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« Le mythe de la révolution dévale sur le monde moderne. (...

) Nous assistons à un usage


outrageux du terme "révolution", tout et n'importe quoi est aujourd'hui qualifié. Un premier
abus avait consisté à utiliser ce terme pour désigner la transformation de l'industrie au XVIIIe
siècle. (...) Pour bien mesurer l'abus de mots, il faut comprendre en profondeur que la
technique produit une société essentiellement conservatrice, intégratrice, totalisante, en même
temps qu'elle entraîne d'énormes changements. Mais ce sont les changements d'un rapport à
soi toujours identique. La technique est antirévolutionnaire mais, par les "progrès" effectués,
donne l'impression que tout change, alors que seules des formes et des moyens se modifient.
Elle anéantit la pulsion révolutionnaire en accroissant tous les conformismes à sa propre
structure intégrée. » »

Une « psychotechnique » est littéralement une technique sur ou de l’esprit. Après la


psychotechnique du livre, qui est aussi bien celle de la philosophie et de l’Humanisme[1] que
des religions du Livre, les psychotechniques telles la radio, la télévision, les ordinateurs et le
réseau numérique, produites par une industrie, et non plus par une religion, forment le
medium contemporain de l’esprit. Si l’on affirme que le psychique ne se limite pas au
cerveau, et que l’appareil psychique humain se distribue, se dissémine et se délègue dans un
ensemble de prothèses et d’appareils techniques qu’il peut et doit adopter en retour, on change
alors à la fois de définition de l’esprit et de définition de la technique.

Les techniques de l’esprit (nootechnniques), les techniques et pratiques favorisant l’esprit et


son individuation, doivent se distinguer des techniques mises en œuvre aux dépens de et sur
oucontre l’esprit (psychotechniques), qui formatent l’esprit dans le but de le contrôler. C’est
une opposition normative, assumée comme telle.

La psychè est individuelle, le noos est transindividuel, et les deux termes désignent l’esprit qui
n’est ni l’un ni l’autre, mais entre-deux. Une seule et même technique peut avoir des effets
différents, opposés même : elle est pharmacologique. Pour dire vite, son effet dépendra de son
insertion dans le milieu social. La télévision peut être une nootechnique, mais elle ne l’est que
très rarement, car tel n’est pas son but : il est devenu psychotechnologique. De même, le
milieu psychotechnique qu’est le livre ne devient un milieu nootechnique que s’il ouvre et
constitue l’un par l’autre un public critique et un milieu associé, et réciproquement, la
psychotechnique qu’est l’écriture ne devient une nootechnique que si elle s’adresse à un
public de lecteurs qui, sachant lire, savent aussi écrire, et savent faire de l’écriture une
capacité critique en formant des circuits longs (anamnésiques) de transindividuation, c’est à
dire des disciplines toujours elles-mêmes fondées sur des techniques de soi.

C’est cette réciprocité où celui qui lit (destinataire) est en position d’écrire (destinateur) en
vue de s’individuer qui distingue fondamentalement la nootechnologie de la
psychotechnologie ; c’est elle qui fonde quelque chose comme un bien commun. Un bien
commun n’étant pas seulement un bien appartenant à tous, mais un bien qui est réalisée selon
la réciprocité artiste-public ou écrivain-lecteur.

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