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Adolescence terminée, interminable ?

par Ilse BARANDE et Simone DAYMAS

| Presses Universitaires de France | La psychiatrie de l'enfant

2001/2 - 442
ISSN 0079-726X | ISBN 213052317X | pages 609 à 630

Pour citer cet article :


— Barande I. et Daymas S., Adolescence terminée, interminable ?, La psychiatrie de l'enfant 2001/2, 442, p. 609-630.

Distribution électronique Cairn pour Presses Universitaires de France .


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Anthropologie nouvelle
Mythe de l’adolescence
Inachèvement néoténique
Adolescent et psychanalyste

ADOLESCENCE TERMINÉE,
INTERMINABLE ?
Ilse BARANDE, Simone DAYMAS1

ADOLESCENCE TERMINÉE, INTERMINABLE ?

Cet essai s’efforce de cerner l’adolescent dans le contexte d’une évo-


lution historique, sociologique où, au cours du XXe siècle, le pacte de
filiation modifie la famille nucléaire.
Le mythe de l’adolescence est tributaire de la vulgarisation de la
contraception puis de l’apparition de maladies sexuellement transmis-
sibles. Cependant, la plaque tournante du premier amour garde son
importance et la rencontre avec le psychanalyste peut permettre le déga-
gement et l’essor d’une pensée engluée.
La caractéristique néoténique marque l’homonisation tant du point
de vue anatomophysiologique que psychique. Elle assure une juvénilité
allant de pair avec un inachèvement. Elle met en question l’accès à une
étape adulte que l’éthologie discerne chez les autres espèces.

THE END OF ADOLESCENCE OR ENDLESS ADOLESCENCE ?

This article attempts to define the concept of adolescence in the


context of a historical, sociological evolution wherein, during the course
of the twentieth century, the pact of filiation modified the nuclear
family.
The myth of adolescence is dependant upon the widespread availa-
bility of contraception and the appearance of sexually transmissible
diseases. However, the critical role of first love remains important and
an encounter with a psychoanalyst may make it possible to bring to light
and to develop a blocked thought process.

1. Psychiatres, psychanalystes, membres de la SPP.


Psychiatrie de l’enfant, XLIV, 2, 2001, p. 609 à 630
610 Ilse Barande, Simone Daymas

The neotenic characteristic marks homonization both from an ana-


tomo-physiological and from a psychic point of view. It insures a juve-
nility going together with incompletion. It questions the idea of access to
an adult stage which ethologists have discerned in other species.

ADOLESCENCA TERMINADA O INTERMINABLE

En este trabajo se intenta entender al adolescente en el contexto de la


evolución histórica y sociológica que en el curso de siglo XX ha modifi-
cado el pacto de filiacion de la familia nuclear.
El mito de la adolescencia es tributario de la vulgarización de la
contracepción y de la aparición de enfermedades transmisibles sexual-
mente. Ahora bien, la impronta del primer amor sigue teniendo impor-
tancia y el encuentro con el psicoanalista puede facilitar que el pensa-
miento paralizado se desencadene y se desarrolle.
La característica de la neotenia marca la hominización desde el
punto de vista anatomofisiológico y también psíquico y determina la
etapa juvenil inacabada. También cuestiona el acceso a esa edad
adulta que la etología señala en otras especies.

UN PEU DE SOCIOLOGIE : UNE ANTHROPOLOGIE NOUVELLE ?

Il s’impose de saisir les éléments de l’actualité dans le


contexte d’un temps long.
Selon le recensement d’il y a vingt ans, un ménage sur
quatre est composé d’une seule personne, veuf(e), divorcé(e)
ou célibataire, généralement âgé(e), et Paris semble la capi-
tale de la solitude (1/2). On constate la faiblesse du couple ins-
titutionnalisé du fait, soit du couple hors mariage, soit de la
vie en couple formé par des divorcés hors mariage et de
l’augmentation des naissances hors mariage.
Par ailleurs, le Code Napoléon de 1804 peut se résumer
ainsi : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » et
en 1816 il abolissait le divorce. Pourtant 34 % des femmes
travaillaient, taux qui ne sera atteint qu’en 1994 (38 %).
La codirection de la famille est votée en 1970. Le divorce
par consentement mutuel en 1975. Désormais, le contrat de
genre masculin-féminin, la différence entre la part honnête et
la part honteuse qui assignait la sexualité à la procréation et
à l’amour, l’interdit des amours adolescentes, la pénalisation
Adolescence terminée, interminable ? 611

de l’adultère, la condamnation de l’homosexualité, tout cet


ordre moral s’est effondré.
Le rapport de I. Thery (1998) propose le terme de
« démariage » pour caractériser la non-institutionnalisation
du lien. Auparavant, le mariage ne concernait pas le seul
couple mais était le socle de l’établissement et de la sécurité
de la filiation. Or dorénavant, le lien de filiation a suivi le che-
min inverse de celui de la conjugalité. Selon le Code Napoléon
(1804), le bâtard n’avait aucun droit. La puissance pater-
nelle est alors totale. L’enfant est un producteur dès l’âge
de 5-6 ans. Depuis, la baisse de la mortalité, le contrôle de la
fécondité, la diminution des abandons, l’instruction obliga-
toire, et donc le contrôle exercé sur les parents, font de
l’enfant un être de la maison et de l’école, et non plus des
rues et des champs.
La découverte des lois du développement infantile et des
besoins spécifiques de l’enfant précède l’apparition, à la moi-
tié du XXe siècle, de l’enfant consommateur. Désormais, c’est
le pacte de filiation qui remplace, transforme la famille
nucléaire. Le père a un droit-fonction, c’est-à-dire un
ensemble de droits et de devoirs ; un juriste anglais résume
ainsi cette révolution : « Le principe d’indissolubilité s’est
déplacé de la conjugalité vers la filiation. » C’est dire que se
pose la question de l’articulation de la différence des sexes et
des générations. La définition du mot famille reste à trouver !
Quel contraste entre l’incertitude qui pouvait hanter la
vie familiale – mauvaises récoltes, famine, mort prématurée,
guerres, épidémies – et la vie actuelle en Occident ! Ainsi, par
un mouvement de balancier, l’incertitude de la vie familiale
prend-elle le relais des menaces d’autrefois ? Pour le dire en
termes de temps : l’allongement de la vie, même si la non-
mortalité infantile y a relativement contribué, a modifié la
manière de tout un chacun d’envisager et de vivre sa durée.
C’est dans ce contexte que le mot et le temps « adolescents »
ont pris l’ampleur qu’ils ont actuellement.
612 Ilse Barande, Simone Daymas

LA FAMILLE : DE SON ACTUALITÉ À SON PASSÉ

Bien des aspects postpubertaires paraissent aller de soi,


s’imposer à une perception frisant l’objectivité, ceci du fait
d’une capacité pulsionnelle irriguant les émois qui ont pré-
cédé de longue date les aptitudes nouvelles apportées par la
puberté hormonale et ses performances sexuelles inédites.
L’adolescence d’ailleurs est en inflation dans le sens où elle est
désirée et vécue comme un état dont on ne veut pas sortir,
qu’il y a plutôt une répugnance à se savoir, à se dire adulte.
Si on peut lui fixer un certain début vers 12-14 ans, nous
sommes devenus inaptes à définir sa fin entre 18 et 25 ans ou
à jamais, en une stagnation souhaitée dans la jeunesse. C’est
d’ailleurs la dénomination « les jeunes » qui semble prendre le
relais. On ne cesse de nous le dire et aussi les jeunes de le pro-
mouvoir autant que de l’enregistrer : « les ados » sont des
usagers de la société de consommation, ces jeunes à travers
lesquels on atteint les moyens mis à leur disposition par
l’entourage familial. Le fait que l’entrée dans la vie profes-
sionnelle ne cesse de devenir de plus en plus problématique
accentue les phénomènes déjà observables depuis vingt-cinq
ans environ. Mais ces aspirations ont elles-mêmes succédé
à 1968 : « Sous les pavés, la plage » ou encore « Prenez vos
rêves pour des réalités ». Elles traduisent une poussée de la
jeunesse, furtivement toutes catégories confondues. Elles ont
pu exalter, mais non moins dilacérer les conservatismes
jusque-là assez stables des ordres familiaux et sociaux.
L’ébranlement des parents de ceux qui, entre-temps, sont
les trentenaires d’aujourd’hui a inauguré des modes d’êtres
nouveaux qui nous infiltrent et nous modifient, nous les
anciens, sans que nous en ayions une claire conscience : la
sexualité précoce assumée comme telle et revendiquée, le
caractère fugitif ou aléatoire d’aventures successives ou
parallèles, les couples décomposés, recomposés lorsque des
enfants leur sont nés. Dès l’âge juvénile on écoute les revendi-
cations d’égalité dans les tâches à accomplir, dans le style de
vie, dans l’habillement (le pantalon féminin passant du week-
end à la vie quotidienne date de la fin des années 1960).
Adolescence terminée, interminable ? 613

Signalons la vie commune à résidence séparée. A. Begin


intitula un article « Le mariage extra-conjugal aujourd’hui ».
Il tentait de saisir sous ce titre humoristique ce mixte qu’est
« cette cohabitation juvénile qui peut se poursuivre sans
communauté de résidence, sans fécondité, sans répartition
des tâches, de telle sorte que le couple homosexuel et les coha-
bitants hétérosexuels finissent, à quelque chose près, par se
ressembler ».
Dans l’actualité, le PACS institutionnalise cette révolution
dans les comportements lorsque 48 % des couples restent
concubins, sans même comptabiliser les divorces, et que 35 %
d’enfants sont nés de parents non mariés. À se demander ce
que devient la différence des sexes et des générations si sou-
vent pieusement invoquée ?
Brosser ce tableau, c’est se situer par rapport aux codes
du XIXe siècle et de la première moitié du nôtre, et c’est faire
preuve d’ignorance par rapport à un passé autrement touffu
et divers. Les historiens, Philippe Ariès, Llyod de Mause,
constataient il y a quelque vingt à trente ans que l’histoire de
la famille et celle de l’enfance ont été jusque-là peu explorées
et restent à écrire. Les auteurs s’y emploient et nous rappor-
tent toute une moisson qui permet une récapitulation colorée,
à travers Sénèque et Plutarque pour l’Antiquité, Augustin
(IVe siècle), Gerson pour le Moyen Âge, Montaigne pour
le XVIe, Fénelon pour le XVIIe, ainsi que le médecin Hérouard,
observateur de Louis XIII.
Dans le Dictionnaire de la langue française, on apprend
que jusqu’au XVIIIe siècle, le mot « adulte » a plutôt la valeur
de notre mot « adolescent » et jusqu’au XVIIe siècle, il est
encore utilisé comme opposé à « l’homme mûr ». Ce flotte-
ment est confirmé par une langue qui longtemps connaît le
puer, l’enfant, l’homme mûr et le vieillard. Ariès nous décrit
cette vie où l’entraide quotidienne est indispensable, les mor-
talités infantiles et maternelles faisant de l’enfance la plus
fragile un temps réduit et ignorant l’adolescence entre deux
épidémies de peste.
Depuis la fin du XIXe siècle, il y a un intérêt pour la psy-
chopathologie mais, en quelques décennies, le paysage change
d’une façon que les statisticiens démographes actuels enregis-
trent d’une toute autre manière que les historiens et les jour-
614 Ilse Barande, Simone Daymas

naux de famille du passé. Ceux-ci ne mentionnent guère les


enfants, ni les rites d’initiation repérés par les ethnologues. Ils
ne sont retrouvés ni dans la Grèce Antique, ni au Moyen
Âge. L’apprentissage, l’acquisition d’un savoir-faire et d’un
savoir-vivre mélange les générations et les âges et brouille nos
classements actuels. Les enfants étaient alors placés, échan-
gés, devenant dès l’âge de 7 ans serviteurs chez d’autres. Il
n’est pas facile de se faire une idée de cette socialisation sinon
grâce aux traces laissées par les festivités, les charivaris qui
brassaient tout le monde (jeux, danses, drames joués).
Nous possédons quelques illustrations éloquentes des des-
tins du passé : le grand Condé commande l’armée à Rocroi
en 1643, alors âgé de 22 ans ; le jeune Paolo Manzini combat
et succombe pendant la fronde à 15 ans ; certains lieutenants
de Louis XIV ont 14 ans ; Jeanne d’Arc aurait eu 13 ans
quand elle a entendu ses voix, 15 quand elle a couronné le roi
et 19 quand elle a été jugée et brûlée. A-t-on parlé
d’adolescence ?
Œdipe était jeune sans doute quand il a rencontré la
sphinge ; était-il un adolescent ? Pour pouvoir concevoir
quatre enfants avec sa mère, Jocaste, ne devait-il pas avoir
quelque 18 et elle quelque 36 ans ?
Tous les couples mythiques, Roméo et Juliette, Daphnis
et Chloé, Pelléas et Mélisande, les jeunes filles en fleurs... ont
moins de 20 ans, mais témoignent d’autre chose que de leur
adolescence. Leur existence illustre les grands thèmes dont la
vérité est liée nostalgiquement par l’auteur à la juvénilité du
héros.
Ainsi, il apparaît que les différences ne concernaient guère
les âges de la vie mais l’opposition entre l’homme marié et le
non-marié, ce dernier appartenant à une jeunesse d’âges
divers constituant la catégorie des célibataires. L’école n’était
pas réservée aux enfants. On y allait très tôt ou très tard
(Ariès) tout au long de la vie, ceci jusqu’au XVIIe siècle com-
pris. Le groupe des célibataires pouvait être d’autant plus
important numériquement et masculin que la mortalité des
femmes donnait lieu à des unions successives et que l’infan-
ticide frappait davantage les filles. Au fur et à mesure, l’écart
d’âge se creusait entre un homme souvent veuf, établi dans la
vie et choisi pour cela, et une toute jeune femme. Certes, les
Adolescence terminée, interminable ? 615

prostibula ou grandes maisons et les étuves étaient nombreu-


ses – maisons plus ouvertes que closes et vraisemblablement
accessibles à un âge juvénile.
Peut-on reconnaître dans les bandes de nos jeunes la per-
pétuation de cette répartition ?
L’habillement est également surprenant. L’emmaillotage
serré qui a pu retarder l’apprentissage de la marche n’est
relayé par la longue robe à lisière (des sortes de bretelles) qu’à
l’âge de 2 ans. Cette sorte de soutane couvrant une jupe est
portée jusqu’à l’âge de 7 ans et demi lorsque l’habillement de
l’enfance le cède à celle de l’homme : le pourpoint et les
chausses, ceci pour les garçons. Les petites filles sont habillées
en femme dès la fin de l’emmaillotage. Quant au pantalon,
c’est celui des sans-culottes de la Révolution qui nous informe
de ce nouvel habillement de la fin du XVIIIe siècle.
Hérouard, qui tient le journal de l’enfance de Louis XIII,
nous apprend que c’est à l’âge de 14 ans qu’il dut aller dans le
lit de sa femme Anne d’Autriche et P. Ariès de commenter
que le mariage d’un garçon de 14 ans commençait peut-être à
devenir plus rare au XVIIe siècle tandis que le « mariage d’une
fille de 13 ans était encore monnaie courante ». Ces initiations
juvéniles avaient été précédées par les attouchements, les
jeux avec la guillery, le sexe du petit Louis branlé par sa
remueuse, et Hérouard relate les propos du jeune roi comme
si son éducation sexuelle n’était plus à faire dès l’âge de 4 ans
et qu’il fallait vers 7 à 10 ans, en revanche, lui apprendre la
décence.
Le théologien-prédicateur Gerson au XVe siècle, Montaigne
par quelques remarques au XVIe, puis les Jésuites, les Jansénis-
tes inaugurent une humeur différente, destinée à passer du
mignotage à l’austérité, de l’outrage sexuel à l’abstinence. À
lire Paul Veyne et Llyod de Mause, il s’agissait de lutter contre
l’habitude ancienne de sodomisation des enfants ou des éphè-
bes, conduites déjà mises en question par Plutarque et même
auparavant par Aristote. Il s’agissait donc de s’inscrire en
faux contre l’attribution aux enfants d’une absence de pensées
et de capacités sexuelles permettant d’en user. Il s’agissait de
s’élever contre la complaisance dans la promiscuité, l’encou-
ragement de la masturbation ou encore les procédés de castra-
tion par écrasement des testicules.
616 Ilse Barande, Simone Daymas

Il serait trop long de situer ces pratiques dans un contexte


où l’infanticide, plus féminin que masculin, était toléré mais
effectué dans le silence par des nourrices sollicitées de
l’accomplir, ou par recouvrement dans le lit conjugal. Ajou-
tons que dans ce contexte du passé, ce ne sont guère l’homo-
philie, l’homosexualité, la pédérastie qui sont condamnées
mais la passivité ; non point la passivité de l’enfant, de
l’éphèbe ou jadis de l’esclave antique, mais la passivité de
l’homme mûr dont l’honneur ne saurait s’accommoder de
cette attitude « molle ». La pulsion prime l’objet, en est plus
ou moins indépendante. C’est l’homophile passif et non
l’homophile d’objet qui est visé par la réprobation.
Avec des personnalités comme Fénelon, Mme de Mainte-
non, une nouvelle direction se fait jour. À terme, la mastur-
bation sera devenue sans doute au XXe siècle un péché à
l’origine de la folie, de l’épilepsie, voire de la mort. À
l’indifférenciation des âges succédera la scolarisation, en
place de l’apprentissage qui confondait adultes et enfants. Le
centrage sur la vie familiale, la famille nucléaire occidentale,
rompt avec la convivialité précédente et l’absence du senti-
ment de l’enfance. Ariès nous apprend qu’au XVIIIe siècle
l’officier et le soldat vont introduire la notion nouvelle d’ado-
lescence. Les éducateurs reconnaissent désormais à l’uniforme
et à la discipline militaire une valeur morale (on pense au
Louis Lambert de Balzac). Dès auparavant, l’Institution
Saint-Cyr de Mme de Maintenon, unique pendant deux siè-
cles, introduit la nouveauté d’une école de filles allant de 7-
12 ans jusqu’à 20 ans. Il faut ajouter qu’avec l’avènement de
la bourgeoisie, l’enseignement ne sera plus le même pour les
privilégiés et les classes populaires, donnant lieu à une adoles-
cence écourtée et une autre prolongée.

LE MYTHE DE L’ADOLESCENCE AU XXe SIÈCLE

Cet historique bien trop abrégé et si panaché, voilà bien


de quoi questionner l’état adulte et ne pas craindre, en notre
période du XXe siècle, d’interroger le mythe contemporain de
l’adolescence.
Adolescence terminée, interminable ? 617

Nous participons à la création de ce mythe et réifions


cette phase d’évolution en structurant cette classe d’âge à
l’intersection fort approximative du biologique et du socius.
Cela fait tache d’huile et les jeunes en revendiquent l’appella-
tion : « Nous les ados. »
Le mot « adolescent » apparaît dans l’Encyclopédie seule-
ment vers le milieu du XIXe siècle avec une restriction : il
« s’emploie surtout pour les garçons ». Le concept est donc
moderne. Sous l’Ancien Régime, le « jeune homme » succé-
dait à l’enfant à peine pubère ; le restait jusqu’à la cinquan-
taine, époque de l’âge mur (pour ceux qui atteignaient cet
âge).
Tout un courant de pensée moderne va dans le sens de
magnifier l’adolescence en même temps que, l’initiation
n’ayant plus de rituels, rien n’aurait de valeur initiatique. Le
réalisme moderne sous-tendu par les médias valorise la réali-
sation sexuelle, la satisfaction pulsionnelle immédiate, la
multiplication des expériences. Il y a une canalisation et
une dépréciation des émois par crainte d’une effraction
narcissique.
Plus les adolescents consomment jeunes, plus l’acte
devient un jeu où les copains et les copines tiennent une
grande place, jouant les intermédiaires ou les supporters. Les
filles y assouvissent une revendication phallique défensive
vécue avec arrogance, ce qui entraîne chez garçons et filles un
refuge dont le contre-chant est l’importance donnée actuelle-
ment par les médias à l’homosexualité.
On est en droit de se demander si ce qui se détermine en
tant que psychopathologie de l’adolescence n’est pas pour
beaucoup dans la réponse de l’adulte qui se penche sur
l’adolescent, selon des critères sociologiques.
La famille traditionnelle du début du XXe siècle (grands-
parents, parents, enfants) où chaque génération bénéficiait de
l’expérience des aînés a éclaté. Dès les années 1970, nous nous
interrogions sur la crise du milieu de la vie des parents pre-
nant la forme d’un ultime rejet de leurs propres parents au
profit d’une idéalisation de l’adolescence. Les adolescents
entraînent ainsi leurs propres parents essoufflés dans leur sil-
lage. Vingt ans après, ces adolescents sont devenus parents.
Ce fut, dans les années 1965-1980, une libération sexuelle sans
618 Ilse Barande, Simone Daymas

entrave, avec contraceptifs protégeant de la procréation, peu


de maladies sexuellement transmissibles et tiédeur des con-
flits avec leurs propres géniteurs souvent consentants, admi-
rateurs et envieux de cette liberté.
La contraception date de 1965 avec la banalisation de la
« pilule ». La loi Veil sur l’officialisation de l’avortement a
été promulguée en 1975. Mais les maladies sexuellement
transmissibles et le sida ont obscurci ce climat serein avec
leur cortège de drames et la peur de la contagion. En effet,
c’est à partir de 1984-1985 que se propage l’infection HIV, épi-
démie féroce qui laisse encore des traces de nos jours.
Il s’ensuit l’usage du préservatif et sa publicité obligatoire
dès l’école. Cela oblige l’adolescent à découvrir ses pensées
secrètes, à peine formulées, quant à la sexualité et à la
conduite « responsable » devant l’acte sexuel, à se protéger
par une apparente désinvolture faute de pouvoir se référer à
ses parents assez désemparés. Mais il y a déjà une évolution,
l’usage du préservatif s’est banalisé du côté de l’écolier
comme de ses parents. L’adulte y perd son prestige ; la démis-
sion des gens d’âge mûr devant la jeunesse est connotée
d’envie. La vérité n’est plus liée à l’idée de maturité et d’ex-
périence, la créativité est confondue avec le premier acte...
Cela pousse le jeune à toujours plus se différencier, à affirmer
sa puissance sur autrui par des actes violents apparemment
gratuits, à affirmer son pouvoir sur lui-même, soit sur un
mode mineur (multiplication des tatouages et percings par
exemple) jusqu’à la drogue et jusqu’au suicide.
P. Huerre, dans son livre L’adolescent n’existe pas, a fine-
ment décrit cette évolution de la notion de jeunesse des temps
préhistoriques à nos jours. Peut-on dire soit que l’adolescence
n’existe pas, soit qu’elle se poursuit jusqu’à 30-40 ans ? Peut-
on concevoir qu’elle se poursuit jusqu’à la première maternité
ou paternité ? Celle-ci est vécue différemment par les hommes
et les femmes, les hommes gardant souvent une plus grande
juvénilité et ne vivant une pleine fonction paternelle qu’après
50 ans. Ceci se vérifie dans les familles dissociées et les nouvel-
les liaisons du père. Sans doute cependant les positions œdi-
piennes bénéficient d’une réalisation déplacée et d’un relatif
dépassement à la naissance du premier enfant. Dans bien des
peuples, chez les musulmans traditionnels par exemple, un
Adolescence terminée, interminable ? 619

homme n’avait comme identité que d’être le fils de quelqu’un


jusqu’à ce qu’il devienne le père d’un fils. C’est cela qui met-
tait un terme à l’irresponsabilité de l’adolescence.

LA CONDITION NÉOTÉNIQUE DE L’ÊTRE HUMAIN

L’éthologie et l’anatomophysiologie permettent de carac-


tériser la condition humaine comme néoténique. Envisager
l’être humain dans sa descendance comme Darwin le proposa
il y a un siècle et demi, c’est-à-dire dans son ascendance ani-
male, c’est aussi intégrer ce que les éthologues ont discerné
depuis le début du siècle (Lorenz, Tinbergen, Eibl-Eibesfeld)
de notre façon d’être proprement humaine par rapport aux
données de la vie animale.
Nous, c’est-à-dire notre espèce, celle du singe nu (de Des-
mond Morris), est caractérisée par des comportements du
type de ceux de la juvénilité des primates et de certains mam-
mifères et oiseaux.
Par rapport aux montages instinctuels qui se composent
et se fixent à l’intersection des pulsions qui demeurent identi-
ques et de l’environnement dont les modifications sont létales
ou permettent des variations salvatrices, l’être humain, ce
roseau, le plus faible de la nature, dispose de latitudes tout au
long de sa vie.
L’homme est un être du jeu et de l’autodomestication. Sa
fragilité est le secret de son inventivité et de la variété des
conduites que les historiens et les éthologues sont amenés à
recenser. Cette variété de l’humain avait pu alimenter les polé-
miques prédarwiniennes entre les créationnistes monogéni-
ques et polygéniques : les premiers affirment la création
d’Adam et Ève, comme les paléontologues voient notre ascen-
dance dans le Rif africain, c’est-à-dire donc l’unicité du genre
humain ; les autres, les polygéniques, préfèrent postuler des
créations successives, justifiant les supériorités et infériorités,
les mesures discriminatoires de l’esclavage aux ségrégations.
Ces points de vue concernaient Blancs et Noirs d’Amérique !
Quoi qu’il ait pu en être des origines, la juvénilité inven-
tive de l’être humain est un fait d’observation universel et
620 Ilse Barande, Simone Daymas

souligne donc ce caractère commun à l’espèce humaine, dans


le même souffle justement qu’une diversité des comporte-
ments nés de cette indétermination faite de la jeunesse, de
l’enfance conservées.
Pour le dire en d’autres termes, la liberté d’action spécifi-
quement humaine a dû avoir pour condition préalable, la
désagrégation des types d’actions et de réactions spécifiques,
à structure fixe, ce qu’on appela les instincts propres aux
autres espèces. Ainsi nous sommes l’être du risque à la mesure
de la diminution de la raideur instinctuelle et des temps
imposés par l’horloge biologique. Nous sommes tant bénéfi-
ciaires que victimes d’une particularité accentuée chez
l’espèce homo sapiens, celle d’une latitude épigénétique, géné-
tiquement déterminée.
Pour en donner quelques exemples :
1 / Concernant l’histoire supposée de cette latitude, il
apparaît, grâce à l’étude des primates, que ce ne sont sans
doute ni la famille nucléaire que nous connaissons, ni la
famille communautaire de bien d’autres parties du globe qui
furent le fondement des sociétés humaines, comme on se plaît
à le croire. Le panorama des groupes humains et de leurs
mœurs actuelles a pu succéder à un descriptif qui caractérise
bien des espèces de singes. Autour du noyau des femmes et
des petits, les mâles établis s’imposent et, à leur périphérie,
disons les célibataires mâles. Nous reconnaissons le tableau de
la horde primitive reprise par Freud.
Peut-on, avec R. Fox, invoquer le changement introduit
par la nécessaire division du travail imposée par la chasse et
l’alimentation carnée ? Celle-ci, plus énergétique, a-t-elle
libéré le végétarien voué à brouter interminablement ? La
polygamie des mâles puissants s’est-elle ainsi assouplie ?
Autant de questions où se mêlent la sélection naturelle et le
lamarckisme culturel, cette forme particulière de la transmis-
sion des caractères acquis due à la coexistence des générations
et à la parole.
2 / Autre considération, celle du rut, des chaleurs et de la
fécondité. Chez la plupart des femelles cette période est
unique, automnale ou printanière selon la durée longue ou
courte de la gestation. En ce qui concerne notre espèce à cycle
mensuel, il n’est possible d’inférer le déroulement du cycle ni
Adolescence terminée, interminable ? 621

à partir du comportement sexuel des femmes, ni à partir de ce


qui a pu en être dit. Le début de l’activité gonadique, la
puberté, ne se confond pas dans nos sociétés avec la réalisa-
tion sexuelle, son terme ne se confond pas avec le tarissement
de la sécrétion hormonale.
Le caractère commun aux us et coutumes de milliers
d’ethnies, c’est qu’elles proposent à leur manière des régle-
mentations, des limites avec quelques thèmes plus communs
concernant l’inceste, le sang menstruel et les rites d’initiation
divers. Ainsi un système de prescriptions et d’interdictions
prend en charge, relaie l’horloge biologique impérative.
L’animal trouve un repos octroyé par des limites internes
plus étroites, que nous avons perdues, de sorte que nous nous
découvrons des contraintes externes que nous intériorisons.
C’est l’aspect du surmoi. Nous sommes tombés sous le pou-
voir du langage pour exalter ou inhiber une excitabilité quasi
permanente. Nous sommes friands et dépendants des mots les
plus abstraits, utilisés de façon terroriste et dans le sens qu’en
exige une idéologie ou une autre.
C’est dire qu’un état mûr, adulte est difficile à définir bio-
logiquement et n’est-ce pas cette proximité même, cette
confusion dont nous sommes phobiques ? Nous avons déjà
évoqué la façon dont les éthologues ont qualifié de juvénilité
permanente, l’excitabilité, les comportements d’investigation
de l’être humain ; sans doute leurs propres curiosités ont con-
tribué à convaincre ces éthologues, ainsi la curiosité de
Lorenz assurant la maternité de la célèbre oie Martiné.
3 / D’un point de vue neurophysiologique, certaines
investigations ont abouti à des constatations parallèles.
L’anatomophysiologiste Louis Bolk relève, en 1926, les traits
nombreux de notre immaturité par comparaison avec la
maturité d’autres espèces. Ces traits caractéristiques nous
font semblables aux phases fœtales et juvéniles des primates :
un visage petit, un crâne voûté, un cerveau volumineux dans
une boîte crânienne dont les fontanelles se soudent tardive-
ment. De plus nos orteils sont alignés, notre trou occipital
prolonge une colonne vertébrale érigée, notre pilosité est
limitée, l’orifice génital féminin est antérieur, etc.
Non seulement notre immaturité à la naissance est par-
ticulièrement marquée mais notre endocrinon – c’est l’ex-
622 Ilse Barande, Simone Daymas

pression de Louis Bolk – est à l’origine tant du diphasisme


ontogénétique que d’une certaine dysharmonie à l’époque
pubertaire, peut-être aussi de la survivance de notre espèce
aux tarissements des sécrétions sexuelles. Bolk nous attribue
donc un retardement, une fœtalisation qui fait de nous la
forme nourrisson de nos lointains ancêtres.
Ainsi le singe serait comme une forme plus achevée au
regard de notre inachèvement. Bolk nous pense comme un
être somatiquement inachevé, mais capable dans cet état
d’inachèvement de procréer, tel le batracien axolotl qui se
reproduit avant d’avoir atteint la forme adulte : c’est la néo-
ténie. L’hominisation et la néoténie vont de pair et nos capa-
cités d’apprentissage sont à la hauteur de notre inachève-
ment. Cet inachèvement ne connaît pas de terme, donc
adolescence interminable, verdeur néoténique, souplesse
mentale, disponibilité érotique aux stimulants innombrables
qui prennent figure sur ce fond aussi sensible que tendu ;
Freud l’évoqua, et il constata aussi que « le diphasisme de la
vie sexuelle est en rapport avec l’hominisation ».
Pour des scientifiques contemporains, tels le paléonto-
logue S. Jay Gould, le neurobiologiste A. Proschiantz, la néo-
ténie s’impose.

INITIATION OU DÉVELOPPEMENT :
LE PREMIER AMOUR, UNE PLAQUE TOURNANTE

La société contribue largement à engendrer ce « mythe »


de l’adolescence et travailleurs sociaux, psychiatres et psy-
chanalystes s’en sont aussi emparés. Il n’est pas une année où
ne s’ouvre un nouveau congrès sur l’adolescence, alors même
que dans la cure analytique il est peu de moments qui
s’appuient sur l’adolescence du sujet, en tant que période de
mutation.
Il semble que l’on puisse individualiser deux courants de
pensée qui privilégient, du point de vue psychanalytique, soit
l’aspect initiatique de l’adolescence avec création d’un indi-
vidu nouveau, soit une lente transformation de la vie pulsion-
Adolescence terminée, interminable ? 623

nelle s’appuyant sur la sexualité infantile. Nous illustrerons


ces deux courants par deux exemples pris dans la littérature.
Le roman de Andrèi Makine, pour l’aspect initiatique, Au
temps du fleuve Amour (1990) est une véritable épure concer-
nant l’adolescence. Écrite de nos jours, cette histoire est de
tous les temps. Trois jeunes garçons (l’un souffrant d’un han-
dicap, l’autre au contraire fier de sa force physique, le troi-
sième vivant dans le rêve) mènent une vie libre et sauvage, à
consonance homosexuelle, dans le nord de la Sibérie sovié-
tique. L’éveil sexuel pubertaire qui, dans ce contexte social,
n’a pas de représentation culturelle (ni discours des aînés – les
hommes disent qu’ils vont « faire une femme » – ni lectures),
les trouble confusément. Mais tout à coup est projeté un
film : ils sont fascinés par le héros Belmondo et tout l’éro-
tisme qui y est accroché ; ils se rassasient de cette image, à la
fois leur double et image paternelle. Cette révélation confuse
de la virilité, cette excitation conduit l’un des jeunes dans le
lit d’une vieille femme prostituée dans une atmosphère des
plus sordides. D’abord partagé entre le dégoût et l’envie de
suicide, l’adolescent se sent tout à coup fier d’être un homme,
séparé du monde de ses copains.
Makine décrit en quelque sorte un rituel initiatique vécu à
la première personne. Ces rites ont disparu dans notre société
à mesure que l’acte a été médiatisé par la culture, la parole
mise à la place du corps. Il reste un désir de dater ce passage,
comme une sanction de l’adulte pour maîtriser la rivalité et
mettre son sceau sur une mutation physiologique.
L’ouvrage de Musil (1880-1942), Les désarrois de l’élève
Törless, montre une autre face de la vie pulsionnelle. Musil a
25 ans quand il écrit ce roman. Il voit alors dans sa création
« l’épreuve de l’adolescence ». Mais, dans son journal, écrit à
60 ans, il portait ce jugement pessimiste : « Les dictateurs
d’aujourd’hui in nucléo. » On voit clairement dans ce récit,
comment l’aspect cathartique et initiatique sert d’écran et
participe au refoulement.
Törless, fasciné par l’idéologie de domination de deux
camarades, décide avec eux de torturer mentalement et phy-
siquement l’un des leurs jugé par eux moralement abject.
Leur cruauté est inséparable de l’excitation sexuelle. Cette
relation sadique de maître à esclave aboutit à une relation
624 Ilse Barande, Simone Daymas

amoureuse et charnelle qui laisse Törless dans le plus grand


désarroi.
Aussi Musil, dépassé et sans doute épouvanté par ce qu’il
a mis en scène, affirme qu’il ne s’agit que de débordements
symptomatiques de l’adolescence – de ce quelque chose que
par exemple Laufer définit comme le « fantasme masturba-
toire central » de l’adolescence – et aborde la possibilité d’une
lente transformation. Törless, dit-il, « une fois surmontée
l’épreuve de l’adolescence, devait devenir plus tard un jeune
homme très fin et très sensible ». S’il jugeait inévitable
qu’avec une vie antérieure riche et sensible, l’on eut aussi des
moments à cacher, des souvenirs à censurer dans des casiers
secrets, tout ce qu’il exigeait, c’était que l’on sut après coup
en faire un usage raffiné. Musil se rassurait, voulant que
dans ces activités liées à l’adolescence, puissent se juguler
« in nucléo » les « dictateurs » et leur idéologie perverse
sadomasochiste.
N’en est-il pas de même pour nous qui, en forgeant ce
mythe de l’adolescent avec sa psychopathologie spécifique
datée et rassurante, nous débarrassons de l’envie de parcourir
tous les chemins laissés derrière soi, à l’image de Faust en
quête d’une adolescence rêvée, pleine de jouissance, qui
devait le guérir de sa dépression d’homme vieillissant ;
condamné à refaire infatigablement ce chemin.
Avec la plaque tournante du premier amour, il est indé-
niable que la puberté crée une nouvelle position au monde ;
changement du corps et de l’image du corps, nouvelle faculté
de penser. Les intempéries de la vie amoureuse qui se trou-
vent à l’intersection du pulsionnel pubertaire et des étapes
affectives objectales qui l’ont précédé de longue date font une
articulation modèle quant à l’adolescence : celle du premier
amour, fournissant une indication romanesque d’un vécu
charnière. Toute la sexualité infantile est là, avec son cortège
de relations familiales bien rodées, à la fois libidinales et
défensives. Mais elle est comme décolorée et ne sert plus de
pare-excitation à ce bouleversement qui semble lier enfin pul-
sion sexuelle et narcissisme.
L’adolescent pris dans les rets du premier amour se sent
entravé par l’organisation libidinale infantile. Il doit inventer
à la fois son langage et sa posture, mais il n’invente pas vrai-
Adolescence terminée, interminable ? 625

ment, cette fascination de l’illimité est bien proche de la satis-


faction hallucinée. Il s’agit d’une brutale effraction narcis-
sique, une violence faite au moi par un objet extérieur
d’autant plus réel que ses qualités sont projectivement celles
qui, dans ce passé non mémorisable où s’est construit le nar-
cissisme primaire, dans ce temps de la mégalomanie infantile,
étaient celles de la mère : odeur, saveur, traces acoustiques.
La réalisation du désir est au plus près de l’irrémédiabilité de
la perte.
On retrouve la fragilité de cet éblouissement dans le déses-
poir qui s’installe au moindre doute sur l’amour partagé. Il se
crée tout à coup des déplacements massifs énergétiques entre
narcissisme et auto-érotisme, entre libido du moi et libido
sexuelle, suivant la classique interprétation de Freud : « La
passion amoureuse consiste en un débordement de la libido
sur l’objet, elle a la force de supprimer les refoulements et de
rétablir les perversions. Elle élève l’objet sexuel au rang
d’idéal sexuel de ce qui possède la qualité éminente qui
manque au moi pour atteindre l’idéal être aimé. »
L’adolescent a encore à sa disposition ce mode de pensée
infantile qui s’est créé dans le temps de l’illusion de la satis-
faction, dans le temps de l’absence, pensée qui a acquis le
pouvoir de se désexualiser ou se sexualiser, suivant les impé-
ratifs du refoulement.
Mais le jeune amoureux sait que son désir se nourrit de
lui-même et il devine que l’accomplissement sans obstacle qui
stimule son énergie sera la fin de l’amour. « La passion de
Pétrarque eut-elle été satisfaite, son chant se serait alors tu,
comme celui de l’oiseau dès que les œufs ont été pondus »
(citation de Schopenhauer par Marie Bonaparte).
Ainsi brutalement ou par étapes, il se désenchante ; il
échappe aux sortilèges ; exalté par sa liberté retrouvée ou
bien envahi de mouvements de haine envers l’objet aussi forts
que l’était « sa cristallisation amoureuse » et il fait le deuil de
ce premier amour. Devenu sage et dégrisé, il aura appris que
le paradis est une deuxième fois perdu. Retrouvant la
deuxième fois la sexualité infantile avec les alliages subtils
des pulsions perdues, il va transformer son désir de fusion en
désir de maîtrise ; ce désir de maîtrise agi dans une possession
sadomasochiste de l’objet pouvant durer toute une vie... Ou
626 Ilse Barande, Simone Daymas

bien, si l’on suit Robert Barande (1974) dans une conception


moins pessimiste : « À partir du fantasme primordial du
retour au sein toujours à recommencer, des relations objecta-
les moins figées s’installent, se structurant autour de l’éro-
tique anale, moteur régressif le plus adapté aux répétitions de
l’événement corporel de séparation et le propulseur, le créa-
teur et le reconstructeur de la réparation de l’unité-couple. »
Ou bien encore, la jalousie peut faire revivre des dépits
infantiles, faire renaître une nouvelle crise d’adolescence,
avec ce souvenir plus ou moins refoulé, entouré d’un senti-
ment d’inquiétude et d’étrangeté, comme si dans les plis
voluptueux de ce souvenir restait accroché quelque danger
confus et élaborable avec peine.

LA RENCONTRE DE L’ADOLESCENT AVEC LE PSYCHANALYSTE

Les psychanalystes qui s’occupent d’adolescents oscillent


entre ces positions soit initiatiques soit évolutives et ont des
options théoriques différentes selon le contexte, suivant le
besoin de dater le moment de cette mutation ou bien de se
rassurer en objectivant cette transformation. Nous citerons
entre autres Bloss qui voit dans la thérapeutique de l’adoles-
cent une manière de le libérer de l’esclavage infantile et de
stabiliser l’identité sexuelle. Pour lui, si le surmoi est l’héritier
du complexe d’Œdipe, le soi est l’héritier de l’adolescence.
Laufer décrit un concept fondamental, celui du « fan-
tasme masturbatoire central » à travers lequel, dit-il,
s’établit l’organisation sexuelle définitive du futur adulte.
T. Tremblais, qui s’est beaucoup interrogée sur la pensée de
l’adolescent, intitule un de ses articles : « Le journal intime,
rite de passage ? » Philippe Jeammet insiste sur « le destin
des auto-érotismes, en continuité avec la petite enfance et sur
l’importance du contexte social qui organise les conduites
pathogènes ». P. Gutton individualise, à la suite de Freud, le
« pubertaire », véritable stade d’initiation quasi biologique
qui marque un passage irréversible. D. Arnoux rapproche la
crise pubertaire de la névrose pubertaire en raison de la per-
Adolescence terminée, interminable ? 627

ception radicalement nouvelle des objets par le jeune ; mais


se référant toujours à la névrose infantile telle qu’elle a été
conceptualisée par S. Lebovici en 1980, sans véritable cou-
pure dans la psychopathologie.
Pierre Mâle met l’accent sur l’évolution de la pensée dans
ses rapports avec tous les avatars et les ratés de la vie pulsion-
nelle depuis la petite enfance. C’est, sans doute, la fréquenta-
tion de P. Mâle qui nous a persuadées que le destin d’un indi-
vidu peut être changé par la rencontre, à cet âge, avec un
psychanalyste. Pour lui, l’adolescence est un temps de vacil-
lation où le thérapeute a une chance de faire renaître une
pensée engluée grâce à un langage où les mots doivent faire,
en quelque sorte, le lien entre les lallations du nouveau-né et
les théories les plus sophistiquées.
C’est en 1964 qu’il écrit son ouvrage La psychothérapie de
l’adolescent, livre toujours d’actualité mais où sa réflexion et
son expérience thérapeutique l’amènent à penser que les
désordres graves que l’on observe à cet âge, en particulier les
désorganisations psychotiques, sont difficilement accessibles
car liés à des temps manqués lors des trois premières années
de la vie.
Actuellement – phénomène sans doute dû à tout ce que
nous avons dit de l’évolution de la famille – beaucoup de jeu-
nes demandent spontanément une aide au psychanalyste. Ils
sont à la recherche d’une image qui leur redonne leur qualité
de sujet (R. Cahn). Le psychanalyste qui les rencontre doit
avoir des qualités particulières, savoir s’adapter aux aspects
en mosaïque de la pensée de l’adolescent, à ses comporte-
ments régressifs et matures, être poète, philosophe, avoir en
somme gardé la fraîcheur d’un âge où tout paraissait possible.
Tout psychanalyste qui traite des adolescents sait com-
bien son contre-transfert est mis à l’épreuve, devant mesurer
la séduction, à la fois indispensable mais trop facilement dan-
gereuse. Les adolescents qui consultent mettent en avant
un malaise général, fait d’échecs scolaires ou professionnels,
un désenchantement ( « à quoi bon » ), une difficulté de
communication.
Dans cette quête narcissique, il n’y a apparemment ni
dépit amoureux, ni passion exclusive. Ils parlent facilement
de leur conquête et, sur un mode ludique qui cache leur désar-
628 Ilse Barande, Simone Daymas

roi, de leurs tendances homosexuelles. L’analyste bute dans le


transfert sur l’évitement de l’objet ou bien sur la haine de
tout objet qui reprend les caractères d’objet prégénital vêtu
des oripeaux de l’enfance. On se retrouve devant une
recherche anachronique et traumatique dont la violence fait
des ravages, du déséquilibre grave au suicide.
En voici un exemple. Une adolescente, tout en exhibant
sa maigreur d’anorexique, dit avoir des relations sexuelles
satisfaisantes et mentionne avec détachement ses expériences
dans ce domaine, précisant son souci d’avoir toujours des pré-
servatifs dans sa salle de bains ! Ce n’est que tardivement,
quand la confiance s’est établie, que la frigidité peut être
avouée, ou du moins le peu de plaisir éprouvé, la liberté de
l’acte sexuel reconnue comme rempart contre toute forme
d’attachement. On sait combien, dans les cas d’anorexie men-
tale de la jeune fille, sont aisés les sauts dramatiques du psy-
chique dans le somatique mettant l’accent sur l’ampleur de
l’effondrement et sur la force du lien qui lie la fille à sa mère.
Ce mélange d’émancipation et de dramatique dépendance à
une mère idéalisée et haïe est parfaitement décrit par
P. Mâle : « La pseudo-adaptation de ces sujets est faite d’im-
pulsions successives [...], c’est sur ce terrain qu’émergent des
retournements dramatiques en suicide devant une situation
vécue immédiatement. Ces formes que nous rangeons sous
l’étiquette de morosité nous aident à comprendre dans un
même mouvement l’échec des positions maturantes de la
seconde enfance après celle du premier développement. »
L’analyste doit reperdre à chaque fois avec l’adolescent
« cet objet trouvé illusoirement à l’extérieur » qui, à travers
la demande et le don réciproque, permet la jonction avec le
monde heureux des premiers temps anaclitiques de la vie.
L’adolescent oscille entre un report de son idéal du moi sur
l’analyste et une relation de copinage : « Il faut que je vous
aie à l’œil », dit un adolescent goguenard. Il faut savoir res-
sentir une résonance aux affects qui s’expriment sur le mode
enfantin et en même temps garder un langage à une autre
hauteur, une syntaxe un peu banale, parfois au-dessus de la
compréhension de l’adolescent comme s’il devait véhiculer à
la fois idéal du moi et idée primitive, respectant ou voulant
restaurer la cohésion narcissique. Tout ceci doit se faire sans
Adolescence terminée, interminable ? 629

puérilisme et sans complicité. L’adolescent ne supporte pas


qu’on s’identifie à lui et demande au contraire à l’analyste
d’avoir une compréhension un peu magique de ce qui doit lui
advenir ; une possibilité de diriger sa finalité. « On tombe
souvent, disait P. Mâle, sur le langage automatisé par prin-
cipe d’économie : l’adolescent s’englue dans l’automatisme, il
faut percer des trous pour entrer dans la partie vivante du
sujet. Si pour nous le langage est usé, il ne l’est pas pour lui.
Les mots font “balle”. » C’est ainsi qu’il expliquait le succès
de psychothérapies brèves restructurant la pensée et restau-
rant une « fourniture oubliée » par à la fois le dialogue
engagé, le contact et la posture.
La psychanalyse garde aussi sa place dans la prise en
charge des psychoses qui se révèlent brutalement après la
puberté. Dans ces cas, il y a une telle cassure du développe-
ment que l’adolescent perd ses critères et que l’adolescence
devient encore plus interminable. Encore importe-t-il de dis-
cerner la possibilité d’un épisode aigu mais amendable, la
« bouffée délirante » des anciens, qu’une élaboration insis-
tante à deux est susceptible de mener à bonne fin.

CONCLUSION

Il n’aura pas échappé au lecteur que nous avons cultivé le


paradoxe. Le questionnement concernant la consistance et la
mythification d’une période de la vie, l’adolescence, a abouti
à discerner l’incertitude concernant l’accès à un âge adulte.
Les intempéries de l’amour connaissent-elles une fin ? Et le
mot « achèvement » n’aurait-il pas alors le sens autre, le sens
« être achevé », c’est-à-dire fini, autant dire mort ?
Nous avons parcouru les disciplines de l’éthologie, de la
neurobiologie, mais non moins les caractères contrastés de la
famille occidentale sans même évoquer le reste du monde et
les ethnies dont les anthropologues nous informent. Sous ces
éclairages, notre maturité et les stades qui la précèdent pren-
nent des formes innombrables. On en arrive à concevoir que
c’est précisément cette diversité, cette multiplicité qui témoi-
630 Ilse Barande, Simone Daymas

gnent de l’unicité du genre humain, de sa condition néoté-


nique, riche de possibilités.
L’adolescence serait-elle la création surgie à l’intersection
des uns conçus comme adultes et des autres devenus pubè-
res ? Cette zone temporelle de la vie occidentale mérite l’ex-
ploration de ses paramètres qui d’ailleurs se modifient sous
nos yeux.
On peut aller jusqu’à soutenir que notre état supposé
d’adulte est contraint, que nous le devons doublement à ceux
qui nous suivent au long du temps, à leur désarroi, aux limi-
tations qui frappent leur puissance. Ils nous poussent dans
ce rôle.
Mais c’est bien notre inachèvement, notre adolescence
interminable qui autorise des identifications que l’on peut
qualifier comme hystériques ou introjectives. Ces identifica-
tions nous permettent d’engranger les saveurs distillées à ces
âges. Sans les désillusionner quant à notre maturité et à notre
force, toutes deux supposées, elles nous permettent de tenter
d’assurer un accompagnement si possible à la hauteur des
espoirs dérobés des adolescents.

RÉFÉRENCES

Aries Ph. (1960), L’enfant et la famille sous l’Ancien Régime, Le Seuil.


Aries Ph., Béjin A. (sous la dir. de) (1982), Sexualités occidentales, Le Seuil,
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Le Monde : « Ségolène Royal instaure un livret de paternité », 26 septembre 2001.

Dr Ilse Barande Printemps 2001


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