouvait pas répondre car elle gisait morte près du téléphone? Il a couru comme un fou dans sa chambre et s’est habillé sans faire attention à ce qu’il portait. Il n’a pas attendu que l’ascenseur monte. Il a descendu quatre à quatre l’escalier. Heureusement, Éléni n’avait pas pris l’auto.

D’habitude, il conduisait avec précaution, mais maintenant il roulait à toute allure. Pourtant, il pensait que la route ne fini­ rait jamais. « Olga Kazasoglou », « maison de repos suisse »,

» Les phrases du journal tournaient

entremêlées dans son esprit et tout ça ne faisait qu’un, avec le bruit du moteur. Oui, personne ne répondait au téléphone parce que « Réa » était morte. Il l’avait tuée. Qui? Celui qui avait essayé avant-hier de la jeter sous les roues de son auto. Oui, avant-hier, il y avait quelqu’un près d’elle. À ce moment- là, il n’y avait prêté aucune attention, mais maintenant qu’il y

pensait, il en était sûr. N’avait-il pas entendu les pas d’une per­ sonne qui s’enfuyait dans l’obscurité, au moment où la jeune fille est tombée devant son auto?

» Cette personne

était venue la tuer? Et le voilà arrivé. Il a sauté de sa voiture, il a tourné, et est arrivé devant la porte à l’intérieur de la petite cour. Elle était fermée.

« sa famille s’inquiétant

« Les pas d’une personne qui s’enfuyait

50

-Réa! -a-t-il crié. L’espoir d’obtenir une réponse semblait fou. Et bien sûr il n’y a eu aucune réponse. Il a sorti sa clé et a ouvert d’une main trem­ blante. Il s’est arrêté au seuil. Il allait voir ce corps, bien aimé et inconnu, allongé au sol? Il n’a rien vu. -Réa! Il a traversé le salon. Rien. Il est entré dans la chambre. Il a vu son pyjama, celui qu’elle portait la veille, jeté sur le lit.

- Réa!

Elle n’était nulle part. D’un pas saccadé Lambrinos a fait tout le tour de la maison. « Elle est partie ». Elle était partie sans rien lui dire, sans lui laisser deux mots. « Elle a peut-être laissé

un petit mot. » Il a cherché. Rien. La jeune fille avait disparu comme si elle n’avait jamais existé. Lambrinos est retourné dans le salon et s’est laissé tomber épuisé dans un fauteuil. Il était étourdi comme s’il avait reçu un coup de poing au visage. Il a essayé de mettre de l’ordre dans

tout ce qu’il avait vécu. Réa était partie. Elle n’avait pas été tuée. Elle est partie sans rien dire.

- Et maintenant? s’est-il demandé complètement perdu.

Il ne la connaissait que depuis quelques heures et pourtant, il

l’avait inéluctablement associée à sa vie. « Maintenant? » Ce n’était pas de l’amour, une aventure, un sentiment. C’était quelque chose de plus fort. Quelque chose qui avait bouleversé sa vie.

- Elle va peut-être venir, - a-t-il murmuré.

Comme c’était ce qu’il voulait, il y croyait. « Oui, bien sûr. » Il se dupait lui-même. « Elle ne m’a pas téléphoné, elle ne m’a pas laissé de note parce qu’elle va revenir. C’est une jeune fille,

elle est sortie. Qui sait pourquoi. Elle va revenir. » Réa revien­ drait et lui, il l’attendrait.

51

Il a allumé une cigarette. « Elle reviendra. Bien sûr qu’elle re­ viendra. C’est pour ça qu’elle n’a rien dit. Quand l’horloge a sonné midi, il savait que Réa ne rentrerait pas.

Cependant, il a attendu jusqu’à une heure. Il ne croyait plus qu’elle reviendrait, mais il espérait encore qu’elle téléphone­ rait. Il regardait l’appareil sans le lâcher des yeux. Mais le télé­ phone n’a pas sonné. Lambrinos s’est levé difficilement. Il sen­ tait ses membres lourds comme s’il avait vieilli. Il savait bien que ce qui lui était arrivé depuis avant-hier était injustifiable et absurde de même qu’il était ridicule d’aimer ainsi cette Olga Kazasoglou; pourtant, il ne pouvait faire autrement. Depuis hier, plus rien n’avait de sens dans sa vie. Elle seule l’in­ téressait. «Je suis malade. » Mais c’était une maladie qu’il res­ sentait pour la première fois. Il a alors pensé qu’il devait se renseigner sur cette Olga Kazaso­ glou et sur la famille Asklipios. Par qui? Il avait de nombreuses connaissances, mais aucun ami à qui il pouvait se confier. C’était étrange mais, à ce moment-là, il a pensé à la belle Dia­ na Liamis. L’ancien mannequin était celle qu’il ressentait la plus proche de lui à cet instant. Il s’est rendu chez elle. Elle l’a reçu étonnée, mais avec plaisir.

- À quoi m’est dû cet honneur

Elle s’était réveillée depuis peu, ce qui expliquait la fraîcheur de

son visage.

- Tu veux dire en début d’après-midi.

Il voulait donner à sa conversation un ton comique et léger,

mais son expression le trahissait. La belle femme l’a fait asseoir en face d’elle.

- Il se passe quelque chose?

au petit jour?

52

- Non, rien, pourquoi?

- Éléni est passée par ici ce matin. Je suis rentrée très tard hier

soir et elle m’a trouvée au lit. Elle n’est pas restée longtemps, mais Éléni n’a pas l’habitude de rendre des visites le matin et je

me disais

- C’était sur sa route, a dit Lambrinos essayant de feindre l’in­ différence. -Peut-être. La belle femme le regardait droit dans les yeux.

- Et toi, pourquoi es-tu venu? C’était ta route à toi aussi? Sa voix contenait une ironie amicale.

- Bien sûr que non Je suis venu exprès.

Il s’est penché vers elle.

- Écoute, Diana, ce que je vais te dire est tout à fait confiden­

tiel. Un de mes clients avait de graves conflits avec une famille de l’étranger. Il s’agit des Asklipios qui sont rentrés ici récem­ ment.

- Ah oui, les Asklipios, bien sûr.

Il n’existait aucune famille d’Athènes que la belle Diana ne

connaisse pas.

-Tu les connais?

- Je ne les connais pas mais je sais des choses sur eux. Madame Asklipios est l’ex-femme de Kazasoglou.

Elle parlait calmement

core lu les journaux du matin.

- Que veux-tu savoir sur eux?

-Mon client

- Oui, ton client, que veut-il savoir?

Lambrinos a fait un vague mouvement. -En général. Kazasoglou avait énormément d’argent. Il a épousé sa

-

Il était évident qu’elle n’avait pas en­

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femme quand il était déjà âgé. Il a eu l’obligeance de rapide­ ment laisser sa femme libre qui s’est aussitôt remariée avec ce mufle « séduisant » et très antipathique. Tu sais ce genre de beau gosse qui passe son temps sur la Côte d’Azur en draguant les belles dames. Lambrinos essayait de garder l’air d’une personne qui se ren­

seigne sur des choses qui ne l’intéressent que professionnelle­ ment. - Ah, c’est ça. Mon client m’a dit qu’il y avait d’autres membres dans la famille. -Une fille.

- Et cette fille, elle habite avec l’actuelle Madame Asklipios?

Comment pourrait-il garder son sang-froid alors qu’il parlait de «Réa»? Diana a ri. - Sa fille? Madame Asklipios n’aurait jamais détruit sa ligne pour avoir une fille.

Lambrinos s’est étonné.

- Mais cette fille existe.

- Ce n’est pas sa fille.

Il n’y comprenait rien. Diana continuait.

- C’est la fille de Kazasoglou et de sa précédente femme. -Ah oui?

Ils ont continué leur conversation. Diana n’avait rien d’autre à lui apprendre.

- Cette jeune fille a disparu.

Ses mains tremblaient. Il se sentait pâlir.

- Vraiment? a demandé la belle femme les yeux brillants.

Les scandales mondains étaient son fort:

- Comment? Quand?

- Je ne sais pas, a répondu Lambrinos et il s’est levé. Lis les

54

journaux du matin et tu verras. Il lui a embrassé la main et est parti, alors qu’elle le regardait étrangement. Elle pensait que son ami n’avait pas l’air d’un homme qui s’informait sur un client.

Lambrinos est parti de chez Diana Liamis complètement bouleversé. Alors « Réa », Olga Kazasoglou, n’était pas la fille

de Madame Asklipios. Elle lui avait dit qu’elle était née « avec

une cuillère en or dans la bouche ». Maintenant, il compre­ nait pourquoi cette cuillère en or était pleine de poison. Mais pourquoi est-elle partie de chez elle? Elle était réellement

« malade »? Ce soir fatal, où elle était tombée devant son auto, est-ce que quelqu’un avait tenté de la tuer? Et qui? Et de ce cher Monsieur Asklipios, Diana avait dit qu’il s’agissait d’un

«

mufle séduisant et antipathique ». Diana savait distinguer

les

gens. Quel était le rôle de M Asklipios dans cette affaire?

Il avançait sans but, absorbé par ses pensées. Deux, trois per­ sonnes l’ont salué avec respect. Il a répondu machinalement. Il

ne

les connaissait même pas. La veuve Kazasoglou, le séduisant

M

Asklipios, « Réa ». Que s’était-il passé entre ces trois per­

sonnes? Il s’est brusquement arrêté au milieu de la rue. Et si Réa était retournée à la maison de Kifissia? Et si elle était allée, qui sait où et qu’elle était revenue? L’idée qu’il pouvait la revoir le remplissait d’une joie nerveuse.

Il s’est arrêté à la première cabine téléphonique qu’il a trou­

vée devant lui et a composé le numéro les mains tremblantes. Non. Personne n’a décroché. La maison de Kifissia était restée vide. Il a regardé sa montre. Trois heures. Pendant une heure il traînait sans but dans les rues. Il sentait ses forces l’abandon­ ner. Il a arrêté le premier taxi qui passait. Par hasard le chauf­ feur lui était connu.

55

- Où, Monsieur Lambrinos? -Chez moi.

L’appartement ne lui avait jamais semblé si vide. Bien qu’il ait connu la réponse, il a demandé à la femme de chambre:

- Madame n’est pas rentrée, Mary?

- Elle m’a dit de dire à Monsieur qu’elle restera

Il l’a interrompue

- Oui, Mary, j’avais oublié. Tu me l’as dit ce matin. Elle restera chez sa cousine toute la journée.

Il était livide de fatigue. Il paraissait malade. La servante in­ quiète lui a demandé:

- Monsieur ne se sent pas bien?

-Un peu fatigué. -Je vous sers? Il a fait un geste d’ennui. Il n’avait pas faim. La servante insis­ tait.

- Il y a du poulet froid dans le frigo. Avec un peu de jus

- Non, Mary, merci. Fais-moi seulement un café, si tu veux.

Il est entré dans son bureau. Dans cette pièce obscure aux murs

couverts de livres, il s’y sentait à l’aise. C’était son « chez lui », dans sa maison. Il s’est laissé tomber dans un fauteuil et s’est caché le visage dans ses mains. La veuve Kazasoglou, le séduisant Asklipios, Réa. Le triangle au milieu duquel se trouvait la solution des problèmes qui le torturaient. -Oui? C’était la femme de chambre qui frappait à la porte de la bi­ bliothèque. Elle lui apportait le café qu’elle a posé sur le bureau.

- Ecoute, Mary. Si on me demande au téléphone, je ne suis là pour personne. - Bien, Monsieur

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Elle était prête à sortir quand Lambrinos l’a arrêtée.

-Mary! Il y a pensé à peine l’avait-il dit. Et si Réa lui téléphonait? -Oui, Monsieur

- Mary

lera bien sûr de la part du Ministre. Tu me la passeras.

-Bien, Monsieur. Il a eu honte de sa petite ruse, indigne de lui. La femme de chambre cependant lui parlait avec respect. Elle n’aurait

que son irréprochable maître aurait pu

mentir. Vers cinq heures, le coup de téléphone! Lambrinos a saisi avec angoisse l’écouteur en « duplex » qui se trouvait sur

sa table.

- Oui?

Il s’agissait en effet d’une voix de femme, mais pas de celle de

Réa.

- Monsieur Lambrinos?

- Lui-même, - a-t-il répondu, déçu.

- Excusez-moi de vous déranger, mais

C’était la couturière de sa femme qui voulait la prévenir de l’essayage du lendemain.

jamais

J’attends un appel du ministère. La secrétaire appel­

osé

imaginer

-Je le lui dirai Il a raccroché. C’était ridicule ce qu’il faisait. Réa ne télépho­ nerait plus jamais. Il s’est levé.

- Dis à mon assistant que je le verrai demain, - a-t-il dit à Mary

qui était apparue. Il est sorti dans la rue sans projet. Il est entré dans son auto.

57

4

Les visites de Monsieur Asklipios

Il était ridicule de s’attendre à la retrouver et il ne l’espérait même pas, cependant il s’est dirigé de nouveau vers Kifissia. Il est entré chez lui. La maison était vide. Il s’est assis dans un fau­ teuil, dans le même où il était assis la veille, alors qu’elle se te­ nait debout en face de lui. Une tristesse infinie l’a entièrement envahi. Tristesse pour le rêve perdu, pour Réa et pour lui-même et peut-être même pour sa femme, la sèche et rigide Éléni Lam­ brinos. Je suis « malade », a-t-il murmuré. Et il était malade. Tout ce qui depuis avant-hier le bouleversait, n’avait aucune logique. Bien. Une petite, peut-être folle, avait disparu de chez elle. D’accord. Il se pouvait qu’il y eût un crime sous cette af­ faire. Pourquoi était-il prêt à pleurer comme un enfant à qui on a promis la lune? Pourquoi? «Je dois aller au commissariat déclarer les faits. » « Une en­ fant avait disparu depuis deux jours et a passé la soirée et la jour­ née chez moi. Je dois aller le dire. J’ai promis d’aller l’avouer. » Et pourtant, il savait que ce n’était pas ce qui l’intéressait. Il ne s’intéressait même pas au scandale. La seule chose qu’il voulait, c’était la revoir. Il ne se l’avouait pas, mais c’était la seule raison pour laquelle il restait là, avec l’espoir qu’elle revienne. Petit à petit, le soir tombait sur Kifissia. Tout était devenu maussade dans la pièce. Andréas Lambrinos ne s’est pas levé pour allumer la lumière. Il restait immobile dans le fauteuil fumant cigarette sur cigarette. Et à un moment, on a frappé

58

à la porte. Il a sursauté. « Réa? » Il a couru ouvrir la porte sans même allumer la lumière. Il s’est heurté quelque part d’une telle force que son genou a fléchi. Il ne s’en est même pas rendu compte. « Réa? » Il a ouvert la porte, les mains tremblantes. Il était tellement certain de la voir - qui d’autre pourrait venir dans la maison isolée de Kifissia? - alors il est resté hébété de­ vant l’ombre d’un homme qui remplissait le cadre de la porte. -Je peux entrer? a demandé l’inconnu. Comme perdu, Lambrinos s’est écarté. Vu que la maison était obscure et que le peu de lumière tombait sur les épaules de son visiteur, il ne pouvait pas apercevoir son visage.

- Que voulez-vous?

La voix de l’inconnu lui a semblé un peu ironique.

- Vous préférez discuter ainsi dans l’obscurité?

Alors Lambrinos s’est rappelé qu’il n’avait pas allumé la lu­ mière. L’interrupteur était près de lui. Il l’a tourné. Il a vu

l’homme qui se tenait devant lui

grand, brun, exagérément

distingué, avec quelque chose qui dérangeait dans son élé­

gance.

- Très bien ainsi. Je peux entrer maintenant?

Il n’a pas attendu la permission. Il est entré dans la maison re­

gardant autour de lui en toute liberté.

- Ce n’est pas vilain ici, - a-t-il dit.

Andréas Lambrinos se sentait si fatigué qu’il n’avait même pas

la force de se fâcher.

- Elle est à vous cette maison?

- Si vous le permettez.

- Hum, ce n’est pas mal.

Ses manières commençaient à irriter Lambrinos. Dans n’im­ porte quelle autre circonstance, il aurait donné une bonne le­ çon à ce monsieur, si sûr de lui.

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- Vous êtes venu pour me parler de ça? -Bien sûr que non.

Il s’est assis sans en demander l’autorisation, il a posé une jambe sur l’autre, puis a souri découvrant ainsi de belles dents blanches. Tout doucement, la colère commençait à gonfler à l’intérieur de Lambrinos. Cet élégant avait beaucoup d’au­ dace. Il a regardé sa montre pour montrer qu’il n’avait pas beaucoup de temps à sa disposition.

- Vous êtes pressé? a demandé le visiteur, en sortant de sa poche un étui à cigarettes très cher.

- Exactement.

- Alors, laissons ça pour une autre fois.

Il a fait semblant de se lever.

- Qu'est-ce qu’on « laissera pour une autre fois »?

- Une discussion sur une personne qui nous intéresse tous les

deux, Monsieur Lambrinos! -Je vois que vous connaissez mon nom.

- Ce n’était pas difficile de l’apprendre. Tout le voisinage sait à qui appartient cette maison. Lambrinos a regardé son interlocuteur dans les yeux. - C’est ainsi que vous avez appris mon nom? La colère montait de plus en plus en lui.

- Il y a un autre moyen encore plus facile.

-Ah oui?

- Oui, celui que je vais utiliser. Qui êtes-vous, monsieur? Pour­ quoi êtes-vous venu chez moi? Qui est cette personne qui nous intéresse tous les deux? L’autre a ri.

- Cher monsieur, vous m’avez parlé d’une façon beaucoup plus

simple que la mienne et vous m’avez posé dix questions en­ semble. À laquelle voulez-vous que je vous réponde en premier?

60

- Qui êtes-vous?

-Je ne sais pas si mon nom vous dira quelque chose. Je m’ap­

pelle Aris Asklipios.

Lambrinos est resté figé

Kazasoglou, le « père » de « Réa ». Il a réuni toutes ses forces et

réussi à redevenir Maître Lambrinos, l’avocat qui avait gagné tant de procès internationaux. -Je vous écoute, Monsieur. De quoi voulez-vous me parler?

- Au nom de Dieu, laissez cet air qui ne convient pas du tout à

Il avait devant lui le mari de la veuve

notre affaire. Vous savez exactement pour quelle raison je me trouve ici.

-Je désirerais l’apprendre.

Il avait parlé de la manière la plus froide possible. L’autre a haussé les épaules d’un air de dire.

- Puisque vous insistez.

Ensuite arrangeant le pli de son pantalon il a ajouté:

-Je suis venu parler de ma fille. Lambrinos l’a regardé froidement dans les yeux.

- Si j’en juge à votre âge, votre fille doit être un bébé.

- Ma fille est une femme et vous le savez puisque vous l’avez gardée deux jours ici. Alors ce monsieur jetait le gant.

- Vous entendez par votre fille, la fille de feu Kazasoglou?

-Je vois que vous êtes informé sur les détails? Ils discutaient poliment - deux messieurs du monde - et pour­ tant cela ressemblait à un assaut avant l’attaque. - Pas encore. Je vais bientôt être davantage informé. - Merci. Ils se sont tus pour quelques instants. C’était comme dans les combats de lutte où l’un des adversaires mesure l’autre.

61

- Je peux savoir, a finalement dit Asklipios, où vous cachez

Olga? Ou peut-être me direz-vous que vous ne la cachez pas? Lambrinos l’a regardé avec mépris. -Je ne comprends pas ce que vous dites.

Vous avez

caché Olga pendant deux jours. Comment ne pas supposer que vous la cachez encore? -Ah! Comme ça? Il parlait calmement, ironiquement et n’a remarqué aucune inquiétude dans les yeux de l’autre. Asklipios ne semblait pas sentir sous ses pieds le terrain moins ferme qu’auparavant. Il pensait avoir effrayé son adversaire mais son impassibilité lui faisait peur. - Alors, vous savez qu’Olga se trouvait ici depuis hier?

-Oui.

- Et comment le savez-vous? Vous étiez sans doute avec elle

quand

- Étonnant. Vous, qui comprenez tant de choses!

je l’ai rencontrée?

À ce moment-là il y avait pensé. Il s’agissait peut-être des pas d’Asklipios qu’ils avaient entendus ce soir-là.

-Je ne comprends pas votre ruse.

- Vous comprendrez plus tard. Puisque vous saviez que « votre

fille » - il insistait d’une façon moqueuse sur « votre fille » - se trouvait chez moi, pourquoi n’êtes-vous pas venu la chercher?

Il était redevenu l’ancien Lambrinos, qui saisissait avec raison chaque détail dans le but de gagner une affaire. Maintenant,

l’affaire, c’était « Réa », la personne qui le dominait à cet ins­ tant.

- De plus pourquoi, puisqu’on se trouve dans les « pourquoi »,

n’avez-vous pas rapporté à la police ce que vous saviez? Vous avez déclaré une disparition alors que vous connaissiez l’en­

droit où demeurait la personne disparue.

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Asklipios a changé la position de ses jambes soignant toujours le pli de son pantalon.

- Pas d’autre « pourquoi »?

- Encore un. Pourquoi Olga est-elle tombée sous les roues de mon auto? Qui l’a poussée? Asklipios a ri.

- Au nom de Dieu; monsieur, vous ne vous trouvez pas en face

des jurés pour les impressionner. Qu? est-ce que vous faites là?

- De simples questions qui attendent une réponse.

- Donc, vous ne me direz pas où est Olga en ce moment? -Je vous poserai la même question. Asklipios semblait sincère.

- Vous parlez sérieusement. Vous ne savez pas? -Absolument.

L’autre est resté un instant silencieux. Comme s’il mesurait la réponse de son interlocuteur.

- Alors les choses sont plus graves que je le croyais.

- C’est-à-dire? Asklipios a répondu par une question.

- Vous savez qu’Olga

Il a fait un geste qui n’avait aucun sens précis.

- Elle est sortie de la clinique il y a peu de temps. Ses nerfs Il s’est arrêté tout d’un coup et a ajouté.

- Si on ne la trouve pas rapidement, elle est en danger.

Une main de fer a serré le cœur d’Andréas Lambrinos. Le vi­

sage désespéré de la jeune fille lui est passé par l’esprit. Il s’est tout de suite remis. L’homme qui se tenait devant lui était dangereux.

- Alors, vous ne pouvez pas imaginer où elle se trouve?

- Bien sûr que non. L’autre a brusquement demandé:

ne va pas bien?

63

- Pourquoi l'avez-vous gardée chez vous?

Lambrinos a ressenti à l'instant même qu’il détestait cet homme. Qu’il le détestait de toute son âme.

- Parce qu’elle n’avait nulle part où aller et qu’elle était malade!

- Pourquoi un tel intérêt pour la maladie de Qlga? Oui. Il avait envie de casser la gueule de ce beau monsieur. -Je pourrais dire « depuis le moment où je vous ai connu ». -Vraiment? Et Pourquoi? Leur discussion devenait de plus en plus agressive.

- Parce que je m’intéresse toujours aux gens qui vivent dans le danger. L’autre a ri. Il avait un rire qui devait plaire aux femmes.

- Et le « danger » ce serait moi?

- Vous avez trouvé.

De nouveau Asklipios a ri.

- Vous savez que vous me plaisez?

Lambrinos a ouvert les bras dans un mouvement qui voulait dire: «Je m’en moque complètement ». Il se demandait en­ core, pourquoi cet homme se trouvait devant lui. Comment savait-il qu’il le trouverait à la maison de Kifissia? Que cachait-

il sous son air moqueur et poli? -Je crois, - a-t-il dit d’une voix beaucoup plus sèche, que nous avons assez joué - où est mademoiselle Kazasoglou?

- C’est exactement ce que je vous demande depuis mon arri­

vée ici. Moi, je ne l’ai pas vue depuis qu’elle a quitté la maison. Vous, vous l’aviez une nuit et un jour ici. Pourquoi l’avez-vous chassée?

- Vous savez que je ne l’ai pas renvoyée.

- Comment le saurais-je?

Lambrinos s’est levé et a fait quelques pas dans la pièce. Il réalisait très bien qu’il y avait quelque chose d’autre sous la

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surface. Asklipios n’était pas arrivé chez lui simplement pour

apprendre où se trouvait « sa fille ». S’il ne s’agissait que de ça, il suffisait qu’il s’adresse à la police.

- Alors, vous ne savez pas. Je n’en sais rien, moi non plus. Il

existe une façon de l’apprendre tous les deux. Il s’est planté devant son visiteur.

- Nous allons aller tout de suite à la police, tous les deux en­ semble. Nous rapporterons ce que nous savons. Moi que j’ai gardé mademoiselle Kazasoglou chez moi et vous Il s’est interrompu un instant, puis a ajouté:

- Vraiment, qu’allez-vous déclarer?

Quelque chose comme une vague inquiétude a joué dans les yeux d’Asklipios.

- Ce que j’ai déjà déclaré.

- Ça, vous l’avez rapporté avant que j’aie eu l’honneur de vous

rencontrer. Maintenant, il faut ajouter la suite. Par exemple que vous êtes la personne qui accompagnait Olga à Kifissia

avant-hier. Il faudra sans doute expliquer pourquoi vous avez disparu dès que « votre fille » est tombée devant mon auto.

Alors? Asklipios a regardé son interlocuteur dans les yeux et ensuite, il a éclaté d’un rire très fort et imprévu.

- Vous êtes très drôle. Vous bluffer bêtement et vous pensez

réussir je ne sais quoi. Je ne peux pas comprendre ce que vous

avez exactement à l’esprit, mais je peux vous dire qu’au mo­ ment où vous avez heurté Olga avec votre auto, moi, je me trouvais en compagnie de personnes honorables qui s’en sou­ viennent. Lambrinos a souri à son tour.

- Vous n’êtes aussi intelligent que je l’imaginais.

-Je ne prétends pas être particulièrement intelligent.

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Mais vous, par quoi le jugez-vous?

- Très simple. Vous dites que vous étiez en compagnie de per­

sonnes honorables au moment où Olga est tombée devant mon auto. -Oui. - Comment savez-vous l’heure où « votre fille » est tombée devant mon auto? Il pensait que ce coup allait l’ébranler. Asklipios est resté im­

passible et souriant. - Elle me l’a dit elle-même. Lambrinos ne s’y attendait pas. -Elle-même?

Soudain Asklipios a changé d’allure. En une seconde, il avait l’air d’un homme sérieux, du beau monde.

- Mon cher, vous ne comprenez pas que nous devenons ridi­

cules. Je vous ai laissé parler parce que je voulais voir quel genre

d’homme est le fameux professeur Lambrinos. Nous parlons depuis des heures comme les héros d’un roman policier dans lequel vous jouez Maigret et moi le « méchant malfaiteur » qui essaie de s’échapper. Lambrinos a senti que quelque chose avait changé dans l’at­ mosphère et que le terrain s’effondrait sous ses pieds.

- Bien sûr qu’elle me l’a dit elle-même. Plus précisément, elle

m’a téléphoné. Quand? Ce matin, quand elle était encore chez vous. C’est elle qui m’a donné votre adresse, c’est elle qui m’a dit votre nom, c’est elle qui m’a raconté comment vous vous êtes rencontrés. Oui, quelque chose avait changé. Asklipios parlait avec sûreté, sérieusement et il semblait sincère. S’il feignait, il était vrai­ ment très fort.

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- Pourquoi vous a-t-elle téléphoné? a murmuré Lambrinos,

qui ne se sentait pas bien.

- Pour que je vienne la chercher.

- Que vous veniez

- Exactement. Que je vienne la chercher et que je la ramène

chez nous. Mon cher monsieur le professeur, si vous n’aviez

pas joué le rôle du terrible policier, je me serais contenté d’une question que je vous ai posée il y a un bon moment. Je vais vous la reposer et j’espère que vous comprendrez. Saviez-vous qu’Olga n’était pas bien? Que ses nerfs, pour ne pas dire son es­ prit, étaient malades? Comme Lambrinos ne savait que dire, luttant avec ses pensées qui s’entrechoquaient, Aris Asklipios a continué:

- Maintenant vous avez la réponse à quelques-uns de vos

« pourquoi », que vous vous posiez vous-même. Voilà pour­ quoi je n’ai pas rapporté votre nom quand j’ai déclaré la dis­ parition au commissariat. Parce qu’à ce moment-là, je ne le connaissais pas. Voilà comment j’ai été informé sur votre maison. Olga m’a téléphoné ce matin. Je suis venu aussitôt. J’ai trouvé la maison fermée. Je suis revenu avec l’espoir qu’elle avait regretté et qu’elle serait là, mais c’est vous que j’ai trouvé. Il a souri à nouveau mais cette fois-ci son sourire était plus hu­

main. - Vous avez maintenant la réponse des « pourquoi » qui vous préoccupent? Est-ce qu’il les avait ces réponses? Andréas Lambrinos ne sa­ vait que dire. Il n’avait rien de positif entre les mains. Il était obligé de reconnaître que, énervé par tous les événements in­ croyables qu’il venait de vivre, il s’était comporté rudement avec cet homme qui, en fait, avait tous les droits de lui poser des questions.

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- Et maintenant, que voulez-vous de moi?

- Que vous m’aidiez à retrouver Olga.

Oui, il était tout à fait convaincant mais quelque chose rete­ nait Andréas Lambrinos. Cet homme, était-il vraiment sin­ cère?

- Comment vous aider?

- La police recherche Olga, mais comme vous le savez elle est envahie de quelques idées fixes. Il ne comprenait pas.

- C’est-à-dire?

-Je crois qu’Olga cherchera à vous revoir. Il s’est levé.

- Et maintenant, si vous me permettez. Si vous voulez, je peux

vous emmener à Athènes avec ma voiture. -J’ai la mienne, a répondu Lambrinos à moitié paumé. -Bonne nuit. La main de l’autre était sèche et chaude. Il était prêt à le rac­ compagner jusqu’à la porte, mais il a changé d’avis. Il l’a laissé partir seul. Lorsqu’Asklipios a fermé la porte derrière lui, le professeur a senti que cet homme se moquait de lui. Il n’était pas venu chez lui pour les raisons qu’il avait exposées, mais pour autre chose qui lui échappait.

Après le départ d’Asklipios il est resté un long moment avachi dans son fauteuil. Oui, cet homme devait être très fort mais tout ce qu’il avait dit, semblait logique. Donc « Réa » elle- même lui avait téléphoné de venir la chercher. Mais si c’était vrai, pour quelle raison avait-elle disparu? En se posant cette question il a frissonné. Mais si cet étrange Asklipios avait dit la vérité, alors il ne devrait pas chercher la raison et la logique des actes et des agissements de « Réa ». « Elle est malade ».

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Si elle était réellement malade, elle aurait pu faire des choses qui n’avaient pas de sens. - Mais, dit-il la vérité? - a-t-il murmuré. Il aurait bien voulu que cet homme élégant et antipathique ait dit la vérité. Mais il ne pouvait pas supporter l’idée de ne plus ja­ mais revoir cette femme - il devrait dire cette petite fille - qui était entrée dans sa vie d’une façon si singulière et qui l’avait bouleversée. Si Asklipios ne mentait pas, Réa était peut-être en vie. « Elle a quelques idées fixes. Elle cherchera à vous revoir. » Il s’est levé. Il lui était insupportable de rester comme ça, inactif dans cette maison pleine du souvenir de la présence de « Réa ». Il a cherché nerveusement un papier. Il a sorti son sty­ lo et a écrit en grandes lettres majuscules: « Réa, si tu reviens, appelle aussitôt chez moi. Quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. » Il a noté le numéro de téléphone et a mis le papier dans un endroit qu’elle verrait obligatoirement, sur la petite table au centre, appuyé contre le vase. « À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit »: Mais reviendrait-elle? « Quelques idées fixes. Elle cherchera à vous revoir. » Il a éteint la lumière et est sorti comme ivre dans la rue. Il n’avait nulle part où aller, il ne connaissait personne à qui parler. Encore une fois il a pensé que parmi toutes ses connais­ sances, il n’avait pas de réel ami. À ce moment-là, une idée lui a traversé l’esprit. « Si je pouvais parler à Éléni; c’est la personne

à qui je pourrais tout raconter. »

Sa femme. Mais comment pourrait-il parler de sa folle histoire

à sa femme?

Et pourtant, il n’est pas allé ailleurs; il est allé chez lui. Il a vu les fenêtres non éclairées. Quand il est passé dans le salon, il a aperçu une petite lueur sous la porte fermée de la chambre à

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coucher de sa femme. Il connaissait bien cette petite lumière. Quand sa femme lisait quelquefois la nuit, elle avait l’habitude

d’allumer cette petite lampe à côté de son lit. « Pour ne pas te déranger » pensait-il dans son for intérieur, ce qui l’étonnait. Sans vraiment y réfléchir, il a ouvert la porte de la chambre de

sa femme.

-J’ai vu de la lumière

Alors, à ce moment-là seulement, il s’est souvenu qu’elle était fâchée.

- Comment va Melpo?

Melpo était sa sœur.

-Bien.

- a-t-il commencé.

Ce « bien », froid, machinal, hostile. Andréas Lambrinos

a sorti ses cigarettes. Il était prêt à en allumer une, quand il s’est rappelé que sa femme avait horreur de la fumée dans les chambres. Ses paroles l’ont surpris.

- Tu peux fumer J’ouvrirai la fenêtre après.

- Mais tu voudras dormir.

-Je n’ai pas sommeil. Ils se sont tus. Lambrinos a allumé sa cigarette. Il s’est assis sur une chaise ne sachant que dire. Le regard vif et violent de sa femme s’est fixé sur lui. -Voilà, -a-t-il dit. La femme a éclaté. Elle n’a pas élevé la voix, mais c’était de la colère.

-J’espérais justement que tu me dirais ce que c’est « tout ça ».

Il a feint de ne pas comprendre.

- Andréas, tu ne sais pas mentir. Tu n’as jamais dit de men­

songes. Qu'est-ce qu’il t’arrive depuis avant-hier? Une autre femme aurait parlé avec tendresse. Éléni Lambri­ nos s’était exprimée froidement. Pas comme une femme qui

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s’inquiète pour son mari, ni même comme un instructeur in­ terroge un suspect. Simplement, comme un mathématicien demande les données du problème.

- Que t’arrive-t-il?

Il était prêt à répondre « rien », mais non. Éléni avait raison. Il

ne savait pas mentir.

-Je ne peux pas te le dire maintenant pas mon secret. Il s’est levé.

- Bonne nuit, Éléni.

Il se dirigeait vers la porte mais la voix de sa femme l’a arrêté. -Andréas! Il s’est retourné.

-Je peux peut-être t’aider? Enfin, je suis

petit

quelque chose d’imperceptible s’était adouci.

- Non, Éléni. Merci. Il n’y a pas de raison de t’inquiéter.

Il lui a souri. -Bonne nuit. Il s’en allait alors qu’il sentait le regard de sa femme cloué sur son cou.

Sa voix était comme toujours froide, mais

Ce n’est

Ce n’est pas

ta femme.

voilà

un

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5

Madame Asklipios

Le matin, sans projet précis, il s’est rendu chez Asklipios.

- Monsieur Asklipios? - a-t-il demandé à la jeune femme élé­ gante qui est apparue. La femme de chambre l’a observé de la tête aux pieds.

- Monsieur Asklipios n’est pas rentré.

Il ne l’avait pas prévu, mais à la dernière minute, il a dit:

-Madame?

- Qui dois-je annoncer?

- Lambrinos. Monsieur Andréas Lambrinos.

La jeune femme l’a fait entrer. Elle l’a conduit dans un vaste « living-room », luxueusement meublé et l’a laissé. Dès qu’il est resté seul, Lambrinos a regretté. Qu'allait-il dire à cette femme qu’il ne connaissait pas? Il a regardé autour de lui. Ri­ chesse, finesse, bon goût. Les mêmes richesses, finesse et bon goût a dévoilé la femme qui est entrée quelques minutes après. Il ne savait pas exactement comment, mais il l’avait imaginée autrement. La femme qui s’approchait de lui était jeune, belle, très élégante, avec de la noblesse dans ses gestes et ses manières à laquelle le professeur ne s’attendait pas. Une noblesse due à sa bonté. Elle l’a regardé d’un air interrogateur et Lambrinos s’est incliné. -Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, madame, et je vous

demande pardon pour l’heure indue, mais je devais absolu­ ment voir votre mari. Il s’agit de quelque chose d’urgent et

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il m’avait dit de le rencontrer ici. Maintenant, il se rendait compte de la grandeur de sa maladresse. Que cherchait-il dans cette maison inconnue, devant cette femme si belle?

- Malheureusement, il n’est pas encore rentré.

Elle l’a invité à s’asseoir. -Je pense qu’il ne va pas tarder. Si vous voulez l’attendre

- Si je ne vous dérange pas

La femme a souri. Elle avait un doux sourire qui dévoilait de

belles dents blanches. -Je l’attends moi aussi. Vous voulez boire quelque chose? -Un cognac. Elle est allée au bar et est revenue un verre à la main.

-De la glace? Oui, elle était complètement différente de ce qu’il avait ima­ giné et sûrement pas une femme qu’il devait soupçonner. -Un peu. Le petit cube de glace avait changé la couleur de la boisson. Mme Asklipios s’est assise en face de lui.

- Vous avez dit Lambrinos? Le Professeur Lambrinos?

Il a répondu « oui » d’un léger signe de tête. -J’ai tellement entendu parler de vous. Pendant un bon moment leur conversation s’écoulait, une discussion mondaine entre deux personnes qui venaient juste de se rencontrer. Un quart d’heure est passé, puis un deuxième sans qu’Asklipios ne soit apparu. Lambrinos s’est levé.

-Je ne vais pas vous déranger davantage. -Je suis désolée qu’il ait tant tardé. Il est sorti pour des obliga­ tions. Voulez-vous que je lui dise quelque chose?

- Non

merci

ce n’est pas la peine. Je lui téléphonerai de­

main.

73

La femme a hésité un peu, puis a demandé:

- Peut-être qu’il s’agit d’Olga?

Que devait-il répondre? Elle a aperçu l’hésitation sur son vi­ sage. Et sa voix est devenue suppliante.

- S’il vous plaît, s’il s’agit d’Olga, dites-le-moi.

Il s’est décidé en un instant. Il s’est à nouveau assis à sa place. La voix est devenue sérieuse.

- Oui, madame. Il s’agit d’Olga.

- Vous savez où elle se trouve?

Elle devait être une grande actrice si elle n’était pas sincère. La voix, l’expression, les gestes trahissaient son angoisse.

- Non, malheureusement, madame.

Soudain, elle l’a regardé d’un air interrogateur.

- Mon mari vous a chargé de son cas?

Au début, il n’avait pas compris.

- J’ai entendu dire que vous êtes l’avocat le plus capable

d’Athènes. Il a souri.

- Disons qu’il m’a chargé de cette affaire. Et je suis justement

venu pour des informations complémentaires. La femme était disposée à aider. -Je peux peut-être vous les donner?

- Si je ne vous fatigue pas!

« Soit je suis incorrigiblement naïf, soit cette femme est au- dessus de tout soupçon » pensait-il en demandant:

- Olga était un peu malade? -Pas un peu. Très

- Quand elle est sortie

repos, elle était complètement guérie? -Non

- C’est-à-dire?

- il cherchait le mot - de la maison de

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La femme a tardé à répondre. - Elle avait un comportement étrange. Elle parlait brutale­ ment à mon mari et d’un seul coup, elle changeait. Elle deve­ nait douce, tendre et puis à nouveau rude. -Et envers vous? Il a remarqué que la femme avait rougi. -Je crois qu’elle ne m’aime pas. C’est Elle s’est arrêtée, puis a complété:

- Une jeune fille très bizarre.

Lambrinos a compris que ce n’était pas ce qu’elle voulait dire. - Madame, excusez ma persévérance mais il est indispensable que j’en sache le plus possible pour vous aider. Olga ne vous ap­ préciait pas, évidemment parce que vous avez épousé son père.

- Non, ce n’est pas ça

Il l’a regardée singulièrement.

- Alors, qu’est-ce que c’est?

La femme avait déjà regretté ce qu’elle avait dit. Lambrinos

avait réalisé que ce serait vain d’insister. Il a demandé:

- Vous avez déjà vécu des histoires semblables avec Olga?

- Vous voulez dire si elle a déjà tenté de s’enfuir de la maison? -Exactement.

- Oui. Elle l’a fait une fois déjà en Suisse. Il ne s’attendait pas à cette réponse.

- Et elle a été absente -Dix jours. -Tant de jours?

Oui, là, il ne s’y attendait pas.

- Elle est revenue d’elle-même?

-Oui

- Et vous avez appris où elle était allée?

- Non, elle n’a jamais voulu nous le dire.

longtemps?

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Lambrinos a souri machinalement. Puisqu’elle était revenue la fois précédente de sa fugue, ils pouvaient espérer que cette fois-ci Il n’a pas continué. Il a entendu la porte s’ouvrir. Une minute

après le bel Asklipios entrait dans le living-room. Son visage exprimait une mauvaise surprise quand il a vu son visiteur. Une surprise qu’il a aussitôt cachée. - Monsieur Lambrinos est venu parler d’Olga.

- Et entre temps, nous avons eu une conversation intéressante

avec madame. Un papillotement inquiet dans ses yeux existait réellement ou était-ce l’imagination de Lambrinos?

- Tout ce qui est en relation avec Olga peut être soit agréable

soit désagréable, mais toujours intéressant. Et Asklipios s’est dirigé vers le bar. Il est revenu près d’eux, un verre de whisky à la main. - Alors, que disiez-vous? Lambrinos était prêt à tout raconter, mais quelque chose l’a arrêté. Il a répondu d’une façon vague. Oui, il ne pouvait pas se tromper. Asklipios s’inquiétait de ce qu’il avait dit avec sa femme. Il s’est hâté de finir et de partir de chez eux. Il a pris un taxi et s’est rendu en dehors de la ville. Donc, Olga s’était déjà enfuie une première fois et en plus, pendant dix jours. Ce fait lui laissait quelque espoir. Elle pou­ vait maintenant aussi revenir. Pourquoi s’était-elle enfuie? Avec qui demeurait-elle? Que cachaient ses évasions? Dans l’auto, la femme d’Asklipios lui revenait à l’esprit. Était-il possible que les apparences le trompent autant? La veuve de Kazasoglou semblait sincère et sympathique. Exactement le contraire de son mari.

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Arrivé à destination, par les fenêtres du restaurant, il a vu, Lia- mis, Diana toujours de bonne humeur et attirante et sa femme comme toujours très élégante et sèche. Ils l’ont accueilli avec des clameurs et des taquineries. Seul le regard de sa femme l’in­ terrogeait discrètement.

- Très suspectes, tes disparitions, dernièrement, le taquinait sa belle amie. Liamis s’est tourné vers Eléni.

-J’ai bien peur que ton mari soit devenu

Ils étaient tellement sûrs tous les deux de la vie irréprochable de Lambrinos qu’ils se permettaient, très à l’aise, de plaisanter. Cependant, ils ont remarqué que le visage d’Eléni s’était as­ sombri et ils n’ont pas continué. Il a commandé un plat - ils avaient tous déjà fini de manger - et il les écoutait parler tout en mangeant. À un moment don­ né, Diana a dit. - Au fait, tu t’intéresses toujours à la famille Kazasoglou? Il est resté la fourchette en l’air. Sa femme lui a lancé un regard fugitif. Diana a poursuivi sans attendre la réponse. -J’ai appris d’autres nouvelles. Ce pernicieux et séducteur As­

klipios, il a même fait perdre la tête à sa belle-fille. Et en plus, ce n’était même pas sa belle-fille. Lambrinos n’a rien dit. Il s’est penché sur son assiette pour ca­ cher son trouble. Il a une fois de plus senti le regard pesant de sa femme. Il voulait en savoir plus, mais il n’a pas osé poser des questions. Heureusement, Liamis a lui-même posé la question.

- Cette Olga, dont parlent les journaux, comment a-t-elle dis­ paru?

- Oui. Justement. Mario m’en a parlé aujourd’hui. Elle était,

en Suisse quand le scandale a éclaté. La jeune fille avait disparu.

indiscipliné.

77

Elle est revenue après je ne sais pas combien de jours. Elle n’a pas dit où elle était restée tout ce temps et la police n’a pas cher­ ché à l’apprendre. Et vous savez pourquoi? Elle parlait avec le plaisir d’une femme qui a trouvé l’occasion de faire du commérage. Lambrinos a senti un serrement au cœur.

- Pourquoi? a demandé, de sa voix froide et presque indiffé­

rente, Eléni Lambrinos.

- Parce qu’elle était dans un petit hôtel sur le versant de la

montagne. Vous savez ces petits hôtels suisses, rustiques qui semblent sortir d’une carte-postale. Des téléphériques, etc !

- Elle avait rendez-vous avec un de ces téléphériques? C’était

l’humour de Liamis. - Avec un téléphérique, non, mais avec quelque élégant monsieur qui allait la voir en cachette. La police a demandé à la jeune fille de ne rien dire. Vous avez compris, j’imagine, pourquoi.

- Parce que le mystérieux « Roméo » de la petite, avait l’allure du digne monsieur Asklipios. Sa femme n’a rien su, bien sûr.

Les époux l’apprennent toujours les derniers Elle a ri de sa plaisanterie. Elle s’est arrêtée brusquement. Elle a fixé son regard sur Andréas.

- Qu'est-ce que tu as? Tu ne te sens pas bien?

Il avait pâli. Une goutte de sueur brillait sur son front. - Une douleur, tout d’un coup, à l’estomac, - a-t-il murmuré. - Tu ne suis pas ton régime dernièrement, a dit calmement Eléni Lambrinos. Cependant, tout le monde avait compris que ce n’était pas ce qu’elle avait en tête. Ils sont très rentrés tard. Diana Liamis avait déballé un tas de commérages. Pourtant, à la fin, elle a dit que tout ça n’était

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peut-être que des bavardages de gens qui n’ont rien à faire.

- On invente tant d’histoires quand on s’ennuie

Lambrinos ne faisait pas attention à elle. Il ressassait ce qu’il avait entendu et l’associait aux paroles de madame Asklipios. « Elle se comporte parfois brutalement et parfois tendre­

» Elle avait très peu d’expérience en amour; et que fait, habituel­ lement, une jeune fille amoureuse?

Voilà, elle s’était enfuie de nouveau de chez elle à cause du sé­ ducteur Asklipios? Mais pourquoi était-elle tombée sous les roues de son auto? Pourquoi était-elle restée avec lui? Pour­ quoi s’était-elle donnée à lui? « Peut-être voulait-elle se suici­ der à la suite d’une dispute amoureuse? » Oui, c’est ce qui a dû se passer. L’homme qui se trouvait avec elle cette nuit-là, était cet Asklipios. Elle lui avait échappé et elle est tombée devant son auto pour se tuer. Ensuite Il ressentait la haine monter en lui contre ce « gigolo ». Était- ce de la haine ou de la jalousie? La voix de Diana l’a fait sortir de ses pensées:

- Que t’arrive-t-il?

-Je te l’ai dit. Mon estomac.

À la maison, alors qu’elle se déshabillait, Eléni Lambrinos s’est arrêtée devant lui.

- Andréas, pourquoi t’intéresses-tu à cette Kazasoglou? Il n’a pas répondu.

- C’est ça le secret étrange dont tu m’as parlé?

-Oui.

- Quel est exactement ton rôle dans cette affaire?

Il ne disait jamais de mensonges à sa femme, mais cette fois-ci il a dit:

ment

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- La famille de feu Kazasoglou m’a chargé de ce cas. Elle voulait bien le croire mais quelque chose l’en empêchait. Pourquoi une affaire professionnelle le bouleversait tant? - Tu l’as déjà rencontrée cette Olga Kazasoglou? Alors, il a dit un deuxième mensonge:

-Non, jamais.

Il s’est empressé de sortir de la chambre pour être seul. « Non, jamais ». Il avait dit « jamais » en se référant à cette femme qui depuis deux jours envahissait son esprit et le remplissait tout entier d’un amour désespéré, douloureux. Il s’est mis à se déshabiller avec des gestes machinaux. Ces der­ niers temps, il était devenu une autre personne. Il reconnais­ sait avec raison que son intérêt n’était pas justifiable de même que son inquiétude était injustifiable, le trouble de son âme, la passion envers cette jeune fille étrange qui s’était peut-être

Mais quelle puissance peut trouver

la raison sur que ce qui se passait en lui et il ne savait pas quel nom lui donner. Amour? C’était quelque chose de très diffé­ rent de l’amour. Il voulait de toutes ses forces revoir « Réa »,

elle, avec « son beau monsieur Asklipios ». Il s’est allongé dans son lit sans pouvoir dormir. « Le Roméo de l’hôtel suisse était le mari de madame Asklipios en personne. » Peut-être qu’il se passait la même chose maintenant? Mais alors quel rôle jouait cet étrange mari? Quel rôle jouait-elle, elle-même? Pour­ quoi cette expression désespérée dans ses yeux? Pourquoi ses bras étaient serrés si fort autour de son cou? Il avait encore aux lèvres le goût de ses baisers. Pourquoi tout ça? Il s’est souvent retourné dans son lit avant de s’endormir. Et quand finalement il a trouvé le sommeil, il était agité, plein de cauchemars. Il s’est réveillé deux ou trois fois en sueur. Le beau monsieur Asklipios et « Réa » se tenaient en face de lui et

jouée de lui. Sa raison

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riaient d’un air moqueur. Il avait mal à la tête. Il est entré dans la salle de bains prendre une aspirine. Il a entendu la voix de sa femme dans sa chambre. -Ça ne va pas? -J’ai mal à la tête. Non, non ce n’est pas la peine de te lever. Il s’est empressé de retourner au lit. Avant d’éteindre la lu­ mière, il a regardé sa montre. Quatre heures

Le coup de téléphone est arrivé alors qu’il ne s’y attendait plus. À dix heures du matin, quand Lambrinos assis à son bureau devant quelques documents, ne faisait rien. Il était totalement incapable de travailler et il se sentait l’esprit vide, ainsi que tout son corps. Il a entendu le téléphone sonner dans le hall. En­ suite, il a vu le visage de la femme de chambre à la porte.

- C’est pour vous.

Il lui a jeté un regard flou, comme s’il ne voyait pas.

- On vous demande au téléphone.

Il a demandé fatigué:

-Qui?

- Une dame. Elle n’a pas dit son nom.

- Passe-la-moi

La femme de chambre est partie pour lui passer la ligne dans son bureau.

Il a sursauté. Cette voix! Peut-être est-ce son imagination?

- Monsieur Lambrinos?

Il a essayé de garder une voix tranquille.

- Oui. Qui est à l’appareil?

-Moi Quelque chose s’est arrêté dans son for intérieur. Il y avait un

éclat dans sa voix. -Qui?

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- Réa !

Il a presque bondi. -Où êtes-vous?

 

-

Dans la maison

à Kifissia.

Alors il s’est souvenu lui avoir dit qu’il laisserait la clé dehors

sous une plante.

- Olga

-Oui

- Ne bouge pas de là-bas. J’arrive tout de suite -Je vous attends.

-Je ne vais pas tarder

Il avait peur de la perdre. Il a hésité un moment à laisser l’écou­ teur, craignant de la perdre sans jamais la revoir.

- Bien sûr! C’est pourquoi je vous ai appelé. Je vous attends.

-J’arrive tout de suite. Il a laissé l’écouteur, affolé. En moins de deux, il s’est retrou­ vé dans sa chambre, il s’est changé et a mis un costume; il s’est précipité dans le hall. Il ouvrait la porte quand la voix de sa femme l’a arrêté. -Tu pars?

tu vas bien?

Olga, tu seras là quand j’arriverai?

- Oui. On m’a téléphoné. Quelque chose d’urgent.

Il serait parti même si sa femme avait essayé de le retenir par le veston. Eléni Lambrinos s’est contentée de dire:

- Tu seras là pour le déjeuner?

-J’espère Elle n’avait pas l’habitude de poser ce genre de questions. Elle semblait prête à dire quelque chose, mais elle a simplement ajouté:

- Très bien.

Elle est retournée dans sa chambre et Lambrinos a franchi précipitamment la porte.

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Il avait garé la voiture dans la rue, devant la maison. Il y est monté et a démarré à toute vitesse. Il tremblait à l’idée de ne pas avoir le temps et qu’elle ait changé d’avis avant son arri­ vée. Quand il a laissé la voiture devant la maison de Kifissia, il chancelait. Lorsqu’il traversait le petit jardin, il était certain de ne pas la trouver. Il a ouvert d’une main qu’il essayait en vain

de maintenir stable. Il était sûr que malgré l’appel télépho­ nique, il trouverait la petite maison vide. Il est resté comme perdu, à la porte, en la voyant debout au milieu de la pièce qui lui souriait. -Réa Elle, elle s’est dirigée vers lui. En un instant, il a oublié tous les doutes qui l’avait assailli sur la route, tout ce qu’il avait appris par « la mère » de Réa et par Diana Liamis. Il a accueilli ce jeune corps dans ses bras. On se moquait de lui, il jouait le rôle d’un pion dans un jeu dangereux, certains jouaient avec lui? Tout cela le laisser indifférent. Elle était là devant lui, bien vivante et il la tenait dans ses bras. Il l’embras­ sait et cela lui suffisait.

- Au nom de Dieu, dis-moi, qu’es-tu devenue? Où étais-tu du­ rant tous ces jours? Elle n’a pas répondu.

- Olga, - maintenant, il l’appelait Olga, son réel nom - que se passe-t-il exactement avec toi? Pourquoi as-tu disparu? Elle ne parlait toujours pas.

- Olga, il faut me dire. Je ne peux pas t’aider si tu ne me parles pas.

- Ça ne te suffit pas que je sois là? Elle le tutoyait à nouveau. -Non. -Alors, je pars.

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Elle était prête à faire ce qu’elle avait dit. Lambrinos a eu peur. S’il la perdait une fois de plus?

- Écoute, Olga. Parlons raisonnablement. J’ai vu M. Askli­ pios

Elle n’a pas semblé surprise. Malgré tout son trouble, Lambri­ nos a pensé « Elle le sait ». -J’ai rencontré aussi la femme de ton père.

Il y avait de la méchanceté dans sa voix quand elle a dit:

- Tu n’as pas perdu de temps à ce que je vois

- Ils m’ont parlé de ta fugue précédente en Suisse. Pourquoi étais-tu déjà partie de chez toi, Olga?

- Pour la même raison que cette fois-ci.

- Et quelle en est la raison?

Elle a fait un mouvement de la tête. -Il faut parler.

- Il n’est pas question que je te le dise.

De nouveau, elle s’est levée. Cette fois-ci, Andréas Lambrinos

a vu clairement qu’elle était bien décidée à partir. Il a bondi et l’a retenue par le bras.

- Tu ne partiras pas

- Tu vas me garder de force?

Lambrinos est resté transi. Il s’attendait à tout, sauf à ça. Le professeur a senti de la méchanceté dans le ton de sa voix, dans son regard. Il avait tout imaginé sur elle, mais pas ça. « Réa » ou « Olga » cette petite fille de vingt ans, pouvait aussi être méchante, dure et maladivement agressive.

- Olga?

Avec la même voix basse mais dure, la jeune fille a dit:

- Si tu veux que je reste près de toi, ne me demande rien. Tu dois m’accepter comme je suis. Tu veux?

Malgré sa passion, l’esprit de Lambrinos, le vieil esprit acéré

84

réfléchissait « Elle est méchante ». Elle connaît son pouvoir sur moi. Elle joue avec moi comme le chat avec la souris. Je de­ vrais donner une bonne gifle à cette sale gosse et la saisir par le bras et la ramener de force chez elle. »

-Alors? Elle Fa regardé droit dans les yeux, provocatrice, ironique et sûre de son pouvoir. Lambrinos s’est laissé tomber dans un fauteuil et s’est pris la tête entre les mains. Il était devenu deux personnes. Le Lambrinos intelligent, expérimenté, puissant qui voyait clairement son inadmissible dégringolade. Et le Lambrinos qui était prêt à tout à condition de ne pas cesser de lavoir.

- Alors?

- Comme tu veux.

Elle a aussitôt changé. Elle est allée près de lui, câline et tendre.

Elle lui caressait les cheveux. -Je savais que tu n’étais pas méchant. C’est pourquoi je t’aime

- Ne prononce pas ce mot, - a-t-il dit désespéré.

Elle s’est agenouillée devant lui, le regard caressant, tendre,

fixé dans le sien. - Personne ne doit apprendre que je me trouve ici. Tu me le promets, hein? -Oui.

- Personne. Ni la police, ni chez moi. Et surtout pas elle

-Qui? -Ma belle-mère. Il réalisait que ce qu’elle lui demandait était malhonnête, dé­ loyal, dangereux et fou. Et pourtant, il a promis. -Personne.

- Comme je t’aime

Elle l’a encore embrassé. Lambrinos a quitté la maison de

85

Kifissia à midi. Comme il entrait dans l’auto, il savait qu’un sordide jeu se jouait dans les mains d’une jeune fille En vérité, mais de qui d’autre? Le visage du beau et antipa­ thique monsieur Asklipios lui est venu à l’esprit. Il n’avait aucune envie de rentrer chez lui. Il n’avait pas la force d’affronter le regard de sa femme. Il est arrivé à Athènes, a laissé sa voiture dans une petite rue qui donne sur la rue Voukourestiou et est descendu sans but vers la rue Panepistimiou. Distrait, il a vu une femme très élégante descendre de sa voiture. Ainsi plongé dans ses pensées, il a tardé à comprendre pourquoi cette silhouette lui était connue. Seu­ lement quand elle l’a salué avec un beau sourire, il s’est sou­ venu d’elle. Oui, bien sûr. Madame Asklipios. Ces derniers temps, il s’intéressait à toute personne avec qui il pouvait parler de « Réa » et il s’est approché d’elle.

- Vous avez du nouveau? lui a-t-elle demandé.

Il a évité son regard - il lui était très difficile de mentir

-Non. Et vous? -Rien. Elle avait l’air désespéré. Comment était-il possible qu’une personne se perde dans la ville d’Athènes sans que la police n’en trouve aucune trace?

- Soyez sûre, madame, qu’elle reviendra, - lui a-t-il dit, alors qu’il était plein de scrupules parce qu’il laissait cette femme sympathique vivre dans l’angoisse.

- Et s’il lui est arrivé quelque chose?

-Je suis certain qu’elle va tout à fait bien.

Il a dit ça avec une telle expression que la jeune femme l’a re­ gardé, étonnée:

- Peut-être, savez-vous quelque chose?

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- Non, mais j’en suis sûr. Ne m’avez-vous pas dit qu’il s’était

déjà passé la même chose? D’ailleurs, si elle avait eu quelque accident, la police aurait trouvé

Il s’est arrêté. Comment aurait-il pu parler de « son cadavre » puisqu’il savait qu’Olga Kazasoglou se trouvait en pleine forme, amoureuse et presque heureuse dans sa propre maison?

- Comme je souhaite que vous ayez raison!

-J’ai raison. Il l’a invitée à boire quelque chose et elle a accepté. Tous les deux désiraient parler du même sujet, chacun pour des raisons différentes. Il lui a proposé un bar discret et calme, au 17 rue Voukourestiou, où ils pourraient discuter dans la tranquillité. Elle connaissait ce bar et l’aimait bien. -J’espère que vous ne me cachez rien. Il a sursauté. -Quoi? Son sourire était calme et amical.

- Vous avez pris en charge l’affaire. Peut-être avez-vous appris quelque chose que vous ne voulez pas me dire

- Pourquoi?

- Pour ne pas me peiner.

(À nouveau des scrupules pour cette femme sympathique dont lui-même et son honorable mari se moquaient. « Alors,

Asklipios et moi, nous sommes devenus pareils » a-t-il pensé malheureux. ) - Non, madame. Soyez certaine que je vous informerai à chaque nouvelle. Vous et monsieur Asklipios. Son regard suppliant est tombé sur le sien.

- Vous avez des raisons de douter?

- Oui Une réponse qui l’effrayait.

87

-Madame!

- J’ai l’impression que mon mari me cache quelque chose. Je

l’aime, je le connais et je le comprends. En disant cette phrase, elle l’a fait se dégoûter de lui-même.

- Votre inquiétude vous fait imaginer des choses inexistantes.

Il s’était assis avec elle dans l’espoir caché - qu’il ne s’était pas

avoué à lui-même - d’apprendre quelque chose sur Olga et Asklipios. Mais comment pouvait-il demander des choses pa­ reilles de la part de la propre femme d’Asklipios?

- Vous me disiez que la petite avait de l’antipathie envers votre mari.

- Ce n’était pas exactement ça. Quelquefois elle se comportait

avec lui abominablement et d’autres fois elle changeait radi­

calement

- Ah

mon bureau. Il l’a quittée et s’est dirigé vers le téléphone. Il a composé le nu­ méro de Kifissia. Il a entendu sa voix. -Tout va bien?

-Tout Il s’est calmé. Il craignait qu’elle soit de nouveau partie. Le

barman l’écoutait. Il ne pouvait pas parler ouvertement. - Bon, d’accord. Je rappellerai plus tard. Il a laissé le téléphone et est retourné vers la femme qui l’atten­ dait.

une his­

toire d’amour? Quelque jeune homme

- Doit-on exclure que la raison de sa disparition soit

oui. Vous m’excusez une minute. Je dois téléphoner à

- Pas à ma connaissance. Je n’ai rien en vue. Bien sûr, Olga a

grandi librement mais je n’ai pas à ma connaissance quelque relation qui l’aurait menée à un tel résultat. Et puis, pourquoi? Si elle voulait être avec quelqu’un, personne ne l’empêcherait

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Pourquoi avait-il posé cette question idiote?

- Et si

L’ex-femme de Kazasoglou souriait. Elle avait un charmant sourire.

- Soyez certain qu’Olga aurait tout fait pour qu’il divorce ou

tout au moins aurait essayé. Elle a appris depuis très jeune à faire seulement ce qu’elle voulait. Vous voyez, elle est devenue orpheline quand elle était bébé et feu mon mari ne lui refusait aucun caprice. Comme l’image d’Olga présentée aujourd’hui par Mme As­ klipios était différente de l’image que se donnait « Réa » elle-

même! «Je suis née avec une cuillère en or dans la bouche, une cuillère pleine de poison. » C’est ce que « Réa » lui avait dit et main­ tenant cette femme sympathique lui parlait d’une petite fille riche à qui personne ne refusait ses caprices.

- Madame, je vais vous poser une question quelque peu

Votre fille - si vous me permettez de parler ainsi à une femme si

jeune que vous - est-elle

ce quelqu’un était marié?

osée.

gentille?

Elle l’a regardé, surprise. -Je ne vous comprends pas.

- Vous n’avez pas tort. Je veux dire, elle était méchante, dure Elle est restée un peu penseuse. Enfin, elle a dit:

- Vous voulez parler de sa maladie?

-Oui. Votre mari C’était le tour des questions difficiles. De nouveau le sourire attirant de la belle femme.

- Les hommes, comme vous le savez, veulent leur tranquilli­

té. Quelquefois, la manière d’Olga le dérangeait, mais rien de plus. « Il devait être terriblement hypocrite ce monsieur », a

89

pensé Lambrinos. « Si bien sûr tout ce qu’on dit sur la Suisse est vrai. » - Quelque chose encore qui peut aider l’affaire. La fortune de feuKazasoglou - La plus grande part appartient à sa fille. Il a posé encore d’autres questions qui ne le conduisaient nulle part. Il n’y comprenait rien. Ils se sont séparés un peu avant deux heures après lui avoir assuré qu’il l’informerait dès qu’il aurait du nouveau. Il la regardait partir, plein de scrupules. N’était-ce pas mal­ honnête de tromper cette femme sympathique? » Et était- il la seule personne à la tromper? » Et aussitôt le visage brun, insolent de ce beau monsieur Asklipios lui est venu à l’esprit. Olga, Asklipios et sa femme. Que se passait-il entre ces trois personnages? Et quel rôle jouait-il, lui dans cet étrange jeu?

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6

« Une jeune femme morte

»

C’était l’heure où il devait retourner chez lui mais il a télépho­ né qu’il avait un empêchement et il n’est pas rentré. Il a man­

gé, distrait, chez « Floca » et a pris une nouvelle fois la route vers Kifissia. Il avait toujours le sentiment qu’il ne la reverrait plus, et il regrettait de ne pas avoir téléphoné pour se rassurer. Quand il a ouvert la porte, il l’a vue à sa place habituelle et il

a perdu tous ses moyens. Elle, elle l’a accueilli avec un sourire

tendre et peut-être un peu ironique. - Tu ne m’avais pas dit que tu reviendrais si tôt! -C’est vrai. - Pourquoi es-tu revenu? Elle jouait avec lui, alors qu’elle savait très bien pourquoi il

était revenu. -Tu le sais bien. -J’aime te l’entendre dire. Oui. Elle jouait avec lui et le pire c’est qu’il voyait très bien son jeu. Son esprit était clair. Il n’était pas du tout brouillé par cette passion intense, cette passion sans nom. Seulement sa déter­ mination était brisée. C’était comme dans un rêve, quand on réalise clairement qu’on avance vers un précipice, mais qu’il nous est impossible de ne pas nous en approcher.

- Olga, quel genre de jeu tu joues avec moi? -Encore? Son visage s’est obscurci.

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- Qu'est-ce que tu cherches?

Elle a fait semblant de se fâcher un instant, mais son visage s’est adouci.

- que tu détruises nos beaux moments ensemble par toutes ces questions? -Je dois savoir. Elle s’est levée.

- Olga!

Il la tenait par le bras. Ses yeux la suivaient.

- Olga, ce n’est pas possible que tu m’aimes.

Nous sommes ensemble. Ça ne suffit pas? Pourquoi faut-il

Tout son être attendait une contestation. Cependant elle est restée silencieuse.

- Pourquoi te trouves-tu ici?

- Puisque ça t’ennuie tant, je pars

- Olga, tu aimes ton beau-père?

Et revoilà ce petit éclair de méchanceté dans ses yeux.

- Si je te répondais « oui », tu serais satisfait?

-Tu l’aimes? Olga Kazasoglou a ri.

- Imbécile, si je l’aimais, pourquoi serais-je ici? « C’est une sale

femme », a pensé Lambrinos et pourtant ce contact le paraly­ sait. -Olga. Elle a mis son doigt sur sa bouche.

- Pas d’autres questions. Soit tu m’acceptes telle que je suis, soit

tu me chasses. Alors? Il l’a attirée vers lui. Il ne voyait pas son visage mais il imaginait

vers lui. Il ne voyait pas son visage mais il imaginait Il est parti de la

Il est parti de la maison de Kifissia tard et quand il est arrivé chez lui il évitait toute discussion avec sa femme.

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Il se sentait fatigué, affligé et vide. Il s’est couché avec le senti­ ment qu’il avait tout perdu. À six heures du matin, un coup de téléphone l’a réveillé.

- On vous demande, a dit la femme de chambre qui est apparue à la porte de sa chambre.

C’était

inhabituel de le réveiller à une heure

pareille pour un coup de téléphone. -Qui?

- Le commissariat de Kifissia.

Quelque chose s’est figé en lui.

- Ils ont dit quelque chose? - a-t-il balbutié.

- Non. Seulement qu’il est absolument nécessaire qu’ils vous

voient. Il a sauté de son lit et a mis sa robe de chambre en se dirigeant rapidement vers le téléphone.

- Monsieur Lambrinos lui-même?

La voix lui était totalement inconnue. -Oui. -Je téléphone de la part du commissaire de la gendarmerie de

Kifissia. Vous devez vous présenter tout de suite. Il a réuni toutes ses forces pour demander.

- Il s’est passé quelque chose?

-Oui. -Quoi?

- Venez ici si vous le voulez bien, c’est pour un cas

Il

ment.

- Que s’est-il passé?

- Une femme a été trouvée morte dans votre maison de la rue

Déliyanni. Encore un peu et l’appareil lui échappait des mains. Il voulait

complètement

a

interrompu

son

interlocuteur

nerveusement

et

brusque­

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poser des questions mais ne pouvait pas. Ses lèvres bougeaient sans qu’un son n’en sorte. - Qu'avez-vous dit? Il a entendu la voix du policier au télé­ phone.

, Il s’est habillé précipitamment, avec des gestes complètement machinaux. « Une jeune femme a été retrouvée morte chez vous à Kifissia. » Il essayait de se convaincre qu’il ne s’agissait pas d’elle, mais la raison le démentait. De quelle autre femme pouvait-il s’agir? Il arrivait à la porte de chez lui, quand la voix de sa femme l’a arrêté.

- Andréas, que se passe-t-il?

Il s’est retourné vers elle sans lui répondre.

- Qui a téléphoné?

Enfin, il pouvait prononcer quelques mots.

- C’est la gendarmerie de Kifissia. Il semblerait qu’il se soit pas­ sé quelque chose à la maison. Je n’ai pas bien compris de quoi il s’agissait. Ils m’ont demandé d’y aller tout de suite. Il est parti pour éviter son regard interrogateur. « Une femme morte. » Ce serait elle?

-Je viens

tout de suite

- a-t-il répondu d’une voix rauque.

C’était bien elle! Comme étourdi, il est entré dans la petite cour de la maison. Dehors, dans la rue ombragée par de grands

arbres, la police éloignait les curieux qui s’étaient réunis. De­ vant la porte d’entrée, un officier de police l’a accueilli.

- Monsieur le Professeur

Il ne l’a même pas entendu. Il l’a négligé, comme hypnotisé, il est entré, et alors il l’a vue. Allongée au milieu de la pièce avec sur son beau visage une expression interrogative. Chaque méchanceté ou sarcasme s’était perdu et il ne restait que ce

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qu’il devait rester. Une enfant qui avait été frappée. Il devait y avoir d’autres personnes dans la pièce mais Lambrinos ne les

a même pas vues. Il restait figé à sa place regardant l’immobile

« Réa ». Réa qui ne parlerait plus, qui ne se moquerait plus de

lui, qui ne l’embêterait plus. « Plus jamais. » Ce n’était pas pos­

sible. Et là, une pensée incroyable et extravagante lui est passée

à l’esprit. « Cette mèche de cheveux qui tombait sur son œil gauche empêchait de voir. »

- Vous la connaissez?

Il regardait, comme perdu, la personne qui lui parlait. À ce moment-là, il était incapable de dire si son interlocuteur por­ tait un uniforme ou des vêtements civils. Il s’est retourné et a

regardé encore une fois « Réa », immobile. De la façon dont elle était allongée sa robe était relevée découvrant ainsi sa jambe au-dessus du genou. La seule chose à laquelle il a pensé,

était de couvrir cette chair nue pour que tous ces étrangers ne la voient pas. De nouveau, la même voix près de lui:

- Vous la connaissez?

Il a acquiescé de la tête.

-Oui.

- Comment s’est-elle retrouvée ici?

Au lieu de répondre, il a demandé ce qu’il ne voulait pas croire.

- Elle est vraiment

Le commissaire regardait étonné, cet homme de loi renom­ mé se comporter comme un idiot. - Malheureusement. Le médecin a constaté son décès. Elle a été tuée dans la nuit. Aux environs de minuit. -Par qui?

Il avait en sa voix une telle haine envers l’assassin que le com­ missaire l’a regardé surpris.

morte?

- Nous ne savons pas

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Il s’est arrêté, puis a ajouté:

- Pas encore. Alors, vous savez qui elle est? -Oui.

- Olga Kazasoglou.

À nouveau le « oui » de la tête.

- On nous avait envoyé une de ses photos, a expliqué le com­ missaire Lambrinos a demandé:

- Vous avez prévenu sa famille?

- Pas encore. Nous voulons nous assurer de quelques faits. Comment se trouvait-elle ici, monsieur le professeur?

Bien sûr, il n’était pas prêt à parler. Mais, il ne pouvait pas ne pas parler. À un autre moment. Pas maintenant. Il voulait de­ mander qu’on le laisse seul avec elle, mais il réalisait que cela était inconcevable. Au lieu de répondre, il a demandé:

- Comment l’ont-ils tuée?

- Ils ont tiré certainement au cœur. On n’a pas encore trouvé

le pistolet, mais d’après la balle il s’agirait d’un petit « brow­ ning ». Pendant la nuit, le jardinier qui habite en face, a cru

entendre un coup de feu. Il n’y a pas prêté attention. Ce matin, il a trouvé la porte ouverte. Il pensait qu’il s’agissait de voleurs,

il est entré et

monsieur le professeur? -Oui.

- La jeune fille était là?

-Oui.

- Pourquoi? Que cherchait-elle?

Comment pouvait-il lui expliquer comme ça, tout simple­ ment, ce que cherchait « Réa » chez lui?

- C’est toute une histoire.

De nouvelles personnes sont entrées et les ont interrompus.

Vous, êtes-vous venu dans cette maison hier,

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Comme ivre, Lambrinos voyait qu’on plaçait le corps bien aimé sur un brancard. C’était impensable, comme dans un cauchemar. Il les voyait l’emmener loin de lui et il ne faisait rien pour la retenir. Le commissaire parlait â côté de lui mais il ne l’entendait pas. Le commissaire a répété:

- Vous ne vous sentez pas bien?

Il a souri d’un sourire qui n’avait aucun sens.

- Vous êtes devenu tout pâle.

-Un vertige. Il regardait dans le jardin. Ils franchissaient le portail avec

« Réa ». Une auto blanche se tenait devant la porte de la mai­ son.

- Est-ce que je pourrais discuter avec vous plus tard?

Son cerveau s’était bloqué. Il ne pouvait pas éclaircir dans son esprit ce qui se passait autour de lui. Le commissaire a essayé un instant de refuser sa demande, il a vu son état, il s’est rappelé qui était l’homme qui lui parlait et a tranché. - Allez vous reposer, monsieur le professeur. On reparlera plus

tard.

- Vous préviendrez sa famille?

-Bien sûr. Il n’avait pas la force de conduire sa propre auto. Un des poli­ ciers - il en avait sûrement reçu l’ordre - a appelé un taxi. Il s’est effondré dans le siège et a donné l’adresse de chez lui.

« Réa est morte » disait-il et répétait-il. Il avait besoin de se le redire bien des fois pour réaliser

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7

Cinq bonnes raisons pour tuer quelqu’un

-Vous? C’était la seule personne qu’il n’attendait pas à cet instant.

M. Asklipios s’avançait vers sa table. Il était blafard et pour la première fois il avait négligé son habituelle élégance irrépro­ chable. Et quelque chose de très étrange sur lui: M Asklipios n’était pas rasé!

- Vous avez appris la nouvelle, bien sûr.

Il avait l’air d’une personne qu’une nouvelle troublante avait bouleversé. Une personne qui avait du mal à se tenir debout. Lambrinos ressentait l’habituelle réserve qui le dominait tou­ jours en face de ce type. Il lui a montré une chaise en face de lui.

- Asseyez-vous.

L’autre s’est laissé tomber sur la chaise.

« Est-il possible qu’il joue son rôle aussi parfaitement », s’est demandé Lambrinos en le voyant essuyer la sueur de son front.

- Olga

- Elle a été trouvée morte chez moi, a continué Lambrinos

dont l’antipathie - antipathie seulement ou jalousie? - envers cette personne le rendait méchant et froid.

- Pourquoi? Comment

-Je crois que cette question, c’est moi qui devrais la poser, - lui

a-t-il répondu avec froideur. Sa voix était dure, pleine de méchanceté. L’autre a fait un geste fatigué.

a murmuré Asklipios. Olga

?

- a balbutié Asklipios.

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-Je ne suis pas venu pour me disputer.

- Pourquoi êtes-vous venu?

Asklipios l’a regardé avec surprise.

- Pourquoi? Mais elle a été trouvée morte chez vous. Je pourrais dire Encore une fois il l’a interrompu. -Que je l’ai tuée? Asklipios n’a pas répondu. Son expression ne disait ni « oui » ni «non». - Pourquoi l’aurais-je tuée? a continué durement Lambrinos. -Je n’ai pas dit Il paraissait exténué. Ce bel homme, d’habitude si sûr de lui,

était aujourd’hui épuisé. « Pourquoi souffre-t-il ou pourquoi a-t-il peur? » s’est demandé Lambrinos, alors qu’il répétait:

- Vous ne l’avez pas dit, mais vous auriez pu le dire. Pourquoi, cependant, l’aurais-je tuée?

- Peut-être parce que vous l’aimiez.

Il était prêt à répondre, mais il s’est arrêté. Oui. La veille il y a

Sa

eu un moment où son regard l’a provoqué, et il aurait pu combativité provocatrice a éclaté.

- Non. Au moment où elle a été assassinée je n’étais pas là.

- Comment savez-vous à quelle heure elle a été tuée? Il y avait un soupçon dans la voix d’Asklipios.

- La police me l’a dit.

- La police s’est entretenue avec vous? -Oui.

- Que leur avez-vous dit?

L’autre ne parlait pas. Lambrinos a continué. -Je veux dire sur moi. -Tout - Que vous m’aviez rencontré? Que vous saviez qu’elle se

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trouvait chez moi? Que vous le cachiez à votre femme?

-Oui. Lambrinos est resté un moment silencieux. Puis, il a dit.

- Nous nous sommes comportés tous les deux d’une façon la­

mentable. Pourquoi? -Je suppose pour la même raison, a dit doucement Asklipios.

- C’est-à-dire?

- Parce que nous l’aimions tous les deux. C’était la seule réponse qu’il n’attendait pas. Il a observé plus intensément l’homme assis en face de lui. Une fois de plus, il s’est demandé: « Pourquoi vient-il vers moi? Pourquoi est- il revenu? Que cherche-t-il? » Une pensée terrible a glissé comme un serpent en lui: « Et si c’était lui qui l’avait tuée? » Il s’est pressé de chasser cette idée. Il était beaucoup trop tôt pour

être influencé par de pareilles pensées. - Vous étiez son amant, hein? Juste après sa question, il s’est arrêté. Il venait d’admettre ce qu’Asklipios avait dit. Il était bel et bien amoureux d’Olga. -Je l’aimais. -Et elle? Ce n’était pas une question d’un homme sérieux qui affronte un problème, mais d’un amant qui est jaloux. -J’avais des raisons de croire qu’elle m’aimait Une colère commençait à monter dans la poitrine de Lambri­ nos.

- Vous vous êtes bien comporté envers votre femme!

L’autre a fait un geste de fatigue. Il n’était pas venu ici, avait-il dit, pour discuter d’affaires morales. -Je me demande pourquoi vous êtes venu

- Pour comprendre ce qui s’est passé. - À quoi cela peut-il servir?

100

Le regard d’Asklipios est devenu dur. - Monsieur, quelqu’un l’a tuée. Ce quelqu’un peut être moi, vous ou un troisième. Je sais que ce n’est pas moi. Lambrinos l’a interrompu.

- Cependant, moi je ne le sais pas

Ils se sont regardés avec haine.

- Moi, je sais que je ne l’ai pas tuée, a poursuivi Asklipios sans

tenir compte de son interruption. Vous, vous soutenez ne pas l’avoir fait. Pourtant, quelqu’un l’a assassinée. Il faut le trou­ ver.

- Pourquoi?

L’autre l’a regardé avec mépris.

- Je dois penser que je me suis trompé en disant que nous l’ai­ mions tous les deux?

« S’il est sincère » a pensé le professeur. « Il a raison. Celui qui aime, veut savoir qui il doit haïr. »

- Vous voulez vous venger?

-Je veux savoir. Et ensuite, ce n’est pas seulement ça. Si on ne trouve pas qui l’a tuée, alors nous Oui, il avait raison. Tous les deux étaient les deux suspects pro­ bables. - Monsieur, a dit Lambrinos, et son visage a pris une expres­ sion plus conventionnelle. Tout d’abord, je dois vous avouer que je n’ai aucune confiance en vous. Il attendait une réaction, mais Asklipios n’a pas parlé. Il atten­ dait la suite. -Je vais passer outre mes dispositions hostiles envers vous et je vais vous demander. Qu'est-ce que vous imaginez?

Asklipios a fait un geste comme s’il voulait dire quelque chose mais s’est arrêté. Lambrinos l’a remarqué.

- Vous soupçonnez quelqu’un?

101

Encore une petite hésitation, puis:

-Non

- Alors, posons la question d’une autre façon. Pourquoi Olga s’est-elle enfuie de chez vous?

- Nous avons eu une petite querelle.

- Pour quelle raison?

L’autre n’a rien répondu. Si vous voulez que nous collaborions, je dois tout savoir. Pourquoi vous êtes-vous disputés?

-

- Elle m’a demandé de me séparer de ma femme.

- Et le soir fatal, vous étiez avec elle à Kifissia? -Oui.

- C’est vous qui l’avez poussée sous mon auto?

-Vous êtes fou? -Juste une question.

- Bien sûr que non. Elle est tombée toute seule.

-Pourquoi?

- Elle a été prise d’une réelle crise. Peut-être voulait-elle se sui­ cider, peut-être voulait-elle m’effrayer

- Et vous êtes parti, a dit Lambrinos avec méchanceté et mé­ pris.

- Quand j’ai vu que vous aviez freiné à temps et qu’il ne s’était

rien passé

vous êtes parti le lendemain, je suis entré. Je l’ai vue. Je lui ai

parlé. Elle m’a dit qu’elle quitterait la maison jusqu’au mo­ ment où je déciderais d’éclaircir l’affaire avec ma femme. Tout cela semblait logique. Mais était-ce la vérité?

- C’est vous qui êtes venu la chercher de chez moi?

-Non.

- Et pourquoi est-elle partie?

Cependant, je suis resté devant chez vous. Dès que

- Pour que je ne la retrouve pas; puisque je n’avais pas cédé à son

102

caprice. Peut-être pour me torturer davantage. Si vous saviez quel genre de personne elle était

S’il savait? Il savait. Il avait payé lui aussi ses folies.

- Elle est allée se cacher à Pangrati. La femme qui l’hébergeait m’a prévenu. - Pourquoi est-elle partie de là-bas aussi?

- Parce qu’elle avait compris que je l’avais découverte.

- Elle vous a à nouveau prévenu? -Oui. C’était une histoire carrée, qui ne laissait aucun vide. La sin­ gulière jeune fille riche était tombée amoureuse du mari de sa belle-mère. Ayant appris à obtenir tout ce qu’elle voulait, elle lui avait demandé de se séparer de sa femme. Elle s’est entêtée

parce qu’Asklipios tardait et elle s’est enfuie. Il ne restait que le pourquoi elle s’était comportée de la sorte avec Lambrinos, mais de la part d’une jeune fille qui a grandi comme Olga Alors, elle s’était moquée de lui. Tout ce qu’elle avait dit sur ses malheurs n’était que mensonges. Et lui, il l’avait aimée comme il n’avait jamais aimé personne au monde! Soudain, ses forces ont lâché. Il se sentait fatigué et humilié.

- Très bien, monsieur, nous en reparlerons. -Mais

- Maintenant, je dois rester seul.

Cependant, en voyant Asklipios passer la porte, il a pensé. Cette histoire était plausible. Elle ne laissait aucune faille. Parfaite, comme le sont habituellement les histoires mensongères. Cet homme était dangereux. Il devait faire attention à lui. Mais si Asklipios avait menti quelle était alors la vérité? Le policier est arrivé juste après le départ d’Asklipios. C’était

un type calme, en civil, qui ne laissait pas dévoiler sa profes­ sion. Il a salué le professeur avec respect.

103

- J’avais suivi votre conférence à l’université

mencé. Il n’avait pas du tout l’allure d’une personne qui allait faire pas­ ser un interrogatoire et il était plus mal à l’aise que Lambrinos

à cause de ce qu’il était obligé de faire.

- Vous comprenez ma position.

Lambrinos l’a tranquillisé par un triste sourire. - Je comprends parfaitement. N’oubliez pas que je suis un homme de loi. Je suis le premier suspect. Le policier essayait de contester. Lambrinos l’a arrêté.

- Écoutez-moi. Je vais vous sortir de la désagréable obligation

de m’arrêter. On m’a dit que le crime a eu lieu à minuit. À cette heure-là, j’étais arrivé chez moi. Ce que peuvent prouver des

témoins quand il le faudra.

- Quand il le faudra, a dit le policier en souriant. Pour le mo­

ment, ce n’est pas la peine. C’est autre chose que je voudrais

apprendre. Comment Olga Kazasoglou s’est retrouvée dans votre villa?

- D’une façon bizarre. Un soir

Il lui a raconté l’accident. L’autre écoutait attentivement. De temps en temps il prenait des notes.

-Voilà.

- Et vous l’avez gardée chez vous?

,

- a-t-il com­

-Oui.

- Sans prévenir sa famille. Ce n’est pas un peu -Déraisonnable?

-Oui. -Très, mais Il lui a expliqué clairement sa passion fiévreuse envers cette jeune fille.

- Naturellement, je n’ai aucune excuse.

104

- Ça, je vais le noter.

-Si vous pensez. Pourtant, le policier ne l’a pas noté. Il montrait une certaine compréhension inattendue par rapport à sa profession. Peut- être était-ce le respect pour le fameux homme de loi qu’il avait suivi en tant qu’élève à l’université.

- Pourriez-vous me décrire en détail ses actions à partir du jour où elle est arrivée chez vous? -Oui. Le soir

Il lui a raconté les déplacements d’Olga, ses disparitions sou­ daines, son rendez-vous dans la maison à Pangrati, son retour inattendu.

- Et quelle explication donnez-vous à tout cela?

Quelle explication. Il y avait l’explication du bel Asklipios. Avait-il le droit de l’annoncer maintenant au policier?

- Juste avant on m’a donné une explication complète pour

tout cela. Je ne sais si je dois croire à cette explication. Le policier a demandé calmement. -Quel monsieur?

- Monsieur Asklipios.

-Le

- Ce n’est pas exactement le beau-père. Il a épousé sa belle- mère

Le policier était d’accord. Oui, c’était ainsi,

ce genre de relation n’a pas de nom. Appelons-le « beau-père » pour simplifier. Et quelle explication vous a donné Asklipios? Il l’interrogeait très calmement. Et alors, Lambrinos a pen­ sé que peut-être le policier savait déjà ce qu’il cherchait à ap­ prendre.

- Tout commence par des raisons amoureuses. Vous com­

prenez. Cette riche jeune fille, cette enfant gâtée, est tombée

beau-père?

seulement que

105

amoureuse du bel homme. Elle est devenue sa maîtresse. Elle lui demandait de se séparer de sa femme. Lui, il a hésité. Ils se sont disputés pour cette raison. Il était avec elle à Kifissia quand

Elle, énervée, elle avait, vous

voyez, des problèmes psychologiques, elle est tombée devant les roues de mon auto pour se suicider ou pour l’effrayer Il racontait tout cela d’une voix claire et cette peine, presque naturelle, lui serrait le cœur. Il parlait de « Réa » comme s’il

s’agissait d’un dossier judiciaire de « Réa » qui avait, ces der­ niers jours, rempli de sa présence, toute sa vie. Le policier écou­ tait silencieux prenant de temps en temps des notes dans son carnet. Il a dit tout ce qu’Asklipios lui avait retracé. -Je crois que tout cela nous donne une explication parfaite. Le policier l’a regardé dans les yeux.

- Vous y croyez, vous, à cette explication?

Il parlait calmement mais cela ressemblait à un brusque «coup direct».

- Pourquoi ne pas y croire?

Le policier n’a pas répondu.

- Vous avez des raisons de vous méfier de cette explication? in­ sistait Lambrinos.

- La seule raison est ce monsieur Asklipios.

- C’est-à-dire?

moi j’arrivais avec mon auto

- Les informations que nous avons sur lui ne sont pas très claires. Avant de devenir le mari de la riche veuve Kazasoglou, il était Il s’est arrêté. *- Gigolo, a dit Lambrinos.

- Amant de femmes riches.

- Ce qui est la même chose.

106

- Presque.

Soudain, il a pensé. Ce policier ne lui parlait pas comme on parle à un suspect, mais comme à un collaborateur. Cela le touchait vraiment. -Vous suspectez

- Non. Nous ne suspectons rien du tout pour le moment. Nous cherchons, tout simplement.

- Personne ne tue sans raison, a dit Lambrinos énervé. -Exactement.

- Quelle raison Asklipios aurait-il eu de tuer Olga?

Le policier n’a pas répondu tout de suite. Il a sorti ses cigarettes

et a demandé poliment à Lambrinos.

- Vous me permettez de fumer?

Lambrinos s’est empressé de prendre de son bureau l’étui de

cigarettes en crystal et de lui offrir lui-même une cigarette. Il a attendu que son interlocuteur ait allumé sa cigarette et a répété la question. -Quelle raison?

- Quelle raison. Cette enfant gâtée le pressait à se séparer de sa

femme, comme vous l’avez dit. Elle lui faisait peut-être même du chantage. Sans doute le faisait-elle chanter en lui disant qu’elle raconterait tout à sa femme. Quelquefois, on vit une aventure amoureuse alors qu’on aime sa femme et qu’on ne veut pas la perdre. Vous me comprenez. En bref, la petite était devenue insupportable. Elle avait créé des scènes comme celle avec votre auto. Elle était devenue très dérangeante et il s’est débarrassé d’elle. Vous me suivez? Oui. Lambrinos le suivait, mais son expression montrait qu’il ne trouvait pas la solution du policier très satisfaisante. Le po­ licier l’a bien compris. - Je vois que vous n’êtes pas convaincu par cette première

107

raison. Passons à la deuxième. Le contraire. Asklipios était amoureux de la petite. Elle, elle lui a dit qu’elle en avait marre de ses hésitations et qu’elle le laisserait tomber. Dans une crise de passion et de jalousie, il l’a tué. Qu'en pensez-vous? Encore une fois, Lambrinos ne disait rien.

- Ni cette raison ne vous a convaincu. Voyons une troisième

raison. Asklipios se rend compte qu’il risque, à cause de cette petite enfant gâtée, de perdre son confort que lui assurait son mariage avec sa femme. Il lui propose le mariage qu’elle lui demandait mais pour des raisons inconnues, Olga refuse. En

voulant plus, il voit qu’il risque de tout perdre. Et il la tue pour qu’il lui reste ce qui est sûr. De nouveau Lambrinos ne semble pas être d’accord. Le policier a souri.

- Je vois que j’ai à faire à un interlocuteur difficile. Avançons

vers une solution qui me semble plus plausible. Asklipios sait que sa femme lui est dévouée « corps et âme ». Il lui fait faire ce qu’il veut. Est-ce qu’il en sera de même avec la petite s’il l’épouse? Ce n’est pas sûr. Olga était jeune. Il était pos­ sible qu’elle tombe amoureuse d’un autre et qu’elle le laisse, emmenant avec elle les millions de Kazasoglou. Pourquoi se hasarder? Olga héritait des millions de son père. On a appris, cependant, que dans le testament il y avait une condition très intéressante. Si pour une raison quelconque Olga n’héritait pas, alors la fortune tout entière passait à la veuve. Vous com­ prenez? Lambrinos a frissonné. Ce qu’il venait de comprendre l’ef­ frayait. Si Olga mourait, continuait tranquillement le policier, la for­ tune tout entière de Kazasoglou passerait à sa veuve, cette belle et si amoureuse Mme Asklipios. Voilà comment la mort de la

108

petite profiterait à monsieur.

- Ce serait affreux

- C’est vrai, ce serait affreux. Mais vous, avec votre expérience, vous savez mieux que moi que les mobiles des crimes de sang- froid sont affreux.

- Alors

Le policier a secoué la tête en souriant.

- Non, non. Rien de tout cela n’est solide. Nous ne faisons que

des suppositions et les suppositions sont infinies. Vous en vou­

lez encore une? Seulement maintenant, nous changeons le visage de l’assassin

- Qui est le nouveau protagoniste?

- Disons que c’est vous

,

a murmuré Lambrinos.

Lambrinos a sursauté. Le policier s’est empressé de dire calme­ ment.

- Naturellement, je ne dis ça, rien que pour prouver combien

Vous, vous avez

votre alibi. Mais supposons que vous n’ayez pas cet alibi, il fau­ drait trouver une raison pour vous aussi. - L’héritage de Kazasoglou? a demandé Lambrinos avec un faible sourire. Il essayait de « plaisanter », mais sans y parvenir.

d’autres aspects peut avoir la même affaire

- Bien sûr que non. Pour vous, l’héritage est sans importance.

L’intérêt matériel dans ce cas n’existe pas. Cependant, la plu­ part des crimes, Monsieur le Professeur, ont lieu par intérêt matériel ou par passion?

- Alors, je l’ai tuée

- Emporté dans une crise de jalousie. Naturellement, je dis ça,

Lambrinos a essayé de sourire.

juste pour présenter une raison.

- Il y a pour chaque cas de nombreuses raisons ce qui rend notre travail très difficile. Vous voulez encore une version?

109

-J’ai le vertige avec toutes celles que vous m’avez présentées.

- Une dernière antithèse, insistait le policier. Asklipios n’a pas tué, ni vous bien sûr. Quelqu’un d’autre est supposé coupable -Qui?

- La belle madame Asklipios.

Lambrinos a regardé, comme perdu, son interlocuteur.

-La ?

- La belle madame Asklipios. La femme

Il n’y avait pas pensé. C’était quelque chose que sa pensée et son bon sens avaient repoussé. Il se rappelait le tendre regard de cette femme, son expression noble, sa bonté qu’exaltait tout en elle.

-C’est aberrant.

-Je ne dis pas le contraire.

- Et ensuite, pourquoi

elle commis ce crime?

Pourquoi madame Asklipios aurait-

?

- Le « pourquoi », il existe monsieur le professeur, ni pire, ni

mieux que les autres. Madame Asklipios est follement amou­ reuse de son bel époux. Elle supporte bien des choses de sa part, mais si elle réalisait qu’elle allait perdre définitivement son

bien cher mari?

- Comment?

- Peut-être qu’il lui a parlé lui-même, bien décidé à mettre un

terme à cette situation

nue. Peut-être

Lambrinos n’écoutait plus. Il était étourdi. Il

ne pouvait pas admettre que cette douce femme soit capable de commettre un crime, cependant, il devait accepter que les sup­ positions du policier étaient logiques. En tout cas, autant que

les autres.

- Alors?

-Je ne sais pas que dire

Peut-être que la petite l’avait préve­

110

- Nous avions trois suspects - en vous comptant, vous aus­ si. Peut-être qu’au cours des suppositions on en trouverait d’autres. Peut-être aussi que le réel coupable se trouve tout à fait en dehors de ceux suggérés.

- C’est-à-dire?

- Un criminel imprévu. Quelqu’un qui est entré dans la mai­

son pour voler Une fois noir, une fois blanc. Le policier s’est levé. Au moment où il était prêt à partir, il a demandé.

- En vérité, monsieur le professeur, votre « alibi », comment

pouvez-vous le prouver? -Je suis rentré chez moi à dix heures. La femme de chambre, le

concierge et ma femme m’ont vu. Il a réfléchi un peu.

- Peut-être que le marchand de tabac en face de chez moi se

souviendra de moi. J’ai acheté des cigarettes avant de rentrer. Le visage du policier a dévoilé un sincère plaisir.

- Il est fort heureux que les choses en soient ainsi. Mes respects.

Il est sorti de la pièce obligé et plein de respect. « Pourtant, il me suspecte » a pensé Lambrinos alors qu’il se posait la tête

entre les mains.

111

8

Un capuchon de rouge à lèvres

Comme perdu, Andréas Lambrinos regardait le journal du

» Comme ça en deux lignes

floues, se terminait ce qui pendant quelques jours avait boule­ versé sa vie, ce dont, il le savait, il ne pourrait jamais se libérer

» Il s’est levé. Il a regardé sa montre. L’enterrement avait lieu à cinq heures et il était déjà cinq heures dix

- Eléni, - a-t-il crié.

soir. « Notre fille bien aimée

« Notre fille bien aimée

Pendant ces moments difficiles, sa femme l’avait soutenu avec une discrétion qui l’émouvait et le surprenait, tout en le lais­ sant souvent seul afin qu’il affronte cette situation bien parti­ culière. Elle est apparue.

-Je vais faire une promenade Elle ne lui a pas demandé où il allait. Elle a juste ajouté.

- Mets ta gabardine, il va pleuvoir

Il a regardé machinalement par la fenêtre.

- Oui, la pluie approche.

Il est sorti dans la rue et a pris un taxi. Il n’avait pas envie de conduire seul. Les premières gouttes de pluie se sont mises à tomber au moment où il arrivait devant le cimetière d’Athènes. Il a payé puis est descendu. Il n’y avait personne

dans la petite église du cimetière. Il a relevé son col et il avan­ çait sous les arbres. À un tournant, il les a vus.

Quelques-uns

Ils étaient nombreux et tous bien habillés

112

avaient ouvert leur parapluie, protégeant les dames qui sui­ vaient la cérémonie funèbre. D’autres relevaient leur col. Comme on le voit souvent, les derniers avaient entamé des discussions. Andréas Lambrinos avançait sans que personne

ne lui prête attention. Il se tenait à une bonne distance des derniers amis de la jeune fille. Il ne savait pas lui-même ce qu’il ressentait vraiment, sans vraiment avoir conscience de

Il se disait et se répétait: « Ils

l’enterrent », mais il n’arrivait pas à accepter que les fossoyeurs descendaient dans la terre humide, la chaude, pleine de singu­ larités et de vie, « Réa ». Comme ivre, il voyait Asklipios serrer dans ses bras sa femme étranglée par les larmes et vêtue de noir. Il a écouté les derniers chants religieux, il a vu les fossoyeurs

creuser et les forts sanglots de madame Asklipios lui arrivaient jusqu’aux oreilles. La pluie devenue plus forte frappait son vi­ sage et lui coulait du front au menton. Il ne faisait rien pour essuyer l’eau. Il ne comprenait pas vraiment ce qui se passait quand il a entendu. -C’est fini. Il s’est retourné. L’homme, petit et gros, qui lui avait parlé lui était inconnu. Il suivait lui aussi l’enterrement mais à distance comme Lambrinos. -Oui, -a-t-il dit. Il voyait les autres qui parlaient et il avait oublié l’homme qui lui avait adressé la parole. Il n’était même pas en état de penser pourquoi il lui avait parlé. Il ne s’est même pas demandé qui il était. Il s’est écarté derrière un arbre. Il a vu madame Asklipios qui passait, le visage couvert d’un voile, au bras de son mari, les autres une tristesse superficielle au visage, les derniers qui pou­ vaient discuter à l’aise et enfin il est resté seul Il avançait sous la pluie vers la tombe. Les hommes du

ce qui se passait autour de lui

113

cimetière avaient terminé et partaient. Il est resté un long mo­ ment seul devant la plaque de marbre où était inscrit:

OLGA ASKLIPIOS 1945-1965 Il a senti son cœur se remplir de tendresse pour cette enfant qui n’était pas complètement responsable de ce qu’elle avait fait et qu’on avait tuée, comme ça, durement. De la tendresse et aussi un sentiment de désespoir parce qu’il n’avait pas eu le temps de lui dire qu’il la pardonnait pour tout, qu’il l’aimait tant et qu’il aurait tant voulu lui faire du bien. Il n’aurait pas pu dire s’il était resté un quart d’heure ou une heure devant la tombe quand il s’est retourné pour partir. Quelques mètres plus loin, il a vu immobile sous la pluie le pe­

tit gros monsieur qui lui avait parlé. Il se tenait là et lui barrait la route comme s’il l’attendait.

- Elle n’avait que vingt ans.

Alors Lambrinos a pensé: Que veut cet homme? Il a conti­ nué son chemin sous la pluie et l’autre marchait à côté de lui comme s’ils étaient ensemble.

- Riche, jeune, belle; il parlait comme s’il disait à voix haute ses pensées. Elle aurait pu être heureuse et pourtant tout le monde l’a laissée seule Lambrinos s’est brusquement arrêté.

- Que cherchez-vous, exactement, monsieur?

- Exactement? Rien exactement. Je suis venu suivre l’enterre­ ment. Ou plutôt, pour être plus clair, je suis venu voir ceux qui ont suivi l’enterrement. Ces gens-là m’intéressent sans doute. Avant que le professeur ne se mette en colère, l’autre s’est pré­ senté, un petit sourire aux lèvres.

- Commissaire Békas, monsieur le professeur. Je suis chargé de l’affaire. Maintenant, il avait une explication.

114

- Et qu’avez-vous vu? a demandé Lambrinos.

- Ce qu’on voit habituellement dans de pareilles situations. De

nombreuses personnes qui feignent d’être tristes et peu d’entre

elles qui le sont réellement. Vraiment, quelle est votre opinion sur le «père»? -Aucune. Le commissaire a regardé le ciel.

- La pluie va s’arrêter. Comme s’il n’avait plu que pour son en­ terrement. Lambrinos n’a rien répondu et le commissaire a continué.

- C’est vraiment triste un enterrement sous la pluie.

- Vous ne m’attendiez certainement pas, si longtemps, pour

me parler de la pluie, a dit Lambrinos légèrement fâché.

- Bien sûr que non.

-Alors?

- Je voudrais vous demander; en dehors d’Olga Kazasoglou,

une autre femme est dernièrement venue chez vous? Je veux

dire à Kifissia! Le professeur l’a regardé étonné. Que voulait-il dire? L’autre a clairement répété sa question.

- Comment! La femme de ménage.

-Je l’ai vue. N’est-ce pas une femme âgée, un peu grosse?

-Oui.

- Je ne parle pas d’une telle femme. Je veux dire une femme-

comment dirais-je

Est-ce qu’une femme est venue?

- Non!

- Disons, votre femme?

Lambrinos l’a regardé dans les yeux.

une femme bien habillée et élégante.

- Ma femme n’a pas mis les pieds dans cette maison depuis l’été.

-Une autre?

115

- Aucune autre. Mais pourquoi cette question?

- Ah, comme ça. J’ai fait un tour chez vous ce matin. Vous

comprenez, nous avons besoin de la clé. J’ai trouvé par terre un petit truc de femme. Un capuchon de rouge à lèvres.

- Il appartenait sûrement à Réa.

-À qui? Lambrinos a réalisé son erreur.

- À la jeune fille décédée. Je l’appelais « Réa ».

- Oui. Non. Ça n’appartenait pas à la jeune fille décédée. Le

rouge à lèvres d’Olga Kazasoglou que j’ai trouvé avait son ca­ puchon et en plus il était d’une autre marque. Et on dit que les femmes ne changent pas facilement la marque de leurs pro­ duits de beauté.

Lambrinos écoutait surpris. Le commissaire pensait donc qu’une femme inconnue était entrée dans leur maison?

-Je ne dis pas exactement ça. Peut-être que ce petit truc se trou­ vait depuis longtemps chez vous. Cependant, peut-être

- Qu’il appartient à la personne qui a tué Olga?

Békas a souri.

- Je ne vais pas si loin. Si, cependant, il se trouvait dernière­ ment là, une femme est entrée chez vous et cette femme, si elle n’est pas coupable, elle connaît l’affaire. Ils étaient arrivés à la sortie du cimetière.

- Vous avez votre voiture? a demandé Békas.

-Non.

- Alors, si vous n’avez pas d’objection, nous pourrions prendre un taxi ensemble Ils ont appelé un taxi et s’y sont installés.

- Donc, vous n’avez pas en vue une femme qui aurait pu vous rendre visite?

- Aucune.

116

- Et vous dites que votre femme

Lambrinos l’a interrompu presque en colère.

- Ne mêlez pas ma femme à cette affaire.

Le commissaire a souri comme pour demander pardon d’une façon amicale.

-Je ne mêle personne, monsieur Lambrinos. Ils ont arrêté là la discussion. L’auto glissait sur la route. Arrivé à Syntagma, Békas a dit:

- Moi, je descends ici.

La voiture s’est arrêtée. Le commissaire a donné la main au professeur.

- Et si ça ne vous dérange pas, je viendrai un jour à votre bureau et nous en discuterons.

Il est descendu et Lambrinos le voyait s’éloigner de son pas lourd. Ensuite, il a donné l’adresse de chez lui. Les paroles du gros commissaire retournaient dans son esprit. « Le capu­

chon d’un rouge à lèvres

villa. Elle n’est peut-être pas la coupable mais elle sait quelque

chose

allée à la maison de Kifissia? » Sa femme! Non, quel rapport pouvait avoir sa femme? Quelle

pensée idiote! Et pourtant, il y pensait. Il était fâché contre lui-même. C’était ridicule, aberrant, ab­ surde. Il ne s’est pas rendu compte que l’auto s’était arrêtée.

- Nous sommes arrivés, a dit le chauffeur.

Il a payé et est descendu. La femme de chambre l’a accueilli à la porte. - Vous êtes mouillé, a-t-elle dit et l’a aidé à enlever sa gabar­

dine.

- Madame? - a-t-il demandé. -Elle est sortie.

Votre femme n’est pas du tout

Une femme est entrée dans votre

Une femme élégante

117

- Elle t’a dit où elle allait? -Non.

« Votre villa de Kifissia a été visitée par une femme. » Il avait toujours cru connaître les pensées, les déplacements, les inté­ rêts de sa femme. Mais les connaissait-il vraiment? On vit

près d’une personne, on croit la connaître et soudain

Maintenant, sa femme était sortie sans dire où elle allait. Il était sûr de l’endroit où elle se trouvait à ce moment-là. - Des bêtises, - a-t-il murmuré assez fort, de sorte que la femme de chambre l’a regardé avec surprise. Il est entré dans son bureau. Il lui est revenu à l’esprit toute la discussion qu’il avait eue avec le commissaire. Ensuite, l’image

du gros visage endormi et dangereux de Békas lui est venue à l’esprit. Cet homme était fort. Il laissait des paroles s’échapper comme si elles sortaient par hasard et pourtant chacune de ses phrases avait un objectif. Et cet homme intelligent avait parlé de sa femme. -Non. Une fois de plus, il avait parlé à voix haute. Non. Eléni ne pou­ vait avoir aucun rapport dans cette affaire. Il a hésité un mo­ ment devant la porte de sa salle de bains. « Ce que je fais est stupide » a-t-il pensé et pourtant il a cherché dans son tiroir. Ses mains se sont emmêlées avec toutes les petites choses de toi­ lettes d’une femme et tout d’un coup. Il s’est arrêté stupéfait. La petite chose qu’il tenait dans ses mains était un rouge à lèvres déjà utilisé. Et ce rouge à lèvres ’

n’avait pas de

voilà!

118

9

L’ « alibi » de Madame Asklipios

L’inspecteur Békas était de mauvaise humeur quand il a laissé le professeur Andréas Lambrinos. Cette histoire ne lui plai­ sait pas, comme dans le fond, il n’aimait pas du tout toutes ces affaires compliquées, créées par la mentalité des riches, une mentalité qui lui était étrangère et qu’il ne comprenait pas. Arrêter un criminel qui tuait pour voler, pour se venger ou par colère, il le comprenait. Mais là? Là, on avait à faire à des senti­ ments qu’il ne ressentait pas. Il a essayé de mettre dans l’ordre les personnages qui avaient une relation avec cette affaire. Premièrement, le professeur Andréas Lambrinos, une personne sage, sérieuse, honnête mais qui a fait quelque chose, que même un jeune garçon fou, n’aurait pas fait. Il avait caché une jeune fille qui avait fugué de chez elle, qui bécotait avec lui et il laissait sa femme pour aller retrouver la jeune fille. Que s’était-il passé dans son cœur pour que cette personne sérieuse se comporte ainsi? Marié de­ puis vingt-cinq ans avec une femme qu’on lui avait proposée et qu’il aimait tranquillement et sûrement; Békas ne compre­ nait pas ces passions. Et comme il ne comprenait pas, il ne pou­ vait pas comprendre pourquoi Lambrinos aurait tué la petite - si c’était lui qui l’avait tuée. Par jalousie? Parce qu’elle le me­ naçait de partir? Parce qu’il l’aimait comme un fou et qu’elle était tellement plus jeune que lui? C’étaient des choses vrai­ ment confuses qui lui échappaient.

119

Ensuite, il y avait ce capuchon de rouge à lèvres. Il n’apparte­ nait pas à Olga, il s’en était assuré. Mais ce capuchon ne pou­ vait-il pas se trouver là pour des milliers de raisons depuis long­ temps déjà? Mais si c’était quelque chose de nouveau, quelle femme s’était rendue à la maison de Kifissia? Et pourquoi? Il s’est souvenu de la belle madame Asklipios. Quelle tendre et douce femme! Il était évident qu’elle adorait son mari et lui, la trompait dans sa maison avec sa propre fille. Il désirait revoir cette belle et douce femme. Peut-être parce qu’il n’avait rien

d’autre à faire, il s’est dirigé vers sa maison. Il s’est arrêté au coin de la rue. Il a vu Asklipios qui sortait. Il s’est caché dans l’en­ trée d’un immeuble jusqu’à s’assurer qu’Asklipios ait tourné à

Ensuite, il a avancé vers la maison. La

servante le connaissait et l’a regardé avec une certaine surprise.

- Je ne sais pas si Madame peut vous recevoir. Elle revient de

l’autre coin de la rue

l’enterrement, et vous comprenez Il comprenait, mais il a annoncé son nom. Peu de temps après, la servante est revenue encore plus étonnée.

- Madame vous attend.

Elle était sûre que sa maîtresse n’aurait pas accepté et sa réponse l’a étonnée. Békas l’a suivie de son pas lourd - une dissonance dans cette maison meublée avec goût. La femme d’Asklipios l’attendait debout au milieu du « living-room » triste mais fascinante.

- Excusez-moi de revenir, - lui a-t-il dit - cela doit vous sem­

bler étrange. Elle ne lui a pas répondu, mais son air dévoilait clairement que cela lui semblait réellement étrange. - Je voudrais terminer la conversation que, l’apparition de votre mari, a interrompue. Elle le regardait sévèrement.

120

-Je ne comprends pas pourquoi la présence de mon mari vous empêcherait de me dire ce que vous avez à me dire. Que vou­ lez-vous? « Alors ce tendre être », pensait Békas « peut se mettre de temps en temps en colère? » -Je vous l’ai dit, discuter.

Elle s’est croisé les bras sur la poitrine. D’un air non pas hostile, mais sévère, elle a dit: -Je vous écoute.

- Ce ne serait pas plus facile de discuter assis? - a dit le commis­ saire avec un léger sourire. Ils se tenaient tous les deux, debout, au milieu du vaste salon.

- Excusez-moi.

La femme lui a montré un siège et elle s’est assise en face de lui.

Békas jouait un peu avec ses mains. Il avait l’air de quelqu’un qui a des difficultés à commencer à parler, mais c’était sa méthode. Une méthode qui ne trompait que ceux qui ne la connaissait pas.

- Madame, bien sûr, vous êtes la première intéressée à décou­

vrir celui qui a tué votre fille. J’ai bien peur que ce ne soit pas

facile. Les seules empreintes que nos spécialistes ont trouvées dans la maison de Kifissia sont celles de la petite et du profes­ seur Lambrinos. Elle attendait. Tout d’un coup Békas a demandé:

- La fortune de votre ex-mari, c’est bien Olga qui en a hérité,

je crois. -Oui.

- Dans le cas du décès de l’héritier, que prévoyait ce testament? Les notaires, vous le savez, envisagent quelque chose comme ça. Eux, ils couvrent tout. Alors? La belle femme l’a regardé comme si elle ne comprenait pas. - Je dis, - a-t-il répété très doucement, - que comme la

121

malheureuse jeune fille n’est plus de ce monde, à qui appar­ tient cet héritage désormais? -À moi, je crois. -Vous croyez?

- Nous n’avions pas envisagé une telle éventualité. Olga était

jeune et forte. On n’avait pas imaginé un instant, qu’elle pour­

rait mourir.

- Et pourtant, elle est morte et la fortune vous revient. Non

que ce soit important, évidemment. Elle avait d’autres parents proches? Je veux dire des frères de son père, des cousins?

- Non, seulement quelques parents lointains.

- Votre mari, naturellement, avait pris connaissance de ce tes­

tament. Il avait remarqué un éclair dans ses yeux, un éclair qui s’est aus­

sitôt éteint. -Je crois que oui. En tout cas, comme je vous l’ai dit personne ne pouvait imaginer qu’Olga

- Bien sûr

pios était

Encore un petit éclair.

- Pauvre, non. Il vivait très bien.

bien sûr, l’a interrompue Békas. Monsieur Askli­ pauvre avant de vous connaître?

- Sans fortune, par contre.

-Je n’ai pas vérifié son compte pour l’aimer Encore une fois Békas a pensé « Cette douce créature peut se

mettre en colère ».

- Encore quelque chose, Madame. Quelle marque de rouge à

lèvres utilisez-vous? Elle l’a regardé, surprise. Elle ne comprenait pas la question. Békas a répété sa question.

- Elisabeth Arden. Quelle importance?

- Nous, dans la police, quand on n’a rien de précis à demander,

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on demande ce qui nous passe par la tête. Comme ça, pour jus­ tifier notre salaire. Son sourire à ce moment-là lui donnait l’air idiot.

- Une dernière question et je cesserai de vous ennuyer. Alliez-

vous quelquefois à la maison de Kifissia? La surprise qui est apparue sur son visage pâle était cette fois-ci plus vive. -Où?

- À la maison de Kifissia.

-Quelle maison?

-

Là où se cachait la petite.

-

Mais je ne sais même pas où se trouve cette maison. Pourquoi

y

être allée?

De nouveau le sourire presqu’idiot sur le visage de Békas. Il le

lui avait déjà dit. Les policiers demandent ce qui leur passe par

la tête quand ils n’ont rien de sérieux à demander.

voilà! Ce ne serait pas amusant de vous demander où

vous vous trouviez le soir de la mort d’Olga Kazasoglou? Un triste sourire est apparu sur le beau visage de la femme. - Amusant, non. Injuste seulement, monsieur Békas, parce que vous n’êtes pas honnête. Vous voulez savoir si j’ai un alibi L’inspecteur a contesté. On demande des alibis aux personnes qu’on soupçonne et bien sûr pour elle la question ne se posait pas - Simplement, Madame, on pose la question à tous ceux qui ont un rapport avec l’affaire. Vous souvenez-vous d’où vous étiez avant-hier soir?

- Disons

- Évidemment. Chez mon amie Dora Yannakopoulos, 24 rue Solonos. Je suis partie de là pour rentrer chez moi.

-

Merci, madame.

Il

s’est levé. Devant la porte, il a demandé:

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- Monsieur Asklipios était avec vous chez votre amie?

- Non. Nous étions réunies entre femmes pour une partie de cartes. Il est parti sans se retourner, il sentait le regard de la belle femme se poser lourdement sur lui. Il faisait nuit et Andréas Lambrinos restait devant son bureau, la tête entre les mains. En quelques jours sa vie avait changé de voie. Il ressentait le vide dans son âme, comme s’il se retrou­ vait brusquement dans un pays inhospitalier qu’il voyait pour la première fois. Sa femme, qui vivait près de lui depuis des années, il la découvrait sous une nouvelle lumière. Et lui, le mesuré, le sûr, le stable, avait été entraîné par un sentiment qui n’avait pas de nom et qui lui avait laissé un cœur brisé. En quelques jours, il avait connu l’amour, il avait dit des men­

songes et finalement, il se retrouvait mêlé à un meurtre dont il soupçonnait sa femme d’en être l’auteur. Il s’est massé les tempes douloureuses. Alors, il a revu le petit objet métallique sur sa table. Le capuchon du rouge à lèvres à l’endroit où sa femme l’avait laissé. Il l’a pris et le tripotait de ses mains. Oui, il s’était comporté d’une façon grossière et stupide. Il s’est levé et s’est dirigé vers la chambre de sa femme. Il se tenait devant la porte et a demandé à voix basse. -Eléni! Quelques minutes sont passées avant d’entendre la réponse.

- Qu'est-ce que c’est? -Tu es couchée?

Il a poussé la porte. Il a vu sa femme assise sur une chaise, les épaules baissées et les yeux secs.

- Eléni, nous vivons ensemble depuis des années. Nous

Il n’a pas trouvé de suite à sa phrase. Il était tant d’années près

d’elle et en même temps si loin d’elle qu’il ne trouvait pas,

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maintenant qu’il en avait besoin, de point commun.

- Tu sais

Nous sommes fatigués tous les deux. Et si nous allions faire un tour à New York voir notre fille Elle a tristement secoué la tête.

- Tu sais que maintenant tu ne peux pas partir. Tout au moins

j’ai pensé qu’on pourrait voyager. Je suis très fatigué.

jusqu’à ce que cette affaire s’éclaircisse. Elle avait raison. Lambrinos a pris une chaise et l’a placée en

face d’elle.

- Eléni, on a fait beaucoup d’erreurs tous les deux. Moi, je

Nous ne vivions

pas ensemble et maintenant Il avait du mal à continuer. Une petite grimace a enlaidi son

visage mince.

- Tu es malheureux, hein? - lui a-t-elle répliqué. Il n’a pas répondu.

- Tu l’aimais cette petite

Il était prêt à contester, mais il a compris que ce serait vain.

-Je ne sais pas. En tout cas, c’était quelque chose qui Encore une fois, il ne trouvait pas ses mots. Elle avait dans les yeux quelque chose qu’il remarquait pour la première fois.

que peut-être ta

- C’est terrible de penser que je l’ai tuée

femme l’a tuée Il a fait un geste vague.

m’occupais beaucoup de mon travail et toi

- Ne dis pas de bêtises. Je n’ai jamais pensé

Et pourtant. Il disait des mensonges. Il y avait pensé un instant. Maintenant, il repoussait cette idée comme quelque chose d’affreux et de monstrueux.

-Je n’y ai jamais pensé. Elle n’a rien dit. Lambrinos voulait lui dire encore quelque chose mais il l’avait oublié.

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- On va sortir ce soir? - lui a-t-il demandé.

- Tu crois que tu en as envie?

Non. Il n’en avait pas envie.

- Il était préférable de dormir tôt, - a-t-il dit et il s’est levé. Il est

allé dans sa chambre et est resté assis dans un fauteuil. Quand il s’est réveillé le lendemain matin, il avait la bouche amère, une douleur dans tout son corps et la tête lourde comme s’il avait bu la veille. Il est allé dans son bureau, mais il ne pouvait pas s’occuper de ses affaires sérieuses. Oui, depuis avant-hier, sa vie avait changé de rythme. Comme s’il n’était plus la même personne. Habi­ tuellement, il restait avec ses collègues jusqu’à une heure. Maintenant, il les quittait beaucoup plus tôt. Il traînait dans les rues, sans but. Sans vraiment penser, ses pas l’ont mené devant le commissariat. Il a hésité un peu, puis s’est décidé. -Je voudrais voir l’inspecteur Békas, - a-t-il dit au gardien. Peut-être parce que le jeune policier le connaissait, peut-être parce que son allure imposait le respect, il s’est mis en quatre pour lui rendre service. Il a appelé un de ses collègues et l’a prié d’accompagner « le monsieur au bureau du commissaire » qui s’est empressé de se lever pour lui offrir un siège. -Je passais par là et j’ai pensé vous demander s’il y avait du nou­ veau.

Békas a secoué négativement sa grosse tête. - Rien. J’ai bien peur que cette affaire ne tombe, comme quelques rares cas, dans les archives de la police. Vous prendrez un café? -Avec plaisir. Jusqu’à ce que le commissaire sonne pour commander le café, Lambrinos examinait attentivement le bureau. Un bureau de

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fonctionnaire, pauvre, meublé d’une façon impersonnelle.

- Alors rien.

- Rien. La police ne fait pas de miracles. Quand il n’y a pas

d’éléments etc

on n’a rien trouvé. Lambrinos s’est rappelé les paroles de l’inspecteur la première

fois qu’il l’avait interrogé.

- Vous pensez que c’est un crimearrivé « par hasard »?

- Peut-être qu’un filou, qui croyait la maison vide, effrayé par

la présence soudaine de la petite, a paniqué, l’a tuée et est parti sans rien prendre. Personnellement, moi, je n’y crois pas. En

tant que Békas, vous comprenez? Lambrinos a souri. Ce type lui plaisait.

- Vous, en tant que Békas que croyez-vous?

- Qu'Olga a été assassinée par quelqu’un de son entourage.

- C’est-à-dire?

Békas a fait un geste qui pouvait signifier soit beaucoup soit

rien du tout. - Vous appuyez votre opinion sur le capuchon du rouge à lèvres? - insistait Lambrinos.

- Non. Le capuchon du rouge à lèvres n’a peut-être aucune

importance Je ne peux pas expliquer comment il s’est retrouvé là, mais il s’est peut-être retrouvé là d’une façon toute simple à

laquelle nous n’avons pas encore pensé. Békas a souri, d’un sourire puéril.

- Je n’ai pas trop confiance en ces « pièces à conviction ». Elles nous bloquent dans une direction et la plupart du temps elles nous entraînent dans de fausses pistes. Dans notre affaire, je prête plus attention à Il s’est interrompu pour trouver le mot correct, puis a ajouté.

- Disons à l’inspiration du moment. L’imagination n’est pas

on reste les mains liées. Et dans cette affaire

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utile seulement aux auteurs de romans. J’imagine quelque

chose, si extravagant que ce soit, ensuite j’essaie de le mettre en place par le contrôle de la logique et des faits. Il a encore souri de son même sourire enfantin. -Je vous dévoile ma méthode.

- Une méthode intéressante.

- Mais pas du tout usuelle.

- Et vos inspirations du moment où vous ont-elles mené jusqu’à maintenant?

- Nulle part. La raison a rejeté tout ce que m’a offert mon ima­

gination. Prenons, par exemple, votre cas Il parlait doucement, avec détachement, comme s’il voulait seulement entretenir la conversation, mais Lambrinos sentait comme une alarme sonner en lui. Il comprenait maintenant que les paroles de l’inspecteur, n’étaient pas, comme elles en avaient l’air, sans intention.

- Qu'a dit votre imagination dans mon cas?

- Quelque chose qu’a rejeté le contrôle des faits et de la raison.

- C’est-à-dire?

Le professeur avait le regard cloué dans les yeux de l’inspecteur. - Comment auriez-vous pu commettre ce meurtre par passion amoureuse, vous? C’était une inspiration ratée. -Je suis d’accord, a dit tranquillement Lambrinos. Mais com­ ment vous êtes-vous rendu compte que c’était raté?

- Mais vous avez un alibi, a répondu très innocemment, l’ins­ pecteur.

D’une grande précaution, sans que les intéressés ne s’en rendent compte. Békas faisait son enquête. Il avait dressé un tableau de tous les suspects autour du meurtre d’Olga. Après ses interrogatoires, le nombre de suspects possibles diminuait.

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Comme dans une partie d’échecs où les pions disparaissent un par un pour ne laisser à la fin que le pion essentiel. Tout d’abord, il y avait Eléni Lambrinos. La femme qui aurait pu tuer par jalousie. Avec une minutie discrète et avec des per­ sonnes qui savaient travailler sans bruit, il avait suivi tous ses déplacements. Il pouvait savoir maintenant ce que la femme du professeur avait fait, ce jour fatal, minute par minute. Elle ne s’était pas éloignée d’Athènes et bien avant l’heure du crime elle se trouvait chez elle. Le pion « Mme Lambrinos » était sortie de la table du jeu d’échecs et était rangé dans sa boîte. Le tour est venu au pion « professeur Lambrinos ». Pour lui, les choses s’étaient arrangées plus facilement. Tout ce qu’il avait déclaré, s’est avéré vrai. Son alibi était inébran­ lable. Békas s’en est assuré non seulement par la déposition du marchand de tabac, mais aussi par des éléments, auxquels même le professeur n’avait pas pensé. Sa constatation le com­ blait. Il ne mentait pas quand il assurait qu’il ne souhaitait pas le soupçonner. De l’entourage proche de la petite, il ne restait plus que le couple Asklipios. Là, les choses n’étaient pas claires. Les déplacements d’Asklipios avaient été suivis jusqu’à un cer­ tain point. Quelques amis avant le repas, un repas seul chez lui, puisque sa femme était absente, et ensuite, une sortie sans ob­ jectif. Naturellement, il n’y avait rien de mal à tout cela. Askli­ pios a agi comme toute personne qui n’a rien de bien précis à faire. Sans aucun doute, dans son trajet, que la police a pu assu­ rer, il y avait un trou de deux heures: Deux heures du soir, heure où il a quitté ses amis à « Floca » à une heure du matin, quand il est rentré chez lui. Les heures pendant lesquelles Olga Kazaso­ glou a été assassinée. Et en ce qui concerne madame Asklipios, les choses n’étaient pas tellement claires, non plus. Les hommes de Békas ont

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constaté qu’elle avait réellement joué aux cartes chez son amie madame Yannakopoulos, d’où elle est partie à 11 heures. Qu'a- t-elle fait après? Est-elle rentrée chez elle directement? Comme on trie dans un tiroir les papiers inutiles, Békas avec patience et insistance, a mis au clair les suspects. Il ne lui res­ tait que ces deux. Le couple Asklipios. Cependant, il n’était pas pressé. Ils étaient les seuls suspects si le crime avait été commis par l’un des quatre suspects. Mais il se pouvait fort bien que l’as­ sassin soit quelqu’un d’autre qu’il n’avait pas encore repéré. Comme l’araignée attend tranquillement que la mouche tombe dans sa toile, Békas étendait ses filets. « Les filets » étaient ses hommes qui désormais ne rateraient pas un seul des déplacements du riche couple.

Quand il est entré plus tard dans l’appartement luxueusement meublé, il avait l’air tout à fait innocent. Il a salué avec un res­ pect cordial et a demandé mille excuses. -Je passais, vous savez, par hasard devant votre maison. J’ai vu de la lumière et j’ai pensé qu’il serait préférable de vous libérer le plus rapidement possible de mes dérangements.

- C’est-à-dire? a demandé froidement Asklipios.

- Il reste quelques points d’interrogation avant de classer votre affaire. J’avais l’intention de vous convoquer dans mon bu­ reau, demain mais j’ai jugé préférable de vous rencontrer ici.

- Et comme vous passiez par hasard devant chez nous ironiquement Asklipios.

- Exactement, a été la réponse de Békas.