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Parabole du phalène

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Georges Didi - Huberman - page 2

L’ «hors-dinaire» de la différence sexuelle Pierre-Henri Castel - page 11 Slogans (extrait) Maria Soudaïeva - page 17

Le bon lyrique (translations) Joris Lacoste - page 30 Les vécés étaient fermés de l’intérieur Olivier Doumeix - page 34

Le voyage d’hiver

Georges Perec / Fanny de Chaillé - page 37

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chaoïd n° 8 — automne-hiver 2004

Parabole du phalène

Georges Didi-Huberman

chaoïd n° 8 — automne-hiver 2004 Parabole du phalène Georges Didi-Huberman 2
Imaginons l’image sous les traits d’un phalène (les phalènes étant ces papillons auxquels Aby Warburg,
Imaginons l’image sous les traits d’un phalène (les phalènes étant ces papillons auxquels Aby Warburg,

Imaginons l’image sous les traits d’un phalène (les phalènes étant ces papillons auxquels Aby Warburg, pendant ses épisodes de folie, s’adres- sait de préférence aux êtres humains dont il se méfiait avec raison mais aussi, par moments, plus que de raison). Il y a des gens très sérieux qui pen- sent n’avoir rien à apprendre de ces bestioles et qui, par conséquent, ne voudront jamais perdre leur temps à regarder passer un papillon. Ceci dans la mesure, justement, où le papillon ne fait que passer et relève, par conséquent, de l’accident plus que de la substance. Beaucoup de gens croient que ce qui ne dure pas est moins vrai que ce qui dure ou que ce qui est dur. C’est si friable, un papillon, cela dure si peu. Et puis c’est joli, c’est « esthétique », comme on dit. Mais « esthétique » n’est pas toujours un compliment dans la bouche des professionnels de la vérité, en particulier de la vérité historique, poli- tique ou religieuse. « Esthétique », c’est un peu comme une cerise sur le gâteau du réel ; ce serait donc décoratif et inessentiel. Alors, on dira que le papillon est fort peu de chose, ce qui est vrai. Pire, qu’il détourne notre vue de l’essentiel : si sa forme même est aussi fascinante, n’est-ce pas le signe qu’il porte avec lui les puissances du faux ? Il serait donc préférable de le laisser passer, et de passer à autre chose de plus sérieux.

Or, il y a aussi des gens plus propices à regarder, à observer, voire à
Or, il y a aussi des gens plus propices à regarder, à observer, voire à

Or, il y a aussi des gens plus propices à regarder, à observer, voire à contempler. Ils attribuent aux formes une puissance de vérité. Ils pensent que le mouvement est plus réel que l’immobilité, la transformation des choses plus riche d’ensei- gnements, peut-être, que les choses elles-mêmes. Ces gens se demandent si l’accident ne manifesterait pas la vérité avec autant de justesse — l’un n’allant pas sans l’autre, à leurs yeux — que la substance elle-même. Alors, ils acceptent de prendre, et non de perdre, le temps de regarder un papillon qui passe, je veux dire une image que l’on surprend à la cimaise d’un musée ou parmi les pages d’un album de photographies.

Ils vont quelquefois dans l’atelier ou le laboratoire, ils suivent la fabrique de l’image, ils
Ils vont quelquefois dans l’atelier ou le laboratoire, ils suivent la fabrique de l’image, ils

Ils vont quelquefois dans l’atelier ou le laboratoire, ils suivent la fabrique de l’image, ils observent la chrysalide, ils attendent, yeux grands ouverts, les latences de la forme longtemps prisonnière. Ils surprennent, quelquefois, un moment de la gestation, ils voient quelque chose se former : émotion de découvrir cela.

Puis, l’image devient mature — comme le papillon devient imago —, et elle prend son envol. Autre émotion.

Puis, l’image devient mature — comme le papillon devient imago —, et elle prend son envol.
Puis, l’image devient mature — comme le papillon devient imago —, et elle prend son envol.
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Mais le paradoxe est déjà là. Car c’est au moment où on peut enfin la

Mais le paradoxe est déjà là. Car c’est au moment où on peut enfin la voir pour ce qu’elle offre de beautés, de for- mes, de couleurs, qu’elle se met à batt- re des ailes : on ne la voit donc plus que de façon saccadée. Puis elle s’envole pour de bon, c’est-à-dire qu’elle s’en va. On la perd donc de vue : aggrava- tion du paradoxe. Sa splendeur colorée devient un pauvre point noir, minuscu- le dans l’air. Puis, on ne voit plus rien, ou plutôt : on ne voit plus que l’air. Autre genre d’émotion.

le dans l’air. Puis, on ne voit plus rien, ou plutôt : on ne voit plus
On veut la suivre, pour la regarder. On se met soi-même en mouvement : émotion.
On veut la suivre, pour la regarder. On se met soi-même en mouvement : émotion.

On veut la suivre, pour la regarder. On se met soi-même en mouvement : émotion. À ce moment-là, de deux choses l’une. Si l’on est chasseur-né, ou fétichiste, ou angoissé de devoir la perdre, on voudra, aussi vite que possible, l’attraper. On court, on vise, on lance le filet : on l’attrape. Autre genre d’émotion. On étouffe la merveille dans un bocal avec de l’éther. On rentre chez soi, on épingle le phalène, délicatement, sur une planchette de liège. On le met sous vitre. On voit parfaitement, désormais, la réticula- tion des formes, l’organisation des symé- tries, le contraste des couleurs : nouvelle émotion. Mais on s’aperçoit — bientôt ou dans très longtemps, malgré la joie du tro- phée, malgré la fraîcheur, toujours vive, des couleurs — qu’à cette image il manque tout de même l’essentiel : sa vie, ses mouve- ments, ses battements, ses parcours impré- visibles, et même l’air qui donnait un milieu à tout cela. L’émotion tombe, ou peut-être change. On se rattrape avec l’érudition, on collectionne, on achète d’autres épingles et d’autres planchettes de liège, on vit dans une odeur d’éther, on classe, on devient expert. On possède des images. On peut en devenir fou.

Si l’on n’est pas chasseur-né et qu’on ne songe pas encore à devenir un expert
Si l’on n’est pas chasseur-né et qu’on ne songe pas encore à devenir un expert

Si l’on n’est pas chasseur-né et qu’on ne songe pas encore à devenir un expert ou à posséder quoi que ce soit, on voudra, plus modestement, suivre l’image du regard. On se met donc en mouvement : émo- tion. On court, sans filet, toute la journée, derrière l’image. On admire en elle cela même qui échappe, le battement des ailes, les motifs impossibles à fixer, qui vont et viennent, qui apparaissent et disparaissent au gré d’un parcours impré- visible. Émotions singulières. Mais tombe le jour. L’image est de plus en plus diffici- le à discerner. Elle disparaît. Émotion. On attend. Rien. On regagne sa demeure. On allume la bougie sur la table et, tout à coup, l’image reparaît. Émotion. On est presque heureux. Mais on comprend bientôt que l’image ne nous aimait pas, ne nous suivait pas, ne tourne pas autour de nous, sans doute nous ignore tout à fait. C’est la flamme qu’elle désire. C’est vers la flamme qu’elle va et vient, qu’elle s’approche, qu’elle s’éloigne, qu’elle s’ap- proche d’un peu plus près. Bientôt, d’un coup, elle s’enflamme. Émotion profon- de. Il y a sur la table un minuscule flocon de cendre.

Georges Didi-Huberman

chaoïd n° 8 — automne-hiver 2004

L’ « hors-dinaire » de la différence sexuelle

Entretien avec Pierre-Henri Castel

Pierre-Henri Castel est né en 1963. Historien, philosophe des sciences, psychanalyste, il a écrit La Querelle de l'hystérie: La formation du discours psychopathologique en France (1881-1913), en 1998, et la même année, Introduction à la lecture de "L'interprétation du rêve" de Freud : Une philosophie de l'esprit inconscient, ces deux livres aux PUF. Aux PUF toujours, il a dirigé en 2003 un ouvrage intitulé Freud : Le moi contre sa sexualité. Son dernier ouvrage s’intitule La métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l'identité personnelle, "NRF" Gallimard, Paris, mars 2003. Nous lui avons à cette occasion demandé un entretien, proposition à laquelle il a bien voulu répondre. Nous publions ici, à la suite, les cinq questions posées et le texte qu’elles ont suscité.

I. Vous le savez, nous travaillons sur L’hors dans ses dimensions les plus hétéroclites. Nous vou- lons faire de cette proposition une incitation à penser certains problèmes qui se posent à nous, aujourd’hui, dans les différents champs que nous rencontrons dans notre recherche, laquelle est essentiellement littéraire mais qui, précisé- ment, ne dédaigne pas à se frotter à son dehors :

les différentes pratiques artistiques, danse, théât- re, cinéma, arts plastiques, littérature bien sûr, mais aussi le champ de la pensée critique, de la théorie. L’hors, autrement que le centre, permet-

il de penser l’œuvre et le rapport que nous entre-

tenons avec elle ? Faut-il le distinguer à la fois de

la marge et de l’envers ? Qu’est-ce qu’un dispo-

sitif esthétique ? Quelle conception de l’espace

se joue dans un dispositif esthético-politique ?

Qu’est-ce qu’un décadrage esthétique ? Les mutations esthétiques procèdent-elles toujours d’une sortie? D’une rupture ? En quoi cette

notion peut-elle nourrir les réflexions sur la modernité et la postmodernité ?

Il nous est apparu que cette question de l’hors,

que nous vocalisions ainsi spontanément, recou-

vrait un intense intérêt pour le « dehors », celui-

ci historiquement daté, à savoir cette période

qu’une certaine critique appelle « l’avant-garde

», laquelle recouvre certes des périodes différen-

tes suivant le champ critique ou historique dans lequel on se place, mais que nous identifions pour notre part à une période bien précise, géo- graphiquement circonscrite, à savoir les années 60, 70 en France. Nous pourrions ainsi peut-être commencer notre entretien de cette manière : cette période, dite de l’avant-garde, vous paraît-elle particulièrement emblématique d’une redéfinition de l’identité sexuelle ? Et si oui, engage-t-elle de façon spéci- fique une redistribution de ce qui auparavant

était considéré comme intérieur ou extérieur (au sujet, à sa construction sociale ou biologique) ?

II. Pourriez-vous dans ce sens définir le trans- sexualisme ? Ne bouleverse-t-il pas totalement l’idée que l’autre sexe serait un dehors absolu en ce que, très exactement dans ces cas, le dehors est dedans et vice-versa ?

III. Peut-on établir selon vous un lien entre la

transsexualité et l’homosexualité ? Quelles conséquences théoriques en tirer ?

IV. Naïvement, je suis frappé par le binarisme

de l’alternative transsexualiste : il s’agit toujours d’accorder un sentiment d’appartenance sexuel à une réalité biologique par le truchement du corps médical, mais par définition il n’y a théori- quement que deux possibilités et un seul mou- vement : changer de sexe, « devenir » homme quand on était biologiquement une femme, « devenir » femme quand on était biologique- ment un homme. Les deux cas sont-ils attestés ou les transsexuels sont-ils toujours, « au départ », des hommes ? Qu’en conclure ? Mais une question me vient : avez-vous rencon- tré, dans les cas que vous avez analysé, dans vos différents travaux, un désir bien particulier qui serait celui, précisément, d’échapper à cette

alternative laquelle pourrait être vue, d’une cer- taine manière, comme désespérante ? Je veux dire par là : le désir de changer de sexe, d’accor- der chirurgicalement et hormonalement son sexe biologique à son sexe psychique, ne pour- rait-on pas voir cela comme le désir d’échapper à la sexualité même, en tant que celle-ci détermi- nerait tout être humain dans son réel ? Si l’opé- ration transsexuelle « réussie » est vécue comme une normalisation, réparatrice en quelque sorte

d’une injustice de la nature, quel sens donner à une identité sexuelle qui ne serait plus détermi- née par le réel de la nature mais qui serait tou- jours potentiellement erronée ou inadéquate ? Bref, avez-vous rencontré dans vos travaux ce qu’on pourrait appeler la question du «hors- sexe»? Peut-on, et sinon pourquoi ne peut-on pas, mettre en rapport le transsexualisme avec ce qu’il faudrait considérer comme un certain sentiment asexuel ?

V. Les transsexuels sont-ils des anges ? Hors sexe ou pas, la démarche consiste toujours réellement à se situer délibérément hors généalogie. Il n’y aurait de transmission dans la transsexualité que d’elle même, dans son destin social que chaque démarche singulière propose. Cela n’est ni une maladie, ni un désir particulièrement exceptionnel certes, mais peut-être, pour repren- dre le mot de Lacan, que vous citez à propos du célèbre économiste Donald/Deirdre McCloskey, « une solution élégante »…

Je vous remercie tout d’abord de ces ques- tions, dont je sens avec vous le poids, et qui, telles que vous les formulez, ne me mettent pas trop en difficulté si d’aventure ce que je vous réponds est « hors-sujet ». Touchant le premier point, je réserverais plu- tôt mon point de vue. Les notions contempo-

raines d’esthétique, de critique, d’avant-garde, de rupture et de « différence » au sens large semblent si étroitement solidaires, dans la

« post-modernité », qu’y recourir en tant que

telles serait à mes yeux contribuer à recentrer le débat, avec la menace, comme je l’expliquerai plus bas à propos de certains de mes thèmes de préoccupation, de fabriquer une sorte de néo-classicisme de l’hyper-critique, où tout le sel de ce que vous tentez de préserver comme horizon serait peu ou prou gâté. Il est exact que le transsexualisme, dans la ver- sion actuelle la plus « avant-gardiste » de ce qui se présente comme une subversion radica- le des « identités de genre » (sexe a perdu son cas duel en se métamorphosant en genre, identité, au contraire, est devenu essentielle- ment pluriel) a de multiples incidences politi- co-esthétiques, le plus souvent dans un regist- re spectaculaire : du body art chirurgicalement assisté aux aspirations libertaires mettant le doigt sur les zones obscures de nos systèmes juridiques (jusqu’à quel point peut-on

« disposer de soi-même » ?). Difficile de nier,

donc, si minoritaires que soient les trans- sexuels, ou mieux, les transgénéristes, qu’ils forment une pointe avancée pour des soucis évidemment universels, ou de nier que ce qu’ils inventent, et qui est plus varié qu’on ne croit, n’ait une signification pour tout le monde. Maintenant, la spécificité de ce qui se passe là

est extrêmement difficile à établir. Le côté scandaleux, subversif, et en même temps, du moins dans les idéaux affichés, joyeusement émancipateur de ces nouvelles « identités de genre », en dit long sur la solidité méconnue de toutes les institutions sociales qui font quoi, sinon le tolérer, et dans un nombre crois- sant de cas, soutenir médicalement, juridique- ment, moralement même, des aventures de ce style. Bien plus, on ne voit pas assez combien ce qui apparaît encore pour les protagonistes relever de la transgression ultime (avec le corps, la subjectivité, le langage), n’est fonda- mentalement que la prolongation agie de lignes de fuite dessinées depuis longtemps dans la grammaire logique (je me sers souvent de cette expression de Wittgenstein), mais aussi esthétique, de la modernité post-roman- tique. Une « Grammaire esthétique » des jeux de l’identité sexuelle et subjective : ce serait, à mon sens, ce qui émergerait d’une lecture soi- gneuse (je me contente de la suggérer dans La métamorphose impensable) d’un livre comme Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier. Ce manifeste libéral-romantique du droit de tout dire en art prend en effet appui sur un dispositif de renversement, d’inversion, de métamorphose des sexes et des érotismes, qui n’a justement nul besoin d’appareil techno- médical, mais d’une idée bien particulière du moi, au moment tout à fait extraordinaire où surgit dans notre culture la représentation selon laquelle, quand un homme ou une femme disent « moi », ils disent la même chose, ce qui veut encore dire que les qualités sexuelles se greffent sur ce noyau « homogè- ne » (si j’ose dire) du moi universel, et que des choses aussi bizarres pour tant de contempo- rains des romantiques, comme l’amour-

fusion, l’égalité politique des sexes (chez

Stuart Mill), voire le mariage par inclination personnelle, se changent en normes nouvelles dans un monde nouveau. Théophile Gautier dit érotiquement, à mon avis, ce qui devient alors pensable — en particulier, que si je

« change de sexe », je reste néanmoins « moi-

même », ou un moi qui subsiste comme le sujet d’expérience de l’altération la plus inouïe

(qui peut donc en dire et en faire bien des cho- ses). Est-on franchement allé plus loin ? Ne conti- nue-t-on pas au contraire à frayer toujours la même vieille ornière de la différence et de l’outrance post-romantique (son esthétisme néo-critique, son évidence compacte de la liberté subjective, son individualisme norma- tif) ? C’est ce que je laisse à apprécier. Je ne crois pas du tout anodin, par exemple, que le transgénérisme nous vienne des Etats-Unis, où il est exploité pour institutionnaliser l’en- vers toujours présent des valeurs actives de la société américaine (self-help, militantisme associatif, implantation dans les universités libérales, confrontation directe avec « le » représentant sociologique-type de la vérité scientifique et morale Outre-Atlantique : le médecin, etc.). Mais il me semble qu’aller

« ailleurs que plus loin » (je comprends ainsi

votre idée non-naïve de l’« hors »…), en un mot, sur d’autres brisées que celles de l’ou- trance, est fort coûteux. Pour votre seconde question, je vous renvoie à l’article « Transsexualisme », qui vient d’être publié dans le magnifique Dictionnaire de la pensée médicale, qu’a dirigé Dominique Lecourt (PUF, 2004). J’y propose non une définition, mais quelque chose d’un peu diffé- rent : le relevé des points de désaccord qui font,

ce qui est tout de même étonnant, tout le contenu de la notion de transsexualisme ! Car c’est de cela qu’il s’agit : une condition qui touche tant les hommes que les femmes, mais justement, dans ce qui les oppose complète- ment ; un état sans corrélat biologique cons-

tant connu, mais qu’on trouve aussi chez des intersexuels atteints d’anomalies sexuelles physiques ; et enfin une psychose qui n’est pas une psychose, puisque qu’après avoir réclamé quelque chose qui semble entièrement déli- rant ou impossible, les transsexuels se com- portent fort souvent avec une remarquable normalité psychique et sociale. Bref, c’est une usine à polémiques, l’enjeu étant la définition même. Je ferais juste remarquer que le mot

« transsexualisme » déjà pose problème et

biaise peut-être notre compréhension. Il pré- suppose qu’on puisse appliquer « trans- » à « sexuel » : qu’il existe donc comme un axe de symétrie réversible (d’homme vers femme et retour) là où les deux sexes sont d’ordinaire conçus comme séparés. C’est d’ailleurs la vieille question : qu’on se démasculinise (abla- tion du pénis, hormones, etc.), c’est sûrement ce qui arrive, mais qu’on se féminise par là en même temps, je veux dire un pas au-delà d’un semblant cosmétique, c’est énigmatique. Je

suis à cet égard sensible au fait que ce n’est pas le sexe qui est au centre du problème ; c’est le soi. Car le transsexualisme est un état auto- diagnostiqué (on a besoin du témoignage

« intérieur » et de la demande explicite, il ne

peut jamais être prédit du dehors), son traite- ment est auto-prescrit (avant la médicalisa- tion, certains transsexuels s’auto-mutilaient), ce traitement est auto-évalué (car « l’effet que ça fait » d’avoir ou non « changé de sexe » conformément à son vœu ou à son sentiment

préalable d’identité est également inscrutable du dehors), et comble du comble, cette auto- construction du genre est auto-immunisée contre toute critique de type juridico-éthique, dans la mesure où elle intègre toutes nos conceptions collectives ordinaires sur la pro- priété de soi (self-ownership), sur le droit à ne pas subir d’intrusions extérieures dans les matières qui ne regardent que nous (right of privacy), et sur le primat de la réflexion critique et de la responsabilité autonome (d’où la réfu- tation libertaire des préjugés et de la domina- tion sexiste, qui est une constante des plai- doyers rationalistes dans le mouvement trans- génériste). Vous avez compris mon profond scepticisme touchant l’idée qu’après avoir construit les deux sexes comme « opposés » (et il y a de magnifiques travaux constructivistes, comme on dit, sur l’histoire de cette opposition, chez Anne Fausto-Sterling, Alice Dregger, Gilbert Herdt, Julia Epstein et Kristina Straub, Bernice Hausman, Dona Haraway… et d’autres que la place manque pour citer), on aurait l’exquise satisfaction transgressive de franchir plus ou moins « l’abîme qui les sépare ». Que l’autre sexe soit un dehors absolu, comme vous vous exprimez, est certainement une formulation sous-définie. Puis-je mieux faire ? Ce n’est pas sûr. Après tout, Gore Vidal, qui est dans Myra et Myron un Théophile Gautier californien sans concurrent, ne livre pas mieux que le même jeu esthétique incroyablement trou- blant et fort, ce qui n’est pas une élucidation exhaustive de l’altérité ou de la différence en cause. Si j’essaie, voilà à quoi j’arrive. Il ne fait guère de doute que les concepts savants du sexe sont relativisables : aux moyens techniques et

scientifiques de les construire, aux cas obser- vés, au contexte politique et social qui fait alternativement de la différence des sexes une cause à sauver ou une prison à démolir (le fameux « danger de l’homosexualité » est à cet égard un index des positions possibles, on l’a vu dès le 19 e siècle avec les intersexuels). Cas de figure amusant : les hormones dites « sexuelles ». Ce fut un tel choc pour les fon- dateurs de l’endocrinologie, un peu avant la guerre de 1914, de découvrir les oestrogènes, puis, dans les années 20, la testostérone, que l’idée leur a paru tout à fait naturelle que le mâle et le femelle, puis le féminin et le mas- culin, dérivaient de cette minuscule différence biochimique entre les deux molécules. Là-des- sus, il s’est produit deux événements fasci- nants. Tout d’abord, on s’est aperçu que les hormones sexuelles étaient en fait nécessaires à bien d’autres tâches que les tâches « sexuel- les » (qu’il s’agisse de la formation des os ou des mécanismes visuels) ; et puis le gynécolo- gue allemand Bernhard Zondek découvre en 1934 que l'urine de l’étalon produit des quan- tités importantes d'oestrogènes; le mythe des hormones unisexuelles s'écroule. Un peu plus tard, on comprendra même que les hormones mâles et femelles sont mutuellement des pré- curseurs de leur propre synthèse dans l’orga- nisme (je simplifie). Quelle leçon en tirer ? Juste que la différence sexuelle n’a pas du tout été expliquée causalement par l’existence de substances biologiques spécifiques ; à l’inver- se, on est parti de la différence sexuelle comme grille de lecture a priori, et c’est armé de cette grille qu’on a ensuite découvert dans la nature des substances qui se prêtaient à cette dichotomie. Et puis la nature, qui se moque de nos idées sur la bonne façon de la

catégoriser, nous a démenti. On assiste aujourd’hui, en génétique, à un mouvement similaire : on a longtemps cru que les hommes étaient XY et les femmes XX ; avec la décou- verte du gène DAX1 et des mécanismes com- plexes de régulation du gène SRY qui régule la sexuation dans notre espèce, que les choses n’étaient pas si simples. Il existe des femmes XY (c’est juste très rare). Mais l’investissement sur la polarité XX/XY se révèle pour ce qu’elle est : nous avons du mal à penser autre chose qu’un sexe et « l’autre ». Toutefois, et c’est là que je me démarque for- tement des « constructivistes » actuels (les études sur le Gender sont par définition des recherches constructivistes), je pense que c’est là une partie de l’histoire, pas toute l’histoire. En particulier, je nie qu’on puisse en déduire que l’imposition du « dimorphisme sexuel » dans la science et la société ne dérive que de préjugés que pourrait lever une habile combi- naison de critique historico-épistémologique et de nominalisme extrémiste (les choses ne sont que ce que les mots déterminent). Quand je dis que je suis un homme, et c’est le cœur (wittgensteinien) de mon argument, il n’est pas possible de m’objecter que je détiens là un savoir, dont il me faille justifier la posses- sion légitime, ou contre quoi une mise en per- spective historique devrait me mettre en garde. Si on met en défaut ma capacité à dire en quoi consiste ce savoir (comment est-ce que je sais que je suis un homme, etc.), en m’acculant à reconnaître que je suis pris dans un cercle infini de présupposés circulaires (j’ai tels organes génitaux… mais ils ne sont mâles que parce que les hommes ont quasiment toujours ces organes, etc.), cette fuite dans l’indétermination n’est pas la preuve de l’in-

consistance ou de la relativité historico-cultu- relle de mon identité. Il y a en effet des choses dont on est si certain, que c’est leur certitude même qui permet de douter à bon droit d’au- tres choses. Par exemple, je ne choisis pas la bouche qui dis je. Par exemple, cette main est ma main. Comment le justifierais-je ? Mais les choses dont on peut douter, et qui concerne non la certitude, mais le savoir, commencent un pas au-delà. Ce que je dis de moi, est-ce vraiment ce que je ressens ? Où donc était cette verrue qu’on m’a brûlé quand j’avais cinq ans ? A l’index ou au majeur ? Tout mon effort consiste à faire valoir que la différence sexuelle est de cet ordre : une évidence qui n’est pas, et qui ne peut pas être en aucune façon un « savoir » sur son identité. Si on me demande mon sexe, je ne fais rien, de près ou de loin, qui consiste à vérifier quoi que ce soit, même très rapidement, ou encore, à consulter un souvenir, même très enfoui. Non : je me demande ce qu’on peut bien vouloir me faire dire, ou me demander au-delà de ce qu’on demande. La preuve en est que si je tentais de mettre sérieusement en doute mon identité à cet égard, il faudrait que je suppose vraies et bien construites encore plus de conceptions théoriques infiniment moins sûres chacune prise à part que la certitude qu’elles préten- dent toutes ensemble inquiéter. Il faut une confiance assez exorbitante dans des choses comme le relativisme des contextes histo- riques ou la logique du nominalisme, pour les mobiliser contre « je suis un homme ». Dès ce moment, on s’aperçoit qu’on conven- tionnalise gratuitement énormément de caté- gories sexuelles, pour le seul plaisir de les rela- tiviser. Mais suivre une règle (appliquer un concept ou une catégorie, sexuelle, par exem-

ple, à des cas, et notamment des cas nou- veaux), cela n’implique pas qu’on puisse arbi- trairement en changer. Pour suivre une règle, il faut bien des choses qui ne sont pas dans la règle, tellement elles vont sans dire (tellement ce sont des certitudes qui ne sont pas des savoirs déterminés). Par exemple, il n’y a pas de règle aux échecs qui stipule avec combien de doigts on doit prendre les pièces quand on les bouge. Imaginez ce que serait une règle du jeu exposant toutes les circonstances de ce genre : ce ne serait pas une règle du jeu, on ne sait même pas bien quel genre d’instructions ce serait là. Eh bien il me semble que la diffé- rence sexuelle est de cet ordre : entièrement inspécifiable dans son contenu (on ne « sait » pas ce que c’est qu’être homme ou femme) ; entièrement sûre sur la base d’interactions qui sont, j’insiste, non pas théoriques, mais pra- tiques, ordinaires (on agit sur la base du fait que la « question » ne se pose même pas). Et c’est une force de la règle (entre autres, celle de catégorisation sexuelle), de ce point de vue, que de « supporter » des exceptions. Car le moment où il faut changer la règle sous le poids des exceptions n’est pas décidé en fonc- tion d’un critère théorique : mais de conve- nance pratique. C’est précisément pour cette raison que des femmes qui sont des chimères (certains tissus sont XX, d’autres XY), comme il s’en est trouvé parmi des sportives cruelle- ment privées de leurs médailles parce qu’un test génétique avait décelé des « preuves bio- logiques » de leur masculinité, n’apprennent pas qu’elles se sont « trompées sur elles- mêmes » quand on leur communique ce résultat. Elles comprennent, par exemple, pourquoi, comme femmes, elles sont éventuel- lement stériles. Contre l’évidence de la fémini-

té, aucun savoir ne peut rien. Elles se disent d’ailleurs toujours femmes, avec une anomalie génétique (des chromosomes XY !). C’est ce que j’appelle donc, pour vous répon- dre, l’ « hors-dinaire » de la différence sexuel- le : pas du tout ce qui arrive dans les franchis- sement spectaculaires des limites plus ou moins idéalisées (et donc durcies) des sexes, mais dans une régression infra-théorique, dans une déprise un peu ascétique, je l’avoue, de l’idéal de « savoir » tout, de se le représen- ter, de pouvoir tenir dessus un discours com- plet, conscient, potentiellement rectifiable, et qui est le poison de ces questions. La solidité muette de l’ordinaire, voilà ce qui nous est si étrangement lointain. Voilà aussi un horizon non-romantique de l’intimité et de ses diffé- rences internes ; car vous voyez que c’est bien le moi qui a ces exigences relativement à l’i- dentité (exigences de conscience, de réflexivi- té). Et il est inquiétant, peut-être, de penser sa propre identité comme autre chose que l’i- dentité réflexive « à soi » ; peut-être encore plus dépaysant, plus angoissant, plus déstabili- sant intellectuellement et émotionnellement (si je joue encore sur les affinités de l’hors) que de « changer de sexe » pour sauver le moi. Bien sûr, je crois qu’on peut très précisément caractériser cet hors-dinaire, dans sa difficulté extrême d’accès — je me permets de renvoyer, dans La métamorphose impensable, à tout ce que je raconte d’un transsexuel fondateur :

Agnes, tant sur le plan sociologique (sous les yeux de Harold Garfinkel), que sur le plan psy- chanalytique (puisqu’elle était traitée par Robert Stoller). Ayant dit tout ce mal de la théorie, je passe à votre troisième question en disant combien peu m’importe, philosophiquement parlant,

les « conséquences théoriques » à tirer de quoi que ce soit. Encore heureux si on voit un peu plus clair dans ce qui souffre, à mon sens, bien davantage d’être changé en représentations systématiquement articulées. Dans le cas qui m’occupe, il est étonnant d’ailleurs de voir combien il est vital pour les transsexuels de savoir ce qu’ils sont ; ce que j’associe à leur perplexité devant les gens qui, nés dans le sexe qu’ils visent, semblent ne justement jamais savoir pourquoi ils font « si bien » ce qu’ils font (d’où le recours plus ou moins désespéré à des théories ad hoc du « conditionnement social intériorisé », tandis qu’on est justement incapable de spécifier comment ce condition- nement a bien pu se passer). Mais si on introduit l’idée de transsexualité, on entre un dans domaine un tout petit peu différent. Un tout petit peu seulement, car la présupposition, à ce que je comprends, reste la même : il y a « quelqu’un », le transsexuel, qui a une sexualité, qui est la transsexualité, tout de même que l’homosexuel vit son homosexualité, et ce dont il s’agit, c’est de l’af- firmation de son identité (« moi, je suis comme je suis ! ») à travers la vie sexuelle, les choix d’objet de désir et d’amour, etc. Il faut déjà préciser que transsexuel n’est pas une identité que tous les transsexuels revendi- quent (ni donc la « transsexualité », si elle existe) : c’est pour beaucoup un état de passa- ge transitoire entre homme et « vraie » femme — et réciproquement, bien sûr. Bien des trans- sexuels éprouvent douloureusement, d’ailleurs, qu’on émerge si difficilement de ce statut-là, et qu’on soit si lentement assimilé à l’autre sexe, comme asymptotiquement. Transsexuels, c’est encore n’être pas encore vraiment de l’autre sexe, où n’y être inscrit que

par raccroc, dans l’usage ordinaire, et c’est donc un stigmate. Cependant, quand on a affaire à quelques individus exceptionnels qui prennent au sérieux la valeur subversive de leur existence pour elle-même, donc comme subversion du genre, on rencontre souvent des formes particulières d’homosexualité transsexuelle. Par exemple, des hommes trans- formés se mettent en couple avec des femmes, et revendiquent une expérience lesbienne par- ticulière : voyez par exemple Kate Bornstein. Pat Califia, tout récemment, a raconté son odyssée de la façon la plus précise, révélant combien la transsexualité est plutôt une modalité globalisante de l’érotisme, prenant acte de la disparition de la polarité masculin/féminin pour détruire en série toutes les autres, dont on voyait mal combien elles lui étaient coordonnées : normalité/perver- sion, hétérosexuel/homosexuel, sexualitégéni- tale/non-génitale, fétichisme/SM, passif/actif, etc. Pour ma part, je suis attentif, dans ces tra- jectoires, au couple jouir/mourir : la capacité de liaison érotique y est soumise aux plus vives tensions, et on se demande souvent si l’érotis- me n’est pas comme une manière de ralentir un processus d’auto-destruction à une caden- ce si lente et si harmonieuse, qu’il en ressem- ble à la vie même. En tout cas, c’est ce qui nous est explicitement suggéré. Si transsexua- lité il y a, je doute donc qu’elle communique directement avec la question de l’homosexua- lité, laquelle est surdéterminée pour son prop- re compte : elle conduit à un « au-delà », mais du sexe lui-même. C’est peut-être ce que votre quatrième ques- tion sous-entend, et la cinquième aussi. Disons simplement que l’au-delà du sexe est une idée très classique (c’est une position psy-

chanalytique standard sur la visée de la perver- sion, et d’ailleurs, chez les gnostiques de l’Antiquité, c’était, croit-on, un but explicite de la débauche rédemptrice). Jan Morris a clai- rement exposé cette visée de l’Un, au-delà de la division sexuelle, comme un Tirésias qui serait resté fasciné non pas la transgression en tant que telle, mais par la découverte que la coupure entre sexes était un voile illusoire. Un autre axe s’esquisse ici : transsexuel, c’est une voie vers la transcendance en général. Mais peut-être n’est-ce pas incompatible avec un érotisme particulier ; je ne sais pas. Je suis bien, plus convaincu, en revanche, de l’insuf- fisance d’une conception lacanienne du trans- sexualisme qui a eu son heure de gloire : c’est le « horsexe » de Catherine Millot (Horsexe :

Essai sur le transsexualisme, Point Hors Ligne, Paris, 1983). Pour elle, l’identification à l’idéal féminin servait de véritable prothèse psy- chique, ou de suppléance à l’expérience d’un trouble psychotique structural chez les trans- sexuels (mâles). C’est ne pas rendre hommage aux conceptions du « genre » dont de nomb- reux intellectuel(le)s (transsexualisé(e)s ou pas) se sont fait les ardents défenseurs : c’est ne pas tenir compte du fait qu’il y a là une pré- tention à structurer un authentique discours, donc un lien social nouveau, et à ne surtout pas s’enfermer entre individus exceptionnels en-dehors des débats sociaux communs (sur la liberté, l’identité, l’aliénation, le plaisir, le droit, les usages idéologiques de la biologie, de la psychiatrie, etc.). Le genre comme « sintho- me », eût dit Lacan (Lacan dernière manière), voilà plutôt où je penche, donc. C’est de ce sinthome que je propose de dire qu’il est la « solution élégante » que je rapporte à Dee McCloskey (à quoi j’ajoute, pour terminer sur

une mise en abyme, que la source en est le commentaire de Lacan sur le commentaire de Freud sur le texte de Schreber). Le genre fera- t-il donc discours ? Je n’en sais évidemment rien. Je pense aussi que le prix à payer est fort élevé pour ce genre de chose, et qu’il serait naïf de s’imaginer que la performance ou la performativité de la déclaration de genre, à la Judith Butler, soit beaucoup mieux qu’une caractérisation (assez maladroite) du problè- me. Mais comme je l’ai expliqué en expliquant mon titre, je crains que d’autres questions encore plus dérangeantes pour notre façon même de penser concernent ce qu’il y a de plus simple et de plus proche, et peut-être moins le sexe que le moi.

Pierre-Henri Castel Montpellier – Paris ; 23, 26 janvier 2004

chaoïd n° 8 — automne-hiver 2004

Maria Soudaïeva est née en 1954 à Vladivostok, d’un père Russe et d’une mère Coréenne.

Slogans

(Extraits ) Maria Soudaïeva

Traduit du russe par Antoine Volodine.

Dans le cadre de missions que son père géologue effectuait hors de l’URSS, elle a vécu en Corée et en Chine, mais sur- tout au Vietnam, où elle a passé son enfance. Elle a longtemps séjourné à Hanoï. Elle y a appris le français.

De santé fragile, souffrant de troubles psychiques, elle a sou- vent été hospitalisée. Les séjours en milieu psychiatrique l’ont rendue particulièrement sensible au monde de la maladie mentale, que l’on retrouve dans tous ses livres, associé à un monde totalitaire fantasmatique et à une réflexion sans com- plaisance sur le socialisme réel dans lequel elle a été élevée.

Ses études ont été contrariées par les voyages et les périodes d’hospitalisation. Après le lycée, elle a suivi un premier cycle de biologie qu’elle n’a pas terminé. Très douée en langues, elle a travaillé dans divers bureaux touristiques comme guide- interprète, en URSS et, après la disparition de l’URSS, au Vietnam.

En compagnie de son frère Ivan Soudaïev, elle a composé pendant la perestroïka des poèmes et un roman, Un dimanche à l’Orbise, dont des extraits sont parus dans une revue under- ground d’Extrême orient.

Ses rapports conflictuels avec la société post-soviétique (elle n’accepte pas la perspective d’une société marchande, elle dénonce la mafia) la conduisent à fonder, avec Ivan Soudaïev, un éphémère groupe anarchiste. Au début des années 90, elle voyage dans toute l’Asie du sud-est et elle essaie de vivre à l’é- tranger, en dépit de sa mauvaise santé et d’une situation pro- fessionnelle précaire. Puis elle revient à Vladivostok.

Elle s’est donné la mort en février 2003.

Ses manuscrits, dont certaines pages ont été écrites directe- ment en français ou auto-traduites, ont été conservés par sa famille.

Antoine Volodine.

17

PROGRAMME

MAXIMUM

POTOMOQ NUMBER DIX

1 PETITES SŒURS DE L’AUTOMNE, CARBONISEZ TOUT JUSQU’À POTOMOQ NUMBER DIX !

3

2

SORCIÈRES SORDIDES, CARBONISEZ TOUT JUSQU’À POTOMOQ NUMBER DIX !

ORPHELINES NUES, ORPHELINES NON DÉPOUILLÉES, CARBONISEZ TOUT JUSQU’À POTOMOQ NUMBER DIX !

4 INGRID, MYRIAM, RIM, MENEZ LES CHIENS RÊVEURS À POTOMOQ NUMBER DIX !

6

5

ERRANTS NOIRS, CARBONISEZ TOUT JUSQU’À POTOMOQ NUMBER DIX, ET ENSUITE : NITCHEVO !

NYMPHES DES VILLES INSOUMISES, CARBONISEZ POTOMOQ NUMBER DIX !

DE L’AUBE AU CRÉPUSCULE

7 À L’AUBE : UNE TERRE IMMENSE, AU CRÉPUSCULE :

UNE BOUSE FUMANTE !

8

NYMPHES AU VISAGE IMMENSE, ANNULEZ LA DIVISION ENTRE TERRE IMMENSE ET MER IMMENSE !

9 NYMPHES, INFANTES, ANNULEZ LA DIVISION ENTRE FLAMME ET CENDRE !

10

NYMPHES LIVIDES, POUPÉES LIVIDES, ANNULEZ LA DIVISION ENTRE HAUT ET BAS !

11 ANNULEZ LA DIVISION ENTRE AUBE ET CRÉPUSCULE !

13

12

NYMPHES MAFFLUES, DÉFERLEZ !

NYMPHES SALES, DÉFERLEZ, ANNULEZ LA DIVISION ENTRE LA POULE ABSINTHE ET L’ŒUF ABSINTHE !

14 À L’AUBE : UNE TERRE LUMINEUSE, AU CRÉPUSCULE :

UN FEU DE CAMP QUI TREMBLE !

LAMPE GUEUSE

15

N’ÉCLAIRE PLUS,

BRANDIS LA LAMPE GUEUSE !

16

VA AVEC LES AVEUGLES SUR LA MER IMMENSE, BRANDIS LA LAMPE GUEUSE !

17

SI LES ANGES SONT SALES,

ALLUME LA LAMPE GUEUSE !

MESURES IMMÉDIATES

18 DESTRUCTION IMMÉDIATE DES CHAMBRES GRISÂTRES !

20

19

ABOLITION IMMÉDIATE DES LOIS GRISES !

AUCUNE PAUSE GRISE DANS LES COMBATS AU SOL !

21

NETTOYAGE DES SITES GRANDIOSES !

22

ABOLITION DES HERBES ARCHAÏQUES !

23 DESTRUCTION IMMÉDIATE DES GIROUETTES BOSSUES !

25

24

DESTRUCTION DES RUCHERS ÉTRANGES !

EXTINCTION IMMÉDIATE DES LAMPES BOSSUES !

26

FENÊTRES

MANTES NUES, PRINCESSES NUES,

FABRIQUEZ VOUS-MÊME VOTRE FENÊTRE !

27

MANTES NUES, PRINCESSES À LA BOSSE ÉTRANGE, FABRIQUEZ VOTRE FENÊTRE ET OUVREZ-LA !

28

ENTREZ PAR VOTRE FENÊTRE !

REINES DE L’AILLEURS NU,

29

PRINCESSES À LA BOSSE ÉTRANGE,

FABRIQUEZ LA FENÊTRE DU MASSACRE, ENTREZ PAR LA FENÊTRE, MASSACREZ !

30

APRÈS LA FENÊTRE, FABRIQUEZ LA PORTE !

31

MASSACREZ CENT FOIS DEVANT LA PORTE !

PROTECTION ÉLOIGNÉE

32

PROTÉGEZ VASSILISSA, FUYEZ VERS LE TROISIÈME RIVAGE !

33

PROTÉGEZ LES PIRATES, FUYEZ VERS LA BOSSE ÉTRANGE !

34

PROTÉGEZ LES NYMPHES ÉBLOUIES, FUYEZ VERS LA DEUXIÈME OURSE !

35

RENÉGATES ROUGES, FUYEZ JUSQU’À L’ŒUF PIRATE ET PROTÉGEZ-LE !

37

36

PROTÉGEZ LES ŒUFS, CASSEZ LES NON-ŒUFS !

PROTÉGEZ LA PETITE OURSE, FUYEZ JUSQU’À L’ŒUF ARCHAÏQUE ET MANGEZ-LE !

38 DEHORS, ASSASSIN PÂLE ! VA HABITER LES DÉCHETS DE TES RÊVES !

39

DEHORS, ASSASSIN PÂLE ! VA RÔDER DANS LES BOUSES DE TES RÊVES !

40 RENÉGATES OLMÈS, EMMÊLEZ-VOUS DANS LES HERBES ET DORMEZ !

41

PROTÈGE LES NYMPHES JAUNES, FUIS VERS LES HERBES CRUES, EMMÊLE-TOI !

44

DANS LES RÉSINES

42

43

DANS LES RÉSINES TU T’APPELLES VOYAGEUSE !

DANS LES RÉSINES TU T’APPELLES ORIENT NOIR !

DANS LES RÉSINES TU T’APPELLES ABRAHAM VORIAGUINE !

45

DANS LES RÉSINES TU T’APPELLES MIRAGE !

46 SILENCE NOCTURNE AVANT LE VOYAGE ET RIEN D’AUTRE !

47 SILENCE NOCTURNE AVANT LE RAVAGE ET RIEN D’AUTRE !

49

48

RAVAGE, BRISE, ENTRE DANS LES RÉSINES, ÉTEINS-TOI !

FUMÉES NOIRES, PLUIES NOIRES, SILENCE NOIR, ET ENSUITE : NITCHEVO !

50

DANS LES RÉSINES TU T’APPELLES SILENCE FINAL !

54

51

52

BANQUISE

AVANCE À PAS DE LOUVE JUSQU’À L’ÉTOILE BANQUISE !

TA MAIN GAUCHE S’APPELLE BANQUISE, TRAHIS TA MAIN !

53

TON CŒUR AUSSI S’APPELLE BANQUISE !

N’ATTENDS RIEN JUSQU’À LA BANQUISE, ET ENSUITE : NITCHEVO !

55

RÉALISATION IMMÉDIATE DU CENT DOUZIÈME RÊVE !

56

SOLDAT, NE SORS PAS DU RÊVE CENT DOUZE,

NE RÉSISTE PAS AUX REINES, NAVIGUE À VUE !

59

58

57

DEPUIS LE RÊVE CENT DOUZE, TA MAIN S’APPELLE BANQUISE !

ACCOMPAGNE LES REINES EN FEU, MÊME LE FEU S’APPELLE BANQUISE !

N’ATTENDS RIEN DEVANT LES REINES EN FEU, NE RÉSISTE PAS, TROUVE TA MAIN, COMPTE JUSQU’À CENT DOUZE !

60

À L’ÉTOILE BANQUISE, BIENTÔT FINISSENT LES MAUVAIS JOURS !

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VERS L’UNITÉ

HUIT CONTINENTS, UNE SEULE MER DE FEU !

HUIT CIELS NOIRS, UNE SEULE GRANDE-NICHÉE !

HUIT SOURCES DE BRUIT, UN SEUL SILENCE IMMENSE !

ONZE LANGUES SORDIDES, UN SEUL LANGAGE ÉTRANGE !

LES YEUX ÉTRANGES

66

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ARAGNE GRISE, D’ABORD DISPERSE TES YEUX DORÉS ÉTRANGES, ET ENSUITE : RIEN !

MOUETTE CHEVÊCHE, D’ABORD CALFEUTRE TES YEUX D’AMBRE ÉTRANGE, ET ENSUITE : NITCHEVO !

68

67

INGRID, VASSILISSA,

PROTÉGEZ D’ABORD VOS YEUX D’AMBRE, ET ENSUITE : RIEN !

TUEUSE DES ARAGNES GRISES, FERME LEURS YEUX DORÉS ÉTRANGES, ET ENSUITE : NITCHEVO !

69

ORPHELINE DES HORDES ÉTRANGES, OUVRE TES YEUX ÉTRANGES, ET ENSUITE : OUBLIE TOUT !

71

70

FIN NOIRE

AUCUNE TERRE À L’HORIZON !

PLUS UN HABITANT DERRIÈRE TOI !

72 APRÈS TON PASSAGE, MÊME LE VENT NE HURLE PLUS !

73

DERRIÈRE TOI, UN ROYAUME NOIR SANS REINE AUCUNE !

74

APRÈS TOI, MÊME LA POUSSIÈRE PEINE À VOLER !

75

NE TE RETOURNE PAS SUR L’OBSCURE HORREUR, AVANCE VERS TA FIN NOIRE !

76

NE REGARDE PLUS LES CENDRES, AUCUNE PITIÉ, AVANCE VERS TA FIN NOIRE !

 

77

APRÈS TOI, RIEN, VA SANS PITIÉ VERS TA FIN NOIRE !

 

78

OUBLIE LES LANGAGES ÉTRANGES, NE REPRODUIS QUE LE SILENCE !

 

79

IMMOBILISE-TOI DANS TA FIN NOIRE !

 

80

TÂTONNE JUSQU’AU NON-LANGAGE, ATTENDS LA FIN !

81

DERRIÈRE TOI UN ROYAUME NOIR SANS REINE AUCUNE, DEVANT TOI : RIEN !

83

82

TÂTONNE, PÉTRIFIE-TOI, RIEN D’AUTRE !

PLUS AUCUNE TERRE D’ACCUEIL, PÉTRIFIE-TOI DANS TA FIN NOIRE !

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chaoïd n° 8 — automne-hiver 2004

Le bon lyrique (translations)

Joris Lacoste

TU ME TOURNES

Je le dis à l'envers tu me tournes l'amour que tu don- nes autour et d’en rond de moi tu me tournes garçon, tu me tournes moi d’en rond à l'extérieur garçon dedans et à l'envers, tu me tournes à l'intérieur dehors et d’instinct, tu me donnes l'amour des moments avec toi, l’amour des moments sans toi, tu me tournes à l'intérieur dehors, garçon et à l'envers rond de rond, tu me tournes moi d’en rond garçon à l'extérieur dedans et à l’envers, tu me tournes, tu me tournes, tu me tournes, garçon, tu tournes à l'intérieur le dehors et le sexe à l'envers, tu retournes à l’envers le dehors et d’instinct tu donnes un amour de, garçon, j’aime ce moment avec toi, j’aime, ce moment sans toi, le moment où mon vœu se fait à l'intérieur garçon et au dehors, le moment où d’en rond de moi tu me tour- nes à l'intérieur et le sexe à l’envers, rond de rond, j’ai- me, tu me tournes autour à l'intérieur dehors et d’ins- tinct, j’aime, je vois le dos à l'envers de ce que tu tour- nes, rond de rond, je vois le dos de ce qui me donne l'amour d’instinct, d’autour et d’où tu me tournes, je vois à l'envers que tu me tournes, tu me tournes, tu me donnes l'amour d’instinct, autour et tu me tour- nes.

Crédit : Diana Ross, Upside Down

MES GRANDS SENTIMENTS

Pour mes grands sentiments, pour mes grands senti- ments, pour mes grands sentiments vous n'êtes pas ici, vous n’êtes pas ici, vous n’êtes pas ici, pour mes grands sentiments vous n’êtes pas ici : venez dans le calme je vais vers le bas, venez dans le calme je vais vers le bas, venez dans la cuisine je vais vers le bas, j'a- vance sur la pointe des pieds, tenez-vous prêt dans le couloir, faites-lui le hurlement, faites-lui le cri, venez dans le calme je vais vers le bas, oh faites-le pour mes grands sentiments, pour mes grands sentiments, pour mes grands sentiments, oh faites-le pour mes grands sentiments faites-le pour de bon, en arrière, en arrière, en arrière, en arrière j'aurai des ennuis, en arrière bientôt j'aurai des ennuis, des ennuis trop gra- ves car je vise trop haut, en arrière j'aurai des ennuis car je vise trop haut, j'aurai des ennuis, des ennuis trop gros car je vise trop haut, je vise trop loin, je vise trop haut si vous ne venez pas pour mes grands sentiments, pour mes grands sentiments, si vous ne venez pas dans le calme, si vous ne venez pas dans la cuisine pour mes grands sentiments j’aurai des ennuis, je conduis ma voiture trop vite trop vite je conduis ma voiture trop vite et la musique au-delà, par-dessus la musique au- delà, trop fort et trop vite sur la piste je vais vers le bas, je descends sur la piste au-delà, la musique est trop forte trop vite pour mes grands sentiments, pour mes grands sentiments, pour mes grands sentiments la musique est trop forte, je vais vers, je ne vis que pour ça, pour mes grands sentiments je vais vers, je ne vis que pour ça, seulement vous, pouvez me calmer, pou- vez venir car je vise trop haut, calmez-moi, seulement vous, calmez-moi, oh calmez-moi, seulement vous, venez dans la cuisine oh maintenant venez dans le calme oh calmez-moi, oh seulement vous, oh calmez- moi, calmez-moi seulement vous, venez.

Crédit : Björk, Violently Happy

JUSTE POUR UN JOUR

Serez-vous la reine cependant que rien d’ici ne nous garde, ne nous conduira loin, juste pour un jour nous pouvons les battre, nous pouvons les battre, serez- vous la reine cependant que rien d’ici ne nous garde, ne nous conduira loin, pouvez-vous dire de ce fait que c'est un fait oui nous sommes et nous serons, nous nous aimerons cependant que rien d’ici ne nous garde, ne nous tient dans le temps, ne nous conduira loin, juste pour un jour nous pouvons les battre et les voler, nous sommes des, nous serons des, à tout jamais pouvez-vous le dire ? Rien ne peut nager comme nous, rien ne nous garde ensemble, ne nous tient dans le temps, nous pouvons les battre à tout jamais, nous pouvons être des, juste pour un jour, vous serez la reine cependant que rien ne nous condui- ra loin, nous pouvons les battre et les voler, pour tou- jours nous pouvons être des, juste pour un jour nous pouvons être nous : je peux me rappeler (je me rap- pelle), debout contre un mur (contre le mur), comme si rien n’arrivait (ne pouvait arriver), et la honte était de l'autre côté : oh serez-vous la reine cependant que rien ne nous conduira loin, nous pouvons les battre à tout jamais, nous pouvons les battre et les voler juste pour un jour, nous pouvons être des, nous serons des, nous sommes des, juste pour un jour nous ne sommes rien, nous sommes des héros, rien ne nous aidera que nous ne trouverons tous seuls, pas mieux pas un séjour pas ici rien d’autre que nous ne trouverons tous seuls, plus sûrs et plus nous aimerons, juste pour un jour, juste pour un jour, juste pour un jour.

Crédit : David Bowie, Heroes

CE CHUCHOTEMENT

Dire à travers de plus en plus et pour entendre mieux ce qui porte, je voudrais le dire, je voudrais l’entendre, jamais je n’entends assez dire la teneur de plus en plus, jamais de ce qui porte, jamais je ne l’entends de plus en plus dire et crier, jamais je n’entends assez dire cette histoire à travers, de plus en plus et pour entendre mieux ce qui porte, je voudrais moi, je voudrais dire à travers la teneur de plus en plus, je voudrais la dire moi je voudrais l’entendre je le voudrais assez ! Et quand j’aurai dit cette histoire encore et que je serai passée à travers, je recommencerai droit dedans encore, je recontinuerai dedans direct encore, je referai l’erreur de connaître aussi mal un cœur terrible, terrible, terri- ble, je partirai encore et je referai l’erreur de connaître aussi mal ce cœur terrible, je le referai, je le redirai comme j’aime en substance un chuchotement, j’aime en substance encore, je t’aime encore, je t’aime de plus en plus ! Mais si je dois manquer ma trajectoire, mais si je dois mourir, bonheur ce serait alors de perd- re et de dire à travers la teneur de plus en plus, de te connaître alors comme j’aime en substance un chu- chotement, bonheur ce serait alors de l’entendre assez pour te connaître encore et te sucer mais je, moi, jamais n’entends assez dire la teneur de ce chuchote- ment, jamais de plus en plus je ne l’entends assez dire, je ne l’entends pas assez, pas assez fort, jamais je ne l’entends assez de plus en plus !

Crédit : Billie Holiday, You Tell Me More And More

COTÉ TRANCHANT

Comment vous laisser dire pour traiter comme vous, pour vous passer après votre colère sur, pour après vous avoir votre main sur qui, pour vous être laissé confondre et pensé je vous l’avais dit, pour votre amu- sement, comment vous laisser dire comment laisser croire que sentir, pour me traiter comme vous, pour trahir comme vous, pour prendre l’amour par le côté tranchant (côté tranchant, côté tranchant, côté tran- chant) ? Comment jusqu’à tourner ailleurs et trouver dur pour dire ce qui a besoin de lui, pour dire oui mais je suis tout à fait sûr que non, pour vous dire oui juste comment je, pour vous voir comme je descends, pour sentir juste aujourd'hui de descendre et d’obéir, comme s'il n'était pas assez, comme s’il était plus grand, comme s’il était beau de prendre la fuite par le côté tranchant (côté tranchant, côté tranchant, côté tranchant) ? Je serais une autre personne aujourd'hui et j'ai pensé peut-être et j'ai pensé sans doute j'ai, de ce que l’on juge penser quand le cœur après se double et se développe froid, j’ai entendu vous parler me dire comment je jugez-vous quoi que je traverse mainte- nant, pourquoi le pensez-vous si bien, comment le prenez-vous, comment le prenez-vous, comment le prenez-vous par-dessus tout votre côté tranchant (côté tranchant, côté tranchant, côté tranchant) ? Et comme il fait froid maintenant, comment vous sentez-vous pour me dire qu'il fait froid, pour me traiter comme vous, comme il fait froid maintenant, comment vous sentez-vous pour me dire qu'il fait froid, pour me trai- ter comme vous, comme il fait froid maintenant, com- ment vous sentez-vous pour me dire qu'il fait froid ?

Crédit : New Order, Blue Monday

L'EXPOSITION

Les espaces vides ? Pour ce que nous sommes vivants, les endroits abandonnés, les places, je devine que nous connaissons les points : sur et dessus fait que qui- conque sait, et peut savoir vite ce que nous recher- chons : pas d’esprit, pas d’esprit, un autre crime der- rière le rideau, dedans les têtes vides, quelqu’un retient la ligne mais qui veut réellement prendre ? Continuer l’exposition, l’exposition, notre exposition doit conti- nuer, doit continuer plus forte, plus fréquente, notre exposition plus fréquente doit continuer. Puisque je suis revenu, facile allez, haut, bas, d’aucune manière les coups de vent, n'importent vraiment à moi, mon maquillage à l'intérieur et mon sourire collé dessus :

que cela se produise je le laisse à toute chance. Une autre chanson d'amour, un air a échoué dessus, mais sur et dessus fait-il que quiconque sait et peut vrai- ment savoir pour ce que nous vivons ? Continuer l’ex- position, l’exposition, notre exposition doit continuer, doit continuer plus pure, plus puissante, notre exposi- tion plus puissante doit continuer. Je devine l'étude d’un homme mûr ; je dois être plus chaud maintenant : dehors se casse mais à l'intérieur dans l'obscurité : ah, par-dessus moi la facture ! Je dois la volonté de trou- vaille à continuer sur et avec l'exposition. Quelqu'un meilleur que vous de nouveau dans votre endroit : car nous de volonté vous basculerons ! Nous de volonté vous basculerons ! Continuer l’exposition, l’exposi- tion, notre exposition doit continuer, doit continuer plus précise, plus belle, notre exposition doit conti- nuer, doit continuer plus forte, plus fréquente, plus nette, l’exposition doit continuer, doit continuer plus sourde, plus puissante, plus précise, plus grande, notre exposition plus grande doit continuer.

Crédit : Queen, The Show Must Go On

chaoïd n° 8 — automne-hiver 2004

Les vécés étaient fermés de l’intérieur

Olivier Doumeix

Oui ce sont des reflets, images négatives, S’agitant à l’instar de l’immobilité, Jetant dans le néant leur multitude active Et composant un double à toute vérité

Mais ni dieu ni démon l’homme s’est égaré, Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore, Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés, Et les mains en avant pour tâter le décor

Raymond Queneau, L’explication des métaphores

Au moment de me mettre au travail, lorsque la tâche paraît pénible, le problème difficile, l’habitude me guide vers les vécés, avec un livre ou un journal. Je m’assois, généralement pour chier, je lis. Aujourd’hui Les Lieux (sous titré « Histoire des commodités »), de Roger- Henri Guerrand, qui me permet de méditer sur cette position, d’en proposer une fiction théorique. Ce lieu fermé, isolé, préférablement éloigné des pièces d’où l’on pourrait m’entendre, n’a pas toujours été tel. Avant (à Guerrand de fixer ce passé dans la chronologie) on chiait mieux. Les « bas instincts destructeurs » auxquels l’humanité cédait encore ont depuis été domestiqués par les Lumières, présentées comme ennemies de la bouche d’ombre, de tous les obscurantismes. Illusion que de pen- ser retrouver un corps vivant, là où la méca- nique et l’hygiène le réifient : je vais aux vécés pour éliminer ma merde du monde sensible, dans un environnement désodorisé, générale- ment d’un blanc éclatant, silencieux, dont les émanations n’existent pas, vers un monde invisible, inaccessible, séparé : ce qu’on appel- le parfois un dehors. Cette critique, il est devenu difficile d’y échap- per, elle se répète sans discontinuer depuis qu’on a mis le pied dans la modernité. Alors quoi, retourner chier au grand air ?

Assis aux ouatères, comme qui dirait au bord de la falaise, me voilà fin prêt à contempler ce que la morale bourgeoise a soustrait à notre

plaisir. Si je me penche sur la cuvette, c’est un miroir, un espace ou faire place à son corps. Difficile à contempler, ce miroir où mon cul se reflète : sitôt que je me penche pour le voir, l’i- mage a disparu. A peine puis-je en trouver la mémoire, celle d’une image que je n’ai jamais vue, dont la surface de l’eau garde à peine la trace. Si quelque chose insiste ici, c’est que la configuration du lieu projette l’image inversée de mon propre corps : je ne vois pas la merde qui s’échappe vers le fond comme je ne vois pas la merde à l’intérieur de mes boyaux. La fosse à purin mime l’intérieur de mon corps. L’intérieur est sale et puant, l’extérieur présen- table et désodorisé. Ça se dérobe mais c’est terriblement présent, si l’on veut bien s’y maintenir, au bord. Roche, en ouverture de Notre antéfixe : « On le sait : il n’y a d’activité humaine que de surface

; ainsi de notre peau qui est le peu que

nous connaissons de notre corps, même si un

) (

doigt ou une langue ou un sexe part, ici ou là, en exploration dans un trou de la partenaire.

Dans cette évidence éprouvée vertigineu-

sement – c’est à dire jusqu’au fou rire – se pourrait-il qu’on trouvât, par défaut d’inté-

rieur, une explication du langage, ou bien celle de la nécessité de disposer d’une métaphy- sique, ou de son substitut, c’est-à-dire l’art.

(

Ces explorations, j’y vois la preuve qu’il n’y a d’activité humaine que de frontière (avec ce qu’a d’excessif une déclaration générale, mais c’est la réaction qui parle). Si Roche, quelques

) (

)

»

pages plus loin, affirme être las des « schémas anciens occlusifs et usés », en l’occurrence pour lui l’opposition prose/poésie, il y reste lui-même pris, à jouer la surface contre la pro- fondeur, comme on le serait à la parole contre la censure, le grand air contre les chiottes. La frontière : peut-être un non lieu, hors la dicho- tomie (pas surface, pas profondeur, pas surfa- ce et profondeur, pas surface ni profondeur). L’attention à cette dimension sans dimension, certaines œuvres nous y ouvrent plus que d’autres. Elles travaillent dans la brisure, celle d’un rapport automatique au réel, non en quittant la réalité pour une transcendance ori- ginaire, mais en enfouissant le regard dans la matière même du monde, « moyen de dépas- ser les apparences et d’atteindre une compré- hension plus profonde de la réalité ». La pro- fondeur que repère Carlo Ginzburg (« L’estrangement » dans A distance) n’est pas derrière l’image ou sous le texte, mais à même l’image ou dans le texte même. Elle résulte d’une perception qui se refuse au sens, non d’un décryptage réussi. La figure de l’estrange- ment (straniamento) met en question l’assu- rance d’un rapport au réel. Plus que d’autres, les œuvres qui exhibent la circularité entre culture savante et culture populaire, déstabilisant les frontières de genre, font vaciller les habitudes perceptives et révè- lent, hors la stricte sphère esthétique, une question de culture (au sens anthropolo- gique). Wim Delvoye décore des carreaux de cuisine

en céramique avec un motif répété d’étron. Double réalisme : il s’agit bien de carreaux décorés, à distance l’harmonie s’en dégage, classicisme de la symétrie. Il s’agit bien d’é-

l’impression de transparence de l’imagerie médicale (qui s’inscrit dans l’économie for- melle de l’art du vitrail en redoublant la transparence du verre), déréalise le sujet, les

achiropoïètes, elles impriment l’intérieur phy-

dont la transparence montre l’âme absente. Architecture vide, comme radiographiée, objet tendu, dans son calme apparent, entre deux fonctions perdues :

trons, ceux de l’artiste exactement figurés. Plus question d’opposer tradition (celle des compagnons) et avant-garde, décoration et art, passé et présent. Les mosaïques emmer- dées montrent dans un même geste l’utilitaire et le déchet, le maintenant de la cuisine et l’hier de la défécation. Refoulé jamais perdu, ancien qui s’actualise, le caca s’imprime à même le sol, résiste au ménage et même, fait

radiographies, au même titre qu’une photo- graphie, enregistrent et n’imitent pas. Images

sique comme le voile de Véronique la souf- france de l’homme. Si donc la transcendance reste absente, quelque chose subsiste du para- digme de l’incarnation : la radiographie donne à voir une image convaincante de l’invisible. Mais l’arrangement des tronçons de viscères

une technique (creuser), mais qu’on spiritua- lise volontiers (Saul LeWitt, Jochen Gertz, pour ne citer qu’eux, enterrant des blocs, œuvrant dans ce geste même), une spirituelle (prier, acte technique en un autre sens). Fonctions perdues : ce jouet figu- re une machine sans moteur, qui ne creusera pas, cette machine est une cathédrale, mais Dieu ne répond plus (mort ou parti).

beau. La merde est remontée du sous-sol et

en

des sortes de palmettes, entrelacs, rinceaux,

Œuvre anachronique montant des temporali-

s’est transformée en langage.

en

atténue le réalisme. La charge du memento

tés l’une à l’autre hétérogènes, le Caterpillar se

« Le XIX e siècle a tenu le vitrail médiéval pour

mori (je finirai les tripes à l’air) se déplace en

tient au bord de la falaise.

un art d’ornement. Prenons garde que le

signe de fidélité à l’art du vitrail. La frontière

domaine de l’art décoratif n’est déterminable

est

tenue, le motif impose au regard un va-et-

« N’écrivez pas dans les chiottes, chiez sur l’é-

avec précision que dans un art humaniste. Un coffret du XVII e siècle lui appartient d’éviden- ce, mais une châsse ? » Si Malraux, auteur des

vient incessant de la mémoire à l’oubli, sur la frontière. Avec Caterpillar, le belge n’associe plus une

criture ». L’auteur des Arts de faire, citait ce graffiti repéré en 1977 dans les chiottes d’un cinéma parisien. S’il est permis de répondre à

ces lignes, prétend tirer la châsse hors du

technique ancienne et une moderne mais un

un auteur sans nom, disons plutôt : écrivez sur

champ de l’art décoratif, Wim Delvoye pousse

objet contemporain et des formes médiévales.

les chiottes (au lieu-frontière), chiez dans l’é-

ses étrons vers l’ornement, non pas hors de la

A

partir d’éléments d’acier patiemment

criture. En effet, pas plus que des vécés, on ne

décoration mais à sa frontière. Et ouvre la

assemblés, comme un immense jeu de méca-

doit prétendre sortir du langage : « lui seul

châsse pour en sortir des radiographie d’os,

no

dont les pièces seraient travaillées comme

peut remplir la double mission de rassembler

fausses reliques saintes si l’on veut, mémoire des vraies reliques assurément, en ce qu’elles ornent de véritables vitraux. Plusieurs séries ont été conçues, toujours associant à la tech-

les blocs architecturaux des cathédrales gothiques, se compose une sculpture de machine de chantier, montée sur chenilles et qui doit creuser. Roues en rosaces, arcatures

les hommes et de briser les liens qui les unis- sent. Seule possibilité pour eux de transcender leur condition, le langage se pose alors comme leur au-delà, et les mots dits pour ce

nique médiévale des plombs et des verres l’i- magerie radio aux rayons X. Certains montrent

minutieuses, remplages savants, les plaques de métal finement ciselées composent un systè-

qu’ils valent sont la terre natale des dieux. » (Pierre Clastre, La société contre l’État).

la vie intérieure moderne : entrailles repliées

me

de baies généralisé : surfaces indéfiniment

en volutes, arrangées en bouquets. Même si

ajourées. Apparaît un jouet grandeur nature,

Olivier Doumeix

chaoïd n° 8 — automne-hiver 2004

Le voyage d’hiver

Georges Perec

Fanny de chaillé

Dans la dernière semaine d’août 1939, tandis que les rumeurs de guerre

Parmi les ultimes jours d’août 1939, alors que les murmures de conflit

envahissaient Paris, un jeune professeur de lettres, Vincent Degraël, fut invité à

s’emparaient de Paris, un nouvel enseignant en littérature, Vincent Degraël, fut convié à

passer quelques jours dans une propriété des environs du Havre qui appartenait

aller un certain nombre de journées à l’intérieur de la demeure aux alentours du Havre qui était

aux parents d’un de ses collègues, Denis Borrade. La veille de son départ, alors

au père et à la mère d’un de ses confrères, Denis Borrade. Le jour précédent son retour, tandis

qu’il explorait la bibliothèque de ses hôtes à la recherche d’un de ces livres que

qu’il fouillait dans le cabinet de lecture des maîtres de maison en vue d’un de ces ouvrages que

l’on s’est promis depuis toujours de lire, mais que l’on n’aura généralement que le

nous nous sommes jurés de tout temps de parcourir, qu’on pourra cependant juste

temps de feuilleter négligemment au coin d’un feu avant d’aller faire le quatrième

survoler vaguement près de la cheminée en amont de se rendre accomplir le mort

au bridge, Degraël tomba sur un mince volume intitulé Le Voyage d’hiver, dont

au whist, Degraël trouva un petit livre appelé Le voyage d’hiver, dont

l’auteur, Hugo Vernier, lui était absolument inconnu, mais dont les premières

l’écrivain, Hugo Vernier, était pour lui tout à fait étranger, pourtant le début du

pages lui firent une impression si forte qu’il prit à peine le temps de s’excuser

livre créèrent en lui une sensation tellement intense, qu’il demanda tout juste pardon

auprès de son ami et de ses parents avant de monter le lire dans sa chambre.

à ses hôtes avant de grimper dans sa piaule.

Le Voyage d’hiver était une sorte de récit écrit à la première personne, et situé

Le voyage d’hiver était une espèce d’histoire rédigée avec un je, et placée

dans une contrée semi-imaginaire dont les cieux lourds, les forêts sombres, les

à l’intérieur d’un pays irréel dont les firmaments pesants, les bois obscurs, les

molles collines et les canaux coupés d’écluses verdâtres évoquaient avec une

faibles hauteurs et les biefs glauques rappelaient avec une

insistance insidieuse des paysages des Flandres ou des Ardennes. Le livre était

obstination sournoise des vues des Flandres ou des Ardennes. L’ouvrage était

divisé en deux parties. La première, la plus courte, retraçait en termes sibyllins un

bi-partite. La partie du début, davantagement courte, racontait en mots obscurs un

voyage aux allures initiatiques, dont il semblait bien que chaque étape avait été

périple d’aspect instructif, dont il paraissait réellement que toute phase était

marquée par un échec, et au terme duquel le héros anonyme, un homme dont tout

imprégnée d’un insuccès, et à la fin de quoi le personnage central inconnu, un être dont l’ensemble

laissait supposer qu’il était jeune, arrivait au bord d’un lac noyé dans une brume

permettait de croire qu’il était juvénile, parvenait près d’un étang plongé dans un brouillard

épaisse ; un passeur l’y attendait, qui le conduisait sur un îlot escarpé au milieu

dense ; un batelier patientait, et l’emmena sur une île abrupte, au centre

duquel s’élevait une bâtisse haute et sombre ; à peine le jeune homme avait-il

de celle ci se haussait un bâtiment élevé et sombre ; le garçon ayant juste

posé le pied sur l’étroit ponton qui constituait le seul accès sur l’île qu’un couple

mis un peton sur le mince pont qui établissait l’unique chemin sur l’îlot qu’un homme et une femme

étrange apparaissait : un vieil homme et une vielle femme, tous deux drapés dans

bizarres se montrèrent : un vieillard et une dame âgée, l’un et l’autre enveloppés en

de longues capes noires, qui semblaient surgir du brouillard et qui venaient se

de grands manteaux sombres, qui donnaient l’impression de venir de la brume et qui s’installaient

placer de chaque côté de lui, lui saisissaient les coudes, se serraient le plus

de part et d’autre de lui, lui attrapaient les coudes, se pressaient au maximum

possible contre ses flancs ; presque soudés les uns aux autres, ils escaladaient un

sur ses côtés ; quasiment unis ensemble, ils grimpaient un

sentier éboulé, pénétraient dans la demeure, grimpaient un escalier de bois et

chemin croulant, entraient en la maison, montaient des marches de bois et

parvenaient jusqu’à une chambre. Là, aussi inexplicablement qu’ils étaient

accédaient à une mansarde. Ici, aussi mystérieusement qu’ils étaient

apparus, les vieillards disparaissaient, laissant le jeune homme seul au milieu de

arrivés, le vieil homme et la vielle femme s’éclipsaient, abandonnant le garçon isolé au centre de

la pièce. Elle était sommairement meublée : un lit recouvert d’une cretonne à

la chambre. Celle-ci était succinctement garnie : une couche nappée d’une toile de coton

fleurs, une table, une chaise. Un feu flambait dans la cheminée. Sur la table un

fleurie, un guéridon, un siège. Une flambée brûlait en le foyer. Sur la desserte une

repas avait été préparé : une soupe de fèves, une macreuse. Par la haute fenêtre

collation avait été cuisinée : un bouillon de haricots, une macreuse. A travers la baie élevée

de la chambre, le jeune homme regardait la pleine lune émerger des nuages ;

de la pièce , le garçon observait la pleine lune sortir des nuées ;

puis il s’asseyait à la table et commençait à manger. Et c’est sur ce souper solitaire

ensuite il se mettait à la desserte et entamait le repas. C’est ainsi sur ce dîner esseulé

que s’achevait la première partie.

que se terminait le fragment initial de l’ouvrage.

La seconde partie constituait à elle seule près des quatre cinquièmes du livre et il

Le deuxième fragment représentait lui uniquement 80 % de l’ouvrage et il

apparaissait rapidement que le court récit qui la précédait n’en était que le

se dégageait promptement que l’éphémère narration qui le devançait ne représentait que

prétexte anecdotique. C’était une longue confession d’un lyrisme exacerbé,

l’alibi accessoire. C’était d’interminables aveux d’une poésie portée à son paroxysme

entremêlée de poèmes, de maximes énigmatiques, d’incantations

imbriqués d’odes, de pensées étranges, de mauvais

blasphématoires. A peine eut-il commencé à la lire que Vincent Degraël éprouva

enchantements. Dès qu’il se mit à le parcourir Vincent Degraël ressentit

une sensation de malaise qu’il lui fut impossible de définir précisément, mais qui

une impression de vertige qu’il n’avait pas les moyens de déterminer exactement qui néanmoins

ne fit que s’accentuer au fur et à mesure qu’il tournait les pages du volume d’une

ne semblait qu’accroître petit à petit qu’il effeuillait le tome d’une

main de plus en plus tremblante : c’était comme si les phrases qu’il avait devant

menotte davantagement flageolante : c’était comme si les énoncés qu’il regardait

les yeux lui devenaient soudain familières, se mettaient irrésistiblement à lui

se faisaient tout à coup habituels, commençaient irrévocablement à lui

rappeler quelque chose, comme si à la lecture de chacune venait s’imposer, ou

évoquer certains trucs, si bien qu’au déchiffrage de tous advenait, ou

plutôt se superposer, le souvenir à la fois précis et flou d’une phrase qui aurait été

de préférence s’accumulait, la mémoire du même coup claire et trouble d’un énoncé qui aurait été

presque identique et qu’il aurait déjà lue ailleurs ; comme si ces mots, plus tendres

quasiment semblable et qu’il aurait déjà bouquiné autre part ; comme si ces termes plus doux

que des caresses ou plus perfides que des poisons, ces mots tout à tour limpides

que des cajoleries ou plus infidèles que des venins, ces termes alternativement clairs

ou hermétiques, obscènes ou chaleureux, éblouissants, labyrinthiques, et oscillant

ou obscurs, grossiers ou cordiaux, aveuglants, dedalistiques, et balançant

sans cesse comme l’aiguille affolée d’une boussole entre une violence hallucinée

sans arrêt telle la pointe paniquée d’un compas au milieu d’une agressivité délirante

et une sérénité fabuleuse, esquissaient une configuration confuse où l’on croyait

et d’une tranquillité fantastique, dessinaient une forme chaotique à l’endroit de laquelle on pensait

retrouver pêle-mêle Germain Nouveau et Tristan Corbière, Villiers et Banville,

reconnaître en vrac Germain Nouveau et Tristan Corbière, Villiers et Banville,

Rimbaud et Verhaeren, Charles Cros et Léon Bloy.

Rimbaud et Verhaeren, Charles Cros et Léon Bloy.

Vincent Degraël, dont le champs de préoccupations recouvrait précisément ces

Vincent Degraël, dont l’objet de sollicitudes enveloppait rigoureusement ces

auteurs - il préparait depuis quelques années une thèse sur “ l’évolution de la

écrivains - il travaillait depuis un certain temps à un mémoire à propos de “l’évolution de la

poésie française des Parnassiens aux Symbolistes “ - crut d’abord qu’il avait

poésie française des Parnassiens aux symbolistes” - pensa en premier lieu qu’il avait

effectivement déjà pu lire ce livre au hasard d’une de ses recherches, puis, plus

certainement déjà été en mesure de prendre connaissance de cet ouvrage à l’occasion d’une de ses prospections, ensuite, davantage

vraisemblablement, qu’il avait été victime d’une illusion de déjà vu où, comme

plausiblement, qu’il était le jouet d’une hallucination de déjà vu où, de la même façon

lorsque le simple goût d’une gorgée de thé vous ramène tout à coup trente ans

comme quand la seule saveur d’une lampée d’une infusion vous fait revenir soudainement trente années

avant en Angleterre, il avait suffi d’un rien, d’un son, d’une odeur, d’un geste -

dans le passé en Angleterre, un peu avait été suffisant, un bruit, une effluve, un mouvement -

peut-être cet instant d’hésitation qu’il avait marqué avant de sortir le livre du

probablement ce moment de doute qu’il avait montré au préalable de dégager l’ouvrage de

rayonnage où il était classé entre Verhaeren et Vielé-Griffin, ou bien la manière

l’étagère dans laquelle il était rangé au milieu de Verhaeren et Vielé-Griffin, soit la façon

avide avec laquelle il en avait parcouru les premières pages - pour que le

gloutonne avec laquelle il en avait lu le passage introducteur - afin que la

souvenir fallacieux d’une lecture antérieure vienne en surimpression perturber

mémoire hypocrite d’un déchiffrage précédent arrive en superposition troubler

jusqu’à la rendre impossible la lecture qu’il était en train d’en faire. Mais bientôt le

jusqu’à donner inabordable le déchiffrage qu’il en faisait. Or rapidement l’

doute ne fut plus possible et Degraël dut se rendre à l’évidence : peut-être sa

incertitude ne fut plus concevable et Degraël fut contraint à la réalité : possiblement son

mémoire lui jouait elle des tours, peut-être n’était-ce qu’un hasard si Vernier

souvenir le trompait , probablement il s’agissait d’un accident si Vernier

semblait emprunter à Catulle Mendès son “seul chacal hantant des sépulcres de

paraissait prendre à Catulle Mendès son “seul chacal hantant des sépulcres de

pierres”, peut-être pouvait-on prendre en compte les rencontres fortuites, les

pierres”, probablement était on apte à considérer les occurrences contingentes,

influences affichées, les hommages volontaires, les copies inconscientes, la

les inspirations affirmées, les dédicaces délibérées, les reproductions involontaires,la

volonté de pastiche, le goût des citations, les coïncidences heureuses, peut-être

résolution d’imitation, l’inclinaison aux extraits, les concours de circonstances, probablement

pouvait-on considérer que des expressions telles que “le vol du temps”,

était on à même d’observer que des énoncés tels que “le vol du temps”,

“brouillards de l’hiver”, “obscur horizon”, “grottes profondes”, “vaporeuses

“brouillards de l’hiver”, “obscur horizon”, “grottes profondes”, “vaporeuses

fontaines”, “lumières incertaines des sauvages sous-bois” appartenaient de plein

fontaines”, “lumières incertaines des sauvages sous-bois” était la propriété

droit à tous les poètes et qu’il était par conséquent tout aussi normal de les

légitime de l’ensemble des aèdes et qu’il était donc également naturel de les

rencontrer dans un paragraphe d’Hugo Vernier que dans des stances de Jean

croiser dans un morceau de texte d’Hugo Vernier aussi bien qu’au sein des strophes de Jean

Moréas, mais il était absolument impossible de ne pas reconnaître, mot pour mot

Moréas, néanmoins il paraissait tout à fait inconcevable de ne retrouver, terme à terme

ou presque, au seul hasard de la lecture, ici un fragment de Rimbaud (“ Je voyais

ou quasiment, à l’unique aléas du déchiffrage, là un morceau de Rimbaud (“Je voyais

franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par

franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par

des anges” ou de Mallarmé (“l’hiver lucide, saison de l’art serein”), là du

des anges” ou de Mallarmé(“l’hiver lucide, saison de l’art serein”), ici du

Lautréamont (“Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre

Lautréamont (“Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre

volonté”), du Gustave Kahn (“Laisse expirer la chanson

mon cœur

volonté”), du Gustave Kahn (“Laisse expirer la chanson

pleure / Un bistre rampe autour des clartés. Solennel / Le silence est monté

mon cœur

pleure / Un bistre rampe autour des clartés. Solennel / Le silence est monté

lentement, il apeure / Les bruits familiers du vague personnel”) ou, à peine

lentement, il apeure / Les bruits familiers du vague personnel”) ou, juste un peu

modifié, du Verlaine (“dans l’interminable ennui de la plaine, la neige luisait

changé du Verlaine (“dans l’interminable ennui de la plaine, la neige luisait

comme du sable. Le ciel était couleur cuivre. Le train glissait sans un murmure

”), etc.

comme du sable. Le ciel était couleur cuivre. Le train glissait sans un murmure

”), etc.

Il était quatre heures du matin lorsque Degraël acheva la lecture du Voyage

Il était quatre plombes de l’aube quand Degraël finit le déchiffrage du Voyage

d’hiver. Il y avait repéré une trentaine d’emprunts. Il y en avait certainement

d’hiver. Il avait décelé à l’intérieur à peu près 30 prêts. Il y en avait probablement

d’autres. Le livre d’Hugo Vernier semblait n’être qu’une prodigieuse compilation

encore. L’ouvrage d’Hugo Vernier paraissait n’être qu’un extraordinaire mélange

des poètes de la fin du XIX e siècle, un centon démesuré, une mosaïque dont

des aèdes de l’extrémité du siècle dernier, un pot pourri colossal, un patchwork dont

presque chaque pièce était l’oeuvre d’un autre. Mais au moment même où il

quasiment toute partie paraissait l’ouvrage de quelqu’un d’autre. Pourtant à l’instant précis où il

s’efforçait d’imaginer cet auteur inconnu qui avait voulu puiser dans les livres des

essayait de concevoir cet écrivain ignoré qui avait eu l’intention d’emprunter à l’intérieur des ouvrages d’

autres la matière même de son texte, où il tentait de se représenter jusqu’au bout

autrui la substance même de son récit, où il essayait de se figurer à l’extrême

ce projet insensé et admirable, Degraël sentit naître en lui un soupçon affolant : il

cette entreprise extravagante et remarquable, Degraël éprouva la naissance d’une suspicion alarmante : il

venait de se souvenir qu’en prenant le livre sur son étagère, il en avait

parvenait à se rappeler qu’en attrapant le recueil sur sa tablette, il en avait

machinalement noté la date, mû par ce réflexe de jeune chercheur qui ne consulte

instinctivement relevé l’année, animé par cet automatisme d’explorateur juvénile qui n’examine

jamais un ouvrage sans en relever les données bibliographiques. Peut-être s’était-

à aucun moment un livre en omettant d’en noter les références. Sans doute s’était-

il trompé, mais il avait bien cru lire : 1864. Il vérifia, le cœur battant. Il avait bien lu :

il leurré, pourtant il avait fermement été convaincu de déchiffrer : 1864. Il contrôla, le palpitant tapant. Il avait correctement déchiffrer :

cela voudrait dire que Vernier avait “cité” un vers de Mallarmé avec deux ans

ça signifierait que Vernier avait “consigner” un mètre de Mallarmé deux années

d’avance, plagié Verlaine dix ans avant ses “Ariettes oubliées”, écrit du Gustave

auparavant, copié Verlaine dix années en amont de ses “Ariettes oubliées”, composé du Gustave

Kahn près d’un quart de siècle avant lui ! Cela voudrait dire que Lautréamont,

Kahn 25 ans auparavant ! Ça signifierait que Lautréamont,

Germain Nouveau, Rimbaud, Corbière et pas mal d’autres n’étaient que les

Germain Nouveau, Rimbaud, Corbière et un certain nombre n’étaient que les

copistes d’un poète génial et méconnu qui, dans une œuvre unique, avait su

imitateurs d’un aède ingénieux et ignoré qui, à l’intérieur d’un ouvrage original, avait été en mesure de

rassembler la substance même dont allaient se nourrir après lui trois ou quatre

réunir l’essence qui allait alimenter à sa suite trois ou quatre

générations d’auteurs !

postérité d’écrivains !

A moins, évidemment, que la date d’impression figurant sur l’ouvrage ne fût fautive.

Sauf si, bien entendu, l’année d’édition se trouvant sur le livre ne fût erronée.

Mais Degraël refusait d’envisager cette hypothèse : sa découverte était trop belle,

Pourtant Degraël excluait de prendre en considération cette supposition : sa trouvaille était tellement jolie

trop évidente, trop nécessaire pour n’être vraie, et déjà il imaginait les

tellement convaincante, tellement impérative pour ne pas être authentique, et sitôt il envisageait les

conséquences vertigineuses qu’elle allait provoquer : le scandale prodigieux

effets démesurés que cette trouvaille entraînerait : le choc faramineux

qu’allait constituer la révélation publique de cette “ anthologie prémonitoire”,

que créerait la divulgation à la foule de ce “recueil intuitif”,

l’ampleur de ses retombées, l’énorme remise en question de tout ce que les

la profusion de ses conséquences, l’extraodinaire controverse de l’ensemble de ce que les

critiques et les historiens de la littérature avaient imperturbablement professé

censeurs et les mémorialistes des belles lettres avaient impassiblement déclaré

depuis des années et des années. Et son impatience était telle que, renonçant

pendant des ans et des ans. Et son empressement était si fort que, abandonnant

définitivement au sommeil, il se précipita dans la bibliothèque pour tenter d’en

finalement l’assoupissement, il s’engouffra à l’intérieur du cabinet de lecture afin d’en

savoir un peu plus sur ce Vernier et sur son œuvre.

connaître davantage au sujet de ce Vernier et sur ses ouvrages.

Il ne trouva rien. Les quelques dictionnaires et répertoires présents dans la

Il ne découvrit quoi que soit. Les divers glossaires et catalogues existants dans le

bibliothèque des Borrade ignoraient l’existence d’Hugo Vernier. Ni les parents

cabinet de lecture des Borrade méconnaissaient la vie d’Hugo Vernier. Ni les procréateurs

Borrade ni Denis ne purent le renseigner davantage : le livre avait été acheté lors

Borrade ni Denis ne furent aptes à le documenter plus : l’ouvrage avait été acquis pendant

d’une vente aux enchères, il y avait dix ans de cela, à Honfleur ; ils l’avaient

une adjudication, dix années auparavant, à Honfleur ; ils l’avaient

parcouru sans y prêter grande attention.

survolé en y accordant peu d’application.

Toute la journée, avec l’aide de Denis, Degraël procéda à un examen

Le jour entier, avec l’assistance de Denis, Degraël opéra une analyse

systématique de l’oeuvre, allant en chercher les fragments éclatés dans des

méthodique de l’ouvrage, courant à la découverte d’extraits éparpillés à l’intérieur

dizaines d’anthologies et de recueils : ils en trouvèrent près de trois cent

de plus de 10 analectes et albums : ils en décelèrent autour de 350

cinquante, répartis chez près de trente auteurs : les plus célèbres comme les plus

dispersés parmi une trentaine d’écrivains : les mieux illustres aussi bien que les mieux

obscurs poètes de la fin du siècle, et parfois même quelques prosateurs (Léon

inconnus aèdes de l’extrémité de ces cents dernières années, et quelque fois aussi un certain nombre de poètes (Léon

Bloy, Ernest Hello), semblaient bien avoir fait du Voyage d’hiver la bible où ils

Bloy, Ernest Hello), paraissaient avoir fait du Voyage d’hiver le Livre dans lequel ils

avaient puisé le meilleur d’eux-mêmes : Banville, Richepin, Huysmans, Charles

avaient emprunté leur quintessence : Banville, Richepin, Huysmans, Charles

Cros, Léon Valade y côtoyaient Mallarmé et Verlaine et d’autres à présent tombés

Cros, Léon Valade fréquentaient Mallarmé et Verlaine et quelques uns aujourd’hui

dans l’oubli qui s’appelaient Charles de Pomairols, Hippolyte Vaillant, Maurice

oubliés qui se nommaient Charles de Pomairols, Hippolyte Vaillant, Maurice

Rollinat (le filleul de Georges Sand), Laprade, Albert Mérat, Charles Morice ou

Rollinat (le filleul de Georges Sand), Laprade, Albert Mérat, Charles Morice ou

Antony Valabrègue.

Antony Valabrègue.

Degraël nota soigneusement sur un carnet la liste des auteurs et la référence de

Degraël consigna précisément dans un cahier l’inventaire des écrivains et la source de

leurs emprunts et regagna Paris, bien décidé à poursuivre dès le lendemain ses

leurs prêts et retourna à Paris, sérieusement déterminé à continuer le jour suivant ses

recherches à la Bibliothèque nationale. Mais les événements ne le lui permirent

investigations dans la collection d’état. Or les circonstances ne l’autorisèrent

pas. A Paris, sa feuille de route l’attendait. Mobilisé à Compiègne, il se retrouva,

pas. A Paris, son itinéraire le patientait. Appelé à Compiègne, il regagna,

sans avoir vraiment eu le temps de comprendre pourquoi, à Saint-Jean-de-Luz,

en ayant en aucun cas le délai de déchiffrer pour quelle cause, à Saint-Jean-de-Luz,

passa en Espagne et de là en Angleterre et ne revint en France qu’à la fin 1945.

arriva en Espagne et d’ici en Angleterre et ne regagna la France que les derniers jours de 1945.

Pendant toute la guerre, il avait transporté son carnet avec lui et avait

Durant la totalité du conflit, il avait trimbalé son cahier et était

miraculeusement réussi à ne jamais le perdre. Ses recherches n’avaient

prodigieusement parvenu à ne pas l’égarer. Ses investigations n’avaient

évidemment pas beaucoup avancé, mais il avait tout de même fait une découverte

naturellement pas énormément progressé, pourtant il avait néanmoins effectué une trouvaille

pour lui capitale : au British Museum, il avait pu consulter le Catalogue général de

à son endroit principale : dans le British Museum, il avait eu la possibilité d’examiner le Catalogue général de

la librairie française et la Bibliographie de la France et avait pu confirmer sa

la librairie française et la Bibliographie de la France et avait été apte à appuyer son

formidable hypothèse : Le Voyage d’hiver, de Vernier (Hugo), avait bien été édité

extraordinaire supposition : Le Voyage d’hiver, de Vernier (Hugo), avait effectivement été publié

en 1864, à Valenciennes, chez Hervé Frères, Imprimeurs-Libraires, et, soumis au

en 1864, à Valenciennes, chez Hervé Frères, Imprimeurs-Libraires, et assujettis au

dépôt légal comme tous les ouvrages publiés en France, avait été déposé à la

cautionnement permis à l’égal de l’ensemble des livres édités en France, stocké à la

Bibliothèque nationale où la cote Z87912 lui avait été attribuée.

Bibliothèque nationale, où le numéro Z87912 lui avait été donné.

Nommé professeur à Beauvais, Vincent Degraël consacra désormais tous ses

Affecté enseignant à Beauvais, Vincent Degraël voua dorénavant l’ensemble de son

loisirs au Voyage d’hiver.

temps libre au Voyage d’hiver.

Des recherches approfondies dans les journaux intimes et les correspondances de

Des investigations creusées dans les récits secrets et les courriers de

la plupart des poètes de la fin du XIX e siècle le persuadèrent rapidement qu’Hugo

beaucoup des aèdes de l’extrémité du siècle dernier le convainquirent vite qu’Hugo

Vernier avait, de son temps, connu la célébrité qu’il méritait : des notes comme

Vernier avait, à son époque, entrevu la notoriété dont il était digne : des commentaires tel que

“reçu aujourd’hui une lettre d’Hugo”, ou “écrit une longue lettre à Hugo”, “lu V.H.

“reçu aujourd’hui une lettre d’Hugo”, ou “écrit une longue lettre à Hugo”, “lu V.H.“

toute la nuit”, ou encore le célèbre “Hugo, seulement Hugo” de Valentin

toute la nuit”, ou bien le fameux “Hugo, seulement Hugo” de Valentin

Havercamp, ne se référaient absolument pas à “Victor” Hugo, mais à ce poète

Havercamp, ne se rapportaient en aucun cas à “Victor” Hugo, bien à cette aède

maudit dont l’oeuvre brève avait apparemment incendié tous ceux qui l’avaient

frappé d’interdit dont le travail court avait sans doute brûlé l’ensemble de ceux qui l’avaient

eue en main. Des contradictions éclatantes que la critique et l’histoire littéraire

eue en possession. Des absurdités rayonnantes que le jugement et les archives de l’art d’écrire

n’avaient jamais pu expliquer trouvaient ainsi leur seule solution logique, et c’est

n’avaient en aucun temps été aptes à faire connaître se révélaient de cette façon leur unique résultat cohérent, et c’est

évidemment en pensant à Hugo Vernier et à ce qu’ils devaient à son Voyage

naturellement en se souvenant d’Hugo Vernier ainsi qu’à ce qu’ils tiraient de son Voyage

d’hiver, que Rimbaud avait écrit “Je est un autre” et Lautréamont “La poésie doit

d’hiver, que Rimbaud avait libellé “Je est un autre” et Lautréamont “la poésie doit

être faite par tous et non par un”.

être faite par tous et non par un”.

Mais plus il mettait en valeur la place prépondérante qu’Hugo Vernier allait devoir

Pourtant plus il montrait l’endroit prééminent qu’Hugo Vernier serait obligé

occuper dans l’histoire littéraire de la France à la fin du siècle dernier, moins il était

de tenir à l’intérieur des archives des belles lettre à la sortie du XIXè, moins il pouvait

à même d’en fournir des preuves tangibles : car il ne put jamais remettre la main

donner les arguments concrets : parce qu’il ne fut plus en mesure de trouver

sur un exemplaire du Voyage d’hiver. Celui qu’il avait consulté avait été détruit en

une copie du Voyage d’hiver. L’exemplaire qu’il avait examiné s’était volatilisé au

même temps que la villa- lors des bombardements du Havre ; l’exemplaire déposé

au même moment que la demeure- pendant les explosions du Havre ; la copie mise

à la Bibliothèque nationale n’était pas en place lorsqu’il le demanda et ce n’est

à la Bibliothèque nationale n’était nullement en l’endroit quand il la réclama et ce n’est

qu’au terme de longues démarches qu’il put savoir que ce livre avait été, en 1926,

qu’après d’interminables tentatives qu’il réussit à s’informer que cet ouvrage avait été, en 1926,

envoyé à un relieur qui ne l’avait jamais reçu. Toutes les recherches qu’il fit faire à

transmis à un relieur qui ne l’avait aucunement obtenu. L’ensemble des fouilles qu’il demanda à

des dizaines et des centaines de bibliothécaires, d’archivistes et de libraires se

plus de 10 et plus de 100 archivistes, bibliothécaires et conservateurs ne

révélèrent inutiles, et Degraël se persuada bientôt que les cinq cents exemplaires

donnèrent rien, et Degraël se convainc rapidement que les 500 copies

de l’édition avaient été volontairement détruits par ceux-là mêmes qui s’en étaient

de la publication avaient été délibérément supprimés par les poètes qui s’en étaient

si directement inspirés.

tant tout de go emparés.

Sur la vie d’Hugo Vernier, Vincent Degraël n’apprit rien ou presque. Une notule

En ce qui concerne l’existence d’Hugo Vernier, Vincent Degraël ne découvrit pas grand chose ou quasiment rien. Une annotation

inespérée, dénichée dans une obscure Biographie des hommes remarquables de

inattendue, dégotée en une sombre Biographie des hommes remarquables de

la France du Nord et de la Belgique (Verviers, 1882), lui apprit qu’il était né à Vimy

la France du Nord et de la Belgique (Verviers, 1882), lui fit savoir qu’il avait vu le jour à Vimy

(Pas-de-Calais) le 3 septembre 1836. Mais les actes d’état civil de la municipalité

(Pas de Calais) le 3 septembre 1836. Or les certificats de naissance de la mairie

de Vimy avaient brûlé en 1916, en même temps que leurs doubles déposés à la

de Vimy avaient été incendiés en 1916, au même moment que leurs copies placés au

préfecture d’Arras. Aucun acte de décès ne fut apparemment jamais dressé.

chef lieu : Arras. Nul certificat de mort ne fut en apparence en aucun cas établi.

Pendant près de trente ans, Vincent Degraël s’efforça vainement de rassembler

30 ans durant, Vincent Degraël essaya illusoirement de collecter

des preuves de l’existence de ce poète et de son œuvre. Lorsqu’il mourut, à

des justificatifs sur la vie de cet aède et de son travail. A sa mort, à

l’hôpital psychiatrique de Verrières, quelques-uns de ses anciens élèves

l’asile de Verrières, certains de ses étudiants âgés

entreprirent de classer l’immense tas de documents et de manuscrits qu’il laissait :

essayèrent de ranger la grande accumulation de titres et de textes qu’il abandonnait :

parmi eux figurait un épais registre relié de toile noire et dont l’étiquette portait,

entre tous se trouvait une gros livre joint de tissu sombre et dont l’écriteau nommait,

soigneusement calligraphié, Le Voyage d’hiver : les huit premières pages

délicatement écrit, Le voyage d’hiver : les huit feuilles du début

retraçaient l’histoire de ces vaines recherches ; les trois cent quatre-vingt-douze

relataient le récit de ces investigations inutiles ; toutes les

autres étaient blanches.

autres étaient vides.

chaoïd n° 8 — automne-hiver 2004

chaoïd n° 8 — automne-hiver 2004 Soutenez chaoïd L'association chaoïd veut être un espace et un

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numéro 8, Automne-hiver 2004 à May

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