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0 Géologues Couv.

173 26/06/2012 15:23 Page 1

UNION Numéro 173 - juin 2012 - 18 € - ISSN 0016.7916 - Trimestriel

FRANÇAISE

Géologues n°173 (02 • juin 2012)


DES GÉOLOGUES

REVUE OFFICIELLE DE LA SOCIÉTÉ GÉOLOGIQUE DE FRANCE


Géosciences appliquées

REVUE OFFICIELLE DE LA SOCIÉTÉ GÉOLOGIQUE DE FRANCE

SOCIÉTÉ Géologie et archéologie


GÉOLOGIQUE
DE FRANCE
0 Géologues Couv.173 29/06/2012 12:12 Page 2

Four de la Graufesenque dans le secteur fouillé (cliché Gérard


Sustrac).

Entrée mine St-Thomas, les Hautes Mynes (88), Le Thillot (cliché


O. Vermorel, cf. “Géologues” n° 150, sept. 2006, p. 40).

Forme en ogive des carrières souterraines – « caves


cathédrales » (cliché Site municipal des Perrières).
Silberberg Grotto (Sterkfontein) – Vue du crâne complet et de l’humé-
rus de l’australopithèque Little Foot au cours de la fouille (cliché :
L. Bruxelles/Inrap).

Moule à bijoux en chloritite-stéatite (RS 16.20, Damas),


Palais royal d’Ougarit (© Mission de Ras Shamra, cliché
V. Matoïan).

La coupe hémisphérique Drag. 37 est emblé-


matique de Lezoux (cliché Philippe Bet).
Céramiques gallo-romaines produites à Lezoux
(cliché Philippe Bet).
Éditorial
Gérard Sustrac, Rédacteur en chef de Géologues et
Pascal Depaepe, Directeur scientifique de l’Institut National de
Recherches Archéologiques Préventives (INRAP).

Gérard Sustrac Pascal Depaepe


raditionnellement, et de façon plus générale dans la perception qu’en a la société,

T l’archéologie est liée à des témoins de constructions et d’aménagements, ainsi qu’à


des objets (mobilier). Le rattachement à une période de temps (Gallo-romain, Médié-
val…) est fréquemment associé à cette perception. Par contre, l’association entre archéologie
et géologie ne présente pas de caractère institutionnel, ni même d’image courante que la
société s’est appropriée, mais beaucoup plus d’une prise de conscience, parmi les person-

Géologues nels chercheurs impliqués,de l’intérêt de cette synergie. Cette vision s’est traduite dans l’éven-
tail des personnels employés, notamment à l’INRAP (ex-AFAN1) où l’on note la présence de
30-40 géologues de formation, et sur l’émergence de projets scientifiques dans lesquels la
directeur de publication : composante « géosciences » tient toute sa place.
Jean-Paul TISOT Concrètement, les principales géosciences concernées dans ce partenariat avec l’archéologie
rédacteur en chef : sont la sédimentologie, voire la tectonique (nature et enchaînement des dépôts), la paléon-
tologie (environnements de dépôts), les datations (chronologies d’évènements), la nature
Gérard SUSTRAC
des matériaux (pétrographie, minéralogie, physico-chimie : sources des matériaux, matières
comité de rédaction : premières du mobilier…), et la liste n’est pas limitative. En d’autres termes, l’apport des
Christian BECK géosciences porte sur la compréhension des milieux d’une part, la connaissance des maté-
Christian BOISSAVY riaux utilisés (mobilier, bâti…), de l’autre.
Michel BORNUAT Le récent colloque sur l’Archéologie de l’esclavage colonial, qui s’est tenu au Musée du quai
Antoine BOUVIER Branly en mai 2012, met l’accent sur le rôle de l’archéologie pour l’identification et l’analyse
Lola JOHANNES des témoignages laissés par les esclaves et les marrons. Il s’agit notamment de remédier
Emmanuel MANIER à l’absence relative d’écrits (en dehors de la documentation administrative) pour com-
Marie-Chantal MAUGENEST prendre comment vivaient ces populations. Nul doute que, dans ce domaine également, la
Daniel NORMAND synergie géologie-archéologie facilitera l’acquisition des connaissances.
Véronique TOURNIS Dans le présent numéro de “Géologues”, il a paru utile de présenter d’abord des généra-
mise en page et couverture : lités sur la conduite des projets d’archéologie, les acteurs impliqués et différentes méthodes
COM’IN - 45000 ORLEANS utilisées en archéologie. Les opérations de fouilles proposées ensuite sont destinées à sou-
ligner une diversité de contextes servant de cadre aux fouilles et d’objectifs visés dans ces
Géologues est la revue officielle de la opérations. Si l’étude des sites est fondamentale dans la conduite des fouilles, l’étude des
Société Géologique de France. mobiliers et matériaux récoltés l’est tout autant. C’est l’objet de la 3ème partie que d’en
Géosciences Appliquées. donner quelques exemples. Enfin, on ne saurait se concentrer que sur la France métropo-
Association loi de 1901, fondée en 1853 litaine et il revient à la 4ème partie de fournir quelques exemples de fouilles dans les dépar-
et reconnue d’utilité publique par tements d’Outre-mer et dans des pays étrangers où opèrent des chercheurs ou des équipes
Ordonnance du Roi du 3 avril 1832. françaises.
siège social : Nous terminerons en insistant sur les métiers. D’abord pour souligner que l’émergence de
77, rue Claude Bernard - 75005 PARIS ces relations entre archéologie et géosciences justifierait quelques ajustements dans les for-
Téléphone : 01 43 31 77 35 mations pour que cette complémentarité soit mieux prise en compte. Ensuite, pour indi-
Télécopie : 01 45 35 79 10 quer que la plupart des formations de masters en archéologie se focalisent sur les connais-
sances scientifiques ou historiques et que peu d’entre elles se consacrent aux métiers de
E mail : accueil@geosoc.fr
l’archéologie. Certes, on peut considérer que c’est l’emploi lui-même qui servira de forma-
Site Internet : www.geosoc.fr tion pratique, au-delà du stage de master. Toutefois, dans cette logique, s’il existe des pos-
Imprimé en France par sibilités significatives d’embauche dans les organismes publics et privés qui s’occupent de
CHEVILLON IMPRIMEUR fouilles préventives, ce n’est pas le cas dans les organismes spécifiques de recherche, que
89101 SENS l’on considère l’archéologie ou les géosciences d’ailleurs, pour lesquels l’accessibilité à l’em-
ploi est restreinte. Il est de ce fait vraisemblable que nombre de personnes diplômées dans
Commission paritaire ces disciplines se retrouvent in fine dans des métiers tout autres que ceux pour lesquels ils
CPPAP n°0115G82626 ont été formés, ce qui n’est vraisemblablement pas l’objectif visé. D’où l’intérêt de parler des
Tirage : 1 150 exemplaires métiers et de l’emploi à un stade précoce. 1
Dépôt légal à parution
1. Association pour les Fouilles Archéologiques Nationales.
Photo de première de couverture : A 19 La Justice - Beaune-la-Rolande. (Cliché Loïc de Cargouët, INRAP).

Géologues n°173
annonceurs BRGM ............................................................ 3ème de couveture

Organismes bienfaiteurs - année 2012

ADREG GEOPLUSENVIRONNEMENT
77 rue Claude Bernard - 75005 Paris Le Château - 31290 Gardouch
AREVA NC GEO-RS
33 rue La Fayette - 75009 Paris ZA les Berges du Rhins - 1 Allée de Saint-Vincent - 42120 Parigny
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39-43 quai André Citroën - Tour Mirabeau - 75739 Paris cedex 15 145 rue Michel Carré - 95101 Argentiel cedex
BUHR-FERRIER-GOSSE HYDRO-GEOTECHNIQUE
7 rue du Docteur Arnaudet - 92190 Meudon RN 6 - Parc d’activités des Ormeaux - Fontaines - 71150 Chagny
COTRASOL HYDROMINES
5 rue des Maraichers - 78260 Achères 13 rue Anne Grelat - 41300 Salbris cedex 914
EDREE IMSRN SAS
84 rue du Beuvron - Parc des Aulnaies - 45160 Olivet ZA Pré Millet 680 - Rue Aristide Bergès - 38330 Montbonnot
EN. OM. FRA. MAUREL ET PROM
12 rue Volney - 75002 Paris
6-8-10 avenue Eiffel - 77220 Gretz Armainvilliers
SEGC
ENSG 8 av. de la Rivière des Galets - ZA Cambaie - 97460 Saint-Paul
Rue du Doyen Roubault - BP 40 - 54501 Vandœuvre-lès-Nancy cedex
SOL-HYDRO ENVIRONNEMENT
FONCIER ENVIRONNEMENT CONSEIL Parc d’activités de Péri-Ouest - 9 boulevard H. Jacquement -
24 Le Jas de Lucé - 84220 Cabrières d’Avignon 24430 Marsac-sur-l’Isle
G.I.A. INGENIERIE TETHYS HYDRO
114 traverse de Mée - BP 131 - 13267 Marseille cedex 8 Saint-Claude 03380 Châteauroux-les-Alpes
GEO HYD SARL VERMILION REP SAS
101 rue Jacques Charles - 45160 Olivet Route de PONTEX - BP 5 - 40161 Parentis-en-Born

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Prix hors taxes
4ème de couverture quadrichromie ................1220 € ht
2ème et 3ème de couverture quadrichromie.......915 € ht Demi-page noir et blanc (18 x 12 ou 24 x 8 cm) ..305 € ht
Page intérieure noir et blanc (18 x 24 cm) ......610 € ht Quart de page (12 x 8 ou 18 x 6 cm)....................153 € ht

FORMULAIRE D’ABONNEMENT À LA REVUE “Géologues”


2
Nom ........................................................................................................................................................................................................................
Adresse à laquelle la revue doit être envoyée .............................................................................................................................................
☎ ............................................. Fax ................................................... Courriel .........................................................................................
Tarif T.T.C. (T.V.A. à 2,1 %) : 65 € port France inclus Étranger 76 € Date et signature
Je joins mon règlement annuel par ❑ chèque ❑ carte bancaire n°
De l’analyse des céramiques à la source des argiles ............................ 66

4 généralités Fabien Convertini


Les sciences de la Terre à Ras Shamra - Ougarit :
la géologie à l’aide de l’archéologie .......................................................... 70
Archéologie, archéologies .............................................................................. 4 Valérie Matoïan, Bernard Geyer, Jean-Claude Bessac et
Pascal Depaepe Claude Chanut
Généralités sur les acteurs de l’archéologie .............................................. 6 Terres et Couleurs : une association au service de l’ocre et
La Rédaction de la réhabilitation du bâti ............................................................................ 77
Les « Géoarchéologues » et « Géomorphologues » à l’INRAP ............ 12 La Rédaction
Didier Dubant
La datation en archéologie : méthodes et applications ........................ 13
Jean-Jacques Bahain et Pierre Antoine
Quelques repères sur l’utilisation de l’archéomagnétisme .................. 17
La Rédaction

exemples remarquables
la géologie dans différents 80 dans les départements
et régions d’outre-mer
20 exemples d’opérations
de fouilles
ainsi qu’à l’étranger
Traçabilité des matières premières lithiques dans
L’influence des variations climatiques sur les peuplements les assemblages archéologiques polynésiens :
paléolithiques entre Massif central et Pyrénées .................................... 20 le cas de Tubuai (Archipel des Australes, Polynésie française) .......... 80
Marc Jarry et Laurent Bruxelles Aymeric Hermann, René C. Maury et Céline Liorzou
Les dolines du Causse de Martel (Corrèze et Lot) : étude des Dynamique côtière dans les Petites Antilles françaises
remplissages et implications paléoenvironnementales ...................... 23 et archéologie amérindienne ...................................................................... 84
Laurent Bruxelles, David Colonge et Thierry Salgues Pascal Bertran
L’apport de la géomorphologie au diagnostic archéologique Contribution de la géoarchéologie à l’étude du site de Lalibela
sur le projet du canal Seine-Nord Europe ................................................ 28 (Éthiopie) .......................................................................................................... 92
Marc Talon Laurent Bruxelles et Romain Mensan
Géologie et Préhistoire dans les loess de la Somme et Les karsts fossilifères du « Berceau de l’Humanité » (Gauteng,
des régions voisines ........................................................................................ 33 Afrique du Sud) – Nouvelles approches géoarchéologiques .............. 95
Sylvie Coutard, Pierre Antoine et Jean-Luc Locht Laurent Bruxelles
Le sable des Landes : un désert périglaciaire au Pléistocène .............. 37
Pascal Bertran, Luca Sitzia, Philippe Chéry, Marion Hernandez
et Norbert Mercier
Aperçu général sur l’archéologie minière en France .............................. 43
La Rédaction

100 les rubriques


52 matériaux et archéologie Les faluns de Doué-la-Fontaine (Maine-et-Loire) :
valorisation pédagogique d’un site de carrières exceptionnel ........ 100
Gabriel Bichon et Laurent Aubineau
Entretien et réfection des monuments :
le Laboratoire de Recherches des Monuments Historiques (LRMH) Deux parcours exemplaires de géologues discrets :
au cœur de la protection des sources de matériaux .............................. 52 Rémy Delafosse et Jean-Marie Obellianne ............................................ 102
La Rédaction Georges Bigotte
Des matières premières travaillées pour les potiers La stratégie d’embauche d’Antéa dans le domaine
de la Graufesenque ........................................................................................ 56 des sciences de la Terre, de l’eau et de l’environnement .................... 106
La Rédaction, Maurice Picon et Yoanna Léon Yveline Desplan
De l’argile à la céramique : Notices nécrologiques ................................................................................ 108
le centre de production de Lezoux à l’époque romaine ........................ 61 La Rédaction
Philippe Bet Notes de lecture ............................................................................................ 110

Géologues n°173
généralités

Archéologie, archéologies
Pascal Depaepe 1 .

Si archéologues et géologues (au sens large des géo- si des artefacts au sol témoignent de leur présence. Les
archéologues) collaborent maintenant étroitement dans le sites paléolithiques en revanche, sont caractérisés par,
cadre de la recherche, de la fouille et de l’exploitation des sinon l’absence, du moins la grande rareté de structures
résultats des sites archéologiques,il faut admettre qu’il n’en archéologiques.Seuls de très rares aménagements existent,
fut pas toujours ainsi. En effet, l’archéologie s’est durant comme des foyers, des amas de débitage, des sépultures
(trop) longtemps restreinte à l’exhumation d’objets jugés (rarissimes !). Aussi, l’étude des sites paléolithiques si elle
intéressants (pour leur côté informatif comme esthétique) se veut compréhension et reconstitution de l’occupation
au détriment d’une réflexion sur le fonctionnement des d’un lieu, et non simple étude typo-technologique d’une
sociétés passées en relation avec leur(s) environnement(s). collection d’artefacts, doit aborder les relations entre les
Symptomatique est à cet égard la définition de l’archéologie artefacts abandonnés sur place et tenter d’en déduire la
dans un célèbre dictionnaire :« science des choses anciennes, présence d’aménagements non directement visibles à la
spécialement des arts et monuments antiques »2. Notons fouille : les structures latentes.
également son champ chronologique :l’Antiquité,magnifiée En ce sens, la découverte au sol de mobilier (pierres
comme si l’archéologie ne pouvait s’intéresser qu’à elle. taillées) montre avant tout la destruction du site, et donc
Heureusement cette notion est largement dépassée, et si l’impossibilité, dans la plupart des cas, d’une approche
l’engouement de nos concitoyens pour l’Antiquité (égyp- palethnographique (en clair, si le trou de poteau ne bou-
tienne en particulier) ne se dément pas,les autres périodes ge pas, le silex taillé peut bouger). Le géologue a ainsi
de l’archéologie ont gagné leurs lettres de noblesse, du pour mission, dans le cadre de prospections en vue de la
Paléolithique au Moyen Âge. recherche de sites paléolithiques, de déterminer les sec-
teurs potentiellement les plus favorables à la préserva-
Archéologie paléolithique tion de sites enfouis, et de tenter d’estimer un bilan pédo-
sédimentaire des lieux à explorer (Deschodt 2010).
Archéologie et géologie entretiennent donc main-
C’est ici aussi que la taphonomie a son rôle à jouer.
tenant des relations étroites (voir entre autres Deschodt et
Longtemps réservée à l’étude d’artefacts, surtout lors
Sauvage 2008 ; Depaepe et Séara 2010). Cette proximité
d’études zoologiques, la taphonomie commence depuis
actuelle a émergé lors de l’étude des sites paléolithiques
quelques années à émerger dans les études des sites paléo-
dès le XIXe siècle, sous l’impulsion des écoles naturalistes
lithiques, aussi bien dans une perspective générale : cette
(Depaepe 2009).En Belgique par exemple,le premier paléo-
zone/parcelle/microrégion est-elle plus favorable à la conser-
lithicien de renom est le géologue Édouard Dupont, qui
vation d’occupations paléolithiques que dans une pers-
fouille de 1864 à 1868 plusieurs grottes de la région de Dinant,
pective resserrée sur le site ;ce site est-il plus ou moins « en
décrivant avec détails les stratigraphies rencontrées.
place » (terme abondamment utilisé par le préhistorien),
Paléolithiciens et géologues sont depuis lors unis le but recherché étant de positionner le degré d’intégrité du
pour une cause commune minimum : l’établissement d’un site sur une échelle commençant à « poubelle » pour se
cadre chronostratigraphique et paléoclimatique. D’autres terminer à « Pompéi » (ce qui n’existe pas en Paléolithique,
points de rencontre existent néanmoins entre les deux les sites étant tous plus ou moins perturbés). Une étude
disciplines, parmi lesquelles citons la reconnaissance taphonomique sur un site paléolithique poursuit donc deux
préalable et la taphonomie. objectifs finaux : déterminer l’unicité de la série archéolo-
La recherche préalable (ou prospection) des sites gique (et donc les possibilités d’une étude de type techno-
paléolithiques (et mésolithiques ; pour commodité d’usa- typologique) ; déterminer l’intégrité du niveau archéolo-
ge, je confondrai ici sous le terme paléolithique cette gique (et donc les possibilités d’une étude de répartition
période ainsi que le Mésolithique ; que les mésolithiciens spatiale des artefacts de type « palethnographique »).
veuillent bien me pardonner) est plus complexe que cel- Malheureusement, l’approche taphonomique n’est
le des sites non paléolithiques. Ces derniers présentent pas systématiquement prise en compte sur tous les sites
des structures archéologiques (trous de poteau, fosses, paléolithiques, et cela pour plusieurs raisons dont deux me
4 fossés, silos, etc., dont des restes subsistent souvent même paraissent importantes.

1. Directeur scientifique et technique de l’Institut de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP).


2. Nouveau Petit Robert, édition 2008.

Géologues n°173
généralités

Tout d’abord la lourdeur de la plupart des tech- sciences humaines et sociales), témoignage de leur incli-
niques de la taphonomie. Celles qui concernent la tapho- nation vers les études humanistes. Certains ont d’ailleurs
nomie des ensembles lithiques (tests de fabrique, tri à l’époque milité (vainement) pour la création d’un insti-
granulométrique, remontages et raccords, etc.) sont tut spécifiquement dédié à l’archéologie, tant celle-ci est
complexes et surtout chronophages. Ensuite, se pose le bien l’étude de l’homme dans son environnement.
problème du dialogue constant que doivent avoir Depuis plusieurs années, la tendance est pourtant
l’archéologue et le géo-archéologue ;les techniques tapho- nettement plus favorable à l’intégration des approches
nomiques propres à celui-ci sont souvent peu comprises par géo-archéologiques dans les problématiques de l’ar-
celui-là,ce qui entraîne parfois des incompréhensions entre chéologie post-paléolithique. Nombreuses en effet sont
les deux acteurs principaux de l’étude du site. maintenant les études en ce sens, pleinement intégrées
Il est donc important que l’un et l’autre rappro- à l’histoire archéologique d’un site : réalisation de bilans
chent au quotidien leurs points de vue, et je plaide pour pédo-sédimentaires afin de mesurer l’érosion du site ;
un enseignement de la géologie dans les cursus d’ar- analyses micromorphologiques ; reconstitution de l’évo-
chéologie, et d’archéologie dans les masters de géologie lution des paysages ; etc., sont désormais assez fréquentes
(du moins pour les géologues du Quaternaire). au-delà des panels plus classiques des analyses typolo-
Enfin, il existe sans doute une forme d’autocensure : giques et technologiques.
quel archéologue accepte facilement de livrer des don- Un risque cependant : celui que des études soient
nées mettant parfois fortement en cause l’intégrité du entreprises sans se baser sur des problématiques claire-
site qu’il a patiemment fouillé, et sur lequel il a investi ment définies et réfléchies, visant à apporter des réponses
un temps souvent considérable ? La « pression » mise sur à des questionnements archéologiques.
le caractère « en place » des sites est importante, plus Les différences les plus immédiatement percep-
particulièrement peut-être en archéologie préventive du tibles entre archéologie paléolithique et archéologie post-
fait d’une implication financière plus facilement justi- paléolithique, tiennent donc plus dans l’objet de leurs
fiable par le côté « palethnographique » de la fouille (voir études que dans les méthodes et techniques d’approche.
Bertran in Depaepe et Séara dirs). Comme précisé plus haut, la première n’a que rarement
Néanmoins je reste persuadé que l’approche tapho- l’occasion de traiter des structures évidentes, à l’inverse de
nomique est une de voies d’avenir pour nous permettre de la seconde pour qui c’est le lot quotidien de l’archéologue.
dépasser certains paradigmes actuels, et qu’archéologues
et géo-archéologues doivent améliorer les conditions de
leur dialogue.
Références
Bertran P., 2010 : Taphonomie et diagnostic des sites paléoli-
thiques. In : Depaepe P. et Séara F. dirs. Diagnostics des sites
Archéologie non paléolithique paléolithiques et mésolithiques. Cahier de l’INRAP n°3, 70-77.
La prise de conscience de l’intérêt de la géo-archéo- Depaepe P., 2009 : La France du Paléolithique. Éditions La
logie pour l’étude des sites post-paléolithiques est plus tar- Découverte, Paris, 178 p.
dive. Longtemps, les archéologues spécialistes de ces Depaepe P. et Seara F. dirs., 2010 : Diagnostics des sites paléo-
périodes se sont contentés d’études stratigraphiques, dans lithiques et mésolithiques. Paris, Cahier de l’INRAP n°3, 108 p.
le but de dater les mobiliers les uns par rapport aux autres Deschodt L.,2010 :L’exemple d’une campagne de sondages géo-
(Deschodt et Sauvage 2008). Il est d’ailleurs intéressant de logiques préalable au diagnostic archéologique. In : Depaepe P.
noter que lors de la création par le CNRS des instituts et Séara F. dirs., Diagnostics des sites paléolithiques et méso-
lithiques. Cahier de l’INRAP n°3, 8-12.
ayant pour objet (entre autres) l’archéologie, les unités
Deschodt L. et Sauvage L., 2008 : Cartes de formations super-
de recherche plutôt orientées vers la Préhistoire ancien-
ficielles et de potentiel archéologique : exemples dans le nord
ne ont opté pour l’INEE (Institut national écologie et envi- de la France. In : Speller A., Bellan G. et Dubant D. : La géoar-
ronnement) marquant ainsi leur attachement aux études chéologie appliquée au diagnostic des sites du Néolithique à
naturalistes, alors que les unités travaillant sur les périodes nos jours. Cahiers de l’Inrap, 2, 10-25.
plus récentes ont choisi l’INSHS (Institut national des

Géologues n°173
généralités

Généralités sur les acteurs de l’archéologie


La Rédaction 1 .

Les acteurs de l’archéologie se répartissent entre les tigations elles-mêmes et l’étude des objets et restes trouvés,
services de l’État, ceux des Collectivités territoriales, l’En- l’une comme l’autre pouvant s’étaler sur plusieurs années.
seignement supérieur et la Recherche, les Établissements C’est du ministère et de ses services décentralisés que dépen-
opérateurs publics ou privés et les associations d’ama- dent les mandats de diagnostic et les autorisations de
teurs et bénévoles : fouilles, dont l’officialisation relève du Préfet de région.
au niveau de l’État, il s’agit du ministère de la Culture et Les fouilles programmées, c’est-à-dire celles qui
de la Communication et des Services Archéologiques portent en général sur des sites d’intérêt scientifique
Régionaux (SRA) qui font partie des Directions Régio- majeur, non menacés par des travaux, doivent en premier
nales des Affaires Culturelles (DRAC), dont il existe bien lieu s’intégrer à la programmation archéologique natio-
entendu une par région administrative (22 en France nale définie par le Conseil National de la Recherche Archéo-
métropolitaine) ; logique (CNRA), mais le circuit de décision est ensuite
de nombreux services archéologiques (ou assimilés : régionalisé. Les dossiers de demandes de fouilles sont
mission,unité,cellule…) existent dans les collectivités ter- déposés au SRA, puis transmis à la Commission Interré-
ritoriales, soit au niveau d’un département, soit à celui gionale de la Recherche Archéologique (CIRA) par le Conser-
d’une agglomération urbaine ; vateur régional de l’archéologie avec l’avis du SRA. Le dos-
sier est ensuite présenté par le rapporteur, spécialiste de
les structures de l’Enseignements supérieur sont orga-
la période concernée. La CIRA émet un avis (refus, ajour-
nisées par université et, les diplômes, selon le classique
nement ou avis favorable). L’autorisation est délivrée par
dispositif européen LMD (licence, master, doctorat). La
le Préfet de région pour un à trois ans. Un rapport de
recherche (archéologie programmée ou préventive) s’ef-
fouille est transmis au SRA en fin d’année civile.
fectue au travers des structures du CNRS, fréquemment
au sein d’Unités Mixtes de Recherche (CNRS – Ensei- Il y a sept CIRA : Centre-Est, Centre-Nord, Ouest, Est,
gnement supérieur), auxquelles peuvent être associés Sud-Ouest, Sud-Est et Outre-Mer. La CIRA Centre Nord cor-
des chercheurs des SRA,de l’INRAP ou des opérateurs pri- respond aux régions Centre, Île-de-France, Nord – Pas-de-
vés ; l’INRAP y prend sa part avec une moyenne de près Calais et Picardie, et ses séances se tiennent à Orléans.
de 200 publications par an ; Chaque CIRA est composée de huit experts issus des diffé-
rents organismes intervenant dans l’archéologie française
parmi les établissements publics, l’INRAP2 (Établisse- (Ministère de la Culture et de la Communication, Universi-
ment public à caractère administratif) joue un rôle tés, CNRS, INRAP, Collectivités) et trois spécialistes (issus de
majeur pour tout ce qui concerne l’archéologie pré- ces institutions,d’associations,ou bénévoles),nommés par
ventive), mais des bureaux d’études privés intervien- arrêté préfectoral pour une durée de quatre ans.Les CIRA sont
nent aussi ; consultées pour les fouilles archéologiques programmées et
les bénévoles et associations d’amateurs s’impliquent les prescriptions de fouilles préventives.
dans des approches systématiques régionales à locales C’est aussi de l’État et de ses services que dépend
et s’efforcent de participer au cas par cas à des l’Inventaire archéologique national (carte archéologique)
recherches avec les structures publiques ou privées. qui restitue un état de connaissance actuel sur un territoire
Ces différents types de structures seront présentés donné, ce qui permet à la fois d’intégrer l’archéologie dans
succinctement. l’aménagement du territoire et de fournir un instrument
de recherche tant en matière d’archéologie programmée
Ministère de la Culture et de la Commu- que préventive.
La démarche d’archéologie préventive comprend un
nication et structures décentralisées diagnostic suivi éventuellement par des fouilles de sau-
Il faut d’abord rappeler que les travaux archéolo- vegarde lorsque des travaux d’aménagement sont sus-
giques nécessitent des investigations du sous-sol ceptibles de détruire des vestiges archéologiques. Il s’agit
(diagnostics en tranchées et fouilles). Il y a deux volets d’une mission de service public dont il revient au préfet de
6 principaux dans une opération archéologique : les inves- région de définir le juste équilibre entre les besoins de la

1. Remerciements à Laurent Bourgeau (Conservateur, SRA DRAC Centre), Christian Verjux (SRA DRAC Centre), Pascal Depaepe (Directeur scientifique INRAP)
et Gérard Mazzochi (Fédération Archéologique du Loiret, FAL) pour leur aide dans l’élaboration de ce texte.
2. Institut National de Recherches Archéologiques Préventives.

Géologues n°173
généralités

recherche archéologique et les contraintes de l’aména- tranchées réalisés sur les quelque 100 km du tracé de
geur à qui il incombe d’assumer le coût des fouilles (pas l’autoroute A 19 entre Artenay et Courtenay, au nord
ceux du diagnostic préalable). L’archéologie préventive se d’Orléans – Montargis.
décline par phases successives : Instruction des demandes Avec la fouille préventive, c’est l’aménageur qui est
d’autorisation de construire ou d’aménager, Prescription maître d’ouvrage et donc libre de choisir l’opérateur public
du diagnostic, Examen du résultat du diagnostic, Pres- ou privé qui va réaliser la fouille. Un contrat entre amé-
cription de la fouille préventive. nageur et opérateur est alors conclu. Après vérification
La phase d’instruction s’impose pour les aména- par le SRA de la conformité de l’opération par rapport au
gements et ouvrages précédés d’une étude d’impact, les cahier des charges scientifique qu’il a établi, l’autorisa-
projets de lotissement et de zone d’aménagement concer- tion de fouilles est délivrée à l’aménageur. Contrairement
té (ZAC) d’une superficie supérieure à 3 ha, les dossiers au diagnostic,le coût de la fouille préventive est en général
de travaux sur immeubles classés au titre des monuments à la charge de l’aménageur,mais il existe des cas de prise en
historiques et les dossiers de construction ou d’aména- charge par le FNAP3 ou de subventions accordées.
gement soumis à autorisation d’urbanisme s’ils sont situés Une attestation de libération du terrain est délivrée
dans une zone de présomption de prescription archéolo- par le SRA. Celui-ci recueille l’avis de la CIRA sur le rapport
gique (ZPPA) définie par arrêté du préfet de région. Mais de fouille et le bien fondé d’une publication éventuelle. La
le SRA ou le maire d’une commune peuvent aussi deman- documentation scientifique collectée doit être remise par
der une instruction de dossier qu’ils jugent nécessaire, l’opérateur au SRA, sous deux ans au plus. Le mobilier
en dehors des cas prévus ci-dessus. L’anticipation de ces archéologique découvert appartient pour moitié à l’État
procédures, prévue par les textes réglementaires, est vive- et pour moitié au propriétaire qui, à réception du rapport
ment recommandée, notamment en cas d’aménagement de fouille et de l’inventaire du mobilier recueilli, dispose
de grandes surfaces. d’un an pour faire valoir ses droits. À défaut, sa part de
S’il y a risque d’atteinte au patrimoine archéolo- mobilier revient gratuitement à l’État. Néanmoins, sous
gique connu ou potentiel, un diagnostic est prescrit par certaines conditions, la commune ou une autre collectivi-
arrêté du préfet de région. Le diagnostic s’impose à proxi- té peut demander le transfert de la totalité du mobilier.
mité de sites archéologiques connus ou lorsque le projet
concerne de grandes superficies (autoroutes, lotissements,
carrières…). Il s’agit d’une mission de service public qui ne
Services archéologiques et struc-
peut être assurée que par un opérateur public : INRAP ou tures analogues des collectivités
service archéologique agréé d’une collectivité territoria- Les structures de ce type sont relativement nom-
le (voir tableau 1), dans le cadre d’une convention signée breuses, soit une centaine à l’échelle du territoire métro-
entre l’opérateur et l’aménageur. L’État désigne le politain, et disposent, pour la plupart, d’un agrément de
responsable d’opération. Couramment, le diagnostic fouilles en archéologie préventive. Elles existent dans pra-
consiste à ouvrir par tranchées environ 10% du territoire tiquement toutes les régions (20 sur 22), mais pas dans
concerné afin de se donner de bonnes chances d’identifier tous les départements (34 sur 95) ou toutes les villes (25).
la présence d’éventuels vestiges archéologiques. Si cette Leur présence est liée à l’existence de sites archéologiques
présence est confirmée, il reviendra aux archéologues importants sur le territoire concerné et à une volonté de
d’en préciser la nature et l’âge. Le financement du la collectivité territoriale de s’impliquer dans la réalisation
diagnostic est assuré par une partie du produit de la et l’exploitation des fouilles, ainsi que dans la protection
Redevance d’Archéologie Préventive (RAP). et la mise en valeur des sites et objets découverts. À noter
À réception du rapport, la DRAC-SRA dispose ensui- qu’il existe une association des archéologues des collec-
te de 3 mois au maximum pour examiner les résultats du tivités territoriales (ANACT)4. Le tableau 1 donne un état
diagnostic et donner son avis, mais c’est au préfet de des lieux de la répartition des acteurs concernés.
région qu’il revient de statuer sur la suite à donner. Pour
cela, il s’appuie aussi sur l’avis de la CIRA concernée. En
Enseignement supérieur et recherche
fonction de ces avis, le préfet peut décider de prescrire
une fouille archéologique préventive ou, mais cela arrive Il n’existe pas en France d’école d’ingénieur com-
très rarement, un classement au titre des monuments portant une spécialité Archéologie. L’enseignement supé-
historiques. En tout état de cause, la réalisation du seul rieur et la recherche relèvent ainsi de structures universi-
diagnostic apporte déjà beaucoup d’éléments de connais- taires réparties sur l’ensemble du territoire. D’une façon
sance comme cela a été le cas récemment avec les générale, l’archéologie est rattachée à l’histoire de l’art 7

3. Fond national pour l’Archéologie Préventive.


4. Site Internet. http://anact-collectivites.pagesperso-orange.fr Président : Thomas Vigreux.

Géologues n°173
généralités

Région5 Départements* Villes* Autres6


Alsace (ALS) Bas et Haut Rhin (67-68) : Pôle Archéolo-
gique Interdépartemental Rhénan (PAIR)
Aquitaine (AQI) Dordogne (24)
Auvergne (AUV) Allier (03, Archéologie préventive)
Bourgogne (BOU) Autun (71), Nevers (58) Centre d’Études Médiévales, CEM (89, Auxerre)
Bretagne (BRE) Finistère (29)
Centre (CEN) Eure-et-Loir (28), Indre-et-Loire (37), Chartres (28), Orléans (45) Bourges Plus (18)
Loiret (45)
Champagne-Ardenne (CHA) Ardennes (08, Cellule)
Franche-Comté (FRC) Lons-le-Saulnier (39), Syndicat intercommunal à vocation archéolo-
Montbéliard (25, Cellule) gique Mandeure Mathay (SIVAMM,Mandeure 25)
Île-de-France (IDF) Seine-et-Marne (77), Val-de-Marne (94, Paris (75, Dépt. Histoire et
Labo), Val d’Oise (95), Seine-St-Denis (93, Archéologie), Saint-Denis
Mission), Yvelines (78) (93, Unité)
Languedoc-Roussillon (LRO) Pyrénées-Orientales (66, Pôle archéologie) Béziers (34) Communauté de communes Nord du Bassin
de Thau (CCNBT)
Lorraine (LOR) Moselle (54, Conservation départemen- Metz Métropole (57, Pôle
tale archéologie, Bliesbruck) archéologie préventive)
Midi-Pyrénées (MPY) Aveyron (12),Lot (46,Cellule départementale)
Nord – Pas-de-Calais (NPC) Nord (59), Pas-de-Calais (62) Arras (62),Valenciennes (59) Direction de l’archéologie préventive de la com-
munauté de l’agglomération du Douaisis (59),
Centre archéologique de Seclin (59), Service
archéologique d’Artois Comm. (62), Service
archéologique de la communauté d’agglomé-
ration Cap Calaisis - Terre d’Opale (62)
Normandie (Basse) (BNO) Calvados (14)
Normandie (Haute) (HNO) Eure (27, Mission archéologique) Eu (76)
Pays-de-la-Loire (PAL) Maine-et-Loire (49),Mayenne (53,Patrimoi- Nantes (44, Mission
ne), Vendée (85, Secteur archéologique Archéologie), Laval (53)
conservation musées Vendée)
Picardie (PIC) Aisne (02), Oise (60) Beauvais (60), Château- Amiens Métropole (80), UnivArchéo, univer-
Thierry (02, Unité), sité Picardie Jules Verne (80)
Laon (02), Noyon (60)
Poitou-Charentes (POC) Charente (16, Patrimoine historique),
Charente-Maritime (17)
Provence-Alpes- Alpes-de-Haute-Provence (04), Var (83), Aix-en-Provence (13,Mission), Pôle intercommunal du Patrimoine culturel de
Côte d’Azur (PACA) Vaucluse (84) Fréjus (83,Service Patrimoine), Ouest Provence (13), Centre archéologique du
Marseille (13), Martigues (13, Var (83, association)
Atelier Patrimoine), Nice (06)
Rhône-Alpes (RHA) Ardèche (07, Cellule), Isère (38, Patri- Lyon (69)
moine culturel)

Tableau 1. Répartition des Services archéologiques et structures analogues de collectivités territoriales en France métropolitaine, à la date de juin 2012
(source : Ministère de la Culture et de la Communication).
Légende : * Service archéologique, sauf indication contraire.

ou à l’histoire au sein d’UFR ou de départements qui por- quité, Médiéval). C’est le cas à Aix-Marseille 1 (3 spécia-
tent couramment la dénomination Histoire de l’art et lités), Besançon (2 spécialités), Dijon (3 spécialités), Lyon
archéologie. II (4 spécialités), Montpellier III (3 spécialités), Rennes
Ensuite, en nous limitant aux formations de niveau (3 spécialités) ;
master, on peut, parmi les structures universitaires, dis- celles qui se limitent à certaines périodes archéolo-
tinguer trois catégories : giques (voire certains domaines thématiques) ou pro-
celles qui proposent des masters (R ou P) par grande posent des approches généralistes (AG) : Besançon
8 période archéologique (Préhistoire, Protohistoire, Anti- (1 spécialité AG), Bordeaux 1 (1 spécialité), Bordeaux 3

5. Régions dépourvues d’entités archéologiques de collectivités territoriales : Champagne-Ardenne (CHA), Corse, Limousin (LIM).
6. Trois archéologues libéraux font également partie des membres de l’ANACT : Jean-Paul Cases (VVS Patrimoine, Castelnaudary, 11), Gaël Carré (Vaux-sur-
Seulles, 14) et Joseph Mastrolorenzo (archéologue en architecture, St-Germain-le-Fouilloux, 53).

Géologues n°173
généralités

Unité Intitulé Institut(s) Villes


USR 3141 Centre Français d’Archéologie et de Sciences sociales (CEFAS) INSHS Sanaa (Yemen)
USR 3225 Maison René Ginouvès, Archéologie et Ethnologie INSHS Nanterre
USR 3439 Maison de l’Orient et de la Méditérannée (MOM) – Jean Pouilloux. INSHS Lyon
UMR 5059 Centre de Bioarchéologie et d’écologie (CBAE) INEE, INSHS, INSU Montpellier
UMR 5138 Archéométrie et archéologie : Origine, Datation et Technologies des matériaux INSHS, INC Lyon, Villeurbanne
UMR 5140 Archéologie des sociétés méditerranéennes INSHS, INEE Lattes
UMR 5199 De la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie (PACEA) INEE, INSHS Talence
UMR 5608 Travaux et Recherches Archéologiques sur les Cultures, les Espaces et les Sociétés (TRACES) INEE, INSHS Toulouse
UMR 6173 Cités,Territoires, Environnement, Sociétés (CITERES). Laboratoire Archéologie et territoire (LAT) INSHS Tours
UMR 6298 Archéologie, Terre, Histoire, Sociétés (ArTeHiS INSHS, INEE Dijon, Auxerre,
Glux-en-Glenne, Sens
UMR 6566 Centre de Recherche en Archéologie, Archéosciences, Histoire (CREAAH) INEE, INSHS Rennes, Nantes, Caen,
Le Mans
UMR 7041 Archéologies et Sciences de l’Antiquité (ArScAn) INSHS Nanterre (Paris 10)
UMR 7055 Préhistoire et technologie INSHS Nanterre (Paris 10)
UMR 7192 Proche-Orient, Caucase : langues, archéologie, cultures INSHS Paris
UMR 7194 Histoire de l’homme préhistorique (CNRS – MNHN) Paris
UMR 7264 Cultures et environnements : Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge (CEPAM)7. INEE, INSHS Nice
UMR 7269 Laboratoire méditerranéen de préhistoire Europe – Afrique (LAMPEA) INEE, INSHS Aix-en-Provence
UMR 7298 Laboratoire d’Archéologie Médiévale et Moderne en Méditerranée (LA3M) INSHS Aix-en-Provence
UMR 7299 Centre Camille Jullian (CCJ) – Histoire et archéologie de la Méditerranée, de la Protohistoire INSHS Aix-en-Provence
à la fin de l’Antiquité
UMR 8096 Archéologie des Amériques INSHS, INEE Nanterre
UMR 8164 HALMA-IPEL Histoire, Archéologie, Littératures des Mondes anciens - Institut de Papyrologie INSHS Villeneuve d’Ascq
et d’Égyptologie de Lille (Lille 3)
UMR 8167 Orient et Méditerranée, textes – archéologie - histoire INSHS Ivry-sur-Seine
UMR 8215 Trajectoires INSHS Nanterre
UMR 8220 Laboratoire d’archéologie moléculaire et structurale INC, INSHS Ivry-sur-Seine

Tableau 2.Unités du CNRS impliquées dans la recherche archéologique (source : CNRS).


Légende : UMR : Unité Mixte de Recherche. USR : Unité de Services et de Recherche. INSHS : Institut des Sciences Humaines et Sociales. INEE : Institut
Écologie et Environnement. INSU : Institut National des Sciences de l’Univers. INC : Institut de Chimie.

(3 spécialités AG), Caen (1 spécialité), Clermont-Ferrand Des chercheurs extérieurs (SRA, INRAP, Collectivités, Opé-
(1 spécialité AG),Lille III (2 spécialités),Nancy II (1 spécialité rateurs privés…) peuvent être associés aux travaux.
AG), Paris 1 (3 spécialités), Paris 4 (1 AG), Paris 10 (1 spé-
cialité), Perpignan (2 spécialités dont 1 AG), Strasbourg
(2 parcours dont 1 AG), Toulouse II (3 spécialités) ;
Rôle central de l’INRAP comme opé-
celles qui proposent une formation professionnelle
rateur public
(masters P ou R) aux métiers de l’archéologie : Aix-Mar- On considère qu’en France environ 700 000 ha
seille 1 (Archéologie opérationnelle terrestre ou mariti- (700 km2) sont concernés annuellement par des travaux
me), Bordeaux 3 (Archéologie : conception, gestion, valo- d’aménagement du territoire (constructions, aménage-
risation), Montpellier III (Archéologie préventive), Nantes ments, carrières…). Depuis les années 70, une part signifi-
et Rennes (Métiers de l’archéologie), Paris 1 (Archéolo- cative de cette superficie a été fouillée, permettant de
gie), Pau (Archéologie préventive). À noter qu’un autre sauvegarder nombre d’archives du sol. Jusqu’à la loi sur
master P de Paris 1 est orienté vers les métiers des l’archéologie préventive du 17 janvier 20018, il n’y avait pas
musées et la médiation culturelle (2 parcours). d’assise légale à ces travaux dits de sauvegarde.Cette loi pré-
Les équipes de recherche CNRS – Universités se voit en effet que les archéologues interviennent en préalable
répartissent sur différents sites en fonction des théma- à un chantier d’aménagement,ce qui permet d’effectuer un
tiques traitées. Le tableau 2 en donne un récapitulatif syn- diagnostic du site et éventuellement des fouilles.
thétique dans lequel on peut distinguer les structures à En 1973 est créée l’AFAN9, agissant comme relais de
vocation thématique générale et celles qui étudient des l’État pour gérer les crédits du ministère de la Culture pour
périodes ou des ensembles géographiques spécifiques. les fouilles programmées et de sauvegarde. En pratique, 9

7. Partenariat entre 3 unités de recherche : USR 3439 Lyon II, UMR 6130 Nice, UMR 5276 Lyon I et ARPA Lyon.
8. Loi n°2001-44 du 17 janvier 2001 relative à l’archéologie préventive. JO du 18 janvier 2001.
9. Association pour les Fouilles Archéologiques Nationales.

Géologues n°173
généralités

suite à une négociation sur le prix des fouilles, l’État signe est réduite de 25% par un amendement du 12 décembre
une convention avec l’aménageur et l’AFAN réalise l’opéra- 2002. Il faudra encore deux ans pour stabiliser la situation.
tion archéologique prescrite.Un an plus tard,un fonds d’in- La loi du 1er août 2003 confirme la place de l’archéologie
tervention pour l’archéologie de sauvegarde est créé, dont préventive et la responsabilité des services d’État ou agréés
l’AFAN est chargée de la mise en œuvre à partir de 1977.Cet- d’une collectivité locale pour l’établissement des diagnos-
te même année est adoptée l’article R 11-3-2 du Code de l’ur- tics, tandis que le financement est assuré conjointement
banisme selon lequel un permis de construire peut être par la redevance (exigible pour tous les aménagements
refusé s’il y a risque de dégradation de site ou de vestiges > 3 000 m2) et un fonds national d’archéologie préventive
archéologiques. Il en résulte une multiplication des opéra- destiné à subventionner les aménageurs dont le projet pour-
tions archéologiques de sauvetage. Enfin,la création d’une rait être compromis par le coût des fouilles. Malgré cela, le
direction de l’Archéologie au sein du ministère de la Cultu- coût de l’archéologie préventive reste disproportionné pour
re, en 1979, marque la reconnaissance définitive de l’ar- certains aménageurs. Le dispositif sera donc révisé par la
chéologie comme partie intégrante du patrimoine. loi du 9 août 2004 qui fera porter la redevance sur la surfa-
En 1997, la dégradation d’un site romain près de ce hors œuvre nette (SHON) du bâtiment à construire ou à
Rodez par un aménageur, souligne la faiblesse du dispo- rénover et non plus sur la totalité du terrain concerné.
sitif existant, tandis que la position dominante de l’AFAN Pour sa part, l’INRAP est chargé d’inventorier et
est mise en cause. On envisage d’abord de convertir celui- d’étudier le patrimoine archéologique touché par les tra-
ci en EPIC10 mais c’est finalement le statut d’EPA11 de vaux d’aménagement. Il lui incombe également de diffu-
recherche qui est adopté. La loi de 2001 prévoit en effet ser l’information rassemblée auprès de la communauté
l’instauration d’une redevance pour financer l’archéologie scientifique et de participer à la diffusion culturelle et à la
préventive (diagnostics et fouilles) et la mise en place, le valorisation de l’archéologie auprès du public. L’organisa-
1er février 2002, de l’INRAP12 qui hérite des droits et obli- tion de l’Institut est régionalisée au travers de 8 direc-
gations de l’AFAN. tions interrégionales13, elles-mêmes couvrant un total de
Suit une période d’incertitudes car la redevance 44 centres de recherches archéologiques. L’INRAP compte
financière ne suffit pas à financer l’INRAP, d’autant qu’elle à ce jour environ 2 000 agents.

Région14 Opérateur Siège Périodes archéologiques de compétence pour fouilles


ALS ANTEA Sarl 68440 Habsheim Néolithique à Époque moderne
AQI Mastrolorenzo Joseph 33710 Bayon-sur-Gironde Moyen Âge, Époque moderne
Iker Archéologie Sarl 64780 Saint-Martin d’Arrossa Protohistoire à Époque contemporaine
Archéosphère Sarl 33300 Bordeaux Paléolithique
CEN Arkéosite (Association)15 41100 Naveil Antiquité
LRO Amicale laïque de Carcassonne 11000 Carcassonne Moyen Âge, Époque contemporaine, Époque moderne
(Association)
Société Mosaïques Archéologie Sarl 34140 Loupian Protohistoire, Antiquité, Moyen Âge
Chronoterre Archéologie SASU 34130 Mauguio Néolithique à Époque contemporaine
Acter Sarl 66240 Saint-Estève Néolithique à Époque moderne
LIM Éveha Sarl 87000 Limoges Protohistoire à Époque contemporaine
MPY HADES Sarl 31130 Balma Protohistoire à Époque contemporaine
NPC Archéopole Scop-Sarl 59126 Linselles Protohistoire à Époque contemporaine
BNO France Archéologie SASU 50880 La Meauffre Antiquité
PAL Archéoloire Sarl 44350 Guérande Protohistoire à Époque contemporaine
POC Atemporelle 79200 Parthenay Moyen Âge, Époque moderne
PACA Ipso-Facto Scop Sarl 13006 Marseille Antiquité à Époque contemporaine (milieu sous-marin et
subaquatique)
RHA Paléotime Sarl 38250 Villard-de-Lans Paléolithique, Néolithique
Arkémine Sarl 26760 Beaumont-les-Valence Protohistoire à Époque moderne. Spécialité : vestiges miniers
Archéodunum SAS Sarl 69970 Chaponnay Néolithique à Époque moderne
SUISSE Archéodunum SA CH-1124 Gollion Protohistoire à Époque moderne

10 Tableau 3. Opérateurs de fouilles privés agréés par l’État (source : Ministère de la Culture et de la Communication).

10. Établissement Public à caractère Industriel et Commercial.


11. Établissement Public à caractère Administratif.
12. Institut National de Recherches Archéologiques Préventives.
13. Centre Île-de-France, Grand Est nord, Grand Est sud, Grand Ouest, Grand Sud-Ouest (à laquelle sont rattachées La Réunion, la Guyane et la
Guadeloupe), Méditerranée, Nord-Picardie, Rhône-Alpes – Auvergne.
14. Il s’agit de la région de localisation du siège de la société, qui ne saurait être confondue avec la répartition, au niveau national, de l’activité de la plu-
part des opérateurs privés.
15. Association indiquée pour mémoire car son agrément est tombé de fait faute d’équipe opérationnelle.
généralités

Des bureaux d’études privés, disposant d’équipes de 2002 sur le territoire ligérien et les numéros hors série
plus retreintes, agréés par l’État, peuvent prendre leur pour la FAL, les numéros spéciaux thématiques ou des
part dans les fouilles, sur sollicitation de maîtres d’ou- publications grand public18 pour la FAH.
vrage ou d’autres instances (collectivités territoriales…). Cet Au niveau de la région Centre,il faut également citer
agrément, délivré pour une durée de 5 ans et pour l’en- l’association Archea19, fondée en 1990 et qui regroupe des
semble du territoire national, n’est pas global car il porte archéologues de divers horizons travaillant dans cette région.
sur une ou plusieurs périodes archéologiques données. L’association,portée par la région Centre,soutient la mise en
Ainsi, par exemple, Iker Archéologie (64) intervient sur place de programmes de recherches s’appuyant sur des
toutes les périodes archéologiques de la Protohistoire à fouilles, la formation à l’archéologie (stages notamment)
l’Époque contemporaine, tandis qu’Archéosphère (33) se et la diffusion des résultats auprès du public.
focalise sur le Paléolithique. Le tableau 3 fait état d’une
vingtaine d’opérateurs de ce type. Ainsi, même s’il reste Conclusions
l’opérateur principal, l’INRAP n’est pas le seul.
Le panorama proposé dans cette présentation sou-
ligne la prééminence de l’État dans toutes les opérations
Le milieu associatif et bénévole archéologiques, tant en matière d’archéologie program-
C’est un milieu très divers où l’on trouve des asso- mée que préventive, qu’il s’agisse des diagnostics, des
ciations et des individuels et, dans quelques rares cas (Loi- autorisations de fouilles ou des agréments d’opérateurs
ret, Hérault, Maine…) une fédération départementale. À (collectivités et privés), parmi lesquels l’INRAP, établisse-
l’échelle régionale, il existe aussi quelques fédérations des ment public, joue un rôle déterminant depuis que sa situa-
sociétés historiques et archéologiques (Paris et Île-de-France, tion administrative et, pour une large part, financière a été
Champagne-Ardenne,Normandie…). On peut d’abord sou- clarifiée. On peut, selon le cas, se réjouir de cette coordi-
ligner que la plupart des associations existant dans les nation générale ou au contraire regretter le manque de
départements,souvent à l’échelle d’une commune,sont des « vraie » décentralisation.
associations à vocation historique. Pour donner un ordre Parmi les points de faiblesse, on peut citer la ques-
de grandeur, il n’y a guère qu’une ou deux associations à tion du financement, l’archéologie préventive drainant
vocation archéologique par département, sauf dans les des financements beaucoup plus importants que
cas de département cités ci-dessus qui présentent donc un l’archéologie programmée, mais avec de fortes contraintes
caractère exceptionnel. de temps de réalisation, qui peuvent représenter une autre
Ainsi, la Fédération Archéologique du Loiret (FAL), source de difficultés. Les faiblesses se trouvaient aussi
prise comme exemple, regroupe 23 associations16 et envi- dans la participation et la sensibilisation de la société en
ron 70 individuels. Sa vocation est de promouvoir l’ar- général, mais depuis plus de 10 ans, des efforts très signi-
chéologie départementale (et au-delà) en participant,dans ficatifs ont été faits dans ce domaine, en particulier par
la mesure du possible, mais c’est devenu de plus en plus l’INRAP, pour sensibiliser le public à l’archéologie, notam-
rare, aux fouilles programmées ou préventives17 sur le ter- ment par le biais de visites de sites organisées sur le ter-
ritoire départemental, voire en ayant la gestion de fouilles rain, de conférences et des Journées de l’Archéologie20,
propres agréées par l’État, comme celles de la Médecine- celles-ci étant coordonnées à l’échelle nationale.
rie (site de potiers et carrefour de communications) à Saran En matière d’enseignement supérieur, il n’est pas
dans l’agglomération orléanaise. La FAL assure aussi une certain que la dispersion entre les formations généra-
mission de sensibilisation du public à l’archéologie et au listes, les formations ciblées sur une période archéolo-
patrimoine archéologique, notamment par l’organisation gique donnée et la sensibilisation aux métiers de l’ar-
de conférences régulières au Muséum d’Orléans. Pour son chéologie, avec de nombreuses formations dans chaque
action, la FAL recueille les cotisations de ses adhérents et cas, soit bien en phase avec l’emploi qui relève essentiel-
bénéficie de financement de la DRAC Centre et des col- lement de l’État, des Collectivités et des opérateurs,notam-
lectivités territoriales, les associations adhérentes devant ment de l’INRAP. Un bilan, réalisé en 2011, fait néanmoins
elles-mêmes trouver leurs propres ressources. état d’environ 4 000 archéologues professionnels21. La
Les objectifs des deux fédérations, FAL pour le Loi- recherche incombe pour une large part au CNRS et s’in-
ret et FAH pour l’Hérault sont très voisins. En outre, cha- tègre dans des logiques de culture et d’histoire diverses
cune édite une revue annuelle,Revue archéologique du Loi- dans lesquelles l’archéologie tient une place à géométrie
ret depuis 1975 et Archéologie en Languedoc depuis 1978. variable. L’Inrap développe quant à lui ses activités de
Il y a aussi des publications spéciales comme le colloque recherche, fondées sur la base d’une programmation scien- 11

16. Dans les deux associations traditionnelles du département (Société Archéologique et Historique de l’Orléanais – SAHO et Société Historique et Archéo-
logique du Giennois – SHAG), la composante « Histoire » domine aujourd’hui largement.
17. En région Centre, sur 40 à 50 fouilles préventives réalisées chaque année, entre un quart et un tiers d’entre elles sont effectuées, à part égale, par les
services de collectivités et les opérateurs privés.
18. Initiation à l’archéologie de l’Hérault (1996) et Histoire de Lattes. Des origines à la Révolution (1997).
19. Association en Région Centre pour l’Histoire et l’Archéologie. Siège à Tours (37).
20. 3ème édition 22-24 juin 2012. Les précédentes ont eu lieu en juin 2010 et mai 2011.
21. Chiffre cité par Boris Valentin (2011) : Le Paléolithique. Que sais-je, page 120.
Géologues n°173
généralités

tifique et orientées vers la constitution de corpus de réfé- entraîne une mise en sécurité généralisée, certes cohé-
rence et la publication des opérations archéologiques rente avec la réglementation, mais qui conduit à la fer-
(environ 200 publications par an). meture de très nombreux sites au lieu d’en faire des lieux
Enfin, on soulignera le cas particulier de la mine de patrimoine, d’étude et de visite. Sur ce point, la diffé-
pour lequel les contraintes réglementaires et la peur de rence avec nos voisins allemands ou autrichiens, par
prendre la responsabilité des sites vis-à-vis du public, exemple, est flagrante.

Les « Géoarchéologues » et « Géomorphologues » à l’INRAP


Didier Dubant 1 .

En 2011 les géoarchéologues identifiés en tant que Mais cette répartition géographique des ratta-
tels, c’est-à-dire pratiquant de façon régulière et recon- chements des géoarchéologues et géomorphologues ne
nue cette spécialité au sein de l’INRAP, étaient au nombre sous-entend pas qu’ils effectuent exclusivement leurs
de 27 et les géomorphologues de 62. Ils représentaient interventions à l’intérieur de leur interrégion de ratta-
2 % de l’ensemble des opérationnels de l’INRAP et 27,5 % chement, les limites administratives n’étant pas toujours
des spécialistes (120 personnes). en cohérence avec la réalité géographique des temps
anciens. À l’inverse, c’est la nature de certaines opérations
Répartition et origine d’archéologie préventive, comme celles associées à de
grands tracés linéaires (autoroutes, lignes à grande vites-
D’un point de vue géographique, si l’on regroupe
se, canaux) qui a amené depuis plusieurs années les géoar-
géoarchéologues et géomorphologues : 10 se trouvaient
chéologues et géomorphologues de l’INRAP à étudier des
dans l’interrégion Centre - Ile-de-France, 2 en Grand Est
transects sur de longues distances, dépassant, dans plu-
Nord, 3 en Grand Est Sud, 3 en Grand Ouest, 5 en Grand Sud
sieurs cas, le cadre des grandes régions naturelles.
Ouest (incluant les départements et régions d’Outre-Mer),
4 en Méditerranée, 3 en Nord-Picardie et 3 en Rhône-Alpes- Sur les 27 géoarchéologues et les 6 géomopho-
Auvergne (Fig. 1). logues présents au sein de l’INRAP, 12 sont titulaires d’un
DEA et 14 d’une thèse. Les thèses, que ces spécialistes ont
soutenues entre 1999 et 2004 associaient en général les
notions de dynamique sédimentaire et d’impact sur la
conservation des traces d’occupations humaines passées.
Les rattachements universitaires liés à ces thèses étaient
variés : Paris, Rennes, Strasbourg, Dijon, Université de Pro-
vence, Caen, etc.

Une expérience déjà ancienne et


partagée
Héritiers de l’expérience en archéologie préventi-
ve de l’AFAN, les archéologues de l’INRAP ont depuis long-
temps intégré l’approche géo-archéologique dans leur
démarche, mais les apports de cette expérience étaient for-
tement marqués géographiquement, au gré de l’évolu-
tion des pratiques de l’archéologie préventive dans les
différentes régions.
Pour mieux valoriser les méthodes de recherches
utilisées et pour en faire bénéficier l’ensemble de la com-
12 Figure 1. Découpage en interrégions INRAP (source INRAP). munauté archéologique, un séminaire méthodologique

1. Chargé de mission à la Direction Scientifique et Technique de l’INRAP.


2. Chiffres de la Direction des Ressources Humaines de l’INRAP.

Géologues n°173
généralités

interne visant à entamer une réflexion sur la mise en fonction de la progression de l’intervention archéologique
œuvre au stade du diagnostic des études géo-archéolo- et de la disponibilité des engins de terrassement pour
giques fut organisé les 22 et 23 mai 2006. Plus de qua- pouvoir améliorer où élargir, si nécessaire rapidement, les
rante archéologues, géoarchéologues, responsables d’opé- conditions d’observation.
rations et adjoints scientifiques et techniques de l’INRAP Il faut en effet que les séquences sédimentaires
étaient réunis. Ce séminaire a permis d’élaborer, puis de clefs soient bien visibles sur le terrain au moment du pas-
diffuser sous forme d’une publication, un ensemble de sage du géoarchéologue ou du géomorphologue, pour
recommandations permettant une meilleure harmoni- qu’une réponse globale puisse être apportée au Respon-
sation des pratiques de terrain et d’insister sur l’intérêt sable d’Opération sur la nature des séquences sédimen-
d’une évaluation le plus en amont possible des potentia- taires observées et pour permettre d’envisager leur reca-
lités des sites en termes de connaissance globale de leur lage par rapport aux traces d’occupations humaines
« environnement ». observées, que ce soit en diagnostic ou en fouille.
Un bon résultat passe toujours par l’existence d’un
La réalité du terrain véritable dialogue entre le Responsable d’Opération et
les géoarchéologues et/ou géomorphologues.
Sur le terrain la participation des géoarchéologues
et des géomorphologues, qui dans certains cas de colla-
boration ne sont pas Inrapiens (mais appartiennent au Bibliographie
CNRS ou à l’Université), est totalement liée au calendrier Speller A., Bellan G., Dubant D. (éds), 2008 : La géoarchéologie
d’intervention de l’équipe archéologique. appliquée au diagnostic des sites du Néolithiques à nos jours.
Sauf cas très particuliers, la présence en perma- Actes du séminaire des 22 et 23 mai 2006. Les Cahiers de l’IN-
RAP 2, 99 p. 52 fig.
nence d’un géoarchéologue ou géomorphologue sur le
terrain ne s’impose pas. Il sera présent ponctuellement, en

La datation en archéologie : méthodes et applications


Jean-Jacques Bahain 1 et Pierre Antoine 2 .

Parallèlement à la reconstitution des paléoenvi- L’approche stratigraphique de ter-


ronnements, la datation des sites et des différents niveaux
d’occupation préhistorique est un préalable fondamental rain : chronologie relative et data-
à l’étude des interactions entre les peuplements humains tion par corrélation avec les enregis-
et leur environnement au cours du Quaternaire. trements globaux
La datation de ces gisements repose sur deux
La première démarche de datation d’un gisement
grands types d’approches et de méthodes :
préhistorique repose sur une approche fondamentale de
l’approche de terrain qui utilise les méthodes de la stra- terrain, basée sur les méthodes et les règles de la strati-
tigraphie, puis une démarche de comparaison avec les graphie commune à tous les champs de la géologie et qui
référentiels paléoclimatiques globaux ; s’appliquent dans le cas présent aux milieux continen-
les méthodes de datation physico-chimiques, notam- taux : fluviatile, versant, éolien, sols, structures périgla-
ment radiométriques qui fournissent un âge numé- ciaires. Cette approche a pour objectif de définir la
rique pour les sédiments (ESR3,OSL4,U/Th…) ou,dans cer- géométrie des différents corps sédimentaires (ou) pédo-
tains cas, directement pour les restes préhistoriques logiques observés (couches, unités, horizons) et de mettre
(14C / os, TL5-silex, ESR/U-Th dents…). en évidence leurs limites. Elle repose sur une démarche de 13

1. Maître de Conférences, Département de Préhistoire du Muséum National d’Histoire Naturelle, UMR 7194 du CNRS - USM 204 du MNHN, Institut de
Paléontologie Humaine, 1 rue René Panhard 75013 Paris. Courriel. bahain@mnhn.fr
2. DR CNRS, Laboratoire de Géographie physique, Environnements quaternaires et Géoarchéologie, UMR CNRS 8591, Univ. Paris 1, 1 Place Aristide Briand,
92195 Meudon Cedex. Courriel. pierre.antoine@cnrs-bellevue.fr
3. Résonance de spin électronique (Electronic Spin Resonance).
4. Luminescence stimulée optiquement (Optically Stimulated Luminescence).
5. Thermoluminescence.
Géologues n°173
généralités

hiérarchisation des ensembles pédo-sédimentaires (emboî- cas, leur fournir des points de repère géochronologiques,
tement d’échelles). Elle permet donc de situer les diffé- souvent indispensables à l’interprétation des séquences
rentes unités stratigraphiques et pédo-stratigraphique et et des formations sur lesquelles ils travaillent. Les princi-
donc les niveaux archéologiques qu’elles contiennent dans pales méthodes de géochronologie utilisées pour dater les
le temps les unes par rapport aux autres (datation relative). sites quaternaires peuvent se classer en trois grandes
Dans le contexte spécifique du Quaternaire, où la familles qui seront présentées successivement.
nature des différents dépôts et sols est fortement contrô-
lée par les variations climatiques à différentes échelles
Trois grandes familles de méthodes de datation
(des grands cycles de 100 000 ans aux variations sécu- Dans la première famille, les méthodes sont fon-
laires holocènes en passant par la cyclicité millénaire du dées sur des phénomènes chimiques qui peuvent affecter
Dernier glaciaire), cette approche stratigraphique peut les objets qui proviennent des couches géologiques à
être qualifiée de chrono-climatique. dater. C’est le cas, par exemple, des méthodes fondées sur
la mesure des degrés de racémisation des acides aminés
Elle se décline en deux temps. dans les restes paléontologiques fossiles d’une région
Le premier correspond à la mise en évidence l’impact donnée ou sur la mesure de la couche d’hydratation se
des climats passés au sein des différentes couches ou uni- formant au cours du temps sur l’obsidienne, matériau uti-
tés constituant les séquences continentales étudiées :étu- lisé par certains hommes préhistoriques comme matière
de des faciès et des structures sédimentaires,pédologiques première lithique. Ces méthodes restent toutefois peu
et périglaciaires.Cette démarche de reconstitution et paléo- utilisées, car elles sont souvent difficiles à mettre en œuvre
climatique et paléoenvironnementale, complétée par les et dépendent de nombreux paramètres, parfois difficiles
données des bio-indicateurs dans les cas où ils sont préservés à maîtriser sur un temps long ou sur une aire géogra-
(mollusques, grands mammifères, pollen, coléoptères …), phique large (entre autres la température, l’humidité,
permet d’extraire un signal climatique local (au niveau de mais aussi le pH ou la teneur de l’environnement de
la séquence) qui traduit la réponse des environnements l’échantillon en certains éléments chimiques…). Certaines
étudiés aux variations climatiques globales. de ces méthodes, fondées sur le dosage d’éléments chi-
Parallèlement, il est possible dans certains cas de miques tels que le fluor ou l’uranium,sont d’ailleurs aujour-
mettre en évidence la signature de phénomènes cycliques d’hui abandonnées, même si elles ont pu rendre de grands
(ou rythmiques) ou d’évènement abrupts, qui permettent services dans le passé, comme la mise en évidence de la
d’estimer l’âge relatif des gisements étudiés à partir par supercherie de l’Homme de Pitdown6.
exemple du décompte de cernes de croissance d’arbre (den- Les méthodes les plus connues et les plus utilisées
drochronologie), du comptage des lamines des dépôts de nos jours (2ème famille) sont bien évidemment celles
lacustres saisonniers (varves),de la détermination de l’orien- utilisant les phénomènes naturels de décroissance et de
tation ou l’intensité passées du champ magnétique ter- croissance radioactives, que l’on qualifie souvent de
restre (paléomagnétisme et archéomagnétisme) ou de la méthodes radiométriques.Les méthodes du carbone 14 (14C),
signature minéralogique et géochimique d’évènements du déséquilibre dans les familles de l’uranium (notamment
volcaniques (téphrostratigraphie & téphrochronologie). par le dosage 230Th/234U ou le dosage 206Pb/238U) et du
Le 2ème temps consiste à comparer ce signal cli- potassium-argon (40K/40Ar), mises en œuvre pour la
matique aux références climatiques globales à différentes première fois dans les années 1940-1950 à partir du dosa-
échelles de temps (courbes de variation du δ18O océa- ge des radioéléments considérés, entrent dans cette caté-
nique ou de la glace, grande séquences polliniques…) et en gorie. Les développements méthodologiques réalisés au
déduire un âge par corrélation pour un niveau donné. cours des dernières décennies et notamment l’utilisation
Cette dernière étape est ensuite, si possible, renforcée par pour doser ces radioéléments de spectromètres de masse
des points de calage au niveau régional : autres séquences ont redynamisé ces méthodes depuis une vingtaine
datées, repères paléomagnétiques, etc. d’années. Ainsi la diminution de la taille de l’échantillon
mesuré a offert aux archéologues des opportunités de
Méthodes de datation directes datation jusqu’alors interdites comme la datation par le
radiocarbone de peintures paléolithiques faites au char-
(absolues) « géochronologie » bon de bois ou celle de restes précieux comme des fossiles
Les préhistoriens, géographes et géologues du Qua- humains. De même, le fait de travailler sur des isotopes
ternaire disposent aujourd’hui d’un important panel de d’un même élément, par exemple de faire une mesure
14 méthodes de datation qui peuvent, dans de nombreux 39Ar/40Ar plutôt qu’une mesure 40Ar/40K, peut d’une part

6. Au début du XXe siècle, l’homme de Piltdown a été interprété comme un fossile datant de l’Acheuléen (Paléolithique inférieur) et un chaînon manquant
entre le singe et l’homme en raison de ses caractères simiens (mâchoire) et humains (calotte crânienne). Des dosages de la quantité de fluor présente dans
ces deux restes humains, réalisés par Oakley en 1959, montrèrent définitivement que cette interprétation n’avait aucun fondement.

Géologues n°173
généralités

simplifier la mesure et d’autre part fournir des informa- sur le dosage d’éléments radioactifs est directement lié à la
tions quand à une ouverture éventuelle du système période radioactive de l’élément considéré.Ce paramètre,qui
géochronologique, permettant ainsi de juger de la repro- correspond au temps nécessaire pour que la quantité initiale
ductibilité et de la fiabilité des résultats. Enfin, ces ait diminuée de moitié, varie grandement d’un isotope
développements ont permis l’utilisation de radionucléides radioactif à l’autre et le domaine d’utilisation de chaque
jusqu’alors difficiles à étudier, comme le béryllium 10 ou radioélément en temps que chronomètre radioactif est
l’aluminium 26, fournissant ainsi de nouvelles possibilités limité par le fait que la quantité du radionucléide considéré
d’applications géochronologiques. présent dans un échantillon est quasi nulle au bout de dix
La 3ème et dernière famille de méthodes géochro- périodes (il ne reste alors plus qu’environ 1‰ des atomes ini-
nologiques est également fondée sur les phénomènes tialement présent du radioélément).Par exemple,pour le car-
radioactifs, mais cette fois à partir de la quantification bone 14, dont la période est de 5 730 ans, le domaine d’ap-
des dommages causés par ces derniers sur la matière miné- plication se limite aux cinquante derniers millénaires environ
rale. C’est le cas de la méthode « historique » des traces de au maximum alors que la période du potassium 40, de
fission, qui utilise le phénomène naturel de fission spon- l’ordre de 1,25 milliard d’années,permet de couvrir sans pro-
tanée de l’uranium 238. C’est également les cas des blème toute l’histoire géologique de notre planète et de
méthodes paléodosimétriques, comme les méthodes de remonter jusqu’à la naissance du système solaire.
la luminescence ou de la résonance de spin électronique, Par ailleurs, si le bois végétal est un support excel-
qui utilisent l’échantillon comme un dosimètre naturel lent pour la dendrochonologie et le radiocarbone, il est
ayant enregistré la dose totale de radiation reçue depuis pratiquement inutilisable pour toutes les autres méthodes.
l’événement géologique que l’on cherche à dater : dernière Comme la dendrochronologie et le radiocarbone ont des
chauffe naturelle ou anthropique de l’échantillon, der- domaines d’application relativement limités, quelques
nière exposition à la lumière solaire ou mort d’un animal. milliers et dizaines de milliers d’années respectivement,
il est pratiquement impossible de dater des échantillons
Contraintes d’application de bois dont l’âge est supérieur à 60 000 ans. À l’opposé,
Si ce panel de méthodes apparaît important, il faut certains matériaux, comme par exemple les minéraux
se rappeler que chaque méthode ne peut être appliquée d’origine volcanique, sont d’excellents supports pour les
qu’à des matériaux bien spécifiques et sur un domaine datations, par exemple en utilisant les méthodes à l’argon
d’âge particulier, ce qui fait que ces méthodes ne sont pas ou celle des traces de fission, et ceci sur un domaine chro-
toutes – et il s’en faut de beaucoup – applicables sur tous nologique qui couvre toute l’histoire de notre planète.
les gisements géologiques ou archéologiques ou sur tous Par contre, en ce qui concerne les temps archéologiques
les restes fossiles (Fig. 1 et 2). au sens large, c’est-à-dire les quelques derniers millions
Ainsi,le domaine d’application des méthodes basées d’années, les zones géologiques où l’on peut découvrir
des dépôts volcaniques primaires sont géographique-
ment limitées et ces méthodes, aussi intéressantes et pré-
cises soient-elles, ne peuvent donc être utilisées sur tous
les gisements archéologiques et géologiques.

Figure 1. Gammes d’âge (limitées au dernier million d’années) couvertes


par les principales méthodes de datation utilisées en géologie du Qua- Figure 2. Différents types de matériaux analysables par les principales
ternaire et en archéologie (Bahain, 2007, modifié, non publié par ailleurs méthodes de datation utilisées en géologie du Quaternaire et en archéo-
pour l’instant). logie (Bahain, 2007, modifié, non publié par ailleurs pour l’instant). 15

Géologues n°173
généralités

On comprendra donc aisément que la nature même giques,sont alors souvent moins précises que les méthodes
des gisements étudiés et des événements que l’on cherche radiométriques car elles font intervenir de nombreux para-
à dater aura une importance considérable sur le choix de mètres dans la détermination de l’âge. Elles n’en sont pas
la ou des méthodes utilisées pour fournir des points de moins précieuses, car les résultats qui dérivent de leur uti-
repère géochronologiques sur un site donné. lisation, associés aux données paléoenvironnementales
Par exemple, la chronologie des gisements à homi- disponibles sur les sites étudiés,permet très souvent d’éta-
nidés anciens d’Afrique de l’Est est essentiellement basée blir des cadres chronostratigraphiques de valeurs locale ou
sur l’association d’études téphrochronologiques,paléoma- régionale, qu’il est ensuite possible de replacer dans le
gnétiques et biostratigraphiques et de la datation de niveaux cadre des connaissances globales via les enregistrements
volcaniques par potassium-argon,argon-argon et traces de paléoclimatiques océaniques ou glaciaires.
fission, car, par chance, cette région a connu une intense À ce titre, les travaux menés depuis une quinzaine
activité volcanique au cours des derniers millions d’années. d’années sur les systèmes fluviatiles du bassin de Paris et
Par contre, la datation des sites sud-africains du même âge, sur les gisements archéologiques associés à certaine des
localisés pour leur part dans un contexte non volcanique,est nappes alluviales fossiles de ces systèmes, illustrent par-
beaucoup plus difficile et la chronologie actuelle de ces faitement les possibilités et limites de cette approche
gisements est essentiellement basée sur les données bios- multidisciplinaire. Ainsi, dans le cas du système pléistocène
tratigraphiques et paléomagnétiques et s’appuie sur des de la Somme, qui compte dix nappes alluviales fossiles
comparaisons avec la chronologie est-africaine, car seuls étagées entre 5 et 55 m au dessus du cours d’eau actuel,
quelques gisements ont pu être datés avec des méthodes l’utilisation combinée de méthodes radiométriques (14C,
230Th/234U) et paléodosimétriques (TL7, OSL, ESR), du paléo-
radiométriques (uranium-plomb ou cosmonucléides) ou
paléodosimétriques (essentiellement ESR). magnétisme, de la stratigraphie et de la biostratigraphie
De même, la datation des sites tchadiens, qui ont a permis d’élaborer un cadre chronostratigraphique cohé-
livré des fossiles aussi importants que Toumaï ou Abel, n’a rent de l’évolution de cette vallée au cours du dernier mil-
été rendu possible que par le développement des méthodes lion d’années, cadre au sein duquel il est possible de posi-
fondées sur l’analyse des cosmonucléides dans les sédi- tionner les différents sites archéologiques de cette région,
ments, notamment du béryllium 10 dont la période est de qui fut au XIXème siècle d’une importance majeure dans la
1,4 million d’années, faute de supports utilisables par reconnaissance de la coexistence de l’Homme préhisto-
d’autres méthodes sur des gisements aussi anciens. rique et d’espèces animales disparues (Fig. 3).

Il ne faut cependant pas croire que l’âge de ces gise- Soulignons enfin qu’au cours de la dernière décen-
ments soit la seule cause de ces difficultés. Ainsi, en Euro- nie, l’application de certaines méthodes (OSL, cosmonu-
pe, la datation des gisements paléolithiques plus anciens cléides) à la datation de sédiments ou de roches, en utili-
sant comme base de datation l’exposition de grains de
que 50 000 ans, c’est-à-dire que la limite d’application du
quartz ou de roches à la lumière du soleil ou aux rayon-
carbone 14,n’est pas non plus chose aisée.Si,dans le cas des
nements cosmiques, offre désormais la possibilité de dater
gisements karstiques du sud-ouest et du sud-est de la
des phénomènes géologiques ou géomorphologiques
France,la présence au sein des remplissages archéologiques
dont il était il y a encore peu très difficile d’estimer l’âge
de formations stalagmitiques permet souvent de fournir des
au moyen de méthodes numériques : phases de dépôts
points de repère géochronologiques fiables à travers la
sédimentaires ou au contraire d’érosion, stades de retraits
datation de ces formations carbonatées par uranium-
glaciaires, fontes de calottes, dénudation lié à une sur-
thorium, une méthode applicable environ sur les 500
rection tectonique, etc. La poursuite des développements
derniers millénaires mais qui présente le désavantage de
méthodologiques et de telles applications concrètes
dater des évènements géologiques parfois dissociés des
devraient, n’en doutons pas, permettre au cours des pro-
occupations humaines, il était difficile jusqu’à une époque
chaines années de préciser la chronologie de l’évolution de
relativement récente d’obtenir des datations numériques
nos ancêtres préhistoriques et de leur environnement au
sur de nombreux sites de plein air du Pléistocène moyen
cours des quelques derniers millions d’années.
avant l’essor des méthodes paléodosimétriques.
Ces méthodes,qui peuvent de plus être directement Pour en savoir plus
appliquées à des témoins de ces activités anthropiques,
Barrandon J.-N., Guibert P. & Michel V. (sous dir. de), 2001 :
comme la thermoluminescence qui permet de dater les
Datation : actes des XXIe rencontres internationales
objets ayant subi une chauffe ou la résonance de spin élec- d’archéologie et d’histoire d’Antibes, 19, 20, 21 octobre 2000.
16 tronique applicable à la datation de restes paléontolo- Éditions APDCA, Antibes, 437 p.

7. Thermoluminescence.

Géologues n°173
généralités

Figure 3. Le système de terrasses de la moyenne vallée de la Somme (d’après Antoine et al., 2007).

Coll., 2004 : Le temps des datations. Dossier pour la science, Pluridisciplinaires Contribuant à l’Archéologie), Rennes, 243 p.
hors-série n°42, 120 p. Miskovsky J.-C. (sous dir. de), 2002 : Géologie de la Préhistoire :
Evin J., Ferdière A., Lambert G.-N., Langouët L., Lanos P. & méthodes techniques, applications. Association pour l’étude
Oberlin C., 2005 : Les méthodes de datation en laboratoire. de l’environnement géologique de la Préhistoire, Paris, 1 519 p.
Éditions Errance, 198 p Mohen J.-P. (sous dir. de), 1989 : Le temps de la Préhistoire,
Grimaud-Herve D., Serre F., Bahain J.-J. & Nespoulet R., 2005 : Tome 1. Éditions Archeologia, Dijon, 479 p.
Histoire d’ancêtres. Éditions Errance, Artcom’, Paris, 135 p. Roth E. & Poty B. (sous dir. de), 1985 : Méthodes de datation par
Langouët L. & Giot P.-R., 1992 : La datation du passé : la mesu- les phénomènes nucléaires naturels : applications. Éditions :
re du temps en archéologie. GMPCA (Groupe des Méthodes Masson, 631 p.

Quelques repères sur l’utilisation de l’archéomagnétisme 1


La Rédaction 2 .

Les variations du champ magnétique terrestre, irré- des mesures indirectes peuvent être utilisées à partir de l’ai-
gulières dans l’espace et le temps, résultent de processus mantation rémanente des roches et des matériaux archéo-
opérant dans le noyau de la Terre, constitué essentielle- logiques. En effet, les matériaux comme les roches volca-
ment de fer à l’état liquide, à des profondeurs situées entre niques et les terres cuites archéologiques (poteries,briques,
2 900 et 5 150 km. Ces variations, qui reflètent à la fois les parois de fours), qui contiennent des oxydes de fer (prin-
variations de la partie dipolaire du champ géomagnétique cipalement de la magnétite), acquièrent une aimantation
(équivalente à environ 90% du champ total) et de sa com- thermo-rémanente au cours de leur refroidissement,
posante non dipolaire pour le solde, sont relativement en dessous d’une température critique dite température
bien déterminées par mesures directes (terrestres et de Curie (570°C pour la magnétite). Cette aimantation
marines) pour les quatre derniers siècles et maintenant à thermo-rémanente est parallèle à la direction du champ
partir des données satellitaires pour les trente dernières géomagnétique au lieu du refroidissement et son moment
années. Pour les périodes antérieures à 1600 AD, seules est proportionnel à l’intensité de ce même champ. 17

1. Résumé très synthétique de la publication : Gallet Y., Genevey A., Le Goff M., Warmé N., Gran-Aymerich J., Lefèvre A., 2009 : On the use of archeology in
geomagnetism and vice versa: Recent developments in archeomagnetism. Comptes-rendus de l’Académie des sciences, Physique, 10, 630-648.
2. Remerciements à Yves Gallet (Institut de Physique du Globe, Paris), pour la relecture du texte.

Géologues n°173
généralités

Les mesures archéomagnétiques effectuées sur Un exemple est donné par la datation obtenue
des échantillons orientés provenant de parois de fours sur un four à chaux découvert dans la cavité rocheuse de
(de potiers ou domestiques) trouvés in situ et datés par les La Fanfarline, près d’Orgon dans le sud-est de la France, et
archéologues permettent de retracer l’évolution tempo- dont l’âge était indéterminé. Les mesures archéomagné-
relle en direction et en intensité du champ magnétique tiques faites sur une dizaine d’échantillons orientés, après
dans une région donnée. Lorsque les matériaux sur les- préparation selon un protocole très précis,ont permis d’ob-
quels on réalise des mesures archéomagnétiques ont été tenir une direction magnétique moyenne caractéristique du
déplacés du lieu de leur cuisson/refroidissement (c’est four que l’on a pu comparer à la courbe de référence des
par exemple le cas des poteries trouvées généralement en variations directionnelles du champ géomagnétique. De
contexte d’utilisation), ceux-ci ne fournissent qu’une infor- cette comparaison, une datation archéomagnétique a été
mation sur l’intensité du champ géomagnétique. L’ar- déterminée avec un seuil de confiance à 95% entre 1380 et
chéomagnétisme bénéficie ainsi des progrès dans la 1510 après J.-C.Cet intervalle de temps s’est révélé compatible
connaissance historique et archéologique des civilisations avec une datation radiocarbone (14C) obtenue ultérieure-
anciennes qui se sont succédées dans les différentes ment entre 1440 et 1637 après J.-C. La combinaison de ces
régions du monde, au rythme des découvertes dans les deux datations indépendantes permet ainsi d’affiner la
chantiers de fouilles archéologiques. datation de ce four à chaux entre 1440 et 1510 après J.-C.

Apport des mesures de direction du Apport des mesures d’intensité du


champ magnétique champ magnétique
En France, une longue tradition d’études archéo- De nombreuses études sont actuellement effec-
magnétiques initiées par Émile Thellier (1904-1987) a per- tuées pour déterminer les variations de l’intensité du
mis d’établir une courbe assez précise des variations direc- champ géomagnétique en Europe de l’Ouest au cours
tionnelles du champ magnétique au cours des deux derniers millénaires. Cette détermination étant beaucoup
derniers millénaires, alors que ces variations restent enco- plus complexe sur le plan expérimental que celle des direc-
re relativement peu documentées pour le premier millé- tions géomagnétiques, la connaissance acquise est encore
naire avant J.-C. On note que durant les derniers millé- partielle. Le principe général de cette détermination consis-
naires, ces variations directionnelles ont été amples et te à remplacer l’aimantation thermorémanente originel-
parfois rapides, avec en particulier des différences de décli- le acquise lors de la dernière cuisson subie par l’objet étu-
naison de près de 40° entre 1100 et 1800 après J.-C. et dié par une nouvelle aimantation thermorémanente
d’environ 15° en inclinaison entre 800 et 1400 après J.-C. acquise au laboratoire dans un champ connu à la fois en
La signature de ces variations, exprimée par une courbe de direction et en intensité. Si aucune altération ne se produit
référence calculée avec des outils statistiques, offre un lors des expériences au laboratoire, l’intensité du champ
outil de datation pour des finalités archéologiques. La magnétique ancien, qui date par exemple de l’âge de la
précision des datations archéomagnétiques que l’on peut fabrication des poteries, peut être déduite du rapport
faire dépend bien sûr de la précision de la courbe de réfé- entre les moments des deux aimantations ancienne et
rence, mais aussi de la nature même des variations, rapides nouvelle multiplié par l’intensité du champ appliqué au
ou non suivant les périodes. laboratoire pour acquérir la nouvelle aimantation.
Cette technique a montré son efficacité, par La limitation principale du processus expérimen-
exemple pour caler le dernier usage de nombreux fours tal vient donc de l’altération de la minéralogie magné-
domestiques découverts dans des établissements agri- tique des échantillons qui peut être induite lors des chauffes
coles du haut Moyen Âge en Île-de-France, une période nécessaires au remplacement de l’ancienne aimantation
pour laquelle les données chronologiques sont souvent par une nouvelle, ce qui, le cas échéant, conduit à rejeter
imprécises alors que les variations directionnelles du les résultats. Pour simplifier les déterminations de l’in-
champ géomagnétique sont assez rapides. La situation tensité du champ magnétique ancien,l’équipe de l’Institut
est moins bonne pour la période romaine caractérisée de Physique du Globe de Paris (IPGP) a développé un nou-
par une boucle serrée dans les directions géomagnétiques veau magnétomètre, le Triaxe, qui permet de mesurer
qui empêche d’obtenir une bonne précision dans les data- directement, à hautes températures, l’aimantation réma-
tions archéomagnétiques. On notera par ailleurs l’inté- nente des échantillons (tous les autres magnétomètres
rêt de cette méthode pour dater des dépôts volcaniques ne permettent ces mesures qu’à température ambiante).
18 comme cela a été fait sur le volcan de l’Etna en Italie. Le protocole expérimental ainsi développé avec le Triaxe est

Géologues n°173
généralités

à la fois rapide et fiable quant à la détection éventuelle de passé, ils se seraient produits vers 2700, 2200, 1600 et
comportements magnétiques non favorables. 800 ans avant J.-C., ainsi que vers 200, 750-800 et 1400
La méthodologie du Triaxe a été appliquée ces der- après J.-C. Ils pourraient correspondre à des épisodes de
nières années sur de nombreux lots de fragments échan- forte asymétrie longitudinale du champ géomagnétique
tillonnés en Europe de l’Ouest (principalement en France) ou, pour être plus schématique, à des épisodes durant les-
et au Proche Orient. Par exemple, l’équipe de l’IPGP a obte- quels le champ géomagnétique peut être exprimé par un
nu récemment deux nouveaux « points » d’intensité géo- dipôle excentré par rapport à l’axe de rotation de la Terre.
magnétique, à La Castellina en Italie daté du VIIe siècle Les études ont également montré des coïncidences répé-
avant J.-C., et à Vanves, près de Paris, daté du IXe siècle tées entre les « jerks archéomagnétiques » et l’apparition
après J.-C. Dans les deux cas, les valeurs d’intensité sont de périodes froides en Europe de l’Ouest, notamment aux
très supérieures à celles qui prévalent actuellement aussi VIIIe et XIVe siècles après J.-C. (premier épisode froid du Petit
bien en Italie qu’en France, ce qui illustre bien sûr la varia- Âge de glace). Le caractère répété de ces coïncidences sug-
bilité de l’intensité du champ géomagnétique en Europe gère qu’un lien de causalité pourrait exister entre la varia-
de l’Ouest au cours des derniers millénaires. L’intégration tion séculaire du champ géomagnétique et le climat durant
dans l’ensemble des résultats connus pour l’Europe de les derniers millénaires. À ce stade, il ne s’agit que d’une
l’Ouest montre en effet que, sur les trois derniers millé- hypothèse de travail, qui demande confirmation par l’ac-
naires, les variations de l’intensité du champ magnétique quisition de nouvelles données archéomagnétiques,
ont été fortes et rapides. Durant la seconde moitié du 1er ainsi que par une meilleure compréhension des méca-
millénaire avant J.-C., on note notamment une forte nismes qui pourraient en effet lier deux phénomènes a
décroissance de l’intensité magnétique durant 300 à 400 priori éloignés,le champ magnétique terrestre et le climat.
ans. Les résultats sur échantillons de La Castellina per- Une piste à explorer serait que les variations du champ
mettent de mieux définir un maximum d’intensité au géomagnétique pourraient moduler le flux de rayonne-
début de ce millénaire, confirmé par ailleurs, ainsi que la ment cosmique interagissant avec l’atmosphère terrestre,
forte décroissance des intensités qui le suit, par d’autres avec comme conséquence une modulation du taux de pro-
résultats obtenus au Proche-Orient. On retrouve un autre duction des nuages et donc des températures en surface.
pic d’intensité bien marqué vers les VIIIe-IXe siècles après
J.-C., comme le soulignent les résultats de Vanves, suivi à Conclusion
nouveau par une forte décroissance des intensités entre
Cette courte présentation souligne les progrès réa-
les IXe et XIIe siècles et successivement deux pics d’in-
lisés récemment en archéomagnétisme. Désormais l’ar-
tensité au XIVe siècle et vers 1600 après J.-C.
chéomagnétisme est une discipline tournée vers le géo-
magnétisme, avec la description de plus en plus détaillée
Archéomagnétisme et archéoclimat du comportement du champ géomagnétique ancien, vers
Les études d’archéomagnétisme menées en Euro- l’archéologie, avec des possibilités de datation de plus en
pe et au Proche-Orient ont permis de mettre en éviden- plus fine des structures de combustion ou même des
ce des événements géomagnétiques appelés « jerks objets déplacés comme les poteries – donc une discipline
archéomagnétiques » se produisant à une échelle de vraiment au service des archéologues –, ainsi que, mais
temps de l’ordre du siècle. Ces « jerks » sont marqués par peut être de manière plus prospective, vers les sciences du
des pics d’intensité et des changements brusques de la climat et de l’environnement.
direction de dérive du champ géomagnétique. Dans le

19

Géologues n°173
la géologie dans différents
exemples d’opérations de fouilles

L’influence des variations climatiques sur les peuplements


paléolithiques entre Massif central et Pyrénées
Marc Jarry 1 et Laurent Bruxelles 2 .

Climat et occupation humaine L’occupation humaine dans la plaine


L’Europe a subi, au cours du Pléistocène, des chan- alluviale de la Garonne
gements climatiques qui ont influencé les conditions de Mais qu’en est-il de l’occupation de la grande plai-
son occupation par les groupes humains. Les régions ne alluviale garonnaise ? Quels est le mode de peuple-
septentrionales ont connu des peuplements fortement ment de cette vaste zone en fonction des fluctuations cli-
marqués par ces pulsations. Durant les péjorations cli- matiques ? Ces questions sont importantes puisque des
matiques quaternaires, notamment les pléniglaciaires3, modalités de peuplement proposées dépendent les
pour nous focaliser sur les périodes contrastées, il est modèles d’occupation de l’ensemble des « territoires »
maintenant admis des désertions plus ou moins pro- aquitains. Au-delà, la réflexion pourra alors être menée à
noncées de ces secteurs (avec pour le Weischelien un l’échelle de toute la zone méso-européenne.
hiatus complet de 23 à 13 ka BP). Les régions méridio- Plus de dix années de recherches dans le Midi tou-
nales, quant à elles, apparaissent, par opposition, lousain, menées surtout dans le cadre de l’archéologie
comme des zones préservées, constituant autant de préventive, permettent maintenant de proposer des élé-
réservoirs de populations pour les repeuplements ments de réponses à ces questions (Bruxelles et al. 2003,
pendant les phases plus clémentes. Jarry 2008, Bruxelles et al. 2010, Jarry 2010, Bruxelles et
Il est facile d’envisager ces périodes de reconquêtes, Jarry 2011 et 2012).
où les populations auraient une tendance naturelle à s’ap- La Garonne prend sa source dans les Pyrénées, tra-
proprier, petit à petit, de nouveaux espaces vierges (les verse les Petites-Pyrénées en de profondes cluses,puis enta-
« pleins » vers les « vides »). Par contre, il ne semble pas que me les molasses tertiaires. La vallée s’élargit alors,pouvant
puisse être validée la possibilité de grandes transhumances atteindre 25 km de large au niveau de Toulouse. Là, elle
multimillénaires de groupes de chasseurs-cueilleurs fuyant oblique en direction du Nord-Ouest et rejoint le Golfe de
leurs contrées nordiques au profit de territoires plus hos- Gascogne en contournant par le Nord le triangle des Landes.
pitaliers (et déjà peuplés). Tout au long de son cours,la Garonne reçoit les eaux d’une
Toujours est-il que le sud apparaît, globalement, bonne partie des rivières du Sud-Ouest. Le domaine molas-
plus favorable à une occupation humaine continue. Le sique, aux formes molles, est encadré au nord par des pla-
sud-ouest de la France, sur le chemin de la péninsule ibé- teaux calcaires et au sud par les chaînons calcaires nord
rique, est une de ces régions, bénéficiant particulièrement pyrénéens.Ces massifs sont entaillés par des canyons encais-
de cette réputation d’hospitalité (à l’image des guides sés recélant des grottes et abris. Quant au Midi toulousain,
touristiques actuels). Sur la base de son patrimoine archéo- les terrasses alluviales de la Garonne y forment un large
logique très riche, l’image communément admise était escalier qui s’étage sur plus de 200 m de dénivelé.
celle d’une région ayant connu une occupation humaine L’essentiel du creusement s’est opéré au cours du
permanente, quelle que soit la phase climatique. Quaternaire. Les formations alluviales à galets, épaisses de
La plupart des études considèrent considère les cinq à six mètres en moyenne, sont recouvertes par des
grands ensembles culturels et les peuplements par la dépôts limoneux originaires,pour partie,du remaniement des
répartition et la densité des sites. De fait, elles ont une formations alluviales altérées,mais aussi des apports éoliens.
résolution telle qu’elles englobent, dans une même enti- Les sites du Paléolithique supérieur sont très abon-
té ou presque, l’ensemble du Bassin aquitain, quitte à dants dans cette vaste région, mais ils ne couvrent pas
interpoler largement ces données pour certaines zones tout l’espace disponible (Fig. 1). Les sites et les indices
vides. Pour le Paléolithique supérieur, période, s’il en est, découverts au sud, dans le piémont pyrénéen, et au nord,
associée à une phase glaciaire, il a cependant été reconnu dans les canyons des causses, sont très nombreux et
depuis longtemps qu’il existait des variations des occu- indiquent une occupation pérenne. Par contre, ils sont
pations du désert landais et des espaces montagnards quasiment absents des grandes plaines du Midi toulou-
20 en fonction des avancées et reculs des glaciers. sain. Ce phénomène, contrastant nettement avec les très

1. Inrap, Traces/Université de Toulouse. marc.jarry@inrap.fr


2. Inrap, Traces/Université de Toulouse, GAES, University of Witwatersrand, Johannesburg. laurent.bruxelles@inrap.fr
3. Pendant un cycle glaciaire, période au cours de laquelle les glaciers ont atteint leur extension maximum.

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

sieurs jeux de datations : cf. Bruxelles et


Jarry 2012). En outre, les données paléo-
environnementales recueillies sont com-
patibles avec un climat rigoureux froid où
le vent prend une grande importance.
Le déficit de recherche et le biais
taphonomique ayant été écartés, il faut
donc admettre que, pendant le Paléoli-
thique supérieur, c’est-à-dire sur une
bonne part de la dernière péjoration cli-
matique, la plaine de la Garonne n’était
pas occupée. Mais cette observation ne
peut pas être évacuée sur le simple
constat de l’existence de preuves de
contacts entre sites pyrénéens et nord
aquitains (circulations de silex entre les
deux rives de la vallée). La vallée repré-
sente bien une zone tampon, le paysage
ouvert et surtout l’importance des
vents, accentués par l’effet venturi du
couloir alluvial, devait rendre cette zone
particulièrement inhospitalière. Elle ne
constitue toutefois pas une barrière
« infranchissable ». Le couloir garonnais,
prolongeant le désert landais, est alors
une zone inoccupée, ou très peu fré-
quentée, en faveur des zones d’abris et
des refuges karstiques des piémonts
montagnards. Cet isolement entre les
deux rives est sensible à travers des
formes culturelles endémiques à l’une
Figure 1. Carte des sites et indices du Paléolithique inférieur et moyen dans la vallée de la Garonne ou l’autre des rives, dont certaines sin-
(points noirs), des indices et sites du Paléolithique supérieur (ronds blancs) et des indices épipaléoli-
thiques et mésolithiques (triangles gris) (extension maximale des glaciers pyrénéens d’après Calvet gularités ont été observées déjà depuis
2004, dessin M. Jarry/Inrap et L. Bruxelles/Inrap). longtemps (styles artistiques, typologies
spécifiques des outillages…).
nombreux vestiges retrouvés pour les phases anciennes Si nous partons de ce point, c’est à dire du constat
du Paléolithique, est connu de longue date, sans que l’on d’une implantation très faible, voire absente, de groupes
ait trouvé, jusqu’à présent, d’explication probante. du Paléolithique supérieur dans la vallée de la Garonne,
Nos travaux ont pu démontrer qu’il ne pouvait dont le déterminisme environnemental en serait la cau-
s’agir d’un biais de recherche (Bruxelles et Jarry 2011 et se, il est tout à fait envisageable que le même modèle
2012). En effet, plus 15 000 sondages archéologiques ont puisse être avancé pour les autres péjorations climatiques
été réalisés en Midi toulousain et les indices du Paléoli- de la glaciation weischelienne. La répartition des indices
thique supérieur restent rarissimes (et même totalement et sites du Moustérien récent (MTA4 compris), présente
absents pour le Dernier Maximum Glaciaire). De même, une distribution similaire à celle observée au Paléolithique
l’hypothèse d’une conservation différentielle des terrains supérieur. Ainsi, et malgré quelques distorsions qui pour-
n’est pas non plus recevable. En effet, les vestiges plus raient être provoquées par la difficulté bien réelle qu’il
anciens ou plus récents sont abondants. De plus, nous peut y avoir à « classer » une industrie en « Moustérien
avons pu mettre en évidence que les couvertures limo- récent », l’image qui en ressort est celle d’un abandon
neuses des terrasses alluviales sont largement diachrones des habitats permanents de la plaine, avec une incursion
de celles-ci. Elles ont été surtout mises en place, précisé- dans une phase de réchauffement qui succède au froid du
ment, lors de la dernière phase froide du Quaternaire (plu- stade isotopique 4. 21

4. Moustérien de Tradition Acheuléenne.

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

ibérique, une origine ancienne de la différenciation et de


l’accentuation des caractères du Vasconien par rapport
au MTA, lui-même en position isolée sur l’autre rive.

Conclusion
Le rôle de la vallée de la Garonne sur les peuple-
ments paléolithiques du Bassin aquitain n’a jamais
véritablement été posé auparavant, faute de moyens d’in-
vestigation appropriés. Pourtant, les découvertes archéo-
logiques sont nombreuses et de grands hiatus ont déjà été
observés, notamment pour le Paléolithique supérieur.
Comme nous l’avons vu plus haut, les recherches en
archéologie préventive étayées par des études géoar-
chéologiques ont révélé que cette absence ne procède
Figure 2. Proposition des périodes d’occupation de la vallée de la Garon-
ne, avec occultation des phases froides (bandeaux gris) corrélée à la pas d’un biais d’observation ni d’une conservation diffé-
courbe de différences de températures globales estimées par rapport à la rentielle des terrains. Nous avons pu montrer aussi que
moyenne des températures du dernier millénaire (ΔT) (d’après Jouzel et al.
2007). Ovales = position chronologique synthétique des cultures d’Europe l’absence presque totale d’occupations du Paléolithique
de l’ouest (AA = anté-Acheuléen ; AMA = Acheuléen moyen archaïque ; supérieur et du Paléolithique moyen récent, en dehors de
AM = Acheuléen moyen ; AS : Acheuléen supérieur ; M = Moustérien indif-
férencié ; V = Vasconien ; MTA : Moustérien de Tradition Acheuléenne ;
rares éléments correspondant à des améliorations clima-
Q = Moustérien Quina ; C = Castelperronien ; PS = Paléolithique supérieur ; tiques, découle d’un abandon de la vallée de la Garonne
EM = Épipaléolithique/Mésolithique). à ces époques. Nous en déduisons que les facteurs cli-
matiques, très rudes pendant les phases glaciaires,
Partant du postulat selon lequel, pendant la gla- devaient rendre particulièrement inhospitalier ce large
ciation weischelienne, en dehors de quelques intersta- couloir, repoussant alors les populations préhistoriques
diaires, la vallée de la Garonne n’était pas favorable aux dans les secteurs plus protégés qui encadrent la vallée.
occupations humaines, il est rationnel de se poser la ques- Ainsi, le Sud-Ouest ne constituerait pas, dans son
tion pour les glaciations antérieures. En effet, par analo- ensemble, un « refuge » pour les populations septentrio-
gie, on peut supposer le même abandon pour les stades nales chassées par le désert glaciaire. Les péjorations
isotopiques 6, 7.4, 8, 10… (Fig. 2). climatiques s’y ressentent aussi très fortement, mais de
Même si le détail des glaciations antérieures n’est manière différentielle selon le contexte topographique, ce
pas identique à celui du Dernier Glaciaire, il a pu être qui a manifestement guidé les choix d’implantation. Il
observé des désertifications régulières du nord de l’Euro- conviendrait donc de reconsidérer les modalités d’occu-
pe, avec même peut-être une accentuation pour le stade pation du vaste territoire aquitain, avec des populations
isotopique 6. Ainsi, à titre d’hypothèse, il peut être supposé « contraintes » dans des vallées encaissées,même si,comme
que les nombreux témoins d’occupations acheuléennes nous l’avons vu,des contacts sont possibles,et « déployées »
relèvent des phases clémentes alors que les occupants dans les plaines en conditions interglaciaires.
des deux rives sont « en contact ». Enfin, il est légitime d’imaginer que cette adapta-
Si l’on poursuit ce raisonnement, et partant du fait tion aux conditions environnementales s’est répétée au gré
que les groupes du Paléolithique inférieur et moyen ancien des variations climatiques quaternaires. Les peuplements
sont réputés bien moins mobiles que ceux du Paléoli- préhistoriques du Sud-Ouest se seraient alors effectués au
thique moyen récent et encore moins que ceux du Paléo- gré de pulsations où alternent la contraction des espaces
lithique supérieur, il est possible d’imaginer que le corri- occupés pendant les phases glaciaires et leur dilatation
dor garonnais pouvait constituer une frontière culturelle pendant les interstades. La vallée de la Garonne consti-
pour ces groupes lors des phases froides. Or, à l’Acheu- tuerait, alternativement, un pivot favorisant la circulation
léen, la Garonne constitue la limite nord de l’Acheuléen ibé- et une frontière limitant les contacts Nord/Sud, en fonc-
rique. Celui-ci est marqué, notamment, par la présence tion des conditions environnementales qui se sont suc-
d’un outil spécifique : le hachereau. Cet outil pourrait être cédées au cours des fluctuations climatiques du Pléisto-
alors une des marques la plus visibles de cet endémisme, cène. Le rôle de « frontière » joué par le couloir garonnais
avec un Acheuléen ibérique qui remonterait jusqu’à la pourrait être la cause de certaines nuances « culturelles
22 vallée de la Garonne. Il pourrait y avoir ici, dans ce substrat » endémiques, causées par des positions d’isolement

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

connues de part et d’autre de la Garonne, et ce pendant thique ancien et moyen en Midi toulousain : nouvelles don-
tout le Paléolithique. nées et perspectives de l’archéologie préventive. Paléo 15, 7-28.
Bruxelles L., Pons F., Magnin F., Bertrand A., 2010 : Âges
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de la basse plaine de la Garonne d’après l’exemple du site
Bruxelles L., Jarry M., 2011 : Climatic conditions, settlement de Fontréal (Castelnau-d’Estrétefonds, Haute Garonne).
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Bruxelles L., Jarry M., 2012 : Climats et cultures paléolithiques : pages, hors série, 28-33.
quand la vallée devient frontière. Nouveaux champs de la
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supérieur en Midi toulousain : contextes, ressources et com-
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Bruxelles L., Berthet A.-L., Chalard P., Colonge D., Delfour G., Jar- torat, Université de Toulouse, 470p.
ry M., Lelouvier L.-A., Arnoux T., Onezime O., 2003 : Le Paléoli-

Les dolines du Causse de Martel (Corrèze et Lot) :


étude des remplissages et implications paléoenvironnementales
Laurent Bruxelles 1 , David Colonge 2 et Thierry Salgues 3 .

Introduction dant,ces formes sont moins développées que sur les autres
causses quercynois comme celui de Gramat par exemple.
Dans le cadre de l’aménagement de l’aérodrome de
Le plateau est constitué par une surface endo-
Brive-Souillac,une opération de diagnostic a été menée sur
réique (Fig. 1), entaillée par la vallée du Blagour au sud et
l’ensemble de l’emprise.Une première phase de prospection
par les reculées des émergences périphériques : système
pédestre a permis d’identifier différentes anomalies,qu’elles
du Blagour-Boulet au SW, Fontaine de Briance au SE, Fon-
soient d’origine naturelle (cavité, paléokarst) ou anthro-
taine de la Doux à l’Est, Sources de la Couze et du Soulier
pique (dolmen, tumulus,cazelle…). Elle a été suivie par une
au Nord. Ces émergences correspondent à des réseaux
prospection mécanique qui s’est achevée en juin 2004.
karstiques épiphréatiques explorés sur plusieurs
À cette occasion,610 sondages à la pelle mécanique ont été
kilomètres de développement et qui se partagent le
réalisés. Sur les 66 ha concernés par l’opération, près de
drainage de la partie nord-est du causse.
4 ha ont été ouverts, soit environ 6% de la surface totale.
Au classique dispositif de sondage en quinconce
utilisé sur ce type d’opération, nous avons préféré adap-
ter la répartition des tranchées en fonction de la topo-
graphie karstique. Nous avons donc porté notre atten-
tion sur le fond des dolines dans lesquelles les sondages
ont été disposés de manière rayonnante, en croix ou en
parallèle, en fonction de la morphologie des dépressions.
Une trentaine de dolines ont donc été recoupées d’un
bout à l’autre par des tranchées pouvant atteindre 6 à 7
mètres de profondeur.
Le Causse de Martel est le plus septentrional des
plateaux de Quercy et correspond à l’extrémité orientale
des causses périgourdins. D’une altitude moyenne de 300
mètres, sa surface est de 480 km2. C’est un plateau calcaire
qui présente des morphologies karstiques caractéristiques
(Clozier, 1940, Astruc, 1988) : dolines (cloups), grottes
(crozes), gouffres (igues), réseaux de vallées sèches sillon- Figure 1. Bloc géologique 3D de la partie nord-est du Causse de Martel
nant la surface du plateau et buttes isolées (pechs). Cepen- (DAO L. Bruxelles / Inrap) 23

1. INRAP, 561 rue Etienne Lenoir, km delta, 30900 Nîmes, UMR 5608 du CNRS (Traces) et GAES, Université du Witwatersrand, Johannesburg.
2. INRAP, Dardenne 46300 Le Vigan ; UMR 5608 TRACES.
3. INRAP, Impasse de Lisbonne, 82000 Montauban ; UMR 5608 TRACES.

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

Les séquences stratigraphiques tranchée entame les altérites sablo-argileuses particu-


lièrement abondantes dans ce secteur. Sub-affleurantes
recoupées dans les dolines au NNW, elles plongent en direction de la bordure de
Les nombreux sondages relevés au cours du dia- corrosion. De nombreux fragments de bois silicifié, dont
gnostic (Colonge et al., 2004) peuvent être résumés par un de plusieurs dizaines de kg, ont été trouvés au sein
deux coupes clés (sondages 14 et 17) que nous présente- des altérites.
rons ci-dessous. Elles permettent d’établir des relations L’essentiel du remplissage provient des argiles
géométriques entre les différents corps sédimentaires et sableuses, plus sensibles à l’érosion que les calcaires. On
donnent quelques jalons dans la mise en place de ces peut toutefois distinguer les différents types d’apports
remplissages, en particulier grâce à la présence de colluviaux en fonction de leur origine. Ainsi, le versant
vestiges archéologiques. calcaire fourni des gélifracts et du cailloutis calcaires alors
que les altérites remaniées contiennent des blocs de grès
Sondage 14 ferrugineux et des fragments de bois silicifiés.
Ce sondage recoupe une petite dépression peu La base du remplissage repose à la fois sur le sub-
marquée qui fait partie d’un grand ouvala4 dans lequel per- strat rocheux et sur les altérites. Il débute par plus de cinq
siste une importante couverture d’altérites (argiles mètres d’argile sableuse brune, localement rougeâtre.
sableuses issues de l’altération des dépôts crétacés). Le Des blocs de grès ferrugineux ainsi que des fragments de
sondage est positionné entre les altérites et la bordure bois silicifiés apparaissent assez régulièrement.
de corrosion (Fig. 2).
Au-dessus, une couche brune dont l’épaisseur
Le substrat calcaire a été suivi jusqu’à près de sept maximum atteint 80 cm est composée d’argile sableuse
mètres de profondeur. En pente régulière depuis le SSE, il contenant des blocs calcaires et des grès ferrugineux hété-
conserve cette inclinaison jusqu’à trois mètres de pro- rométriques. L’arrivée brutale de blocs mal triés, signe une
fondeur. Puis, la pente s’accentue nettement et se pour- déstabilisation des versants. De très nombreux charbons
suit au-delà du fond du sondage. À l’autre extrémité, la de bois ainsi que quelques fragments de poteries attri-
buables à la Protohistoire sont présents
dans ce niveau.
La formation sommitale est
constituée par près de trois mètres d’ar-
gile sableuse brune à cailloutis. Ces élé-
ments calcaires sont organisés en lits
qui démarrent contre la paroi calcaire.
Leurs constituants sont hétérométriques
(entre 2 et 10 cm de diamètre). Les arêtes
sont arrondies, la surface des blocs pré-
sente une altération pelliculaire nette
et on observe de nombreuses perfora-
tions. Cet aspect est assez caractéris-
tique de l’altération que peuvent subir
des éclats de calcaire dans un sol pédo-
logique. Cette formation colluviale a
manifestement été alimentée par l’éro-
sion d’anciens sols développés sur les
versants de la doline.

Sondage 17
Alors que son extrémité orien-
tale est proche de la bordure calcaire,
l’essentiel du sondage longe un impor-
tant affleurement d’altérites argilo-
24 Figure 2. Coupe du sondage 14 (levé et DAO : L. Bruxelles / Inrap). sableuses (Fig. 3). Le substrat calcaire n’a

4. Dépression formée par la coalescence de plusieurs dolines.

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

Figure 3. Coupe du sondage 17 (levé et DAO : L. Bruxelles / Inrap).

donc été atteint que dans la partie est du sondage. Il suit jaunes et les grèzes et leur confère, de fait, une origine
une pente régulière en direction de l’ouest puis plonge périglaciaire. D’ailleurs, la présence de structures lamel-
très brutalement. Sur les calcaires, les altérites sableuses laires au sein des limons jaunes confirme cette attribution.
se résument à quelques décimètres d’épaisseur et intè- En effet, ces structures sont dues à la formation de lentilles
grent de nombreux blocs calcaires. de glace dans la couche active du sol, juste au-dessus du
Vers l’ouest, ces altérites deviennent très épaisses. permafrost. Or, les conditions permettant l’existence d’un
Leur toit est irrégulier et dessine une succession de dômes permafrost dans cette région remontent à la dernière
de quelques mètres de largeur séparés par des chenaux phase froide du Quaternaire. Quelques lits de grèzes sont
profonds de 1 à 1,5 mètres. Ils correspondent à des formes également interstratifiés dans la formation limoneuse. Il
d’érosion linéaires qui ont entaillé les argiles sableuses. Le s’agit donc d’une variation latérale de faciès liée à la natu-
fond des chenaux contient une concentration de frag- re du bassin-versant.
ments de grès ferrugineux, du sable grossier ainsi que Une série de lentilles sableuses à petits blocs de
des quartz taillés en position remaniée (Paléolithique grès ferrugineux ravine la partie supérieure des limons
moyen). La topographie du toit des altérites montre à jaunes. Ces structures illustrent une novelle phase d’éro-
l’évidence un système de chenaux d’érosion qui se diri- sion au toit de la séquence limoneuse. Au sommet, une for-
gent vers le point bas de la doline. Ils révèlent une certai- mation limono-argileuse brune à cailloutis calcaire s’épais-
ne dynamique du soutirage karstique capable de provo- sit d’est en ouest, où elle atteint 1,5 mètres d’épaisseur.
quer, par érosion régressive, l’incision des formations Elle débute par un niveau limono-argileux à cailloutis
argilo-sableuses. épars et à fragments de céramiques (protohistoriques à
Dans la partie est du sondage, une accumulation médiévales). Elle est surmontée par une passée plus
de grèzes constitue le prolongement nord d’une épaisse caillouteuse, puis par une trentaine de centimètres de
accumulation de gélifracts relevée dans le sondage 19. En terre labourée à cailloutis. L’arrivée pour la première fois
direction de l’ouest, cette nappe de grèzes passe latéra- de fragments calcaires, dans un secteur de la doline où le
lement à des limons argileux jaunâtres. Ce passage pro- bassin versant est constitué par les altérites, ne peut s’ex-
gressif permet d’établir une corrélation entre ces limons pliquer que par une perturbation anthropique. Ce sont 25

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

les activités agricoles et notamment les labours qui ont L’évolution holocène
assuré un mélange et une répartition des formations
À plusieurs reprises, nous avons pu observer que les
superficielles dans l’ensemble de la doline.
gélifracts étaient ponctuellement soutirés par le karst.
Cette reprise de l’activité karstique peut signer le retour
Origine et mise en place des de conditions plus favorables à la karstification. De même,
remplissages des dolines nous avons relevé en plusieurs points une troncature au
sommet des dépôts périglaciaire. Dans le contexte de
Les altérites crétacées dépressions fermées, cela correspond à la reprise du sou-
Ces formations argilo-sableuses contribuent au tirage principal qui se traduit, dans le reste de la doline, par
façonnement de la topographie karstique du causse depuis une vague d’érosion régressive. Les versants, certaine-
le début du Tertiaire. Remaniées successivement de point ment stabilisés par la végétation ont fournit une quanti-
bas en point bas, elles constituent l’essentiel du cortège té moindre de matériaux.
d’insolubles, enrichi par les résidus de dissolution des cal- Une lacune sédimentaire semble couvrir une gran-
caires jurassiques. Cette couverture a régi la localisation de partie de l’Holocène puisque, juste au-dessus de cette
et l’évolution des dolines. En effet, elle constitue un implu- troncature qui recoupe les dépôts périglaciaires, viennent
vium peu perméable à la surface du causse. Les ruisselle- en discordance les formations colluviales brunes à caillou-
ments concentrés s’infiltrent en bordure des affleure- tis dans lesquelles des tessons protohistoriques ont été
ments d’altérites et initient un point de soutirage. À ce trouvés. Souvent, ces formations marquent un change-
niveau, des altérites remaniées s’accumulent et forment ment radical dans le mode de sédimentation qui devient
une couverture plus ou moins perméable. Celle-ci, en plus détritique et plus hétérogène. La couleur brune de la
conservant l’humidité, joue alors le rôle d’une compresse matrice et l’abondance de cailloutis calcaire émoussé tra-
humide et maintient une activité de crypto-corrosion sur duit l’érosion des sols sur les versants de la doline. La défo-
les calcaires permettant l’approfondissement mais aussi restation peut être invoquée pour expliquer la remobili-
l’extension de la doline. Le versant couvert d’altérites étant sation brutale des sols.
partiellement protégé, c’est le versant opposé qui recule Enfin, la période récente et la mécanisation contri-
progressivement par le biais d’une bordure de corrosion. buent également au colmatage des dépressions. Le fond
On aboutit ainsi à la formation des dolines dissymétriques, plat des dolines est d’ailleurs souvent un signe de l’an-
caractéristiques des grandes dolines de ce secteur. thropisation du milieu (Nicod, 1972). Les coupes succes-
sives « à blancs » sur les versants pendant le XIXe et la
Les dépôts périglaciaires première moitié du XXe siècle ont favorisé l’érosion des sols
Il était malheureusement difficile des descendre au- et de la frange altérée des calcaires. Par la suite, les maté-
delà de cinq à six mètres de profondeur. Nous ne savons riaux ont été mélangés et répartis de manière homogè-
donc pas de quoi est constitué le fond des dolines. Après ne par les labours dans l’ensemble de la dépression, même
les altérites remaniées, le remplissage le plus ancien est dans les secteurs où seules les altérites crétacées affleu-
constitué par les argiles limoneuses jaunes et les grèzes rent en amont.
périglaciaires. Les conditions climatiques défavorables et
la rareté de la végétation durant ces périodes ont favori- Conclusions
sé le colluvionnement et ont contribué au colmatage des L’ensemble des observations réalisées au cours de
dolines sur plusieurs mètres d’épaisseur. Au sommet, des ce diagnostic archéologique a permis de mieux cerner les
formes de cryoturbation montrent que ces dépôts sont modalités du remplissage des dolines de ce secteur
en place et n’ont pas été remaniés par la suite. (Bruxelles et al., 2006). On met donc en évidence un col-
Nous n’avons pas observé de dispositif mettant matage polyphasé qui admet d’importantes lacunes sédi-
en évidence une concomitance du soutirage et de la géli- mentaires. Ainsi, les périodes de colmatage traduisent un
fraction. Manifestement, l’abondance de matériel détri- déséquilibre des versants. Le premier de ces déséquilibres
tique a largement pris le pas sur le fonctionnement du est d’ordre climatique et correspond à l’accumulation des
karst, certainement entravé par la présence d’un sol gelé. dépôts périglaciaires. Dans ce contexte froid, les versants
En effet, l’observation à plusieurs reprises de traces de exempts de végétation ont été exposés aux agents d’éro-
cryoturbations et de structures lamellaires témoigne de sion. Le calcaire a été débité par les alternances gel-dégel
la présence d’un permafrost pendant la dernière phase et les altérites ont été remaniées par le ruissellement et
26 froide du Quaternaire. la solifluxion. La seconde phase de déséquilibre s’accorde

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

plutôt à la présence de l’homme dans ces dolines. La sub-verticales. Près de six mètres de dépôts ont été recou-
séquence caillouteuse brune contient des vestiges archéo- pés sans pouvoir en atteindre le fond. Cet exemple, ainsi
logiques qui vont de la Protohistoire jusqu’à la période que ceux présentés plus haut, mettent en évidence un
moderne et provient de l’érosion des sols en bordure de la empâtement général des dépressions de ce secteur, au
doline. Ces dépôts découlent des déboisements successifs moins depuis le début du Périglaciaire. L’impact des acti-
qui se sont poursuivis jusqu’à nos jours. Ils se traduisent vités humaines depuis la Protohistoire a largement par-
par plusieurs mètres de dépôts au fond des dolines. ticipé à la poursuite de ce colmatage.
Les phases de soutirage correspondent plutôt à des
périodes de stabilité, certainement liées au développe- Bibliographie
ment de la végétation et d’un sol sur les versants des Astruc J.-G., 1988 : Le paléokarst quercynois au Paléogène, alté-
dolines. Elles se traduisent dans les séquences sédimen- rations et sédimentations associées. Doc. BRGM, n°133, 149 p.
taires par des lacunes et par le soutirage des dépôts plus Bruxelles L., Colonge D. et Salgues T., 2006 : Morphologie et
anciens. Ainsi, les altérites sableuses ont été fortement remplissage des dolines du Causse de Martel d’après les obser-
soutirées et érodées avant la mise en place des dépôts vations réalisées au cours du diagnostic archéologique de
l’aérodrome de Brive-Souillac (Corrèze et Lot), Karstologia,
périglaciaires. Le matériel archéologique, de facture plutôt
n°47, 21-32.
Paléolithique moyen, a transité dans des rigoles avant
Colonge D. (dir.), Arnoux T., Bruxelles L., Chevreuse F., D’Ag-
d’être piégé dans une légère dépression du substrat, à la
gostino A., Jamois M.-H. et Onezime O., 2004. Rapport Final
base du versant. Sans pouvoir donner plus de précisons,son d’Opération de sondages et évaluations archéologiques,
remaniement peut être situé au cours du dernier inter- Aérodrome de Brive - Souillac (Nespouls, Corrèze, Limousin ;
glaciaire. Il est scellé par les dépôts périglaciaires en place Cressensac, Lot, Midi-Pyrénées), 153 p.
qui datent de la dernière phase froide du Quaternaire. Clozier R., 1940 : Les Causses du Quercy. Contribution à la
La seconde lacune se situe au toit des gélifracts. géographie d’une région calcaire. Librairie J. B. Baillière et fils,
Paris, 180 p.
Ceux-ci sont tronqués par une surface d’érosion et sont
localement soutirés. Cette reprise du fonctionnement du Nicod J., 1972 : Pays et paysages du calcaire. PUF, Paris, « le géo-
graphe », n° 7, 244 p.
soutirage karstique concerne une grande partie de l’Holo-
cène. Elle se termine au
cours de la Protohistoire
et correspond à l’arrivée
de sédiments argileux
bruns à cailloutis. Nous
n’avons pas observé de
soutirages dans ces
dépôts.
En plus de l’im-
portance du colmatage,
les tranchées ont révélé
l’existence d’une mor-
phologie karstique net-
tement plus différen-
ciée, notamment au
début du Périglaciaire.
La coupe réalisée à par-
tir des sondages 57, 58
et 59 est d’ailleurs assez
éloquente (Fig. 4). Elle
montre, avec une série
d’autres sondages, que
le fond de la doline était
surcreusé par une autre
dépression aux parois 27
Figure 4. Coupe des sondages 57, 58 et 59 (levé et DAO : L. Bruxelles / Inrap).

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

L’apport de la géomorphologie au diagnostic archéologique


sur le projet du canal Seine-Nord Europe
Marc Talon 1 .

Caractéristiques du projet entre Noyon et le canal Dunkerque-Escaut d’une hauteur


de chute de 15 à 30 m, ce qui donne quelques indications
2 500 hectares impactés, 55 millions de m3 de terres sur la profondeur de creusement du canal dans certains
déplacés… pour un tracé de 106 km depuis la rivière Oise secteurs. Cette nécessité de terrassements importants
à Compiègne jusqu’au canal Dunkerque-Escaut à Auben- fait de ce projet d’aménagement, un projet hors normes
cheul-au-Bac, telle est l’ampleur du chantier lié à la tant pour son impact archéologique que pour l’étude
construction du canal à grand gabarit Seine-Nord Europe géomorphologique des différents paysages recoupés.
qui recoupe les régions Picardie et Nord – Pas-de-Calais
D’autres ouvrages complètent le creusement de
(Fig. 1). Sa réalisation a pour but de désenclaver le bassin
la section courante, il s’agit notamment de trois ponts
de la Seine en l’ouvrant sur le réseau européen de voies
canaux, dont un exceptionnel de 1 330 m de long pour
navigables vers l’Europe du Nord et donnera naissance à
franchir la Somme, de 2 bassins réservoirs d’un volume
la liaison européenne à grand gabarit Seine-Escaut.
de stockage de 16 millions de m3 d’eau environ, assurant
Pour un plan d’eau en section courante de 54 m l’alimentation du canal en période d’étiage de l’Oise et
de large et 4,5 m de profondeur, l’emprise moyenne glo- de 4 plateformes multimodales d’activités correspondant
bale de l’ouvrage est de 150 m soit trois fois la largeur du globalement à 360 ha.
tracé d’une autoroute ou d’une LGV, mais contrairement
Le tracé du canal Seine-Nord Europe recoupe sur
à ce type d’ouvrage où l’équilibre entre déblais et rem-
un axe Nord-Sud le centre de l’interrégion de l’INRAP
blais limite les terrassements, ici le plan d’eau du canal
Nord-Picardie, trois quarts de ce transect touchant la
entre deux biefs ne permet pas une telle économie. Sept
Picardie et un quart le Nord - Pas-de-Calais. À partir de
écluses sont prévues, une dans la vallée de l’Oise et six
Compiègne, les 18 premiers kilomètres du projet sont
situés dans la vallée de l’Oise et relèvent pour l’essentiel
de l’aménagement de la rivière et de l’élargissement du
canal actuel. De Noyon jusqu’à Aubencheul-au-Bac, le
canal Seine-Nord Europe, parallèle au canal du Nord, sera
construit en rebord ou sur le plateau, préservant ainsi les
vallées. Dès 2004, les archéologues ont pris progressive-
ment conscience de l’emprise du projet, et ont rapide-
ment mesuré l’intérêt de tels travaux dont l’ampleur est
sans commune mesure avec les aménagements réalisés
jusqu’alors en France.
Pour réaliser l’expertise puis la fouille des sites
archéologiques les mieux conservés, l’INRAP a mis en
place une direction de projet qui a été établie dans des
locaux situés au centre du tracé, à Croix-Moligneaux
entre Ham et Péronne. Chargée de coordonner l’ensemble
des équipes opérationnelles, elle est constituée d’un staff
administratif et fonctionnel d’une dizaine de personnes
et d’un plateau technique mutualisant diverses res-
sources (topographie, SIG, DAO, PAO, géophysique, coor-
dination paléoenrivonnement). S’appuyant sur la dyna-
mique, l’expérience et les compétences des personnels
Figure 1. Le canal Seine-Nord Europe assurera le raccordement des grands de ces régions, un programme archéologique a été éla-
ports maritimes européens (Le Havre, Rouen, Dunkerque, Zeebrugge,
Anvers, Rotterdam) en ouvrant le Bassin parisien vers le nord de la boré et mis en œuvre depuis septembre 2008 (Prilaux et
28 France, la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne (DAO C. Font, Inrap). Talon, 2012).

1. Directeur de projet pour le canal Seine-Nord Europe, INRAP Nord Picardie, UMR 8164 Halma-Ipel (CNRS, université Lille 3, MCC).

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

La connaissance archéologique et susceptibles de livrer des occupations humaines. Sur le


bassin de la Somme, l’opportunité de diagnostics réalisés
géomorphologique des paysages sur les versants orientés au Nord-Est, a été l’occasion de
traversés découvrir des niveaux préhistoriques préservés dans les
L’interrégion Nord-Picardie, dont la surface n’est séquences de lœss datées de la fin du Saalien et du Weich-
pas très importante, présente du fait de sa position au selien (cf. article Coutard,Antoine et Locht dans ce volume).
centre du bassin économique nord-ouest européen, une
activité conséquente en termes d’aménagement du ter- L’expertise géomorphologique du tracé
ritoire, activité qui a été accompagnée, depuis plus d’une
Le tracé du canal Seine-Nord-Europe recoupe divers
vingtaine d’années, par des investigations archéologiques
types de substrat. Aussi, pour détecter de potentiels sites
(Collectif, 2005 ; Collart et Talon, 2011 ; Bayard, Buchez et
archéologiques, il a fallu mettre en œuvre différentes tech-
Depaepe, 2011).
niques de sondages permettant le diagnostic des sites
La nature diversifiée des aménagements et leur historiques et protohistoriques (Photo 1). Le plus souvent
contexte topographique ont permis la constitution, pour ces derniers sont conservés sous la terre arable. En
l’ensemble des périodes depuis la préhistoire jusqu’à nos revanche, les sites préhistoriques peuvent être enfouis à
jours, d’un référentiel conséquent tant en termes de plusieurs mètres de profondeur dans les lœss ou dans les
connaissances archéologiques et paléoenvironnemen- fonds de vallées, recouverts par des colluvions de pente ou
tales qu’en termes de compétences techniques. des limons de débordement.
C’est grâce notamment à un autre tracé linéaire La collaboration est essentielle entre archéologue
imposant, celui du TGV Nord et de l’Interconnexion (Saint et géomorphologue à partir du moment où existe sous la
Blanquat, 1992) qu’a pu être mise en place, dans la région, terre arable une séquence stratifiée pouvant avoir été
à la fin des années 80, une démarche systématique d’éva- anthropisée ou présentant des couches potentiellement
luation géomorphologique et paléoenvironnementale contemporaines d’occupations humaines. En effet, la
parallèlement aux reconnaissances archéologiques. Elle détection d’éventuels sites archéologiques est grande-
s’est faite via un programme de sondages ponctuels, sur ment facilitée par la compréhension des facteurs géo-
les plateaux, sur les accumulations de lœss et les fonds de morphologiques qui peuvent permettre ou non leur
vallée, l’acquisition d’un carottier autotracté permettant conservation.
l’expertise et l’échantillonnage des séquences sédimen-
Vu le nombre de sondages à entreprendre et les
taires les mieux conservées. L’analyse de ces levés et pré-
caractéristiques des substrats concernés, il est apparu,
lèvements fut effectué en collaboration avec divers spé-
dès la phase de préparation du diagnostic que les limons
cialistes (sédimentologie, palynologie, malacologie…), le
de plateaux (LP) constitués de lœss, les séquences strati-
tout calé avec des datations C14.
graphiques potentielles (Fy et Fz) de bas de versant ou
Cette démarche, initiée à l’occasion des travaux des talwegs recoupés, et celles du lit majeur de la vallée
liés au programme archéologique du TGV Nord, a été élar- de l’Oise nécessiteraient la présence régulière d’un géo-
gie sur les vallées du nord de la région de Paris et complétée
avec des séquences observées dans des carrières de gra-
nulats puis à l’occasion de campagnes ponctuelles réali-
sées sur tel ou tel affluent de l’Oise et de la Marne (Pastre
et al. 1997,2002 a et b). Les résultats ont permis de proposer
un premier bilan de la dynamique de ces vallées depuis le
Tardiglaciaire et de la topographie des installations
humaines dans leur environnement, parallèlement aux
travaux effectués dans la vallée de la Somme (Antoine
1997, Antoine et al. 2000 et 2002).
Pour les plateaux et l’étude des loess, la réalisa-
tion de grandes coupes perpendiculaires à la vallée de la
Somme et à ses terrasses à l’occasion des travaux liés
notamment à la construction de l’autoroute A16 dans la
Photo 1. Vue aérienne montrant le territoire concerné et les travaux de dia-
région d’Amiens a permis de compléter, documenter, dater gnostic archéologique sur le rescindement du canal du Nord à Catigny
et comprendre les séquences sédimentaires quaternaires (Oise) (cliché Ph. Frutier, Altimage). 29

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

morphologue. Dans les faits, deux géomorphologues inter- tion et le calendrier des évaluations préliminaires pour les
viennent sur le tracé, l’une – Sylvie Coutard – sur les lœss sites préhistoriques. Ces évaluations consistaient, sur les
et les séquences potentielles conservées dans les talwegs secteurs dont la couverture lœssique existait,à réaliser des
et vallées situés sur le plateau, l’autre – Céline Coussot – sondages selon une maille de 50 à 200 m afin de pouvoir
chargée du suivi des interventions sur la vallée de l’Oise repérer d’éventuels niveaux d’occupations préhistoriques et
et ses séquences alluviales. relever les logs des séquences sédimentaires recoupées.
En concertation avec Voies Navigables de France (VNF),
Les sondages en puits sur les limons dans le cadre réglementaire d’autorisation d’occupation
temporaire, avait été adopté un protocole d’intervention
de plateau similaire à celui signé avec la profession agricole pour les
La particularité du canal est en effet d’être un amé- sondages géotechniques,qui consistait,en termes de dégâts
nagement linéaire quasi essentiellement en décaisse- au sol et cultures,à limiter les sondages à des puits de faible
ment du fait de la nature même de la voie d’eau qui emprise au sol. Il n’était évidemment pas question de des-
engendre un fond de forme horizontal entre deux biefs.
cendre dans ces puits,les observations de la séquence stra-
Cela génère des creusements importants pouvant
tigraphique devant être faites depuis le bord de l’excavation
atteindre jusqu’à 35 mètres de profondeur dans le Pas-
et les sédiments extraits déposés puis triés sur place,avant
de-Calais, sur le secteur d’Hermies.
rebouchage dans la journée.
Rappelons que le tracé du canal Seine-Nord-Euro-
Mais, dans un premier temps, et cela a été un des
pe est parallèle, à quelques centaines de mètres près, au
défis majeurs pour l’équipe archéologique du canal SNE,
canal du Nord dont le creusement au début du XXe siècle
il a fallu mettre au point une méthode rapide et sécurisée
avait permis la mise au jour, sur certains secteurs (Her-
de diagnostic afin de pouvoir repérer à des profondeurs
mies, Catigny, Noyon…), de niveaux paléolithiques (Com-
conséquentes les éventuels niveaux d’occupation en pla-
mont, 1916). Certains d’entre eux étaient constitués de
ce (Photo 2).
silex taillés et de nombreux restes de faune, assemblage
exceptionnel du fait de la présence d’ossements qui en L’étude chronostratigraphique des lœss dont la puis-
général ne se conservent pas dans les limons souvent sance peut atteindre plusieurs mètres d’épaisseur néces-
acides. site le recours à une pelle hydraulique de 180 CV à bras
rallongé, permettant la réalisation de sondages en puits à
Ces éléments, rapprochés aux indices relevés en
de grandes profondeurs (13-14 m). L’importance de ces tra-
prospection de surface sur certains endroits, couvrent
vaux, qui ont rarement été menés à de telles profondeurs,
depuis la préhistoire ancienne, il y a 200 ou 300 000 ans,
a amené l’INRAP à concevoir en collaboration avec la CRAM
jusqu’à la fin de la dernière glaciation, il y a 10 000 ans.
un système de sécurité spécifique constitué d’un balcon-
Enfin, le bon état de conservation de certains de ces gise-
ments et des restes osseux permet d’envisager la décou- passerelle permettant l’observation et le relevé sécurisé
verte de vestiges humains. de la stratigraphie. Lorsque des niveaux potentiellement
anthropisés sont repérés, le contenu du godet de la pelle
Depuis plus d’une vingtaine d’années des compé-
tences ont été développées en Nord Picardie, en collabo-
ration avec le laboratoire de géographie physique de Meu-
don, dans l’étude de la chronostratigraphie des lœss et le
repérage des potentiels niveaux archéologiques conser-
vés (cf. article Coutard, Antoine et Locht dans ce volume).
Mais l’opportunité de sondages systématiques dans les
placages lœssiques sur près de 80 km de plateaux est
exceptionnelle à l’échelle européenne. Aussi a-t-il fallu
développer nos méthodes de manière à optimiser le tra-
vail des équipes spécialisées.
Lors de la mise en place du projet de diagnostic
archéologique du projet d’aménagement, une réunion de
concertation s’est tenue en septembre 2006 avec les dif- Photo 2. Sondage en puits avec l’utilisation d’un balcon passerelle à
férents intervenants – agents prescripteurs de l’État, pré- Catigny (Oise) permettant l’observation en sécurité des unités stratigra-
phiques, le contenu du godet étant trié pour la découverte éventuelle
historiens, géomorphologues… – de diverses institutions d’artefacts liés à un niveau préhistorique. Diagnostic E. Goval en collabo-
30 (CNRS, universités, INRAP…) afin de déterminer l’organisa- ration avec S. Coutard (cliché M. Talon, INRAP).

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

mécanique correspondant est fouillé afin de détecter la


présence de vestiges lithiques ou fauniques. En cas de non
achèvement du sondage en fin de journée, la pose d’une
protection constituée d’une grille articulée en triptyque,
complète le dispositif de sécurité (Sellier et al., 2009).
En cas de sondage positif, une évaluation est faite
en élargissant le puits sous la forme d’une pyramide inver-
sée en gradins, permettant ainsi l’expertise directe du
niveau archéologique et la fouille sur une petite surface
de celui-ci, étape indispensable pour estimer son état de
conservation.
Plusieurs échelons de diagnostic dirigés par
Photo 3. Relevé d’un log stratigraphique sur un sondage dans le lit majeur
E. Goval, J.-L. Locht, N. Sellier et M. Soressi, sont intervenus de l’Oise à Choisy-au-Bac (Oise), diagnostic F. Joseph en collaboration avec
sur le tracé pour mettre en œuvre ce type de sondage en C. Coussot, (cliché M. Talon, INRAP).
puits, chaque échelon étant constitué d’un responsable
d’opération, de deux techniciens et d’un géomorphologue ces sondages dépend de l’existence ou pas de stratigraphie,
(S. Coutard), le rythme d’avancement, selon l’épaisseur de sachant que pour la vallée de l’Oise, ils ne peuvent être
recouvrement, étant de un à deux sondages par jour. effectués que pendant une partie de l’année entre avril et
octobre, hors des périodes de crue et de remontées de la
nappe phréatique. Cette contrainte justifie un rebouchage
Les sondages en fond de vallée rapide de ces sondages, au fur et à mesure de leur réali-
Le deuxième type de sondage est lié à la poten- sation, afin d’éviter leur effondrement. Pour comprendre
tielle préservation de sites pour lesquels une stratigra- et expertiser les niveaux et les sites, la collaboration avec
phie existe, dans les bas de versant ou de talweg, les fonds un géomorphologue (C. Coussot) est indispensable, même
de vallon et dans le lit majeur de la vallée de l’Oise, sachant si le cadre paléoenvironnemental du secteur et l’évolu-
qu’il n’est pas exclu que des éléments organiques soient tion de la dynamique du régime de la rivière ont pu être
conservés dans ces milieux. posés lors des premières études géomorphologiques
Lors de la phase de préparation du diagnostic,a été menées en collaboration avec le laboratoire de géogra-
effectué par S. Coutard et T. Ducrocq un repérage sur le phie physique de Meudon (Pastre et al., 1997).
terrain de tous les vallons et plaines alluviales recoupés par Afin de compléter l’étude géomorphologique et
le tracé à partir de Noyon afin de pouvoir établir un pro- de mieux comprendre l’occupation humaine sur le fond de
gramme de sondages sur une dizaine de petits secteurs en vallée, des prospections géophysiques visant à cartogra-
plus du diagnostic systématique prévu sur le lit majeur phier, notamment, les différents paléochenaux et berges,
de l’Oise. Le but était de pouvoir réaliser, sur ces petits sec- a été entrepris par G. Hulin, relevés qui seront complétés
teurs,des sondages ponctuels plus ou moins profonds,afin par des coupes de tomographie électrique par Cl.Virmoux
de cerner les principales unités morpho-stratigraphiques et du laboratoire de géographie physique de Meudon
de potentielles couches archéologiques en place. Dans les
faits, une grande partie de ces secteurs concernant des Les sondages linéaires surfaciques
zones humides et boisées,l’accès aux parcelles concernées
ayant été reporté, ce programme n’est pas achevé. La troisième et principale méthode de diagnostic,
utilisée tant sur le canal que pour l’ensemble des inter-
Pour la vallée de l’Oise, bien que les zones boisées
ventions en archéologie préventive en milieu rural, consis-
ne soient également pas accessibles, l’essentiel du tracé
te à réaliser avec des pelles hydrauliques de 180 CV équi-
a été sondé sous la direction de F. Joseph, F. Malrain,
pées de godets lisses de 3 m de large, de longues tranchées
C. Paris et K. Raynaud en collaboration avec T. Ducrocq, vu
espacées d’une vingtaine de mètres en moyenne, com-
que la majorité des résultats concerne la mise au jour de
plétées par des extensions de décapage à l’emplacement
sites mésolithiques (Photo 3).
des concentrations de vestiges et par des sondages ponc-
Pour diagnostiquer ces types de milieu, les tuels en profondeur permettant le levé et la compréhen-
responsables d’opération étaient accompagnés d’un à sion de la couverture superficielle. La détection des sites
deux techniciens et d’un géomorphologue, et utilisaient archéologiques sous la terre végétale à 30-50 cm de pro-
une pelle hydraulique de 180 CV. La durée de réalisation de fondeur est ainsi faite lors des campagnes de sondages sys- 31

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

tématiques sur l’ensemble du tracé, méthode éprouvée Antoine P, Fagnart J.-P., Limondin-Lozouet N. et Munaut A.-V.,
depuis de nombreuses années et qui a permis de sonder 2000 : Le Tardiglaciaire du bassin de la Somme, éléments de
10 % de la surface des emprises du canal et de ses amé- synthèse et nouvelles données. Quaternaire, 11-2, 85-98.
nagements annexes. Antoine P.,Munaut V.,Limondin-Lozouet N.,Ponel Ph. et Fagnart
J.-P., 2002 : Réponse des milieux de fond de vallée aux varia-
Hormis ponctuellement dans des piégeages sédi- tions climatiques (Tardiglaciaire et début Holocène) d’après les
mentaires où des vérifications stratigraphiques sont effec- données du bassin de la Selle (Nord de la France), processus et
tuées, les sondages linéaires surfaciques sont d’un intérêt bilans sédimentaires. In : Bravard J.-P. et Magny M. (dir.) – Les
moindre en termes géomorphologiques. La terre végétale fleuves ont une histoire. Paléo-environnement des rivières et
est généralement décapée jusqu’au substrat (niveau de des lacs français depuis 15 000 ans. Éditions Errance, 15-27.
l’horizon Bt des lœss, calcaire crayeux ou argile à silex) et Bayard D., Buchez N. et Depaepe P. (dir.), 2011 : Quinze ans d’ar-
chéologie préventive sur les grands tracés linéaires en Picar-
lorsque des colluvions sont identifiées, elles sont enlevées
die. Revue Archéologique de Picardie, n° 3-4, 340 p.
à moins que leur épaisseur ne soit conséquente. Dans ce
Coll. 2005 : La Recherche archéologique en Picardie : bilans et
cas, un sondage ponctuel est effectué jusqu’au substrat.
perspectives. Revue archéologique de Picardie, n°3-4, 346 p.
Collart J.-L. et Talon M., 2011 : Fouilles et découvertes en Picar-
Conclusion die. Collection Histoire. Éditions Ouest-France et INRAP, 144 p.
Sur les 2 500 hectares impactés par les aménage- Commont V., 1916 : Les terrains quaternaires des tranchées du
ments liés à la construction du canal Seine-Nord-Europe, nouveau Canal du Nord. L’Anthropologie XXVII, 309-350 et 517-
1 700 hectares ont été à ce jour diagnostiqués et 320 538.
indices de sites identifiés. Pastre J.-F., Fontugne M., Kuzucuoglu C., Leroyer C., Limondin-
Lozouet N., Talon M., et Tisnerat N. 1997 : L’évolution tardigla-
Ces premiers résultats et le fait qu’un nombre non
ciaire et postglaciaire des lits fluviaux au nord-est de Paris
négligeable de sites préhistoriques ait pu être découvert (France). Relations avec les données paléoenvironnentales et
(26 indices de sites paléolithiques et 10 mésolithiques) l’impact anthropique sur les versants. In : Géomorphologie, 4,
sont dus aux méthodes de diagnostic utilisées et à l’inté- 291-312.
gration, dès la phase préparatoire, de la géomorphologie. Pastre J.-F., Leroyer C.,Limondin-Lozouet N.,Orth P., Chaussé Ch.,
Le développement de cette discipline dans l’interrégion Fontugne M., Gauthier A., Kunesch S., Le Jeune Y. et Saad M.-
Nord Picardie est lié depuis de nombreuses années à une C., 2002a : Variations paléoenvironnementales et paléohy-
drologiques durant les 15 derniers millénaires : les réponses
collaboration pérenne entre les équipes de l’INRAP et,
morphosédimentaires des vallées du Bassin parisien (Fran-
principalement, celles du laboratoire de géographie phy- ce). In : Bravard J.-P. et Magny M. (dir.), 2002 : Les fleuves ont
sique de Meudon. une histoire. Paléo-environnement des rivières et des lacs
Constat peut être fait que le programme mis en français depuis 15 000 ans. Éditions Errance, 29-44.
œuvre sur le canal Seine-Nord-Europe est la réponse adap- Pastre J.-F., Leroyer C., Limondin-Lozouet N., Fontugne, M., Hat-
tée à la taille et à l’importance du potentiel archéologique té Ch., Krier V., Kunesch S. et Saad M.-C., 2002b : L’Holocène du
et géomorphologique que cet équipement hors du com- Bassin parisien : variations environnementales et réponses
géoécologiques des fonds de vallée. In : Richard H. et Vignot
mun présente. À côté des résultats archéologiques, il A., 2002 : Équilibres et ruptures dans les écosystèmes depuis
constitue d’ores et déjà, pour les territoires traversés, un 20 000 ans en Europe de l’Ouest. Annales Littéraires de l’Uni-
référentiel conséquent qui permettra de renseigner les versité de Franche-Comté, série Environnement, Sociétés et
éléments constitutifs de la couverture superficielle trop Archéologie n°3, 61-73.
peu souvent documentée. Prilaux G. et Talon M. 2012 : La construction du canal Seine-
Nord Europe et son intégration dans le paysage archéologique.
Bibliographie In : Nouveaux champs de la recherche archéologique. Archéo-
pages, Hors série, 56-68.
Antoine P., 1997 : Modifications des systèmes fluviatiles à la
transition Pléniglaciaire-Tardiglaciaire et à l’Holocène : Saint-Blanquat H. de 1992 : Archéo TGV, 450 km d’histoire.
l’exemple du bassin de la Somme (Nord de la France). Paris, Casterman.
Géographie physique et Quaternaire, 51-1, 93-106. Sellier N., Coutard S., Auguste P. et Goval E., 2009 : Havrin-
court (Pas-de-Calais) : résultats des sondages profonds, rapport
de diagnostic de la ZP7, INRAP canal Seine-Nord Europe, 45 p.

32

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

Géologie et Préhistoire dans les loess de la Somme et des régions voisines


Sylvie Coutard 1 , Pierre Antoine 2 et Jean-Luc Locht 3 .

Géologie et préhistoire dans la vallée briqueteries) ouvertes dans les dépôts alluviaux et les
formations de couverture. Dès cette époque, le lien entre
de la Somme : une longue histoire les terrasses et leur couverture apparaît nettement et
commune Commont établit une stratigraphie détaillée des loess du
Dernier Glaciaire ou « ergeron ».
L’origine des recherches sur les dépôts quaternaires
de la vallée de la Somme est intimement liée à celle de la De nombreux chercheurs s’intéressèrent aux for-
Préhistoire depuis les travaux de Jacques Boucher de Perthes, mations quaternaires de la Somme au cours du XXe siècle :
publiés en 1849. Ce dernier démontra l’association, au sein Henri Breuil, Franck Bourdier, François Bordes, Alain Tuf-
d’alluvions anciennes de la Somme à Abbeville, d’outils en freau, Jean Sommé, Christian Dupuis, Paul Haesaerts… Les
silex taillés par l’homme avec des restes d’animaux fos- travaux les plus récents sont ceux de Pierre Antoine (1990),
siles. Des recherches alliant archéologie et géologie furent qui distingua dix terrasses étagées (Fig. 1). Les dépôts allu-
ensuite menées au cours du XIXe siècle, en particulier dans viaux purent pour une part être datés, ce qui permit d’éta-
les carrières de Saint-Acheul à Amiens (voir l’historique blir une séquence de référence pour le développement
dans Antoine et al., 2010). Parallèlement, en 1890, Jules des fleuves depuis la fin du Pléistocène inférieur (Antoi-
Ladrière élabora le premier système lithostratigraphique ne et al., 2007).
des limons quaternaires du nord de la France. Le renouvellement des connaissances au cours des
La première étude stratigraphique détaillée de l’en- années 80-90 concerna également les loess avec l’étude
semble du système de terrasses de la Somme, dans ses détaillée des paléosols présents dans les couvertures des
aspects géométrique, stratigraphique, dynamique et pré- terrasses. La séquence de Grâce-Autoroute à Amiens,
historique, fut l’œuvre de Victor Commont (1866-1918), reposant sur une nappe datée de plus d’1 Ma, comprend
qui bénéficia des nombreuses carrières (gravières et 6 paléosols de rang interglaciaire.La coupe de Saint-Sauflieu

Figure 1. Le système de terrasses de la moyenne vallée de la Somme (d’après Antoine et al., 2007). 33

1. INRAP Nord-Picardie, 518 rue Saint-Fuscien 80000 Amiens et UMR 8591 CNRS Laboratoire de Géographie physique, Meudon.
2. UMR 8591 CNRS Laboratoire de Géographie physique, Meudon.
3. INRAP Nord-Picardie, 518 rue Saint-Fuscien 80000 Amiens.

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la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

(Somme) fut par ailleurs proposée comme coupe-type du limoneux, dans les dépôts du Début Glaciaire weichselien
Début Glaciaire weichselien : un complexe pédo-sédimen- et des Pléniglaciaires inférieur et moyen. En effet, les ver-
taire comprenant un sol gris forestier (le sol de Saint-Sauflieu) sants orientés vers le Nord-Est, abrités des vents domi-
et trois sols steppiques reposant sur le sol brun lessivé attri- nants, présentent souvent des séquences pédosédimen-
buable au dernier interglaciaire eemien (Antoine, 1989). taires lœssiques bien conservées, dans lesquelles peuvent
être préservés des niveaux préhistoriques. Elles ne concer-
L’archéologie préventive de tradition nent le plus souvent que la seconde moitié du Saalien et le
Weichselien, les dépôts de loess antérieurs au stade isoto-
samarienne pique 6 étant très rares.Les loess du Pléniglaciaire supérieur
Au cours des années 1990 et 2000, les recherches du Weichselien ne sont pas très épais, excédant rarement
sur les loess connurent un essor sans précédent, en liaison cinq mètres, ce qui explique que ce type de gisement soit
avec le développement rapide de l’archéologie de sauve- fréquemment concerné par les travaux d’aménagement.
tage sur les grands travaux d’aménagement, en particu-
lier les tracés linéaires (TGV Nord, autoroutes A16, A28,
A29, Canal Seine-Nord-Europe, entre autres…) (Fig. 2).
Méthode
La première étape de la recherche est la détection
La réalisation de sondages destinés à la découverte
des sites lors de la phase dite de diagnostic (Locht et al.,
de gisements paléolithiques conservés en profondeur a
2010). L’épaisseur plurimétrique de la couverture lœssique
alors constitué une des particularités de l’archéologie pré-
nécessite la réalisation de sondages en puits à la pelle
ventive du nord de la France. Cette démarche fut le résul-
hydraulique à godet lisse (Photo 1). Dans la mesure du pos-
tat d’une approche volontariste, l’étude des occupations
sible,ces excavations sont creusées jusqu’au substrat,secon-
préhistoriques dans leur contexte géomorphologique,
daire ou tertiaire, afin de pouvoir interpréter la globalité
chronostratigraphique et paléoenvironnemental étant
des séquences sédimentaires quaternaires. Le levé strati-
indispensable. Cette période fut donc aussi logiquement
graphique est réalisé à partir des bords du sondage pour des
celle du renforcement des recherches pluridisciplinaires
raisons évidentes de sécurité. Seules les unités stratigra-
menées par des équipes informelles associant des cher-
phiques dilatées et/ou bien marquées sont ainsi identi-
cheurs de l’AFAN-INRAP, du CNRS, des universités et du
Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN).
Dans le bassin de la Somme, la majorité des sites du
Paléolithique moyen a été découverte sur des versants

Figure 2.A – Extension occidentale de la zone loessique eurasiatique.B – Loca- Photo 1. Sondage dans les lœss à la pelle hydraulique - Bourlon,Pas-de-Calais
34 lisation des principaux sites du Paléolithique moyen du nord de la France. (cliché Jean-Luc Locht).

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

fiées. Le contenu de chaque godet de pelle est soigneuse- dans l’ouest de l’Europe. Un grand nombre d’horizons-
ment examiné afin de découvrir des artefacts lithiques ou repères pédologiques (horizons de sols), sédimentaires
d’éventuels restes fauniques, parfois de petite taille, qui (faciès lœssiques spécifiques) ou périglaciaires (fentes de
témoignent de la présence d’un site paléolithique. La pré- gel, cryoturbations, thermokarst) peuvent ainsi être suivis
sence d’un personnel expérimenté est ici essentielle pour au niveau régional et même continental, de la Norman-
la reconnaissance rapide et sûre d’artefacts, la détermina- die à l’Europe centrale.
tion de leur position dans la séquence pédo-sédimentaire Il est par conséquent possible de repositionner les
et éventuellement de leur appartenance à un techno- industries paléolithiques dans un cadre chronostratigra-
complexe ou à une culture archéologique. phique de plus en plus précis, de l’ordre de quelques millé-
À ce stade de l’opération, il faut également définir naires pour certains niveaux (Fig. 3). Cela fournit des infor-
le caractère « en place » de l’industrie en prenant en comp- mations essentielles pour la connaissance des peuplements
te les premiers indicateurs taphonomiques (absence ou humains du Nord-Ouest européen à la fin du Paléolithique
présence de patine, arêtes vives ou émoussées, présence moyen et au début du Paléolithique supérieur.
de cailloutis au sein de sédiment témoignant de phases L’essentiel des apports de ces dernières années
de ruissellement…). Ces deux type d’informations – chro- concerne le dernier cycle interglacaire-glaciaire (Eemien –
nologiques et taphonomiques – sont indispensables pour Weichselien, stades isotopiques 5 à 2). L’interglaciaire
la suite à donner aux sondages positifs : fouille ou aban- eemien est représenté dans tous les profils par un horizon
don du site. de sol brun lessivé argileux brun à brun-rouge d’environ
Seules les fouilles permettent une étude appro- un mètre d’épaisseur, préservé essentiellement en position
fondie et une interprétation précise des séquences loes- de plateau : le Sol de Rocourt. Ce sol se trouve tronqué
siques (pédo-stratigraphie, sédimentologie, malacologie, lors de la première péjoration climatique postérieure à
datations…) et des industries paléolithiques associées l’interglaciaire (MIS 5d).
(Photo 2). Les fouilles de Bettencourt-Saint-Ouen ont permis
de préciser les événements du Début Glaciaire weichse-
Préhistoire et géologie du Quaternaire lien en identifiant un sol gris forestier (attribuable au MIS
dans les couvertures lœssiques : des 5c) entre le sol brun lessivé eemien (MIS 5e) et le sol de
Saint-Sauflieu (MIS 5a). La corrélation de trois profils
apports réciproques principaux issus de fouilles préventives menées en France
Les recherches récentes permettent de souligner le septentrionale (Bettencourt, Beauvais et Villiers-Adam)
caractère extrêmement homogène de l’enregistrement fournit actuellement un bilan pédo-sédimentaire excep-
pédo-sédimentaire dans le bassin de la Somme et les tionnellement complet du Début Glaciaire weichselien
régions avoisinantes. L’analyse et la corrélation de plus de en contexte de versant. Des datations TL4 obtenues sur silex
80 séquences montrent une grande cohérence dans la chauffés permettent de caler les horizons de sols, faciès
réponse des environnements lœssiques aux variations pour lesquels les méthodes de datation sur sédiment sont
climatiques millénaires qui caractérisent le dernier glaciaire généralement infructueuses.
Jusqu’il y a une quinzaine d’année, les phases du
Pléniglaciaire inférieur et moyen du Weichselien n’étaient
connues que par l’horizon-repère du sol de Saint-Acheul,
sol brun boréal mis en évidence sur l’un des profils levés
dans la célèbre carrière Bultel-Tellier dans le quartier Saint-
Acheul à Amiens (Somme). Les recherches récentes ont
permis de mettre en évidence pour ces deux phases un
enregistrement pédosédimentaire de plusieurs mètres
d’épaisseur. En effet, à Villiers-Adam, le complexe de sols
du Début Glaciaire weichselien est par endroits entaillé par
une phase érosive contemporaine du début du Plénigla-
ciaire inférieur du Weichselien. Les vallons résultant de
Photo 2. Fouille archéologique préventive sur le site de Fresnoy-au-Val ce décapage violent sont ensuite comblés par un sable
(Somme). À la base de la coupe, de teinte sombre, le complexe de sols éolien d’origine locale. Au-dessus de ces sables se déve-
humifères du Début Glaciaire Weichselien (112 – 70 ka environ) contenant
les niveaux archéologiques (fouilles Jean-Luc Locht ; cliché Pierre Antoine). loppent deux horizons de type sol brun boréal. Ceux-ci 35

4. Par thermoluminescence.

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

Figure 3. Séquence pédostratigraphique de référence pour la France septentrionale et le bassin de la Somme, corrélation avec les enregistrements globaux
et localisation des occupations paléolithiques (document Pierre Antoine, non publié).

sont séparés par un niveau humifère fortement dégradé Bapaume, Savy, Havrincourt pour le Pléniglaciaire moyen ;
(sol de prairie arctique). Ces dépôts sont antérieurs à la pha- Amiens-Renancourt pour le Pléniglaciaire supérieur, etc.).
se de sédimentation loessique du Pléniglaciaire supérieur Les nombreux sondages réalisés lors des phases de
et correspondent à une dilatation importante des niveaux diagnostics permettent en outre d’observer la répartition
du Pléniglaciaire moyen. spatiale des différentes formations à l’échelle régionale.
Le site de Villiers-Adam (Photo 3), qui a fait l’objet
d’études paléoenvironnementales très détaillées, est la
référence pour le complexe de sols du Pléniglaciaire moyen
(Complexe de sols de Saint-Acheul-Villiers-Adam).
Le Pléniglaciaire supérieur se caractérise par une
accélération très marquée de la sédimentation lœssique,
surtout entre 25 et 20 ka environ. Après une coupure
majeure,soulignée par un réseau de grandes fentes en coin
(ice-wedges) puis par une érosion importante, il se dis-
tingue par le développement des lœss calcaires typiques,
dont l’épaisseur peut localement atteindre 6 à 8 mètres.
De nouvelles opérations archéologiques permet-
tent régulièrement de confirmer ou de peaufiner cette Photo 3. Coupe de Villiers-Adam. Les sols humifères du Début Glaciaire
synthèse chronostratigraphique (Fresnoy-au-Val, Saint- du Weichselien (en sombre) sont incisés par un vallon (sur la gauche de la
photo). Au-dessus, le Complexe de sols du Pléniglaciaire moyen (fouille
36 Just-en-Chaussée pour le Début Glaciaire weichselien ; Jean-Luc Locht ; cliché Pierre Antoine).

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

Le renouvellement des données concernant le der- Antoine P.,Limondin-Lozouet N.,Chausse C.,Lautridou J.-P.,Pastre
nier cycle climatique (Eemien-Weichselien) montre que J.-F., Auguste P., Bahain J.-J., Falgueres C., Ghaleb B., 2007 : Pleis-
l’occupation du bassin de la Somme est nettement dis- tocene fluvial terraces from northern France (Seine, Yonne,
Somme): synthesis, and new results from interglacial deposits.
continue avec un maximum très net de vestiges lors des Quaternary Science Reviews, 26, 2701–2723.
phases de transition de type Début-Glaciaire à climat
Antoine P., Bahain J.-J., Auguste P., Fagnart J.-P., Limondin-
continental et contexte de sylvo-steppe (112-70 ka environ). Lozouet N., Locht J.-L., 2010 : Quaternaire et préhistoire dans
Seules quelques occupations ont été mises en évidence au la vallée de la Somme : 150 ans d’histoire commune. In Hurel
cours du Pléniglaciaire inférieur vers 60 ka et au cours du A. & Coye N. (coord.) – Dans l’épaisseur du temps – Archéo-
Pléniglaciaire moyen vers 40-50 ka. Un abandon total de logues et géologues inventent la préhistoire. Publications
la région entre 23 et 13 ka (14C) a lieu lors de la période de scientifiques du Muséum, 341-381.
sédimentation lœssique maximale. La recolonisation de Boucher de Perthes J., 1849 : Antiquités celtiques et antédilu-
la vallée par les hommes est ensuite observée au début de viennes. Mémoire sur l’industrie primitive et les arts à leur
origine, vol. 1, Paris, 628 p.
l’amélioration climatique du Tardiglaciaire.
Commont V., 1913 : Les Hommes contemporains du renne dans
la vallée de la Somme. Mémoire de la Société des Antiquaires
Conclusion de Picardie, t. 37, 430 p.
La richesse de la préhistoire régionale et la quali- Locht J.-L., Sellier N., Coutard S., Antoine P., Feray P., 2010 : La
té des résultats scientifiques obtenus en Picardie attestent détection de sites du Paléolithique ancien et moyen dans le
du caractère indispensable de la collaboration entre nord de la France : une approche particulière. In Depaepe P. &
Séara F., eds., 2010 : Le diagnostic des sites paléolithiques et
Sciences de la Terre et Préhistoire. Un modèle d’occupation
mésolithiques. Les Cahiers de l’Inrap, 3, 108 p.
humaine lié aux phases climatiques et pédo-sédimen-
Locht J.-L., dir., 2002 :Bettencourt-Saint-Ouen ; cinq occupations
taires a pu être construit en Picardie pour le Weichselien. paléolithiques au début de la dernière glaciation. Document
Ce modèle peut servir de base de réflexion pour d’autres d’Archéologie Française, n°90, 169 p.
cycles interglaciaire-glaciaire, ainsi que d’autres régions de Locht J.-L., Antoine P., Bahain J.-J., Dwrila G., Raymond P., Limon-
France et d’Europe. din-Lozouet N., Gauthier A., Debenham N., Frechen M., Rous-
seau D.-D.,Hatté C.,Haesaerts P.,Metsdag H.,2003 :Le gisement
Références bibliographiques principales paléolithique moyen et les séquences pléistocènes de Villiers-
Adam (Val d’Oise, France). Chronostratigraphie, environne-
Antoine P., 1990 : Chronostratigraphie et environnement du ment et implantations humaines. Gallia Préhistoire, 45, 1-111.
Paléolithique du bassin de la Somme. Publication n° 2 du CERP.
Université de Lille-Flandre-Artois.

Le sable des Landes : un désert périglaciaire au Pléistocène


Pascal Bertran 1-2 , Luca Sitzia 3 , Philippe Chéry 4 , Marion Hernandez et Norbert Mercier 5 .

À l’occasion des travaux conduits par l’Inrap sur le Entités géomorphologiques


tracé de l’autoroute A65 entre Pau et Langon et suite à un
travail de thèse, les diverses sources documentaires dis- À l’échelle du bassin, plusieurs grandes entités géo-
ponibles sur les dépôts éoliens d’Aquitaine (photogra- morphologiques peuvent être distinguées (Fig. 1). La pre-
phies satellitaires et aériennes, cartes géologiques, base mière correspond à des pavages de déflation, essentielle-
de données sur les sols, données de terrain) ont été com- ment localisés dans la partie nord du bassin à la surface
pilées et complétées par l’acquisition de nouvelles données d’alluvions de plateau sur les deux rives de la Garonne. Ces
(observation de coupes inédites, sédimentologie, data- pavages de galets éolisés sont localement recouverts par
tion). Les grandes lignes de l’extension du désert landais de minces accumulations de sables très grossiers, la plu-
et sa chronologie commencent à être mieux connues (Ber- part du temps remaniées dans la couche de labour. Des
tran et al., 2011 ; Sitzia et al. 2012) et ont permis d’évaluer galets éolisés ont été également mentionnés ponctuel-
son influence sur le peuplement de la région au cours du lement plus au sud, sur les hautes terrasses de la Garon-
Paléolithique supérieur. ne ou de l’Adour. 37

1. Université Bordeaux, PACEA, UMR 5199, 33405 Talence Cedex.


2. INRAP, 156 avenue Jean Jaurès, 33600 Pessac.
3. Idem 1.
4. Bordeaux Science Agro, 1 cours du Général de Gaulle, 33175 Gradignan Cedex.
5. Université Bordeaux, CRPAA, UMR 5060, Maison de l’Archéologie, 33607 Pessac Cedex.

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la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

La seconde entité correspond à des épandages


sableux, qui forment un vaste triangle approximative-
ment compris entre l’embouchure de la Gironde au Nord,
celle de l’Adour au Sud, l’Océan Atlantique à l’Ouest et la
Garonne pratiquement jusqu’à la ville de Nérac à l’Est. Ce
triangle est caractérisé par la quasi-absence de reliefs et
une topographie en pente douce vers l’océan, situation
unique le long du littoral atlantique français qui a per-
mis la progression des sables loin à l’intérieur du continent.
Les sables de couverture forment un épandage peu épais,
généralement inférieur à deux mètres.
Les photographies aériennes montrent de nom-
breux édifices dunaires de hauteur métrique dans la par-
tie ouest du triangle landais, qui s’organisent d’Ouest en
Est en champs de dunes en taches ou en dômes, puis de
rides barkhanoïdes ou transversales, enfin en épandages
en nappe sans édifice dunaire identifiable (Fig. 2). L’orien-
tation des rides transversales indique des vents efficaces
d’Ouest ; ces rides s’incurvent localement à proximité de
la ligne de partage des eaux entre l’océan et la Garonne et
Figure 1. Carte des dépôts éoliens d’Aquitaine et localisation des sites ayant reflètent l’influence du couloir fluvial sur l’écoulement des
fait l’objet d’une datation numérique, d’après Bertran et al. (2011) et Sit-
zia (données inédites). Les flèches indiquent la direction de progression masses d’air. La reconstitution de l’évolution granulomé-
des sables selon les périodes. trique des dépôts éoliens à l’échelle du bassin, à partir de

38 Figure 2. Distribution des édifices dunaires pléniglaciaires dans le secteur de Marcheprime (Gironde, assemblage de photos IGN).

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la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

phréatiques et à leur affleurement dans les creux inter-


dunaires lors de certains interstadiaires. La fin de la mise
en place des sables de couverture se marque par le déve-
loppement d’un sol forestier (arénosol - podzosol imma-
ture) avec d’abondantes traces d’activité biologique dans
les secteurs bien drainés et de tourbes sableuses dans les
dépressions. Les charbons de bois extraits de ce paléosol,
uniquement composés de fragments de pin (type sylves-
tris), ont livré un âge compris entre 12,9 et 14,1 ka cal. BP.
Ils indiquent donc que la recolonisation du désert landais
Figure 3. Abondance relative des sables grossiers (2 000-200 microns), des
sables fins (200-50 microns) et des limons grossiers (50-20 microns) dans par la pinède était largement entamée dès l’Allerød.
la couverture éolienne, partie nord du Bassin aquitain, d’après Sitzia (don-
nées inédites).
L’examen des cartes montre également qu’une
génération plus tardive d’édifices dunaires a partielle-
1 208 points de mesure répartis dans l’ensemble des épan- ment oblitéré les sables de couverture pléniglaciaires. Ces
dages,indique cependant un gradient général très marqué édifices correspondent essentiellement à de grandes dunes
orienté Nord-Ouest / Sud-Est (Fig. 3), en relative contra- paraboliques, typiques d’environnements en partie colo-
diction avec l’orientation dominante reflétée par les dunes. nisés par la végétation. Les dunes s’organisent en champs
formant des sortes de doigts de gants progressant vers l’Est
Seize datations par luminescence (OSL6) ont été
effectuées sur des grains de quartz provenant des sables à partir du littoral ou des vallées alluviales (Fig. 6). Les
de couverture (Bertran et al., 2011 et Sitzia, et al., 2012). Les nombreuses déformations et figures de tassement des
âges obtenus forment deux groupes, l’un entre 58,9 lits de sable observées dans certaines de ces dunes indi-
± 3,3 et 49,6 ± 2,8 milliers d’années (ka) avant le présent qui quent que les sables ont probablement été déposés mélan-
correspond aux rides dunaires de Cestas - Pot-au-Pin,l’autre gés à des quantités importantes de neige. Cette phase a
entre 15,6 ± 0,8 et 24,1 ± 1,7 ka,qui rassemble les cinq autres
sites analysés (Fig.4).Sur deux autres sites (Hourtin et Sau-
cats), les épandages sableux se sont avérés trop anciens
pour être datés par OSL, le signal du quartz ayant atteint la
saturation. Ces datations indiquent donc que les sables
étaient surtout mobiles pendant le stade isotopique (SIM)
2 (~ Pléniglaciaire supérieur), caractérisé par une grande
aridité à l’échelle de l’Europe. Des phases plus anciennes
(notamment SIM 3) ont été localement préservées et
suggèrent que l’activité éolienne a été récurrente pendant
la plus grande partie du Glaciaire.Les dates obtenues sur le
remplissage sableux éolien de coins liés à la contraction
thermique du sol gelé sontégalementindiquées sur la figure 4,
d’après Lenoble et al.(2010) et Gumprich et al.(sous presse).
Ces figures, localisées en périphérie du sable des Landes et
caractéristiques d’environnements à pergélisol,témoignent
d’événements très froids associés à une déflation intense à
la fin du SIM 3 et au début du SIM 2 en Aquitaine.
Peu de phases de stabilisation des sables au cours
du Pléistocène supérieur ont été mises en évidence. Des
gleys plus ou moins tourbeux et cryoturbés ont été obser-
vés sur certains sites, interstratifiés dans les sables éoliens
(Fig. 5). L’un d’entre eux à Cestas – Les Pins de Jarry a livré
des cortèges polliniques typiques d’une toundra arbusti-
ve (Bertran et al., 2009) et a été daté par le radiocarbone
à environ 28 ka en années calibrées avant le présent (cal.
BP). Ces paléosols témoignent de la remontée des nappes Figure 4. Âge des épandages sableux, d’après Bertran et al. (2011), Lenoble
et al. (2010), Gumprich et al. (sous presse) et Sitzia (données inédites). 39

6. Luminescence stimulée optiquement (Optically Stimulated Luminescence).

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

Figure 6. Distribution des dunes paraboliques du Dryas récent dans le sec-


teur de Labouheyre (Landes), d’après Sitzia (données inédites).

migrant sur une surface ancienne, l’horizon ferrugineux


Figure 5. Paléosol de type gley cryoturbé interstratifié dans des sables
éoliens à Sabres (Landes). cimenté des sols ou le sommet de la nappe phréatique.
À l’échelle du bassin, l’ensemble des données chro-
été datée du Dryas récent, vers 12 ka cal. BP, qui corres- nologiques et granulométriques permet de proposer le
pond à la dernière manifestation glaciaire en Europe. Deux schéma dynamique suivant (voir figure 1). Pendant les
édifices ont livré des dates beaucoup plus récentes, com- périodes caractérisées par un faible englacement, illus-
prises entre les XIVe et XIXe siècles, et reflètent une réac- trées ici par un niveau marin à -60 m (début du SIM 3), les
tivation locale des dépôts au cours du Petit Age Glaciaire, vents d’ouest permettent l’extension des sables de cou-
probablement en liaison avec un impact anthropique verture sur l’ensemble du triangle landais. Une situation
accru sur le couvert végétal.
La troisième entité que l’on peut distinguer régio-
nalement est une large ceinture lœssique, liée à l’accu-
mulation de poussières de la taille des limons en péri-
phérie du sable des Landes. Ces lœss forment une
couverture à peu près continue de 2 à 3 m d’épaisseur sur
les reliefs au sud des Landes, ainsi qu’à l’est en rive droite
de la Garonne. Les analyses granulométriques effectuées
indiquent que la proportion de sable dans les dépôts
décroît progressivement en s’éloignant des sables de cou-
verture landais et démontrent que les deux types d’épan-
dages éoliens sont génétiquement liés.
Les dates OSL disponibles sur les coupes de Romen-
tères et d’Auriac-Duclos (Hernandez et al., 2010) indiquent
que les lœss se sont principalement mis en place au cours
des deux derniers Glaciaires (Fig. 7). Ces deux générations
de lœss, séparées par un luvisol dégradé éémien, ont été
observées sur de grandes surfaces le long du tracé de l’au-
toroute A65. Les différences d’enregistrement des phases
de sédimentation éolienne dans les accumulations
sableuses et lœssiques sont similaires à celles connues
dans d’autres bassins et semblent dues à la différence de
susceptibilité à l’érosion des dépôts. Contrairement aux
limons, les sables n’ont pas de cohésion et sont facilement
mis en mouvement par le vent lorsqu’ils ne sont pas pro-
tégés par la végétation. Les âges relativement récents trou-
vés dans les sables de couverture suggèrent que le même
stock de sédiment a été remobilisé par les phases succes- Figure 7. Coupe de Romentères (Landes) et dates OSL, d’après (Hernandez
40 sives de déflation sous forme de dunes ou de nappes et al., 2010).

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

Figure 8. Distribution des sites du Paléolithique supérieur, de l’Épipaléolithique et du Mésolithique en Aquitaine, d’après la base Patriarche (Bertran et al. 2012).

relativement comparable, bien que caractérisée par la l’autoroute A65, qui ont permis d’obtenir un échantillon-
mise en place de dunes isolées, est observée pendant le nage représentatif des différents milieux traversés, ont
Dryas récent. Pendant le dernier maximum glaciaire (SIM donné l’opportunité d’évaluer la pertinence de cette confi-
2) en revanche, les vents efficaces s’orientent vers le Nord- guration (Bertran et al. 2012). Les résultats obtenus ren-
Ouest en liaison avec la croissance de l’inlandsis scandi- voient une image similaire à celle de la carte archéolo-
nave (cf. Antoine et al., 2009). Le retrait du niveau marin gique (Fig. 9). La quasi-absence de sites paléolithiques
jusqu’à la cote de -120 m découvre une large portion du pla- répertoriés dans le sable des Landes n’apparaît donc pas
teau continental et les champs dunaires n’atteignent plus être liée à l’insuffisance des prospections, ni à des pro-
la partie nord du triangle landais. Les édifices plus anciens, blèmes d’enfouissement sous la couverture éolienne, mais
datant du SIM 3 ou antérieurs, sont nappés par de minces bien à des facteurs environnementaux.
épandages sableux dans le Médoc et la région bordelai-
se, tandis que d’épaisses accumulations se mettent en
place au sud, où le trait de côte reste proche de son empla-
cement actuel. Simultanément, une couverture lœssique
se dépose jusque sur le piémont pyrénéen.

Désert landais et peuplement


Pour aborder la question de l’impact du désert lan-
dais sur le peuplement au Paléolithique supérieur, qui cor-
respond approximativement à la principale période de
mobilité des dunes,la base de données Patriarche,gérée par
les Services régionaux de l’Archéologie et recensant tous les
sites connus, a été consultée. L’examen de la carte pour le
Paléolithique supérieur fait immédiatement apparaître
une distribution des sites non homogène en Aquitaine,
avec une quasi-absence de points répertoriés dans les sables
de couverture (Fig. 8). À l’inverse, de nombreux sites sont
disséminés à basse altitude sur les marges des sables.
Figure 9. Abondance des vestiges lithiques le long de l’autoroute A65 entre
Les opérations d’archéologie préventive le long de Langon et Pau et altitude moyenne des sections,d’après Bertran et al.(2012). 41

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

L’hypothèse qui se dégage,par analogie avec ce que sud, sur le piémont pyrénéen et en Cantabre.
l’on connaît des relations biomasse disponible – densité L’image d’un désert périglaciaire peu fréquenté
de population pour les groupes de chasseurs-cueilleurs par les préhistoriques et jouant le rôle d’une barrière cul-
(par exemple : Delpech, 1999), est celle d’une zone faible- turelle semble donc s’imposer. Pour autant, ce désert ne
ment attractive pendant le dernier Pléniglaciaire et le Dryas semble pas avoir constitué une zone totalement inoccu-
récent, en raison d’une biomasse végétale et animale limi- pée. L’examen détaillé de la carte archéologique indique
tée. Par comparaison,la carte de distribution des sites pour en effet que quelques sites du Paléolithique supérieur
l’Épipaléolithique et le Mésolithique, périodes qui voient sont présents dans les sables de couverture, pour une
le développement de la forêt sur l’ensemble de la région, bonne part d’entre eux associés à des sources de matière
fait apparaître un changement complet de configuration, première siliceuse (silex de Villagrains,Tercis et Cazats). Par
qui se traduit par une recolonisation des Landes, la zone ailleurs, les travaux sur la provenance des matières pre-
sableuse ne semblant plus exercer de contrainte sur le mières utilisées dans des grands sites d’habitat des Pyré-
peuplement (voir figure 8). nées-Atlantiques, de Dordogne et du Lot-et-Garonne mon-
À l’instar de ce que l’on observe pour plusieurs trent sans ambiguïté que le silex a largement été diffusé
déserts actuels, l’hypothèse que le désert landais ait joué dans l’ensemble du Bassin aquitain.
un rôle de barrière culturelle pour les populations de chas-
seurs-cueilleurs peut également être posée. Cette ques- Références
tion a été abordée à partir de la distribution de marqueurs Antoine P., Rousseau D.D., Moine O., Kunesch S., Hatté C., Lang
culturels tels que des types de pointes de projectiles et A., Tissoux H., Zöller L., 2009 : Rapid and cyclic aeolian depo-
sition during the Last Glacial in European loess : a high-reso-
d’objets d’art. Les cas des feuilles de Laurier et des pointes lution record from Nussloch, Germany. Quaternary Science
à face concave pour le Solutréen et celui des contours Reviews, 28, 2955-2973.
découpés sur os hyoïde de cheval pour le Magdalénien Bertran P., Allenet G., Gé T., Naughton F., Poirier P. et Sanchez-
moyen sont illustrés sur la figure 10. Goñi M.F., 2009 : Coversands and Pleistocene palaeosols in
the Landes region, southwestern France. Journal of Quaternary
Ces exemples,ainsi que de nombreux autres (Bertran
Science, 24, 259-269.
et al.,sous presse) indiquent que la distribution géographique
Bertran P., Bateman M., Hernandez M., Lenoir M., Mercier N.,
des types d’objets appartenant à un même technocomplexe Millet D. et Tastet J.P., 2011 : Inland Aeolian deposits of south-
n’est pas homogène à l’échelle de l’Aquitaine,mais que deux west France: facies, stratigraphy and chronology. Journal of
sous-aires culturelles peuvent être distinguées au cours du Quaternary Science, 26(4), 374-388.
Paléolithique supérieur,le triangle sableux landais et la zone Bertran P., Banks W., Bateman M.D., Demars P.Y., Langlais M.,
lœssique périphérique faisant office de limite entre celles-ci. Lenoir M., 2012 : Les Landes de Gascogne : désert périglaciai-
re et frontière culturelle au Paléolithique. Des climats et des
Si certains types sont bien présents sur l’ensemble de l’Aqui- Hommes, J.F. Berger (dir.), La Découverte, Paris, 141-156.
taine et attestent de la circulation des populations,des idées Delpech F., 1999 : Biomasse d’ongulés au Paléolithique et infé-
ou des objets sur l’ensemble du bassin,les cartes mettent en rences sur la démographie. Paleo, 11, 19-42.
évidence des concentrations préférentielles voire,pour certains Gumprich A, Bertran P., Fitzsimmons K.E., Zielhofer C., sous
types,une distribution exclusive soit au nord,centrée sur les presse : Optically stimulated luminescence (OSL) dating of
départements de la Dordogne et du Lot-et-Garonne, soit au sand-filled wedge structures and their alluvial host sediment

42 Figure 10. Distribution des types de pointes au Solutréen supérieur et des pendeloques sur os hyoïde de cheval en Aquitaine, d’après Bertran et al. (2012).

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

from Jonzac, Southwest France. Boreas. Sud-Ouest de la France au Pléistocène supérieur, état de la
Hernandez M., Lelouvier L.A., Bertran P., Mercier N., 2010 : La question.Résumé,23e Réunion des Sciences de la Terre,Bordeaux.
datation du Paléolithique moyen et ancien par OSL. Apports Sitzia L., Bertran P., Leroyer C., 2012 : Faciès et chronologie du
et nouveautés à travers l’exemple du site de Romentères. Sable des Landes : la coupe de Cestas - Pot-au-Pin. Quaternaire
Archéopages, 30, 71-79. continental d’Aquitaine : un point sur les travaux récents. Livret-
Lenoble,A.,Bertran,P.,Mercier,N.,Sitzia,L.& Texier,J.P.2010 :Déli- guide de l’excursion AFEQ-ASf 2012, Université de Bordeaux
mitation de l’extension et chronologie du pergélisol dans le AFEQ, 122-135.

Aperçu général sur l’archéologie minière en France


La Rédaction 1 .

Jusque dans les années 60, il n’y avait pas d’organi- Bref historique
sation structurée de la recherche archéologique dans le
Sans revenir sur les actions menées aux XVIIIe et
domaine minier en France. Le code minier régit l’ensemble
XIXe siècles, notamment par les ingénieurs des mines, les
de l’activité minière, à la fois sur le plan de l’exploration –
premières études d’archéologie minière remontent après
exploitation (autorisations et conduite des activités
la Deuxième Guerre mondiale avec d’abord l’enquête du
correspondantes) qu’en matière de réaménagement et
Marquis de Tryon Montalembert sur les ferriers antiques
d’après-mine.En effet,si la propriété du sous-sol appartient
de Gaule, publiée en 1955 et 1956 (Revue des Études
au propriétaire du sol, la gestion du sous-sol minier appar-
anciennes). En 1955, le Colloque international sur le fer à
tient à l’État qui peut en concéder l’exploration et l’exploi-
travers les Âges se tient à Nancy et peu après la Revue
tation. Le maintien d’un site minier dont l’exploitation est
d’Histoire de la Sidérurgie verra le jour, qui deviendra la
terminée pour permettre à des chercheurs d’y accéder et,au-
Revue d’Histoire des Mines et de la Métallurgie, publiée
delà, transformer le site en lieu de visite touristique est à Nancy sous l’impulsion d’Édouard Salin, d’Albert France-
subordonné à deux composantes essentielles : Lanord et de Bertrand Gille, tous trois décédés depuis7.
la prise en responsabilité du site (collectivité territoria- C’est dans les années 60 que se développent les
le ou autre…) ; premières explorations souterraines qui bénéficieront des
la mise en sécurité du site selon des procédures contrô- techniques modernes de progression spéléologique. Les
lées. premières recherches sont faites dans le massif vosgien
Les sites miniers, qu’il s’agisse de travaux souter- (Alsace, Lorraine et Franche-Comté), les archéologues
rains, de haldes ou d’installations de surface, et quel que miniers étant souvent des géologues ou archéologues,
soit leur âge (Préhistoire à nos jours), sont des sites archéo- spéléologues aussi de formation. À partir des années 70,
logiques reconnus comme tels par le Code minier2 et par l’archéologie minière devient une discipline à part entiè-
le Ministère de la Culture et de la Communication. Com- re et une dizaine d’années plus tard (1982) un programme
me tout site archéologique, aucune recherche ni fouille coordonnateur est mis en place, d’abord dans la région
ne peut s’y faire sans autorisation du Préfet3, y compris à Est (Programme H.27 France de l’Est) qui s’étendra en 1990
l’aide de détecteurs de métaux4. Bien que les sites miniers à toute la France pour s’appeler le programme H.03 du
aient aujourd’hui trouvé leur place parmi les sites archéo- Conseil supérieur de la Recherche archéologique.
logiques, le dialogue est resté difficile avec les DRIRE5 S’y retrouveront alors la plupart des archéologues
(DREAL6 aujourd’hui) puisque s’opposent deux concep- miniers de France, également adhérents de la SAFEMM8,
tions,la préservation d’une accessibilité permettant des tra- créée en 1982. En 1994, le programme H.03 devient le pro-
vaux archéologiques d’une part, la mise en sécurité com- gramme P.25 (Histoire des techniques, de la Protohistoire
me prévention des dangers, de l’autre. On soulignera en au XVIIIe et archéologie industrielle) par regroupement
outre la durée des fouilles archéologiques qui s’étalent sur avec d’autres dans une thématique plus large intégrant
des années,voire des décennies,par campagnes successives, l’histoire des techniques et l’archéologie industrielle.
reconduites fréquemment par périodes de 3 ans. Le tableau 1 présente les principales opérations
d’exploration et les principaux sites fouillés durant les
décennies 1970-2010, classées par région. Les sites sont
reportés sur la carte de la figure 1.
43
1. Remerciements à Marie-Christine Bailly-Maître (Directeur de Recherches CNRS), Bruno Ancel (archéologue L’Argentière-la-Bessée), Pierre Fluck (Profes-
seur à l’Université de Haute Alsace), Francis Pierre (SESAM Le Thilliot) pour leur aide dans l’élaboration de ce texte.
2. Loi du 15 juillet 1994 et décret du 9 mai 1955 ; loi du 30 mars 1999.
3. Loi du 27 septembre 1941.
4. Loi du 18 décembre 1989.
5. Direction Régionale de l’Industrie, de la Recherche et de l’Environnement.
6. Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement.
7. Édouard Salin en 1970, Albert-France-Lanord en 1993 et Bertrand Gille en 1980.
8. Société Archéologique Française pour l’Étude des Mines et de la Métallurgie. Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

Sites ou secteurs d’étude Période* Phases d’étude** Nature des travaux et principaux résultats
Secteur France Nord-Est
Ste-Marie-aux-Mines (67) C, D, E, F Chantiers ASEPAM9 depuis 1983. 30 ans de fouilles archéologiques programmées Val d’Argent
Neuenberg (83-96 FP), Altenberg et chantiers de bénévoles (pour installations de surface).
(depuis 82, FP ; PCR et FP à partir de Environ 70 km de galeries explorés et plusieurs dizaines de
2006) ; St-Pierremont – La Croix-aux- mines ouvertes (Pb-Cu-Ag). Mines St-Louis Eisenthür et Gabe
Mines (1985 S), Chrétien (1984-89) Gottes (cette dernière initialement aménagée par Archéomines)
utilisées pour la visite. Dans les quatre opérations (Neuenberg,
Altenberg, St-Pierremont, Chrétien) : études de dynamique,
voies de roulage et puis boisés. Programme actuel de fouilles
depuis 2006.
Chrétien : dynamique + usine Azur du XVIIIe, bleu de cobalt,
fouilles 89-92.
Nord Alsace B Prospections fer gallo-romain
District de Steinbach (68), C, D Reconnaissances dans le district. Nombreuses reconnaissances de surface, terrassements de
mine St-Nicolas de Steinbach Travaux années 1990-2000 à St-Nicolas découverte dans le district minier (Bourbach).
de Steinbach (FP) Dégagement et soutènement de puits et galeries, réfection
entrée mine à St-Nicolas de Steinbach par l’association « Potasse ».
Lalaye (67) E 1990 (S) Filon Pb-Ag. Puits boisé, pompes.
District Cu, Ag du Thillot (88) E Prospection et inventaire régional Connaissance des techniques minières du XVIe au XVIIIe siècle :
(Photo 1) depuis 1986. FP depuis 1989 par techniques de percement, exhaure et usage du bois. Trois
la SESAM10 réseaux miniers reconnus (St-Charles, St-Henri et St-Nicolas).
Réhabilitation du patrimoine St-Charles : galeries, site métal-
lurgique, haldes… Site reconnu de niveau européen.
Musée : Maison des Mynes.
Château-Lambert (70) E 1992-2002 Travaux de prospection : dynamique, mobilier, bornes frontières.
Warndt (Castelberg, D 1975-2000 Filon Cu-Pb-Ag. Thèmes : dynamique, abattage.
Haut Bois) (57)
Minot-Fontenay (21) C Années 80 (FP) Fer karstique ?
Secteur Alpes Provence
Saint-Georges des Hurtières F Thèse B. Cabrol (1967). Filon principal affleure entre 1 428 m et 916 m (hameau de la
(73 - Fe, Cu, Pb) Exploration de contrôle : 1999-2002minière), 21,7 km de galeries, 10 accès sur 400 environ préservés.
Plan complet 1964-67 cadre thèse Bruno Cabrol (pas thèse
d’archéologie). Reprise étude en 1999 pour valorisation tou-
ristique « Le Grand Filon ».
Brandes-en-Oisans (38) C Fouilles et études en continu Filons de quartz Ba à Pb-Ag exploités sous l’autorité du Dauphin.
(Photo 2) depuis 1977 Exploitation à ciel ouvert et souterraine (tranchées remblayées).
Traitement sur place (broyage, lavage, concassage).
Agglomération minière.
Mine de la Gardette (38) E 1999 : étude vestiges miniers (FP) Affleurement du filon suivi sur 400 m.
Trois ensembles souterrains totalisant 1,6 km (Grand réseau,
Galerie Eugène, Réseau Gueymard), 9 entrées de galeries.
Réseau souterrain accessible : 450 m de longueur sur 90 m
en dénivelée. Mine d’or et surtout cristaux de quartz.
Mine totalement mise en sécurité.
Mine du Pontet (38) B, C, F Étude archéologique 1999 (FP), Filon Pb dans socle granito-gneissique, comportant 3 entrées
campagnes de sondages archéolo- de galeries. Abattage par le feu. Datations : Antiquité, Moyen
giques 2001 et 2002 Âge (pour l’argent), XIXe siècle.
Oisans (38) A 2008-2010 Filon de quartz. Cristallière néolithique.
Le Chardonnet (05) F Prospection 1995-96 Couche de graphite.
Mines Ag du Fournel (L’Argen- C, F Campagnes archéologiques 1992-2010 Gisement de Pb-Ag ; arrêt exploitation en 1908. Dépouillement
tière-la-Bessée) (Photo 3) (FP) archives. Plusieurs km de galeries explorés.Thèmes : dynamique,
remblais, abattage par le feu, machines de pompage, treuillage.
Saint-Véran. Mine de Cu des A, F 9 campagnes depuis 1995 1995 : prospection.
Clausis (05) 1995-1998 : fouille installation métallurgique.
1999-2001 : étude des travaux miniers souterrains. Arrêt pour
raisons de sécurité. Poursuite par travaux de surface.
Faravel-Fangeas (05) C 2003-2008 (FP) Filon Pb-Ag-Cu. Thèmes ; remblais, boisage, mobilier.
Houillères du Briançonnais (05) F Pas de fouilles Mines paysannes.
St-Geniez (04) D 1993-95 Filonnets Pb. Étude de remblais.
Mine du Cerisier (06) F Pas de fouilles Galerie maintenue accessible. Musée du cuivre de Léouvé
(La Croix-sur-Roudoule).
Légende : *Colonne 2 : A (Protohistoire), B (Antiquité), C (Médiéval), D (Renaissance XVe-XVIe), E (XVIIe-XVIIIe), F (XIXe-XXe).
44 **Colonne 3 : FP = Fouilles programmées. S = Fouilles de sauvegarde.

9. Association Spéléologique pour l’Étude et la Protection des Anciennes Mines.


10. Société d’Études et de Sauvegarde des Anciennes Mines.

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

Sites ou secteurs d’étude Période* Phases d’étude** Nature des travaux et principaux résultats
Minière de Vallauria (06) C, F Depuis 2008, étude à finalité réhabili- Mine de Pb-Zn fermée en 1927. Environ 15 km de galeries.
tation et fouilles archéologiques (FP) Campagne exploration BRGM 1958-65.
Depuis 2008, étude par étapes avec Service culturel municipal de
l’Argentière-la-Bessée pour réhabilitation et accès touristique partie
du site d’une part,lancement de fouilles archéologiques de l’autre.
Secteur Massif central
Or du Limousin A, B 1986… Sur l’ensemble du Limousin, plus de 230 mines répertoriées
dans le cadre d’un programme archéologique. Fouilles program-
mées et de sauvetage par Sté des Mines du Bourneix sur 5
ensembles miniers du district de St-Yrieix-la-Perche (87).
Musée de l’or à Jumilhac –le-Grand (87)
La Fagassière (87) A 1995-1996 Ancienne mine d’or. Étude des boisages dans une tranchée.
Échassières (03, W, Sn, Li) Pas de fouilles Musée Wolframines
Pontgibaud (63, Pb, Ag) B 2001 Fermeture 1897 : près de 70 km de galeries et 3 km puits.
Étude de boisages de chantier en place (FP). Association Route
des Mines. Petit musée depuis 1993.
Massiac, district à Sb F ? Plus de 150 filons à Sb et autres métaux.
(63, 43, 15) Ancienne mine d’Ouche fermée à la fin des années 70.
Maison du pays de Massiac et de l’antimoine.
Plateau entre Allier et F Années 90 prospections archéologiques Gisement d’antimoine de la Rodde d’Ally (43, arrêt exploita-
Allagnon tion en 1905). Aménagement et études dans les années 90.
Pampailly (69) (Photo 4) D FP années 80. Fouilles pendant Nombreuses archives. Exploitation au XVe et au XVIIIe siècle.
20 ans depuis 1991 Production Ag, Pb, Cu. Extraction jusqu’à 200 m sous terre et
sur n 100 m. Voie de roulage en bois. Dispositif d’exhaure.
Métallurgie. Four de réduction au charbon au XVIIIe.
Languedoc-Roussillon
Largentière (07) M? Pas de fouilles
Mont Lozère (48) A, B, C 1999-2012 – PCR « Le plomb ancien du Mont-Lozère ». Fouille
de fours de métallurgie, de charbonnières, analyses isotopiques.
Mise en évidence exploitation médiévale et gauloise. Mines
des Rousses : fouilles en 1999, reprises depuis 2005.Mines de
cuivre du Bronze Ancien. Plus de 40 chantiers miniers
contemporains. abattage par le feu, aires de traitement.
St-Laurent-le-Minier (30) M Travaux 1985-2012 Étude des travaux miniers XIII-XIVe siècles (dynamique,puits boisé).
Cabrières (34) A, B Fouilles depuis 2000, d’abord sur Mines de cuivre du Chalcolithique sur deux périodes entre
ateliers métallurgique, puis dans 2700 et 2130 BC. Exploitation par étapes successives depuis
travaux souterrains. cette époque. Quatre secteurs miniers : Vallarade, Font de
Dernier PCR : 2009-2011 Nuque, Pioch Farrus et La Roussignole. Plus de 20 puits de
mine connus, ainsi qu’une dizaine d’ateliers métallurgiques.
Métallurgie connue par fouilles Roque Fenestre. PCR « Mines
et métallurgie préhistoriques du midi de la France ».
Salsigne (11) B, F Exploitation d’or dans un minerai arsénieux.
Nombreux travaux d’après-mine plus que d’archéologie.
Les Martys (11) B 1972-1978 et 1988-1995 Ferrier régional romain très volumineux. Exploitation des
déchets depuis 1945 ; plus de traces aujourd’hui.
Découverte de 16 bas-fourneaux,dont 2 remis en fonctionnement.
Barrencs (11) B 2008-2012 Filon Cu + Ag.Thèmes : dynamique, remblais, abattage au feu.
Pyrénées
Aulus-les-Bains (09) C Années 80 et 2003-2007 Mine Pb-Ag. Années 80 : topographie minière, datations C14
Castel-Minier (mine et haldes), géophysique. Années 2003-2007 : fouilles
métallurgie sidérurgique.
Autres sites miniers Ariège : F 1992-93 (H, LBS, R), -1997-98 (L) PCR 92-93 : mines, métallurgie, forêts.
Hautech et La Bastide-de-Sérou 1997-98 : bas fourneaux Lercoul.
(Ba, Cu), Riverenert (Fe), Lercoul Thème du fer karstique.
(bas-fourneaux et fer de Rancié)
Banca (64), mine de cuivre des B, E, F 1989-1999 (fouilles par le groupe Environ 50 galeries et 10 puits existeraient, essentiellement
Trois Rois Leize Mendi), sondages 1997-98, FP en rive gauche de la Nive. Fouilles concentrées sur le filon des
depuis 1999 Trois Rois. Exploitation antique (voire plus ancienne) selon
un grand dépilage (70 m de long sur 30 m de haut) à partir
d’une descenderie de 60 m qui a suivi le filon stérile. Exhaure
par galerie de 175 m de long. Aérage par cheminée de 40 m
de haut. Reprise de l’exploitation au XVIIIe siècle en 4 phases
de 1730 à 1793, puis au XIXe.

Légende : *Colonne 2 : A (Protohistoire), B (Antiquité), C (Médiéval), D (Renaissance XVe-XVIe), E (XVIIe-XVIIIe), F (XIXe-XXe).


**Colonne 3 : FP = Fouilles programmées. S = Fouilles de sauvegarde. 45

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

Sites ou secteurs d’étude Période* Phases d’étude** Nature des travaux et principaux résultats
Larla (64) B 1999-2008 Gisement filonien de Cu et Ag.Dynamique et abattage par le feu.
Somport (64) A 2007 Filon de cuivre,plus ancien site extractif des Pyrénées (2 500 BC).
Haira (64) B 1999-2003 Filon Pb-Ag-Cu. Étude de mine et métallurgie associée.
Poitou-Charentes
Mines d’argent des Rois Francs C Avant 1995 ? Définitions de 5 districts miniers (photos aériennes), ville de
(Melle, 79) (Photo 5) 1995 : programme Paul Benoît. Melle et en dehors.
Métallurgie F. Tereygéol depuis 1996. Plus de 20 km de galeries connus, presque toutes comblées.
Fouille Arkémine en 2008 (S) Expériences métallurgiques de Florian Tereygéol depuis 1996
dans cadre thèse soutenue en 2001, puis de son activité au
CNRS qui s’est développée fortement à l’international.
Nouvel espace métallurgique mis en place en 2007.
Arkémine 2008 : puits et haldes.
Massif armoricain
La Villeder (56) B ?, F Reconnaissances des années 90 mais District Sn. Exploitation antique possible et surtout au XIXe
pas de fouilles siècle en deux phases. Murs de l’usine, construite en 1882,
encore visibles. Partie usine reconvertie en brasserie.
Plélauff (22) B, F Filon Pb-Zn Exploitation antique dès Bronze final attestée par teneurs
anormales en plomb des haches. Seuls gisements plombifères
(avec argent) étaient à l’époque des filons (Huelgoat –
Poullaouen, Chateaulaudren, Trémuson, Pontpéan…).
Importante exploitation souterraine à Plélauff au haut Moyen
Âge (datation C14 et anciens cadres de bois de la vieille mine
trouvés par BRGM dans années 60).

Tableau 1. Principaux sites miniers en France ayant fait l’objet de campagnes d’études archéologiques (compilation).
Légende :
*Colonne 2 : A (Protohistoire), B (Antiquité), C (Médiéval), D (Renaissance XVe-XVIe), E (XVIIe-XVIIIe), F (XIXe-XXe).
**Colonne 3 : FP = Fouilles programmées. S = Fouilles de sauvegarde.
Remarque : Les équipes archéologiques françaises sont intervenues sur divers sites à l’étranger Autriche (Tyrol), Bolivie (San Antonio), Espagne (Carthagène),
Grande-Bretagne (Dartmoor et Dolaucothy), Grèce (Laurion), Italie (Campolungo,Toscane, Sardaigne), Roumanie (Rosia Montana), Suisse (Carena),Yémen (Jabali).

Méthodologie de la conduite des


fouilles : travaux souterrains,
haldes et installations de surface
Nous distinguerons le souterrain, les haldes et la
fouille des structures de surface.

De la spéléologie à l’archéologie des travaux


miniers souterrains
Les débuts de l’archéologie minière à Ste-Marie-
aux-Mines, en quelque sorte un point de départ de l’ap-
proche souterraine, sont marqués par l’intervention de
géologues qui étaient également spéléologues. Ceux-ci ont
donc utilisé les techniques et les normes de sécurité de la
spéléologie pour la progression dans les travaux souter-
rains. La spéléologie est ensuite devenue commune aux
deux types de professionnels intervenant dans l’archéo-
logie minière souterraine, les géologues d’une part, les
archéologues historiens de l’autre.
Figure 1. Localisation des principaux sites miniers ayant fait l’objet de
travaux archéologiques (compilation).
Legende : 1 - Ste-Marie-aux-Mines. 2 - Steinbach. 3 - Le Thillot - Château-Lambert. 4 - Warndt. 5 - Minot. 6 - St-Georges-des-Hurtières. 7 - Brandes-en-Oisans – La
Gardette – Le Pontet – Oisans. 8 - Le Chardonnet. 9 - Le Fournel. 10 - Faravel – Fangeas. 11 - St-Véran. 12 - St-Geniez. 13 - Léouvé. 14 - Vallauria. 15 - Aurières Limousin.
16 - Le Bourneix.17 - Échassières.18 - Pontgibaud.19 - Massiac – La Rodde d’Ally.20 - Pampailly.21 - Largentière.22 - Mt-Lozère.23 - St-Laurent-le-Minier – Les Malines.
24 - Cabrières. 25 - Salsigne. 26 - Les Martys – Barrencs. 27 - Aulus-les-Bains – Lercoul. 28 - Banca – Larla – Haira. 29 - Somport. 30 - Melle. 31 - La Villeder.
46 32 - Plélauff.

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

traces en parois renseigne sur la dynamique des chan-


tiers. Les recherches portent aussi sur les dispositifs d’ex-
haure, les techniques de confortement et l’analyse des
remplissages sédimentaires contemporains du fonction-
nement de la mine, une fois les déblais évacués. Les condi-
tions qui règnent en souterrain (température fraîche
constante, humidité, noir absolu) sont favorables à la
conservation de la matière organique, d’où la possibilité
de dater des boisements anciens ou des charbons de bois
par technique 14C12 ou dendrochronologie13.

Photo 1. Entrée mine St-Thomas, les Hautes Mynes (88), Le Thillot (cliché
O. Vermorel, cf. “Géologues” n° 150, sept. 2006, p. 40).

Photo 3. Canyon du Fournel - 05 (cliché Gérard Sustrac).

Photo 2.Brandes-en-Oisans (38),vue générale du site (cliché Gérard Sustrac).

La formation s’est faite par compagnonnage, par


appartenance à des clubs de spéléologie dont les archéo-
logues miniers étaient ou sont devenus membres. Il n’était
donc pas nécessaire de passer un diplôme en spéléologie,
mais les techniques utilisées sont devenues une compé-
tence partagée des archéologues miniers quelle que soit leur
origine. Par ailleurs,l’appartenance à un club membre de la
Fédération Française de spéléologie (FFS),permettait d’être
couvert par l’assurance propre de la Fédération. De fait, on
ne déplore aucun accident durant les quatre décennies de
fouilles depuis le lancement de l’archéologie minière.Même
si les fouilles souterraines sont aujourd’hui beaucoup moins
importantes, il ne faut pas oublier qu’elles ont constitué
une composante significative de l’archéologie minière,dont
elles sont à l’origine, durant des années.
Une fois les réseaux souterrains rendus accessibles
(désobstrués), il s’agit de découvrir et d’identifier les traces
d’extraction, donc les outils utilisés. La typologie des traces
indique si l’on se trouve en présence d’abattage par per-
cussion posée ou lancée (marteau/pointerolle, pic, burin,
coins), par le feu ou encore, à la poudre11. L’organisation des Photo 4. Pampailly (69) : le Porche du Vernay (clichés Gérard Sustrac). 47

11. À partir du début du XVIIe à la mine du Thillot (Vosges).


12. Qui permet aujourd’hui des datations à ± 50 ans.
13. On ne dispose pas de courbes de référence dendrochronologiques pour le chêne vert et le châtaigner, ce qui peut poser problème pour les sites miniers
de la zone méditerranéenne.

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

ralement dénuées de végétation et bien visibles dans le


paysage. Leur étude apporte des informations sur les tech-
niques d’extraction au travers des déblais de mine, jus-
qu’aux différentes phases du traitement minéralurgique
souvent réalisées sur le carreau de la mine. On peut y
trouver des échantillons de minerai et sa gangue, récolter
des éléments de datation comme de la céramique, voire
des charbons de bois prélevés en stratigraphie car sous ter-
re, face aux fronts de taille, les fortes venues d’eaux sou-
terraines entraînent souvent leur déplacement. On peut
aussi s’informer sur la chronologie relative du fonction-
nement de la mine et, en particulier, identifier les périodes
d’arrêt et de reprise d’activité.
Dans les mines importantes, les haldes peuvent
représenter de gros volumes. Ceux-ci sont rarement fouillés
Photo 5. Les nouvelles installations métallurgiques expérimentales de
Melle (79) (cliché Gérard Sustrac). dans leur ensemble, mais plutôt par tranchées ou par son-
dages qui permettent d’obtenir d’une part une stratigra-
Un mot sur l’abattage au feu dont les anciens ont lar- phie des dépôts, d’autre part des échantillons sur lesquels
gement fait usage,bien que les traités du XVIe siècle la réser- procéder à des analyses minéralogiques ou physico-chi-
vent aux roches très résistantes14.Nous prendrons les exemples miques. Le calcul des volumes peut se faire en croisant
du Fournel (L’Argentière-la-Bessée, 05) et de Melle (79). Des les épaisseurs fournies par les tranchées/sondages et les
expériences d’abattage au feu sont conduites au Fournel données de superficie mesurées.
depuis 1997 (Ancel et Py, 2008). L’objectif est de creuser une
Les fouilles de structures de surface
galerie dans le quartzite stérile, sans intervenir sur le feu
après l’allumage. Sur une dizaine d’années, un total de 185 Ces fouilles constituent une 3ème entrée pour l’étu-
feux a permis de creuser un ouvrage de 1,5 m de haut et 2 m de des sites miniers. En surface, on trouve en effet d’abord
de profondeur, ce qui correspond à 3 m3 de roche abattus les témoignages de l’extraction :exploitations à ciel ouvert,
(8 650 kg) et une consommation de 40 m3 de bois sec (8 400 entrées de galeries souterraines,déblais d’exploitation… Ces
kg). Deux grands types de bûcher ont été testés : le « bucher « éléments » sont rattachés à la phase d’étude des réseaux
adossé » où les bûches sont posées côte à côte dans le même miniers et des techniques extractives. Appartiennent à la
sens et le « bûcher tour » dans lequel les bûches sont arran- catégorie des « structures de surface » l’ensemble des ves-
gées perpendiculairement. Le premier permet de diriger les tiges implantés immédiatement sur le carreau de la mine,
flammes vers une zone de front de taille choisie,tandis que le ou tout proches de celle-ci, témoins des différentes étapes
second permet d’élargie la cavité. Les produits abattus résul- de traitement du minerai (concassage,bocardage,lavage…),
tent des effets du feu, suivis de la purge de la roche. Selon le éventuellement de métallurgie (aires de grillage, bas-four-
type de bûcher,l’avancement du front varie de 0 à 3 cm. neaux…), ainsi que les forges ; le travail du forgeron est
essentiel à la bonne marche des chantiers.Ces installations
À Melle,la formation minéralisée est subhorizontale
ont laissé peu de traces en élévation pour les périodes les plus
et ne se trouve qu’à environ 10 m de profondeur sous le
anciennes (Préhistoire et Protohistoire, Antiquité, Moyen
plateau calcaire. Les galeries d’extraction s’étendent sur
Âge). L’archéologie permet d’interpréter des indices ténus,
des dizaines de kilomètres, parfois sur plusieurs étages. La tels que des fondations ou des emplacements de fours. Le
dureté de la roche minéralisée a imposé une extraction par Moyen Âge tardif, puis les époques suivantes livrent à
abattage au feu (chêne, hêtre, châtaigner principalement) l’étude des vestiges de mieux en mieux conservés.
pour la faire éclater, en utilisant des bûches placées le long
Le cas du site de Brandes est tout à fait excep-
de la paroi (éclatement d’écailles de roche). On estime qu’il
tionnel15. Située sur la commune d’Huez (Isère), à 1 850 m
fallait entre 80 et 100 kg de bois pour abattre 100 kg de
d’altitude, une petite cité minière s’est développée, du
roche ; à chaque feu, on éclatait 3-4 cm d’épaisseur.
XIIe au XIVe siècle. Les vestiges archéologiques appar-
Les études sur haldes tiennent à une fortification, une église paroissiale et son
cimetière, aux habitations des mineurs et de leur famille.
L’étude des haldes est essentielle. Situées immé- Leur étude livre un instantanée de la vie des mineurs au
48 diatement en aval des entrées de mines, elles sont géné- Moyen Âge. Les chantiers d’abattage du minerai et l’en-

14. Agricola G., 1556 : De Re Metallica, Bâle, Forben et Bischoff, 1557, réed. Trad. A. France-Lanord, Thionville, Klopp, 1987, 508 p.
15. Bailly-Maitre M.-C., 2008 : Une aventure minière : Huez et l’argent au Moyen Âge - L’argenteria de brandis. Coll. Musée d’Huez et de l’Oisans, n°8, 2008,
102 p.

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

semble des ateliers de minéralurgie mis au jour (dont 34 Le minerai enrichi passe ensuite dans le circuit métal-
bassins de lavage) permettent de suivre l’ensemble de la lurgique,avec deux étapes :1) fusion du minerai dans un bas-
chaine opératoire jusqu’à la séparation du plomb argen- fourneau afin d’extraire le plomb argentifère, 2) coupella-
tifère de la gangue. tion,dans un four du même nom,afin d’extraire l’argent. La
On trouve également les restes de la technologie de fusion dure plusieurs heures avec ventilation forcée au
traitement des minerais extraits (concassage, lavage…), soufflet pour permettre la réduction du minerai. À la base
éventuellement de métallurgie (bocards,bas-fourneaux…), du four, un orifice latéral permet la sortie de la coulée de
ainsi que les ateliers (forges…). Les bâtiments encore visibles plomb argentifère. Les impuretés restent dans le four sous
datent de la fin du Moyen Âge jusqu’à l’époque actuelle. forme de scories, dans les quelles le plomb résiduel est
Pour les périodes antérieures (Moyen Âge, Antiquité, Pro- récupéré par broyage et lavage des dites scories.
tohistoire et Préhistoire), ne sont guère identifiés que des Dans le four de coupellation, les coupelles rem-
témoins de fondations ou des emplacements de fours. plies de plomb d’œuvre sont d’abord chauffées à 900°.
Le champ de la recherche s’est élargi à une approche Ensuite, à l’air libre, la litharge (oxyde de plomb) se
environnementale, notamment sur tout ce qui concerne concentre en surface où elle est extraite par un ringuard
les pollutions minières : historique, nature, distribution, (tige en fer) autour duquel le plomb s’agglomère et se
vecteurs de diffusion, etc. Dans la conjoncture actuelle, solidifie sous forme d’un culot, tandis que l’argent reste au
cette thématique prend de plus en plus d’importance. fond. On peut rappeler ici que même si la finalité pre-
mière de la métallurgie était la récupération de l’argent,
Les essais métallurgiques le plomb était aussi valorisé.
La compréhension des techniques de traitement Les expérimentations de F.Tereygéol ont d’abord été
des minerais et de métallurgie passe par la collaboration conduites dans le cadre de son travail de thèse, soutenue
avec des archéomètres et à l’expérimentation. L’interdis- en 2000, puis des nombreuses collaborations nationales
ciplinarité est désormais la règle. La question peut être étu- et internationales mises en place. Ces développements
diée au niveau d’un site, mais certaines thématiques com- ont justifié l’installation d’un nouvel espace expérimen-
me celle de l’approvisionnement en bois peuvent être tal, ouvert en 2007. Cet espace comporte un bas-four-
traitées à l’échelle régionale. C’est ce qui a été réalisé en neau, un four de coupellation et un four à moufle ou à
Ariège dans le cadre du PCR 92-93. Cette étude a permis essai. Les fours utilisés pour les expérimentations précé-
de fournir une évaluation du tonnage de bois utilisé et dentes ont été conservés.
de la répartition régionale de la ressource.
Le PCR « Le plomb ancien du Mont-Lozère » a servi Perspectives
de cadre à une véritable interdisciplinarité regroupant, Un document de synthèse sur 30 ans d’archéolo-
dans une codirection, un géologue/paléométallurgiste, gie minière est en cours d’élaboration et devrait être dis-
un géomorphologue/anthracologue et une historien- ponible en 2013. Il fera le point de la diversité des travaux
ne/archéologue16. régionaux menés à l’échelle de la France, au travers de
L’expérimentation est une des méthodes de l’ar- l’ensemble des périodes archéologiques et de la diversité
chéologie du métal. La plupart des responsables de des minerais. Après une phase durant laquelle les travaux
programmes de recherches l’ont mise en œuvre. Tout miniers souterrains ont été relativement accessibles, la
comme les essais d’abattage par le feu menés sur le site tendance à la mise en sécurité des sites a prévalu condui-
de L’Argentière-La Bessée, sur le thème de la métallurgie, sant à une réduction très significative des fouilles en sou-
les travaux menés par Florian Tereygeol sur le minerai terrain. Ce sont donc les domaines de recherche plus acces-
Pb-Ag de Melle (79) font figurent d’exemple. sibles qui sont maintenant privilégiés, en particulier les
Rappelons d’abord le processus d’enrichissement fouilles de surface, les espaces métallurgiques et les expé-
utilisé à Melle. Une fois extrait et après un premier tri en rimentations, les haldes, la géochimie des roches, sols et
mine, le minerai subissait, au jour 1) un débourbage dans eaux et plus globalement l’archéométrie.
des fosses pour éliminer terre, cendres, charbon, 2) un L’archéométrie concerne l’application des sciences
broyage sur tables (confirmé par les fouilles de la laverie « dures » aux sciences humaines : caractérisations et
des Boulitotes, 3) un 2ème lavage du minerai finement analyses physiques et chimiques, études isotopiques et
broyé sous courant d’eau, dans des fosses allongées ; la datations, dendrochronologie… Les objets étudiés se sont
galène, plus lourde, se dépose en tête. Dès que possible, aussi diversifiés puisqu’ils englobent toute la filière des
à chaque étape, le minerai « pur » est isolé. minerais aux objets, depuis l’évolution historique des sites 49

16. Ploquin A., Bailly-Maitre M.-C., Allée P (dir), 2011 : Les métallurgies du plomb ancien. Apports des méthodes contribuant à leur étude. Archéoscience,
revue du GMPCA, PUR, n°34-2011, 97-307.

Géologues n°173
la géologie dans différents exemples d’opérations de fouilles

miniers, la caractérisation des déchets, jusqu’à l’origine Coll., 1990 : Fouilles archéologiques mines et métallurgie :
des métaux utilisés dans les objets fabriqués. Dans ce tous les sites vosgiens. Pierres et Terre n°34, mai 1990, 160 p.
panorama, il y a encore place pour des fouilles, essentiel- Coll, 1995 ? : Les filons du Neuenberg. Sentier minier Sainte-
lement menées à partir de la surface, des reconnaissances Marie-aux-Mines/Val d’Argent. Plaquette Déchiffrer le Patri-
moine, 28 p. + carte.
générales et, bien entendu, la poursuite des études de
Coll., 2000 : Mines, mineurs et minéralogie au Silberthal.
sites encore accessibles, parmi lesquels, pourquoi pas,
Association minéralogique « Potasse », 100 p.
certaines mines en activité. Un autre des volets en déve-
Fluck P.,2006 :Saint-Louis Eisenthür – Ste-Marie-aux-Mines.Fran-
loppement concerne l’impact environnemental des sites ce de l’Est – Sans doute la plus belle mine d’argent de la Renais-
miniers et, plus largement, l’impact de la mine sur sance. 13ème Congrès international du TICCIH17,Terni, Italie, 2 p.
l’organisation du territoire correspondant. Fluck P.,Bohly B.,2006 :Archéologie des mines et de la métallurgie.
Comme on le voit clairement, la fin des études d’ar- In : DRAC Alsace : bilan scientifique 1980-2005 h. s., 157-177.
chéologie minière n’est pas pour demain, même si on évo- Pierre F., 1993 : Les mines de cuivre et d’argent de la Haute-
lue d’une part vers l’application de technologies plus pous- Moselle. Apparition et évolution des techniques de percement
à la poudre noire. Le Thillot (Vosges). Lotharingia,T. V, 91-159.
sées, d’autre part vers une géographie archéologique plus
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18. Voir aussi : Lenne A., 2010 : La mine d’argent du Fournel sous la direction d’Edouard Duclos de Boussois, de 1847 à 1851. Cahiers du Château Saint-Jean
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Brussieu, Rhône. Documents d’Archéologie en Rhône-Alpes le : état de la question. Les cahiers numismatiques, n° 144, 37e
n°14, 137 p. année, Paris, 27-44.
Cauuet B., 1995 (2ème édition) : Les mines d’or gauloises du Téreygeol F., Happ J., 2000 : La production d’argent à Melle au
Limousin, 36 p. Moyen Age. Du minerai au métal : approche expérimentale.
Cauuet B., 1999 : L’exploitation de l’or en Gaule à l’Age du Fer. Actes des Rencontres Internationales d’Archéologie et d’His-
L’Or dans l’Antiquité de la Mine à l’Objet, B. Cauuet (éd.). toire d’Antibes, Antibes, 189-204.
Supplément 9 Aquitania, Bordeaux, 31-70.
Cauuet B.,2004 :L’or des Celtes du Limousin.Éd. Culture et Patri- Massif armoricain
moine en Limousin, Limoges, 124p. Coll., 2001 : Les minéraux et la géologie de La Villeder (Morbi-
Ploquin A.,Bailly-Maître M.-C.,Allée P.(dir),2011 :Les métallurgies han). Le Règne minéral – hors série VII, 60 p.
du plomb ancien. Apports des méthodes contribuant à leur Chauris L., 1989 : Les exploitations minières dans le Massif
étude. Archéoscience, revue du GMPCA, PUR, n°34-2011, 97-307. armoricain. Déclin ou progrès. Norois, n°141, 5-32.

51

Géologues n°173
matériaux et archéologie

Entretien et réfection des monuments : le Laboratoire de Recherches des Monuments


Historiques (LRMH) au cœur de la protection des sources de matériaux
La Rédaction 1 .

Généralités sur le LRMH des bâtiments et des étapes de construction. Il y a ensuite


les recherches concernant le choix des techniques de
Le LRMH, créé en 1970, est un service du ministère conservation et de restauration les plus appropriées
de la Culture et de la Communication, dépendant de la (traitements, produits, concentrations, techniques de
direction de l’architecture et du patrimoine, sous-direction nettoyage…).
des monuments historiques. L’objectif du fondateur2 était
Dans les cas les plus simples, une identification
de mettre en place un laboratoire spécialement dédié à
sur échantillon en laboratoire suffit et un déplacement sur
l’étude des matériaux constitutifs du patrimoine bâti et des
le terrain n’est pas nécessaire. Une observation plus com-
objets mobiliers, ce qui comprenait l’altération des dits
plète peut impliquer la description des façades des monu-
matériaux et les techniques de conservation et de res-
ments, l’observation des pierres in situ, y compris l’accès
tauration. Le laboratoire est installé dans les communs
aux parties hautes, ce qui peut nécessiter des équipe-
du château de Champs-sur-Marne et son personnel repré-
ments d’accès spécifiques.
sente une quarantaine de personnes relevant de la fonc-
tion publique d’État (dont géologues, chimistes, biochi- À titre d’exemple, dans le cas de la façade ouest de
mistes, ingénieurs matériaux). Notre-Dame-la-Grande à Poitiers (Blanc et al., 1981), des
formes d’altération intense ont pu être reliées à la présence
Le laboratoire est organisé autour 10 pôles scien-
de calcaire grosssier de l’Oxfordien (pierre de Bonillet) exploi-
tifiques, dont 8 sont axés sur les matériaux et les tech-
té dans la vallée du Clain et mis en œuvre au XIXe siècle.
niques (bois,peinture murale et polychromie,pierre,grottes
ornées, métal, béton, textile, vitrail), 2 sont transversaux Concernant le champ des techniques de restaura-
(microbiologie, pôle analytique), et de 3 pôles complé- tion, lorsqu’il s’est agi de restaurer l’Opéra Garnier, les
mentaires, techniques et documentaires. Un centre de études scientifiques ont permis de choisir un procédé de
documentation est ouvert au public sur rendez-vous. Le nettoyage par microabrasion avec des poudres de granu-
LRMH dispose aussi de deux bases de données accessibles lométrie différente pour les angelots de l’attique (calcaire
en ligne, l’une bibliographique générale (Castor)3 et l’autre tendre lutétien de Méry-sur-Oise) ou pour certaines des
photographique (Image). colonnes de la façade principale (calcaire oolithique
bathonien de type Ravières en Bourgogne), comme le
Le présent article concerne plus spécifiquement
précise Perrot (2002).
les matériaux minéraux, en particulier la caractérisation
des pierres employées dans les monuments, ainsi que Le travail d’identification des monuments et car-
l’identification et la préservation des sites d’extraction. rières réalisé au LRMH depuis sa création a abouti à consti-
tuer des dossiers sur plus de 500 monuments et plus de

Géologie et matériaux au LRMH


Dans le cadre des activités du laboratoire,il incombe
aux géologues d’étudier les matériaux pierreux mis en
œuvre dans les monuments historiques classés ou ins-
crits sur la liste complémentaire. Les travaux portent d’une
part sur les matériaux eux-mêmes et la détermination
des zones de carrières d’origine et, d’autre part, sur leur
comportement vis-à-vis des agents extérieurs afin de pro-
poser les méthodes de restauration et de conservation
les mieux adaptées, ce qui inclut la possibilité de trouver
des pierres de substitution ou équivalentes.
Ces objectifs conduisent à deux catégories d’études
Photo 1. Carrière de tuffeau Maquignon Frères à Usseau - 86 (cliché Mikaël
52 complémentaires. Il y a d’une part l’étude des matériaux Guivarc’h, LRMH).

1. Remerciements à Lise Leroux (LRMH) pour son aide dans l’élaboration de ce texte.
2. Jean Taralon, inspecteur général des monuments historiques.
3. De nombreux documents de cette base peuvent être téléchargés.

Géologues n°173
matériaux et archéologie

pierres, carrières, exploitants et références bibliogra-


phiques ;
un système d’information sur les pierres, carrières et
monuments de la région Centre (PIERCENTRE) dispo-
nible aussi sur CD-Rom5.
Dans le même esprit un projet collaboratif régio-
nal, dénommé Pierre Sud, a émergé pour le Languedoc-
Roussillon,impliquant DRAC Languedoc-Roussillon,BRGM,
LMRH et CICRP6, ainsi que des enseignants-chercheurs
de l’Université de Montpellier et d’autres structures régio-
nales7. Les travaux de compilation ont été conduits durant
la période 2008-2010 avec le soutien du FEDER. Depuis
Photo 2. Carrière souterraine de tuffeau Lucet à Bourré - 37 (cliché Mikaël
Guivarc’h, LRMH). décembre 2010, les données sont accessibles sur un site
spécifique hébergé par le BRGM8 (pierresud.brgm.fr). On
peut y consulter une cartographie interactive, éditer des
rapports communaux sur pierres, carrières et monuments,
télécharger des atlas départementaux sur pierres et car-
rières et divers guides techniques (altérations, méthodes
de conservation et compatibilité des pierres), consulter
une lithothèque virtuelle.
Fin 2010, la base Pierre-Sud comportait 611 pierres
provenant de 1 109 carrières pour la plupart abandonnées,248
monuments protégés (sur 2 000) disposant d’informations
sur leurs pierres constitutives,336 échantillons dans la litho-
thèque virtuelle et 1 186 illustrations photographiques.
Un projet comparable, baptisé Pierre PACA, est en
cours pour la région Provence-Alpes - Côte-d’Azur (PACA),
sous la direction de la DRAC, du BRGM et du CICRP. Son
Photo 3. Carrière souterraine abandonnée de Belbèze, ayant fourni des
matériaux utilisés dans la construction de Toulouse - 31 (cliché Philippe achèvement est prévu pour fin 2012.À terme,les deux bases
Blanc). Pierre PACA et Pierre-Sud pourraient fusionner et porter
ainsi sur l’ensemble du patrimoine du sud de la France.
800 carrières (Blanc et Leroux, 2006), dont les photos 1 à 3 Il faut aussi souligner l’importance de la litho-
donnent quelques exemples. Ces dossiers renferment des thèque du LRMH, initiée dans les années 40 et qui sert de
éléments bibliographiques (ouvrages, actes de congrès, guide comparatif sur la provenance des pierres. Environ 6
catalogues de carrier, répertoire de 1889, archives dépar- 000 échantillons de pierre sont conservés au laboratoire,
tementales, cartes géologiques et notices explicatives) et collectés au cours de missions de reconnaissance, four-
des informations recueillies au cours d’études et de mis- nis sous forme de cubes par les carriers (environ un quart)
sions. Figurent dans ces dossiers : des coupes géologiques, ou provenant de monuments. En outre, les principaux cal-
des photos, des observations de terrain, des descriptions caires marbriers utilisés en décoration en France depuis
de lames minces, des résultats de mesures pétrophysiques plusieurs siècles sont représentés dans une collection de
sur roches, etc. Ces dossiers ne concernent que les dépar- 90 plaques.
tements français, mais avec un niveau d’information
La plupart du temps, la connaissance de la géolo-
variable selon le cas, en fonction du nombre de demandes
gie locale et l’utilisation de techniques simples (observa-
de la part des architectes.
tions à la loupe simple ou à la binoculaire, tests à l’acide
Deux bases de données complètent les dossiers : chlorhydrique dilué et tests de dureté) suffisent pour
une base de données documentaires MONUMAT4 déterminer la formation géologique et la provenance de
(données BRGM et LRMH) portant sur carrières et monu- la pierre en œuvre dans un secteur géographique donné.
ments de France métropolitaine et de la Réunion, initiée Dans certains cas, l’utilisation de techniques d’analyse
en 1996 ; l’interrogation peut se faire par les entrées physico-chimiques (dont isotopiques), chimiques ou miné-
suivantes : monuments, pierres, choix techniques de ralogiques plus élaborées peut s’avérer nécessaire pour 53

4. Gestion par le BRGM depuis la fin des années 90 : monumat.brgm.fr


5. Initiative de la DRAC Centre en 2004, qui a sollicité le BRGM pour cela.
6. Centre interrégional de conservation et de restauration du patrimoine, groupement d’intérêt public culturel basé à Marseille.
7. Services territoriaux de l’architecture et du patrimoine (STAP) et Groupement français des entreprises de restauration de monuments historiques (GMH)
en particulier.
8. Site BRGM : pierresud.brgm.fr
Géologues n°173
matériaux et archéologie

vérifier la présence de certains minéraux ou discriminer Deux études de cas


l’origine de calcaires de composition très voisine (cas de
la Basilique St-Denis, par exemple, Blum, 1994). La Chapelle Saint-Laurent à Montmorillon (86 – Fig.1),
ensemble composite des XIIe, XVIIe et XIXe siècles, montre
Ce sont les matériaux très homogènes et possédant
sept catégories de pierres différentes, dont un grès arko-
peu de signes distinctifs qui sont les plus difficiles à dis-
sique utilisé dans les parties basses, une dolomie jaune et
tinguer. C’est le cas, par exemple, pour les marbres blancs,
cinq types de calcaires (trois oolithiques, un à entroques et
les craies blanches de Picardie, les calcaires fins et blancs
un autre, fin et dur). Le grès arkosique provient vraisem-
du Jurassique supérieur de Tonnerre, d’Asnières ou de Lor-
blablement du grès dit de Brenne (Éocène) présent sur les
raine. Ainsi, des discriminations entre marbres blancs ont
plateaux autour de Montmorillon. La dolomie jaune (Bajo-
été possibles grâce à des analyses isotopiques 13C et 18O ou
par cathodoluminescence (références citées dans Blanc cien) affleure en ville et dans les environs immédiats. Les
et Leroux, 2006). divers types de calcaires (Bajocien, Bathonien) sont issus
d’une ou plusieurs carrières situées sur les rives de la Gar-
Une autre source de difficultés résulte de l’emploi
tempe à environ 10 km au Nord, à l’exception des calcaires
de pierres différentes (polylithisme) dans les bâtiments, en
oolithiques utilisés au XIXe, probablement issus d’une car-
lien avec la région où l’on se trouve. Dans certaines façades,
rière plus importante comme Chauvigny.
on peut ainsi trouver plus d’une dizaine de pierres diffé-
rentes. Celles-ci sont utilisées en fonction de leurs pro- L’étude cartographique fine de la chapelle a permis
priétés physiques (résistance, capillarité…), de choix esthé- de mettre en évidence les différentes phases de restruc-
tiques, de la disponibilité des ressources locales, ou encore turation de la façade. En matière d’altération, c’est sur-
de la succession des restaurations. tout le grès à ciment argileux qui est affecté et il n’est

Figure 1. Les pierres en œuvre dans la façade occidentale de la Chapelle Saint-


Laurent à Montmorillon (source : LRMH).
54

Géologues n°173
matériaux et archéologie

plus exploité actuellement. En substitution, un grès arko- des bâtiments de France, des maîtres d’ouvrage et plus
sique d’Auvergne pourrait être envisagé. largement de l’État. Au cas par cas, les géologues du LRMH
Autre exemple d’étude fine, celle de l’Hôtel de peuvent aussi s’impliquer dans des études scientifiques,
Béthune Sully à Paris. Les matériaux sont essentiellement notamment en partenariat avec l’INRAP.
des calcaires lutétiens, de provenances diverses et utilisés En ce qui concerne les bases de données ou les SIG,
en soubassement, en élévation, au niveau du porche d’en- on s’aperçoit que les initiatives régionales, à l’image de
trée et dans le mur bahut de la cour anglaise en fonction Pierre Sud ou Pierre Paca, se développent, ce qui traduit
de leurs propriétés physiques. L’ensemble est cohérent l’intérêt des décideurs régionaux pour ces questions.
avec ce qui a été observé dans le bâti parisien à partir du Toutefois, il est souhaitable qu’une perspective et une
XVe siècle : utilisation des bancs francs parisiens durs en cohérence d’ensemble soient assurées,à l’échelle nationale,
soubassement et du calcaire à Ditrupa strangulata de pour que ces initiatives régionales constituent les pierres
Saint-Leu pour les élévations. d’une construction commune et ne conduisent pas à une
Le développement des sites de Saint-Leu et Saint- dispersion qui peut être pénalisante à terme.
Maximin (60) est probablement du à une limitation des
réserves en bancs francs disponibles dans le sous-sol pari- Pour en savoir plus
sien. Cette évolution a un autre avantage lié à la puissance
des bancs de Saint-Leu qui permet de tailler des blocs plus
Bibliographie
grands que dans le cas des bancs francs parisiens,ce qui peut
conduire à des coûts de construction moindres. Blanc A., Leroux L., 2006 : L’identification géologique des maté-
riaux de construction au laboratoire de recherche des monu-
Pour les diverses phases de restauration et de ments historiques. Bull. Inf. Géol. Bass. Paris, v. 43, n°4, 23-28.
restructuration, d’autres pierres ont été utilisées. Le calcaire Blum P. Z., 1994 : Fingerprinting the stone at Saint-Denis : a pilot
dur à cérithes de type Saint-Pierre-Aigle (Aisne) a rem- study. GESTA, XXXOOO, 1, 19-28.
placé le calcaire dur de Paris, tandis que les calcaires de type Coll.,1991,1993,1996,2004 :Carrières et constructions en France
Saint-Maximin (Oise), parfois grossiers et coquilliers, ont et dans les pays limitrophes. Actes des 115e, 117e, 119e et 124e
remplacé la pierre de Saint-Leu. Dans les deux cas, il s’agit Congrès des Sociétés Savantes, CTHS éd., 464, 513, 524 et 524 p.
de calcaires du Lutétien moyen. Coll., 2004 : Pierres de patrimoine. Dossier. Géochronique n°89
(mars 2004), 17-57.
Perrot. A.-C., Blanc A., Vergès-Belmin V., Perdu B., 2002 : La
Conclusion campagne de nettoyage et de restauration des pierres de
La méthodologie de caractérisation développée l’Opéra Garnier. Pierre Actual, 787, 76-85.
par le LMRH, ainsi que les bases de données et la litho- Pomerol C. coord., 1992 : Terroirs et Monuments de France.
thèque patiemment enrichies au fil des années, consti- BRGM éd., 368 p.
tuent des outils essentiels au service de la protection et
de la réhabilitation du patrimoine. Ces outils, qui relèvent Site Internet et contact
pour une large part de la synergie géologie-archéologie, Site Internet. : www.lrmh.fr
sont au service de l’ensemble des acteurs impliqués, mais LRMH, 29 rue de Paris, 77420 Champs-sur-Marne.
le LRMH n’intervient que sur sollicitation des architectes Tél. : 01 60 37 77 80. Courriel. : infos@lrmh.fr

55

Géologues n°173
matériaux et archéologie

Des matières premières travaillées pour les potiers de la Graufesenque

La contribution présentée ici comporte trois parties.


La première, rédigée avec l’aide d’Alain Vernhet (Vernhet,
1991) porte sur le site lui-même et son occupation, ainsi que
sur les matières premières naturelles utilisées pour la
fabrication des poteries. Les deux autres sont plus spé-
cialisées, en ce sens qu’elles entrent dans la technique de
fabrication des poteries, la première par le biais des pâtes
avec Maurice Picon, la seconde en abordant les engobes,
avec Yoanna Léon. Dans les trois cas, la contribution des
géosciences est explicite. Clairement exprimée au niveau
des matières premières naturelles, elle l’est aussi au niveau
des pâtes et des engobes qui doivent être travaillées pour Photo 1. Vue générale du site de fouilles de La Graufesenque (cliché André
acquérir les qualités de poterie requises. Ce sont donc Kumurdjan, in. Vernhet 1991).
trois éclairages qui sont proposés ici, qui tous convergent
vers le niveau élevé de qualité de poteries que la com-
munauté de la Graufesenque (Fig. 1 et Photos 1 et 2) a su
développer durant la période romaine.

Une occupation potière intense


durant deux siècles
La Rédaction 1 .
C’est à partir de 3 000 ans avant J.-C., à la fin du
Néolithique et aux âges du Cuivre et du Bronze ancien,
que les témoignages du passage de populations semi-
nomades commencent à abonder dans la région de
Millau (Aveyron). Durant l’âge du Fer, les installations se
sont plutôt développées sur le Causse, à La Granède par
exemple, sous forme de villages fortifiés. Ce n’est que vers Photo 2. Vue des fouilles de la Graufesenque et du bâtiment du musée
le IIe siècle avant notre ère, que l’occupation des plaines (cliché Gérard Sustrac).
alluviales du Tarn et de son affluent la Dourbie débutera
avec la création de la ville marché de Condatomagus (mar-
ché du confluent), desservie par une voie reliant l’arrière-
DO pays du Massif central à la plaine côtière.
U R BIE
Après la conquête de la Gaule par César, on consi-
dère que Condatomagus dut se romaniser assez vite,ce qui
se traduisit notamment, vers 10 avant J.-C., par l’émer-
gence d’une industrie potière sigillée qui, en quelques
décennies, atteignit voire dépassa la notoriété des sites ita-
liens de production et notamment d’Arezzo. Entre 10 avant
J.-C. et 150 après, plus de 500 entreprises potières ont
prospéré, rassemblées sur le site de la Graufesenque plus
particulièrement, à 2 km au sud de la ville actuelle de
Millau.Vers le milieu du IIe siècle, toute cette organisation
s’effondra au profit d’ateliers installés dans le centre
56 Figure 1. Localisation du site de la Graufesenque (document Alain Vernhet). (Lezoux, 63 : voir article dans ce numéro) et l’est de la

1. La Rédaction avec l’aide d’Alain Vernhet, ancien responsable des fouilles de la Graufesenque.

Géologues n°173
matériaux et archéologie

Gaule, ainsi qu’en Afrique du Nord. Seuls quelques potiers taine de fours.Dans l’artisanat groupé de la Graufesenque,
perdurèrent jusqu’à la fin du IIIe siècle. on a pu identifier de petits artisans spécialisés dans une
Cette évolution conduisit à faire de Condatomagus phase du travail de fabrication et des entreprises plus grosses
un marché local, puis à la disparition même du nom au (Masclus,Germanus…) couvrant toute la chaîne de fabrica-
cours du Bas-Empire avant que n’émerge Amiliavum vers le tion depuis l’argile brute jusqu’aux vases cuits.Dans un cas,
VIIIe siècle, qui deviendra Amilhau, Milhau et enfin Millau. comme dans l’autre,on aboutissait à une production homo-
gène, standardisée, ce qui facilitait d’autant la commercia-
Sous la ville actuelle de Millau,en rive droite du Tarn,
lisation et les échanges locaux de services. Le travail obéis-
des vestiges archéologiques (constructions et mobilier) ont
sait à un rythme saisonnier, avec deux phases majeures : 1)
été trouvés sur environ 20 ha,notamment des installations
tournage, moulage, séchage et cuisson des vases d’avril à
de potiers dans les quartiers du Roc, de la Saunerie et du
octobre,2) coupe et transport du bois,préparation de l’argile,
Vivier. Ces vestiges sont difficilement accessibles en raison
de novembre à mars,phase durant laquelle les poinçons et
des constructions médiévales et modernes et de l’épaisseur
moules étaient peut-être aussi fabriqués. Le bois nécessai-
des alluvions qui atteint fréquemment 5-6 m.À l’inverse,en
re était collecté dans un rayon de 50-60 km en amont de
rive gauche du Tarn et à environ 2 km au sud de Millau, le
Millau. Il fallait environ 60 stères de bois par cuisson.
quartier de la Graufesenque renferme un gisement archéo-
logique presque intact sur une dizaine d’hectares. L’argile utilisée à la Graufesenque était issue de
l’altération naturelle des marnes du Domérien qui,sur 30 m
Des premières fouilles effectuées à la Graufesenque
de puissance environ, affleurent largement tout autour de
entre 1862 et 1885,il ne reste pratiquement rien,ni rapports,
Millau (Sciau,2010).La présence de ce gisement,« illimité »,
ni collections. La 2ème période de fouilles, conduite par
est considérée comme une cause majeure du développe-
l’abbé Frédéric Hermet, se situe entre 1901 et 1906. Elle
ment du site potier. Les argiles, au-delà de leur altération
permit de prendre conscience de l’importance du site.
naturelle, devaient être épurées de leurs impuretés natu-
Parallèlement, les études sur des vases de la Graufesenque, relles, ce qui se faisait par lavage sous faible courant d’eau
découverts surtout dans les sites militaires romains en et épuration dans des bassins successifs. Après dépôt des
Angleterre et en Allemagne, permirent d’établir des typo- sables et des plus grosses particules, la pâte plus fine
logies et chronologies pour ces vases, encore largement en s’écoulait en fin de circuit. Ensuite, on procédait à l’éva-
vigueur aujourd’hui. poration de l’eau excédentaire en étalant la bouillie sur de
Louis Balsan, initialement aidé par Alexandre vastes surfaces planes. L’argile ainsi élaborée était ensui-
Albenque, reprit les fouilles entre 1950 et 1954, ce qui lui te stockée humide ou sèche. Il faut ici distinguer les argiles
permit de découvrir des vestiges de maisons plus ou moins utilisées pour les pâtes, en l’occurrence celles issues du
luxueuses, de grands dépotoirs d’ateliers et quelques Domérien local, de celles, plus siliceuses, du Permo-Trias
tombes gauloises plus anciennes que l’activité des potiers. employées pour les engobes (voir plus loin la contribu-
Mais la grande période de fouilles se situe entre 1965 et tion de Yoanna Léon).
1981, conduite d’abord par Louis Balsan, puis par Alain Deux types de poteries étaient fabriquées à la Grau-
Vernhet à partir de 1975. Les 17 campagnes de fouilles fesenque :les céramiques lisses simplement tournées et les
correspondantes ont permis de récolter des millions de céramiques ornées (sigillées), obtenues à partir de moules
tessons, des dizaines de milliers de vases estampillés, des et dont il existait une cinquantaine de types principaux.
milliers de motifs décoratifs différents, des centaines de Au cours des premiers 50 ans, on s’est limité à imiter les
moules entiers et une dizaine de dépotoirs de défourne- modèles d’Arezzo avec des formes ouvertes (plats,assiettes,
ment, dont deux contenant entre 7 000 et 10 000 vases coupes, bols…). Ensuite d’autres formes lisses et sigillées
chacun. Ces fouilles ont également permis de distinguer apparurent de même que les poteries se diversifiaient (mor-
trois périodes successives : 1) des habitats gaulois et gallo- tiers, jattes, potiches). Après la fabrication, venait l’engo-
romains aux deux derniers siècles avant J.-C., 2) 150 ans de bage sur pâtes crues, passé au pinceau, à l’éponge ou par
production massive de poteries, 3) des habitats gallo- trempage. Ces engobes étaient rouges ou jaunes marbrées
romains de plus en plus pauvres durant les 150 ans qui de jaune. La cuisson des céramiques sigillées se faisait en
suivirent jusqu’à la fin du IIIe siècle après J.-C. milieu oxydant, alors que la céramique commune (vaissel-
Les fouilles ont permis de découvrir trois types d’amé- le de cuisine…) se cuisait en atmosphère réductrice. Dans le
nagement à la Graufesenque :des habitats,des sanctuaires premier cas, on obtenait des céramiques rouges, dans le
et des fours (Photos 3 et 4). On notera aussi qu’un prospec- second, des productions grises à noires. Une fournée du
tion géophysique par magnétisme, réalisée par l’IPGP2 sur plus grand four identifié à la Graufesenque représentait
le secteur de la Graufesenque,a permis d’identifier une cen- entre 10 000 et 40 000 vases. 57

2. Institut de Physique du Globe de Paris.

Géologues n°173
matériaux et archéologie

reconnaître,leur conférant cette couleur rouge bien connue


(qui évoque un peu la cire à cacheter).
À ce stade de l’enquête, il paraît acquis que c’est à
leur revêtement et à leur cuisson en atmosphère oxy-
dante que les céramiques sigillées doivent leur similitu-
de d’apparence, et donc leur unité. Alors qu’elles peuvent
présenter des types de pâte extrêmement variés, avec,
notamment, des argiles calcaires et d’autres qui ne le sont
pas (Picon,1997 et 1998). Au point qu’il n’est pas rare de ren-
contrer, lors de l’analyse des céramiques sigillées, des tes-
sons qui ont près de 40% de CaO et d’autres qui en sont
pratiquement dépourvus.
Or, il est peu fréquent que de telles différences de
composition des pâtes se traduisent par des distinctions
Photo 3. Four de la Graufesenque dans le secteur fouillé (cliché Gérard
Sustrac). importantes dans l’aspect visuel des céramiques, par sui-
te de la présence des revêtements. Et on ajoutera que ce
qui est dit sur le peu de répercussion des pourcentages de
calcaire sur l’aspect des pâtes après cuisson peut être
étendu à bon nombre d’autres constituants chimiques
majeurs des céramiques sigillées. Quant à l’influence des
constituants chimiques à l’état de traces sur l’aspect visuel
des céramiques, elle est a fortiori plus discrète encore.
Pour nous résumer, on insistera donc sur le rôle prépon-
dérant des revêtements dans l’aspect visuel des
céramiques sigillées et sur l’influence quasi négligeable
de la nature des pâtes sur l’aspect des mêmes céramiques
sigillées après cuisson (Bénévent et al., 2002).
D’un point de vue archéologique, il découle de ces
constatations que seul ou presque le choix de l’argile ser-
vant à la préparation des revêtements de la sigillée a de
l’importance. Cette sélection peut impliquer la recherche
de gisements argileux spécifiques que l’on sait être situés
parfois à plusieurs dizaines de kilomètres des ateliers où
Photo 4. Reconstitution d’un atelier de potier de la Graufesenque, musée
de Millau (cliché André Kumurdjan, in. Vernhet 1991). sont fabriqués le corps des sigillées. En revanche, ce n’est
manifestement pas le cas pour les argiles servant à la
fabrication du corps du vase, celles-ci pouvant se trouver
À propos des argiles qui ont servi à la partout ou presque. Ce qui conduit à insister sur un critère
fabrication du corps des céramiques de proximité géographique entre ces argiles et les ate-
sigillées liers, dans le but d’éviter un transport lointain pour des
Maurice Picon 3 . matériaux pondéreux.
Les céramiques sigillées d’époque romaine sont Par contre, le choix des argiles utilisées pour la
apparues, parmi les productions de l’Occident romain, au fabrication du corps des vases a sans doute été modifié et
cours du dernier siècle avant notre ère, et elles se sont orienté, voire déterminé en partie par de nombreux fac-
très largement développées par la suite. Mais, malgré une teurs autres que les compositions chimiques, bien que
diversité marquée des formes et des décors, elles demeu- celles-ci soient quand même intervenues. Et ce sont pro-
rent faciles à identifier, même à l’état de tout petits frag- bablement les facteurs liés à la plus ou moins grande faci-
ments. Ce sont, pour l’essentiel, aux caractéristiques lité d’exploitation ou de purification des argiles utilisées
visuelles de leur revêtement (que l’on sait être à présent pour la production du corps des vases qui ont eu le rôle
de nature argileuse, avant cuisson) que les céramiques principal dans l’implantation des ateliers.
58 sigillées doivent cet air de famille qui les fait aisément À ces facteurs se joignent évidemment ceux qui

3. Retraité du CNRS, Maison de l’Orient et de la Méditerranée (UMR 5138).

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sont liés à la commercialisation plus ou moins aisée des lée de la Muse, situés à environ 15 km du site.
sigillées, donc au système général de production et de Ces argiles pouvaient être prélevées puis trans-
commercialisation qui se met alors en place avec notam- portées jusqu’aux ateliers pour y être décantées, mais
ment de très grands exportateurs qui peuvent couvrir elles pouvaient également être traitées sur place avant
l’Europe occidentale et orientale, de la Bretagne à la mer d’être acheminées vers le site de production. En l’état
Noire. Cela revient en fin de compte à admettre que les actuel des recherches, aucune donnée ne permet de
données techniques ont eu souvent une bien moindre conclure à ce sujet, mais les études physico-chimiques
importance dans le développement des ateliers que les fac- conduisent à certaines hypothèses quant à la prépara-
teurs humains, économiques et sociaux. tion des engobes sud-gaulois. En effet, pour tous les ate-
liers de sigillées sud-gaulois étudiés, on constate l’emploi
Les engobes des sigillées de systématique d’un engobe pauvre en magnésium.
L’étude des productions précoces (présigillées) de l’atelier
La Graufesenque (+20, +120 AD) de La Graufesenque a montré que les potiers ont utilisé des
Yoanna Léon 4 . argiles de nature variée, sans doute prélevées à proximi-
Reconnaissable par sa couleur et sa brillance, la té, pour fabriquer leurs vernis. Or tous ces engobes, quels
sigillée se caractérise par un engobe rouge grésé, obtenu qu’ils soient, sont également pauvres en magnésium.
par vitrification, sous cuisson oxydante, d’une prépara- Pourtant les argiles prélevées dans des niveaux compa-
tion argileuse finement décantée et riche en fer. C’est cet tibles (permo-triasiques), aux environ des ateliers de La
engobe imperméable, véritable vernis à composition et vis- Graufesenque, d’Espalion et de Montans, présentent des
cosité bien précise, qui confère à la sigillée ses remar- teneurs en magnésium plus importantes, plus proches
quables propriétés optiques et mécaniques. des vernis italiques.
Se pose alors la question de l’origine de ce déficit
Matière première et préparation en magnésium. Deux hypothèses sont envisageables :
soit cette caractéristique est naturelle et propre à cer-
Les premières analyses de composition chimique tains gisements, soit c’est une conséquence directe du
des engobes de sigillées de La Graufesenque datent de processus adopté pour la préparation des engobes. Dans
la fin des années 70 (Willgallis & Heyer 1976), mais il fau- le premier cas, cela implique une recherche systématique
dra attendre les travaux de M. Picon (Picon 1996a ; 1997) d’argiles exemptes de magnésium qui,si on se base sur les
pour en apprécier réellement l’intérêt. Il démontre en effet investigations géologiques, semblent très rares. On aurait
que la différence de composition élémentaire entre les alors affaire à une sélection adoptée volontairement par
pâtes et les engobes ne provient pas uniquement du pro- tous, et basée sur des critères difficilement identifiables.
cessus d’élaboration, comme cela avait été proposé aupa- La deuxième supposition impliquerait plutôt une spéci-
ravant par certains auteurs, mais bel et bien d’une diffé- ficité dans la préparation des engobes, commune à tous
rence de nature d’argile, ce qui a permis par la suite de les ateliers sud-gaulois et déjà adoptée par les ateliers de
s’interroger sur sa provenance. présigillées de La Graufesenque avant eux.
Depuis, un grand nombre d’analyses ont été Au démarrage des productions de sigillées, les
menées au CEMES5 sur des sigillées italiques et sud-gau- potiers de cet atelier ont utilisé la même argile pour la
loises et sur différents prélèvements argileux : elles mon- pâte que celle employée depuis une vingtaine d’années
trent que l’engobe était confectionné à partir d’une argi- pour les productions précoces. Peut-être ont-ils égale-
le illitique non calcaire, saturée en potassium et riche en ment conservé certains procédés concernant la prépara-
fer, qui était décantée afin de n’en récupérer que la frac- tion du vernis. En effet la possibilité qu’un traitement par-
tion fine (<5μm). Parmi les formations argileuses situées ticulier imposé à l’argile permette d’éliminer une partie du
à proximité des centres de production étudiés, seules les magnésium est envisageable. L’argile était peut-être mise
pélites rouges d’origine continentale du Permien ou du à pourrir en tas à même le sol ou dans des bacs permet-
Trias, présentent ces caractéristiques. Ces niveaux n’af- tant l’écoulement des eaux, ce qui permettrait à l’eau de
fleurent pas à proximité immédiate du site de La Graufe- pluie d’entraîner le magnésium de l’argile (par échanges
senque mais beaucoup plus au sud dans le Lodèvois. Ils cationiques avec les ions H+) hors de la préparation et
sont également bien développés dans le Saint-Affricain et, donc d’en éliminer une grosse partie. Cette modification
de façon plus ponctuelle, on les retrouve à proximité de par rapport aux produits italiques conduisant à l’obtention
Sévérac-le-château ou encore dans la vallée de la Dourbie. d’un engobe plus résistant, plus adhérent à la pâte, plus
Les plus proches affleurements sont ceux de la haute val- rouge et plus brillant (surtout à La Graufesenque), on 59

4. Docteur Université Paul Sabatier, 2010.


5. Centre d’Élaboration de Matériaux et d’Études Structurales.

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comprend aisément que ces procédés, déjà adoptés par les remment, au vu des bordereaux d’enfournement retrou-
ateliers de présigillées de La Graufesenque, aient été par vés à La Graufesenque (décomptes gravés sur assiettes),
la suite conservés et adoptés par tous les ateliers de sigil- elle était commune à plusieurs potiers qui réunissaient
lées sud-gaulois. Pour faciliter le traitement de l’argile et leurs productions préalablement inventoriées.
homogénéiser la préparation, des défloculants pouvaient Pour différentes raisons purement théoriques,confir-
être utilisés (cendres, silicate de soude, eau de pluie, mées lors de cuissons expérimentales, il apparaît que le
vinaigre, urine ou tannins). Malheureusement la cuisson rendement thermique de ce type de four est beaucoup
les ayant transformés, l’analyse chimique et minérale des plus faible que celui d’un four à flammes nues, allant jus-
engobes ne permet pas d’identifier leur présence. qu’à mettre en évidence une consommation de combustible
Après obtention d’une viscosité adéquate, les pièces au moins deux fois plus importante (Picon M.,2002). Si l’on
céramiques séchées, tournassées et polies, étaient ensui- ajoute à cela les normes strictes qui devaient être imposées
te trempées dans cette préparation argileuse finement tout au long de sa fabrication, cette céramique devait pré-
décantée, avant d’être cuites. D’après les empreintes senter un coût de production plus important que la plupart
laissées par certains potiers antiques non soigneux, le du vaisselier céramique cuit à flammes directes,et ne devait
trempage se faisait en tenant le vase par le pied par trois pourtant pas être trop onéreuse à l’achat. On peut ainsi
ou quatre doigts. comprendre l’intérêt pour un site comme La Graufesenque
d’instaurer une organisation très collective adaptée à une
Cuisson et contraintes de fabrication production à grande échelle, probablement le seul moyen
d’en assurer la rentabilité.
Pour beaucoup, la sigillée se définit principalement
par ses décors en relief très typiques, ainsi que par sa La synthèse des différentes études et analyses réa-
belle couleur rouge. Pourtant, une des caractéristiques lisées sur les productions de La Graufesenque, laissent à
principales des productions de sigillées de grande diffu- penser que la présigillée, bien que considérée par ses
sion n’en demeure pas moins la qualité de l’engobe qui les formes et sa couleur comme une «imitation» de sigillées,
recouvre et qui les différencie justement des imitations de ne présente pas, en termes de procédé, de lien direct avec
sigillées italiennes (présigillées), fabriquées antérieure- la sigillée. Il s’agit d’un type de céramique différent, à dif-
ment dans le sud de la France. La sigillée se caractérise fusion locale, cuit dans un four traditionnel et qui implique
en effet par un engobe rouge bien vitrifié (ou lustré) et l’adaptation de nouveaux procédés qui lui sont propres.
donc solide et étanche. La production de « vraies » sigillées semble appa-
raître brutalement, faisant disparaître les productions de
Techniquement, passer de la céramique à vernis
présigillées, ce qui suggère plutôt une délocalisation, un
noir à la sigillée ne présente qu’une seule contrainte vrai-
déplacement de spécialistes venus d’Italie maîtrisant par-
ment importante : la méthode de cuisson. Or c’est une
faitement le procédé.Ainsi,sous l’impulsion de négociants,
contrainte qui n’est pas des moindres. La seule manière
probablement narbonnais (A. Vernhet), les potiers de La
d’obtenir de façon systématique un vernis à la fois vitrifié
Graufesenque auraient, dès les années 20 de notre ère,
et d’un rouge homogène, c’est d’adopter un mode de cuis-
adopté un nouveau procédé typiquement romain (cuisson
son en environnement oxydant (riche en oxygène) donc
en atmosphère oxydante) et mis en place une organisation
exempt de fumées et de gaz de combustion, tout en attei-
très collective cohérente avec une production intensive,
gnant des températures plus élevées (950-1050°C) que
mais tout en conservant certains savoir-faire indigènes.
celles estimées pour les productions grecques et italiques
D’un côté, on instaure un cadre strict en rapport avec les
à vernis noir. Les fours devaient donc permettre d’isoler les
normes imposées par les négociants ; ainsi les étapes déli-
pièces à cuire des flammes.
cates du processus, comme la cuisson ou la préparation de
La fouille des ateliers de la Graufesenque a mis en l’engobe sont effectuées collectivement. D’un autre côté,
évidence l’utilisation de tubulures pour canaliser les une certaine liberté est accordée aux potiers locaux, leur
flammes et les gaz de combustion (Vernhet A., 1981). Le permettant de conserver des habitudes concernant la façon
résultat obtenu est une installation fonctionnant par de préparer le vernis et le choix de l’argile utilisée pour la pâte.
rayonnement thermique proche des fours électriques L’association de ces différents savoir-faire gaulois et romains
actuels. Ce mode de cuisson est la caractéristique majeu- a permis de fabriquer une céramique plus résistante,plus rou-
re et permanente des sigillées grésées de grande diffusion ge et plus brillante (surtout à La Graufesenque) que les pro-
en opposition aux imitations de sigillées (présigillées) et ductions italiques (Arezzo), mais nécessitant toutefois une
sigillées tardives cuites à flammes directes et de moindre température de cuisson plus importante,entraînant un coût
60 diffusion. La cuisson devait durer plusieurs jours et, appa- de production supplémentaire non négligeable.

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matériaux et archéologie

Bibliographie céramiques sigillées de la Graufesenque (Aveyron) et la


céladonite utilisée comme pigment vert dans les peintures
Bénévent C., Dausse L. et Picon M., 2002 : À propos des sigil- murales romaines. Revue d’Archéometrie, 21, 86-96.
lées du nord de l’Aveyron : observations sur la nature des Picon M., 1998 : Quelques observations sur l’origine des vernis
argiles utilisées pour leur fabrication et pour celle des céra- jaunes des sigillées marbrées de la Graufesenque. Annales
miques sigillées. Céramiques de la Graufesenque et autres de Pegasus : recherches européennes sur la Graufesenque,
productions d’époque romaine. Nouvelles recherches. Hom- 1994-1996, 3, 53-57.
mages à Bettina Hoffmann. Sous dir. de Martine Jénin et Alain
Vernhet. Éditions Monique Mergoil, Montagnac, 165-170. Sciau P., 2010 : Le potier et le chimiste, de terre et de feu. La
Graufesenque, soif des dieux, peine des hommes.
Léon Y., 2010 : Étude de la diffusion en Gaule d’une technique Midi-Pyrénées Patrimoine, 58-65.
romaine d’élaboration de Sigillées à travers l’analyse micro-
structurale des surfaces décoratives (ou engobes). Thèse Vernhet A., 1981 : Un four de la Graufesenque (Aveyron) : la
Université Paul Sabatier, 274 p. cuisson des vases sigillés. Gallia, 39, 1, 25-43.

Picon M., 1998 : Les vernis rouges des céramiques sigillées de Vernhet A.,1991 :La Graufesenque. Céramiques gallo-romaines.
la Graufesenque : recherches sur les argiles utilisées pour leur Tourisme et culture en Aveyron. Éditions du Beffroi, 64 p.
préparation. Annales de Pegasus : recherches européennes Willgallis et Heyer, 1976 : Untersuchungen des Glanztonschicht
sur la Graufesenque, 1994-1996, 3, 58-68. von Terra Sigillata mit den Elektronenstrahlmikrosonde. AATA
Picon M., 1997 : Les argiles des vernis rouges et jaunes des Information aus den Nachbarwissenschaften, vol. 7, n°6, 1-6.

De l’argile à la céramique :
le centre de production de Lezoux à l’époque romaine
Philippe Bet 1 .

Lezoux, entre Clermont-Ferrand et Thiers, ne serait Entre les montagnes qui l’entourent, la Limagne
aujourd’hui qu’une petite commune qui aurait bien de la correspond à une vaste dépression issue d’un effondre-
peine à se distinguer des villes-dortoir de la périphérie ment, à l’ère tertiaire, qui est conséquent aux rejeux
de la capitale auvergnate si elle n’avait une particularité successifs des fractures hercyniennes. Elle a été ensuite
remarquable. Cette particularité, c’est l’argile qui se comblée par des épisodes d’érosion, des alluvions en pro-
trouve dans son sous-sol et avec laquelle elle a su tou- venance des deux rivières et des sédiments lacustres. La
jours maintenir un contact privilégié pour produire des Grande Limagne est une subdivision de la Limagne qui
céramiques de qualité. Si l’occupation, durant le Néoli- s’étend, sur une trentaine de kilomètres, de Lezoux jusqu’à
thique, du site de Lezoux est connu, nous ne disposons, Clermont-Ferrand. C’est une plaine fertile constituée des
pour l’instant, d’aucune trace attestant la cuisson de pote- fameuses terres noires, sédiment épais et très organique,
ries durant cette période. À l’heure actuelle, le témoin le qui recouvrent des argiles de l’Oligocène. Ces terrains
plus ancien d’une activité céramique à Lezoux n’est attes- fameux ont dû largement contribuer à asseoir la fortune
té qu’à La Tène finale par un four de potier, isolé, situé sur des Arvernes, dont les forteresses (Gergovie, Corent,
la ZAC de l’Enclos près de l’hôtel de ville. C’est durant la Gondole,…) se dressent à l’ouest de Lezoux.
période romaine que la fabrication de céramiques prit Cette plaine est constellée de sites archéologiques
une ampleur inégalée. Parmi celles-ci la fameuse céra- des périodes gauloise et romaine qui attestent d’une
mique sigillée, au vernis rouge brillant, dont une grande exploitation agricole systématique, pour ne pas dire inten-
part de la production était décorée ou signée du nom du sive.Tous les marais de cette zone naturellement humide
potier tourneur ou de son officine. ont été alors asséchés. Des milliers de fossés de drainage
ont été mis au jour, notamment lors des travaux de
Lezoux, entre Limagne et Varennes remembrement et des diagnostics archéologiques de
Sur plus de 34 km2, le territoire de la commune de l’AFAN et de l’INRAP, et témoignent que cet élan débute
Lezoux s’est établi entre la rivière de l’Allier, à l’Ouest, et cel- dès le début de La Tène. Près de Clermont, au pied de Ger-
le de La Dore, à l’Est. Il est à cheval sur deux paysages très govie, le paléolac de Sarliève est presque totalement assé-
différents : la grande Limagne, sur sa moitié occidentale, ché au moment de la Guerre des Gaules. Les grandes vil-
et les Varennes. lae gallo-romaines, mises en évidence par les prospections 61

1. Ingénieur de recherches à l’INRAP, Clermont-Ferrand. Il s’est occupé des fouilles et des recherches sur Lezoux durant une vingtaine d’années jusqu’en 1999.

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aériennes du CERAA2 et de Bertrand Dousteyssier,illustrent logiques face à celle-ci et une certaine déficience de la
bien l’opulence de la région durant le Haut-Empire romain. cohérence scientifique nécessaire risquent fort que le
De nos jours, tout ce vaste territoire aux terres remar- graffite sur un vase ou le fragment de stèle, qui livrerait
quables pour l’agriculture se restreint d’année en année des informations sur la question, ne soit jamais ramassé
par l’extension de zones commerciales et industrielles, de par des mains expertes.
lotissements et de routes.Ces aménagements,il est vrai,ne Au-delà de ces problèmes de propriété, le lieu est
peuvent, en raison de la présence de montagnes à l’Ouest, intéressant en termes de ressources et de débouchés.
que se développer plus facilement vers l’Est, en Limagne. D’abord pour les ressources, l’argile, ou plutôt comme
Les Varennes surplombent ce bassin d’effondre- nous le verrons plus tard, les argiles sont abondantes et
ment de la Limagne. Elles sont constituées de terrains, constituent une matière première inépuisable (Photo 1).
sableux ou argileux, recouverts par une faible couche de Deuxième élément, le bois nécessaire aux cuissons est
sédiment humifère. En raison de la nature de ces terrains, considérable. Les Varennes paraissent avoir connu une
au demeurant assez acides, ce secteur est occupé par des occupation très faible à l’époque antique, qui n’a rien de
prés et des bois. Dans la partie nord de Lezoux (parc d’ac- comparable avec la Limagne. Le terrain, peu propice à
tivités entre Dore et Allier) et sur Orléat, des sables blancs l’agriculture, est, en revanche, favorable au développe-
quartzeux recouvrent des formations oligocènes sur un à ment des bois. Nous avons nous-mêmes vu, en quelques
cinq mètres d’épaisseur, et jusqu’à quinze mètres aux décennies, la croissance des arbres et le développement
Girauds-Faures (Orléat). Le lieu est dépaysant, avec des de la couverture sylvestre sur plusieurs parcelles de terrain
dunes de sables, des pins et une végétation qui contras- abandonnées.
tent avec la campagne environnante. Un sondage du La quantité de stères de bois nécessaires aux
BRGM a même révélé que le socle volcanique, de nature fournées n’est pas facile à évaluer, à défaut de disposer
andésitique, est recouvert de 200 m de sables et d’argiles de véritables cuissons expérimentales. Elle variait néces-
bariolées, puis par 280 m de sables conglomératiques. sairement en fonction du type de céramique et de la
C’est sur une des nappes alluviales (formation Fs de nature du four. Les poteries communes ou certaines
la carte géologique), déposées par la Dore lorsqu’elle a céramiques fines cuites en flammes nues réclamaient
creusé sa vallée au cours du Quaternaire, que vont se déve- extrêmement moins d’énergie que les sigillées grésées
lopper les principaux ateliers de potiers de Lezoux durant
toute l’époque romaine.

Le site de Lezoux, un choix stratégique


Les officines céramiques de Lezoux étaient rassem-
blées en des groupes d’ateliers de potiers qui englobaient les
unités de production et de cuisson,l’habitat,des sanctuaires
et des cimetières (Fig.1).Leur lieu d’installation n’a,bien évi-
demment,pas été choisi au hasard et il est visible que la géo-
graphie économique du secteur a fortement influé sur leur
implantation au début du Iersiècle de notre ère. Tous ces
ateliers sont donc installés dans les Varennes,sur la forma-
tion des sables Fs,c’est à dire sur les premières terres ingrates
qui se trouvent immédiatement au contact de la Grande
Limagne des terres noires. Cette formation longiforme de
830 hectares,longue de 5 400 m et large d’environ 1 800 m,
suit un axe Nord-Sud presque parfait.
À qui appartenaient ces terrains ? Est-ce à des pro-
priétaires gaulois, à des citoyens romains dont les parents
auraient bénéficié de distributions de terres à la suite de
la guerre des Gaules ; dépendaient-ils de villae situées en
Limagne…? Pouvons-nous un jour espérer obtenir enfin des
Figure 1. Carte de la commune de Lezoux avec les groupes d’ateliers de
éclairages sur le sujet ? La destruction intensive du site de potiers gallo-romains et la formation alluviale des sables Fs (document
62 Lezoux depuis 50 ans,le faible nombre d’opérations archéo- Philippe Bet).

2. Centre d’Études et de Recherches d’Archéologie Aérienne.

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L’implantation des ateliers de Lezoux


Ainsi, ces groupes d’ateliers de potiers sont implan-
tés en divers points sur cette formation sableuse. Au début
du Iersiècle de notre ère, seuls trois groupes sont attestés :
ceux de Saint-Taurin,de Ligonnes et de la Route de Maringues
(voir figure 1 et Photo 2). L’existence d’ateliers importants à
l’époque préromaine n’est absolument pas attestée aujour-
d’hui. Le four laténien de la ZAC de l’Enclos paraît bien
isolé et ne peut permettre, pour l’instant, de penser que
l’implantation,à l’époque romaine,des unités de production
fait suite à une tradition potière gauloise déjà forte.
Les ateliers couvrent plus de 90 hectares, au maxi-
Photo 1. Anciennes carrières d’argile à Ravel, près de Lezoux, matérialisées mum 130, avec des ensembles importants de 12 à 21 hec-
par des plans d’eau (cliché Philippe Bet).
tares. Celui de la rue Saint-Taurin semble être le noyau
cuites aux environs de 1 000° par rayonnement à travers dur de la production, avec une activité attestée à toutes
des tubulures qui canalisaient gaz et fumées (mode C les époques, notamment pour la fabrication de la sigillée
de M. Picon). qui se poursuivra jusqu’au Bas-Empire. Celui de la route de
Maringues n’a une activité actuellement connue que
L’eau est le troisième élément indispensable à l’ac-
durant les trois premiers siècles de notre ère.
tivité potière. Bien qu’assez acide, elle est présente à
Lezoux, tant au niveau des eaux de ruissellement qui cou- La production de sigillée moulée est confirmée
rent sur le toit des formations argileuses qu’à la présen- dès le Ier siècle, même si elle est encore mal attestée
ce d’une nappe phréatique peu profonde. De plus, un pour le début de ce siècle. En revanche, la fabrication de
réseau de canalisations et d’aqueducs très développé a
été mis en place à l’époque romaine et est, à certains
endroits, encore en activité de nos jours.
Les céramiques de Lezoux n’étant pas destinées à
desservir un marché local. La proximité de l’Allier, alors
navigable, offrait de larges possibilités d’exportation à
sept kilomètres des zones de production. L’Allier, grâce à sa
confluence avec la Loire près de Nevers, permettait une lar-
ge diffusion à travers l’axe ligérien et ouvrait les marchés
de la Bretagne romaine. L’utilisation des voies fluviales et
maritimes complétait les possibilités d’exportation par
voie terrestre. Entre le deuxième et le dernier quart du
deuxième siècle, la zone de diffusion de la sigillée du
centre de la Gaule est à son apogée et couvre principale-
ment toute la moitié septentrionale de l’Empire romain,
soit environ 1 200 000 km2. Les produits allaient même au-
delà de ces limites. On retrouve ainsi, par la hardiesse de
quelques commerçants ou le déplacement personnel d’in-
dividus, des sigillées de Lezoux dans la péninsule italique
et, même, bien au-delà des remparts du Limes, dans le
Barbaricum (Pologne…).
L’installation des ateliers de Lezoux, à cheval sur
ces deux paysages, les Varennes et la Limagne, a été un
choix judicieux et particulièrement remarquable. Elle a
été un facteur important quant à la réussite économique
de ce centre céramique durant l’Antiquité. Photo 2. Un ensemble de fours du début de la première moitié du IIe s. sur
le terrain Dardinier, route de Maringues en 2011 (fouille DRAC, cliché
Philippe Bet). 63

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certaines formes de sigillée lisse et de céramiques fines Les céramiques sigillées


(céramique à engobe blanc, terra nigra...) est désormais
bien établie à défaut d’être bien connue. Plus tard, la Les techniques céramiques romaines ont sans dou-
production de parois fines engobées, puis de métalles- te été introduites à Lezoux vers la fin du règne d’Auguste.
centes semble importante, même si nous avons ten- Une estampille circulaire, sur une coupelle en sigillée de
dance à situer dans ce groupe les premiers essais de ces premières productions, nous est parvenue ; elle repré-
l’emploi d’une argile calcaire dans l’officine presque sente la tête d’un jeune homme de profil avec la mention
mythique de Libertus. Le groupe des ateliers de Ligonnes TIBER CAESAR. Il s’agit d’une marque commémorative
connaît une évolution similaire à celui de la Route de saluant l’accession du prince impérial au titre de César et
Maringues, avec des productions de céramiques fines au peut être donc datée entre les années 4 et 10 ap. J.-C. Le
Ier siècle, puis à la fin de ce siècle une orientation des démarrage des ateliers de sigillée en ce début du Ier siècle
fabrications axée principalement sur la sigillée. Pour les est fulgurant.
groupes de Ligonnes et de Maringues, la production Plus de 120 producteurs et décorateurs de sigillée
massive de sigillée se cantonne au IIe siècle, même si sont alors connus durant cette phase initiale dont l’am-
quelques ateliers se maintiennent au IIIe siècle pour pleur ne dura probablement que relativement peu de
assurer cette fabrication. temps. Les liens avec les officines italiques d’Arezzo, qui ont
Au Nord-Est,un grand groupe de production,celui du inventé la technique de la sigillée, sont fièrement affi-
Theix-Fromentaux,comporte des fours à tuiles,à céramiques chés sur les marques qui poinçonnent les vases. Les moules
communes et, durant le IIe siècle, d’autres à sigillée. Cet qui servent à la fabrication des vases décorés et les poin-
ensemble est implanté directement sur des formations argi- çons-matrices sont largement inspirés de ceux d’Arre-
leuses.D’autres agglomérations de potiers aux Saint-Jean,à tium. Même les potiers portent des noms bien proches
Ocher et à Saint-Martin n’apparaissent qu’au moment de la de ceux qui ont établi la notoriété, depuis la Toscane, de
pleine expansion de Lezoux dans la première moitié du cette céramique.
IIe siècle et sont actifs durant plusieurs décennies.Des ateliers
plus isolés,couvrant moins de deux hectares,sont également
à signaler pour le IIe siècle,mais seul celui intitulé « Icaf508 »
atteste d’une activité concentrée sur le IIIe siècle.
Pour le groupe des ateliers de la route de la
Maringues,la limite nord-ouest est extrêmement rectiligne
et reste bien marqué dans le paysage actuel. Comme ten-
draient à le démontrer de nombreux carottages effec-
tuées à l’ouest de cette limite, longue de plusieurs cen-
taines de mètres, nous serions ici en présence du front de
la carrière où les potiers du secteur s’approvisionnaient en
argile. Cette zone d’extraction, en contrebas des ateliers,
a été ensuite remblayée avec les refus de terre auxquels
se mêlaient des débris céramiques.
Une vaste carrière, de forme vaguement circu-
laire, a été découverte aussi à 2 300 m à l’ouest du
groupe de la rue Saint-Taurin. Elle a été comblée sur
plusieurs mètres de la même façon que la précédente.
Située près de la limite communale de Lezoux (Pont-
des-Moulins sur l’ancienne nationale), elle est à proxi-
mité immédiate du Litroux, un ruisseau. Il est possible
que l’examen des rives de celui-ci ait amené l’exploita-
tion de ce secteur. Par ailleurs, les multiples fossés de
drainage, qui ont permis d’assécher les marais de la
Limagne depuis l’époque gauloise, ont nécessairement
apporté une connaissance du sous-sol et mis en évi-
64 dence les argiles sous adjacentes.
Photo 3. Céramiques gallo-romaines produites à Lezoux (cliché Philippe Bet).

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Alors que les ateliers de Millau et ceux, dans une la plupart d’entre eux, elle ne se mesure qu’en milliers de
moindre mesure, de Montans réussirent à acquérir une mètres carrés. Seul Gueugnon, en Saône-et-Loire, a une
position prépondérante dans la production sigillée, les superficie de l’ordre de 15 à 20 hectares et Coulanges, de
officines lezoviennes se spécialisèrent davantage dans la 4 hectares. Vichy pourrait également présenter une
production de céramiques fines (Photo 3).Vers la fin du Ier surface se chiffrant en hectares. Ces chiffres expriment
siècle, de nouveaux décorateurs, doués d’un grand sens d’eux-mêmes la différence de proportion entre Lezoux et
plastique, participèrent à un renouveau de la sigillée. Ce les autres centres. Au IIe siècle, la diffusion de la sigillée de
changement stylistique sera suivi, quelques années plus Lezoux et du centre de la Gaule est à son apogée.
tard, par un bouleversement technique lors de l’abandon
des pâtes siliceuses, jusqu’alors employées, au profit d’une
argile calcaire. Celle-ci supporte des températures de
Le début d’un lent déclin
cuisson de l’ordre de 1 000° et autorise l’obtention de Le troisième siècle, malgré quelques innovations
véritables vernis grèsés au rouge brillant. réussies, marque le début d’un long déclin. Dans le courant
Le deuxième siècle fut la période de grande expor- de ce siècle, l’activité régresse, ce qui fut accompagné
tation avec des centaines de millions de vases produits.Cette d’une baisse de qualité significative. Le répertoire des
prospérité économique s’accompagna d’un important motifs et des formes s’appauvrit. Le commerce à longue
développement des zones de production. D’abord, à Lezoux distance décline progressivement. Ces difficultés sont
même où les groupes d’ateliers existant s’agrandissent directement liées à celles que connut l’Empire à partir de
et que de nouveaux groupes se créent. Près d’un millier de la fin du IIe siècle : troubles militaires, incursions barbares,
noms de potiers nous sont connus pour tout le IIe siècle épidémies, dépopulation.Tous ces phénomènes, frappant
Les méthodes de travail se radicalisent. Ainsi, par exemple, les provinces où s’exportaient les productions de Lezoux
tout un quartier est dédié à la préparation de l’argile (Mai- et de Gaule centrale, ne favorisaient guère le commerce.
son de retraite Mon Repos), avec une succession de grands Ces problèmes étaient accrus par l’apparition de
bassins de préparation de 120 m2 qui nous sont parvenus nouveaux centres de production sigillée à l’Est, comme
intacts. Les moules des grands décorateurs, comme Cin- ceux d’Argonne, de Seine-et-Marne (Mareuil-lès-Meaux,
namus ou Paternus, sont vendus et utilisés dans tous les Villeparisis…), de Rheinzabern, de Trèves ou de Budapest
groupes d’ateliers de potiers. La maîtrise de la conduite des par exemple. À la fin du IVe siècle ou au début du Ve siècle,
fours s’affirme. les potiers de Lezoux fabriquèrent les dernières coupes
Alors,qu’au Ier siècle,la plupart des fours avaient une sigillées moulées (forme Drag. 37) de tout l’Empire romain
contenance inférieure au mètre cube et que les plus grands, (Photo 4). Cela mit un terme définitif à la technique de
comme les fours à sigillée du début du Ier siècle,ne devaient la sigillée et à la production de ces vases qui, durant
pas dépasser pas 5 m3 avec des laboratoires carrés de 2 m
de côté, ceux du IIe siècle finissent par atteindre plusieurs
dizaines de mètres cubes et permettent l’enfournement de
plusieurs dizaines de milliers de vases. Le grand four de la
ZAC de l’Enclos, qui a été reconstitué au musée de Lezoux,
avait un canal de chauffe long de 7,20 m.
Cet essor bénéficie aussi à toute la région située
entre Issoire et Nevers. De nouveaux ateliers voient le jour
à Courpière,Cournon,Bellerive,Gannat,Gueugnon,Toulon-
sur-Allier,... Ils partagent tous des traits communs avec
Lezoux et un style du centre de la Gaule s’affirme nette-
ment,bien différent de celui du sud de la Gaule.Des moules
de Lezoux sont également acquis par ces ateliers, mais
d’autres sont également conçus et fabriqués sur place.
Alors que des normes techniques, morphologiques
et qualitatives semblent extrêmement définies et res-
pectées à Lezoux, ces critères sont appliqués avec moins
de rigueur dans ces centres secondaires de production.
Photo 4. La coupe hémisphérique Drag. 37 est emblématique de Lezoux (cli-
Ceux-ci diffèrent aussi de Lezoux par leur superficie. Pour ché Philippe Bet). 65

Géologues n°173
matériaux et archéologie

plusieurs siècles, ont véhiculé une certaine image de la


romanité jusqu’aux endroits les plus reculés des provinces.

Après la fin de l’Empire romain


Lezoux a été ainsi l’un des plus grands centres de
production céramique de tout l’Empire romain avec Arezzo
en Italie du Nord, Millau dans le département de l’Aveyron
et Rheinzabern en Allemagne. Ces quatre centres ont
notamment fabriqué cette céramique réputée qu’est la
sigillée. Mais Lezoux produisit également des céramiques
fines et communes, mit au point la céramique métalles-
cente, dont la technique et le répertoire fut repris au
IIIe siècle par Trèves. Des centaines de millions de vases sont Photo 5. La manufacture de céramique Bompard, actuellement Musée
ainsi sortis des ateliers lezoviens et ont été exportés jus- départemental de la céramique (cliché Bertrand Dousteyssier).
qu’aux confins de l’Empire et même au-delà.
(Didier Marty, Gérard Morla2, Annie Bernard) ont repris le
Des ateliers du haut Moyen Âge (Limpentines, Les
chemin des tours quelques décennies après le départ de
Boudets,rue Duchasseint,impasse Boudonnet) et du Moyen
Robert Loiseleur pour Vallauris dans les années cinquante
Âge (Orléat/Les Geneix) sont connus,mais leur chronologie
ou la disparition de Prosper Chanet de Ravel. L’aventure de
exacte et leur durée d’activité restent assez imprécises, et
la céramique à Lezoux ne s’est pas encore arrêtée.
pourraient masquer des solutions de continuité. Si leur
intérêt est certain, ils ne sauraient être comparés aux offi-
cines antiques.Ces ateliers médiévaux se comparent à ceux Pour en savoir un peu plus
qui ont existé, par centaines, en France et en Europe, et Dousteyssier B., 2011 : La cité des Arvernes, Ier-IIe siècle apr.
dont la diffusion a été locale ou régionale. J.-C. Illustoria HA13, Lemme édit.
Plus récemment, pour la période contemporaine, Picon M., 1973 : Introduction à l’étude des céramiques de
la manufacture Bompard produisit grès et faïences. Le Lezoux. Centre de recherches sur les techniques gréco-
lieu a été transformé en un musée départemental de la romaines, n° 2, Dijon.
céramique (Photo 5). Au début du XXe siècle, les derniers Musée départemental de la céramique, rue de la République,
63190 Lezoux.
potiers de Bort l’Étang, une commune voisine, ont péri
dans les tranchées et leur production noire ornée de ban- Tél. : 04 73 73 42 42.
Sites Internet. : www.lezoux.com, www.sfecag.fr
deaux digités a disparu avec eux. De nouveaux potiers

De l’analyse des céramiques à la source des argiles


Fabien Convertini 1 .

De la même façon que pour les autres artefacts permettent de réaliser des typologies, d’autant plus
(silex,hache polie,parure,pierre de construction…) recueillis fines que le renouvellement est rapide, qui sont à la
sur les sites archéologiques, les céramiques peuvent faire base d’une grande partie des chronologies établies (la
l’objet de caractérisations destinées à déterminer avec chrono-typologie).
quels matériaux argileux elles ont été fabriquées. En effet,
hormis dans le cas du Paléolithique, il s’agit très souvent
des vestiges matériels les plus abondants découverts au
Origine des argiles ou des vases
cours des fouilles. Ils correspondent à des objets du quo- Pourquoi réaliser des analyses ? Pourquoi est-ce
tidien, employés majoritairement dans le cadre de tâches si important de connaître l’origine des argiles ou des
domestiques et sont, pour cela, renouvelés régulièrement vases ? Selon les époques, les enjeux sont différents.
à cause bien sûr des bris, mais également des évolutions La présence de la céramique sur les sites est le
66 et des modes. Ce sont d’ailleurs ces changements qui résultat de plusieurs processus. Elle peut résulter d’une

2. www.sigillee-lezoux.com

1. INRAP Nîmes.

Géologues n°173
matériaux et archéologie

fabrication locale, par chaque maisonnée ou par des arti- Avec quelles méthodes ?
sans, ou correspondre à une production étrangère au site,
dont le lieu de fabrication est plus ou moins éloigné du lieu Quel que soit le mode de production, il est donc
d’utilisation. L’ensemble de la céramique peut corres- nécessaire de déterminer quelles sont les argiles exploi-
pondre strictement à un de ces deux pôles, mais il se tées, dans le cas d’une fabrication locale, et de situer les
place généralement entre les deux. ateliers, dans le cas d’une diffusion à plus ou moins longue
distance pour les périodes historiques. Les méthodes ana-
Pour la Préhistoire et, en grande partie, pour la
lytiques développées afin de répondre à ces interroga-
Protohistoire, les études des séries homogènes, recueillies
tions doivent prendre en compte les spécificités de chacun
dans des milieux clos, montrent qu’il est très rare que
des matériaux céramiques. Les vases des périodes
deux récipients synchrones aient été confectionnés avec
anciennes ont des pâtes plutôt grossières dans lesquelles
la même argile. Même si nous manquons de données
des inclusions minérales sont visibles à l’œil nu, tandis
concernant le reste de la chaîne opératoire, les quelques
que les céramiques des périodes historiques ont, de façon
cas qui existent mettent également en exergue l’extrême
générale, des pâtes plus fines, voire très fines. En réalité,
diversité des modes de préparation des pâtes et de
les méthodes mises en œuvre varient selon les périodes
montage des vases. La céramique est donc fabriquée par
chronologiques et les « écoles ».
plusieurs personnes, dans un cadre domestique.
La céramique à pâte grossière pré et protohisto-
Déterminer les lieux de collecte des argiles, et donc
rique est plutôt investiguée en lame mince par des pétro-
les distances parcourues pour se les procurer, participe
graphes (sédimentaire, métamorphique…) avec, parfois
plus généralement, avec les autres ressources exploitées,
en complément, d’autres approches minéralogiques, alors
à la délimitation du territoire du groupe humain qui occupe
que la céramique chronologiquement postérieure, en
le site. Au cours de la Préhistoire récente, les distances
général plus fine, est largement traitée par des moyens
s’échelonnent généralement entre la périphérie de l’ha-
issus de la chimie. Les archéologues de ces dernières
bitat et 6-7 km de rayon.Toutefois, quelques cas de circu-
périodes ont, historiquement, toujours fait appel à des
lation de vases (et non d’argiles) sur plusieurs dizaines,
archéomètres qui sont, le plus souvent, géochimistes
voire exceptionnellement plusieurs centaines de kilo-
de formation.
mètres sont attestés. Le statut de ces récipients reste sou-
vent inconnu,mais ces pièces sont le révélateur de relations Les techniques analytiques géochimiques mises
entre des habitats attribués aux mêmes groupes culturels en œuvre pour les analyses de céramiques sont variées
ou parfois à des groupes culturels différents. La présence (fluorescence X, activation neutronique, spectroscopie à
de spécialistes,à temps partiel ou complet, est attestée uni- absorption atomique, ICP-MS…) (Picon et Le Mière, 2002).
quement pour la Protohistoire, le cadre de la production Elles sont efficaces pour des investigations sur des ateliers
se modifiant sans que forcément les céramiques voya- exportant en grande quantité des produits standardisés
gent sur des parcours importants. à pâte fine. Quand elles sont mises en œuvre pour les pro-
ductions de la Pré et de la Protohistoire, en aucun cas,
Dès l’Antiquité, les céramiques qui se déplacent
elles doivent correspondre à la seule ou à la première
sur de grandes distances sont plus abondantes. Elles sont
technique analytique sous peine d’obtenir des données
fabriquées dans des ateliers spécialisés et sont diffusées
dont l’interprétation sera erronée. Les analyses pétrogra-
sur des centaines ou des milliers de kilomètres pour cer-
phiques en lame mince sont incontestablement les plus
tains produits recherchés. L’origine de cette vaisselle est
adaptées pour la caractérisation de ces céramiques
importante à déterminer car elle matérialise les circuits
anciennes. Elles se basent sur la détermination des inclu-
commerciaux existant entre les différentes régions à une
sions minérales non plastiques, de taille comprise entre
époque donnée. Néanmoins, pour les périodes historiques,
quelques micromètres et plusieurs millimètres, conte-
les productions locales ou régionales existent encore et
nues dans les argiles. En revanche, les minéraux argileux
sont même, dans bien des cas, largement majoritaires.
ne sont pas identifiables en microscopie polarisante.
De la même façon que pour les périodes anciennes, la
caractérisation des terres exploitées pour la fabrication des
céramiques permet de localiser les dépôts argileux exploi- Pour quels résultats ?
tés par l’atelier. Ils constituent alors un référentiel desti-
Au niveau des résultats d’analyses, les réponses ne
né à être comparé aux compositions des vases recueillis
sont pas du même ordre. Les lames minces permettent
sur les divers lieux de consommation.
rapidement d’avoir une idée du type de matériau employé,
même s’il n’est pas précisément identifié tout de suite, 67

Géologues n°173
matériaux et archéologie

alors que les analyses chimiques doivent être comparées la matrice qui est constituée des minéraux argileux (et
à des référentiels déjà constitués (ou qui doivent être de calcites microcristallines pour les marnes) qui pos-
constitués) avant de pouvoir être interprétées. L’absence sèdent la propriété de former une pâte liante lorsqu’ils
de référentiel dans le cas d’une étude pétrographique per- sont en présence d’eau ;
met tout de même de déterminer les ressources argi- les inclusions non plastiques qui sont les constituants
leuses exploitées en s’aidant de documents géologiques qui correspondent à la granulométrie des limons, sables,
(cartes, base de données…). La mise en œuvre d’une étu- voire graviers. Il peut s’agir d’éléments d’origine miné-
de pétrographique n’exclut pas la possibilité de réaliser des rale (minéraux, fragments de roches, bioclastes…) ou
analyses complémentaires sur la céramique par d’autres végétale (débris ligneux, racinaires…). Ces inclusions
techniques qui peuvent être, par ailleurs, géochimiques. constituent l’ossature du vase.
Comme les céramiques étudiées ne sont pas consti- Une terminologie descriptive a été élaborée en
tuées uniquement d’un sédiment naturel utilisé tel quel, France à la fin des années 60. Elle est proche de celle qui
qui a pu subir des transformations de la part des potiers est utilisée en pédologie pour décrire les sols. Elle a été
au moment de sa préparation, une analyse en microsco- ensuite complétée dans les années 80 et 90 (Échallier,
pie polarisante permet également de détecter ces modi- 1984 ; Convertini, 1996). La matrice se caractérise par son
fications. Ainsi, des ajouts d’inclusions supplémentaires, aspect. Elle peut être phylliteuse ou calcique selon qu’il
qui ne peuvent être mis en évidence qu’en lame mince, ne s’agit d’une argile sensu stricto ou d’une marne. Les inclu-
doivent pas être pris en compte dans des études desti- sions naturelles non plastiques sont parfois difficiles à
nées à la recherche des argiles qui ont servi à fabriquer les différencier des particules ajoutées par le potier au
céramiques, car elles sont intrusives dans les matériaux moment de la préparation de la pâte, mais en général des
bruts exploités. Les résultats d’une étude uniquement différences les séparent. La description des inclusions
géochimique menée sur ces céramiques conduiraient à des prend en compte les paramètres suivants : densité, répar-
interprétations erronées car la poudre analysée mélange tition granulométrique, morphologie, estimation de l’usu-
les composantes naturelles de l’argile et les ajouts d’ori- re des grains, degré d’altération, présence ou non de fos-
gine anthropique. Toutefois, la pétrographie des céra- siles entiers ou de fragments et évaluation de la proportion
miques en lame mince présente quelques inconvénients des fragments de roches.
car c’est une méthode d’analyse destructive, mais qui ne
Chaque lame mince de céramique fait l’objet d’une
nécessite heureusement pas un gros volume de matière.
fiche. Selon le cas, les échantillons analysés sont regrou-
Dans des contextes pétrographiques monotones, elle perd
pés d’après des critères minéralogiques (présence de tel
rapidement de son efficacité et elle peut être confrontée
ou tel minéral) ou d’après la nature de la roche-mère (alté-
à des problèmes de convergence pour lesquels des analyses
rite de granite, de micaschiste…). Les groupes peuvent
complémentaires peuvent être nécessaires.
être subdivisés en fonction de l’abondance des minéraux
D’autres techniques analytiques permettant de principaux, de leur usure, de leur taille ou de la présence
déterminer les cortèges minéraux sont plus rarement de minéraux secondaire. Si le besoin s’en fait sentir, une
employées pour l’étude de la céramique. L’utilisation des
minéraux lourds peut être mise en œuvre si la céramique
ne contient aucun ajout d’ordre anthropique. Dans certains
contextes sédimentaires, métamorphiques ou volcaniques,
cette technique, en concentrant des marqueurs cristal-
lins rares, est particulièrement efficace pour préciser les ori-
gines de dépôts argileux exploités.Toujours dans le cas de
céramiques sans ajout, la diffraction de Rayons X est une
autre méthode analytique qui permet d’identifier des
minéraux rares, mais également les minéraux argileux
constitutifs des argiles, si les températures de cuisson
n’ont pas été trop élevées.

Le cas des analyses en lame mince


En lame mince, la céramique, sédiment consolidé
Figure 1. Microphotographie d’une céramique dont la pâte renferme du
68 à la cuisson, comprend deux phases (Fig. 1) : quartz.

Géologues n°173
matériaux et archéologie

troisième subdivision peut être réalisée. Les noms de lumachelliques du Lutétien inférieur et moyen qui affleu-
groupes sont construits d’après les minéraux ou les frag- rent à quelques centaines de mètres à l’ouest du site. Plus
ments de roches principaux. Par exemple, le groupe QCV près, le Lutétien supérieur présente également des niveaux
correspond à des vases fabriqués à partir d’une terre argi- riches en coquilles.
leuse qui renferme du quartz (Q), des carbonates (C) et des Le second groupe QCS, représenté par deux sous-
éléments volcaniques (V). groupes QCS III et QCS VI, contient deux récipients dont les
Pour chacun des groupes ou sous-groupes, une argiles renferment d’abondants quartz de taille réduite,
ou plusieurs origines potentielles ou réelles sont ensuite de rares carbonates altérés, du silex et de la calcédoine. Les
formulées après consultations de référentiels argileux deux argiles à l’origine des vases sont d’origine alluviale
existant ou bien d’après les données géologiques avec une faible proportion de carbonates locaux.
disponibles : cartes géologiques, travaux universitaires… Le groupe QS, numériquement le plus étoffé
(Convertini, 2010). (8 individus), est très hétérogène avec pas moins de cinq
sous-groupes :I, II, IV,VII et VIII. Les terres à l’origine des réci-
L’exemple du site néolithique de La pients analysés renferment essentiellement du quartz,
Rocluche qui est plus ou moins abondant, et un peu de silex ou de
calcédoine. Le seul individu de QS I a été fabriqué avec
Le site de La Rocluche à Ocquerre (Seine-et-Marne)
une argile sableuse (quartz usés et calibrés), renfermant
a été fouillé en 2002 sous la direction d’Ivan Praud (Inrap)
de la glauconie, qui peut être issue des sables cuisiens
(Praud dir., 2009). Il a livré plusieurs unités d’habitation
tout comme pour QS VIII (1 vase). Pour ce dernier réci-
datées de la fin du Néolithique ancien sur lesquelles a été
pient, cette terre peut être aussi d’origine alluviale. Les
recueillie une grande quantité de céramiques. Douze des
argiles constitutives des quatre céramiques de QS II (3
vases individualisés ont été analysés en lame mince. Ils ont
vases) et QS VII (1 vase) peuvent provenir de la formation
été classés dans quatre groupes pétrographiques, dont
des Limons des plateaux, présents à l’est du site. Ensuite,
deux d’entre eux ont été scindés en plusieurs sous-groupes.
le dernier récipient rangé dans QS IV a été fabriqué à par-
Ce travail fait partie d’une recherche réalisée dans le cadre
tir d’une formation détritique qui contient des fragments
de l’Action Collective de Recherche «Le Néolithique ancien
de calcaire glauconieux. Il peut s’agir d’une argile locali-
dans la basse vallée de la Marne», dans laquelle les déno-
sée dans ou à proximité du Lutétien inférieur et moyen.
minations des groupes et sous-groupes ont été définies.
Enfin, la pâte du vase classé dans le groupe Q ne renfer-
Les appellations originales ont été conservées.
me que du quartz émoussé ou usé. Il est bien difficile
Le premier groupe QCOQ rassemble des vases fabri- d’attribuer une origine précise au sédiment : alluvions,
qués avec des terres renfermant majoritairement du argile éocène ou marne totalement décarbonatée ?
quartz et des fragments de coquilles fossiles (Fig. 2).
Les potentialités les plus probables ont été notées
Le sous-groupe QCOQ II est représenté par un unique
sur la figure 3. Elles définissent une zone étirée vers l’Ouest,
récipient. Ce type de matériau est classique dans la
jusqu’au cours d’eau, au sein de laquelle les Néolithiques
basse vallée de la Marne où il peut provenir des terrains
ont pu s’approvisionner en argiles. L’absence de prélève-
ment de référence sur le terrain, afin de vérifier la véraci-
té des propositions, limite un peu les conclusions, mais
l’espace délimité peut globalement correspondre à l’aire
d’approvisionnement en argiles des occupants du site.
Les distances sont comprises entre quelques centaines
de mètres et moins de deux kilomètres.Toutes les argiles
identifiées ont été mises également en évidence sur
d’autres sites étudiés dans le cadre du projet. Aucune
terre étrangère à la basse vallée de la Marne n’a été détec-
tée avec certitude.
Les résultats des analyses des vases qui ont été
échantillonnés dans plusieurs unités d’habitation contem-
poraines indiquent que l’exploitation des argiles s’est
faite en synchronie. Enfin, l’étude en lame mince a
Figure 2. Microphotographie d’une céramique du groupe QCOQ. permis d’identifier des ajouts de particules de la part des 69

Géologues n°173
matériaux et archéologie

potiers, de la chamotte qui est de la céramique réduite


en poudre introduite dans l’argile, dans onze des douze
vases, et de l’os brûlé pilé dans un seul récipient, en
association avec la chamotte.

Références bibliographiques
Convertini F., 1996 : Production et signification de la céra-
mique campaniforme à la fin du 3ème millénaire av. J.-C. dans
le sud et le centre-ouest de la France et en Suisse occidenta-
le. B.A.R., International Series, n° 656, 351 p., 111 fig., 71 tab., 2 pl.
photos h.t.
Convertini F., 2010 : Bilan des études réalisées sur la prove-
nance de la céramique du Néolithique ancien en Méditerranée
nord-occidentale. Mise au point d’un protocole analytique. In
Manen C., Convertini F., Binder D., Sénépart (I.) dir.) : Premières
sociétés paysannes de Méditerranée occidentale. Structures
des productions céramiques. Séance de la Société Préhisto-
rique Française,Toulouse, 11-12 mai 2007, SPF, Mémoire LI, 13-27.
Echallier J.-C., 1984 : Éléments de technologie céramique et
d’analyse des terres cuites archéologiques. Méthodes et
techniques, 3, D.A.M., Lambesc, 39 p.
Picon M. et Le Mière M. 2002 : Géochimie des céramiques. In
Miskovsky J.-C. (éd.) : Géologie de la préhistoire : méthodes,
techniques, application. Association pour l’étude de l’environ-
nement géologique de la préhistoire, Paris, 2002, 1001-1014.
Praud I. (dir.), 2009 : Le Néolithique ancien dans la basse val-
lée de la Marne : un site Villeneuve-Saint-Germain produc-
teur de lames en silex tertiaire à Ocquerre « La Rocluche »
(Seine-et-Marne). Société Préhistorique Française, Travaux 9,
Figure 3. Lieux potentiels de récolte des terres à l’origine des céramiques 139 p., 66 fig., 104 pl. h.t. sur CD.
de la Rocluche (d’après carte. Géol. 1/50 000 Meaux).

Les sciences de la Terre à Ras Shamra - Ougarit :


la géologie à l’aide de l’archéologie

Une recherche pluridisciplinaire terranée : la civilisation dite ougaritique qui fleurit, à l’âge
du Bronze, dans le royaume d’Ougarit au Levant nord.
pour restituer l’histoire d’une cité
Les recherches menées par la mission portent pour
méditerranéenne de l’âge du Bronze l’essentiel sur le tell de Ras Shamra, localisé à quelques kilo-
Valérie Matoïan 1 . mètres au nord de la ville de Lattaquié. Occupé dès le VIIIe
L’un des fondements de la recherche archéologique millénaire av. J.-C., le tell devient le site d’une installation
est l’interdisciplinarité et la Mission archéologique syro- de type urbain à l’âge du Bronze. La ville de la dernière
française de Ras Shamra2, qui poursuit des travaux sur période d’occupation à la fin du Bronze récent (XIIIe siècle
l’un des sites majeurs du patrimoine de la Syrie, l’antique – début du XIIe siècle av. J.-C.) est la mieux connue – grâ-
Ougarit, ne déroge pas à cette règle, sollicitant les com- ce à une exceptionnelle documentation archéologique et
pétences des spécialistes afin de mieux connaître l’une textuelle livrée par 70 campagnes de fouille – et a été le
70 des civilisations antiques du bassin oriental de la Médi- sujet d’étude privilégié de la mission de Ras Shamra au

1. Chargée de recherche au CNRS, UMR 5133 Archéorient (CNRS – Université Lyon 2).
Courriel. : valerie.matoian@mom.fr
2. La mission œuvre sous les tutelles du Ministère des Affaires étrangères et européennes et de la Direction générale des Antiquités et des Musées de Syrie.
La mission est dirigée par Valérie Matoïan, pour la partie française, et Jamal Haydar pour la partie syrienne, Michel Al-Maqdissi étant responsable scien-
tifique pour la partie syrienne. Pour en savoir plus : www.ras-shamra.ougarit.mom.fr

Géologues n°173
matériaux et archéologie

Nous disposons aujourd’hui d’une bonne image


de la cité antique, avec une vaste zone palatiale au nord-
ouest du tell, un secteur sur l’acropole où sont implantés
les deux grands temples de la ville et des quartiers d’ha-
bitations, organisées en îlots et sous une partie desquelles
furent aménagées des tombes collectives construites en
pierre de taille (Yon 1997). Les principaux matériaux utili-
sés pour la construction des bâtiments sont la pierre
(moellons et pierres de taille), le bois et la terre (Fig. 2).
L’étude du cadre de vie des habitants d’Ougarit conduit ain-
si inévitablement l’archéologue et l’architecte à s’inté-
resser à l’environnement des Anciens, aux ressources végé-
tales et minérales dont ils disposaient ainsi qu’aux moyens
et aux techniques mis en œuvre pour les exploiter.
Dans certains cas, les analyses en laboratoire
sont essentielles afin d’approfondir nos connaissances
comme le montre l’exemple des bitumes archéologiques,
utilisés pour le mobilier et l’architecture. Leur rareté à
Ougarit a suscité l’intérêt des chercheurs. L’analyse d’échan-
tillons a révélé des asphaltes biodégradés du gisement
d’asphalte de Kfarié (à 30 km de Ras Shamra), en impré-
gnation dans des calcaires cénomaniens (Connan et al.
1991). Reste maintenant à comprendre pourquoi les
Ougaritains n’utilisèrent que très parcimonieusement ce
matériau aux multiples qualités, disponible localement,
et qui fut par ailleurs très apprécié dans le monde
mésopotamien.
Dans d’autres cas, les méthodes d’investigation
scientifiques apportent des résultats limités. Des pros-
pections, magnétique et radar, ont été menées récem-
ment à Ras Shamra dans l’objectif de mieux connaître
l’urbanisme de la cité. Si, pour d’autres sites syriens de
l’âge de Bronze tels Rawda, Sheirat ou encore Khuera, la
prospection magnétique a livré le plan presque complet
de villes antiques, à Ougarit, les images obtenues furent

Figure 1. Carte de la région d’Ougarit à l’âge du Bronze récent (Marie-


Noëlle Baudrand, d’après document Mission de Ras Shamra).

cours des dernières décennies, ce qui fait d’Ougarit un


site de référence pour l’étude de la civilisation urbaine et
palatiale de l’âge du Bronze au Proche-Orient. La cité médi-
terranéenne était alors la capitale d’un riche royaume
commerçant, implanté dans un environnement particu-
lièrement favorable, aux marges de l’empire hittite
dont il était le vassal, et qui entretenait des relations
avec l’Anatolie, la Syrie intérieure, l’Égée, Chypre, le Levant Figure 2. Vue de la zone nord-ouest du tell de Ras Shamra avec le secteur
méridional, l’Égypte (Fig. 1). palatial (© cliché Alain de Saint-Hilaire). 71

Géologues n°173
matériaux et archéologie

peu exploitables, notamment en raison de la nature du ter- offrait en matière d’approvisionnement en eau :deux cours
rain très riche en argile et du remplissage comprenant de d’eau (le nahr Chbayyeb et le nahr ed-Delbé) encadrent le
nombreuses pierres de construction (Benech 2010). site, trois sources au moins coulent aux alentours, et un
Les fouilles menées à Ras Shamra et à Minet el-Bei- aquifère est contenu dans les grès marins et calcaires
da, le port de la capitale, ont livré des dizaines de milliers fissurés qui couvrent la marne sous-jacente, fondement
d’objets, parmi lesquels de nombreux artefacts en pierre. géologique du site. Le relief présente une organisation
L’étude géologique du mobilier lithique montre la grande simple depuis le plateau de Bahlouliyé à l’Est, dominé au
variété des roches utilisées, d’origine locale ou exogène et loin par le Jebel Ansariyé et qui descend en pente douce
l’étude des textes complète les données obtenues en docu- (200 à 50 m d’altitude) du NNE vers le SSO jusqu’à atteindre
mentant les échanges relatifs à certaines pierres (Chanut la plaine côtière. Alors que les sols bruns des pentes du
2008). Une lettre concerne ainsi l’exportation de stéatite plateau, sur marnes et marno-calcaires paléogènes et
depuis le royaume d’Ougarit vers un État levantin plus au crétacés (Ponikarov,1968),intensément utilisés,sont aujour-
sud, le royaume d’Amurru (Malbran-Labat 1991). D’autres d’hui dégradés et appauvris, la plaine côtière regroupe
missives relatent une affaire portant sur le lapis-lazuli, toujours des terres très fertiles qui en font une des plus
roche provenant d’Asie centrale, très recherchée et appré- vastes et belles plaines du littoral du Levant Nord.
ciée pour sa couleur et sa beauté.Nous apprenons ainsi que L’association végétale qui caractérise la plaine côtière
le souverain d’Ougarit chercha à se soustraire à l’obligation et les basses pentes des massifs (jusqu’à 200-300 m d’al-
de remettre du lapis-lazuli au roi hittite en lui envoyant du titude), est dominée par le caroubier et le pistachier len-
« faux » lapis-lazuli (Lackenbacher 2002), probablement un tisque : elle est aujourd’hui souvent réduite à des gar-
matériau vitreux de couleur bleu (faïence, le verre ou bleu rigues où l’on trouve également myrte commune, cistes
égyptien) (Matoïan et Bouquillon 2006). et sauge. Différents types de chênaies se développent sur
les pentes du Jebel Ansariyé, constituant même des forêts
Ainsi, archéologie, géologie et épigraphie permet-
denses entre 1 000 et 1 100 m d’altitude. La zone supé-
tent d’entrevoir les connaissances approfondies que les
rieure, entre 1 200 et 1 500 m, est occupée par l’association
Anciens possédaient sur leur environnement et sur les
du sapin de Cilicie (Nahal, 1962).
« potentiels » de chaque matériau, d’un point de vue
esthétique, technique et fonctionnel. Cette synergie entre Les conditions climatiques et édaphiques qui pré-
ressources environnementales, connaissances de la matiè- valent dans la région depuis les débuts de l’Holocène sont
re et expression créatrice trouve peut-être un écho dans favorables à la végétation arborescente,qu’elle soit naturelle
le passage d’un poème mythologique où le dieu de la ou cultivée.Elles ont permis le développement de plantations,
pluie et de l’orage du panthéon ougaritique, Baal, s’adres- notamment d’oliviers, très présents dans la région de Ras
se à la déesse Anat : « Car il y a quelque chose que je veux Shamra où ils profitent des terrains crayeux, mais aussi de
te dire, un message que je veux te répéter, la parole de cultures vivrières,notamment de céréales (blé surtout,mais
l’arbre et le murmure de la pierre, le chuchotement des aussi orge et avoine) et de légumineuses. La vigne est éga-
cieux à la terre, des abîmes aquatiques aux étoiles…». lement présente, plus sur les collines de l’arrière-pays litto-
ral que dans les plaines côtières à l’humidité estivale trop pro-
noncée. Le figuier, quant à lui, se développe dans chaque
Un contexte environnemental favorable village ou jardin et presque sans soins (Weulersse 1940).
au peuplement et à la mise en valeur Les cultures irriguées s’appuient sur les eaux courantes des
cours d’eau pérennes (nahrs),des sources,exutoires naturels
Bernard Geyer 3 .
de la nappe, mais aussi des puits, nombreux dans la plaine
Une des explications de la prospérité d’Ougarit, littorale, la nappe phréatique s’y trouvant partout à une
dont la richesse était fondée sur un important domaine très faible profondeur, associée à des grès marins quater-
agricole, adossé à un arrière-pays boisé, ouvert sur la Médi- naires et des calcaires paléogènes très fissurés (Sanlaville
terranée orientale, tient au contexte environnemental, à 1979) surmontant des marnes et marno-calcaires.L’ensemble
la géomorphologie et à la géologie de cette région, à un est affecté d’un pendage faible et régulier permettant un
climat euméditerranéen relativement tempéré avec des écoulement des eaux de l’Est - Sud-Est vers l’Ouest - Nord-
précipitations importantes (> 750 mm en moyenne annuel- Ouest (Calvet et Geyer, 1995).
le à Lattaquié) et, à l’inverse, une saison sèche marquée de Cours d’eau, sources et surtout puits dans la nappe
mai à octobre. contribuaient à l’approvisionnement en eau d’Ougarit.
Dès le Néolithique,les Hommes ont choisi le site de Sur les trois sources observées par J. Weulersse (1940),
72 Ras Shamra pour s’y installer, en raison de la sécurité qu’il seules deux (‘Ayn al-Borj et Mqaté) sont encore repérables

3. Directeur de recherche au CNRS, UMR 5133 Archéorient (CNRS – Université Lyon 2).
Courriel. : bernard.geyer@mom.fr

Géologues n°173
matériaux et archéologie

tournée vers l’intérieur lors de leur emploi en chant (mur


méridional du Palais nord). La calcarénite renferme aussi
des sous-faciès conglomératiques à gravier ou grosses
inclusions de calcaire dur que les constructeurs de l’âge
du Bronze ont évité de tailler pour l’employer comme
blocage interne.
Pour les fondations, les constructeurs d’Ougarit
ont utilisé des éléments erratiques de surface, inutili-
sables dans les murs bien appareillés, ce qui a facilité l’ex-
ploitation de pierres dimensionnelles dans la calcarénite
sous-jacente, tendre, saine et homogène. Ces pierres, de
section trapézoïdale presque carrée, sont en général
proches de 30/40 cm de côté. Cette section est surtout
Figure 3. La source de ‘Ayn-al-Borj, près d’Ougarit, en 1986 (© Mission de dictée par la technique d’extraction, elle-même condi-
Ras Shamra, cliché Bernard Geyer).
tionnée par l’outil employé dans cette phase (Fig. 5).

(Fig. 3). Nous savons qu’elles coulaient tout au long de Contraintes liées aux outils utilisés et à la
l’année il y a quelque 30 ans, ce qui est encore le cas lors nature de la pierre
d’années humides. La nappe, facile d’accès aussi bien
L’analyse des impacts révèle un tranchant en
depuis la cité par des puits de 10-15 m de profondeur que
bronze apparenté à une sorte de hache qui ne pouvait être
dans les campagnes environnantes, était en mesure de
efficace que sur la calcarénite tendre et ne permettait que
fournir de l’eau, même en fin de période sèche.
de creuser que des tranchées verticales de section trapé-
zoïdale qui,au-delà de 40 cm de profondeur,se refermaient
La calcarénite marine et les techniques
de construction de l’âge du Bronze à
Ougarit
Jean-Claude Bessac 4 .

Une production adaptée à la nature de la


roche et la catégorie d’ouvrage
À Ougarit, le façonnage et la mise en œuvre de la
calcarénite marine occupent le premier plan dans la
construction. Depuis 2008 trois missions ont permis une
première ébauche de synthèse5, en mettant l’accent sur la
roche locale, le fonctionnement du chantier, de la carriè-
re au monument, et l’évaluation technique du matériau
face à l’outillage. Figure 4. Base de colonne en calcarénite marine indurée placée à l’entrée
du Palais royal d’Ougarit (© cliché J.-C. Bessac).
Tant sur la côte qu’à proximité immédiate du tell,
les traces d’extraction en carrière de la calcarénite marine
sont différentes de celles observées sur les blocs bruts des
constructions de l’âge du Bronze, mais il est possible que
les premières aient été supprimées par l’extension des
chantiers postérieurs. En dépit d’une homogénéité appa-
rente (composants sableux et biodétritiques dans un
ciment calcaire), les particularités techniques de la roche
sont assez variables, en fonction des points d’extraction et
de leur profondeur. Ainsi, les blocs de roche fortement
indurée en surface sur 20-30 cm, ont été employés dans les Figure 5. Schéma montrant les techniques d’extraction employées à
bases de colonne du Palais royal (Fig. 4), la partie tendre Ougarit (© dessin J.-C. Bessac, CNRS, UMR 5140). 73

4. CNRS, UMR 5140, Lattes. Courriel. : j-c-bessac-cnrs@wanadoo.fr


5. Bessac, sous presse.

Géologues n°173
matériaux et archéologie

trop rapidement pour être approfondies. Deux autres fac- limitation de la taille au strict minimum permettait un gain
teurs intervenaient,l’un lié à la pression optimale que pou- de temps et une économie de bronze dont l’usure au
vaient exercer les coins de bronze forcés à la base du bloc contact des composants les plus durs de la calcarénite
pour le fracturer sans risque de cassure indésirable, l’autre devait être assez rapide. Pour régulariser par lissage les
correspondant aux facilités d’appareil offertes par des blocs parements les plus affinés (tombeaux et bases) seuls des
de cette section. L’assemblage le plus pratique et écono- abrasifs ont été utilisés.
mique consistait à alterner leur obliquité, de manière à La faible résistance de cette roche a également
perdre le moins possible de temps et de matière (Fig. 6). facilité l’ajustage très précis des joints des pierres de taille
Dans le sens de la longueur, le caractère modulaire à la scie. Au préalable, la partie postérieure des joints était
s’estompe un peu, même si l’on remarque dans les murs légèrement démaigrie pour réduire le contact entre deux
des moyennes de deux à trois fois la largeur des pierres. blocs adjacents à une étroite bande. Les irrégularités de cel-
Pour les tombeaux, ce rapport est cependant plus proche le-ci étaient supprimées ensuite en passant à plusieurs
de quatre ou cinq et peut même atteindre six pour les reprises une scie dans le joint jusqu’à ce que l’ajustage
dalles supérieures de couvrement. Dans cette catégorie de soit satisfaisant (Fig. 7).
monument, les voûtes sont toutes en encorbellement et
leurs parements sont toujours présentés en boutisse. Perspectives
Ainsi, leur poids à l’arrière du bloc contrebalance le porte- Les résultats de nos premières investigations met-
à-faux intérieur. tent en relief le déterminisme de la géologie locale sur
La faible résistance de la calcarénite commune per- les techniques et l’économie de la construction de la
mettait de la parementer assez rapidement à l’aide d’ou- ville. Mais cette approche pourrait être approfondie en
tils tranchants en bronze fixés sur un manche, s’appa- étudiant en détail la lithostratigraphie et les fracturations
rentant, comme le montrent les traces d’impact, soit à une naturelles de la calcarénite. Il serait intéressant, notam-
hache à tranchant droit, soit à une herminette à tran- ment, d’analyser les choix des constructeurs en prenant en
chant perpendiculaire au manche. Lorsque la roche est compte la teneur en éléments siliceux de la calcarénite. Des
trop résistante ou s’il faut ajuster en place deux pare- recherches associant géologues, architectes et archéo-
ments contigus, le ciseau intervient plus efficacement logues du bâti dans un travail commun pourraient ouvrir
grâce à son tranchant plus étroit. de nouvelles perspectives archéologiques pour Ougarit.
Les parements étaient aplanis uniquement lorsque
cela s’imposait techniquement ou bien, pour présenter Les objets en pierre
une surface très soignée,comme l’intérieur des tombeaux. Claude Chanut 6 .
Partout ailleurs, y compris sur les façades extérieures du
Palais royal, seules deux ou trois ciselures étaient taillées Matériaux constitutifs des objets
en bordure des parements pour faciliter leur mise en œuvre.
Les premières analyses, effectuées sur site à la
Le reste de la face était laissé brut d’extraction et formait
loupe binoculaire, voire par des tests non destructifs,
un bossage, souvent assez irrégulier (voir figure 6). Cette
permettent d’effectuer une détermination provisoire des

Figure 6. Mur sud du Palais royal d’Ougarit composé de blocs à bossage


d’économie et assemblés en alternant l’obliquité de leur profil trapézoïdal Figure 7. Résidence de Yabninou, d’Ougarit angle nord-est, blocs assemblés
74 (© cliché J.-C. Bessac). à la scie à joint (© cliché J.-C. Bessac).

6. Géologue retraité, Membre de la Mission archéologique de Ras Shamra – Ougarit, Membre de la Société Géologique et Minière du Briançonnais.
Courriel. : clchanut@9online.fr

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matériaux et archéologie

roches rencontrées dans 95% des cas. Les noms de roches denses, massives, compactes, dures et résistantes. La
choisis doivent être non seulement corrects pour le couleur évolue avec la composition et le grain avec la
géologue (voir Foucault, Raoult, 2000), mais aussi utili- texture très fine à grossière. Les deux roches les plus
sables par l’archéologue. On cherche à éviter les termes rencontrées sont les microgabbros-diabases (24),sombres
obsolètes ou locaux, ainsi que ceux qui introduisent des à grain fin,et les gabbros-diorites (11),sombres à grain plus
confusions (albâtre, par exemple), en privilégiant les carac- gros.Ces faciès,courants dans la région (affleurements et
téristiques d’utilisation du matériau : dur/tendre, coloré, blocs dans alluvions), ont servi à la fabrication de poids,
translucide/opaque, massif-compact/poreux, friable, broyeurs, cylindres, pilons et crapaudines. Les basaltes,
dense, abrasif, etc., qui peuvent éclairer les raisons pour vésiculaires et abrasifs,également présents dans la région,
lesquelles ce matériau a été choisi. ont servi pour les pilons,broyeurs,mortiers,polissoirs et,
Une étude, réalisée de 2003 à 2007, sur le mobilier dans le cadre du palais, dans des vases remarquables
du Palais royal d’Ougarit,ensemble architectural important par leurs dimensions ou leur décor. Quelques vases en
ayant offert un grand nombre d’objets (Matoïan 2008 ; gabbro-diorite sont d’origine égyptienne. De même, des
Icart et al. 2008), a permis de souligner l’importance relati- roches dures magmatiques, n’existant pas en Syrie mais
ve des différentes roches utilisées et la spécificité de leur uti- courantes en Égypte, comme les granites et les andé-
lisation. Les 517 objets étudiés se répartissent comme suit : sites porphyriques, ont parfois été observées. Le palais a
livré plusieurs vases d’une qualité esthétique indéniable,
172 objets en chloritite, serpentine, stéatite. Très tendre,
très probablement importés d’Égypte ;
facile à inciser, peu cassante, et résistante à la chaleur,
la chloritite-stéatite est choisie pour fabriquer des objets 42 objets en hématite massive, notamment pour la fabri-
utiles (moules à bijoux, sceaux, poids), la serpentinite, cation de poids de petite taille (35) et de sceaux. Un
en raison sans doute de son poli, étant souvent utilisée complément d’enquête serait nécessaire pour savoir s’il
pour des objets plus recherchés (pendentifs, vaisselle...). existe des affleurements d’hématite dans la région.
Ces deux roches existent à proximité d’Ougarit, la chlo- Les zones d’origine des roches utilisées pour les
ritite-stéatite pouvant provenir de blocs de la rivière objets étudiés se répartissent schématiquement en deux
Nahr el-Kandil. Cependant l’importation de certains grands ensembles :
objets en serpentinite est également envisagée ; deux tiers de roches existant à proximité d’Ougarit
99 objets en calcaire, pour moitié en travertin d’Égypte (chloritite, diabase, gabbro, calcaires, et peut-être héma-
(objets ou matériau brut travaillé sur place pour fabri- tite) et ayant servi à confectionner des objets utiles
quer pommeaux, vases, disques, vaisselle), et pour moi- (sceaux, poids, moules à bijoux - Fig. 8 -, outils) ;
tié en « calcaires communs », à propriétés disparates un tiers de roches importées sous forme brute ou d’ob-
mais présents en abondance dans la région. En dehors jets, selon leurs propriétés et leur valeur esthétique. Le
de la craie très friable, on trouve des variétés compactes travertin égyptien est choisi principalement pour la
et cohérentes qui ont servi à fabriquer pilons, broyeurs, vaisselle et les « pommeaux ». On rencontre aussi l’aga-
mortiers, moules, pesons, mais aussi pièces de statuaire te, le quartz, la cornaline, le lapis-lazuli, les porphyres, les
et rouleaux de toit, voire de la vaisselle de luxe pour le laves, les granites, etc., matières utilisées pour des objets,
Palais à partir de faciès plus exceptionnels (calcaire souvent de petites dimensions, dont la valeur d’usage
corallien, coquillier). Le calcaire est aussi le matériau de
construction quasi exclusif à Ras Shamra ;
60 objets en roches dures siliceuses, homogènes sur le
plan des qualités (roches dures, cohérentes, inaltérables,
prenant un beau poli). Les variétés transparentes, semi-
précieuses (agate, cornaline...) servent à faire de petits
objets précieux, les variétés opaques plus courantes
(silex, quartzite...) étant utilisées pour fabriquer des
outils. Les premières, plus rares dans la nature et
probablement importées, sont curieusement plus
représentées dans le matériel du palais que les faciès
plus courants, d’origine locale ;
63 objets en roches dures d’origine magmatique, Figure 8. Moule à bijoux en chloritite-stéatite (RS 16.20, Damas), Palais
ensemble assez homogène de roches généralement royal d’Ougarit (© Mission de Ras Shamra, cliché V. Matoïan). 75

Géologues n°173
matériaux et archéologie

s’efface devant la fonction décorative, voire symbolique


comme pour les agates du Palais royal.
C’est la connaissance géologique de la région7 qui
permet de trancher entre les sources locales et les importa-
tions des matériaux et objets. En simplifiant à l’extrême,on
considère que la région comporte essentiellement (Fig. 9) :
une série sédimentaire d’âge crétacé à pliocène, à domi-
nante carbonatée, comprenant divers types de calcaires,
ainsi que marnes, argiles, grès, cherts et silex ; cette série
peut être masquée par les alluvions de la plaine côtière ;
la série ophiolitique du massif du Baër-Bassit, morceau
de croûte océanique charrié sur le continent, comme Figure 10. Bloc de chloritite-stéatite (RS 18.95, Damas), Palais royal
les ophiolites d’Oman et de Chypre, et renfermant tous d’Ougarit (© Mission de Ras Shamra, cliché V. Matoïan).
les faciès classiques d’une pile ophiolitique : pyroxé-
nites avec lentilles de serpentine, gabbros massifs puis série ophiolitique, amenant jusqu’à l’embouchure des
à grain plus fin passant vers le haut à des microgab- blocs de serpentinite, de diabase, de gabbros pouvant
bros et à des filons de diabases/dolérites, au sommet, atteindre 20 cm (Fig. 10).
des épanchements de basaltes, au-dessus desquels la
série devient sédimentaire, avec parfois des ocres et À la recherche d’un modèle de référence pour la
des ombres. Les serpentinites, plus ou moins pures, sont chloritite-stéatite : la pierre ollaire du Queyras
très courantes dans les ophiolites, de même que la stéa-
Les roches ophiolitiques (serpentinite, stéatite,
tite et les chloritites, associées à des failles. De petits
chloritite) ont été très utilisées au Moyen et Proche-Orient,
massifs d’anorthosites, roches grenues claires et tar-
de la Préhistoire à l’Époque classique. La recherche des
dives, sont fréquents dans cet environnement.
sources dans le massif du Baër-Bassit, objectif évident,
Plusieurs ruisseaux intermittents, situés au nord de s’avérant difficile pour diverses raisons, l’idée s’est impo-
Ras Shamra, peuvent fournir des blocs et des galets de sée d’entreprendre cette opération dans la province du
roches sédimentaires : craies, calcaires à débris de fossiles, Queyras en France (Hautes-Alpes), une région de contexte
calcaires durs, nodules de silex, etc. Seul le réseau de la géologique comparable : série ophiolitique prise dans la
rivière Nahr el-Kandil, à environ 15 km du site, draine la tectonique alpine et existence d’objets d’utilisation cou-
rante dans une matière analogue (« pierre ollaire ») à cel-
le des objets de Ras Shamra. Tirant son nom du terme
latin et occitan olla (« marmite »), cette pierre a été utili-
sée dans plusieurs régions des Alpes européennes et dans
la région du Queyras (Alpes cottiennes françaises), jus-
qu’au milieu du siècle dernier, pour la confection de divers
objets domestiques, le plus connu étant la galettière.
Les études archéologiques de la mine de Saint-Véran
montrent que, lors de l’exploitation du cuivre en plusieurs
phases, du Chalcolithique à l’époque gallo-romaine, la
pierre ollaire a été utilisée pour la confection de récipients
et aussi de creusets ou de moules métallurgiques.Les recon-
naissances sur le terrain ont montré que les affleurements
de la pierre ollaire étaient liés à des zones de contact entre
les roches vertes océaniques (ophiolites) et des roches
sédimentaires du fond de l’océan (schistes lustrés). Ces
zones ont été soumises à des contraintes tectoniques
responsables de la fabrication de diverses roches « méta-
morphiques » dont la pierre ollaire.Cette expérience devrait
Figure 9. Carte géologique schématique du littoral nord syrien (d’après Icart faciliter la recherche, en Syrie du Nord-Ouest, des zones
76 et al. 2008). sources des serpentinites, stéatites et chloritites.

7. Voir la carte géologique et sa notice par V. P. Ponikarov (1968) et les observations de terrain, notamment celles de C. Elliott (1991).

Géologues n°173
matériaux et archéologie

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Terres et Couleurs : une association au service de l’ocre et


de la réhabilitation du bâti
La Rédaction 1 .

Pour situer Terres et Couleurs naturelles et non sur une base de produits synthétiques.
Terres et Couleurs, association loi de 1901, a été
Bien qu’avec Terres et Couleurs, on ne soit pas au
créée en 1995, dans le but de faire connaître les terres
cœur de la synergie entre géologie et archéologie, plus de
colorantes et de relancer leur usage notamment dans le
15 ans d’actions pour promouvoir l’usage des terres colo-
bâti. Le bâti concerné, c’est le bois sous toutes ses formes
rantes traditionnelles dans la rénovation des bois de l’ha-
(poutres, colombages, portes…). L’association regroupe
bitat et des bâtiments méritent bien cette présentation.
aujourd’hui plus de 500 adhérents en France et à l’étran-
Par le bâti plus ou moins ancien, qu’il s’agisse d’habitat ou
ger, issus de disciplines très diverses : producteurs et reven-
de monumental, on touche à l’archéologie. Par les trois
deurs de terres colorantes et de pigments, architectes,
exploitants d’ocre qui restent en France et les mélanges
coloristes, artisans, chercheurs, prescripteurs, utilisateurs.
de matières naturelles (ocres,hématite, terre de Sienne2…),
c’est la géologie qui est interpellée. L’idée sous-jacente aux Après une phase de démarrage consacrée essen-
chantiers est une réhabilitation à partir de terres colorantes tiellement à des voyages et excursions,sur des lieux de pro- 77

1. Remerciements à Félicien Carli, président de l’association, pour son aide dans l’élaboration de ce texte.
2. Argile et oxydes de fer, que l’on peut assimiler à une variété d’ocres.

Géologues n°173
matériaux et archéologie

duction d’ocre uniquement, l’association, tout en pour-


suivant cette activité, a mis la réhabilitation du bâti au
cœur de son projet associatif en réalisant un premier chan-
tier test en Bourgogne. L’association n’a pas de salariés
et fonctionne intégralement en bénévolat. Ses seules res-
sources proviennent de la vente des Cahiers de Terres et
Couleurs dont 9 titres sont déjà parus, dont 6 actuellement
disponibles (Tabl. 1). Pour donner un ordre de grandeur,
un chantier coûte environ 2 000 euros, ce qui correspond
à la vente de 400 cahiers. On mesure l’ampleur de la dif-
fusion nécessaire lorsqu’il s’agit d’assurer quatre chan-
tiers par an, base de fonctionnement actuel. À ce jour, une
vingtaine de chantiers de toutes tailles ont été réalisés.

Repères sur le mode de fonctionnement


Les membres de l’association trouvent leur compte
dans les diverses facettes de l’association, notamment
l’organisation chaque année de voyages d’études sur des
lieux de production d’ocre, et la réalisation de chantiers.
Les voyages et déplacements, en général, sont à la char- Photo 1. Échantillons d’ocres et de terres colorantes (source : Les ocres,
comment et où les produit-on ? Les Cahiers de Terres et Couleurs) :
ge de chacun des membres concernés. 1) terre verte de France, 2) terre rouge d’Italie, 3) ocre jaune de la Nièvre,
Depuis la création de l’association, 17 voyages ras- 4) ocre rouge d’Afrique du Sud, 5) terre de sienne d’Italie, 6) hématite de
la Nièvre, 7) terre jaune d’Italie, 8) terre d’ombre de Chypre, 9) ocre jaune
semblant 900 personnes ont été organisés dans des du Maroc, 10) ocre jaune du Vaucluse, 11) terre de sienne d’Afrique du Sud.
régions et pays très divers : Ardennes, Vaucluse, Bour-
gogne en France, Italie, Espagne, Pays-Bas, Suède, Chypre, tier,avec une première phase le matin pour la pose de la pre-
Afrique du Sud, Brésil… Les chantiers regroupent entre 20 mière couche de peinture, et une seconde, pour la 2ème
et 130 personnes de l’association selon l’ampleur du chan- couche de peinture, l’après-midi. Des visites régionales
tier, ainsi que les habitants volontaires pour participer. occupent le dimanche. Au-delà de l’implication commune
L’accueil et l’hébergement sont assurés par les membres dans une action de réhabilitation, ces trois jours sont des
locaux de l’association. moments de retrouvailles entre les membres impliqués.
D’une façon générale, un séjour chantier s’étale Après validation par l’architecte des bâtiments de
sur trois jours, du vendredi au dimanche. Il s’agit toujours France, tous les chantiers sont menés à bien sur la base du
de chantiers ne présentant pas de danger,plus précisément volontariat des propriétaires ou responsables (maires de
ne nécessitant pas d’échafaudages. Le premier jour villages) concernés, qui sont au courant par diverses voies
correspond à un moment festif de retrouvailles concrétisé de la façon de travailler de l’association et des réalisations
par une soirée commune. Le samedi est consacré au chan- que celle-ci a à son actif. Ce sont eux qui sollicitent l’as-

Titre du cahier Auteur Année (*)


(+) Les ocres, comment et où les produit-t-on ? Félicien Carli 2010 (1995)
(+) Ocres et terres, secrets d’atelier Jean-Claude Pelletier 1999
(+) Le petit guide illustré de la chaux Félicien Carli 2011 (2001)
(+) Le petit guide illustré des bétons colorés Françoise Thouraud 2003
(+) Le petit guide illustré de la céramique, les engobes Marie-Pierre Lamy 2004
(+) Le petit guide illustré de la peinture à l’ocre pour le bois Félicien Carli 2008 (1996)
Les terres colorantes, comment et où les produits-t-on ? Centre de Recherches et de Restauration des 2001 (1998)
Musées de France
Cosmochromie, l’univers de la couleur Philipe Fagot 2000
L’ocre exactement Riwan Tromeur 1998

Tableau 1. Liste des Cahiers de Terres et Couleurs.


(+) Titre disponible.
78 (*) Année de la première édition.

Géologues n°173
matériaux et archéologie

sociation pour une action de rénovation. Le fait que la


prestation de l’association soit gratuite fait aussi partie des
facteurs de promotion.
Une fois qu’une proposition de réaménagement
est soumise à l’association, celle-ci procède à un recen-
sement des témoins d’ocres et des coloris utilisés dans le
bâti local, ainsi que des sources régionales de terres colo-
rantes (Photo 1). Sur cette base, elle propose un nuancier
de 3 à 5 peintures, en évitant le clinquant et l’agressif.
Cette proposition donne lieu à une présentation publique
aux habitants. Le dialogue avec le propriétaire/respon-
sable autour de ce nuancier permet à celui-ci de faire son Photo 2. Exemple de bâti villageois réhabilité (cliché Terres et Couleurs).
choix. Les chantiers ne portant que sur des bois bruts, ceci
implique une phase de préparation et de décapage de
ceux-ci, phase que l’association n’assume pas.

Réalisations
La vingtaine d’opérations réalisées à ce jour, ce qui
représente près de 400 chantiers et de l’ordre de 8 tonnes
de peintures utilisées, se décompose en 16 villages (Pho-
to 2) et 4 monuments historiques (Photo 3), dont le tableau
2 donne le détail. La prédominance de la Côte d’Or dans les
réalisations villageoises, est liée aux origines de l’asso-
ciation.
En dehors des voyages en terres d’ocres et des chan-
tiers de rénovation,l’association organise des stages, tables-
rondes, expositions, salons, ainsi que des communications
sur des thèmes divers. Ces actions se déroulent en divers
lieux de France, mais aussi à l’étranger (Brésil, Italie, Grèce).

Conclusion
Après plus de 15 ans d’activité et une vingtaine de
réhabilitations de bois de bâti villageois et de monuments,
l’association dispose de références reconnues. Les opéra-
Photo 3. Les portes de la basilique Saint-Andoche de Saulieu réhabilitées
tions se préparent dans un climat partenarial et consen- (cliché Terres et Couleurs).
suel et se déroulent en bonne entente entre habitants et
bénévoles de l’association. Au-delà du mode de fonctionnement, ce sont les
terres colorantes à l’ancienne qui sont remises au goût du
Opérations Sites jour et les rares exploitants d’ocre (Nièvre et Vaucluse) ou
Villages
de terre de Sienne (Ardennes) qui sont sollicités3. Et c’est là
Côte d’Or (21) Drée, Verrey-sous-Drée, Châteauneuf, Salmaise, que se trouve le principal point de faiblesse. Il faudrait que
Semur-en-Auxois, Reulle-Vergy, Échannay, Nolay, ces exploitations soient soutenues et que l’emploi des ocres
Gémeaux, Mont-Saint-Jean, Missery, Châtellenot,
Détain-et-Bruant, Grosbois-en-Montagne
qu’elles produisent soit plus généralisé dans une logique de
Nièvre (58) Saint-Amand-en-Puisaye réhabilitation des bois du bâti à l’échelle nationale, en évi-
Haute-Loire (43) Bresle tant ainsi la substitution par les produits de synthèse.
Monuments historiques
Côte d’Or Château de Châteauneuf,basilique Saint-Andoche
de Saulieu, Grande Forge de Buffon
Pour en savoir plus
Yonne Abbaye de Reigny Terres et Couleurs : 5 rue Bertin Poirée, 75001 Paris.
Tél. : 01 42 21 88 77. Courriel. : info@terresetcouleurs.com
Tableau 2. Répartition des réalisations de Terres et Couleurs. Site Internet. : www.terresetcouleurs.com 79

3. Comptoir des Ocres : La Bâtisse, 89520 Moutiers en Puisaye. Tél. : 03 26 45 50 00. Carrière à Saint-Amand-en-Puisaye, 58.
- Le Moulin à Couleurs : Hameau Bonne Fontaine, 08130 Ecordal. Tél. : 03 24 71 22 75. Courriel. : moulincouleurs@wanadoo.fr
- Ocres de France : Impasse des ocriers, 84400 Apt. Tél. : 04 90 74 63 82.

Géologues n°173
exemples remarquables dans les départements
et régions d’outre-mer ainsi qu’à l’étranger

Traçabilité des matières premières lithiques dans les assemblages archéologiques


polynésiens : le cas de Tubuai (Archipel des Australes, Polynésie française)
Aymeric Hermann 1 , René C. Maury et Céline Liorzou 2 .

Introduction a permis de les mettre en évidence à Tubuai, à 2 000 km


de leur source. Il paraît très probable que de tels échanges
Confrontés à un environnement dépourvu de minerais à longue distance ne peuvent s’expliquer uniquement par
exploitables, les premiers occupants de la Polynésie ont été la recherche d’outils plus efficaces, même si les roches
contraints d’utiliser les roches locales pour confectionner importées bénéficient effectivement d’une meilleure qua-
l’outillage nécessaire au traitement des matières végé- lité plastique que les basaltes locaux. Les traditions
tales, notamment dans les activités de bûcheronnage, de d’échanges comparables dans le Pacifique semblent plu-
menuiserie, de charpente et de sculpture. Dans les cul- tôt fonder des rapports sociaux, et notamment entre des
tures issues des traditions néolithiques asiatique et néo- groupes relativement restreints (Earle, 1997 : 228).
guinéenne, la forme la plus courante adoptée pour ce
type d’outillage est l’herminette, composée d’une lame en
pierre, d’un manche en bois et d’une ligature en fibres L’exemple de Tubuai
végétales. L’omniprésence de cet outil a placé les res- Dans le cadre d’un doctorat préparé à l’Université
sources lithiques au centre des préoccupations écono- de la Polynésie Française par l’un de nous (A. Hermann),
miques des sociétés océaniennes pré-européennes. des recherches centrées sur l’île de Tubuai (archipel des
En Polynésie, les obsidiennes sont très rares, de Australes, Fig. 1) ont été initiées en 2010, afin d’étudier les
même que les gabbros et les serpentinites (matériaux modalités de production de ces outils par une approche
courants des herminettes et haches actuelles de Papoua- technologique des vestiges. Celle-ci se base sur l’analyse
sie-Nouvelle Guinée). En conséquence, ce sont les roches de toutes les étapes de la chaîne opératoire, depuis l’ex-
basaltiques à texture homogène et aphyrique qui ont été traction des matériaux lithiques jusqu’à l’abandon des
le plus souvent utilisées, ainsi que, parfois, les roches inter- outils usés. Il s’agit de rendre compte des déterminismes
médiaires ou évoluées associées (phonolites, benmoréites). inhérents aux matériaux employés d’une part,et de mettre
L’étude de la texture et de la composition pétro- en lumière les savoir-faire, les comportements techniques
graphique, minéralogique et géochimique (éléments et les choix culturels à l’œuvre, d’autre part. L’analyse des
majeurs et en traces, isotopes radiogéniques) de ces outils vestiges des activités de façonnage permet de décrire ces
lithiques permet potentiellement de retrouver leur origi- différents paramètres et de comprendre leur interaction
ne, en les comparant aux roches volcaniques locales qui au sein du processus de production.
ont fait l’objet de telles analyses, en particulier dans le L’île de Tubuai a fait l’objet d’une cartographie géo-
cadre du programme de cartographie des îles hautes de logique détaillée au 1/25 000 (Maury et al., 1994, 2000).
Polynésie française, conduit par le BRGM de 2000 à 2012.
Si la plupart des outils retrouvés dans une île donnée sont
présumés d’origine locale, leur typologie pétrographique
et géochimique a déjà permis la mise en évidence
d’échanges à longue distance.
En particulier, l’île d’Eiao (groupe nord des Mar-
quises) est célèbre pour ses gisements de basaltes aphy-
riques exploités à grande échelle (Weisler, 1998 ; Rolett,
2001). Des outils en pierre de composition géochimique
identique (éléments majeurs et en traces) ont en effet
été trouvés dans plusieurs archipels de Polynésie orientale,
et notamment : dans les îles de Nuku Hiva et Tahuata aux
Marquises (Rolett et al., 1997 ; Rolett, 1998) ; à Mo’orea
dans les Îles de la Société, à 1 500 km d’Eiao, et à Manga-
80 reva aux Gambier, à 1 800 km (Weisler, 1998). Notre étude Figure 1. Localisation de l’île de Tubuai en Polynésie française.

1. Laboratoire EAST / CIRAP, Université de Polynésie française, BP 111-180, 98709 Mahina.


Courriel. : aymeric.hermann@gmail.com
2. UMR 6538 Domaines océaniques, Université de Bretagne Occidentale, UEB, IUEM, Place Copernic, 29270 Plouzané.

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roches de qualité (ton-4, tav-1,


tep-1, pan-1, pan-2 et rer-1)
ayant pu faire l’objet d’une
exploitation par les anciens
Polynésiens. Le site le plus par-
lant est la carrière d’extraction
tan-1 (Fig. 3) située au sein du
complexe industriel de Tana-
taetea (Hermann, 2010). Une
galerie de 4 m de profondeur
creusée dans les coulées de
basaltes alcalins de la base du
Mont Herani Ouest, et dont
l’entrée (Fig. 3), largement com-
blée par le colluvionnement et
l’effondrement d’une partie de
la voûte, permettait l’accès à
un dyke de basanite subvertical
large de plus de deux mètres.
Une fois extraits, les prismes
ont été transformés par façon-
nage au sein d’ateliers répar-
tis autour de la carrière, sur une
surface de plus de 3 000 m2.
Figure 2. Carte géologique simplifiée de Tubuai (modifiée d’après Maury et al., 2000 et Richet et al., 2007). Prélè-
vements dans les sites d’approvisionnement (cercles pleins) ; dans les sites de surface (cercles vides) ; dans les Plusieurs habitats anciens
niveaux en place du site dunaire d’Atiahara (astérisques). ont également pu être identi-
fiés sur la plaine littorale, et
À l’occasion de celle-ci et des travaux associés (Caroff et al., notamment dans les labours modernes qui ont mis au
1997), 120 analyses géochimiques (éléments majeurs et en jour les couches archéologiques enfouies (ati-1, teh-1,
traces) des laves en place de l’île ont été effectuées, prin- tea-1, teu-1, tii-1, tem-7). Parmi ces habitats côtiers, le site
cipalement à l’Université de Bretagne Occidentale, par d’Atiahara (ati-1, Fig. 2), situé sur la côte Nord de l’île, a
ICP-AES, selon les méthodes décrites par Cotten et al. fourni une stratigraphie bien conservée et un nombre
(1995). Nous avons comparé ces données aux 35 analyses important d’artefacts provenant d’au moins quatre
d’outils ou bien de roches en place provenant de sites niveaux d’occupation se succédant pendant plus de cinq
d’extraction potentiels, obtenues dans le même laboratoire siècles (Eddowes, 1998 ; Worthy et Bollt, 2011).
et par les mêmes méthodes. La localisation de ces prélè-
vements est indiquée en Figure 2. Tubuai comporte deux
volcans principaux (Fig. 2). Le plus ancien et le plus grand,
le Herani (10 à 9,5 Ma), est composé de coulées de basaltes
alcalins recouvertes par des coulées de basanites, et recou-
pées par des dykes basanitiques (non représentés en
Fig. 2) ainsi que par une protrusion phonolitique plus
récente (Mont Taitaa). À l’est de l’île, le volcan du Hanareho,
plus récent (9,5-8,8 Ma), affecté par un effondrement cal-
deirique, est composé de laves peu courantes : néphélinites
très sous-saturées en silice, téphrites et phonolites. Elles
présentent des teneurs en alcalins et en éléments incom-
patibles nettement plus élevées que les laves du Herani.
Au cours des prospections archéologiques, nous
avons identifié quatre sites d’extraction (tan-1, pah-2, Figure 3. Entrée de la galerie du site d’extraction de Tanataetea, en partie
pah-9 et ton-3), ainsi que plusieurs zones où affleurent des obstruée par le colluvionnement (cliché Aymeric Hermann). 81

Géologues n°173
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Résultats
La position des prélèvements archéologiques dans
le diagramme de classification des laves de Tubuai (Fig. 4)
montre que ni les néphélinites du Hanareho ni les basaltes
alcalins du Herani n’ont été exploités, bien que les pre-
mières semblent présenter les qualités techniques
requises. Les seconds sont très abondants mais généra-
lement altérés ; la seule analyse se plaçant dans leur
champ correspond à une herminette « exogène » de com-
position identique aux basaltes d’Eiao (Fig. 5). Bien que des
ateliers d’extraction aient été identifiés au pied des pro-
trusions phonolitiques du Pahatu (pah-2, pah-9), aucun
outil dérivé n’a été collecté.
La quasi-totalité des outils recueillis provient des
coulées et dykes basanitiques du Herani. Les blocs bruts
extraits de la carrière d’extraction Tanataetea (tan-1) ont
été traités dans les ateliers voisins (tan-3), et les lames
façonnées ont été utilisée sur le site d’Atiahara (ati-1). Les Figure 4. Diagramme alcalins-silice (Le Bas et al., 1986) de classification des
espaces de collecte pan-1 et -2 ont approvisionné les ate- roches volcaniques. Figurés des analyses des prélèvements archéologiques
identiques à ceux de la figure 1 : en place (cercles pleins) ; sites archéolo-
liers situés à proximité du sommet du Taitaa (tai-1). Par giques de surface (cercles vides) ; niveaux en place du site dunaire
ailleurs, des échanges d’artefacts ou de blocs bruts ont d’Atiahara (astérisques).

82 Figure 5. Représentation schématique des chaînes opératoires de production lithique identifiées à Tanataetea et Atiahara. Échelle des pièces archéologiques :2 cm.

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été opérés entre plusieurs sites d’habitats (teu-1/tap-1). exposed basalts : evidence from French Polynesia, Chem. Geol.,
Enfin, plusieurs artefacts issus des différents niveaux d’oc- 119, 115-138.
cupations du site d’Atiahara (ati-1), bien que basanitiques, Eddowes M.D.,1998 :Initial results from Atiahara and Teta‘itapu,
semblent provenir d’une source exogène (Fig. 5) car leur two coastal settlement sites,upon the islands of Tubuai and Tahi-
ti: their implications for an understanding of prehistoric regio-
texture recristallisée n’a pas été identifiée parmi les laves
nal adaptation to environment. In: P.V. Casanova (dir.), Easter
locales en place. Island and East Polynesian Prehistory,Universidad de Chile,San-
tiago, 7-30.
Conclusion Earle T., 1997 : Exchange in Oceania: search for evolutionary
explanations, in: M.I. Weisler (dir.), 1997, Prehistoric Long-
Du point de vue de l’organisation spatiale de la pro- Distance Interaction in Oceania:An Interdisciplinary Approach.
duction,la caractérisation chimique des matériaux a mis en New Zealand Archaeological Association Monograph, 21,
avant un lien direct entre le site d’extraction de Tanataetea Auckland, 224-237.
et les différents niveaux d’occupation du site dunaire d’Atia- Hermann A. : 2010 : Prospections archéologiques dans l’île de
hara (Fig. 5), permettant une analyse conjointe des deux Tubuai (Archipel des Australes, Polynésie française). Service de
la Culture et du Patrimoine de Polynésie française, Rapport non
assemblages. Il faut également souligner la mise en évi-
publié, 59 p.
dence à Atiahara d’outils « exogènes », dont l’un provient
Le Bas M.J., Le Maitre R.W., Streckeisen A., Zanettin B., 1986 : A
vraisemblablement de l’île d’Eiao, située à
chemical classification of igneous rocks based on the total-
2 000 km de Tubuai. D’une manière générale, les outils alkali-silica diagram. Journ. Petrol., 27, 745-750.
géochimiques permettent d’appréhender de manière cohé- Legendre C.,Maury R.C.,Blais S.,Guillou H.,Cotten J.,2006 :A typi-
rente le morcellement des chaînes opératoires de produc- cal hotspot chain:evidence for a secondary melting zone below
tion lithique en Polynésie. the Marquesas (French Polynesia). Terra Nova, 18, 210-216.
La méthodologie utilisée à Tubuai est potentielle- Maury R.C., El Azzouzi M., Bellon H., Liotard J.M., Guille G.,
ment applicable à d’autres îles dont les cartes géologiques Barcszus H.G., Chauvel C., Diraison C., Dupuy C.,Vidal P., Brous-
prennent en compte de nombreuses analyses géochi- se R., 1994 : Géologie et pétrologie de l’île de Tubuai (Aus-
trales, Polynésie française). C. R. Acad. Sci. Paris (II), 318, 1341-1347.
miques (éléments majeurs et en traces ; isotopes de Sr, Nd,
Maury R.C., Guille G., Guillou H., Blais S., Brousse R., 2000 :
Ph, Hf ; datations K-Ar et Ar-Ar). Ainsi, aux Marquises, les
Carte géol. France (1/50 000), feuille Rurutu et Tubuai - Poly-
laves du volcan de Taiohae (Nuku Hiva) ont des rapports nésie française, Orléans : BRGM. Notice explicative par R.C.
Th/Yb, Nd/Yb et Gd/Yb systématiquement supérieurs à Maury, G. Guille, H. Guillou, S. Blais, R. Brousse (2000), 81 p.
ceux de celles du volcan plus ancien de Tekao (Maury et al., Maury R.C.,Guille G.,Legendre C.,Savanier D.,Guillou H.,Rossi P.,
2006), de même que les laves des cônes pléistocènes de Blais S., 2006 : Notice explicative, Carte géol. France (1/50 000),
Ua Huka par rapport à celles des volcans pliocènes feuille de Nuku Hiva – Polynésie française.Orléans:BRGM,116 p.
(Legendre et al., 2006). Carte géologique par D.Savanier,R.C.Maury,G.Guille,C.Legendre,
P. Rossi, H. Guillou, S. Blais, S. Deroussi (2006).
La traçabilité des matières premières doit non seu-
Richet P.,Cottin J.-Y.,Dyon J.,Maury R.,Villeneuve N.,2007 :Guide
lement permettre de déterminer une provenance pour
des volcans d’outre-mer. BRGM-Belin, Orléans-Paris, 492 p.
des artefacts échangés sur de longues distances, mais
Rolett B.V., 1998, Hanamiai: Prehistoric Colonization and Cultural
également, au niveau local, de suivre le fil des actions Change in the Marquesas Islands (East Polynesia). Yale Uni-
techniques aboutissant à la production des outils utili- versity Publications in Anthropology, 81, New Haven,Yale Uni-
sés quotidiennement. La prise en compte des modalités versity Press, 262 p.
de production et de distribution des objets utilitaires et des Rolett B.V., 2001 : Redécouverte de la carrière préhistorique
objets de prestiges échangés avec d’autres communautés d’Eiao aux Marquises. Bull. Soc. Études Océaniennes,
devrait permettre de mieux interpréter l’organisation n° 289/290/291, 132-143.
sociale des sociétés polynésiennes. Rolett B.V., Conte E., Pearthree E., Sinton J., 1997 : Marquesan
voyaging: archaeometric evidence for inter-island contact. In:
M.I. Weisler (dir.), 1997, Prehistoric Long-Distance Interaction
Références in Oceania: An Interdisciplinary Approach. New Zealand
Caroff M., Maury R.C., Guille G., Cotten J., 1997 : Partial melting Archaeological Association Monograph, 21, Auckland, 134-148.
below Tubuai (Austral Islands, French Polynesia), Contrib. Miner. Weisler M.I., 1998 : Hard Evidence for Prehistoric Interaction in
Petrol., 127, 369-382. Polynesia. Current Anthropology, 39 (4), 521-532.
Cotten J., Le Dez A., Bau M., Caroff M., Maury R.C., Dulski P., Worthy T.R., Bollt R., 2011 : Prehistoric Birds and Bats from the
Fourcade S., Bohn M., Brousse R., 1995 : Origin of anomalous Atiahara Site, Tubuai, Austral Islands, East Polynesia. Pacific
rare-earth element and yttrium enrichments in subaerially Science, 65(1), 69-85.
83

Géologues n°173
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exemples remarquables dans les départements


et régions d’outre-mer ainsi qu’à l’étranger

Dynamique côtière dans les Petites Antilles françaises


et archéologie amérindienne
Pascal Bertran 1 .

Depuis la mise en place d’une politique d’archéo- parallèles au rivage. Cette morphologie, qui marque la
logie préventive dans les Petites Antilles françaises, la progradation du rivage vers la mer depuis le maximum
connaissance des différentes phases de peuplement amé- transgressif postglaciaire (Angulo et al., 2006), soit depuis
rindien, mais aussi celle des paléoenvironnements asso- 4000 à 5000 cal. BP, résulte de l’accolement de corps
ciés, a rapidement progressé au cours des deux dernières sableux successifs migrant du large vers la côte (Otvos,
décennies. Les milieux littoraux se sont en particulier révé- 2000), en grande partie sous le contrôle des cyclones.
lés être très riches en information. Le présent article se Ceux-ci sont en effet fréquemment à l’origine d’un retrait
propose donc de dresser un premier état des lieux sur le spectaculaire du trait de côte ; le sable entrainé vers le
contexte géologique et paléoenvironnemental des sites large par les courants de retour des vagues déferlantes
côtiers et sur les problèmes de taphonomie2 archéolo- est ensuite ramené au rivage par la houle dans les jours
gique spécifiques à ces milieux. ou les mois qui suivent, reconstituant rapidement une
plage à profil convexe (Stone et al., 2004).
Apports des études géomorpholo- Les sondages réalisés dans le cordon mettent en
évidence un biseau sableux marin atteignant 5 à 6 m
giques et stratigraphiques d’épaisseur au niveau du rivage actuel et recouvrant des
Sur les îles calcaires, généralement basses et tabu- dépôts torrentiels grossiers, déposés dans une ancienne
laires, la morphologie des baies la plus couramment obser- vallée avant la transgression marine (Fig. 3). Dans ce type
vée comprend un cordon sableux de largeur variable iso- de configuration,la surface des parties anciennes du cordon
lant une lagune saumâtre de la mer (Fig. 1). En raison du n’a reçu que peu d’apports sableux depuis sa mise en
très faible marnage (environnement microtidal), ces cor- place (dunes embryonnaires) et les vestiges des occupa-
dons sont principalement construits par l’action des vagues tions amérindiennes sont restés en subsurface. Les
et leur évolution, très discontinue dans le temps, est lar- différents sites découverts sont d’autant plus anciens que
gement déterminée par les tempêtes. Plusieurs de ces
cordons ont fait l’objet de sondages archéologiques et
leur architecture interne a pu être observée.
La figure 2 illustre le cas du cordon de Baie Orien-
tale à Saint-Martin, peu élevé (+2 à 3 m NGG) et caracté-
risé par une succession de rides et de dépressions arquées

Figure 1. Systèmes de cordons littoraux et de lagunes à Anguilla (fond


84 Google Earth complété). Figure 2. Vue de la Baie Orientale à Saint-Martin (cliché IGN 1968 complété).

1. INRAP, 156 avenue Jean Jaurès, 33600 Pessac. Université Bordeaux, PACEA, UMR 5199, 33405 Talence cedex.
2. Étude de l’enfouissement sous toutes ses formes.

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exemples remarquables dans les départements


et régions d’outre-mer ainsi qu’à l’étranger

Figure 3. Coupe du cordon de Baie Orientale (document Pascal Bertran).

leur distance à la mer augmente, établissant une sorte


de « stratigraphie archéologique horizontale ».
Le cas du cordon de Baie Rouge, également à Saint-
Martin, représente un terme opposé à celui de Baie Orien-
tale, marqué par une faible largeur et une accrétion essen-
tiellement verticale des dépôts, qui culminent vers 5 à 6 m
NGG (Fig.4).À l’avant du cordon,les fonds marins sont carac-
térisés par une profondeur devenant rapidement impor-
tante, qui limite la perte d’énergie des houles de tempêtes
avant qu’elles n’atteignent la plage.Les tranchées réalisées
montrent la présence de bancs à pente de quelques degrés
vers la lagune, déposés par le débordement des vagues de
tempête par-dessus le cordon (overwash),et de nombreuses
surfaces de troncature faisant face à la mer.Plusieurs paléo-
sols humifères faiblement décarbonatés, reflétant des
périodes de moindre intensité et/ou de moindre fréquence
des tempêtes,sont interstratifiés dans les couches de sable
coquillier (Fig. 5). Des occupations précéramiques ont été
découvertes au sein des dépôts et montrent que la partie
subaérienne du cordon a commencé à se former à partir de
5000 cal. BP environ.
Dans de nombreux secteurs des îles calcaires, des
évidences d’héritages liés à des hauts niveaux marins
plus anciens que l’Holocène, notamment contemporains
du précédent interglaciaire (Stade Isotopique Marin 5),
peuvent être mises en évidence et expliquent une part
significative de la variabilité morphologique de la côte
actuelle. Ces héritages comprennent des paléofalaises
taillées dans le substratum calcaire, d’anciennes plate-
formes d’abrasion marine recouvertes de coraux et des
bancs de grès de plage (beach rock) formés dans la nap- Figure 4. Stratigraphie du cordon de Baie Rouge à Saint-Martin et interpréta-
pe phréatique au sein d’anciens cordons (Fig. 6). La coupe tion (document Pascal Bertran). 85

Géologues n°173
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exemples remarquables dans les départements


et régions d’outre-mer ainsi qu’à l’étranger

un haut niveau lacustre, en relation avec un climat plus


humide et à saisonnalité moins marquée qu’aujour-
d’hui. Elle se marque par le dépôt de vases organiques
noires, liées à une stratification de la colonne d’eau et
à une mauvaise oxygénation du fond. Le δ13C enregistre
des valeurs basses (-10‰) en raison du relargage dans
l’eau de carbone léger provenant de la décomposition
des débris organiques. Cette phase enregistre compa-
rativement peu de cyclones de forte intensité par rap-
port à la période antérieure ;
une troisième phase de 1150 à 400 cal BP, qui est mar-
quée par un niveau lacustre relativement bas et voit
apparaître des apports détritiques provenant des ver-
sants, liés à la progression des faciès littoraux vers le
centre de la lagune. Plusieurs cyclones de forte intensi-
té sont enregistrés pendant cette phase ;
Figure 5. Fonctionnement schématique du cordon de Baie Rouge pendant une dernière phase de 400 cal BP à l’actuel, où le signal
les phases de faible intensité et/ou fréquence des tempêtes (en haut) et de climatique est oblitéré par les modifications anthro-
fortes tempêtes (en bas) (schémas Pascal Bertran).
piques de la lagune consécutives à l’installation des
colons européens.
de l’arrière-plage à Capesterre de Marie-Galante illustre
l’imbrication des phases d’évolution depuis le SIM 5 dans Ces variations climatiques, similaires à celles
la morphologie visible actuellement (Fig. 7). décrites dans le bassin de Cariaco (Haug et al., 2003), sont
interprétées comme le résultat de la migration latitudinale
Les lagunes côtières constituent des milieux privi-
de la Zone de Convergence InterTropicale (ZCIT). La période
légiés pour enregistrer les changements paléoenviron-
humide de 2500 à 1150 cal BP aurait été ainsi marquée
nementaux depuis 4000 ans et ont fait l’objet de différents
par une position nord de la ZCIT, centrée sur le nord de
travaux. Ces lagunes, peu profondes, dont la plupart ne
l’Amérique du Sud et les Petites Antilles et génératrice
communiquent d’exceptionnellement avec la mer à la
de précipitations tout au long de l’année sur ces régions.
faveur de brèches ouvertes dans les cordons par les tem-
La distribution des cyclones de forte intensité dans
pêtes, sont alimentées essentiellement par la nappe sau-
les carottes de Saint-Martin apparaît également en oppo-
mâtre et par les précipitations. Elles sont donc très sen-
sition de phase avec celle connue pour le sud des États-Unis
sibles aux fluctuations du bilan précipitation / évaporation
alors qu’elle semble concordante avec celle enregistrée
et ont enregistré son évolution passée. Les carottes effec-
tuées dans la lagune de Grand-Case à Saint-Martin ont ainsi
mis en évidence quatre phases principales (Bertran et al.,
2004 ; Malaizé et al., 2011) (Fig. 8 et 9) :
une première phase, de 4300 à 2500 cal BP, correspond
globalement à un bas niveau lacustre et est caractérisée
par le dépôt de vases carbonatées associées à une riche
faune d’ostracodes, de lits de gypse témoignant d’as-
sèchements périodiques de la lagune et de lits de sable
marin déposés par des cyclones. Lors de ces derniers,
les fortes vagues, qui s’additionnent à la marée cyclo-
nique, provoquent des entrées massives d’eau et de
sédiment par-dessus le cordon littoral. Les valeurs du δ13C
dans les coquilles d’ostracodes sont élevées (-4 à -7‰)
et indiquent un enrichissement de l’eau en isotope lourd
du carbone lié à une production biologique intense (les
végétaux tendent en effet à utiliser préférentiellement
les isotopes légers dans leur métabolisme) ; Figure 6. Morphologie de la côte est de Saint-Martin et interprétation
86 (fond Google Earth complété).
une seconde phase, de 2500 à 1150 cal BP, correspond à

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Figure 7. Coupe du cordon littoral à Capesterre de Marie-Galante. La nomenclature des terrasses marines (T3, T4) est tirée de N. Feuillet (2000). Des coraux
prélevés sur T4 par cet auteur ont livré un âge moyen U/Th de 123 ± 6 ka (document Pascal Bertran).

au Bélize. Il semble donc que la fréquence des cyclones ait


globalement peu varié au cours de l’Holocène récent dans
l’aire Caraïbe-Mésoamérique, mais que des fluctuations
régionales significatives se soient produites, contrôlées
par la position des masses d’air (ZCIT, Oscillation Nord-
Atlantique).

Paléoenvironnements et peuplements
Ces résultats ont apporté un nouvel éclairage sur
les paléoenvironnements contemporains des différentes
phases de peuplement de l’ile. La concordance entre les
dates de l’occupation de Saint-Martin par les Néoindiens
saladoïdes3 et celles de la phase humide entre 500 BC et
900 AD est notamment à souligner (Fig. 10) et suggère que
le climat a dû jouer un rôle déterminant sur les possibili-
tés de colonisation pérenne des Petites Antilles par les
premiers horticulteurs. La disparition ou la transforma-
tion rapide de la culture saladoïde dans les derniers siècles
Figure 8. Carotte prélevée dans la lagune de Grand-Case à Saint-Martin,
montrant une alternance de lits de vase noire, de vase carbonatée grise, du premier millénaire AD pourrait également avoir eu
de sables de tempête et de cristaux de gypse (cliché Pascal Bertran). pour moteur principal des modifications climatiques, de 87

3. Terme qui fait référence à un style de poterie.

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Figure 9. Stratigraphie de la lagune de Grand-Case, d’après Malaizé et al. (2011). Les périodes de développement de la faune d’ostracodes et de la flore à
Ruppia maritima correspondent à des bas niveaux lagunaires associés à une bonne oxygénation du fond. Le soufre est essentiellement sous forme de
gypse. Le δ13C a été mesuré sur les coquilles de l’ostracode Perissocytheridea bisulcata et constitue un proxy pour le bilan hydrologique de la
88 lagune (document Pascal Bertran).

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faune ;iguane,bernard-l’hermite…) et au piétinement par


l’homme. Un modèle de translation vers l’aval et de
diffusion des vestiges rend bien compte de la configura-
tion observée. Seules les structures fossoyées sont bien
conservées.
Des niveaux caractérisés par une faible densité de ves-
tiges et la quasi-absence de petits objets (coquilles,petits
fragments lithiques). Le matériel est dominé par de gros
fragments de lambis (un grand gastéropode marin), des
galets débités et quelques gros éclats. Les expérimen-
tations réalisées suggèrent que ces sites correspondent
à des niveaux d’occupation résidualisés par l’action des
vagues, probablement au cours des tempêtes.
Quelques rares niveaux précéramiques, apparemment
bien conservés, ont été découverts, soit sur des cordons
très peu pentus à accrétion horizontale dominante (Baie
Orientale), donc sur des surfaces peu sensibles à la rep-
Figure 10. Corrélation entre les phases de peuplement de Saint-Martin et
les phases climatiques enregistrées dans la lagune de Grand-Case, d’après
tation et peu soumises à l’action des tempêtes, soit
Bertran et al. (2004). interstratifiés dans des dépôts d’overwash. Ces derniers
doivent vraisemblablement leur préservation à leur
manière synchrone et selon un processus comparable à ce enfouissement rapide par une couche de sables soufflés
qui a été proposé en Mésoamérique pour la culture Maya. au moment des tempêtes.
Les processus sédimentaires côtiers et l’altération Plusieurs occupations néoindiennes côtières
en milieu tropical ont joué un rôle important sur la pré-
servation des vestiges archéologiques. Différents contextes
taphonomiques ont été identifiés. Dans les cordons
sableux, l’abondance des carbonates a joué un rôle de
tampon vis-à-vis de l’altération météorique et les coquilles
de mollusques sont généralement très bien préservées. Les
principaux processus taphonomiques observés dans les
niveaux précéramiques correspondent à une redistribution
des vestiges sur la pente interne des cordons, liée à l’action
de la reptation ou de l’overwash4.
Différentes configurations archéologiques sont
ainsi observées :
Des nappes de vestiges denses associées aux paléosols,
sans structuration spatiale clairement identifiable, ou
des trainées isolées de matériel allongées dans la pente,
parfois « en comète ». Les coquilles de bivalves sont très
majoritairement dissociées, indiquant une exposition à
la surface du sol suffisamment longue pour que les liga-
ments soient détruits. Les niveaux précéramiques
d’Étang Rouge en donnent de bons exemples (Fig. 11). Ces
trainées et nappes sont interprétées comme résultant res-
pectivement d’une ou plusieurs occupations successives,
dans un contexte de faible accrétion du cordon. Les confi-
gurations archéologiques originelles (foyers,zones de rejet Figure 11. Répartition des vestiges coquilliers dans un niveau précéramique
etc…) ont été oblitérées par l’action de la reptation sur la à Étang Rouge (Saint-Martin). Les coquilles forment une trainée allongée
sur la pente interne du cordon, les plus gros éléments (Strombus gigas) étant
pente,liée aux précipitations intenses (reptation pluviale), concentrés à l’amont, en raison d’une redistribution par les processus géo-
à l’activité biologique (mouvements provoqués par la morphologiques superficiels (document Pascal Bertran). 89

4. Flux d’eau et de sédiment qui franchit la crête de la plage et ne retourne pas directement à la mer.

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ont également fait l’objet de fouilles. Ces occupations clairement visible. Dans les sols développés sur substratum
correspondent à des villages installés sur des replats en calcaire ou volcanique en retrait des cordons côtiers,les niveaux
arrière des cordons. Les dépotoirs, qui contiennent géné- de dépotoirs ont subi une perte de volume importante liée à
ralement une grande quantité de rejets culinaires et de la minéralisation de la matière organique et à une décarbo-
fragments de céramique, sont dans un état de préserva- natation intense. La stratification originelle a été détruite et
tion très variable selon le contexte géochimique. Leur le matériel archéologique mélangé par la bioturbation. Les
histoire taphonomique est illustrée sur la figure 12. quelques coquilles épargnées par l’altération (Fig. 13) ren-
Sur les cordons sableux, l’altération est faible et voient une image biaisée des espèces consommées,les mol-
la stratification des dépotoirs due aux rejets successifs reste lusques caractérisés par une coquille mince et fragile étant

90 Figure 12. Évolution schématique des dépotoirs néoindiens d’après différents exemples pris dans les Petites Antilles françaises (document Pascal Bertran).

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Références
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of mid- to late-Holocene sea-level fluctuations on the
eastern Brazilian coastline. Quaternary Science Reviews, 25,
486-506.
Bertran P., Bonnissent D., Imbert D., Lozouet P.,
Serrand N. et Stouvenot C., 2004 : Paléoclimat des Petites
Antilles depuis 4000 ans BP : l’enregistrement de la lagune de
Grand-Case à Saint-Martin. C.R. Geoscience, 336, 1501-1510.
Feuillet N., 2000 : Sismotectonique des Petites Antilles. Liaison
entre activité sismique et volcanique. Doctorat, université de
Paris 7, 283 p.
Haug G., Günther D., Peterson L., Sigman D., Hughen K. et Aes-
Figure 13. Fosse néoindienne comblée par des rejets domestiques. Le niveau chlimann B., 2003 : Climate and the collapse of Maya civiliza-
archéologique est très altéré ; dans la fosse, l’effet tampon joué par l’ac- tion. Science, 299, 1731-1735.
cumulation de coquilles a permis la préservation des plus grosses d’entre
elles (cliché Pascal Bertran). Malaizé B., Bertran P., Carbonel P., Bonnissent D., Charlier K.,
Galop D., Imbert D., Serrand N., Stouvenot C., Pujol C., 2011 : Hur-
complètement absents des spectres fauniques analysés. ricanes and climate in the Caribbean during the past 3700
years B.P. The Holocene, 21 (6), 911-924.
Otvos E.G., 2000 : Beach ridges – definitions and significance.
Remerciements Geomorphology, 32, 83-108.
Les responsables des opérations d’archéologie pré- Stone G.W.,Liu B.,Pepper D.A. et Wang P.,2004 :The importance
of extratropical and tropical cyclones on the short-term evo-
ventive de l’INRAP sur lesquelles ont été faites les obser-
lution of barrier islands along the northern Gulf of Mexico,USA.
vations présentées ici sont chaleureusement remerciées, Marine Geology, 210, 63-78.
notamment D. Bonnissent, F. Casagrande, T. Romon et
N. Serrand.

91

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Contribution de la géoarchéologie à l’étude du site de Lalibela (Éthiopie)


Laurent Bruxelles 1 et Romain Mensan 2 .

Le site de Lalibela est localisé dans la partie nord du


plateau éthiopien, à 2 630 mètres d’altitude (Fig. 1).
Classé en 1978 par l’Unesco au patrimoine mondial de
l’Humanité, il est constitué de onze églises monolithiques,
c’est-à-dire qu’elles ont été taillées et sculptées dans le
rocher. Célèbre au point de vue touristique, c’est une
ville sainte pour les chrétiens orthodoxe d’Éthiopie qui
s’y rassemblent très nombreux chaque année.
Depuis 2008, plusieurs missions nous ont permis
de renouveler les connaissances concernant ce site,en col-
laboration avec des chercheurs spécialisés dans l’histoire de
l’Éthiopie (Marie-Laure Derat,Claire Bosc-Tissié et François-
Xavier Fauvelle) et avec le soutien du Centre Français des
Études Éthiopiennes.L’objectif était de reconstituer l’histoire
de site, caractérisé par des structures en creux, donc a priori
sans stratigraphie apparente.L’approche géoarchéologique
a permis de répondre à plusieurs questions clés qui ont
contribué,en complément de l’étude topographique,archi-
tecturale, stylistique et historiographique, à répondre à la
question du phasage des différentes églises.

Figure 1. Localisation du site de Lalibela.


Contraintes géomorphologiques
Les églises se situent sur la bordure d’un plateau Jourdain en référence à la Bible, il sépare deux groupes
basaltique. Dans ce secteur, le paysage est marqué par d’églises. Son cours a été largement recalibré au point
une forte incision du réseau hydrographique. Les cours que son origine naturelle était parfois remise en cause. La
d’eau qui prennent naissance sur le plateau plongent bru- topographie du secteur et l’organisation d’ensemble du
talement à leur périphérie et rejoignent la plaine,plusieurs réseau hydrographique nous ont permis de confirmer
centaines de mètres plus bas. Au niveau de Lalibela, un l’existence préalable de ce talweg.
petit ruisseau intermittent coule au fond d’un talweg La morphologie des interfluves et des versants a
encaissé d’une dizaine de mètres (Photo 1). Baptisé le directement influé sur la forme des églises. Ainsi,les églises
du groupe 1 (il y a 3 groupes au total,voir figure 2),et notam-
ment Bet Madhane-Alem, Bet Maryam et Bet Golgotha
Mickaël, sont alignées. Elles ont été creusées aux dépens
d’un relief particulièrement propice puisque la crête était
orienté Est-Ouest (Photo 2). La ligne d’interfluve corres-
pond peu ou prou au faîtage des églises. Les toits sont
arrondis ou à double pente,conformément à la topographie
initiale du relief. En revanche, dans le groupe 3, Bet
Giyorgis a un toit plan, légèrement incliné, en accord avec
la pente du versant dans lequel il a été entaillé.

Contraintes lithologiques
Photo 1. Le fond de la vallée du Jourdain a été élargi artificiellement Le substrat, identifié initialement comme des tufs
92 (cliché L. Bruxelles Inrap/CFEE). basaltiques, a été requalifié récemment de basalte scoriacé

1. INRAP, TRACES UMR 5608 du CNRS et GAES, Université du Witwatersrand, Johannesburg. E-mail : laurent.bruxelles@inrap.fr
2. TRACES UMR 5608 du CNRS. E-mail : mensrom@gmail.com

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gées ; Fauvelle et al., 2010) ont exploité les parties les plus
tendres de la roche, souvent plus altérées. Ce sont initia-
lement des galeries de taille et d’orientation variables, en
fonction de ces discontinuités lithologiques. Les phases
ultérieures, au cours desquelles les principaux monu-
ments ont été excavés, ont recoupé ces scories basaltiques
sans distinction.
Cependant, des couches de basaltes ont été ren-
contrées et ont manifestement posé des problèmes tech-
niques. Beaucoup plus résistante à la taille, cette roche a
été laissée en relief à la base des tranchées (Photo 4). De
même, une partie de la base de l’église de Bet Medhane
Alem est constituée de basalte. Les tailleurs ont stoppé l’ex-
cavation au toit de cette roche, qui sous-tend une partie
Photo 2. L’église Bet Maryam a un toit en double pente, en accord avec la
topographie de la crête dont on aperçoit une section en arrière-plan du sol de l’église. Seules les tranchées périphériques ont
(cliché : L. Bruxelles Inrap/CFEE). été creusées de quelques décimètres supplémentaires.
Enfin, toujours dans le groupe 1, des tranchées ont
atteint le basalte à quelques mètres sous la surface. D’après
leur orientation et leur taille, il pourrait s’agir de tran-
chées préalables à l’excavation d’une église mais la pré-
sence de basalte à faible profondeur a manifestement
conduit à l’abandon de ce projet.

Photo 3. Bombe volcanique d’une cinquantaine de centimètres de lon-


gueur recoupée par l’une des grandes tranchées qui ceinturent le groupe
2 (cliché : L. Bruxelles Inrap/CFEE).

(Asfawossen et al., 2008). Il s’agit pour l’essentiel


d’anciennes scories basaltiques accumulées sur les flancs
d’un volcan au cours du Miocène. Elles sont soudées et
partiellement altérées mais l’on observe la présence de
nombreuses bombes volcaniques allant du kilogramme
à plusieurs tonnes (Photo 3). Cette roche, bien que
compacte, se prête particulièrement bien à la taille. Rela-
tivement homogène, elle admet néanmoins quelques
coulées de basaltes interstratifiées dans les scories et
qui scellent parfois de maigres paléosols très rubéfiés.
L’ensemble du site est caractérisé par l’affleure-
ment de ces scories basaltiques consolidées. Les tailleurs
qui ont excavés ces églises connaissaient donc très bien
leurs propriétés et c’est leur affleurement qui a condi-
tionné l’implantation des églises. Cette roche a donc joué
un rôle prépondérant dans l’histoire du site. D’ailleurs, les
Photo 4. Le basalte, trop difficile à excaver, a souvent était laissé en pla-
premières phases d’occupation (troglodytique et hypo- ce, comme ici dans la cour de Bet Giyorgis (cliché : L. Bruxelles Inrap/CFEE). 93

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Cartographie des déblais


Enfin, un important travail d’identi-
fication et de topographie des déblais issus
des différents creusements a été réalisé. Une
prospection détaillée de l’ensemble du site
nous a permis d’identifier les différents
affleurements de cailloutis issus de ces creu-
sements. Peu consolidés, ils formaient des
tas plus ou moins importants autour des
principaux points d’extraction. Lorsque des
coupes étaient visibles, nous avons même
pu vérifier la présence de blocs présentant
des traces d’outils. Leur relevé topographique
a été complété par un travail de photo-inter-
prétation mais aussi par l’utilisation de
modèles numériques de terrain à haute réso-
Figure 2. Carte des déblais relatifs à chaque groupe d’églises (levé et report cartographique :
lution qui a mis clairement en évidence la L. Bruxelles Inrap/CFEE).
géométrie particulière des tas de déblais.
Ainsi, pour chaque groupe d’églises, nous avons dans certains de ces déblais fourniront les premiers élé-
identifié les déblais correspondants et une cartographie ments de datation absolue qui font toujours défaut à ce
en a été dressée (Fig. 2). Ce point est crucial car ces tas, qui jour et nous permettront, peut-être, de découvrir des hypo-
peuvent dépasser vingt mètres d’épaisseur, recèlent en gés oubliés...
leur sein une stratigraphie qui n’existe plus au niveau des
bâtiments eux-mêmes, puisqu’ils sont tous excavés. Les Bibliographie
relations géométriques entre les talus d’un même grou-
Asfawossen A.,Ayallew Y. et Demissie M.,2008. :Geological and
pe d’églises fournissent déjà une chronologie relative. En geotechnical properties of medieval rock-hewn churches of
outre, leur étude stratigraphique constitue le meilleur Lalibela, northern Ethiopia: implications on their deteriora-
moyen de décrypter l’histoire certainement complexe de tion and conservation. Paper read at the International Confe-
la genèse de chaque église. Enfin, il n’est pas impossible rence on Paleoanthropologist, Paleontology and Archaeology
qu’il existe encore des souterrains aujourd’hui inacces- in Ethiopia, Addis Abeba, ARCCH, 14 January 2008.
sibles sous certains de ces déblais. Une première tentative Fauvelle F.-X., Bruxelles L., Mensan R., Bosc-Tiesse C., Derat M.-
d’analyses géophysiques n’a pas permis de répondre à L. et Fritsch E., 2010 : Rock-cut stratigraphy: sequencing the
Lalibela churches (Ethiopia). Antiquity, 1135-1150.
cette question. Mais gageons que les fouilles entreprises

94

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Les karsts fossilifères du « Berceau de l’Humanité »


(Gauteng, Afrique du Sud) – Nouvelles approches géoarchéologiques
Laurent Bruxelles 1 .

Introduction Géologie et géomorphologie


Environ 35 kilomètres au nord-ouest de Johannes- L’ensemble de l’aire fossilifère est comprise dans la
burg,le long de la vallée de la Blauawbankspruit,un secteur vallée de la Blauawbankspruit. Ce petit cours d’eau a
incluantplusieurs cavités naturelles a été baptisé par l’UNESCO entaillé une large vallée dans des dolomies vieilles de
en 1999 « le berceau de l’Humanité » (Fig. 1). Pourtant, ce plus de 2,5 milliards d’années (Photo 1). Ces roches, légè-
n’est pas dans cette partie de l’Afrique que l’on trouve les rement solubles dans l’eau, ont été profondément kars-
fossiles d’hominidés les plus anciens. Ici,la particularité est tifiées au cours de la lente évolution morphologique de
leur densité. Ainsi, sur une surface d’à peine 25 000 ha, ce ce secteur. Ainsi, au moins depuis le Miocène (Martini et
sont plus d’un millier de vestiges d’hominidés anciens qui al., 2003), toute une série de cavités se sont développées
ont été mis au jour,soit un tiers des découvertes de ce type par dissolution le long des fractures et des principales
pour tout le continent africain.De plus,ces fossiles,dont l’âge discontinuités de la roche. Il en résulte une grande den-
s’étend de -4 à -1 millions d’années, couvrent une période sité de cavités qui dessinent un véritable labyrinthe en
chronologique clé : celle qui voit le l’apparition des pre- trois dimensions.
miers hommes (genre Homo). Au fur et à mesure de l’encaissement du cours
Néanmoins ce site exceptionnel se heurte à un d’eau et de l’élargissement de la vallée, ces cavités ont
gros problème de calage chronologique. En l’absence de été recoupées par la surface topographique. Le secteur
datation directe sur les fossiles, l’âge des sédiments qui les est donc caractérisé par la présence de très nombreuses
contiennent a été obtenu par paléomagnétisme et par entrées de grottes qui correspondent à ces galeries par-
datation uranium/plomb sur des planchers stalagmi- tiellement décapitées. Nombre d’entre-elles sont vite
tiques. Or les résultats obtenus se sont révélés contradic- impénétrables, colmatées par des brèches et par d’impo-
toires et suscitent de vifs échanges par l’intermédiaire sants massifs stalagmitiques.
d’articles dans de prestigieuses revues internationales. Ces brèches, aujourd’hui exposées à l’air libre, se
sont initialement formées sous terre. Lors du démantè-
lement des cavités, des colluvions (argile, cailloutis, mais
aussi des restes végétaux et des ossements) se sont accu-
mulées à la base des entrées, constituant de vastes talus.

Photo 1. Vue en direction du Sud-Est de la vallée de la Blauawbankspruit


et du secteur de Sterkfontein depuis la colline de Swartkrans
Figure 1. Carte de localisation (cliché : L. Bruxelles/ Inrap). 95

1. INRAP, UMR 5608 du CNRS et GAES, Université du Witwatersrand, Johannesburg.

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Puis, les infiltrations d’eau, surchargées en calcite dissoute, Étagées au sein de la vallée de la Blauawbanks-
ont peu à peu cimenté ces dépôts qui sont devenus de pruit, ces surfaces d’érosion matérialisent l’enfoncement
véritables brèches très indurées. Ainsi, chaque pointe- saccadé de la vallée et le développement de replats par cor-
ment de brèche en surface correspond à une ancienne rosion latérale pendant les phases de moindre incision. Or,
galerie karstique recoupée par le versant. ce sont justement ces surfaces qui ont recoupé les conduits
karstiques préexistants et qui ont donc permis, pour la
première fois, l’introduction directe de sédiments détri-
L’approche géoarchéologique tiques (argile et cailloutis) et de fossiles depuis la surface.
Si l’analyse des fossiles a été extrêmement pous- La succession de ces formes fournit donc un premier cane-
sée au fil des campagnes de fouilles, l’étude stratigra- vas relatif de l’histoire des paysages mais aussi de la mise
phique et surtout l’approche géomorphologique ont souf- en place des premiers remplissages fossilifères que l’on
fert de grandes lacunes. De fait, de gros problèmes de retrouve dans les cavités.
datation demeurent et la plupart de ces sites sont très En parallèle,la caractérisation des formations super-
mal calés dans le temps. Notre mission a donc été de ficielles permet de préciser les dynamiques responsables de
développer une approche pluridisciplinaire pour répondre cette évolution. Au fond de la vallée, de part et d’autre du
à la question cruciale de l’âge de ces fossiles. cours d’eau, on retrouve deux niveaux de terrasses allu-
viales emboîtées. Plus haut, on reconnait quelques pla-
Cartographie géomorphologique cages alluviaux, mais toujours à proximité du lit de la riviè-
En premier lieu, il était fondamental de connaître re. Dès que l’on s’en éloigne, les principaux replats sont
l’histoire du paysage et des cavités qui s’y développent. couverts d’une formation argileuse contenant de nom-
Dès la mission de 2007, puis en 2008 et 2009 dans le breuses chailles et des fragments anguleux de quartz. C’est
cadre de la fouille du site de Kromdraai (dir. J. Braga), nous cette couverture meuble qui a permis le développement
avons commencé une cartographie des formes du paysage latéral de la corrosion et la formation de larges replats.
et des formations superficielles. Basé sur un travail de Ponctuellement, des lambeaux de cuirasse latéritique ont
prospection minutieux, cette approche permet d’identi- été découverts sur au moins deux niveaux de replats.
fier les principales morphologies et d’en comprendre Enfin, au cours de ces prospections, nous enregis-
leurs relations géométriques (Bruxelles et al., 2009). trons tous les indices de présence de cavités. Les brèches,
Ainsi, plusieurs niveaux de surfaces d’érosion (Fig. 2) ont les massifs stalagmitiques à l’air libre et les entrées de
été reconnus en contrebas des hauts plateaux (African grottes sont relevées au GPS et intégrées dans un SIG,
Surface). La structure géologique ainsi que le pendage avec les autres éléments cartographiés. Le but est de
général des couches de 30° en direction du Nord nous reconstituer la géométrie de ces anciens réseaux kars-
permet d’exclure un quelconque contrôle lithologique tiques et d’identifier, par exemple, les éventuelles
pour expliquer ces formes. connexions.

Stratigraphie des remplissages karstiques


Au niveau des cavités, les choses sont nettement
plus compliquées. Ainsi, les masses de brèches qui les
composent, correspondent à des apports de sédiments
provenant directement de la surface suite à l’ouverture de
nouvelles entrées. Mais,ces dépôts ne sont pas à de simples
talus d’accumulation gravitaire. À l’image de ces grottes
complexes, les remplissages détritiques ont eux aussi
connu une histoire polyphasée.
L’étude de la Name Chamber dans la grotte de
Sterkfontein a montré l’existence d’inversions stratigra-
phiques de grande ampleur (Stradford et al, sous presse).
Sous les anciens points de communication avec la surfa-
ce, de vastes talus coniques se sont constitués. La partie
Figure 2. Bloc 3D et teintes hypsométriques d’une portion de la vallée de
la Blauawbankspruit. Cette représentation permet de distinguer les dif- supérieure a été cimentée par les infiltrations sursatu-
96 férentes surfaces morphologiques (S1 à S4). rées en calcite. Lors de la reprise de l‘érosion ou lorsque le

Géologues n°173
exemples remarquables dans les départements
et régions d’outre-mer ainsi qu’à l’étranger

niveau de base karstique s’est abaissé, la base de ces talus, Foot (voir photo 3), les résultats ont varié de 1,5 à plus de
qui était restée meuble, a été évacuée. La partie supé- 4 millions d’années. La reprise complète de l’étude strati-
rieure est restée cimentée à la voûte et un nouveau talus graphique apporte déjà quelques réponses pour expli-
s’est constitué en dessous. Il sera lui aussi à son tour quer une telle différence. Mais une question restait en
cimenté puis partiellement évacué jusqu’à ce qu’un suspens : quelle est l’histoire des planchers stalagmitiques
nouveau cône détritique vienne remplir le vide… Ainsi, la sur lesquels ont été réalisées les datations U/Pb. En effet,
formation la plus basse est la plus récente et il ne reste plus enfouis depuis plusieurs millions d’années, ils ont très
que le sommet des anciens talus, encore plaqués à la voû- certainement subi des phénomènes de diagenèse qui ont
te (Photo 2). pu fausser le chronomètre, dans des proportions incon-
Mais ce dispositif peut être encore plus complexe. nues. Pour répondre à cette question, une collaboration
L’observation des brèches des sites de Sterkfontein ou de entre paléoanthropologues, paléontologues, archéologues,
Kromdraai montre qu’en plus d’une inversion stratigra- karstologues, chimistes et géoarchéologues a été mise
phique, les différents corps bréchiques sont emboîtés les en place. Ce programme a donc pour ambition de chercher
uns dans les autres. Ce dispositif s’explique par une alter- et d’identifier des phénomènes de diagenèse, de préciser
nance entre des phases de bréchification, au cours des- les mécanismes géochimiques en jeu et d’évaluer le biais
quelles les sédiments sont cimentés par la calcite, et des chronologique induit par ce phénomène.
phases d’altération qui ameublissent les brèches et favo- Quatre approches sont développées : micromor-
risent leur soutirage. Ainsi, à plusieurs reprises, certaine- phologie, imagerie microchimique, datations U/Pb et
ment au gré des variations climatiques, les brèches ont été isotopes stables.
cimentée puis karstifiées. Les vides successivement créés L’analyse pétrographique et micromorphologique de
au sein des brèches ont ensuite été colmatés par des sédi- lames minces et de sections polies (microscopie, épifluo-
ments largement postérieurs. Il est donc primordial de rescence, cathodoluminescence, analyse laser) permet de
bien identifier ce phénomène sur le terrain lors de la voir si ces planchers stalagmitiques ont conservé leurs
fouille, mais aussi pour toute tentative de prélèvement caractéristiques originelles ou s’ils ont subi des diage-
pour analyse ou, a fortiori, pour datation. nèses (recristallisations avec ouverture du système géo-
chimique) et des contaminations (sols, tephra), ce qui
Étude micromorphologique et géochi- pourrait expliquer les problèmes de datations, qu’elles
soient absolues ou relatives. Ce travail d’identification des
mique des planchers stalagmitiques caractéristiques physiques des planchers, réalisé par
Les tentatives de datations (paléomagnétisme, Richard Maire (UMR 5185 Ades-Dymset, Bordeaux), per-
U/Pb, cosmonucléides) ont donné des résultats très aléa- met en outre d’identifier des plages non recristallisées
toires. Ainsi, pour les brèches du membre 2 (sur 6) dans les- sur lesquelles les datations U/Pb devraient être plus fiables.
quelles se trouve le squelette d’australopithèque Little En complément, la cartographie chimique à haute
résolution spatiale par microsonde XRF (X Ray Fluorescen-
ce) est réalisée au par Richard Ortega et Guillaume Devès
(CNAB UMR 5084, Bordeaux). Elle permet de cartographier
la distribution des éléments chimiques (U, Sr, Ca, Si, Zr, S, P,
Mn, Fe,Ti…) en fonction des organisations cristallines, mais
aussi des altérations et/ou contaminations piégées dans
les dépôts. Cette information est essentielle pour mettre
en évidence des recristallisations telles que calcitisation,ara-
gonitisation, silicification…, mais également des apports
d’éléments nouveaux piégés après la formation du spé-
léothème (Si sous forme d’opale, U d’origine volcanique).
Parmi les éléments chimiques piégés, la distribution de
l’uranium joue un rôle fondamental dans le choix des
échantillons ou des zones à dater par U/Pb.
Photo 2. Name Chamber (Sterkfontein). Le plafond de cette salle est consti- Sur le plan des datations U/Pb et des isotopes
tué de deux brèches anciennes cimentées par la calcite. Au sol, un talus plus stables, la reconnaissance de zones saines, tout d’abord,
récent remanie les éléments d’autres brèches et colmate presque entière-
ment la salle (cliché : L. Bruxelles/Inrap). c’est-à-dire de plages non recristallisées et où le système 97

Géologues n°173
exemples remarquables dans les départements
et régions d’outre-mer ainsi qu’à l’étranger

géochimique est resté fermé, fournira des âges plus fiables,


représentatifs de l’âge réel de ces planchers. De plus, des
datations comparatives seront réalisées sur un même
échantillon ayant subi une diagenèse partielle (Vincent Bal-
ter, ENS Lyon, UMR 5125 CNRS). Nous tentons de dater non
seulement la phase originelle de cristallisation (forma-
tion de la concrétion) mais aussi la phase de diagenèse. Il
sera donc possible d’évaluer, pour la première fois, le
décalage chronologique induit par ce phénomène.
Enfin, les formations stalagmitiques peuvent
apporter beaucoup plus d’informations que le seul calage
chronologique. Les eaux d’infiltration qui les ont consti-
tués et/ou transformés ont en effet transporté un signal
chimique qui a été piégé dans le spéléothème. Ces pre-
Photo 3. Silberberg Grotto (Sterkfontein) – Vue du crâne complet et de
mières analyses peuvent être complétées sur les mêmes l’humérus de l’australopithèque Little Foot au cours de la fouille (cliché :
échantillons par l’étude de la matière organique et de L. Bruxelles/Inrap).
l’évolution des isotopes stables (δ18O et δ13C, Dominique
Genty, LSCE, UMR CEA) afin d’apporter des informations Toulouse),équipés de deux scanners (Konica-Minolta Vivid
paléoenvironnementales dans une période climatique clé 910 et NextEngine scanner HD), nous avons réalisé un scan
qui voit l’apparition du genre Homo. complet du fossile et de son contexte. Au-delà du relevé 3D
à haute résolution, le scan permet également de prendre
Sauvetage de l’information par scan 3D une série de photos géoréférencées que l’on peut draper
sur le modèle. L’essentiel de l’information est donc sauve-
Depuis plus d’une quinzaine d’années, Ron Clarke gardée puisque chaque niveau de brèche ou plancher sta-
et ses assistants mettent au jour, dans la grotte de Sterk- lagmitique est clairement identifiable et mesurable. Il est
fontein, un fossile exceptionnel : Little Foot (Clarke, 1998). donc désormais possible, alors qu’une grande partie du
C’est le seul squelette d’australopithèque quasi-complet fossile a déjà été retirée, de replacer Little Foot dans son
au monde (il ne lui manque que quelques os des pieds). contexte et de poursuivre la réflexion.
Il est en connexion et, à peu de choses près, dans la posi-
tion où il est mort suite à sa chute dans un gouffre, il y a Conclusion et perspectives
environ trois millions d’années (Photo 3). Pourtant, son
âge reste incertain et les datations réalisées donnent des Se lancer dans l’étude d’un tel site implique néces-
résultats contradictoires dus, en partie, à des problèmes sairement un travail de longue haleine, avec des approches
de stratigraphie. multiples et de nombreuses collaborations. Nous avons
donc commencé par contraindre l’histoire du karst et de
En 2010,nous avons donc repris avec Ron Clarke,son
ses remplissages par l’étude géomorphologique du secteur.
inventeur, une étude stratigraphique détaillée de la
En parallèle, une révision systématique des stratigraphies
séquence autour de ce fossile (publication en prépara-
a été entamée. Il reste encore beaucoup de travail dans ce
tion). De nombreux échantillons ont également été pré-
domaine car les coupes sont nombreuses et complexes.
levés pour datations mais aussi pour réaliser toute une
Enfin, au fur et à mesure que ce travail de fond progres-
série d’analyses géochimiques (cf. infra). Le problème était
se, des interrogations plus précises apparaissent. Un pro-
que les premiers éléments de ce fossile allaient très bien-
gramme de recherche sur les planchers stalagmitiques a
tôt être extraits de la cavité et qu’à partir de ce moment-
donc été lancé afin de répondre à la question cruciale de
là, plus aucun contrôle stratigraphique ne serait possible.
l’âge de ces séquences sédimentaires et des fossiles qu’elles
Afin de garder la mémoire du contexte stratigraphique, de
contiennent.
pourvoir poursuivre nos études mais aussi d’en démontrer
le fondement, il fallait donc pouvoir garder une mémoi- Concernant l’approche stratigraphique, nous avons
re fiable du fossile et des sédiments qui l’encadrent. montré sa complexité, avec des brèches, largement dia-
chrones, emboîtées les unes dans les autres. La recherche
Une opération de scan 3D à haute résolution a donc
de nouveaux fossiles doit donc prendre en compte ce
été lancée en 2010. Avec Gérard Subsol (LIRMM), Jean-Pier-
dispositif et être orienté en fonction de l’identification
re Jessel (UMR 5505, IRIT), Benjamin Moreno (Ima-Solu-
98 des différents corps de brèche. Les études lancées sur les
tions) et José Braga (FRE 2960, Université Paul Sabatier,

Géologues n°173
exemples remarquables dans les départements
et régions d’outre-mer ainsi qu’à l’étranger

planchers stalagmitiques, réalisées pour la première fois Bibliographie


dans des sites fossilifères à hominidés, vont permettre
Bruxelles L., Braga J., Duranthon F. et Thackeray F., 2009 : New
d’obtenir des datations plus fiables. D’ores-et-déjà, de
researches in a famous karst area: the cradle of humankind
nombreux phénomènes de recristallisation ont été obser- (South Africa). 15e congrès international de spéléologie et de
vés dans les premiers échantillons. Mais l’on ne sait pas karstologie, Kerrville (Texas), 64-68.
encore à quel point cette diagenèse peut perturber la Clarke R. J., 1998 : First ever discovery of a well-preserved skull
mesure de l’âge de la concrétion. Des datations compa- and associated skeleton of Australopithecus. South African
ratives entre zones saines et plages altérées sont en cours Journal of Science, 94, 460-463.
et devraient répondre bientôt à cette question. L’analyse Martini, J.E.J.,Wipplinger, P.E., Moen, H.F.G. and Keyser, A., 2003 :
des isotopes stables fournira des informations paléoen- Contribution to the speleology of Sterkfontein Cave, Gauteng
vironnementales qui pourront alors être corrélées avec Province, South Africa. International Journal of Speleology, 32
(1/4), 2003, 43-69.
celles déduites des restes de faune et de flore conservés
dans les brèches. Stradford D, Bruxelles L, Clarke RJ et Kuman K. (Soumis) : New
interpretations on the stratigraphy of the fossil and archaeo-
Ces résultats fourniront donc une meilleure logy bearing deposits of the Name Chamber, Sterkfontein.
perception de l’histoire des hominidés anciens de cette South African archaeological Bulletin.
partie de l’Afrique australe. En retour, ils permettront, en
fonction du contexte géomorphologique et du type de
brèches, de guider les paléoanthropologues dans la
recherche de nouveaux sites dans cette région fossilifère
déjà exceptionnellement riche.

99

Géologues n°173
les rubriques

Les faluns de Doué-la-Fontaine (Maine-et-Loire) :


valorisation pédagogique d’un site de carrières exceptionnel
Gabriel Bichon et Laurent Aubineau 1 .

La ville de Doué-la-Fontaine s’est depuis longtemps nouvelle salle, et ainsi de suite. Cette technique donne
développée grâce à la richesse de son sous-sol. Géologi- aujourd’hui des enfilades de salles allant jusqu’à 100
quement entourée de tuffeau, cette roche blanche bien mètres de long et 20 mètres de haut pour certaines.
connue pour la construction des splendides châteaux de Une partie des centaines d’hectares d’extraction
la Loire et les troglodytes de coteaux entre Angers et souterraine a été réutilisée entre 1960 et 1980 pour la
Blois (habitations, champignonnières…), la commune de culture du champignon. C’est ainsi que près de 5 hec-
Doué fait exception car on y trouve une roche bien plus tares de caves furent aménagés sur le quartier des Per-
récente : le falun. rières pour permettre l’accès aux tracteurs et personnel
Roche sédimentaire détritique déposée par l’At- des champignonnières. Abandonné car ayant une tem-
lantique il y a 10 à 12 millions d’année (Tortonien, Miocè- pérature trop basse (environ 11°C contre 14°C dans les
ne), le falun est composé à plus de 80% de débris caves de tuffeau), une partie de ce réseau a été mis en
coquilliers, de coraux et de bryozoaires. La géographie valeur par la ville de Doué-la-Fontaine à la fin des
locale de l’époque se rapprochait de l’actuelle baie du années 1990. À l’origine, le site a ouvert pour les groupes
Mont-St-Michel, avec les problèmes d’ensablement que avec des visites guidées sur demande et, sur juillet et
l’on y connaît aujourd’hui. La région de Doué-la-Fontai- août, un accueil des particuliers par des saisonniers.
ne était située au fond de cette baie assez fermée, sous
une trentaine de mètres d’eau. Les sédiments sont venus
s’accumuler et combler cette cuvette de manière assez
rapide, aidés par des courants de marées très puissants
qui déplaçaient de véritables dunes sous-marines dont
nous retrouvons aujourd’hui les strates obliques carac-
téristiques.
La plus ancienne utilisation « industrielle » du
falun remonte aux Mérovingiens avec l’extraction de
sarcophages. Le nombre de ces cuves funéraires extraites
est estimé à 35 000, sur environ 3 siècles. C’est ensuite
pour la pierre de construction que le falun fut exploité
en grande quantité à partir du milieu du XVIIIe siècle,
avec une méthode originale donnant le nom actuel
de caves cathédrales. En effet, Doué-la-Fontaine
étant située en plaine, l’extraction devait se faire
verticalement. Pour pouvoir conserver le champ en sur-
face, les carriers commençaient par creuser une tranchée
de plusieurs mètres de long sur 1 mètre de large, ils
descendaient ensuite en évasant progressivement la
salle d’extraction, donnant au final une forme ogivale
à l’ensemble (Photos 1 et 2). Arrivant à la nappe phréa-
tique, à environ 20 mètres de profondeur, les carriers
refermaient la tranchée de départ avec les derniers
quartiers de pierre extraits. Il suffisait alors de remettre
de la terre pour continuer à cultiver le champ sans
laisser de traces visibles de l’exploitation souterraine.
Une nouvelle tranchée était ensuite réalisée dans le Photo 1. Forme en ogive des carrières souterraines – « caves cathédrales »
100 prolongement de la précédente pour exploiter une (cliché Site municipal des Perrières).

1. Direction du site municipal des Perrières.

Géologues n°173
les rubriques

en dune hydraulique. Sur 15 mètres de haut l’on peut


observer la succession de trois de ces dunes sous-marines
représentatives des dépôts d’il y a 10 millions d’années. Le
sens de déplacement de ces corps sédimentaires est faci-
lement observable en deux dimensions, mais aussi en
trois dimensions grâce à des angles qui permettent d’ob-
server les différences d’orientations non visibles sur un
seul plan.
Plusieurs thèmes en lien avec les programmes sont
ainsi développés :
la sédimentologie de l’époque et les parallèles possibles
avec les systèmes actuels (notion d’actualisme) ;
Photo 2. Hébergement (cliché Site municipal des Perrières). la fossilisation, avec la présentation sur place de nom-
breux spécimens retrouvés sur la commune et des sor-
Les premières années ne dépassaient pas les 2 000 à ties « Recherche de fossiles » pour la joie de trouver ses
3 000 visiteurs. propres dents de requins ;
Aujourd’hui, le site municipal des Cathédrales Tro- les changements climatiques avec les variations du
glos des Perrières est un lieu privilégié pour découvrir et niveau des mers et les influences sur la géographie
comprendre le falun. Il est ouvert toute l’année pour des régionale ;
visites de groupes, et d’avril à octobre pour les particu- les contraintes liées à l’extraction de la pierre avec les
liers. Tous les publics sont concernés : de la famille en relations entre le sol et le sous-sol et les incidences sur
vacances dans la région, aux étudiants en licence de géo- le paysage local, sans oublier la notion de risque ; les
logie, en passant par des clubs de retraités ou groupes de réutilisations et mises en valeur possibles de ces anciennes
randonneurs. Les touristes de passage parcourent le cir- carrières, de manière industrielle ou touristique.
cuit en suivant un fléchage dans les caves, découvrant sur
En lien avec une école de la ville voisine de Sau-
leur chemin une dizaine de panneaux explicatifs sur l’ori-
mur et le Laboratoire de géologie d’Angers, la ville de
gine de la mer des faluns, l’extraction en caves cathé-
Doué-la-Fontaine travaille à la réalisation d’un document
drales, l’utilisation de la pierre de construction, les réuti-
pédagogique de plusieurs pages pour permettre aux élèves
lisations en habitat troglodytique et en champignonnière,
d’avoir un support de travail complet. Celui-ci, complété
ainsi qu’une exposition photo permanente présentant
en partie par les élèves, reprendra les informations essen-
une partie des trésors visibles et invisibles de la commu-
tielles de la visite pour avoir une synthèse de la sortie
ne. Les groupes sont accueillis par un guide passionné et
pédagogique, tant sur le plan géologique que sur la métho-
passionnant qui donnera toutes les explications et les
de d’extraction et les réutilisations des caves suivant les
anecdotes de manière didactique et interactive pour inté-
époques et les contraintes.
resser un public toujours subjugué par la magie des lieux.
C’est ainsi qu’environ 12 000 personnes ont découvert en Sur site également, un hébergement de groupe
2011 ce monde souterrain énigmatique et fascinant. Doué entièrement troglodyte permet même de vivre grandeur
une cité souterraine oubliée ! nature le patrimoine souterrain creusé.
Les scolaires sont aussi de plus en plus nombreux
à venir profiter de ce site remarquable pour l’approche Coordonnées
de la géologie externe et plus particulièrement la décou- Les Perrières (Gîte de groupe et circuit de visite).
verte des phénomènes de sédimentation. Dans le cadre des 545 rue des Perrières, 49700 Doué-la-Fontaine.
programmes de 5ème et de 1ère scientifique, un affleure- Tél. : 02 41 59 71 29.
ment, résultant de l’extraction à ciel ouvert de certaines Courriel. : perrières@ville-douelafontaine.fr
caves, permet une lecture unique du système de dépôt Site Internet. : www.cathedrales-troglos-perrieres.com

101

Géologues n°173
les rubriques

Deux parcours exemplaires de géologues discrets :


Rémy Delafosse et Jean-Marie Obellianne
Georges Bigotte.

Cet article est écrit à la mémoire de mes amis Rémy


Delafosse et Jean-Marie Obéllianne. Très différents l’un
de l’autre, ils étaient des hommes exceptionnels dont les
carrières ont été exemplaires. Mais leur discrétion natu-
relle en toutes circonstances et dans tous les domaines a
réservé à leur entourage immédiat la chance de bien les
connaître.
Certes il y en a bien d’autres et j’ai déjà eu l’occa-
sion d’évoquer la mémoire de certains d’entres eux. Sans
tomber dans le panégyrique, je voudrais ainsi contribuer
à ce que nos jeunes connaissent ces scientifiques, ces
ingénieurs, ces géologues dont on ne parle pas. Si je peux,
je continuerai… Photo 1. Rémy Delafosse en 1994.

La France n’est pas géographiquement un grand


où nous vivions nombreux et nous profitions de sa
pays, mais joue pourtant un rôle important dans le monde
musique montant dans les étages.
d’aujourd’hui. Il me semble que c’est essentiellement du
à ses ressources intellectuelles, scientifiques, artistiques, Pendant les vacances d’été, les Delafosse se ren-
morales, politiques... Celles-ci sont apportées par des dent à Saint-Brévin où ils ont fait construire une maison,
hommes et des femmes qui peuvent être autant mais la guerre arrivant en 1939, ils doivent rester à Romil-
d’exemples, de modèles pour ceux qui débutent. ly. À cause des bombardements de Rouen, Rémy poursuit
ses études à Versailles, puis à Paris au lycée Henri IV, où
Rémy était un ami que j’admirais, Jean-Marie était
nous nous rencontrons en classe préparatoire d’Agro en
mon compagnon en géologie.
1945,classe dont la marraine fut Sophie Desmarets.Comme
plusieurs d’entre nous, il choisit d’entrer à l’École de Géo-
Rémy Delafosse logie de Nancy, attiré par les voyages, les expériences de
Né le 5 juillet 1926 à Pitres dans l’Eure, Rémy Dela- l’exploration minière et surtout peut-être les perspectives
fosse était un grand normand, blond aux yeux bleus, un d’une vie près de la nature.
vrai viking (Photo 1). Il jouait très bien du piano, était grand Il débute en 1950 en levant jusqu’en 1959 la carte
chasseur et grand pêcheur. Il était aussi cinéaste et ses géologique au 1/500 000 de la partie orientale de la Répu-
films privés sont de précieux documents que conserve sa blique Centrafricaine actuelle, dans des conditions phy-
famille. Celle-ci se souvient d’un enfant calme, assez indé- siques extrêmement rudes, mais où il trouve la liberté
pendant. À huit ans, il devient, comme ses deux frères dont il a besoin et acquiert l’expérience et l’estime de ses
Jacques et Jean-Pierre, pensionnaire au lycée Corneille de employés africains. Il s’occupe aussi de prospections d’or
Rouen, quittant l’école communale de Pitres. et, en 1955, se rend au Kivu et en Ouganda. En 1955, nous
Les enfants Delafosse reviennent à la maison pour nous donnons rendez-vous à Bujumbura pour une magni-
les week-ends, d’abord à Pitres puis, à partir de 1936, à fique balade en Jeep à travers le Burundi et le Rwanda.
Romilly-su-Andelle où leur père a acquis un moulin sur De 1959 à 1961, il est affecté à Brazzaville à l’Institut
la rivière. Le curé enseigne à Rémy la pêche à la mouche, Équatorial de Recherches et d’Études Géologiques et
qui le passionnera toute sa vie : il fallait voir l’habileté Minières (IERGEM), structure créée en 1960 après les indé-
avec laquelle il attrapait sans coup férir une truite qu’il pendances pour assurer la pérennité des activités géos-
venait de voir sauter.Très jeune, une professeure russe lui cientifiques de l’ex-Direction des Mines et de la Géologie
apprend le piano, autre passion à laquelle il consacrait de l’Afrique Équatoriale Française. Rémy complète les levés
des heures entières. Plus tard, pendant nos années à Nan- des cartes géologiques du Tchad, en même temps qu’il
102 cy, il avait installé son piano au rez-de-chaussée du foyer dirige, en République Centrafricaine, des prospections

Géologues n°173
les rubriques

pour le diamant, à Brazzaville, pendant six mois le labo- verai souvent pour évoquer nos expériences et réfléchir aux
ratoire de minéralogie, et qu’il forme à l’UNESCO des étu- évolutions de notre métier, du monde en général mais
diants africains. En 1960 il participe au Congrès Géolo- particulièrement de l’Afrique. Malgré son courage et le
gique International de Copenhague et visite des mines soutien de sa famille, ses deux dernières années seront
de métaux de base en Suède. assombries par son état de santé.
À partir de 1962,l’IERGEM devient le Centre d’Études Discret et modeste, Rémy Delafosse était pourtant
Scientifiques et Techniques du BRGM à Brazzaville. Il y est un modèle pour beaucoup d’entre nous. Il était clairvoyant,
chargé des problèmes de géochronologie, en particulier de froidement courageux et avait le sens de l’essentiel. Sa
ceux des granites de la République Centrafricaine, hauteur de vue, son indépendance de jugement étaient
en même temps que d’études sur les chantiers diaman- basées sur un système de valeurs cohérent et réfléchi,
tifères. soucieux d’authenticité. C’était un homme équilibré, hon-
Après ces années d’expatriation et de brousse, il nête et digne, que sa réserve et ses silences n’empêchaient
se marie en juin 1964 avec Thérèse. Ils auront quatre pas d’être cordial et affectueux.
enfants : Éric, Arnaud, Isabelle et Anne-Laure. De 1964 à
1970, il est détaché au Ministère de la Coopération et Jean-Marie Obellianne
devient, à Ouagadougou, Directeur du service des Mines,
qu’il réorganise en accueillant les nouveaux diplômés du Nous avons quitté très tôt Pontianak, remontant
Burkina-Faso. la Kapuas avec la pinasse de la mission de prospection vers
les camps du Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA).
Enfin en 1970, Rémy Delafosse est nommé directeur
Depuis le départ, Jean-Marie Obellianne explique, cartes
du BRGM à Dakar (Sénégal), jusqu’en 1983, prolongeant de
à l’appui, comment il a révisé la géologie du centre de
2 ans son séjour pour s’occuper de la création de la société
Kalimantan (ex-Bornéo) à la suite des premiers levés de
Miferso. C’est là qu’il donnera toute la mesure de ses
nos géologues. Il parle calmement, accompagnant
talents de manager en contribuant avec efficacité et diplo-
ses explications de croquis en couleurs très parlants.
matie aux premiers développements du potentiel minier
J’admire son aptitude à synthétiser ses connaissances
du Sénégal. Il s’intéresse à la terre, aux hommes, à la vie
bibliographiques, les observations des membres de son
sénégalaise,motivant fortement son personnel local. Je me
équipe et ses propres observations, le marteau à la main
souviens de parties de pêche en pirogue où je réalisais
(Photo 2).
combien il était proche du terroir, des gens et de leur envi-
ronnement.
Il négocie permis et conventions avec les autorités
sénégalaises, investissements et subventions avec inves-
tisseurs privés et publics. Il donne une impulsion nouvel-
le aux recherches d’or et de fer dans la vallée de la Falémé,
qui aboutissent à la mise en évidence d’une part de res-
sources non négligeables en or à Sabodala et ses envi-
rons, d’autre part aux gisements de fer proches de Saraya
(350 Mt de minerai). Malgré ses efforts, les droits sur l’or
de la Falémé donneront lieu à des tractations compli-
quées, encore en cours. Miferso ne sera pas mise en
route, malgré une récente période d’intérêt de la part
d’ArcelorMittal. Rémy soutiendra aussi des prospections
pour accroître les ressources phosphatières du Sénégal, qui
aboutiront au petit gisement riche de Matam, dont le
phosphate est exploité aujourd’hui pour utilisation
directe comme engrais.
Il passe encore un an et demi à Orléans, siège du
B.R.G.M., à la Direction des Affaires Minières. Puis il prend
sa retraite et s’occupe de sa famille et de ses amis qu’il
reçoit dans ses maisons de Rouen, de Giens en Provence Photo 2. Jean-Marie Obellianne en Indonésie, prenant des notes avec son
et de N’Gaparou sur la côte sud du Sénégal. Je le retrou- assistant indonésien (cliché ?). 103

Géologues n°173
les rubriques

Cette affaire d’Indonésie est le second défi de sa car- cageuses, les rivières avec leurs méandres et leurs sédi-
rière, après celui des prospections d’uranium au Niger où ments. Claude Valsardieu évoque ses reconstitutions paléo-
il a été le principal animateur des découvertes des mines géographiques, sur cartes dépliées sur un capot de voiture,
actuelles. Il est peut-être le géologue le plus « géologue » de fleuves guidés par les fameuses barres et contre-barres,
que j’ai connu. Dans la chaleur équatoriale de cette remon- décrivant les anciens paysages et leurs transformations,
tée vers le centre de Kalimantan, je suis devant un scien- des épisodes glaciaires aux phénomènes volcaniques.
tifique de haut niveau, torse nu. Il a donné un nom à tous les lieux remarquables de
Jean-Marie, qu’on appelait familièrement JMO, est la zone uranifère, quand il n’y avait pas de nom touareg,
né à Sérifontaine dans l’Oise en avril 1925, quatrième des parfois avec humour comme pour le môle gréseux des
huit enfants d’une grande famille bourgeoise. Il y reçoit une Glénans qu’une faille fait émerger de la plaine argileuse,
éducation « individualiste », avant des études chez les ou pour le site des Innocents où sont rassemblés des sque-
Oratoriens à Saint-Martin de France. Il prépare ensuite lettes fossiles de sauriens depuis devenus célèbres….
l’Agro au collège Chaptal, puis comme beaucoup de Nommé en 1964 chef de la mission au Niger, il y fait
garçons de sa génération, souhaitant au lendemain de la preuve de ses qualités de manager, d’animateur et de psy-
guerre quitter la France, il entre à l’École Nationale Supé- chologue. Qu’il s’agisse de la gestion des sondages miniers
rieure de Géologie. À l’École, il a, dans notre promotion avec quatre appareils de forage, des avions légers ou du
un profil discret, élève très sérieux et plus mûr que réseau radio, JMO prévoit et décide avec autant d’effica-
beaucoup d’entre nous. cité que pour adapter les conditions de vie du personnel
En troisième année (1949), il signe un contrat avec à ces milieux difficiles. Il entretient d’excellentes relations
le CEA qui l’envoie deux ans à Madagascar prospecter avec les autorités de Niamey et d’Agadès, et avec les chefs
l’uranium et le béryllium dans les pegmatites. À son retour, touaregs.
il est détaché à la Compagnie Française des Phosphates Il passe ensuite deux ans au siège du GAM à Mar-
d’Océanie pour rechercher des phosphates naturels (gua- seille, au cours desquelles il approfondit ses connaissances
no) dans les îles du Pacifique. Il y évalue d’abord les réserves sur la métallogénie de l’uranium et effectue un long
finissantes de l’île de Makatea, puis prospecte une quin- voyage d’étude aux États-Unis.
zaine d’îles « hautes sur la mer » avec un assistant local
De 1969 à 1972, Jean-Marie prend la direction de la
et une bicyclette… Ses recherches s’étendent ensuite, avec
mission d’exploration du CEA à Kalimantan en Indonésie,
des moyens accrus, aux Nouvelles Hébrides (Vuanatu),
où il déploie les mêmes qualités dans un contexte com-
d’où il ramène les éléments d’une thèse d’Ingénieur-Doc-
plètement différent et beaucoup plus difficile sur tous les
teur (1957/58).
plans. Cet épisode indonésien fut le plus pittoresque de sa
Fin 1958 il réintègre le CEA qui l’affecte au GAM carrière, réussissant à travailler en bonne harmonie avec
(Groupement de recherches minières), à la mission d’ex- des ingénieurs indonésiens dans un pays très difficile,
ploration d’uranium du Niger. Il y restera près de huit ans, qu’ils avaient plus de difficultés que nous à explorer. Les
devenant bientôt chef de cette mission et jouant un rôle moyens déployés les y aidaient, mais plus encore la logique
décisif dans la découverte des gisements qui font de ce des méthodes, le professionnalisme des Français et la
pays un des premiers producteurs mondiaux. bonhomie avec laquelle JMO exerçait une autorité
S’appuyant sur les travaux antérieurs des géo- exigeante.
logues de la France d’outre-mer, et sur ceux de prospection Daniel Duzelier, un de ses collaborateurs de base à
des équipes du CEA, il a réinterprété l’histoire géologique cette époque, la décrit avec humour : « Notre premier
« continentale » des plaines de l’ouest de l’Aïr, en y inter- objectif fut le bassin sédimentaire du fleuve Kapuas et de
calant les épisodes métallogéniques qui ont produit les la Rivière Melawi, recouvert localement par les vestiges
gisements d’uranium. Il a ainsi élaboré ou contribué à éla- gréseux tertiaires, voire quaternaires, des “Plateau
borer des interprétations, des théories métallogéniques, Sandstone” des anciens géologues hollandais à la fin du
qui, composées de modèles successifs à l’instar de la 19ème siècle. Nous espérions y découvrir de vastes gisements
recherche pétrolière, ont permis ultérieurement plusieurs d’uranium, logés dans les grès, à l’image de ceux du Niger,
des découvertes faites ailleurs dans le monde par les ou du Canada lointain. À l’occasion des premières recon-
équipes de Cogema, puis d’Areva. naissances géologiques, l’Amiral Obellianne, coiffé d’une
Ceux qui ont travaillé avec lui se rappellent la façon casquette de marinier, dirigeait ses troupes par radio, à
imagée dont il décrivait les anciens rivages, coupés d’es- partir d’une impressionnante flottille de bateaux, équipés
104 tuaires, de deltas et de plages sableuses, les zones maré- de dizaines de moteurs Johnson hors-bord. Le bateau

Géologues n°173
les rubriques

amiral, le Tiare, construit à Pontianak, avait l’avantage de GAM à Marseille, d’où il effectue de nombreuses missions
se déplacer très rapidement sur le fleuve, faisant parfois d’étude, d’orientation ou de négociations et aussi de
chavirer les frêles pirogues Dayaks, dans son sillage de reconnaissance sur le terrain : États-Unis, Canada,
grande amplitude. Les autres bateaux en bois, également Chili, Brésil, les trois Guyanes, Paraguay, Uruguay,
de fabrication locale, servaient pour les liaisons logistiques. Bolivie et Venezuela, Australie et Congo-Kinshasa (RDC).
Quant aux géologues de base, ils remontaient en canoës Il continue d’accumuler des connaissances sur l’uranium
gonflables, les Zodiac, les affluents de la Kapuas ou de la et sa gîtologie.
Melawi, levant des coupes géologiques à 40 kilomètres En particulier, au cours de l’année 1975, il est char-
d’intervalle, avec l’incessante préoccupation de faire déjau- gé de préparer des travaux de prospection sur le plateau
ger le Zodiac, trop chargé par les réserves d’essence et de riz, de l’Athabasca, dans l’État du Saskatchewan au Canada.
nécessaires pour une équipée de trois semaines. Les coupes Bernard Mouroux se souvient : « C’était dans un bimoteur
se terminaient dans les niveaux d’arkose, caractéristiques du matin à une heure où l’estomac serait preneur d’un
de la base de la série sédimentaire, et les tonalites des Monts second petit déjeuner. Là, j’observais JMO bien calé, au
Schwaner. premier rang contre le hublot, et qui, imperturbablement,
Grâce aux conseils de l’Amiral, et de Michel noircissait son carnet de tournée de multiples notes, sans
Cazoulat, le chef-géologue, rompu à la navigation sur doute mêlant observations et interprétations. «Noircissait»,
l’Ogoué au Gabon, nous apprîmes vite à franchir, sans pas sûr, lui qui aimait multiplier les couleurs avec souvent
crainte, les rapides des rivières Sepauk, Pinoh, Lekawaï et un crayon multi-couleurs. Alors, tout simplement, JMO
Ambalau, et à découvrir ainsi les populations Dayaks m’impressionnait par cette capacité tranquille à rédiger
de l’intérieur, aux tatouages bleus et aux oreilles disten- dans de telles conditions ».
dues par des anneaux de cuivre. Un an après, installé sous la tente au bord du lac
Il faut souligner, qu’à cette époque, nos Chefs ne se Wollaston, avec un hélicoptère flottant, le pilote et un cui-
cantonnaient pas dans leurs bureaux des villes côtières, sinier, il m’expose sa vision métallogénique de l’uranium
mais participaient comme instructeurs aux levés de des grès de l’Athabasca, où ne sont encore connus que les
terrain, non seulement en nous apprenant à passer gisements de Rabbit Lake et de Key Lake. Pour lui les gise-
les rapides, mais surtout à mieux estimer la puissance ments à découvrir correspondront à des points hauts
des séries sédimentaires, que nous avions tendance à structuraux du socle, contrôlés par les directions tecto-
exagérer, sans tenir suffisamment compte de l’ondulation niques principales NNE et NW, mais aussi EW comme
des couches et des rejets sur failles. C’est pourquoi, quand Jacques Dardel l’a montré à Cluff Lake ; il se demande s’ils
Jean-Marie Obellianne donnait un ordre, tout le monde seront encaissés dans le socle ou dans les niveaux infé-
s’exécutait. rieurs des grès. Peu après il rencontre H. Knipping,chef-géo-
Dans nos camps de l’intérieur, il nous initiait logue d’Uranerz qui partage ses vues métallogéniques.
utilement aux nourritures locales, comme le poisson séché, Dès 1976, celles-ci orienteront les décisions d’exploration
et les feuilles de manioc macérées dans le piment, bien qui conduiront à la découverte du gisement géant d’ura-
plus saines que les boites de cassoulet, ou les saucisses nium de Cigar Lake.
aux lentilles, ramenées de France à grand prix. Cette Puis, compte-tenu des ressources découvertes et
tendance à manger local devint pour Jean-Paul Gueniot, du contexte économique d’alors, l’outil d’exploration de
géologue que j’admirais beaucoup, et moi-même, un mode Cogema est démantelé, trop vite et sans assez de dis-
de vie obligé. Mais lorsque, parfois, on descendait à cernement, pense-t-il. Si bien que, non sans amertume,
Pontianak, JMO nous invitait dans sa case, où Madame il se retrouve en 1981-82 bibliothécaire et archiviste à la
Obellianne régnait sur la cuisine et le boy Tugijo, et nous Direction de la Recherche Minière au siège de la société
offrait des salades vertes, désinfectées au permanganate, à Vélizy.
pour nous changer du riz au corned-beef, consommé sur Le 1er Janvier 1983, il est mis à la retraite anticipée
le boudin du Zodiac ». et retourne à sa maison de Bandol pour se consacrer à
Ces prospections amèneront la découverte d’inté- sa famille, surtout, avec un dévouement admirable, à
ressantes possibilités minières, mais dans un contexte Germaine, qu’il a épousée en 1962 et dont la santé est
logistique exceptionnellement difficile et un environne- précaire. Comme il l’a écrit « sa vie de famille fut naturel-
ment politique complexe. lement intimement liée à sa carrière, mais contrairement
Compte-tenu de ses succès et de son expérience, à beaucoup d’idées reçues, n’a été ni handicapée, ni
Jean-Marie est, à partir de mi-1972, affecté au siège du bouleversée. Ce fut au contraire une évolution perma- 105

Géologues n°173
les rubriques

nente et combinatoire des impératifs et des opportunités de nos dernières conversations où nous mêlions contro-
qui se présentaient, avec chaque fois le souci de trouver verses métallogéniques et souvenirs de nos explorations
le « juste milieu ». d’uranium, il a peint un tableau qui symbolise l’aventure
On retrouve là toute la sagesse de Jean-Marie Obel- de la découverte des mines d’uranium du Niger, dernier
lianne : « bonhomme » tout rond, tolérant mais juste, message de style « naïf »…
modeste et discret, au sens psychologique pénétrant et, Cela fait bientôt cinq ans que Jean-Marie Obel-
pour nous, camarade indéfectible dans nos aventures par- lianne s’est éteint paisiblement le jour de Noël 2007 à
fois difficiles de prospection. C’était aussi un vrai géo- côté de sa fille Patiaré dans sa villa du même nom à
logue, scientifique passionné chez qui dominait l’intui- Bandol. Il était entouré de ces dizaines de tableaux extrê-
tion créatrice encadrée par une capacité de synthèse mement colorés et représentatifs qu’il avait peints, sans
remarquable et un talent pédagogique efficace. relâche et malgré son manque de mobilité, la dernière
Il perd Germaine en 2004 et se met à peindre des année de sa vie. Celle-ci s’achevait ainsi par un retour aux
tableaux, petits et grands, tous paysages du Pacifique où paysages des débuts de sa carrière.
était née sa fille. L’un d’eux fait exception : à la suite d’une

La stratégie d’embauche d’Antéa dans le domaine


des sciences de la Terre, de l’eau et de l’environnement
Yveline Desplan 1 .

Note de La Rédaction : cet article devait paraître activité d’ingénierie et de conseil en environnement :
dans “Géologues” n°172, numéro dans lequel nous avons, 3280 salariés et un chiffre d’affaires de 300 millions
par erreur, repris un texte écrit antérieurement. Nous d’euros ;
prions à nouveau Yveline Mathieu et Antéa d’accepter société d’infrastructures et de construction STRUCK-
nos excuses pour cette confusion. TON,basée aux Pays-Bas :6 000 salariés,chiffre d’affaires
de 1,4 millions d’euros ;
Antéa France au sein d’un groupe autres activités clés en main (détachement de personnel,
international sports et loisirs), principalement basées aux Pays-Bas :
790 salariés, chiffre d’affaires de 140 millions d’euros.
Antea Group est une société internationale d’in-
génierie et conseil en environnement présente sur le conti- En janvier 2011, les activités d’ingénierie et de
nent européen (Pays-Bas, Belgique et France) et sur le consulting en environnement, réparties dans différents
continent américain (États-Unis, Amérique du Sud). Le pays, ont été regroupées sous la marque Antea Group en
pôle français du groupe a été créé sous le nom d’ANTEA en janvier 2011 :
1994, par filialisation d’une partie des activités du BRGM. France, ex-Antéa : 530 employés, dont une centaine à
En 2009, ANTEA devient une filiale du Groupe Oranje- l’international ; chiffre d’affaires : 50 millions d’euros
woud, qui regroupe plus de 10 000 employés avec un en 2010 et 64 en 2011. Sur les quelque 430 employés
chiffre d’affaires de 1, 8 milliard d’euros en 2010 et est en France, 350 sont des producteurs et environ 30 des
106 organisé en trois grands domaines : techniciens.

1. DRH Antéa Group France.

Géologues n°173
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Pays-Bas, ex-Oranjewoud : 1 600 employés ; chiffre sance modeste par rapport au chiffre de 1999 (150). La
d’affaires de 152 millions d’euros. répartition actuelle des géologues de formation donne :
Belgique, ex-Soresma N.V. : 250 employés ; chiffre ENSG4 (33), INPL5 hors ENSG (15), LaSalle Beauvais (2),
d’affaires de 23 millions d’euros. Polytech Orléans (10), Polytech Grenoble (10), master
d’université (96, dont 11 Grenoble, 5 Montpellier, 7 Lyon,
États-Unis, ex Delta Environnement : 580 employés,
3 Nancy 1, 3 Nice Sophia Antipolis, 7 Paris XI, 14 Paris 6, 10
chiffre d’affaires de 78 millions d’euros.
Avignon, 14 Bordeaux 1, 9 Bordeaux 3, 9 Lille 1, 4 Besançon).
Colombie, ex-Geoingeniera : 350 employés. À ces chiffres, on peut ajouter 7 ingénieurs maison et 25
techniciens supérieurs de Nancy. Dans les filières d’ingé-
Les filières professionnelles d’Antea nieur, l’ENSG tient une place de premier plan, sauf en
risques industriels pour lesquels on recrute des chimistes
Group en France et des agronomes notamment, mais on peut aussi souli-
Disposant d’une vingtaine de bureaux en France, gner la diversité des formations initiales retenues, soit
répartis entre quatre agences régionales en métropole2, près d’une vingtaine.
de quatre bureaux dans les départements d’Outre-mer3 et Les quelques 3 500 candidatures qu’Antéa group
d’une dizaine de représentations permanentes en Afrique, reçoit annuellement sont archivées dans une base de don-
Antéa Group effectue des missions de conseil et d’exper- nées conservée de façon pérenne, de façon à faciliter les
tise technique dans chacune des cinq filières profession- relances éventuelles ultérieures. Les offres d’emploi d’An-
nelles de la société : téa sont disponibles sur son site Internet. Les évolutions
Sites et sols pollués (30%). de carrière se font selon quatre filières : Projets, Expertise
Aménagement – Infrastructures (30%). technique, Commercial et Management, selon les déci-
Eau (25%). sions annuelles du Comité des carrières (COCA).
Déchets (8%). Au niveau de la formation continue, 4% de la
masse salariale sont consacrés à la formation du
Risques industriels (8%).
personnel. Chaque ingénieur peut disposer de 10-15 jours
En France métropolitaine, les métiers des cinq de formation lors de son recrutement, puis de 3 jours par
filières sont couverts par chaque agence régionale, au tra- an ensuite.
vers de ses différentes antennes. Les filières en croissance
Une part importante des demandes de formation
sont actuellement celles de l’eau (+ 26%), de l’aménage-
est relative à des actions dites « transversales » peu ou pas
ment (+ 45%) et des déchets (+ 15%). La répartition entre
enseignées lors du parcours initial : formation commer-
filières se répercute sur le nombre de spécialistes et
ciale, management d’équipe, formation aux entretiens
professionnels impliquées : 190 pour l’eau et les sites
annuels, au management de projet, à la maitrise d’œuvre,
pollués, 100 dans l’aménagement et les infrastructures,
aux règles contractuelles, au code des marchés publics…
30 pour les déchets et 30 pour les risques industriels.
Les actions de formation en hygiène – qualité – sécurité
– environnement (risques chimiques, ATEX6, radioprotec-
Formations initiales et continues tion, sécurité du travail en hauteur…) représentent envi-
ron 25% du budget de formation.
Plusieurs dizaines de recrutements d’ingénieurs
et de cadres, sont réalisés chaque année. En 2011, 65 nou-
veaux salariés ont rejoint l’entreprise, dont 25% sont des Pour en savoir plus
débutants recrutés à l’issue de leur stage, qui demeure
Site Internet d’Antéa Group. www.antea-ingenierie.fr
une voie d’accès privilégiée. Seuls deux jeunes ingénieurs
débutants n’ont pas réalisé leur stage à Antea Group. Référence : Les métiers d’Antéa et la place des géologues.
“Géologues” n°164 (mars 2010), 57-58.
Sur les 320 ingénieurs que compte ANTEA Group en
France, la moitié ont une formation de géologue, en crois-

107

2. Paris – Normandie – Centre, Ouest – Sud – Ouest, Nord – Est, Rhône-Alpes – Méditerranée.
3. Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion.
4. École Nationale Supérieure de Géologie de Nancy.
5. Institut National Polytechnique de Lorraine.
6. ATmosphères EXplosives.

Géologues n°173
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Jan Snoep :
un géologue dédié et engagé
La Rédaction.

Jan était né à Amsterdam en 1929 et il nous a


quittés le 9 novembre 2011 après avoir combattu très
courageusement une longue maladie. Son enfance a été
difficile car sa mère portait l’étoile jaune. C’est probable-
ment son mariage avec un père protestant qui a permis
de sauver toute la famille d’un destin qui aurait pu être irré-
médiable. La guerre terminée, il rentre à l’université de
Leyden en 1951 et termine ses études en 1955 avec le titre
de « Doctorandus géologue » dans les domaines de la
tectonique et de la pétrologie. Durant toutes ces années,
sa passion pour les sciences de la Terre, qui l’accompa-
gnera toute sa vie, cohabitera avec la vie joyeuse estu- Sa vie durant, Jan réussit à concilier vie profes-
diantine et le jazz. Prolongement de sa formation, sa vie sionnelle et vie familiale ; il avait trois enfants d’un premier
durant, il restera membre de la Société Royale Géologique mariage et six petits enfants, qui résideront aux Pays-Bas.
et Minière des Pays-Bas. Il prend sa retraite en juin 1990 et décide de s’installer
À peine diplômé, il entre dans la vie profession- avec Nicole,sa deuxième épouse,à Callian,près de Fayence,
nelle, avec un contrat de trois ans avec la société Billiton. dans le Haut Var. Il se retrouve alors membre actif au sein
Au cours de cette période, il participe à l’exploration d’étain de l’Amicale Europe en Pays de Fayence, une association
en Indonésie (études alluvionnaires et surveillance de locale composée de membres de diverses nationalités
sondages) et effectue des missions au Maroc sur une dont beaucoup ont, comme lui, voyagé dans le monde
concession Billiton (levés géologiques et surveillance de entier pour leurs activités professionnelles. Fidèle en cela
sondages). À l’issue de ce contrat, la concession Billiton à la tradition néerlandaise, les nombreuses langues qu’il
étant résiliée, il est embauché par le Bureau de Recherches parle (néerlandais, français, anglais, espagnol, portugais)
et de Participations Minières (BRPM) à Rabat, où il reste- lui facilitent les échanges.
ra 9 ans ( juillet 1958-juin 1967), impliqué dans diverses Investi dans des actions culturelles et humani-
opérations d’exploration minière. taires, il est à l’origine de cycles de conférences de haut
Considérant ensuite qu’il avait atteint un plafond niveau portant sur l’art, l’histoire, les sciences, la littérature,
de carrière au BRPM, il part aux États-Unis, pour un enga- la musique. Le tsunami de décembre 2004 à Sumatra est
gement de trois ans et demi (juin 1967-janvier 1971) avec l’occasion de créer, avec des collègues, une association
la société Occidental Minerals Corporation. Il effectue chargée de collecter des fonds en organisant des mani-
alors de nombreuses missions en tant que chef de projet festations culturelles, notamment des concerts. La création
(Maroc, Philippines, Mexique, Nouvelle-Calédonie, Aus- d’une résidence pour seniors, permettant la rencontre et
tralie, États-Unis et divers pays d’Europe). le maintien d’activités physiques et intellectuelles, un de
ses derniers projets, devrait voir le jour car la relève est
Entré au Bureau de Recherches Géologiques et
assurée.
Minières (BRGM) en février 1971, il continue à effectuer
des séjours à l’étranger de plus ou moins longue durée. Cette diversification d’activités ne l’a pas empê-
Pour ne citer que quelques interventions : au Brésil, dans ché de poursuivre sa passion pour la géologie, notam-
l’étain alluvionnaire, en Angleterre sur des minéralisa- ment en matière de formation des « Red beds », dans
tions polymétalliques, au Pérou où il participe à la décou- laquelle interviendraient de gigantesques marées, un
verte de l’amas sulfuré Cu-Zn de Tambo Grande, décou- point de vue qui partagea la communauté scientifique
verte pour laquelle il recevra le diplôme d’honneur de la Homme d’une grande culture géologique, réfléchi
« Sociedad de Ingenieros del Péru » en octobre 1997,en Boli- et enthousiaste, Jan restera pour tous ceux qui l’ont connu,
vie, en Tunisie et en Inde. Il terminera sa carrière dans le un compagnon proche par son sens du dialogue, sa cour-
108 champ de l’économie minière. toisie et son sourire.

Géologues n°173
les rubriques

Alain Laumondais
Gérard Sustrac.

Des contributions diverses à la mémoire d’Alain Lors des réunions du Comité, Alain a toujours
Laumondais ont déjà été publiées, notamment dans le su nous faire profiter de son expérience et de ses idées
n°121 de Géochronique (mars 2012) auquel nous renvoyons. pour construire les sommaires des différents numéros
Rappelons simplement qu’Alain est né à Tours en 1937, de “Géologues” et suggérer des sujets. On soulignera
qu’il sera diplômé de l’École Nationale Supérieure de plus particulièrement sa contribution au n°145 ( juin
Géologie (ENSG) de Nancy (Promotion 62) et fera l’essen- 2005), un des deux numéros spéciaux, avec le n°144
tiel de sa carrière chez TOTAL. Il prendra sa retraite en (mars 2005), consacrés à l’énergie. Sa contribution
1999. Nous souhaitons ici témoigner de sa contribution au portait sur l’énergie issue des courants marins :
Comité de rédaction de “Géologues”, auquel il participa l’hydrolienne. Merci Alain pour ta participation et ta
pendant 7 ans, de mi-2002 à mi-2009, date à laquelle il présence toujours dynamisante.
souhaita se désengager en raison de ses ennuis de santé.
Alain est décédé en 2011.

109

Géologues n°173
les rubriques

Notes de lecture

Irhazer. Aventures géologiques au Niger. Françoise Ardillier-Carras, Olivier Balaba- aussi et soutien essentiel de ses missions
nian, avec le concours de Raymond H. en Transcaucasie, décède en 1943 des suites de
André Cournut.
Kévorkian. Arménie russe. Aventures privations de la guerre. Il l’a épousée en 1907.
Éditions du Piat, 2011, 192 p. Lui-même contracte la turberculose et fera de
scientifiques à l’époque des tzars, 1909-
Les Éditions du Piat sont connues dans le 1914. longs séjours en sanatorium entre 1948 et 1951.
monde géologique car elles publient « Le Règne Il décèdera en 1965.
Minéral », revue française de minéralogie dont Pierre Bonnet : un géologue Français en
Parlons maintenant de l’histoire humaine
un certain nombre de numéros hors série sur Transcaucasie. et du contexte économico-politique. Les auteurs
des mines et des districts miniers français. Les Ardents Éditeurs, 240 p. + carte ht. ont retenu de présenter le cadre des expéditions
Là, il s’agit d’un roman, le deuxième de Ce livre est très attachant par la diversité de l’époque dans ce territoire arménien, avec
l’auteur après « La lamentation du lamentin », des regards qu’il apporte. Il ne s’agit pas d’un nos deux héros, Pierre et Nadedja Bonnet,
signalé en mars 2010 dans une note de lecture condensé géologique des idées du géologue uni- appelés Monsieur et Madame dans les carnets
de “Géologues” n°164. En fait,comme le suggère versitaire (Sorbonne) Pierre Bonnet (1879-1965) de notes du premier, elle étant la seule femme
le sous-titre (et à l’image du premier pour qui seront synthétisées dans le mémoire n°53 de l’expédition, ce qui, dans le pays et le contex-
Bornéo) ce « roman » est l’occasion pour (1947) de la Société Géologique de France, mais te de l’époque, ne manque pas d’interpeller, sans
l’auteur de raconter ses souvenirs d’explorateur beaucoup plus de restituer le contexte humain oublier la vision que se font les populations de
minier au Sahara. Les 160 pages du récit sont et politique dans lequel il a travaillé au cours de la langue,de la France et des Français. Suivent les
d’ailleurs accompagnées par 30 pages de ses cinq expéditions en Transcaucasie de 1909 à rebondissements perpétuels dans les rapports
belles photos en couleur regroupées sous le titre 1914, donc avant la Première Guerre mondiale. avec les guides et ceux chargés de la protection
« Visages et paysages du Niger ». de l’expédition, le logement (conditions
L’histoire commence par la saga des
Avant de mourir,un touareg confie à son fils d’hospitalité), la nourriture, les palabres admi-
archives de Pierre Bonnet. Il y a celles qu’il a
Moussa un secret : la position précise d’un filon nistratives, l’envoi du courrier… Mais aussi, un
ramenées en France, suite à ses quatre premières
aurifère non exploité dans son domaine de l’Aïr. attachement profond à cette région, qui ne fait
missions. En raison du déclenchement du conflit
Ceci permet à Moussa d’aller vendre à Paris les que se renforcer au fil des missions. Le contexte,
mondial, la 5ème expédition a été tronquée et
pépites découvertes et de changer de vie : répu- ce sont la diversité ethnique des populations
les caisses correspondantes sont restées à Tiflis
diation de sa femme, retrouvailles avec son fils où se côtoient Arméniens,Tatars, Russes notam-
où elles ne seront récupérées qu’en 1927. Ensui-
à qui il achète un magnifique dromadaire de ment, des mœurs et des coutumes très typées,
te se joue la partie française : déménagement au
course, remariage. Bref, tout va bien, mais les dans des traditions bien ancrées, dans un
domicile de Pierre Bonnet lorsque celui-ci prend
choses se gâtent vite lors de son deuxième retour contexte d’habitat adapté à un milieu physique
sa retraite, préservation de ces archives par Paul
à Niamey, car en Afrique les choses ne sont marqué par des composantes fortes (le contex-
Kuntz à la mort de Pierre Bonnet. Avec l’accord
jamais simples : l’ambition et la corruption te montagneux, le lac Sevan ou Goktcha, etc.),
de Paul Kuntz, qui recevra en retour une lettre
du directeur des mines, les abus de pouvoir, la une économie dominée par une agriculture
officielle de remerciements de l’Académie1, retour
lutte entre les ethnies – ici entre Djermas et traditionnelle et où l’activité minière est
des archives en Arménie en 1969 (stockage final
Touaregs – le jeu des puissances occidentales modeste (plomb argentifère, sel…).
à l’Académie des Sciences et au musée de
(en l’occurrence les États-Unis) vont entraîner Géologie d’Erevan), les photographies étant L’ouvrage se termine par une incitation à la
Moussa et son fils, mais aussi des journalistes et conservées à la bibliothèque Nubar à Paris depuis visite sur place, s’appuyant sur trois axes d’iti-
des géologues américains dans une série d’aven- 2000. Il faudra ensuite 4 ans (2002-2005), néraires comportant chacun plusieurs tronçons
tures avec actes de terrorisme et prises d’otages. une fois le projet d’ouvrage lancé, pour locali- ou variantes. Il y a aussi une bibliographie des
Laissons le lecteur découvrir le dénouement de ser les archives et obtenir l’autorisation de les publications de Pierre Bonnet et collaborateurs
cette histoire. consulter, malgré l’appui essentiel des respon- sur la géologie de la Transcaucasie, ainsi qu’une
Ce récit est l’occasion pour l’auteur de sables de l’Académie des Sciences et du musée bibliographie générale. Au final, l’ouvrage
parler des paysages et de la géologie du Niger – de Géologie d’Erevan. Même si l’on peut consi- aborde des thématiques très diverses propres
en particulier de l’Aïr, avec un hommage appuyé dérer que Pierre Bonnet a trouvé des ressources à interpeller l’historien, le géographe ou le socio-
à Russel Black – de la prospection pour cassité- dans ses talents d’artiste (dessinateur, peintre, logue. Les très nombreuses photos (près de 40%
rite (Sn) et wolframite (W) et de certains autres musicien de plusieurs instruments), la fin de du livre) qui en terminent la 2ème partie sont très
minéraux, mais aussi de la mentalité et des l’histoire est triste pour lui puisqu’en dehors du représentatives, à la fois des expéditions de Pier-
coutumes des nigériens et de leurs lointains voyage de 1927, il ne retournera plus travailler re Bonnet et de la diversité des thématiques du
ancêtres à travers les peintures et outils des en Transcaucasie et que ses publications seront contexte local. Elles constituent un support
anciennes grottes habitées de l’Aïr. L’uranium, basées sur ses travaux 1909-1914. Sa femme essentiel du texte et peuvent même être feuille-
si important pour le Niger, n’est qu’en toile de d’origine arménienne, Nadedja, géologue elle- tées comme un album de famille
fond discrète. La Rédaction
Un livre agréable à lire et qui suscitera
peut-être quelques vocations de géologues

Michel Bornuat

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1. Signé par son vice-président S. Merguerditchan et par le secrétaire scientifique de l’Institut, R. Djerbashyan, père de l’actuel Directeur de l’Institut des
sciences géologiques à l’Académie des sciences de la République d’Arménie, R T. Djerbashyan.

Géologues n°173
2012
EXTRAITS DU CODE DE DÉONTOLOGIE PROFESSIONNELLE

TITRE 1 - DÉFINITIONS ET DOMAINES D'EXERCICE DE LA GÉOLOGIE ET DU GÉOLOGUE


La géologie est définie comme suit : science qui traite de la composition, de la structure, de l'histoire et de l'évolution de la Terre. Elle inclut les applications qui ont
pour but de concourir à la découvrir, à tirer des composants solides et fluides de la croûte terrestre et son énergie géothermique, d'améliorer l'environnement humain et sa
sécurité. Elle s'intéresse à l'étude du sol et du sous-sol, des planètes, astéroïdes, satellites naturels et météorites. Les investigations géologiques sont conduites grâce à des
techniques et méthodes propres à la géologie ou qui relèvent d'autres disciplines telles que la biologie, la géophysique, la mécanique des sols et des roches, …
Est géologue toute personne possédant des diplômes et/ou l'expérience professionnelle indispensable à la pratique du métier. Est géologue professionnel
tout géologue tirant normalement l'essentiel de ses ressources de la pratique de ce métier. Les diplômes, titres ou qualification requis au minimum pour être considéré
comme géologue professionnel sont les suivants : Bac + 5 ou diplôme équivalent en géologie ou en une discipline étroitement liée à elle ; diplôme d'une école d'ingénieurs
en géologie ou, exceptionnellement, qualification résultant d'une pratique de la géologie pendant au moins huit années.

TITRE 2 - APPLICATION
Le respect du présent code est obligatoire pour les membres de l'Union Française des Géologues, ci-après dénommés "Géologue".

TITRE 3 - RÈGLES MORALES DU GÉOLOGUE


Le géologue doit être conscient et faire prendre conscience du degré de certitude inhérent à la nature complexe des phénomènes naturels qui peut affecter sa
conclusion. Il doit utiliser les moyens d'observation nécessaires et disponibles pour résoudre le problème posé, et agir conformément aux règles de l'art.
Le géologue est responsable de sa tâche, de sa fonction et de ses décisions, professionnellement et du point de vue des conséquences qui en découlent. Il est
responsable de l'image de marque qu’il donne de la profession, des conseils qu'il donne et de ses écrits qui l'engagent personnellement et peuvent mettre en cause la col-
lectivité géologique. Les géologues doivent faire preuve d'esprit de corps sans chercher à masquer les incertitudes ou divergences d'interprétation qui pourraient apparaître
devant un problème. Ils sont responsables de leur prise de position ou de l'absence de prise de position sur les questions qui sont du ressort de la profession.
Le géologue enseignant est responsable de la qualité de son enseignement et de son adaptation aux débouchés prévisibles, de ses recherches et de leurs applica-
tions, de la probité rigoureuse en matière de propriété scientifique, du sérieux dans l'examen des dossiers et de la probité de ses rapports écrits ou oraux. Le géologue
praticien doit avoir le souci de la qualité de ses travaux et est responsable de sa propre formation permanente et de celle de ses collaborateurs, stagiaires et étudiants.

TITRE 4 - DEVOIRS DU GÉOLOGUE


Le géologue se refuse à effectuer ou à faire effectuer des travaux dont les conséquences nuiraient à la sécurité des personnes et des biens. Il ne doit jamais don-
ner sciemment une information fausse. Il évite et déconseille les déclarations à sensation exagérées ou injustifiées. Il ne diffuse pas d'informations volontairement partielles.
Il n'autorise pas la diffusion de ses travaux s'il présume qu'ils seront utilisés à des fins hasardeuses ou malhonnêtes. Il signale les gisements minéralogiques, fossilifères ou
archéologiques remarquables qu'il rencontre de façon à en assurer la sauvegarde. Hors de France, il adhère aux règles de déontologie du pays d'accueil, tout en restant
soumis au présent Code.
La conscience professionnelle est la règle primordiale de tout géologue. Il refuse toute mission incompatible avec les règles de l'éthique. Il évite toute situation incom-
patible avec ses obligations. Il ne donne des conseils ou avis que s'il estime avoir disposé de tous les moyens nécessaires. Il est tenu au secret professionnel. Il fait appel ou
conseille de faire appel à des spécialistes chaque fois que les intérêts en jeu s'en trouvent mieux servis. Il n'accepte pas une commission occulte en relation avec un travail,
ni d'avantages dissimulés pour adresser un client à un spécialiste. Si, après avoir rendu ses conclusions, il a connaissance du fait qu'elles ne semblent pas entièrement
suivies, il doit informer la personne passant outre des risques prévisibles. S'il participe à l'acte de construction, il doit respecter les prescriptions légales relatives à la responsabilité
et à l'assurance dans ce domaine. S'il est amené à pratiquer plusieurs activités de nature différente, elles doivent être parfaitement distinctes et connues. Le géologue se doit
de prêter son concours aux actions d'intérêt général en faveur de la géologie et d'encourager les géologues non membres de la SGF à respecter ce code. Il ne ternit la répu-
tation ou ne discrédite les travaux d'un confrère sans justification. Il accorde à ses confrères son assistance morale et intellectuelle. Il s'interdit toute signature de
complaisance. Il s'assure que le mérite d'un travail est attribué à son véritable auteur. Toute concurrence déloyale et publicité mensongère sont interdites.
Les géologues doivent entretenir de bons rapports avec les membres des professions voisines.
Le géologue, membre de laSGF parrainant une adhésion, s'assure que le candidat entend respecter ce code. Il ne peut couvrir par son silence des violations flagrantes
de ce code.
Le géologue veille à ce que ses collaborateurs, stagiaires et élèves acquièrent par eux-mêmes les connaissances nécessaires pour améliorer leur valeur technique ; il
met à leur disposition les documents utiles et leur accorde un temps suffisant. Toute attestation de complaisance donnée à un stagiaire ou étudiant est considérée
comme une atteinte à ce Code.

TITRE 5 - RÈGLES PARTICULIÈRES AUX DIFFÉRENTS MOTIFS D'EXERCICE DE LA GÉOLOGIE


Agissant comme expert, arbitre ou conciliateur au titre extrajudiciaire, le géologue doit refuser les situations où il est "juge et partie". Il se prononce en toute
indépendance. Il recherche les solutions de conciliation chaque fois que c'est possible.

TITRE 6 - NON RESPECT DU PRÉSENT CODE


Le non respect des prescriptions du présent code entraînera une sanction.
En cas d'infraction reconnue, le conseil d'administration est saisi et peut décider un non-lieu, un avertissement, une suspension pour une durée déterminée ou
l'exclusion définitive.

TITRE 7 - ADHÉSION AU PRÉSENT CODE


Tout membre de la SGF doit adhérer au présent code.

Je certifie avoir pris connaissance de l’ensemble du code de déontologie tel qu’il figure sur le site internet de l’UFG (en
attendant son transfert sur le site SGF) et en accepter les termes.

Le Signature
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Four de la Graufesenque dans le secteur fouillé (cliché Gérard


Sustrac).

Entrée mine St-Thomas, les Hautes Mynes (88), Le Thillot (cliché


O. Vermorel, cf. “Géologues” n° 150, sept. 2006, p. 40).

Forme en ogive des carrières souterraines – « caves


cathédrales » (cliché Site municipal des Perrières).
Silberberg Grotto (Sterkfontein) – Vue du crâne complet et de l’humé-
rus de l’australopithèque Little Foot au cours de la fouille (cliché :
L. Bruxelles/Inrap).

Moule à bijoux en chloritite-stéatite (RS 16.20, Damas),


Palais royal d’Ougarit (© Mission de Ras Shamra, cliché
V. Matoïan).

La coupe hémisphérique Drag. 37 est emblé-


matique de Lezoux (cliché Philippe Bet).
Céramiques gallo-romaines produites à Lezoux
(cliché Philippe Bet).
0 Géologues Couv.173 26/06/2012 15:23 Page 1

UNION Numéro 173 - juin 2012 - 18 € - ISSN 0016.7916 - Trimestriel

FRANÇAISE

Géologues n°173 (02 • juin 2012)


DES GÉOLOGUES

REVUE OFFICIELLE DE LA SOCIÉTÉ GÉOLOGIQUE DE FRANCE


Géosciences appliquées

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GÉOLOGIQUE
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