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COLLECTIONFOLIO

ChimamandaNgoziAdichie

L’hibiscus

pourpre

Traduitdel’anglais(Nigeria)

parMonadePracontal

Gallimard

ChimamandaNgoziAdichieestnéeen1977auNigeria.Sesnouvellesontétépubliéesdansdenombreuses

revueslittéraires,notammentdansGranta.Sonpremierroman,L’hibiscuspourpre,aétésélectionnépour

l’OrangePrizeetleBookerPrize.L’autremoitiédusoleilareçul’OrangePrize.Elleestl’auteurduroman

trèsremarquéAmericanahainsiqued’unessai,Noussommestousdesféministes.

PourleProfesseurJamesNwoyeAdichie

etMmeGraceIfeomaAdichie,

mesparents,meshéros,ndioga-adilimma.

LESDIEUXSONTBRISÉS

LedimanchedesRameaux

ÀlamaisonladébâcleacommencélorsqueJaja,monfrère,n’estpasallé communieretquePapaalancésongrosmisselentraversdelapièceetcasséles figurinesdesétagèresenverre.Nousvenionsderentrerdel’église.Mamaplaça lespalmesfraîches,mouilléesd’eaubénite,surlatabledelasalleàmanger.Plus tard, elle les tresserait pour en faire des croix, un peu avachies, qu’elle accrocheraitaumur,àcôtédenotrephotodefamilledanssoncadredoré.Ellesy resteraientjusqu’aumercredidesCendres,oùnouslesemporterionsàl’église pourlesdonneràbrûleretréduireencendres.Papa,vêtud’unelonguerobegrise commelesautresoblats,aidaittouslesansàdistribuerlescendres.Safileétait lapluslentecarilappuyaitsonpoucecouvertdecendresbienfortsurchaque frontpourtracerunecroixparfaiteetprononçaitposémentetavecconviction,en articulantchaquemot,le«Tuespoussièreetturetournerasàlapoussière». Papas’asseyaittoujoursaupremierrangpourlamesse,auboutdubancà côtédel’alléecentrale,Mama,Jajaetmoiprèsdelui.Ilétaitlepremierà recevoir la communion. La plupart des gens ne s’agenouillaient pas pour recevoir la communion à l’autel de marbre, dominé par la Vierge blonde grandeurnature,maisPapaoui.Ilfermaitlesyeuxsifortquesonvisagese crispaitdansunegrimace,puisiltiraitlalangueaussiloinquepossible.Après,il serasseyaitàsaplaceetregardaitlerestedesfidèlesaffluerversl’autelen tendant les mains devant eux, les paumes serrées comme s’ils tenaient une soucoupeàlaverticale,exactementcommepèreBenedictleuravaitapprisàle faire. Père Benedict avait beau être à St Agnes depuis sept ans, les gens l’appelaienttoujours«notrenouveauprêtre».Peut-êtrenel’auraient-ilspasfait s’iln’étaitpasblanc.Ilavaitencorel’airnouveau.Lescouleursdesonvisage, couleursdulaitconcentréetd’uncorossolcoupéendeux,nes’étaientpasdu touttannéessouslachaleurintensedeseptharmattansnigérians.Etsonnez britanniqueétaittoujoursaussiétroitetpincéqu’audébut,cemêmenezqui m’avaitfaitcraindre,àl’arrivéedupèreàEnugu,qu’ilnepûtinspirerassez d’air.PèreBenedictavaitfaitdeschangementsdanslaparoisse,exigeantpar exemplequeleCredoetleKyriesoientrécitésseulementenlatin;l’ibo1 n’était pasacceptable.Demême,ilfallaittaperdanslesmainslemoinspossible,de craintedecompromettrelasolennitédelamesse.Maisilautorisaitdeschantsen ibo pour l’offertoire ; il les appelait chants indigènes, et quand il disait « indigènes » la ligne droite de ses lèvres tombait aux commissures pour dessiner un U à l’envers. En général, pendant ses sermons, père Benedict évoquaitlepape,PapaetJésus–danscetordre.IlseservaitdePapapour illustrerlesÉvangiles.«Lorsquenousfaisonsbrillernotrelumièredevantles hommes,nousreflétonsl’EntréetriomphaledeJésus,dit-ilencedimanchedes Rameaux.RegardezfrèreEugene.Ilauraitpuchoisird’agircommelesautres Hommesimportantsdecepays,ilauraitpudéciderderesterchezluisansrien

faireaprèslecoupd’État,pourêtresûrquelegouvernementnemenacepasses entreprises.Maisnon,ils’estserviduStandardpourdirelavérité,mêmesicela signifiaitquelejournalperdaitdelapublicité.FrèreEugeneaprispositionpour laliberté.Combiend’entrenousontdéfendulaliberté?Combiend’entrenous ontreflétél’Entréetriomphale?» Lesfidèlesdisaient«Oui»,«Dieulebénisse»ou«Amen»,maispastrop fort pour ne pas ressembler aux assemblées des églises-champignons des pentecôtistes ; puis ils écoutaient attentivement, en silence. Même les bébés cessaientdepleurer,commes’ilsécoutaient,euxaussi.Certainsdimanches,les fidèlesétaienttoutouïe,mêmequandpèreBenedictdisaitdeschosesquetoutle mondesavaitdéjà,parexemplequec’étaitPapaquifaisaitlesplusgrandsdons audenierdeSaint-PierreetàSaint-Vincent-de-Paul.Ouquec’étaitPapaqui finançaitlesbriquesdevindecommunion,lesnouveauxfoursducouventoùles révérendessœursconfectionnaientleshosties,laconstructiondelanouvelleaile del’hôpitalStAgnesoùpèreBenedictdonnaitl’extrême-onction.Assisegenoux serrésàcôtédeJaja,jem’efforçaisdegarderlevisageneutre,d’empêcherla fierté de s’y montrer, parce que Papa disait que la modestie, c’était très important. Papa,lui,avaittoujourslevisageneutrequandjeleregardais,lemême genred’expressionquesurlaphotodugrandarticlequ’ilsavaientpubliésurlui lorsqueAmnestyWorldluiavaitdécernéunprixdesDroitsdel’homme.Cefut l’uniquefoisoùils’autorisaàfigurerdanslejournal.Sonrédacteurenchef,Ade Coker,avaitinsistéendisantquePapaleméritait,quePapaétaittropmodeste. C’estMamaquinousl’avaitraconté,àJajaetàmoi;Papanenousparlaitpasde cegenredechoses.Sonvisagedemeuraitempreintdecetteexpressionneutre jusqu’aumomentoùpèreBenedictachevaitsonsermon,jusqu’aumomentdela communion.Aprèsavoircommunié,Papaserasseyaitetregardaitlesfidèlesse dirigerversl’autel;ensuite,aprèslamesse,sijamaisquelqu’unavaitmanquéla communion deux dimanches de suite, il le signalait avec inquiétude à père Benedict.IlencourageaittoujourspèreBenedictàallertrouverlapersonneetà larameneraubercail;seulunpéchémortelpouvaitempêcherquelqu’unde communierdeuxdimanchesconsécutifs. Aussi, quand Papa ne vit pas Jaja aller à l’autel en ce dimanche des Rameauxoùtoutchangea,ànotreretouràlamaisonilclaquasonmisselrelié cuir,avecsesrubansrougesetvertsquidépassaient,surlatabledelasalleà manger.Latableétaitenverre,enverreépais.Elletrembla,commelesfeuilles depalmierposéesdessus. «Jaja,tun’espasallécommunier»,ditcalmementPapa,presqueenune question. Jajaregardafixementlemisselsurlatablecommesic’étaitàluiqu’il

s’adressait. «Lebiscuitdel’hostiemedonnemauvaisehaleine.» JedévisageaiJaja.Avait-ilperdulatête?Papatenaitàcequenousdisions toujours«lasaintehostie»pourmieuxrendrel’essence,lecaractèresacré,du corpsduChrist.Alorsparlerdebiscuitramenaitàquelquechosedelaïque;des biscuits,c’étaitcequefabriquaitl’unedesusinesdePapa:desgaufrettesau chocolat,àlabanane,quelesgensachetaientàleursenfantsquandilsvoulaient lesgâter. «Etleprêtren’arrêtepasdemetoucherlaboucheetçamedonnemalau cœur»,ajoutaJaja. Il savait que je l’observais, que mes yeux scandalisés le suppliaient de scellerseslèvres,maisilnemeregardapas. «C’estlecorpsdeNotre-Seigneur.»LavoixdePapaétaitbasse,très basse. Son visage était déjà gonflé, chaque centimètre de peau recouvert de boutonspurulents,maisilsemblagonflerencoredavantage.«Tunepeuxpas arrêterderecevoirlecorpsdeNotre-Seigneur.C’estlamort,tulesais. —Alorsjemourrai.»LapeuravaitdonnéauxyeuxdeJajaunnoirde goudron,maisàprésentilregardaitPapaenface.«Alorsjemourrai,Papa.» Papa balaya rapidement la pièce du regard, comme s’il cherchait une preuvequequelquechoseétaittombéduhautplafond,quelquechosequ’ilnese seraitjamaisattenduàvoirtomber.Ilattrapalemisseletlelançaàtraversla pièce, dans la direction de Jaja. Le missel manqua complètement Jaja mais atteignitlesétagèresenverre,queMamaastiquaitsouvent.Ilfêlacelleduhaut, envoyas’écrasersurlesoldurlesfigurinesbeigesenporcelaine,hautescomme undoigt,quireprésentaientdesballerinescontorsionnéesendifférentespostures, puistombaàleursuite.Plusexactement,tombasurleursnombreuxdébris.Et restalà,énormemisselreliédecuir,contenanttoutesleslecturesdestroiscycles del’annéedel’église. Jajanebougeapas.Papasebalançaitd’unpiedsurl’autre.J’étaissurlepas delaporte,etjelesregardais.Leventilateurduplafondtournait,tournait,etles ampoulesélectriquesfixéesàsespaless’entrechoquaiententintant.PuisMama entra,sespantouflesencaoutchoucclaquant,clap-clap,surlesoldemarbre.Elle avaitretirésonlappapailletédudimancheetlechemisierauxmanchesballon. Maintenant elle portait un lappa en tie-dye simple, noué souplement à la taille,avecletee-shirtblancqu’ellemettaitunjoursurdeux.C’étaitunsouvenir d’une retraite spirituelle à laquelle elle avait participé avec Papa ; les mots «DIEUESTAMOUR»s’étalaiententraversdesapoitrinetombante.Ellefixa longuementlesdébrisdesfigurinesparterre,puiselles’agenouillaetsemitàles ramasseràmainsnues. Lesilencen’étaitinterrompuqueparleronronnementduventilateurqui

fendaitl’airimmobile.Notrevastesalleàmangeravaitbeaudonnersurunsalon encoreplusspacieux,j’avaisl’impressiond’étouffer.Lesmursblanccassé,avec lesphotosdeGrand-Pèreencadrées,seresserraientetfonçaientsurmoi.Même latableenverreavançaitversmoi. «Nne,ngwa.Vatechanger»,meditMama,cequimefitsursautermême sisesparoleseniboétaientbassesetapaisantes.Danslemêmesouffle,sans s’arrêter,elleditàPapa:«Tonthérefroidit»,etàJaja:«Viensm’aider,biko.» Papa s’assit à la table et se servit du thé, présenté dans le service en porcelaineaveclesfleursrosessurlesbords.J’attendisqu’ilnousdemandeà Jajaetàmoideprendreunegorgée,commeillefaisaittoujours.Unegorgée d’amour,l’appelait-il,parcequ’onpartagelespetiteschosesqu’onaimeavecles gensqu’onaime.«Prenezunegorgéed’amour»,disait-il,etJajayallaiten premier.Ensuite,jeprenaislatasseàdeuxmainsetjelaportaisàmeslèvres. Unegorgée.Lethéétaittoujourstropchaud,ilmebrûlaittoujourslalangue,et si nous avions eu quelque chose de piquantà déjeuner, ma langue irritée en souffrait.Maisçan’avaitpasd’importanceparcequejesavaisqu’enmebrûlant lalangue,lethégravaitdufeudesachaleurl’amourdePapaenmoi.MaisPapa neditpas:«Prenezunegorgéed’amour»;jeleregardaiporterlatasseàses lèvressansprononcerunmot. Jajas’agenouillaàcôtédeMama,fitunepelledubulletinparoissialqu’il tenaitàlamainetyplaçaunfragmentdeporcelainepointu. «Faisattention,Mama,sinontuvastecouperlesdoigts»,dit-il. Jetiraisurunedemestresses,sousmonfoulardnoirdel’église,pour m’assurer que je ne rêvais pas. Pourquoi se comportaient-ils de façon aussi normale,JajaetMama,commes’ilsnesavaientpascequivenaitdesepasser? EtpourquoiPapabuvait-ilsonthétranquillement,commesiJajaneluiavaitpas réponduàl’instant?Lentement,jetournailestalonsetmontaipourallerenlever maroberougedudimanche. Aprèsm’êtrechangée,jem’assisàlafenêtredemachambre;l’anacardier étaitsiprocheque,sanslequadrillageargentédelamoustiquaire,j’auraispu tendre la main et cueillir une feuille. Les fruits jaunes en forme de cloche pendaientmollement,attirantdesabeillesbourdonnantesquisecognaientàla moustiquairedelafenêtre.J’entendisPapamonterdanssachambrepoursa sieste de l’après-midi. Je fermai les yeux, restai sans bouger, attendant de l’entendre appeler Jaja, d’entendre Jaja monter. Mais au bout de plusieurs longuesminutesdesilence,jerouvrislesyeuxetplaquailefrontauxlames inclinablesdelafenêtrepourregarderau-dehors.Notrecourétaitassezlarge pourcontenircentpersonnesdansantl’atilogu,assezspacieusepourpermettreà chaquedanseurdefairelessautspérilleuxhabituelsetd’atterrirsurlesépaules desonvoisin.Lesmursdelaconcession,coiffésderouleauxdefilélectrique,

étaientsihautsquejenepouvaispasvoirlesvoituresquipassaientdanslarue. Nousétionsaudébutdelasaisondespluiesetlesfrangipaniersplantésprèsde l’enceinteemplissaientdéjàlacourduparfumdouceâtredeleursfleurs.Une haiedebougainvilléesviolettes,tailléeaucordeaucommeunbuffet,séparaitles arbresnoueuxdel’allée.Plusprèsdelamaison,d’éclatantsbuissonsd’hibiscus s’étiraientl’unversl’autreens’effleurant,commepouréchangerleurspétales. Lesplantspourprescommençaientàdonnerdesbourgeonsensommeillés,mais c’étaitquandmêmesurlesrougesquesetrouvaientlaplupartdesfleurs.Ils semblaientfleurirsivite,ceshibiscusrouges,comptetenudelafréquenceà laquelleMamalescoupaitpourdécorerl’auteldel’égliseetlesvisiteursles cueillaientenretournantàleursvoitures. C’étaientsurtoutlesmembresdugroupedeprièredeMamaquicueillaient desfleurs;unefois,unefemmeenaglisséunederrièresonoreille:jel’aivue distinctement de ma fenêtre. Mais même les agents du gouvernement, deux hommesenvestenoirequis’étaientprésentésilyauncertaintemps,avaient arrachédesfleursd’hibiscusenrepartant.Ilsétaientarrivésdansunpick-upavec uneplaqued’immatriculationdugouvernementfédéralets’étaientgarésàcôté desmassifsd’hibiscus.Ilsn’étaientpasrestéslongtemps.Plustard,Jajaavaitdit qu’ilsétaientvenussoudoyerPapa,qu’illesavaitentendusdirequeleurpick-up étaitpleindedollars.Jen’étaispassûrequeJajaaitbienentendu.Maisencore maintenant,j’ypensaisparfois.J’imaginaislacamionnettebourréedepilesde billetsétrangers,jemedemandaiss’ilsavaientmisl’argentdansdenombreux cartonsoubiendansunseul,immense,commeceluidanslequelonnousavait livrénotrefrigo. J’étaisencoreàlafenêtrequandMamaentradansmachambre.Tousles dimanches avant le déjeuner, pendant que Papa faisait la sieste, Mama me tressaitlescheveux,toutendisantàSisidemettretantôtunpeuplusd’huilede palmedanslasauce,tantôtunpeumoinsdecurrydanslerizàlanoixdecoco. Elles’asseyaitdansunfauteuilprèsdelaportedelacuisineetmoiparterre,la tête nichée entre ses cuisses. La cuisine avait beau être aérée, les fenêtres toujoursouvertes,mescheveuxs’imbibaientquandmêmeduparfumdesépices etaprès,quandjeportaisleboutd’unetresseàmonnez,jesentaisl’odeurdela sauceauxegusi,desfeuillesd’utazi,ducurry.MaisMamanevintpasdansma chambre avec le sac de peignes et d’huiles capillaires en me demandant de descendre.Àlaplace,ellemedit:«Ledéjeunerestprêt,nne.» Jevoulaisdire:«JesuisdésoléequePapaaitcassétesfigurines»,maisles motsquisortirentfurent:«Jesuisdésoléequetesfigurinessesoientcassées, Mama.» Ellehocharapidementlatête,puislasecouapoursignifierquelesfigurines n’avaientpasd’importance.Ellesenavaient,pourtant.Ilyadesannées,avant

quej’aiecompris,jemedemandaispourquoiellelesastiquaitchaquefoisque j’entendais les bruits en provenance de leur chambre, comme si on cognait quelquechosecontrelaporte.Sespantouflesencaoutchoucneproduisaient aucun son sur les marches, mais je savais qu’elle était descendue quand j’entendaiss’ouvrirlaportedelasalleàmanger.Jedescendaispourlatrouver deboutdevantlesétagèresenverre,avecuntorchondecuisinetrempédansde l’eausavonneuse.Elleconsacraitaumoinsunquartd’heureàchaquepetite ballerinedeporcelaine.Iln’yavaitjamaisdelarmessursonvisage.Ladernière fois,ilyavaitseulementdeuxsemaines,quandsonœilgonfléavaitencorela teintenoirviolacéd’unavocattropmûr,ellelesavaitredisposéesaprèslesavoir nettoyées. «Jetetresserailescheveuxaprèsledéjeuner,dit-elleenseretournantpour partir. —Oui,Mama.» Jelasuivisenbas.Elleboitaitlégèrement,commesielleavaitunejambe pluscourtequel’autre,démarchequilafaisaitparaîtreencorepluspetitequ’elle ne l’était. L’escalier s’incurvait en dessinant un S élégant, et j’étais à mi- hauteurlorsquej’aperçusJajadeboutdanslehall.Ordinairement,ilallaitlire danssachambreavantledéjeunermaisaujourd’huiiln’étaitpasmonté;ilétait restétoutcetemps-lààlacuisine,avecMamaetSisi. «Kekwanu?»luidemandai-je,mêmesijen’avaispasbesoindelui demandercommentilallait.Ilmesuffisaitdeleregarder.Desridess’étaient forméessursonvisagededix-septans;elleszébraientsonfrontet,aucreuxde chacune, une tension sombre s’était coulée. J’attrapai sa main et la serrai brièvementavantd’entreravecluidanslasalleàmanger.PapaetMamaétaient déjàassis,etPapaselavaitlesmainsdanslebold’eauqueSisiluitendait.Il attendit que Jaja et moi ayons pris place en face de lui et commença le bénédicité.Pendantvingtminutes,ildemandaàDieudebénirlanourriture. Après,ilpsalmodiaplusieurstitresdifférentsdelaSainteVierge,tandisquenous répondions:«Priezpournous.»Sontitrepréféréétait«Notre-Dame,bouclier du peuple nigérian ». Il l’avait inventé lui-même. Si seulement les gens l’utilisaienttouslesjours,nousdisait-il,leNigerianetituberaitpascommeun Hommeimportantauxjambesfrêlesd’enfant. Pour le déjeuner, il y avait du foufou et de la sauce d’onugbu. Lefoufouétaitlisseetonctueux.Sisilefaisaitbien;elleécrasaiténergiquement l’ignameenajoutantquelquesgouttesd’eaudanslemortier,etsesjouesse contractaient avec le boum-boum-boum du pilon. La sauce était pleine de morceauxdebœufbouilli,depoissonséchéetdefeuillesd’onugbuvertfoncé. Nousmangionsensilence.Jeroulaismonfoufouenboulettesentremesdoigts,le trempaisdanslasauceenveillantàattraperdesmorceauxdepoisson,puisle

portaisàmabouche.J’étaiscertainequelasauceétaitbonne,maisjenesentais passongoût,n’arrivaispasàlesentir.Malangueétaitcommedupapier. «Pourrais-jeavoirlesel?»ditPapa. Nous tendîmes tous la main vers le sel en même temps. Jaja et moi touchâmeslasalièredecristal,mondoigteffleuradoucementlesien,puisJaja lâchaprise.JepassailasalièreàPapa.Lesilenceseprolongeaencoredavantage. «Ilsontapportélejusdepommecajoucetaprès-midi.Ilestbon.Jesuis sûrqu’ilsevendrabien,finitpardireMama. —Demandeàcettefilledel’apporter»,ditPapa. Mamaappuyasurlasonnettequipendaitau-dessusdelatable,aubout d’uncâbletransparentfixéauplafond,etSisientra. «Oui,madame? —Apportedeuxbouteillesdelaboissonqu’ilsontlivréedel’usine. —Oui,madame.» J’auraisvouluqueSisidise:«Quellesbouteilles,madame?»oubien:

«Oùsont-elles,madame?»Justepourqu’ellescontinuentdeparler,elleet Mama,pourmasquerlesgestesnerveuxdeJajaroulantsonfoufou.Sisirevint rapidement et posa les bouteilles à côté de Papa. Elles avaient les mêmes étiquettesàl’aspectdécoloréquetoutcequeproduisaientlesusinesdePapa– lesgaufrettes,lesbiscuitsfourrés,lesjusdefruitsenbouteille,leschipsde banane.Papaservittoutlemondedejusjaune.J’attrapaivitemonverreetbus unegorgée.C’étaitfade.Jevoulaisavoirl’airenthousiaste;peut-êtrequesije parlaisdubongoûtdelaboisson,Papaoublieraitqu’iln’avaitpasencorepuni

Jaja. «C’esttrèsbon,Papa»,dis-je. Papafaisaittournoyerlejusentresesjouesgonflées. «Oui,oui. —Çaaungoûtdepommecajoufraîche»,ditMama. Disquelquechose,s’ilteplaît,voulais-jesouffleràJaja.Ilétaitcensédire quelque chose maintenant, contribuer, faire des compliments sur le nouveau produitdePapa.Nouslefaisionstoujours,chaquefoisqu’unemployéd’unede sesusinesnousapportaitunéchantillondeproduit. «Exactementcommeduvinblanc»,ajoutaMama.Elleétaittendue,je m’enrendaiscompte–passeulementparcequ’unenoixdecajoufraîchen’a jamaiseuungoûtdevinblanc,maisaussiparcequesavoixétaitplusbasseque d’habitude. « Du vin blanc, répéta Mama en fermant les yeux pour mieux savourer.Unvinblancfruité. —Oui»,dis-je. Uneboulettedefoufoumeglissadesdoigtsettombadanslasauce.Papa fixaitJajaavecinsistance.

«Jaja,n’as-tupaspartagéuneboissonavecnous,gbo?N’as-tuaucunmot danstabouche?»demanda-t-il,entièrementenibo. Mauvaissigne.IlneparlaitpratiquementjamaisiboetmêmesiJajaetmoi le parlions avec Mama à la maison, il n’aimait pas que nous l’utilisions en public.Nousdevionsparaîtrecivilisésenpublic,nousdisait-il;nousdevions parleranglais.LasœurdePapa,TatieIfeoma,avaitfaitremarquerunefoisque Papa était un pur produit du colonialisme. Elle avait dit cela avec douceur, indulgence,commesicen’étaitpaslafautedePapa,commeonparleraitde quelqu’un qui hurle du charabia parce qu’il souffre d’une forte poussée de malaria. «N’as-turienàdire,gbo,Jaja?demandadenouveauPapa. —Mba,iln’yapasdemotsdansmabouche,réponditJaja. —Quoi?» UneombrevoilaitlesyeuxdePapa,uneombrequiétaitauparavantdans lesyeuxdeJaja.Lapeur.ElleavaitquittélesyeuxdeJajapourentrerdansceux dePapa. «Jen’airienàdire,ditJaja. —Lejusestbon…»,commençaMama. Jajaécartasachaise. «Merci,Seigneur.Merci,Papa.Merci,Mama.» Jetournailatêtepourleregarder.Aumoinsdisait-illesremerciements correctement,commenouslefaisionstoujoursaprèsunrepas.Maisilfaisait aussicequenousnefaisionsjamais:ilselevaitdetableavantquePapaaitdit lesgrâces. «Jaja!»s’écriaPapa. L’ombregrandit,envahitleblancdesesyeux.Jajasortaitdelasalleà mangeravecsonassiette.Papafitminedeselever,puisselaissaretombersursa chaise.Sesjouess’affaissèrent,commecellesd’unbouledogue. Jesaisismonverreetfixaiduregardlejus,d’unjaunepâlecommede l’urine.Jelevidaidansmagorge,d’untrait.Jenesavaispasquoifaired’autre. Celan’étaitjamaisarrivéavant,jamaisdemavietoutentière.Lesmursdela concessionallaients’écrouler,j’enétaissûre,etécraserlesfrangipaniers.Leciel allait s’effondrer. Les tapis persans sur les étendues de marbre étincelant rétréciraient.Quelquechoseseproduirait.Maislaseulechosequiseproduisit futquejem’étranglai.Latouxsecouamoncorps.PapaetMamaaccoururent. Papam’assénadestapesdansledostandisqueMamamefrottaitlesépauleset disait:«Ozugo.Arrêtedetousser.»

Cesoir-là,jerestaiaulitetnedînaipasenfamille.J’avaiscontractéune

touxetmesjouesétaientbrûlantessousledosdemamain.Dansmatêtedes

milliersdemonstresjouaientunedouloureusepartiedeballe,maisaulieud’un ballon,c’étaitunmisselreliédecuirqu’ilsselançaient.Papaentradansma chambre;monmatelass’enfonçaquandils’assitetmecaressalesjouesenme demandantsijevoulaisautrechose.Marnamepréparaitdéjàduofensala.Jedis que non et nous demeurâmes assis en silence, en nous tenant par la main, pendantlongtemps.Papaavaittoujourseularespirationbruyantemaislà,il haletaitcommes’ilétaitessoufflé,etjemedemandaiàquoiilétaitentrainde penser, peut-être était-il en train de courir dans sa tête, de courir pour fuir quelquechose.Jeneregardaipassonvisageparcequejenevoulaispasvoirles boutonsquis’étendaientsurchaquecentimètrecarrédesapeau,sinombreux,si égalementrépartisqu’ilsluidonnaientl’aspectbouffi. Mamamemontaduofensalaunpeuplustard,maislasauceauxaromates nefitquemedonnerlanausée.Aprèsavoirvomidanslasalledebains,je demandaiàMamaoùétaitJaja.Iln’étaitpasvenumevoirdepuislafindu déjeuner. « Dans sa chambre. Il n’est pas descendu dîner. » Elle caressait mes tresses;elleaimaitfaireça,suivredudoigtlafaçondontlesmèchesdecheveux dedifférentespartiesdemoncuirchevelus’enchevêtraientets’imbriquaient. Elle attendrait la semaine suivante pour les tresser. J’avais les cheveux trop épais;ilsseremettaienttoujoursenbouleserréejusteaprèsqu’elleyavaitpassé lepeigne.Essayerdelespeignermaintenantdéchaîneraitlafuriedesmonstres quiétaientdéjàdansmatête. «Vas-turemplacerlesfigurines?»voulus-jesavoir. Jesentaisl’odeurcrayeusedesondéodorantsoussesbras.Sonvisagebrun, sansaucuneimperfectionsinonlarécentecicatricehachuréesurlefront,était dénuéd’expression. «Kpa,dit-elle.Jenelesremplaceraipas.» Peut-être Mama avait-elle compris qu’elle n’aurait plus besoin des figurines, que lorsque Papa avait lancé le missel à Jaja, ce n’étaient pas seulementlesfigurinesquiavaientdégringolé,c’étaittout.Jenem’enrendais comptequ’àprésent,m’autorisaistoutjusteàlepenser. Je restai allongée au lit après le départ de Mama et laissai mon esprit fouillerdanslepassé,danscesannéesoùJaja,Mamaetmoiparlionsdavantage avecnosespritsqu’avecnoslèvres.Jusqu’àNsukka.C’étaitlàquetoutavait commencé;danslepetitjardindeTatieIfeoma,àcôtédelavérandadeson appartementdeNsukka.LedéfideJajamesemblaitàprésentsimilaireaux hibiscuspourpresexpérimentauxdeTanteIfeoma:rare,chargédesparfumsde laliberté,unelibertédifférentedecellequelesfoulesagitantdesfeuillesvertes scandaientàGovernmentSquareaprèslecoupd’État.Unelibertéd’être,de faire.

Cependant, mes souvenirs ne prenaient pas naissance à Nsukka. Ils remontaientàunepériodeantérieure,oùtousleshibiscusdenotrecourétaient d’unrougeéclatant.

1.Pourtouslestermesetexpressionsnigérians,voirlelexiqueenfind’ouvrage.

QUANDNOUSPARLIONS

AVECNOSESPRITS

AvantledimanchedesRameaux

J’étaisàmonbureauquandMamaentradanslachambre,mesuniformes scolairesempilésaucreuxdubras.Ellelesposasurmonlit.Ellelesavait rapportésdescordesàlingedel’arrière-cour,oùjelesavaismisàsécherdansla matinée.JajaetmoilavionsnosuniformesscolairestandisqueSisisechargeait du reste de nos vêtements. Nous commencions toujours par tremper de minuscules parties de tissu dans l’eau savonneuse pour voir si les couleurs allaientdéteindre,mêmesinoussavionsquenon.Nousvoulionsutiliserchaque minutedelademi-heurequePapaaffectaitaulavagedesuniformes. «Merci,Mama,j’allaislesrentrer»,dis-jeenmelevantpourplierles vêtements. Iln’étaitpascorrectdelaisserunepersonneplusâgéefairevoscorvées, maisçanedérangeaitpasMama;ilyavaittantdechosesquineladérangeaient

pas. «Ilvayavoirdelabruine,dit-elle.Jenevoulaispasqu’ilssemouillent.» Ellepassalamainsurmonuniforme,unejupegriseavecuneceintured’un tonplussoutenu,suffisammentlonguepournerienlaisservoirdemesmollets. «Nne,tuvasavoirunfrèreouunesœur.» J’ouvrisgrandslesyeux.Elleétaitassisesurmonlit,lesgenouxserrés. «Tuvasavoirunbébé? —Oui.» Ellesourit,enpassanttoujourslamainsurmajupe. «Quand? —Enoctobre.Hier,jesuisalléeàParkLanevoirmondocteur. —RendonsgrâceàDieu.» C’était ce que nous disions Jaja et moi, ce que Papa voulait que nous disions,quandilsepassaitdebonneschoses. «Oui.»Mamalâchamajupe,presqueàcontrecœur.«Dieuestfidèle.Tu sais,aprèstonarrivée,quandj’aifaitdesfaussescouches,lesvillageoissesont misàmurmurer.Lesmembresdenotreumunnaontmêmeenvoyédesgensàton pèrepourlepousseràavoirdesenfantsavecquelqu’und’autre.Tantdegens avaientdesfillesconsentantes,etbeaucoupd’entreellesétaientdiplôméesde l’université,enplus.Ellesauraientpuavoirdenombreuxfils,prendrenotre maison et nous mettre à la porte, comme l’a fait la deuxième femme de M.Ezendu.Maistonpèreestrestéavecmoi,avecnous.» D’habitude,ellen’endisaitpasaussilongd’uncoup.Elleparlaitàlafaçon dontmangeunoiseau,parpetitesquantités. «Oui»,fis-je. Papaméritaitdesélogespouravoirdécidédenepasavoird’autresfilsavec uneautrefemme,biensûr,pouravoirdécidédenepasprendreunedeuxième épouse. Seulement, Papa était différent. J’aurais préféré que Mama ne le

compare pas avec M. Ezendu, ni avec qui que ce soit ; ça le rabaissait, le salissait. «Ilsontmêmeditquequelqu’unm’avaitliélamatriceparogwu.»Mama secoualatêteensouriant,decesourireindulgentquifendaitsonvisagequand elle parlait de gens qui croyaient dans les oracles, quand des parents lui suggéraient de consulter un sorcier guérisseur, ou encore quand des gens racontaientqu’ilsavaienttrouvédesosd’animauxenveloppésdetissuoudes touffesdecheveuxdansleurcour,enterrésparceuxquivoulaientbarrerlaroute auprogrès.«IlsnesaventpasqueDieuœuvredefaçonmystérieuse. —Oui»,dis-je.Jetenaissoigneusementlesvêtementsenveillantàbien mettrelesbordspliésàlamêmehauteur.«Dieuœuvredefaçonmystérieuse.» J’ignoraisqu’elleessayaitd’avoirunbébédepuissadernièrefaussecouche, ilyavaitdecelapresquesixans.JenepouvaismêmepaspenseràPapaetelle ensemble,surlelitqu’ilspartageaient,faitsurmesureetpluslargequ’unlit doubleclassique.Lorsquejepensaisàdel’affectionentreeux,jelesvoyais échangeantlebaiserdelapaixàlamesseetpensaisàlafaçondontPapala prenaittendrementdanssesbras,aprèslapoignéedemain. « Ça s’est bien passé à l’école ? » demanda Mama en se levant. Elle m’avaitdéjàposélaquestionplustôt. «Oui. —Sisietmoicuisinonsdumoi-moipourlessœurs;ellesvontbientôt arriver»,ditMamaavantderedescendre. Jelasuivisetdéposaimesuniformespliéssurlatableduhall,oùSisiles prendraitpourlesrepasser. Lessœurs,membresdugroupedeprièredeNotre-DamedelaMédaille Miraculeuse,netardèrentpas,etleurschantsenibo,accompagnésdevigoureux battementsdemains,résonnèrentjusqu’enhaut.Ellesallaientprieretchanter pendantenvironunedemi-heure,puisMamalesinterrompraitdesavoixbasse, quiportaitàpeinejusqu’àmachambre,mêmeaveclaporteouverte,pourleur direqu’elleleuravaitpréparé«unpetitquelquechose».QuandSisiapporterait lesplatsdemoi-moi,derizjollofetdepouletfrit,lesfemmesréprimanderaient gentiment Mama. « Qu’est-ce que c’est ça, sœur Beatrice ? Pourquoi as-tu préparéça?Nesommes-nouspascontentesdel’anaraqu’onnousoffrechezles autressœurs?Tun’auraispasdû,vraiment.»Puisunevoixflûtéelancerait:

«LouésoitleSeigneur!»enétirantlepremiermotaussilonguementque possible.L’«Alléluia»duréponss’écraseraitcontrelesmursdemachambre, contrelemobilierenverredusalon.Ensuiteellesprieraient,demandantàDieu de récompenser la générosité de sœur Beatrice et d’ajouter aux nombreux bienfaitsdontellejouissaitdéjà.Puisletintementdesfourchettesetdescuillères contrelesassiettesrésonneraitdanstoutelamaison.Maman’utilisaitjamaisde

couvertsenplastique,quellequesoitlatailledugroupe. Ellesvenaientdecommenceràbénirlanourriturequandj’entendisJaja grimper l’escalier quatre à quatre. Je savais qu’il passerait d’abord dans ma chambreparcequePapan’étaitpaslà.SiPapaétaitlà,Jajacommenceraitpar allersechangerdanssachambre. «Kekwanu?»luidemandai-jequandilentra. Son uniforme scolaire, short bleu et chemise blanche, le badge de StNicholasbrillantsurlecôtégauchedesapoitrine,présentaitencorelesplisdu repassagesurledevantetl’arrière.Jajaavaitétééluélèveleplussoignédu collègel’annéedernière,etPapal’avaitserrésifortdanssesbrasqu’ilavaitcru quesondoss’étaitcassé. «Bien.»Deboutàcôtédemonbureau,ilfeuilletadistraitementlemanuel d’Introduction à la technologie ouvert devant moi. « Qu’est-ce que tu as mangé? —Dugarri.» Jeregrettequ’onnedéjeuneplusensemble,ditJajaavecsesyeux. «Moiaussi»,dis-jetouthaut. Avant,notrechauffeur,Kevin,venaitd’abordmeprendreauxFillesdu Cœur Immaculé, puis nous allions chercher Jaja à St Nicholas. Jaja et moi déjeunionsensembleenrentrantàlamaison.Maintenant,depuisqueJajasuivait lenouveauprogrammepourélèvesdouésdeStNicholas,ilavaitdescoursaprès l’école.Papaavaitmodifiésonemploidutempsmaisnonlemien,jenepouvais doncpasl’attendrepourdéjeuneraveclui.Jedevaisavoirdéjàmangé,faitma siesteetcommencéàtravaillerquandJajaarrivaitàlamaison. Néanmoins,Jajasavaitcequej’avaisàdéjeunertouslesjours.Nousavions unmenuaffichésurlemurdelacuisine,queMamachangeaitdeuxfoispar mois. Mais il me le demandait toujours, de toute façon. Nous faisions cela souvent,denousposerl’unàl’autredesquestionsdontnousconnaissionsdéjà lesréponses.Peut-êtreétait-cepouréviterdeposerlesautresquestions,celles dontnousnevoulionspasconnaîtrelesréponses. «J’aitroisdevoirsàfaire,ditJaja,ensedirigeantverslaporte. —Mamaestenceinte»,dis-je. Jajarevintets’assitauborddemonlit. «Elletel’adit? —Oui.C’estpouroctobre.» Jajafermalesyeuxunmomentpuislesrouvrit:

«Nousnousoccuperonsdelui,decepetit;nousleprotégerons.»

JesavaisqueJajavoulaitdireleprotégerdePapa,maisjenefisaucun

commentairelà-dessus.Àlaplace,jeluidemandai:

«Commentsais-tuqueceseraungarçon?

—Jelesens.Ettoi,qu’est-cequetucrois? —Jenesaispas.» Jajarestaencoreunmomentassissurmonlitavantdedescendredéjeuner; j’écartaimonmanuel,levailesyeuxetregardaimonemploidutempsjournalier, colléaumurau-dessusdemoi.Enhautdelafeuilledepapierblanche,ilétait écritengroscaractèresKambili,toutcommeilétaitmarquéJajasurl’emploidu tempsfixéau-dessusdubureaudeJajadanssachambre.Jemedemandaiquand Papaétabliraitunemploidutempspourlebébé,monnouveaufrère:s’ille feraittoutdesuiteaprèssanaissanceous’ilattendraitsespremierspas.Papa aimaitl’ordre.Celasevoyaitmêmedanslesemploisdutemps,àlafaçondont seslignestracéesméticuleusement,àl’encrenoire,traversaientchaquejournée, séparantletravaildelasieste,lasiestedutempsfamilial,letempsfamilialdes repas,lesrepasdelaprièreetlaprièredusommeil.Illesmodifiaitsouvent.En périodescolaire,nousavionsmoinsdetempspourlasiesteetdavantagepourle travail,mêmependantleweek-end.Quandnousétionsenvacances,nousavions unpeuplusdetempsfamilial,unpeuplusdetempspourlirelesjournaux,jouer auxéchecsouauMonopoly,etécouterlaradio. Cefutdurantletempsfamilialdulendemain,unsamedi,qu’eutlieulecoup d’État.PapavenaitdefaireéchecetmatJajalorsquenousavonsentendula musique martiale à la radio, ses accents solennels nous poussant à nous interromprepourécouter.Ungénéralaufortaccenthaoussapritl’antenneet annonça qu’il y avait eu un coup d’État et que nous avions un nouveau gouvernement. Nous serions prochainement informés de l’identité de notre nouveauchefd’État. Papaécartal’échiquierets’excusapourallertéléphonerdanssonbureau. Jaja,Mamaetmoil’attendîmesensilence.Jesavaisqu’ilappelaitsonrédacteur enchef,AdeCoker,peut-êtrepourluidirequelquechosesurlafaçondecouvrir l’événement.Àsonretournousbûmeslejusdemangue,queSisinousservit dansdegrandsverres,pendantqu’ilparlaitducoupd’État.Ilavaitl’airtriste; seslèvresrectangulairessemblaients’affaisser.Lescoupsd’Étatengendraient

d’autrescoupsd’État,dit-ilennousracontantceux,sanglants,desannées1960,

quiavaientfinienguerrecivilejusteaprèsqu’ileutquittéleNigeriapourfaire sesétudesenAngleterre.Uncoupd’Étatcommençaittoujoursuncerclevicieux. Les militaires se renverseraient toujours les uns les autres parce qu’ils le pouvaient,parcequ’ilsétaienttousivresdepouvoir. Bien sûr, nous dit Papa, les politiciens étaient corrompus, et le Standard avait publié de nombreux articles dénonçant des ministres du gouvernementquiplanquaientdel’argentdansdescomptesenbanqueétrangers, del’argentdestinéàpayerlessalairesdesprofesseursetàconstruiredesroutes. Maiscedontnous,Nigérians,avionsbesoin,cen’étaitpasdessoldatsquinous

gouvernent ; ce dont nous avions besoin, c’était d’un renouveau démocratique.Renouveaudémocratique.Celaparaissaitimportant,àlafaçon dontilledisait,maisilestvraiquepresquetoutcequePapadisaitparaissait important.Ilaimaitsepencherenarrièreettournerlesyeuxverslehautquandil parlait,commes’ilcherchaitquelquechosedansl’air.Jemeconcentraissurses lèvres,leurmouvement,etparfoisjem’oubliais,parfoisj’avaisenviederester commeçapourtoujours,àécoutersavoix,etleschosesimportantesqu’ildisait. Celamefaisaitlemêmeeffetquelorsqu’ilsouriait,levisagefenducommeune noixdecocosurlachairblanchebrillanteàl’intérieur. Lelendemainducoupd’État,avantdepartirpourlabénédictiondusoirà StAgnes,nousétionsausalonetlisionslesjournaux;notremarchandnous livraitlesprincipauxjournauxtouslesmatins,quatreexemplairesdechaque,sur l’ordredePapa.NouslûmesleStandardenpremier.C’étaitleseulàavoirun éditorialcritique,quiexhortaitlegouvernementmilitaireàmettrerapidementsur piedunplanderetouràladémocratie.Papalutàvoixhautel’undesarticles deNigeriaToday,lepointdevued’unécrivainquiaffirmaitqu’ilétaitgrand tempsquenousayonsunprésidentmilitaire,danslamesureoùlespoliticiens étaientdevenusincontrôlablesetnotreéconomiesinistrée. «LeStandardn’écriraitjamaisdepareillesabsurdités,ditPapaenposantle journal.Sansparlerdufaitqu’ilqualifiecethommede“président”. —“Président”présupposequ’ilaitétéélu,remarquaJaja.Letermecorrect serait“chefd’État”.» Papasouritetjeregrettaidenepasl’avoirditavantJaja. «L’éditorialduStandardestbienfait,ditMama. —Adeestdeloinlemeilleurdanslaprofession,acquiesçaPapaavecune fiertédésinvolte,toutenparcourantduregardunautrejournal.“Relèvedela garde.”Queltitre!Ilsonttouspeur.Cettefaçond’écriresurlacorruptiondu gouvernement civil, comme s’ils croyaient que les militaires ne seront pas corrompus!Cepaysbaisse,ilbaisse. —Dieunousdélivrera,dis-je,sachantquecelaplairaitàPapa. —Oui,oui»,fitPapaenhochantlatête. Puisiltenditlamainetattrapalamienne,etj’eusl’impressiond’avoirla bouchepleinedesucrefondant.

Danslessemainesquisuivirent,lesjournauxquenouslisionspendantle tempsfamilialparurentdifférents,plusréservés.LeStandardétaitdifférent,lui aussi;ilétaitpluscritique,posaitdavantagedequestionsqu’àl’accoutumée. Même le trajet de l’école avait changé. La première semaine après le coup
d’État,Kevincueillaittouslesmatinsdesbranchagesvertsetlescoinçaitau-

dessusdelaplaqueminéralogiquedelavoiturepourquelesmanifestantsréunis àGovernmentSquarenouslaissentpasser.Lesbranchagesvertsétaientunsigne desolidarité.Nosbranchesnemesemblaientjamaisd’unvertaussivifque cellesdesmanifestants,cependant,etparfois,quandnouspassionsdevanteuxen voiture,jemedemandaisqueleffetcelaferaitdesejoindreàeux,enscandant «Liberté»etenbarrantlarouteauxvoitures. Lessemainessuivantes,quandKevinempruntaitOguiRoad,ilyavaitdes soldats,aubarrageprochedumarché,quifaisaientlescentpasencaressantleurs longsfusils.Ilsarrêtaientcertainesvoituresetlesfouillaient.Unefois,jevisun

hommeàgenouxsurlarouteàcôtédesaPeugeot504,lesmainstrèshauten

l’air.

Mais à la maison rien ne changeait. Jaja et moi suivions toujours nos emplois du temps, nous nous posions toujours des questions dont nous connaissionsdéjàlesréponses.Leseulchangement,c’étaitleventredeMama:

il commençait à s’arrondir, doucement, imperceptiblement. Au début, il ressemblaitàunballondefootdégonflé,maisquandarrivaledimanchede Pentecôte,ilremontaitsonlapparougebrodéorjusteassezpoursuggérerquece n’étaitpasseulementàcausedel’épaisseurdetissuendessousoudunœud. L’autelétaitdécorédanslemêmetonderougequelelappadeMama.Lerouge étaitlacouleurdelaPentecôte.Leprêtreinvitéditlamessedansuneroberouge quiavaitl’airtropcourtepourlui.Ilétaitjeuneetillevasouventlatêtependant salecturedel’Évangile,perçantdesesyeuxbrunsl’assembléedesfidèles.En terminant,ilembrassalentementlaBible.Faitparquelqu’und’autre,celaaurait puparaîtrethéâtral,maispaschezlui.Çasemblaitsincère.Ilétaitnouvellement ordonnéetattendaitqu’onluiattribueuneparoisse,nousdit-il.PèreBenedictet lui avaient un ami proche en commun, et ça lui avait fait plaisir que père Benedictluidemandedenousrendrevisiteetdedirelamesse.Pourtant,ilnefit aucuncommentairesurlabeautédenotreauteldeStAgnes,dontlesmarches luisaientcommedesblocsdeglacepolis.Nineditquec’étaitundesmeilleurs autelsd’Enugu,peut-êtremêmeduNigeriatoutentier.Ilnesuggérapas,comme l’avaientfaittouslesautresprêtresinvités,quelaprésencedeDieurésidait davantageàStAgnes,quelessaintsiridescentsdesvitrauxquis’étiraientdusol auplafondempêchaientDieudepartir.Etparvenuàlamoitiédesonsermon,il entonnaunchantibo:«Bunieyaenu…» L’assemblée des fidèles reprit collectivement son souffle, certains

soupirèrent,d’autresrestèrentlaboucheouvertecommeungrandO.Ilsétaient habituésauxsermonssecsdepèreBenedictetàsontonmonotoneetnasillard. Lentement,ilssejoignirentauchant.JeregardaiPapapincerleslèvres.Iljetaun coupd’œildecôtépourvoirsiJajaetmoichantionsethochalatêteavec approbationenapercevantnoslèvrescloses. Aprèslamesse,nousattendîmesdevantl’entréedel’église,pendantque Papasaluaitlesgensquis’attroupaientautourdelui. «Bonjour,louésoitleSeigneur»,répétait-ilavantd’échangerunepoignée demainavecleshommes,deserrerlesfemmesdanssesbras,dedonnerune tape affectueuse aux tout-petits et de pincer les joues des bébés. Certains hommesluiparlaientenmurmurantetPapaleurrépondaitdemême,puisles hommesleremerciaientenluiserrantlamainentrelesleurs,avantdes’enaller. Papaenterminaenfinaveclessalutationset,maintenantquelevasteenclosde l’églises’étaitpresqueentièrementvidédesvoituresquil’encombraienttoutà l’heurecommeautantdedentsdansunebouche,nousnousdirigeâmesversla nôtre. «Cejeuneprêtre,chanterainsipendantlesermon,commelesdirigeants impies de ces églises pentecôtistes qui poussent partout comme des champignons…Cegenredepersonnesèmeledésordredansl’Église.Nousne devonspasoublierdeprierpourlui»,ditPapa,quiouvritlaportièredela Mercedesetdéposalemisseletlebulletinavantdesetournerverslepresbytère. NouspassionstoujoursvoirpèreBenedictaprèslamesse. «Jepourraisvousattendredanslavoiture,biko?ditMamaens’appuyant contrelaMercedes.Jesensduvomimonterdansmagorge.» Papaladévisagea.Jeretinsmonsouffle.Celameparutunlongmoment, maispeut-êtrenedura-t-ilquequelquessecondes. «Es-tusûredevouloirresterdanslavoiture?»demandaPapa. Mama baissait les yeux ; ses mains reposaient sur son ventre, pour empêcher lelappa de se dénouer ou pour retenir le pain et le thé du petit déjeuner. «Moncorpsnesesentpasbien,bafouilla-t-elle. —Jet’aidemandésituétaissûredevouloirresterdanslavoiture.» Mamalevalatête:

«Jevaisveniravecvous.Jenemesenspassimalqueça,vraiment.» LevisagedePapanechangeapas.Ilattenditqu’elleavanceverslui,puisil tournalestalonsetilssedirigèrentverslamaisonduprêtre.Jajaetmoiles suivions. Tout en marchant, j’observais Mama. Jusqu’alors, je n’avais pas remarquéàquelpointsestraitsétaienttirés.Sapeau,d’habituded’unbrunlisse depâted’arachide,semblaitvidéedesasève,grise,couleurdelaterrecraquelée parl’harmattan.Jajameparlaavecsesyeux:Etsiellevomit?Jerelèveraima

robeenlatenantparl’ourletpourqueMamapuisserendrededans,pouréviter

defairedessaletésdanslamaisondepèreBenedict. Àvoirlamaison,onauraitditquel’architectes’étaitrenducomptetrop tardqu’ildessinaitunehabitation,etnonuneéglise.Lavoûtequidonnaitsurla partiesalleàmangerressemblaitàuneentréed’autel;lanicheavecletéléphone crèmeavaitl’airprêteàabriterlesaintsacrement;leminusculebureauattenant ausalonauraitpuêtreunesacristiebourréedelivressaints,d’habitssacerdotaux etdecalicessupplémentaires. «FrèreEugene!»s’exclamapèreBenedict. UnsourirefenditsonvisagepâlequandilaperçutPapa.Ilétaitàtableet mangeait.Ilyavaitdestranchesd’ignamebouilli,commepourledéjeunerde midi,maisaussiuneassietted’œufsfrits,cequiétaitplutôtunplatdepetit déjeuner. Il nous invita à nous joindre à lui. Papa refusa pour nous puis s’approchadelatableetsemitàparlerd’unevoixfeutrée. «Commentallez-vous,Beatrice?demandapèreBenedict,enhaussantla voixpourqueMamal’entendedepuislesalon.Vousn’avezpasbonnemine. —Jevaisbien,monpère.Cesontjustemesallergiesàcausedutemps, voussavez,lechocdel’harmattanetdelasaisondespluies. —Alors,KambilietJaja,lamessevousaplu? —Oui,monpère.»Jajaetmoiavionsréponduenmêmetemps. Nous partîmes peu après, un peu plus tôt que d’ordinaire quand nous rendionsvisiteaupèreBenedict.Danslavoiture,Paparestasansriendire,en remuantlesmâchoirescommes’ilgrinçaitdesdents.Nousgardâmestousle silenceenécoutantl’AveMariasurlelecteurdecassettes. Àlamaison,SisiavaitdressélethédePapa,préparédanslathéièreen porcelaineavecl’anseminusculeettoutouvragée.Papaposalemisseletle bulletinsurlatabledelasalleàmangerets’assit.Mamas’attardaitprèsdelui. «Laisse-moiteservirtonthé»,offrit-elle,bienqu’elleneservîtjamaisle thédePapa. Papal’ignoraetremplitsatasselui-même,puisilnousditàJajaetàmoide venirprendreunegorgée.Jajabutunegorgée,remitlatassesurlasoucoupe. Papalapritetmelatendit.Jelatinsàdeuxmains,avalaiunegorgéeduthé Liptonaulaitsucré,etlareposaisurlasoucoupe. «Merci,Papa»,dis-je,sentantl’amourmebrûlerlalangue. Nousmontâmesnouschanger,Jaja,Mamaetmoi.Nospassurlesmarches étaientaussimesurésetsilencieuxquenosdimanches:lesilencedesinstants passésàattendrequePapaaitfinisasiestepourpouvoirdéjeuner;lesilencedu tempsderéflexion,quandPapanousdonnaitunpassagedesÉcrituresouun livred’undespremiersPèresdel’Égliseàlireetméditer;lesilencedurosaire dusoir;lesilencedutrajetenvoiturepourlabénédictionàl’égliseensuite.

Mêmenotretempsfamilialétaitsilencieuxledimanche,dépourvudeparties d’échecsoudedébatssurl’actualité,plusdansl’espritduJourdurepos. «Peut-êtrequeSisipourraitpréparerledéjeunertouteseule,aujourd’hui, ditJajaquandnousatteignîmeslesommetdel’escaliercourbe.Tudevraiste reposeravantledéjeuner,Mama.» Mamaallaitdirequelquechosemaiselles’arrêta,plaqualamainsursa boucheetseprécipitadanssachambre.Jem’attardaipourentendreleshoquets aigus du vomissement monter du fond de sa gorge avant d’aller dans ma chambre. Àdéjeunernouseûmesdurizjollof,desmorceauxd’azugroscommele poing,fritsjusqu’àcequelesarêtessoientcroustillantes,etdungwo-ngwo.Papa mangeapresquetoutlengwo-ngwo;sacuillèreplongeaitdanslebolenverre contenantlebouillonépicé.Lesilenceplanaitsurlatablecommedesnuages d’unnoirbleutéaumilieudelasaisondespluies.Iln’étaitinterrompuqueparle gazouillementdesochiri,dehors.Ilsarrivaienttouslesansavantlespremières pluies et nichaient dans l’avocatier, devant la salle à manger. Jaja et moi trouvionsparfoisdesnidstombésausol,desnidsfaitsdebrindillesentrelacées, d’herbessèchesetdeboutsdefildontMamas’étaitserviepourmetresserles cheveux,etquelesochiripiochaientdanslapoubelledel’arrière-cour. Jefuslapremièreàfinirmondéjeuner. «Merci,Seigneur.Merci,Papa.Merci,Mama.» Jecroisailesbrasetattendisquetoutlemondeaitterminépourquenous puissionsprier.Jeneregardailevisagedepersonne;jerivailesyeuxsurla photographiedeGrand-Père,accrochéeaumurd’enface. LorsquePapacommençalaprière,savoixtremblaitplusqued’habitude.Il priad’abordpourlanourriture,puisildemandaàDieudepardonneràceuxqui avaient essayé de s’opposer à Sa volonté, qui avaient fait passer des désirs égoïstesenpremieretn’avaientpasvoulurendrevisiteàSonserviteuraprèsla messe.Le«Amen!»deMamarésonnadanstoutelapièce.

J’étaisdansmachambreaprèsledéjeuner,entraindelirelechapitreVde l’ÉpîtredeJacquesparcequej’allaisparlerdesracinesbibliquesdel’onctiondes maladespendantletempsfamilial,quandj’entendislesbruits.Descoupsrapides et lourds sur la porte gravée à la main de la chambre de mes parents. Je m’imaginaiquelaportes’étaitcoincéeetquePapaessayaitdel’ouvrir.Sije l’imaginaisassezfort,alorsçadeviendraitvrai.Jem’assis,fermailesyeuxetme misàcompter.Compterdonnaitl’impressionqueçaneduraitpassilongtemps queça,queçan’étaitpassigrave.Parfoisc’étaitfiniavantquej’arriveàvingt. J’enétaisàdix-neufquandlesbruitscessèrent.J’entendislaportes’ouvrir.Les pasdePapasurlesmarchesétaientpluslourds,plusgauchesqued’habitude.

JesortisdemachambreaumomentoùJajadébouchaitdelasienne.Debout surlepalier,nousregardâmesPapadescendre.Mamaétaitjetéesursonépaule commelessacsderizenjutequelesouvriersdesonusineachetaientengrosà la frontière à Seme. Il ouvrit la porte de la salle à manger. Ensuite nous entendîmes la porte d’entrée, l’entendîmes dire quelque chose à Adamu, le portier. «Ilyadusangparterre,ditJaja.Jevaischercherlabrosseàlasallede bains.» Nous nettoyâmes le filet de sang, qui s’étirait jusqu’en bas comme si quelqu’unavaitdescenduunbocald’aquarellerougepercé,quiauraitdégouliné toutdulong.Jajafrottait,etmoij’essuyais.

Mamanerentrapasàlamaisoncesoir-là,etJajaetmoidînâmesseuls. NousneparlâmespasdeMama.Àlaplace,nousdiscutâmesdestroishommes exécutésenpublicdeuxjoursplustôt,pourtraficdedrogue.Jajaavaitentendu desgarçonsenparleràl’école.C’étaitpasséàlatélévision.Leshommesétaient attachésàdespoteauxetleurscorpsavaientcontinuéàtressaillirmêmeaprès qu’oneutcessédelescriblerdeballes.JeracontaiàJajacequ’avaitditunefille demaclasse:quesamèreavaitéteintleurtéléendemandantpourquoielle devraitregarderdesêtreshumainsmourir,endemandantcequin’allaitpasdans latêtedetouscesgensquis’étaientrassembléssurleterraind’exécution. Aprèsledîner,Jajaditlesgrâces,etàlafinilajoutaunepetiteprièrepour Mama.Paparentraàlamaisonalorsquenousétionsentraindetravaillerdans nos chambres, selon nos emplois du temps. Je dessinais des petites bonnes femmesenceintessurlerabatdemonIntroductionàl’agriculturepourclasses ducollègequandilentradansmachambre.Ilavaitlesyeuxrougesetgonfléset, d’unecertainefaçon,çaluidonnaitl’airplusjeune,plusvulnérable. «Tamèreseraderetourdemain,versl’heureoùturentresdel’école.Ne t’inquiètepaspourelle. —Oui,Papa.» Jedétournaileregarddesonvisage,leramenaisurmeslivres. Ilm’attrapaparlesépaulesetlesfrottaavecdesmouvementscirculaires doux. «Lève-toi»,dit-il. Jemelevaietilmepritdanssesbras,enmeserrantsifortquejesentisle battementdesoncœursoussapoitrinemolle.

Mamarentraàlamaisonlelendemaindansl’après-midi.Kevinlaramena

danslaPeugeot505quiportaitlenomdel’usinepeintsurlaportièrepassager,

cellequiservaitsouventpournousconduireàl’écoleetnousenramener.Jajaet

moiétionsdeboutprèsdelaporte,assezprèspourquenosépaulessetouchent, etnousouvrîmeslaporteavantqu’ellel’aitatteinte. «Umum,dit-elleennousserrantdanssesbras.Mesenfants.» Elle portait toujours le tee-shirt blanc avec l’inscription « DIEU EST AMOUR»sur ledevant.Son lappa vert pendait plus bas sur sa taille que d’habitude,ilavaitéténouénégligemmentsurlecôté.Sesyeuxétaientvides, commelesyeuxdesfousquierraientdanslesdépôtsd’orduresdelaville,au borddelaroute,traînantdessacsdetoilecrasseuxetdéchirésquicontenaient lesfragmentsdeleurvie. «Ilyaeuunaccident,lebébén’estpluslà»,dit-elle. Jereculaiunpeu,regardaisonventre.Ilétaittoujoursgros,tendaittoujours doucementsonlappaenarcdecercle.Mamaétait-ellesûrequelebébén’était pluslà?J’avaistoujourslesyeuxrivéssursonventrequandSisientra.Sisiavait les pommettes tellement saillantes que cela lui donnait une expression anguleuse,étrangementamusée,commesiellevousnarguait,semoquaitde vous,sansquevoussachiezjamaispourquoi. «Bonjourmadame,nno,dit-elle.Voulez-vousmangermaintenantouaprès votrebain? — Hein ? » Pendant quelques instants, Mama eut l’air de ne pas comprendre.«Pasmaintenant,Sisi,pasmaintenant.Vamechercherdel’eauet untorchon.» Mamademeuradeboutaumilieudusalon,prèsdelatableenverre,lesbras serréscontrelapoitrine,enattendantqueSisiapporteunbolenplastiqueplein d’eauetuntorchon.Ilyavaitentouttroisétagèresenverrefragile,etchacune contenait des figurines de ballerines beiges. Mama commença par le bas, nettoyantetl’étagèreetlesfigurines.Jem’assissurlecanapéencuirleplus proched’elle,assezprochepourpouvoirmepencheretajustersonlappa. «Nne,c’esttontempsd’étude.Montedanstachambre,dit-elle. —J’aienviederesterici.» Ellepassalentementlechiffonsurunefigurine,quiavaitunedesesjambes grandescommedesallumettestenduetrèshautenl’air,avantdeparler:

«Nne,monte.» Alorsjemontaietm’assisdevantmonmanuel.Lescaractèresnoirsse brouillèrent;leslettresflottaientetsefondaientl’unedansl’autre,puiselles virèrentaurougevif,lerougedusangfrais.Lesangétaitliquide,ilcoulaitde Mama,coulaitdemesyeux. Plus tard, au dîner, Papa dit que nous réciterions seize différentes neuvaines. Pour le pardon de Mama. Et le dimanche, qui était le deuxième dimanche de l’Avent, nous restâmes après la messe pour commencer les neuvaines. Père Benedict nous aspergea d’eau bénite. Quelques gouttes

tombèrentsurmeslèvresetjesentissongoûtdeseletderenfermépendantque nous disions les prières. Si jamais Papa avait l’impression que nous commencions, Jaja et moi, à nous assoupir à la treizième récitation de la supplicationàsaintJude,ilnoussuggéraitdereprendredepuisledébut.Nous n’avionspasdroitàl’erreur.Jeneréfléchispas,jen’eusmêmepasl’idéede réfléchir,àcequeMamaavaitfaitquipûtnécessiterlepardon.

Lesmotsdemeslivresscolairescontinuèrentàsechangerensangchaque fois que je les lisais. Même quand les examens du premier trimestre approchèrent,mêmequandnouscommençâmeslesrévisions,lesmotsn’avaient toujoursaucunsens. Quelquesjoursavantmonpremierexamen,jetravaillaisdansmachambre, essayantdemeconcentrersurlesmotsunparun,quandonsonnaàlaporte. C’étaitYewandeCoker,lafemmedurédacteurenchefdePapa.Ellepleurait.Je l’entendaisparcequemachambreétaitjusteau-dessusdusalonetparcequeje n’avaisencorejamaisentendupersonnepleurersifort. «Ilsl’ontemmené!Ilsl’ontemmené!dit-elleentredeuxsanglotsrauques. —Yewande,Yewande,fitPapa,d’unevoixbeaucoupplusbassequela sienne. —Quevais-jefaire,monsieur?J’aitroisenfants!Dontunquitèteencore monsein!Commentvais-jelesélevertouteseule?» Jedistinguaisàpeinesesparoles,enrevanchej’entendaisnettementlebruit dequelquechosequisecoinçaitdanssagorge.EtpuisPapadit:«Yewande,ne parlezpascommeça.Ades’ensortira,jevouslepromets.Çavas’arranger.» J’entendis Jaja sortir de sa chambre. Il descendrait en faisant semblant d’allerboiredel’eauàlacuisineetresteraitquelquesinstantsdeboutprèsdela portedusalon,pourécouter.Enremontant,ilmeracontaquedessoldatsavaient arrêtéAdeCokerdanssavoiturealorsqu’ilquittaitlesbureauxdelarédaction duStandard.Savoitureavaitétéabandonnéeauborddelaroute,portièreavant ouverte. J’imaginai Ade Coker qu’on tirait de sa voiture, qu’on poussait à l’intérieurd’uneautre,peut-êtreunbreaknoirpleindesoldatsdontlesfusils dépassaientparlesfenêtres.J’imaginaisesmainstremblantesdepeur,unetache mouillées’étalantsursonpantalon. Jesavaisquesonarrestationétaitdueàl’articlequiavaitfaitlaunedu dernierStandard,unarticlequiracontaitcommentlechefd’Étatetsonépouse avaientpayédesgenspourtransporterdel’héroïneàl’étranger,unarticlequi remettait en question l’exécution récente de trois hommes et l’identité des véritablesbaronsdeladrogue. Jajaditque,lorsqu’ilavaitregardéparletroudelaserrure,Papatenaitla maindeYewandeetpriait,luidemandantderépéter:«Ilnelaisseraaucunde ceuxquiontconfianceenLuidansladésolation.» Ce furent les paroles que je m’adressai à moi-même en passant mes examenslasemainesuivante.EtjelesrépétaiaussiquandKevinmeramenaàla maisonledernierjourd’école,monbulletinscolaireserrétrèsfortcontrema poitrine. Les sœurs révérendes nous donnaient nos bulletins scolaires non

cachetés.J’étaisladeuxièmedemaclasse.C’étaitmarquéenchiffres:2/25.

Mon professeur, sœur Clara, avait écrit : « Kambili est d’une intelligence

supérieureàlamoyennepoursonâge,elleestcalmeetresponsable.»Etla directrice,mèreLucy:«Uneélèvebrillanteetobéissante,unefilledontonpeut êtrefier.»MaisjesavaisquePapaneseraitpasfier.Ilnousavaitsouventdità Jaja et à moi qu’il ne consacrait pas autant d’argent aux Filles du Cœur Immaculéetà StNicholaspour quenouslaissions d’autresenfantsêtre les premiers.Personnen’avaitdépenséd’argentpoursascolaritéàlui,surtoutpas sonimpiedepère,notrePapa-Nnukwu,pourtantilétaittoujourslepremier.Je voulaisfairelafiertédePapa,réussiraussibienquelui.J’avaisbesoinqu’ilme mettelamainsurlanuqueenmedisantquejeréalisaisledesseindeDieu. J’avaisbesoinqu’ilmeserrecontreluietmedisequ’àceluiàquiondonne beaucoup,ondemandeaussibeaucoup.J’avaisbesoinqu’ilmesourie,dece sourirequiilluminaitsonvisageetréchauffaitquelquechoseaufonddemoi. Maisj’étaisdeuxième.J’étaissouilléeparl’échec. MamaouvritlaportièreavantmêmequeKevinaitarrêtélavoituredans l’allée.Ellenousattendaittoujoursàlaported’entrée,ledernierjourd’école, pourchanterdeschantsdelouangesenibo,nousserrerdanssesbrasJajaetmoi etcaressernosbulletinsscolaires.C’étaitlaseulefoisoùellechantaittouthautà lamaison. « O me mma, Chineke, o me mma… » Mama entama son chant puis s’interrompitquandjelasaluai. «Bonsoir,Mama. —Nne,ças’estbienpassé?Tun’aspaslevisageradieux.» Elles’écartapourmelaisserpasser. «Jesuisdeuxième.» Mamamarquaunepause. «Viensmanger.Sisiapréparédurizàlanoixdecoco.» J’étais assise à mon bureau quand Papa rentra à la maison. Il gravit lourdementl’escalier,chacundesespaspesantsjetantletumultedansmatête,et serenditdanslachambredeJaja.Ilétaitpremier,commed’habitude,Papaserait doncfier,ilembrasseraitJaja,laisseraitsonbrasautourdesesépaules.Ilresta unbonmomentdanslachambredeJaja,pourtant;jesavaisqu’ilpassaiten revuelesnotesdechaquematière,pourvoirsil’uneoul’autreavaitbaisséd’un oudeuxpointsparrapportautrimestreprécédent.Quelquechosepoussaitdes liquidesdansmavessieetjemeruaiauxtoilettes.Papaétaitdansmachambre quandj’enressortis. «Bonsoir,Papa,nno. —Ças’estbienpasséàl’école?» Jevoulaisdirequej’étaisdeuxièmepourqu’illesachetoutdesuite,pour reconnaîtremonéchec,maisjemecontentaidedire«Oui»enluitendantle bulletinscolaire.Ilmesemblaqu’ilmettaituneéternitéàl’ouvrir,etencoreplus

longtempsàlelire.J’essayaidemaîtrisermarespirationpendantl’attente,tout ensachantpertinemmentquec’étaitimpossible. «Quiestlapremière?finitpardemanderPapa. —ChinweJideze. —Jideze?Lafillequiétaitdeuxièmeautrimestredernier? —Oui»,répondis-je. Mon estomac faisait du bruit, des gargouillements caverneux qui me paraissaienttropfortsetquirefusaientdesetairemêmequandjerentraisle ventre. Papa regarda mon bulletin scolaire encore un moment, puis il dit :

«Viensdîner.» Quand je descendis l’escalier, mes jambes étaient comme désarticulées, pareillesàdelonguesbandesdebois.Papaavaitrapportédeséchantillonsd’un nouveaubiscuitetilfitcirculerlepaquetvertavantquenouscommencionsle repas.Jemordisdansunbiscuit. «Trèsbon,Papa. —C’estungoûttrèsfrais,fitJaja. —Délicieux,ajoutaMama. —Ildevraitsevendre,parlagrâcedeDieu,conclutPapa.Nosgaufrettes sontentêtedemarché,maintenant,etildevraitlesrejoindre.» Jeneregardaispas,jenepouvaispasregarder,levisagedePapapendant qu’ilparlait.L’ignamebouillietleslégumespiquantsrefusaientdedescendre dans mon gosier ; ils s’accrochaient à ma bouche comme des enfants qui s’accrochentàlamaindeleurmèreàl’entréedel’écolematernelle.J’avalais verred’eausurverred’eaupourlesenfoncer,etletempsquePapacommence lesgrâces,j’avaisleventregonfléd’eau.Quandileutfini,Papamedit:«Viens enhaut,Kambili.» Jelesuivis.Pendantqu’ilmontaitl’escalierdanssonpyjamadesoierouge, sesfessesremuaientettremblaientcommedel’akamu,del’akamubienfait, biengélatineux.LadécorationcrèmedelachambreàcoucherdePapaétait refaitetouslesans,maischaquefoisdansuntondecrèmelégèrementdifférent. Laluxueusemoquettequis’enfonçaitsousvospiedsétaitd’uncrèmeuni;les rideauxavaientjusteunpeudebroderiemarronsurlesbords;lesfauteuilsen cuircrèmeétaientplacéscôteàcôte,commesideuxpersonnesétaientassiseset partageaientuneconversationintime.Toutcecrèmesefondaitenfaisantparaître lachambreplusgrande,commesiellen’enfinissaitjamais,commesivousne pouviezpasfuirmêmesivouslevouliezcariln’yavaitnullepartoùseréfugier. Enfant,quandjepensaisauParadis,jevoyaismentalementlachambredePapa, sadouceur,sonblanccrème,sonétendueinfinie.Jemepelotonnaisdanslesbras dePapaquandlesoragesd’harmattansedéchaînaientenprojetantdesmangues contrelesmoustiquairesdesfenêtresetenentrechoquantlesfilsélectriquesqui

crachaientdesétincellesdeflammeorangevif.Papamenichaitentresesgenoux ou m’enveloppait dans une couverture blanc crème qui avait l’odeur de la sécurité. À présent, j’étais assise sur une couverture semblable, au bord du lit. J’enlevaimespantoufles,enfonçailespiedsdanslamoquetteetdécidaideles garderenfouislàpourquemesorteilssesententprotégés.Pourqu’aumoinsune partiedemoisesenteensécurité. «Kambili,ditPapaavecunlourdsoupir,tun’aspasdonnélemeilleurde toi-mêmecetrimestre.Tuasterminédeuxièmeparcequetuaschoisid’être deuxième.» Sonregardétaittriste.Profondettriste.J’avaisenviedetouchersonvisage, depasserlamainsursesjouescaoutchouteuses.Ilyavaitdanssesyeuxdes

histoiresquejeneconnaîtraisjamais. À ce moment-là, le téléphone sonna ; il sonnait plus souvent depuis l’arrestation d’Ade Coker. Papa répondit et parla en baissant le ton. Je l’attendais,toujoursassise,quandillevalesyeuxetmecongédiad’ungestede lamain.Ilnemefitpasvenirlelendemain,nilesurlendemain,pourparlerde monbulletinscolaireetdéciderdemapunition.Jemedemandais’ilétaittrop préoccupéparl’affaireAdeCokermais,mêmeaprèsl’avoirfaitsortirdeprison unesemaineplustard,ilnementionnapasmonbulletinscolaire.Ilnementionna pasnonplusqu’ilavaitfaitsortirAdeCokerdeprison;nousvîmesjusteson éditorialdansleStandard,danslequelilécrivaitsurlavaleurdelaliberté,disant quesonstylonecesseraitpas,nepourraitpascesser,d’écrirelavérité.Maisil nefaisaitaucuneallusionaulieudesadétention,niauxpersonnesquil’avaient arrêtéouàcequ’onluiavaitfait.Dansunenoteenitalique,ilremerciaitson éditeur : « Un homme intègre, l’homme le plus courageux que je connaisse.»J’étaisassise surlecanapéà côtéde Mama,pendantle temps familial,etjelusetreluscettelignepuisfermailesyeuxetmesentisparcourue parunevagued’émotion,lamêmeimpressionquelorsquepèreBenedictparlait dePapaàlamesse,lamêmeimpressionqu’aprèsavoiréternué:unesensation claire,depicotement. «Dieumerci,Adeestsainetsauf,ditMamaenpassantlesmainssurle journal. —Ilsluiontécrasédescigarettesdansledos,racontaPapaensecouantla tête.Ilsluiontécrasétantettantdecigarettesdansledos. —Ilsrecevrontcequ’ilsméritent,maispassurcetteterre,mba»,déclara Mama. MêmesiPapaneluisouritpas–ilavaitl’airtroptristepoursourire–,je regrettaidenepasavoirpenséàdirecelaavantMama.Jesavaisqueçaplaisaità Papaqu’ellel’aitdit.

«Nousallonspubliersouterrainement,désormais,repritPapa.Çadevient dangereuxpourmonéquipe.» Jesavaisque«souterrainement»signifiaitclandestinement,quelejournal serait édité à partir d’un emplacement secret, mais je ne pus m’empêcher d’imaginer Ade Coker et le reste de l’équipe dans un bureau sous terre, la lumièred’unnéoninondantlapiècesombreethumide,leshommespenchéssur leursbureaux,écrivantlavérité. Ce soir-là, quand Papa fit la prière, il ajouta de plus longs passages exhortantDieuàprovoquerlachutedesimpiesquigouvernaientnotrepayset psalmodiaàmaintesetmaintesreprises:«Notre-Dame,bouclierdupeuple nigérian,priezpournous.»

Les vacances scolaires étaient courtes, seulement deux semaines, et le samediprécédantlareprisedescours,MamanousemmenaJajaetmoiacheter dessandalesetdescartablesneufsaumarché.Nousn’enavionspasbesoin:nos cartablesetnossandalesdecuirbrunétaientencoreneufs,ilsn’avaientqu’un trimestre.Maisc’étaitleseulrituelquin’appartîntqu’ànous,d’alleraumarché avantledébutdechaquenouveautrimestre,conduitsenvoitureparKevin,en baissantlesvitressansavoiràdemanderl’autorisationàPapa.Auxabordsdu marché,nosregardss’attardèrentsurlesfousàmoitiénusquitraînaientautour desdépôtsd’ordures,surleshommesquis’arrêtaientavecdésinvolturepour ouvrirleursbraguettesetpisserdanslescoins,surlesfemmesquiavaientl’air demarchanderbruyammentavecdespilesdelégumesvertsjusqu’aumomentoù

latêtedumarchandpointaitderrièrel’étal. Àl’intérieurdumarché,nousignorâmeslesmarchandsquinoustiraientle longdescouloirssombresendisant:«J’aicequevouscherchez»,ou«Venez avecmoi,c’estlà»,mêmes’ilsn’avaientaucuneidéedecequenousvoulions. Nousplissionslenezensentantlesodeursdeviandefraîchesanguinolenteetles relents de poisson séché, baissions la tête pour éviter les abeilles qui bourdonnaientennuagesdensesau-dessusdeséchoppesdesvendeursdemiel. EnquittantlemarchéavecnossandalesetunpeudetissuqueMamaavait acheté,nousaperçûmesunepetitefouleassembléedevantlesétalsdelégumes quenousavionsvusplustôtenpassant,ceuxquibordaientlaroute.Çagrouillait desoldats.Desfemmesdumarchécriaientetbeaucoupd’entreellessetenaient latêteàdeuxmains,commefontlesgenspourexprimerledésespoirouunétat dechoc.Unefemmegisaitdanslapoussièreenpleurs,tirantsursescheveux courts.Sonlappas’étaitdénouéetonvoyaitsapetiteculotteblanche. «Dépêchez-vous»,ditMamaenserapprochantdeJajaetmoi,etjesentis qu’ellevoulaitnousprotégerduspectacledessoldatsetdesfemmes. Aumomentoùnouspassionsdevanteuxennoushâtant,jevisunefemme

crachersurunsoldat,etlesoldatleverunfouet.Lefouetétaitlong.Iltraçaune courbedansl’airavantdeseposersurl’épauledelafemme.Unautresoldat renversaitdesplateauxdefruitsàcoupsdepied,écrasantdespapayessousses bottesenriant.Quandnousmontâmesenvoiture,KevinexpliquaàMamaque les soldats avaient reçu l’ordre de démolir les étals de légumes parce que c’étaientdesstructuresillégales.Mamaneditrien;elleregardaitparlafenêtre commesiellevoulaitregardercesfemmesjusqu’aubout. Surletrajetduretour,jepensaiàlafemmequigisaitdanslapoussière.Je n’avaispasvusonvisagemaisj’avaisl’impressiondelaconnaître,del’avoir toujoursconnue.Jeregrettaisden’avoirpaspum’approcherd’ellepourl’aiderà serelever,nettoyerlabouerougesursonlappa. Jerepensaiaussiàellelelundidanslavoiture,quandPapameconduisità l’école.IlralentitàOguiRoadetlançaquelquesbilletsencorecraquantsàun mendiant vautré sur le bas-côté, près d’enfants qui vendaient des oranges épluchées.Lemendiantregardalonguementlesnairapuisselevaetagitales brasderrièrenous,ensautantettapantdesmains.J’avaisprésuméqu’ilboitait. Jelesuivisdesyeuxdanslerétroviseurautantquejelepus.Ilmerappelaitla femmedumarché,parterredanslapoussière.Ilyavaituneimpuissancedanssa joie,lamêmesorted’impuissancequedansledésespoirdelafemme. Lesmursquientouraientl’établissementsecondairepourfillesduCœur Immaculéétaienttrèshautsetressemblaientàceuxdenotreconcession,maisau lieud’êtrecoiffésdespiralesdefildeferélectrisé,ilsétaienthérissésdetessons

de verre pointus aux bords tranchants. Papa assurait que les murs l’avaient

influencédanssonchoixquandj’avaisfinil’écoleprimaire.Ladiscipline,disait-

il,c’étaitimportant.Onnepouvaitpaslaisserdesjeunesescaladerlesmurspour aller se déchaîner en ville, comme le faisaient les élèves des collèges du gouvernementfédéral. «Cesgensnesaventpasconduire,grommelaPapaquandnousarrivâmes auportailducollège,oùlesvoituresslalomaientenklaxonnant.Onnedécerne pasdeprixaupremierquientredanslaconcessiondel’école.» Desmarchandesambulantes,beaucoupplusjeunesquemoi,bravaientles gardiensdel’établissementenserapprochanttoujoursplusdesvoiturespour proposerdesorangesépluchées,desbananesetdescacahuètes,leurschemisiers usésglissantdeleursépaules.Papafinitparentreravecsouplessedanslavaste concessionetsegaraàcôtéduterraindevolley-ball,del’autrecôtédelagrande pelouseimpeccablementtondue. «Oùesttasalledeclasse?»demanda-t-il. Jepointailedoigtverslebâtimentquijouxtaitlebosquetdemanguiers. Papasortitdelavoitureavecmoietjemedemandaicequ’ilfaisait,pourquoiil étaitlà,pourquoiilm’avaitconduiteàl’écoleenchargeantKevind’emmener

Jaja. SœurMargaretl’aperçutquandnousentrâmesdansmaclasse.Entourée d’élèvesetdequelquesparents,elleagitajoyeusementlamainpuissedirigea versnousd’unpasrapide,ensedandinant.Lesmotscoulaientavecaisancede sabouche:commentallaitPapa,était-ilcontentdemesrésultatschezlesFilles duCœurImmaculé,assisterait-ilàlaréceptiondonnéeenl’honneurdel’évêque lasemaineprochaine? Papa changea d’accent pour lui répondre, prenant des inflexions britanniques,exactementcommelorsqu’ils’adressaitaupèreBenedict.Ilétait affable,manifestantcetempressementàplairequ’ilavaittoujoursàl’égarddes religieux, en particulier des religieux blancs. Affable comme lorsqu’il avait donnélechèquepourlarénovationdelabibliothèqueduCœurImmaculé.Il expliquaqu’ilétaitjustevenuvoirmasalledeclasse,etsœurMargaretlepria, s’ilavaitbesoindequoiquecesoit,deleluisignaler. «OùestChinweJideze?»demandaPapa. Ungroupedefillesbavardaitàlaporte.Jeregardaiautourdemoi,les tempescompriméesparunpoids.Qu’allaitfairePapa?Commed’habitude,le visageauteintclairdeChinweétaitaucentredugroupe. «C’estlafillequiestaumilieu»,répondis-je. Papaallait-illuiparler?Luitirerlesoreillesparcequ’elleavaitremportéla premièreplace?J’auraisaiméquelaterres’ouvreetengloutisselaconcession toutentière. «Regarde-la,ditPapa.Combiendetêtesa-t-elle? —Une.» Jen’avaispasbesoindelaregarderpoursavoirça,maisjelefisquand même.Papasortitdesapocheunpetitmiroir,grandcommeunpoudrier. «Regardedanslemiroir.» Jeledévisageai. «Regardedanslemiroir.» Jeprislemiroir,lescrutai. «Combienas-tudetêtes,gbo?medemandaPapaenparlantenibopourla premièrefois. —Une. —Cettefille auneseuletête,elleaussi, alorspourquoil’as-tu laissée emporterlapremièreplace? —Çanesereproduirapas,Papa.» Il soufflait un léger Ikuku de poussière, en spirales brunes comme des ressortsquisedéplient,etjesentislegoûtdusableseposersurmeslèvres. «Pourquoicrois-tuquejetravailleaussidurpourvousdonnerlemeilleur,à Jajaetàtoi?Ilfautquetufassesquelquechosedetouscesprivilèges.Parce

qu’Iltedonnetant,Dieuattendbeaucoupdetoi.Ilattendlaperfection.Jen’ai paseuunpèrequim’envoyaitdanslesmeilleuresécoles.Monpèrepassaitson tempsàadorerdesdieuxdepierreetdebois.Sanslesprêtresetlessœursdela mission,aujourd’huijeneseraisrien.J’aiétéboychezleprêtredelaparoisse pendant deux ans. Oui, boy. Personne ne m’emmenait en voiture à l’école. Pendanttoutmonprimaire,jedevaisfairetreizekilomètresàpiedparjourpour alleràNimo.Àl’écolesecondairedeStGregory,jetravaillaiscommejardinier pourlesprêtres.» J’avaisdéjàentendutoutça,combienilavaittravaillédur,commentles sœursrévérendesetlesprêtresmissionnairesl’avaientformé,luienseignantdes chosesqu’iln’auraitjamaisapprisesdesonidolâtredepère,monPapa-Nnukwu. Jehochaitoutefoislatêteenprenantl’airvif.J’espéraisquemescamaradesde classenesedemandaientpaspourquoimonpèreetmoiavionsdécidédevenirà l’écolepouravoirunelongueconversationdevantlebâtimentdelaclasse.Pour finir,Papacessadeparleretrepritlemiroir. «Kevinviendratechercher,dit-il. —Oui,Papa. —Aurevoir.Travaillebien.» Ilmeserradanssesbras,rapidement. «Aurevoir,Papa.» Jeleregardaisdescendrel’alléebordéedebuissonsvertssansfleursquand lasonneriedel’appelretentit. Il y avait du tapage pendant l’appel et mère Lucy dut dire à plusieurs reprises:«Silence,maintenant,mesdemoiselles!»Commetoujoursj’étais deboutentêtedefile,parcequelaqueueétaitpourlesfillesquiappartenaientà desbandes,desfillesquipouffaientderireetchuchotaiententreelles,àl’abri des professeurs. Ces dernières se tenaient sur une estrade, telles de grandes statuesdansleurshabitsbleuetblanc.Aprèsavoirchantétoutesensembleun chantdebienvenuetirédurecueildecantiquescatholiques,mèreLucynouslut

lechapitreVdesaintMatthieujusqu’auverset11,puisnouschantâmesl’hymne

national.Chanterl’hymnenationalétaitunepratiquerelativementrécenteaux FillesduCœurImmaculé.Celaavaitcommencél’annéeprécédentecarcertains parentsétaientembêtésqueleursfillesneconnaissentnil’hymnenationalnile Serment. J’observai les sœurs pendant que nous chantions. Seules les sœurs révérendesnigérianeschantaient,leursdentsétincelantcontreleurpeausombre. Lessœursrévérendesblanchessetenaientlesbrascroisésoueffleuraientdes doigtslesperlesdeverreduchapeletquipendaitàleurtaille,s’assurantd’un regard vigilant que toutes les élèves avaient bien les lèvres qui remuaient. Ensuite,mèreLucyplissalesyeuxderrièrelesverresépaisdeseslunetteset parcourutlesrangs.EllechoisissaittoujoursuneélèvepourlancerleSerment,et

lesautresenchaînaient.

«KambiliAchike,commencezleSerment,s’ilvousplaît.»

MèreLucynem’avaitencorejamaischoisie.J’ouvrislabouche,maisles

motsrefusèrentdesortir.

«KambiliAchike?»

MèreLucyettoutlerestedel’écoleavaienttournélatêtepourmeregarder.

Jem’éclaircislagorge,intimaiauxmotsl’ordredesortir.Jelesconnaissais,les

disaismentalement.Maisilsrefusaientdesortir.Lasueurétaitchaudesousmes

bras.

«Kambili?» Finalement,jebafouillai:«JeprometsauNigeria,monpays,/D’être fidèle,loyalethonnête…» Lesautresélèvesenchaînèrentet,toutenremuantleslèvres,j’essayaide calmermarespiration.Aprèsl’appel,nousgagnâmesnossallesdeclasseen rangs. Les élèves de ma classe s’installèrent selon la routine habituelle, en faisantraclerleurschaisessurlesol,époussetantleursbureaux,recopiantle nouvelemploidutempsdutrimestreécritautableau. «Tuaspassédebonnesvacances,Kambili?medemandaEzinneense penchantversmoi. —Oui. —Es-tupartieàl’étranger? —Non»,répondis-je. Jenesavaispasquoidired’autremaisjevoulaisqu’Ezinnesacheque j’appréciaisqu’ellesoittoujoursgentilleavecmoi,bienquejesoismaladroiteet incapabledeparler.Jevoulaisluidiremercidenepassemoquerdemoinime traiterde«bêcheuse»commelefaisaienttouteslesautresfilles,maislesmots quisortirentfurent:«Ettoi?» CelafitrireEzinne. «Moi?Cesontlesgenscommetoi,GabriellaouChinwequifontdes voyages,lesgensquiontdesparentsriches.Moijesuisjustealléeauvillage voirmagrand-mère. —Ah,fis-je. —Pourquoiilestvenu,tonpère,cematin? —Je…je…»Jemetuspourreprendremonsoufflecarjesavaisque sinon,jebégaieraisencoredavantage.«Ilvoulaitvoirmasalledeclasse. —Tuluiressemblesbeaucoup.Jeveuxdire,tun’espasgrande,maisles traitsetleteintsontlesmêmes,ditEzinne. —Oui. — Il paraît que Chinwe t’a piqué la première place le trimestre dernier.Abi?

—Oui. —Jesuissûrequetesparentsnel’ontpasmalpris.Ha,ha!C’estquetues la première depuis le début de la cinquième. Chinwe dit que son père l’a emmenéeàLondres. —Ah. — J’ai été cinquième et c’était un progrès pour moi parce que j’étais huitièmeletrimestred’avant.Tusais,notreclasseesttrèscompétitive.Dans

monécoleprimaire,j’étaistoujourslapremière.» Àcemoment-là,ChinweJidezes’approchadupupitred’Ezinne.Elleavait unevoixaiguë,unevoixd’oiseau. «Jeveuxresterresponsabledediscipline,cetrimestre,Ezi-Papillon,alors n’oubliepasdevoterpourmoi»,ditChinwe. Sa jupe d’uniforme était serrée à la taille, divisant son corps en deux moitiésarrondiescommeunhuit. JenefuspasétonnéedevoirChinwepasserdevantmoipourrépéterla mêmechoseàlafilledubureausuivant,eninventantjusteunsurnomdifférent. Chinwenem’avaitjamaisadressélaparole,pasmêmelafoisoùnousavionsété placéesdanslemêmegrouped’agronomieafinderassemblerdesherbespourun album. Les filles s’agglutinaient autour de son bureau pendant la petite récréation,etleursriresfusaientsouvent.Leurscoiffuresétaientengénéralla répliqueexactedelasienne:desbaguettesnoires,recouvertesdefil,siChinwe avaitdesisiowucettesemaine-là;destressesenzigzagsurleurcuirchevelu, réuniesenqueue-de-chevalsurlesommetdelatête,sicettesemaine-làChinwe étaitcoifféeenshuku.Chinwemarchaitcommesielleavaitunobjetbrûlantsous les pieds, levant la jambe presque aussitôt que l’autre pied touchait le sol. Pendantlagranderécréation,quandellesallaientàquelques-unesacheterdes biscuitsetduCocaàlapetiteboutique,ellecaracolaitentêtedugroupe.D’après Ezinne,c’étaitChinwequipayaitlesboissonsdetoutlemonde.Engénéral,je passaislagranderécréationàlabibliothèque. «Chinweveutjustequetuluiparlesenpremier,murmuraEzinne.Tusais, elleacommencéàtetraiterdebêcheuseparcequetuneparlesàpersonne.Elle ditquecen’estpasparcequetonpèrepossèdeunjournaletpleind’usinesque tudoistelajouer,parcequesonpèreàelleestriche,luiaussi. —Jenemelajouepas. —C’estcommeaujourd’hui,àl’appel,elleaditquetutelajouaisetque c’étaitpourçaquetun’avaispascommencéleSermentlapremièrefoisque mèreLucyt’aappelée. —Jen’aipasentendulapremièrefoisquemèreLucym’aappelée. —Jenedispasquetutelajoues,jedisquec’estcequepensentChinweet

laplupartdesfilles.Tudevraispeut-êtreessayerdeluiparler.Tudevraispeut-

êtrearrêterdepartirencourantcommetufaisaprèsl’écoleetmarcheravecnous jusqu’auportail.Detoutefaçon,pourquoitucourstoujours? — J’aime courir, c’est tout », répondis-je, en me demandant si je compterais cela comme un mensonge quand je me confesserais le samedi suivant,l’ajoutantaumensongeselonlequeljen’avaispasentendumèreLucyla premièrefois.

KevingaraittoujourslaPeugeot505devantleportailducollègejusteaprès

les sonneries. Il avait de nombreuses autres courses à faire pour Papa et je n’avaispasledroitdelefaireattendre,jefonçaisdoncaprèsmonderniercours. Fonçaiscommesijecouraisle deuxcentsmètres àlacompétition sportive interclasses.Unefois,KevinavaitditàPapaquej’avaismisquelquesminutes deplus,etPapam’avaitgiflélesjouesdroiteetgaucheenmêmetemps,sibien quesesénormespaumesavaientlaissédesmarquesparallèlessurmonvisageet desbourdonnementsdansmesoreillespendantplusieursjours. «Pourquoi?demandaEzinne.Siturestespourbavarderaveclesautres, peut-êtrequeçaleurferavoirqu’enréalitétun’espassnob. —J’aimecourir,c’esttout»,répétai-je.

Jedemeuraiunebêcheusepourlaplupartdesfillesdemaclassejusqu’àla findutrimestre.Maisjenem’enfaisaispastroppourçaparcequej’avaisun poids plus lourd à porter : le souci d’arriver première ce trimestre. J’avais l’impressiondetenirunsacdegravierenéquilibresurlatêtetouslesjoursà l’école,sansavoirledroitdelereteniraveclamain.Lescaractèresdemes manuelscontinuaientàsebrouillerenpavésrougesetflousdevantmesyeux,je voyaistoujoursl’espritdemonpetitfrèreligotépard’étroiteslignesdesang. J’essayaisderetenirparcœurcequedisaientlesprofesseursparcequejesavais que je ne comprendrais rien à mes livres quand j’étudierais ensuite. Après chaquecontrôle,unebouledurecommedufoufouratéseformaitdansmagorge etyrestaitjusqu’àcequ’onnousaitrendunoscahiers. L’écolefermapourlesvacancesdeNoëldébutdécembre.Jescrutaimon bulletinscolairependantqueKevinmereconduisaitàlamaisonetj’aperçus

1/25,tracéd’uneécrituresipenchéequejedusl’examinerdeplusprèspour

m’assurerquecen’étaitpas7/25.Cesoir-là,jem’endormisenserrantcontre

moil’imageduvisageradieuxdePapa,lesondelavoixdePapamedisantqu’il

étaittrèsfierdemoi,quej’avaisréaliséledesseindeDieupourmoi.

Lesventschargésdepoussièredel’harmattanarrivèrentaveclemoisde décembre.Ilsapportaientl’odeurduSaharaetdeNoëletarrachaientlesfines feuillesovalesdesfrangipaniersainsiquecellesenformed’aiguillesdesfilaos, couvranttoutd’unepelliculebrune.NouspassionstouslesNoëlsdansnotre villenatale.SœurVeronicaappelaitcelalamigrationannuelledesIbos.Ellene comprenaitpas,disait-elleaveccetaccentirlandaisquifaisaitroulerlesmotssur salangue,pourquoitantd’Ibosconstruisaientd’immensesmaisonsdansleurs villesnatales,oùilsnepassaientqu’uneoudeuxsemainesendécembre,maisse contentaientdevivrelerestantdel’annéedansdeslogementsexigusenville.Je medemandaissouventpourquoisœurVeronicaavaitbesoindelecomprendre, alorsquec’étaittoutsimplementlafaçondontleschosessefaisaient. Lesventsmatinauxétaientrapides,lejourdenotredépart,ilsmalmenaient lesfilaos,lesfaisantployeretsetordrecommepours’inclinerdevantundieu poussiéreux,leursaiguillesetleursbranchesémettantlemêmesonquelesifflet d’unarbitredefootball.Lesvoituresétaientgaréesdansl’allée,portièreset coffresouverts,attendantqu’onlescharge.PapaconduiraitlaMercedes,Mama devant et Jaja et moi à l’arrière. Kevin prendrait la voiture de l’usine en emmenantSisi;enfin,Sunday,lechauffeurdel’usinequiremplaçaitd’habitude Kevin quand celui-ci prenait son congé annuel d’une semaine, conduirait la Volvo. Papa, debout devant les hibiscus, donnait des instructions, une main enfoncéedanslapochedesonbouboublanc,indiquantdel’autretantôtles

paquets,tantôtlesvoitures. «LesvalisesvontdanslaMercedes,etceslégumesaussi.Lesignames

irontdanslaPeugeot505,aveclescaissesdeRémyMartinetlesbriquesdejus

defruits.Voyezsilespilesd’okporokopeuventtenir,ellesaussi.Lessacsderiz, legarri,lesharicotsetlesbananesplantainsvontdanslaVolvo.» Ilyavaitbeaucoupdechosesàemporter,etAdamuquittaleportailpour venirprêtermain-forteàSundayetàKevin.Lesignames,degrostuberculesde

latailledejeuneschiots,remplissaientlecoffredelaPeugeot505àeuxtout

seuls,etmêmelaVolvoseretrouvaavecunsacdeharicotsaffalésurlesiège avant,commeunpassagerendormi.KevinetSundaypartirentlespremierset nouslessuivîmesdesorteque,sijamaislessoldatslesarrêtaientauxbarrages routiers,Papaleverraitets’arrêteraitluiaussi. Papaentamalechapeletavantquenousayonsfranchileportailquifermait notrerue.Ils’arrêtaàlafindelapremièredizainepourpermettreàMama d’enchaînersurlasériesuivantededixJevoussalueMarie.Jajamenaladizaine suivantepuiscefutmontour.Papaprenaitsontempsauvolant.Larouten’avait quedeuxvoies,etquandnousnousretrouvâmesderrièreuncamion,ilrestaàsa placeengrommelantquelesroutesn’étaientpassûres,quelesgensd’Abuja avaient volé tout l’argent destiné à convertir les routes en quatre-voies. De nombreusesvoituresklaxonnaientetnousdoublaient;certainesétaienttellement pleinesd’ignames,derizetdecaissesdesodasetjusdefruitspourNoëlque leurscoffresrasaientpresquelachaussée. À Ninth Mile, Papa s’arrêta pour acheter du pain et de l’opka. Des colporteursfondirentsurnotrevoitureenfourrantdesœufsdurs,desnoixde cajougrillées,desbouteillesd’eau,dupain,del’opka,del’agidipartoutesles fenêtresetenpsalmodiant:«Achetezmamarchandise,oh,jevousfaisbon prix»,ou:«Regardez-moi,c’estmoiquevouscherchez.» Bienqu’iln’achetâtquedupainetdel’opkaenveloppédansdesfeuillesde bananier,Papadonnaunbilletdevingtnairaàchacundesautresvendeurs,et leurs chants de « Merci, monsieur, Dieu vous bénisse » résonnèrent à mes oreillestandisquenousrepartionsversAbba. Lepanneauvert«BIENVENUEÀABBA»quiindiquaitlasortiedela routeauraitétéfacileàratertantilétaitpetit.Papatournadanslecheminde terreetj’entendisbientôtlecrissementduventrebasdelaMercedesraclantla chausséecahoteuseetbrûléeparlesoleil.Ànotrepassage,lesgensagitaientla mainenhélantPapaparsontitre:«Omelora!»Descasesenpiséjouxtaient desmaisonsdedeuxétagesnichéesderrièredesportailsmétalliquesouvragés. Desenfantsnusouàdeminusjouaientavecdesballonsdefootballdégonflés. Deshommesétaientassissurdesbancssouslesarbres,buvantduvindepalme dansdescornesdevacheoudeschopesenverreterni.Letempsquenous

arrivionsaugrandportailnoirdenotremaisondecampagne,lavoitureétait recouvertedepoussière.Troishommesâgés,deboutsousl’ukwasolitaireproche denotreportail,agitèrentlamainencriant:«Nnonu!Nnonu!Êtes-vousde retour?Nousviendronsbientôtvoussouhaiterlabienvenue!» Notreportierouvritlesgrilles. «Merci,Seigneur,pouravoirbéninotrevoyage»,ditPapaensesignant quandilpénétradanslaconcession,etnousrépondîmes:«Amen.» Notre maison m’époustouflait toujours, la majesté blanche de ses trois étages,lafontaineavecsonjetd’eaudevant,lescocotiersquilaflanquaientde partetd’autreetlesorangersrépartisçàetlàdanslacour.Troispetitsgarçons déboulèrentdanslaconcessionpoursaluerPapa.Ilsavaientsuivinotrevoiture encourantlelongduchemindeterre. «Omelora!Bojour,m’sieu!»dirent-ilsenchœur. Ilsneportaientquedesshortsetilsavaienttousdesnombrilsdelataille d’unpetitballon. «Kedunu?»Papaleurdonnaàchacundixnairad’uneliassedebillets qu’il avait sortie de son sac. « Saluez vos parents et n’oubliez pas de leur montrercetargent. —Oui,m’sieu!Marci,m’sieu!» Ilsressortirentdelaconcessionàtoutesjambes,enriantbruyamment. Kevin et Sunday déchargèrent les provisions pendant que Jaja et moi sortionslesvalisesdelaMercedes.Mamaalladansl’arrière-couravecSisipour rangerlestrépiedsdecuisineenfonte.Notrenourritureseraitpréparéesurla gazinièreàl’intérieurdelacuisine,maislestrépiedsenmétalrecevraientles grossesmarmitesoùcuiraientleriz,lesragoûtsetlessaucespourlesvisiteurs. Certainesmarmitesétaientassezgrandespourcontenirunechèvretoutentière. MamaetSisines’occupaientpratiquementpasdecesplats-là:ellesrestaient justedanslesparagespourfournirdusel,descubesMaggietdesustensiles supplémentaires,carlesépousesdesmembresdenotreumunnavenaientfairela cuisine.EllesvoulaientqueMamaserepose,disaient-elles,aprèslestressdela ville.Et,chaqueannée,ellesemportaientlesrestes–lesmorceauxdeviande gras,lerizetlesharicots,lesbouteillesdejusdefruits,deMaltinaetdebière– enrepartant.NousétionstoujoursprêtsànourrirlevillageentierpourNoël, toujoursprêtspourqu’aucunedespersonnesquientraientnerepartesansavoir mangéetbuàundegréraisonnabledesatiété,commedisaitPapa.Letitrede PapaétaitOmelora,aprèstout:«celuiquiœuvrepourlacommunauté».Mais Papan’étaitpasleseulàrecevoirdesvisiteurs;lesvillageoisserendaienten groupedanstoutemaisondotéed’ungrandportail,etilsemportaientparfoisdes bolsenplastiqueavecdebonscouvercles.C’étaitNoël. Jajaetmoiétionsenhaut,entraindedéfairelesvalises,quandMamaentra

etdit:«AdeCokerestpasséavecsafamillepournoussouhaiterunjoyeux Noël.IlssontenroutepourLagos.Descendezleurdirebonjour.» AdeCokerétaitunpetithommerondetrieur.Quandjelevoyais,j’essayais toujours de l’imaginer écrivant les éditoriaux du Standard ; j’essayais de l’imaginerbravantlessoldats.Etjen’yparvenaispas.Ilavaitl’aird’unepoupée dechiffonet,vuqu’ilsouriaittoutletemps,lesprofondesfossettesdesesjoues moelleusessemblaientêtredesattributspermanents,commesiquelqu’unlui avaitenfoncéunbâtondanslesjoues.Mêmeseslunettesfaisaientlunettesde poupée:ellesétaientplusépaissesquedescarreauxdefenêtre,d’uneétrange teintebleuâtreetcercléesdeplastiqueblanc.Quandnoussommesentrés,il lançaitenl’airsonbébé,unecopieparfaitementrondedelui-même.Sapetite filleétaitdeboutprèsdeluietluidemandaitdelalancerenl’air,elleaussi. «Jaja,Kambili,commentallez-vous?»dit-il,etsansnouslaisserletemps derépondre,ilritdesonrirecristallinetajouta,endésignantlebébéd’ungeste:

«Voussavezcequ’ondit,plusonleslancehautquandilssontjeunes,plusils

ontdechancesd’apprendreàvoler!»

Lebébégazouillaenmontrantsesgencivesrosesettenditlamainversles

lunettesdesonpère.AdeCokerbasculalatêteenarrière,lançadenouveaule

bébé.

Safemme,Yewanda,nousembrassa,nousdemandacommentnousallions, puiselledonnaunetapeespiègleàAdeCokersurl’épauleetluipritlebébé.En laregardant,jemesouvinsdessanglotsbruyantsquil’étouffaientquandelle étaitvenuetrouverPapa. «Est-cequevousaimezvenirauvillage?»nousdemandaAdeCoker. NousregardâmesPapaenmêmetemps;ilétaitsurlecanapéetlisaitune cartedevœuxensouriant. «Oui. —Ahbon?Vousaimezvenirdanscevillagedebrousse?»Ilécarquilla lesyeux,l’airthéâtral.«Avez-vousdesamisici? —Non. —Qu’est-cequevousfaitesdanscetrouperdu,alors?»dit-ilpournous taquiner. Jajaetmoi,noussourîmessansrépondre.

« Ils sont toujours tellement silencieux, dit-il en s’adressant à Papa. Tellementsilencieux. —Ilsnesontpascommecesenfantsbruyantsquinereçoiventaucune éducationàlamaisonetquin’ontaucunecraintedeDieu»,réponditPapa,et

j’étaiscertainequec’étaitlafiertéquiétiraitseslèvresetéclairaitsonregard.

« Imagine à quoi ressemblerait le Standard si nous étions tous aussi silencieux.»

C’étaituneplaisanterie.AdeCokerriait;safemmeYewandaaussi.Mais

Papaneritpas.Jajaetmoitournâmeslestalonsetremontâmes,ensilence.

Lebruissementdesfeuillesdecocotiermeréveilla.Del’autrecôtédenos hautes grilles, j’entendais des chèvres bêler, des coqs chanter et des gens échangerdessalutationsencriantàtraverslesmursenterredesconcessions. «Bojour,là.Tuasréveillé,déjà?T’es-tubienlevé,oh? —Bojour,là.Lesgensdetamaisonsesont-ybienlevés,oh?» Jetendislamainpourfairecoulisserlafenêtredemachambre,pourmieux entendrelessonsetlaisserentrerl’airpropre,teintédecrottesdechèvreet d’orangesmûrissantes.Jajafrappaàlaporteavantd’entrerdansmachambre. Noschambresétaientcontiguës;àEnugu,ellesétaientéloignées. «Tueslevée?demanda-t-il.DescendonspourlaprièreavantquePapa nousappelle.» Jedrapaimonlappa,dontjem’étaisservicommecouverturelégèredansla douceurdelanuit,par-dessusmachemisedenuit,lenouaisousmonbraset suivisJajaenbas. Les larges couloirs donnaient des allures d’hôtel à notre maison, tout commel’odeurimpersonnelledesportestenuesferméeslaplusgrandepartiede l’année, des salles de bains, cuisines et toilettes inutilisées, des chambres inhabitées. Nous nous servions seulement du rez-de-chaussée et du premier étage;ladernièrefoisquelesdeuxautresétagesavaientserviremontaitàdes années,quandPapaavaitéténomméchefetavaitreçusontitred’omelora.Les membresdenotreumunnalepoussaientdepuissilongtemps,déjàquandilétait encoredirecteurchezLeventisetqu’iln’avaitpasachetélapremièreusine,à prendre un titre. Il était suffisamment riche, affirmaient-ils ; par ailleurs personne,dansnotreumunna,n’avaitjamaisprisdetitre.Aussi,quandPapas’y décidaenfin,aprèsdelonguesdiscussionsavecleprêtredelaparoisseeten exigeantquetoutcequipouvaitsemblerpaïenfûtéliminédesacérémoniede remisedetitre,cefutcommeunminifestivalduNouvelIgname.Lesvoitures occupaientjusqu’auderniercentimètreduchemindeterrequitraversaitAbba. Les deuxième et troisième étages grouillaient de monde. À présent, je n’y montaisquelorsquejevoulaisvoirau-delàdelaroutequiétaitjustederrièreles mursdenotreconcession. «Papaanimeuneréunionduconseilparoissialaujourd’hui,ditJaja.Jel’ai entenduledireàMama. —Àquelleheureestlaréunion? —Avantmidi.»Etavecsesyeux,ilajouta:Nouspourronspasserdu tempsensemble. À Abba, Jaja et moi n’avions pas d’emploi du temps. Nous parlions

davantageetpassionsmoinsdetempsseulsdansnoschambresparcequePapa étaittropoccupéàaccueillirleflotinterminabledevisiteursouàalleràdes réunionsduconseilparoissialàcinqheuresdumatinetdesréunionsduconseil municipaljusqu’àminuit.ÀmoinsquecenefûtparcequeAbbaétaitdifférent, parcequelesgensicientraientdansnotreconcessionàleurguise,parcequel’air mêmequenousrespirionssedéplaçaitpluslentement. PapaetMamaétaientdansl’undespetitssalonsadjacentsàlagrandesalle deséjourdurez-de-chaussée. «BonjourPapa,bonjourMama,avons-nousdit,Jajaetmoi. —Commentallez-voustouslesdeux?demandaPapa. —Bien.» Papa avait le regard vif ; il devait être réveillé depuis des heures. Il feuilletaitsaBible,labiblecatholiquecomprenantleslivresdeutérocanoniques, reliéedecuirnoirbrillant.Mamaparaissaitensommeillée.Ellefrottasesyeux chassieuxennousdemandantsinousavionsbiendormi.J’entendisdesvoixen provenancedugrandsalon.Ici,lesinvitésarrivaientavecl’aurore.Alorsque nousvenionsdefairelesignedelacroixetdenousagenouillerautourdela table,onfrappaàlaporte.Unhommed’âgemûrportantuntee-shirtuséjusqu’à latramepointalenez. «Omelora!ditl’hommesurletonénergiquequelesgensemployaient pourappelerlesautresparleurstitres.Jem’envaismaintenant.Jeveuxvoirsije peuxacheterquelquesaffairesdeNoëlpourmesenfantsàOyeAbagana.» Ilparlaitanglaisavecunaccentibosifortquemêmelesmotslesplus courtssetrouvaientornésdevoyellessupplémentaires.Papaappréciaitqueles villageoisfissentuneffortpourparleranglaisensaprésence.Ildisaitquecela montraitqu’ilsavaientdubonsens. «Ogbunambala!lançaPapa.Attends-moi,jeprieavecmafamille.Jeveux tedonnerunpetitquelquechosepourlesenfants.Tupartagerasaussimonthéet monpain. —Hei!Omelora!Mercimossieu.Jen’aipasbulaitcetteannée.» L’hommes’attardaittoujourssurlepasdelaporte.Peut-êtres’imaginait-il quesondépartferaitdisparaîtrelapromessedethéaulaitdePapa. «Ogbunambala!Vat’asseoiretattends-moi.»L’hommebattitenretraite. Papa lut des psaumes avant de dire le NotrePère, le Je vous salue Marie, leGloireàDieuetleJecroisenDieu.Mêmesinousrécitionsàvoixhauteaprès que Papa eut prononcé les premiers mots seul, un silence extérieur nous enveloppaittous,commeunvoile.Maislorsqu’ildit:«Maintenantnousallons prier l’Esprit avec nos propres mots car l’Esprit intercède pour nous conformémentàSavolonté»,lesilencesebrisa.Nosvoixsonnaientfort,elles étaientdiscordantes.Mamacommençaavecuneprièrepourlapaixetpourles

dirigeantsdenotrepays.Jajapriapourlesprêtresetlesreligieux.Jepriaipourle

pape.Ensuite,pendantvingtminutes,Papapriapourquenoussoyonsàl’abri

desgensetdesforcesimpies,pourleNigeriaetsesdirigeantsimpies,etpourque

nouscontinuionsàgrandirenvertu.Enfin,ilpriapourlaconversiondenotre

Papa-Nnukwu,pourquePapa-Nnukwusoitsauvédufeudel’enfer.Papapassa

uncertaintempsàdécrirel’enfer,commesiDieunesavaitpasquelesflammes

étaient éternelles, vives et dévorantes. À la fin, d’une voix plus forte, nous dîmes:«Amen!» PapafermalaBible. «KambilietJaja,cetaprès-midi,vousirezàlamaisondevotregrand-père pour le saluer. Kevin vous y conduira. N’oubliez pas, ne touchez à aucun aliment,nebuvez rien.Et,comme d’habitude,vousne resterezpasplusde quinzeminutes.Quinzeminutes. —Oui,Papa.» NousentendionscelatouslesNoëlsdepuisquelquesannées,depuisque nous avions commencé à rendre visite à Papa-Nnukwu. Papa-Nnukwu avait convoquéuneréuniondel’umunnapourseplaindreàlafamilleélargiedufait qu’ilneconnaissaitpassespetits-enfantsetquenousneleconnaissionspas. C’étaitPapa-Nnukwuquinousavaitditcela,àJajaetàmoi,carPapanenous parlait pas de ce genre de choses. Papa-Nnukwu avait raconté devant l’umunnaquePapaavaitoffertdeluiconstruireunemaison,deluiacheterune voitureetdeluipayerunchauffeur,àconditionqu’ilseconvertisseetjette lechiqu’ilgardaitdansunsanctuaireenchaumedanssacour.Papa-Nnukwu avait ri et répondu qu’il voulait simplement voir ses petits-enfants quand il lepouvait.Ilnejetteraitpassonchi;ill’avaitdéjàditplusieursfoisàPapa.Les membresdenotreumunnaprirentlepartidePapa,commetoujours,maisils l’exhortèrentànouslaisserrendrevisiteàPapa-Nnukwupourlesaluer,parce

quetouthommeassezâgépourqu’onl’appellegrand-pèreméritequesespetits-

enfantslesaluent.Papalui-mêmenesaluaitjamaisPapa-Nnukwu,neluirendait

jamaisvisite,maisilenvoyaitdemincesliassesdenairaparl’intermédiairede

Kevinoud’undesmembresdel’umunna,desliassesplusmincesquecellequ’il

donnaitàKevincommeprimedeNoël.

«Çanemeplaîtpasdevousenvoyerdanslamaisond’unpaïenmaisDieu

vousprotégera»,ditPapa.

IlrangealaBibledansuntiroirpuisnoustiracontrelui,Jajaetmoi,etnous

frottadoucementlesbras.

«Oui,Papa.»

Ilalladanslegrandsalon.J’entendisencored’autresvoix,d’autresgens

quientraientpourdire«Nnonu»etseplaindrequelavieétaitdure,qu’ils

n’avaientpasdequoiacheterdesvêtementsneufsàleursenfantsceNoël.

«Jajaettoi,vouspouvezprendrevotrepetitdéjeunerenhaut.Jevaisvous

l’apporter.Votrepèremangeraaveclesinvités,ditMama.

—Jevaist’aider,proposai-je.

—Non,nne,monte.Resteavectonfrère.»

JeregardaiMamasedirigerverslacuisinedesadémarcheboitillante.Ses

cheveuxtressésétaientrelevésdansunfiletquiseterminaitenunebouledela

taille d’une balle de golf, comme un bonnet de Père Noël. Elle avait l’air fatiguée. « Papa-Nnukwu habite tout près, nous pouvons y aller à pied en cinq minutes,nousn’avonspasbesoinqueKevinnousconduise»,ditJajapendant quenousgrimpionsl’escalier. Ildisaitcelachaqueannée,maisnousmontionstoujoursdanslavoiture pourqueKevinpuissenousyconduire,qu’ilpuissenoussurveiller. Plustarddanslamatinée,lorsqueKevinsortitlavoituredelaconcession, jemeretournaipourcaresserduregard,unefoisdeplus,l’éclatdesmursblancs etdespiliersdenotremaison,l’arcargentéparfaitquedessinaitlejetdela fontaine.Papa-Nnukwun’avaitjamaismislespiedsicicar,lorsquePapaavait décrétéquel’accèsàsaconcessionétaitinterditauxpaïens,iln’avaitpasfait d’exceptionpoursonpère. «Votrepèreaditquevousdeviezresterquinzeminutes»,rappelaKevinen

segarantsurlebas-côté,prèsdelaconcessionauxmursdepailledePapa-

Nnukwu.

J’examinailacicatricedeKevinavantdesortirdevoiture.Ilétaittombé

d’unpalmierdanssavillenataledudeltaduNigerquelquesannéesplustôt,

pendantsesvacances.Elleallaitdumilieudesatêteàsanuqueetavaitlaforme

d’unpoignard.

«Onsait»,ditJaja.

JajaouvritlaporteenboisgrinçantedePapa-Nnukwu,quiétaitsiétroite

quePapaseraitpeut-êtreobligéd’entrerdecôtésijamaisilvenaitluirendre

visite.Laconcessionfaisaitàpeinelequartdenotrearrière-couràEnugu.Deux

chèvresetquelquespoulesyflânaientenbroutantetpicorantdesbrinsd’herbeà

moitiésecs.Lamaisonquisedressaitaumilieudelaconcessionétaitpetite,

compactecommeundé,etilétaitdifficiled’imaginerPapaetTatieIfeoma

grandissantlà.Elleétaitexactementcommelesmaisonsquejedessinaisau

jardind’enfants:unemaisoncarréeavecuneportecarréeaumilieuetdeux

fenêtrescarréesdechaquecôté.LaseuledifférenceétaitquelamaisondePapa-

Nnukwuavaitunevéranda,entouréedebarreauxdemétalrouillé.Lapremière

foisqueJajaetmoiluiavionsrenduvisite,j’avaischerchélasalledebainsen

entrantetPapa-Nnukwuavaitrietmontrédudoigtlacabaneenblocsdeciment

brutdehors,grandecommeunplacard,avecsontapisdepalmestresséesen

traversdel’entréebéante.Jel’avaisexaminéluiaussi,cejour-là,endétournant lesyeuxquandsonregardcroisaitlemien,cherchantdessignesdedifférence, d’impiété.Jen’enavaisvuaucun,maisj’étaissûrequ’ilsexistaient.C’était obligé. Papa-Nnukwuétaitassissurlavéranda,suruntabouretbas,desbolsde nourrituredisposéssurunenattederaphiadevantlui.Ilselevaquandnous entrâmes.Ilportaitunlappadrapésurlecorpsetnouéderrièrelanuque,surun maillotdecorpsjadisblancquiétaitmaintenantbruniparlesannéesetjauniaux aisselles. «Neke!Neke!Neke!KambilietJajasontvenussaluerleurvieuxpère!» s’exclama-t-il. Bienqu’ilfûtvoûtéparl’âge,ilétaitfaciledevoirqu’ilavaitététrèsgrand. IlserralamaindeJajaetm’embrassa.Jemepressaicontreluijusteunmoment de plus, doucement, en retenant ma respiration à cause de l’odeur forte et désagréabledemaniocdontilétaitimprégné. «Venezmanger»,dit-ilenmontrantd’ungestelanattederaphia. Les bols émaillés contenaient du foufou granuleux et une sauce légère, dépourvuedemorceauxdepoissonoudeviande.C’étaitl’usagedenousle proposer,maisPapa-Nnukwus’attendaitàcequenousrefusions–sesyeux pétillaientdemalice. «Nonmerci,Grand-Père.» Nousnousassîmessurlebancenbois,prèsdelui.Jemepenchaienarrière etappuyailatêteauxvoletsenbois,quiétaienttraversésd’ouverturesparallèles. «J’aiapprisquevousétiezarrivéshier»,dit-il. Sa lèvre inférieure tremblait, tout comme sa voix, et parfois je le comprenaisavecundécalaged’uninstantoudeuxparcequ’ilparlaitundialecte ancien;sonlangagen’avaitaucunedesinflexionsangliciséesdunôtre. «Oui,fitJaja. —Kambili,commetuasgrandi,tuesuneagboghoenfleur,maintenant. Bientôt,lesprétendantsvontcommenceràseprésenter»,dit-ilenmetaquinant. Son œil gauche, qui perdait la vue, était couvert d’un voile d’une consistanceetd’uneteintedelaitdilué.Jesourisquandiltenditlebraspourme tapoterl’épaule;lestachesdevieillessequiparsemaientsamainressortaient nettementcarellesétaientbeaucoupplusclairesquesapeaucouleurdeterre. «Papa-Nnukwu,tuvasbien?Commentvatoncorps?»demandaJaja. Papa-Nnukwuhaussalesépaulescommepourdirequ’ilyavaitbeaucoup dechosesquin’allaientpasmaisqu’iln’avaitpaslechoix. «Jevaisbien,monfils.Quepeutfaireunvieilhomme,sicen’estallerbien jusqu’au moment où il rejoint ses ancêtres ? » Il se tut pour façonner une boulettedefoufou entre ses doigts. Je l’observai, observai le sourire sur son

visage,lenaturelaveclequelillançalabouletteverslejardin,oùlesherbes desséchéesployaientsousunebriselégère,pourdemanderàAni,dieudela terre,departagersonrepas.«J’aisouventmalauxjambes.VotreTatieIfeoma m’apportedesmédicamentsquandellepeutrassemblerl’argent.Maisjesuisun vieillard;sicen’estpasmesjambesquimefontmal,ceserontmesmains. —TatieIfeomaetsesenfantsvont-ilsrevenircetteannée?»demandai-je. Papa-Nnukwu gratta les touffes de cheveux blancs qui s’accrochaient obstinémentàsoncrânechauve. «Ehye,jelesattendsdemain. —Ilsnesontpasvenusl’annéedernière,ditJaja. —Ifeoman’avaitpaslesmoyens.»Papa-Nnukwusecoualatête.«Depuis quelepèredesesenfantsestmort,elleaconnudestempsdifficiles.Maiselleva

les amener cette année. Vous les verrez. Ce n’est pas bien que vous ne les connaissiezqu’àpeine,voscousins.Cen’estpasbien.» Nousnedîmesrien,Jajaetmoi.Nousneconnaissionsqu’àpeineTatie

IfeomaetsesenfantsparcequePapaetelles’étaientdisputésausujetdePapa-

Nnukwu.Mamanousl’avaitdit.TatieIfeomaavaitcessédeparleràPapaquand ilavaitinterditàPapa-Nnukwudevenirchezluietils’étaitpassédesannées avantqu’ilsnefinissentpars’adresserdenouveaulaparole. « Si j’avais de la viande dans ma sauce, dit Papa-Nnukwu, je vous l’offrirais. —Çava,Papa-Nnukwu»,fitJaja. Papa-Nnukwuprenaitsontempspouravalersanourriture.Jelaregardai descendre à l’intérieur de sa gorge, lutter pour franchir sa pomme d’Adam

pendante,quifaisaitsailliesursoncoucommeunenoixridée.Iln’yavaitrienà

boireprèsdelui,pasmêmedel’eau.

«Cetteenfantquim’aide,Chinyelu,vavenirbientôt.Jevaisl’envoyer

vousacheterdessodasàtouslesdeux,aumagasind’Ichie.

—Non,Papa-Nnukwu.Merci,Grand-Père,ditJaja.

Eziokwu?Jesaisquevotrepèrenevousautorisepasàmangericiparce

quej’offremanourritureànosancêtres,maislesboissonsaussi?Est-cequeje

nelesachètepasaumagasincommetoutlemonde?

—Papa-Nnukwu,nousavonsmangéjusteavantdevenir,réponditJaja.Si

nousavonssoif,nousboironsdanstamaison.»

Papa-Nnukwusourit.Ilavaitlesdentsjauniesettrèsespacéescarilenavait

perdubeaucoup.

«Tuasbienparlé,monfils.Tuesmonpère,OgbuefiOlioke,deretour

parminous.Ilparlaitavecsagesse.»

Jeregardailefoufousurl’assietteémaillée,dontlevertcouleurdefeuilles

étaitébréchésurlesbords.J’imaginailefoufou,complètementdesséchéparles

vents d’harmattan, râpant l’intérieur de la gorge de Papa-Nnukwu quand il l’avalait.Jajamedonnaunpetitcoupdecoude.Maisjenevoulaispaspartir;je

voulaisresterpourpouvoir,sijamaislefoufousecoinçaitdanslagorgedePapa-

Nnukwu,courirluichercherdel’eau.Jenesavaispasoùétaitl’eau,cependant. Jajamedonnaunnouveaucoupdecoudeetjeneparvinstoujourspasàme lever.Lebancmeretenait,m’aspirait.Jeregardaiuncoqgrisentrerdansle sanctuaireaucoindelacour,lelieuoùsetrouvaitledieudePapa-Nnukwu,le lieudontPapadisaitquenousnedevionsjamaisapprocher,Jajaetmoi.Le sanctuaireétaitunappentisbasetouvert,auxmursetautoitdeterre,recouverts depalmesséchées.IlressemblaitàlagrottederrièreStAgnes,cellequiétait consacréeàNotre-DamedeLourdes. «Allons-y,Papa-Nnukwu,ditJaja,enselevantenfin. —D’accord,monfils»,réponditPapa-Nnukwu. Ilneditpas:«Comment,déjà?»ou«Est-cemamaisonquivousfait fuir?».Ilavaitl’habitudedenousvoirrepartiràpeinearrivés.Lorsqu’ilnous raccompagnaens’appuyantsursacannetorduetailléedansunebranched’arbre, Kevinsortitdelavoitureetlesalua,puisluitendituneminceliassedebillets. « Oh ? Remercie Eugene pour moi, dit Papa-Nnukwu en souriant. Remercie-le.» Ilnousfitsignequandlavoituredémarra.J’agitailamainàmontouret gardailesyeuxrivéssurluipendantqu’ilregagnaitsaconcessionàpastraînants. SicelaembêtaitPapa-Nnukwuquesonfilsluienvoyâtdessommesd’argent dérisoiresetimpersonnellesparl’intermédiaired’unchauffeur,ilnelemontrait pas.Ilnel’avaitpasmontréauprécédentNoël,niàceluid’avant.Ilnel’avait jamaismontré. Quelle différence avec la façon dont Papa avait traité mon grand-père materneljusqu’àsamort,cinqansplustôt!TouslesansàNoël,quandnous arrivionsàAbba,Papas’arrêtaitàlamaisondeGrand-Père,dansnotreikwunne, la ville de jeune fille de notre mère, avant même d’aller à notre propre concession.Grand-Pèreétaittrèsclairdepeau,presquealbinos,etondisaitque c’étaitunedesraisonspourlesquellesilplaisaitauxmissionnaires.Ilparlait résolumentenanglais,toujours,avecunfortaccentibo.Ilconnaissaitégalement lelatin,citaitsouventlesarticlesdeVaticanIetpassaitleplusclairdesontemps àStPaul,oùilavaitétélepremiercatéchiste.Ilavaitexigéquenousl’appelions Grand-Père,enanglais,aulieudePapa-NnukwuouNna-Ochie.Papaparlait encoresouventdelui,avecdelafiertédansleregardcommesiGrand-Pèreavait étésonproprepère.Ilavaitouvertlesyeuxavantbeaucoupdemembresdenotre peuple,disaitPapa;ilavaitcomptéparmilesrarespersonnesquiavaientfait bonaccueilauxmissionnaires.Savez-vousavecquellerapiditéilavaitappris l’anglais ? Une fois interprète, savez-vous combien de gens il contribua à

convertir?C’estqu’ilavaitconvertipresquetoutAbbaparlui-même!Ilfaisait leschosescommeilfallait,commelesfaisaientlesBlancs,pascommefont maintenantlesgensdenotrepeuple!PapaavaitunephotodeGrand-Pèreen tenued’apparatdesChevaliersdeStJohn,dansuncadred’acajoufoncéqu’il avaitaccrochéaumurdansnotremaisond’Enugu.Jen’avaispasbesoindecette photopourmesouvenirdeGrand-Père,celaétant.Jen’avaisquedixansàsa mort,maisjemerappelaissesyeuxpresquevertsd’albinos,lafaçondontil employaitlemotpécheuràchaquephrase. «Papa-Nnukwun’apasl’airenaussibonnesantéquel’annéedernière», murmurai-jetoutprèsdel’oreilledeJajaquandlavoituredémarra.Jenevoulais pasqueKevinentende. «C’estunvieilhomme»,ditJaja. Ànotrearrivéeàlamaison,Sisinousmontanotredéjeuner,durizetdu bœuffrit,servisurd’élégantesassiettescouleurfauve,etJajaetmoimangeâmes seuls.Laréunionduconseilparoissialavaitcommencéetnousentendionsles voixmasculinesquis’élevaientparfoisendispute,demêmequenousentendions lacadence,tantôtmontante,tantôtdescendante,desvoixfémininesdanslacour, lesépousesde notreumunna qui huilaient les marmites pour les rendre plus faciles à laver plus tard, pilaient des épices dans des mortiers de bois et allumaientlesfeuxsouslestrépieds. «Vas-tuleconfesser?demandai-jeàJajapendantquenousmangions. —Quoi? —Cequetuasditaujourd’hui,quesinousavionssoif,nousboirionsdans lamaisondePapa-Nnukwu. —Jevoulaisjustedirequelquechosequileréconforteunpeu. —Illeprendbien. —Illecachebien»,ditJaja. Àcemoment-là,Papaouvritlaporteetentra.Jenel’avaispasentendu monterl’escalier;parailleurs,jenepensaispasqu’ilmonteraitcarlaréuniondu conseilparoissialétaittoujoursencoursaurez-de-chaussée. «Bonsoir,Papa,avons-nousdit,Jajaetmoi. —Kevinm’apprendquevousêtesrestésvingt-cinqminutesavecvotre grand-père.Est-cecequejevousavaisdit?» Papaparlaitd’unevoixbasse. «J’aiperdudutemps,c’estmafaute,réponditJaja. —Qu’avez-vousfaitlà-bas?Avez-vousmangédelanourrituresacrifiée auxidoles?Avez-vousprofanévoslangueschrétiennes?» J’étais figée sur ma chaise ; j’ignorais que les langues pouvaient être chrétiennes,ellesaussi. «Non»,ditJaja.

PapaavançaitversJaja.Ilparlaitentièrementeniboàprésent.Jepensais

qu’ilallaittirerlesoreillesdeJaja,parcoupsbrusquesencadenceavecses

paroles,qu’illegifleraitetquelapaumedesamainferaitlemêmebruitque

lorsqu’ungroslivretombed’uneétagère,àlabibliothèquedel’école.Puisil

allongeraitlebrasetmegifleraitaveclamêmedésinvolturequepourattraperla

poivrière.Maisildit:«Jeveuxquevousfinissiezcettenourritureetquevous

alliezdansvoschambresprierpourdemanderpardon»,avantdetournerles

talonspourredescendre.Lesilencequ’illaissaderrièreluiétaitpesantmais

confortable,commeunvieuxcardiganquigratte,unmatindefroidmordant.

«Ilrestedurizdanstonassiette»,finitpardireJaja.

Jehochailatêteetattrapaimafourchette.J’entendisalorslavoixdePapa

justeendessousdelafenêtreetreposailafourchette.

«Quefait-ildansmamaison?QuefaitAnikwenwadansmamaison?»

LetimbrerageurdelavoixdePapamedonnaitfroidauboutdesdoigts.

Jajaetmoifonçâmesàlafenêtre,etcommenousnepouvionsrienvoir,nous

nousprécipitâmesdanslavérandaetnousnousplaçâmesàcôtédespiliers.

Papaétaitdeboutdanslejardinprèsd’unoranger,criantcontreunvieil

hommeridévêtud’unmaillotdecorpsblancdéchiréetd’unlappanouéàla

taille.QuelquesautreshommesentouraientPapa.

«QuefaitAnikwenwadansmamaison?Quefaitunidolâtredansma

maison?Sorsdemamaison!

—Sais-tuquej’appartiensàlaclassed’âgedetonpère,gbo?»demandale

vieilhomme.Ledoigtqu’ilagitaitdansl’airvoulaits’adresserauvisagede

Papa,maisiln’arrivapasplushautquesapoitrine.«Sais-tuquejetétaislesein

demamèrequandtonpèretétaitceluidesamère?

—Sorsdemamaison!»Papadésignaleportail.

DeuxhommesfirentlentementsortirAnikwenwadelaconcession.Ilne

résistapas;ilétaittropvieuxpourça,detoutefaçon.Maisilnecessadese

retourneretdelancerdesmotsàPapa.

«Ifukwagi!Tuescommeunemouchequiaccompagneaveuglémentun

cadavredanslatombe!»

Jesuivisduregardladémarcheinstableduvieillardjusqu’àcequ’ilait

franchilesgrilles.

TatieIfeomavintlelendemain,danslasoirée,aumomentoùlesorangers commençaientàprojeterdelonguesombresonduléessurlafontainedelacour. Sonriremontaausalon,oùjelisais.Jenel’avaispasentendudepuisdeuxans, maisj’auraisreconnucesonfrancetsaccadén’importeoù.TatieIfeomaétait aussi grande que Papa, avec un corps bien proportionné. Elle marchait vite, commequelqu’unquisaitexactementoùilvaetcequ’ilvayfaire.Etelle parlaitdelamêmefaçonqu’ellemarchait,commepoursortirautantdemotsque possibledesabouchedanslelapsdetempslepluscourt. «Bienvenue,Tatie,nno»,dis-jeenmelevantpourl’embrasser. Ellenem’enlaçapasrapidementcommeàsonhabitude.Ellemepritdans sesbrasetmeserrafortcontreladouceurdesoncorps.Leslargesreversdesa robeévasée,bleue,sentaientlalavande. «Kambili,kedu?» Ungrandsourireétirasonvisageauteintsombre,découvrantunespace entresesdentsdedevant. «Jevaisbien,Tatie. —Commetuasgrandi!Regarde-toi,regarde-toi.»Elletenditlamainet tiramonseingauche.«Regarde-les,ceux-là,commeilspoussentvite!» Jedétournailesyeuxetrespiraiàfondpournepasmemettreàbégayer.Je nesavaispascommentréagiràcegenred’espièglerie. «OùestJaja?demanda-t-elle. —Ildort.Ilamalàlatête. —MalàlatêteàtroisjoursdeNoël?Pasquestion.Jevaisleréveilleret guérircemaldetête.»TatieIfeomarit.«Noussommesarrivésavantmidi; noussommespartisdevraimentbonneheuredeNsukkaetnousserionsarrivés plustôtsilavoituren’étaitpastombéeenpannesurlaroute,maisc’étaitprèsde NinthMile,Dieumerci,alorsonaputrouverunmécanicienfacilement. — Rendons grâce à Dieu », dis-je. Puis, après un petit silence, je demandai:«Commentvontmescousins?» Lapolitessevoulaitquejeposecettequestion;iln’empêchequecelame faisaitbizarrededemanderdesnouvellesdecousinsquejeconnaissaisàpeine. « Ils vont venir bientôt. Ils sont avec ton Papa-Nnukwu, et il vient de commencerunedeseshistoires.Tusaiscommentilaimebroderindéfiniment. —Ah»,fis-je. JenesavaispasquePapa-Nnukwuaimaitbroderindéfiniment.Jenesavais mêmepasqu’ilracontaitdeshistoires. Mamaentraavecunplateauchargédebouteillesdejusdefruitsetde boissons maltées couchées à plat. Une assiette de chin-chin était posée en équilibrepar-dessusletout. «Nwunyem,pourquiest-ce,toutça?demandaTatieIfeoma.

— Toi et les enfants, répondit Mama. Tu as bien dit que les enfants arrivaientbientôt,okwia? —Tun’auraispasdûtedéranger,vraiment.Nousavonsachetédesopkaen routeetnousvenonsdelesmanger. —Alorsjevaistemettrelechin-chindansunsac»,ditMama,quitourna ledospourressortir. Elleportaitunlappaélégant,àl’impriméjaune,etlesmanchescourteset bouffantesdesonchemisierassortiétaientornéesdedentellejaune. «Nwunyem»,lançaTatieIfeoma,etMamaseretourna. Lapremièrefoisquej’avaisentenduTatieIfeomaappelerMama«Nwunye m », j’avais été horrifiée qu’une femme appelle une autre femme « mon épouse ». Lorsque je lui avais posé la question, Papa m’avait expliqué que c’étaientdesvestigesdetraditionsimpies,l’idéequelafamilleetnonl’homme seul épousait la femme, et plus tard Mama avait murmuré, bien que nous fussionsseulesdansmachambre:«Jesuissonépouseàelleaussi,parcequeje suisl’épousedetonpère.Çamontrequ’ellem’accepte.» «Nwunyem,vienst’asseoir.Tuasl’airfatiguée.Çavabien?»demanda TatieIfeoma. UnsourirecrispésedessinasurlevisagedeMama. «Çavabien,trèsbien.J’aidaislesépousesdenotreumunnaàfairela cuisine. —Vienst’asseoir,répétaTatieIfeoma.Vienst’asseoiretrepose-toi.Les épousesdenotreumunnapeuventbienchercherleseltoutesseulesetletrouver. Aprèstout,ellessonttoutesvenuespourtechiperdeschoses,pourenvelopper de la viande dans des feuilles de bananier quand personne ne regarde et la remporterendouceàlamaison.»TatieIfeomarit. Mamas’assitàcôtédemoi. «Eugenevafaireinstallerd’autrechaisesdehors,enparticulierpourlejour deNoël.Ilyatellementdegensquisontvenus,déjà,dit-elle. —Tusaisquelesnôtresn’ontpasd’autretravailàNoëlqued’allerde maisonenmaison,ajoutaTatieIfeoma.Maistunepeuxpasresterlààlesservir toutelajournée.NousdevrionsemmenerlesenfantsàAbaganapourlafête d’Aro,demain,regarderlesmmuo. —Eugenenelaisserapaslesenfantsalleràunefêtepaïenne,fitMama. —Fêtepaïenne,kwa?ToutlemondevaàAroregarderlesmmuo. —Jesais,maistuconnaisEugene.» TatieIfeomasecoualentementlatête. «Jeluidiraiquenousallonsfaireunepromenadeenvoiture,pourpouvoir passerdutempstousensemble,surtoutlesenfants.» Mama joua avec ses doigts quelques instants sans rien dire. Puis elle

demanda:«Quandemmèneras-tulesenfantsàlavillenataledeleurpère?

—Peut-êtreaujourd’hui,mêmesi,làmaintenant,jenemesenspaslaforce

d’affronterlafamilled’Ifediora.Ilsavalentdeplusenplusdeconnerieschaque

année.Lesgensdesonumunnadisentqu’ilalaissédel’argentquelquepartet

quejelecache.ÀNoëldernier,unedesfemmesdeleurconcessionm’amême

ditquejel’avaistué.J’avaisenviedeluifourrerdusabledanslabouche.Puis

j’aipenséquejedevaislaprendreàpart,eh,etluiexpliquerqu’onnetuepasun

mariqu’onaime,qu’onn’organisepasunaccidentdevoituredanslequelune

remorquerentredanslavoituredevotremari,maislàencore,pourquoiperdre

mon temps ? Ils ont tous des cerveaux de pintade. » Tatie Ifeoma souffla longuemententresesdents.«Jenesaispascombiendetempsencorejevais continuerd’emmenerlesenfantslà-bas.» Mamaclaqualalangueensignedecompassion. «Lesgensneparlentpastoujoursdefaçonsensée.Maisc’estbonpourles enfantsd’yaller,enparticulierpourlesgarçons.Ilsontbesoindeconnaîtrele paysdeleurpèreetlesmembresdel’umunnadeleurpère. — Franchement, je ne sais pas comment Ifediora pouvait venir d’uneumunnapareille.» Jeregardaisleurslèvressemouvoirpendantqu’ellesparlaient;leslèvres nuesdeMamaétaientpâles,comparéesàcellesdeTatieIfeoma,couvertesd’un rougeàlèvresbronzebrillant. « L’umunna dira toujours des choses qui blessent, dit Mama. Notre propreumunnan’a-t-ellepasconseilléàEugenedeprendreuneautreépouse parcequ’unhommedesastaturenepeutpassecontenterdedeuxenfants?Sije n’avaispaseudesgenscommetoidemoncôté… —Arrête,arrêted’êtrereconnaissante.SiEugeneavaitfaitça,ç’auraitété luileperdant,pastoi. —C’estcequetucrois.Unefemmeavecdesenfantsetpasdemari,ça donnequoi?Moi.» Mamasecoualatête.

«Turecommences.Tuvoiscequejeveuxdire.Commentunefemmepeut-

ellevivrecommeça?» Les yeux de Mama s’étaient arrondis, prenant plus de place dans son visage. «Nwunyem,quelquefoislaviecommencequandlemariageprendfin. — Toi et tes propos d’universitaire ! C’est ce que tu racontes à tes étudiantes?»Mamasouriait. «Sérieusement,oui.Maisellessemarientdeplusenplustôt,cestemps-ci. Àquoinoussertundiplôme,medemandent-elles,sinousnetrouvonspasde travailavec?

— Au moins elles auront quelqu’un qui s’occupera d’elles si elles se marient. —Jenesaispasquis’occuperadequi.Sixfillesdemonséminairede premièreannéesontmariées,leursmarisviennentlesvoirtouslesweek-endsen MercedesetenLexus,ilsleurachètentdeschaîneshi-fi,deslivresdecourset desfrigos,etquandellesobtiennentleursdiplômes,ellesdeviennentlapropriété deleurmari,ellesetleursdiplômes.Tunevoispasça?» Mamasecoualatête. «Encoredesproposd’universitaire.Unmaricouronnelavied’unefemme, Ifeoma.C’estcequ’ellesveulent. — C’est ce qu’elles croient vouloir. Mais comment puis-je le leur reprocher?Regardecequecetyranmilitairefaitdenotrepays.»TatieIfeoma fermalesyeux,commeonlefaitquandonveutsesouvenirdequelquechosede désagréable.«Voilàtroismoisquenousn’avonsplusdecarburantàNsukka. J’aipassélanuitàlastation-servicelasemainedernière,àattendredel’essence. Etàlafin,lecarburantn’estpasarrivé.Ilyadesgensquiontlaisséleurvoiture àlastationparcequ’ilsétaientenpanne.Situvoyaislesmoustiquesquim’ont piquéecettenuit-là,ehbien,j’avaisdesmarquesgrossescommedesnoixde cajousurlapeau. —Oh!»Mamasecoualatêteencompatissant.«Maisàpartça,comment vontleschosesàl’université,dansl’ensemble? —Nousvenonsjusted’annuleruneautregrève,unedeplus,bienqu’aucun enseignantn’aitétépayédepuisdeuxmois.Ilsnousdisentquelegouvernement fédéraln’apasd’argent.»TatieIfeomaeutunpetitriredépourvud’humour. «Ifukwa,lesgensquittentlepays.Philippaestpartieilyadeuxmois.Tute rappellesmonamiePhilippa? —ElleestvenueavectoiàNoëlilyadeuxans.Rondeletteetleteint foncé? —Oui.ElleenseigneenAmériqueàprésent.Ellepartageunbureauexigu avecunautreprofesseuradjoint,maiselleditqu’aumoins,là-bas,lesgenssont payés.» TatieIfeomasetutettenditlamainpourenleverquelquechosesurle chemisierdeMama.Jeregardaislemoindredesesgestes;jenepouvaispas fermerlesoreilles.J’étaisfascinéeparl’intrépiditédesafaçond’être,deparler aveclesmains,desourireenmontrantcegrandespaceentrelesdents. «J’airessortimavieillecuisinièreàpétrole,continua-t-elle.C’estcedont nousnousservonsmaintenant;nousnesentonsmêmeplusl’odeurdupétrole dans la cuisine. Sais-tu combien coûte une bonbonne de gaz ? C’est scandaleux!» Mamaremuasurlecanapé.

«Pourquoinel’as-tupasditàEugene?Ilyadesbonbonnesdegazà l’usine…» TatieIfeomaritettapotaaffectueusementl’épauledeMama. «Nwunyem,c’estdurmaisnousnemouronspasencore.Jeteracontetout ça parce que c’est toi. Avec n’importe qui d’autre, j’enduirais mon visage d’affaméedevaselinepourlefairebriller.» Papaentraalors,ilsedirigeaitverssachambre.J’étaissûrequ’ilallait chercher d’autres liasses de naira qu’il donnerait aux visiteurs comme igba krismas,enleurdisantensuite:«ÇavientdeDieu,pasdemoi»,quandils commenceraientàchanterleursremerciements. «Eugene,luilançaTatieIfeoma,jedisaisqueJajaetKambilidevraient passerdutempsaveclesenfantsetmoidemain.» Papagrognaetcontinuad’avancerverslaporte. «Eugene!»

Chaque fois que Tatie Ifeoma parlait à Papa, mon cœur s’arrêtait, puis repartaitprécipitamment.C’étaitàcausedeladésinvolturedesonton;elle n’avait pas l’air de reconnaître qu’il s’agissait de Papa, qu’il était différent, spécial.Jevoulaistendrelamainpourluifermerleslèvresetmemettreunpeu decerougeàlèvresbronzebrillantsurlesdoigts. «Oùveux-tulesemmener?demandaPapa,deboutdevantlaporte. —Justefaireuntour. — Du tourisme ? » Papa parlait en anglais, tandis que Tatie Ifeoma s’exprimaitenibo. «Eugene,laisselesenfantsveniravecnous!»TatieIfeomaparaissait agacée;elleavaitlégèrementhaussélavoix.«N’est-cepasNoëlquenous fêtons, eh ? Les enfants n’ont jamais vraiment passé de temps ensemble.Imakwa,monpetitdernier,Chima,neconnaîtmêmepaslenomde Kambili.» Papanousregarda,moid’abordpuisMama,scrutantnosvisagescomme s’il cherchait des lettres sous nos nez, sur nos fronts, sur nos lèvres, qui composeraientquelquechosequineluiplairaitpas. «D’accord.Ilspeuventalleravectoi,maistusaisquejeneveuxpasque mes enfants approchent de quoi que ce soit d’impie. Si vous passez devant desmmuo,gardezvosvitresremontées. —C’estentendu,Eugene,ditTanteIfeomaavecuneraideurexagérée. —Pourquoinedéjeunerions-nouspastousensemblelejourdeNoël? demandaPapa.Commeçalesenfantspourrontpasserdutempsensemble.

—TusaisquelesenfantsetmoipassonslajournéedeNoëlavecleurPapa-

Nnukwu.

—Qu’est-cequelesidolâtressaventdeNoël?

—Eugene…»TanteIfeomarespiraàfond.«D’accord,lesenfantsetmoi, nousviendronslejourdeNoël.» Papaétaitredescenduetj’étaistoujoursassisesurlecanapé,àregarder TatieIfeomaparleràMama,quandmescousinsarrivèrent.Amakaétaitune versionadolescenteetplusmincedesamère.Ellemarchaitetparlaitencoreplus viteetplusrésolumentqueTatieIfeoma.Seulssesyeuxétaientdifférents;ils n’avaient pas la chaleur de ceux de Tatie Ifeoma. C’étaient des yeux interrogateurs,quiposaientbeaucoupdequestionsetn’acceptaientpasbeaucoup deréponses.Obioraavaitunandemoins,lapeautrèsclaire,desyeuxcouleurde mielderrièresesépaisseslunettes,etlescommissuresdeslèvresremontéesen un sourire permanent. Chima avait la peau aussi foncée que le fond d’une casserolederizbrûléetilétaitgrand,pourungarçondeseptans.Ilsriaienttous delamêmefaçon:parsaccadesrauques,quidéferlaientavecenthousiasme. IlssaluèrentPapa,etquandcedernierleurdonnadel’argentpourigba krismas,AmakaetObioraleremercièrentenlevantlesdeuxgrossesliassesde billets.Leursyeuxexprimaientunesurprisepolie,pourmontrerqu’ilsn’étaient pasprésomptueuxetqu’ilsnes’étaientpasattendusàrecevoirdel’argent. «Vousavezlesatellite,ici,n’est-cepas?»medemandaAmaka. Cefutlapremièrechosequ’ellemeditaprèsquenousnousfûmessaluées. Elleavaitlescheveuxcoupéscourt,plushautsurledevantpuisendégradé arrondijusqu’àl’arrièredesatête,oùilsétaientpresqueàras. «Oui. —Pouvons-nousregarderCNN?» J’arrachai un toussotement à ma gorge ; j’espérais que je n’allais pas bégayer. «Peut-êtredemain,poursuivitAmaka,parcequelàmaintenant,jecroisque nousallonsrendrevisiteàlafamilledemonpèreàUpko. —Nousneregardonspasbeaucouplatélévision,dis-je. —Pourquoi?»demandaAmaka.Ilétaittellementinvraisemblableque nousayonslemêmeâge,quinzeans.Elleparaissaittellementplusâgée,àmoins quecenefûtsaressemblancefrappanteavecTatieIfeomaousafaçondeme regarderdroitdanslesyeux.«Parcequeçavousennuie?Siseulementnous avionstouslesatellite!Commeçatoutlemondepourraits’ennuyer.» J’avaisenviedeluidirequej’étaisdésolée,quejenevoulaispasqu’elle nous déteste parce que nous ne regardions pas le satellite. Je voulais lui expliquerque,malgrélesénormesparabolesquitrônaientsurletoitdenos maisonsd’icietd’Enugu,nousneregardionspaslatélévision.Papan’avaitpas prévudecréneautélédansnosemploisdutemps. MaisAmakas’étaittournéeverssamère,assisetoutcontreMama. «Maman,sinousallonsàUpko,nousdevrionspartirbientôtpourpouvoir

rentreravantquePapa-Nnukwus’endorme.» TatieIfeomaseleva. «Oui,nne,ilfaudraityaller.» Elle tint Chima par la main pendant qu’ils descendaient tous l’escalier. Amakafituneremarqueenmontrantdudoigtnotrerampesculptéeàlamain, lourdeettarabiscotée,quifitrireObiora.Elleneseretournapaspourmedireau revoir,contrairementauxgarçonsetàTatieIfeoma,quimefitsignedelamain endisant:«Àdemain.»

Tatie Ifeoma entra en voiture dans la concession alors même que nous finissions le petit déjeuner. Quand elle déboula dans la salle à manger, au premier étage, je m’imaginai une aïeule vénérable et fière, couvrant des kilomètresàpiedpourallerchercherdel’eaudansdesjarresenterreartisanales, donnantleseinauxbébésjusqu’àcequ’ilspussentmarcheretparler,faisantla guerreavecdesmachettesaiguiséessurdespierreschaufféesparlesoleil.Sa

présenceemplissaitunepièce. «Êtes-vousprêts,JajaetKambili?demanda-t-elle.Nwunyem,tuneveux pasveniravecnous?» Mamasecoualatête. «Tusaisbienqu’Eugeneaimequejereste. —Kambili,jecroisquetuseraisplusàl’aiseenpantalon,meditTatie Ifeomaalorsquenousnousdirigionsverslavoiture. —Çaira,Tatie»,répondis-je. Je me demandai pourquoi je ne lui disais pas que toutes mes jupes m’arrivaientbienau-dessousdugenou,etquejen’avaispasdepantalonparce quec’étaitpéchépourunefemmedeporterunpantalon.

SonbreakPeugeot504étaitblanc,aveclesailesd’unvilainbruncausépar

larouille.Amakaétaitassiseàl’avant,ObioraetChimasurlabanquettearrière. Jajaetmoi,nousnousassîmesauxplacesdumilieu.Deboutdehors,Mama suivitlavoitureduregardjusqu’àcequ’ellesortîtdesonchampdevision.Jele savaiscarjesentaissesyeux,jesentaissaprésence.Lavoituretintinnabulait commesidesboulonss’étaientdévissésetbougeaientàchaquesecoussedela route cahoteuse. Il y avait des rectangles béants sur le tableau de bord à l’emplacement des bouches de la climatisation, aussi avions-nous toutes les vitresbaissées.Lapoussièremebalayaitlabouche,m’entraitdanslesyeuxetle nez.

«NousallonspasserchercherPapa-Nnukwu,ilvaveniravecnous»,dit

TatieIfeoma.

Jesentismonventresesouleveretlançaiuncoupd’œilàJaja.Sonregard

croisalemien.Quedirions-nousàPapa?Jajadétournalesyeux;iln’avaitpas

deréponse. AvantmêmequeTatieIfeomaeûtcoupélemoteurdevantlaconcessionaux mursdeterreetdepaille,Amakaouvritlaportièreavantetbonditdehors:«Je vaischercherPapa-Nnukwu!» LesgarçonsdescendirentdevoitureetsuivirentAmakaenfranchissantla petiteporteenbois. «Vousnevoulezpassortir?»demandaTatieIfeomaensetournantvers Jajaetmoi. Jeregardaiailleurs.Jajaétaitaussiimmobilequemoi. «VousnevoulezpasentrerdanslaconcessiondevotrePapa-Nnukwu? Maisn’êtes-vouspasvenuslesaluerilyadeuxjours?» TatieIfeomanousregardaitenécarquillantlesyeux. «Nousn’avonspasledroitdereveniriciunefoisquenousl’avonssalué, ditJaja. —Qu’est-cequec’estquecessottises?»TatieIfeomasetutalors,se souvenantpeut-êtrequecen’étaitpasnousquifaisionslesrègles.«Dites-moi,à votreavis,pourquoivotrepèreneveut-ilpasquevousveniezici? —Jenesaispas»,réponditJaja. Je suçai ma langue pour la dégeler, et sentis le goût granuleux de la poussière. «ParcequePapa-Nnukwuestpaïen.»Papaseraitfierquej’aieditcela. «VotrePapa-Nnukwun’estpaspaïen,Kambili,c’estuntraditionaliste.» Jeladévisageai.Païenoutraditionaliste,quelleimportance?Iln’étaitpas catholique,voilàtout;iln’avaitpaslafoi.Ilfaisaitpartiedesgensdontnous appelionslaconversionparnosprièrespourqu’ilsnefinissentpasdansles tourmentséternelsdel’enfer. Nousgardâmeslesilencejusqu’aumomentoùlaportedujardins’ouvritet oùAmakasortit,suffisammentprèsdePapa-Nnukwupourlesoutenirencasde besoin. Les garçons suivaient. Papa-Nnukwu portait une ample chemise impriméesurunshortkakiquiluiarrivaitauxgenoux.Jenel’avaisjamaisvu habilléautrementqu’avecleslappaélimésdontilétaitdrapéquandnouslui rendionsvisite. «C’estmoiquiluiaiachetéceshort,ditTatieIfeomaenriant.Vousvoyez commeilal’airjeune,quicroiraitqu’ilaquatre-vingtsans?» AmakaaidaPapa-Nnukwuàs’asseoiràl’avant,puismontaaumilieuavec nous.Jajaetmoilesaluâmes:

«Papa-Nnukwu,bonjourGrand-Père. —Kambili,Jaja,jevousrevoisavantvotredépartpourlaville?Ehye, c’estunsignequejevaisbientôtrencontrerlesancêtres. — Nna anyi, n’es-tu pas fatigué de prédire ta mort ? s’exclama Tatie

Ifeoma en faisant démarrer la voiture. Fais-nous entendre quelque chose de nouveau!» Ellel’appelaitnnaanyi,«notrepère».JemedemandaisiPapal’appelait ainsiautrefois,etcommentill’appelleraitàprésents’ilsseparlaient. «Ilaimeévoquersamortprochaine,ditAmakadansunanglaisamusé.Il pensequeçavanouspousseràfairedeschosespourlui. —Samortprochaine,vraiment!Ilseraencorelàquandnousauronsl’âge qu’ilamaintenant,renchéritObioradansunanglaistoutaussiamusé. — Que racontent ces enfants, gbo, Ifeoma ? demanda Papa-Nnukwu. Complotent-ils pour se partager mon or et mes nombreuses terres ? N’attendront-ilspasquejem’enailled’abord? —Situavaisdel’oretdesterres,noust’aurionstuénous-mêmesdepuis desannées»,lançaTatieIfeoma. MescousinsrirentetAmakanousjetauncoupd’œil,àJajaetàmoi,se demandantpeut-êtrepourquoinousneriionspas,nousaussi.Jevoulussourire, maisnouspassionsjustementdevantnotremaisonetlavuedesimposantes grillesnoiresetdesmursblancsmeraiditleslèvres. « Voici ce que les nôtres disent au Dieu Haut, le Chukwu, dit Papa- Nnukwu.Donne-moietlarichesseetunenfant,maissijedoischoisirentreles deux,donne-moiunenfantparcequequandmonenfantgrandira,marichesse fera de même. » Papa-Nnukwu se tut et tourna la tête vers notre maison. «Nekenem,regardez-moi.Monfilspossèdecettemaisonquipeutlogertousles hommesd’Abba.Pourtant,biensouvent,jen’airienàmettredansmonassiette. Jen’auraispasdûlelaissersuivrecesmissionnaires. —Nnaanyi,ditTanteIfeoma,cen’étaientpaslesmissionnaires.Nesuis-je pasalléeàl’écolemissionnaire,moiaussi? —Maistuesunefemme.Tunecomptespas. — Eh ? Alors je ne compte pas ? Eugene t’a-t-il jamais demandé des nouvellesdetamauvaisejambe?Sijenecomptepas,ehbienjevaisarrêterde tedemandersitut’esbienlevélematin.» Papa-Nnukwugloussa. «Alorsmonesprittehanteraquandjerejoindrailesancêtres. —IlhanteraEugened’abord. —Jeplaisanteavectoi,nwam.Oùserais-jeaujourd’huisimonchine m’avaitpasdonnéunefille?»Papa-Nnukwumarquaunepause.«Monesprit intercéderapourtoi,pourqueChukwut’envoieunhommebienquis’occupede toietdesenfants. —QuetonespritdemandeàChukwud’accélérermapromotionaurangde maîtredeconférences,c’esttoutcequejedemande»,répliquaTatieIfeoma. Papa-Nnukwurestaunbonmomentsansrépondre,etjemedemandaisile

mélangedemusiquehighlifeàlaradiodelavoiture,dutintementdesboulons desserrésetdelabrumed’harmattanl’avaitfaitglisserdanslesommeil. «Iln’empêche,j’estimequecesontlesmissionnairesquiontfourvoyé monfils,dit-ilalors,mefaisantsursauter. —Nousavonsdéjàentenduçadenombreusesfois.Raconte-nousautre chose»,réponditTatieIfeoma. MaisPapa-Nnukwucontinuadeparlercommes’ilnel’avaitpasentendue. «JemesouviensdupremierquiestarrivéàAbba,celuiqu’ilsappelaient l’abbiJohn.Ilavaitlafigurerougecommedel’huiledepalme;ilsdisentquele soleildecheznousnebrillepasaupaysdel’hommeblanc.Ilavaitunassistant, un homme de Nimo, qui s’appelait Jude. L’après-midi, ils rassemblaient les enfantssousl’ikwadelamissionetleurenseignaientleurreligion.Jeneme joignaispasàeux,kpa,maisj’allaisparfoisvoircequ’ilsfaisaient.Unjourje leur dis : “Où est ce dieu que vous adorez ?” Ils dirent qu’il était comme Chukwu,qu’ilétaitauciel.Alorsjeleuraidemandé:“Quiestlapersonnequia ététuée,lapersonnequiestpenduesurleboisàl’extérieurdelamission?”Ils ontditquec’étaitlefils,maisquelepèreetlefilssontégaux.C’estalorsque j’ai compris que l’homme blanc était fou. Le père et le fils sont égaux?Tufia!Nevois-tupas?C’estpourçaqu’Eugenesepermetdenetenir aucuncomptedemoi,parcequ’ilcroitquenoussommeségaux.» Mescousinspouffèrentderire.TatieIfeomaenfitautant,maiselles’arrêta rapidementetditàPapa-Nnukwu:

«Çasuffit,fermelaboucheetrepose-toi.Noussommespresquearrivéset tuaurasbesoindetoutetonénergiepourparlerdesmmuoauxenfants. —Papa-Nnukwu,es-tubieninstallé?demandaAmakaensepenchantvers lesiègeavant.Veux-tuquejeterègletonsiège,quejetefasseplusdeplace? —Non,jesuisbien.Jesuisunvieilhommeetj’aiperdumahauteur.Dans lafleurdel’âge,jen’auraispastenudanscettevoiture.Àcetteépoque,je cueillaislesichekuauxarbresrienqu’entendanthautlebras;jen’avaispas besoindegrimper. —Biensûr,ditTatieIfeomaenriantànouveau.Etn’est-cepasquetu pouvaisaussitendrelebrasettoucherleciel?» Elleriaitsifacilement,sisouvent.Tous,d’ailleurs,mêmelepetitChima. QuandnousarrivâmesàEziIcheke,lesvoituresétaientrangéeslelongde laroutepresquepare-chocscontrepare-chocs.Lafoulequisepressaitautour étaitsidensequ’iln’yavaitpasd’espaceentrelesgensetilssefondaientlesuns danslesautres,leslappasefondantdanslestee-shirts,lespantalonsdansles jupes,lesrobesdansleschemises.TatieIfeomafinitpartrouveruneplaceety garalebreak. Lesmmuo avaient commencé à défiler et souvent, une longue colonnedevoituresattendaitqu’unmmuopassepourreprendresaroute.Ily

avaitdesmarchandsambulantsàtouslescoinsderues,portantdesboîtesvitrées quicontenaientdesakara,dessuyaetdespilonsdepouletgrillés,tenantdes plateaux d’oranges épluchées ou encore des glacières grandes comme des baignoires,pleinesdeglaceàlabananeWalls.Onauraitdituntableaucoloré quiavaitprisvie.Jen’étaisjamaisalléevoirlesmmuo,nim’asseoirdansun breakparmidesmilliersdepersonnestoutesvenuesregarder,ellesaussi.Une fois,celaremontaitàquelquesannées,nousavionslongélafouled’EziIcheke envoitureavecPapa,etilavaitfulminécontrelesignorantsquiparticipaientau

rituel des mascarades païennes. Il avait dit que les histoires sur les mmuo, comme quoi c’étaient des esprits qui sortaient de trous de fourmis, qu’ils pouvaientfairecourirdeschaisesettenirdel’eaudansdespaniers,n’étaient toutesrienquedufolklorediabolique.Folklorediabolique.Delafaçondont Papaledisait,celasemblaitdangereux. « Regardez, fit Papa-Nnukwu. C’est un esprit féminin, et les femmesmmuosontinoffensives.Ellesnes’approchentmêmepasdesgrands pendantlafête.» Lemmuoqu’ilpointaitdudoigtétaitpetit;ilavaitdejolistraitsanguleux

etdurougeauxlèvres.Ils’arrêtaitsouventpourdanser,ensetortillantde-ci,de-

là,cequifaisaitondulerlescolliersdeperlesàsataille.Lafouledesabords l’acclamaitetcertainespersonneslançaientdel’argentdanssadirection.Des petitsgarçons–l’escortedummuo,quijouaitdelamusiqueavecdesogenesen métaletdesichakasenbois–ramassaientlesbilletsroulésenboule.Ilsnous avaientàpeinedépassésquePapa-Nnukwucria:«Tournezlatête!Lesfemmes nepeuventpasregardercelui-là!» Lemmuoquis’avançaitdanslarueétaitentourédequelqueshommesâgés qui sonnaient une cloche stridente pour accompagner sa progression. Son masque était un véritable crâne humain grimaçant, aux orbites creuses. Une tortuegigotait,attachéeàsonfront.Unserpentettroispouletsmortsétaient accrochésàsoncorpscouvertd’herbesetsebalançaientaurythmedesespas. Lafoulemasséeauborddelaroutereculavite,craintivement.Quelquesfemmes filèrentseréfugierdanslesconcessionsvoisines. TatieIfeomaavaitl’airamusée,maiselledétournalatête. «Neregardezpas,lesfilles.Faisonsplaisiràvotregrand-père»,dit-elleen anglais. Amakaavaitdéjàobtempéré.J’enfisautant,portantmonregardsurles gens qui se pressaient autour de la voiture. C’était péché de déférer à une mascaradepaïenne.Maisaumoins,commejen’avaisregardéqu’unbrefinstant, peut-êtrecelan’était-ilpassigrave. «C’estnotreagwonatumbe,ditPapa-Nnukwuavecfierté,aprèslepassage dummuo.Lemmuolepluspuissantdenotrerégionettouslesvillagesvoisins

redoutent Abba à cause de lui. À la fête d’Aro de l’année dernière,agwonatumbealevéunbâtonettouslesautresmmuoontdétalé!Ils n’ontmêmepasattendudevoircequiallaitsepasser! —Regardez!» Obiora montrait du doigt un autre mmuo qui descendait la rue. Il ressemblaitàuntissublancflottantdansl’air,platetplushautquel’immense avocatierdenotrejardind’Enugu.Papa-Nnukwugrognaàsonpassage.Ilyavait quelquechosed’étrangeetdemystérieuxàleregarder,etjepensaialorsàdes chaisesquicourentenentrechoquantleursquatrepieds,àdel’eaucontenuedans unpanier,àdesformeshumainessortantdetrousdefourmis. «Commentfont-ilscela,Papa-Nnukwu?Commentdesgensentrent-ils danscelui-là?demandaJaja. — Chut ! Ce sont des mmuo, des esprits ! Ne parle pas comme une femme!»lançasèchementPapa-Nnukwu,quiseretournapourfusillerJajadu regard. TatieIfeomaritetparlaenanglais:

«Jaja,tun’espascensédirequ’ilyadesgensdedans.Nelesavais-tupas? —Non»,réponditJaja. ElleobservaitJaja. «Tun’aspasfaitl’imammuo,hein?Obioral’afaitilyadeuxansdansla villenataledesonpère. —Non,jenel’aipasfait»,bredouillaJaja. JeregardaiJajaetmedemandaisil’ombredanssesyeuxétaitdelahonte. Jesouhaitaisoudain,pourlui,qu’ileûtfaitl’imammuo,l’initiationaumonde desesprits.Jeconnaissaistrèspeudechoseàcesujet;lesfemmesn’étaientpas censéesensavoirquoiquecesoitpuisquec’étaitlapremièreétapedel’initiation àl’âged’homme.MaisJajam’avaitditunefoisquelesgarçonsétaientflagellés etcontraintsdesebaignerdevantunefoulerailleuse.LaseulefoisoùPapaavait parlédel’imammuo,c’étaitpourdirequeleschrétiensquilaissaientleurfilsle faireétaientdeségarésquifiniraientenenfer. NousquittâmesEziIchekepeuaprès.TatieIfeomadéposad’abordchezlui unPapa-Nnukwutoutensommeillé;sonbonœilétaitàdemiferméalorsque celuiquiperdaitlavuerestaitouvert,lapelliculequilerecouvraitparaissant maintenant plus épaisse, semblable à du lait concentré. Quand Tatie Ifeoma s’arrêta à l’intérieur de notre concession, elle demanda à ses enfants s’ils voulaiententrerdanslamaisonetAmakaréponditnon,d’unevoixfortequime parutpoussersesfrèresàl’imiter.TatieIfeomanousaccompagnaàl’intérieur, saluad’ungestePapaquiétaitenpleineréunion,etnousembrassa,Jajaetmoi,à samanière,ennousserrantfortcontreelle,avantdepartir. Cettenuit-là,jerêvaiquejeriais,maisçaneressemblaitpasàmonrire,

même si je ne savais pas trop à quoi ressemblait mon rire. C’était un rire saccadé,rauqueetenthousiaste,commeceluideTatieIfeoma.

PapanousconduisitàlamessedeNoëlàStPaul.TatieIfeomaetses enfantsremontaientdansleurbreakquandnousentrâmesdanslaconcession tentaculairedel’église.IlsattendirentquePapaaitarrêtélaMercedespourvenir noussaluer.TatieIfeomaditqu’ilsétaientallésàlapremièremesseetqu’ils nousretrouveraientàl’heuredudéjeuner.Elleparaissaitplusgrande,encore plusintrépide,enlapparougeettalonshauts.Amakaportaitlemêmerougeà lèvresrougevifquesamère;ilaccentuaitleblancdesesdentsquandellesourit etdit«JoyeuxNoël». J’eus beau essayer de me concentrer sur la messe, je n’arrêtais pas de repenseraurougeàlèvresd’Amaka,enmedemandantqueleffetçafaisaitde passerdelacouleursurseslèvres.Ilétaitd’autantplusdifficiledegarderl’esprit rivésurlamessequeleprêtre,quiparlaenibotoutdulong,n’évoquapas l’Évangilependantlesermon.Ilparladezincetdecimentàlaplace.«Vous autres, vous croyez que j’ai mangé l’argent du zinc, okwia ? cria-t-il en gesticulant,pointantundoigtaccusateursurl’assembléedesfidèles.Aprèstout, combien êtes-vous à donner à cette église, gbo ? Comment pourrons-nous construirelamaisonsivousnedonnezpas?Croyez-vousquelezincetle cimentnecoûtentquedixkobo?» Papaauraitvouluqueleprêtreparled’autrechose,qu’ildisequelquechose surlanaissancedanslamangeoire,surlesbergersetleurétoile;jelevoyaisàla façondontilserraitsonmissel,dontilremuaitsurlebanc.Nousétionsassisau premierrang.UneplaceusearborantunemédailledelaSainteViergesursarobe decotonblancavaitaccourupournousconduireànotrebanc,endisantàPapa dansunmurmurebienfortetpressantquelespremiersrangsétaientréservés auxgensimportants;chefUmeadi,leseulhommed’Abbaquipossédâtune maison plus grande que la nôtre, était assis à notre gauche tandis que Son AltesseRoyale,l’Igwe,étaitànotredroite.L’IgwevintserrerlamaindePapa pendantleBaiserdelapaixetluidit:«Nnonu,jepasseraiplustardpourque nouspuissionsnoussaluercommeilconvient.» Aprèslamesse,nousaccompagnâmesPapaàunecollectedefondsdansla sallepolyvalentequijouxtaitl’église.Elleétaitdestinéeàlanouvellemaisondu prêtre.Uneplaceusequiportaitunfoulardnouéserrésurlefrontdistribuaitdes brochurescontenantdesphotosdelavieillemaisonduprêtre,avecdesflèches hésitantesquidésignaientlesendroitsoùletoitfuyait,oùlestermitesavaient mangéleschambranlesdesportes.Papafitunchèqueetletenditàlaplaceuse enluiprécisantqu’ilnevoulaitpasfairedediscours.Lorsquel’animateurdela collecteannonçalemontant,leprêtreselevaetsemitàdanserendonnantde vigoureux coups de derrière de gauche et de droite, et la foule se leva et applauditsifortqu’onauraitditlesgrondementsdutonnerreàlafindelasaison despluies.

«Allons-y»,fitPapaquandl’animateurs’apprêtaenfinàannoncerune autredonation. Il marchait devant nous, souriant et saluant d’un geste les nombreuses mainsquisetendaientpourattrapersonboubou,commesilefaitdeletoucher lesguériraitd’unemaladie. Ànotrearrivéeàlamaison,noustrouvâmestouslescanapésetlessofasdu salonoccupés;ilyavaitmêmedesgensperchéssurlesdessertes.Leshommes etlesfemmesselevèrenttousquandPapaentraetunchœurd’«Omelora!» retentitdanslapièce.Papaentrepritdeserrerlesmains,deprendrelesunsetles autresdanssesbrasetdesouhaiter«JoyeuxNoël»et«Dieuvousbénisse»àla ronde.Quelqu’unavaitlaissélaportedelacourouverteetl’épaissefuméede boisd’ungrisbleutéquiavaitenvahilesalonestompaitlestraitsdesinvités. J’entendais les épouses de l’umunnaqui bavardaient dans la cour, tout en plongeant la louche dans les immenses marmites de sauce et de ragoût qui étaientsurlefeupourremplirdesbolsqu’ellesdistribueraientensuite. «Venezsaluerlesépousesdenotreumunna»,nousditMamaàJajaetà

moi.

Nouslasuivîmesdanslacour.Lesfemmessemirentàsifflerettaperdans leursmainsquandJajaetmoileurdîmes«Nnonu».Bienvenue. Elles se ressemblaient toutes, avec leurs chemisiers mal ajustés, leurslappaélimés,leursécharpesnouéessurlatête.Ellesavaienttouteslemême grandsourire,lesmêmesdentscouleurdecraie,lamêmepeauséchéeparle soleil,delateinteetdelatextured’écorcedecacahuète. «Nekene,voyezlegarçonquihériteradesrichessesdesonpère!»ditune desfemmes,quisiffladeplusbelle,laboucheplisséeenuntunnelétroit. «Sinousn’avionspaslemêmesangdanslesveines,jetevendraisma fille»,dituneautreàJaja. Elleétaitaccroupieprèsdufeu,disposantduboissousletrépied.Lesautres femmesrirent. «Lafilleestuneagboghoenfleur.Trèsbientôtunjeunehommefortnous apporteraduvindepalme!»ditencoreuneautre. Sonlappa sale n’était pas noué correctement et un bout traîna dans la poussièrederrièreellequandelles’éloignaavecunplateauchargédemorceaux debœuffrit. «Montezvouschanger,ditMama,ennousprenantparlesépaulesJajaet moi.Votretanteetvoscousinsvontbientôtarriver.» En haut, Sisi avait disposé huit places autour de la table de la salle à manger,avecdegrandesassiettescouleurcarameletdesserviettesassorties repasséesenimpeccablestriangles.QuandTatieIfeomaetsesenfantsarrivèrent, j’étaisencoreentraindemechanger.J’entendissonriresonore,quiserépercuta

enseprolongeantunmoment.Jen’avaispascomprisquec’étaitleriredemes cousins,cesonquifaisaitéchoauriredeleurmère,jusqu’aumomentoùje sortispourallerausalon.Mama,quiportaittoujourslemêmelapparoseet richementpailletéqu’àl’église,étaitassisesuruncanapéàcôtédeTatieIfeoma. JajaparlaitavecAmakaetObioraprèsdelabibliothèque.Jemedirigeaivers eux,commençantdéjààmesurermarespirationpournepasbégayer. «C’estunechaînestéréo,n’est-cepas?Pourquoinemettez-vouspasde musique?Est-cequelachaînestéréovousennuie,elleaussi?demandaAmaka, dontleregardfusaitdeJajaàmoi. —Oui,c’estunechaînestéréo»,réponditJaja. Iln’ajoutapasquenousnel’utilisionsjamais,quenousn’ysongionsmême pas,quelaseulechosequenousécoutions,c’étaientlesnouvellesàlaradiode Papa pendant le temps familial. Amaka s’approcha du tiroir des disques et l’ouvrit.Obioralarejoignit. «Pasétonnantquevousnevousserviezpasdelachaînestéréo,toutce qu’ilyaiciesttellementennuyeux,s’écriaAmaka.

—Ilsnesontpassiennuyeuxqueça»,ditObioraenparcourantles33

toursduregard. Ilavaitl’habitudederemontersesépaisseslunettessurl’arêtedesonnez. Pourfinirilmitundisque,d’unechoraled’égliseirlandaisequichantaitOCome AllYeFaithful.Ilsemblaitfascinéparletourne-disqueset,pendanttoutela duréeduchant,ilrestadeboutàl’observer,commes’ilpouvaitapprendreles secretsdesesentraillesdechromeenleregardantfixement. Chimaentradanslapièce. «Lestoilettessontdrôlementbellesici,Maman.Ilyadegrandsmiroirset descrèmesdansdesflaconsenverre. —J’espèrequetun’asriencassé,ditTatieIfeoma. —Non,réponditChima.Est-cequ’onpeutallumerlatélé? —Non,réponditTatieIfeoma.TononcleEugenevabientôtmonterpour quenouspuissionsdéjeuner.» Sisientradanslapièce,sentantlanourritureetlesépices,pourdireàMama quel’IgweétaitarrivéetquePapavoulaitquenousdescendionstouslesaluer. Mama se leva, resserra son lappa, puis attendit que Tatie Ifeoma ouvre la marche. «Jecroyaisquel’Igweétaitcenséresterdanssonpalaisetrecevoirses hôtes.Jenesavaispasqu’ilsedéplaçaitpourrendrevisiteàdesgens,medit Amaka dans l’escalier. Ça doit être parce que ton père est un Homme important.» J’auraisaiméqu’elledise«OncleEugene»aulieude«tonpère».Ellene m’avait même pas regardée en me parlant. Lui jetant un coup d’œil, j’eus

l’impressiondevoiravecimpuissanceunprécieuxsableblondmecoulerentre lesdoigts. Lepalaisdel’Igweétaitàquelquesminutesdenotremaison.Nouslui avionsrenduvisiteunefois,quelquesannéesauparavant.Nousn’yétionsplus jamaisretournés,cependant,parcequePapadisaitquel’Igweavaitbeaus’être converti, il autorisait toujours les membres païens de sa famille à faire des sacrificesdanssonpalais.Mamal’avaitsaluéselonlacoutumetraditionnelle pourlesfemmes,ensecourbantjusqu’àterreetenluiprésentantsondospour qu’ilpuisseletapoteravecsonéventailfaitd’unequeued’animaldouceetde couleurpaille.Cesoir-là,enrentrantàlamaison,PapaavaitditàMamaque c’était péché. On ne s’incline pas devant un autre être humain. C’était une traditionimpiedes’inclinerdevantunIgwe.Aussi,quelquesjoursplustard, quandnousétionsallésvoirl’évêqueàAwka,jenem’étaispasagenouilléepour embrassersabague.JevoulaisquePapasoitfierdemoi.MaisPapametira l’oreille dans la voiture en me disant que je n’avais pas de discernement :

l’évêqueétaitunhommedeDieu,l’Igweunsimpledirigeanttraditionnel. «Bonjourmonsieur,nno»,dis-jeàl’Igwe,unefoisenbas. Lespoilsquidépassaientdeseslargesnarinestremblèrentquandilme souritetdit:«Notrefille,kedu?» Un des petits salons avait été libéré pour lui, sa femme et ses quatre assistants,dontunquil’éventaitavecunéventaildorémalgréleclimatiseurqui étaitenmarche.Unautreéventaitsonépouse,unefemmeàlapeaujaunequi portaitdesrangéesetdesrangéesdebijouxautourducou,despendentifsenor, desperlesetdescoraux.L’écharpenouéeautourdesatêtesedéployaitsurle devant,aussilargequ’unefeuilledebananieretsihautequej’imaginaiquela personneassisederrièreelleàl’églisedevaitseleverpourvoirl’autel. JeregardaiTatieIfeomaselaissertombersurungenouetdire«Igwe!» d’unevoixforte,commeilconvientpourunsalutrespectueux,leregardailui tapoterledos.Lespaillettesd’ordesonboubouscintillaientdanslalumièredu soleild’après-midi.Amakas’inclinaprofondémentdevantlui.Mama,Jajaet Obioraluiserrèrentlamain,enl’emprisonnantrespectueusemententrelesleurs. Jem’attardaiunmomentsurlepasdelaportepourêtrecertainequePapavoie quejenem’approchaispassuffisammentdel’Igwepourm’inclinerdevantlui. Deretourenhaut,MamaalladanssachambreavecTatieIfeoma.Chimaet Obiora s’allongèrent sur la moquette pour jouer avec les cartes dewhotqu’Obioraavaitdécouvertesdanssapoche.Amakavoulaitvoirunlivre que Jaja lui dit avoir apporté, aussi allèrent-ils dans la chambre de Jaja. Je m’assis sur le canapé en regardant mes cousins jouer aux cartes. Je ne comprenaispaslejeu,nipourquoidetempsàautrel’und’euxcriait:«Ane!» enéclatantderire.Lachaînestéréos’étaittue.Jemelevaietmerendisdansle

couloir,m’arrêtantdevantlaportedelachambreàcoucherdeMama.Jevoulais entrer et m’asseoir avec elle et Tatie Ifeoma, au lieu de quoi je demeurai immobile,àécouter.Mamamurmurait;jedistinguaiàpeinelesmots«Ilya beaucoupdebonbonnesdegazpleinesquitraînentàl’usine».Elleessayaitde convaincreTatieIfeomadelesdemanderàPapa. Tatie Ifeoma murmurait, elle aussi, mais je l’entendais bien. Son chuchotement était à son image : grand, exubérant, intrépide, bruyant, impétueux. «As-tuoubliéqu’Eugeneaproposédem’acheterunevoiture,mêmeavant la mort d’Ifediora ? Mais d’abord, il voulait que nous entrions chez les ChevaliersdeStJohn.IlvoulaitquenousenvoyionsAmakaàl’écolechezles sœurs. Il voulait même que j’arrête de me maquiller ! Je veux une voiture neuve,nwunyem,etjeveuxréutilisermacuisinièreàgaz,etjeveuxdel’argent pournepasavoiràouvrirlescouturesdespantalonsdeChimaquandilsera devenutropgrandpourlesmettre.Maisjenevaispasdemanderàmonfrèrede

sepencherpourquejepuisseluilécherlesfessesrienquepouravoirceschoses-

là.

—Ifeoma,situ…»LavoixdoucedeMamaseperditunefoisencore. «TusaispourquoiEugenenes’entendaitpasavecIfediora?»Denouveau lemurmuredeTatieIfeoma,plusfarouche,plusfort.«ParcequeIfedioralui disaitenfacecequ’ilpensait.Ifedioran’avaitpaspeurdedirelavérité.Maistu saisqu’Eugenetrouveàredireauxvéritésquineluiplaisentpas.Notrepèreest entraindemourir,m’entends-tu?Demourir.C’estunvieilhomme,combiende tempsluireste-t-ilencore,gbo?Pourtant,Eugenerefusedelefaireentrerdans cettemaison,ilrefusemêmedelesaluer.Ojoka!Eugenedoitcesserdefairele travaildeDieu.DieuestassezgrandpourfaireSontravailLui-même.SiDieu doitjugernotrepèrepouravoirchoisidesuivrelavoiedenosancêtres,alorsque Dieulejuge,pasEugene.» J’entendislemotumunna.TatieIfeomaritdesonrirerauqueavantde répondre. « Tu sais que les membres de notre umunna, comme d’ailleurs tout le mondeàAbba,nedirontàEugenequecequ’ilaenvied’entendre.Lesnôtres n’ont-ilspasdejugeote?Vas-tupincerledoigtdelamainquitenourrit?» Jen’avaispasentenduAmakasortirdelachambredeJajaets’approcherde moi,peut-êtreparcequelecouloirétaittrèslarge,jusqu’aumomentoùelleme dit,siprèsquejesentissonsoufflesurmoncou:«Qu’est-cequetufais?» Jesursautai. «Rien.» Ellemeregardaitbizarrement,droitdanslesyeux. «Tonpèreestmontépourledéjeuner.»

Papanousregardanousasseoirtousàtable,puisilcommençalaprière. Elleduraunpeupluslongtempsqued’habitude,plusdevingtminutes,etquand ilditenfin:«ParleChristNotre-Seigneur»,TatieIfeomahaussasifortlavoix queson«Amen»sedétachadurestedesnôtres. «Tuvoulaisquelerizrefroidisse,Eugene?»grommela-t-elle. Papacontinuadedépliersaserviettecommes’ilnel’avaitpasentendue. Le bruit des fourchettes heurtant les assiettes, des cuillères de service heurtantlesplats,emplitlapièce.Sisiavaittirélesrideauxetallumélelustre bienquecefûtl’après-midi.Lalumièrejaunedonnaitauxyeuxd’Obioraun doréplusintense,demielextra-doux. Amakaempilapresquetoutdanssonassiette–durizjollof,dufoufouet deuxsaucesdifférentes,dupouletetdubœuffrits,delasaladeetdelacrème–, commequelqu’unquin’auraitplusdesitôtl’occasiondemanger.Deslanières delaituedépassaientduborddesonassiettepourrejoindrelatable. « Manges-tu toujours le riz avec une fourchette et un couteau et des serviettes?»medemanda-t-elleensetournantpourmeregarder. Jehochailatête,sansdétacherlesyeuxdemonrizjollof.J’auraisvoulu qu’Amakabaisselavoix.Jen’avaispasl’habitudedecegenredeconversationà table. «Eugene,tudoislaisserlesenfantsnousrendrevisiteàNsukka,ditTatie Ifeoma.Nousn’avonspasunegrandedemeure,maisaumoinsilspourrontfaire laconnaissancedeleurscousins. —Lesenfantsn’aimentpass’absenterdelamaison,affirmaPapa. —C’estparcequ’ilsnel’ontjamaisfait.Jesuissûrequ’ilsserontcontents devoirNsukka.Pasvrai,JajaetKambili?» Jebafouillaiquelquechoseàl’intentiondemonassiette,puismemisà toussercommesidevraiesparoles,sensées,pouvaientsortirdemabouchesans cettequinte. «SiPapapensequec’estbien»,ditJaja. PapasouritàJajaetjeregrettaidenepasavoirditcela. «Peut-êtrelaprochainefoisqu’ilsserontenvacances»,ajoutaPapad’un tonferme:ils’attendaitàcequeTatieIfeomaabandonnelesujet. «Eugene,biko,laisselesenfantsvenirpasserunesemaineavecnous.Ilsne reprennentpasl’écoleavantfinjanvier.Demandeàtonchauffeurdelesamener àNsukka. —Ngwanu,nousverrons»,ditPapa. Ilparlaitenibopourlapremièrefois,etsessourcilssetouchèrentpresque quandillesfronçabrièvement. «Ifeomadisaitqu’ilsvenaientjusted’annulerunegrève,fitalorsMama. —Leschosess’arrangent-ellesàNsukka?demandaPapaenrepassantà

l’anglais.Aujourd’hui,l’universitévitsursagloirepassée.» TatieIfeomaplissalesyeux. «As-tujamaisdécrochétontéléphonepourm’appeleretmeposercette question,Eugene?Tesmainsvont-ellesseflétrirsitudécrochestontéléphone unjouretquetuappellestasœur,gbo?» Sesparoleseniboavaientdesinflexionstaquines,maisladuretédesonton fitnaîtreunnœuddansmagorge. «Jet’aiappelée,Ifeoma. — Ça remonte à combien de temps ? Je te le demande, ça remonte à combiendetemps?» TatieIfeomaposasafourchette.Ellerestaimmobileunlongmoment,aussi immobilequePapa,aussiimmobilequenoustous.Pourfinir,Mamas’éclaircit lagorgeetdemandaàPapasilabouteilledejusétaitvide. «Oui,ditPapa.Demandeàcettefillederapporterdujusenbouteilles.» MamaselevapourappelerSisi.Avecleursilhouettefuseléedefemme svelteetbienfaite,leslonguesbouteillesqu’apportaSisidonnaientl’impression decontenirunliquideélégant.Papaservittoutlemondeetproposauntoast. «Àl’espritdeNoëletàlagloiredeDieu.» Nousrépétâmesenchœuraprèslui.Obioraprononçalaphraseavecune inflexionmontanteàlafin,aussisonna-t-ellecommeunequestion:«Àlagloire deDieu?» «Etànous,àl’espritdefamille,ajoutaTatieIfeomaavantdeboire. —Est-cetonusinequiproduitcela,OncleEugene?demandaAmaka,en plissantlesyeuxpourlirecequiétaitécritsurlesbouteilles. —Oui. —C’estunpeutropsucré.Ceseraitmeilleursitudiminuaisladosede sucre.» Amakaparlaitsuruntonaussipolietnormalquepouruneconversationde touslesjoursavecunepersonneplusâgée.Jeneparvinspasàdéterminersi Papaopinaitousic’étaitjustesatêtequibougeaitdanslamastication.Unautre nœudseformadansmagorge,m’empêchantd’avalermabouchéederiz.Je renversaimonverreentendantlamainpourl’attraper,etleliquidecouleursang envahitlanappededentelleblanche.Mamas’empressademettreuneserviette surlatache,etlorsqu’elleretiralaservietterougie,jemerappelaisonsangdans l’escalier. «Tuasentenduparlerd’Aokpe,OncleEugene?demandaAmaka.C’estun toutpetitvillageenBenoué.LaSainteViergeyfaitdesapparitions.» JemedemandaicommentAmakas’yprenait,pourouvrirlaboucheet laisserlesmotscoulerainsi. Papapassaunbonmomentàmastiqueretavaleravantderépondre:

«Oui,j’enaientenduparler.

—Jecompteallerenpèlerinagelà-basaveclesenfants,ditTatieIfeoma.

KambilietJajapourraientpeut-êtreveniravecnous.»

Amakalevavivementlatête,l’airsurprise.Ellefaillitdirequelquechose,

puisseravisa. « C’est-à-dire que l’Église n’a pas encore vérifié l’authenticité des apparitions,réponditPapaenregardantpensivementsonassiette. — Tu sais que nous serons tous morts avant que l’Église se prononce

officiellementsurAokpe.Mêmesil’Égliseditquecen’estpasauthentique, l’importantestcequinouspousseàyaller,etc’estlafoi.» PapaparutétonnammentcontentdecequeTatieIfeomavenaitdedire.Il acquiesçalentement. «Quandcomptez-vousyaller? —Àunmomentouunautredumoisdejanvier,avantquelesenfantsne reprennentl’école. — D’accord. Je t’appellerai quand nous serons rentrés à Enugu afin d’organiserlavisitedeJajaetdeKambilipourunjouroudeux. —Unesemaine,Eugene,ilsresterontunesemaine.Jen’aipasdemonstres quimangentdestêteshumainesdansmamaison!» TatieIfeomasemitàrire,etsesenfantsreproduisirentlesmêmessons rauques,leursdentsbrillantcommel’intérieurd’unnoyaudenoixdepalme fendu.SeuleAmakaneritpas.

Lelendemainétaitundimanche.Celanefaisaitpasl’effetd’undimanche,

peut-êtreparcequenousétionsallésàlamessedeNoëllaveille.Mamaentra

dansmachambreetmesecouadoucement,m’embrassa,etjesentisl’odeurde

sondéodorantàlamenthe.

«As-tubiendormi?Nousallonsàlapremièremesseaujourd’huiparceque

tonpèreauneréunionjusteaprès.Kunie,vadanslasalledebains,ilestsept

heurespassées.»

Jemeredressaienbâillant.Ilyavaitunetacherougesurmondrap,grande

commeuncahierouvert.

«Tesrègles,ditMama.As-tuapportédesservietteshygiéniques?

—Oui.»

Jelaissaiàpeinel’eaucoulersurmoncorpsavantderessortirdeladouche

pournepasêtreenretard.Jechoisisunerobebleuetblancetnouaiuneécharpe

bleuesurmatête.Jefisundoublenœudsurmanuquepuisglissaidessousle

boutdemestresses.Unefois,Papam’avaitserréedanssesbrasfièrement,en

m’embrassantlefront,parcequepèreBenedictluiavaitditquej’avaistoujours

lescheveuxconvenablementcouvertspourlamesse,quejen’étaispascomme

les autres jeunes filles qui laissaient dépasser une partie de leurs cheveux, commesiellesignoraientquec’étaitimpiedemontrersescheveuxàl’église. JajaetMamaétaienthabillésetattendaientenhautdanslesalonquandje sortis.Descrampesmetenaillaientleventre.Ilmevintàl’espritl’imaged’une personneauxdentsenavant,quimelesplanteraitprofondémentdanslesparois del’estomac,àintervallesréguliers. «Est-cequetuasduPanadol,Mama? —Tuasdescrampes,abia? —Oui.Etj’aileventretellementvide,aussi.» Mama regarda l’horloge murale, ovale avec le nom de Papa en lettres doréessurlecadran,uncadeaud’uneœuvreàlaquellePapafaisaitdesdons.Il

était7h37.Lejeûnedel’eucharistiestipulaitquelesfidèless’abstinssentde

mangerdelanourrituresolideuneheureavantlamesse.Nousnerompions

jamaislejeûneeucharistique;latableétaitdresséepourlepetitdéjeuner,tasses

àthéetbolsàcéréalesdisposéscôteàcôte,maisnousnemangerionsqu’ànotre

retour.

«Prendsunpeudecornflakes,vite,ditMama,presquedansunmurmure.

IltefautquelquechosedansleventrepourgarderlePanadol.»

Jajaversadescéréalesdupaquetquiétaitsurlatablepuisdulaitenpoudre

etdusucreavecunepetitecuiller,etilajoutadel’eau.Lebolenverreétait

transparentetjevoyaislesgrumeauxcrayeuxdelaitquiseformaientdansle

fond.

«Papaadelavisite,nousl’entendronsmonter»,ditJaja. Debout,jememisàengouffrerlescéréales.Mamamedonnalescachetsde Panadol,encoredansleuraluminiumargenté,quicrissaquandjel’ouvris.Jaja n’avaitpasmisbeaucoupdecéréalesdansleboletj’avaispresquefinideles mangerlorsquelaportes’ouvritetquePapaentra. LachemiseblanchedePapa,auxlignesparfaitementajustées,neparvenait guère à minimiser le monticule de chair qu’était son ventre. Tandis qu’il regardaitfixementleboldecornflakesdansmamain,jebaissailesyeuxsurles quelquespétalesdétrempésquiflottaientparmilesgrumeauxdelaittoutenme demandantcommentilavaitfaitpourmonterl’escalieraussisilencieusement. «Quefais-tu,Kambili?» Jeravalaimasaliveaveceffort. «Je…je… —Tumangesdixminutesavantlamesse?Dixminutesavantlamesse? —Sesrèglesontcommencéetelleadescrampes…»,ditMama. Jajaluicoupalaparole:

«JeluiaiditdemangerdescéréalesavantdeprendreduPanadol,Papa.

C’estmoiquilesluiaipréparées.

—Lediablevousa-t-ildemandéàtousdefairesescoursespourlui?»Les parolesenibojaillirentdelabouchedePapa.«Lediablea-t-ilplantéunetente dansmamaison?»IlsetournaversMama.«Tularegardesprofanerlejeûnede l’eucharistiesansrienfaire,makannidi?» Il déboucla lentement sa ceinture. C’était une grosse ceinture faite de plusieursépaisseursdecuirmarron,àlabouclesobrerecouvertedecuir.Elle atterritd’abordsurJaja,entraversdesonépaule.PuisMamalevalesbrasquand elleatterritsurlehautdesonbras,couvertparlamanchebouffantepailletéede soncorsagedel’église.Jeposaileboljusteaumomentoùlaceintureatterritsur mon dos. Parfois, je regardais les nomades Fulanis, leurs djellabas blanches battantauventcontreleursjambes,quiclaquaientdelalangueenrassemblant leursvachespourleurfairetraverserlarouteavecunebadine,chaquecoupde badinerapideetprécis.PapaétaitcommeunnomadeFulani–bienqu’iln’eût pasleurcorpsgrandetélancé–quandilenvoyaitsaceinturecontreMama,Jaja etmoienmarmonnantquelediablenegagneraitpas.Nousnereculionspasde plusdedeuxpasdelaceintureencuirquifendaitl’air. Puislaceintures’arrêtaetPaparegardafixementlecuirdanssamain.Son visagesechiffonna;sespaupièress’affaissèrent. «Pourquoiallez-vousdanslepéché?demanda-t-il.Pourquoiaimez-vousle péché?» Mamaluipritlaceintureetlaposasurlatable. PapanousécrasaJajaetmoicontresoncorps. « La ceinture vous a-t-elle fait mal ? A-t-elle entaillé votre peau ? » demanda-t-ilenscrutantnosvisages. Jesentaisdesélancementsdansmondosmaisjerépondisquenon,queje n’avaispasmal.Papaavaitcettefaçondesecouerlatêtequandilparlaitde l’amourdupéché,commesiunpoidsl’accablait,unpoidsdontilnepouvaitse délester. Nousallâmesàlasecondemesse.Maisnousnouschangeâmesd’abord, mêmePapa,etnousnouslavâmeslafigure.

Nous quittâmes Abba juste après le Nouvel An. Les épouses de l’umunnaprirentlesrestes,mêmelerizetlesharicotsqui,disaitMama,avaient tourné,etelless’agenouillèrentdanslapoussièredelacourpourremercierPapa etMama.Leportiernoussaluaenagitantlesmainsau-dessusdesatêteànotre départ.Ils’appelaitHaruna,nousavait-ilditàJajaetàmoiquelquesjours auparavant,etdanssonanglaisàl’accenthaoussaquiinversaitlespetlesf,il nousavaitracontéquenotrefèreétaitlemeilleurHommeimfortantqu’ileût jamaisvu,lemeilleuremfloyeurqu’ileûtjamaiseu.Savions-nousquenotrefere fayaitlespraisdescolaritédesesenpants?Savions-nousquenotrefèreavait

aidé son éfouse à obtenir le foste de coursière au bureau du Gouvernement local?Nousavionsdelachanced’avoirunfèrefareil. Papacommençalechapeletdèsquenousnousengageâmessurlaroute. Nous roulions depuis moins d’une demi-heure quand nous arrivâmes à un contrôle;ilyavaitunembouteillageetlespoliciers,beaucoupplusnombreux qu’habituellement,agitaientleursfusilsenl’airetdéviaientlacirculation.Nous nevîmeslesvoituresaccidentéesqu’unefoisenpleinmilieudel’embouteillage. Unevoitures’étaitarrêtéeaupostedecontrôleetuneautreluiétaitrentrée dedanspar-derrière.Lesecondvéhiculeétaitplié,réduitàlamoitiédesataille. Lecadavreensanglantéd’unhommeenjeangisaitsurlebas-côté. «Quesonâmereposeenpaix,ditPapaensesignant. —Neregardezpas»,ditMamaensetournantversnous. MaisJajaetmoiregardionsdéjàlecadavre.Papaparlaitdespoliciers,de leurhabitudededresserlesbarragesroutiersdansdeszonesboisées,mêmesi c’étaitdangereuxpourlesautomobilistes,rienquepourpouvoirseservirdes buissons pour cacher l’argent qu’ils extorquaient aux voyageurs. Mais je n’écoutaispasvraimentPapa;jepensaisàl’hommeenjean,l’hommemort.Je medemandaisoùilallaitetcequ’ilavaitprévud’yfaire.

PapaappelaTatieIfeomadeuxjoursplustard.Peut-êtrenel’aurait-ilpas

appeléesinousn’étionspasallésàconfessecejour-là.Etpeut-êtreneserions-

nousjamaisallésàNsukkaettoutserait-ildemeurépareil. C’étaitl’Épiphanie,unefêted’obligation,aussiPapan’alla-t-ilpasàson travail.Nousassistâmesàlamessedumatinet,bienqued’ordinairenousne rendions pas visite au père Benedict les jours de fête d’obligation, nous passâmesensuitechezlui.PapavoulaitquepèreBenedictreçûtnosconfessions. NousnenousétionspasconfessésàAbbaparcequePapan’aimaitpaslefaire enibo,etqueleprêtredelaparoissed’Abban’étaitpasassezspirituelàses yeux.C’étaitleproblèmedenotrepeuple,nousexpliquaitPapa,nousn’avions paslesbonnespriorités;nousnouspréoccupionstropd’avoirdegrandeséglises etdesstatuesimposantes.OnneverraitjamaisçachezdesBlancs. ChezpèreBenedict,Mama,Jajaetmoinousinstallâmesausalon,lisantles journauxetmagazinesétaléssurlatablebasseauxalluresdecercueilcomme s’ilsétaientàvendre,pendantquePapadiscutaitavecpèreBenedictdansle bureau adjacent. Papa ressortit et nous demanda de nous préparer à la confession;ilpasseraitenpremier.Malgrélaportefermée,j’entendaissavoix, sesmotsquicoulaientenungrondementinterminable,commelemoteurd’une voiturequiaccélère.Mamapassaensuiteetlaporterestaentrebâillée,maisjene pusl’entendre.Jajafutceluiquipritlemoinsdetemps.Lorsqu’ilressortiten terminantdesesignercommes’ilavaitététroppressédequitterlapièce,jelui

demandai du regard s’il s’était souvenu du mensonge à Papa-Nnukwu, et il hochalatête.J’entraidanslapièce,toutjusteassezgrandepourlogerunbureau etdeuxchaises,etpoussailaportepourêtrebiensûredelafermercorrectement.

« Bénissez-moi, mon père, car j’ai péché », dis-je en m’asseyant à

l’extrêmeborddelachaise.

Jerêvaisd’unconfessionnal,delasécuritédelacabineenboisetdurideau

vert séparant prêtre et pénitent. J’aurais aimé pouvoir m’agenouiller, et puis j’auraisaimépouvoirabritermonvisagederrièreundesdossiersdubureaude pèreBenedict.Lesconfessionsenfaceàfacemefaisaientpenseraujourdu Jugementderniersurvenantenavance,medonnaientlesentimentdenepasêtre prête. «Oui,Kambili»,ditpèreBenedict. Ilétaitassistrèsdroitsursachaiseettripotaitl’étoleviolettedrapéesurses épaules. «Madernièreconfessionremonteàtroissemaines.»Jeregardaisfixement le mur, juste en dessous de la photo encadrée du pape, avec sa signature griffonnéedanslebas.«Voicimespéchés.J’aimentideuxfois.J’airompule jeûneeucharistiqueunefois.Jemesuislaissédistrairetroisfoispendantle chapelet.Pourtoutcequej’aiditetpourtoutcequej’aioubliédedire,je demandelepardondevosmainsetdesmainsdeDieu.» PèreBenedictremuasursachaise. «Allons,jet’écoute.Tusaisquec’estunpéchécontreleSaint-Espritde retenirdélibérémentquelquechoseàlaconfession. —Oui,monpère. —Allons,jet’écoute.» Jedétachailesyeuxdumurpourleregarder.Ilavaitlesyeuxdelamême nuancedevertqu’unserpentquej’avaisvuunefois,ondulantdanslejardinprès desmassifsd’hibiscus.Lejardinierm’avaitditquec’étaituninoffensifserpent dejardin. «Kambili,tudoisconfessertoustespéchés. —Oui,monpère.Jel’aifait. —C’estmaldecacherdeschosesàNotre-Seigneur.Jevaistedonnerun momentpourréfléchir.» J’acquiesçaietreportaileregardsurlemur.Yavait-ilquelquechoseque j’avaisfaitdontpèreBenedictfûtinforméetpasmoi?Papaluiavait-ildit quelquechose?

« J’ai passé plus de quinze minutes chez mon grand-père, finis-je par avouer.Mongrand-pèreestpaïen. —As-tumangédesnourrituresindigènessacrifiéesàdesidoles? —Non,monpère.»Jemarquaiuntempsdesilence.«Maisnousavons

regardédesmmuo.Desmascarades. —Yas-tuprisplaisir?» Jelevailesyeuxsurlaphotoaumuretmedemandaisic’étaitvraimentle papeenpersonnequil’avaitsignée. «Oui,monpère. —Tucomprendsquec’estmaldeprendreplaisiràdesrituelspaïens,parce que cela enfreint le premier commandement. Les rituels païens sont des superstitionsignorantesetc’estlaportedel’enfer.Tucomprendsbiencela? —Oui,monpère. —Pourtapénitence,tudirasdixNotrePère,sixJevoussalueMarieet unJecroisenDieu.Ettudoisfaireuneffortdélibérépourconvertirtousceux quiapprécientlescoutumespaïennes. —Oui,monpère. —Bien,alorsfaisl’actedecontrition.» Pendantquejerécitaisl’actedecontrition,pèreBenedictmurmurades bénédictionsetfitlesignedelacroix. PapaetMamaétaienttoujoursassissurlecanapé,têtecourbée,quandje ressortis.Jem’assisàcôtédeJaja,penchailatêteetfismapénitence. SurletrajetduretourPapaparlafort,encouvrantl’AveMariadesavoix. «Jesuissanstache,àprésent.Noussommestoussanstache.SiDieunous appelleàcetinstantprécis,nousallonstousdroitauparadis.Droitauparadis. Nousn’auronspasbesoindelapurificationdupurgatoire.» Ilsouriait,lesyeuxbrillants,tapotantdoucementlevolantd’unemain.Etil souriait toujours lorsqu’il appela Tatie Ifeoma, peu après notre arrivée à la maison,avantdeprendresonthé. «J’enaidiscutéavecpèreBenedictetilditquelesenfantspeuventalleren pèlerinageàAokpemaisilfautquetuexpliquesbienclairementquecequise passelà-basn’apasétévérifiéparl’Église.»Silence.«Kevin,monchauffeur, lesemmènera.»Silence.«Demain,c’esttropproche.Après-demain.»Unplus longsilence.«Ah,d’accord.Dieutebénisse,toietlesenfants.Aurevoir.» Paparaccrochalecombinéetsetournaversnous:

«Vouspartirezdemain,alorsmontezfairevosbagages.Prenezdesaffaires pourcinqjours. —Oui,Papa. — Peut-être, anam asi, dit Mama, ne devraient-ils pas rendre visite à Ifeomalesmainsvides.» Papaladévisageacommes’ilétaitétonnéqu’elleeûtparlé. «Nousmettronsdelanourrituredanslavoiture,biensûr,designamesetdu riz,répondit-il. —IfeomadisaitquelesbonbonnesdegazsontraresàNsukka.

—Bonbonnesdegaz?

—Oui,pourlacuisine.Elleditqu’ellesesertdesonvieuxréchaudà

pétrole,maintenant.Tutesouviensdel’histoiredupétrolefrelatéquifaisait

exploserlesréchaudsetcausaitdesmorts?J’aipenséquetupourraispeut-être

luienvoyeruneoudeuxbonbonnesdel’usine.

—Est-cecequevousavezorganisé,Ifeomaettoi?

Kpa,jefaisjusteunesuggestion.C’esttoiquidécides.»

PapascrutaquelquesinstantslevisagedeMama.

«D’accord»,dit-il,etilsetournadenouveauversJajaetmoi.«Montez

fairevosbagages.Vouspouvezprendrevingtminutessurvotretempsd’étude.»

Nousmontâmeslentementl’escaliercourbe.JemedemandaisiJajaavait

commemoilebasduventrequigrondait.C’étaitlapremièrefoisdenotrevie

quenousdormirionshorsdelamaisonsansPapa.

«As-tuenvied’alleràNsukka?luidemandai-jeenatteignantlepalier.

—Oui»,répondit-il,etsesyeuxmedisaientqu’ilsavaitquej’enavais

enviemoiaussi.

Jeneparvenaispasàtrouverlesmotsdansnotrelangagedesyeuxpourlui

direcombienmagorgeseserraitàlapenséedecinqjourssanslavoixdePapa,

sanslebruitdesespasdansl’escalier.

Lelendemainmatin,Kevinrapportadel’usinedeuxbonbonnesdegaz pleinesetlesmitdanslecoffredelaVolvoàcôtédessacsderizetdeharicots, dequelquesignames,régimesdebananesplantainsvertesetananas.Jajaetmoi attendions, debout près des hibiscus. Le jardinier taillait à tout va la bougainvillée, matant les fleurs qui dépassaient insolemment de la surface niveléedumassif.Ilavaitratissésouslesfrangipaniers,etdesfeuillesmortes mêléesdefleursroses,rassembléesentas,attendaientlabrouette. « Voici vos emplois du temps pour la semaine que vous passerez à Nsukka»,ditPapa. Lafeuilledepapierqu’ilmefourradanslamainétaitsemblableàl’emploi dutempscolléau-dessusdemonbureaudansmachambre,saufqu’ilyavait inscritdeuxheuresde«tempsavecvoscousins»parjour. «Leseuljouroùvousêtesexemptésdecetemploidutempsestquandvous irezàAokpeavecvotretante»,ditPapa.Quandilnousserradanssesbras,Jaja puismoi,sesmainstremblaient.«Jen’aijamaispasséplusd’unseuljoursans vousdeux.» Jenesavaispasquoirépondre,maisJajahochalatêteetdit:«Nousnous reverronsdansunesemaine. —Kevin,conduisprudemment.As-tucompris?demandaPapaquandnous montâmesenvoiture.

—Oui,monsieur. — Prends de l’essence au retour, à Ninth Mile, et n’oublie pas de m’apporterlafacture. —Oui,monsieur.» Papanousdemandadesortirdelavoiture.Ilnousserradenouveaudans sesbras,nouspassalamainsurlanuqueàtousdeuxetnousdemandadenepas

oublier de réciter les quinze dizaines entières du chapelet pendant le trajet. Mamanousembrassaunefoisencoreavantquenousneremontionsenvoiture. « Papa agite toujours la main », dit Jaja alors que Kevin sortait

précautionneusementlavoituredel’allée;ilregardaitdanslerétroviseurau-

dessusdesatête.

«Ilpleure,dis-je.

—Lejardinieragiteluiaussilamain»,ajoutaJaja,etjemedemandaisi

vraimentilnem’avaitpasentendue.

Jesortismonchapeletdemapoche,embrassailecrucifixetcommençaila

prière.

Je regardai par la fenêtre pendant le trajet, comptant les carcasses de voitures noircies sur le bas-côté de la route, pour certaines abandonnées là depuis si longtemps qu’elles étaient couvertes de rouille rougeâtre. Je m’interrogeaissurlesgensquis’yétaienttrouvés,surcequ’ilsavaientéprouvé justeavantl’accident,avantleverreenéclats,lemétalbroyéetlesflammes dévorantes.JenemeconcentraissuraucundesseptMystèresglorieuxetje savaisqueJajanonplus,cariln’arrêtaitpasdemanquersontourdecommencer ladizaineduchapelet.Auboutdequaranteminutesdevoiture,j’aperçusun panneausurlebas-côtéquidisait«UNIVERSITÉDUNIGÉRIA,NSUKKA», etjedemandaiàKevinsinousétionspresquearrivés. «Non.Encoreunbout.» Prèsdelavilled’Opi–lespanneauxempoussiérésdel’égliseetdel’école indiquaient«OPI»–,nousarrivâmesàunbarragedepolice.Devieuxpneuset destronçonsdeboiscloutésjonchaientlamajeurepartiedelachaussée,ne laissant qu’un passage étroit. Quand nous approchâmes, un policier nous fit signedenousranger.Kevingrogna.Puis,toutenralentissant,ilplongealamain danslecompartimentàgantsetensortitunbilletdedixnairaqu’ilbalançapar lafenêtre,dansladirectiondupolicier.Cederniersimulaunsalut,souritetnous fitsignedepasser.Kevinn’auraitjamaisfaitcelasiPapaavaitétéprésent. LorsquedespoliciersoudessoldatsarrêtaientPapa,ilprenaituntempsinfini pourleurmontrertoussespapiersdevoiture,leslaissaientfouillerlevéhicule, toutpouréviterd’avoiràleurgraisserlapatte.«Nousnepouvonspasparticiper àcequenouscombattons»,nousdisait-ilsouvent. «NousentronsdanslavilledeNsukka»,annonçaKevinquelquesminutes plustard. Nouslongionslemarché.Lesmagasinsdubordderoute,bondésetgarnis deraresétagèresd’aliments,menaçaientdesedéversersurlemincerubandela chaussée,déjàpleinedevoituresgaréesendoublefile,demarchandsambulants portantdesplateauxsurlatête,demotards,degarçonspoussantdescharrettes chargées d’ignames, de femmes tenant des paniers, de mendiants sur leurs paillassesquilevaientlatêteetagitaientlamain.Kevinroulaitlentement,à présent;desnids-de-poules’ouvraientàl’improvisteaumilieudelachaussée, aussisuivait-illesméandresdelavoiturededevant.Enarrivantàunendroit, justeaprèslemarché,oùlarouterétrécissait,rongéesursesbordsparl’érosion, ils’arrêtauninstantpourlaisserlesautresvoiturespasser. «Noussommesàl’université»,dit-ilfinalement. Devantnoussedressaitunegrandearche,portantlesmots«UNIVERSITÉ DUNIGERIA,NSUKKA»,enlettresdemétalnoir.Leportailinsérédans l’archeétaitgrandouvertetgardépardesvigilesenuniformemarronfoncé, béretassorti.Kevinserangeadevanteuxetbaissalesvitres.

« Bonjour. S’il vous plaît, comment rejoindre Marguerite Cartwright Avenue?»demanda-t-il. Levigileleplusprochedenous,plissantlapeauduvisagecommeunerobe froissée, demanda : « Comment allez-vous ? » avant de dire à Kevin que Cartwright Avenue était tout près ; il nous suffisait de continuer tout droit, tourneràdroiteauprochaincarrefourpuispresqueimmédiatementàgauche. Kevinleremerciaetredémarra.Unepelousevertépinards’étalaitdel’autrecôté delaroute.Jetournailatêtepourexaminerlastatuequitrônaitaumilieudela pelouse,unlionnoirassissursonarrière-train,laqueuedresséeversleciel,le torse bombé. Je ne m’étais pas rendu compte que Jaja regardait, lui aussi, jusqu’aumomentoùillutàvoixhautelesmotsinscritssurlesocle:«Pour rétablirladignitédel’homme.»Puis,commesijenepouvaispascomprendre touteseule,ilajouta:«C’estladevisedel’université.» MargueriteCartwrightAvenueétaitbordéedegrandsgmelinas.J’imaginai les arbres ployant sous l’orage pendant la saison des pluies, tendant leurs branches pour se rejoindre et transformer l’avenue en tunnel sombre. Les maisonsàdeuxappartements,avecleursalléesgravillonnéesetleurspanneaux « ATTENTION,CHIENMÉCHANT »surlapelouse,cédèrentbientôtlaplaceàdes pavillonsdeplain-pieddontlesalléesfaisaientlalongueurdedeuxvoitures, puisàdesimmeublesdotésdegrandsespacessurledevantenguised’allée. Kevinroulaitlentement,marmonnantlenumérodelamaisondeTatieIfeoma commesiçanousaideraitàlatrouverplusvite.Elleétaitdanslequatrième immeuble,unbâtimenthautetbanal,àlapeinturebleuequis’écaillait,avecdes antennesdetélévisionquipointaientdesvérandas.Ilcomptaittroisappartements dechaquecôtéetceluideTatieIfeomasetrouvaitaurez-de-chausséesurla gauche.Enfaçade,uneexplosiondecouleurs–unjardin–dessinaituncercle, clôturédefilsbarbelés.Desroses,deshibiscus,deslys,desixorasetdescrotons poussaientcôteàcôtecommeunecouronnepeinteàlamain.TatieIfeomasortit del’appartementenshort,s’essuyantlesmainssursontee-shirt.Lapeaudeses genouxétaittrèsfoncée. «Jaja!Kambili!» Elleattenditàpeinequenousdescendionsdevoiturepournousprendre danssesbras,ennousserrantl’uncontrel’autrepourarriverànousenlacertous lesdeuxàlafois. «Bojour,ma’am,lasaluaKevin,avantdefaireletourpourouvrirlecoffre. —Ha,ha!ditTatieIfeoma.Eugenecroit-ilquenousmouronsdefaim? Mêmeunsacderiz?» Kevinsourit. «Ogaditquec’estpourvoussaluer,ma’am. —Eh!glapitTatieIfeomaenregardantdanslecoffre.Desbonbonnesde

gaz?Oh,nwunyemn’auraitpasdûsedonnertantdemal.» Là-dessus, Tatie Ifeoma fit une petite danse, donnant des mouvements d’avironaveclesbras,envoyanttouràtourlesjambesenl’airettapantfortdu

pied. Deboutprèsd’elle,Kevinsefrottaitlesmainsdeplaisircommesic’était luiquiavaitorganisélagrandesurprise.Ilhissaunebonbonnedegazhorsdu coffreetJajal’aidaàlaporterdansl’appartement. «Voscousinsvontbientôtrentrer,ilssontallésdirebonanniversaireàpère Amadi,c’estnotreamietiltravailleànotreaumônerie.J’aifaitdelacuisine, j’aimêmetuéunpouletpourvousdeux!» Enriant,TatieIfeomam’attiracontreelle.Ellesentaitlanoixdemuscade. «Oùlesmettons-nous,ma’am?demandaKevin. —Vousn’avezqu’àlaisserlesaffairessurlavéranda.AmakaetObiorales rangerontplustard.» TatieIfeomameserraittoujoursquandnousentrâmesdanslesalon.La premièrechosequejeremarquaifutleplafond,àquelpointilétaitbas.J’avais l’impressionquejepourraisletoucherentendantlebras;c’étaittellement différentdecheznous,oùleshautsplafondsconféraientànospiècesuncalme spacieux.Lesémanationsâcresdelafuméedepétrolesemêlaientauxarômesde curryetdemuscadedelacuisine. «Ilfautquej’aillevoirsimonrizjollofnebrûlepas!» TatieIfeomafonçadanslacuisine. Jem’assissurlecanapémarron.Lescouturesdescoussinss’effilochaient etsedéfaisaient.C’étaitleseulcanapédusalon;àcôté,ilyavaitdeschaisesen rotin,adouciespardescoussinsmarron.Latablebasseétaitenrotinelleaussi, dessusétaitposéunvased’Orientornédedessinsdedanseusesenkimono.Il contenaittroisrosesàtigeslongues,d’unrougesiéclatantquejemedemandai siellesétaientenplastique. «Nne,netecomportepaseninvitée.Entre,entre»,ditTatieIfeomaen sortantdelacuisine. Jelasuivislelongd’unpetitcouloirtapisséd’étagèrespleinesàcraquer.Le boisgrisavaitl’airprêtàs’effondrersionyajoutaitneserait-cequ’unlivre.Les livresparaissaienttouspropres;ilsétaienttoussoitlussouvent,soitépoussetés souvent. «Voicimachambre.JedorsiciavecChima»,ditTatieIfeomaenouvrant lapremièreporte. Des briques alimentaires et des sacs de riz s’entassaient contre le mur prochedelaporte.Surunplateauétaientrangéesd’énormesboîtesdelaiten poudreetdeBournvita,àcôtéd’unbureauavecunelampe,desflaconsde médicamentsetdeslivres.Dansunautrecoin,desvalisesétaientempiléesles

unessurlesautres.TatieIfeomam’emmenadansunesecondechambre,avec

deuxlitscontreunmur.Ilsétaientaccolésl’unàl’autredefaçonàoffrirdela

placeàplusdedeuxpersonnes.Onavaitaussiréussiàcaserdanslapiècedeux

commodesetunmiroirainsiqu’unbureauavecunechaise.Jemedemandaioù

nousdormirions,Jajaetmoi,etcommesiellelisaitdansmespensées,Tatie

Ifeomadit:«Amakaettoi,vousdormirezici,nne.Obioradortausalon,etJaja

s’installeraaveclui.»

J’entendisKevinetJajaentrerdansl’appartement.

« Nous avons fini de décharger les affaires, ma’am. Je m’en vais,

maintenant»,ditKevin.

Ilparlaitdepuislesalon,maisl’appartementétaitsipetitqu’iln’avaitpas

besoindehausserlavoix.

« Dites à Eugene que je le remercie. Dites-lui que nous allons bien.

Conduisezprudemment. —Oui,ma’am.» JeregardaiKevinpartir,etsoudainmapoitrineseserra.J’avaisenviede courirderrièrelui,deluidiredem’attendreletempsquejeprennemonsacet remonteenvoiture. «Nne,Jaja,venezmetenircompagniedanslacuisineenattendantquevos cousinsrentrent.» TatieIfeomaparlaitavecnaturel,commesic’étaitcomplètementnormalde nousrecevoirchezelle,commesinousleuravionsdéjàrenduvisitemainteset maintesfoisparlepassé.Jajaentralepremierdanslapièceets’assitsurun tabouretdeboisbas.Commeiln’yavaitguèredeplace,jerestaideboutprèsde laportepournepasgênerTatieIfeomatandisqu’elleégouttaitlerizau-dessus del’évier,jetaituncoupd’œilàlaviandeentraindecuire,écrasaitdestomates dansunmortier.Lescarreauxbleuclairdelacuisineétaientusésetébréchésaux coinsmaisilsparaissaientimpeccablementpropres,toutcommelescasseroles dont les couvercles, qui n’étaient pas à la bonne taille, penchaient vers l’intérieur.Lepoêleàpétroleétaitsurunetableenboisàcôtédelafenêtre.Les rideauxélimésetlesmursquientouraientlafenêtreavaientviréaugris-noirà cause de la fumée de pétrole. Tatie Ifeoma continua de bavarder tout en remettantlerizsurlefeuetenhachantdeuxoignonsrouges,etsonriresaccadé ponctuaitleflotdesesphrases.Elledonnaitl’impressionderireetpleureren mêmetempscarelleessuyaitsouventleslarmescauséesparlesoignonsdu reversdelamain. Sesenfantsarrivèrentquelquesminutesplustard.Ilsavaientl’airdifférents, peut-êtreparcequejelesvoyaispourlapremièrefoischezeuxetnonàAbba, oùilsétaientdesinvitésdanslamaisondePapa-Nnukwu.Obioraretiraune pairedelunettesdesoleilnoiresetlaglissadanslapochedesonshortquandils

entrèrent.Ilritenm’apercevant. «JajaetKambilisontarrivés!»s’écriaChimad’unevoixflûtée. Nous nous dîmes bonjour en nous serrant mutuellement dans les bras. Amakam’effleuraàpeineavantdesedégager.Elleportaitdurougeàlèvres, d’uneteintedifférentequitiraitdavantagesurlerougequesurlemarron,etsa robemoulaitsoncorpsmince. «Avez-vousfaitbonneroute?demanda-t-elleenregardantJaja. —Oui,réponditJaja.Jepensaisqueceseraitpluslong. —Oh,Enugun’estpassiloinqueçad’ici,vraiment,fitAmaka. —Nousn’avonstoujourspasachetélesboissons,Maman,ajoutaObiora. —Nevousavais-jepasdemandédelesacheteravantdepartir,gbo?» TatieIfeomafitglisserlesrondellesd’oignondansdel’huilechaudeetrecula. «Jevaisyallermaintenant.Jaja,tuveuxvenir?Nousallonsjusteàun kiosquedanslaconcessiond’àcôté. —N’oubliezpasd’emporterlesbouteillesvides»,ditTatieIfeoma. JeregardaiJajapartiravecObiora.Jenevoyaispassonvisage,n’auraispas sudires’ilétaitaussidéconcertéquemoi. «Attendsquejemechange,Maman,etjeferaifrirelesbananesplantains, ditAmakaens’apprêtantàsortirdelapièce. —Nne,vaavectacousine»,melançaTatieIfeoma. JesuivisAmakadanssachambre,posantunpiedapeurédevantl’autre.Le solencimentétaitrugueux,ilnepermettaitpasàmespiedsdeglisseràsa surfacedelamêmefaçonquelesdallagesdemarbrelisseàlamaison.Amaka retirasesbouclesd’oreilles,lesdéposasurlacommodeetseregardadansle miroirenpied.Jem’assisauborddulitetl’observai,toutenmedemandantsi ellesavaitquejel’avaissuiviedanslachambre. «JesuissûrequetutrouvesNsukkaarriéré,comparéàEnugu,fit-elle,en seregardanttoujoursdanslemiroir.J’aiditàMamand’arrêterdevousforcerà venirtouslesdeux. —Je…nous…voulionsvenir.» Amakasouritdanslemiroir,d’unpetitsourirecondescendantquisemblait medirequejen’auraispasdûmedonnerlapeinedeluimentir. «Iln’yapasdelieubranchéàNsukka,aucasoùtunel’auraispasdéjà remarqué.Nsukkan’apasdeGenesisoudeNikeLake. —Quoi? —GenesisetNikeLake,leslieuxbranchésd’Enugu.Tuyvastoutle temps,non? —Non.»Amakameregardabizarrement.«Maistuyvasdetempsen temps? —Je…oui.»

Jen’avaisjamaismislespiedsaurestaurantGenesisetn’étaisalléequ’une seule fois à l’hôtel Nike Lake, quand l’associé de Papa y avait donné une réceptiondemariage.NousétionsrestésjusteassezlongtempspourquePapa prennedesphotosaveclecoupleetleurdonneuncadeau. Amakapritunpeigneetlepassadanslespointesdesescheveuxcourts. Puiselleseretournaversmoietmedemanda:

«Pourquoibaisses-tulavoix?

—Quoi?

—Tubaisseslavoixquandtuparles.Tuchuchotes.

—Oh»,fis-je,lesyeuxrivéssurlebureau,quiétaitcouvertd’objets:des

livres,unmiroirfêlé,descrayons-feutres.

Amakareposalepeigneetretirasarobeparlatête.Danssonsoutien-gorge

dedentelleblancetsaculottebleuclair,elleressemblaitàunechèvrehaoussa:

brune,longueetmince.Jedétournairapidementleregard.Jen’avaisjamaisvu personnesedéshabiller;c’étaitpéchéderegarderlanuditéd’autrui. «Jesuissûrequececin’aabsolumentrienàvoiraveclachaînestéréoque tuasdanstachambreàEnugu»,ditAmaka,enmontrantdudoigtunpetit lecteurdecassettesaupieddelacommode. Jevoulaisluidirequejen’avaispaslamoindrechaînestéréodansma chambreàlamaison,maisjen’étaispassûrequ’elleauraitétécontentede l’apprendre,pasplusqu’ellen’auraitaimésavoirquej’enavaisune. Ellemitlelecteurdecassettesenmarche,hochantlatêtesurlebattement polyphoniquedestambours. « J’écoute surtout des musiciens indigènes. Ils ont une conscience de culture ; ils ont quelque chose de véritable à dire. Mes préférés sont Fela, OsadebeetOnyeka.Oh,jesuissûrequetunelesconnaispas,jesuissûrequetu aimeslapopaméricaine,commelesautresados.» Elle disait « ados » comme si elle n’en était pas une, comme si les adolescentsétaientuneespècedegensqui,dufaitqu’ilsn’écoutaientpasde musiqueàconsciencedeculture,setrouvaientundegréendessousd’elle.Etelle disait«consciencedeculture»dutonfiersurlequellesgensprononcentunmot qu’ils n’auraient jamais imaginé connaître jusqu’au moment où ils l’avaient appris. J’étaisassiseauborddulit,immobileetlesmainsjointes,souhaitantdireà Amakaquejenepossédaispasdelecteurdecassettes,quej’étaisquasiment incapablededistingueruntypedemusiquepopd’unautre. «Est-cetoiquiaspeintça?»luidemandai-jeàlaplace. L’aquarelle,unefemmeavecunenfant,faisaitbeaucouppenseràunecopie delaViergeàl’Enfantpeinteàl’huilequisetrouvaitdanslachambredePapa, sicen’estquelafemmeetl’enfantdelapeintured’Amakaavaientlapeau

foncée. «Oui,jepeins,quelquefois. —C’estjoli.» Jeregrettaisdenepasavoirsuquemacousinepeignaitdesaquarelles réalistes.Etj’auraisaiméqu’ellecessâtdemeregardercommesij’étaisundrôle d’animaldelaboratoire,àexpliqueretàcataloguer. «Ya-t-ilquelquechosequivousretient,lesfilles?»nouslançaTatie Ifeomadepuislacuisine. Je suivis Amaka à la cuisine et la regardai découper et faire frire les bananesplantains.Jajarentrapeuaprèsaveclesgarçons,lesbouteillesdesoda dans un sac de plastique noir. Tatie Ifeoma demanda à Obiora de mettre le couvert. « Aujourd’hui, nous allons traiter Kambili et Jaja en invités, mais dès demain,ilsferontpartiedelafamilleetmettrontlamainàlapâte»,dit-elle. Latableétaitfaitedansunboisquisecraquelaitpartempssec.Lapremière couchesedélitaitcommeungrillonquimue,desbandesbrunessedétachantpar bouclesdelasurface.Leschaisesétaientdépareillées.Ilyenavaitquatreenbois simple,lemêmegenredechaisesquedansmasalledeclasse,etlesdeuxautres étaientnoiresetrembourrées.Jajaetmoinousassîmesl’unàcôtédel’autre. TatieIfeomarécitalebénédicitéetquandmescousinsdirent«Amen»,jegardai lesyeuxfermés. «Nne, nous avons fini de prier. Nous ne disons pas la messe pour le bénédicitécommetonpère»,ditTatieIfeomaavecunpetitgloussement. Jerouvrislesyeux,justeàtempspoursurprendreAmakaquimeregardait. «J’espèrequeKambilietJajavontvenirtouslesjourspourqu’onpuisse mangercommeça.Dupouletetdessodas!»Obioraremontaseslunettestout enparlant. «Maman!Jeveuxunecuissedepoulet,ditChima. —Jecroisquecesgenscommencentàmettremoinsdecocadansles bouteilles»,ditAmaka,enécartantsacanettedecocapourl’examiner. Jebaissailesyeuxsurlerizjollof,lesbananesplantainsfritesetlamoitié depilondansmonassietteetm’efforçaidemeconcentrer,puistentaid’avalerla nourriture. Les assiettes étaient dépareillées, elles aussi. Chima et Obiora mangeaientdansdesassiettesenplastiquetandisquelerested’entrenousen avionsenverreuni,dépourvuesdefleursdélicatesoudefiletsargentés.Lesrires flottaientau-dessusdematête.Desmotsfusaientdetouteslesbouches,souvent sanschercherniobtenirderéponse.Àlamaison,nousparlionstoujoursdansun objectif précis, en particulier à table, alors que mes cousins, visiblement, parlaientjustepourparler. «M’man,biko,donne-moilecou,ditAmaka.

—Tunem’aspasdéjàconvaincuedetelecéderladernièrefois,gbo

remarquaTatieIfeoma,avantdeprendrelecoudupouletdesonassietteetde

tendrelamainpourledéposersurl’assietted’Amaka.

« C’était quand, la dernière fois que nous avons mangé du poulet ? demandaObiora. —Arrêtedemastiquercommeunechèvre,Obiora!ditTatieIfeoma. —Leschèvresmastiquentdifféremmentquandellesruminentetquand ellesmangent,Maman.Duqueltuparles?» JerelevailatêtepourregarderObioramastiquer.

« Tu n’aimes pas, Kambili ? » demanda Tatie Ifeoma, ce qui me fit

sursauter : jusqu’alors j’avais eu l’impression de ne pas être là, d’être juste entraind’observerunetableautourdelaquelleonpouvaitdiren’importequoi

n’importequandàn’importequi,oùonpouvaitrespirerl’airlibrementetàsa

guise.

«J’aimeleriz,Tatie,merci.

—Situaimesleriz,mangeleriz,fitTatieIfeoma.

—Iln’estpeut-êtrepasaussibonquelerizdeluxequ’ellemangechez

elle,lançaAmaka.

—Amaka,laissetacousinetranquille»,ditTatieIfeoma.

Jenedisriendetoutledéjeuner,maisj’écoutaichaqueparoleprononcée,

suivischaqueéclatderireetchaqueplaisanterie.C’étaientsurtoutmescousins

quiparlaientetTatieIfeoma,caléecontresondossier,lesobservaitenmangeant

lentement.Ellefaisaitpenseràunentraîneurdefootballquiafaitdubonboulot

avecsonéquipeetquiestcontentdeseposterenspectateurprèsdelasurfacede

but.

Aprèsledéjeuner,jedemandaiàAmakaoùjepouvaismesoulager,même

sijesavaisquelestoilettesétaientlaporteenfacedelachambre.Elleparut

agacéeparmaquestionetfitungestevagueendirectionducouloir,touten

demandant:«Oùd’autre,àtonavis?»

Lapièceétaitsiétroitequejepouvaistoucherlesdeuxmursentendantles

bras.Iln’yavaitnitapismoelleuxnihousseenpeluchepourlesiègeetle

couvercledestoilettes,commecheznousàlamaison.Unseauenplastiquevide

étaitposéàcôtédesW.-C.Aprèsavoiruriné,jevoulustirerlachassemaisle

réservoirétaitvide;lamanettes’enfonçamollementetremonta.Jedemeurai

quelquesminutesdeboutdanslapièceétroiteavantdesortirpourmemettreen

quêtedeTatieIfeoma.Elleétaitàlacuisineetfrottaitlescôtésdupoêleàpétrole

avecuneépongesavonneuse.

«Jevaisêtretrèsradineavecmesbonbonnesdegaz,ditTatieIfeomaen

souriantquandellem’aperçut.Jenem’enserviraiquepourlesrepasspéciaux,

pourlesfairedurerlongtemps.Jenesuispasencoreprèsderemballercepoêleà

pétrole.» Jemarquaiunepausecarcequejevoulaisdireétaitàmillelieuesdes cuisinières à gaz et des poêles à pétrole. J’entendais le rire d’Obiora, en provenancedelavéranda. «Tatie,iln’yapasd’eaupourtirerlachasse. —Tuasfaitpipi? —Oui. —Notreeaunecoulequelematin,odiegwu.Alorsnousnetironspasla chassequandnousfaisonspipi,seulementquandilyavraimentquelquechoseà évacuer.Ouquelquefois,quandiln’yapasd’eaupendantquelquesjours,nous refermonsjustelecouverclejusqu’àcequetoutlemondeysoitallé,puisnous versonsunseaud’eau.Çaéconomisel’eau.» TatieIfeomasouriaittristement. «Ah»,fis-je. Amaka était entrée pendant que Tatie Ifeoma parlait. Je la regardai se dirigerversleréfrigérateur. «Jesuissûrequechezvous,voustirezlachassed’eautouteslesheures, rienquepourquel’eaurestefraîche,maisnousnefaisonspascommeçaici. —Amaka,ogini?Jen’aimepasceton!ditTatieIfeoma. —Désolée»,marmonnaAmakaenseservantunverred’eaufroided’une bouteilleenplastique. Jemerapprochaidumurnoirciparlafuméedepétrole,rêvantdepouvoir m’yfondreetdisparaître.J’avaisenviedem’excuserauprèsd’Amaka,maisje nesavaispastropdequoi. «DemainnousemmèneronsKambilietJajafaireuntourpourleurmontrer lecampus,ditTatieIfeoma,d’untonsinormalquejemedemandaisic’était dansmonimaginationqu’elleavaitélevélavoix. —Iln’yarienàvoir.Çavalesennuyer.» À ce moment-là le téléphone sonna, fort et strident, à l’opposé du ronronnementfeutrédunôtreàlamaison.TatieIfeomacourutdanssachambre pourrépondre. «Kambili!Jaja!»appela-t-elleuninstantplustard. Jesavaisquec’étaitPapa.J’attendisqueJajaarrivedelavérandapourque nousyallionsensemble.Arrivédevantletéléphone,Jajas’écartaetmefitsigne deparlerenpremier. «Allô,Papa,bonjour»,dis-je,etjemedemandaialorss’ilpouvaitdeviner quej’avaisdéjeunéaprèsavoirdituneprièretropcourte. «Commentallez-vous? —Bien,Papa. —Lamaisonestvidesansvous.

—Ah. —Avez-vousbesoindequoiquecesoit? —Non,Papa. — Appelez tout de suite si vous avez besoin de quoi que ce soit et j’enverraiKevin.Jevousappelleraitouslesjours.N’oubliezpasdetravailleret deprier. —Oui,Papa.» Quand Mama prit la ligne, sa voix était plus forte que son murmure habituel,oupeut-êtreétait-cejusteletéléphone.EllemeditqueSisiavaitoublié quenousétionsabsentsetqu’elleavaitpréparéledéjeunerpourquatre. Quandjem’assisavecJajapourledînercesoir-là,jepensaiàPapaet Mama,seulsànotregrandetabledanslasalleàmanger.Nousmangeâmesles restesderizetdepoulet.Nousbûmesdel’eauparcequelessodasachetésdans l’après-midiétaientfinis.Jepensaiauxcaissestoujourspleinesdecoca,deFanta etdeSpritedanslaresserredelacuisine,puisengloutisvitemoneaucommesi celamepermettraitdelaverlatracedecespensées.JesavaisquesiAmaka pouvaitlirelespensées,lesmiennesneluiplairaientpas.Ilyeutmoinsde bavardagesetderiresaudînerparcequelatéléétaitallumée,etmescousins emportèrentleursassiettesausalon.Lesdeuxaînésignorèrentlecanapéetles fauteuilspours’installerparterre,tandisqueChimaselovasurlecanapé,son assiettedeplastiqueenéquilibresurlesgenoux.TatieIfeomanousproposaà Jajaetàmoid’allernousasseoirausalonpourpouvoirbienvoirlatélévision. J’attendisqueJajaaitrefusé,endisantquecelanenousgênaitpasderesterà table,pouracquiescerd’unhochementdetête. Tatie Ifeoma resta avec nous, jetant de fréquents coups d’œil vers la télévisiontoutenmangeant. «Jenecomprendspaspourquoiilsremplissentnotretélévisiondeséries mexicaines de second ordre en ignorant tout le potentiel que détient notre peuple,grommela-t-elle. —Maman,s’ilteplaît,nenousfaispasdeconférencemaintenant,dit Amaka. —C’estmoinscherd’importerdessoapoperasduMexique»,ditObiora, lesyeuxtoujoursrivésàl’écran. TatieIfeomaseleva. «JajaetKambili,nousavonsl’habitudededirelechapelettouslessoirs avantdenouscoucher.Biensûr,vouspourrezveilleraussitardquevousle voulezaprès,pourregarderlatéléoucequevousvoulez.» Jajaremuasursachaiseavantdesortirsonemploidutempsdesapoche. «Tatie,l’emploidutempsdePapaditquenousdevonstravaillerlesoir; nousavonsapporténoslivres.»

TatieIfeomaregardalonguementlepapierdanslamaindeJaja.Puiselle

éclataderire,sifortqu’elleentituba,songrandcorpssecourbantcommeun

filaoparunjourdevent.

«Eugenevousadonnéunemploidutempsàsuivretantquevousserez

ici?Nekwanuanya,qu’est-cequeçasignifie?»TatieIfeomaritencoreunpeu

avantdetendrelamainendemandantlafeuilledepapier.Lorsqu’ellesetourna

versmoi,jesortislamienne,soigneusementpliéeenquatre,delapochedema

jupe. «Jevaisvouslesgarderjusqu’àvotredépart. —Tatie…,commençaJaja. —SivousneleditespasàEugene,eh,commentsaura-t-ilquenousn’avez passuivil’emploidutemps,gbo?Vousêtesicienvacancesetc’estmamaison, alorsvousallezsuivremesrèglesàmoi.» JeregardaiTatieIfeomaentrerdanssachambreavecnosemploisdutemps. J’avaislabouchesèche,lalanguequicollaitaupalais. «Est-cequevousavezunemploidutempsquevoussuiveztouslesjours, chezvous?»demandaAmaka. Elleétaitallongéesurledos,latêtereposantsurundescoussinsd’un fauteuil. «Oui,réponditJaja. —Intéressant.Alorsmaintenantlesrichesnepeuventpasdéciderquoi faireaujourlejour,ilsontbesoind’unemploidutempspourlesavoir. —Amaka!»criaObiora. TatieIfeomarevintavecunénormechapeletàgrainsbleusetcrucifixde métal.Obioraéteignitlatélévisionaumomentoùlegénériquecommençaità défilersurl’écran.ObioraetAmakaallèrentchercherleurschapeletsdansla chambreàcouchertandisqueJajaetmoisortionslesnôtresdenospoches.Nous nousagenouillâmesàcôtédesfauteuilsenrotinetTatieIfeomacommençala

premièredizaine.AprèsledernierJevoussalueMarie,jeredressaibrusquement

latêteenentendants’éleverunevoixmélodieuse.Amakachantait.

«Kambunieafagienu…»

TatieIfeomaetObiorasejoignirentàelle,conjuguantleursvoix.Jecroisai

leregarddeJaja.Ilavaitlesyeuxhumides,pleinsdesuggestions.Non!luidis-

je,enbattantvivementdespaupières.Cen’étaitpasbien.Onnesemettaitpasà chanteraubeaumilieuduchapelet.JenemejoignispasauxchantsetJajanon plus.Amakachantaitàlafindechaquedizaine,deschantsibosstimulants,qui poussaient Tatie Ifeoma à reprendre en écho, comme une chanteuse d’opéra puisantlesmotsaucreuxdesonventre. Après le chapelet, Tatie Ifeoma nous demanda si nous ne connaissions aucundeschants.

«Nousnechantonspasàlamaison,expliquaJaja. — Ici nous chantons », dit Tatie Ifeoma, et je me demandai si c’était l’irritationquiluifaisaitfroncerlessourcils. QuandTatieIfeomasouhaitabonnenuitetpartitdanssachambre,Obiora rallumalatélévision.AssisesurlecanapéàcôtédeJaja,jeregardaislesimages àlatélé,maisjen’arrivaispasàdistinguerlespersonnagesauteintolivâtreles unsdesautres.J’avaisl’impressionquemonombrerendaitvisiteàTatieIfeoma etsafamille,tandisquemonvraimoitravaillaitdansmachambreàEnugu,mon emploidutempsaffichéau-dessusdematête.Jemelevaipeuaprèsetallaidans lachambrepourmeprépareràmecoucher.Mêmesansl’emploidutemps,je savaisquelleheurePapaavaitinscritepourlecoucher.Jem’endormisenme demandantquandAmakaviendrait,etsiseslèvressetordraientenunemoue méprisantequandellemeregarderaitdormir.

Je rêvai qu’Amaka m’immergeait dans une cuvette de W.-C. pleine d’agrégats marron et verdâtres. Ma tête plongeait d’abord, puis la cuvette s’élargissait, de sorte que mon corps tout entier plongeait lui aussi. Amaka scandait«Lachasse,lachasse,lachasse!»tandisquejemedébattaispourme dégager.J’étaisencoreentraindemedébattrequandjemeréveillai.Amakaétait sortiedulitetnouaitsonlappapar-dessussachemisedenuit. «Nousallonschercherdel’eauaurobinet»,dit-elle. Ellenemedemandapasdevenirmaisjemelevai,serraimonlappaetla suivis. JajaetObioraétaientdéjàaurobinetdansl’arrière-courminuscule;de vieux pneus de voiture, des pièces détachées de bicyclette et des malles défoncéesétaientempilésdansuncoin.Obioramitlesrécipientssouslerobinet, plaçantl’ouverturesousl’eauquicoulait.Jajaproposaderapporterlepremier récipientpleinàlacuisine,maisObioraluiditdenepass’inquiéteretlerentra lui-même.Pendantqu’Amakaemportaitlesuivant,Jajaenplaçaunautreplus petitsouslerobinetetleremplit.Ilavaitdormiausalon,meraconta-t-il,surun matelasrangéderrièrelaportequ’Obioraavaitdérouléetrecouvertd’unlappa. Jel’écoutaietn’enrevinspasdel’émerveillementdanssavoix,dubrundeses pupillesquiétaittellementplusclair.Jeproposaideporterlerécipientsuivant, maisAmakameditenriantquej’avaislesostendresetnepourraispasle soulever. Aprèsavoirfini,nousdîmeslesprièresdumatinausalon,unesériede prièrescourtesponctuéesdechants.TatieIfeomapriapourl’université,pourles professeursetladirection,pourleNigeriaet,àlafin,ellepriapourquenous puissionstrouverpaixetriresencettejournée.Tandisquenousfaisionslesigne delacroix,jelevailatêteetcherchaiduregardlevisagedeJaja,pourvoirsilui

aussiétaitstupéfaitqueTatieIfeomaetsafamilleprient,entretoutesleschoses possiblesetimaginables,pourlesrires. Nousnousrelayâmespournouslaverdanslasalledebainsétroite,avecdes demi-seaux d’eau qu’on réchauffait quelques instants en y plongeant une résistanceélectrique.Labaignoireimmaculéeavaituntroutriangulairedansun coin, et l’eau s’y vidait en grognant comme un homme qui souffre. Je me savonnaiavecmonépongeetmonsavon–Mamaavaitsoigneusementemballé mesaffairesdetoilette–etj’eusbeaupréleverl’eauavecunepetitetasseetla viderlentementsurmoncorps,jemesentaisencoreglissantequandjemisle piedsurlavieilleservietteposéeparterre. TatieIfeomaétaitassiseàlatablequandjesortis,occupéeàdissoudre quelquescuilleréesdelaitenpoudredansunecarafed’eaufroide. «Sijelaissecesenfantsseservireux-mêmesdelait,ilneferapasune semaine»,dit-elleavantderemporterlaboîtedelaitenpoudreCarnationà l’abridanssachambre. J’espéraisqu’Amakanemedemanderaitpassimamèreenfaisaitautant, carjebégaieraiss’ilfallaitquejeluidisequ’àlamaison,nousprenionsautant delaitPeakcrémeuxquenouslevoulions.Pourlepetitdéjeuner,nouseûmes desopka,qu’Obioraavaitcouruacheterquelquepartdanslequartier.Jen’avais jamaismangéd’opkaàunrepas,justecommeen-cas,lesfoisoùnousachetions cescroquettesdepoisindiensetd’huiledepalmecuitesàlavapeursurlaroute d’Abba. Je regardai Amaka et Tatie Ifeoma découper la croquette jaune et moelleuseetj’enfisautant.TatieIfeomanousdemandadenousdépêcher.Elle voulaitnousmontrerlecampus,àJajaetàmoi,etrentreràtempspourcuisiner. ElleavaitinvitépèreAmadiàdîner. «Es-tusûrequ’ilyaassezd’essencedanslavoiture,Maman?demanda Obiora. —Aumoinsassezpourfaireletourducampus.J’espèrevraimentque l’essence va arriver la semaine prochaine, sinon quand nous reprendrons, je devraiallerdonnermescoursàpied. —Ouprendredesokada,ditAmakaenriant. —Particommec’est,j’essaieraiçabientôt. —Qu’est-cequec’est,desokada?»demandaJaja. Jetournailatêteetledévisageaiavecsurprise.Jenem’étaispasattendueà cequ’ilposecettequestion,niaucuneautre. «Desmotos,expliquaObiora.Ellessontdevenuespluspopulairesqueles taxis.» Alorsquenousnousdirigionsverslavoiture,TatieIfeomas’arrêtaretirer quelquesfeuillesfanéesdanslejardin,marmonnantquel’harmattantuaitses plantes.

AmakaetObioragrognèrentetdirent:

«Maman!Paslejardin,maintenant. —C’estunhibiscus,n’est-cepas,Tatie?»demandaJaja,quiregardaitune plantevoisinedelaclôtureenbarbelés.«Jenesavaispasqu’ilyavaitdes hibiscuspourpres.» TatieIfeomaritettouchalafleur,d’unvioletintensequiétaitpresquebleu. «Toutlemondeacetteréactionlapremièrefois.MagrandeamiePhilippa estprofesseurdebotanique.Elleafaitbeaucoupdetravauxd’expérimentation pendantsonséjourici.Regarde,voiciunixorablanc,maisildonnemoinsde fleursquelerouge.» JajarejoignitTatieIfeoma,tandisquenouslesregardionsdelàoùnous étions. «Omaka,commec’estbeau»,ditJajaenpassantledoigtsurunpétale. LeriredeTatieIfeomaseprolongeadequelquessyllabesdeplus. «Oui.J’aidûclôturermonjardinparcequelesenfantsduquartierentraient etcueillaientbeaucoupdesfleurslesplusrares.Maintenantjenelaisseplus entrerquelesfillesdechœurdenotreégliseetdel’égliseprotestante. —Maman,ozugo.Allons-y»,ditAmaka. MaisTatieIfeomas’attardaencoreunpeupourmontrersesfleursàJaja avantquenousnousempilionsdanslebreaketqu’elledémarre.Laruedans laquelleelles’engageaétaitenpenteraide;aussi,ellecoupalecontactetlaissa lavoitureglisserenrouelibre,dansunbringuebalementdeboulonsdesserrés. «Pouréconomiserl’essence»,dit-elleensetournantrapidementversJaja etmoi. Lesmaisonsquenouslongionsavaientdeshaiesdetournesols,etlesfleurs grandescommelapaumedelamainégayaientlefeuillagedegrossestaches jaunes. Comme il y avait de nombreuses brèches dans les haies, je pouvais apercevoirlesarrière-coursdesmaisons:lesciternesenmétalposéessurdes blocsdecimentbrut,lesvieillesbalançoiresenpneupenduesauxgoyaviers,les vêtementsmisàséchersurdescordestenduesd’arbreenarbre.Auboutdela rue,TatieIfeomaremitlecontactcarlarouteétaitdevenueplane. «Voicil’écoleprimairedel’université,dit-elle.C’estlàquevaChima. C’étaittellementmieuxavant,maismaintenantregardeztoutesleslamesqui manquentauxfenêtres,regardezlasaletédesbâtiments.» Lavastecourd’école,entouréed’unehaiedefilaostaillée,étaitenvahiede longsbâtiments,commes’ilsavaientpousséàleurguise,sansplanpréalable. TatieIfeomadésignaunbâtimentvoisindel’école,l’Institutd’étudesafricaines, oùsetrouvaitsonbureauetoùelledonnaitlamajoritédesescours.C’étaitun vieuxbâtiment;jelevoyaisàsacouleuretàsescarreaux,tapissésparla poussière de tant d’harmattans qu’ils ne pourraient plus jamais briller de

nouveau. Tatie Ifeoma traversa un rond-point planté de pervenches roses et bordédebriquespeintesendamiernoiretblanc.Surlecôtédelaroute,un champs’étiraitcommeundrapvert,parsemédemanguiersdontlesfeuilles ternesluttaientpourpréserverleurcouleurduventdesséchant. «C’estlechampoùnoustenonsnosbazars,ditTatieIfeoma.Etlà-basce sontlesfoyersd’étudiantes.VoiciMarySlessorHall.Là-bas,c’estOkparaHall etcelui-ci,c’estBelloHall,lefoyerlepluscélèbre,oùAmakaajuréd’habiter lorsqu’elleentreraàl’universitéetqu’ellelancerasesmouvementsactivistes.» AmakaritmaisnecontreditpasTatieIfeoma. «Peut-êtreserez-vousensemble,touteslesdeux,Kambili.» Jehochailatêteavecraideur,mêmesiTatieIfeomanepouvaitpasmevoir. Jen’avaisjamaispenséàl’université,pasplusàcelleoùj’iraisqu’àcequej’y étudierais.Lemomentvenu,Papadéciderait. Tatie Ifeoma klaxonna et salua d’un geste deux hommes à la calvitie naissante,enchemisetie-dye,quisetenaientaucoindelaruequandelletourna. Ellecoupadenouveaulecontact,etlavoituredévalalarue.Desolidesgmelinas etmargousierslabordaientsurlesdeuxcôtés.L’odeurpiquante,astringente,des feuillesdemargousieremplitlavoiture:Amakainhalaàfondetditqu’elles soignaient la malaria. Nous traversions une zone résidentielle, longeant des pavillonsdeplain-piedcomprisdansdevastesconcessionsdotéesderosiers,de pelousesdécoloréesetd’arbresfruitiers.Larueperditpeuàpeulelissedesa surfacegoudronnéeainsiqueseshaiescultivées,etlesmaisonssefirentétroites etbasses,avecdesportesd’entréesiprochesqu’onauraitpuseplacerdevant l’uneettouchersavoisineentendantlebras.Iln’yavaitaucunsimulacrede haies,ici,aucunsimulacredeséparationoud’intimité,rienquedesbâtiments bascôteàcôte,parmideraresarbustesetanacardiersrabougris.C’étaientles logements des employés subalternes, là où habitaient les secrétaires et les chauffeurs,expliquaTatieIfeoma,etAmakaajouta:«S’ilsontlachanced’y accéder.» NousvenionsdedépassercesbâtimentsquandTatieIfeomadésignala droiteendisant:«Voicilacollined’Odim.Lavuedepuislesommetestà couperlesouffle;quandvousêteslà-haut,vousvoyezexactementcomment Dieuadisposélescollinesetlesvallées,eziokwu.» Lorsqu’ellefitdemi-touretrepritlarouteparlaquellenousétionsvenus,je laissaimonespriterrer,m’imaginantDieuentraindedisposerlescollinesde Nsukkadesesgrandesmainsblanches,auxonglessoulignéspardesombresen formedecroissantdelune,exactementcommecellesdepèreBenedict.Nous repassâmesdevantlesarbresrobustesentourantl’écoled’ingénieurs,devantles vasteschampspleinsdemanguiersentourantlesfoyersd’étudiantes.Enarrivant auxabordsdesarue,TatieIfeomatournadansladirectionopposée.Ellevoulait

nousmontrerl’autrecôtédeMargueriteCartwrightAvenue,làoùvivaientles professeurs chevronnés, dans les maisons à deux appartements encerclées d’alléesgravillonnées. «J’aientendudirequ’audébut,quandcesmaisonsontétéconstruites,

certains des professeurs blancs – tous les professeurs étaient blancs, à cette époque–voulaientdescheminées»,ditTatieIfeoma,aveclemêmegenrede rire indulgent que Mama quand elle parlait des gens qui allaient voir des guérisseurs.Ensuiteellemontradudoigtlarésidencedurecteurdel’université etlesmursd’enceintequil’entouraient,nousdisantqu’avantilyavaitdeshaies decerisiersetd’ixorasbienentretenues,jusqu’aujouroùdesétudiantsavaient sautépar-dessuslorsd’uneémeuteetbrûléunevoituredanslaconcession. «Quelleétaitlaraisondesémeutes?demandaJaja. —L’eauetl’électricité»,ditObiora,etjeleregardai. «Iln’yaeunieauniélectricitépendantunmois,expliquaTatieIfeoma. Les étudiants ont fait remarquer qu’ils ne pouvaient pas étudier et ils ont demandésilesexamenspouvaientêtrereportés,maisonleleurarefusé. —Lesmurssonthideux»,ditAmaka,enanglais,etjemedemandaice qu’ellepenseraitdesmursdenotreconcession,àlamaison,sijamaisellenous rendaitvisite.Lesmursdurecteurn’étaientpastrèshauts,jepouvaisvoirla grande maison à deux appartements nichée derrière une voûte d’arbres aux feuillesjauneverdâtre.«Detoutefaçon,continua-t-elle,construiredesmursest unesolutionsuperficielle.Sij’étaislerecteur,lesétudiantsneserévolteraient pas.Ilsauraientdel’eauetdel’électricité. —EtsiunHommeimportantd’Abujaavolél’argent,lerecteurest-ilcensé vomirdel’argentpourNsukka?»demandaObiora. Jetournailatêtepourleregarder,m’imaginantàquatorzeans,m’imaginant maintenant. «Çanemegêneraitpasquequelqu’unvomisseunpeud’argentpourmoi,

làmaintenant,ditTatieIfeomaenriantàsamanièred’entraîneur-fier-regardant-

son-équipe.Allonsenvillepourvoirs’ilyadesubeàunprixcorrectaumarché. PèreAmadiaimelesube,etnousavonsdumaïsàlamaisonpouralleravec. —Avons-nousassezd’essence,maman?demandaObiora. —Amarom,onpeutessayer.» Tatie Ifeoma descendit en roue libre la route qui menait au portail de l’université.Jajatournalatêteverslastatuedulionpleindesuperbeaumoment oùnouspassionsdevant,etremuasilencieusementleslèvres.Pourrétablirla dignitédel’homme.Obioralisaitlaplaqueluiaussi.Ilémitunpetitgloussement etdemanda:«Maisquandl’hommea-t-ilperdusadignité?» Passéleportail,TatieIfeomaremitlecontact.Lorsquelavoituretrembla sansdémarrer,ellemarmonna:«SainteMère,s’ilteplaît,pasmaintenant»,et

essaya de nouveau. La voiture se contenta de geindre. Quelqu’un klaxonna derrièrenousetjemeretournaipourregarderlafemmequiétaitdanslaPeugeot

504jaune.Ellesortitetsedirigeaversnous;elleportaitunejupe-culottequi

battaitcontresesmollets,bosseléscommedespatatesdouces. «Moi,mavoitureacaléhier,prèsd’EasternShop.»Lafemmeétaitàla fenêtredeTatieIfeomaetsonexubérantepermanenteboucléetanguaitauvent. «Monfilsaaspiréunlitred’essencedelavoituredemonmaricematin,juste pourquejepuissealleraumarché.Odiegwu.J’espèrequ’onvabientôtrecevoir del’essence. — Attendons voir, ma sœur. Comment va la famille ? demanda Tatie Ifeoma. —Nousallonsbien.Bonneroute. —Poussons,suggéraObiora,quiouvraitdéjàlaportièredelavoiture. —Attends.» TatieIfeomatournadenouveaulacléetlavoituretressautapuisdémarra. Tatiepartitdansuncrissement,commesiellenevoulaitpasralentiretdonnerà lavoitureuneautrechancedecaler. Nousnousarrêtâmesàcôtéd’unevendeused’ubequiavaitdressésesfruits bleutésenpyramidessurunplateauémaillé,auborddelaroute.TatieIfeoma donnaàAmakaquelquesbilletsfroissésdesonsac.Amakamarchandaunpeu avec la vendeuse, puis elle sourit et montra du doigt les pyramides qu’elle voulait. Je me demandai quel effet cela faisait d’acheter quelque chose soi- même.

De retour à l’appartement, j’accompagnai Tatie Ifeoma et Amaka à la cuisine,tandisqueJajapartaitencompagnied’Obiorajoueraufootballavecles enfantsdesappartementsdudessus.TatieIfeomaallachercherundesénormes ignamesquenousavionsapportésdelamaison.Amakaétaladesfeuillesde journalparterrepourdécouperletubercule;c’étaitplusfacilequedelehisser surleplandetravail.QuandAmakamitlestranchesd’ignamedansunbolen plastique,jeproposaidel’aideràleséplucheretellemetendituncouteausans unmot. «PèreAmaditeplaira,Kambili,ditTatieIfeoma.Ilestnouveauànotre aumônerie,maistoutlemondesurlecampusl’aimedéjàbeaucoup.Onl’inviteà mangerdanstouteslesmaisons. —Jecroisquec’estavecnotrefamillequ’ilaleplusd’affinités,ajouta Amaka. —Amakaatendanceàlecouver,commentaTatieIfeomaenriant. —Tugaspillesdel’igname,Kambili,melançasèchementAmaka.Ha,ha! C’estcommeçaqu’onépluchel’ignamechezvous?»

Jesursautaietlâchailecouteau.Iltombaàdeuxoutroiscentimètresde monpied. «Désolée»,dis-je,sanstropsavoirsic’étaitpouravoirfaittomberle couteauouparcequejelaissaistropdechairblanccrèmesurlapeaubrune. TatieIfeomanousobservait. «Amaka,ngwa,montreàKambilicommentonépluche.» Amakaregardasamèreenfaisantlagrimace,lessourcilslevés,commesi ellen’arrivaitpasàcroirequequiconquepûtavoirbesoinqu’onluiexplique commentépluchercorrectementdestranchesd’igname.Elleramassalecouteau etentrepritd’éplucherletronçondutubercule,nedétachantquelapeaubrune. Je regardai le geste mesuré de sa main et l’épluchure qui s’allongeait progressivement;j’auraisaimépouvoirm’excuser,savoirlefairecommeilfaut. Ellelefaisaitsibienquel’épluchurenesebrisaitpas,lerubanmaculédeterre dessinantunespiralecontinue. «Jedevraispeut-êtretel’inscriredanstonemploidutemps,comment éplucherunigname,marmonnaAmaka. — Amaka ! cria Tatie Ifeoma. Kambili, va me chercher de l’eau à la citerne.» J’attrapaileseauenremerciantlecieletTatieIfeomadem’avoirdonné l’occasiondem’éloignerdelacuisineetduvisagerenfrognéd’Amaka.Celle-ci neparlapasbeaucoupdurantl’après-midi,jusqu’aumomentoùpèreAmadi arriva,dansunsillaged’eaudeCologneauxaccentsterreux.Ilserralamain d’Obiora.TatieIfeomaetAmakal’embrassèrentrapidement,puisTatieIfeoma nousprésenta,Jajaetmoi. «Bonjour»,dis-je,avantd’ajouter«monpère». Jemesentaispresquesacrilèged’appelercethommejuvénile–entee-shirt enVetjeansidélavéquejen’auraissudires’ilavaitéténoiroubleu–«mon

père». «KambilietJaja,dit-il,commes’ilnousavaitdéjàrencontrés.Êtes-vous contentsdevotrepremièrevisiteàNsukka? —Ilsdétestent,lâchaAmaka,etjeregrettaiimmédiatementqu’elleaitdit

cela.

—Nsukkaasescharmes»,repritpèreAmadiensouriant.

Ilavaitunevoixdechanteur,unevoixquifaisaitàmesoreilleslemême

effetqueceluiqueprocuraientàmoncuirchevelulesmainsdeMamapétrissant

mescheveuxd’huilepourbébéPears.Àtable,jenecomprispasentièrementses

phrasesd’ibomêléesd’anglaisparcequemesoreillessuivaientleson,etnonle

sensdesesparoles.Ilhochaitlatêtequandilmastiquaitsonignameetses

légumes,etneparlaitpasavantd’avoiravaléunebouchéeetbuunpeud’eau.Il

étaitchezluidanslamaisondeTatieIfeoma;ilsavaitquellechaiseavaitun

clouquidépassaitetpouvaittirerunfildansvosvêtements. «Jecroyaisavoirenfoncéceclou»,dit-il,avantdeparlerdefootballavec Obiora,dujournalistequelegouvernementvenaitd’arrêteravecAmaka,de l’organisationdesfemmescatholiquesavecTatieIfeomaetdujeuvidéodu quartieravecChima. Mescousinsbavardaienttoutautantqu’avant,maisilsattendaientd’abord quepèreAmadidisequelquechose,etsejetaientalorsdessuspourrépondre. Cela me fit penser aux poulets engraissés que Papa achetait parfois pour la processiondel’offertoire,ceuxquenousemportionsàl’autelenplusduvinde communion, des ignames et parfois des chèvres, ceux que nous laissions se promenerdansl’arrière-courjusqu’audimanchematin.Lespouletsseruaient avecunejoyeuseturbulencesurlesboutsdepainqueleurlançaitSisi.Mes cousinsseruaientsurlesparolesdepèreAmadidelamêmefaçon. PèreAmadinousinclutdanslaconversation,Jajaetmoi,ennousposant des questions. Je savais que les questions s’adressaient à nous deux car il employaitlaformedupluriel,unu,etnonlaformedusingulier,gi;cependantje metaisais,heureusequeJajadonnelesréponses.Ildemandaoùnousallionsà l’école,quellesmatièresnousaimions,sinousfaisionsdusport.Lorsqu’ilvoulut savoirquelleéglisenousfréquentionsàEnugu,Jajaleluidit. «StAgnes?J’ysuisalléunefoispourcélébrerlamesse»,ditpèreAmadi. Jemesouvins,alors,dujeuneprêtreinvitéquis’étaitmisàchanteraubeau milieudesonsermon,pourquiPapaavaitditqu’ilfallaitprierparcequeles genscommeluiétaientunesourced’ennuispourl’Église.Denombreuxautres prêtresinvitésétaientpassésdurantlesmoissuivants,maisjesavaisquec’était lui.Jelesavais,c’esttout.Etjemesouvenaisduchantqu’ilavaitchanté. «Ahoui?fitTatieIfeoma.MonfrèreEugenefinancecetteéglisepresqueà luitoutseul.Unejolieéglise. — Chelukwa. Une minute. Votre frère est Eugene Achike ? L’éditeur duStandard? —Oui,Eugeneestmongrandfrère.Ilmesemblaitvousl’avoirdéjàdit.» LesouriredeTatieIfeoman’éclairaitpasvraimentsonvisage. «Eziokwu?Jenesavaispas.»PèreAmadisecoualatête.«Àceque

j’entends, il s’implique beaucoup dans les décisions de la rédaction. LeStandardestleseuljournalquiosedirelavéritéaujourd’hui. —Oui,approuvaTatieIfeoma.Etilaunrédacteurenchefbrillant,Ade Coker,bienquejemedemandepourcombiendetempsencore,avantqu’ilsle mettentpourdebonsouslesverrous.Mêmel’argentd’Eugenenepeutpastout acheter. —J’ailuquelquepartqu’AmnestyWorldadonnéunprixàvotrefrère», ditpèreAmadi.

Il hochait lentement la tête, admiratif, et je sentis tout mon corps se réchauffer:defierté,dudésird’êtreassociéeàPapa.Jevoulaisdirequelque chose,rappeleràceséduisantprêtrequePapan’étaitpasseulementlefrèrede TatieIfeomaoul’éditeurduStandard,maisqu’ilétaitaussimonpère.Jevoulais qu’unepartiedunuagedechaleurquiflottaitdanslesyeuxdepèreAmadi débordesurmoi,seposesurmoi. «Unprix?demandaAmaka,lesyeuxbrillants.Maman,ondevraitquand mêmeacheterleStandarddetempsentemps,pourêtreaucourantdecequise passe. —Oudemanderqu’onnousenvoiedesexemplairesgratuits,sichacun pouvaitravalersonamour-propre,glissaObiora. —Jen’étaismêmepasaucourantpourleprix,fitTatieIfeoma.Detoute façon,Eugenenemel’auraitpasdit,igasikwa.Nousnesommesmêmepas capablesd’avoiruneconversation.Aprèstout,j’aidûprétexterunpèlerinageà Aokpepourqu’ilacceptequelesenfantsnousrendentvisite. —AlorsvouscomptezalleràAokpe?demandapèreAmadi. —Jen’enavaispasvraimentl’intention,maisjesupposequenousallons devoiryallermaintenant.Jevaismerenseignersurladatedelaprochaine apparition. —Lesgensinvententtouteceshistoiresd’apparitions.N’a-t-onpasditque Notre-Dame apparaissait à l’hôpital Bishop Shanahan l’autre fois ? Et puis qu’elleapparaissaitàTransekulu?interrogeaObiora. —Aokpe,c’estdifférent.TouslessignesdeLourdessontprésents,dit Amaka.D’ailleurs,ilétaitgrandtempsqueNotre-DamevienneenAfrique.Vous ne vous demandez pas comment ça se fait qu’elle apparaisse toujours en Europe?ElleétaitduMoyen-Orient,aprèstout. —Qu’est-cequec’est,maintenant,laViergepolitique?»demandaObiora, etjeleregardaiànouveau:c’étaitlaversionmasculineetaudacieusedeceque jen’auraisjamaispuêtreàquatorzeans,etquejen’étaistoujourspas. PèreAmadisemitàrire:

«MaiselleestapparueenÉgypte,Amaka.Entoutcas,lesgensysontallés enmasse,commeilsvontmaintenantenmasseàAokpe.Obugodi,commeune migrationdecriquets. — On dirait que vous n’y croyez pas, mon père, dit Amaka, tout en l’observant. —Jenecroispasqu’ilsoitnécessaired’alleràAokpeninullepartailleurs pourlatrouver.Elleestici,elleestennous,quinousguideverssonFils.» Ilparlaitsiaisément,commesisaboucheétaituninstrumentdemusique quiémettaitdessonsaussitôttouchée,aussitôtouverte. «EtlesaintThomasquiestennous,monpère?Lapartiequiabesoinde

voirpourcroire?»rétorquaAmakaaveccetteexpressionquifaisaitquejene savaispassielleétaitsérieuseounon. PèreAmadineréponditpas;ilsecontentadefaireunegrimaceetAmaka éclataderire,découvrantl’espaceentresesdents,pluslargeetplusanguleux quechezTatieIfeoma,commesiquelqu’unavaitécartésesdeuxdentsdedevant avecuninstrumentdemétal. AprèsledînernouspassâmestousausalonetTatieIfeomademandaà Obiorad’éteindrelatélépourquenouspuissionsprierpendantquepèreAmadi était là. Chima s’était endormi sur le canapé et Obiora s’appuya contre lui pendanttoutlechapelet.PèreAmadimenalapremièredizaineetàlafin,il entamaunchantibo.Pendantquetouschantaient,j’ouvrislesyeuxetrivaile regardsurlemur,surlaphotodelafamilleaubaptêmedeChima.Justeàcôtése trouvaitunereproductiondequalitéassezmoyennedelaPietà,dansuncadreen boisfissuréauxcoins.Jepinçailabouche,mordantmalèvreinférieure,pour l’empêcherdesejoindred’elle-mêmeauchant,pourl’empêcherdemetrahir. Nous rangeâmes nos chapelets et restâmes au salon pour regarderNewslineàlatélévision,enmangeantdumaïsetdesube.Àunmoment donné,jelevailatêteetvislesyeuxdepèreAmadisurmoi,etsoudainjeme trouvaiincapabledelécherlapulpeaccrochéeaunoyaudel’ube.Jenepouvais nibougerlalangueniavaler.J’avaistropvivementconsciencedesesyeux,trop vivementconsciencequ’ilmeregardait,m’observait. «Jenet’aipasvuerirenisourireaujourd’hui,Kambili»,finit-ilpardire. Jebaissailesyeuxsurmonmaïs.Jevoulaisluiconfierquej’étaisdésolée denepassourirenirire,maislesmotsrefusèrentdesortiret,pendantquelques instants,mêmemesoreillesn’entendirentplusrien. «Elleesttimide»,fitTatieIfeoma. Jemarmonnaiunmotquejesavaisdépourvudesens,melevaietpartis danslachambreàcoucher,enfermantsoigneusementlaporteducouloir.La voix musicale de père Amadi résonna à mes oreilles jusqu’à ce que je m’endorme.

IlyavaittoujoursdeséclatsderirequifusaientdanslamaisondeTatie Ifeoma,etpeuimported’oùvenaitlerire,ilrebondissaitcontretouslesmurset danstouteslespièces.Lesdisputeséclataientviteetretombaienttoutaussivite. Lesprièresdumatinetdusoirétaienttoujoursponctuéesdechants,deschants delouangesibosquiinvitaientengénéralàtaperdesmains.Ilyavaitpeude viandeàtable,lapartdechacunétaitlongued’undemi-doigtetpaspluslarge que deux doigts serrés l’un contre l’autre. L’appartement était toujours étincelant:Amakafrottaitlessolsavecunebrosseraide,Obiorabalayait,Chima tapotaitlescoussinsdesfauteuils.Chacunfaisaitlavaisselleàtourderôle.Tatie Ifeomanousintégra,Jajaetmoi,dansleprogrammedelavaisselle,et,alorsque jevenaisdelaverlesassiettesdudéjeunercouvertesdetracesdegarri,Amaka lesretiraduplateauoùjelesavaismisesàsécheretlestrempadansdel’eau. «C’estcommeçaquevousfaiteslavaissellecheztoi?demanda-t-elle.Ou bienlaverlavaissellenefigurepasdanstonemploidutempssophistiqué?» Jerestaiàladévisager,souhaitantqueTatieIfeomafûtlàpourprendrema défense.Amakametoisaencorequelquesinstantspuiss’enalla.Ellenemedit riend’autrejusqu’aumomentoùsesamiespassèrent,cettemêmeaprès-midi, alorsqueTatieIfeomaetJajaétaientaujardinetquelesgarçonsjouaientaufoot devantlamaison. «Kambili,voicimescopinesd’école»,dit-elled’untondétaché. Lesdeuxfillesmedirentbonjour,etjesouris.Ellesavaientlescheveux aussicourtsqu’Amaka,portaientdurougeàlèvresbrillantetdespantalonssi serrésquejesavaisqu’ellesauraientunedémarchedifférentesiellesétaient habillées plus confortablement. Je les regardai s’examiner dans le miroir, se plongerdanslalectured’unmagazineaméricain,quiprésentaitencouverture unefemmeàlapeaubruneetauxcheveuxcouleurdemiel,etparlerd’unprof demathsquineconnaissaitpaslessolutionsdesesproprescontrôles,d’unefille quivenaitenminijupeauxcoursdusoirbienqu’elleeûtlescuissescommede grosignamesetd’ungarçonquiétaitbien. «Bien,sha,passéduisant»,soulignal’uned’elles,quiportaitunpendant d’oreilled’uncôtéetdel’autreuncloubrillant,ensimili-or. «C’esttouttesvraischeveux?»demandal’autrefille,etjenem’étaispas rendu compte qu’elle me parlait jusqu’au moment où Amaka s’écria :

«Kambili!» Jevoulaisdireàlafillequec’étaiententièrementmescheveux,queje n’avais pas de rajouts, mais les mots refusaient de venir. Je savais qu’elles parlaienttoujoursdecheveux,delalongueuretdel’épaisseurdesmiens.Je désiraisbavarderavecelles,rireavecellessifortquejememettraisàtressauter surplacecommeelleslefaisaient,pourtantmeslèvresrestaientobstinément fermées.Jenevoulaispasbégayer,alorsjememisàtousserpuisjesortisen

courantetfonçaiauxtoilettes. Ce soir-là, pendant que je mettais le couvert pour le dîner, j’entendis Amakadire:«Tuessûrequ’ilsnesontpasanormaux,Maman?Kambilis’est comportéecommeuneakuluquandmesamiessontvenues.» Amaka n’avait ni levé ni baissé le ton, et sa voix me parvenait distinctementdelacuisine. «Amaka,tueslibred’avoirtesopinions,maistudoistraitertacousine avecrespect.Est-cequetucomprends?réponditTatieIfeomaenanglais,d’une voixferme. —Jeposaisunequestion,c’esttout. —Témoignerdurespect,cen’estpastraitertacousinedechèvre. —Ellesecomported’unedrôledefaçon.MêmeJajaestbizarre.Ilya quelquechosequiclochechezeux.» D’unemainquitremblait,j’essayaid’aplatirunmorceaudurevêtementde latablequis’étaitfissuréetenroulésurlui-mêmeenboucleserrée.Justeàcôté, unerangéedefourmiscouleurgingembredéfilait.TatieIfeomam’avaitditde laisserlesfourmistranquillespuisqu’ellesnefaisaientdemalàpersonneetque, detoutefaçon,onnepouvaitpass’endébarrasser;ellesétaientaussivieilles quel’immeuble. Jeregardaiàl’autreboutdusalonpourvoirsiJajaavaitentenduAmaka malgrélesondelatélévision.Mais,allongéparterreàcôtéd’Obiora,ilétait absorbéparlesimagessurl’écran.Ilavaitl’aird’avoirpassésavieentière allongélààregarderlatélé.DemêmelelendemainmatindanslejardindeTatie Ifeoma : on aurait cru que le jardinage était une chose qu’il faisait depuis longtempsetnonpasseulementdepuisnotrearrivée,quelquesjoursplustôt. Tatie Ifeoma me demanda de les rejoindre au jardin, pour retirer délicatementlesfeuillesdescrotonsquicommençaientàsefaner. «N’est-cepasqu’ilssontjolis?s’exclamaTatieIfeoma.Tuasvuça,ilya duvert,duroseetdujaunesurlesfeuilles.CommesiDieujouaitavecdes pinceaux. —Oui»,fis-je. Tatie Ifeoma me regardait et je me demandai si elle trouvait que l’enthousiasmedeJajafaisaitdéfautdansmavoixquandelleparlaitdeson jardin. Quelques-unsdesenfantsd’enhautdescendirentetseplantèrentdevant nous.Ilsétaientenvironcinq,untourbillondeparolesrapidesetdevêtements tachésdenourriture.IlsparlaiententreeuxetavecTatieIfeoma,puisl’und’eux setournaversmoietmedemandaquelleécolejefréquentaisàEnugu.Jememis àbégayeretserraifortquelquesfeuillesdecroton,lesarrachaietregardaile liquidevisqueuxs’écoulerdeleurstiges.Aprèsça,TatieIfeomameditqueje

pouvaisrentrersijevoulais.Ellemeparlad’unlivrequ’ellevenaitdefinir:il

étaitsurlatabledesachambreetelleétaitsûrequ’ilmeplairait.Alorsj’allai

danssachambreetprisunlivreàlacouvertured’unbleupassé,intituléOlaudah

EquianoouGustavusVassal’Africain,Lepassionnantrécitdemavie.

Assisesurlavéranda,lelivresurmesgenoux,jeregardaisunedesenfants

couriraprèsunpapillondanslacour.Lepapillonpiquaitetgrimpaitdansl’air,et

sesailesjaunesmouchetéesdenoirbattaientlentement,commepourtaquinerla

petitefille.Lescheveuxdelafillette,retenussurlesommetdesatêtecomme

unepelotedelaine,rebondissaientquandellecourait.Obioraétaitassissurla

véranda,également,maishorsdel’ombre,aussiclignait-illesyeuxderrièreses

épaisseslunettespourlesprotégerdusoleil.Ilobservaitlafilletteetlepapillon

toutenrépétantlentementlenomde«Jaja»,plaçantd’abordl’accenttonique

surlesdeuxsyllabes,puissurlapremièreseulement,puissurlaseconde.

«Ajasignifiesableouoracle,maisJaja?Qu’est-cequec’estcommenom,

Jaja?Cen’estpasibo,déclara-t-ilpourfinir.

—MonvrainomestChukwuka.Jajaestunsurnomd’enfancequim’est

resté.»

Jajaétaitàgenoux.Ilneportaitqu’unshortenjeanetlesmusclesdeson

dossaillaient,longsetlissescommelesrangéesqu’ildésherbait.

«Quandilétaitbébé,laseulechosequ’ilarrivaitàdire,c’étaitJa-Ja.Alors

toutlemondel’appelaitJaja»,expliquaTatieIfeoma,quisetournaversJajaet

ajouta:«J’aiditàtamèrequec’étaitunsurnombienchoisi,quetutiendraisde

Jajad’Opobo.

—Jajad’Opobo?Leroitêtu?demandaObiora.

—Rebelle,corrigeaTatieIfeoma.C’étaitunroirebelle.

—Quesignifierebelle,Maman?Qu’est-cequ’ilafait,leroi?»demanda

Chima.

Ilétaitaujardinets’activaitàgenoux,luiaussi,bienqueTatieIfeomalui

dîtsouvent«Kwusia,nefaispasça»ou«Siturecommences,jetedonneune

tape».

«C’étaitleroidesOpobos,repritTatieIfeoma,etquandlesBritanniques

sontvenus,ilarefusédeleslaissercontrôlertoutlecommerce.Iln’apasvendu

sonâmepourunpeudepoudre,commelefaisaientlesautresrois,alorsles

Britanniquesl’ontexiléauxAntilles.Iln’estjamaisretournéàOpobo.»

TatieIfeomacontinuad’arroserlarangéedeminusculesfleurscouleurde

bananequipoussaiententouffes.Elletenaitàlamainunarrosoirenmétal,

qu’elleinclinaitpourfairecoulerl’eauparlebec.Elleavaitdéjàvidéleplus

granddesrécipientsd’eauquenousavionsremplislematin.

«C’esttriste.Iln’auraitpeut-êtrepasdûserebeller»,ditChima,quivint

s’accroupiràcôtédeJaja.

Jemedemandais’ilcomprenaitcequesignifiaient«exilé»et«vendreson

âmepourunpeudepoudre».TatieIfeomaparlaitcommesielleprésumaitque

oui.

«Çapeutêtreunebonnechose,parfois,d’êtrerebelle,dit-elle.L’espritde rébellion est comme la marijuana : ce n’est pas mauvais quand on l’utilise commeilfaut.» Letonsolennel,plusquelecontenusacrilègedesesparoles,mefitleverla tête.EllediscutaitavecChimaetObiora,maisc’étaitJajaqu’elleregardait. Obiorasouritetremontaseslunettes:

«Jajad’Opobon’étaitpasunsaint,entoutcas.Ilavendusonpeupleen esclavageetenplus,aufinal,cesontlesBritanniquesquiontgagné.Voilàpour l’espritderébellion. —LesBritanniquesontgagnélaguerre,maisilsontperdudenombreuses batailles»,ditJaja. Mesyeuxsautèrentplusieurslignessurlapage.CommentJajafaisait-il? Commentpouvait-ilparleravecunetelleaisance?N’avait-ilpaslesmêmes bullesd’airdanslagorgequiretenaientlesmots,nelaissant,aumieux,qu’un bégaiements’échapper?Jelevailatêtepourleregarder,pourobserversapeau foncéecouvertedegouttesdesueurquiluisaientausoleil.Jen’avaisjamaisvu sonbrasbougerdecettefaçon,nicettelumièreperçantequis’allumaitdansses yeuxquandilétaitdanslejardindeTatieIfeoma. «Qu’est-cequit’estarrivéaupetitdoigt?»demandaChima. Jajabaissalesyeuxluiaussi,commes’ilneremarquaitquemaintenantle doigtnoueux,déformécommeunbâtondesséché. «Jajaaeuunaccident,ditrapidementTatieIfeoma.Chima,vamechercher lerécipientd’eau.Ilestpresquevide,tupeuxleporter.» JeregardaiattentivementTatieIfeomaetquandsonregardcroisalemien, jedétournailatête.Ellesavait.EllesavaitcequiétaitarrivéaudoigtdeJaja. Àl’âgededixans,Jajaavaitratédeuxquestionsdanssoncontrôlede

catéchismeetiln’avaitpaséténommémeilleurélèvedesoncoursdepremière communion.PapaavaitemmenéJajaenhautetfermélaporteàclé.Jaja,en larmes,étaitressortientenantsamaingaucheavecsadroite,etPapal’avait conduitàl’hôpitalStAgnes.Papapleurait,luiaussi,enportantJajadansses brascommeunbébéjusqu’àlavoiture.Plustard,JajameditquePapaavait épargnélamaindroiteparcequec’estlamainquiécrit. «Celui-ciestsurlepointdefleurir,ditTatieIfeomaàJajaenluimontrant unbourgeond’ixora.Encoredeuxjoursetilouvriralesyeuxsurlemonde. —Jeneleverraisansdoutepas,ditJaja.Nousseronspartisd’icilà.» Tatie Ifeoma sourit : « Ne dit-on pas que le temps file quand on est heureux?»

À ce moment-là le téléphone sonna et Tatie Ifeoma me demanda de répondrecarj’étaislaplusprochedelaported’entrée.C’étaitMama.Jecompris aussitôtqu’ilyavaitquelquechosequin’allaitpasparcequec’étaittoujours Papaquipassaitlecoupdetéléphone.Enplus,ilsn’appelaientpasl’après-midi. «Tonpèren’estpaslà»,ditMama.Elleparlaitd’unevoixnasale,comme sielleavaitbesoindesemoucher.«Iladûpartircematin. —Est-cequ’ilvabien?demandai-je. —Ilvabien.» Ellesetutetjel’entendisparleravecSisi.Puisellerepritlaligneetraconta que,laveille, dessoldatsétaientallésdansles petitespiècesanonymes qui servaient de bureaux au Standard. Personne ne savait comment ils avaient découvertoùsetrouvaientlesbureaux.Ilyavaittantdesoldatsquelesgens danslaruedirentàPapaqueçaleurrappelaitdesphotosprisessurlefront pendant la guerre civile. Les soldats confisquèrent le tirage entier, jusqu’au dernierexemplaire,fracassèrentlesmeublesetlesimprimantes,fermèrentles locauxàclé,prirentlesclésetcondamnèrentlesportesetfenêtresavecdes planches.AdeCokerétaitdenouveauendétention. «Jemefaisdusoucipourvotrepère,ditMama,avantquejeluipasseJaja. Jemefaisdusoucipourvotrepère.» TatieIfeomasemblaitinquiète,elleaussi,caraprèscecoupdefil,ellesortit acheterleGuardian alors qu’elle n’achetait jamais de journaux. C’était trop cher;elleleslisaitdeboutaukiosquequandelleenavaitletemps.L’articlesur lessoldatsfermantleStandardétaitquelquepartdanslapagedumilieu,coincé entredeuxpublicitéspourdeschaussuresdefemmesimportéesd’Italie. «OncleEugenel’auraitmisenpremièrepagedesonjournal»,ditAmaka, etjemedemandaisil’inflexionquej’entendaisdanssavoixétaitdelafierté. Plustard,quandPapaappela,ilvoulutd’abordparleràTatieIfeoma,puisà Jajaetàmoi.Ilditqu’ilallaitbien,quetoutallaitbien,quenousluimanquions etqu’ilnousaimaitbeaucoup.IlnefitaucuneallusionauStandardouàcequi étaitarrivéauxbureauxdelarédaction.Lorsquenouseûmesraccroché,Tatie Ifeomadit:«Votrepèreveutquevousrestieziciquelquesjoursdeplus»,et Jajasourit,d’unsigrandsourirequejeluivisdesfossettesquejeneconnaissais mêmepas.

Letéléphonesonnatôt,avantqu’aucundenousaitfaitsatoilette.J’eusla

bouchesoudainsèchecarj’étaissûrequec’étaitausujetdePapa,qu’illuiétait

arrivéquelquechose.Lessoldatsétaientallésàlamaison;ilsl’avaientabattu

pours’assurerqu’ilnepublieplusjamaisrien.J’attendisqueTatieIfeomanous

appelle,Jajaetmoi,toutenserrantlespoingsetl’enjoignantmentalementdene

paslefaire.Ellepassaquelquesinstantsautéléphoneet,lorsqu’ellesortit,elle

avaitl’airdéprimée.Sonrirenerésonnapasaussisouventpendantlerestantde

la journée, et elle envoya promener Chima quand il voulut s’asseoir à côté d’elle:«Laisse-moitranquille!Nekwaanya,tun’esplusunbébé.»Lamoitié desalèvreinférieuredisparaissaitdanssabouche,etsesmâchoirestremblaient quandellemastiquait. PèreAmadipassapendantledîner.Iltiraunechaisedusalonets’assit,en sirotantunverred’eauqueluiavaitapportéAmaka. «J’aijouéaufootballaustadeetaprèsj’aiemmenéquelques-unsdes garçons en ville manger de l’akara et des ignames frits, répondit-il quand Amakavoulutsavoircequ’ilavaitfaitdelajournée.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que vous jouiez aujourd’hui, mon

père?demandaObiora.

—Jesuisdésolé,j’aioublié,maisjepasseraivouschercherJajaettoice

week-end,etnousironsjouer.»

Lamusiquedesavoixbaissaensigned’excuse.Jenepusm’empêcherde

ledévisager,parcequesavoixm’attiraitetparcequej’ignoraisqu’unprêtre

pouvaitjoueraufootball.Çaparaissaitsiimpie,sivulgaire.Depuisl’autrecôté

delatable,leregarddepèreAmadicroisalemienetjedétournairapidementla

tête.

«Peut-êtrequeKambilijoueraavecnous,elleaussi»,dit-il.Enentendant

monnomdanssavoix,danscettemélodie,jemecrispaiintérieurement.Je

remplismabouchepourfairecroirequej’auraispudirequelquechose,sije

n’avaisétéoccupéeàmastiquer.«Audébut,quandjesuisarrivé,Amakajouait

avecnous,maismaintenantellepassetoutsontempsàécouterdelamusique

africaineetàfairedesrêvesirréalistes.»

Mescousinsrirent,Amakaleplusfort,etJajasourit.MaisTatieIfeomane

ritpas.Ellemangeaitparpetitesbouchées;elleavaitleregardlointain.

«Ifeoma,ya-t-ilquelquechosequinevapas?»demandapèreAmadi.

Ellesecoualatêteensoupirant,commesiellevenaitjustedeserendre

comptequ’ellen’étaitpasseule.

«J’aireçuunmessagedecheznouscematin.Notrepèreestmalade.Ils

disentqueçafaittroismatinsdesuitequ’ilneselèvepasbien.Jeveuxl’amener

ici.

Ezi okwu ? » Père Amadi fronça les sourcils. « Oui, vous devriez l’amener.

— Papa-Nnukwu est malade ? demanda Amaka d’une voix perçante. Maman,quandl’as-tuappris? —Cematin,savoisineaappelé.C’estunefemmequiaducœur,Nwanga, elleafaittoutletrajetjusqu’àUpkopourtrouveruntéléphone.

—Tuauraisdûnousledire!criaAmaka. —Ogini?Jeviensdevousledire,non?ripostaTatieIfeoma. — Quand pouvons-nous aller à Abba, Maman ? » demanda Obiora, calmement, et à ce moment-là comme en tant d’autres que j’avais observés depuisnotrearrivée,ilmesemblatellementplusâgéqueJaja. «Jen’aipasassezd’essencedanslavoiturepouratteindreneserait-ceque NinthMile,etjenesaispasquandl’essencevaarriver.Jen’aipaslesmoyensde loueruntaxi.Etsijeprendslestransportsencommun,commentvais-jeramener unvieilhommemaladedanscescarstellementbourrésdemondequevousavez lenezdansl’aisselleensueurdevotrevoisin?Jesuisfatiguée,sifatiguée… —Nousavonsquelquesréservesd’essencedesecoursàl’aumônerie.Je suissûrquejepourraisvousenprocurerungallon.Ekwuzina,neparlezpas commeça.» TatieIfeomahochalatêteetremerciapèreAmadi.Maissonvisagene s’éclairapasetplustard,quandnousdîmeslechapelet,savoixnes’élevapas quandellechanta.JeluttaipourmeconcentrersurlesMystèresjoyeux,me demandanttoutdulongoùdormiraitPapa-Nnukwuquandilviendrait.Ilyavait peudepossibilitésdanscepetitappartement:lesalonétaitdéjàplein,avecles garçons,etlachambredeTatieIfeomatellementchargée,puisqu’elleservaitde garde-manger,debibliothèqueetdechambreàcoucherpourelleetChima.Cela nelaissaitquel’autrechambre,celled’Amaka–etmoi.Jemedemandais’ilme faudrait confesser que j’avais partagé ma chambre avec un païen. Je m’interrompisalorsdansmaméditationpourprierquePapan’apprennejamais quePapa-Nnukwuétaitvenuenvisiteetquej’avaispartagémachambreavec

lui. Àlafindescinqdizaines,avantleSalveRegina,TatieIfeomapriapour Papa-Nnukwu. Elle demanda à Dieu d’étendre sur lui une main qui guérit, commeill’avaitfaitsurlabelle-mèredel’apôtrePierre.Elledemandaàla SainteViergedeprierpourlui.Elledemandaauxangesdes’occuperdelui. Mon«Amen»arrivaavecunpetittempsderetard,unepointedesurprise. Quand Papa priait pour Papa-Nnukwu, il demandait seulement que Dieu le convertisseetlesauvedesfeuxdel’enfer.

PèreAmadivintdebonneheurelelendemainmatin,ressemblantmoins

quejamaisàunprêtreavecsonbermudakakiquiluiarrivaitjusteau-dessousdu

genou.Ilnes’étaitpasraséet,danslalumièreclairedusoleilmatinal,une

ombredebarbedessinaitdeminusculespointssursesmâchoires.Ilgarasa

voitureàcôtédubreakdeTatieIfeomaetsortitunbidond’essenceetuntuyau

d’arrosagecoupéauquartdesalongueur.

«Laissez-moiaspirer,monpère,fitObiora.

—Faisattentionànepasavaler»,ditpèreAmadi. Obioraplaçauneextrémitédutuyaudanslebidonpuisrefermalabouche sur l’autre bout. Je regardai ses joues se gonfler comme un ballon puis se dégonfler.Ilretirarapidementletuyaudesaboucheetl’inséradansleréservoir d’essencedubreak.Iltoussaitetcrachotait. «Enas-tutropavalé?luidemandapèreAmadi,toutenluitapotantledos. —Non»,réponditObiora,entredeuxtoussotements.Ilavaitl’airfier. « Bien joué. Imana, tu sais qu’aspirer l’essence est une compétence nécessairecestemps-ci»,ditpèreAmadi. Sonrictusamern’entamaitenrienlaperfectiond’argilelissedesestraits. TatieIfeomasortit,vêtued’unboubounoiruni.Elleneportaitpasderouge àlèvresbrillant,etseslèvresétaientgercées.ElleserrapèreAmadidansses bras.

«Merci,monpère.

—JepourraivousconduireàAbbaplustarddansl’après-midi,aprèsmes heuresdepermanence. —Non,monpère.Merci.J’iraiavecObiora.» TatieIfeomadémarra,Obioraassisàl’avantdelavoiture,etpèreAmadi partitpeuaprès.Chimamontachezlevoisin.Amakaalladanssachambreetmit samusique,suffisammentfortpourquejel’entendeclairementsurlavéranda.Je savaisreconnaîtresesmusiciensàconsciencedeculture,àprésent.Jepouvais distinguerlessonspursd’OnyekaOnwenu,lapuissanceimpétueusedeFela,la sagesse apaisante d’Osadebe. Jaja était au jardin avec les cisailles de Tatie Ifeoma,quantàmoi,j’étaisassiseaveclelivrequej’avaispresquefinidelireet jeleregardais.Iltenaitlescisaillesàdeuxmains,au-dessusdesatête,ettaillait énergiquement. «Trouves-tuquenoussoyonsanormaux?luidemandai-jeenchuchotant. —Gini? —Amakaaditquenousétionsanormaux.» Jajameregardapuisdétournalesyeux,verslarangéedegaragesdelacour. «Qu’est-cequeçaveutdire,anormal?»demanda-t-ilenunequestionqui nenécessitaitnin’attendaitderéponse,etilseremitàtaillerlesplantes. TatieIfeomarevintdansl’après-midi,alorsquelebourdonnementd’une

abeilledanslejardinallaitmefairesombrerdanslesommeil.ObioraaidaPapa-

NnukwuàsortirdelavoitureetPapa-Nnukwus’appuyasurluipourmarcher

jusqu’àl’appartement.Amakaaccourutetseserralégèrementcontrelui.Ilavait

lespaupièrestombantesetonauraitditquedespoidsétaientpendusàseslèvres,

maisilsouritetditquelquechosequifitrireAmaka.

«Papa-Nnukwu,nno,dis-je.

—Kambili»,répondit-ilfaiblement.

TatieIfeomavoulaitquePapa-Nnukwus’allongesurlelitd’Amaka,maisil ditqu’ilpréféraitlesol.Lelitétaittropélastique.ObioraetJajagarnirentle matelas supplémentaire et le placèrent par terre, et Tatie Ifeoma aida Papa- Nnukwu à s’y étendre. Ses yeux se fermèrent presque aussitôt, bien que la paupière de l’œil qui perdait la vue demeurât entrouverte, comme s’il nous regardaittousàladérobéedepuislepaysdusommeil,maladeetfatigué.Il paraissaitplusgrandmaintenantqu’ilétaitétendu,occupanttoutelalongueurdu matelas,etjemesouvinsdecequ’ilavaitdit,quedanssajeunesseilluisuffisait detendrelebraspourcueillirdesichekuauxtamariniers.Leseultamarinierque j’aiejamaisvuétaitimmenseetsesbrancheseffleuraientletoitd’unemaisonde deuxappartements.NéanmoinsjecroyaisPapa-Nnukwu,qu’illevaitsimplement lesmainspourcueillirlesgoussesnoiresd’ichekuauxbranches. «Jevaisfaireduofensalapourledîner.Papa-Nnukwuaimeça,ditAmaka. — J’espère qu’il va manger. Chinyelu dit que même l’eau passait difficilementcesdeuxderniersjours.» TatieIfeomaobservaitPapa-Nnukwu.Ellesepenchaetpassadoucementla mainsurlescalsrêchesetblancsdesespieds.Desridesétroitesparcouraientses plantesdepieds,tellesdesfissuresdansunmur. « Vas-tu l’emmener au centre médical aujourd’hui ou demain matin, Maman?demandaAmaka. —As-tuoublié,imarozi,quelesmédecinssesontmisengrèvejusteavant Noël?Maisj’aiappeléledocteurNduomaavantdepartir,ilm’aditqu’il passeraitcesoir.» LedocteurNduomahabitaitMargueriteCartwrightAvenue,luiaussi,dans une des maisons à deux appartements avec des pancartes « ATTENTION, CHIENMÉCHANT»etdegrandespelouses.C’étaitledirecteurducentre médical,nousexpliquaAmakaàJajaetàmoi,alorsquenousleregardionssortir

desaPeugeot504quelquesheuresplustard.Maisdepuisquelagrèvedes

médecinsavaitcommencé,ildirigeaitunepetitecliniqueenville.Laclinique était exiguë, fit remarquer Amaka. Elle y était allée pour ses piqûres de chloroquineladernièrefoisqu’elleavaiteulamalaria,etl’infirmièreavaitfait bouillirdel’eausurunpoêleàpétrolequifumait.Amakaétaitcontentequele docteurNduomasoitvenuàlamaison;àlacliniquemalaérée,dit-elle,rienque lesémanationsauraientpuétoufferPapa-Nnukwu. LedocteurNduomaavaitunsourireplaquéenpermanencesurlevisage, commes’ilsouriaitaussipourannoncerlesmauvaisesnouvellesàsespatients.Il embrassaAmaka,puisnousserralamainàJajaetàmoi.Amakalesuivitdans sachambrepourvoirPapa-Nnukwu. «Papa-Nnukwuesttellementmaigre,maintenant»,ditJaja. Nousétionsassiscôteàcôtesurlavéranda.Lesoleilavaitbaisséetil

soufflaitunepetitebrise.Denombreuxenfantsdesappartementsjouaientau footballdanslaconcession.D’enhaut,unadultecria:«Neeanya,lesenfants,si vousfaitesdesmarquessurlesmursdugarageavecceballon,jevouscoupeles oreilles!» Leballonpoussiéreuxrebonditcontrelesmursdugarageetlesenfants rirent;illaissaitdestracesrondesetbrunes. «TucroisquePapaval’apprendre? —Quoi?» J’entrelaçailesdoigts.CommentJajapouvait-ilnepascomprendredequoi jeparlais? «QuePapa-Nnukwuestlàavecnous.Danslamêmemaison. —Jenesaispas.» LetondeJajamepoussaàtournerlatêteetàleregarder.Iln’avaitpasles sourcilscrispésparl’inquiétude–contrairementàmoi,j’enétaissûre. «TuasditàTatieIfeomapourtondoigt?»luidemandai-je. Jen’auraispasdûposerlaquestion.J’auraisdûlaisserdormir.Maisbon, c’étaitsorti.C’étaisuniquementquandjemeretrouvaisseuleavecJajaqueles bullesdansmagorgelaissaientmesparolessortir. «Ellem’ademandéetjeluiaidit.» Iltapaitdupiedsurlesoldelavérandaavecunecadenceénergique. J’examinaimesmains,lesonglescourtsquePapamecoupaitàras,àm’en irriter la peau, quand je m’asseyais entre ses jambes et que sa joue frôlait doucementlamienne,jusqu’àcequej’aieeul’âgedelefairemoi-même–etje lescoupaistoujoursàrasmoiaussi,àm’enirriterlapeau.Jajaavait-iloublié que nous ne racontions jamais, qu’il y avait tant de choses que nous ne racontionsjamais?Quandlesgensluiposaientlaquestion,ildisaittoujoursque sondoigtétait«quelquechose»quiétaitarrivéàlamaison.Decettefaçon,ce n’étaitpasunmensongeetçaleurdonnaitàimaginerunaccident,mettantenjeu uneportelourde,peut-être.J’avaisenviededemanderàJajapourquoiill’avait ditàTatieIfeoma,maisjesavaisquecen’étaitpasnécessaire,quec’étaitune questiondontilneconnaissaitpaslaréponse. «JevaisessuyerlavoituredeTatieIfeoma,ditJajaenselevant.Dommage qu’il n’y ait pas d’eau courante, j’aurais aimé la laver. Elle est tellement poussiéreuse.» Jeleregardairentrerdansl’appartement.Iln’avaitjamaislavédevoitureà la maison. Ses épaules paraissaient plus larges, et je me demandai s’il était possiblequelesépaulesd’unadolescentprennentdelacarrureenunesemaine. Labrisetièdeétaitlourdedel’odeurdelapoussièreetdesfeuillesmeurtriesque Jajaavaitcoupées.Delacuisine,lesépicesduofensalad’Amakavenaientme chatouillerlenez.JemerendiscomptealorsquelerythmesurlequelJajatapait

dupied,àl’instant,étaitceluid’uncantiqueiboqueTatieIfeomaetmescousins

chantaientauchapeletdusoir.

J’étaisencoresurlavéranda,entraindelire,quandledocteurNduomas’en

alla.IlparlaitenriantavecTatieIfeomaquil’accompagnaitàsavoiture,lui

disantqu’ilétaittrèstentéd’ignorerlespatientsquiattendaientàsaclinique pourpouvoiracceptersoninvitationàdîner. « Cette sauce sent bien bon, dit-il, Amaka a dû se laver les mains soigneusementpourlapréparer.» TatieIfeomavintsurlavérandaetleregardadémarrer. «Merci,nnam»,lança-t-elleàJaja,quinettoyaitsavoituregaréedevant l’appartement. Jenel’avaisjamaisentenduappelerJaja«nnam»,«monpère»–comme elleappelaitparfoissesfils.Jajas’approchadelavéranda. «Derien,Tatie.»Debout,ilremontalesépaulescommequelqu’unqui porteavecfiertédesvêtementsquinesontpasàsataille.«Qu’aditledocteur?

—Ilveutquenousfassionsfairedesexamens.J’emmèneraitonPapa-

Nnukwu au centre médical demain. Au moins, là-bas, les labos sont encore ouverts.»

TatieIfeomaemmenaPapa-NnukwuauCentremédicaluniversitairedans lamatinéeetrevintpeuaprès,labouchefigéeenunemouesévère.Lepersonnel deslabosétaitluiaussiengrève,desortequePapa-Nnukwun’avaitpaspufaire sesexamens.Leregarddanslevague,TatieIfeomaditqu’elleallaitdevoir trouver un laboratoire privé en ville et, baissant la voix, elle ajouta que les laboratoiresprivésgonflaienttellementleursprixqu’unsimpledépistagedela typhoïdecoûtaitpluscherqueletraitement.Ilfallaitqu’elledemandeaudocteur Nduomas’ilétaitvraimentnécessairedefairepratiquertouslesexamens.Elle n’auraitpaspayéunkoboauCentremédical;aumoinsrestait-ilencorecet avantageàêtreprofesseur.EllelaissaPapa-Nnukwusereposeretsortitacheter lemédicamentprescritparledocteurNduoma,lefrontravinéparl’inquiétude. Cesoir-là,pourtant,Papa-Nnukwusesentitassezbienpourseleverpourle dîner,etlesnœudsduvisagedeTatieIfeomasedesserrèrentunpeu.Nous avionsdesrestesd’ofensalaetdugarriqu’Obioraavaitréduitenpuréecollante. «Cen’estpasbondemangerdugarrilesoir»,ditAmaka.Néanmoins, ellenefaisaitpaslatêtecommeàsonhabitudequandelleseplaignait;elle arborait ce sourire frais qui découvrait l’espace entre ses dents, et qu’elle semblaittoujoursavoirquandPapa-Nnukwuétaitlà.«Çarestesurl’estomac quandonlemangelesoir.» Papa-Nnukwufitclaquersalangue:

«Quemangeaientnospèreslesoir,deleurtemps,gbo?Ilsmangeaientdu maniocpur.Legarric’estpourvouslesmodernes,maisçan’apaslasaveurdu maniocpur. —Maisilfautquetumangestoutetapart,detoutefaçon,nnaanyi»,dit TatieIfeoma. ElletenditlamainetprélevaunpeudugarridePapa-Nnukwu;elley creusauntrouavecledoigt,yinsérauncompriméblancpuisroulaletouten boulettebienlisse,qu’elledéposasurl’assiettedePapa-Nnukwu.Ellefitde mêmeavecquatreautrescomprimés. «Ilneprendrapassesmédicamentssijenefaispasça,ajouta-t-elleen anglais.Ilditquelescompriméssontamers,maisvousdevriezgoûterlesnoix dekolaqu’ilmâcheavecdélectation:ellesontungoûtdebile.» Mescousinsrirent. «Lamorale,commelesensdugoût,estrelative,ditObiora. —Hein?Qu’est-cequeturacontessurmoi,gbo?demandaPapa-Nnukwu. —Nnaanyi,jeveuxtevoirlesavaler»,ditTatieIfeoma. Papa-Nnukwupritconsciencieusementchaqueboulette,latrempadansla sauceetl’avala.Quandelleseurentdisparutouteslescinq,TatieIfeomalui demandadeboireunpeud’eaupourpermettreauxcomprimésdesedissoudreet d’aidersoncorpsàguérir. «Quandvousvieillissez,onvoustraitecommeunenfant»,bougonna-t-il. Justeàcemoment-là,latélévisionémitungrattementdesablecoulantsur dupapier,etleslumièress’éteignirent.Unmanteautombasurlapièce. «Eh,grognaAmaka.LaNEPA1 choisitmalsonmomentpourcouperle courant.Jevoulaisregarderquelquechoseàlatélé.» Obiorasedéplaçadanslenoirjusqu’auxdeuxlampesàpétrolequise trouvaient dans un coin de la pièce et les alluma. Je sentis presque immédiatementlesémanationsdepétrole;ellesmepiquaientlagorgeetme faisaientlarmoyer. « Papa-Nnukwu, raconte-nous un conte folklorique, alors, comme nous faisonsàAbba,ditObiora.C’estmieuxquelatélé,detoutefaçon. —Odimma.Maisd’abord,vousnem’avezpasditcommentcesgensdans latélégrimpentàl’intérieur.» Mescousinsrirent.C’étaitquelquechosequePapa-Nnukwudisaitsouvent pourlesamuser.Jelevoyaisàlamanièredontilss’étaientmisàrireavant mêmequ’ilaitfinideparler.

«Raconte-nouspourquoilatortuealacarapacecraquelée!s’écriaChima.

— J’aimerais bien savoir pourquoi la tortue figure si souvent dans les histoiresdenotrepeuple,ditObioraenanglais.

— Raconte-nous pourquoi la tortue a la carapace craquelée ! » répéta

Chima. Papa-Nnukwuseraclalagorge. «Ilyalongtemps,quandlesanimauxparlaientetqueleslézardsétaient peunombreux,ilyeutunegrandefamineaupaysdesanimaux.Lesfermesse desséchèrentetlaterresecraquela.Lafaimtuaungrandnombred’animauxet ceuxquisurvivaientn’avaientmêmepaslaforcededanserladansedudeuilaux funérailles.Unjour,touslesmâlesseréunirentpourdéciderquoifaire,avant quelafaimdécimelevillageentier. « Tous titubèrent, squelettiques et faibles, pour se rendre à la réunion. MêmelerugissementdeLionétaitàprésentsemblableaucouinementd’une souris.Tortuearrivaitàpeineàportersacarapace.SeulChienavaitbonnemine. Sonpoilétaitéclatantdesantéetl’onnepouvaitpasvoirsesossoussapeau parcequ’ilsétaientrembourrésdechair.LesanimauxdemandèrenttousàChien commentilsemaintenaitensibonneformeparcestempsdefamine.“Jemange desexcrémentscommejel’aitoujoursfait”,répondit-il. «Avant,lesautresanimauxsemoquaientdeChienparcequ’onsavaitque lui et sa famille mangeaient des excréments. Aucun des autres animaux ne pouvaitimaginerl’imiter.Lionpritladirectiondelaréunionetdit:“Étant donnéquenousnepouvonspasmangerdesexcrémentscommeChien,nous devonstrouverunautremoyendenousnourrir.” «Lesanimauxréfléchirentlonguementetsérieusement,jusqu’aumoment oùLapinsuggéraquetouslesanimauxtuentleurmèreetqu’ilslamangent. Beaucouprejetèrentcetteidée,ilssesouvenaientencoredeladouceurdulait tétéauseindeleurmère.Maisfinalement,ilsconvinrentquec’étaitlameilleure solution,cars’ilsnefaisaientrien,ilsmourraienttous. —JenepourraisjamaismangerMaman,ditChimaenpouffantderire. —Ceneseraitpeut-êtrepasunebonneidée,cettepeaucoriace,renchérit Obiora. —Çanegênaitpaslesmèresd’êtresacrifiées,continuaPapa-Nnukwu. Donc,chaquesemaine,unemèreétaittuéeetlesanimauxsepartageaientla viande.Rapidement,ilsreprirenttousbonnemine.Etpuis,quelquesjoursavant quen’arriveletourdelamèredeChiend’êtretuée,Chiensortitdechezluien courantetgémissant,psalmodiantlechantdedeuilpoursamère.Elleétait mortedemaladie.LesautresanimauxexprimèrentleurcompassionàChienet offrirentdel’aideràenterrersamère,carilsnepouvaientpaslamanger.Chien refusatouteassistanceendisantqu’ill’enterreraitlui-même.Qu’ellen’aitpaseu l’honneurdemourircommelesautresmèressacrifiéespourlevillageluicausait unegrandedétresse. «Àpeinequelquesjoursplustard,Tortuesedirigeaitverssafermegrillée parlesoleilpourvoirs’ilyavaitdeslégumesdesséchésàrécolter.Elles’arrêta

poursesoulagerprèsd’unbuisson,maiscommelebuissonétaitfané,ilne cachait pas grand-chose. Tortue pouvait donc voir entre les branches et elle aperçutChienquichantait,latêtelevéeversleciel.Tortuesedemandasile chagrindeChienl’avaitrendufou.PourquoiChienchantait-ilauciel?Tortue écoutaetentenditlesparoles:“Nne,Nne,Mère,Mère.” —“Njemanze!”s’écrièrentmescousinsàl’unisson. —“Nne,Nne,jesuisarrivé.” —“Njemanze!” —“Nne,Nne,descendslacorde.Jesuisarrivé.” —“Njemanze!” —AlorsTortuesemontraetsommaChiendes’expliquer.Chienavouaque samèren’étaitpasvéritablementmorte,qu’elleétaitalléeaucieloùellevivait avecdesamisriches.C’estparcequ’ellelenourrissaittouslesjoursducielqu’il avaitsibonnemine. « “Abomination ! tonna Tortue. C’est comme ça que tu te nourris d’excréments!Attendsunpeuqueleresteduvillageapprennecequetuasfait.” « Bien sûr, Tortue était aussi rusée qu’à son accoutumée. Elle n’avait aucuneintentiond’informerlevillage.EllesavaitqueChienluiproposeraitde l’emmeneravecluiauciel.EtlorsqueChienleluiproposa,Tortuefitminede réfléchiravantd’accepter.Maisdéjàdesfiletsdesalivecoulaientsursesjoues. Chien chanta de nouveau le chant, une corde descendit du ciel et les deux animauxmontèrent. «LamèredeChienn’étaitpascontentequesonfilsaitamenéuneamie maisellelesservitbienquandmême.Tortuemangeacommeunanimalquin’a aucuneéducation.Elleengloutitpresquetoutlefoufouetlasauced’onugbuet vidaunecorneentièredevindepalmedanssongosieralorsqu’elleavaitencore labouchepleine.Aprèslerepas,ilsredescendirentparlacorde.Tortuedità Chienqu’ellenelerépéteraitàpersonneàconditionqueChienl’emmèneauciel touslesjoursjusqu’àcequelespluiesreviennentetquelafaminecesse.Chien accepta:quepouvait-ilfaired’autre?PlusTortuemangeaitauciel,pluselleen voulait,jusqu’aujouroùelledécidaqu’ellemonteraittouteseuleaucielpour pouvoir manger la part de Chien en plus de la sienne. Elle se rendit à l’emplacement,àcôtédubuissondesséché,etentonnalechantenimitantlavoix deChien.Lacordecommençaàtomber.Justeàcemoment-là,Chienarrivaet vitcequisepassait.Furieux,Chiensemitàchantertrèsfort:

«“Nne,Nne,Mère,Mère.”

“Njemanze!”s’écrièrentmescousinsàl’unisson.

—“Nne,Nne,cen’estpastonfilsquimonte.”

“Njemanze!”

—“Nne,Nne,coupelacorde.Cen’estpastonfilsquimonte.C’estTortue

larusée.”

“Njemanze!”

—Aussitôt,lamèredeChiencoupalacordeetTortue,quiétaitdéjààmi-

cheminversleciel,dégringolaàterre.Tortuetombasuruntasdecaillouxet

fissurasacarapace.Encoreaujourd’hui,Tortuealacarapacecraquelée.

—Tortuealacarapacecraquelée!gloussaChima.

—Vousnevousdemandezpascommentçasefait,queseulelamèrede

Chiensoitmontéeauciel?ditObioraenanglais.

—Ouquiétaientlesrichesamisauciel?ajoutaAmaka.

—SansdoutelesancêtresdeChien»,conclutObiora.

MescousinsetJajarirentetPapa-Nnukwuritluiaussi,doucement,comme

s’ilavaitcomprisl’anglais,puisils’appuyaàsondossieretfermalesyeux.Je

lesregardaitous,regrettantdenepasm’êtrejointeàeuxquandilsscandaientle

«Njemanze!»durefrain.

1.NEPA,ouNeverExpectPowerAgain:«Nerêvezpasquelecourantrevienneunjour»,surnomdela

Compagnienationaled’électricité.(N.d.T.)

Papa-Nnukwus’étaitréveilléavanttoutlemonde.Ilvoulaitprendreson petitdéjeunersurlavéranda,regarderlesoleilselever.AussiTatieIfeoma demanda-t-elleàObiorad’yinstallerunenatte,etnousnousassîmestouspour partagerlepetitdéjeuneravecPapa-Nnukwu,enl’écoutantparlerdeshommes quirecueillaientlevindepalmeauvillage,quipartaientàl’aubepourgrimper auxpalmiersparcequelesarbresdonnaientunvinaigreaprèsleleverdusoleil. Jemerendaiscomptequelevillageluimanquait,qu’ilregrettaitdeneplusvoir cespalmiersauxquelsleshommesgrimpaient,retenusparuneceintureenraphia quilesentourait,euxetletroncdel’arbre. BienquenousayonsdupainetdesokpaavecdelaBournvitapourlepetit déjeuner,TatieIfeomapréparaunpeudefoufoupouryensevelirlescomprimés dePapa-Nnukwu,dansdescercueilsrondsetdouxqu’elleregardaattentivement Papa-Nnukwuavaler.Lenuages’étaitdissipédesonvisage. «Çavaaller,dit-elleenanglais.Bientôtilvacommenceràrâlercomme quoiilveutrentrerauvillage. —Ilfautqu’ilrestepluslongtemps,fitAmaka.Peut-êtrequ’ildevraitvivre ici,Maman.JenecroispasquecetteChinyelus’occupecorrectementdelui. —Igasikwa!Iln’accepterajamaisdevivreici. —Quandvas-tul’emmenerfairesesexamens? — Demain. Le docteur Nduoma a dit que je pouvais lui faire faire seulement deux examens sur les quatre. Les labos privés en ville réclament toujourslatotalitédurèglement,doncilfaudraquejepasseàlabanqued’abord. Jenecroispasquej’auraifiniàtempspourl’emmeneraujourd’hui,vules queuesqu’ilyaàlabanque.» Une voiture entra alors dans la concession, et avant même qu’Amaka demande:«Est-cepèreAmadi?»,jesavaisquec’étaitlui.Jen’avaisvula petiteToyotacinqportesquedeuxfois,maisjel’auraisrepéréen’importeoù. Mesmainssemirentàtrembler. «Iladitqu’ilpasseraitvoirvotrePapa-Nnukwu»,réponditTatieIfeoma. PèreAmadiportaitsasoutane,ampleavecdesmancheslonguesetune cordelettenoirenouéelâcheautourdelataille.Mêmedanscettetenuedeprêtre, sa démarche souple et décontractée accrochait mon regard et le retenait. Je tournai les talons et filai à l’intérieur de l’appartement. Je pouvais voir distinctement la cour par la fenêtre de la chambre, à laquelle il manquait quelqueslames.J’appuyailevisagetoutprèsdelafenêtre,àcôtédelapetite déchirure,danslamoustiquaire,qu’Amakatenaitpourresponsabledumoindre papillondenuitquivoltigeaitautourdel’ampouleélectriquelesoir.PèreAmadi étaitdeboutprèsdelafenêtre,assezprèspourquejepuissevoirledessindeses cheveuxsursatête,enbouclesquiondulaientcommedesridesàlasurfaced’un ruisseau.

«Ils’estsiviterétabli,monpère,Chukwualuka,fitTatieIfeoma.

—NotreDieuestfidèle,Ifeoma»,dit-ild’untonheureux,commesiPapa-

Nnukwufaisaitpartiedesafamille.

Puisilluiappritqu’ilétaitenroutepourIsienu,oùilallaitrendrevisiteà

unamiquivenaitderentrerd’unpostedemissionnaireenPapouasie-Nouvelle-

Guinée.S’adressantàObioraetJaja,ilajouta:

« Je passerai vous chercher ce soir. Nous jouerons au stade avec des garçonsduséminaire. —D’accord,monpère.»LavoixdeJajaétaitferme. «OùestKambili?»demandapèreAmadi. Jebaissailesyeuxsurmapoitrine,quisesoulevaitàprésent.Jenesavais paspourquoi,maisjemesentaisreconnaissantequ’ilaitprononcémonnom, qu’ilsesoitsouvenudemonnom. «Jecroisqu’elleestàl’intérieur,réponditTatieIfeoma.

—Jaja,dis-luiqu’ellepeutveniravecnoussielleenaenvie.» Lorsqu’il revint ce soir-là, je fis semblant de faire la sieste. J’attendis d’entendrelavoituredémarrer,emmenantJajaetObiora,pourressortirdansle salon.Jen’avaispasvouluyalleraveceux,pourtantquandlebruitdesavoiture s’estompaauloin,j’auraisaimépouvoircourirderrière. AmakaétaitausalonavecPapa-Nnukwu,enduisantlentementdevaseline lesquelquestouffesdecheveuxqu’ilavaitsurlatête.Ensuite,elleluiétaladu talcsurlevisageetlapoitrine. «Kambili,ditPapa-Nnukwuenmevoyant,tacousinepeintbien.Autrefois, elleauraitétéchoisiepourdécorerlessanctuairesdenosdieux.» Il parlait d’une voix rêveuse. Sans doute certains de ses médicaments l’endormaient-ilsunpeu.Amakanemeregardapas;elleluitapotaunedernière foislescheveux–lescaressa,plutôt–puiss’assitparterredevantlui.Jesuivis

desyeuxlesmouvementsrapidesdesamainquidéplaçaitlepinceauenva-et-

vient de la palette au papier. Elle peignait si vite que je croyais que ça ne donneraitqu’unfouillissurlepapier,jusqu’aumomentoùjeregardaietvisla formesedessinerdistinctement:uneformeminceetgracieuse.J’entendaisle tic-tacdel’horlogeaumur,celleaveclaphotodupapeappuyésursacrosse.Le silenceétaitténu.TatieIfeomarécuraitunecasserolebrûléeàlacuisine,et lekrou-krou-kroudelacuillèreenmétalcontrelefonddelacasserolesemblait uneintrusion.AmakaetPapa-Nnukwuparlaientparfois,etleursvoixbasses s’entremêlaient. Ils se comprenaient avec un minimum de mots. En les regardant, j’éprouvai une nostalgie pour quelque chose que je savais que je n’aurais jamais. Je voulais me lever et sortir, cependant mes jambes ne m’appartenaientpas,refusaientdem’obéir.Pourfinir,jemerelevaietallaiàla cuisine;quandjesortis,niAmakaniPapa-Nnukwunes’enaperçurent.

TatieIfeomaétaitassisesuruntabouretbas;elleenlevaitlapeaubrunede cocoyamschauds,jetantlestuberculescollantsetarrondisdanslemortieren bois,toutenserafraîchissantlesmainsaupassagedansunbold’eaufroide. «Pourquoituascetair,ogini?demanda-t-elle. —Quelair,Tatie? —Tuasdeslarmesdanslesyeux.» Jesentismesyeuxmouillés. «Quelquechoseadûmerentrerdanslesyeux.» TatieIfeomaparutsceptique. «Aide-moiàéplucherlescocoyams»,finit-ellepardire. Je tirai un tabouret bas près d’elle et m’assis. Les peaux semblaient s’enleverassezfacilementpourTatieIfeoma,maisquandj’appuyaisurlebout d’untubercule,lapeaubruneetrugueusenebougeapasetlachaleurmepiqua lespaumesdesmains.

«Trempetamaindansl’eaud’abord.» Ellememontraoùetcommentappuyerpourfaireglisserlapeau.Jela regardairéduirelescocoyamsenpurée,enpassantsouventlepilondansl’eau pourquelecocoyamnecollepastrop.Malgrécela,lapuréeblancheetcollante accrochaitaupilon,aumortier,àlamaindeTatieIfeoma.Elleétaitcontente, pourtant,parcequ’elleépaissiraitbienlasauced’onugbu. «TuvoiscommetonPapa-Nnukwuvabien?medemanda-t-elle.Çafait drôlement longtemps qu’il est assis et pose pour Amaka. C’est un miracle. Notre-Dameestfidèle. — Comment Notre-Dame peut-elle intercéder en faveur d’un païen, Tatie?» Tatie Ifeoma garda le silence pendant qu’elle versait l’épaisse pâte de

cocoyamdanslacasseroledesauce;ensuiteellelevalatêteetditquePapa-

Nnukwun’étaitpaspaïenmaistraditionaliste,queparfoiscequiétaitdifférent étaittoutaussibienquecequiétaitfamilier,quelorsquePapa-Nnukwufaisait sonitu-nzu,sadéclarationd’innocence,lematin,c’étaitpareilquequandnous disions le chapelet. Elle dit aussi d’autres choses, mais je n’écoutais pas vraimentparcequej’entendisAmakariredanslesalonavecPapa-Nnukwuetje medemandaicequilesfaisaitrire,ets’ilss’arrêteraientderiresij’entrais.

QuandTatieIfeomameréveilla,lapièceétaitdanslapénombreetles

stridulationsdesgrillonsdenuitavaientcessé.Lechantd’uncoqentraparla

fenêtreau-dessusdemonlit.

«Nne.»TatieIfeomametapotaitl’épaule.«TonPapa-Nnukwuestsurla

véranda.Valeregarder.»

Jemesentaiscomplètementréveillée,mêmesijedusouvrirmespaupières

avecmesdoigts.JemesouvenaisdesparolesdeTatieIfeomalaveille,medisant

quePapa-Nnukwuétaituntraditionalisteetnonunpaïen.Néanmoins,jene

savaispastroppourquoiellevoulaitquej’ailleleregardersurlavéranda.

«Nne,souviens-toidenepasfairedebruit.Regarde-le,c’esttout.»Tatie

IfeomachuchotaitpournepasréveillerAmaka.

Jenouaimonlappaautourdelapoitrine,par-dessusmachemisedenuit

roseetblancàfleurs,etsortisdelachambreàpasfeutrés.Laportequidonnait sur la véranda était entrouverte et la teinte violacée du début de l’aurore

s’infiltraitdanslesalon.JenevoulaispasallumerlalumièreparcequePapa-

Nnukwus’enseraitaperçu,aussijemeplaçaiprèsdelaporte,contrelemur. Papa-Nnukwuétaitassissuruntabouretbas,enbois,lesjambesentriangle. Lenœudlâchedesonlappas’étaitdéfait,etcelui-ciavaitglissédesataillepour couvrirletabouret,effleurantlesoldesesbordsbleusdélavés.Unelampeà pétrole, baissée au minimum, était posée juste à côté de lui. La lumière clignotanteprojetaitunelueurtopazesurl’étroitevéranda,surlespoilscourtset grisdelapoitrinedePapa-Nnukwu,surlapeauflasque,couleurdeterre,deses jambes.Ilsepenchapourtraceruneligneausol,aveclemorceaudenzuqu’il tenaitàlamain.Ilparlait,levisagepenchécommes’ils’adressaitautraitde craieblanche,quiparaissaitjauneàprésent.Ilparlaitauxdieuxouauxancêtres; jemesouvinsqueTatieIfeomaavaitditqu’onpouvaitlesintervertir. «Chineke!Jeteremerciepourcettenouvellematinée!Jeteremerciepour lesoleilquiselève.» Salèvreinférieuretremblait.Peut-êtreétait-cepourcelaquesesparolesen ibosefondaientenunflot,commesi,unefoismisesparécrit,ellesn’avaient forméqu’unseullongmot.Ilsepenchapourtraceruneautreligne,rapidement, avecunedéterminationfarouchequiagitalachairdesonbras,pendantecomme unsacdecuirbrun. «Chineke!Jen’aituépersonne,jen’aiprislaterredepersonne,jen’aipas commisd’adultère.» Ilsecourbaettraçalatroisièmeligne.Letabouretgrinça. «Chineke!J’aisouhaitélebiendesautres.J’aiaidéceuxquin’ontrien aveclepeuquemesmainsontàoffrir.» Uncoqchantait,sonplaintifetprolongéquisemblaittoutproche. «Chineke!Bénis-moi.Fais-moitrouverdequoiremplirsuffisammentmon ventre.BénismafilleIfeoma.Donne-luisuffisammentpoursafamille.» Ilremuasurletabouret.Sonnombrilavaitdûêtresaillant,autrefois,jele voyaisbien,maisàprésentilressemblaitàuneaubergineridée,quis’affaisse. «Chineke!BénismonfilsEugene.Quelesoleilnesecouchepassursa prospérité.Rompslesortqu’ilsluiontjeté.» Papa-Nnukwusepenchaettraçaunelignedeplus.J’étaisétonnéequ’il

priâtpourPapaaveclamêmesincéritéquepourlui-mêmeetTatieIfeoma. «Chineke!Bénislesenfantsdemesenfants.Quetesyeuxlesregardent s’éloignerdumaletsedirigerverslebien.» Papa-Nnukwusouriaitenparlant.Sesquelquesdentsdedevantparaissaient d’unjauneplusprononcéàlalumière,commedesgrainsdemaïsfrais.Les grandsespacesvidesdesesgencivesétaientteintésd’untond’acajousubtil. «Chineke!Ceuxquisouhaitentlebiend’autrui,veilleàleurbien.Ceux quisouhaitentlemald’autrui,veilleàleurmal.» Papa-Nnukwutraçaladernièreligne,pluslonguequelesautres,dansun grandgestedelamain.Ilavaitfini. QuandPapa-Nnukwuselevaets’étira,soncorpsentier,commel’écorcedu gmelinanoueuxdenotrejardin,accrochalesombresdoréesdelaflammedela lampedanssesnombreuxsillonsetcrêtes.Mêmelestachesdevieillessequi parsemaientsesmainsetsesjambesdevinrentluisantes.Jenedétournaipasle regard,bienquecefûtunpéchédecontemplerlanuditéd’autrui.Leventrede Papa-Nnukwun’avaitplusl’airaussiplissé,maintenant,etsonnombrilremonta, toujoursprisdansdesplisdepeau.Entresesjambespendaituncoconflasque quisemblaitpluslisse,exemptdesridesquisillonnaientlerestedesoncorpstel legrillaged’unemoustiquaire.Ilramassasonlappaetl’attachaautourdeson corpsenlenouantàlataille.Sesmamelonsressemblaientàdesraisinssecs foncés, nichés entre les rares touffes de poils gris de sa poitrine. Il souriait toujoursquandjemeretournaisansbruitetregagnailachambre.Jenesouriais jamaisquandnousfinissionslechapeletàlamaison.Aucundenous,d’ailleurs.

Papa-Nnukwuétaitdenouveauàlavérandaaprèslepetitdéjeuner,assis surletabouret,Amakainstalléesurunenatteenplastiqueàsespieds.Ellelui frottadoucementunpiedàl’aided’unepierreponce,letrempadansunbolen plastique plein d’eau, le frictionna à la vaseline, puis passa à l’autre. Papa- Nnukwuseplaignitqu’elleallaitluirendrelespiedstropsensibles,quemême descaillouxlissesluiperceraientlaplantedespieds,maintenant,parcequ’ilne mettaitjamaisdesandalesauvillage,mêmesiTatieIfeomaluienfaisaitporter ici.MaisilnedemandapasàAmakad’arrêter. «Jevaislepeindreici,àl’ombre,surlavéranda.Jeveuxrendrelesjeuxde lumièresursapeau»,ditAmakaquandObioralesrejoignit. TatieIfeomasortit,habilléed’unlappableuetd’unchemisier.Elleallaitau marchéavecObiora,qui,affirmait-elle,trouvaitlemontantdelamonnaieplus vitequ’uncommerçantavecsacalculette. « Kambili, dit-elle, je veux que tu m’aides à préparer les feuilles d’orahpourquejepuissecommencerlasauceàmonretour. —Lesfeuillesd’orah?demandai-jeendéglutissant.

—Oui.Tunesaispaspréparerl’orah

Jesecouailatête:

«Non,Tatie.

— Amaka le fera, alors », dit Tatie Ifeoma, qui déplia et replia

sonlappaautourdesataille,enlenouantsurlecôté.

« Pourquoi ? s’écria Amaka. Parce que les riches ne préparent pas

d’orahchezeux?Neva-t-ellepas,elleaussi,mangerdelasauced’orah?» LeregarddeTatieIfeomasedurcit–ilneportaitpassurAmaka;c’était moiqu’elleobservait. «Oginidi,Kambili,n’as-tupasdebouche?Réponds-lui!» Jeregardaiunlysafricainfanétomberdesatigedanslejardin.Lescrotons bruissaientsouslabrisedelafindematinée.

« Tu n’as pas besoin de crier, Amaka, finis-je par dire. Je ne sais pas

préparerlesfeuillesd’orah,maistupeuxmemontrer.»

Jenesavaispasd’oùcesparolescalmesm’étaientvenues.Jenevoulaispas

regarderAmaka,nevoulaispasvoirsonairrenfrogné,nevoulaispaslapousser

àmedireautrechose,carjesavaisquejenepourraispastenirsurladurée.Je

crusquec’étaitmonimaginationquandj’entendisl’éclatderire,maisalorsje

regardaiAmaka:elleriaitbeletbien.

«Tavoixpeutdoncêtreaussifortequeça,Kambili»,dit-elle.

Ellememontracommentpréparerl’orah.Lesfeuillesvertclaircollantes

avaientdestigesfilandreusesquines’attendrissaientpasàlacuisson,etqu’il

fallaitdoncretirersoigneusement.Jeposaileplateaudelégumesenéquilibresur

mesgenouxetmemisautravail,ôtantlestigesetmettantlesfeuillesdansun

bolàmespieds.J’avaisfiniquandTatieIfeomarentra,environuneheureplus tard,ets’écroulasuruntabouretens’éventantavecunjournal.Desfiletsde transpirationavaienteffacésapoudre,laissantapparaîtredeslignesparallèlesde peauplusfoncéesurlescôtésdesonvisage.JajaetObioradéchargeaientles provisionsdelavoiture,etTatieIfeomademandaàJajadeposerlerégimede bananesplantainsparterredanslavéranda. «Amaka,ka?Devinecombien?»demanda-t-elle. Amakajaugealerégimed’unœilcritiqueavantdesuggérerunmontant. Tatie Ifeoma secoua la tête et dit que les bananes plantains avaient coûté quarantenairadeplusquenelesupposaitAmaka. «Eh!Pourcettepetitechose?criaAmaka.

— Les commerçants disent que c’est difficile de transporter les

marchandises parce qu’il n’y a pas d’essence, alors ils ajoutent le coût du

transport,odiegwu»,ditTatieIfeoma.

Amakaramassalesbananesplantainsetlesserrauneàuneentresesdoigts,

commesi,parcegeste,ellecomprenaitpourquoiellescoûtaientsicher.Elleles

emporta à la cuisine à l’instant même où père Amadi arrivait en voiture et segaraitdevantl’appartement.Sonpare-briseaccrochaitlesoleiletscintillait.Il gravitd’unbondlesquelquesmarchesdelavéranda,tenantsasoutanecomme unemariéetiendraitsarobe.IlsaluaPapa-Nnukwuenpremier,avantdeserrer TatieIfeomadanssesbrasetd’échangerunepoignéedemainaveclesgarçons. Jetendislamainpourquenouspuissionsnoussaluer,etmalèvreinférieurese mitàtrembler. «Kambili,dit-il,retenantmamainunpeupluslongtempsquecellesdes garçons. —Vousallezquelquepart,monpère?demandaAmakaenrevenantsurla véranda. —Jevaisdonnerquelquesaffairesàundemesamis,leprêtrequiestrentré dePapouasie-Nouvelle-Guinée.Ilrepartlasemaineprochaine. — Papouasie-Nouvelle-Guinée. Il dit que c’est comment, là-bas, eh ? demandaAmaka. —Ilmeracontaitqu’unefois,ilavaittraverséunfleuveencanoë,avecdes crocodilesjusteendessous.Ilnesavaitpastropcequis’étaitpasséenpremier, s’il avait entendu claquer les dents des crocodiles ou découvert qu’il avait mouillésonpantalon. —Ilsn’ontpasintérêtàvousenvoyerdansunendroitpareil,ditenriant TatieIfeoma,quis’éventaittoujoursensirotantunverred’eau. —Jeneveuxmêmepaspenseràvotredépart,monpère,ditAmaka.Vous

n’aveztoujoursaucuneidéed’oùetquand,okwia? —Non.Àunmomentoul’autredel’annéeprochaine,peut-être. —Quivousenvoie?interrogeaPapa-Nnukwu,àsamanièreabruptequi mefitréaliserqu’ilsuivaitparfaitementlaconversationenibo. —PèreAmadiappartientàungroupedeprêtres,ndi“missionnaires”,etils vont dans différents pays pour convertir les gens », expliqua Amaka. Elle

émaillaittrèsrarementsesproposdemotsenanglaisquandelleparlaitàPapa-

Nnukwu,contrairementaurested’entrenousquilefaisionsparinadvertance.

«Eziokwu?»Papa-Nnukwulevalatête,tournantsonœillaiteuxverspère

Amadi.«Est-cevrai?Nospropresfilsvontdanslepaysdel’hommeblancpour

êtremissionnaires,àprésent?

—Nousallonsdanslepaysdel’hommeblancetdanslepaysdel’homme

noir,monsieur,réponditpèreAmadi.Partoutoùilyabesoind’unprêtre.

—C’estbien,monfils.Maisilnefautjamaisleurmentir.Neleurapprends

jamaisàperdrelerespectdeleurspères.»

Papa-Nnukwudétournaleregardensecouantlatête.

«Vousavezentendu,monpère?demandaAmaka.Nementezpasàces

pauvresâmesignorantes.

—Çavaêtredifficile,maisj’essaierai»,ditpèreAmadienanglais.Lecoin desesyeuxseplissaitquandilsouriait. «Voussavez,monpère,c’estcommequandonfaitdesopka,ditObiora. Vousmélangezlafarinedepoisindiensetl’huiledepalme,puisvouslesfaites cuire à la vapeur pendant des heures. Vous croyez que vous pouvez jamais obtenirrienquelegoûtdelafarinedepoisindiens?Ourienquel’huilede palme? —Dequoiparles-tu? —Delareligionetdel’oppression,réponditObiora. —Tusaisqu’ilyaundictonquiditqueleshommesnusaumarchénesont paslesseulsàêtrefous?rétorquapèreAmadi.Cettefolies’estréveilléeette troubledenouveau,okwia?» ObiorasemitàrireetAmakaenfitautant,deceriresonorequeseulpère Amadisemblaitpouvoirdéclencherchezelle. «Voilàquiestparléenvraiprêtremissionnaire,monpère,dit-elle.Siles gensvousremettentencause,traitez-lesdefous. —Tuvoiscommenttacousinerestesilencieuseetobserve?demandapère Amadi avec un geste dans ma direction. Elle ne gaspille pas son énergie à chercherd’interminablesquerelles.Maisilsepassebeaucoupdechosesdanssa tête,jelevoisbien.» Jel’examinai.Desauréolesdetranspiration,soussesbras,fonçaientle blancdesasoutane.Sesyeuxétaientrivéssurmonvisageetjedétournailes yeux.C’étaittroptroublant,decroisersonregard;çamefaisaitoublierquise trouvaitautourdemoi,oùj’étaisassise,dequellecouleurétaitmajupe. «Kambili,tun’aspasvouluveniravecnousladernièrefois. —Je…je…jedormais. —Ehbienaujourd’hui,tuviensavecmoi.Rienquetoi,ditpèreAmadi.Je passeraitechercherenrevenantdelaville.Nousallonsaustadepourlefoot.Tu pourrasjouerouregarder.» Amakasemitàrire:«Kambilial’airterrorisée.» Ellemeregardait,maiscen’étaitpasleregardauquelj’étaishabituée,celui oùsesyeuxmejugeaientcoupabledechosesquej’ignorais.C’étaitunregard différent,plusdoux. «Iln’yapasdequoiavoirpeur,nne.Tuvast’amuser,austade»,ditTatie Ifeoma,etverselleaussijetournaidesyeuxvidesd’expression. Deminusculesgouttelettesdetranspirationperlaientsursonnez,comme des boutons. Elle avait l’air tellement heureuse, tellement paisible ; je me demandai comment qui que ce soit dans mon entourage pouvait être aussi détendualorsquedufeuliquidebouillonnaitenmoi,quelapeursemêlaità l’espoiretmeserraitleschevilles.

AprèsledépartdepèreAmadi,TatieIfeomamedit:

«Vatepréparerpournepaslefaireattendrequandilreviendra.Lemieux, c’estunshort,carmêmesitunejouespas,lachaleurvamonteravantlecoucher dusoleiletlaplupartdestribunesn’ontpasdetoit. —C’estparcequ’ilsontmisdixansàconstruirecestade.L’argentestparti danslespochesdesgens,marmonnaAmaka. —Jen’aipasdeshort,Tatie.» TatieIfeomanemedemandapaspourquoi,peut-êtreparcequ’ellelesavait déjà.ElledemandaàAmakadem’enprêterun.Jem’attendaisàcequ’elle ricane,maisellemeprêtaunshortjaunecommes’ilétaitnormalquejen’enaie pas.Jeprismontempspourl’enfiler,maisjenem’attardaipastropdevantle miroir,commelefaisaitAmaka,parcequelaculpabilitém’auraitassaillie.La vanitéétaitunpéché.Jajaetmoi,nousnousregardionsdanslaglacejustele tempsdevérifierquenousnousétionsboutonnéscorrectement. Peuaprès,j’entendislaToyotaarriver.J’attrapailerougeàlèvresd’Amaka, surledessusdelacommode,etlepassaisurmeslèvres.L’effetétaitbizarre,pas aussichicquesurmacousine;ilnedonnaitpaslemêmechatoiementbronze.Je l’essuyai.Meslèvresétaientpâles,d’unmarronterne.Jerepassailerougesur meslèvres,lesmainstremblantes. «Kambili!PèreAmadiestdehorsetilklaxonnepourtoi»,melançaTatie Ifeoma. J’essuyailerougeàlèvresdureversdelamainetsortisdelachambre. LavoituredupèreAmadiavaitlamêmeodeurquelui,unesenteurpropre quimefaisaitpenseràuncield’azurclair.Sonbermudam’avaitsembléplus longladernièrefoisquejel’avaisvuleporter,bienau-dessousdugenou.Mais maintenant,ilremontaitendécouvrantunecuissemuscléeparseméedepoils foncés.L’espaceentrenousétaittroppetit,tropétroit.C’étaittoujoursentant quepénitentequejemetrouvaisprèsd’unprêtrepourlaconfession.Àprésent, pourtant,ilm’étaitdifficiledemesentirpénitenteaveclespoumonspleinsde l’eau de Cologne de père Amadi. Alors je me sentis coupable parce que je n’arrivaispasàmeconcentrersurmespéchés,quejenepouvaispenseràrien d’autrequ’aufaitqu’ilétaitsiproche. «Jedorsdanslamêmechambrequemongrand-père.C’estunpaïen», lâchai-jeabruptement. Iltournarapidementlatêteversmoiet,avantqu’ildétourneleregard,je medemandaisilalueuraperçuedanssesyeuxétaitdel’amusement. «Pourquoidis-tucela? —C’estunpéché. —Pourquoiest-ceunpéché?» Jeledévisageai.J’avaisl’impressionqu’ilavaitsautéunelignedeson

dialogue. «Jenesaispas. —C’esttonpèrequit’aditça.» Jeregardaiailleurs,parlafenêtre.JenemêleraispasPapaàcettequestion puisque,manifestement,pèreAmadin’étaitpasd’accord. «Jajam’aunpeuparlédetonpèrel’autrejour,Kambili.» Jememordislalèvreinférieure.Qu’est-cequeJajaluiavaitdit?Qu’est-ce quiluiprenait,àJaja,detoutefaçon?PèreAmadin’ajoutariend’autreavant que nous arrivions au stade, où il balaya rapidement du regard la piste où couraientquelquespersonnes.Sesgarçonsn’étaientpasencorearrivés,aussile terraindefootballétait-ilvide.Nousnousassîmessurlesmarches,dansl’unedes deuxtribunesdotéesd’untoit. «Sinousjouionsauballonàdeuxenattendantlesgarçons?demanda-t-il. —Jenesaispasjouer. —Tujouesauhandball? —Non. —Etauvolley?» Je le regardai puis détournai les yeux. Je me demandai si Amaka le peindraitunjour,siellerendraitjamaissapeaulissecommedel’argile,ses sourcilsdroits,quiselevaientlégèrementmaintenantqu’ilm’observait. «J’aifaitduvolleyencinquième,dis-je.Maisj’aiarrêtéparceque…je n’étaispastrèsbonneetpersonnen’aimaitmechoisir.» J’avaislesyeuxrivéssurlestribunestristesetsanspeinture,àl’abandon depuissilongtempsquedeminusculesplantescommençaientàpointerleurtête vertedansleslézardesduciment. «Aimes-tuJésus?»demandapèreAmadienselevant. Jerestaiinterloquée:

«Oui,dis-je.Oui,j’aimeJésus. —Alorsmontre-le-moi.Essaiedem’attraper,montre-moiquetuaimes Jésus.» À peine eut-il fini sa phrase qu’il détala à toutes jambes, et j’aperçus l’éclairbleudesondébardeur.Jeneprispasletempsderéfléchir;jemelevaiet lui courus après. Le vent me soufflait au visage, dans les yeux, contre les oreilles.PèreAmadiétaitcommeunventbleu,insaisissable.Jenelerattrapai qu’aumomentoùils’arrêtaprèsdupoteaudebutdefootball. «Alorstun’aimespasJésus,metaquina-t-il. —Vouscoureztropvite,répondis-je,toutessoufflée. —Jevaistelaissertereposer,etpuistuaurasuneautrechancedeme montrertonamourpourleSeigneur.» Nouscourûmesquatreautresfois.Jenepuslerattraper.Pourfinir,nous

nousécroulâmessurl’herbeetilmemitunebouteilled’eaudanslamain. «Tuasdebonnesjambespourcourir.Tudevraist’entraînerdavantage», dit-il. Je regardai ailleurs. Je n’avais jamais rien entendu de pareil. Ça me semblaittropproche,tropintime,qu’ilposelesyeuxsurmesjambes,surune quelconquepartiedemoi. «Nesais-tupassourire?demanda-t-il. —Quoi?» Iltenditlamainettiradoucementsurlescoinsdemeslèvres:«Souris.» Jevoulaissourire,maisj’enétaisincapable.Meslèvresetmesjouesétaient gelées,sansquelatranspirationquicoulaitsurlesailesdemonnezparvîntàles ramollir.J’avaistropvivementconsciencedesonregard. «Qu’est-cequec’est,cettetacherougeâtresurtamain?»demanda-t-il. Jebaissailesyeuxsurmamain,surlatraînéederougeàlèvresenlevéàla hâte,quicollaitencoreaudosmoitedemesmains.Jenem’étaispasrendu comptequej’enavaismisbeaucoup. «C’est…unetache,répondis-je,mesentanttoutebête. —Durougeàlèvres?» Jefisouidelatête. «Tuportesdurougeàlèvres?As-tujamaisportédurougeàlèvres? —Non»,dis-je. Alorsjesentislesouriremonterpeuàpeusurmonvisageenm’étirantles lèvresetlesjoues,unsourireembarrasséetamusé.Ilsavaitquej’avaisessayéde mettredurougeàlèvrespourlapremièrefoisaujourd’hui.Jesouris.Etsourisde nouveau. «Bonjour,monpère!»Lesbonjoursrésonnèrentdetoutepartethuit garçonsfondirentsurnous.Ilsétaienttousàpeuprèsdemonâge,avecdes shortstrouésetdestee-shirtssisouventlavésquejenepouvaisendéterminerla couleurd’origine,etilsavaienttouslesmêmescroûtesdepiqûresd’insectessur lesjambes.PèreAmadiretirasondébardeuretlelaissatombersurmesgenoux avantderejoindrelesgarçonssurleterraindefootball.Torsenu,sesépaules dessinaientungrandcarré.Jeneregardaispassondébardeursurmesgenoux tandisquemamain,extrêmementlentement,s’enapprochaitcentimètreaprès centimètre.Jeregardaisleterraindefootball,lesjambesenpleinecoursedepère Amadi,leballonnoiretblancquivolait,lamultitudedejambesdesgarçonsqui semblaientn’enfairequ’une.Mamainavaitfinipartoucherledébardeursur mesgenouxetl’effleuraittimidementcommes’ilpouvaitrespirer,commesi c’était une partie de père Amadi, lorsque ce dernier siffla une pause rafraîchissements.Ilapportadesavoituredel’eauetdesorangesépluchées, emballéesencornetsserrésdansdessacsenplastique.Ilss’installèrenttoussur

l’herbepourmangerlesoranges,etj’observaipèreAmadiquiriaitfort,latête renverséeenarrière,ensepenchantpourposerlescoudesdansl’herbe.Jeme demandaisilesgarçonsavaientlamêmeimpressionquemoiquandilsétaient aveclui,qu’iln’avaitd’yeuxquepoureux. Jeserraisondébardeurentremesmainspendanttoutlerestedelapartie. Unventfraiscommençaitàselever,refroidissantlatranspirationsurmoncorps, quandpèreAmadidonnalestroisdernierscoupsdesifflet.Ensuitelesgarçons seregroupèrentautourdelui,latêtepenchée,etilditlaprière.Des«Aurevoir, monpère!»retentirenttandisqu’ilsedirigeaitversmoi.Ilyavaitquelque chosedeconfiantdanssadémarche,commeuncoqresponsabledetoutesles poulesduquartier. Envoiture,ilmitunecassette.C’étaitunechoralechantantdescantiquesen ibo.Jeconnaissaislepremier:Mamalechantaitparfoisquandnousrapportions nos carnets de notes à la maison, Jaja et moi. Père Amadi chantait avec la cassette.Savoixétaitplusmélodieusequecelleduchanteurprincipal.Àlafin dupremiercantique,ilbaissalevolumeetmedemanda:

«Lematcht’a-t-ilamusée? —Oui. —JevoisleChristsurleursvisages,surlesvisagesdecesgarçons.» Jeleregardai.JenepouvaispasréconcilierleChristblondpenduàlacroix patinéedeStAgnesaveclesjambescouvertesdemorsuresdecesgarçons. «IlsviventàUgwuOba.Laplupartd’entreeuxnevontplusàl’écoleparce queleursfamillesn’enontpaslesmoyens.Ekwueme,tutesouviensdelui,avec letee-shirtrouge?» Jehochailatêtemêmesijenem’ensouvenaispas.Lestee-shirtsm’avaient toussemblépareillementincolores. «Sonpèreétaitchauffeur,ici,àl’université.Maisilsontsuppriméson posteetEkwuemeadûquitterlelycéedeNsukka.Iltravaillecommechauffeur debus,maintenant,etilsedébrouilletrèsbien.Ilsm’inspirent,cesgarçons.» PèreAmadicessadeparlerpourreprendrelerefrain.«Ina-asimesonaya!I na-asimesonaya!» Je hochai la tête en cadence. Nous n’avions vraiment pas besoin de la musique,pourtant,parcequesavoixsuffisaitamplementcommemélodie.Jeme sentaischezmoi,j’avaisl’impressiondemetrouverlàoùj’étaiscenséeêtre depuislongtemps.PèreAmadichantauncertaintemps;ensuiteilréduisitde nouveaulevolumeàunmurmure. «Tunem’aspasposéuneseulequestion,dit-il. —Jenesaispasquoidemander. — Tu aurais dû apprendre l’art de l’interrogation auprès d’Amaka. Pourquoi la pousse de l’arbre monte-t-elle et la racine s’enfonce-t-elle ?

Pourquoiya-t-ilunciel?Qu’est-cequelavie?Pourquoitoutcourt?» Je ris. C’était un son étrange à mes oreilles, comme si j’écoutais l’enregistrementdurired’uneinconnue.Jen’étaispascertainedem’êtrejamais entenduerire. «Pourquoivousêtes-vousfaitprêtre?»lâchai-je,pouraussitôtregretter d’avoirposélaquestion,quelesbullesdemagorgel’aientlaissééchapper. Ilavaiteulavocation,biensûr,cettemêmevocationdontnousparlaient touteslessœursrévérendesàl’écolequandellesnousdemandaientdetoujours guetter l’appel de la vocation pendant nos prières. Parfois j’imaginais Dieu m’appelant, sa voix grondante prenant des inflexions britanniques. Il ne prononceraitpasmonnomcorrectement;commepèreBenedict,ilplacerait l’accentsurladeuxièmesyllabeaulieudelapremière. «Audébutjevoulaisêtremédecin.Etpuisunjourjesuisalléàl’église, j’aientenduleprêtreparleretçam’achangépourtoujours. —Ah. —Jeplaisantais.»PèreAmadimelançauncoupd’œil.Ilparaissaitsurpris que je ne me sois pas rendu compte que c’était une plaisanterie. « C’est beaucouppluscompliquéqueça,Kambili.Jemeposaisbeaucoupdequestions, quandj’étaisadolescent.Laprêtriseestcequej’aitrouvédeplussusceptible d’apporterdesréponses.» Jemedemandaiquellesétaientcesquestions,etsilepèreBenedictseles étaitposéesluiaussi.Etpuisjesongeai,avecunetristesseviolente,excessive, quelapeaulissedepèreAmadineseraitpastransmiseàunenfant,queses épaulescarréesnesoutiendraientpaslesjambesdesontout-petitessayantde toucherleventilateurduplafond. «Ewo,jesuisenretardpouruneréunionduconseildel’aumônerie,dit-il enregardantl’horloge.Jetedéposeetjereparstoutdesuite. —Jesuisdésolée. —Pourquoi?J’aipasséuneaprès-midiagréableavectoi.Ilfautquetu reviennes au stade avec moi. Je t’attacherai les mains et les pieds et je te porterai,s’illefaut.»Ilrit. J’avaislesyeuxrivéssurletableaudebord,avecsonautocollantbleuet dorédelaLégiondeMarie.Ignorait-ilquejenevoulaispasqu’ilparte,jamais? Quejen’avaispasbesoinqu’ilmeconvainquepouralleraustade,ouailleurs, aveclui?Ensortantdelavoiture,devantl’appartement,jerepassail’après-midi dansmonesprit.J’avaissouri,couru,ri.J’avaislapoitrinepleinedequelque chosequiressemblaitàdubainmoussant.Léger.Lalégèretéétaitsidouceque j’ensentaislegoûtsurmalangue,unedouceurdepommecajoutropmûre,jaune vif.

Tatie Ifeoma était debout derrière Papa-Nnukwu sur la véranda et lui

frictionnaitlesépaules.Jeleurdisbonjour. «Kambili,nno»,ditPapa-Nnukwu.Ilavaitl’airfatigué;sesyeuxétaient éteints. «T’es-tubienamusée?medemandaTatieIfeomaensouriant. —Oui,Tatie. —Tonpèreaappelécetaprès-midi»,ajouta-t-elleenanglais. Je la dévisageai, examinant le grain de beauté au-dessus de sa lèvre, souhaitantdetoutesmesforcesqu’elleéclatedesonriresonoreetsaccadéetme disequec’étaituneplaisanterie.Papan’appelaitjamaisl’après-midi.Enplus,il avait téléphoné avant d’aller travailler, alors pourquoi rappeler ? Il y avait certainementunproblème. «Quelqu’unduvillage,etjesuissûrequec’étaitunmembredenotre familleélargie,luiaracontéquej’étaisvenuecherchervotregrand-père,dit TatieIfeoma,toujoursenanglaispourquePapa-Nnukwunecomprennepas.Ton pèreaditquej’auraisdûl’avertir,qu’ilméritaitdesavoirquevotregrand-père setrouvaitici,àNsukka.Ilm’afaittoutunlaïussurlaprésenced’unpaïensous lemêmetoitquesesenfants.» TatieIfeomasecoualatêtecommesicequ’éprouvaitPapan’étaitqu’une excentricitésansimportance.Maisçanel’étaitpas.Papaseraitindignéqueni Jajanimoin’enayonsparléquandilnousavaittéléphoné.Matêteseremplissait rapidementdesang,d’eauoudetranspiration.Peuimportedequoi,jesavaisque jem’évanouiraisunefoisquej’auraislatêtepleine. «Iladitqu’ilviendraitdemainvouscherchertouslesdeux,maisjel’ai calmé.JeluiaiproposédevousrameneràlamaisonJajaettoiaprès-demain,et jecroisqu’ilaaccepté.Espéronsquenoustrouveronsdel’essence,ditIfeoma. —D’accord,Tatie.» Jetournailestalonspourentrerdansl’appartement,aubordduvertige. «Ah,etilafaitsortirsonrédacteurenchefdeprison»,repritTatieIfeoma. Maisjel’entendisàpeine.

Amakamesecouabienquesesmouvementsm’eussentdéjàréveillée.Je

vacillaisàcettelisièreentrelesommeiletl’étatdeveille,imaginantPapavenant

lui-mêmenouschercher,imaginantlacolèredanssesyeuxinjectésdesang,la

rafaled’ibojaillissantdesabouche.

«Allonschercherdel’eau.JajaetObiorasontdéjàdehors»,fitAmakaen

s’étirant.

Elledisaitcelatouslesmatins,maintenant.Ellemelaissaitrapporterun

récipient,également.

«Nekwa,Papa-Nnukwudortencore.Ilserafâchéquelesmédicaments

l’aientfaittropdormiretraterleleverdusoleil.»

Ellesepenchaetlesecouadoucement.

«Papa-Nnukwu,Papa-Nnukwu,kunie.»

Commeilnebougeaitpas,elleleretournalentement.Sonlappas’était

défait,découvrantunshortblancavecunélastiqueeffilochéàlataille.

«Maman!Maman!»hurlaAmaka.Ellepassalamainsurlapoitrinede Papa-Nnukwu, fiévreusement, cherchant les battements de son cœur. «Maman!»

TatieIfeomaseruadanslachambre.Ellen’avaitpasmissonlappapar-

dessussachemisedenuitetjedistinguaislacourbedesesseinsverslebas,le léger renflement de son ventre sous le tissu fin. Elle tomba à genoux et empoignaPapa-Nnukwuàbras-le-corps,semitàl’agiter. «Nnaanyi,Nnaanyi!»Ellehaussaitdésespérémentlavoix,commesi parler plus fort permettrait à Papa-Nnukwu d’entendre mieux et de répondre.«Nnaanyi!» Lorsqu’ellesetut,attrapalepoignetdePapa-Nnukwu,posalatêtesursa poitrine,plusriennebrisalesilencequelechantducoqdesvoisins.Jeretins monsouffle–soudainilsemblaittropbruyantpourqueTatieIfeomapuisse entendrelesbattementsducœurdePapa-Nnukwu. «Ewuu,ils’estendormi.Ils’estendormi»,ditfinalementTatieIfeoma. Elleenfouitlatêtedansl’épauledePapa-Nnukwu,ensebalançant. Amakatirasamère. «Arrête,Maman.Fais-luidubouche-à-bouche.Arrête!» TatieIfeomacontinuadesebalanceret,l’espaced’unmoment,parcequele corpsdePapa-Nnukwutanguaitluiaussi,jemedemandaisiTatieIfeomas’était trompéeetsiPapa-Nnukwuétaitenréalitéseulementendormi. «Nnamo!Monpère!» LavoixdeTatieIfeomaretentit,sipureetsihautequ’ellesemblaitvenirdu plafond. C’était le même ton, la même profondeur perçante que j’entendais parfoisàAbbaquanduncortègefunèbrepassaitendansantdevantnotremaison, portantlaphotod’unmembredelafamilledécédé,poussantdescris. «Nnamo!»hurlaitTatieIfeoma,agrippanttoujoursPapa-Nnukwu. Amakafitdefaibleseffortspourladégager.ObioraetJajadéboulèrent danslachambre.Etj’imaginainosaïeuxd’ilyaunsiècle,cesancêtresque Papa-Nnukwupriait,fonçantàl’assautpour défendreleurhameau, revenant avecdestêtesdodelinantauboutdelongsbâtons. «Qu’est-cequ’ilya,Maman?»demandaObiora. Lebasdesonpantalon,éclabousséparl’eaudurobinet,collaitàsajambe. «Papa-Nnukwuestvivant»,affirmaJajaenanglais,avecautorité,comme sicelapouvaitrendresesparolesvraies,surlemêmetonqueDieuavaitdû utiliserquandIlavaitdit:«Quelalumièresoit.»

Jajaneportaitquesonbasdepyjama,quiétaitégalementéclabousséd’eau. Pourlapremièrefois,jeremarquailespoilsclairsemésdesapoitrine. «Nnamo!»TatieIfeomaagrippaittoujoursPapa-Nnukwu. Obiorasemitàrespirerbruyamment,d’unsoufflerauque.Ilsepenchasur TatieIfeomaetl’empoigna,l’écartantlentementducorpsdePapa-Nnukwu. «Ozugo,çasuffit,Maman.Ilarejointlesautres.» Sa voix avait un timbre étrange. Il aida Tatie Ifeoma à se relever et l’emmenas’asseoirsurlelit.Elleavaitlemêmeregardvidequ’Amakaquise tenaitlà,debout,lesyeuxbaisséssurlaformedePapa-Nnukwu. «JevaisappelerledocteurNduoma»,ditObiora. JajasepenchaetcouvritlecorpsdePapa-Nnukwuaveclelappa,maisilne luicouvritpaslevisage,mêmesilelappaétaitsuffisammentlong.J’avaisenvie dem’approcheretdetoucherPapa-Nnukwu,detoucherlestouffesdecheveux blancsqu’Amakaavaithuilés,delisserlapeauridéedesapoitrine.Maisjenele feraispas.Papaenseraitindigné.Jefermaialorslesyeux,desortequesijamais Papamedemandaitsij’avaisvuJajatoucherlecorpsd’unpaïen–celaparaissait plusgrave,detoucherPapa-Nnukwudanslamort–,jepourraisrépondrenonen toutehonnêteté.Mesyeuxdemeurèrentcloslongtempsetilmesemblaitque mesoreillesétaientcloses,ellesaussi,carj’avaisbeauentendrelesondesvoix, jenedistinguaispascequ’ellesdisaient.Quandjerouvrisenfinlesyeux,Jaja étaitassisparterre,àcôtéducorpsdePapa-Nnukwudanssonfourreau.Obiora étaitsurlelitavecTatieIfeoma,quiparlait:«RéveilleChimapourquenous puissionsleluidireavantl’arrivéedesgensdelamorgue.» JajaselevapourallerréveillerChima.Toutenmarchant,ilessuyales larmesquiglissaientsursesjoues. «Jevaisnettoyerl’endroitoùétaitl’ozu,Maman»,ditObiora. Ilpoussaitsporadiquementdessonsétranglés,pleurantaufonddesagorge. Jesavaisques’ilnepleuraitpastouthaut,c’étaitparcequ’ilétaitlenwokedela maison,l’hommequeTatieIfeomaavaitàsescôtés. «Non,répliqua-t-elle.Jevaislefaire.» ElleselevaalorsetserraObioradanssesbras,etilsrestèrentlonguement accrochés l’un à l’autre. Je me dirigeai vers la salle de bains, le motozurésonnantàmesoreilles.Papa-Nnukwuétaitunozu,maintenant,un cadavre. Laportedelasalledebainsnecédapasquandj’essayaidel’ouvriretje poussaiplusfortpourm’assurerqu’elleétaitvraimentferméeàclé.Illuiarrivait de se coincer parce que le bois avait du jeu, il se dilatait et se contractait. J’entendisalorslessanglotsd’Amaka.Ilsétaientsonoresetgutturaux;elleriait commeellepleurait.Ellen’avaitpasapprisl’artdespleurssilencieux;ellen’en avaitpaseubesoin.Jevoulaisfairedemi-touretm’enaller,lalaisserseuleavec

sonchagrin.Maismaculotteétaitdéjàmouilléeetjedevaismebalancerd’un

piedsurl’autrepourmeretenird’uriner.

«Amaka,s’ilteplaît,ilfautquej’ailleauxtoilettes»,murmurai-je,et,

commeellenerépondaitpas,jerépétaicesmotsd’unevoixforte.

Jenevoulaispasfrapper;frapperauraitétéuneintrusiongrossièredansses

larmes.Pourfinir,Amakaouvritlaporteetsortit.Jefispipiaussivitequejele

pusparcequejesavaisqu’elleétaitjustederrière,attendantdepouvoirretourner

sangloterderrièrelaporteferméeàclé.

LesdeuxhommesquivinrentavecledocteurNduomaportèrentlecorps raidissantdePapa-Nnukwuàmainsnues,l’unletenantparlesaissellesetl’autre parleschevilles.Ilsn’avaientpaspuprendrelebrancardducentremédical parcequelepersonneladministratifétaitluiaussiengrève.LedocteurNduoma nous dit « Ndo » à tous, le sourire encore aux lèvres. Obiora voulait accompagnerl’ozuàlamorgue;ilvoulaitlesvoirmettrel’ozuaufrigo.Mais Tatie Ifeoma s’y opposa, prétendant qu’il n’avait pas à voir cela. Le motfrigoflottaitdansmatête.Jesavaisquel’endroitoùl’onentreposaitles cadavres à la morgue était différent, pourtant j’imaginais le corps de Papa- Nnukwurangédansunréfrigérateurdomestique,commeceluidenotrecuisine. Obioraacceptadenepasalleràlamorguemaisilsuivitleshommesetles surveillaattentivementquandilschargèrentl’ozudanslebreakdel’ambulance. Iljetauncoupd’œilàl’arrièrepours’assurerqu’ilyavaitbienunenatteoù allongerl’ozu,qu’ilsneleposeraientpasàmêmelesolrouillé. Après le départ de l’ambulance, suivie par le docteur Nduoma dans sa voiture,j’aidaiTatieIfeomaàporterlematelasdePapa-Nnukwusurlavéranda. EllelefrottaméticuleusementavecdudétergentOmoetlabrossedontAmaka seservaitpournettoyerlabaignoire. «As-tuvulevisagedetonPapa-Nnukwudanslamort,Kambili?»me demandaTatieIfeoma,toutenmettantlematelaspropreàsécherdeboutcontre labalustradeenmétal. Jesecouailatête.Jen’avaispasregardésonvisage. «Ilsouriait,dit-elle.Ilsouriait.» JedétournailesyeuxpourqueTatieIfeomanevoiepasleslarmessurmon visageetpouréviter,àmontour,devoirleslarmessurlesien.Peudeparoles s’échangeaientdansl’appartement;unsilencelourdpesaitsurnoustous.Même Chima passa une grande partie de la matinée recroquevillé dans un coin, à dessinerensilence.TatieIfeomafitbouillirdestranchesd’igname,etnousles mangeâmestrempéesdansdel’huiledepalmeoùmacéraientdespimentsrouges hachés.Amakasortitdelasalledebainsdesheuresaprèsquenouseûmesfinide

manger,lesyeuxgonflés,lavoixrauque. «Vamanger,Amaka.J’aifaitbouillirdel’igname,ditTatieIfeoma. —Jen’aipasfinidelepeindre.Ilavaitditquenousfinirionsaujourd’hui. —Vamanger,inugo,répétaTatieIfeoma. —Ilseraitencorevivantmaintenantsilecentremédicaln’étaitpasen grève,poursuivitAmaka. —C’étaitsonheure,affirmaTatieIfeoma.C’étaitsimplementsonheure.» AmakaregardalonguementTatieIfeomapuistournalestalons.Jevoulais laprendredansmesbras,luidire«ebezina»etessuyerseslarmes.Jevoulais pleurerbruyamment,devantelle,avecelle.Maisjesavaisqueçapouvaitla mettreencolère.Elleétaitdéjàsuffisammentencolère.Jen’avaispasledroitde pleurerPapa-Nnukwuavecelle;ilavaitétésonPapa-Nnukwuplusquelemien. Elle lui avait huilé les cheveux pendant que je me tenais à l’écart en me demandantcequediraitPapas’ilsavait.Jajaluipassalebrasautourdesépaules etl’entraînaverslacuisine.Ellesedégagea,commepourprouverqu’ellen’avait pasbesoindesoutien,maisrestatoutprèsdeluienmarchant.Jelessuivisdu regard,regrettantdenepasavoireucegesteàlaplacedeJaja. «Ilyaquelqu’unquivientdesegarerdevantl’appartement»,ditObiora. Ilavaitretiréseslunettespourpleurermaislesavaitremiseset,àprésent,il lesremontaitsurl’arêtedesonneztoutenselevantpourregarderparlafenêtre. « Qui est-ce ? » demanda Tatie Ifeoma avec lassitude. Ça lui était parfaitementindifférent. «OncleEugene.» Pétrifiéedansmonfauteuil,jesentislapeaudemesbrasseliquéfierpour nefairequ’unaveclesaccoudoirsenrotin.LamortdePapa-Nnukwuavaittout éclipsé,reléguantlevisagedePapaenunlieuvague.Maiscevisagereprenait vieàprésent.Ilétaitdansl’encadrementdelaporteetregardaitObiora.Ces sourcilsbroussailleuxn’avaientriendefamilier,pasplusquecetondepeau brun.Peut-êtrequesiObioran’avaitpasdit«OncleEugene»,jen’auraispasvu quec’étaitPapa,quelegrandétrangerdanssonbouboublancbiencoupéétait Papa. «Bonjour,Papa,dis-jemécaniquement. —Kambili,commentvas-tu?OùestJaja?» Jajasortitalorsdelacuisineets’immobilisa,regardalonguementPapa. «Bonjour,Papa,dit-ilenfin. —Jet’avaisdemandédenepasvenir,Eugene,ditTatieIfeoma,surleton fatiguédequelqu’unquin’enapasvraimentgrand-choseàfaire. —Jenepouvaispasleslaisserresterunjourdeplus»,rétorquaPapa,qui balayaduregardlesalon,laportedelacuisinepuislecouloir,commes’il s’attendaitàvoirPapa-Nnukwusurgirdansunnuagedefuméepaïenne.

ObiorapritChimaparlamainetsortitsurlavéranda. «Eugene,notrepères’estendormi»,annonçaTatieIfeoma. Papaladévisageauncertaintemps,lasurpriseécarquillantsespetitsyeux quis’injectaientsifacilementdesang. «Quand? — Ce matin. Dans son sommeil. Ils l’ont emmené à la morgue il y a quelquesheuresàpeine.» Papas’assitetlaissalentementsatêtetomberentresesmains,etjeme

demandais’ilpleurait,ets’ilseraitacceptablequejepleure,moiaussi.Mais

lorsqu’ilrelevalatête,jenevispasdetracesdelarmesdanssesyeux.

«As-tuappeléunprêtrepourluidonnerl’extrême-onction?»demanda-t-

il.

Tatie Ifeoma l’ignora et continua de regarder ses mains pliées sur ses genoux. «Ifeoma,as-tuappeléunprêtre?demandaànouveauPapa. —C’esttoutcequetutrouvesàdire,eh,Eugene?N’as-turiend’autreà dire,gbo?Notrepèreestmort!As-tulatêteàl’envers?Nevas-tupasm’aiderà enterrernotrepère? —Jenepeuxpasprendrepartàunrituelpaïenmaisnouspouvonsdiscuter avecleprêtredelaparoisseetorganiserunenterrementcatholique.» TatieIfeomaselevaetsemitàcrier.Savoixtremblait. «Jemettrailatombedemonmarimortenvente,Eugene,avantdedonner unenterrementcatholiqueànotrepère.Tum’entends?J’aiditquejevendraisla tombed’Ifediorad’abord!Notrepèreétait-ilcatholique?Jeteledemande, Eugene,était-ilcatholique?Ichugbagi!» TatieIfeomaclaquadesdoigtsversPapa;elleluilançaitunsort.Des larmescoulaientlelongdesesjoues.Poussantdessanglotsétranglés,elletourna ledosetpartitdanssachambre. «KambilietJaja,venez»,ditPapaenselevant.Ilnousserratouslesdeux enmêmetempsdanssesbras,fort.Puisilnousembrassasurlehautdelatête, avantdelancer:«Allezfairevosbagages.» Danslachambre,laplupartdemesaffairesétaientdéjàdansmonsac. Deboutdevantlafenêtreauxlamesmanquantesetàlamoustiquairedéchirée,je medemandaiqueleffetcelaferaitd’agrandirlepetittrouetdesauterautravers. «Nne.» TatieIfeoma,entréesansbruit,passalamainsurmesnattes.Ellemetendit monemploidutemps,toujoursimpeccablementplié. «PrévienspèreAmadiquejesuispartie,quenoussommespartis,dis-luiau revoirdenotrepart»,fis-jeenmeretournant. Elleavaitessuyéleslarmesdesonvisageetparaissaitànouveaulamême,

intrépide. «Jeleluidirai»,répondit-elle. Ellemetintparlamainpourm’accompagneràlaported’entréedela maison.Dehors,l’harmattancinglaitlacour,ébouriffantlesplantesdujardin rond,faisantployerlavolontéetlesbranchesdesarbres,recouvrantlesvoitures garéesdeplusdepoussièreencore.ObioraportanosbagagesàlaMercedes,où attendaitKevin,lecoffreouvert.Chimasemitàpleurer;jesavaisqu’ilne voulaitpasqueJajas’enaille. «Chima,ozugo.TuvasrevoirJajabientôt.Ilsvontrevenir»,assuraTatie Ifeomaenletenantcontreelle. Papa ne confirma pas ce qu’avait dit Tatie Ifeoma. À la place, pour réconforterChima,illuidit:«Ozugo,çasuffit»,leserradanssesbrasetfourra unepetiteliassedenairadanslamaindeTatieIfeomapouracheteruncadeauà Chima,cequilefitsourire.Amakaclignarapidementdesyeuxendisantau revoir,maisjenesavaispastropsic’étaitàcauseduventchargédesableou pourretenird’autreslarmes.Lapoussièrequirecouvraitsescilsfaisaitjoli, comme du mascara brun chocolat. Elle me glissa un paquet emballé de cellophanenoiredanslamainpuismetournaledosetrentraprécipitamment dansl’appartement.Jepouvaisvoiràtraversl’emballage:c’étaitleportrait inachevédePapa-Nnukwu.Jelecachaidansmonsac,vite,etmontaienvoiture.

Mamaétaitàlaportequandnouspénétrâmesdansnotreconcession.Elle

avaitlevisagegonfléetlecontourdesonœildroitétaitdelateintenoirviolacé

d’unavocattropmûr.Ellesouriait.

«Umum,bienvenue.Bienvenue.»Ellenousserradanssesbrasenmême

temps,nichantsatêtedanslecoudeJajapuisdanslemien.«Çam’aparusi

long,beaucouppluslongquedixjours.

—Ifeomaétaitoccupéeàsoignerunpaïen,ditPapa,toutenseservantun

verred’eaud’unebouteillequeSisiavaitmisesurlatable.Ellenelesamême

pasemmenésenpèlerinageàAokpe.

—Papa-Nnukwuestmort»,ditJaja.

Mamaportavivementlamainàlapoitrine.

«Chim!Quand?

—Cematin,réponditJaja.Ilestmortdanssonsommeil.»

Mamareplialesbrascontresoncorps:

«Ewuu,alorsilestpartitrouverlerepos,ewuu.

—Ilestpartiaffronterlejugement,ditPapaenposantsonverred’eau.

Ifeoman’apaseulebonsensdefairevenirunprêtreavantsamort.Ilauraitpu

seconvertiravantdemourir.

—Peut-êtrequ’ilnevoulaitpasseconvertir,ditJaja.

—Qu’ilreposeenpaix»,s’empressadeglisserMama.

PaparegardaJaja:

«Qu’as-tudit?C’estcelaquetuasapprisenvivantdanslamêmemaison qu’unpaïen? —Non»,ditJaja. Papanousdévisagea,d’abordJaja,puismoi,ensecouantlatêtecommesi, Dieusaitcomment,nousavionschangédecouleur. «Allezprendrevotrebainetdescendezdîner»,ordonna-t-il. Dans l’escalier, Jaja monta devant moi et j’essayai de mettre les pieds exactementauxmêmesendroitsquelui.Laprièred’avantdînerdePapafutplus longuequed’habitude:ildemandaàDieudepurifiersesenfants,deretirer l’espritquiavaitpulesfairementirencachantqu’ilsétaientdanslamême maisonqu’unpaïen.«C’estlepéchéd’omission,Seigneur»,dit-ilcommesi Dieunelesavaitpas.Jeprononçaimon«Amen»d’unevoixforte.Pourdîner nousavionsdesharicotsetdurizavecdupoulet.Toutenmangeant,jesongeai quechacundesmorceauxdepouletquej’avaisdansmonassietteseraitcoupéen troischezTatieIfeoma. «Papa,puis-jeavoirlaclédemachambre,s’ilteplaît?»demandaJajaen reposantsafourchette. Nousétionsaumilieudurepas.J’inspiraiàfondetretinsmonsouffle.Papa gardaitlesclésdenoschambresdepuistoujours. «Quoi?fitPapa. —Laclédemachambre.J’aimeraisl’avoir.Makana,parcequej’aimerais avoirunpeud’intimité.» LespupillesdePapasemblèrentdanserlagiguedansleblancdesesyeux. «Quoi?Tuveuxdel’intimitépourquoifaire?Pourcommettreunpéché contretoncorps?C’estçacequetuveuxfaire,temasturber? —Non,ditJaja,quibougealamainetrenversasonverred’eau. —Vousvoyezcequiestarrivéàmesenfants?demandaPapaauplafond. Vousvoyezcommentd’êtreavecunpaïenlesachangés,leuraapprislemal?» Nousterminâmesledînerensilence.Après,JajasuivitPapaenhaut.Je restaiavecMamaausalon,medemandantpourquoiJajaavaitréclamélaclé. BiensûrquePapanelaluidonneraitjamais,illesavait;ilsavaitquePapane nous laisserait jamais fermer nos portes à clé. L’espace d’un instant, je me demandaisiPapaavaitraison,silefaitd’êtreavecPapa-Nnukwuavaitrendu Jajamauvais,nousavaitrendusmauvais. «Çaparaîtdifférentquandonrevient,okwia?»demandaMama. Elleregardaitdeséchantillonsdetissupourchoisirlateintedesnouveaux rideaux.Nouschangionslesrideauxtouslesans,verslafindel’harmattan. KevinapportaitdeséchantillonsàMamapourqu’ellelesregarde,etelleen

sélectionnaitquelques-unsetlesmontraitàPapa,quiprenaitladécisionfinale. Engénéral,Papachoisissaitceluiqu’ellepréférait.Beigefoncél’annéedernière. Sablel’annéed’avant. Je voulais dire à Mama qu’effectivement, ça paraissait différent en revenant,quenotresalonavaittropd’espacevide,tropdesoldemarbregaspillé, quiluisait,astiquéparSisi,sansrienloger.Nosplafondsétaienttrophauts.Nos meublesétaientsansvie:lestablesenverreneperdaientpasdetortillonsde peaupendantl’harmattan,l’accueildescanapésdecuirétaitd’unfroidcollant, lestapispersanstropluxueuxpouravoirdusentiment.Maisjedis:

«Tuasastiquélesétagèresenverre. —Oui. —Quandça? —Hier.» J’examinaisonœil.Ils’ouvrait,àprésent;hierildevaitêtrecomplètement fermé. «Kambili!»LavoixdePapaportaitclair,d’enhaut.Jeretinsmonsouffle etrestaiimmobile.«Kambili! —Nne,vas-y»,ditMama. Jemontailentement.Papaétaitdanslasalledebains,laporteentrebâillée. Jefrappaietattendis,enmedemandantpourquoiilm’appelaitquandilétait danslasalledebains. « Entre », dit-il. Il était debout dans la baignoire. « Monte dans la baignoire.» Je dévisageai Papa. Pourquoi me demandait-il de monter dans la baignoire?Jeparcourusduregardlesoldelasalledebains;iln’yavaitpasde baguette nulle part. Peut-être qu’il me laisserait dans la baignoire puis qu’il descendraitetsortiraitparlacuisine,pourallercasserunebaguetteàundes

arbresdel’arrière-cour.Lorsquenousétionspluspetits,Jajaetmoi,entreleCE1

etleCM2,ilnousdemandaitd’allerchercherlabaguettenous-mêmes.Nous

choisissionstoujoursdesbranchesdepinfilaocarellesétaientsouplesetne faisaient pas aussi mal que les branches, plus raides, du gmelina ou de l’avocatier.EtJajatrempaitlesbaguettesdansl’eauparcequ’ildisaitqu’après, ellesfaisaientmoinsmalquandelless’abattaientsurnotrecorps.Cependant,en grandissant,nousapportionsdesbranchesdeplusenpluspetites,jusqu’aujour oùPapadécidad’allerchercherlabaguettelui-même. «Montedanslabaignoire»,répétaPapa. J’entraidanslabaignoireet,debout,jeleregardai.Iln’avaitpasl’airde s’apprêteràallerchercherunebaguetteetjesentislapeur,brûlanteetbrute, emplirmavessieetmesoreilles.Jenesavaispascequ’ilallaitmefaire.C’était plusfacilequandjevoyaislabaguetteparcequejepouvaismeprépareren

frottantmespaumesdemainsl’unecontrel’autreetencontractantlesmuscles

demesmollets.Ilnem’avaitjamaisdemandédememettredeboutdansune

baignoire.Jeremarquaialorslabouilloireparterre,prèsdespiedsdePapa,la

bouilloirevertedanslaquelleSisifaisaitchaufferl’eaupourlethéetlegarri,

cellequisifflaitquandl’eaucommençaitàbouillir.Papal’attrapa.

«Tusavaisquetongrand-pèrevenaitàNsukka,n’est-cepas?demanda-t-il

enibo.

—Oui,Papa.

—As-tuprisletéléphonepourm’eninformer,gbo?

—Non.

—Tusavaisquetudormiraisdanslamêmemaisonqu’unpaïen?

—Oui,Papa.

—Alorstuasvulepéchédistinctementettuasmarchédanssavoiesans

hésiter?»

Jehochailatête:

«Oui,Papa. —Kambili,tuesprécieuse.»Savoixtremblait,maintenant,commecelle dequelqu’unquiparleàunenterrement,suffoquantd’émotion.«Tudevrais aspireràlaperfection.Tunedevraispasvoirlepéchéetmarcherdanssavoie sanshésiter.» Ilbaissalabouilloiredanslabaignoireetl’inclinaversmespieds.Ilme versa l’eau brûlante sur les pieds, lentement, comme s’il se livrait à une expérienceetvoulaitvoircequisepasserait.Ilpleuraitàprésent,leslarmes ruisselaientsursonvisage.J’aperçuslavapeurhumideavantdevoirl’eau.Je regardail’eausortirdelabouilloire,coulerpresqueauralentienarcdecercle jusqu’àmespieds.Ladouleurducontactétaitsipure,sibrûlante,quejene sentisrienpendantuneseconde.Etpuisjehurlai. «Voilàcequetutefaisquandtumarchesdanslavoiedupéché.Tute brûleslespieds.» Jevoulaisdire«Oui,Papa»parcequ’ilavaitraison,maislasensationde brûluresurmespiedsgrimpait,parrapidesassautsdedouleuratroce,àmatête,à meslèvres,àmesyeux.Papametenaitd’unedesesmainslarges,versantl’eau soigneusementdel’autre.Jenesavaispasquelavoixquisanglotait–«Pardon! Pardon!»–étaitlamienne,jusqu’aumomentoùl’eaus’arrêtaetoùjeme rendiscomptequemaboucheremuaitetquelesmotssortaienttoujours.Papa posalabouilloire,s’essuyalesyeux.Jerestaideboutdanslabaignoirefumante; j’avaistroppeurpourbouger–lapeaudemespiedssedétacheraitsij’essayais d’enjamberlereborddelabaignoire. Papamitlesmainssousmesbraspourmehisser,maisj’entendisMama dire:«Laisse-moifaire,s’ilteplaît.»Jenem’étaispasrenducompteque

Mamaétaitentréedanslasalledebains.Leslarmescoulaientsursonvisage. Sonnezcoulait,luiaussi,etjemedemandaisiellel’essuieraitavantqueçane lui arrive à la bouche. Elle délaya du sel dans de l’eau froide et étala délicatementlemélangegranuleuxsurmespieds.Ellem’aidaàsortirdela baignoireets’apprêtaitàmeportersursondos,maisjefisnondelatête.Elle étaittroppetite.Nousrisquerionsdetombertouteslesdeux.Mamaneparlapas avantquenoussoyonsarrivéesdansmachambre. «TudevraisprendreduPanadol»,dit-elle. Jehochailatêteetlalaissaimedonnerlescomprimés,mêmesijesavais qu’ils ne pourraient pas grand-chose pour mes pieds, qui m’élançaient maintenantparà-coupsréguliersetfulgurants. «Es-tualléeàlachambredeJaja?»luidemandai-je. Mamaacquiesçad’unsignedetête.Ellenemeditrienàsonsujet,etjene posaipasdequestion. «Lapeaudemespiedsseraboursoufléedemain,dis-je. —Tespiedsserontguérisàtempspourl’école»,ditMama. UnefoisMamapartie,jeregardailonguementlaportefermée,sasurface lisse,etrepensaiauxportesdeNsukkaetàleurpeintureécaillée.Jepensaiàla voix musicale de père Amadi, à l’espace large qu’on voyait entre les dents d’Amakaquandelleriait,àTatieIfeomaremuantunragoûtsursonpoêleà kérosène.JepensaiàObioraremontantseslunettessurl’arêtedesonnezetà Chimapelotonnésurlecanapé,dormantàpoingsfermés.Jemelevaietallaien boitillantchercherleportraitdePapa-Nnukwudansmonsac.Ilétaittoujours dansl’emballagenoir.Bienqu’ilfûtdansunepochelatéralediscrètedemonsac, j’avaistroppeurpourledéballer.Papaledécouvrirait,d’unemanièreoud’une autre.Ilsentiraitlaprésencedelapeinturedanslamaison.Jepassailedoigtsur l’emballagedeplastique,surleslégèresaspéritésdepeinturequisefondaient pourdessinerlaformemincedePapa-Nnukwu,sesbrascroisésavecaisance,les

longuesjambesétenduesdevantlui. Àpeineavais-jeregagnémonlitenclopinantquePapaouvritlaporteet entra.Ilsavait.Jevoulaisremueretchangerdepositionsurlelit,commesicela pouvaitcachercequejevenaisdefaire.Jevoulaissondersesyeuxpoursavoir cequ’ilsavait,commentilavaitsupourlapeinture.Maisjen’enfisrien,jene pouvaispas.Lapeur.Jeconnaissaisbienlapeur;pourtant,quandjel’éprouvais, cen’étaitjamaislamêmequelesfoisprécédentes,commesielleétaitdisponible enparfumsetcolorisdifférents. «Toutcequejefaispourtoi,c’estpourtonbienquejelefais,ditPapa.Le sais-tu? — Oui, Papa. » Je ne savais toujours pas s’il était au courant pour le portrait.

Ils’assitsurmonlitetpritmamaindanslasienne. «J’aicommisunpéchécontremoncorps,unefois,dit-il.Etlebonpère, celui avec qui j’habitais quand j’allais à St Gregory, entra et me vit. Il me demandademettredel’eauàbouillirpourlethé.Ilversal’eaudansunbolet trempamesmainsdedans.»Papameregardaitdroitdanslesyeux.J’ignorais qu’ilavaitcommisdespéchés,qu’ilpouvaitcommettredespéchés.«Jen’ai plusjamaispéchécontremoncorps.Lebonpèreavaitfaitçapourmonbien.» AprèsledépartdePapa,jenepensaipasàsesmainstrempantdansl’eau brûlanteduthé,àlapeausedétachant,àsonvisageviolemmentcrispéparla douleur.Non;jepensaiauportraitdePapa-Nnukwudansmonsac.

Jen’euspasl’occasiondeparlerduportraitàJajaavantlelendemain,qui étaitunsamedi,quandilentradansmachambrependantletempsd’étude.Il portaitd’épaisseschaussettesetposaitdélicatementlespiedsl’undevantl’autre, toutcommemoi.Maisnousneparlâmespasdenospiedscapitonnés.Après avoirtouchélapeintureavecsondoigt,ilmeditqu’ilavaitquelquechoseàme montrer,luiaussi.Nousdescendîmesàlacuisine.C’étaitenveloppédansdela cellophane noire, également, et il l’avait casé dans le réfrigérateur, sous les bouteillesdeFanta.Lorsqu’ilvitmonairintrigué,ilditquecen’étaientpasde simples bâtons ; c’étaient des tiges d’hibiscus pourpres. Il les donnerait au jardinier. C’était encore l’harmattan et la terre avait soif, mais Tatie Ifeoma prétendait que les tiges pouvaient prendre racine et pousser si elles étaient arroséesrégulièrement,leshibiscusn’aimaientpasavoirtropd’eau,maisils n’aimaientpasêtretropsecsnonplus. Jajaavaitlesyeuxquibrillaientenparlantdeshibiscus,quandilmeles tenditpourmepermettredetoucherlestigesfroidesethumides.Ilenavaitparlé àPapa,pourtantillesremitrapidementdanslefrigolorsquenousl’entendîmes arriver.

Pourdéjeunerilyavaitdelabouillied’igname,dontl’odeurflottaitdéjà

danslamaisonavantquenouspassionsàtable.Çasentaitbon–desmorceaux

depoissonséchénoyésdanslasaucejaune,avecdeslégumesvertsetdescubes

d’igname.Aprèslesprières,pendantqueMamanousservait,Papadit:«Ces

enterrementspaïenscoûtentcher.Ungroupedefétichistesvademanderune

vache,puisunsorciervaréclamerunechèvrepourunquelconquedieudepierre,

puisuneautrevachepourlehameau,etpuisencoreuneautrepourl’umuada.

Personnenedemandejamaispourquoicenesontpaslesprétendusdieuxqui

mangentlesanimauxmaistoujoursdeshommescupidesquisepartagentla

viandeàleurplace.Lamortd’unepersonnen’estqu’uneexcusepourfestoyer,

chezlespaïens.»

JemedemandaipourquoiPapadisaitcela,cequil’yavaitincité.Nous gardâmeslesilencependantqueMamafinissaitdenousservir. «J’aienvoyédel’argentàIfeomapourl’enterrement.Jeluiaidonnétout ce dont elle avait besoin », dit Papa, qui ajouta, après un silence : « Pour l’enterrementdennaanyi. —RendonsgrâceàDieu»,conclutMama,etJajaetmoi,nousrépétâmes aprèselle. Sisientraavantquenousayonsfinidedéjeunerpourdirequ’AdeCoker étaitauportailavecunautrehomme.Adamuleuravaitdemandéd’attendrelà, commeillefaisaittoujoursleweek-end,quanddesvisiteursseprésentaientà l’heuredesrepas.JecroyaisquePapaallaitlesprierd’attendredanslepatioque nousayonsfinidedéjeuner,maisilditàSisiqu’Adamudevaitlesfaireentreret ouvrirlaportedelamaison.Ilrécitalaprièred’aprèslesrepasalorsquenous avions encore de la nourriture dans nos assiettes puis il nous demanda de continuer,ilallaitrevenirtoutdesuite. Lesinvitésentrèrentets’assirentausalon.Jenepouvaispaslesvoirdepuis latablemais,toutenmangeant,j’essayaidemonmieuxdedistinguerleurs paroles.JesavaisqueJajaécoutaitluiaussi.Jelevoyaisàlafaçondontil inclinait légèrement la tête, les yeux rivés sur l’espace vide devant lui. Ils parlaientenbaissantleton,maisilétaitfacilededistinguerlenomdeNwankiti Ogechi,surtoutquandc’étaitAdeCokerquiparlait,parcequ’ilnebaissaitpasla voixautantquePapaetl’autrehomme. AdeCokerdisaitquel’assistantdeBigOga–ilappelaittoujourslechef d’ÉtatBigOga,mêmedansseséditoriaux–avaitappelépourprévenirqueBig Ogaétaitdisposéàluiaccorderunentretienenexclusivité.«Maisilsveulent quej’annulel’articlesurNwankitiOgechi.Imaginelastupiditédecethomme,il aditqu’ilssavaientquedesbonsàrienm’avaientracontédeshistoiresqueje comptaisutiliserdansmonpapieretqueceshistoiresétaientdesmensonges…» J’entendisPapal’interrompreàvoixbasse,ensuitel’autrehommeajouta quelquechose,commequoilesHommesimportantsd’Abujanevoulaientpas qu’un article pareil sorte maintenant parce que les pays du Commonwealth allaientseréunir. « Vous savez ce que ça signifie ? Mes sources avaient raison. Ils ont réellementliquidéNwankitiOgechi,ditAdeCoker.Pourquoicelanelesa-t-il pasgênésquandj’aiécritledernierarticlesurlui?Pourquoicelalesgêne-t-il maintenant?» Je savais à quel article Ade faisait allusion, puisqu’il avait paru dans leStandardenvironsixsemainesplustôt,àpeuprèsaumomentoùNwankiti Ogechiavaitdisparusanslaisserdetraces.Jemesouvenaisdel’énormepoint d’interrogationnoirau-dessusdelalégende«OùestNwankiti?».Etjeme

souvenaisquel’articlecitaitabondammentsesparentsetcollèguesinquiets.Il n’avaitrienàvoiraveclepremierarticledefondquej’avaislusurlui,intitulé « Un saint parmi nous », qui mettait en avant son activisme et ses rassemblementspro-démocratiequiremplissaientlestadedeSurulere. «J’assureAdequenousdevrionsattendre,monsieur,disaitl’autrehomme. Qu’ilfassel’entretienavecBigOga.NouspouvonsfairelepapiersurNwankiti Ogechiplustard. —Pasquestion!»s’exclamaAde,etsijen’avaispasconnucettevoixun peuaiguë,j’auraiseudumalàimaginerAde,rondetrieur,parlantavecunetelle véhémence. « Ils ne veulent pas d’une affaire Nwantiki maintenant. C’est simple!Etvoussavezcequeçasignifie?Çasignifiequ’ilsl’ontliquidé!Qui estpourqueBigOgaessaiedemegraisserlapatteavecunentretien?Jevousle demande,eh,quidonc?» Papal’interrompitalors,maisjenecomprispasgrand-choseàcequ’il disaitcarilparlaitd’unevoixbasse,apaisante,commepourcalmerAde.Ensuite jel’entendisajouter:«Venez,allonsdansmonbureau.Mesenfantssontà table.» Ilspassèrentdevantnousenmontant.Adesouritennoussaluant,mais c’étaitunsourireforcé. «Jepeuxvenirfinirtonassiettepourtoi?»dit-ilpourmetaquiner,en faisantsemblantdefondresurmanourriture. Aprèsledéjeuner,pendantquej’étaisdansmachambreettravaillais,je m’efforçaid’entendrecequePapaetAdeCokerseracontaientdanslebureau. Envain.Jajapassaplusieursfoisdevantlebureau,maisquandjeleregardais,il secouaitlatête–luinonplusn’entendaitrienàtraverslaportefermée. C’estcesoir-là,avantledîner,quelesagentsdugouvernementvinrent,les hommes en noir qui cueillirent brutalement des hibiscus en repartant, les hommes qui selon Jaja étaient venus pour acheter Papa avec un camion de dollars,leshommesàquiPapaavaitdemandédesortirdenotremaison.

Quandnousreçûmesl’éditionsuivanteduStandard,jesavaisqueNwankiti Ogechi serait en couverture. L’article était détaillé, véhément, citait abondammentunepersonnenommée«lasource».Dessoldatsavaientabattu NwankitiOgechidansunbuissonàMinna.Etilsavaientversédel’acidesurson corpspourdissoudresachairsursesos,pourl’anéantiralorsmêmequ’ilétait déjàmort. Pendantletemps familial,alorsque Papaetmoijouionsauxéchecs – c’étaitPapaquigagnait–,nousentendîmesàlaradioqueleNigeriaavaitété temporairementexcluduCommonwealthàcausedumeurtre,queleCanadaet la Hollande rappelaient leurs ambassadeurs en signe de protestation. Le

journalistelutunextraitducommuniquédepressedugouvernementcanadien,

quiparlaitdeNwankitiOgechicommed’«unhommed’honneur».

Paparelevalesyeuxdel’échiquieretdit:

«Çadevaitarriver.Jesavaisqueçaenarriveraitlà.»

Quelqueshommesseprésentèrentalorsquenousvenionsdefinirledîner,

etj’entendisSisidireàPapaqu’ilss’étaientprésentéscommeappartenantàla

Coalitiondémocratique.IlsrestèrentdanslepatioavecPapaet,malgrétousmes

efforts,jenepusentendreleurconversation.Lelendemain,d’autresvisiteurs

vinrentpendantledîner.Etd’autresencorelelendemain.TousavertissaientPapa

defaireattention.Arrêtezd’allerautravailavecvotrevoitureofficielle.Nevous

rendezpasdansdeslieuxpublics.Souvenez-vousdelabombequiaexploséà

l’aéroportquandunavocatdesdroitscivilsallaitprendrel’avion.Souvenez-

vousdecelledustadependantlaréunionpro-démocratie.Fermezvosportesà clé. Souvenez-vous de l’homme abattu dans sa chambre à coucher par des individusmasquésdenoir. Mamanousracontaittoutcela,àJajaetàmoi.Elleavaitl’airapeurée quandelleparlait,etjevoulaisluitapoterl’épauleetl’assurerquetoutiraitbien pourPapa.Jesavaisqu’AdeCokeretluiœuvraientpourlavérité,etjesavais quetoutiraitbienpourlui. «Croyez-vousqueleshommesimpiesaientdubonsens?»demandait Papatouslessoirsaudîner,souventaprèsunlongsilence. Il buvait beaucoup d’eau pendant le repas et je le regardais en me demandantsisesmainstremblaientvraimentousijemefaisaisdesidées. Jajaetmoineparlionspasdesnombreusespersonnesquivenaientàla maison. Je voulais le faire mais Jaja détournait le regard chaque fois que j’abordaislaquestionaveclesyeux,etilchangeaitdesujetsijel’évoquaisde vivevoix.Laseulefoisoùjel’entendisdirequelquechoseàceproposfutquand Tatie Ifeoma appela pour prendre des nouvelles de Papa parce qu’elle avait entenduparlerduscandalequ’avaitdéclenchél’articleduStandard.Comme Papa n’était pas à la maison, elle parla avec Mama. Puis Mama passa le téléphoneàJaja. «Tatie,ilsnetoucherontpasàPapa,entendis-jeJajadire.Ilssaventqu’ila beaucoupderelationsàl’étranger.» ToutenécoutantJajaraconterensuiteàTatieIfeomaquelejardinieravait plantélestigesd’hibiscus,maisqu’ilétaitencoretroptôtpoursavoirsielles allaientprendre,jemedemandaipourquoiilnem’avaitjamaisditçaausujetde Papa. Quandjeprisletéléphone,lavoixdeTatieIfeomaétaittouteprocheet forte.Aprèsnosbonjours,jerespiraiàfondetdis:

«SaluepourmoilepèreAmadi.

—Ildemandetoutletempsdevosnouvelles,àJajaetàtoi,réponditTatie Ifeoma.Nequittepas,nne,jetepasseAmaka. —Kambili,kekwanu?» Amaka semblait différente au téléphone. Enjouée. Moins susceptible de chercherquerelle,defairelamoue–oupeut-êtreétait-cejusteparcequeje n’avaispasmoyendelavoir. «Jevaisbien,répondis-je.Merci.Mercipourlapeinture. —J’aipenséquetuvoudraispeut-êtrelagarder.»Amakaavaittoujoursla voixrauquequandelleparlaitdePapa-Nnukwu. «Merci»,murmurai-je.Jen’avaisjamaissoupçonnéqu’Amakapûtpenser àmoi,savoircequejevoulais,etmecrûtmêmecapablede«vouloir». «Tusaisquel’akwamozudePapa-Nnukwuestlasemaineprochaine? —Oui. —Nousnoushabilleronsenblanc.Lenoiresttropdéprimant,surtoutce tondenoirquelesgensportentpourledeuil,unnoirdeboisbrûlé.C’estmoi quimènerailadansedespetits-enfants.»Ilyavaitdelafiertédanssavoix. «Ilreposeraenpaix»,dis-je. Jemedemandaisielledevinaitquemoiaussi,j’avaisenviedem’habiller enblanc,departiciperàladansedespetits-enfants. «Oui.»Ilyeutunsilence.«GrâceàOncleEugene.» Jenesavaispasquoidire.J’avaisl’impressiondemarchersurunsoloùun enfantauraitrenversédutalc,etdedevoirfairetrèsattentionànepasglisser. «Papa-Nnukwusefaisaitvraimentdusoucipoursonenterrement,reprit Amaka. Maintenant je sais qu’il reposera en paix. Oncle Eugene a donné tellementd’argentàmamanqu’elleachèteseptvachespourl’enterrement! —C’estbien,dis-je–dansunbafouillis. —J’espèrequevousviendrezpourPâques,toietJaja.Lesapparitionsse produisenttoujours,alorsonpourraitpeut-êtreallerenpèlerinageàAokpecette fois-ci, si ça peut convaincre Oncle Eugene de dire oui. Et puis je fais ma confirmationledimanchedePâquesetjeveuxquevoussoyezlà,toietJaja. —J’aienviedevenir,moiaussi»,dis-je,ensouriantparcequelesparoles quejevenaisdeprononcer,ainsiquetoutelaconversationavecAmaka,c’était commeunrêve. Jerepensaiàmapropreconfirmation,l’annéedernièreàStAgnes.Papa avaitachetémarobeblancheendentelleetunvoiledoux,àplusieursépaisseurs, quelesfemmesdugroupedeprièredeMamaavaienttouchéens’attroupant autourdemoiaprèslamesse.L’évêqueavaiteudumalàécarterlevoiledemon visagepourfairelesignedecroixsurmonfrontendisant:«Ruth,reçoisle sceaududondel’Esprit-Saint.»Ruth.C’étaitPapaquiavaitchoisimonnomde confirmation.

«As-tuchoisiunnomdeconfirmation?demandai-je. —Non,ditAmaka.Ngwanu,MamanveutrappelerquelquechoseàTatie Beatrice. —DisbonjouràChimaetàObiora»,fis-jeavantdepasserlecombinéà Mama. Deretourdansmachambre,jeregardaifixementmonmanueltoutenme demandantsipèreAmadis’étaitvraimentenquisdenousousiTatieIfeoma avait dit ça par courtoisie, pour donner l’impression qu’il se souvenait de nous,toutcommenousnoussouvenionsdelui.Maiscen’étaitpaslegenrede TatieIfeoma.Jemedemandaialorss’ilavaitdemandédenosnouvellesàtous lesdeux,Jajaetmoi,enmêmetemps,commeondemandedesnouvellesde deuxchosesquivontensemble.Lemaïsetl’ube.Lerizetleragoût.L’ignameet l’huile.Ous’ilnousavaitséparés,s’ilavaitdemandédemesnouvellespuisde celles de Jaja. Lorsque j’entendis Papa rentrer du travail, je me secouai et regardaimonlivre.J’avaisgribouillésurunefeuilledepapierdesbonshommes, puisdessériesde«pèreAmadi».Jedéchirailafeuille. J’en déchirai beaucoup d’autres dans les semaines qui suivirent. Elles étaienttoutescouvertesdesériesde«pèreAmadi».Surcertainesj’avaisessayé derendresavoixenutilisantlessymbolesdelamusique.Surd’autresj’avais forméleslettresdesonnomenchiffresromains.Jen’avaispasbesoind’écrire son nom pour le voir, pourtant. Je reconnaissais un quelque chose de sa démarche,cettefouléesoupleetassurée,danscelledujardinier.Jevoyaisson corpsminceetmuscléenKevinet,quandl’écolereprit,mêmeunje-ne-sais-quoi desonsourirechezmèreLucy.Ledeuxièmejourd’école,jemejoignisau groupedefillessurleterraindevolley-ball.Jen’entendispasles«bêcheuse» murmurés,nilesriresmoqueurs.Jeneremarquaipasqu’ellessepinçaientles uneslesautresd’unairamusé.J’attendis,lesmainsserrées,qu’onmechoisisse. Jenevoyaisquelevisagecouleurd’argiledepèreAmadietn’entendaisque «Tuasdebonnesjambespourcourir».

IlpleuvaitdescordeslejouroùAdeCokermourut,unepluieétrange,

rageuse,aumilieudel’harmattandesséché.AdeCokerprenaitsonpetitdéjeuner

avecsafamillequanduncoursierluilivrauncolis.Safille,danssonuniforme

del’écoleprimaire,étaitassiseàtableenfacedelui.Lebébéétaitàcôté,sur

unechaisehaute.SafemmeluidonnaitduCerelacàmangeràlacuillère.Ade

Cokerfutfauchéparl’explosionquandilouvritlecolis–uncolisquiprovenait

duchefdel’État,commetoutlemondel’auraitsumêmesansquesafemme,

Yewande,racontequ’AdeCokeravaitregardél’enveloppeetdit:«Ilyale

sceauduchefdel’État»avantdel’ouvrir.

Ànotreretourdel’école,Jajaetmoiétionspresquetrempésparletrajet

entrelavoitureetlaported’entrée;lapluieétaitsifortequ’elleavaitforméune

petitemareàcôtédeshibiscus.Mespiedsmedémangeaientdansmessandales

decuirmouillées.Papaétaiteffondrésuruncanapédusalon,ensanglots.Il

paraissaitsipetit,luiquiétaitsigrandqu’ildevaitparfoisbaisserlatêtepour

passerdansl’encadrementd’uneporte,quesontailleurutilisaittoujoursdutissu

supplémentairepourfairesespantalons.Maintenantilparaissaitpetit,ilavait

l’aird’unrouleaudetissuaffaissé.

«J’auraisdûdireàAdederetardercetarticle,disaitPapa.J’auraisdûle

protéger.J’auraisdûluifairesuspendrecetarticle.»

Mamaletenaittoutcontreelle,berçantsonvisagesursapoitrine:

«Non.Ozugo.Arrête.» Jajaetmoi,debout,lesregardions.Jepensaiauxlunettesd’AdeCoker, j’imaginailesépaisverresbleutéssefracassant,lamontureblanchefondanten unepâtecollante.Plustard,aprèsqueMamanouseutracontécequiétaitarrivé, etcommentc’étaitarrivé,Jajadit:«C’étaitlavolontédeDieu,Papa»,etPapa souritàJajaetluitapotadoucementledos. Papaorganisal’enterrementd’AdeCoker;ilinstituaunfidéicommispour YewandeCokeretlesenfants,leurachetaunenouvellemaison.Ildonnadetrès grossesprimesauxjournalistesduStandardetleurdemandaàtousdeprendre unlongcongé.Descreuxseformèrentsoussesyeuxpendantcessemaines, commesiquelqu’unavaitaspirélachairfragile,laissantsesyeuxprofondément enfoncés. Mes cauchemars commencèrent alors, des cauchemars dans lesquels je voyaislesrestescarbonisésd’AdeCokerrépandussursatabledesalleàmanger, surl’uniformescolairedesafille,surlebolàcéréalesdesonbébé,surson assietted’œufs.Danscertainscauchemars,j’étaislafilleetlesrestescarbonisés étaientceuxdePapa.

Dessemainesaprèslamortd’AdeCoker,lescernesétaienttoujourscreusés

souslesyeuxdePapaetilyavaitdelalenteurdanssesmouvements,commesi

sesjambesétaienttroplourdesàsoulever,sesmainstroplourdesàbalancer.Il mettaitpluslongtempsàrépondrequandonluiadressaitlaparole,àmastiquer sanourriture,etmêmeàtrouverlespassagesàliredanslaBible.Maisilpriait beaucoup plus et parfois, la nuit, quand je me levais pour faire pipi, je l’entendais crier sur le balcon qui donnait sur la cour. J’avais beau tendre l’oreille,assisesurlesiègedestoilettes,jen’arrivaisjamaisàcomprendreses paroles.Lorsquej’enparlaiàJaja,ilhaussalesépaulesetditquePapadevait parlerendialecte,mêmesinoussavionstouslesdeuxquePapan’approuvaitpas lesgensquiparlaientendialectecarc’étaitcequefaisaientlesfauxpasteursde ceséglises-champignonsdespentecôtistes. Mamanousdisaitsouvent,àJajaetmoi,denepasoublierdeserrerPapa plusfort,deluifairesentirquenousétionslà,parcequ’ilsubissaitdetrèsfortes pressions.Dessoldatsétaientallésdansunedesusinesenyapportantdesrats crevésdansuncarton,ensuiteilsl’avaientfaitfermersousprétextequelesrats avaient été trouvés sur place et qu’ils pouvaient disséminer des maladies à traverslesgaufrettesetlesbiscuits.Papan’allaitplusauxautresusinesaussi souventqued’habitude.Certainsjours,pèreBenedictarrivaitavantqueJajaet moipartionsaucollège,etilétaitencoredanslebureaudePapaànotreretour. Mamadisaitqu’ilsfaisaientdesneuvainesspéciales.Cesjours-là,Papanevenait jamais vérifier si Jaja et moi respections nos emplois du temps, aussi Jaja passait-ildansmachambrepourbavarder,oujustepours’asseoirsurmonlit pendantquejetravaillais,avantd’allerdanslasienne. Cefutlorsd’unetellejournéequeJajaentradansmachambre,fermala porteetdemanda:«Est-cequejepeuxvoirleportraitdePapa-Nnukwu?» Mesyeuxs’attardèrentsurlaporte.Jeneregardaisjamaisleportraitquand Papaétaitàlamaison. «IlestavecpèreBenedict,ditJaja.Ilnevapasentrer.» Jesortisleportraitdusacetledéballai.Jajaleregardalonguement,passant sondoigtdéformésurlescouleurs,ledoigtquiavaittrèspeudesensibilité. «J’ailesbrasdePapa-Nnukwu,ditJaja.Est-cequetulevois?J’aises bras.» Ilparlaitcommequelqu’unquiestentranse,commes’ilavaitoubliéoùil étaitetquiilétait.Commes’ilavaitoubliéquesondoigtavaitpeudesensibilité. JenedispasàJajad’arrêter,nineluifisremarquerquec’étaitsondoigt déforméqu’ilpassaitsurleportrait.Aulieudeça,jemerapprochaideluiet nous contemplâmes le portrait, en silence, très longtemps. Suffisamment longtempspourquepèreBenedicts’enallât.JesavaisquePapaallaitvenirme direbonnenuit,m’embrassersurlefront.Jesavaisqu’ilporteraitsonpyjama lie-de-vin,quidonnaitunchatoiementlégèrementrougeàsesyeux.Jesavais queJajan’auraitpasletempsdeglisserleportraitdanslesac,quePapay

jetteraitunseulcoupd’œiletquesesyeuxseplisseraient,sesjouesgonfleraient commedesfruitsd’udalaencoreverts,sabouchecracheraitdesmotsenibo. Etc’estcequisepassa.Peut-êtreétait-cecequenousvoulionsqu’ilse passât,Jajaetmoi,inconsciemment.Peut-êtreavions-noustouschangéaprès Nsukka – même Papa – et les choses étaient-elles destinées à ne plus être pareilles,àneplusrespecterleurordreoriginal. «Qu’est-cequec’est?Vousêtes-voustousconvertisauxmœurspaïennes? Quefaites-vousavecceportrait?Oùl’avez-vouseu?demandaPapa. —Onkem.C’estàmoi,ditJaja,quiserralapeinturecontresapoitrine. —C’estàmoi»,rétorquai-je. Papasebalançalégèrement,dedroiteàgauche,commequelqu’unquiest surlepointdetomberauxpiedsd’unpasteurcharismatiqueaprèsl’imposition desmains.Papanesebalançaitpassouventd’unpiedsurl’autre.Iltressautait commeonsecoueunebouteilledeCoca,quivaexploserengerbedemousse aussitôtouverte. «Quiaapportécettepeinturedanscettemaison? —Moi,dis-je. —Moi»,répliquaJaja. SiseulementJajameregardait,jeluidemanderaisdenepasendosserla responsabilité. Papa arracha le portrait à Jaja. Ses mains bougèrent vite, travaillantdeconcert.Leportraitn’existaitplus.Déjà,ilreprésentaitquelque chosedeperdu,quelquechosequejen’avaisjamaiseu,quejen’auraisjamais. Maintenant,mêmecesouveniravaitdisparu,etauxpiedsdePapagisaientde petitsboutsdepapierhachurésdansdestonsdebrun.Lesmorceauxétaienttrès petits,trèsprécis.Prised’unebrusqueboufféedefolie,j’imaginailecorpsde Papa-Nnukwudécoupéenmorceauxaussipetitsetstockédansunfrigo. «Non!»hurlai-je. Jemeruaisurlesfragmentsparterrecommepourlessauver,commesiles sauversignifieraitsauverPapa-Nnukwu.Jem’effondraiparterre,mecouchai surlesboutsdepapier. «Qu’est-cequiteprend?demandaPapa.Qu’est-cequetuas?» J’étaisallongéesurlesol,recroquevilléeserréecommesurl’imaged’un enfantdansl’utérus,dansmonPanoramadessciencespourlecollège. «Lève-toi!Écarte-toidecettepeinture!»

Jerestaiallongée,sansbouger. «Lève-toi!»répétaPapa. Jenebougeaitoujourspas.Ilsemitàmedonnerdescoupsdepied.Les boucles métalliques de ses pantoufles piquaient comme des morsures de moustiques géants. Il parlait sans discontinuer, un flot incontrôlé où se mêlaientl’iboetl’anglais,commedelaviandetendreetdesospointus.Impiété.

Cultespaïens.Tourmentsdel’enfer.Lacadencedescoupsaugmentaetjepensai à la musique d’Amaka, à sa musique à conscience de culture qui démarrait parfoissurunsaxophonecalmepuismontaitenunevigoureusespiraledechant. Jemerecroquevillaiencoredavantage,autourdesfragmentsduportrait;ils étaient doux, duveteux. Ils avaient encore l’odeur métallique de la palette d’Amaka.Lescoupsmepiquaientàvif,maintenant,ressemblantd’autantplusà desmorsuresquelemétaltombaitsurlapeaumeurtriedemesflancs,demon dos,demesjambes.C’étaitpeut-êtreuneceinture,àprésent,parcequelaboucle demétalparaissaittroplourde.Etparcequej’entendaisunchuintementqui fendaitl’air.Unevoixbassequidisait:«S’ilteplaît,biko,s’ilteplaît.» D’autrespiqûres,d’autrescoups.Unehumiditésaléemeréchauffalabouche.Je fermailesyeuxetglissaidanslesilence.

Lorsquej’ouvrislesyeux,jecomprisaussitôtquejen’étaispasdansmon lit.Lematelasétaitplusfermequelemien.Jevoulusmelever,maisladouleur traversamoncorpsparpetitspaquetsexquis.Jemelaissailourdementretomber. «Nne,Kambili.Dieumerci!»Mamaselevaetappuyalamaincontremon front,puissonvisagecontrelemien.«Dieumerci.Dieumerci,tuesréveillée.» Elleavaitlevisagemoitedelarmes.Soncontactétaitléger,pourtantil m’envoyaitdesaiguillesdedouleurdanstoutlecorps,enpartantdelatête. C’était comme l’eau chaude que Papa m’avait versée sur les pieds, à la différencequelà,moncorpstoutentierbrûlait.Lemoindremouvementétait tropdouloureuxpourmêmeysonger. «Moncorpstoutentierestenfeu,dis-je. —Chut.Repose-toi.Dieumerci,tuesréveillée.» Je ne voulais pas être réveillée. Je ne voulais pas sentir la douleur respiratoiresurmoncôté.Jenevoulaispassentirleslourdscoupsdemarteau surmatête.Lesimplefaitd’inspirerétaitunsupplice.Undocteurenblancse tenaitdanslachambre,aupieddemonlit.Jeconnaissaiscettevoix;ilétait lecteuràl’église.Ilparlaitlentementetavecprécision,delamêmefaçonqu’il donnait la première et la seconde lecture, pourtant je n’arrivais pas à tout entendre.Côtecassée.Guéritbien.Hémorragieinterne.Ils’approchaetsouleva lentementmamanche.Lespiqûresm’avaienttoujoursfaitpeur–chaquefois quej’avaislamalaria,jepriaispourquecesoitdescomprimésdeNovalginque j’aiebesoin,etnondesinjectionsdechloroquine.Maislapiqûredel’aiguille n’étaitrien,maintenant.J’étaisprêteàsubirdesinjectionstouslesjoursplutôt quedesentirladouleurdansmoncorps.LevisagedePapaétaitprèsdumien.Il paraissaitsiprèsquesonnezeffleuraitpresquelemien,pourtantj’arrivaisàvoir que ses yeux étaient doux, qu’il parlait et pleurait en même temps. « Ma précieusefille.Ilnet’arriverarien.Maprécieusefille.»Jenesavaispastropsi

c’étaitunrêve.Jefermailesyeux. Quandjelesrouvris,pèreBenedictétaitpenchéau-dessusdemoi.Iltraçait le signe de la croix avec de l’huile sur mes pieds ; l’huile avait une odeur d’oignons,etmêmelelégercontactdesamainmefaisaitmal.Papaétaitàcôté. Il marmonnait des prières, lui aussi, les mains délicatement posées sur mon flanc.Jerefermailesyeux. «Çaneveutriendire.Ilsdonnentl’extrême-onctionàtouslesgensqui sontgravementmalades»,murmuraMamaquandPapaetpèreBenedicts’en allèrent. J’examinailemouvementdeseslèvres.Jen’étaispasgravementmalade. Ellelesavait.Pourquoidisait-ellequej’étaisgravementmalade?Quefaisais-je ici,àl’hôpitalStAgnes? «Mama,appelleTatieIfeoma»,dis-je. Mamadétournalesyeux. «Nne,tudoistereposer. —AppelleTatieIfeoma.S’ilteplaît.» Mama tendit le bras pour me tenir la main. Elle avait le visage bouffi d’avoirpleuréetleslèvresgercées,avecdespetitespeauxdécoloréesquise détachaient.J’auraisvoulupouvoirmeleveretlaserrerdansmesbras,maisen mêmetempsj’avaisenviedelarepousser,delabousculersifortqu’elleserait tombéeàlarenversedesachaise.

LevisagedepèreAmadiétaitpenchésurmoiquandj’ouvrislesyeux. C’étaitunrêve,c’étaitmonimagination,pourtantj’auraisaiméqu’ilnesoitpas aussidouloureuxdesourire,pourpouvoirlefaire. « Au début, ils n’arrivaient pas à trouver de veine et j’avais tellement peur.» C’étaitlavoixdeMama,réelleetprochedemoi.Jenerêvaispas. «Kambili.Kambili.Es-turéveillée?» LavoixdepèreAmadiétaitplusgrave,moinsmélodieusequedansmes rêves. «Nne,Kambili,nne.» C’étaitmaintenantlavoixdeTatieIfeoma;sonvisageapparutàcôtéde celui de père Amadi. Elle avait remonté ses cheveux tressés en un énorme chignonquiressemblaitàunpanierderaphiaenéquilibresursatête.J’essayai desourire.Latêtemetournait.Quelquechoses’échappaitdemoi,meglissait entrelesdoigts,emportantmaforceetmasantémentale,etjenepouvaispas l’enempêcher. «Lesmédicamentsl’assomment,ditMama. —Nne,tescousinstedisentbonjour.Ilsseraientvenus,maisilssontà

l’école.PèreAmadiesticiavecmoi.Nne…» TatieIfeomaserramamainetjelaretiraiengrimaçant.Mêmel’effortdela retirerfaisaitmal.Jevoulaisgarderlesyeuxouverts,voirpèreAmadi,sentirson eaudeCologne,entendresavoix,maisj’avaislespaupièresquitombaient. «Çanepeutpascontinuer,nwunyem,ditTatieIfeoma.Quandunemaison brûle,tutesauvesavantqueletoits’effondresurtatête. —Çanes’estjamaispassécommeçaavant.Ilnel’ajamaispuniecomme çaavant,ditMama. —KambiliviendraàNsukkaensortantdel’hôpital. —Eugenen’accepterapas. —Jeleluidirai.Notrepèreestmort,alorsiln’yapasdepaïenmenaçant chez moi. Je veux que Kambili et Jaja restent avec nous, au moins jusqu’à Pâques.Toi,faistavaliseetviensàNsukka.Ceseraplusfacilepourtoidepartir quandilsneserontpaslà. —Çanes’estjamaispassécommeçaavant. —Tun’entendspascequejet’aidit,gbo?fitTatieIfeomaenélevantla

voix.

—Jet’aientendue.»

Lessonssefirenttroplointains,commesiMamaetTatieIfeomaétaientsur

unbateauquigagnaitrapidementlelargeetquelesvaguesavaientengloutileurs

voix.Avantdelesperdre,jemedemandaioùétaitpartipèreAmadi.Jerouvris

lesyeuxquelquesheuresplustard.Ilfaisaitsombre,lesampoulesélectriques

étaientéteintes.Danslepeudelumièreducouloirquis’infiltraitsouslaporte

fermée,jedistinguailecrucifixaumuretlasilhouettedeMamasurunechaise

aupieddemonlit.

«Kedu?Jeserailàtoutelanuit.Dors.Repose-toi»,ditMama.Elleseleva

ets’assitsurmonlit.Ellecaressamonoreiller;jesavaisqu’elleavaitpeurde

mefairemalenmetouchant.«Tonpèreestrestéàtonchevettoutelanuitces

troisderniersjours.Iln’apasfermél’œil.»

C’étaitdurdetournerlatête,maisjelefisetregardaiailleurs.

Monprofesseurparticuliervintlasemainesuivante.MamaditquePapa avaitvudixpersonnesavantdelachoisir.C’étaitunejeunesœurrévérendequi n’avait pas encore prononcé ses vœux définitifs. Les grains du chapelet, entortillésautourdelatailledesonhabitcouleurdeciel,bruissaientquandelle bougeait. De fines mèches de cheveux blonds pointaient de son foulard. Lorsqu’ellemepritparlamainetdit:«Keekaime?»,j’enfussidérée.Je n’avaisencorejamaisentendudepersonneblancheparleribo,etsibien.Elle parlaitanglais,d’unevoixdouce,pendantquenousfaisionscours,etibo,mais

passouvent,endehors.Ellecréaitsonpropresilence,ydemeuraitassiseen jouantavecsonchapeletpendantquejepréparaisdeslecturesdirigées.Maiselle savaitbeaucoupdechoses;jelevoyaisdansl’étangdesesyeuxnoisette.Elle savait,parexemple,quejepouvaisbougerplusdepartiesdemoncorpsqueje neleracontaisaudocteur,bienqu’ellen’endîtrien.Mêmeladouleurbrûlanteà monflancavaittiédi,lesélancementsdansmatêtediminué.Maisjedisaisau docteurquec’étaitaussidouloureuxqu’avantetjehurlaisquandilessayaitde palpermonflanc.Jenevoulaispasquitterl’hôpital.Jenevoulaispasrentreràla maison. Jepassaimesexamensdansmonlitd’hôpital,pendantquemèreLucy,qui avaitapportélessujetselle-même,attendaitsurunechaiseàcôtédeMama.Elle m’accordadutempssupplémentairepourchaqueexamen,maisj’avaisfinibien avantlafindutempsimparti.Quelquesjoursplustard,elleapportamoncarnet denotes.J’étaislapremière.Mamanechantapasseschantsdelouangesenibo; elleditjuste:«RendonsgrâceàDieu.» Les filles de ma classe me rendirent visite cette après-midi-là, l’air impressionnées,lesyeuxécarquillésd’admiration.Ellesavaiententendudire quej’avaissurvécuàunaccident.Ellesespéraientquejereviendraisavecun plâtresurlequelellespourraienttoutesgriffonnerleursignature.ChinweJideze m’apportaunegrandecartequidisait:«Rétablis-toivite,uneamietrèschère», etelles’assitprèsdemonlitetsemitàmeparler,enmurmuresconfidentiels, commesinousétionsdesamiesdetoujours.Ellememontramêmesoncarnetde notes:elleétaitdeuxième.Avantleurdépart,Ezinnemedemanda:«Tuvas arrêterdetesauveraprèslescours,maintenant,dis-moi?» Mamam’appritcesoir-làquejesortiraisdeuxjoursplustard.Maisjene rentreraispasàlamaison,j’iraispasserunesemaineàNsukka,etJajaviendrait avecmoi.EllenesavaitpascommentTatieIfeomaavaitpersuadéPapa,maisil étaittombéd’accordquel’airdeNsukkameferaitdubien,seraitpropiceàmon rétablissement.

Lapluiecriblaitlesoldelavéranda,malgrélesoleilresplendissantqui m’obligeaitàplisserlesyeuxpourvoirau-dehors,parlaportedusalondeTatie Ifeoma.Mamanousdisaittoujours,àJajaetàmoi,queDieuhésitaitentre envoyerlapluieetlesoleil.Nousrestionsassisdansnoschambres,àregarder parlafenêtrelesgouttesdepluieétincelantesdesoleil,enattendantqueDieuse décide. «Kambili,tuveuxunemangue?»medemandaObiora,derrièremoi. Il avait voulu m’aider à entrer dans l’appartement quand nous étions arrivés,plustôtdansl’après-midi,etChimaavaitinsistépourportermonsac. On aurait dit qu’ils craignaient que ma maladie ne fût tapie quelque part à l’intérieurdemoi,prêteàbondirsijemefatiguais.TatieIfeomaleuravait racontéquelamaladiedontjesouffraisétaitgrave,quej’avaisfaillimourir. «J’enprendraiuneplustard»,répondis-jeenmeretournant. Obioratapaitunemanguejaunecontrelemurdusalon.Ilcontinuerait jusqu’àcequel’intérieursoitréduitenpulpemolle.D’uncoupdedents,il perceraitalorsuntrouminusculeàuneextrémitédufruitetlesuceraitjusqu’àce quelenoyauflottedanslapeaucommequelqu’undansdesvêtementstrop grands.AmakaetTatieIfeomamangeaientdesmanguesellesaussi,maisavec uncouteau,découpantdestranchesdechairorangeetfermeàpartirdunoyau. Jesortissurlavérandaetmeplaçaidevantlabalustradeenmétalmouillée pourregarderlapluiesechangerpeuàpeuenbruine,puiss’arrêter.Ilflottait dansl’airl’odeurdelafraîcheur,cettesenteurcomestiblequedégageaitlaterre desséchéeaupremiercontactdelapluie.Jem’imaginaiallantdanslejardin,où Jajaétaitàgenoux,déterrantunemottedeboueavecmesdoigtsetlamangeant. «Akuna-efe!Lesakus’envolent!»criaunenfantdansl’appartementdu dessus. L’air s’emplissait d’ailes couleur d’eau, vibrionnantes. Des enfants déboulaientdesappartementsavecdesjournauxpliésetdesboîtesdeBournvita vides.Ilsfauchaientlesakudansleurvolàcoupsdejournalpuissepenchaient pourlesramasseretlesmettredanslesboîtes.Certainsenfantssecontentaient decourir,nefrappantlesakuquepourleplaisir.D’autress’accroupissaientpour regarderramperausolceuxquiavaientperduleursailes,lessuivantdansleur procession,accrochéslesunsauxautrescommeunchapeletnoir,uncollieren mouvement. «C’estintéressantdevoircommentlesgenssontprêtsàmangerdesaku. Maisdemandez-leurdemangerdestermitessansailes,etlàc’estuneautre histoire. Pourtant les termites sans ailes ne sont qu’à une phase ou deux desaku»,décrétaObiora. TanteIfeomaéclataderire. «Regarde-toi,Obiora.Ilyaquelquesannées,tuétaistoujourslepremierà

leurcouriraprès. —D’ailleurs,tunedevraispasparlerdesenfantsavecautantdemépris,lui ditAmakad’untontaquin.Aprèstout,vousêtesdelamêmeespèce. —Jen’aijamaisétéenfant,objectaObioraensedirigeantverslaporte. —Oùvas-tu?luidemandaAmaka.Àlachasseauxaku? —Jenevaispascouriraprèscestermitesvolants,jevaisjusteregarder. Observer.» Amakarit,etTatieIfeomafitdemême. «Jepeuxyaller,Maman?demandaChima,quisedirigeaitdéjàversla porte. —Oui.Maistusaisquenousnelesferonspasfrire. —Jedonneraiceuxquej’auraiattrapésàUgochukwu.Chezeux,ilsfont frirelesaku. —Faisattentionàcequ’ilsneterentrentpasdanslesoreilles,inugo? Sinonilsterendrontsourd!»luilançaTatieIfeoma,alorsqueChimasortaiten courant. TatieIfeomamitsespantouflesetmontadiscuteravecunevoisine.Jeme retrouvaiseuleavecAkama,côteàcôteprèsdelabalustrade.Elles’avançapour s’appuyeràlabalustrade,etsonépauleeffleuralamienne.L’ancienmalaise avaitdisparu. «TuesdevenuelapetitechériedepèreAmadi»,dit-elle.Letondesavoix avait la même légèreté que lorsqu’elle s’était adressée à Obiora. Il était impossiblequ’ellesoupçonnâtlebonddouloureuxquefaisaitmoncœur.«Il était vraiment inquiet quand tu étais malade. Il parlait beaucoup de toi. Et,amam,cen’étaitpasparsimplesollicitudedeprêtre. —Qu’est-cequ’iladit?» Amakaseretournapourexaminermonvisagepleind’expectative. «Tuaslebéguinpourlui,hein?» «Béguin»étaitunmotbienfaible.Ilnedisaitaucunement,deprèsoude loin,cequej’éprouvais,lafaçondontjemesentais,maisjerépondis:

«Oui.

—Commelamoitiédesfillesducampus.»

Mesmainsseresserrèrentsurlabalustrade.Jesavaisqu’Amakanem’en