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Méthodologie de la Littérature UE705

Dalila TEIXEIRA MELO


21005197

MINHA CASINHA

La mélancolie portugaise? La saudade, ce mot passe pour être le plus beau de la langue
portugaise. C'est un peu comme le spleen de Baudelaire pourrait-on dire, quoique moins
introspectif, moins sinistre. C'est un mot que l'on connaît bien, mais qui n'a pas de traduction
littérale. On nous parlera de ce sentiment intraduisible et de son fatalisme optimiste, de la rencontre
parfaite entre joie et tristesse. On la décrit comme un mélange de nostalgie, de mélancolie et
d'apathie, une sorte de vague à l'âme paradoxalement jouissif où se mêlent attente et espoir, une
sorte de soumission au destin et aux difficultés de la vie. La saudade est un pilier capital dans la
culture lusitanienne, qu'Antonio José Saraiva définit comme « une douleur de l'absence et une
permanence de la présence ». Ce sentiment en clair-obscur est intimement lié à l'Histoire du
Portugal. C'est le reflet des illusions passées et des regrets de ce qui a été ou qui aurait pu être, la
résignation face à l'adversité, le désir vif et l'immense, quoique incertain espoir de retrouver ce que
l'on a aimé puis perdu. La saudade est aussi le souffle du fado, sa poésie, que Fernando Pessoa
décrit en 1929 dans la revue Noticias Illustrado, comme « la fatigue de l'âme forte, le regard de
mépris du Portugal vers le Dieu en qui il a cru et qui l'a aussi abandonné ». Le fado, la musique de
l'âme et de l'exil incarne parfaitement la Saudade et son sentiment de manque décuplé. La Saudade
en est son leitmotiv, elle s'y ancre et s'y use.1

La saudade, « ce mal dont on jouit, se bien dont on souffre »2, s'enracine entre les plus
grands vers de fado. Comme le souligne Pierre-Yves Gaudard 3, elle est revendiquée et assumée par
les plus grands auteurs comme tonalité majeure du tempérament national portugais. En cela sa
présence dès les premiers vers de la célèbre chanson Minha Casinha confère au texte toute la portée
symbolique que le peuple portugais lui accorde. Ce titre a pour le moins un parcours exceptionnel.

1 Dans le fado intitulé Desfado, Ana Moura, relate parfaitement l'ambivalence du sentiment de bonheur-malheur qui caractérise la
Saudade, sur un texte de Pedro Silva Martins : « Ai que saudade / Que eu tenho de ter saudade / Saudades de ter alguém / Que
aqui está e não existe / Sentir-me triste / Só por me sentir tão bem / E alegre sentir-me bem / Só por eu andar tão triste » : « Ah,
quelle saudade / Que j'ai d'avoir de la saudade / La saudade d'avoir quelqu'un / Qui est ici mais n'existe pas / Me sentir triste / De
me sentir bien / Et joyeuse de me sentir bien / A me savoir si triste » [Ma traduction]. Le poème est entièrement construit sur le
jeu d'antinomies qui participe à l'essence même du fado.
2 Franscisco Manuel de Melo . (1660) : « Um mal de que se gosta e um bem de que se padece ».
3 Pierre-Yves Gaudard. «Traumatisme, saudade et fado » . (2010). Journal français de psychiatrie. Maître de conférences en
anthropologie à l’université Paris-Descartes, psychanalyste.

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Interprétée pour la première fois dans le film « O Costa do Castelo »4 en 1943, par la jeune
actrice et chanteuse Milu5, Minha Casinha9 a été composée par António Melo6 et écrite par le poète
et dramaturge João da Silva Tavares. Plus tard en 1987, pour l'album « 7 Single », le groupe
portugais Xutos & Pontapés décide de reprendre ce titre et ainsi de l'immortaliser. En effet, depuis
leurs débuts, A Minha Casinha9 clôturait les concerts du groupe et l'engouement du public pour ce
titre les a incités à enregistrer une version studio. La version originale de ce fado orchestral
accompagné par des guitares est devenue une version rock arrangée, modernisée, transformée par le
groupe. Les paroles ont été légèrement modifiées et ont été réduites au premier couplet qui se répète
alors sans aucun nouvel apport, donnant ainsi un nouveau souffle à ce titre emblématique qui depuis
est devenu un véritable hymne connu de tous. En 2016 durant la Coupe d'Europe de football en
France, la victoire de l'équipe du Portugal a été célébrée par des milliers de portugais qui ont
entonné dans la joie et l'allégresse cette chanson mythique dans sa version rock du groupe Xutos &
Pontapés. A minha Casinha, cette chanson iconique de la musique populaire portugaise, n'était plus
le fado de Milu, ni le rock enjoué des Xutos & Pontapés mais bel et bien l'hymne non officiel de la
victoire du Portugal à l'Euro 2016, offrant une fois encore à ce titre qui a traversé les générations
une nouvelle vie.

Je propose une approche analytique de cette chanson, dans tous les aspects artistiques de
l’œuvre en me basant tout d'abord sur la notion d’œuvre ouverte, puis en essayant de délimiter les
concepts de la scène d'énonciation et enfin je tenterais de déterminer les liens transtextuels qui
déterminent les relations entre les différentes versions de l’œuvre.

4 Basée sur une comédie en trois actes de l'auteur João Bastos de 1940, « O Costa do Castelo » est la première comédie et long
métrage du réalisateur Arthur Duarte (1895-1982), l'un des plus prolifiques cinéaste en son temps, dont la première a eu lieu le 15
mars 1943 au théâtre São Luís à Lisbonne, avec en vedette des acteurs de renom tels que António Silva (le personnage éponyme),
Maria Matos, et les jeunes Fernando Ribeiro et Milú ainsi que l'une des stars du Fado Hermínia Silva. C'est une comédie inspirée
du burlesque, transposé à la Lisbonne populaire de l'époque. L'indiscutable succès de cette comédie et la preuve de la qualité du
film est remarquable par sa réception depuis sa sortie jusqu'à ce jour : des générations de spectateurs se sont succédé dans les
salles, ont ri et vibré devant cette trame humoristique d'une Lisbonne à l'atmosphère campagnarde.
5 Milu, de son vrai nom Maria de Lourdes de Almeida Lemos (1926-2008) était une actrice et chanteuse de l'âge d'or du cinéma
portugais dans les années 40/50. Révélée au grand public à l'âge de seize ans dans le film de Arthur Duarte « O Costa do
Castelo »en 1943, dans le rôle far de la belle et humble « Luisinha ».
6 António Melo, connu pour être le pianiste du programme télévisé « Museu do Cinema », sur la châine RTP durant les années
1960.

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Minha Casinha est un poème écrit par João da Silva Tavares 7 à l'occasion du film « O Costa
de Castelo » en 1943. Ce poème écrit spécialement pour le film, est avant tout un outil essentiel du
cinéma portugais de l'époque qui adoptait les codes des revues de music-hall et qui imprégnait les
scénarios de bandes sonores qui mettaient en vedette le genre musical de prédilection, le fado,
interprétée par les acteurs du film. Très vite, les nouveaux films à forte composante musicale
adoptent le Fado comme un facteur décisif pour attirer le public. Comme le souligne Rui Vieira
Nery dans « Une histoire de Fado », les chansons dans les films tiennent un rôle important, elles
appartiennent à la tradition populaire qui a pour antécédents la revue et la comédie musicale et le
nouveau public cinéphile populaire portugais a tendance à s'y identifier et y voit le reflet amélioré
de la vie quotidienne. Leur pouvoir de séduction permet de faire passer les messages, ce qui inclut
l'endoctrinement idéologique de la part du régime salazariste de l'époque. Leur rôle bien
qu'esthétique et divertissant n'est pas à vocation distractive ou ornementale. Les scènes chantées
contribuent ainsi à créer une osmose entre les idées du récit, leur restitution à l'image et leur
perpétration par le son. Ainsi le texte original, le poème de João da Silva Tavares est une œuvre
intertextuelle référente du film « O Costa de Castelo ». Il s’intègre pleinement dans la narration,
participe de la synthèse entre l'image et le son et devient l’emblème du film. Minha Casinha a subi
une influence directe de la trame narrative du film « O Costa do Castelo », et s'inscrit dans la
continuité de l’œuvre cinématographiquement, avant d'en devenir un élément à part entière et d'être
décontextualisé et réinterprété. Cela vient appuyer les propos de Julie Kristeva: « tout texte est
absorption et transformation d’un autre texte » et « toute écriture se situe toujours parmi les œuvres
qui la précèdent.8 » Dans le cas de Minha Casinha, le texte de départ représente le scénario du film
qui rentre en collaboration directe avec le poème de João da Silva Tavares qu'il inspire et qui
s'organise tout autour jusqu'à la fusion des deux arts. Le poème littéraire se transforme en premier
lieu grâce au compositeur et à l'interprète en une chanson qui sera mise en scène par le réalisateur
dans une séquence scénique filmée, puis réappropriée par le public.

De ce fait, la mise en scène de ce poème au cinéma lui confère le pouvoir d'atteindre son
public à une envergure qui dépasse la littérature. Elle tombe dans le domaine de la musique, puis du
cinéma, ce qui fait de cette chanson une œuvre ouverte. L'intertextualité musicale existe aussi entre
la production originale qui ancre Minha Casinha dans un contexte littéraire et sa reprise
cinématographique qui permet l'émergence d'une interprétation visuelle et sonore du poème

7 João da Silva Tavares (1873-1964) était un écrivain, poète, dramaturge, auteur et co-auteur qui a écrit une centaine de revues et
pièces théâtrales ainsi qu'une trentaine de livres de vers publiés dont des fados renommées. Il fait partie des auteurs de fados à
succès dont certains font partis des répertoires de Amália Rodrigues (« Deus me perdoe » ; Ceú da minha rua » ; « Elogio do
xaile »...) ou de Alfredo Marceneiro (« A casa da mariquinhas » ; « Fado da balada »...).
8 Définit dans « Sèméiôtikè : Recherches pour une sémanalyse ». Paris : éd. Seuil. (1969)

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d'origine en en réactivant le sens. Minha Casinha eut un succès tel auprès du public que Milu
enregistrera rapidement une version studio distribuée par la maison de disque lisboète Valentim de
Carvalho, la branche portugaise de Columbia. Il faut ajouter également qu'à l'époque ces fados à
succès chantées sur scène que ce soit au théâtre ou au cinéma, étaient édités en partition pour piano
et étaient réutilisés et réinterprétés dans le cadre de la pratique musicale domestique ou officielle.
Ainsi, Umberto Eco résume :
Toute œuvre d'art alors même qu'elle est une forme achevée et close [...], est ouverte au moins
en ce qu'elle peut être interprétée de différentes façons, sans que son irréductible singularité soit
altérée. Jouir d'une œuvre d'art revient à en donner une interprétation, une exécution, à la faire
revivre dans une perspective originale.9

Selon la notion d’œuvre ouverte d'Umberto Eco, au-delà de l'auteur qui crée son œuvre,
l'interprète, le réalisateur du film, le spectateur, l'ensemble du public accueillant l’œuvre, les
différents récepteurs en somme, participent et collaborent à l’œuvre de manière active. Cette
intertextualité musicale est tout aussi bien notable quand on compare le fado de Milu, Minha
Casinha, présentée sur les partitions de 1943 du Musée du Fado de Lisbonne comme « une chanson
triste »9 avec la version rock festive A Minha Casinha du groupe Xutos & Pontapés qui la reprend
quarante-cinq ans plus tard dans un contexte historique, social, politique et économique totalement
différent. Il existe alors un lien intertextuel vertical entre le texte et le contexte. Le succès manifeste
de l’œuvre source ou de ses reprises est en étroite relation avec le tissu social dans lequel elles
s'intègrent. Cette reprise du groupe Xutos & Pontapés correspond également à la pratique
hypertextuelle dite la transposition10 puisque des changements ludiques ont été apportés au texte
original, comme le changement de la place des mots, dans un but de modernisation, ainsi que la
réduction des paroles de l’œuvre originale puisque seul le premier couplet a été gardé. Rappelons
que l'hypertextualité selon Gérard Genette est le procédé de dérivation d'un texte vers un autre texte
préexistant au terme d'une opération de transformation. L'intonation triste du fado a été délaissée au
profit d'un hymne gai. Il s'agit donc d'une transposition ludique. La fonction principale de cette
reprise qui s'apparente également à un hommage, n'est pas comme le souligne Marc Eigeldinger de
« reproduire à l'état brut le matériau d'emprunt mais, de le transformer et de le transposer […] dans
le but de d'inaugurer, d'engendrer une signification nouvelle »11. La relecture de cette œuvre de fado
classique permet ainsi de la diriger vers l'avenir et de lui donner une dynamique contemporaine en
l'imprimant des tendances musicales de l'époque, en changeant la rythmique et l'instrumentalisation.
Transposer musicalement Minha Casinha est une forme de réappropriation de son contenu sans
pour autant en altérer le sens profond qui lui a perduré et se clive même au panorama culturel
9 Définit dans « L'oeuvre ouverte ». Paris : éd. Seuil. (1962)
10 Définit dans « Palimpsestes : la littérature au second degré » Chap.XL à LXXX. Paris : éd. Seuil. (1982)
11 Marc Eigeldinger. « Mythologie et intertextualité ». Genève : Slatkine. (1987)

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actuel.

Ce qui fait aussi le succès de cette chanson, c'est sa thématique première, la Saudade qui
rassemble et unit dans son élan l'âme du peuple portugais. Jean-Jacques Goldman en 1997 disait qu'
« à court terme, fondamentalement, c'est la musique qui fait le succès d'une chanson. Mais, à long
terme, c'est le texte... ». Le choix de reprise du groupe Xutos & Pontapés n'est pas dû au hasard. En
effet, bien que l’œuvre originale Minha Casinha du poète João da Silva Tavares soit ancrée dans son
époque de part le contexte dans lequel elle a émergé et qu'elle fasse référence à une situation
d'énonciation spécifique, à une tranche de vie et un récit scénaristique développés dans le film « O
Costa do Castelo », les paroles et notamment celles du premier couplet sont empreintes d'un
message universel qui fait écho à la mémoire collective.

Le Fado est l'expression par excellence de la Saudade, ce sentiment intemporel et transversal


cher au peuple portugais. Eduardo Lourenço écrit à propos de la Saudade : « Notre raison d'être, la
racine de toute notre espérance, était d'avoir été » et « c'est un rapport au temps passé, au temps
passé heureux. Le temps malheureux ne suscite pas la ''saudade'' 12». Bien qu'élaborées dans des
contextes musicaux très différents, la réciprocité entre l’œuvre originale, le poème de João da Silva
Tavares et ses différentes intertextes tient dans le sens des paroles, qui donnent la possibilité aux
différents interprètes et récepteurs du discours de s'identifier à leurs racines et au milieu dans lequel
ils évoluent. Ainsi la reprise du titre Minha Casinha par le groupe Xutos & Pontapés dans les
années 80 puis celle occasionnée en 2016 par la victoire tant désirée du Portugal à l'Euro 2016 et
considérée comme un événement national mémorable, répondent au sentiment d'universalité et à la
mystification culturelle de la Saudade, qui est en quelque sorte l'allégorie de la sensibilité
portugaise. Son association avec le terme « casinha »13, prouve aussi son caractère émotionnel.
L'utilisation du diminutif de « casa », décrit parfaitement la relation affective qui lie un homme à sa
propre maison, celle-ci étant une extension de lui-même, son petit coin, son chez-soi, un endroit
privilégié où on se sent bien en sécurité et à l'abri, d'autant plus que « casinha » est combiné aux
adjectifs « alegre » qui exprime la joie et « modesta » qui souligne le caractère modeste des lieux.
Dans le poème d'origine, les différents couplets sont associés à des procédés d’écriture qui mettent
en avant l'atmosphère accueillante et agréable de la « casinha » : la comparaison avec un nid au
deuxième couplet, l'allusion aux bruits familiers du quartier et l'image du soleil qui sourit au
troisième couplet, la référence au dernier couplet à un aphorisme populaire « Deitar cedo e cedo
12 Eduardo Lourenço. « Le labyrinthe de la Saudade : psychanalyse mythique du destin portugais ». (1988).
13 Diminutif de « casa » (trad. française : maison) dont le sens ne signifie pas tant le fait que la maison soit petite, (puisque la
traduction littérale de « casinha » serait « petite maison » en français) mais comme grand nombre de diminutif dans la langue
portugaise dépend du contexte dans lequel il est formulé, ici donc, il manifeste de l'émotion.

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erguer, dá saude et faz crescer » , contribuent à faire l'éloge d'une vie bienheureuse avec des
valeurs morales simples et humbles. De plus, le terme « casinha » renvoie également dans le sens
large du terme, aux racines, à la mère-patrie, au pays lui-même. Ces premiers vers font donc écho à
l'identité culturelle d'appartenance à une même société et traduisent le sentiment partagé par
l'ensemble d'une communauté dans leur quotidien en donnant une dimension poétique à leurs
aspirations métaphysiques. Par conséquent cette chanson mythique formule dans un même élan la
pensée collective et intemporelle du peuple portugais, et c'est en cela également qu'elle répond de
l’œuvre ouverte puisque la jouissance de l’œuvre est ainsi renouvelée grâce aux reprises.

L’œuvre originale, le poème Minha Casinha de João da Silva Tavares a repris le dessus sur
son cadre scénique d'origine, le discours littéraire de la chanson, en devenant à travers le film « O
Costa do Castelo », un discours cinématographique du genre de la comédie romantique. En cela, la
mise en scène de cette chanson a pour objectif de capter l'imaginaire du spectateur et de lui assigner
une identité à travers une situation de communication qui décrit un message à vocation idéologique
établi par l'émetteur. D'après Dominique Maingueneau :
La scénographie n’est pas simplement un cadre, un décor, comme si le discours survenait à
l'intérieur d'un espace déjà construit et indépendant de ce discours, mais l'énonciation en se
développant s’efforce de mettre progressivement en place son propre dispositif de parole. Le
discours, par son déploiement même, prétend convaincre en instituant la scène d’énonciation
qui le légitime.15

Ainsi, Minha Casinha a pour toile de fond une scène de la vie quotidienne dont la
thématique est mise en avant par le fado, un dispositif de parole installé dans la mémoire collective
du public portugais des années 40. L'adhésion du public se fait donc notamment grâce au fado. La
musique source est introduite par Januario, l'un des trois personnages présents dans la scène, qui
entreprend d'allumer le poste de radio. Le propriétaire de la pension dans laquelle demeure
Luisinha, s'installe alors dans sa chaise à bascule en fumant sa pipe. C'est alors que la jeune
Luisinha, pensionnaire, commence à chanter tout en vaquant à ses travaux de couture que partage le
troisième personnage de la scène Rita, l'épouse de Januario. Les paroles de la chanson expriment les
émotions du personnage de Luisinha et agit comme guide émotif pour l’auditoire. Le message du
discours tient dans le refrain : « Tudo podem ter os nobres,/ Ou os ricos de algum dia,/ mas quase
sempre o lar dos pobres,/ tem mais alegria. »16 qui fait écho au tableau modeste, paisible et
bienheureux où s’épanouissent les trois personnages. La fado Minha Casinha est empreint de

14 Peut se traduire en français par le proverbe « L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. »
15 Définit dans « La situation d'énonciation entre langue et discours », texte paru dans le volume collectif « Dix ans de S.D.U ».
Craiova (Roumanie). (2004).
16 « Les nobles ou riches d'un jour, peuvent tout avoir, mais généralement chez les pauvres il y a toujours plus de joie. » [Ma
traduction]

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réalisme et témoigne de l'environnement social des protagonistes. Ce genre de fado est appelé un
« fado de contraste ». Il met en scène l'antithèse riche/pauvre dans une situation où la fortune du
plus riche est annihilée face aux vertus du plus pauvre, le bonheur étant synonyme d'humilité et de
simplicité et non de rang et de richesse. Il réhabilite la pauvreté aux yeux du public, fonctionnant
comme l'instrument d'une prise de conscience. La scène dépeinte est comparable à un cliché tant par
la mise en scène que par les paroles sentimentales et nostalgiques de la chanson. Ainsi le discours
idéologique s'ancre dans une scène d'énonciation considérée comme validée, c'est-à-dire qui renvoie
à une scène de la vie quotidienne édulcorée et stéréotypée dans laquelle le public peut facilement
s'identifier. Il convient de recontextualiser Minha Casinha ainsi que le film « Costa do Castelo » : la
scène s'insère dans une période sombre de l'histoire du Portugal, la dictature de l’État Nouveau avec
ses valeurs salazaristes. La scénographie a pour effet de faire passer le cadre scénique au second
plan, le spectateur reçoit le texte comme un fado alors que la chanson agit comme moyen de
support au discours idéologique dictatorial. Le spectateur voit ses idoles prôner la pauvreté, et naît
en-lui le désir de suivre le modèle de vie des personnages du film, comme un passeport vers le
bonheur que ceux-ci atteignent dans le dénouement narratif. Entre les vers de cette chanson
mythique résonne donc la devise salazariste, « Dieu, Patrie et Famille » que l'élan populaire post-
révolution du 25 avril 1974 renommera le triple F (« Fado, Fatima e Football »), une caricature
manifestement négative et simpliste des valeurs et traditions véhiculées par les instruments de
propagande de la dictature de Salazar. La relation énonciateur/co-énonciateur est révélatrice de la
scénographie adoptée et pour la version originale de l’œuvre et pour ses reprises.

Dans ce sens on peut se demander si la revitalisation de A Minha Casinha opérée par la


reprise rock du groupe Xutos & Pontapés qui se revendique être un groupe militant et le porte-
parole de la jeunesse ''rebelle'' des années 80, ne revêt pas un objectif plus profond. En effet, la
lecture de cette revisite pourrait correspondre à une critique morale d'un Portugal arriéré, captif de
la mémoire dictatoriale, de ses traditions instrumentées et de son éloge à la vie simple et modeste.
La dénaturalisation du fado Minha Casinha serait alors une stratégie dénonciatrice de la mentalité
portugaise ce qui pourrait expliquer pourquoi seul le premier couplet a été conservé par le groupe.
Le contexte dans lequel s'enracine cette reprise est défini par un discours totalement différent du
discours d'origine et est dirigé vers un public tout aussi différent. La scène générique n'est plus le
fado mais le rock et la finalité du discours a également évolué, ce qui encore une fois mène à
l'ouverture de l’œuvre. Les innombrables liens que tout texte entretient avec son environnement
direct ou lointain sont soumis à des réinterprétations et des réutilisations diverses et de ce fait, le
texte d'origine continue à avoir un sens même dans un espace temps très différent de celui qui l'a vu

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naître.

L'approche analytique appréhendée dans cette étude permet ainsi d'entrevoir le parcours
intertextuel de l’œuvre musicale Minha Casinha originale et de ces reprises. L’œuvre musicale de
base Minha Casinha écrite en 1943 par João da Silva Tavares est donc un poème mis en chanson
sous forme d'un fado, lui même élaboré en rapport avec la narration du film « O Costa do Castelo »
dans lequel il s'inscrit. L'étude de la scénographie de l’œuvre permet d'établir l'existence des
discours sociaux et leur contexte particulier. Minha Casinha est clairement une œuvre faite pour
être ouverte, elle représente une esthétique de mouvement puisqu'elle tend à être interprétée et
réinterprétée à l'infini des possibles par les émetteurs et les récepteurs qui participent de l’œuvre.
Ainsi l'éclairage nouveau apporté à l’œuvre par les reprises des Xutos & Pontapés et celle de 2016
durant la Coupe d'Europe de Football, est le fruit de langages personnels chacun avec une
signification différente mais tout de même liée dans un sens. Cela renvoie directement à la Saudade
évoquée dès le premier vers de cette chanson mythique. Ce sentiment explique notamment la
reprise de 2016, la victoire du Portugal relevant du rêve accompli, de l'attente assouvie et de la
consécration tant espérée. La découverte perpétuelle d'une œuvre confère force et succès à l’œuvre
originale. Les reprises intertextuelles qui mettent deux textes ainsi que deux contextes en dialogue
sont également la trace d'une mémoire collective et d'un héritage musical. Les anciens se
remémoreront la jeune Milu chantant son fado dans un film emblématique de l'âge d'or du cinéma
portugais, tandis que la génération suivante se rappellera ce titre grâce à la reprise de Xutos &
Pontapés dans sa version rock qui a accompagné leurs soirées festives, et les plus jeunes encore
auront dans la tête l'image de leurs idoles sportives et de l’ensemble des portugais chantant à tue-
tête ces paroles si célèbres pour fêter la victoire de leur Pays, champion d'Europe de Football.
Minha Casinha a gagné une autonomie nouvelle, une nouvelle image venant se dessiner tout autour
et au travers également de son air festif et ses paroles nostalgiques, loin de son discours de base.

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Minha Casinha

Que saudades eu já tinha


da minha alegre casinha
tão modesta como eu.
Como é bom, meu Deus, morar
assim num primeiro andar
a contar vindo do céu

O meu quarto lembra um ninho


e o seu tecto é tão baixinho
que eu, ao ir para me deitar,
abro a porta em tom discreto,
digo sempre: «Senhor tecto,
por favor deixe-me entrar.»

Tudo podem ter os nobres


ou os ricos de algum dia,
mas quase sempre o lar dos pobres
tem mais alegria.

Illustration 1: Partition Minha Casinha, António Melo,


De manhã salto da cama
Silva Tavares, Milú, do filme O Costa do Castelo,
e ao som dos pregões de Alfama Sassetti & C.ª Editores, 1943
trato de me levantar,
porque o sol, meu namorado,
rompe as frestas no telhado
e a sorrir vem-me acordar.

Corro então toda ladina


na casa pequenina,
bem dizendo, eu sou cristão,
“deitar cedo e cedo erguer
dá saude e faz crescer”
diz o povo e tem razão.

Tudo podem ter os nobres


ou os ricos de algum dia,
mas quase sempre o lar dos pobres
tem mais alegria.

de João da Siva Tavares

A Minha Casinha

As saudades que eu já tinha


Da minha alegre casinha Illustration 2: Partition, Minha Casinha, António Melo,
Tão modesta quanto eu Silva Tavares, Milu, do filme O Costa do Castelo, Sassetti
& C.ª Editores, 1943
Meu deus como é bom morar
Modesto primeiro andar
A contar vindo do céu [x4]

de Xutos & Pontapés

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Lien Vidéo vers Minha Casinha dans le film "O Costa do Castelo"

Declaration sur l’honneur de non-plagiat

Je soussigne(e),
Nom, Prenom : Teixeira Melo Dalila

Regulierement inscrit à l’Universite de Toulouse Jean Jaures


N° etudiant : 21005197
Annee universitaire : 2016/2017

Certifie que le document joint à la presente declaration est un travail original, que je n’ai ni
recopie ni utilise des idees ou des formulations tirees d’un ouvrage, article ou memoire, en version
imprimee ou electronique, sans mentionner precisement leur origine et que les citations integrales
sont signalees entre guillemets.
Conformement à la charte des examens de l’Universite de Toulouse Jean Jaures, le non-respect de
ces dispositions me rend passible de poursuites devant la commission disciplinaire.
Fait à : Toulouse
Le : 29/12/16
Signature : Melo Dalila

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