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Le discrédit des témoins X

L’arrivée de X1 dans le dossier Dutroux-Nihoul a été le début de tous les dérapages, de ce


que les journalistes ont appelé la théorie du complot, des grands réseaux pédocriminels…
Ce fut aussi le début de la fin en quelque sorte. C’est par X1 que viennent les révélations les
plus incroyables, et ce sont justement certains aspects de son témoignage qui serviront
ensuite à définitivement discréditer tous les témoins anonymes.

Tout d’abord, un bref retour sur certains faits :

en 1989, Régina Louf, alias X1, participe à des reconstitutions et à des jeux de rôles
destinés à former de futurs officiers gendarmes à l’écoute de victimes d’abus sexuels ;

le 19 août 1996, soit trois jours après l’arrestation de • Michel Nihoul, les membres de
la 3ème SRC de la BSR de Bruxelles (les gendarmes De Baets et Bille) se proposent
pour collaborer à l’enquête de Neufchâteau. Ce même jour, le juge Connerotte lance
un premier appel à témoins destiné à recueillir des informations sur Dutroux, Nihoul
et leurs complices ;

le 4 septembre 1996 l’adjudant De Baets se trouve dans le bureau de Connerotte


lorsque Tania, l’amie de X1, téléphone. Le juge ne parlant pas le néerlandais, il passe
le combiné à De Baets. C’est cela qui le positionnera au sein de l’enquête sur les
réseaux dont parle X1 ;

la première audition de X1 a lieu le 20 septembre. Elle décrit les sévices dont elle a
été victime au sein d’un réseau pédocriminel. C’est Tony V., qui abusait d’elle depuis
son enfance, qui l’y avait introduite. Elle déclare également que Michel Nihoul faisait
partie des clients de ce réseau1, et qu’elle l’a reconnu lorsqu’elle l’a vu à la télévision
après son arrestation ;

1 Première audition de X1, 20 septembre 1996, retranscrite dans le P.-V. n° 116260/96 du 28 octobre 1996.

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dans les semaines et les mois qui suivent, l’équipe De Baets continue les auditions de
X1, parfois en présence de magistrats ou d’officiers supérieurs de la gendarmerie.
Cependant, à partir d’avril 1997, De Baets commence à ressentir des pressions de la
part du commandement de la gendarmerie, et son équipe sera finalement écartée de
l’enquête durant l’été 1997. Toutes les auditions de X1 sont alors confiées à une autre
équipe aux fins de « relectures » ;

l’équipe De Baets entretient des rapports privilégiés avec quelques journalistes dont
Michel Bouffioux et Douglas De Coninck. Ce dernier dira avoir reçu les disquettes
contenant le dossier en mai 1997, donc peu après que l’équipe De Baets ait commencé
à subir des pressions ;

la position de ces journalistes pourrait avoir attiré d’autres réactionnaires nourrissant


des ambitions plus politisées. On retrouvera d’ailleurs tout ce monde ensemble pour
orienter et préparer la campagne de presse de janvier 1998 sur X1 ;

cette campagne provoquera des déchirements et des clivages, et aura pour


conséquence finale de complètement décrédibiliser X1, et par extension tous les
autres X ;

pourquoi tout miser sur X1, et de surcroît, tout miser sur sa présence à la
Champignonnière ? Les déclarations de X1 sur les réseaux n’ont pas été remises en
question au début. C’est sa prétendue présence à la Champignonnière qui a fait naître
les doutes. Il y avait pourtant des témoignages bien plus forts à exploiter, et d’autres
témoins X concordaient dans leurs récits alors qu’ils ne se connaissaient pas ;

malgré des violations répétées du secret professionnel, • l’équipe De Baets n’encourra


pas de sanctions, tout au plus une réaffectation en tant qu’instructeurs – c’est moi qui
servirai de bouc émissaire en ce qui concerne les fuites dans le dossier – je
développerai ce point plus loin ;

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l’équipe De Baets, écartée par la gendarmerie – et non par le juge Langlois – sous
prétexte d’avoir influencé le témoin, se verra complètement blanchie. Pourtant, et
malgré une reconnaissance officielle de la qualité de leur travail, les enquêtes sur les
X ne reprendront pas, pourquoi ?

Quelle que soit la manière dont on aborde les faits, et quelle que soit la théorie de départ,
on se heurte à chaque fois à un écueil, à l’un ou l’autre élément qui ne colle pas. Il faut alors
changer d’optique… et rebelote. Qui a manipulé qui ? Je vais ici avancer quelques idées qui
sont délicates, mais qui méritent réflexion.

Toute la question qui se pose aussi est de savoir si la gendarmerie a chapeauté l’arrivée de
X1 dans l’enquête, ou si celle-ci s’est manifestée de manière spontanée. Dans un cas, on
pourrait croire à une intoxication volontaire du dossier, et dans l’autre, à l’arrivée d’un
élément incontrôlé, et à terme, dangereux. Aimé Bille déclarera lors d’une émission
télévisée1 que Régina Louf s’était déjà présentée plusieurs fois (entre 1989 et 1992) à la
gendarmerie pour faire état de son passé de victime d’un réseau pédocriminel.

On peut considérer que la gendarmerie savait que l’enquête – notamment grâce à la ligne
0800 – risquait fort de remonter vers des réseaux pédocriminels. Est-ce que X1 aurait pu
être une torpille ? Est-ce que la gendarmerie, au courant de son histoire, aurait pu arranger le
coup pour la placer au sein de l’enquête de Neufchâteau, et mieux la contrecarrer par une
pollution de l’intérieur ? C’était aussi l’occasion de placer des hommes au coeur de la
cellule d’enquête – l’équipe De Baets. La gendarmerie utilise X1 et quelques journalistes
facilement manipulables afin de provoquer un choc médiatique. En prenant les devants et en
communiquant des pans entiers du dossier X1 à une presse acquise, elle pouvait contrôler
l’information qui serait diffusée au grand public. L’opération est vouée à l’échec d’une
manière ou d’une autre car il se trouvera forcé-
1 Émission Controverse sur RTL-TVI du 11 octobre 1998

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ment des personnes pour mettre en évidence les faiblesses de ce témoignage – l’avocate
Michèle Hirsch s’en chargera, mais cela aurait aussi bien pu être quelqu’un d’autre. Une fois
le pavé lancé dans la mare et les remous ayant accompli leur effet dévastateur, discréditer
X1 allait servir à balayer d’un revers de main toutes les théories soutenant l’existence de
réseaux pédocriminels. Dans le monde du renseignement c’est une pratique qui a déjà fait
ses preuves à maintes reprises.

Dans cette optique nous pouvons alors aisément comprendre l’absence de sanctions
envers l’équipe De Baets, excepté peut-être l’une ou l’autre réprimande pour la galerie. Les
écarter de l’enquête ne faisait qu’attiser le sentiment qu’on voulait tout étouffer et faisait dès
lors de ces gendarmes des héros pour l’opinion publique. Cette mise à l’écart expliquait et
justifiait aux yeux de la population le fait qu’ils aient pu vouloir se tourner vers la presse
pour tout faire sortir – n’oublions pas qu’on verra cette équipe partout, sur les plateaux de
télévision comme dans la presse écrite. En matière de violation du secret professionnel on a
rarement vu ça.

Une autre possibilité serait que l’adjudant De Baets se soit réellement trouvé fortuitement
à la tête de l’enquête sur X1, et qu’il ait pu prendre son travail trop à coeur au goût de sa
hiérarchie, d’où les pressions qui ont suivi.

Cependant, une chose continue de m’étonner : pourquoi De Baets continue à l’heure


actuelle à défendre tous les propos tenus par le témoin X1 alors qu’il apparaît évident que
tout ce qu’elle dit ne « colle » pas avec les faits ? A-t-il été manipulé ou bien était-il
conscient de son rôle ? Il pourrait, en toute objectivité, admettre qu’il puisse s’être trompé
au sujet de X1, de sa présence à la Champignonnière, d’un vaste réseau mettant Nihoul en
cause… mais il persiste dans cette voie, comme s’il y avait encore des enjeux.

Il reste toujours ces deux questions lancinantes : pourquoi exclusivement X1 alors que
beaucoup d’autres témoignages existaient ? Pourquoi mettre en avant X1 à la Champignon-
nière et pas le reste de son récit ? Quelques éléments de réponse ne se trouveraient-ils pas
dans le fait que son apparition dans l’enquête ait pu être orchestrée afin de déstabiliser celle-
ci ?
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