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De l’ordre des Bimanes

à la sous-tribu des hominines :


les enjeux philosophiques
d’une querelle taxinomique

Mathilde Lequin
Université Toulouse Jean Jaurès, Erraphis
Université Bordeaux Montaigne, SPH

mathildelequin@gmail.com
Séminaire Le Muséum, objet d’histoire
Muséum National d’Histoire Naturel
28/02/2019
Introduction

•  La place de l’humain dans la classification zoologique : une question polémique.

•  Le débat sur le statut taxinomique de l’humain n’est pas clos.


En une décennie, la lignée humaine a changé plusieurs fois de nom :
« hominidés », « homininés », « hominines », voire « hominiens »…
Il n’existe pas de consensus actuellement sur la dénomination correcte de la lignée
humaine.

Constat :
Rétrogradation taxinomique : l’humain, initialement élevé au rang d’un ordre (l’ordre
des Bimanes), occupe désormais le rang d'une sous-tribu (la sous-tribu des hominines).
 Quelles sont les raisons de cette rétrogradation?

•  Progrès des connaissances relatives aux primates (anatomie et phylogénie) ?


•  Prise de conscience de l’anthropocentrisme inhérent à certaines classifications ?
•  Passage d’une conception métaphysique de la place de l’humain dans la nature à une
conception purement scientifique et strictement systématique ?

 Plan de l’exposé :

1.  La querelle des Bimanes : du débat entre Linné (1758) et Buffon (1766) à la
réhabilitation de l’ordre des Primates par Darwin (1871)
2.  La définition de la lignée humaine comme famille des Hominidae (vers 1950)
3.  L’ambiguïté des dénominations actuelles : homininés, hominines, hominiens…
1. La querelle des Bimanes

•  1.1. Le débat entre Linné (1758) et Buffon (1766)


1758 : Linné place Homo sapiens dans l’ordre des Primates
1766 : Buffon invente le terme « bimane »
1791 : Blumenbach définit l’ordre des Bimanes

Quelques éléments bibliographiques sur les « Bimanes » :


Kirsten Longenecker Zacharias (1980), The construction of the Primate Order  : Taxonomy and
Comparative Anatomy in Establishing the Human Place In Nature, 1735-1916, Ph.D.
Baltimore, The Johns Hopkins University.
Wiktor Stoczkowski (1995), «  Portrait de l’ancêtre en Singe  : l’hominisation sans
évolutionnisme dans la pensée naturaliste du XVIIIe siècle  », in Ape, Man, Apeman  :
Changing Views Since 1600, Corbey R., Theunissen B. (dir.), Leiden University, p.
141-155 
Claude Blanckaert (2014), «  Produire l’être singe  ». Langage du corps et harmonies
spirituelles », Annales historiques de la Révolution française, 377, p. 9-35
Mathilde Lequin (2018), «  Main, pied », Dictionnaire de l'humain, Piette Albert et Salanskis
Jean-Michel (dir.), Presses universitaires de Paris Nanterre, p. 323-330.
•  Linné, 10ème édition du Système de la nature (1758) :
Homo sapiens est classé dans l’ordre des Primates.
Une classification jugée erronée scientifiquement (exagération de la ressemblance entre les
singes dits anthropomorphes et l’humain) et fautive philosophiquement (l’humain n’a pas
sa place dans la classification zoologique).

•  Buffon, Histoire naturelle, tome XIV, « Nomenclature des singes » (1766) :


néologisme «  bimane  », sur le modèle du terme «  quadrumane  » inventé par Edward
Tyson en 1699 pour désigner le chimpanzé (Orang-Outang, sive Homo sylvestris).

Le terme «  bimane  » répond à une exigence de précision scientifique dans la description


anatomique.
«  Pour qu’il y ait de la précision dans les mots, il faut de la vérité dans les idées qu’ils
représentent. Faisons pour les mains un nom pareil à celui qu’on a fait pour les pieds, et
alors nous dirons avec vérité et précision, que l’homme est le seul qui soit bimane et
bipède, parce qu’il est le seul qui ait deux mains et deux pieds ; que le lamantin n’est
que bimane ; que la chauve-souris n’est que bipède, et que le singe est quadrumane »
(Buffon, 1766, p. 18).
•  Continuité des espèces naturelles :
«  les quadrumanes remplissent le grand intervalle qui se trouve entre l’homme et les
quadrupèdes ; les bimanes sont un terme moyen dans la distance encore plus grande
de l’homme aux cétacés » (Buffon, 1766, p. 21).

•  Mais « l’homme est d’une nature différente, seul il fait une classe à part »
(Buffon, De l’homme, 1749, p. 443).

•  Différence non de degré, mais d’essence ou de nature, entre l’humain et le singe :


une différence spirituelle plus que corporelle ;
Le fait d’avoir deux mains et deux pieds est ce qui caractérise l’humain sur le plan
anatomique, ce n’est pas ce qui permet de le définir.  
 
1.2. L’âge d’or des Bimanes  
19ème siècle : l’âge d’or de l’ordre des Bimanes.
Contexte de « fronde anti-linnéenne » (Blanckaert, 2006, p. 77).

Portée nouvelle du terme « bimane » :


•  Exprime l’unicité de l’humain.
«  L’homme seul est bimane  » (Virey, 1800, p. 24 ; Cf Bénichou & Blanckaert, 1988 ;
Laurent, 1988)
Une « métaphysique de la station debout » (de Fontenay, ??)

•  Permet de réintégrer l’humain dans la classification zoologique


(Zacharias, 1980 ; Blanckaert, 2006)

 définition de l’ordre des Bimanes par Blumenbach, 1791, 4ème édition du Manuel
d’histoire naturelle (p. 49) :
L’ordre des Bimanes contient uniquement le genre Homo : « animal erectum, bimanum, inerme,
rationale, loquens ».
Les usages de l’ordre des Bimanes au 19ème siècle

•  Lamarck :
Usage anatomique du terme « bimane »
«  Si une race quelconque de quadrumanes, surtout le plus perfectionnée d’entre elles,
perdait, par la nécessité des circonstances, ou par quelqu’autre cause, la nécessité de
grimper sur les arbres, […] il n’est pas douteux […] que ces quadrumanes ne fussent
à la fin transformés en bimanes » (Philosophie anatomique, 1809).
Cf Laurent (1989)

Usage taxinomique du terme « bimane »


« l’homme, quoique voisin des quadrumanes, en est tellement distingué, qu’il constitue lui
seul dans la classe des mammaux un ordre particulier, dont il est le genre et
l’espèce unique, offrant seulement beaucoup de variétés diverses. Cet ordre sera,
si l’on veut, celui des bimanes » (Recherches sur l’organisation des corps vivants, 1802, p. 134)
Les usages de l’ordre des Bimanes au 19ème siècle (suite)  
   
•  G. Cuvier :
« l’homme est le seul animal vraiment bipède et bimane » 
« l’homme ne forme qu’un genre, et ce genre est unique dans son ordre »
Règne animal (1817, p. 81-82)

•  R. Owen :
La structure anatomique humaine est « de nature à réclamer pour l’HOMME, à partir de
caractères zoologiques purement extérieurs, une distinction ordinale, au moins ».
Dans la sous-classe des Archencéphales, «  l’Homme forme un seul genre, Homo, et ce
genre un seul ordre, appelé BIMANA, à partir du pouce opposable restreint à la paire
de membres supérieurs ».
Anatomie des Vertébrés (1866, p. 291-292)  
1.3. La réhabilitation de l’ordre des Primates
Plusieurs types d’arguments sont employés contre l’ordre des Bimanes :

•  Confusion entre systématique & métaphysique :


Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, article « Bimanes » du Dictionnaire universel d’histoire naturelle
(1842, p. 573) ; Histoire naturelle générale des règnes organiques (1859, tome II).
l’ordre des Bimanes comme topos poétique hérité d’Ovide (« os sublime », visage tourné vers
le haut  »)  ; confusion entre une conception purement zoologique de l’humain (la
«  famille humaine  ») et une conception philosophique de l’humain (le «  règne
humain »).

•  Critique de l’anthropocentrisme :
Bory de Saint-Vincent, article «  Bimanes  » du Dictionnaire classique d’histoire naturelle, t. II  :
« moyen évasif de se conserver encore quelque degré de noblesse » (1822, p. 319).
Cf Blanckaert (2009, 2014).

Huxley, La place de l’homme dans la nature (1863) :


L’humain diffère moins des grands singes que ces derniers ne diffèrent l’un de l’autre.
L’humain est classé dans l’ordre des Primates, où il représente la famille des Anthropiens.
Arguments contre l’ordre des Bimanes (suite)  
•  Anatomie fonctionnelle :
Broca (1869), conférence sur « L’ordre des primates » : les prétendus singes quadrumanes
sont en réalité bipèdes et bimanes, puisqu’ils ont deux pieds et deux mains.
L’humain est classé dans l’ordre des Primates, où il représente la famille des Hominiens.

Voir également Hervé (1889), conférence sur « Les prétendus quadrumanes »

Cf Blanckaert (2009, p. 288) 

•  Arguments taxinomiques relatifs aux caractères pertinents pour la classification.


Darwin, La filiation de l’homme (1871)  : Les caractères pertinents pour la classification ne
sont pas les caractères adaptatifs mais les caractères ancestraux ; or les différences entre
l’humain et les singes dits quadrumanes sont principalement adaptatives, et liées à la
station droite.
« Si l’homme n’avait pas été l’artisan de sa propre classification, il n’aurait jamais eu l’idée
de fonder un Ordre séparé pour sa propre réception ».
2.  La définition de la lignée humaine
comme famille des Hominidae

2.1. Une taxinomie en désordre

•  Une multitude d’hommes-singes et de singes-hommes, présentés comme des formes


intermédiaires, des chaînons manquants entre l’humain et son ancêtre simien :
Pithecanthropus erectus (1894), Australopithecus africanus (1925)… 
Classifications ad hoc : famille des Pithecanthropidae chez Dubois (1894), famille des
Homo-Simiidae chez Dart (1925).

•  Manque de rigueur taxinomique :


Mayr (1950) critique «  l’ahurissante diversité de noms  » en usage dans la phylogénie
humaine ; il propose de rassembler dans le seul genre Homo les diverses formes fossiles
alors connues (Homo transvaalensis, Homo erectus, Homo sapiens).
Simpson (1963) critique le « chaos de la nomenclature anthropologique ».

•  Cette situation conduit à la définition de la lignée humaine comme famille des


Hominidae
2.2. La dichotomie Hominidés / Pongidés.  

Première définition de la famille des Hominidae :


Gray (1825) est souvent présenté comme le premier à avoir placé l’humain dans une
famille séparée (ex. Tobias, 1994, p. 36), mais il rassemble tous les singes sans queue
dans la famille des Hominidae, définie par la denture et la présence d’une cloison nasale.

La dichotomie entre les familles Hominidae et Pongidae est établie par G.G. Simpson (1945,
1961)

Cette dichotomie est aussi locomotrice :


Le Gros Clark, 1955, The Fossil Evidence for Human Evolution, p. 110 : 
Famille des Hominidae définie par les «  modifications successives du squelette en
adaptation à la bipédie érigée »
Famille des Pongidae définie par la « modification progressive du squelette dans l’adaptation
à la brachiation arboricole »

Leroi-Gourhan (1964, p. 34) : « dès que la station verticale est établie, il n’y a plus de singe
et donc pas de demi-homme »
2.3. L’impact de l’anthropologie sur la taxinomie humaine  

•  La classification de la lignée humaine au rang taxinomique de la famille n’a pas


uniquement une justification nomenclaturale : au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale, la notion de famille humaine souligne l’unité de l’humanité.

•  La classification de la lignée humaine dans la famille séparée des Hominidae vise aussi à
souligner l’unicité de l’humain : l’attachement à la différence anthropologique est
toujours présent.

•  Le terme informel «  hominidé  », qui traduit le latin Hominidae, est une source de
confusion : «  hominidé  » désigne ce qui ressemble plus à l’humain qu’au grand
singe (Cela-Conde, 1998), ce terme a une signification non pas seulement taxinomique,
mais aussi morphologique.
 
3. La désignation actuelle de la lignée humaine :
homininés, hominines, hominiens ?  
•  3.1. Rappel des règles du code international de nomenclature zoologique
Véronique Barriel, Hominoïdes, Hominidés, Homininés et les autres, Planet-Vie, 2007,
https://planet-vie.ens.fr/article/1539/hominoides-hominides-hominines-autres

Rangs taxinomiques utilisés en systématique pour la classification hiérarchique du vivant :

Règne
 Sous-Règne
  Phylum (Embranchement)
   Sous-phylum
    Super-classe
     Classe
      Sous-classe
       Super-ordre
        Ordre
         Sous-ordre
          Infra-ordre
           Superfamille
            Famille
             Sous-famille
              Tribu
               Sous-tribu
                Genre
                 Sous-genre
                  Espèce
                   Sous-espèce
Article 29.2 du Code international de nomenclature zoologique consacré à la « Terminaison des
noms du niveau famille ». (CINZ, 1999, 4ème édition) :

La traduction des terminaisons aux niveaux de la tribu et de la sous-tribu n’est pas fixée : la
traduction variable du latin Hominini et Hominina est une source de confusion

Rang hiérarchique Forme latine Traduction française Traduction anglaise

Superfamille Hominoidea Hominoïdes Hominoids

Famille Hominidae Hominidés Hominids

Sous-famille Homininae Homininés Hominines

Tribu Hominini Hominines ? Hominins?

Sous-tribu Hominina Hominines ? Hominans ?


Hominiens ? Homininans ?
 
3.2. De la famille des hominidés
à la sous-famille des homininés.

La désignation de la lignée humaine comme famille des Hominidae est mise en question dès
les années 1960 lorsqu’il apparaît que les chimpanzés et les gorilles sont plus
étroitement apparentés aux humains qu’ils ne le sont avec les orangs-outans.

•  Goodman (1963) :
  Le famille Pongidae est réservée au seul genre actuel Pongo (orang-outan)
  La famille Hominidae comprend l’humain, les chimpanzés et le gorille.
  La lignée humaine correspond alors à la sous-famille des Homininae
(homininés).

Le terme «  homininés  » s’impose chez les paléoanthropologues à la fin des années


1990 seulement : voir par exemple la description de Kenyanthropus platyops (Leakey et al,
2001)
Mais pas de consensus :
par exemple en 2009, le terme «  hominidés  » est toujours employé dans les articles
décrivant le squelette d’Ardipithecus ramidus…
3.3. De la sous-famille des homininés
à la tribu des hominines.  
La désignation de la lignée humaine comme sous-famille des Homininae est mise en
question dans les années 2000, lorsqu’il apparaît que les chimpanzés / bonobos sont
plus étroitement apparentés aux humains actuels qu’ils ne le sont aux gorilles (Wood &
Boyle, 2016) 

Lien étroit entre l’humain et le chimpanzé démontré :


•  à partir d’arguments morphologiques (Shoshani et al., 1996)

•  à partir d’arguments moléculaires : l’ADN est utilisé pour générer des hypothèses sur
les relations entre hominoïdes actuels (Ruvolo, 1997) ; séquençage du génome nucléaire
du chimpanzé (Consortium, 2005), de l’orang-outan (Locke et al., 2011), du gorille
(Scally et al., 2012), et du bonobo (Prüfer et al., 2012).

Il existe un consensus (Andrews & Harrison, 2005) sur le fait que la parenté la plus étroite
est celle qui relie les humains avec chimpanzé et bonobos, puis avec les gorilles, puis
avec les orangs-outans

Mais il y a des variations sur le rang hiérarchique conféré à ces différentes entités : par
conséquent, plusieurs dénominations différentes sont en usage actuellement.
Classification 1 : la lignée humaine = la tribu des Hominini
(Wood & Richmond, 2000)   

Superfamille Famille Sous-famille Tribu Sous-tribu Genre


Hominoidea Hylobatidae Hylobates

Pongidae Ponginae Pongo

Hominidae Homininae Hominini Australopithecina


(humain + (humain + (lignée
chimpanzé + chimpanzé) humaine)
gorille)

Hominina Homo

Panini Pan
(chimpanzé)

Gorillinae Gorilla
Classification 2 : la lignée humaine = la sous-tribu des Hominina
Shoshani et al. (1996), Andrews & Harrison (2005), Springer et al. (2012)

Superfamill Famille Sous-famille Tribu Sous-tribu Genre


e
Hominoidea Hylobatidae Hylobates
Hominidae Ponginae Pongo
(humain +
orang-outan,
chimpanzé,
gorille)
Homininae Gorillini Gorilla
(humain +
chimpanzé,
gorille)
Hominini Panina Pan
(humain +
chimpanzé)

Hominina Homo
(lignée humaine)
Classification 3 : la lignée humaine = le sous-genre Homo homo ?
Goodman et al. (1998), Page & Goodman (2001), Wildman et al. (2003)  

Superfamille
•      Famille Sous-famille Tribu Sous-tribu Genre
Hominoidea Hominidae Homininae Hylobatini Hylobatina Hylobates

Symphalangus

Hominini Pongina Pongo

Hominina Gorilla

Homo

Homo (Pan)

Homo (Homo)
Absence de consensus actuel :
Chaque dénomination est nécessairement associée à un rang taxinomique :
le terme « hominidés » se rapporte nécessairement à une famille taxinomique.
Mais chaque dénomination n’a pas nécessairement la même référence :
le terme « hominidés » désigne tantôt la lignée humaine, tantôt tous les grands singes.

  Nécessité de définir les termes employés


  Nécessité de remédier aux problèmes de traduction aux niveaux de la tribu et de la
sous-tribu (« hominines » est employé dans les deux cas)

Un exemple : extrait du glossaire disponible sur le site du laboratoire


«  Palevoprim  » (Laboratoire Paléontologie, Evolution, Paléosystèmes,
Paléoprimatologie), UMR CNRS 7262, Université de Poitiers.
« Humains – Groupe au sein des primates qui apparaît à la fin du Miocène et comprend
Homo sapiens et toutes les espèces qui sont plus proches d’Homo sapiens que des
chimpanzés. À partir de l’ancêtre commun que nous partageons avec les chimpanzés,
deux rameaux évolutifs ont émergé : celui des chimpanzés et celui des humains. Il n’y a
pas de consensus au sein de la communauté scientifique (y compris au sein de
PALEVOPRIM !) sur le nom formel du rameau humain : famille Hominidae pour
certains (les « hominidés »), sous-tribu Hominina pour d’autres (les « hominines ») ».
Pourquoi ces changements de dénomination?

  Evolution des connaissances sur la phylogénie des primates : 


les dénominations dépendent de taxinomies qui dépendent elles-mêmes des relations
phylogénétiques, inférées à partir de données anatomiques et moléculaires.

 Passage d’une « taxinomie pré-moléculaire » (Wood & Boyle, 2016) à une taxinomie
fondée sur des données moléculaires.

  Passage du grade au clade : établir les relations phylogénétiques des taxons actuel non
plus sur leur ressemblance globale mais sur la base de leurs affinités généalogiques
(Andrews & Harrison 2005).

  Lutte contre l’anthropocentrisme inhérent à la classification de la lignée humaine


dans la famille séparée des Hominidae.
Un anthropocentrisme toujours présent
Suffit-il d’abandonner la classification de la lignée humaine dans la famille séparée des
Hominidae pour éliminer tout anthropocentrisme?

•  Il aura fallu une trentaine d’années pour que la classification dans les sous-famille des
Homininae soit adoptée dans la paléoanthropologie.
•  L’absence de consensus actuel traduit aussi une réticence à placer la lignée humaine à
un rang taxinomique de moins en moins élevé.
•  Réticence des paléoanthropologues à appliquer strictement les règles de la systématique
quand il s’agit de la lignée humaine :
Schwartz, Jeffrey, 2015 : «  The history of paleoanthropology contrasts with that of the
centuries-old disciplines of vertebrate and invertebrate paleontology in its increasing
rejection of taxonomic and systematic rigor » 
Zeitoun, Valéry, «  Les paléoanthropologues sont-ils en meilleure position que les autres
pour se permettre d’ignorer les règles de la systématique? Un bref historique  »,
Biosystema, 30, 2015
Zeitoun, Valéry, « Hominidés », in A. Piette & J.-M. Salanskis (dir.), Dictionnaire de l’humain,
Presses universitaires de Paris Nanterre, 2018, p. 221-228
•  La rétrogradation taxinomique de la lignée humaine implique la démultiplication des
noms formés sur la racine Homo : le rejet de l’anthropocentrisme conduit-il à
l’anthropomorphisme?
La taxinomie, un outil au service d’une communauté scientifique

•  Il existe une croyance persistante selon laquelle la classification reflète l’ordre de la


nature : la classification de l’humain, et par conséquent la dénomination qui lui est
associée, énonce ce que l’humain est.

•  Pourtant, la classification est d’abord un outil, permettant de se repérer dans la


diversité des êtres vivants ; elle doit être pratique, à l’aune des besoins propres à la
communauté scientifique qui en fait usage.
On peut ainsi questionner la réalité biologique des catégories taxinomiques situées au-
delà de l’espèce : cf Buffon (1749), «  les ordres et les classes n’existent que dans notre
imagination »

•  L’argument de la praticité de la classification est utilisé par certains paléoanthropologues


pour justifier la conservation du rang taxinomique familial :
«  This group is now often referred to as tribe Hominini, but systematic practicality
suggests that family Hominidae be retained, since the lower rank de facto limits even
current, and certainly future, recognition of subclades », Schwartz (2015)

•  La classification de la lignée humaine au niveau d’un sous-genre serait problématique au


regard des multiples taxons fossiles aujourd’hui identifiés par la paléoanthropologie
La classification de la lignée humaine au niveau d’un sous-genre serait problématique au
regard des multiples taxons fossiles aujourd’hui identifiés par la paléoanthropologie :
le mouvement de rétrogradation taxinomique de la lignée humaine se conjugue à un
phénomène d’inflation taxinomique au sein de la lignée humaine, où un nombre
croissant de taxons fossiles est reconnu.

Représentation des taxons actuellement identifiés dans la lignée humaine (figure extraite de
Wood & Boyle, 2016) :  
Conclusions

•  Continuités et discontinuités dans l’histoire des sciences : il ne s’agit pas de sous-


estimer les transformations profondes des méthodes de classification du 18ème siècle à
nos jours.

•  Pourtant, la classification de l’humain reste une question polémique, qui ne relève pas
uniquement de la systématique, mais aussi de l’anthropologie : la classification de
l’humain reste associée à l’expression de la différence anthropologique séparant
l’humain de l’animal.

•  La dénomination, l’acte de conférer un nom, garde dans la paléoanthropologie une


signification forte : une conception essentialiste (selon laquelle les dénominations
permettent d’exprimer l’être de la chose en question) plutôt qu’une conception
nominaliste (selon laquelle les noms n’ont de valeur que conventionnelle).
Bibliographie
Andrews, Peter & Harrison, Terry (2005), « The Last Common Ancestor of Apes and Humans », in Interpreting the Past, Lieberman D., Smith R., Kelley, J. (éd.),
Boston & Leiden, Brill Academic Publishers
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