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DE LA RESTAURATION

NÉOPLATON1CIENNE DU POLYTHÉISME.
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DISSERTATI0
INAUGURALIS HIST0RI00-PHIL0S0PHI0A
DE POLY FIHEISMO JULIANJI NEOPLATONICORUM
MIORE INISTAUBABSIIDO ,

QUAM, CUM SUBJECTIS THESIBUS,

A NN U ENTE SUMMO NUMl N E ,


, EX AUCTORITATE RECTORIS MAGNIFICI

PETRI FRANC. XAV. DE RAM,


ECCL. METROP. MECHL. ET PARIS. CAN. HON., S. THEOL. ET SS. CAN. DOCT.,
ORD. LEOP. EQ., ACAD. CATH. ROM., REG. BRUX. ET MONAC. SODALIS,

ET CONSENSU FACULTATIS PHILOSOPHIAE ET LITERARUM ,

PRAESIDE

GERARDO CASIMIRO UBAGHS,


CAN. HON. ECCL. CAT. LEOD. , S. THEOL. DOCT., PROF. ORD. , FACULT. PHIL. AC
LIT. P. T. DECANO,

PRO GRADU ACADEMICO DOCTORIS PHlLOSOPHIAE


ET LITERARUM ,
IN U N IV E R S IT ATE CAT H O L 1 CA, 1N O P P IDO L O V AN I EN S I,

RITE ET LEGITIME CONSEQUENDO,

PUBLICE PROPUGNABIT

JosEPHUS DUCULOT, Ex MoRIALMÉ,


PRESBYTER DIOECESIS NAMURCENSIS , PHILOS. ET LIT. CANDIDATUS ,
INSTITUTI PHIL0L0GICI SODALIS,

Die XXXI mensis Julii , hora X, anno MDCCCXLVIII.

LOVANII

EXCUDEBANT VANLINTHOUT ET VANDENZANDE,


UNIVERSlTATIS TYPOGRAPHI.
A MONSEIGNEUR

MC0LAS J0SEPH DEllESSELIE,


RÉVÉRENDISSIME ÉVÉQUE DE NAMUR,

Hommage de Vénération, d'Amour et de


Gratitude.

A MONSIEUR

P. F. X. DE RAM,
RECTEUR MAGNIFIQUE DE L'UNIVERSITÉ CATHoLIQUE DE LoUvAIN,

A M O N S I E U R

(i, ( lBA(lIS,
PROFESSEUR ET DOYEN DE LA FACULTÉ DE PHILOSOPHIE ET LETTRES,

ET

A MONSIEUR

J. MoELLER,
PROFESSEUR A LA MÊME FACULTÉ,

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INTRODUCTION.

Julien veut rétrograder et il entreprend


un labeur au-dessus des forces humaines.
Et un beau génie et un grand caractère
tombent dans l'opprobre de l'absurde.
BALLANCHE.

L'HIsToIRE des religions ne présenta jamais un intérêt plus


marqué et un enseignement plus vrai, que dans le dernier
effort tenté par l'idolâtrie, pour se soutenir au milieu des
défections sans nombre, qui la minaient avec persistance.
Toujours puissantes et vénérées, toujours maîtresses des évè
nements et des esprits, les croyances antiques avaient joui
d'une fortune qui semblait impérissable. Un moment, le pou
voir leur échappe, les faveurs sont retirées; et cet abandon
lui-même, opéré violemment, fait renaître dans bien des
D. - 1
— 2 —

âmes refroidies, une foi et un enthousiasme qu'elles ne con


naissaient plus. La réaction trouve un chef et s'assied de nou
veau sur le trône. Mais l'ennemi, qui n'avait point brigué
l'opulence et qui n'avait demandé qu'une chose, la liberté,
grandissait au loin et menaçait de lever bientôt la tête.Tout
présageait une lutte opiniâtre, et l'on sait combien elle fut
décisive : elle accusa les forces réelles de la vérité, en ame
nant son triomphe, et précipita la ruine de l'erreur. Tout ce
qui touche à cette lutte d'idées, de foi et de traditions, ac
quiert par là de l'importance. Jamais, en effet, l'Eglise n'avait
eu ensemble autant d'illustres défenseurs, et l'Hellénisme
était fier d'être représenté par un homme, qui lui vouait
toutes les ressources d'un esprit ardent et les forces d'un
grand empire.
,
Les adversaires de la doctrine évangélique ont senti qu'elle
avait porté un coup mortel au paganisme; mais ils n'ont voulu
voir dans cet évènement que l'élévation d'un symbole, rendu
victorieux par les fautes de son rival. Tel est le point de vue,
où se sont placés les contemporains et, après eux, les hom
mes qui ont travaillé à détruire jusqu'aux fondements de
notre foi et de nos espérances (1).
L'école éclectique, fidèle à ses tendances et à son respect
pour le système d'Alexandrie, devait, sinon réhabiliter Ju
lien , du moins rendre hommage aux idées qu'il défendait.
De là tous ces travaux sur le néoplatonisme; de là ces attaques
plus ou moins voilées contre le catholicisme et les Pères de
l'Église, dans la vue d'ôter à l'erreur sa flétrissure et de la faire
(1) D'argens, Défense du Paganisme, avec dissertations et notes. (Berlin,
1764 ).— Les auteurs de l'Encyclopédie et les déistes, au dix-huitième siècle.
— 5 —

envisager comme une phase du progrès nécessaire et in


défini (1).
L'Allemagne avait devancé la France dans l'étude de ce
grand siècle. Agitée par le Panthéisme et par tant d'autres
erreurs philosophiques, elle ne pouvait refuser un coup d'œil
à une période, si pleine d'enseignements pour elle. Les
mêmes questions se sont reproduites au grand jour, sous une
dénomination différente : les écoles catholiques sont en lutte
avec les écoles panthéistes, comme saint Athanase et saint
Grégoire de Nazianze l'étaient avec les philosophes et les so
phistes du quatrième siècle. Le Panthéisme n'est que le Poly
théisme stoïcien et néoplatonicien déguisé : dans l'un et l'autre
système, on admet en principe la divinisation de la nature,
de ses forces et de ses productions; l'âme humaine et tous
les êtres finis sont regardés comme des actions de la Divinité,
comme l'expansion divine et une portion plus ou moins par
faite de l'âme universelle (2). Les uns ont défendu la réaction
païenne, pour défendre indirectement leurs doctrines ; les
autres l'ont attaquée avec affectation, pour repousser le nom
d'impies, qui leur était donné par le Piétisme (5).

(1) V. Cousin, Introduction à l'histoire de la philosophie. (1828); Préface


au Manuel de Tennemann. (1850); et opp. passim. — B. St.-Hilaire, De l'école
d'Alexandrie. (1845). — E. Vacherot, Histoire critique de l'école d'Alexan
drie, t. I et II. (1846). — Jules Simon, Histoire de l'école d'Alexandrie, t. II.
(1845). - Edgar Quinet, Du génie des religions. (1842). — Benjamin
Constant, Du Polythéisme romain, t. II. (1855).
(2) V. la partie philosophique de la Dissertation , chap. I, S 2, et la
Théodicée de M. le professeur Ubaghs, III° partie.
(3) Teufel , Kaiser Julian und seine Richter. (Allgemeine Zeitschrift für
geschichtliche Wissenschaft, pag. 405 et seqq., Berlin, 1846). Ce travail
expose l'état et l'actualité de la question en Allemagne. — D. F. Strauss,
Der Romantiker aufdem Throne der Cäsaren, oder Julian der Abtriinnige.
— 4 —

On le voit, les raisons qui ont porté les modernes à l'étude


de cette grande époque de l'histoire religieuse, ne sont point
difficiles à saisir. Julien est le dernier appui de la supersti
tion ancienne, alors environnée de tout le prestige de la phi
losophie alexandrine et d'une sophistique orgueilleuse. Le
rôle tristement distingué, qu'il joue dans l'histoire des
croyances et des principes, a imprimé sur son front une tache
qui le flétrira toujours aux yeux des chrétiens ; l'irréligion,
au contraire, a salué Julien comme un prince accompli, fort
de ses convictions et de la liberté de conscience, qu'il pro
clamait faussement. D'une part, on ne tint pas compte des
vertus humaines , et le portrait ne fut pas assez fidèle; d'autre
part, on se laissa volontiers éblouir par des qualités plus
brillantes que solides, et l'admiration n'eut pas de bornes (1).
Rejeter de prime abord les faits consignés dans les discours
des Grégoire de Nazianze et des Chrysostôme, ou les suivre
avec abandon, sans accorder la moindre attention aux auteurs
païens de la même époque, sont deux excès également con
traires aux progrès de la science, et aux règles d'une sage
critique. Afin d'éviter des écueils aussi dangereux, nous avons
combiné, autant que la chose nous a été possible, les témoi
gnages divers, dans le but d'opérer une conciliation et d'y
trouver les éléments d'un jugement équitable. Les œuvres de
Julien surtout ont singulièrement secondé nos vues. Elles
montrent que le projet de rétablir le Paganisme, auquel
(Mannheim, 1847). — Voyez aussi Saint-Réné Taillandier, Un pamphlet du
docteur Strauss. (Revue des Deux-Mondes, 1848, t. II, pag. 595 et seqq.,
édition de Bruxelles).
(1) V. Labléterie, Vie de l'empereur Julien, l. I, page 20 et seqq.
(Ed. de Paris, 1746).
– 5 —

l'empereur consacrait ses méditations et ses veilles et qu'il


remaniait avec une ardeur toujours croissante, fut comme
le principe et la fin de tous ses actes : là se résument, en
dernière analyse, ses plans et ses désirs, son orgueil et ses
vertus illusoires. Il semble que sa vie entière ne soit qu'une
préparation à cette grande œuvre longuement élaborée, qui
doit avoir un résultat si fatal à l'idolâtrie (1).
Le corps doctrinal, qui, dans la pensée du Réformateur,
devait rappeler à la vie le Polythéisme expirant, n'a point
reçu la sanction des philosophes rationalistes. Il est de
meuré incompris, ou plutôt, les fauteurs de l'école d'Alexan
drie se sont obtinés à n'y voir qu'un plagiat informe et une
chute déplorable (2). Chose singulière! les mêmes auteurs
s'attaquent à la fois et aux Pères de l'Église et à leur mortel
ennemi. Ils craignent d'élever ceux dont ils se séparent de
plus en plus, et ils n'osent avouer la faiblesse et la décrépi
tude de l'erreur. La vérité a plus d'empire sur nous : loin de
la méconnaître et de la voiler, un catholique la cherche tou
jours. En démasquant la haine et les vues de Julien, nous
rendons hommage à son esprit philosophique, à ses vertus,
à sa littérature ; et nous prouvons ainsi que l'évangile a triom
phé du système le plus perfide et le mieux combiné.
Telles sont les raisons de haute importance et de vive ac
tualité, qui nous ont inspiré le sujet de notre Dissertation ;
telle est, selon nous, la nature intime et véritable de la réac
tion polythéiste au quatrième siècle. Le double caractère de

(1) V. Saint-Réné Taillandier, op. cit., pag. 401.


(2) D. F. Strauss, Julian der Abtrünnige. — Jules Simon, Histoire de
- l'école d'Alexandrie, t, II, l. IV, chap. 2.
– 6 —

cette lutte a divisé naturellement notre travail en deux par


ties, l'une historique et préparatoire, l'autre philosophique.
Dans la première partie, nous faisons connaître Julien, tel
que les événements et les passions l'ont rendu, tel qu'il s'est
montré lui-même, avant et pendant la fameuse restauration
qu'il méditait. Cette restauration est traitée dans la partie
philosophique, sous le triple rapport du dogme, de la mo
rale et de la discipline.
Il y a, pour chacun de nous, un droit d'étudier les rai
sons qui ont dirigé tant d'efforts contre la vérité, un devoir
de porter, dans cet examen, les sentiments de justice et de
modération qui servent si dignement la bonne cause.
RESTAURATION
NÉOPLATONIC IENNE DU POLYTHÉISME.

PA R T I E H I s T o R I Q U E.

CHAPITRE PREMIER.

DE L'APosTAsiE DE L'EMPEREUR JULIEN.

A veritate quidem auditum avertent, ad


fabulas autem convertentur.

II AD TIM.

$ l.
J.UTTE RELIGIEUSE A LA NAISSANCE DE JULIEN.

L'apparition de la croix de lumière, ornée du monogramme


du Christ, avait rendu Constantin favorable à la religion
nouvelle (1). Quand la défaite de Licinius l'eut placé à la tête
de tout l'empire, il montra un attachement sincère au chris
tianisme, et l'Église, jusque là persécutée, se vit honorée des
· plus grandes faveurs. Les biens des martyrs étaient rendus à
leurs familles ou aux évêques, des temples chrétiens s'éle
vaient partout à grands frais, les mystères antiques étaient
livrés à tous les regards, et même, une loi défendait de
consacrer de nouvelles idoles (2). Persuadé que la parole de

1) Eusebius, De Vita Constantini, l. I, cap. 27 et seqq. ( Ed. Reading,


Cautabrigiae, 1720 ).
(2) Eusebius, De Vita Constantini, l. II, cap. 24 et seqq. — Socrates,
— 8 —

meurait impuissante et que sa vertu n'allait pas jusqu'à tou


cher les cœurs, Constantin voulait attirer les pauvres au
christianisme par des largesses, et ceux qui ne l'étaient point,
par la protection et les dignités. Des chrétiens furent appelés
à l'éducation de ses plus jeunes fils, aux emplois les plus
recherchés, au gouvernement et à l'inspection des pro
vinces (1). L'empereur, il est vrai, ménageait les idolâtres
dans les villes populeuses; il confirma, avant sa mort, les
immunités des pontifes d'Afrique; mais, en général, les
partisans de l'ancien culte étaient l'objet de ses répulsions,
de ses défiances et quelquefois de son ressentiment : sans
être légale, la proscription existait de fait, et les temples
délaissés servirent bientôt d'églises aux chrétiens. Dans
certaines parties de l'empire, les sacrifices furent rigoureu
sement prohibés, les autels renversés, les temples détruits (2).
Tous les moyens, hormis la violence sur les personnes, étaient
mis en œuvre, pour élever le christianisme et l'asseoir sur
les débris de la superstition ancienne.
Cette énergie de Constantin, fruit de ses convictions in
times, marquait moins de sagesse et de prudence que de
zèle indiscret et d'amour pour la vérité; elle eut de fâcheuses
conséquences. Les païens, exaspérés par les édits impériaux
et par la conduite des gouverneurs, attribuèrent la conver
sion de Constantin-le-Grand à une faiblesse d'esprit coupable,
et ne virent dans ce changement qu'un crime politique.
L'aristocratie romaine sentait tout son appui se dérober sous
elle, lorsque l'on portait une main hardie sur sa législation ;
Historia ecclesiastica, l. I, cap. 12. (Ed. Valesius, Moguntiae, 1677).-Euna
pius, Vitœ philosophorum et sophistarum, pag.54 et 55. (Antverpiae, 1568).
(1) Eusebius, De Vita Constantini , l. II, cap. 45 et seqq. - Baronius ,
Annales ecclesiastici, an. 524, t. IV, pag. 60. (Ed. cum critica Pagii.
Lucae, 1759).
(2) Eusebius, De Vita Constantini, l. III, cap. 52. - Theodoretus,
Historia ecclesiastica, l. V , cap. 20. (Ed. Valesius, Parisiis, 1675). -
Orosius, Historia, l. VII, cap. 18. (Biblioth. Patrum, t. XV).
| — 9 —

à ses yeux, le chef de l'Etat anéantissait les institutions na


tionales, en mettant le trouble dans les institutions reli
gieuses (1).
En Orient, les défenseurs du Polythéisme, guidés par la
persuasion plutôt que par l'intérêt, n'avaient pas en vue de
soutenir l'édifice social. Attachés à une mythologie héré
ditaire et à des convictions profondes, ils repoussaient dans
le christianisme le principe de réaction contre les divinités
qu'ils adoraient. Une rénovation sociale, loin de les blesser,
était appelée de tous leurs vœux; mais ils faisaient volon
tiers le sacrifice d'une telle espérance sur l'autel des dieux
et des héros. Les pontifes dans leurs pratiques mystérieuses,
les philosophes dans leurs études abstraites et leurs spé
culations, les sophistes, dans les écoles d'éloquence, ne cher
chaient qu'une chose, le maintien des priviléges religieux,
des traditions mythiques et des festins sacrés. Gardiens des
sanctuaires de la philosophie et des temples, les uns voulaient
être regardés à la fois comme des philosophes et des pon
tifes (2); les autres, me pouvant séparer le culte des dieux
et le culte des lettres, se croyaient investis d'une magistra
ture religieuse (5). Les premiers s'attaquèrent à la doctrine
évangélique avec l'acharnement qu'inspire la haine; les rhé
teurs défendirent leurs croyances avec toute la jalousie et
la passion, que l'on connaît aux artistes. Le cri d'alarme avait
été poussé : les deux corporations de l'Orient, ayant contre
elles la puissance impériale, se préparent à la lutte avec le
courage du désespoir (4).
(1) Memoriam Constantini, ut novatoris turbatorisque priscarum legum
et moris antiquitus recepti, vexavit. Ammianus Marcellinus, Historiœ quœ
supersunt, l. XXI, cap. 10. (Ed. Erfurdt, Lipsiae, 1808).— Cfr Benjamin
Constant, Du Polythéisme romain , t. II, l. X, chap. 4.
(2) V.Brucker, Historia critica philosophiœ, t.II, pag.270.(Lipsiae, 1736).
(5) Libanius Sophista, Prœludia, declamationes et dissertationes, t. II,
pag. 75. (Ed. Morellus, Lutetiae, 1627).
(4) V. A. Beugnot, Libanius et les Sophistes. (Correspondant, 1844,
t. VII, pag. 5 et seqq.)
D, 2
— 10 --

D'un autre côté, des multitudes se hâtèrent d'embrasser la


religion du souverain, dans le but d'obtenir des biens et des
faveurs. L'intérêt avait changé les dehors et il simulait un
nouveau culte; mais l'esprit n'avait pas abjuré ses souvenirs,
ni le cœur ses passions. On n'adorait plus les dieux, mais
on retenait le vice et l'infamie, et sous une apparence de zèle
religieux, se cachaient l'ambition, la soif des richesses,
l'amour du pillage (1).
La foule était ainsi chrétienne de nom, païenne en réa
lité, quand l'Arianisme vint jeter le désordre dans l'Église.
« Le caractère de l'Arianisme, c'est la séparation de Dieu
et du monde... Il admettait un être intermédiaire entre Dieu
et le monde, qui devait concilier l'un avec l'autre. Voilà ce
que le Fils de Dieu était pour les Ariens... Ils ne reconnais
saient pas dans le Fils le véritable )éyoç de Dieu, la véritable
sagesse divine et la véritable force créatrice. Ils le considé
raient plutôt comme un artisan, et ils pensaient qu'il avait ap
pris de Dieu comment il fallait créer. La création revient au
Père, disaient-ils, et les créatures reviennent au Fils (2).
Or, si le monde a été créé par le Fils, il a donc pu sup
porter sa présence, pour pouvoir être créé par lui, et le Fils
n'est pas de la substance du Père, il n'est pas véritable Dieu,
puisque, s'il l'était, il n'aurait pas pu se mettre en contact
immédiat avec le monde. ll est donc par sa nature sembla
ble aux êtres créés, et il est lui-même une créature. Sa su
périorité ne consiste que dans sa qualité de Créateur... Il
n'est Dieu , que dans une autre signification que celle que ce
mot a réellement : c'est un Dieu qui a été créé (5). »
Cette tentative de produire un christianisme hellénisé bou

(1) Socrates, Historia ecclesiastica, l. III, cap. 15. — Eunapius, Vitae


philosophorum et sophistarum, pag. 74.
(2) Athanasius, Oratio IIa contra Arianos, cap. 24 et28. (Parisiis, 1698).
(5) J.A.Moehler, Athanase-le-Grand, t.I, l. II, pag. 177.(Bruxelles, 1841).
— 11 —

leversa presque toutes les Églises : « On imposa aux diocèses


des évêques inconnus qui ne possédaient la confiance de
personne; on expulsa violemment des hommes auxquels les
cœurs de tous étaient attachés. De là ces déplorables discus
sions et ces luttes violentes dans lesquelles le sang fut versé
plus d'une fois. Les Ariens attiraient à eux des catholiques
indignes, vivant comme des fantômes, sans force intérieure
et sans beauté intérieure, puisque le cœur ne pouvait pas se
développer. Les gentils tournaient les chrétiens en déri
sion : le spectacle des querelles les plus vives leur fournissait
des aliments pour la satire, et le prodigieux accroissement
de l'Église cessa en beaucoup d'endroits... Sans appui dans
le sentiment et privé de l'autorité de la tradition, l'Aria
nisme, si ses causes n'avaient pas eu une existence au fond
des âmes, n'aurait jamais pu avoir des conséquences aussi
larges ni des effets aussi terribles. Il eût bientôt disparu,
comme d'autres tentatives semblables qui avaient été étouffées
dans leur germe. La force du cœur, retrempée dans la foi,
l'eût rejeté après quelques années, et l'Église, restée saine,
n'eût pas éprouvé de tels déchirements (1). » Au reste, la
notion arienne de la Divinité poussait les esprits à un ratio
nalisme avoué. Expression de la croyance universelle, la
consubstantialité, ouoovatótng, dépassait les forces de l'intelli
gence, et froissait ainsi l'orgueil de la raison. En descendant
à la triade des philosophes grecs, l'hérésie ne révoltait point
la faiblesse de l'homme, et elle captivait sans peine des esprits
superbes, dévoués à une philosophie impuissante.
Tandis que la foi s'affaiblissait ainsi et que l'Arianisme,
se jouant du pouvoir, arrachait à la religion ses plus fermes
soutiens, le Polythéisme comptait ses forces et se rendait
moins méprisable, au milieu de ces fureurs religieuses. L'in
trigue arienne avait été condamnée (525), mais elle n'était
(1) J. A. Moehler, Athanase-le-Grand, t, I, l. II, pag. 171.
- 12 —

point vaincue. Le grand Athanase plusieurs fois banni de son


siége, l'hérésie trouvant un appui dans les fils de Constantin,
des intrus gouvernant à la place des évêques orthodoxes,
témoignent assez de la puissance des disciples d'Arius (1).
La faiblesse de Constance, ses défiances cruelles, l'avidité et
la corruption de ceux qui l'entourent, mettent le comble
à tant de maux. On interprète ses lois au profit des passions ;
on organise un système de pillage destructeur de tout ordre,
et la spoliation ne connaît plus de bornes (2). Pour augmenter
leurs richesses ou venger des injures personnelles, les ma
gistrats font subir au Polythéisme une espèce de martyre,
dont il ne manquera point de se prévaloir, aux dépens de
la cause de la vérité.

S II.
L'ÉDUCATIoN PRÉPARE L'APosTASIE DE JULIEN.

L'Arianisme avait dignement servi les adeptes des faux


dieux. Il semblait que l'Église, déchirée intérieurement par
les novateurs, n'avait échappé aux persécutions que pour se
suicider elle-même. Déshonorée aux yeux de ses ennemis,
entravée dans son action, elle cachait avec peine les blessures
que lui avaient faites ses propres enfants , et son deuil rem
plissait de joie ceux qui avaient juré sa perte. A la vérité,
le mensonge ne devait plus régner en souverain; mais les
travaux de l'Église n'étaient point finis. Elle nourrissait dans
son sein et protégeait dans ses sanctuaires le jeune homme
qui relèvera le Paganisme en dissolution et tournera contre
sa mère les forces qu'il a reçues d'elle. Flavius-Claudius
Julianus était né à Constantinople le 6 novembre 551, de

(1) Athanasius, Ad Monachos, cap. 45 et seqq.


(2) Baronius, Annales ecclesiastici, an. 541 , t. IV, pag. 584 et passim.—
A. Beugnot , Libanius et les sophistes , pag. 14.
— 15 —

Jules-Constance et de Basiline. Il fut bientôt sur le point de


périr, victime de l'ambition et de la cruauté, dans le mas
sacre qui suivit de près les funérailles de l'empereur. Grâce
aux soins de l'évêque d'Aréthuse, il survécut à cette tragédie
sanglante, ainsi que son frère Gallus, auquel la maladie et la
faiblesse avaient valu la conservation (1). Un autel servit d'asile
à leur infortune; des prêtres les élevèrent dans l'innocence
et la piété (2). Constance lui-même, dont les désirs étaient
satisfaits, jeta les yeux sur les deux orphelins ; et, résolu d'en
faire les appuis du pouvoir (5), il confia l'éducation de
Julien à Eusèbe de Nicomédie, homme tout dévoué à l'A
rianisme, et le principal propagateur de cette doctrine
(555) (4). Un tel choix favorisait les vues du souverain, mais
il était fatal au jeune prince. Aussi bien, l'éducation ouvre
au fils de Jules-Constance la voie qui doit le conduire à
l'apostasie (5).
Le changement de croyances religieuses est un de ces
grands faits qui ne manquent jamais d'avoir les plus im
portants résultats; il acquiert dans l'histoire qui nous oc
cupe une influence si directe et si forte, qu'il résume avec
une rigoureuse exactitude toute la vie privée de Julien. L'a
bandon de la foi catholique y est préparé par un système
d'éducation vicieux, et déterminé par d'impérieuses passions :
c'est le chemin que Julien se fraie pour arriver à l'empire
(1) 'Iov»tavès repieatipºn teóvos di'ºatxia repippovnºels , xaà
z paórnT x. Eunapius, Vitœ Philosophorum et Sophistarum, pag. 79.—
'E#eiAero T )s # xtºovA5s Tx AAov uèy, 3Tt voorày # Tuxe... 'Iouxtayèy à è
2-3 véov. Sozomenus, Historia ecclesiastica, l. V, cap. 2. ( Ed. Valesius,
Moguntiae, 1677).
(2) GregoriiNazianzeni opera, t. I, pag.90.(Ed Morellus, Parisiis, 1650).
— V. Labléterie, Vie de Julien , l. I, pag. 26, note a.
(5) Ammianus Marcellinus, l. XXII, cap. 12. — Gregorii Nazianzeni
opera, t. I, pag. 58.
(4) V. J. A. Moehler, Athanase-le-Grand, t. I, l. II, p. 174.
(5) Cfr. Baronius, Annales ecclesiastici, an. 557, t. IV, pag, 514.
— 14 —

et une condition préalable au titre de sauveur du Paganisme,


le seul qui flatte entièrement sa vanité; en un mot, l'apos
tasie est le lien intime et manifeste, qui subordonne à l'œu
vre de la restauration polythéiste tous les actes qui l'ont
précédée. -

Afin de caractériser avec lucidité et précision un fait si


grave et, par lui-même, si plein d'intérêt, nous avons dis
tingué deux ordres d'influences, les unes externes, les autres
internes. Les premières viennent du dehors et sont plutôt
l'œuvre des évènements : il y aurait de l'injustice à rendre
Julien solidaire du malheur des circonstances; les autres ont
leur source dans sa propre volonté, dans sa passion pour
la gloire : il y aurait de la mauvaise foi à ne point blâmer la
faiblesse, à justifier une action coupable. Nous ne voulons
pas engager à ce sujet une polémique fastidieuse; un exposé
succinct, basé sur des témoignages incontestables, dissipera
tous les doutes et rétablira la question dans son vrai jour.
C'est la meilleure réponse que l'on puisse faire aux exagé
rations de l'incrédulité.
Eusèbe de Nicomédie avait choisi pour son collègue dans
la tâche de précepteur le scythe Mardonius, homme probe
et sévère dans ses mœurs, mais tout dévoué aux maximes
de la philosophie païenne (1). « J'avais un gouverneur, dit Ju
lien, qui m'obligeait à la modestie et me défendait le théâ
tre... C'est lui qui m'attire aujourd'hui la haine des habitants
d'Antioche par les préceptes qu'il a si profondément im
primés dans mon esprit et dans mon cœur. Ce qui n'est à
vos yeux que rudesse, il l'appelait gravité; mépriser le plai
sir, vaincre les passions, c'était pour lui la grandeur d'âme,
et personne ne pouvait être heureux, s'il ne secouait l'em

(1) Juliani imperatoris opera quae supersunt omnia, cum notis D. Petavii,
pag. 552. (Ed. Ez. Spanheim, Lipsiae 1696). C'est à l'édition de Spanheim
que nous renvoyons toujours, sauf pour les lettres et les fragments.
— 15 —

pire des sens. Il me disait souvent : résistez avec force à l'en


traînement de vos amis, qui courent au spectacle. Aimez
vous les jeux du cirque ? Ouvrez Homère, il les décrit avec
charme et séduction. Vous aimez la pantomime? Voyez les
danses de la jeunesse phéacienne, écoutez les accents de la
lyre et la voix de Démodocus. Telles furent les leçons de mon
enfance. Privé des soins de ma mère, dérobé mille fois à
la mort , délaissé comme une vierge dans l'isolement, j'étais
conduit par Mardonius aux écoles publiques. Il me persuada
que le chemin par où nous passions était le seul qui fût dans
le monde; et lui-même, ne voulant pas en connaître d'autre,
me rendit odieux à votre ville (1). »
L'éducation de Julien était sérieuse : on cultivait son in
telligence, on lui inspirait les sentiments les plus mâles et
les plus purs, mais ce n'était là qu'une éducation païenne.
Eusèbe de Nicomédie ne pouvait lui donner une idée grande
et juste de la religion. Vendu à l'intrigue et à l'hérésie, il
dénaturait les dogmes sacrés, adorait le Fils de Dieu et l'Es
prit saint auxquels il refusait la substance incréée, et retom
bait ainsi dans les ténèbres de l'idolâtrie. Dévoré par l'am
bition et l'égoïsme, il n'avait pas même réalisé dans sa vie
les principes de morale que Julien méditait dans les discours
d'Isocrate, les poémes d'Homère et les dialogues de Platon.
De son côté, Mardonius, dont la foi était chancelante, n'é
tudiait que le Paganisme et n'aimait que le Paganisme :
« Suivez, disait-il à Julien, suivez toujours les principes des
grands philosophes, de Socrate, d'Aristote, de Théophraste,
et vous marcherez d'un pas certain dans la voie de la vertu (2). »
Fidèle à ces maximes qui devaient porter des fruits si amers,
le jeune prince lisait continuellement les chefs-d'œuvre de
l'antiquité; sensible aux seules jouissances de l'esprit et formé

(1) Idem, ibid., pag. 551 et 552. \,

(2) Idem, ibid., pag. 555.


— 16 —

aux occupations sérieuses, il n'avait qu'une pensée, celle de


faire des progrès dans la science. Ses efforts ne furent point
stériles; car il était doué d'une mémoire étonnante et d'un
génie vif et pénétrant (1). Il devint bientôt admirateur aussi
passionné des anciens que Mardonius, et s'habitua à n'écou
ter que les poétes et les philosophes de la Grèce (2). Ils
étaient ses maîtres et ses conseillers. Les divines Écritures,
l'unité, la profondeur des vérités du christianisme et sa mo
rale sublime étaient mises au rang des choses vulgaires.
Incompris ou inconnu, ce magnifique symbole ne pouvait avoir
d'attraits pour un homme, qui ne voyait rien de grand ni
de beau en dehors de la mythologie et de ses partisans.
Julien venait d'entrer dans sa quinzième année, lorsque
l'empereur Constance, effrayé sans doute des talents dont
il faisait preuve, lui assigna une destination nouvelle. Un
château, voisin de Césarée en Cappadoce, servit, pour ainsi
dire, de prison aux deux frères (545) : au milieu d'un luxe
vraiment royal, ils étaient réduits à n'avoir pour amis que
des esclaves et à faire leurs exercices avec eux. Des maîtres
distingués leur enseignaient les sciences et les lettres pro
fanes, mais l'étude fondamentale était celle de la doctrine
évangélique et de la vraie piété. On leur inspirait le goût
des livres sacrés; on les exerçait à la prière, aux jeûnes, à
la munificence envers les lieux saints, à la fréquentation
des tombeaux des martyrs. Admis au nombre du clergé, ils
semblaient mettre leur joie et leur bonheur à lire au peuple
les divines Écritures (5). -

(1) 'o òè xaà xpôs , xvra rà u éytºos Tjs pva tas izred eizvvro.
II& vrx Yoüy oºvo èta a réuaros tixe rà At8Aix, ào re »yavézro5v
ixºivot rpès T»y 8paxºrnra re ratà eias , ais oüx #xovres #, rt à) à&
#ova-t rõ zratôiov. Eunapius, Vitœ philosophorum et sophistarum, p. 79
et 80.—V. la partie philosophique, chap. I, S I.
(2) Libanius, Prœludia, declamationes et dissertationes , t. II, pag. 262
et 265. — Socrates, Historia ccclesiastica , l. III, cap. 1.
(5) Juliani opera, pag. 271.— Gregorii Naz, opera, t. I, pag. 58.
— 17 —

On s'imagine, au premier coup d'œil, que cette vie toute


religieuse était propre à lier inviolablement au christianisme
le neveu de Constantin; mais si l'on tient compte des cir
constances, on aperçoit que le moyen était inefficace et bien
dangereux. Confiné dans une demeure lointaine, arraché à
ses amis, le jeune prince comparait la solitude de Cappadoce
à une prison de la Perse, les pratiques de l'évangile au trai
tement des esclaves, ses engagements nouveaux à une ser
vitude (1). Son premier genre de vie avait été interrompu
par l'ordre de Constance, si justement soupçonné dans le
meurtre de la famille impériale (2) : il n'en fallait point davan
tage pour rebuter Julien, exciter sa défiance et déterminer
son dégoût pour une doctrine qu'il avait peu connue et qu'il
n'avait jamais aimée.Son caractère exigeait des ménagements :
ses maîtres ne l'ont point compris ; et Julien, qui craignait
pour son avenir et ses jours, sut cacher son antipathie, ses
répugnances et son ennui sous les dehors d'une piété fer
vente et profonde. Dans les déclamations et les controverses,
il choisissait la défense de l'Hellénisme; mais afin d'écarter
la suspicion de l'âme de ses gouverneurs, il disait que l'infé
riorité seule de la doctrine était le motif de son choix (3).
Julien s'était plié, pendant six ans, à cette éducation so
litaire, lorsqu'il apprit l'élévation de Gallus à la dignité de
César (551) : il put enfin quitter sa retraite et venir à Con
stantinople. C'était faire un nouveau pas dans un chemin semé
d'écueils et de dangers. Les écoles supérieures où l'on en
seignait la philosophie et la sophistique n'étaient rien moins
que chrétiennes : la culture intellectuelle n'avait de base que

(1) 'oºa tp ºi rapà rois méprats, i, rois ppovpiots rnpoé,utvot, z. T. «.


Juliani opera, pag. 271. -

(2) Voyez Tourlet, OEuvres complètes de Julien traduites en français,


avec un sommaire critique de sa vie, t. I, S2. — Labléterie, Vie de Julien,
l. I,pag. 54. -

(5) Gregorii Naz. opera , t. I , pag. 61.


D. 5
— 18 —

dans les traditions et la littérature du paganisme ; la supersti


tion du passé n'avait pas encore fléchi devant la pureté de
la morale évangélique. Or, l'attachement aux séduisantes
peintures des poémes grecs et aux préceptes des sages, n'é
tait point séparé du culte des dieux traditionnels; on leur
attribuait l'inspiration, on les adorait. Les jeunes gens qui,
chaque jour, allaient applaudir les sophistes discourant sur
la mythologie, ne se mettaient pas en peine du bruit que
faisait autour d'eux la religion nouvelle. Subjugués par la
parole puissante du maître, ils ne voient, ils n'entendent
que lui. Le christianisme, ils ne l'ont jamais connu; les fa
bles et les théogonies monstrueuses, voilà pour eux la vé
rité, que les attaques des Pères de l'Église ne pourront
altérer ni détruire (1).
Une pareille éducation retenait la jeunesse éloignée du
christianisme et devait laisser dans l'âme de Julien une dis
position favorable au culte des idoles. Comme si tout eût
conspiré sa perte, on lui donna pour précepteur le sophiste
Ecébole, homme sans franchise et sans foi , changeant de
religion en changeant de souverain (2). Un tel maître ne
pouvait dissiper les préjugés du prince, effacer ses souvenirs,
le détacher de la superstition. Ses préceptes furent ceux
d'un païen; ils reposaient uniquement sur l'antiquité profane.
Cependant la modestie et la sagesse de Julien lui avaient
acquis à Constantinople une prompte réputation ; on ne
parlait que de lui, on disait hautement qu'il était digne d'un
trône (5). L'empereur, toujours défiant, le relégua dans une
ville de l'Asie mineure, avec défense expresse d'assister aux
leçons de Libanius, le chef des rhéteurs au quatrième siècle.

(1) Dœllinger, Origines du christianisme, t. II, pag. 15 et 16. (Ed. de


Paris). — A. Beugnot, Libanius et les sophistes. (Correspondant, 1844 ,
t. VII, pag. 5 et seqq.)
(2) Libanius, Praeludia, declamationes et dissertationes, t. II, pag. 265.
(5) Idem, ibid., pag. 265 et 264.
— 19 —

Cette défense était vaine et illusoire : Julien, qui se croyait


persécuté, voulut connaître ce qu'on lui cachait avec tant
de soin, et fut épris d'une admiration sans bornes pour les
idées et le style de Libanius (1). Son peu de foi allait tou
jours s'affaiblissant , et l'amour qu'il portait au paganisme
le fit tomber dans l'abîme creusé sous ses pas. S'étant adressé
à un augure, celui-ci frappa son imagination ardente et lui
inspira le désir de consulter les théurges adonnés à la ma
gie. La curiosité de Julien était grande; il se rendit en Ionie
auprès de Maxime d'Ephèse, dont on vantait la sagesse; et
là, imbu du système néoplatonicien, flatté de l'honneur de
restaurer un jour les autels des dieux, il se laissa initier
dans le secret des mystères et des évocations divines (2).
« Dès ce moment, ajoute Libanius, il se dépouilla de l'er
reur, brisa comme un lion furieux les liens qui l'attachaient
au christianisme et adopta les seules pratiques qui puissent
honorer la Divinité (5). » -

Les païens avaient ainsi retrouvé un chef qui sera bien


tôt redoutable ; ils offraient des sacrifices et répandaient des
prières, pour hâter le jour de la délivrance. De son côté,
Julien annonçait à ses amis qu'il ne soupirait ni après la
pourpre, ni après les douceurs de la souveraineté : il voulait
rendre toutes les nations heureuses, en adorant les dieux ,
relevant les temples, rétablissant le sacerdoce et les autels;

(1) IIszrtizao tv xvrois ais iuès où uaônrys * oüx éuov ravrx a Ax


(ovevo au évov rpès r)y zré»uv° &xx » ràSy Aéyây ºuotörns Tyv à 6#av
TavTwv tio ºyaye. Libanius, Prœludia, declamationes et dissertationes,
tom. II, pag. 152.—Eunapius, Vita philosophorum et sophistarum , p. 161.
(2) Idem, ibid., pag. 80 et seqq.— Ammianus Marcellinus, l. XXI, cap. 2.
—Juliani imperatoris quae feruntur epistolœ et fragmenta cum poematiis,
pag. 150 et 151. (Ed. Heyler, Moguntiae, 1828). Nous avons toujours fait
usage de cette édition savante pour les lettres et les fragments.
(5) Libanius, Prœludia, declamationes et dissertationes, t. II, pag. 175.—
Cfr Tillemont, Histoire des empereurs, t. IV, pag.926. (Ed. de Bruxelles, 12°).
— 20 —

en un mot, il n'avait accepté l'empire qu'à la condition de


sauver le monde par le Polythéisme (1).
Rien de ce fameux changement ne parvint aux oreilles de
l'empereur ; car Julien s'acquittait toujours des devoirs que
la religion prescrit (2), et il poussa si loin la dissimulation,
qu'il se trouvait sanscesse dans les temples du vrai Dieu et
sur les tombeaux des martyrs. Rappelé à Milan (555), lors
que Gallus fut sacrifié aux craintes excessives et à la fai
blesse de Constance, il cacha si bien toutes ses pensées,
que l'impératrice Eusébie pût l'arracher à la haine de ses
ennemis. A l'aide de cette puissante protectrice, Julien court
à Athènes, devenue le dernier refuge de la civilisation grec
que, comme elle en avait été le berceau (5). C'est là que
saint Basile et saint Grégoire de Nazianze le virent, et pro
noncèrent en le voyant ces paroles malheureusement prophé
tiques : « Quels maux l'empire romain élève en ce jeune
homme (4) ! » Athènes était, à la vérité, le rendez-vous des
philosophes et des sophistes; mais elle était surtout « la
ville sainte, la ville de la sagesse, les délices des dieux et
des hommes (5). » A ce titre, elle avait toutes les sympathies
de Julien et lui offrait un séjour plein de charmes. La joie que
ce prince ressentait, en se trouvant chaque jour avec les
pontifes et les théurges, devait bientôt finir. Constance, in
capable de repousser les barbares qui ravageaient les Gaules,
voulait le revêtir de la pourpre. Cette dignité ayant été fatale
à Gallus, Julien ne l'accepta qu'en tremblant et fut de suite
envoyé dans les provinces occupées par l'ennemi.

(1) ... as ti vis avra êeâiv vato xveiro rºy rovrov éxavépêa riv, à l'
#répoy # zegºat, 2 pó èpa &y teot à'oxéi r) 8aatxeia» puysi». Libanius,
opp. cit., pag. 266.
(2) Ammianus Marcellinus, l. XXI, cap. 2.
(5) Juliani opera, pag. 272 et seqq.—Libanius, Prœludia, declamationes
et dissertationes, t. II, pag. 266 et seq.
(4) Gregorii Naz. opera , t. I, pag. 122.
(5) Libanius, opp, cit., t. II, pag. 176.
— 21 —

Le manifeste au sénat et au peuple d'Athènes offre l'his


torique des quatre campagnes dirigées contre les peuples
de la Germanie (1). Les Gaules furent délivrées, les villes
rebâties, l'administration réformée. Le neveu de Constantin
montra de la valeur et de l'habileté; il se distingua par toutes
les qualités qui font le grand général et le grand homme
d'État. L'empereur même en fut alarmé et rappela sous ses
ordres les meilleures légions ; mais les troupes, soudoyées
par les amis du César et retenues par des adieux prolongés,
refusèrent d'obéir et imposèrent à leur capitaine les insignes
tant désirés de l'empire (2). Après une longue hésitation, le
nouvel Auguste députa des officiers à Constance, pour lui faire
part de cette rébellion déguisée; et la guerre civile allait de
nouveau plonger les provinces dans le deuil et la tristesse, lors
que la mort de Constance arriva dans la Cilicie, l'an 561 (5).
Résumons les influences externes dont nous avons parlé.
Julien eut le malheur de trouver dans ses premiers maîtres
l'ignorance du christianisme véritable et le goût des tradi
tions mythologiques. Tandis qu'il vouait un culte à la philo
sophie et aux lettres, la foi chrétienne demeurait pour lui
une énigme et un thème de disputes sans fin. L'éducation
solitaire de la Cappadoce, loin de l'attacher à l'évangile,
vint fortifier ses préjugés, augmenter sa répugnance. Ce
qu'il lisait dans le passé, ce qu'il voyait autour de lui, agis
sait d'une manière funeste sur une âme aussi ardente : des
chrétiens avaient porté la mort dans sa famille, des chré
tiens s'entre-déchiraient avec fureur, des chrétiens passaient

(1) V. Juliani opera, pag. 277 et seqq.—Ammianus Marcellinus, l. XVI.


Jondot, Biographie universelle , art. Julien.
(2) Juliani opera, pag. 284 et 285. — Zosimus, Historiœ , l. III, cap. 9.
(Ed. Reitemeier, Lipsiae, 1784). — Lebeau, Histoire du bas-empire, t. II,
pag. 5-11.(Paris, Didot).— Gerdil, t. X, Considérations sur Julien, pag. 59
et seqq. (Rome, 1807, 4°).
(5) Ammianus Marcellinus, t. XXI, cap. 15.
— 22 —

leur vie dans les violences, l'exaction, l'intrigue, et le per


sécutaient lui-même. Nourri dans les maximes des anciens
philosophes, rempli d'illusions, trompé par la ruse des Pla
toniciens de l'Asie mineure, il aspire au rétablissement du
Polythéisme qu'il aime, à la destruction de l'évangile qu'il
abhorre. Sans doute, Julien a été poussé dans une voie fa
tale par des raisons indépendantes de sa volonté; une mau
vaise éducation chrétienne prélude à son apostasie et fait
jaillir le doute dans un esprit inquiet. Mais pouvons-nous
admettre que les influences extérieures aient déterminé ce
changement et cette haine implacable ? L'irréligion voudrait
de la sorte excuser l'un de ses principaux chefs (1); l'équité
s'y refuse : en faisant la part des événements et des conjonc
tures, elle blâme ce qui est coupable et maintient pour la
volonté humaine ses droits et ses devoirs.

S III.
L'oRGUEIL EST LA RAISON DÉTERMINANTE DE L'AP0sTASIE DE JULIEN.

Jusqu'ici nous avons marché d'accord avec les admira


· teurs de Julien ; nous avons critiqué ce qu'ils attaquent et
justifié à peu près ce qu'ils défendent. Il n'en est plus ainsi
de la proposition que nous allons émettre ; elle est vivement
contestée par une foule d'écrivains modernes, heureux d'é
lever ceux que l'Église condamne et flétrit. Pour appuyer
cette thèse, nous n'avons pas besoin de recourir aux té
moignages des prélats que la religion et la science vénèrent,
mais que d'injustes contradicteurs s'obstinent à récuser (2);

(1) V. D'Argens, Défense du paganisme, t. I, pag. XLII.


(2) D'Argens, ibid., t. I. — Gibbon, Histoire de la décadence et de la
chute de l'empire romain, t.VII, chap. 25. (Paris, 1790). — Tourlet, OEu
vres complètes de Julien, t. I. — Jules Simon, Histoire de l'école d'Alexan
drie, t. II, l. lV, chap. 1. — Teufel, Kaiser Julian und seine Richter. —
Vacherot, Histoire critique de l'école d'Alexandrie, t. II, l. II, chap. 2. —
nous étudierons Julien, nous recueillerons les aveux tombés
de la plume de ses apologistes. Ces aveux feront voir avec
évidence, que l'orgueil du disciple de Maxime l'a réelle
ment déterminé à quitter sa foi et à se vouer à l'idolâtrie.
Loin de nous la pensée de nuire aux vertus et aux belles
qualités de Julien; loin de nous aussi la pensée d'atténuer
ses fautes et de voiler ses vices. Nous cherchons la vérité et
nous la dirons tout entière.
Pour juger du naturel d'un homme et du mobile persé
vérant de sa conduite, de ce qui se retrouve chez lui à cha
que heure et à chaque moment, de ce qui imprime un ca
chet toujours reconnaissable à la multitude de ses actes, il
ne suffit pas de produire quelques faits isolés; il faut con
sidérer avec une sévère exactitude tout l'ensemble de ses
actions, peser le blâme de ses ennemis et les éloges de ses
partisans , fouiller, si je puis dire, dans les écrits qu'il
destinait au public et dans ceux là surtout , où les pensées
et les effusions les plus intimes sont livrées sans voile aux
regards de la postérité. C'est ainsi que Julien nous donne
presque tout son portrait; saint Grégoire de Nazianze n'a
fait que rendre plus claires certaines parties qu'il laissait
dans l'ombre ; Ammien et Libanius achèvent, sans le savoir,
de nous tracer le vrai caractère du héros de leurs ouvrages.
Julien qui imite si adroitement la vraie modestie et, en
quelque sorte, l'humilité chrétienne, ne peut si bien con
tenir sa vanité, qu'elle ne perce jusque dans ses discours :
il fait le panégyrique de Constance et il trouve le moyen
d'y étaler ses connaissances en philosophie et en littéra
ture (1); il prononce l'éloge de l'impératrice (2), et l'on dirait
M. A. Beugnot qui combat aujourd'hui dans les rangs du catholicisme, s'est
montré aussi injuste envers les docteurs de l'Église, aussi partial envers
Julien. V. son Histoire de la destruction du Paganisme, t. I, l. III. -

(1) Juliani opcra, pag. 1-101 , passim.


(2) Idem , ibid., pag. 102-150, passim.
— 24 —

qu'il a voulu prouver uniquement son érudition et sa pro


digieuse mémoire. Dans sa diatribe contre le philosophe Hé
raclius (1), il nous apprend sans détour qu'il se résigne à
la patience, de peur d'être regardé comme un superstitieux
et un insensé qui s'effarouche de tout. On répand à Antioche
des pamphlets injurieux, et un empereur se défend par une
satire (2), où il se plaît à prodiguer les traits d'esprit, à re
hausser sa propre sagesse et sa singularité toute cynique.
Dans ses adieux à son ami Salluste, il s'écrie : « Si une âme
fortement constituée, est capable de résister aux coups de
la fortune, la mienne ne jouit que d'une santé médiocre,
et je ne prétends pas à la vigueur d'Antisthène et de So
crate, au courage de Callisthène ou à l'impassibilité de Po
lémon. » Mais quelques lignes plus bas, il se compare fran
chement à Ulysse, le plus éloquent et le plus sage des
Grecs (5). « Je veux être placé, ajoutait-il, au rang des pre
mières illustrations de la Grèce, pour la justice et toutes les
grandes vertus, pour l'éloquence et la philosophie, que les
Hellènes ont cultivées avec un incomparable succès (4). »
Célèbre-t-il la fête du Soleil roi, il se proclame avant tout
« rempli d'une science prophétique, qui lui ouvre les tré
sors de la sagesse (5) » ; et quand les Césars ont été jugés
dignes de la gloire ou des supplices, l'attention des dieux
se porte sur lui : un protecteur immortel lui est assuré pen
dant la vie, un guide bienveillant doit le recevoir à la fin de

(1) Idem, ibid., pag. 204.


(2) Idem , ibid., pag. 557-571.
(5) Eio ſet a t uvn un ro5 " oiéºn 3"o}vra tvs " tiuà yàp iyà vjv
# xtivº rapaxAyo to,. Juliani opera, pag. 241.
(4) "Ayè pa tis roùs xpaTovs E'AAn vav reÁoùvra, xai xar èvvouiav,
xai xar dp trºy Tºy &AAnv, xai pnropeias &xpov, xaà pixozopias
0UX. aa eipov " x. r. x. Juliani opera, pag. 252.
(5) Juliani opera , pag. 151.
sa carrière et l'introduire, comme en triomphe, dans le séjour
de l'éternité (1).
Il nous semble inutile de multiplier les citations; l'orgueil
de Julien est un fait admis par les contemporains les plus
dévoués. « Son cœur enflé de succès, dit Ammien , brûlait
d'ajouter Sapor à tant de rois qu'il avait soumis à ses armes (2).
Semblable aux héros par son génie, sa renommée et sa puis
sance, il avait une faiblesse, celle d'aspirer aux applaudisse
ments de la foule, de tirer vanité des moindres choses et de
s'abaisser pour se rendre populaire (5).» Cette soifardente de
la célébrité le poussait à l'exagération et souvent à des abus
regrettables (4). Libanius lui-même pensait que la gloire avait
été le principe des plus belles actions de Julien : c'est pour se
rendre à jamais célèbre, évdoxiuetv éaTrovôaxátz, qu'il a porté
des lois si justes et qu'il a fait briller sa clémence (5). S'il re
doute une guerre civile avec son empereur légitime, c'est pour
ne paraître aux yeux de personne un rebelle et un ingrat (6).
Des témoignages aussi précieux nous autorisent à partir de
l'orgueil de Julien, comme d'un principe incontestable, pour
donner la raison complète de son apostasie (7).

(1) Idem , ibid., pag. 556.


(2) Ornamentis illustrium gloriarum inserere Parthici cognomentum
ardebat. Ammianus Marcellinus, l. XXII, cap. 12. - Voyez aussi cap. 9 et 7.
(Nimius captator inanis gloriae).
(5) Vulgi plausibus laetus, laudum etiam ex minimis rebus intemperans
adpetitor, popularitatis cupiditate cum indignis loqui saepe adfectans. Idem,
l. XXV, cap. 4.
(4) Gloriae avidus ac per eam animi plerumque immodici. Eutropius,
Breviarium historiœ romanœ, l. X, cap. 8. (Jenae, 1716).
(5) Libanius, Prœludia, declamationes et dissertationes, t. II, pag. 295.
(6)'Iovxtav, à è èvo zepaſvetv izri rois gve8e8nxóztv éxº et, 2 s,
ti ué AAot r, T }y a px )y avr, à s dax ért ro5 xairepos zro Asactiv,
axapio rov zapa rois a oAxois avroizerat dé#av. Zozimus, Historiœ,
l. III, cap. 9.
(7) V. G. de Malleville, Histoire critique de l'éclectisme, t. I, art. IX.
D. 4
— 26 —

On se rappelle les funestes entrevues, où les philosophes


promettaient au jeune prince la gloire et le diadème, le
souverain pouvoir et l'autorité du pontife. Il ne faut pas
chercher ailleurs sa détermination suprême. L'insidieux
Maxime avait sondé les profondeurs de son âme, consulté
ses goûts, mesuré son ambition. Il l'environne de tout le
prestige d'une science inconnue (1); il lui fait entrevoir un
trône, des autels, et lui confie de la part des dieux la mis
sion de sauver le Polythéisme. Quel appât pour l'orgueil! quel
triomphe pour l'admirateur de l'ancienne Grèce ! Le jeune
chrétien oublie son Dieu et sa foi, il adopte l'Hellénisme avec
ses croyances et ses pratiques. Assez vain pour concevoir
le plus hardi projet , mais pas assez convaincu pour oser
se dire païen, il se réserve pour des temps meilleurs. Tout
ce qu'il a de sagesse et d'éloquence, il le voue à ses dieux,
à ses prêtres, à ses amis. Encore impuissant à rétablir les
sacrifices, il jure que l'occasion le trouvera plein de force
et de courage; il gémit sur les malheurs de sa religion nou
velle, et au milieu des larmes qu'il répand sur les débris du
sanctuaire, il annonce à l'idolâtrie des jours de consolation
et de joie (2).
C'est ainsi que Libanius raconte l'apostasie de son héros,
et il ajoute que les dieux, admirant sa conversion, lui pré
- V / • '» • !

(1) ... "Hv rts o xtv8mp éeavrix js zU66 rt xpvxrd ee evosº xaà rà a-qpoºpdy
- - •- e W wº *Rº -

tutoros xarà 6e àjy s'aréxes, 7râ)y uavrevéca rày i #neetpou uevos. U77"O 7"ayy

Libanius, Prœludia, declamationes et dissertationes, t. II, pag. 175.


V - ? / \ ;- •/ º•

(2) 'os à? #xts tis Ia viav, xaà eià'ts &vdpa, xaà doxoûvra, xaà
V t
p W / / - -

dvra oroq)ov° x &à zrpds rd x x AAos r7s ©txoa opias # 8As Vas, «ai ro5
P º / vs º » • V / * -- A-.. •
zrorttzavra rov ràjy va tzaròy e ytu ora , a vrs A&ſ3es rô yvyxtoy roÙ v66ow
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didovros, oux atzº Amortis ' à axpºoy te t y t'zrà rois xt tAce vols ... , di $oûs
•w p • • 2 *> P / 9 º F

rois zrAnxio» opºv é v rº zrapovo n Avary , rny érote évny Ao nºetav.


Idem , ibid. — Cfr. pag. 266.
paraient le chemin de la gloire et la réalisation de ses des
seins; le sceptre lui était promis, le salut assuré (1).
Nous n'insisterons pas davantage sur un point qui nous
semble éclairci. Julien déjà prévenu contre la loi évangéli
que, et nourri dans les orgueilleuses maximes des philoso
phes, a vu dans son apostasie un moyen d'arriver au trône,
et dans la puissance souveraine un moyen de restaurer le
Paganisme (2). Pour un homme qui préférait la bandelette
du pontife à tout l'éclat de la pourpre, c'était la limite
des grandeurs, l'objet de ses plus vifs désirs. Aussi bien
l'orgueil satisfait comprime ses remords en changeant ses
croyances; et si cet orgueil qui grandit sans obstacle, que
Julien ne s'attacha jamais à réprimer, ne l'avait poussé à
l'abandon de sa foi , plus d'un combat eût troublé le repos
d'une conscience sans appui. Doué d'une activité intellec
tuelle et d'une pénétration d'esprit incontestables, n'aurait
il pas cherché à s'affermir dans la foi dont il connaissait la
morale pure? N'aurait-il pas consulté ceux qui la lui avaient
enseignée? Ne montrerait-il point, comme tous les autres,
cette période de doute et de perplexité qui doit conduire à
un état de principes stables ? Nous ne voyons nulle part ce
malaise que le doute dépose dans les âmes et qui les fait se
débattre quelque temps entre l'erreur et la vérité. Julien
n'est pas un homme dévoué avec conscience à la recherche
du vrai, et il n'éprouva point ce désespoir de l'intelligence ;
« A W - • V W » -

(1) Oi êe où o e rjs éeera/3oA5s dyagºs vres, xaà 3v vzre'p auray s'yva -


»/ «t - -

% 6 19 7r8 à paio-stv #u exAes, nroiua(ov uèy rô o-xyzrrpov° e'òi


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W V, -- - - - -

à ooray à è ryy o'arnpiav. Idem, ibid., pag. 176. - V. aussi Eunapius ,


Vita philosophorum et sophistarum, pag. 80-87. (o v»rvxay # xti Ma # uº
9 º •- > V \ º \ c/ P - / »»

s#expéêexro re roû avèpàs, x x à cézrpi3 à Ans rov ro5 o oqpias tixero).


- V V - - -

(2) ... ou à? dvvao rtias , ouèè roppūpas épart ro5 }s rois dvroü
P .- - • Mº ç » º - »/ \ 9

xóvots cºxodoÛvat rois iºvto tv dºv s'#ez szrra xsoravº ra rs &Axa xaù ot %

jxto r« d) ràs Tày ºt àv Aarptias. Libanius, opp. cit., t. II, pag. 266.
— 28 —

la passion dirige ses sympathies et le guide à son gré. Il se


voit déjà en parallèle avec le Christ, en lutte avec le Christ,
sauveur de l'Hellénisme, comme le Christ l'était de la re
ligion véritable, et désormais il poursuit son œuvre, selon
ses forces, en devenant apostat et en sacrifiant aux dieux.
— 29 —

CHAPITRE SECOND.

L'EMPEREUR JULIEN EssAIE DE DÉTRUIRE LE CHRISTIANISME.

Tel fut le caractère de la persécution :


la douceur apparente et la dérision de
l'Évangile.
FLEURY.

$ I.
JULIEN FAVORISE LES PAiENS ET PERSÉCUTE LES CHRÉTIENS.

Mélange étonnant de force et de faiblesse, unissant des


talents incontestables à un défaut de tact, qui amena bien
des mécomptes, captivant les masses par ces dehors pleins
d'illusion, qui voilent tout l'odieux d'un caractère, Julien
l'Apostat était encore digne de commander au monde ro
main, s'il eût été moins orgueilleux et si tous ses efforts
dans la voie qui le conduisait à l'empire n'eussent eu pour fin
suprême la réforme du culte antique. Chose étrange! l'or
gueil de l'homme choisit, pour acquérir un nom, des moyens
diamétralement opposés : le neveu de Constantin fait servir
sa politique et sa puissance à une réorganisation religieuse,
où il croit trouver la gloire, tandis que trop souvent l'am
bitieux ne tourne ses regards vers la religion, que pour sa
tisfaire plus facilement ses désirs et sa convoitise.
Le partisan du mysticisme et de la théurgie, qui trouvait
tant de grandeur dans la singularité, n'avait consenti à quit
— 50 —

ter le manteau de philosophe qu'afin d'être le sauveur des


croyances mythologiques. Une telle pensée était bien flatteuse
pour un esprit aussi vain, qui n'ignorait pas combien une
restauration religieuse devait avoir de prestige et de reten
tissement. Depuis des siècles, les luttes de doctrines et de
principes remplissaient le monde, et produisaient dans les
âmes une exaltation extrême. Pendant tout le règne de Con
stance, le zèle religieux avait agité les partis; les sectaires
déchiraient les chrétiens orthodoxes, et exaspéraient même
par leurs violences et leurs injustices les peuples encore
attachés aux idées païennes. Ceux-ci, longtemps opprimés,
respiraient déjà et cherchaient clandestinement à recouvrer
leur prépondérance passée,- tandis que leurs adversaires
s'affaiblissaient par des querelles incessantes. Les pontifes,
les philosophes et les théurges, ranimés par un spectacle si
déplorable pour l'Église, faisaient revivre dans leurs adeptes
un courage presque éteint et les retenaient par des prédic
tions, de prétendus prodiges et des opérations mystérieuses.
La nouvelle de l'apostasie de Julien et de ses projets s'était
répandue secrètement, par le soin des prêtres de l'Asie mi
neure (1). Tout semblait se réunir pour arrêter les progrès du
christianisme et rendre une vie apparente au culte des idoles.
A n'envisager que l'extérieur des choses, le ralentissement
dans la marche de la doctrine évangélique, l'affaiblissement
rapide de la foi, les désordres de l'Arianisme et l'espèce de
martyre que le Polythéisme subissait, dépouillé de ses ri
chesses, chassé de ses temples, délaissé par le pouvoir im
périal (2), il faut avouer que la perspective du disciple de

(1) Totaúz ns à è ixxiè os dvapvote évos, u erà gov rais ivvoiais , ra zr


z tro, rvyxavarzeva #ovres Tny 8ariattav, ovx 3zr»ots, oUèè #ſq)to tv,
axx tºxais xavêavovoats, xai xpvx retes vais ºvriats. Libanius, Prœ
ludia , declamationes et dissertationes , pag. 175 et 176.
(2) Cfr. Dissertation, pag. 7-12.
— 51 —

Maxime n'était rien moins que téméraire, et que la victoire


devait demeurer à ses séducteurs. Le nouveau théurge
n'avait plus qu'une pensée, un désir : l'autorité suprême,
pour servir sa religion, l'empire pour arriver au souverain
pontificat (1).
Les forces réelles de Julien étaient grandes, ses ressources
innombrables. Successeur d'un prince faible, que son luxe,
son inhabileté et sa cruelle jalousie avaient rendu justement
odieux, il avait des qualités distinguées qui lui gagnaient
l'amour et la confiance de l'armée, excitaient un enthousias
me universel parmi les peuples et lui assignaient une place
importante parmi les sophistes et les érudits. C'est là une
justice que nous lui rendrons toujours. Son attachement
extérieur à la loi de l'évangile lui conciliait même l'estime
des chrétiens, et sa désertion secrète de la foi qu'il profes
sait avait ramené la joie avec une lueur d'espérance dans
l'âme de la société polythéiste.
On conçoit aisément qu'au point de vue humain la cause
de l'idolâtrie avait des avantages incomparables, et il est im
possible de rejeter sur les circonstances l'insuccès de l'atta
que la plus dangereuse que l'Église ait eue à soutenir (2).
Si ces avantages éminents que nous signalons ne pouvaient
échapper à la pénétration et à l'activité prodigieuse de Ju
lien, ils furent mieux compris encore par les fauteurs de
l'éclectisme et de la religion ancienne : l'avènement d'un
prince qui favorisait leurs tentatives et se mettait à leur tête
fut salué par des transports de joie ; il rendit à des hom
mes , dont la haine se cachait, leur audace première et une
liberté sans frein (5).
(1) Cfr. Ibid., pag. 26.
(2) V. Saint-Réné Taillandier, Un pamphlet du docteur Strauss. (Revue
des Deux-Mondes, 1848 , t. II, pag. 400).
(5) V. l'abbé Prat, Histoire de l'Éclectisme alexandrin, t. II, l. IV, pag. 3.
—A. Beugnot , Libanius et les Sophistcs, pag. 15.
— 52 —

Le nouvel empereur écrivait à Thémistius : « Je désire


ardemment remplir vos espérances... Vous devez tous me
seconder, puisque je combats à votre tête et que je m'expose
pour vous (1). » Quelques jours après cet appel aux philoso
phes, il mandait déjà à Maxime : « Nous honorons ouverte
ment les dieux et toute mon armée professe comme moi la
vraie religion. Nous sacrifions publiquement et nous avons
offert plusieurs hécatombes en action de grâces. Les dieux
m'ordonnent de rétablir leur culte dans sa pureté : je leur
obéis avec joie ; ils promettent de couronner mes efforts de
grands succès, pourvu que nous agissions vigoureuse
ment (2). »
Quand on a égard à ces paroles, on ne se rend pas compte
des assertions de quelques auteurs modernes (5). En pré
tendant que Julien n'eût pas l'intention de faire la guerre à
l'Église ni d'inquiéter ses fidèles et ses ministres, ils sont
obligés de méconnaître les preuves les plus évidentes et les
documents les plus authentiques. Ils font mentir celui qu'ils
veulent justifier, pour l'élever à un rang dont la critique la
moins sévère a toujours dû l'exclure. Qui faut-il croire de
Julien ou de ses apologistes ? Devons-nous ajouter foi à ses
lettres confidentielles, à celles-là surtout qu'il adresse à ses
patrons et à ses maîtres, au moment où il n'a plus rien à
craindre de la part de sa famille, ou devons-nous les écar
ter, et vouer une confiance sans bornes aux déclamations
dirigées contre la société catholique, reposant sur des griefs
formulés par ses ennemis? Les preuves que nous alléguons

(1) Juliani opera, pag. 267.


V W A A « / /

(2) ... 'Eue xexevovg tv oi êe où r2 rxvra ayvevetv eis dúvatar ,


•a reſºoºeai ye xxà zrpoêº écos aÙTois. x. r. x. Juliani Epistolœ et
fragmenta cum poematiis, pag. 69.— Cfr Dissertation , pag. 26.
(5) V. A. Beugnot , Histoire de la destruction du Paganisme, t. I, l. III,
pag. 184 et seqq. — E. Vacherot , Histoire critique de l'école d'Alexandrie,
t. II, l. II, pag. 167.
découvrent le vide des hypothèses les plus spécieuses. Qui
conque traite l'histoire sans passions et sans préjugés doit
les admettre comme irrécusables, et y conformer ses juge
ments et ses déductions. Elles ont paru aux principaux dé
fenseurs de l'éclectisme français si claires et si concluantés,
qu'ils ont osé mettre en avant la thèse que nous soutenons,
malgré le respect et l'admiration qu'ils témoignent au pro
tecteur zélé des idées alexandrines. « Julien , qui d'ailleurs
ne cachait pas son aversion pour le christianisme, dit Jules
Simon, ne tarda pas à commencer contre lui la guerre
qu'il méditait depuis longtemps. Une sorte de fatalité le
poussait : son apostasie consommée, il ne pouvait plus res
ter neutre entre le christianisme et les faux dieux, c'est-à
dire, entre ce passé glorieux , mais caduc auquel il s'était
donné, et cet avenir plein de vérité et de force qu'il avait
méconnu... C'est comme empereur et en même temps comme
philosophe, qu'il s'est tourné contre la religion nouvelle (1).»
Julien savait qu'il eût en vain proposé son système reli
gieux et favorisé de tout son pouvoir ceux qui adhéraient
à ses doctrines, aussi longtemps que l'Eglise pouvait agir en
liberté. Sa puissante hiérarchie l'effrayait; il admirait, mal
gré lui, la sagesse de sa discipline, la pureté et la stabilité
de ses croyances. Il fallait renverser le christianisme avant
de songer à rétablir l'idolâtrie, et l'on décida que l'Hellénisme
aurait son fondement sur les ruines de la société chrétienne.
Un travail de démolissement va être essayé, maintenant
que tout l'empire sait que son chefa abjuré sa foi; car il
avait entrepris d'effacer jusqu'à son caractère de chrétien, à
l'aide de purifications et de cérémonies expiatoires (2). Si
le point de départ de Julien dans sa grande œuvre de trans

(1) Jules Simon, Histoire de l'école d'Alexandrie, t. II, l. IV , chap. 1.


(2) Gregorii Naz. opera, t. I, pag. 70. — Cfr. l'abbé Prat, Histoire de
l'Eclectisme alexandrin, t. II, l. IV, pag. 7 et seqq.
D. 5
— 54 —

mutation, révèle une habileté véritable, il montre aussi


clairement la nature d'une lutte qui doit avoir des résultats
si inespérés. La ruse et l'artifice, qui furent pour le jeune
prince l'unique moyen de conservation, vont devenir un
puissant moyen d'attaque (1) : tout, jusqu'aux bienfaits et
aux faveurs, sera dirigé contre l'Église.
On sait combien le luxe de Constance était onéreux pour
l'État, et l'on n'a que trop exagéré la corruption qui régnait
à la cour de Milan ; une réforme était nécessaire et elle fut
de droit l'objet des premiers soins de l'empereur (2). Mais
comment se fait-il que Julien encourut par là le blâme des
auteurs ecclésiastiques et reçut les applaudissements de
tous leurs adversaires ? Les uns regardèrent le changement
opéré dans le palais comme une persécution réelle; les
autres n'y virent peut-être qu'une conduite sage et digne
d'éloges : le rival de Constance, toujours excessif, renvoya
les officiers de la maison impériale, sans égard pour leurs
talents et leurs mérites. Cet acte précipité souleva des haines
et provoqua chez les chrétiens un blâme énergique (5); les
païens s'applaudirent d'une mesure qui frappait leurs ennemis
et ils en rendirent grâces à leur protecteur (4). Cette diversité
d'opinions révèle une tendance religieuse dans la réforme du
palais, laquelle est importante à nos yeux, parce qu'elle dé
voile la ruse et l'artifice de Julien, en même temps qu'elle
l'environne des plus mortels ennemis du christianisme. En
effet, le palais se remplit de gens sans aveu et sans hon
neur; les philosophes, les devins et les sophistes furent ad
mis à la table du prince et dans ses secrets les plus intimes.

(1) V. Jules Simon, op. cit., t. I, l. I, chap. 5.


(2) Ammianus Marcellinus, l. XXII, cap. 4. — Socrates, Historia eccle
siastica, l. III, cap. 2. — Cfr. Fleury, Histoire ecclésiastique, t. III, pag. 2.
( Avignon, 1777).
(5) Gregorii Naz. opera, t. I, pag. 74 et 75.
(4) Libanius, Praeludia, declamationes et dissertationes, t. II, pag. 292.
Oubliant bientôt leur condition, ces hommes affectèrent un
luxe qu'Ammien Marcellin et Eunape leur reprochent amère
ment. L'intrigue, la corruption et le faste n'avaient point
disparu de la cour, les personnages seuls étaient changés :
l'Évangile avait fait place à l'éclectisme et à l'idolâtrie (1).
C'est au milieu de tels conseillers et de tels amis, que
Julien combinait ses attaques contre la religion qui lui faisait
ombrage. Nous avons déjà insinué quelle fut la ligne de
conduite qu'il s'était tracée, d'accord avec ses principes et sa
manière d'agir antérieure. Instruit par l'expérience des temps
précédents, il ne voulait pas entamer contre les chrétiens
une persécution ouverte, ni les pousser violemment à l'apos
tasie. ll avait compris qu'une pareille guerre lui attirerait
le reproche de cruauté, compromettrait ses espérances et
tromperait sa haine. « L'histoire des anciennes persécutions
lui avait appris que notre religion y avait puisé une force
nouvelle, au lieu d'y trouver sa ruine. Il lui parut plus sûr
· et plus adroit de combiner la ruse avec la tyrannie. Il laissa
à la populace tout l'odieux de l'injustice et de la cruauté ;
il ne lui ordonna pas expressément de maltraiter les chré
tiens, mais il l'autorisa dans ses fureurs par un silence cal
culé ou par une approbation déguisée. Fidèle à ses habitudes,
il affichait une apparente bonté et des moyens de persuasion
plus efficaces que la force brutale de ses prédécesseurs (2). »

(1) 'Evravºa c te,'y Ma#tecos Aapos jv #3» wepi r2 Aarixeta,


vroAM » rt a 8poré pa» } xarà pixózopov repixeéuevos, xal xpàs ras
évrev#ets àv xaxexa repos xaà àvo xep é rrepos" ô dè Sao txtûs jyv6es
và a parró ueva Eunapius, Vitœ philosophorum et sophistarum, pag. 95
et 94. —Ammianus Marcellinus, l. XXII, cap. 5.
(2) Gregorii Naz. opera , t. I, pag. 72 et 74. - V. aussi Juliani Epistolœ
et fragmenta cum poematiis, pag. 15, 16,44, 95,94 et passim.- Matter,
Histoire de l'école d'Alexandrie, t. I, pag. 517 et 518. (Ed. 1840). —Dœllin
ger, Origines du christianisme, t. II, chap. 2. - Ullmann, Gregorius
von Nazianz, der Theologe, pag. 79. (Darmstadt, 1825).
— 56 —

Il faut convenir qu'un pareil système était aussi habile


qu'il était devenu indispensable. On ne pouvait plus espérer
que les chrétiens se laisseraient paisiblement conduire à la
mort ; leur nombre était prodigieux, leur puissance formi
dable et l'esprit de foi s'était trop affaibli, pour leur faire
désirer le martyre. D'ailleurs, « Julien avait honte de pro
curer à ses ennemis un triomphe aussi éclatant (1), qui leur
avait gagné tant d'intrépides imitateurs. » Il pensait avec Li
banius que « la fausse opinion sur les dieux ne peut être
vaincue ni par le feu ni par le fer, et que si la main sacri
fie, le cœur le désavoue; l'âme déplore la faiblesse des mem
bres et demeure attachée au premier objet de son culte. On
dissimule et l'on ne change point. Ceux qui ont cédé vont
demander grâce au parti qu'ils ont feint d'abandonner; ils ob
tiennent un pardon facile, et les autres qui ont péri dans
les supplices sont honorés comme des dieux (2). »
Ces raisons, fortes par elles-mêmes, trouvaient un appui
dans la vanité de Julien. La violence eût déshonoré sa doctrine
en lui ravissant les dehors de l'humanité et de la douceur, elle
eût dévoilé l'artifice d'un édit célèbre où il osait dire : « telle
a été ma clémence envers les Galiléens, que j'ai défendu
de les violenter, de les traîner au temple et de les contrain
dre à quoi que ce fût, malgré leur volonté (5). » Au reste ,
nous avons appris de l'historien Zozime tout ce que le res
taurateur du Polythéisme pouvait faire et supporter dans la
vue de conserver intacte sa réputation (4).
Les idées, que nous venons d'émettre sur les vues du héros
de l'incrédulité, sont traitées d'accusations mensongères

(1) Gregorii Naz. opera , t. I, pag. 72 et 167. — Cfr. Dœllinger , loc. cit.
(2) Libanius, Praeludia, declamationes et dissertationes, t. II, pag. 290.
(5) Juliani Epistolae et fragmenta cum poematiis, pag. 99.
(4) Zozimus, Historiae, l. III, cap. 9. -- Eutropius, Breviarium historiae
romanœ , l. X, cap. 8. (Religionis christianae insectator, perinde tamen ut
cruore abstineret).
— 57 —

par un grand nombre d'écrivains, qui ont pris à tâche de


réhabiliter ce que l'Église a combattu et de livrer au mépris
ce qu'elle honore (1). A leurs yeux, tous les auteurs chré
tiens sont passionnés, injustes; l'impartialité ne se trouve
que chez les partisans de l'Hellénisme. L'accord des écrivains
ecclésiastiques et païens a fait justice d'une assertion aussi
dénuée de fondement. La marche que nous suivrons pour
montrer la réalisation du plan que nous avons fait connaî
tre, justifiera de plus en plus l'intégrité des docteurs du
christianisme, que l'on veut avilir et rendre suspects. Notre
dessein n'est pas de donner une histoire complète de cette
persécution injustement contestée : nous reproduirons seu
lement quelques faits principaux, admis par ceux-là mêmes
dont on exagère l'impartialité et la bonne foi, afin d'établir
d'une manière solide une thèse qui n'aurait jamais dû avoir
de contradicteurs. Nous aurons ainsi tracé un des grands
caractères distinctifs de la réaction qui bouleversa le qua
trième siècle et hâta la destruction entière de l'idolâtrie.
Julien, qui se piquait d'être philosophe et le plus modéré
des princes, ne tarda pas à porter un édit de tolérance
universelle : il ordonne à Artabius de « ne pas tuer ou pour
suivre les Galiléens contre le droit et la justice (2) ; notre
principe, dit-il, est qu'il faut instruire les insensés et non
les punir (5). Point de violence , point d'outrages envers les
chrétiens; ils sont plus dignes de pitié que de haine (4). »
A dire vrai ce n'était là qu'un jeu. L'édit était à peine pro
mulgué, qu'il ordonnait déjà aux pontifes d'ouvrir les tem
ples et aux chrétiens de rétablir ceux qui avaient été li

(1) V. Teufel, Kaiser Julian und seine Richter , pag. 429 et seqq. —
Montaigne, Essais, l. II, chap. 29. (Paris, 1795). — A. Beugnot, Histoire
de la destruction du Paganisme , l. lII.
(2) Juliani Epistolœ et fragmenta cum poematiis, pag. 10.
(5) Idem, ibid., pag. 81.
(4) Idem , ibid., pag. 102.
— 58 —

vrés au pillage (1). D'une part, il comblait de faveurs ses


coréligionnaires et assignait des revenus spéciaux à leur
entretien comme à celui des temples (2) ; d'une autre part,
il privait les prêtres chrétiens des immunités qui leur avaient
été précédemment conférées , et il ôtait aux églises le droit
de recevoir soit des legs, soit des donations (5). La raillerie
la plus amère ajoutait encore à la rigueur des lois : « Gorgés
de richesses, écrivait-il, les Galiléens se sont portés dans
Edesse à des excès qui ne fussent pas arrivés dans une
ville bien policée. Cela nous a engagés à leur venir en aide
pour l'accomplissement d'un précepte admirable de leur doc
trine, et nous avons fait distribuer à nos soldats l'argent
de l'Eglise et placé les autres richesses dans notre trésor.
Nous les avons ainsi rendus pauvres et dignes du royaume
des cieux qu'ils attendent (4)! »
Julien comprenait mieux que personne qu'il ne pouvait
anéantir l'Église en la dépouillant de ses richesses. Elle
avait été pendant trois siècles pauvre, méprisée, foulée aux
pieds, et « jamais on n'avait vu tant de vertus évangéliques,
que dans ces âges, où, pour bénir le Dieu de la lumière et
de la vie, il fallait se cacher dans la nuit et dans la mort (5). »
Les évêques la consolaient et l'excitaient au martyre; et
quand ses jours de souffrance revinrent, ils redoublaient

(1) Ammianus Marcellinus, l.XXII, cap. 5.— Libanius, opp.supr. cit., t. II,
pag. 291.— J. Chrysostomi opera, t. I, pag. 486. (Etonae, 1612).
(2) 'Ete érpet &èy d Aaa-ixeès r)y yjv rois #xxnztv sis rôv pépov,
3xas un Aapºvoivro. Eunapius, Vitœ philosophorum et sophistarum,
pag. 155 et 154.
(5) Eusebius, Ecclesiastica historia, l. X, cap. 6. (Ed. Valesius, Parisiis,
1678).
(4)Juliani Epistolœ et fragmenta cum poematiis, pag. 82. - V. aussi
pag. 100.— Sozomenus, Historia ecclesiastica, l. V, cap. 5. — Dœllinger,
Origines du christianisme, l. II, chap. 2.
(5) Chateaubriand, Génie du Christianisme, IV° partie, l. I, chap. 2.
(Ed. de Bruxelles, in-8).
— 39 —

de soins et l'avertissaient hautement du danger. Aussi Julien


les regardait-il comme les séducteurs du peuple ignorant.
Il s'appliquait à diminuer leur influence sur les masses et
à tourner contre eux les fidèles. En voici la preuve : Une
émeute avait troublé la ville de Bostra, et l'évêque, dans un
rapport officiel, disait qu'il avait pu maintenir à force d'ex
hortations une entière tranquillité parmi les citoyens atta
chés au christianisme. Julien usa de cette lettre avec perfi
die. « Voyez, disait-il, habitants de Bostra, comme votre
évêque vous dérobe tout le mérite de votre sagesse, pour
s'en faire honneur à lui seul; il vous représente comme des
séditieux capables des derniers excès, s'il ne dominait vos
passions ; c'est un délateur que je vous engage à chasser de
votre ville (1). »
De tous les prélats de l'empire, saint Athanase fut celui
qui parut le plus redoutable au protecteur du Paganisme.
« J'en prends à témoins tous les dieux, mandait-il à Ecdi
cius, si avant les calendes de Décembre, Athanase l'ennemi
des Hellènes n'est pas sorti d'Alexandrie, ou plutôt de la
province, les troupes qui dépendent de vous payeront une
amende de 100 livres d'or. Vous le savez, je suis lent à con
damner, mais plus lent encore à pardonner. On méprise tous
les dieux, j'en suis au désespoir. Vous ne pouvez rien faire
que j'apprenne avec plus de plaisir que de chasser Athanase
de toute l'Égypte. Le scélérat, rèv uapèv, n'a-t-il pas osé sous
mon règne baptiser des dames hellènes appartenant à d'il
lustres familles (2)! » Et quand les Alexandrins redemandè
rent à grands cris leur pasteur, Julien leur écrivit : « Si
l'extrême vigilance d'Athanase vous a poussés à m'adresser
des supplications pour lui, sachez que c'est pour sa vigi

(1) ...'os oºv xarºyepov ºuâ, ixorres rjs réata , dia #art. Juliani
Epistolœ et fragmenta cum poematis , pag 101.
(2) Idem, ibid., pag. 9.
— 40 —

lance que je l'ai chassé de votre ville (1). » Belle tolérance et


belle humanité !
Dans ces actes mêmes qui paraissaient servir la cause
du christianisme, on ne trouve que ruse et moyens de des
truction. Le nouvel empereur avait rappelé les évêques
bannis par Constance, et Ammien Marcellin nous apprend
que son but était d'alimenter le combat entre les Ariens alors
si puissants et les catholiques. « L'impartialité qu'il affectait
à l'égard des divers partis chrétiens reposait tout entière
sur ce calcul, qu'abandonnés à eux-mêmes et se faisant
extérieurement contrepoids, ils s'anéantiraient ou s'absor
beraient les uns les autres dans une lutte continuelle (2). »
Le prosélytisme de Julien ne reculait devant aucun artifice
ni aucune bassesse. Il fit entourer sa statue d'idoles, pour
que les chrétiens s'inclinassent en même temps devant
elles, et afin de les rapprocher ainsi peu à peu de leur
culte. Un jour qu'il distribuait de l'argent aux troupes, il
fit placer des foyers devant les drapeaux légionnaires, et
chaque soldat dut y jeter quelques grains d'encens. Lors
qu'ils furent avertis de la signification attachée à cet acte,
ils déclarèrent que « si la main était coupable, le cœur
ne l'était point, et qu'ils étaient prêts à laver cette tache
dans leur sang (5). » C'est ainsi que l'on se glorifiait de

(1) Idem., ibid., pag. 98. — V. aussi pag. 45.


(2) Dissidentes antistites cum plebe discissa in palatium intromissos
monebat civilius, ut discordiis consopitis quisque, nullo vetante, religioni
suae serviret intrepidus. Quod agebat ideo obstinate, ut, dissensiones au
gente licentia, non timeret unanimantem postea plebem : nullas infestas
hominibus bestias, ut sunt sibi ferales plerique christianorum, expertus.
Ammianus Marcellinus, l. XXII, c. 5.— Cfr. Dœllinger, Origines du chris
tianisme , t. II, chap. 2. -

(5) Gregorii Naz. opera, t. I, p. 69.— Theodoretus, Historia ecclesias


tica , l. III, c. 4. — V. l'abbé Prat, Histoire de l'Éclectisme alexandrin,
t. II, l. IV, pag. 50. — Tillemont, Mémoires ecclésiastiques, t. VII, pag. 554
et seqq. ( Paris, 1700). — Libanius semble faire allusion à ces actes, t. II,
pag. 291 des Prœludia , declamationes et dissertationes.
porter le nom de Galiléen, vaine flétrissure imposée à l'ado
rateur du vrai Dieu. « Julien avait compris , dit saint Jean
Chrysostôme , que le grand nom , qui nous attache au
Christ, est la gloire de ses disciples sur la terre et des
anges dans le ciel. Il voulait donc nous ravir ce titre
ineffable de grandeur ; mais il n'a pas mieux réussi à nous
dépouiller du nom de chrétiens qu'à effacer le nom de Jésus
Christ (1). »
Nous citerons encore un fait, qui est à lui seul toute une
preuve : c'est l'édit sur l'enseignement des lettres, qu'Am
mien eut le courage de flétrir (2). Jamais , en effet, l'into
lérance et l'injustice ne furent poussées plus soin. « Il est
absurde, dit l'empereur, d'expliquer les livres d'Hésiode et
de Thucydide, et de rejeter en même temps les dieux qu'ils
ont adorés. Toutefois , je ne veux obliger personne à chan
ger de sentiment.Je laisse l'alternative ou de ne point ensei
gner ce que l'on condamne comme mauvais, ou si l'on veut
enseigner, de croire et de persuader à la jeunesse qu'Homère
et Hésiode, accusés d'impiété et de folie, sont des sages en
flammés d'une inspiration divine. Que ceux-là, qui vouent au
mépris et condamnent à l'erreur nos poétes et nos philosophes,
aillent expliquer Luc et Mathieu dans les églises des Galiléens !
Fidèles aux préceptes de vos maîtres, enseignez qu'il n'est
pas permis de sacrifier. Allons, je le veux bien, soyez régéné
rés; jetez loin de vous une doctrine à laquelle je désire
que nous participions toujours (5). »

(1) J. Chrysostomi opera, t. I , pag. 642 et 645. — Cfr. Gregorii Naz. .


opera , t. I, pag. 79 et 81. —Juliani Epistolae et fragmenta cum poematiis,
pag. 10 et passim.
(2) Illud autem erat inclemens, obruendum perpetuo silentio, quod ar
cebat docere magistros rhetoricos et grammaticos ritus christiani.Ammianus
Marcellinus, l. XXV , cap. 4. — Ullmann s'efforce de justifier cet édit dans
son ouvrage : Gregorius von Nazianz, der Theologe , pag. 89 et seqq.
(5) Juliani Epistolœ et fragmenta cum poematiis, pag. 78 et seqq. -
D. 6
— 42 —

Les ennemis de la religion n'ont pas le droit d'être fiers


d'un homme, qui, pour arriver à une fin illusoire, n'a pas
craint de fouler aux pieds la liberté d'enseignement; qui mit
ses sujets dans l'alternative ou d'agir contre des convictions
profondes ou de renoncer aux plus nobles jouissances, atta
chées à la culture intellectuelle. Il est bien difficile de justifier
les reproches adressés aux Pères de l'Église pour avoir déna
turé les faits et attribué à Julien des crimes que l'on s'obs
tine à récuser, lorsqu'on a sous les yeux les propres écrits
de celui que l'on vante et ceux de ses apologistes. Saint
Grégoire de Nazianze, saint Jean Chrysostôme et Atha
nase-le-Grand n'ont rien dit de plus fort et de plus in
fâmant qu'Ammien Marcellin, Zozime, Libanius et Julien lui
même. Si des expressions parfois dures et véhémentes se
rencontrent dans leurs discours, elles s'expliquent assez par
l'indignation que devaient soulever tant de ruses et de blas
phèmes; et l'on s'étonne avec droit, que des écrivains recom
mandables prétendent encore aujourd'hui que Julien n'a point
persécuté les fauteurs de la religion nouvelle. Il n'a porté,
il est vrai, aucun édit pour interdire l'exercice du culte ou
la prédication de la doctrine : lorsque le sang a été versé,
la haine personnelle des magistrats et la fureur populaire
ont causé ces nouveaux désastres (1), mais la volonté du
restaurateur, si manifeste, n'était-elle pas une loi mieux
observée, plus fidèlement exécutée, plus impérieuse et plus
efficace, que des lois promulguées auxquelles manque l'ap

Gerdil, t. X, Considérations sur Julien , pag. 66. — Gibbon , Histoire


de la décadence de l'empire romain, t. VII, chap. 25.
(1) T)s rây ºcapvvpàv rtu )s éqº8éveu rois dºxyrais. Gregorii Naz.
opera, t. I, pag. 72.—Libanius, Prœludia, declamationes et dissertationes,
t. II, pag. 292. — Cfr. Mabillon, Vetera Analecta, t. IV, pag. 128. (Pa
risiis, 1725). — Bonamy, Réflexions sur le caractère d'esprit et sur le
paganisme de Julien. (Histoire de l'académie royale des Inscriptions, t. VII,
pag. 105).
– 45 — •

pui du trône (1)? Julien a troublé l'Église; il a permis des


injustices et laissé la violence impunie. Placés avec dérision
hors la loi, les chrétiens ne peuvent jouir en paix de la mé
ditation des livres sacrés. Ces livres, le préfet Ecdicius les ré
clame, pour flatter l'empereur, satisfaire ses désirs et répon
dre à ses vœux (2). « Dira-t-on, qu'il n'a point persécuté
l'Église, lui qui défendit à ses propres sujets d'apprendre ou
d'enseigner les lettre humaines, sous qui Valentinien, qui
fut depuis empereur, perdit la charge qu'il avait dans l'ar
mée, pour avoir confessé la foi chrétienne (5)? » Admettre
les faits qui sont irrécusables et repousser les conséquences
atteste à la fois beaucoup de passion et peu d'équité. Nous
avons à la main des preuves, des aveux, qui marquent Julien
du sceau des persécuteurs. S'il a été moins violent, il a été
plus systématique et plus redoutable. Vainement l'incrédu
lité proteste et se récrie, l'histoire a laissé sur son front une
trace ineffaçable d'ignominie et de despotisme, et tous les
siècles l'ont unanimement sanctionnée jusqu'à l'apologie du
héros de l'Hellénisme par Voltaire.

S II.

JULIEN COMBAT DIRECTEMENT LA DOCTRINE ÉVANGÉLIQUE.

Tandis que d'une part, la puissance souveraine était em


ployée à mettre la division dans le sein de l'Église, d'une autre
part, elle favorisait tellement la cause de l'idolâtrie, que les

(1) V. Ullmann, Gregorius von Nazianz, der Theologe, pag. 80.


(2) IIoxxa rns rav doro-t8ā, Taxuxaiwv ôudarzaAias Aiſ3Aia Aov- .
Aoiunv uiv #q)avirêat xavrº. Juliani Epistolœ et fragmenta cum poe
matiis, pag. 12.
(5) S. Augustinus , De Civitate Dei , l. XVIII, cap. 51. (Ed. Lipsiae).
• — 44 —

philosophes et les théurges proclamaient leur victoire. Les


chrétiens étaient affaiblis, mais ils n'étaient pas domptés et ne
pouvaient point l'être. Athanase-le-Grand avait échappé aux
poursuites du préfet d'Alexandrie, et déjà il était à même de
consoler son église persécutée, de la défendre contre les at
taques des sophistes. Saint Grégoire de Nazianze luttait avec
une constance inébranlable et semblait insulter aux tentatives
de la superstition ancienne. Sans doute, les faveurs du prince
avaient arraché au christianisme tous ces hommes sans foi, qui
avaient échangé leurs croyances contre les honneurs et les
richesses (1); mais la religion du Christ se voyait ainsi dégagée
d'un élément pernicieux , qui nourrissait l'indifférence, ré
pandait le scandale et donnait prise aux accusations des
idolâtres. Si adroites que fussent les combinaisons du pou
voir, elles avaient bien pu ôter au christianisme l'éclat exté
rieur et cette liberté d'action qui fait sa force, mais aussi
elles avaient concentré les efforts de ses partisans : l'artifice
de l'empereur, uni à la violence de ses ministres, avait ouvert
les yeux aux catholiques et à un grand nombre d'Ariens. En
réalité, on avait moins servi le Polythéisme que ses adver
saires. Julien parut le comprendre; il songea surtout à ré
former sa religion condamnée depuis longtemps à l'inertie,
pour l'opposer ainsi refondue et épurée à la doctrine de
l'évangile.
Une réhabilitation de cette nature exigeait des ressources
de tout genre : il fallait répondre au besoin des intelligences
par une doctrine simple et élevée, qui fût le contrepoids
des principes de la foi chrétienne. Le libertinage de l'esprit
ayant rendu plus profonde la plaie qui consumait une société
corrompue, il fallait régler les mœurs par une morale pure,
intègre, et régénérer des peuples sans conscience comme sans
(1) IIportuào êat tcs vrot Tous êeogeſ3tis, za) xa vv pnºel à tiv. x. r. «.
Juliani Epistola et fragmenta cum poematiis, pag. 10.
— 45 —

noblesse. Pour donner à l'œuvre toute l'extension dont elle


paraissait susceptible et prendre les moyens qui devaient la
perpétuer, il fallait encore introduire une discipline sage et un
culte capable d'élever les sentiments de l'homme, loin de le
ravilir. On le voit, la tâche n'était point légère. Le Paganisme
avait senti que l'empire du monde lui était soustrait ; il a
essayé de lutter de jeunesse et de pureté avec la parole
évangélique, qui avait miné l'édifice entier de la mythologie.
En effet, la grossièreté primitive du culte des idoles révol
tait la caste des philosophes et des magiciens; elle ne trouvait
plus de fauteurs que dans les derniers rangs de la société.
La classe instruite était sans doute devenue plus clairvoyante,
par le contact de ceux qui professaient la religion chrétienne.
L'attachement aux dieux protecteurs de l'empire avait encore
ses fidèles ; mais les idées de la philosophie grecque avaient
répandu peu à peu une espèce de scepticisme qui refroidis
sait le sentiment religieux (1). Un pareil état de choses devait
affaiblir le goût des cérémonies et des sacrifices. Toutes ces
pratiques avaient d'ailleurs été flétries par les apologistes
du christianisme, et cette flétrissure devait éloigner les hom
mes judicieux qui pouvaient apprécier les raisons qu'on allé
guait. Le vrai Polythéisme ne pouvait donc plus suffire à
ceux que Julien avait rétablis dans leurs droits, en les choi
sissant pour ses coopérateurs : il fallait unir l'idéalisme avec
le culte idolâtrique, l'extase avec la magie, les formes an
ciennes avec une interprétation nouvelle ; en d'autres ter
mes, la réforme devait établir une double religion, celle des
sages et celle du peuple.
La grandeur et la vérité de la doctrine catholique ne pou
vait échapper aux investigations des Alexandrins ; ils s'en
étaient rapprochés à différentes reprises.Julien avait tout à
craindre pour son système de croyances, s'il le posait en
(1) Benjamin Constant, Du Polythéisme romain , t. II , l. XI, chap. 5.
— 46 —

face de principes qui devenaient nécessairement l'objet d'une


sympathie vive et générale. Qu'avait-il à faire? Il devait com
battre cette doctrine puissante et victorieuse, il devait ins
pirer ou augmenter les préventions, tourner en ridicule
ce qu'il n'osait attaquer avec franchise, préparer de toute
manière le triomphe du Polythéisme qu'il relevait. Telle est
l'origine des livres contre la religion chrétienne (1).
Ces livres nous sont conservés, par fragments très considé
rables , dans une réfutation que saint Cyrille d'Alexandrie en
fit plus d'un demi-siècle après la mort de Julien (2). « La lec
ture de cet ouvrage ne pourrait, selon nous, que fortifier
un chrétien dans les principes de la saine doctrine (5); »
mais le lecteur indigné détournerait les yeux des sarcasmes
et des blasphèmes qui terminent les apologies du Paga
nisme. Les contemporains ne crurent pas devoir y répondre.
Les traités de Tertullien et d'Origène avaient auparavant fait
justice d'accusations plus graves et plus sérieuses, et ces
traités étaient connus de tout le monde. La raillerie, dont
Julien et ses amis faisaient usage, ne put déterminer les Pères
du quatrième siècle à une réfutation en forme, parce qu'ils
regardaient un pareil système d'injures et d'invectives, comme
impuissant à faire prévaloir l'erreur. L'exposition simple des
écritures, contenue dans les Homélies auxquelles le peuple
assistait, semblait assez forte pour ruiner un amas de faussetés,
de calomnies et de sophismes (4); car on ne sait ce qui devait
le plus frapper le lecteur , ou l'ignorance la plus profonde
ou la plus insigne mauvaise foi. C'est le plan qui fut adopté
(1) Juliani opera, sect. 2a, pag. 1-562.
(2) On a retrouvé dans la collection des manuscrits syriaques, acquise
en Egypte ( 1845) pour le British-Museum , un traité de saint Ephrem
contre Julien , que l'on croyait perdu. Voir la notice insérée dans les
Annales archéologiques de Didron, t.V, pag. 259-244.
(5) Jondot, Histoire de l'empereur Julien, t. I, pag. 507.
(4) V. Dœllinger, Origines du christianisme, t. II, chap. 4.
— 47 —

par Voltaire : les moyens sont identiques. Seulement le chef


de l'incrédulité moderne s'attache à démolir et il n'établit
rien lui-même : son système est de ne pas croire; il ren
verse le point de départ de toute science. Le premier, au con
traire, propose un système : il fait un parallèle entre la
vraie religion et l'Hellénisme (1). Il compare Moïse à Platon(2),
et aux législateurs de la Grèce (5), les proverbes de Salo
mon aux sentences de Théognis et aux parénèses d'Iso
crate (4), le Dieu d'Israél aux idées des principaux philoso
phes et poëtes grecs sur l'action de la Divinité (5).
Nous n'avons pas besoin de dire où Julien plaçait l'élévation
et la vérité des principes, la noblesse des sentiments, la dignité
divine. Il veut ôter au christianisme sa principale base, en
niant les récits de la Bible. Il fait plus : il prétend qu'il y a
contradiction entre les deux Testaments, parce que les chré
tiens regardent Moïse comme un envoyé de Dieu et qu'ils
n'offrent point les sacrifices prescrits dans le Pentateuque ;
parce qu'il n'a pas trouvé dans les Prophètes le nom de Xoyoç
attribué par saint Jean à la seconde personne de la Trinité (6).
Julien se dissimule à lui-même la destination essentiellement
préparatoire de la Loi mosaïque, et les prérogatives du Verbe
de Dieu , consignées dans les Prophètes. Il refuse de croire
à la divinité de Jésus-Christ et à nos dogmes sacrés, tout en
admettant les miracles qui les prouvent (7). Chose singu
lière ! l'œuvre qui devait porter un coup mortel au christia
nisme, en faisant l'apologie complète du culte des faux dieux,
est demeurée un monument authentique et incontestable

(1) Juliani opera, sect. 2", pag. 42 et seqq.


(2) ldem , ibid., pag. 57.
(5) Idem, ibid., pag. 168 et seqq.
(4) Idem, ibid., pag. 224.
(5) Idem, ibid., pag. 58, 65 et passim.
(6) Idem, ibid., pag. 258,262,285, 299 et passim.
(7) Idem, ibid., pag. 215.
— 48 —

de la pureté de nos traditions (1). Les écrits de Julien, dit


le Père Pétau, contiennent les usages, les mœurs et la disci
pline de l'ancienne Église.Les protestants peuvent s'y convain
cre que, dès le temps des apôtres, les chrétiens priaient sur
les tombeaux des martyrs, et qu'ils leur adressaient des priè
res comme à des intercesseurs auprès de Dieu. L'Eucharistie
était regardée comme un sacrifice véritable, 6vaix, et l'em
pereur l'indique en ces termes : « Vous autres, Galiléens,
qui avez acquis le sacrifice nouveau et qui n'avez pas besoin de
Jérusalem, pourquoi ne sacrifiez vous pas avec les Juifs , chez
lesquels vous avez passé en qualité de transfuges (2)?» Le Ré
dempteur obtenait les adorations comme Fils de Dieu et Dieu
lui-même (5); le signe de la croix était le signe du chrétien ,
son refuge et son bouclier; la Vierge Marie recevait universel
lement le titre à jamais vénéré de Mère de Dieu fait Homme(4).
Au reste, si l'attaque était faible , les objections étaient
parfois spécieuses, la raillerie sanglante et continuelle, la
diction aussi facile que le style était rapide et entraînant.
Les païens se servirent de ce véritable pamphlet comme
de l'arme la plus terrible contre le christianisme (5); et Ju
lien, qui ne voulait plus laisser de doute à ses adeptes,
résolut de confirmer sa monstrueuse réfutation en vouant
au ridicule et au mensonge les prophéties des chrétiens. Il

(1) V. Dœllinger, Origines du christianisme, t. Il, chap. 4.


(2) Juliani opera, Dionysii Petavii prœfatio, pag. 60 et 61 (dans l'édi
tion de Spanheim).
(3) Idem, ibid., pag. 159, 276, 291 et 255. (©eds éx Otoû xa6 ºuăs
é Aéyos e o r).
(4) etorézov ºuéis àvº ºrov rè, rapêévo» tivat part ; x. T. «.
Idem , ibid., pag. 276.
(5) D'Argens, qui avait publié les restes de cet ouvrage dans des vues
hostiles à la religion , a été victorieusement réfuté par Fréd. Meier dans son
livre : Beurtheilung der Betrachtungen des Herrn marquis von Argens über
den Kaiser Julian. (Halle, 1734).
s'agissait d'anéantir une des preuves les plus frappantes de
notre foi, non par la controverse et la dérision, mais par
les ressources de l'empire. Les Juifs, dit Labléterie , se trou
vaient depuis longtemps sans temple, sans prêtres, sans au
tels. Leur dispersion, si clairement prédite dans leurs pro
pres livres, était une suite manifeste de la vengeance de
Dieu, et un hommage rendu à la divinité de Jésus-Christ.
Julien sentait toute la force de ce témoignage, et il entre
prit de nous le ravir par le rétablissement du temple et par
le rappel de la nation, qu'il voyait avec complaisance aussi
incrédule que jamais et toujours disposée à seconder ou à
prévenir la fureur des idolâtres.Cette entreprise tendait direc
tement à détruire à la fois le christianisme et la révélation ju
daïque. Si Julien eût réussi, Jésus-Christ n'était plus l'objet
des anciennes écritures : l'édifice du christianisme, dénué du
fondement de la révélation , s'ébranlait de lui-même. Le tem
ple, sorti de ses ruines contre le plan des écritures, eût été
le monument éternel d'une victoire remportée par l'idolâtrie
sur les deux religions qui faisaient profession de la com
battre. Dans la vue d'un pareil succès, Julien écrivait à la
nation juive : « Redoublez vos vœux pour la prospérité de
mon empire auprès du grand Dieu créateur, qui a daigné
me couronner de sa main très-pure... Obtenez par vos priè
res que je revienne victorieux de la guerre de Perse, pour
rebâtir Jérusalem, la ville sainte, après le rétablissement
de laquelle vous soupirez depuis tant d'années; je l'habite
rai avec vous, pour y rendre gloire au Tout-Puissant (1). »
Les Juifs se laissèrent prendre à ce langage plein d'artifice,
et crurent avoir trouvé un nouveau libérateur. Il fut bientôt
impossible de ne pas y ajouter foi : Julien les renvoyait dans
leur patrie, en leur annonçant que la fin de la captivité
(1) Juliani Epistolœ et fragmenta cum poematiis, pag. 42 et 45. —
Ammianus Marcellinus, l. XXIII , cap. 1.
D. 7
— 50 —

était arrivée ; il joignait les effets aux paroles et envoyait de


toutes parts des ouvriers à Jérusalem , avec des sommes im
menses. Déjà la démolition était achevée et il ne restait pas
pierre sur pierre, lorsqu'on voulut asseoir les nouveaux fon
dements ; mais les travaux furent arrêtés, comme on sait, par
un élément destructeur. L'antiquité tout entière n'offre au
cun fait, dont la certitude soit mieux prouvée : sans compter
les auteurs ecclésiastiques contemporains, qui en parlent
comme d'un fait avéré et admis par tout le monde (1), nous
avons le récit fidèle et irrécusable d'Ammien Marcellin , his
torien judicieux, dévoué à la cause du Polythéisme et attaché
au service de Julien. « Tandis qu'Alipius, dit-il, aidé du
gouverneur de la province, pressait les travaux avec ardeur,
de redoutables globes de feu sortirent du milieu des fonde
ments ; ils éclatèrent à différentes reprises sur les ouvriers,
les blessèrent et rendirent le terrain inaccessible. L'opiniâtreté
du feu repoussant toujours les travailleurs, l'entreprise fut
définitivement abandonnée (565) (2). » Julien lui-même y
fait allusion dans un fragment qui nous reste : « En vain les
prophètes des Juifs nous parlent de leur temple : il fut trois
fois renversé et il n'a pas encore été relevé jusqu'à ce jour.
Toutefois je n'ai pas l'intention d'en faire un reproche, moi
qui, si longtemps après sa ruine, m'étais occupé à rebâtir le
temple de Jérusalem en l'honneur du Dieu qu'on y invo

(1) Gregorii Naz. opera , t. I, pag. 111. — Sozomenus , Historia eccle


siastica, l. V, cap. 22.
(2) Ambitiosum quondam apud Hierosolymam templum, quod post multa
et interneciva certamina, obsidente Vespasiano posteaque Tito, aegre est
expugnatum, instaurare sumptibus cogitabat immodicis : negotiumque ma
turandum Alypio dederat Antiochensi, qui olim Britannias curaverat pro
praefectis. Cum itaque reiidem fortiter instaret Alypius, juvaretque provin
ciae rector, metuendi globi flammarum , prope fundamenta crebris assul
tibus erumpentes, fecere locum, exustis aliquoties operantibus , inaccessum ;
hocque modo, elemento destinatius repellente, cessavit inceptum. Ammianus
Marcellinus, l. XXIII, cap. 1.
— 51 —

quait (1). » Aussibien, l'authenticité du fait ne fut pas révoquée


en doute (2). On tâcha seulement de n'y voir qu'un événement
naturel (5), et l'œuvre de la restauration du Paganisme fut
poursuivie avec une ardeur toujours croissante. Mais Dieu,
qui se joue des desseins des hommes, réservait Julien à
une mort violente et prématurée. La guerre persane, digne
fruit de son orgueil, devait l'arrêter dans une voie si fatale
au règne de la loi évangélique.
Cette expédition célèbre est à nos yeux moins politique
que religieuse. Le restaurateur de l'Hellénisme avait be
soin du prestige que donne aux héros une victoire signalée,
et il voulait encore rehausser l'éclat de sa vie par des ex
ploits nouveaux, dignes de l'ancienne Rome. Ce but émi
nemment religieux n'avait pas échappé aux docteurs de
l'Église (4). Toute la chrétienté attendait dans l'effroi le
retour du vainqueur. L'attaque ne venait point de la Perse,
qui réclamait sans prétentions une paix durable ; elle était
l'œuvre arbitraire de Julien et un monument de sa vanité (5).
Voulant se réserver à lui seul la gloire du succès, ou plutôt
l'attribuer à la faveur des dieux, il repousse avec dédain les
alliés de l'empire et il n'attend que du Ciel les honneurs
du combat (6) , qu'il sollicite par des immolations et de
ferventes prières (7). Si le chef du Polythéisme eût été vic
(1) Juliani opera, pag. 295.
(2) Tillemont, Mémoires ecclésiastiques , t. VII, pag. 409 et seqq. —
Rohrbacher, Histoire universelle de l'Eglise catholique, t. VI, pag. 468 et 469.
(5) Cfr. Warburton , Dissertation sur les éruptions de feu qui firent
échouer le projet de rebâtir le temple de Jérusalem. ( Ed. in-12, 1764).
— Jondot, Biographie universelle, art. Julien , (note).
(4) Gregorii Naz. opera, pag. 79 et 80. — V. aussi Sozomenus , Historia
ecclesiastica, l. IV, cap. 1.—Theodoretus, Historia ecclesiastica, l. III, c. 25.
(5) Ammianus Marcellinus, l. XXII , cap. 12, et l. XXV, cap. 4. (Adortus
est Persas, triumphum exinde relaturus et cognomentum , etc).
(6) ... Speciosa fiducia principe respondente, nequaquam decere adven
ticiis adjumentis rem vindicari romanam... Ammianus Marcellinus, l. XXIII,
cap. 2.
(7) ... Ut œstimaretur, si revertisset de Parthis, boves jam defuturos :
— 52 —

torieux, sa réforme du culte recevait une sorte de sanction


divine, et son auréole de gloire et de sainteté produisait un
enthousiasme général. Sauveur de l'empire, à la fois maître de
l'Orient et de l'Occident, et chargé d'une mission céleste,
il pouvait réaliser son rêve d'union religieuse entre les di
vinités persanes et les divinités de la Grèce. Le christia
nisme humilié allait perdre jusqu'à son enseignement po
pulaire, et l'inaction forcée lui eût porté des coups plus
terribles que le glaive des anciens persécuteurs.
Mais en un moment, tant d'espérances sont anéanties, et
tant de craintes dissipées. Une blessure mortelle ayant mis
Julien hors de combat (1), il appelle autour de lui les philoso
phes, les sophistes, les théurges, et prononce d'une voix
calme cette harangue suprême : « Compagnons de mes tra
vaux , déjà la nature me redemande ce qu'elle m'a prêté.
Je le lui rends avec la joie d'un débiteur qui s'acquitte, et
non pas avec la douleur ni les regrets que la plupart des
hommes croient inséparables de l'état où je suis. La philo
sophie m'a convaincu que l'âme n'est vraiment heureuse
que lorsqu'elle est affranchie des liens du corps, et qu'on
doit plutôt se réjouir que s'affliger, lorsque la plus noble
partie de nous-même se dégage de celle qui la dégrade et
l'avilit. J'ai l'intime persuasion que les dieux ont souvent
envoyé la mort aux gens de bien, comme la plus grande
récompense, dont ils pussent couronner leur vertu. Je la
reçois à titre de grâce. Ils veulent m'épargner des labeurs
qui m'auraient fait succomber sans doute ou commettre

Marci illius similis Caesaris, in quem id accepimus dictum : Oi Atvxoù


P •s ] A/ / •r - » p -

ſ3o e ; Mapxº rei xaetrapt. Av oru vtx moys , maeeis &zra A6Azerœ. Ammia
nus Marcellinus l. XXV, cap. 4.— Libanius, Prœludia declamationes et
dissertationes, tom. Il, pag. 170.
(1) Remeans victor, dum se inconsultius praeliis inserit, hostili manu
interfectus est. Eutropius, Breviarium historiœ romanae, l. X, cap. 8.
— 55 —

quelque action indigne de moi. Je meurs sans remords ,


parce que j'ai vécu sans crime, soit dans le temps de ma
disgrâce, lorsqu'on m'éloignait de la cour et que l'on me
confinait dans des retraites obscures et écartées, soit depuis
que j'ai été élevé au pouvoir suprême. J'ai respecté la puis
sance dont j'étais revêtu, comme une émanation de la Puis
sance divine. Je crois l'avoir conservée pure et sans tache,
en gouvernant avec douceur les peuples confiés à mes soins,
êt ne soutenant la guerre que pour de bonnes raisons. Si
je n'ai pas réussi, c'est que le succès ne dépend en der
nier ressort que du bon plaisir des dieux. Persuadé que le
bonheur des sujets est la fin unique de tout gouvernement
équitable, j'ai détesté le pouvoir arbitraire, source fatale de
la corruption des mœurs et de la ruine des Etats. J'ai tou
jours eu des vues pacifiques, vous.le savez : mais aussitôt
que la patrie m'a fait entendre sa voix , j'ai obéi avec la
soumission d'un fils aux ordres absolus d'une mère. J'ai
considéré le péril d'un œil fixe, je l'ai affronté avec plaisir.
Je ne vous dissimulerai point qu'on m'avait prédit, il y a
longtemps, que je mourrais d'une mort violente. Ainsi je
remercie le Dieu éternel, sempiternum numen , de n'avoir
pas permis que je périsse, ni par une conspiration, ni par
les douleurs d'une longue maladie, ni par la cruauté d'un
tyran. J'adore sa bonté sur moi, de ce qu'il m'enlève du
monde par un glorieux trépas au milieu d'une course glo
rieuse. A mon avis, c'est une égale lâcheté de souhaiter la
mort, lorsqu'il serait à propos de vivre, et de regretter la
vie, lorsqu'il est temps de mourir... Mes forces m'abandon
nent, je ne puis plus vous parler. Quant à l'élection d'un
empereur , je n'ai garde de prévenir votre choix. Le mien
pourrait causer la perte de celui que j'aurais désigné. Mais
en bon citoyen, je souhaite d'être remplacé par un succes
seur digne du trône (1)! »
(1) Ammianus Marcellinus, l. XXV , cap. 5.
— 54 —

Après avoir dit ces paroles que lui prête Ammien Mar
cellin , en développant sans doute les adieux de son maître,
Julien expira (565), laissant ses amis dans le deuil et em
portant avec lui le dernier espoir des traditions mytholo
giques (1). « Son existence avait été courte , moissonnée
au milieu de sa tâche , après dix-huit mois de règne (2). »
Vingt ans de cette vie orageuse avaient été passés dans le
christianisme.

Au sein de la société nouvelle, l'abattement des esprits


se changea en triomphe, et l'on bénit la main vengeresse du
Tout-Puissant. « Écoutez, ô peuples, dit saint Grégoire de
Nazianze, j'élève de ce lieu , comme du haut d'une mon
tagne, un cri immense... Cieux et terre, prêtez l'oreille au
bruit de la chute du persécuteur ! Réveille-toi, cendre du
fils de Constantin, si la voix humaine peut retentir dans la
tombe ! Venez aussi, généreux athlètes , défenseurs de la
vérité, vous qui avez été donnés en spectacle à Dieu et aux
hommes ! Je convoque à cette réjouissance tous ceux qui
confessent un seul Dieu, souverain Maître de toutes cho
ses... C'est le Seigneur qui a percé la tête de l'impie ! Dans
les saints transports qui m'animent, il n'est point de paroles
qui répondent à la grandeur du bienfait. O toi , qui nous
avais interdit l'usage de la parole , comment es-tu tombé
dans le silence éternel ? 0 homme , qui te disais le plus
prudent et le plus sage des hommes, voilà l'oraison funèbre
que Grégoire et Basile prononcent sur ton cercueil (5)! »
Le tombeau de Julien, à Tarse , fut honoré comme l'au

(1) Ammianus Marcellinus, l. XXV , cap. 5. — Zozimus, Historiae, l. III,


cap. 9 , pag. 274. — Cfr. Labléterie, Vie de Julien , l. V. Nous en avons
largement profité.
(2) Villemain, Mélanges historiques, t. II , pag. 449. ( Ed. de
Paris).
(5) Gregorii Naz. opera , t. I, pag. 49 et 50. — Cfr. Theodoretus, His
toria ecclesiastica, l. III, cap. 28.
— 55 —

tel de la Divinité (1). Deux vers grecs lui servaient d'épi


taphe :

'Ioo)tavèç uetà tºyotv àyáččxv év6xde xettxt .


'Aupčrepov ſ3zai)eûa t &y26èç xpxrepéç t xixuntſic (2).

L'inscription eût été plus exacte, mais toujours incomplète,


avec les vers de saint Prudence :

. . . . . . . . . . . . Ductor fortissimus armis


Conditor et legum celeberrimus; ore manuque
Consultor patriae , sed non consultor habendae
Relligionis ; amans ter centum millia divum ,
Perfidus ille Deo , sed non et perfidus orbi (5).

Nous croyons avoir été compris. En dévoilant le mobile


véritable et persévérant de la vie de Julien , nous avons
sondé le secret de son âme et nous l'avons manifesté avec
franchise. Nos intentions n'étaient point de faire une bio
graphie ni d'écrire l'histoire d'un siècle ; nous voulions
uniquement traiter la question au point de vue religieux
et philosophique. Dans cette lutte mémorable , tout se re
trouve dans une seule pensée et dans une seule espérance :
l'apostasie, la persécution, les hauts faits sont le prélude
et la condition de l'œuvre polythéiste. Toutes choses dans
la vie d'un homme se lient et s'enchaînent, et, à nos yeux,

(1) IIoxxaà zr62 etg e x etvoy rois Tây êeàv xapxa zygoyres elòtg-tv, ais
roès êeoùs rtuào tv , 5è n xaà rap' exºtvov èi' evxjs #z nos a àv aya62v,
x2 ovx jrºxno-tv. z. T. a. Libanius, Prœludia declamationes et dis
sertationes, t. II, pag. 550.
(2) « Ici repose le cendre de Julien , mort après le passage du Tigre :
il était à la fois un excellent empereur et un puissant général. »
(5) S. Prudentius, Apotheosis, v. 450.
la restauration du Paganisme est le point où se concentre
et se résume l'universalité des actes de l'empereur Julien (1).

(1) Nous désirions vivement parcourir l'Essai sur l'histoire de l'empereur


Julien, thèse de Sorbonne pour le Doctorat, par Abel Desjardins, (Pa
ris 1846 , 210 pag. in-8°), mais toutes nos démarches, dans le but de
l'acquérir, ont été infructueuses.
— 57 —

PARTIE PHILOSOPHIQUE

CHAPITRE PREMIER.

DoGMES ALExANDRINS ADMIS OU MODIFIÉS PAR L'EMPEREUR JULIEN.

IIoaûy i» 3xxois, xaà & éya» i» Aéya »


detvá rnrt.
S. GRÉGOIRE DE NAzIANzE.

L'école d'Alexandrie essaya de ranimer


de son souffle une religion morte et une
civilisation expirante.
VACHEROT.

$ l.
OEUVRES DE JULlEN.

Avant de passer à l'examen des doctrines, nous pensons


qu'il ne sera point sans intérêt de jeter un coup d'œil rapide
sur les ouvrages que nous a laissés le restaurateur du Pa
ganisme. Nous l'avons déjà insinué, Julien ne fut pas seule
ment un grand homme de guerre et un législateur habile ,
ses écrits lui ont assigné une place entre les écrivains les
plus distingués du quatrième siècle. « Puissant dans les
combats, dit saint Grégoire de Nazianze, il avait dans le dis
cours je ne sais quelle force impérieuse et irrésistible (1). »
Il fait l'histoire de ses prédécesseurs et la sévérité de ses

(1) Gregorii Naz. opera, t. I, pag. 167.


D. 8
— 58 —

jugements révèle l'observateur aussi éclairé que profond (1).


Exégète de l'antiquité, il nous présente la plus vaste érudi
tion , des vues neuves, des appréciations justes. A chaque
pas on trouve de précieux détails et ces traits originaux,
bien rares chez les sophistes. La clarté de l'exposition et
l'élégance du style viennent ajouter à d'incontestables mé
rites un charme auquel j'ai souvent obéi. Cependant l'in
fluence des écoles s'y fait parfois sentir. On n'aime point
cette érudition prodiguée, ni ces formes prétentieuses qui
accompagnent la décadence d'une littérature et annoncent
sa fin prochaine. Quelques ouvrages présentent des défauts
plus graves sans que le mérite de la forme puisse les ra
cheter : le mensonge, l'injustice et la dissimulation font
souffrir le lecteur (2), et les blasphèmes contre le Christ et
l'Évangile laissent dans son âme une impression pénible et
ineffaçable.
On peut diviser les OEuvres de Julien en trois catégories :
Dans la première, nous rangerons ses discours et panégyri
ques qui sont au nombre de onze. Ils renferment en quelque
sorte toutes ses idées philosophiques.
Premier discours, ou Éloge de l'empereur Constance (5).
Julien n'a que des paroles laudatives pour son souverain,
dont il déchirera bientôt la mémoire. -

Second discours, sur les grandes actions du même empe


reur (4) : l'exagération y est continuelle et ridicule.
Troisième discours, ou Eloge de l'impératrice Eusébie (5) :
l'auteur veut témoigner sa profonde et éternelle reconnais

(1) Chateaubriand, Études historiques, t. II, étude II, 2° partie.


(2) Addens veritati complura... Coactus dissimulare pro tempore, ira
sufflabatur interna. Ammianus Marcellinus l. XXII, cap. 14. - V. Chateau
briand, Études historiques, loc. cit.
(3) Juliani opera, pag. 1.
(4) Idem, ibid., pag. 49.
(5) Idem, ibid., pag. 102.
— 59 —

sance; mais l'argumentation y tient trop de place, et le sen


timent peut à peine se faire jour à travers les citations
nombreuses des poëtes et des philosophes.
Quatrième discours, au Soleil roi (1) : cette pièce qui
fut composée en trois nuits, représente assez fidèlement le
Paganisme philosophique que Julien s'attacha à réhabiliter;
nous en avons fait un usage constant pour déterminer cette
théologie confuse et mystérieuse (2).
Cinquième discours, sur la mère des dieux 5) : c'est une
explication allégorique de la fable de Cybèle et d'Atys, avec
les cérémonies bizarres de leur culte.
Sixième discours, contre les cyniques ignorants (4) : Julien
fait dans ce discours l'apologie du philosophe Diogène , de
ses mœurs et de sa singularité.
Septième discours, au philosophe Héraclius (5) : comment
il faut traiter les dieux et la morale dans les allégories.
Huitième discours, Consolation sur le départ de Salluste (6);
c'est un discours qui offre le plus touchant tableau de l'a
mitié véritable, dont la base est dans la vertu et l'amour
des hommes. Il nous a rappelé le beau traité de Cicéron
sur la même matière.
Neuvième discours, au philosophe Thémistius (7) : il est
digne du précédent par les maximes gouvernementales et
les devoirs d'un souverain qu'il retrace avec sagesse.
Dixième discours, au sénat et au peuple d'Athènes (8) : il
y a dans ce manifeste beaucoup de principes et d'éloquence
(1) Idem, ibid., pag. 150.
(2) V. le S III de ce chapitre,
(5) Juliani opera, pag. 158. — Cfr. Labléterie, Histoire de l'empereur
Jovien, pag. VII. (Amsterdam, 1750). -

(4) Juliani opera. pag. 180.


(5) Idem , ibid., pag. 204.
(6) Idem, ibid., pag. 240.
(7) Idem, ibid., pag. 255.
(8) Idem , ibid., pag. 268.
— 60 —

persuasive, et c'est peut-être, de tous les écrits de Julien,


celui qui offre le moins d'écarts et de prétention.
Onzième discours (1) : C'est une instruction dogmatique
et disciplinaire que l'auteur envoie en sa qualité de souve
rain-pontife à un ministre des faux dieux. Je n'y ai trouvé
qu'un mélange informe de dénégations impies, blasphéma
toires, et de préceptes sublimes, empruntés à la morale
chrétienne.
A la seconde catégorie se rapportent les trois satires de
Julien :
Les livres contre la religion chrétienne (2), dont nous avons
parlé dans la partie historique de la dissertation.
L'ennemi de la barbe ou l'homme d'Antioche (5), œuvre sin
gulière, qui fait mieux connaître l'empereur, que tous les
témoignages des contemporains. Il a posé sa vie en face
des mœurs voluptueuses et relâchées de ses ennemis, et, à
chaque trait, il laisse tomber de sa plume l'ironie la plus
amère, la dérision, l'invective et les reproches.
Les Césars (4) ont été regardés à juste titre comme le
chef-d'œuvre de Julien. J'ose avancer, dit Labléterie, que
l'antiquité profane ne fournit aucune pièce qui soit compa
rable à celle-ci pour le mérite du sujet, et très-peu qui lui
doivent être préférées pour le mérite de l'exécution.
Un empereur romain , qui a eu l'avantage d'être parti
culier, l'esprit rempli et peut-être le cœur pénétré des
grandes maximes du gouvernement, philosophe malgré ses
travers, né avec beaucoup de goût et de talent pour la
raillerie, habile à saisir les ridicules et n'en laissant échap
per aucun dans les autres, sachant démêler à l'instant
(1) Idem , ibid., pag. 288.
(2) V. le chap. II, $ 2, de la partie historique.
(5) Juliani opera, pag. 557. — Cfr. César Cautu, Histoire univcrselle,
t. III , pag. 518 et 519. ( Ed. de Bruxelles, 1845).
(4) Juliani opera, pag. 506.
— 61 —

ces nuances légères qui différencient le médiocre et le bon,


l'excellent et le parfait, les qualités estimables et celles
qui ne sont que brillantes, nourri de la lecture de Platon
et d'Aristophane, et parlant leur langue comme eux, ras
semble dans un même tableau tous les empereurs qui régnè
rent avant lui pendant l'espace de quatre siècles.
C'est une peinture mouvante, où le spectateur voit passer
sous ses yeux rapidement, mais sans confusion, ces maîtres
du monde dépouillés de leur grandeur et réduits à leurs vices
et à leurs vertus. A l'aide d'une fiction simple et ingénieuse,
Julien fait disparaître avec ignominie ceux qui ont désho
noré la pourpre. « Tibère entre au festin des dieux avec un
air farouche et martial; mais lorsqu'il se tourne pour s'as
seoir, on aperçoit sur son dos une infinité de cicatrices, de
brûlures, de coups et une espèce de lèpre, qui semble ron
gée par un feu inextinguible : vestiges honteux et avilis
sants de son intempérance, supplice cruel dû à ses excès !
» Tandis que Silène pressait de ses traits malins l'homme
de Caprée dévoré par une secrète mélancolie, on vit s'a
vancer un monstre sauvage (1) : tous les habitants de l'O
lympe détournèrent les yeux avec horreur. Ensuite Némésis
le livra aux furies vengeresses, qui le précipitèrent dans
les plus noirs cachots du Tartare, sans donner à Silène le
temps de le railler (2). »
Parmi les souverains qui n'ont point souillé le trône ou
maltraité les peuples, les plus illustres viennent se disputer
le premier rang. Quoiqu'il paraisse laisser la question in
décise, on voit assez que Marc-Aurèle est le héros de la
pièce, que Julien lui donne la préférence, et veut annoncer
à l'univers qu'il a pris pour modèle cet empereur philoso
phe : « La vertu divine est resplendissante sur son visage ;

(1) L'empereur Caligula


(2) Juliani opera, pag. 509 et 510.
— 62 –

son maintien noble et modeste imprime du respect à Silène


et le réduit au silence. Les ravageurs d'empires ont vanté
tour à tour leurs exploits, comme si la Divinité demeurait
étrangère au mouvement des choses humaines; le sage et
pieux Marc-Aurèle dit à ses juges : Dieux immortels, c'est
en vain que je vous haranguerais. Si vous ignoriez mes ac
tions, je devrais vous les apprendre; mais puisque vous les
connaissez et que rien ne vous est inconnu , donnez-moi
le rang dont vous me trouverez digne (1). »
Tel est le plan général de la satire ou plutôt du juge
ment des Césars. Je ne crois pas que dans aucun ouvrage
aussi court, on trouve à la fois tant de caractères et de
mœurs, tant de finesse et de solidité, tant d'instruction ,
sans que l'auteur prenne jamais le ton dogmatique, tant
de sel et d'enjouement, sans qu'il cesse jamais d'instruire.
En un mot, il me semble que les Césars devraient faire
taire les préjugés de ces hommes, qui ont voué une estime
exclusive aux productions de l'ancienne Grèce (2).
Dans la troisième catégorie nous avons renfermé toutes
les lettres de Julien. On sait combien ces sortes d'écrits
offrent d'intérêt et de ressources à l'histoire; nulle part
elles ne sont plus importantes qu'ici. Idées sur la religion •

et sur le gouvernement, appréciations des hommes et des


choses, caractères et mœurs, tout s'y trouve consigné (5).
Les œuvres dont nous indiquons le sujet ont été, si je puis
dire ainsi , produites au hasard et portent la marque d'une
confection trop hâtive. Mais si elles ne révèlent pas un puis
sant génie, elles montrent au moins un esprit vif et ardent,

(1) Idem, ibid., pag. 528.


(2) V. Labléterie, Histoire de l'empereur Jovien, t. I, pag. XIV et XV.
— Chateaubriand , Études historiques, t. II, étude II, 2° partie.
(5) Aux LXXVI lettres de Julien, M. Heyler en a ajouté VII apocryphes,
IX fragments authentiques et les épigrammes sur la bière, Eis oivov ºx3
xp185s, et sur l'orgue d'église, Eis rè ºpyavov.
— 65 —

une diction élégante, des connaissances étendues. « Le neveu


de Constantin , dit Chateaubriand, avait des vertus, de l'es
prit et une grande imagination : on a rarement écrit et porté
une couronne comme lui (1). » Et au jugement de M. Schoell,
« il mérite , comme écrivain, des éloges pour la pureté de
sa diction et pour son éloquence (2). » Nous nous associons
volontiers à ces critiques célèbres , à leurs jugements équi
tables. Nous n'avons point dissimulé les défauts de l'Apostat,
nous n'avons point de raison pour cacher ses talents et ses
belles qualités.
Les OEuvres complètes de Julien n'ont eu que trois
éditions.
Nous devons la première aux soins de P. Martinius et de
C. Cantoclarus; ces deux savants y ont joint une version latine,
(Paris, 1585, in-8). La seconde est celle du père Pétau,
qui a corrigé le texte sur de nombreux manuscrits : elle
renferme plusieurs pièces qui n'avaient pas encore été im
primées, et la traduction n'est point sans mérite (Paris, 1650,
in-4). Ezéchiel Spanheim a retouché l'édition précédente, en
y ajoutant l'ouvrage de saint Cyrille contre Julien, (Leip
sig, 1696, in-fol.). Aucune des trois éditions ne contenant
toutes les lettres, M. Tourlet a donné celles qui étaient de
meurées inconnues à Spanheim , à la fin de son excellente
traduction qui a été pour nous d'un si grand secours; et
M. Heyler a mis la dernière main à cet ouvrage, en dis
cutant avec sagacité les textes et en les rétablissant dans
leur pureté.

(1) Chateaubriand, op. et loc. supr. cit.


(2) Schœll, Histoire de la littératurc grecque profane, t. VI, chap. 76.
(Ed. de Paris, 1824).— Voyez aussi Tourlet, OEuvres complètes de Julien,
t. I, préface.— Montaigne, Essais, l. II, ch. 19. (Entre aultres siennes rares
qualités, il estoit très excellent en toute sorte de littérature... et il avoit son
âme vifvement teincte des discours de la philosophie). — Vacherot, Histoire
critique de l'école d'Alexandrie, t. II, I. II, chap.2.
— 64 —

S II.

DU NÉOPLATONISME ENvISAGÉ CoMME FoRMANT LA BASE DU SYSTÈME


PHILOSOPHIQUE DE JULIEN.

Nous avons passé en revue et apprécié les faits, en même


temps que nous avons constaté la mesure des forces du chef
de l'Hellénisme. Nous arrivons à sa restauration proprement
dite, au Polythéisme néoplatonicien, qu'il regardait comme la
condition d'existence de la sociétéancienne et de sa civilisation.
Julien, nous l'avons dit , a voulu réaliser les espérances
autrefois conçues par les philosophes des sanctuaires, couron
ner d'honneur et d'éclat les doctrines pour lesquelles il avait
abjuré sa foi, substituer au dogme chrétien, à la morale toute
divine et à la hiérarchie de l'Église, un mélange disparate de
maximes chrétiennes et de cérémonies idolâtriques, un ordre
sacerdotal, copie infidèle de ce qui passait dans la vraie reli
gion, et ce symbolisme abstrait, qui fait l'apanage de l'école
alexandrine. La connaissance de cette vaste école, qui joue
un rôle si important dans l'histoire de l'esprit humain, est
le préliminaire indispensable de notre étude sur la restau
ration philosophique : c'est là que le Polythéisme régénéré
trouve des armes, et que Julien puise cet enthousiasme qui
doit expirer devant le souffle divin de la révélation nouvelle.
Le mouvement éclectique paraît, à son origine, respectueux
pour les vieilles croyances, sans être néanmoins en opposition
ouverte avec le christianisme. Il est facile de s'en convaincre
par les ouvrages de Plotin. On pouvait croire que l'Église per
sécutée ne pourrait jamais se relever des humiliations qu'elle
avait à subir. L'usage que ses docteurs faisaient de la philo
sophie tendait aussi à éloigner bien des préventions de l'esprit
des philosophes. Les défenseurs que la Grèce donna au dogme
chrétien n'avaient pas le génie pratique des Pères de l'Occi
dent : la spéculation avait pour eux un attrait naturel, insur
— 65 —

montable. Ils sondaient la profondeur des mystères, mon


traient leur rapport avec la raison humaine, et savaient
revêtir ces riches considérations d'une forme toute scientifi
que (1). Sans doute la philosophie de Justin, d'Origène, de
Clément d'Alexandrie se distinguait radicalement du Plato
nisme d'Ammonius et de Plotin : ce dernier même avait vu
des adversaires dans ceux qu'il appelait les Orientaux; mais à
cause de cette tendance à expliquer philosophiquement les
dogmes, les Pères n'avait inspiré d'abord que de légères
craintes à la secte néoplatonicienne. Peu à peu le christianisme
révéla ses forces et le véritable emploi qu'il faisait de la science
grecque. La philosophie le comprit; sentant que sa gloire de
vait cesser avec l'antiquité qui l'avait vue naître, elle dirige la
puissance de ses efforts contre la religion qui menaçait de tout
envahir. Bientôt elle se revoit avec orgueil sur le trône du
monde, mais c'est le dernier éclat d'une lumière qui s'éteint.
L'école d'Alexandrie est éclectique avant tout : elle in
terprète les systèmes antérieurs, elle les fond avec les
croyances orientales.Jeter un coup-d'œil rapide sur les théo
ries que le Néoplatonisme a adoptées comme point de départ,
c'est résumer les éléments de cette vaste synthèse, qui ren
dit à la philosophie sa force et son influence, à l'idolâtrie
un éclat momentané. On y verra la raison fondamentale et
intrinsèque de son existence et, en même temps, la cause de
cette prodigieuse hardiesse qui caractérise la tentative des
Alexandrins.
En nous arrêtant un moment à Platon et aux grandes écoles,
nous n'avons pas seulement en vue d'exposer les origines du
Néoplatonisme, afin qu'on saisisse avec plus de netteté son
caractère distinctif; nous voulons répondre à une exigence
de notre travail. En effet, Ammonius et ses successeurs ont

(1) V. J. A. Mœhler, La Patrologie, tom. I, pag. 42 et seqq. (Ed. de


Louvain , 1844.) -

D. 9
— 66 —

adopté la doctrine de l'Académie comme base principale,


comme source de toutes leurs spéculations ;ils se disent les
fidèles disciples du maître et les continuateurs de l'école
platonicienne. Ils expliquent Aristote et Zénon par la phi
losophie des Dialogues, sur laquelle ils s'appuient, tout en
s'inspirant de l'esprit mystique de l'Orient. Mais une raison
plus forte encore rend nécessaire un coup-d'œil sur le Pla
tonisme en rapport avec la doctrine du Lycée et celle du
Portique : Julien , quoique théurge, se livre avec amour à
la théorie idéaliste. Toujours il veut marcher « d'accord
avec Platon, qu'il regarde comme sa propriété (1) ; » il
le recommande à ses prêtres comme l'éternel objet de
leurs réflexions (2). A la vérité, il témoigne un grand
respect pour Aristote et Chrysippe (5); mais « cette divine
philosophie, supérieure à tous les empires du monde (4), »
dérobe aux regards sa beauté ravissante et parfaite, si
l'on ne puise à la source véritable , dans les œuvres de
Platon et les oracles sacrés (5). C'est le chef de l'Académie
qu'il lit sans cesse, qu'il médite, qu'il se plaît à commenter
avec indépendance dans ses ouvrages. Il adopte jusqu'à
la division philosophique qu'il trouve dans les livres du
disciple de Socrate, et comme lui , il dispose toute la
science en trois parties : la dialectique , la physique et la
morale (6). Un mot de Platon lui sert d'arguments, et il
hésite, il ne propose une opinion qu'avec réserve et sous
une forme dubitative, lorsqu'il ne peut l'étayer par une
sentence de son maître.

(1) 'Axé»ovºa gai , « xai piaz rº zº, uâxxov à r# xotv#, mAa


« wvt }iavooºeeevos, x. r. «. Juliani Opera, pag. 506.
(2) Idem, ibid., pag. 500.
(5) Idem, Epistolœ et fragmenta cum poematiis, pag. 24, et opp. passim.
(4) Idem , opera, pag. 120.
(5) Idem , ibid., pag. 162.
(6) Idem, ibid., pag. 215,
— b7 —

Nous allons donc indiquer brièvement le fond du système


platonicien , retracer quelques idées d'Aristote et suivre les
modifications du Stoïcisme, qui est, en quelque sorte, une
préparation éloignée au Syncrétisme alexandrin. De la sorte,
on decouvrira aisément la part que Julien a donnée à la
spéculation grecque dans le monument qu'il a élevé au
Polythéisme.

f.

Origines du système néoplatonicien.

A l'avènement de Platon, la philosophie était encore livrée


à deux excès également destructeurs, la variation perpé
tuelle et l'unité absolue. Fidèle à la tendance socratique,
Platon dégage la science des principes faux et exclusifs, il
la réhabilite en combinant le contingent avec l'être, l'im
muable, la multiplicité avec l'unité; son point de départ est
choisi dans les données psychologiques, et il s'élève sûre
ment jusqu'au monde suprasensible, imparfaitement réalisé
dans les choses qui tombent sous l'expérience (1) ; car ce
serait une grave erreur de prétendre que le chef de l'A
cadémie n'a fait usage que de la synthèse. La synthèse do
mine, mais il l'a combinée avec l'analyse. Admettant les réa
lités individuelles, les notions variables de la connaissance,
les sensations, il part de ces phénomènes divers pour établir
sa grande théorie des idées, qui est sa création principale.
En effet, la dialectique concilie les deux grands systèmes op
posés qui résument toutes les conceptions antérieures : elle
ne s'arrête pas aux phénomènes particuliers de la conscience ;
ne considérant en eux que le général, l'invariable, elle

(1) Cfr. De Gérando, Histoire comparée des systèmes de philosophie ,


t. Il , chap. 11. (Paris, 1822).
éº
— 68 —

demeure ferme dans la voie scientifique et perd bientôt de vue


la sensation, cette modification passagère de l'âme à laquelle
se rapportent les images. Elle s'élève au suprasensible à l'aide
de l'abstraction, l'instrument indispensable du philosophe.
La notion est le fruit de ce procédé de l'entendement; mais
les idées généralisées ne sont point le terme de la dia
lectique , c'est la raison qui saisit les idées, objet du véri
table savoir. L'entendement nous révèle donc deux opérations
bien distinctes, l'intuition et la généralisation ; à ces deux
procédés de l'intelligence correspondent deux ordres d'idées;
les unes se rapprochent de l'expérience et sont développées
par l'entendement (1); les autres n'ont rien de commun
avec le sensible : elles sont divines et composent le monde
intelligible, elles le remplissent d'une lumière éternelle et
pure. Comme elles ne sont ni déduites, ni généralisées,
elles sont vraiment innées dans l'âme humaine et font que
la connaissance n'est réellement qu'un souvenir (2). Prises
dans leur ensemble, les idées forment une hiérarchie gra
duée depuis le monde sensible, base de la dialectique, jus
qu'à l'idée des idées, l'idée universelle, le bien suprême ;
elles sont le lien intime, ou plutôt , le point de contact
unissant le variable et l'invariable, la nature et Dieu. La
dialectique veut remonter jusqu'à la cause de l'être ; elle ne
peut ainsi s'arrêter qu'au bien, et Platon ne peut définir cette
idée des idées, parce qu'elle est le principe de toutes choses(5).
# Le chef de l'Académie s'était élevé par la théorie de la
connaissance, par l'abstraction continuelle, infiniment au
dessus de l'unité éléatique, sans tomber dans la déplo
rable négation du sensible, du contingent. C'est quand il
*

(1) Platon, République, pag. 488. ( Ed. M. Ficinus).


(2) ... y à è uaéºnats, avaéeeynats à itn. Platon, Phédon, pag. 595.
(5) 'Aunxavov xa Axos Aéyets, ti # xta rn unv &è» xaà danºsta»
xapézet ajrà à ºxèp rajra x4AAet s'a riv. Platon, République, l. VI,
p. 479.
— 69 –

descend de la hauteur de ces hardies spéculations , qu'il


trahit l'impuissance de sa méthode à tout faire compren
dre , à tout expliquer ; en effet, pour lui la réalité indi
viduelle n'est qu'une copie de l'idée ; l'idée est tout l'être,
elle est l'essence des choses (1). La matière est le non
être absolu, tè u) öv, n'ayant aucune limite déterminée et
pouvant varier à l'infini sans jamais atteindre à la perfection ;
ce non-être n'est pas néanmoins le contraire de l'être, ce
n'est point la pure négation des Eléates. Pour demeurer con
séquent, il était impossible de nier les phénomènes du par
ticulier ; il était également impossible d'admettre un prin
cipe absolument positif en dehors de l'idée, puisque l'idée
était le seul être proprement dit. Toutefois l'opposition et
le mélange irrationnel des idées ne pouvaient résoudre les
grands problèmes de la matière, de la nature et de l'âme,
lesquelles avaient leur place dans le u) öv, le non-être ab
solu, l'indéfini (2); et voilà toute la doctrine de Platon , telle
qu'Aristote, en vrai logicien, la déduisait de sa méthode ;
elle explique le jugement sévère que le philosophe de Sta
gyre en a porté (5).
Cependant, une espèce d'harmonie entre les diverses con
ceptions platoniciennes peut s'établir sans trop de violence.
De la théorie des idées découlent comme d'une source
intarissable et les notions métaphysiques et les principes si
élevés de la morale. La dépendance des idées , la manière
dont elles s'enchaînent les unes aux autres, nous font découvrir
celle qui les contient toutes : ce bien suprême, indéfinissable,
est le principe qui a formé, d'après le type éternel des idées,

(1) Platon, Phédon, pag. 596.


(2) Errà rô les ya ai xaà rà utxpóv. Idem, République, pag. 484.
(5) Cfr. Tennemann, Histoire de la philosophie, t. I, l. I, S 152. ( Ed.
de Louvain).— E. Vacherot, Histoire critique de l'école d'Alexandrie,
t. I, l. I, chap. 1.
º -

— 70 –

les objets que l'expérience découvre, et qui sont des formes,


àuotóuxta, plus ou moins ressemblantes à leur modèle ;
ces copies rappelant les idées à l'âme, force active se mou
vant elle-même, xUto éxutà xtvc5v. celle-ci peut de cette façon
remonter à la source de la vérité, de l'harmonie de la beauté,
et atteindre à la vie bienheureuse des esprits ; et de même
que la vérité, l'harmonie, la beauté sont comme les trois
sommets de l'ordre des idées (1), de même aussi, elles sont
les conditions essentielles qui constituent les devoirs de tout
être moral et de la société humaine. L'être souverain sera donc
le type véritable et la règle de la morale, et ce bien ab
solu, auquel la dialectique nous a conduits, devient le prin
cipe suprême, la cause éternelle de toutes choses, la beauté
où notre âme aspire sans cesse , la règle constante et in
faillible de l'universalité de nos obligations (2).
L'esquisse rapide que nous venons de donner du sys
tème philosophique de Platon serait insuffisante si l'on
voulait un résumé de toutes les idées de ce philosophe. En
visagé comme source de l'éclectisme d'Alexandrie et surtout
comme l'objet des plus chères études, des perpétuelles mé
ditations de Julien, le système ne demandait qu'une sim
ple indication, appuyée sur des textes clairs et précis.
C'est la tendance idéaliste du philosophe grec, que nous
voulions faire ressortir, parce qu'elle nous révèle intimement
l'âme des spéculations néoplatoniciennes.Sans doute le con
tingent est admis, puisqu'il est le point de départ, mais la
science des choses est réduite à l'idée type de toute réalité;
Platon s'est hâté de sortir de celle-ci, pour s'attacher con

(1) Ouzoûy ei un ut,è èvva ueºa ièé , rà & yaºôy ºnptjxat, rùv
Tptx A286vres , xa AAet x2 aveeeeerpie xal & Anºsiz, Aéyateev ais
Toöro oiov s'y ºpêórar & airtazziutº & rày s'y r# #vui#eu. Platon,
Philèbe, pag. 94.
(2) V. Tennemann , Histoire de la philosophie, t. I , S 54 et seqq,
— 71 —

stamment à l'idéal qui y correspond ; l'analyse pour lui n'a


été qu'un passage à l'abstraction, au monde intelligible qu'il
décrit avec amour, qu'il ne quitte qu'à regret, pour tomber
en quelque sorte dans des inconséquences ou au moins dans
des énigmes insolubles.
Aristote s'effraie d'un tel idéalisme et du vague qui s'y
trouve , à mesure qu'il s'élève et s'agrandit; il combat cette
méthode sublime et créatrice, et s'attache à tout définir et
tout déterminer. Tandis que Platon médite et contemple,
Aristote agit et dispose ; il fait sortir du sein de la nature
cette même science que Platon faisait descendre d'une ré
gion toute divine. Celui-ci avait rejeté comme incertaine la
science attestée uniquement par les sens, celui-là dédaigne
les conceptions intellectuelles qui n'ont point pour objet la
science positive ; le maître avait donné une libre carrière
à l'activité de son èsprit, le disciple, investigateur austère,
se concentre dans la réalité et l'expérience; il accorde à la
forme tout ce que Platon avait accordé à l'idée.
Aristote est aussi un disciple de Socrate; il distingue le
particulier (1) et l'universel (2), bien qu'il ne les sépare pas.
Pour lui, la philosophie est la science des causes; mais les
causes, pour constituer la science, ne doivent pas être indé
finiment subordonnées à d'autres causes. Si cela était, la
science deviendrait impossible (5). En considérant l'être
isolément, en lui-même, on y découvre quatre principes
inséparables des choses individuelles : la matière, ayant
rapport à la composition des éléments divers; la forme, qui
regarde l'essence même de l'être; la cause motrice, qui

(1) Téd e re xaà réde xaù vüv. Aristote, Analytiques 2, l. I, chap.51.


(2) Ai' ëavray #xovra rºy rirrtv. Idem, Topiques, l. I, chap. 1.
(5) Ei azretp2 %/ #orav zrAnºet ra #tèn râjy airſav, oux &, j, oUèº
o5ra rè yiyva'zx etv rére yep tidérat oioeeeêa, 3rav re aºrte yvapt
ra pctv. Aristote, Métaphysique, l. II, c. 2.
— 72 —

opère le mouvement dans les individus ; la cause finale, où


tendent spontanément et irrésistiblement tous les êtres (1).
Dans la pensée de Platon, l'idée , type de tout ce qui
existe , était substantiellement distincte des objets ; les
principes d'Aristote sont à la vérité distincts des réalités,
mais ils ne le sont que logiquement (2); il n'admet l'être
que dans les existences individuelles, et à ses yeux le chef
de l'Académie s'est consumé en vains efforts en le cherchant
dans le général, le monde intelligible. Aristote ne révoque
pas en doute l'existence de l'être ; elle est pour lui un
principe indémontrable, et puisque le général ne peut con
tenir l'être , il doit se trouver dans les individus. Mais l'in
dividu ne constitue pas l'être ; la forme est le principe
fondamental, principe de détermination, résidant toujours
dans l'objet particulier (5).
| Quant à la matière, elle est susceptible de tout changement,
d'exiguité et de grandeur, de faiblesse et de puissance, d'alté
ration et de développement (4). Quoiqu'elle ne soit pas le véri
table principe de l'individuel, sans elle il n'ya point de réalité,
de même que sans la forme elle n'a aucune persistance. La
matière est donc à la forme comme la puissance est à l'acte;
la faculté ou le possible, ôuváuet ºv, ne peut véritablement
agir, la matière ne peut recevoir la forme, qu'au moyen de la
force motrice. Le mouvement qui forme l'intermédiaire entre
l'être et le non-être, existe dans l'univers, et il a toujours
existé; de plus en parcourant l'échelle des principes moteurs
depuis la base jusqu'au sommet le plus élevé, on arrive néces
sairement à un être réel , intelligent (5), qui meut sans être
(1) Aristote, Métaphysique, l. I , chap. 5.
(2) Idem , chap. 15.
(5) Tô eiºos xaà rô # # à u poiv ovo ia dó#etev & eivat &à AAov r#s
5.Ans. Aristote, Métaphysique, liv. VII, chap. 5.
(4) Idem , ibid., l. VIII, chap. 1.
(5) 'Avayxn a pó repov vojv airtov xxl qpu œuv tivat xaà &AAov xoAAàv
xxà To$èt roj wavros. Aristote, Physique, l. II, chap. 5.

· * i *- ssa -- -
— 75 —

mû (1) : cette intelligence suprême peut être regardée comme


la cause formelle, motrice et finale tout à la fois. Néanmoins
elle est cause motrice sans connaître les objets qui reçoivent
de toute éternité ce mouvement , de plus, elle est cause fi
nale, bien qu'elle attire moins les objets que ceux-ci ne sont
attirés vers elle. En effet, l'intelligence divine est une pensée
pure, un acte d'une simplicité si parfaite, que l'intelligence
ou le sujet qui connaît et l'intelligible ou l'objet connu s'iden
tifient d'une manière absolue, txUrèv voûç xaî vontóv (2).
Le dieu d'Aristote, étant la pensée même et parfaite en elle
même, ne peut rien penser hors de soi; la connaissance du
monde serait pour lui une dégradante souillure; et il demeure
ainsi un acte simple, « la pensée de la pensée (5). » Le mou
vement que Dieu imprime au monde ne vient pas troubler
son repos : c'est en vertu de l'attraction que tous les êtres
sont mûs, c'est en vertu de l'attraction qu'ils tendent par un
élan spontané vers le bien suprême, la cause finale, la pensée
pure, concentrée dans son unité et y trouvant le bonheur.
Si la suprême Intelligence, heureuse par elle-même (4), ne
connaît pas le monde, elle ne peut le gouverner; de là un
fatalisme inévitable : la Providence est méconnue; la nature ,
abandonnée au hasard, reçoit par une stricte nécessité ses
développements successifs. Dans ce système, l'âme est un
principe exclusif de vie et la forme première des corps physi
ques (5). Comme telle, elle est distincte des corps, mais elley
(1) Tà xpairov xtvojv dxivnrov... Aristote, Physique, l. VIII, chap. 5.
(2) Aristote, Métaphysique, l. XII, chap. VII.
(5) Auró» &pa voii, tirep io ri rô xpº rto ro», xa) # rrtr » v6nats
voºo tas vonois, Aristote, Métaphysique, l. XII, chap. 8.
(4) 'Evêaiuo, io rt xa uaxaºptos à l' àvà èy à Tây # #a t tptxôv aya
êāy, &xxa à l' adrèy dvrés. Aristote, Politique, l. VII, chap. 1.
(5) +vzw ia riv èyrex1xsia i rpa rn va ecaros pvºixoº 3oºv #xovros
àvvº uet. Aristote, De l'âme, l. II, chap. 1 , et l. I, chap. 1 et 4.
D. 10
— 74 —

demeure essentiellement unie (1), et quoiqu'elle soit le prin


cipe du mouvement de la pensée, elle a en partage l'unité et
l'identité. Aristote la proclame impérissable, immortelle, et il
ne lui accorde que temporellement la mémoire et laconscience.
Il a éternisé la raison , l'intelligence pure; le corps et l'âme
tombent dans le néant.Que sera la morale lorsque la fatalité est
introduite dans le développement de la nature ? Il ne peut y
avoir une règle fixe, immuable. Sans doute, la vertu, selon
Aristote, est la modération en tout, l'empire de l'homme sur
lui-même, la directrice des passions, le juste milieu , la me
sure (2). Mais cette mesure est dans une instabilité inces
sante, les idées du juste et du bon varieront et la vertu
deviendra nécessairement arbitraire.
Aristote, vivement opposé aux théories de Platon, a voulu
suivre une méthode toute différente. La réalité individuelle,
admise par l'Académie, était reléguée dans les avenues du sys
tème ; l'universel constituait la science, en devenant presque
l'objet d'une étude exclusive. Aristote, à son tour, distingue
avec soin le général du particulier, mais il cherche le type de
la réalité dans la réalité même. La philosophie est la science
des causes, mais ces causes sont inséparables des individus.
Autant la méthode platonicienne conduisait à l'idéalisme,
autant celle d'Aristote incline vers l'empirisme rationnel.
Tous deux génies puissants, Aristote et Platon prétendi
rent lier d'une manière indissoluble et vraie les deux extrê
mes de la philosophie antésocratique. Le premier trouve
l'explication de toutes choses dans un type idéal , qui en fait
l'essence ; le second s'attache avec amour à l'individuel ; il
le décompose et le définit, l'examine sous les divers points

(1) Mº, s &rev ca uaros tirai teºre gau« r j !vx), zàu« uèy
7ap oUx #ort, va tearos àé Tu. Aristote, De l'âme, l. I, chap. 1 , 4.
(2) 'Avr» 7oºp to-rà •repi zraéºn xxl zrpa 4tts , s'v }, roUrots # rrtv
v'a tp8oxº xa) #axti Vis xai rà teivov. Aristote, Morale, l. II, chap. 6.
— 75 —

de vue qu'il peut affecter, lui demande la solution des grands


mystères de la nature et ses secrets impénétrables. Ce que
Platon néglige devient principal pour Aristote. Mais en s'effor
çant d'éviter les excès, la philosophie ne sait point marcher
d'un pas ferme dans la voie qu'une triste expérience semblait
lui avoir indiquée. De là cette indifférence toujours croissante
pour les idées de Platon et pour la pensée pure d'Aristote.
On avait déserté les sommets de la philosophie, mais on
était encore pénétré de l'esprit socratique; on revint en quel
que sorte au but primitif, à la vie toute morale de la véri
table science. En même temps que l'on dédaignait la dialecti
que et la métaphysique, on faisait trêve avec les sophistes ;
et pour éviter des controverses dangereuses, on s'attachait
à la pratique, au positif et au sentiment moral. Le Stoïcisme
n'a pas d'autre fin et ne reconnaît pas d'autre science.
Dans la pensée des Stoïciens la connaissance repose sur
la sensation , et la faculté de percevoir est elle-même un
sens (1). L'âme néanmoins ne languit pas dans l'inaction,
elle intervient partout avec énergie; c'est en vertu de la
tension qui lui est naturelle, d'une force spontanée, que la
raison transforme les perceptions sensibles en jugements (2) ;
c'est par une conception conforme à la réalité des objets,
qu'elle devient le vrai critérium de la science, le moyen
de distinguer toujours le vrai du faux. De même que la théo
rie de la connaissance a pour base la sensation , de même
aussi la physiologie ou plutôt la physique repose tout en
tière sur la perception des sens. L'être n'existe réellement
qu'autant qu'il tombe sous la sensibilité. Il est inhérent à
la matière et ne peut en être séparé, soit qu'on l'envisage
objectivement, soit qu'on l'envisage subjectivement (5).
(1) Mens enim ipsa , quae sensuum fons est atque etiam ipsa sensus est.
Ciceronis Quœstiones Academicœ, l. II , cap. 10.
(2) Mens naturalem vim habet, quum intendit ad ea quibus movetur.
ldem, ibid.
(5) Idem , ibid., l. I, cap. 11.
— 76 —

Le dualisme est formulé avec une étonnante vigueur dans


la doctrine stoïcienne : la matière est le principe éternel
qui correspond à l'élément passif de la sensation. Dieu est
le principe doué d'une activité propre, intimement uni
avec le monde et communiquant à toutes choses l'action , le
mouvement et la vie (1). Chrysippe surtout s'est attaché à
corroborer la preuve de l'existence de Dieu , ébauchée par
Zénon et Cléanthe (2). Cette cause efficiente et divine , tè
Trocöv, régit la matière et présente, comme la raison éternelle,
un caractère de nécessité absolue ; et la Divinité elle-même
n'est autre chose que la raison séminale contenant en soi
le germe du monde (5) : de là le destin du Stoïcisme (4), de
là son optimisme et sa théologie symbolique.
Le symbolisme du Portique, qui a été continué ou modifié
par l'école d'Alexandrie et principalement par Julien, est
tout à fait digne de remarque : Dieu, principe actif des cho
ses, se confondant avec le monde, le pénètre, l'anime et le
vivifie. L'univers entier ne fait qu'un avec lui, il n'est que
le développement divin, l'expansion divine et Dieu lui
même (5). Les forces de la nature ne sont donc que des ma
nifestations de la puissance universelle, des formes , des
actions de la Divinité. Celle-ci est regardée « comme une sub
stance intellectuelle et ardente, n'ayant aucune forme dé
terminée , capable de revêtir toutes les formes, et se ren
dant semblable à toutes choses (6). » Si Dieu révèle sa force

(1) Aox ti d' aUrois apxès #iv«t rày 3xov }ºo, rô xoio5v x2 T à Tao
xov. - Aoxºi xai au rois rà xotovv tivxt rè, év aur# r# 5Ag Aoyov
rôy êéov. Diogenes Laertius, l. VII, segm. 154.
(2) Voir F. N. G. Baguet, Commentatio de Chrysippo, pag. 86.(Lov., 1822.)
(5) To5rov gzrepºzartxôv xéyov ºvTa roj x égazov. Diogenes Laertius,
l. VII , segm. 156.
(4) Earz à à ? eieeapecé vn vòy ºxov airta aipnué vn # A6yos xaº 3y
d xéo ecos ête(& ye rat, Diogenes Laertius, l. VII, segm. 149.
(5) Ciceronis De natura Deorum , l. II , cap. 15.
(6) etés izri x,tºu« vºtpè, xa xvpàôts, oùx #zo ºr ?à , º
— 77 —

et sa puissance dans les eaux ou sur la terre, il sera Neptune


ou Cérès; si Dieu apparaît comme la cause suprême et do
natrice, il sera le Maître commun , le Dieu souverain (1),
dirigeant le monde avec la plus parfaite intelligence (2) ,
quoiqu'il suive nécessairement dans cette tâche la règle
immuable des raisons séminales (5). Le nom de Zeus, dit
Chrysippe, paraît lui avoir été donné, parce qu'il a commu
niqué la vie à tous les êtres, qu'il est la cause de tout , et
que tout existe par lui (4). C'est ce Dieu supérieur qui est
essentiellement la loi infaillible et éternelle , nous guidant
dans la vie et nous enseignant nos devoirs : il est la né
cessité fatale, la vérité indestructible des choses à venir (5).
Ainsi, le dieu des Stoïciens n'est rien autre chose que
le principe de la vie universelle, le centre, sinon l'ensemble,
des forces du monde. Ce dieu est plutôt destin que provi
dence dans le sens élevé du mot ; il agit plutôt comme une
puissance naturelle que comme une intelligence. Tout ce qu'il
fait, il ne le fait point par un acte de volonté et d'après un
dessein de sagesse, mais bien par l'instinct fatal des raisons
séminales. Toutes les comparaisons des Stoïciens expriment
cette action toute naturelle de leur principe divin. Ce Dieu

raêa 2xov d'? eis & AoûAerat xaà ouve#°écotov utv°» zräzt. J. Stobaeus,
l. I , pag. 58. (Ed. Heeren). -

(1) Plutarchus, De Placitis philosophorum , l. I , pag. 7. — Diogenes


Laertius, l. VII, pag. 147. — Cfr F. N. G. Baguet, Commentatio de Chry
sippo, pag. 91 et 205.
(2) Tòy } ) xoa'uóv oizºizºat xarà voüy xa) zrpévota . Diogenes La
ertius, l. VII , p. 154.
(5) Kaº oºs (azreppeartxoès Aéyovs) #zao ra xaê siuapué vnv yéyvsrat.
Plutarchus, De Placitis philosophorum, l. I, pag. 7.
(4) Le grec est plus significatif, mais l'étymologie est fausse : Zeus
uè, oüy paiyerat avoaérºat da ô ro5 ràvº à tôaxévat rè #v. Aſa dé
«Urày Aéyovztv, #rt wavrây ivziv zirtos, xai ôi' aUrdy rà rºrra.
J. Stobaeus, l. I, pag. 48. -

(5) V. F. N. G. Baguet, Commentatio de Chrysippo, pag. 205.


— 78 —

est comme un germe dont le monde est le développement ;


il pénètre et circule partout comme le miel dans les rayons.
L'unité divine à laquelle arrive le Stoïcisme ne dépasse
point la nature et laisse en dehors et au-dessus d'elle tout
le monde intelligible proprement dit (1).
Que pouvait être l'âme dans un système, où les principes
des choses sont eux-mêmes corporels(2)? Sa perfection ne de
vait pas surpasser celle de la cause productrice. Aussi bien
Chrysippe la dit inséparable du corps, qu'elle anime, sans
aucune distinction de substance (5) ; et la mort de l'âme,
conséquence inévitable de cette doctrine, était admise par les
Stoïciens : seulement, elle était différée, au moins pour les
sages, jusqu'à la destruction du monde par le feu (4). La na
ture humaine, étant une portion de la nature universelle (5)
ou de l'expansion divine, il s'ensuivait que l'homme en faisant
des actes conformes à la raison, faisait le bien sans crainte
de se tromper. La raison, émanée de l'Intelligence suprême,
lui donnait l'ordre d'obéir aux prescriptions divines, c'est-à
dire, de correspondre à sa propre nature (6). L'âme goûtait
un plaisir inexprimable à se conformer à la raison univer
selle, à suivre en tout l'honnêteté : là en effet se trouvait
le bonheur véritable et souverain de l'homme, là était mar
qué le terme de tous les biens ; tandis qu'en dehors de
l'honnêteté se montrait l'assemblage de tous les maux (7).
Le Stoïcisme, loin de faire un pas dans la voie philoso

(1) E. Vacherot, Histoire critique de l'école d'Alexandrie, t.I, l. I, chap. 5.


(2) Aox ti rois o roizois xa) o'a ecara tivat ras dºzès zal aeeop poüs .
Diogenes Laertius, l. VII, segm. 154.
(5) V. F. N. G. Baguet , Commentatio de Chrysippo, pag. 79.
(4) Idem, ibid., pag. 102.
(5) Idem , ibid., pag. 107.
(6) Idem, ibid., pag. 109.
(7) Ciceronis de Finibus bonorum et malorum , l. III, cap. 6. - Cfr.
F. N. G. Baguet, Commentatio de Chrysippo, pag. 260.
phique, n'eut pas la force de s'élever au dieu d'Aristote et de
Platon; il semble que le génie grec ne devait point dépasser
les limites tracées par ces grands représentants de la raison
humaine; s'il les dépasse, ce n'est qu'à l'aide d'une inspiration
étrangère, d'un esprit nouveau ; et toujours, les doctrines
que nous avons retracées viendront offrir les éléments du sys
tème alexandrin. L'absence de conceptions, et cette tendance
générale à la combinaison et à l'emprunt, qui se manifeste
dans la philosophie stoïcienne , préparent l'avènement du
dernier âge de la science grecque. On peut dire que la vie mo
rale seule anime encore les différents systèmes ; par là, les
oppositions des écoles ont en partie disparu ; une conciliation
ne se montre plus impossible, elle ne paraît attendre que des
influences favorables et un génie assez puissant pour l'opérer.
Toutefois, cette conciliation ne s'est point faite dans le
- but d'une alliance plus facile avec les doctrines orientales.
Elle fut amenée par le discrédit où était tombée la méta
physique, par les secousses violentes du Scepticisme, par
ce besoin impérieux de savoir et de croire , inné dans l'âme
humaine. « Le philosophe, en voyant les désordres de la
société, les bassesses de l'Épicuréisme, partout l'absence de
toute vraie grandeur, trouvait que le seul asile de l'âme
était le monde invisible. Il était bien naturel d'abandonner
alors la terre pour le ciel et une pareille société pour le com
merce de Dieu (1). » Or, le Scepticisme ne croyait pas à
l'Étre infini; le Sensualisme demeurait follement attaché à la
terre, aux richesses, aux jouissances vulgaires ; l'Idéalisme
seul conduisait à ces régions supérieures et lointaines , où
l'âme devait jouir de l'intuition immédiate de la Divinité et
de ses attributs ineffables. Sans doute Aristote et Zénon

(1) V. Cousin, Histoire de la philosophie du XVIIIe siècle, t. I, 8° leçon.—


Cfr De Gérando, Histoire comparée des systèmes de philosophie, t. III,
chap. 22.
— 80 —

apportèrent leur tribut à l'école nouvelle; ils sont les parties


intégrantes d'un édifice imposant; mais Platon y joue le
principal rôle, c'est le maître des Alexandrins. En fondant
l'Académie, il avait voulu initier en quelque sorte ses dis
ciples à la connaissance parfaite de la Divinité; il les avait
conduits par sa hiérarchie idéaliste au sommet de l'Étre;
il leur avait fait entrevoir ce Bien suprême, l'Ordonnateur
éternel de toutes choses, la lumière de notre intelligence et
la joie de nos cœurs. Le corollaire de la méthode platonicienne
est adopté dans l'école alexandrine, comme le point de départ
de la science universelle et de sa philosophie orgueilleuse.
Julien veut réformer toute la spéculation hellénique à l'instar
des maximes de Platon, auquel il obéit toujours comme à un
messager céleste et à un interprète des oracles de Dieu. En
deux mots , l'Académie est comme un centre, où l'on pré
tend faire aboutir les opinions diverses, un corps ayant de
l'affinité pour toutes les doctrines et surtout pour Aristote,
qui avait tant combattu son maître et qui avait fondé une
école puissante à côté de la sienne.
A l'époque d'Ammonius et de Plotin, le monde oriental
s'était rapproché de Rome et de la Grèce, si toutefois on ne
peut pas dire que la fusion des peuples était opérée; ce contact
devait modifier l'idéalisme grec ou plutôt le pousser à ses der
nières conséquences. La chose était d'autant plus facile, que
d'un côté les cultes divers avec leurs traditions s'étaient réunis,
pour résister aux progrès de l'Évangile, et que d'un autre côté
l'Idéalisme exagéré des nouveaux disciples de Platon tendait
directement au Mysticisme. Ammonius veut puiser à la source
féconde de l'Orient cette inspiration que le maître yavait trou
vée, et Plotin, qui suit l'enseignement d'Ammonius, se hâte
de visiter les sanctuaires, de converser avec les pontifes de
l'Asie, et de recueillir ces paroles d'enthousiasme et de sagesse
mystérieuse. La conciliation arrive à son terme sublime, et
l'école d'Alexandrie, à peine fondée , se voit la mère d'une
— 81 –

foule innombrable de disciples, qui aspirent à s'identifier


avec Dieu par la contemplation et l'extase (1).

II.

Doctrines néoplatoniciennes.

Nous avons indiqué les sources où l'école d'Alexandrie


a puisé si abondamment; nous allons maintenant tracer un
sommaire de ses hardies méditations philosophiques.
Préparée par Numénius et véritablement fondée par Am
monius Saccas, cette vaste synthèse se retrouve tout entière
dans les Ennéades de Plotin. Ce monument de l'idéalisme
grec joint au mysticisme oriental fut disposé et systématisé
par le philosophe Porphyre (2); mais le disciple a scrupu
leusement conservé la pensée du maître, toujours sublime,
concise, impétueuse, et « ce style vigoureux et substantiel,
plein d'idées et sobre de mots, souvent enflammé et en
thousiaste, exprimant plutôt des inspirations propres que
des pensées traditionnelles(5). » Si le Néoplatonisme regarde
avec justice Ammonius comme son fondateur, il reconnaît
en Plotin le philosophe « original et indépendant dans ses
théories , qui, portant l'esprit d'Ammonius dans ses re
cherches et ses conceptions (4), » sut donner à la pensée
alexandrine son développement le plus complet. Aussi bien,
c'est dans les Ennéades que nous rechercherons cette doc
trine hardie qui devait s'unir avec les mystères des temples,
et ces funestes tendances qui furent réalisées dans Julien.
Dans la doctrine des Ennéades, l'universalité des êtres de

(1) V. Matter, Histoire critique du Gnosticisme, t. II, pag. 456 et seqq.


( Paris, 1828.)
(2) Porphyrius, De Vita Plotini, cap. 8. (Basileae, 1615).
(5) Porphyrius, De Vita Plotini, cap. 14.
(4) Idem , ibid.
D. 11
— 82 —

la nature aspire à un but suprême et déterminé; la fin der


nière de l'âme, c'est le souverain bien. Elle y est irrésistible
ment poussée ; un mouvement spontané, continu, l'entraîne
vers ce terme , objet de tous ses efforts. Deux voies lui
sont ouvertes : celle du beau et celle du vrai; la philosophie
marche dans cette dernière, car la vérité est son objet.
« Pour parvenir à la connaissance de la vérité, le philo
sophe n'a pas besoin d'intermédiaire, comme l'amant ou le
musicien; la nature l'a doué tout particulièrement et lui a
en quelque sorte donné des ailes pour s'élever jusqu'au
sommet de l'être. Il est porté vers les régions supérieures,
et dans ses incertitudes, il ne lui manque qu'un guide (1).
Mais comment la vérité peut-elle être contemplée directe
ment et dans son essence ? Pour répondre à cette difficile
question, l'auteur des Ennéades part d'une hypothèse qu'il
élève à la certitude d'un axiome : la connaissance ne peut
être vraie, qu'autant que le sujet s'identifie avec l'objet,
dans l'union la plus intime, et ainsi l'âme ne connaîtra vé
ritablement que les choses qui se trouvent en elle-même (2).
Cette identité parfaite de l'objet et du sujet de la connais
sance peut se démontrer et par la nature de l'intelligible et
par la nature même de la connaissance (5).
Cela posé, Plotin se demande où l'on trouve cette con
naissance une et simple, hors de laquelle la vérité n'est
qu'apparente. Une telle perfection ne se rencontre que dans
l'intelligence pure. C'est en elle que résident les essences
intelligibles; on les chercherait en vain ailleurs. Elle ne
possède pas seulement les formes de la vérité, elle possède

(1) 'o Jè pixágoſpos rºy pºztv # rotºcos oöros zzi oiov izrrepaeeé vos,
xai où à téatvos xapirtas, &'a rtp oi &»Aoi oºrot, xezivnas vos rpès
re &va dzopày à è roù à etxvüyzos à tirat uovov. Plotini Opera quœ
extant omnia, Enneade I, l. III , cap. 5. (Ed. M. Ficinus, Basileae, 1615.)
(2) Idem, ibid., Enn. V, l. III, cap. 2.
(5) Idem, ibid., Enn. V, l. V, cap. 1.
— 85 —

l'essence de la vérité de l'intelligible. Si vous la privez de


cet attribut fondamental, vous la privez de sa vie et de sa
pensée, vous la condamnez au néant (1). Pour connaître,
l intelligence n'a donc pas besoin du témoignage ou du rai
sonnement; l'intelligible n'est pas une abstraction, c'est le
fond de son être; en se repliant sur elle-même, elle le voit,
le possède et l'embrasse (2). C'est par cette lumière toute
divine de l'intelligence que nous nous connaissons, c'est
par elle que nous apprenons toutes choses (5) : en nous éclai
rant, elle nous élève vers les régions de la vérité imma
nente et indivisible, et entraîne la partie supérieure de notre
âme vers le foyer de l'intelligible et de la vie (4).
L'intelligence voit la vérité, en se pensant elle-même,
et elle-même se pense comme sujet et comme objet tout
à la fois; car, puisqu'elle est absolument intelligence et in
telligible par sa nature (5), elle se verra en tant que pensée
et en tant qu'intelligible; mais l'intelligence ne sera qu'une
même chose avec la pensée, elle se pensera tout entière
et nullement par parties (6).
Voilà l'idée que Plotin se faisait de la science universelle;
elle n'est rien autre que la conscience. En se contemplant

(1) Ou roivvv à ti oºz e # #a raè vonrà (nrtiv, oºre rvzrov, iv T# v#


ra ºrro Aéyeiv tivat, oºrs rns danêsias axoo repoÙvras aürèv,
ayvazi'av re rày vonrâv zrotéiv , xz) avvzrap#iav, xaà § rt au ròv rè»
voüy &vztptiv. Idem, ibid., Enn. V, l. V, cap. 2.
(2) Idem, ibid.
(5) Kaà yivdo zouey à è iavrovs r, rotoürº èpar$, rà & Axa écaºsiv
z 2 rotov rº. Idem , ibid., Enn. V, l. III, cap. 4.
(4) Idem , ibid.
(5) Idem, ibid., Enn. V, l. III, cap. 5.
(6) Ka6 ix & repov &pa tavroy vono et, xa6 3Tt xaà » vono'ts aüros
jv, x2 xa0 3Tt rô vonroy aUrés 5x ep évé et Tn voyo-et, 3 jy aurès...
Noºs yep xaà vomots , év, xaà &Aos 3A•, oü uépet & AAo &épos. Idem,
ibid., Enn. V, l. lII , cap. 5 et 6.
— 84 —

elle-même, l'âme contemple le monde intelligible tout en


tier : l'âme universelle, l'intelligence universelle et Dieu.
Toutefois cet état sublime exige de longs efforts , de péni
bles labeurs. « Ne travaillez pas, dit Plotin, à voir Dieu, dans
les choses sensibles, dans ce qui n'est pas lui. Car, vous ne
le verriez pas lui-même, vous n'apercevriez que sa trace (1). »
Il est donc du devoir d'un philosophe de séparer l'âme du
corps, de se dépouiller des vains désirs et des passions,
qui nous dérobent la vue du monde intelligible; alors la tâche
du philosophe n'est point finie; son ardeur ne doit jamais
se ralentir, jusqu'à ce qu'il soit parvenu au sommet de l'être,
à la grande unité, qu'il voie face à face la lumière intelli
gible et qu'il jouisse de cette vision ineffable où l'âme per
çoit l'intelligence et l'intelligence seule, dans toute sa pu
reté et son éblouissante splendeur (2). Que l'âme se considère
et se pénètre donc elle-même. Elle reconnaîtra l'universel
et le divin, et ne pouvant assigner de limites à sa puissance
et à son être, elle oubliera son individualité et négligera de
se distinguer de l'universel : elle ne s'arrêtera qu'au point
où s'arrête l'universel (5).
Tel est le secret de la méthode alexandrine : la psycho
logie se confond avec l'ontologie, l'âme humaine avec le di
vin, la conscience avec la science de l'être et la théodicée.
L'âme néanmoins , parce qu'elle est dans le monde et qu'il
existe quelque chose hors du monde, doit reconnaître quel
que chose au dessus d'elle, l'ensemble des raisons intelligi
bles (4). Et, bien qu'elle ne soit pas composée de parties,

(1) 'Axxa a ) uº uot èi , répay aurà #pa ei à è un, ixvos & idots,
oUx au ró. Idem, ibid., Enn. V, l. V , cap. 10.
(2) A'rà xaº eavr à écovov, xaôapèy #p s'avroÙ s'#aipvns pavé ».
Idem , ibid., Enn. V , l. V, cap. 7.
(5) ldem, ibid., Enn. VI, l. V, cap. 7.
(4) Ei év x égée• Vvx3, exrès à è dti rt x éguov tivat, xai ravrº
xpè !vxjs à ii rt tivat. Idem, ibid., Enn. VI, l. IX cap. 4.
elle est multiple et ne peut aucunement s'arroger la perfec
tion de l'unité (1).
L'unité la plus simple, la plus vraie (2), est à la fois pour
Plotin et le point de départ, et le sommet de l'abstraction
et le Dieu suprême de sa Théologie (5). C'est la propriété
inaliénable du bien absolu; « la source qui verse la vie à flots,
sans s'épuiser ni même s'écouler; la racine toujours féconde,
d'où s'échappent la sève et la vie qui circulent dans cette
plante immense appelée la nature ; le foyer qui rayonne dans
l'immensité; le soleil qui, de sa lumière, illumine le monde
sensible et le monde intelligible. Mais de quelque image que
vous vous serviez pour exprimer l'effusion divine de la vie,
il n'en faut pas moins concevoir Dieu lui-même comme sim
ple, indivisible et immobile dans son absolue unité (4). Il
est si élevé au dessus de toute parole et de toute conception,
qu'il est impossible de le nommer, de le faire connaître aux
hommes (5). Il est le seul vrai, le seul beau , et les plus su
blimes appellations lui conviennent (6). Sa quiétude est aussi
éternelle que son essence, et la création ou plutôt l'éma
nation n'exige en lui ni acte, ni volonté, ni connaissance.
Quoique l'un soit au dessus de tout être et de toute situa
tion, il produit d'une manière ineffable et permanente l'in
telligence supérieure à toutes les intelligences, le second
principe des choses. Cette intelligence parfaite, mais subor
donnée au Premier, n'est pas le fruit de l'amour et du désir,

(1) IIoxx) n Vox) xaà 5 ºcta , xèv ti te ) e x teepov. Idem, ibid.,


Enn. VI , l. lX , Cap. 1 .
(2) Tô #y axxoüv. Idem, ibid., Enn. V, l. I, cap. 6.
(5) Idem , ibid., Enn. VI, l. IX, cap. 6.
(4) Atô xaà &#jnrov r# aAnêeizº 5, rt yàp àv eia ns, rà ºpsis.
Idem , ibid. l. III , cap. 15.
(5) Idem , ibid., Enn. II, l. IX, cap. 1.
(6) Idem, ibid., Enn. V, l. I, cap. 6 et 8. - V. E. Vacherot, Histoire
critique de l'école d'Alexandrie, t. I, 2° partie, l. I, chap. 2.- Voir sur
l'Unité immobile d'Aristote, pag. 75.

: -L UNIV
•. -
— 86 —

elle est comme un magnifique rayonnement, distinct de


son principe, sans en être séparé (1), ou comme une puis
sante chaleur dérivant d'un feu continuel, toujours égal à
lui-même (2). Après la souveraine Unité, elle est ce qu'il y a
de plus divin, tout en demeurant un Dieu multiple (5). Car
la pensée dont elle est douée éternellement entraîne après
elle la dualité, le subjectif et l'objectif (4). Elle tend sans
cesse vers l'Unité, fixe sur elle ses regards et se connaît
ainsi parfaitement (5).
Le troisième principe ou la troisième hypostase est l'âme
universelle, lux) Ûtrecxéautov(6), engendrée immédiatement
par l'intelligence suprême et lui demeurant soumise.
Comme l'intelligence est l'éternelle manifestation de l'unité,
son verbe, son image fidèle, de même aussi l'âme du monde
est le verbe de l'intelligence et, en quelque sorte, l'exer
cice de son activité (7).
Le premier principe est donc la forme de l'intelligence,
l'intelligence est celle de l'âme. Or, celle-ci est appelée à être
la reine de toutes les choses émanées de la Divinité, à diri
ger le mouvement de l'univers, à nourrir et à vivifier le mul
tiple, qui ne participe aucunement à la perfection de l'âme
absolue; elle sera donc aussi la forme des corps, l'exemplaire
des êtres naturels (8). Plotin a su distinguer l'âme humaine
(1) ldem, ibid., cap. 6.
(2) oiov xaà sa à roj avpºs » &èy Tis #o rt orvéez AmpoÙarœ zyy oºo iav
êtpu éTns, y à è ax , x tivns #ºn yiyveéeévn , ivepyoüvros éxeivov T )y
avec pvrov r# ovo'º s'y r, u évet röp. Idem, ibid., Enn. V, l. IV, c. 2.
(5) IIoxûs cö, oöros d êéos. Idem, ibid., l. I, cap. 5. Osôs à su rtpos
xpoſpaſvov iavrèy, xptv àpay iztivov. x. r. a, l. V, cap. 5.
(4) Idem , ibid., Enn. V, l. III, cap. 10.
(5) ldem, ibid., l. I, cap. 6.
(6) Idem , ibid., l. II , cap. 1.
(7) oiov xaà » !vx) xáyos voj xai èvépyeté Tis, daa et aºrès
é « eſvov roü ivés. Idem, ibid.
(8) Idem , ibid., Enn. III, l. V, cap. 2.
— 87 —

de toute la nature sensible, et il a réfuté victorieusement


toutes les hypothèses matérialistes : l'âme est à ses yeux
l'intermédiaire entre le divin et le périssable, entre les exis
tences naturelles et les essences éternelles; car pour lui « les
êtres contingents ne sont point des êtres véritables, ils ne
sont que les reflets de la réalité (1). » Confondues dans le
sein du troisième principe intelligible, les âmes particulières
en sont néanmoins séparées par une infériorité de puissance,
qu'elles ne pourront jamais combler. Et elles se distinguent
entièrement les unes des autres, bien qu'elles coexistent
nécessairement dans un même substratum. Elles sont des
intelligences développées par l'émanation et la dialectique,
des rayons qui jaillissent d'un foyer qui ne perd jamais rien
de son ardeur (2). Si elles se dirigent avec amour et enthou
siasme vers l'intelligible, elles s'épurent et se fortifient ; si
elles s'abaissent vers le sensible, elles sont follement trompées
par des ressemblances, jusqu'à ce que la contemplation divine
et extatique les fasse rentrer dans leur véritable patrie (5).
Au reste, dans la pensée de Plotin , toute la nature sen
sible est vraiment intellectuelle (4). Le souffle vivant de l'es
prit agit sur la matière pour la dominer et la définir (5).
« L'ordre animal, l'ordre séminal et l'ordre sensible exis
tent réellement dans le monde intelligible. Dans ce dernier
il y a donc aussi un soleil, une terre , mus, vivants et ani
més ; des eaux , un air, avec des animaux qui les habitent,
jouissant d'une vie continuelle (6). Le monde éthéré, que
(1) Idem , ibid., Enn. I, l. III , cap. 2.
(2) oiov porès #èn zrpès Tº yº tcept(oézévou zaz 5txovs, x2) ou
eeeeeepta u évov, a»x' évros évès. Idem, ibid., Enn. IV, l. III, cap. 4.
(5) "Ayêpwxot à'è s'y u to'º zaà xcéro. x. r, a. Idem, ibid., Enn. III,
l. II, cap. 8. Enn. IV, l. VI, cap. 5. — Cfr. De Gérando, Histoire comparée
des systèmes de philosophie, t. III, chap. 21.
(4) Plotini opera, Enn. VI, l. VII, cap. 12.
(5) ldem, Enn. III, l. IV , cap. 1.
(6) ldem, Enn. VI, l. VII, chap. 11.
— 88 —

nous admirons, est dirigé par une âme propre, raisonna


ble, intelligente, et la révolution des astres s'opère par un
mouvement circulaire comme l'âme et l'intelligence se pré
cipitent autour de la Divinité, servant à toutes choses de
centre commun (1). Pour ne pas être troublé dans son
éternel bonheur et pour ne pas se souiller au contact du sen
sible, « Dieu a distribué des esprits en hiérarchies, il les
a placés à chaque degré de l'échelle des êtres , pour que
le mouvement et l'existence fussent ainsi imprimés à tou
tes choses (2). »
En présence de ces dogmes, qu'y a-t-il à faire ? Le sage
doit se purifier de plus en plus par les cérémonies du culte, il
doit agir sur le ciel par des supplications réitérées , jusqu'à
ce qu'il prenne son élan vers les régions de l'infini (5). Il est
digne de remarque que Plotin ne parle dans aucun endroit
des relations sociales ni des affaires politiques; ses regards
sont constamment tournés vers la Divinité et cherchent
avec amour les rapports sublimes qui unissent l'âme à l'être
dont elle émane, à la lumière qui la pénètre et la vivifie.
Le bon , le vrai et le beau s'identifiant dans la pensée du
philosophe, il s'ensuit que la morale ne se distingue en rien
de la dialectique. En s'unissant de plus en plus à l'essence
suprême par la mortification, par l'étude et par l'extase,
on trouve à la fois la vérité et l'on pratique la vertu ; on
participe à l'un, et le multiple s'efface d'une manière im
perceptible et incessante (4).
Tel est le résumé des doctrines renfermées dans les En

(1) Idem , Enn. II, l. II, passim.


(2) Idem, Enn. V, l. I, cap. 4.
(5) Idem, Enn. VI, l. VII, cap. 56. — Cfr. De Gérando, op. et loc. cit.
(4) 'Aper) &èy oüy eis ré »os Tpoio5o a, xai iv Vvx3 éyyevouévn
atra ppovno eas , êeày ôeizvvztv &vev è'à &perijs danºivjs êtôs Aey3
& evos ºvoua ia riv. Plotini opera, Enn. II , l. IX , cap. 15,- Cfr Enn,
I, l. III, cap. 1 , et passim.
néades. Plotin s'est égaré en poussant à l'excès la dialecti
que platonicienne et en l'étendant au delà du terme où elle
doit s'arrêter. Dans Platon, elle se termine à l'idée du bien
et produit un Dieu intelligent et bon. Plotin l'applique sans
fin , et elle le conduit dans l'abîme du Mysticisme. Le der
nier objet de sa philosophie est un principe absolu sans
aucune détermination. L'abstraction n'épargnera pas en Dieu
l'être lui-même. En effet, si nous disons que Dieu est un
être, à côté et au-dessus de l'être nous mettons l'unité, de
laquelle l'être participe , et que l'on peut dégager pour la
considérer seule. L'être ici n'est pas simple, puisqu'il est
à la fois être et unité ; l'unité seule est simple, car on ne
peut remonter au delà d'elle. La vraie unité absolue doit
donc être quelque chose d'absolument indéterminé, qui n'est
pas et qui ne peut pas se nommer. Un principe de cette
nature, qui n'est pas , à plus forte raison ne peut pas pen
ser, car toute pensée est encore une détermination ; et
ainsi l'être et la pensée sont exclus de l'unité, comme une
déchéance et une dégradation avilissante (1).
On le voit, ce mysticisme philosophique est une consé
quence de l'Idéalisme exagéré, ou plutôt il ne fait qu'un avec
lui, il le complète et le pousse à ses dernières limites. L'unité
immobile d'Aristote est combinée avec les attributs infinis
que Platon accordait à l'Étre-Suprême; l'âme universelle des
Stoïciens reparaît avec une énergie nouvelle. Mais pour don
ner à Dieu la triple notion adoptée par le Platonisme,
l'Aristotélisme et le Stoïcisme, on a distingué trois prin
cipes qui furent disposés dans un ordre hiérarchique, pro
duit d'une idée fausse de l'Étre absolu, et peut-être du
désir d'opposer aux chrétiens une doctrine analogue à la
Trinité parfaite dans la parfaite Unité.

(1) V. Cousin, Du Mysticisme. (Revue des Deux-Mondes, 1845, t. III,


pag. 185, Ed. de Bruxelles).
D. 12
— 90 —

III.

Destinées du Néoplatonisme jusqu'à Julien.

On a beaucoup exagéré l'influence des spéculations alexan


drines; Ammonius et Plotin ont plus emprunté aux systè
mes antérieurs, aux méthodes qui étaient déjà suivies avec
succès , qu'ils n'ont inspiré les philosophes des âges sui
vants. « Philon, comme le dit si bien M. Vacherot, avait
totalement dominé la pensée philosophique de cette époque.
La Gnose a puisé largement à une source, où les croyances
orientales se mêlent déjà à la tradition hébraïque. C'est là
peut-être que Clément d'Alexandrie et Origène ont trouvé
tout d'abord l'art de faire servir la science grecque à la dé
monstration des croyances religieuses. C'est aussi Philon qui
agit, bien qu'indirectement, sur la philosophie alexandrine.
Plotin , Porphyre, Jamblique ne paraissent pas avoir eu con
naissance de ces livres; mais Numénius, le véritable précur
seur du Néoplatonisme, les connaît et les médite; il les
admire tellement, qu'il est tenté de chercher dans Philon,
plutôt que dans Platon, le véritable type de son Platonisme
nouveau (1). »
A leur tour, les Néoplatoniciens exercent une influence
marquée sur ce siècle de lutte et de polémique. Le disciple
d'Ammonius trouve lui-même des adeptes , remplis d'une
ferveur inspirée.
Porphyre ne systématise pas seulement les leçons de son
maître, il compose une multitude de traités, dont le charme
devait servir à populariser singulièrement le Néoplatonisme.
Syrien d'origine, il voue à l'Orient un culte tout spécial ; et
(1) E. Vacherot, Histoire critique de l'école d'Alexandrie , t. I, l. II,
chap. 2. Nous adoptons ces paroles parce qu'elles nous paraissent justes,
maiselles se trouvent environnées d'une foule de considérations hétérodoxes.
— 91 —

s'il aime encore la science grecque, toujours est-il qu'il tend


au Mysticisme plus sensible, à la doctrine des temples. Mal
gré ce penchant, il se soutient dans l'Idéalisme et il étudie
Aristote ; il en transporte les règles dans l'école dont il
fait partie. Envisagé comme métaphysicien, il continue
l'édifice qui vient d'être élevé ; il adopte à peu près la théo
logie de Plotin, sa cosmologie, et les principes de sa mo
rale sévère. Les deux méthodes n'offrent pour le fond au
cune différence essentielle : de même que dans les Ennéades,
il faut se purifier et se soustraire à la loi des sens, s'élever
ensuite par la dialectique et contempler la Divinité par l'in
tuition directe et extatique (1). -

La mythologie a trouvé dans Porphyre un interprète; mais


le disciple de Plotin n'a guère été, sur une branche aussi im
portante, plus systématique que le maître. En effet, les En
néades nous montrent, dans les trois principes éternels de la
philosophie, ces trois grands dieux de la fable, chantés par les
poëtes de la Grèce. Uranus est l'un par excellence, Saturne
correspond au second principe, et Jupiter est l'âme univer
selle (2). Toutes les conceptions philosophiques sont comme
le type des dieux, que le vulgaire adore sous différents noms,
auxquels il ne cesse d'adresser des prières et des vœux : lesgé
nérations diverses, les apparitions, les métamorphoses, les
hostilités célébrées dans une longue suite de siècles, tout se
retrouve dans les théories du sage, qui s'est élevé au-dessus du
sensible et qui contemple l'essence divine au foyer de la lu
mière incréée (3). Quant à la magie qui devint si chère à ses
successeurs, Plotin n'y croit pas ; la contemplation lui suffit,
et s'il accorde quelque vertu aux enchantements, cette vertu

(1) ... » à è xarà ras êtape rixas iv axaºtiz #s ré Aes, reds ºtôy
duota zis. x. r. «. Porphyrius, 'Apopuai, cap. 24
(2) Plotini opera, Enn. V, l. VlII, cap. 12 et 15.
(5) Idem , Enn. IV, l. III, cap. 14. — Enn. V, l. VIII, cap. 15.
- 92 —

n'a d'action que sur l'âme et nullement sur la Divinité(1). Por


phyre ne va pas plus loin dans son interprétation de la grotte
des nymphes; il s'arrête en quelque sorte là où Plotin s'est ar
rêté. Le philosophe, il est vrai, devient pour lui le prêtre du
Dieu suprême (2), mais ce prêtre, infiniment supérieur aux
pontifes ordinaires, n'importune pas encore les démons et
n'a recours ni aux oracles ni aux entrailles des victimes; il
ne cherche qu'à se détacher des choses qui font recourir aux
devins. Ce qu'il souhaite de savoir, ni aucun devin , ni les
entrailles des animaux ne pourraient le lui découvrir. Il se
recueillera en lui-même, c'est là que Dieu réside (5); car le
meilleur culte qu'il puisse rendre à Dieu, c'est de former son
âme à sa ressemblance : mission sublime, réservée à la seule
vertu! Qu'il soit un vraisage, et sans parler, il honorera Dieu, |)

tandis que la foule ignorante, même en priant et en sacrifiant,


outragera la Divinité. Ainsi le sage est l'unique prêtre, l'uni
que religieux, l'unique adorateur (4).
Porphyre est donc demeuré fidèle à Plotin, malgré son
goût bien prononcé pour l'Orient. On n'aperçoit pas encore
cette fureur de théurge, cet empressement pour la magie :
à ses yeux, « elle n'est qu'un effet des opérations démonia
ques (5); » aussi doute-t-il des interventions dont on faisait

(1) Kat tzot doxojo tv oi réxat ropo, #got éêovxnºn rav ºtoùs xorois
a aptivat, iepa xai aya Ateara rotnzéeesvot, tis rn roù xavrès pºrt»
axtà'ºvres, èv v# xa8si ais xavraxov & y éva yayov Vvx3s pº ºts.
Idem, Enn. IV , l. III , cap. 11.
(2) Porphyrius, De abstinentia , l. II , cap. 54.
(5) ... repi & dè (n2 si, uévris te?y oüò es, oüò è za Aºyxva (a av
tunvºo tu rà rapès* « Uros à è èi' izvroj xpoztay r# êt#, #s !y rois
&Atêivois aUroü a xA4xvois tèpvrat. Idem, ibid. cap. 54.
(4) Móvos oův iepe)s º o 6q)os, & #vos êeo pix)s, uóvos ti)a), e#ag
$at. Porphyrius, Epistola ad Marcellum , cap. 16.
(5) Atà uévrot Tàv évayriwv xaà y rāga yonreiz , zr t»ºirat. Idem ,
De Abstinentia, l. II, cap. 41.
— 95 —

tant de bruit. Cette indifférence pour les pratiques du culte


païen ne l'a pas empêché de tourner toutes les ressources
de son esprit contre la religion du Christ. Il est, avec Celse,
le précurseur de Julien; et l'on peut dire qu'il a engagé le
Néoplatonisme dans cette voie de polémique tantôt astucieuse
et tantôt violente contre le culte nouveau. Après lui le com
bat ne finit point, et l'école d'Alexandrie accepte franchement
l'union la plus intime avec la mythologie, afin d'opposer une
antiquité, vénérable en apparence, à une doctrine qui venait
seulement de se montrer (1).
Rien ne démontre mieux, par le fait, cette alliance sin
gulière et chimérique, que la vie même des disciples alexan
drins. Jamblique est devenu prêtre et mystagogue, il adopte
la théurgie avec toutes ses conséquences et ses folles opé
rations; il est plus magicien que philosophe. Toutefois il fut
· loin de négliger la spéculation; elle avait encore pour lui des
charmes inexprimables : il regarde l'unité comme le premier
principe parfait et indivisible. Le second est l'intermédiaire
de la triade, c'est la cause fécondante et productrice, la
déesse Rhéa de la mythologie. Le troisième principe est
l'ordonnateur de tout , le véritable démiurge. Mais cette
triade elle-même est subdivisée en un grand nombre d'au
tres triades, qui montrent l'excès de l'abstraction et la mul
tiplicité des causes admises par le nouveau philosophe.
Dans le Traité sur les mystères (2), l'œuvre néoplatonicienne
est consommée: les évocations de la théurgie, les pratiques tra
ditionnelles, les opérations mystérieuses rendent inutile l'uni
fication extatique, où l'âme communique immédiatement avec

(1) V. E. Vacherot, Histoire critique de l'école d'Alexandrie, t. II,


2° partie, l. II, chap. 2.
(2) Il est curieux de voir la singulière analogie que M. Jules Simon pré
tend établir entre ce livre théurgique et la doctrine de Malebranche : Intro
duction aux OEuvres de Malebranche, pag. 28 et seqq. (Ed. Charpentier.)
— 94 —

le souverain Bien, et jouit des fruits ineffables d'un amour cé


leste (1). Naguère le philosophe disait que la vertu seule nous
rapproche des dieux ; et il ne voyait dans l'abstinence qu'un
moyen d'affranchir l'âme des faiblesses du corps ; maintenant,
les dieux ne se révèlent plus qu'aux initiés, aux sacrifica
teurs, aux magiciens (2) ; la divination, c'est la sagesse ;
elle a été puisée aux sources de l'infini (5). Toutes les céré
monies du culte , toutes les expiations, tous les hommages
rendus à l'infamie sont enseignés comme des lois célestes et
des œuvres sanctifiantes (4). Avec un tel enseignement, Jam
blique n'accordait à la spéculation , à l'idéalisme proprement
dit, qu'une vertu secondaire et presque stérile. La philosophie
avait déserté les écoles , elle était tout entière dans les tem
ples. Ce n'était pas le pontifie qui se conformait aux dieux
et s'élevait aux régions de l'intelligible ; les dieux s'abaissaient
à la voix du théurge et venaient réjouir son âme par la vi
sion immédiate et pure de la suprême beauté. Sopater, Edé
suis, Maxime, Chrysanthe oublient la véritable doctrine du
fondateur ; ils cherchent la science dans les formules allé
goriques et dans les entrailles palpitantes des victimes.A
mesure que la philosophie tombe dans l'inaction, la foi théo
logique renaît dans ces hommes avides de merveilleux. Ils
s'imaginent trouver dans l'ancienne superstition et les rites
expiatoires une inspiration nouvelle et des secrets jusqu'alors
inconnus, afin d'opposer une barrière aux progrès incessants
du christianisme.

(1) ... AAAa déi u#re zaxè, aºrt aï aya8è, unè èv &AA• apézºpov
#xtiv, iva dé#nrat uóvn uovov. x. T. «. Plotini opera, Enn. Vl, l. VII,
cap. 54.—Jamblichus, De vitâ Pythagorae, pag. 158. (Ed. petit in-4°).
(2) Idem, De Mysteriis , sect. x, cap. 1 , 5 et 6. - Atà xaà rep)
z )y lexvrtz )y a xov34Kova , aév» yep aºrn épeenveia rjs repi râv êeâ,
diavoias s o ri. Idem, De vitâ Pythagorœ , pag. 158. - Cfr. Proclus,
Commentaire sur Alcibiade, pag. 84, (Ed. Boissonnade ).
(5) Jamblichus, De Mysteriis, sect. III, cap. 1. - Sect. V, cap. 25.
(4) Idem, ibid., sect. I, cap. 11.
— 95 —

S III.

MÉTAPIlYSIQUE DE JULIEN.

Le dogme évangélique était doué d'une puissance surna


turelle et d'une élévation toute divine. Il répondait au besoin
des intelligences par ce caractère de sublime unité, que
les Alexandrins n'avaient pu atteindre, sans la mutiler et
sans lui ravir sa perfection. La Trinité des personnes dans
l'Unité de substance laissait infiniment derrière elle la triade
de Plotin avec ses hypostases subordonnées ; et l'ensem
ble de la création , son but et ses causes recevaient dans
les Pères la solution la plus complète. Sans doute, le fon
dateur de l'éclectisme s'était élevé par sa théorie unitaire à
une hauteur prodigieuse , il avait, en quelque sorte, franchi
les bornes de la science grecque , en s'inspirant de la doc
trine orientale ; mais il précipite la philosophie dans le sys
tème des émanations, etson influence ramène le monde païen
au culte superstitieux des forces de la nature.
Depuis l'initiation à la philosophie des mystères, Julien
avait combattu l'immuable vérité, et s'était voué au rétablis
sement du Paganisme. Sa haine constante pour l'Évangile,
son admiration pour Platon et Aristote, Plotin et Jamblique,
avaient jeté comme un voile sur les yeux du jeune philoso
phe(1).Ne doutant pas de la victoire et convaincu d'un système
aussi hardi que vicieux, il le pose en face de la théologie catho
lique et de ses divines traditions. Le Polythéisme régénéré
dans la spéculation grecque et la foi de l'Orient, voilà pour
le disciple de Maxime la verité, la sagesse, l'unique philo
sophie. Tout ce qui ne rentre point dans cette union, si
riche et si féconde à ses yeux , devient le partage de l'impiété
et de l'athéisme. •

(1) Juliani opera , pag. 146 , 585, 405 et passim.


— 96 —

Julien est un néoplatonicien d'Alexandrie, qui veut ra


jeunir un passé glorieux, réformer le culte des idoles, con
cilier les croyances vulgaires avec le sentiment des sages.
Il a montré, que si un retour aussi funeste eût été possible,
l'idolâtrie ne pouvait trouver dans l'école un défenseur plus
intrépide et plus capable. Sans ouvrir proprement une voie
nouvelle , il signale un progrès véritable sur les philosophes
qui l'ont précédé, et il se rapproche en général de la méthode
des Pères alexandrins (1). Il repousse avec force l'identité
mensongère de toutes les doctrines philosophiques; sa ten
dance à lui est de les vérifier au moyen d'un criterium infailli
ble, la théologie de Platon en rapport avec la théologie du
sanctuaire. C'est ainsi qu'il condamne l'Épicuréisme (2), qu'il
interprète librement Aristote, en jugeant avec sévérité cer
taines opinions (5), et qu'il s'écarte de la mythologie, pour
suivre un sentiment plus conforme à la nature des dieux (4).
Voici l'exposé du système, tel qu'il ressort pour nous de
l'étude consciencieuse et de la combinaison des ouvrages de
Julien. Si l'on a égard au point de vue du restaurateur, on
lui accordera sans peine l'importance philosophique que
M. Jules Simon lui a déniée. D'après le professeur de Sor
bonne, on chercherait en vain cette « critique prudente et
réservée » dont l'éclectisme se fait gloire ; Julien n'offre par

(1) dºtxogoſplay à è , oü T )y a raiz » Aéya , oôô è r)y xxaroytx )y,


# rºy # xtzovpein» re, xa épig-rorexixèv &A»' éra iipnrat rap'éxºrrº
zày zipéa sav rovrov xaxàs ... rojro avez ā rô éxAéxTtxov pixozopiav
4 nui. Clemens Alexandrinus, a rpape2Teis , l. I, cap. 7.—S. Augustinus,
qui doctrinis Platonicorum imbutus fuerat, si qua invenit fidei accommoda
in eorum dictis, assumpsit; quae vero invenit fidei nostrae adversa, in
melius commutavit. S. Thomas, Summa Theologiœ, p. I , 84 , 5.
(2) Juliani opcra, pag. 162.
(5) "oxov ye xaà râs apto zorextx 2s Jxoºéa ets évèe to répas éxetv
vxoxaêeêéva, si teº ris auras is raUro rois II»éra vos & yot. Idem, ibid.
(4) Idem, ibid., sect. 2º, pag. 44 et passim.

- --- -
-*
- - - - -
-- 97 —

tout que précipitation et légèreté, sans être ni « profond ni


précis, lorsqu'il parle des premiers principes ; c'est un éru
dit , un lettré, qui se passionne pour la doctrine de ses maî
tres, sans chercher à la renouveler ou à l'approfondir (1). »
M. Jules Simon voudrait ainsi venger le Néoplatonisme aux
dépens de son défenseur, et insinuer que « la philosophie n'a
pas été vaincue avec Julien , quoiqu'elle ait été nécessaire
ment enveloppée dans la défaite d'un prince philosophe (2).»
Nous sommes loin de partager cette opinion. Que l'on voie
et que l'on juge.
L'empereur Julien était un croyant inébranlable et ne per
mettait pas que l'on mit en question l'existence de la Divinité.
« A ceux qui demandent s'il existe des Dieux, ne répondez
pas comme à des hommes, ils sont indignes d'un si beau nom ;
poursuivez les comme des bêtes fauves (5). » La philosophie,
en s'appuyant sur l'existence divine comme sur une notion
indémontrable, est « l'art des arts, la science des sciences ;
elle est encore le vrai moyen de s'approcher de la substance
éternelle , infinie, de contempler face à face la beauté tou
jours fraîche et toujours ravissante; elle est enfin la voie la plus
sûre pour arriver à la connaissance intime de soi-même (4). »
A l'exemple de tous les philosophes qui ont disiré appar
tenir de quelque manière à l'école socratique, Julien invoque,
sagement « l'oracle divin yv60 aexvtóv (5). » Mais avant
de rentrer en soi-même et d'interroger l'une après l'autre
toutes les puissances du moi, il faut agir conformément

(1) Jules Simon, Histoire de l'école d'Alexandrie, t. II, l. IV, chap. 2.


(2) Idem, Ibid., vers la fin. — V. aussi Benjamin Constant, Du Poly
théisme romain, t. II, l. XVIII , chap. 1.
(5) Juliani opera, pag. 257.
(4) ... Téxvnv , exvàv, xai èxio-rmée jv # xtorneåv" tire daoiaot»
êtày xara rô à vvaróv... Juliani, opera, pag. 185.
(5) Tyâêi gavrov... êtiéy sort roùro rà xapaxéAevzaa. ldem, ibid.
Voyez ce que nous avons dit du point de départ de Platon.
D. 15
— 98 —

au dogme fondamental. Le philosophe admet l'existence


des Dieux et il n'ose révoquer en doute cette vérité capitale,
éternel flambeau des intelligences ; or il serait en contradic
tion avec les principes, s'il oubliait « la sage devise de Pla
ton : soyez religieux envers la Divinité , faites-vous initier à
tous les mystères, observez les cérémonies du culte des Dieux,
instruisez-vous dans toutes les branches de la science (1). »
Julien recommande ainsi l'initiation philosophique et les
oeuvres expiatoires, parce que la véritable sagesse ne peut
résider dans « l'homme profane et dont les mains sont
impures (2). »
Le point de départ de Julien est donc la foi, mais la
foi théurgique. Il ne suit pas de là qu'il regarde, avec
l'auteur des mystères , la divination comme la sagesse su
prême et infinie (5). Non : les pratiques religieuses , consé
quences du dogme éternel , ne donnent point la vérité et
la notion complète des choses divines : elles vivifient l'âme
et la disposent à cet élan sublime vers les régions de la
science immanente (4). La foi, épurée dans les supplica
tions et les mystères, serait ainsi la condition d'une phi
losophie noble et céleste, plutôt que la base des théories
ou le point de départ.
Julien nous reporte à la conscience de Plotin , miroir
fidèle de la vérité, de l'intelligible , de Dieu (5); et même,
il réhabilite la méthode si philosophique de Platon , s'ap
puyant sur les données de la psychologie. En effet , son pre
mier soin n'est-il pas « d'examiner ce qui se passe en son
âme » les modifications successives, les affections diver

(1) Juliani opera, pag. 257. Un peu auparavant, il avait cité un passage
analogue du Philèbe.
(2) Idem, ibid., pag. 259.
(5) V. cette Dissertation, pag. 94.
(4) Juliani opera, pag. 257.
(5) Cfr. S II de ce chapitre.

_Lºº------- -
— 99 —

ses (1)? Écoutons-le parlant à Salluste : « une voix inté


rieure et divine interdisait à Socrate toute action qui n'é
tait pas convenable, comme pour nous faire entendre que
Dieu réveille en nous la pensée , lorsque notre âme se re
pliant d'abord sur elle-même , se connaît en premier lieu,
puis, par elle-même, de là avec la Divinité, n'étant retenue
par aucun obstacle. L'esprit n'a pas plus besoin d'oreilles
pour apprendre, que Dieu n'a besoin de voix, pour nous
enseigner ce qu'il nous est nécessaire de savoir. Sans le
secours des sens, l'âme peut entrer en communication avec
l'Étre parfait (2). » Ces lignes révèlent toute la marche phi
losophique de Julien. Il attache ses regards à la partie in
time de son individualité , et il peut lire dans le recueil
lement « ces lois incréées et ces principes éternels, d'où
émanent toutes les philosophies et toutes les sciences , mal
gré la diversité des moyens et des formes (5). » Chacun
trouve dans l'étude attentive du moi « cette révélation in
térieure qui fait passer nos connaissances à l'état de dog
mes » exigeant nos respects et notre assentiment (4).
Le philosophe n'abandonne point cette révélation qui ne
trompe jamais l'âme confiante et sincère. Il l'oppose avec
bonheur aux hypothèses scientifiques : « les dogmes sont

(1) Juliani opera, pag. 241.


(2) Eireré rot xa) 2oxpéret à atteovia pavi), xaAºovo a rpaéra et»
3za un xpeày # png ) à è zaà "ounpos ºxèp AxiAAéos" T, yèp , xà
©pto i 6jxev ais Toº $eoû xaù ras évvoias ºuây éyeipovros, 3ra izria -
Tpé ! as à voüs eis iavrèy aur# T e xp érepov #vyyévnrat, xaà r, 8eà
à)' iavrov uévov, zaAvéuevos ºz oºèevés. oüòè yép 4xojs , voüe à éirai
zrpès rô uaºtiy° oºre u } º êeds pavjs, xpôs rà àtà'a#at va déovra°
aA»' aio ºmg tas # #a régns, darô roj xp tirovos 5 & erovo'ia yiverat r# v#.
Juliani, opera, pag. 249.
(5) Juliani opera, pag. 185.
(4) Idem , ibid., pag. 148. — V. Neander , Kaiser Julian und seine
Zeitalter, pag. 104. (Berlin, in-8).
— 100 —

attestés par les Dieux ou les génies de la lumière, tandis


que les hypothèses sont établies par des hommes , qui dé
duisent de l'accord des phénomènes une opinion plausi
ble (1). » D'un côté, nous avons la vérité immuable , de
l'autre, des théories, souvent profondes, mais subissant
des variations continuelles. De ces deux ordres de connais
sances qui rappellent avec tant d'exactitude les idées géné
rales et les idées généralisées de Platon , il résulte que l'âme
est le véritable sanctuaire de la philosophie et le grand tableau
où la Divinité a merveilleusement dépeint toutes choses.
Si « la science des sciences » est dans notre propre nature,
« il ne faut pas la chercher dans les livres ; elle s'acquièrt
par la méditation et par l'usage (2). A l'aide des Dieux,
nous pénétrons les vérités les plus mystérieuses et les plus
abstraites ; notre sagesse ne relève point du secours des
étrangers (5). » Qu'une sainte ardeur nous remplisse donc
de l'enthousiasme divin : point de relâche ni d'apathie, ni
de défiance. Les secrets qui se dévoilent aux regards de la
partie intelligible de nous-mêmes initient notre esprit au
monde supérieur et le perfectionnent sans cesse (4).
Cette initiation d'un nouveau genre, fruit du recueille
ment et de l'application intérieure de toutes les facultés, dis
pose l'intelligence à l'intuition immédiate et entière des
attributs divins. « Le Dieu à la fois manifeste et caché,
répandant sa vertu dans notre âme, l'anime de cette fu
reur ineffable » que le vulgaire n'a jamais sentie. Un tel
surcroît de forces est la récompense d'une étude longue,
mais remplie de joies pures et de délices. La vertu divine
nous saisit et « nous élève à la véritable connaissance des

(1) ldem, ibid.


(2) Juliani opera, pag. 216.
(5) 'os à» u 4 rivos vzrouvºo eos # #a êt» oi &vêpanot à eéuevot. Idem,
ibid., pag. 219.
- (4) Idem, pag. 217.
— 101 —

Dieux ; elle comble l'abondance de la vie, par l'enthousiasme


émané de la substance simple , indivisible dans l'individu,
mais entière et sans mélange dans tous les êtres (1). » Trans
portés de la sorte, nous apercevons qu'il « existe en nous
quelque chose de plus élevé et de plus divin que l'âme,
quelque chose de surnaturel, que nous sentons en nous,
sans que personne nous en ait averti, et qui, résidant dans
le ciel, nous plonge, en quelque sorte , dans le bien absolu
et nous identifie au principe de toutes choses (2). »
C'est ainsi que Julien, adoptant comme point de départ,
les phénomènes de l'expérience, ainsi que l'avait fait Pla
ton , ne s'est pas arrêté à la ressemblance de l'homme avec
Dieu , buoioatç 6eº, mais s'est élevé hardiment jusqu'à l'u
nification divine. « La philosophie, disait-il, nous propose
les Dieux, comme des modèles à imiter sans cesse et selon
nos forces. Or, cette imitation ne consiste que dans la plus
intime contemplation de l'Étre infini, et cette contemplation
pour être salutaire et efficace, doit être dégagée de toute
passion étrangère. Plus notre âme écarte ses préjugés et
dompte ses penchants, plus elle s'élève vers le foyer de
la lumière divine, plus elle s'approche, sans être éblouie,
de l'éclat souverain du soleil éternel, qui contient toutes
choses (5). » - -

Le philosophe néoplatonicien est arrivé, par sa méthode,


au sommet de l'être. Il va considérer sous toutes les faces,
dans toutes ses actions et dans son essence, la lumière qui

(1) IIpoa eºxouat rºs Te iues xai ºu erépas , xAaxxeüzat ppévas


izrà Tny a Anºj ràv ºsay yvao-tv. x. r. x. Idem, ibid. pag. 221.
(2) Kpeirroy yuiy vzapzet zoº voü, x. r. a. Juliani opera, pag.217.
+vxjs 'y muiv io rt xptirro, xa êttórepov čref à) zrévrts &àtà'azras
a ttêóecevoi, ºeiév zt eivat voui(ou ev xai roüro zrc va es oùpav, xotvôs
JwoAaêeêaivoée ev. Idem, ibid., pag. 185.
(5) Juliani opera, sect. 2°, pag. 171. - Cfr. Sect. 1', pag. 217.
— 102 —

réjouit « la partie supérieure et divine de son âme » , et qui


pénètre intimement le sensible comme l'intelligible. Cette
théologie mystérieuse que Julien a consignée çà et là dans ses
ouvrages a été, nous l'avons déjà dit, méprisée à tort par des
philosophes qui d'ailleurs environnent de leurs respects les
conceptions alexandrines. Si nous voulions engager dès l'a
bord une polémique à ce sujet, nous aurions à relever bien
des jugements faux et des appréciations légères , qui cachent
avec peine le but persévérant de l'Eclectisme moderne. Nous
croyons plus simple d'exposer en premier lieu la doctrine de
Julien, de l'établir solidement, malgré les assertions de nos
adversaires, et de tirer ensuite des conclusions, propres à
-

mettre dans son vrai jour la tendance de l'école française.


Ce Dieu suprême, que Julien est parvenu avec bonheur
à contempler, est à la fois et le bien par excellence du chef
de l'Académie et l'Unité de Plotin, tè év xxi tà &yxôov (1).
Toutes les qualités dont ce premier principe est doué sont
parfaites, tous ses attributs infinis. Quoiqu'il soit au dessus
de la pensée humaine et que « sa nature, concentrée en elle
même, ne puisse être transmise aux oreilles profanes (2) »,
nous savons, de manière à ne pouvoir en douter, qu'il est
omniscient , que sa puissance n'a pas de bornes , qu'il a créé
toutes choses par sa bonté , qu'il gouverne le monde, sans
que cette occupation le trouble ou le dégrade, enfin qu'il est
souverainement heureux, en se connaissant lui-même, et
en contemplant ses perfections (5).
« Il faut, dit Julien, qu'il y ait une substance incréée,
éternelle, plus forte que toutes les vicissitudes, puisqu'il
existe actuellement deux sphères, la sensible et l'intelligi

(1) Juliani opera, pag. 217.


(2) póois uèv axox expvuu évov rjs râv 8tàv cvrias oùx avéxerat
yvu vois eis &xaôap rovs axoas pizrreg-6zt pºêzzo t. Idem, ibid., pag.216.
(5) Idem , ibid., pag. 185.
— 105 —

ble ; cette substance qui n'a ni origine ni dépendance est


le principe des Dieux et des hommes, des idées et de la na
ture universelle ; tout émane éternellement de l'essence pre
mière, qui a été et qui sera toujours, ou plutôt , les créa
tures et la force procréatrice elle-même n'en sont point
séparées (1).» L'éternité, la priorité, l'aséité lui appartiennent
donc en propre, et le bien suprême, ne relevant que de lui,
est encore la vérité à laquelle le philosophe aspire sans cesse ,
la lumièreintelligible, le beau idéal, la bontéincomparable (2).
Dans la pensée de Julien, la science de lui-même est la
cause de la félicité éternelle de Dieu ; elle est aussi l'attri
but que le philosophe se plait à décrire et à relever. A chaque
page on rencontre des allusions à cette lumière qui pénètre
jusqu'aux existences infinies, qui éclaire les derniers re
plis de notre âme, communique sa lumière aux Dieux su
balternes et aux causes lumineuses secondaires. « Comme
l'Étre par excellence se connaît tout entier, de même il con
naît toutes choses avec perfection ; » et la preuve de cette
omniscience, c'est « qu'il est lui-même tout ce qui existe,
c'est qu'il comprend en lui les causes immortelles et les causes
mortelles des êtres (5). » Julien est si persuadé que les Dieux
examinent toutes ses démarches, qu'il remet le soin de son
salut « à ceux qui voient et connaissent tout. » La pru
dence humaine embrasse à peine le présent, et quand elle
ne s'égare point, ce n'est d'ordinaire que sur des objets de
peu d'importance. De là vient que personne ne délibère sur
ce qui doit arriver dans trente années, ni sur des évènements

(1) Juliani opera, pag. 145 et 146.


(2) Idem . ibid.
- - \ 2 Aº 9 - 31 \ 9 •r A e

»/
(5) IIavra yap aöros irrtv"
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xai iv iavrº, xai rap iavr»
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\ / - \ - y - A> / - - »

x xi rouTots t ta iv cétt iat r5s a et y t vtorixs. Juliani opera , pag. 185.


— 104 —

déjà passés. Ceux-ci nous occuperaient inutilement ; et d'un


autre côté, l'avenir est impénétrable à l'esprit humain , qui
ne peut en découvrir que les germes naissants et placés,
en quelque sorte, sous la main. Mais la vue des immortels
perce jusqu'à l'intimité d'un objet , ou plutôt elle embrasse
toutes choses; leur sagesse nous instruit nous-mêmes; et,
comme ils sont les auteurs de ce qui existe maintenant, et
de ce qui doit arriver un jour, il est de toute nécessité qu'ils
voient aussi le présent (1). »
L'Étre souverain a donc en partage l'omniscience, et « ses
yeux, dont la perspicacité surpasse toute lumière, péné
trent jusqu'aux plus secrètes pensées de notre esprit (2). »
Nous retrouvons le même degré de perfection dans les au
tres attributs : la puissance divine ne rencontre jamais
d'obstacle ; l'intelligence voit, la volonté commande , et tout
obéit à cette prescription tacite. « Quand Dieu le juge à
propos , » il maîtrise par sa toute-puissance les orages de la
vie et il en réprime les désordres ; un pouvoir aussi sou
verain s'étend au monde intelligible, aux générations im
mortelles (5). Car « étant maître de tout » , des êtres sen
sibles comme des êtres suprasensibles, des êtres naturels
comme des êtres surnaturels, il leur imprime le mouve
ment , il les anime de son souffle , il les vivifie par sa cha
leur, il leur communique la splendeur de sa lumière (4).
Et que serait toute la nature, si Dieu ne la soutenait,
après l'avoir « créée avant le temps (5) »? Elle entrerait dans
une décomposition immédiate, comme les matériaux d'un
édifice, dont on enlèverait le ciment et la base. Nous avons

(1) Idem , ibid., pag. 275 et 276.


(2) Idem, ibid., pag. 299. Julien cite à l'appui de cette vérité un oracle
ancien : ... dia a repeàv xapsi êoè» óeeeea rerpºo». » T. •.
(5) Idem, ibid.
(4) Idem, ibid., pag. 258; et dans toute la suite du Discours au Soleil roi.
(5) Idem , ibid., pag. 145 et 552.
— 105 —

aussi besoin de Dieu pour vivre, que nous avons eu be


soin de lui pour naître, Sa puissance est telle, qu'il a pro
duit toutes choses et qu'il peut soutenir toutes choses sans
se fatiguer comme Atlas , à qui la poésie a imposé le far
deau de notre univers (1). -

Ce n'est pas tout. L'Étre-Suprême est encore sage et rem


pli d'une bienveillance toute paternelle envers les créatures.
Julien avait une foi vive en la Providence et il attaque
avec énergie le fatum des Stoïciens (2). La Divinité, tout
élevée qu'elle est au-dessus de la matière, ne régit pas
seulement les êtres les plus dignes de ses égards, elle
a soin du monde visible, elle protége ceux qui l'habitent
et maintient partout l'harmonie et le bonheur (5). Ce qu'elle
désire, c'est que tout se dirige avec calme et persévérance
vers sa fin respective ; n'ayant ni jalousie, ni colère , elle
ne se livre pas au ressentiment qui fait le malheur des hom
mes; mais elle nous protége sans cesse, « elle répond à
nos vœux, en nous comblant des dons divins, sans nous
épargner les biens temporels (4). » Il serait bien insensé
celui qui voudrait exciter nos défiances et nous livrer au
désespoir : les dieux nous voient , ils nous aiment, ils usent
de leur pouvoir, afin de répandre la joie dans nos cœurs (5).
Avec une telle conviction, Julien se résigne, comme
le ferait un chrétien fervent. Si la sagesse humaine ne peut
lui découvrir les moyens de vaincre son ennui , de calmer
ses douleurs et de réaliser ses projets, il attend « que Dieu lui
suggère un conseil plus sage » ; il se console en se disant

(1) Idem , ibid.


(2) Juliani opera, pag. 255 et 256.
(5) ... ès éxirportº et rè» aigºnrôv xózezov... Juliani Epistolœ et fra
gmenta cum poematiis, pag. 155, opp. passim.
(4) Juliani opera, pag. 92. -

(5) Mnàtis oöy &zrarara A6wots" unà? raparré ra wepi rns zrpo
voias ntcäs x T. x. Idem, ibid., pag. 295.
D. 14
— 106 —

intérieurement « que l'Étre-Suprême n'abandonne point


l'homme qui se confie en lui. Au contraire, s'écrie-t-il , il
nous tend la main, il nous rend le courage, nous inspire
la force, nous instruit et de ce que nous devons faire et
de ce que nous devons éviter (1). »
Ainsi la grande Unité de Julien n'est pas mutilée comme
dans les Ennéades , elle gouverne le monde et prend un
soin tout particulier de l'âme des hommes ; c'est le tè &yx0o»
de Platon, et non « la pensée de la pensée » qu'Aristote
plaçait infiniment au-dessus de l'universalité des êtres,
dans une immobilité absolue. L'intelligence pure que Julien
adore comme la vertu incréée et procréatrice , est la reine
du monde, l'arbitre de la vie et de la conservation géné
rale (2). « C'est elle qui, de concert avec la fortune et l'oc
casion , gouverne le monde, ou plutôt nous régit par la
sagesse et demande à chacun de contribuer à son œuvre
selon ses forces et sa prudence. Dans sa bonté , elle nous
préposa des génies d'une nature supérieure à la nôtre, pour
propager de plus en plus ses bienfaits, prendre soin de
nous , faire régner sur la terre la paix , la pudeur, la li
berté, la justice, et nous procurer enfin des jours heureux,
exempts de trouble et de discorde (5). » Cette fortune,
dont il est parlé si souvent dans les œuvres de Julien ,
« décide en dernier ressort, et force les affaires à tourner
comme il lui plaît (4). » Mais la pensée fondamentale du dis
cours, les piquantes prières qu'il adresse à celui qui tient
en ses mains la fortune, la foi dans la sagesse et les faveurs
des dieux, qu'il professe et qu'il veut inspirer aux autres,
tout montre que pour lui la fortune n'est ni le hasard, ni
la nécessité, mais la Providence divine.

(1) Juliani opera, pag. 249.


(2) Idem, ibid., pag. 70.
(5) Juliani opera, pag. 257 et 258.
(4) Idem, ibid., pag. 255.
— 107 —

Il est hors de doute que Julien attribue à son Dieu la


souveraine perfection ; il connaît toutes choses parce qu'il a
produit toutes choses et qu'il est lui-même tout ce qui existe;
il gouverne le monde intelligible et le monde sensible , parce
qu'il connaît l'un et l'autre, que sa bonté le porte à ces
soins paternels , et que sa puissance n'a jamais rencontré
de limites. Mais comment Dieu se connaît-il lui-même ?
quels sont les fruits de cette connaissance éternelle ? L'hu
manité ne serait-elle qu'une émanation, ayant les rapports
les plus intimes avec les générations célestes ? Quelle est,
en un mot, la mesure de dépendance à laquelle participe
chaque être de la nature, depuis les substances matérielles
jusqu'à la substance incréée, depuis le multiple jusqu'à
l'Unité divine ? On trouve dans Julien des réponses à cha
cune de ces questions.
L'un par excellence, est « le Créateur de tous les dieux
et de tous les êtres » : mais il produit les uns immédiatement;
et sa vertu, qui repose sur ces premières substances émanées
de l'être simple, produit les autres. « Je suis , dit le Prin
cipe souverain, le Dieu universel et je vous annonce que les
choses que j'ai créées ne périront pas ; puisque je les ai pro
duites, je veux qu'elles soient éternelles. Il est vrai que
toutes les constructions peuvent être détruites; cependant,
il n'est pas dans l'ordre de la justice de détruire ce qui a
été produit par la raison. Ainsi, ajoute-t-il en s'adressant
aux dieux , quoique vous ayez été créés immortels , vous
ne l'êtes pas invinciblement et nécessairement par votre na
ture; mais vous l'êtes par ma volonté. Vous ne périrez donc
jamais ; et la mort ne pourra rien sur vous ; car ma volonté
est infiniment plus puissante pour votre éternité , que la
nature et les qualités que vous reçûtes lors de votre for
mation. Mais il nous reste trois classes d'êtres mortels : si
nous les oublions, la perfection de l'univers n'aura pas lieu
et tous les êtres ne seront pas animés. Si je les crée avec

I. I r,L UNIV
« a : , , N' ſT
— 108 —

l'avantage d'être doués de la vie, alors ils seront nécessaire


ment égaux aux dieux; et afin que les êtres de condition
mortelle soient engendrés et cet univers rendu parfait, re
cevez en partage le droit d'engendrer les créatures. Imitez
le pouvoir que j'ai eu de vous produire. L'essence immor
telle que vous avez reçue de moi , communiquez-la géné '
reusement , par mon action continuée , sur la partie immor
telle des êtres nouveaux qui vous devront l'existence, et
que vous appellerez sur vos traces dans les voies de la jus
tice. A cette essence vous ajouterez une partie mortelle.
Engendrez donc des créatures, nourrissez-les d'aliments et
réparez les pertes de cette vie animale, jusqu'à ce que sa
destruction entière vous permette de recevoir dans votre
sein l'être incorruptible auquel vous l'aviez unie (1). »
Ce discours que Julien trouve dans Platon a évidemment
trait à différents points philosophiques. Nous nous contente
rons actuellement de faire remarquer la production immé
diate des êtres surnaturels, qui produisent eux-mêmes par
l'action continuée de la cause universelle et suprême, et nous
passons de suite à la divine Hiérarchie des émanations
directes.
En méditant les pages, où les idées philosophiques de
Julien ont été si rapidement jetées, pour les opposer avec
orgueil à la doctrine sublime qui attirait le monde entier
dans le sein de l'Église, nous avons été frappé d'une chose:
Le jeune alexandrin identifie constamment les principes des
choses avec la lumière ; l'âme universelle n'est que le so
leil pénétrant sans cesse la nature de ses rayons fécon
dants. Cet amour de la lumière, ces comparaisons tirées de
l'éclat du feu , nous les avions rencontrées dans Plotin ,
Porphyre et Jamblique ; mais la pluralité et la génération
des soleils , que Julien adoptait , nous ont mis sur la voie

(1) Juliani opera , sect. 2", pag. 58.


— 109 —

des découvertes, et nous avons été convaincu que le disci


ple de Maxime , malgré sa vénération pour ses maîtres, s'é
tait fait à lui-même un système, où les corps lumineux
sont regardés comme les principes éternels et les ordonna
teurs de toutes choses. L'omniscience est l'attribut divin sur
lequel le philosophe insiste avec la plus grande persévé
rance ; la lumière devient le symbole de cette perfection
fondamentale. Sans doute , la substance première n'est pas
toujours appelée un soleil , mais Julien attribue au disque
lumineux des choses qui ne conviennent qu'au principe sou
verain des êtres, et lorsqu'il arrive , au monde intelligent,
au Verbe, au 2éyoç de Platon, il l'appelle le second soleil dont
le soleil visible ou le troisième soleil n'est que l'image, la
forme sensible.
Voici comment Julien procède en partant des choses sen
sibles et matérielles : « Ce monde magnifique et divin, qui
s'étend de la voûte du ciel aux dernières extrémités de la
terre , selon les lois d'une impénétrable providence de Dieu,
exista de toute éternité sans avoir été proprement créé ,
et continuera d'exister toujours, d'abord sous la direction
immédiate du principe solaire d'où il émane comme un rayon;
puis en remontant d'un degré, sous l'influence médiate du
monde intellectuel ; et enfin sous l'impulsion d'une troisième
cause plus ancienne et plus éloignée, qui est le Roi de tous
les êtres , autour duquel se rattache le vaste ensemble (1).
Cette cause ultérieure ou ce principe qu'il serait permis
d'appeler l'Étre au-dessus de notre intelligence, ou si l'on
veut le prototype de tout ce qui est, ou mieux encore ,
l'Étre unique ou l'Un antique, ce que Platon nomme avec
justesse l'Étre souverainement bon, tè &yz0ov, cette cause,
(1) V. la présente dissertation sur le mouvement de toutes choses au .
tour de l'Unité, dont parle Plotin, pag. 88, — Cfr Plotini opera , Enn. IV,
l, lII , cap. 4, et Enn. II, l lI, passim .
— 1 10 —

dis je, est le modèle ineffable, unique et simple de tout ce que


les êtres peuvent renfermer de beauté, de perfection, d'har
monie et de puissance ; elle produit d'elle-même , par son
énergie permanente et primordiale, l'être semblable en tout
à elle-même, le Dieu soleil, tenant le milieu entre les cau
ses intellectuelles et les principes actifs intermédiaires (1). »
Voilà , aux yeux de Julien, « la doctrine que le divin
Platon (2) a exprimée en ces termes : je définis la raison in
telligente, une production de l'être ou principe bon par
excellence, engendrée souverainement bonne et semblable
à ce principe , puisqu'elle provient immédiatement de lui.
Cette raison intelligente plaça le soleil de manière à prési
der , dans le monde visible , à tout ce qui se voit et qui
tombe sous les sens , comme elle préside elle-même dans
l'espace intellectuel, à tout ce qui est du domaine de l'esprit
et de la pensée (5). »
Le second principe, émané de l'unité parfaite, est donc
semblable à sa cause procréatrice, et elle-même produit une
substance qui devient le miroir fidèle de sa beauté et de ses
perfections (4). Aucun doute ne peut surgir à l'égard de cette
doctrine. Julien la représente sans cesse : le Verbe , excel

(1) ... o5ros (xavray 8aotaevs, rep) #y révra s'a riv), sire rô
#zéztiva ro5 voù xaxtiv aÙTày ºé uts" tire idéa» rày ºvray & à ) pnée
rà à ) vonroy gºuzray #tre ty" ézreià ) ravroy rô #y à oxti ais rpta -
êºraroy tirs & IIxéroy tlaêey évoué(ti, rà & yaº6 avr) à à o5v
» écovo etèns ray 3xàv xiria zr&gt rois oºsty é#nyovºzévn x & AAovs re,
xai Texetérnros, évéo as re, xaà àvveeeéas céeenza vov xaTa , ºv èv
dvrº les vovzav rparovpyov oûriav, &ézov éx & éaov ra y voepôv xaà
à meetovpytxôv ait tôv #Ato» êeàv te fytzroy avé pnvey é# #avroº Tavra
#ezotov éavr#. x. r. 2. Juliani opera, pag. 152 et 155.
(2) Platon, République , l. VI.
5) Idem , ibid., pag. 155.
(4) Comparez cette notion et cette relation des trois principes avec les
trois hypostases de Plotin , pag. 85 et 86.


— 111 —

lent fruit du plus excellent des êtres, de l'Unique et souve


rainement Bon, était dès l'éternité dans la propre substance
de son principe, et il en a reçu la domination sur tous les
dieux intelligents, auxquels il distribue à pleines mains les
dons qu'il a puisés à la source des bienfaits et de la perfec
tion (1). Néanmoins, les causes subordonnées au premier
principe « ont été produites comme lui et simultanément
avec lui (2) : » et s'ils doivent recevoir leur puissance et leur
vertu par l'entremise du Verbe, c'est afin qu'un seul prin
cipe représentatif du bon préside aux dieux intelligents et
gouverne toutes choses avec sagesse (5).
L'image de la substance incréée, « le second et grand
Soleil (4) » est encore invisible, il jouit de son bonheur dans
le monde des idées et des intelligences. Mais le troisième
soleil est apparent. « C'est le disque lumineux, principe
de salut et de conservation pour tous les êtres. Il communi
que aux mortels tout ce que le soleil intermédiaire distribue
aux dieux immatériels et intelligents (5). » Il remplit de sa
clarté les globes célestes et fait briller partout une lumière
divine et sans mélange (6) ; il perfectionne deux facultés in
comparables, la vision et la visibilité, 3 ptv xxi bpztáv (7).

(1) "Art à à Toù xpairov xaà leeyio rov Tjs idées roû 2yaºoJ yeyova)s
#xyovos, l'zrogràs aUroù zrepà r»v &éviecov ouziav i# dièiov, xai è,
rois vo epoîs êtois rapt à é#aro àvvaa relav. öy rayaêºv io rt rois vonrois
êtois airtov , raùra aUrois rois votpois véuav. Idem, ibid., pag. 155.
(2) ... Ei xaà zvuxpo5Aêov zvrº zzi a vvva ég-rmrav. Idem, ibid.
(5) Idem , ibid.
(4) AAAà xaà Tpiros à patvéecevos ouroo diazos s'vapyais alrtés izrt
vois aigºnrois zornpias xxà 3oov epa& e, rois voepois êeois rè» &éya»
#Ato», rozoºrov x2 º patvée evos 33e rois q)avepois. Idem , ibid.,
pag. 155.
(5) Idem , ibid.
(6) Idem, ibid., pag. 154.
(7) Idem , ibid.
Son lever et son coucher produisent le jour et la nuit; sa
puissance change et métamorphose tout sous nos yeux (1).
Enfin il nous manifeste avec énergie sa tendance à produire
l'unité par l'accord des mouvements combinés qu'il ordonne ;
sa force intermédiaire, par le milieu qu'il occupe ; enfin sa
royale domination sur les êtres intelligents par sa situation
au milieu desastres errants qui l'entourent (2).
Il est curieux de voir comment Julien se plait à confon
dre les actions des trois soleils , afin d'arriver à une Trinité
dans l'Unité. Aux prérogatives du disque lumineux il mêle
avec affectation un certain empire dans le monde intelli
gible, et lorsqu'il parle du Soleil , roi de tous les êtres, il
lui attribue la domination sur les globes visibles et sur la
terre , en même temps qu'il nous le montre pénétrant de son
éclat immortel le monde des dieux , purifiant nos âmes et
leur montrant les voies de la justice (5).
La raison de ces efforts n'est pas difficile à saisir : le philo
sophe néoplatonicien avait entendu les brûlantes discussions
qu'avaient poursuivies les Catholiques et les Ariens, et il avait
compris l'infériorité de la doctrine, condamnée par l'Église
universelle au concile de Nicée. Il veut en conséquence se
rapprocher du dogme chrétien ;il admet à la vérité les hypos
tases de l'école d'Alexandrie, auxquelles il ose à peine don
ner le nom de Triade ; mais il diminue la distance qui les
sépare; il établit, en quelque sorte, l'égalité de ses trois
principes, en faisant pénétrer la lumière du troisième soleil
jusqu'au monde intelligible et en mettant les deux autres
éternellement en communication avec tous les êtres. L'an
tériorité de la première cause est plutôt logique que réelle ;
les trois Soleils ont existé avant le temps , et si l'un devient

(1) Idem , ibid., pag. 155.


(2) Idem , ibid.
(5) Idem, ibid., pag. 251.
— 1 15 —

la lumière ou l'image de l'autre, toujours est-il que la puis


sance du Verbe est égale à la puissance dont il est comme
le reflet sublime. -

Voici comme Julien met en rapport l'Unité avec la Trinité :


« l'être qui préexiste à tous les êtres est nécessairement un.
Pourquoi s'en étonner ? Le monde, dans son ensemble est
il autre chose qu'un seul être animé, formé d'âme et d'intel
ligence, et parfait de la perfection de ses parties ? Mais pour
établir l'union si indispensable, il ne faut rien moins que la
perfection du Soleil roi, qui doit être le grand conciliateur
entre tout ce qui existe. Une cause de liaison réside dans
les êtres intelligents, une autre se manifeste dans les êtres
visibles. C'est le Soleil roi qui les réunit si intimement, de
manière à exercer une force coercitive dans les deux mon
des et à n'en faire qu'un tout homogène (1). » Il est la pre
mière substance dans les intelligibles et la dernière dans
l'ordre du monde apparent (2). Or, quelle est cette première
subtance dans le monde intelligible ? C'est évidemment la
cause suprême, l'éternelle Unité. Et quelle est la substance
qui se retrouve partout dans le monde apparent? C'est le so
leil visible, le troisième soleil ou troisième principe. En les
réunissant, le Verbe les identifie, en se faisant lui-même égal
aux deux autres causes des êtres.Sans doute, Julien n'a pas
conservé la Trinité chrétienne, les personnes distinctes dans
un seul Dieu tout-puissant et parfait; ses hypostases sont à la
fois d'une infériorité respective et d'une identité complète. Il
a rougi de reprendre la distinction et la divine égalité des

(1) Juliani opera, pag. 159.


/ @» - • A / - > / \ J- - -

(2) Avo d'») rœu ras ovorixs xvvox.js airixs , ryy tes v tv rots vomrots ,
\ \ - •;- / - c/
vºy à è é v rois airºnrois patvouévnv à 8aztxtòs jAtos eis Tavra vvvdyet...
- \ V A - - -

anwort oiy xal rô avºvaréo rarov rpârov uèv iv rois vonroîs vzrépxov,
- \ - » - V / / M. V -
reAtvraiov dè rois xaº ovpavov patvoºcs vots , tziorny , xet r»y rou
» ! - - « , / - -

AzziAéas ovo'ix» cévºvaróo rx roy m2iov. x. r. a. Idem, ibid., p. 159 et 140.


D. 15
— 1 l4 —

Personnes que professe le Christianisme ; et pour ramener la


Trinité à l'Unité, il a confondu les hypostases. Mais on doit
lui rendre cette justice, qu'il a rendu à l'Unité alexandrine
une perfection méconnue, à la Triade, une hiérarchie moins
païenne et plus conforme au principe de l'Unité divine.
Julien a préféré suivre Platon dans ses hautes idées sur la
nature de Dieu et ses attributs, plutôt que d'adopter sans mo
dification la doctrine de ses maîtres. En voulant concilier l'A
cadémie et le Lycée , les Alexandrins s'étaient livrés sans
réserve à l'Idéalisme et avaient cru trouver la cause suprême
dans l'unité absolue et si imparfaite d'Aristote. Pour rappro
cher la philosophie du culte des dieux et pour résister à la
religion chrétienne, on avait distingué la Divinité en hyposta
ses, on avait établi une série graduée de dieux, de génies, que
le peuple invoquait et tâchait d'apaiser par des supplications.
Julien voit que tout demeure imparfait et impuissant. La con
templation intuitive flatte ses goûts, il s'y adonne tout entier;
mais il veut lutter avec des forces moins inégales contre le
christianisme, qu'il a juré d'abattre ; il s'efforce de rendre à
son dogme une vigueur apparente et un éclat emprunté. Il
imite malgré lui la vérité qu'il a tant décriée, et afin d'inspi
rer de la vénération pour son système, de la foi pour ses
dieux, il ramène dans les croyances la théologie d'Orphée
qu'il cite avec respect, la science mystérieuse de l'Orient et les
oracles sacrés (1).
Après « la triple énergie du Soleil, roi des êtres (2)»,
l'âme humaine a tout spécialement attiré l'attention du phi
losophe. « Il n'est point de ces hommes qui se persuadent
que l'âme périt avant le corps, ou qu'elle s'anéantit avec lui.
Là-dessus il ne s'en rapporte point aux hommes, mais aux
dieux, qui ne trompent jamais (5), il soupire après le temps
(1) Juliani opera, pag. 150 et passim.
(2) Tp1xxj To, 8e où à méatovpyix. Idem, ibid., pag. 157.
(5) Juliani Epistolœ et fragmenta cum poematiis, pag. 151.
— 115 —

où l'âme immortelle se trouvant séparée du corps de l'homme,


les éléments dont se composait son existence auront cessé de
se combattre (1). » Cette âme est supérieure à la matière par
ses relations et son affinité avec la nature divine (2); aussi n'est
- ce point le corps qui constitue l'homme, « il est une pro
priété individuelle de notre être; mais ce n'est pas nous.Ce
qui fait l'essence de l'humanité, c'est l'intelligence, c'est la
sagesse, c'est le Dieu qui est en nous et qui constitue ,
selon Platon, la propre forme de notre âme. Car Dieu nous
a donné à tous un génie que nous supposons résider dans
la partie supérieure de notre corps, et qui nous attire vers le
ciel où nous avons une commune origine. Fixons sans cesse
nos regards sur ce lieu d'amour, sans nous mettre follement
dans la dépendance des autres hommes. Car la félicité dont
il s'agit ne connaît ni obstacle ni altération; l'état le plus su
blime ne peut être atteint par ce qu'il y a de plus abject (5).
» Or ce génie tout divin qui réside en nous est impas
sible de sa nature, puisqu'il participe de celle de Dieu; mais
il se trouve par son union au corps tellement sujet aux souf
frances, qu'il paraît à quelques-uns souffrir et s'anéantir
avec lui. Il est essentiellement destiné à régir les actions
de quiconque désire vivre heureux, il nous gouverne comme
un roi gouverne les provinces soumises à sa domina
tion (4). » Toutes les âmes humaines ayant une telle ori
gine , Julien devait regarder en quelque sorte l'humanité
comme une portion de la Divinité, comme ne faisant avec

(1) Xapto ºeſºns r#s ee è» «êavárov !vxjs. x. T. «. Juliani opera,


pag. 299.
(2) Juliani opera, pag. 500.
(5) ... Tà yap zeavroj où àyzrov rà xaeca pvai,, ... 'Axxa v, xa ,
4porno et, xaà rà 3Ao» r, iv vui êt#" à J, xaù aijrès i T ipoêi xU

ptérarov év ºui !vxjs tièes 3 IIxarºv ipv. Idem, ibid., p. 68 et 69.


(4) Idem, ibid.
— 1 16 —

elle qu'une seule essence. Aussi le philosophe envisage-t


il les hommes , pris dans leur ensemble, comme un tout
éternel , créé, il est vrai , mais avant le temps, et ne le
cédant au principe suprême que par une espèce d'infé
riorité logique.
C'est une chose curieuse de le suivre dans ses méditations
sur la création universelle. Il repousse la Genèse, il veut
l'éternité de la matière, comme la voulait le chef de l'A
cadémie , il se rejette sur l'émanation néoplatonicienne,
et toujours il adopte une certaine création. « Au moment
où la cause suprême organisa toutes choses, elle répandit
sur la terre quelques gouttes de sang divin, d'où sortirent
les premiers hommes. Car en supposant qu'il n'eût existé,
dans le principe, qu'un individu de chacun des deux sexes ,
notre population entière ne serait pas moins sortie de ces
deux premiers hommes que formèrent les dieux. Ainsi les
témoignages divins s'accordent avec les faits et avec le rai
sonnement , pour nous démontrer que nous tirons des im
mortels notre commune origine. Je pense toutefois que,
par le concours et l'assentiment de tous les habitants du
ciel, un grand nombre d'hommes dûrent naître à la fois
sur toute la terre , et de la même manière qu'on suppose
qu'un seul individu aurait été formé par la puissance des
dieux préposés à la génération, lesquels multiplièrent les
individus , en les animant de l'esprit de vie qu'ils avaient
puisé de toute éternité dans le sein du grand Moteur de
l'univers (1). »
Au reste, la confusion la plus grande existe dans les idées
de Julien sur cette matière ardue ; il nous a même paru se
contredire plus d'une fois. La chose s'explique aisément par
cette tendance à tout concilier, et à critiquer le dogme ca
tholique, tout en épurant la mythologie à l'aide de la doc
trine véritable.

(1) Juliani opera, pag. 292.


—- 1 17 —

Avant de tirer une conclusion de ce chapître, nous dirons


encore un mot du symbolisme de Julien. Le restaurateur des
traditions payennes devait s'occuper de leur interprétation
et de leur réforme, puisqu'il voulait unir la philosophie et
la foi théurgique, afin de faire mieux disparaître la religion
qu'il avait abandonnée. Sans rejeter la multitude des dieux,
nous avons vu qu'il ramenait tout à un principe unique,
au tè &yx6év de Platon : les dieux que la poésie a chantés
ne sont que des émanations de cette cause première et comme
des rayonnements divins, des exécuteurs de la volonté sou
veraine. Mais comment Julien comprend-il cette cause su
prême ? Quelle est son essence ? C'est un Soleil éternel ,
donnant éternellement naissance à un second soleil, d'où
émane le soleil visible, roi de toute la nature. La lumière est
donc l'essence même et la perfection de la Divinité ; toutes
les raisons suprasensibles se rapportent à ce feu indicible
qui éclaire les idées et la matière, les dieux et les hommes.
C'est ainsi que l'énergie de Dionysos ne se sépare point du
soleil et que celui-ci partage avec Jupiter une même domi
nation sur toutes choses. Chaque dieu jouit de la simplicité
de l'intelligence et d'une éternelle immutabilité. » Qu'un
Dieu soit Musagète ou Hercule ou Esculape, c'est toujours
le soleil « exprimant la beauté de l'énergie harmonique ,
qui organise et modifie la nature intelligente, la force , qui
complète et régularise les principes de la vie » , la vigueur
et la toute-puissance à laquelle rien ne pourra jamais ré
sister (1).
Le Soleil , ou plutôt la lumière est le vrai Dieu, l'uni
que Dieu de Julien. C'est au soleil qu'il sacrifie, c'est au
soleil qu'il adresse ses prières (2). « C'est lui, s'écrie-t-il

(1) ..."Io nv valº xaà Aii Tºy àvvao reiav. x. T. «. Juliani opcra,
pag. 144 et 145.
(2) Libanius, Prœludia, declamationes et dissertationes, t. II, pag. 245.
— 1 18 —

avec amour, qui gouverne tout le genre humain, et qui


prend un soin tout particulier de notre ville ; c'est lui, j'aime
à le croire, qui a créé notre âme de toute éternité et qui
nous a destinés à le servir. Puisse-t-il m'accorder les fa
veurs que je viens de lui demander ! Puisse sa bienveillance
assurer à notre cité commune toute la perpétuité dont elle
est susceptible ! Puissions-nous , sous sa sauve-garde , pros
pérer dans les choses divines et humaines tant qu'il nous
sera donné de vivre ! Puissions-nous enfin vivre et gouver
ner aussi longtemps qu'il plaira au Dieu, qu'il me sera plus
avantageux à moi-même, et plus utile aux intérêts véritables
de l'empire romain. Je supplie le Roi lumineux des êtres
de répondre par sa bienveillancé à mon entier dévouement,
de m'accorder une vie vertueuse, une prudence consommée,
une intelligence divine, une mort douce dans le temps fixé r

par le destin, et après cette vie le bonheur de revoler dans


son sein , d'y demeurer éternellement, s'il est possible; ou
si une telle faveur surpasse les mérites de ma vie, de res
ter du moins près de lui , pendant une longue suite de
siècles (1). »
A chaque pas, nous avons rencontré de ces paroles en
flammées, de ces traits d'enthousiasme, de ces élans vers le
Dieu de la lumière et de la vie universelle. On croit entendre
un des esclaves du sabéisme antique, comme l'indien qui,

...... élevant son âme


Aux voûtes de son ciel d'azur
Adore l'éternelle flamme
Prise à son foyer le plus pur ;
Au premier rayon de l'Aurore,
Il s'incline, il chante, il adore
-- #

(1) Juliani opera , pag. 156 et 158.


— 119 —

L'astre d'où ruisselle le jour ;


Et le soir sa triste paupière
Sur le tombeau de la lumière
Pleure avec des larmes d'amour (1).
En effet, nous avons été souvent frappés de la ressem
blance du culte de Julien avec celui de l'Inde à sa première
époque de déchéance morale. « Dans le Rig-Vêda , les Hin
dous adressent leurs invocations à des dieux en quelque sorte
visibles, qui leur représentent la nature vivante et lumi
neuse; ils implorent les divinités qui président à tous les
mouvements du ciel, et ils donnent à ces personnifications
le nom de Dévas, signifiant lumineux, resplendissants dans
leurs hymnes bien plus souvent qu'il ne signifie divinités.
Les idées de force, de pureté , de sincérité, sont associées
à celles de clarté et de lumière : dans la pensée du Brâh
mane méditatif, l'Aurore vient révéler toutes choses , elle
excite les âmes à dire la vérité. La poésie vêdique , c'est
l'admiration intuitive des anciens peuples pour la lumière : à
la surprise de l'intelligence et des sens succède la prière,
l'adoration (2). »
L'amour que Julien professe pour le Soleil roi témoigne de
l'influence orientale sur les doctrines néoplatoniciennes et les
cultes de la Grèce. Le philosophe a vu dans les hommages
rendus aux corps lumineux et par là à la lumière incréée,
un culte plus pur que l'Anthropomorphisme, et il l'a adopté
sans détour. Comme il voulait réformer l'idolâtrie en la ré
habilitant , il est revenu, en quelque sorte, au point de
départ du Paganisme, et il rejette la vénération dont s'envi
ronnaient les passions les plus basses, pour voiler tout ce
qu'elles ont de repoussant. En effet , « le sabéisme, si ab .
surde qu'il paraisse à la saine raison , n'est point le dernier

(1) Lamartine, Harmonies poétiques et religieuses , l. II, harmonie 8.


(2) F. Nève, Etudes sur les hymnes du Rig-Véda. (Louvain, 1842).
— 120 —

degré d'abaissement où devait descendre la pensée hu


maine (1), et tout porte à croire qu'il fut la première forme
de l'Idolâtrie. Les monuments historiques semblent établir
ce fait d'une manière incontestable (2). » Plus les savants
multiplient leurs investigations, plus ils donnent de poids à
ce sentiment , qui est pour ainsi dire élevé à la hauteur
de la certitude : les études sanscrites apportent chaque
jour une nouvelle preuve à l'appui de ce que nous ve
nons d'avancer (5).
Mais comment Julien a-t-il pu concilier la théurgie et
l'adoration des idoles avec son Sabéisme ? « Les images ,
dit-il , les autels , l'entretien du feu sacré et tant d'autres
symboles , nos pères nous les ont donnés, non comme des
dieux , mais comme autant de signes de la présence des
dieux , afin que nous les adorions à la vue de ces signes.
En effet, la Divinité étant incorporelle et lumineuse , échap
pant à la sensibilité , bien qu'elle pénètre toutes choses ,
nous ne pourrions lui rendre un culte qu'à l'aide de signes
analogues à notre nature. Nos pères nous ont ainsi montré
un premier genre de simulacres , et de plus nous avons les
divinités du second ordre , engendrées par le premier des
dieux, se mouvant autour du ciel ; mais comme ces phé
nomènes lumineux et divins étaient-inaccessibles, il nous
fallut un troisième genre de simulacres, afin que les actes
du culte pussent nous rendre les dieux propices. En révé
rant les images , les hommes méritent la protection céleste,
bien que les idoles ne soient autre chose que du bois ou du 2

marbre (4) » ; et quiconque aime les dieux, contemple avec

(1) J. B. Lefebve, Essai sur l'origine, la nature et la chute de l'idolâtrie.


(Choix de Mémoires de la Société littéraire, t. IV , pag. 261).
(2) Idem, ibid., pag. 252.
(5) Voir F. Nève, Essai sur le Mythe des Ribhavas, chap. 1. (Paris 1847).
(4) ... IIâs à è où #ºxa xaà Aiêovs vouira utr, & xiipts évêpéwow
# uép parav; x. T. x. Juliani opera, pag. 297.
— 121 —

joie leurs statues et leurs images : saisi d'un respect reli


gieux, il s'accoutume à les considérer comme témoins de
toutes ses actions.
On le voit : Julien fait un progrès, il refuse aux ido
les l'adoration qui ne revient qu'à son Dieu , à cette lu
mière intelligible, permanente et pure, qui se propage
dans les espaces du ciel et se répand en flots inaltérables
et brillants par tout le reste du monde. C'est avec cette lu
mière que Julien est en communication , c'est cette lu
mière qu'il invoque deux fois le jour (1); il décrit ses gé
néalogies et sa puissance, ses générations et ses hyposta
ses (2). Mais le vulgaire, qu'on rappelle dans les temples et
qui vient offrir ses hécatombes, n'adore pas la chose si
gnifiée, le Dieu caché ;il adore le symbole lui-même et s'ha
bitue à ne plus élever ses pensées au delà du marbre dont
il a fait sa divinité.
Tel est le tableau trop court des idées théologiques du res
taurateur de la mythologie. S'il ne permet pas encore d'ap
précier à sa juste valeur le Néoplatonisme de Julien , tou
jours est-il que nous en savons assez pour être convaincu de
son importance. Il a repris en sous-oeuvre les méditations
de Plotin , de Porphyre et de Jamblique, et il a montré
beaucoup de tact , en rétablissant l'Unité divine dans une
perfection que lui avaient ravie ses prédécesseurs. En vain
l'Éclectisme français, dévoué sans réserve à la philosophie,
ancienne et principalement au syncrétisme d'Alexandrie
s'attache à nous montrer Julien « plus occupé de la théur
gie que de la science véritable, connaissant à fond toutes
les subdivisions introduites par Jamblique dans la démo

(1) Libanius, Prœludia , declamationes et dissertationes, loc. supr. cit.


(2) Voir la pag. 1 10-1 de la Dissertation et Juliani opera, pag. 167.—Cfr
Henri De Riancey, Histoire générale de l'Antiquité. (Université cath.
1845, t. XVI, pag. 11.)
D. 16
– 122 —

nologie, toutes les cérémonies à suivre dans les évocations


et les sacrifices, tandis qu'il se contentait de connaissances
générales sur la nature de Dieu et l'origine du monde. Quant
aux premiers principes, ajoute M. Jules Simon , il ne s'y
arrête point et ne les précise aucunement. Sur le Dieu su
prême et sur le dogme de la Trinité, éternel objet des mé
ditations de tout philosophe alexandrin , il se tait absolu
ment ; ou plutôt, ce qui montre bien qu'il n'est pas un
disciple de Plotin, il donne à Dieu les diverses appella
tions dont on se servait dans l'école, sans établir entre
elles aucune hiérarchie, aucune distinction hypostatique (1).»
En lisant le chapitre, où le célèbre suppléant de M. Cousin à
la Sorbonne porte ce jugement faux à tout point de vue, nous
avons craint de nous être trompé nous-même. nous avons
ouvert de nouveau le discours au Soleil roi, le fragment à un
pontife, l'allégorie sur la Mère des Dieux, et notre conviction
s'est confirmée de plus en plus. La doctrine des trois principes
lumineux est au fond la même que la Triade de Plotin. Peu
importe que les noms soient différents : la chose s'y trouve.
Julien s'est élevé avec hardiesse jusqu'à la contemplation de
l'Un absolu, et il suit de cette hauteur les générations succes
sives de la cause suprême : l'Un engendre le démiurge, l'image
fidèle du premier; le Verbe produit le troisième principe qui
est véritablement l'âme du monde admise par Plotin (2).
Sans reconnaître ces trois hypostases divines, il est impos
sible de faire un pas dans le système philosophique de Ju
lien. Sa « triple énergie du Soleil roi » est la base de toutes
ses spéculations et du symbolisme mythologique qu'il pro
posait à ses coréligionnaires. Et s'il n'emploie presque ja
mais le nom de Triade ou celui d'hypostases, c'est qu'il n'osait
faire parade d'une doctrine qui présentait des ressemblances

(1) Jules Simon , Histoire de l'école d'Alexandrie, t. II, l. IV, chap. 2.


(2) Voir cette Dissertation, pag. 85-86 et 109-112.
— 125 —

frappantes avec le dogme chrétien, et qui par son infério


rité , n'eût pas obtenu les sympathies universelles. Nous
l'avons déjà dit, M. Jules Simon voudrait se persuader à
lui-même que la philosophie alexandrine ne diffère pas
essentiellement du Christianisme, et qu'elle se serait déve
loppée parallèlement au symbole qui est demeuré victorieux,
si les fautes de son représentant , son ardeur théurgique
et son enthousiasme de prêtre ne l'avaient détourné des mé
ditations sérieuses , auxquelles s'étaient livrés Plotin et Por
phyre. Selon les Éclectiques, le Néoplatonisme serait donc
tombé, à cause de l'inaction où il languissait, et par des cir
constances indépendantes de la doctrine. La preuve de M. Ju
les Simon repose tout entière sur une méprise, et nous
osons le dire, le professeur de Sorbonne n'a point compris ou
il a feint de ne pas comprendre la théodicée du restaurateur
des croyances mythologiques. Certes, Julien a su réunir la
spéculation et le culte, la science et la foi. C'était concilier à
son œuvre la philosophie et la superstition , les sages et la
multitude ; c'était donner à la réaction tous les moyens de
vaincre, toutes les chances d'un entier succès. Avant son
alliance avec la religion, l'Alexandrinisme n'était pas sorti
des écoles, et il n'avait jamais rencontré la doctrine évan
gélique. Le Christianisme l'a trouvé, dans un siècle de foi,
appuyé sur des croyances antiques et opiniâtres; mais ce sur
croît de force n'a pu le retenir sur le bord de l'abîme : son
plus beau jour, son jour d'espérances et de joies, a signalé
sa dégradation et sa mort.
— 124 —

CHAPITRE SECOND.

DE LA MoRALE DE L'EMPEREUR JULIEN.

P \
IIpa rov ée èy ptAoºea raéros,
M| V
Ezreira dè pu»avºpaxoréros.
JULIEN.

L'empereur Julien se fût montré vraiment indigne de son


école, si sa morale, au lieu d'être pure comme celle de Pla
ton et de Plotin, avait renfermé des leçons ou des germes
d'immoralité et d'injustice. Mais la postérité l'eût surtout
flétri, pour avoir puisé longtemps à la source immanente et
limpide de la morale la plus sublime, et pour avoir secoué,
contre tous les remords, des principes que tout homme
admire, dès qu'ils lui sont proposés, lors même qu'il n'a point
la force d'y conformer sa vie et ses mœurs. Aussi bien, nous
lui rendons ce témoignage, que les absurdités du Paganisme
ne l'ont jamais détourné des doctrines si pures et si nobles
qu'il avait méditées dans ses années de foi et d'éducation
chrétienne. Les vertus qui étaient demeurées , en quelque
sorte , inconnues au monde païen, il les médite , il les pro
pose à ses prêtres, il les récompense généreusement dans
ceux qui les pratiquent. Il semble que l'Évangile, qu'il avait
abjuré et qu'il avait voulu détruire, n'a pas cessé d'être
son livre de morale et qu'il a inspiré ces beaux préceptes
donnés par Julien en sa qualité de souverain-pontife.
Dans la pensée du philosophe , l'homme vraiment digne de
tous les honneurs est celui qui « réunit le double mérite
de la piété envers les dieux et de l'amour envers ses sem
— 125 —

blables (1). » C'est à cette marque que l'on reconnaîtra le


bon prêtre et le véritable ami des dieux, et la piété solide
n'est jamais séparée de l'humanité. En effet comment serez
vous agréable à l'Étre souverainement bon, « si vous ne
partagez point sa sollicitude et ses affections, si vous ne
l'imitez sans cesse par une générosité sans bornes envers le
malheur et l'indigence (2)? Eh! qui d'ailleurs s'est jamais
appauvri en donnant à son frère ? Soyons bien persuadés que
les dieux comblent de bienfaits ceux qui donnent avec pro
fusion ; ils nous récompensent avec usure et plongent nos
cœurs dans une joie ineffable (5). »
Le Décalogue était admis par Julien à l'exception du pre
mier et du troisième commandement (4), et il ne voyait de
félicité que dans la pratique de. ces lois sages et divines,
« suivies, disait-il, par toutes les nations civilisées (5). Vivre
heureux, c'est vivre selon la nature parfaite et non d'après
les sentiments du vulgaire. N'est-il pas ridicule de voir
l'homme seul chercher le bonheur dans les richesses, dans
la noblesse du sang, dans la puissance de ses amis et dans
mille autres avantages qu'il voudrait obtenir (6) ? Quelle
honte pour des âmes éclairées par la lumière divine, de gémir,
esclaves des passions , des plaisirs , de l'intempérance et de
l'injuste cupidité ! Non, jamais ils ne passeront pour des
hommes forts aux yeux du sage, ceux qui ne dominent pas

(1) IIpa roy tuèy ptxoêea rérovs, évreira pixavºpanord rovs. Juliani
opera, pag. 595.
(2) ldem, ibid. , pag. 289.
(5) Idem, ibid., pag. 289 et 290.
(4) Idem, ibid., sect. 2a, pag. 152.
(5) Idem, ibid.
(6) IIòs oöy où yexoiov , # rts &vêparos yeyovay, # #a rov Tºv
evè atteoviav zreptºpya rotro 7Àoöroy , xxà yé vos, za) q)iaoy àvvéuiv,
xa) wavra dxAäs ra rotajra roù xavrôs &#tz vo,ci(av. Juliani opera,
pag. 194.
— 126 —

leurs penchants : on n'est fort et magnanime que par la vertu.


Quiconque se laisse maîtriser par ses passions, emporter par
la colère, entraîner pas les désirs, ne peut se vanter d'avoir
ni la force ni la vigueur d'un homme. A mon avis, ces per
sonnes, follement avides de richesses , éprises de la miséra
ble passion de l'amour, n'ont jamais de satisfaction réelle,
et sont plus tourmentées que ces malheureux dévorés par une
faim insatiable (1). »
Le bonheur consiste dans la vertu et l'honnêteté (2); mais
la vertu elle-même est une faveur céleste, qu'il faut demander
à l'auteur de tout bien. « Ce serait le comble de l'impudence
et de la folie, que de ne pas obéir à Dieu , si nous désirons
pratiquer les vertus qui nous font prendre un doux essor
vers les demeures bienheureuses. Le culte de la vertu est
inséparable de celui de la Divinité » ;aussi l'empereur insiste
t-il à plusieurs reprises sur les hommages dûs à la Sagesse
incréée, au Bon par excellence. « Quoique Dieu n'ait aucun
besoin à satisfaire, ce n'est pas une raison , pour qu'on se
dispense de lui rien offrir. Certes, nos louanges n'ajoutent
rien à sa gloire ; mais oserions-nous lui refuser l'hommage
d'un culte que les lois ont établi, depuis un nombre infini de
siècles, parmi toutes les nations de la terre (5)? » Ces lois
ne sont pas l'œuvre d'un mortel. « Toute loi est une émana
tion de la justice; c'est l'offrande sacrée et vraiment divine
du Souverain des dieux (4). » L'observation de la loi, de
l'honnêté, du culte, est indispensable, et la récompense sera
proportionnée à notre vigilance et à notre exactitude.
Julien avait compris qu'une morale dénuée de sanction est

(1) Juliani opera, pag. pag. 84 et 85.


(2) ldem, ibid., pag. 5.
(5) Juliani opera, pag. 292 et 294.
(4)"Eart yàp à véuos izyovos rºs dizns . itpôy ava ºnaa xxl ºeiov
aanºàs roû tzeyiarov ºtoū. Idem, ibid., pag. 89,
— 127 -

stérile et illusoire ; il s'est hâté de nourrir dans ses fidèles


la foi à une vie meilleure, à une réparation pleine et entière.
« Gardons-nous d'oublier l'espérance des grands biens que
Dieu nous réserve après la mort ; attachons-nous à sa pro
messe, dont la non-réalisation est impossible (1). » A côté de
cette gloire suprême, Julien montre « un asile affreux, où
les divinités , qui punissent l'athéisme , font souffrir aux
pervers les supplices qu'ils ont mérités par une longue série
de crimes (2). » Ainsi, le restaurateur de l'Hellénisme met
un frein à la violence du mal et soutient dans les pénibles la
beurs de cette vie les hommes dont la vertu ne reçoit ici
aucune récompense.

(1) Ei yàp la êi te syéxas ºui oi $so) uera r)y rtAtvr) dx(das


iwayyiaxovrat reto réov à ?«vrois ra vras & Vevêtiv yep tiaºao t. x. T. «.
Idem , ibid., pag. 298.
(2) Juliani opera, pag. 556.
— 128 —

CHAPITRE TROISIÈME.

DISCIPLINE REGARDÉE PAR L'EMPEREUR JULIEN COMME


NÉCESSAIRE A LA RESTAURATION DU POLYTHÉISME.

L'homme a besoin qu'une institution


imposante lui retrace ses rapports avec la
Divinité... On voulut donc créer une espèce
d'Église, à côté de la hiérarchie chrétienne.
BENJAMIN CoNSTANT.

Il n'avait point suffi à Julien de continuer l'œuvre du Néo


platonisme dans l'interprétation de la mythologie : la morale
évangélique, si pure et si noble à la fois, lui offrait le modèle
de la sainteté et d'une abnégation inconnue aux païens. Il
puise à cette source limpide, intarissable; il convie ses prê
tres et ses fidèles à la sublimité des mœurs du christianisme.
Non content de cet hommage rendu à l'Évangile, le restau
rateur jette les yeux sur la constitution divine de la société
catholique, et cette vue lui arrache un nouvel aveu de son
infériorité et de son impuissance. Il a épuisé toutes les res
sources pour rendre la vie à un arbre desséché, répondre
au besoin de foi qui se manifestait de toutes parts, conci
lier à sa théologie les esprits fatigués du vide des cérémo
nies et des expiations; mais l'unité de ce corps monstrueux
n'est qu'illusoire ; son existence est menacée. Ni l'appui du
trône, ni la science, ni les richesses ne manquent au re
nouvellement et au maintien de cet édifice : cependant le chef
des Hellènes s'écrie dans un accès de désespoir : « Si nos
— 129 —

doctrines ne font pas encore les progrès que vous désirez,


c'est la faute de ceux qui les professent. De la part des dieux,
que de bienfaits! que de faveurs ! la munificence a dépassé
nos souhaits. Personne sans doute n'eût osé se promettre
un changement si prompt, si merveilleux (1). » Et quel est
donc le sujet de craintes si vives et de reproches si amers?
Dans l'Église chrétienne, le sacerdoce était comme la per
sonnification de la vertu d'en-haut, le peuple obéissait à sa
parole et suivait ses exemples. La pureté de la vie, le dévoue
ment, la sagesse des institutions, tels étaient les fruits des
conquêtes du christianisme et de son développement ; l'am
bition, au contraire, demeurait l'apanage du sacerdoce païen :
l'indifférence, l'égoïsme, la dépravation retenaient les peuples
dans l'abaissement et les pratiques superstitieuses. Le Paga
nisme était frappé de stérilité, d'angoisses et presque de mort.
Ce parallèle était effrayant pour Julien. Il ne voit de salut
que dans l'imitation de cette discipline, objet de sa haine.
Il s'empare des règles sages, qu'il a calomniées, pour unir
des éléments disparates et prêts à tomber en dissolution.
Le principe d'autorité et d'unité est la base naturelle de
toute société permanente : Julien l'a parfaitement compris.
A lui seul revient le droit de nommer les premiers pontifes,
de tracer la marche à suivre dans le choix des prêtres, de
statuer sur les études, les connaissances et les peines ecclé
siastiques. Le souverain pontificat lui est plus cher que le
diadème (2) : c'est le polythéisme qui doit rendre au monde
la joie et le bonheur. Aussi bien, il exerce sa prérogative
avec un zèle et un amour incomparables. « Je vous ai choisi,
mande-t-il à un pontife, pour donner plus de poids à votre
•A

enseignement, et pour montrer à tous que vous agissez

(1) Juliani Epistolae et fragmenta cum poematiis, pag. 89.


(2) Juliani Epistolœ et fragmenta cum poematiis, pag. 155. - Libanius,
Praeludia, declamationes et dissertationes , t. II , pag. 266.
' D. 17
— 150 —

d'après mon suffrage. Vous le savez, comme souverain-pon


tife je préside à tout ce qui concerne le culte des dieux. Si
je suis peu digne d'un tel honneur, je m'efforce de le deve
nir et j'en demande la grâce aux immortels (1). »
Sous l'empire d'une conviction aussi forte, Julien n'aimait
que l'éclat des cérémonies et l'odeur des sacrifices. Chaque
jour on lui voyait lever au ciel ses mains ensanglantées, et
la nuit, une victime nouvelle était immolée aux génies qui
viennent tempérer les ombres nocturnes. Son palais et ses
jardins étaient remplis d'autels et de fontaines expiatoires.
Mais des libations secrètes ne pouvaient inspirer la dévotion
à ses coréligionnaires. Il sacrifiait publiquement dans les tem
ples, préparait le bois, frappait lui-même la victime, et
cherchait avidement dans ses entrailles la science de l'ave
nir (2). Saint Jean Chrysostôme nous le représente dédai
:
gnant aux jours de fête le cortége des généraux et des ma
gistrats, s'honorant de la compagnie de jeunes débauchés et
d'infâmes courtisanes. « La postérité, dit-il, n'ajoutera point
foi à des actions si honteuses; mais la génération présente
m'est témoin que mon récit est au dessous de la réalité. Si
je ne dis pas vrai, que tous ceux d'entre vous qui ont rougi
d'un tel désordre, se lèvent et me jettent un démenti en
face... Ah! vous me reprocherez plutôt de n'avoir pas dit
toute la vérité (5). »
Les païens eux-mêmes blâmaient ce zèle aussi inconvenant
qu'excessif : le retour aux hécatombes du passé froissait l'opi
nion des sages, et les flots de sang ne pouvaient éteindre les

(1) ... Eivai ye àtà Toùs êeoès &pzºepé a uéyto rov. x. r. 2. Juliani
opera , pag. 298.
(2) Libanius, t. II, pag. 245 et 246.—Cfr Ammianus Marcellinus, I. XXV,
cap. 4. (Superstitiosus magis quam sacrorum legitimus observator , innu
meras sine parcimonia pecudes mactans, etc.).
(5) J. Chrysostomus, t. V, pag. 459.— Vehens licenter pro sacerdotibus
sacra , stipatusque mulierculis. Ammianus Marcellinus, l. XXII, cap. 14.

- --
— 151 —

passions brûlantes de la multitude. Personne ne répond à


l'ardeur du théurge : Il se rend à Antioche, « pour voir la
pompe dont une ville aussi florissante est capable. » Il a l'i
magination remplie de parfums, de victimes, « de libations,
de jeunes gens revêtus de magnifiques robes blanches, sym
boles de la pureté de leur cœur; mais tout cela n'est qu'un
beau songe. Il arrive au temple, et il n'y trouve pas une
victime, pas un gâteau, pas un grain d'encens. Il s'en étonne,
il croit que les préparatifs sont au dehors, et que l'on at
tend , pour entrer , les ordres du souverain-pontife : » c'est
une illusion, un rève chimérique ! ll demande au prêtre « ce
que la ville offrira dans un jour si solennel, » et le prêtre
indifférent répond avec froideur, que « la ville n'a rien offert
pour la solennité (1). »
Julien n'ignorait pas l'importance de la foi, et il ne tran
sigeait point avec l'incrédulité et le Scepticisme (2). Mais il
s'était trompé sur l'état des esprits ou plutôt sur l'état de
la religion chrétienne. En donnant à sa corporation sacerdo
tale le code sacré de l'Église, il espérait lutter avec des
forces égales contre l'édifice évangélique : vain espoir d'une
âme égarée, que l'orgueil aveugle et séduit ! Dans sa pensée,
le prêtre, c'est le vrai soutien du Polythéisme, le médiateur
entre les dieux et les hommes, la cause du triomphe ou des
malheurs de la religion.Aussi Julien veut-il le rendre sacri
ficateur ardent, intrépide; plein de respect envers la Divi
nité, d'amour envers les peuples. Signes d'une vocation réelle,
études ecclésiastiques, vertus et sainteté, décence extérieure,
relations sociales, rien n'est oublié dans les prescriptions
du pontife suprême. La hiérarchie même de l'Église fut trans

A/
(1) ...'Ezre à è ºpéºenv, ri éeéxx et êºetv i rcats évtavatov s'opz )y
A. • 4 • v $ » \ A et F X/ •

& yovo z rº ºe#, à iep eds eiz evº iya & èv jxa pépa v oixoêev re êe ,
x5va iepsiovº » zréats à'è rav,v ovà èv #vrpé a to ev. Juliani opera, p. 562,
(2) Juliani opera , pag. 501.
—-- 152 —

portée dans la société païenne, rétablie et organisée, d'après


le modèle qui brillait à ses yeux.
Dans une lettre à Théodore, ancien disciple de Maxime,
Julien s'exprime en ces termes : « Je vous confie l'intendance
générale des affaires religieuses d'Asie, l'autorité sur tous
les prêtres des villes et des campagnes, avec le pouvoir de
les traiter, chacun selon ses mérites. Plus votre position
est élevée, plus vous devez avoir de modération, de douceur
et d'humanité pour ceux qui en sont dignes, de hardiesse
et de vigueur à punir ceux qui offensent le ciel par la témé
rité ou l'injustice... Je vois à regret qu'au détriment du culte
des dieux et de la vénération qui leur est due, les passions
les plus honteuses établissent partout leur empire (1). Es
sayons, disait-il à un autre pontife, de retracer les qualités,
qui doivent faire l'ornement d'un prêtre, afin que vous soyez
plus à même d'enseigner les autres et de les choisir avec
discernement... Les prêtres, vous le savez, connaissant la
gloire future qui leur est réservée, sont les plus solides ga
ranties de la justice et de la dignité des dieux; à cette con
dition toutefois qu'ils offrent l'exemple des vertus qu'ils
doivent prêcher aux peuples (2). C'est à eux qu'il appar
tient de remplir tous les devoirs de la piété. Rien d'impur
ne doit souiller la bouche d'un ministre des autels, ni réjouir
son oreille. Il lui est interdit de faire, de dire ou d'entendre
ce qui peut alarmer la pudeur. Ainsi, bannissons loin de
nous les jeux de mots et les discours obscènes. Ne lisons
jamais ni Archiloque, ni Hipponax, ni aucun écrivain trop
libre... La Philosophie seule nous est utile et convient mieux

(1) Juliani Epistolœ et fragmenta cum poematiis, pag. 152.


(2) ... Eid 67 ss oj, 3ri teeya Azs éxetv # doo a oi êeoù rois iepejo !
ràs auoi82s, s'y yvows &vro)s #y râzi räs a#ias Tày êtãv xaraa x tva
•auty &y xpàs Tà xxyên xp2 Aéyetv, à siyeza râv tavrov ix pépovras
Giov. x. r. «. Juliani opera, pag. 299.
— 155 —

à la sainteté de notre profession ; j'entends cette philosophie


qui a pour auteurs les dieux et pour chefs, Pythagore, Pla
ton, Aristote, ou même les disciples de Chrysippe et de
Zénon. Il ne faut pas s'attacher également à tous les philo
sophes, ni suivre indifféremment leurs dogmes, mais re
cueillir les préceptes, qui nous conduisent à la piété... L'his
toire n'étant pour nous que le récit de faits bien authentiques,
nous éviterons soigneusement la lecture des fables scan
daleuses, les fictions érotiques et tant d'autres productions
du même genre. Ces écrits disposent l'âme de telle sorte,
que les passions s'y réveillent et peuvent allumer un violent
incendie, qu'il faut prévenir avec sagesse.
» Nos fonctions dans les temples sont sublimes : elles sont
appropriées à la nature des dieux que nous imitons, afin de
nous les rendre propices. Si nous étions de purs esprits, et
:
que le corps ne fût pas un obstacle à notre perfection , il
serait facile de fixer le genre de vie, convenable aux ministres
du culte. Mais dans l'état actuel des choses, nous n'envisa
geons point la qualité abstraite de l'ami des dieux ; nous
réglons uniquement sa vie.dans le sanctuaire et sa vie dans
la société des hommes.
» Je pense donc qu'un prêtre doit observer, jour et nuit ,
la continence la plus absolue. Le soir il se purifiera par
des lustrations légales et il passera dans l'intérieur du tem
ple les jours qui lui sont assignés. La méditation doit seule
occuper ses loisirs. Qu'il ne lui soit permis d'aborder ni sa
maison, ni la place publique, ni même de voir un magistrat,
si ce n'est au temple, où son devoir est de tout régler et
disposer pour le service divin.
» Rendu à la vie commune, qu'il voie des amis vertueux,
qu'il prenne part à leurs réjouissances... Il sied aux pontifes
de paraître magnifiquement vêtus, dans l'éclat des cérémo
nies; mais au dehors, le vêtement doit être simple et sans
aucun luxe ; gardons-nous d'un fol orgueil et d'une recherche
— 154 —

déplacée : on nous accuserait d'absorber en ornements su


perflus des richesses qui ne sont destinées qu'à honorer les
dieux... Laissons à la foule ce vain plaisir, laissons à la foule
l'inconvenance du théâtre (1). Éloignons de notre société et
de nos demeures les joueurs d'instruments, les histrions, les
conducteurs de chars. N'assistons jamais aux combats des
animaux et aux jeux du cirque ; n'exposons pas nos enfants
à une si dangereuse séduction (2). »
Nous avons dit que Julien n'avait pas oublié le choix des
prêtres; voici les règles pleines de sagesse qu'il traçait à ses
pontifes : « N'élevez au sacerdoce que des hommes à la fois
religieux et amis de l'humanité. Peu importe qu'ils soient
riches ou pauvres, obscurs ou célèbres. Celui que sa mo
destie a laissé dans l'ombre, n'en est pas moins digne de
l'honneur du sacerdoce, s'il montre de la piété envers les
dieux et de l'humanité envers ses semblables, s'il inspire à
tous des sentiments religieux et s'il étend sa bienfaisance
à tous ceux qui souffrent (5). »
Le restaurateur de l'Hellénisme gémissait en voyant la
charité des chrétiens et l'indifférence des idolâtres. Il voulait
exciter l'émulation dans ces âmes avilies et insensibles , et
rendre au corps sacerdotal un éclat nouveau. « Jetez les
yeux autour de vous, disait-il, et considérez la philanthro
pie de vos adversaires, les honneurs qu'ils rendentaux morts,
la sévérité apparente de leurs mœurs. Ils jouent toutes les
vertus : c'est à nous de les pratiquer véritablement !

(1) Idem, ibid., pag. 296 et seqq. — Cfr Juliani Epistolœ et fragmenta
cum poematiis, pag. 90.
(2) Juliani opera, loc. cit.
(5) Eya pnut roùs iv rais réAeat 6eAriarovs x2 eca Atzra uèy
qux°êtar4zovs, #z etza pixavêpazord rovs" éé re révnres à œuv,
iév T e TAovatot. Atéxpiats #gra vrpè; 7 o5ro tu nô? zts oöy & pavoºs
zzi izipayoüs. 'o yep ôià xp267 nra AeAnêàs, où àtà r) rov 2#ta -
Aza t o ; & paºvetzy , à lx xt 3s , a Tt xa2weg 8at. x. r. x. Juliani opera , p.505.
» Il ne suffit pas que vous, pontife, vous soyez irrépro
chable; tous les prêtres de la Galatie doivent tendre à ce but
sublime. .. Privez-les des fonctions du sacerdoce , s'ils ne
sont point fidèles à servir les dieux; s'ils admettent au sein
de leur famille des athées ou des impies (1). »
On le voit, Julien rend hommage aux peines canoniques,
qui étaient en vigueur dans l'Église. Il parle en plusieurs en
droits de l'excommunication et frappe lui-même d'interdit un
prêtre injuste et violent. « En conséquence de vos fautes, écri
vait-il, et en ma qualité de souverain-pontife, je vous interdis
pendant trois mois l'exercice de toute fonction sacerdotale.
Alors si le chef des prêtres de la ville certifie votre amen
dement, je consulterai les dieux sur votre réintégration (2). »
Non seulement Julien recommande sans cesse la philan
thropie et punit l'égoïsme; il indique encore les moyens gé
néraux de venir en aide à l'humanité souffrante. « Etablissez
partout des maisons de refuge, où l'existence des pauvres
et des malheureux soit assurée. J'ai pourvu aux choses de
| première nécessité; c'est à vous de continuer cette bonne
oeuvre. Il est honteux que les impies Galiléens nourrissent
jusqu'à nos fidèles indigents. Apprenez aux Hellènes à faire
un aussi saint usage de leurs richesses; que les campagnes
offrent aux dieux les prémices de leurs fruits et ne permet
tent point que ces nouveaux venus nous enlèvent le mérite
des belles actions (5)... -

« Au reste, la générosité ne diminue pas les richesses,


elle les augmente de jour en jour. Oh ! laissons-nous atten
drir à la vue des misères humaines ; obéissons à cette loi

(1) Juliani Epistolœ et fragmenta cum poematiis , pag. 90.


(2) Eyà... écéyas epxrepeès
p •w > e / )?
... aa ayopeúa zot rpeis reptáà ovs reAº ns
I> 3- - - -

puºrot rôv tig iepé a tend èy évoxAeiv. Juliani Epistolae et fragmenta cum
poematiis , pag. 129.
(5) Idem, ibid., pag. 91 et 92.
— 156 —

sacrée, qui revendique même pour nos ennemis la nourriture


et le vêtement; nous donnons à l'humanité et non pas à un
criminel. Que notre sollicitude ouvre la porte des cachots...
et rende à nos frères l'espérance et la consolation... Nous
tirons des immortels notre commune origine, resserrons ces
liens de consanguinité primitive (1). »
La splendeur des fêtes chrétiennes porta l'attention de
Julien sur les fêtes du Paganisme; il aurait voulu purifier
les mystères des rites scandaleux, des scènes bizarres, des
chansons de libertinage (2). Il ordonne à ses pontifes d'ap
prendre « les hymnes graves et religieux composés dans les
temples par des hommes pleins d'un enthousiasme divin,
et inaccessibles au mal (5). » ll fonde des écoles de musique
sacrée, pour contribuer à la majesté des cérémonies ; il
honore les directeurs de ces institutions nouvelles et promet
les récompenses les plus magnifiques aux jeunes hommes
de talent et d'avenir (4).
Qui ne reconnaît dans ces lignes, admirables de sagesse
et de pureté, l'esprit du christianisme, ses moyens d'action,
la puissance de sa discipline? En vain l'erreur nous dérobe
la source où Julien a puisé : l'Église est si évidemment
le modèle de la société idéale de l'empereur, qu'il oppose,
à chaque pas la vie , les efforts, la subordination des
évêques à l'indifférence et aux désordres des Hellènes (5).
Le triomphe du Paganisme est attaché à la réalisation de
ce type merveilleux. L'édifice en ruine, que Julien a mission
de relever, ne trouve un appui inébranlable que dans le
plan divin et les proportions sublimesde la société chrétienne.
(1) Juliani opera, pag. 289 et 290.
(2) ...'ogre aºr2 xéxiv dxoàovvat rà Atovºa • xa8zpà Atyóeceva.
x r. x. Idem , ibid.—Cfr Epistolœ et fragmenta cum poematiis , pag. 69.
(5) Juliani opera, pag. 501.
(4) Juliani Epistolœ et fragmenta cum poematiis, pag. 108.
(5) Idem , ibid., pag. 86.
— 137 —

Après avoir abandonné sa foi, Julien n'est point satisfait


· s'il ne trouve un moyen de soumettre sa raison et d'imposer
à son peuple un système entier de croyances. « L'homme a
besoin de croire, dit Ballanche, sa raison cherche un appui,
, son cœur cherche un soulagement. Lorsqu'il renie les croyan
ces générales, dans sa profonde misère, il demande aux
puissances invisibles des superstitions pour son esprit , et
il embrasse avec avidité celles que sa raison naturelle re
pousserait le plus. Bientôt il s'abandonne à cette pente rapide,
et il en vient à dévorer toutes les absurdités. Les théories les
plus obscures, les doctrines les plus folles ne peuvent dé
courager sa faculté de croire. Alors il lie à sa propre destinée,
si éphémère, la marche immuable d'une planète, comme
l'apparition soudaine d'un météore, le vol d'un oiseau, le
son d'une parole fortuite. Le savant Stoïcien, le guerrier
intrépide, l'habile politique, Julien, las à la fois et du
polythéisme décrépit et du jeune christianisme donne tête
baissée dans les mystères de la théurgie. Et combien d'esprits
forts, après avoir fait le tour des opinions religieuses et phi
losophiques, et après les avoir toutes épuisées, ont fini par
adopter, malgré eux-mêmes, la certitude des pressentiments,
la sagesse des songes, la vertu des nombres, le préjugé
des jours heureux ou malheureux! Combien ont fait comme
ce roi d'Israël qui, abandonné de l'esprit de Dieu, allait
chez la pythonisse interroger l'ombre de Samuel (1)! »

(1) Ballanche, OEuvres complètes , t. I, pag. 29.


— 159 —

CONCLUSION.

Nous avons voulu exposer dans son vrai jour cette lutte
éclatante, qui a couronné de gloire le dogme évangélique,
et qui demeure toujours l'objet d'une sympathie vive et gé
nérale : notre tâche est maintenant terminée. En nous écar
tant, dans la partie historique et préparatoire, de la marche
suivie par les écrivains catholiques, nous avons fait à chacun
la part qui lui revenait dans cette œuvre mémorable, et
nous avons évité à la fois l'apologie et les attaques inces
santes. En même temps que nous rendions hommage à la
véracité injustement contestée des Pères de l'Église, nous
nous sommes servi des seules preuves, qui fussent admises
par nos adversaires, les aveux de Julien, le témoignage de
ses panégyristes. Pour être également juste dans l'apprécia
tion du Syncrétisme, que le restaurateur des idoles s'atta
chait à élever contre la religion du Christ, nous avons fran
chement combattu les tendances de l'éclectisme français et
le dédain que montraient les rationalistes d'Allemagne. Nous
avons prouvé que la victoire des chrétiens exigeait des forces
surhumaines, et que le Polythéisme philosophique n'a dis
paru que devant la lumière de l'immuable vérité.
Les Panthéistes, s'ils étaient de bonne foi, accorderaient
à Julien une importance doctrinale, qu'ils lui refusent sans
raison. « En attribuant une même nature à celui qui com
mande et à celui qui obéit, le Néoplatonisme égalait, au
mépris du bon sens, la matière corruptible, mobile et chan
geante au Dieu éternel, immortel et toujours semblable à
— 140 —

lui-même (1). » Julien tombe dans cette grave erreur ; mais


comparativement à Plotin, Porphyre et Jamblique, il a
mieux compris le rôle de la religion unie aux spéculations
philosophiques. Rien n'a été négligé dans les préparatifs de
cette guerre religieuse, et pour affaiblir davantage l'ennemi,
on ne lui permettait plus de se défendre; l'usage de la pa
role, la liberté d'enseignement, les biens temporels, tout
lui était arraché avec dérision. Si la Croix a vaincu, c'est
qu'elle était appelée à conquérir le monde, à briser l'orgueil
du siècle et à déjouer la prudence des sages. Son triomphe
au quatrième siècle est une preuve de fait, évidente et glo
rieuse, de la divinité et de la perpétuité du Christianisme.

(1) Athenagoras, Legatio pro christianis, S. 2. - Cfr H. L. C. Maret ,


Théodicée chrétienne, 2° leçon. ( Ed. de Louvain, 1844 ).
— 141 —

THÈSES.

L'enseignement social est une condition indispensable


pour parvenir à la connaissance de la loi naturelle.

II.

Les philosophes qui, dans la vue d'établir l'existence de


Dieu, tirent un argument de l'analyse de l'idée que nous
avons de l'infini, tombent dans un paralogisme.

III.

Nous soutenons contre M. Jules Simon (1) que, depuis


Jamblique jusqu'à Proclus , la Trinité alexandrine n'est pas
demeurée un objet de dédain pour les philosophes, mais
qu'elle se rapprocha au contraire de la Trinité chrétienne.
(1) Histoire de l'école d'Alexandrie, t. II, l. IV, chap. II.
— 142 —

IV.

M. E. Vacherot (1) se trompe gravement, en prétendant


que le Christianisme n'est qu'un mélange ou une fusion
entre le mysticisme oriental et l'idéalisme grec.
V.

Ce n'est pas sans raison que des philosophes ont révoqué


en doute l'opinion des Scholastiques (2) et de quelques Pères
de l'Église (5), qui voient dans les Idées de Platon un troi
sième principe éternel , des substances véritables existant
en dehors de l'intelligence divine.
VI.

On aperçoit, dans les traditions des anciens peuples, des


preuves historiques servant à corroborer les preuves philo
sophiques du Monothéisme primitif.
VII.

Il serait faux de dire que la législation romaine consignée


dans les Douze Tables a son origine dans les lois de Solon.
VIII.

Pour juger équitablement la fameuse apostasie de l'em

pereur Julien, il faut tenir compte et de son éducation et


de son caractère.

(1) Histoire critique de l'école d'Alexandrie, t. I, l. II. (Ouvrage cou


ronné par l'Institut de France, en 1846.)
(2) S. Thomas, Summa Theologiœ , p. I, 15, 1. — V. aussi p. I, 84.
(5) S. Justinus, Cohortatio ad Grœcos, cap. 6.— Cyrillus Alex., Adversus
Julianum, l. II, passim. — S. Irenaeus, Adversus haereses, l. I, cap. 19.
— 145 —

IX.

Dans l'hypothèse même que la Pragmatique - Sanction


puisse être attribuée avec probabilité à saint Louis, nous
regardons l'article des exactions comme apocryphe.

X.

Des écrivains modernes d'un grand nom s'abusent d'une


manière étrange, lorsqu'ils avancent que le pape saint Gré
goire VII a établi le célibat ecclésiastique.
XI.

Le Prométhée enchainé d'Eschyle, IIpouyºeüç deau6tmç, offre


des traces de la véritable tradition, altérée de plus en plus
par l'imagination et par l'ignorance des peuples.

XII.

Nous interprétons dans un sens absolu les mots du


Miaotóyov, pag. 545, « óç été rav » , que P. Martinius,
Fleury, Tillemont ont entendus dans un sens restrictif.

XIII.

Au point de vue de la forme et du procédé, Platon ,


dans ses dialogues, semble avoir imité non seulement les
genres dramatiques d'Athènes, mais encore les mimes syra
cusains de Sophron (1).

(1) Aristote, De poetica, chap. 1, n° 8.— Athénée, l. XI, n° 112. -


Diogène Laërce , Vies des philosophes, l. III , chap. 18.
— l44 —

XIV.

L'énergie, l'étonnante vigueur et le ton de conviction, qui


caractérisent le poéme de Lucrèce sur la nature des choses,
sont au nombre des raisons fondamentales qui ont fait ac
cepter à Rome l'Épicuréisme si opposé au caractère national.
XV.

Le mouvement littéraire, que l'on est convenu d'appeler


Renaissance, n'est point dû à Luther; il s'est manifesté long
temps avant la prétendue Réforme.

Vidit Facultas Philosophia et Literarum,


G. C. UBAGHs , Fac. p. t. Decanus.
G. A. ARENDT, Fac. p. t. a Secretis.
Vidit Rector Universitatis ,
P. F. X. DE RAM.
— 145 —

TABLE ANALYTIQUE.

INTRODUCTION. Page 1

PARTIE HISTORIQUE.
CHAPITRE PREMIER.

De l'Apostasie de l'empereur Julien, considérée dans ses rapports


avec la réaction polythéiste.

S I. Lutte religieuse à la naissance de Julien. 7

S II. L'éducation et le malheur des conjonctures préparent son


apostasie. 12

s III. L'orgueil qui grandit toujours, sans être jamais réprimé, est
| la cause déterminante de l'apostasie, condition première
de la réforme religieuse. 22

CHAPITRE SECOND.

L'empereur Julien essaie de détruire le christianisme, qui


s'oppose à la restauration du culte antique.

S I. Julien favorise ses coréligionnaires et persécute les chrétiens. 29


S II. Il combat directement la doctrine évangélique. 45

PARTIE PHILOSOPHIQUE.
CHAPITRE PREMIER.

Dogmes néoplatoniciens admis ou modifiés par l'empereur Julien.

S I. Coup-d'œil sur les œuvres de Julien. 57


D. 19

T -; - E2 t 7 < *.
| s *. | s,3 … 4 . … * : *.
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– 146 —

S II. Du Néoplatonisme envisagé comme formant la base du système


philosophique de Julien : I. Ses origines. II. Résumé de ses
spéculations. III. Ses destinées jusqu'à Julien. 64

S IlI. Métaphysique de Julien : sa méthode, sa théologie, son sym


bolisme. Réponse à M. Jules Simon. 95

CHAPITRE SECOND.

De la morale toute chrétienne de l'empereur Julien. 124

CHAPITRE TROISIÈME.

Discipline regardée par l'empereur Julien comme nécessaire à la


restauration du Polythéisme. 128

CONCLUSION. 159

THÈSES. 141

FIN.

ERRATA.

Page ligne lisez :

5 12 obstinés
18 21 . venons d'émettre

55 2 passion
59 note 1 poematiis
64 15 se passait
70 5 de l'harmonie, de
77 2 dominatrice

85 1 de la vérité, de
86 11 va tpzórutos
99 6 , se lie avec
109 11 arrive au
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