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MATHIEU ARSENAULT

Le guide
des bars et
Le Quartanier remercie de leur soutien financier
le Conseil des arts du Canada
pubs de
et la Société de développement des entreprises
culturelles du Québec (sooEC)-
.Saguenay
Gouvernement du Québec - Programme de crédit d'impôt
pour l'édition de livres - Gestion soDEC. essai · poèmes

Canad'ä

Diffusion au Canada : Dimedia


Diffusion en Europe: La librairie du Québec (oNM)

© Mathieu Arsenault et Le Quartanier, 2016

Dépôt légal, 2016


8
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
LE QUARTANIER
ISBN 978-2-89698-247-9
l

;' AI ÉTÉ INVITÉ EN 2014 pour une résidence


d'artiste au Centre Bang à Chicoutimi. La rési-
dence devait s'étendre pendant tout le mois de sep-
tembre. J'ai accepté. C'était la première fois que je
me retrouvais en résidence et je ne savais pas trop
ce que j'y ferais. On me fournissait un petit appar-
tement, et je suis débarqué avec quelques livres,
mon laptop et mon téléphone. On ne m'avait pas
demandé de produire quelque chose de précis et
j'avais d'abord dit que je profiterais de cette occa-
sion pour lire Leibniz, Badiou, Ricœur. Je ne me
cherchais donc pas désespérément un projet, mais
comme les villes que je ne connais pas encore
Le Quartanier Éditeur !?e fascinent, j'ai rapidement entrepris d'arpen-
c.P. 47550, csr Plateau M ont-Royal t_er Chicoutimi pour essayer de découvrir ce
M ontréal (Q uébec) H2S 2s8
qui s'y passe. Or cette ville possède un nightlife
www.lequartanier.com
I
«nt riche. Elle regorge de bars et de
1.•s sortes. Karaokés, clubs sociaux, dis-
' bars de poudre, tavernes d'ouvriers et Première soirée
-urs. Je me suis dit que j'y trouverais peut- LA GUIMOV
scz de matériau eour construire quelque
c de littéraire. Ce n'était rien de plus au départ, On y accède par un passage un peu sinistre et à l'in-
di!s le premier vendredi je m'étais fait un itiné- térieur il y a juste des hommes, une vingtaine. Peut-
1.11re de soirée pour voir si un tel projet avait des être que c'est un bar gai, je me dis, mais qu'est-ce
chances de fonctionner, si je trouverais effective- que ça peut bien faire, je suis pas là pour me ramas-
ment quelque chose à écrire. ser quelqu'un et je suis bin capable de dire non si
Le premier bar où je suis allé était aménagé dans je me fais cruiser. Y a pas de grand-folle ici, pas de
un sous-sol. Il devait être vingt heures et l'atmos- queer, juste des monsieurs à calotte qui ont l'air
phère était étrange, comme lourde. Mal à l'aise, grave, l'air coupable. La musique est forte mais per-
je me suis assis sur le bout d'un banc et j'ai com- sonne danse, personne parle.
mandé une petite Corona. Puis j'ai remarqué qu'il Un monsieur vraiment sympathique qui s'ap-
n'y avait que des hommes. J'ai pensé qu'il s'agis- pelle Rénald veut me jaser ça. « Le ministère de Ia
sait d'un bar gai, mais ces hommes n'avaient pas santé dit qu'on est correct quand on boit quinze
le look et les manières de ceux qu'on croise dans consommations par semaine. Moi je les bois toutes
le quartier gai à Montréal. Ils avaient l'air d'ou- le vendredi. Avant je commençais à trois heures pis
vriers d'usine, se parlaient peu, tout le monde j'avais hâte, mais astheure je suis bon à partir de
avait l'air sérieux. Un homme d'un certain âge est huit heures.» II me parle de sa mère qui était tout
venu me parler. Il s'est mis à me raconter sa vie le temps malade, pis du «bonhomme». Ils étaient
d'une manière colorée. Il était sympathique, mais quatorze dans Ia famille à son père, « pis dans ce
son monologue ininterrompu est devenu accapa- temps-là y avait de l'amour juste pour le premier, le
rant à la longue. Ma bière finie, je suis parti. Il y a troisième pis le cinquième». Lui, il était le quator-
des endroits où on ne se sent pas le bienvenu, où zième. Cré Rénald, il coupe des salades depuis vingt
on sent qu'on est l'étranger et, quand on n'est pas ans, il fait de « l'arthrite dans les mains», pis il sait
pas quel âge il a « en dedans ».
8
9
habitué, la pression qu'on sent sur soi est presque
insoutenable.
Je suis donc monté juste au-dessus dans le deux-
HÔTEL DU PARC
ième bar de mon itinéraire. J'avais espéré beaucoup
de la soirée de karaoké qui était annoncée, mais il
en haut, c'est le karaoké
n'y avait que cinq clients, c'était plus que tranquille.
mais y a juste huit personnes
Ma grosse Molson Dry risquait d'être longue et
je viens à peine d'avoir ma bière
plate à boire, alors l_e me suis mis à noter sur mon
que rénald rapplique
téléphone mes impressions concernant le bar que
il est sur le party
je venais de quitter. J'en ai fait un petit récit, ma
pis la madame avec qui il parle se lève en criant
rencontre avec le monsieur s'y prêtait bien. Mais
heille ça va faire! chantal ! chantai !
ce n'était que des notes, du matériau pour un texte
dont la-·forme
- -
----
---
finale restait à -déterminer.
----
------- rénald dit: bin voyons c'est juste des farces!
non! non! dit la madame, il vient de me dire que
C'est pendant que je prenais ces notes que le
quand je vais être grosse pis laitte je vas me tirer
monsieur est entré. Chose vraiment étrange, moins
en bas du pont! crisse d'homo! ostie de câlice
de cinq minutes plus tard une des clientes lui criait
de tabarnac de câlice de câlice de tabarnac !
après pour un commentaire qu'il avait fait, alors que
elle part en gueulant
l'animatrice du karaoké chantait plus fort, comme
c'est le silence dans le bar
pour enterrer la scène. Et moi, je me retrouvais
on entend juste l'animatrice du karaoké chanter
d'une manière_ spontanée à essayer de trai;:Scrire
I will always love you en faussant
ce qui se prod,uis;it à mesur~. - --
pour qu'il y ait surtout pas le silence
Je ne m'en rendais pas compte encore, mais
si le temps d'une chasse passait sur la petite tévé
ce que j'écrivais avaitpris une fo~me différe~te:
au-dessus du bar, ça ferait du feedback
Noter iñsitu de_mande une écriture p1us (~œÍlÛ-
c'est le 2054• vendredi en ligne d'un nightlife
gräpñïq~~!lª!!ªtive. Les sauts de ligne per-
qui fête ses quarante ans d'existence
mettent de séparer les éléments sans les introduire

10
11
nnenr bien à la taille de l'écran de mon

1 bière finie, je suis parti pour le troisième


LE VERTIGE
,1 que j'avais sur ma liste. Un club. Je me disais

que ce serait impossible de retomber sur une série


d'événements aussi singulière. Je me suis com- c'est une danseuse jusque dans sa face
une danseuse perdue dans un centre-ville
mandé une grosse Coors Light et je ~~~uis installé
qui n'a plus de strip club
~ mettreen forme les notes q_u_e j'avais prises
_a_~té!_raokf Mais mon ¡g_t~!}t!o~ s'est rapidement qui fait un show de jalousie sur le dance floor
__ ___
EQ!Jé~--~ur ce qui était en train de se passer sur
,
contre un gars vraiment dépité
un show de jalousie cochon
.la P!§.!e de danse. Une fille complètement saoule
même pas avec un autre gars
cherchait à rendre son chum jaloux et je me suis
retrouvé une fois de plus à essayer de noter ce qui un show avec tout le monde moins un
le gars finit par partir
était en train de se produire. £~tte f~~s la fo~e y_
elle crie après
était : je n'écrirais pas de récitsmaìs j_~ prendrais
échappe sa grosse bière à terre
des notes. Des notes qui pencheraient. plus vers
qui éclate en morceaux
1a poésie quela mic-;;ficti;~~rYätrnosphère, bien
elle va rejoindre les amis de son chum
sûr, s'y prêttit:. Je recormäfssais en effet l'espace
pendant le merengue
de la poésie d'Alexandre Dostie, d'Érika Soucy
elle en agrippe un par le collet
ou de Patrice Desbiens. Ces poètes ont travaillé
glisse sa main le long de son torse
depuis le même genre d'endroits et développé une
descend jusqu'en bas
grammaire du regard dont les éléments me reve-
le gars trouve la force de la repousser
naient naturellement. Et plus j'écrivais, mieux_~
pendant highway to hell
~!11-prenais la justesse_ e_E !~.-~..Œi._~eil~e
grammaire. Mais j'ai aussi compris très vite que la il fait des devils avec ses mains d'enfant
po~--~tait pas une fin en soi dans ce projet. La
nécessité d'une notation presque sténographique

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appelait spontanément quelque chose de l'ordre de
la métaphore, moins pour faire- du style quepour
condenser l'écriture et ainsi écrire plus-rapide- PUB SAINTE-ANNE
ment. M_,.2n pr.2~.!~ P.~lait la transcripti~? f~_plus
~ffk ªc-~p_Qssible de ce à 9EOi_j'assistais, non la plus une forme est dessinée sur le comptoir
!îrique. Je n_e tenteraispas d'~xtrali:ë)j uoi 9Ee ce ça c'est le lac kéno ça
- -· -- ·- ·-· .
-• ·--·---
soit du réel pour le transposer dans ce qui aurait
pu représenter un mode, un style ou un effet poé-
j'ai parti de dlà pis j'ai marché jusque-là au côté
je me suis perdu
!_iq~e. ,Mes_11Q1es chercheraie1:_t plutôtW;~uTà=- tu descends une côte
tion la plus brève pour évoquer ~u mi~~~-gue je_ y a une place, faut que tu fasses une loupe pour
percevais sur le moment. Dans l'urgence, la néces- te revirer
sitéd~ trouver ~ errlliiîèpfüs-ëüuryfaisait s'en- c'est là que je me suis lâché dans montagne
chaîner les esquisses de description, les métony- c'est pas là où la cache à mon père
mies et les références culturelles. c'est la nouvelle cache qu'on a faite ce printemps
C'est en m'en tenant à cette idée de prendre t'sais quand t'as passé la trail de par où ce
des notes qui emprunteraient le plus court chemin qu'on venait?
pour condenser un maximum d'éléments que je c'est pas bin bin plus loin
me suis lancé dans ce projet de sortir dans les bars c'est de l'autre bord de la montagne qui se rend
de Saguenay. Au cours du mois que j'ai passé dans dans passe
cette ville, j'ai visité :e_resque vingt-cinq bars de où ce qu'on était l'année où y a neigé
Chicoutimi et de Jonquière. J'aurais bien voulu me c'est peut-être un quinze vingt minutes de marche
rendre jusqu'à La Baie mais, quand on est à pied il était six heures et quart
dans cette région, les déplacements sont limités. c'est là que le buck a sorti
J'attrapais les s à 7 des petits bars de quartier la c'est là que le buck était
semaine et me réservais les clubs pour les ven- le buck était juste là
dredis et les samedis. Je planifiais des itinéraires,
faisais aussi du repérage pour ne pas me retrouver

14 15
ns 1•11 endroit désert et manquer ma chance de
ur quelque chose de sa dynamique particulière.
1f planifiais même la manière dont j'allais m'ha- BERLIOZ
biller de façon à rester aussi ne__gtre que possibl~
à me fo;Î(fil_dansl'eñvironneme~t. L~~~ trois bars entourent la piste
vent, je m'installais seul au bout du bar, regardais lasers et douchebags
rapidement ce que les clients buvaient et me com- tramp stamps et cravates
mandais la même chose. ~te_mp~-~~ finir ma E!!:. le grand marnier est en spécial pour
~è~~f_ar:i:'~is _à saisi_E_q~9E~_s_h9_se, seu- encore dix minutes
lement un petit détail parfois, qui déclenchait la
le vent s'arrête sur les murs de la bâtisse
notation ;t ~e penn~ttait.deco~né:~ter les_ multi- et le monde extérieur se perd
ples _éléments qui faisaient la singul~rité de ce b~!·
dans l'électropop des filles de l'aluminerie
Il m'est arrivé d'échanger avec des inconnus mais dont c'est l'anniversaire
pas très souvent. Les clients semblent fidèles aux c'est en vain encore une fois
endroits qu'ils fréquentent et j'imagine que c'est que les orignaux arpenteront
en retournant dans les mêmes endroits qu'on sus- les clôtures longeant
cite la curiosité. Autrement, on ne s'intéressait pas l'autoroute des laurentides
à moi et je pouvais prendre mes notes tranquille.

Le téléphone-carnet

On a inventé à la fin des années 1950 ici au Québec


-
une forme de cinéma -----·-·---- ---------
documentaire qui n'avait
existé nulle part ailleurs auparavant. Un mouve-
ment tellement puissant qu'il a eu dès ses débuts
un retentissement et une influence notables en

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17
France et aux États-Unis. Ce mouvement, inau-
guré par Les raquetteurs en 1958, on l'a appelé
« cinéma direct». Le langage cinématographique
BAR L'EMPRISE
qu'ont développé~' ~ichel Brault et
Gilles Groulx avec d'autres de la même génération
---------------
a eu un effet profond sur Chris Marker, Alexandre
on y accède qu'en voiture
par un boulevard sans trottoir
Astruc, les frères Maysles et D. A. Pennebaker. Le
ça parle de la classe moyenne
cinéma direct, c'était principalement une manière
tout le monde est pris à la gorge
de tourner au milieu des gens avec une caméra à
la serveuse connaît personne
l'épaule et un enregistreur portable synchronisé à
qui gagne plus que cent mille
la caméra, en essayant de capter le plus fidèlement
mais elle en ferait en crisse des affaires
possible la réalité quotidienne.
-----
Il revient à Alexandre Astruc d'avoir trouvé une
--·--
merveilleuse expression pour décrire l'appareil du
pour en gagner cent cinquante, elle dit en riant
elle habite une petite maison avec sa mère
qui lui commande un autre cognac
cinéma direct: la~-~tyl_g}_c'est-à-dire un dis-
elle le prépare en chantonnant pour elle-même
positif qui s~!:Ya~nd~ d_::S_E.S)tes pour p~-
du alexandre poulin
~re une sorte 9-~quis du réej__plµW_ que de
sur une butte, la plus belle vue sur la ville
~~e_nt_!_e mettreenscène c~-~-º-1)___~
fait jusqu'à mai_11~nt pJr u~ montage et un com-
mentaire didactiques. - - --- ·-
MaisiÌ s'est'j;a7sé" quelque chose d'étrange au
tournant des années 1980: l'esthétique du cinéma
direct n'apa~é dê mode, ~'e~~~k cinéma.·
cl!r~ctqui est d~~~~leà tourner. À un
moment, un ·-·-----
.__.cap a été franchi
..,..
collectivement
-· dans
l~ns~Ukl~a, et la caméra-
stylo a cessé de fonctionner. Les gens qu'on filmait

18
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ont perdu leur naturel, ils ont pris conscience de
la caméra. Quand le sujet filmé est çonscie~t__g~e
son image est captée etqu'elle va circuler, iÎ perd sa HIPPO CLUB - 1
~~ur ~t se met à résister de toutes les maniè~
p9[siblJ. Il cherche à contrôler s; représe~ chicago
Comme il n'est ni un acteur ni {inrñêtteur en scène, supertramp
il se rabat sur l'image qu'il se fait de lui-même et america
la met de l'avant sans s'apercevoir de la différence 'des bands de banlieusards des années 70
qu'il y a entre les effets qu'il cherche à produire et se succèdent sur les écrans
ceux qu'il produit effectivement. pour les cégépiens des années 70 accoudés au bar
Le dernier film important de l'histoire du cinéma faut beaucoup d'expérience pour distinguer
direct, c'est La bête lumineuse de Pierre Perrault en le goût d'une bud light
1982. Il est important en ce qu'on y voit le dispo- du goût d'une coors light
sitif de la caméra-stylo devenir inopérant. Perrault du goût d'une bleue dry
ne réussit jamais à filmer ces chasseurs traquant du goût d'une molson dry
l'orignal comme il en avait l'intention parce que le lundi c'est plus country mais le jeudi c'est rock!
Stéphane-Albert, le poète qu'ils ont emmené avec dit la serveuse
eux, est orgueilleusement conscient de la caméra bin ça rocke pas fort en estie, répond la madame
et, surtout, parce qu'il connaît le cinéma de Per- qui ressemble à janis joplin
rault et sait qu'il fera partie de son corpus de per-
sonnages légendaires. ~_ce fa!t.i...J1-!l'..ªppartie_n!
plus au cinéma direct, mais à un cinéma de la mise
~;-~~ g_~_0[~ ~~~nee l'attit~d~- de~ P~Œici~
pants de la tª-~-réalité à'veíiir. Stéphane-Albert
n'est ainsi jamais-lÛí-ñi.Î~e devant la caméra, mais
se met en scène, fort mal, en poète si stéréotypé,
si ridicule que la caméra de Perrault ne peut que

20 21
le prendre en défaut, dénoncer ses faux-semblants
jusqu'à faire de son effondrement pathétique le
climax du film. HIPPO CLUB - 2
Cette résistance à la caméra-stylo s'est inten-
sifiée par la suite. Un des moments-charnières de le frère de ta mère
cette histoire s'est déroulé devant les tribunaux. En à qui plus personne parle
1988, une revue d'art et d'essai à très petit tirage, le danseur d'angles
.---- aux oreilles qui résonnent
Vi~ , recevait une mise en demeure d'une
jeune fille qu'un photographe de rue avait prise qui grimpe sur les tables
sur le vif. Cette fille, Pascale Aubry, a poursuivi écarté dans les polygones de sa chorégraphie crispée
le photographe, Gilbert Duclos, et la revue, parce il s'est fait câlicer dehors du berlioz
qu'elle avait selon elle été l'objet de railleries à son mais il est chez lui
école secondaire. La Cour suprême du Canada a et pendant qu'un autre chante tnt d'ac/dc
donné raison à la plaignante en 1998. À partir de ce sur le karaoké
!Iloment, quiconque filmeraitou 2hotog@p~t son ami fait des culbutes autour de lui

:::-- ----
autorisation_~exposerait
,,..........__. -·-
-------------
quelqu'ur; dans un lieu public sans avoir obtenu son
- ·-·-
à des P-®.tSJlli~S. Cette
tout le monde a soixante ans
et cette femme
décision est problématique parce qu'elle rend vir- qui enfanta jim morrison
tuell;~ impÓssible de saisir- le réel o~ qui enfanta hulk hogan
en imai~- -QÚa~n demande leur ;u~o;;ation - qui enfanta terry rìchardson
aux sujets qu'on compte filmer ou photographier, qui enfanta les poèmes d'yves boisvert
on pose un acte de mise en scène, car la possibilité et de daniel leblanc-poirier
pour le sujet d'empêcher ou d'autoriser la captation chante alice in chains
et la diffusion de son image constitue un filtre qui pour la huit restée seule sur la table de pool
fait irrémédiablement perdre quelque chose du rap- personne va la rentrer
port au réel. Et la photographie comme le cinéma
documentaire québécois, qui saisissaient autrefois

22 23
si richement le réel ordinaire, sont devenus du jour
au lendemain impuissants à saisir quoi que ce soit
de cette vie publique qui n'est pas mise en scène. L'URBAIN
Les caméras ne filment plus aujourd'hui que des
formes de fiction, qu'elles soient conférence de la serveuse a une minijupe vraiment courte
presse pour les réseaux d'information ou autofic- presque tous les ingrédients pour la sangria sont
tion pour les réseaux sociaux. La caméra peut bi_~.!l. dans les frigidaires au ras du sol
--- --
·- - -
capter les événements extraordinaires gui font l'ac-
·-··--
t~alité, les attentats, les accidents, mais le r~di-
à chaque fois qu'elle se penche pour aller
les chercher
naire lui échappe désor~ais autant qu'il ~-!:§>~ elle lève une jambe et tous les gars au comptoir
au romancier réaliste qui, dans son b_ur._~~u, com_:: perdent le fil de leur conversation
pose des descriptions d'arbres, de personnages elle, elle reste sans expression
- ·- --···-
et de lieux publics pour provoqger l'effet de réel, elle fait pas de mine coquine
_;-- ~~
par souci de vraisemblance ou pour les besoins de elle sourit pas
son propos, mai~ s~ns jamais plus fafr[de ç_e r~el, elle a pas l'air fâchée
ctê""sa comp~~ité~~~/~~--~~btr;tiîté, sop~ les filles sorties en gang commandent des pichets
~~-~_9.};!~s_t.!£_n. Celui qui tient une caméra se de sangria à coups de deux
trouve dans la même situation: la loi l'oblige à ne en criant les paroles de la toune de rihanna
saisir que des plans larges, génériques, qui situent c'est deux pour un en tout temps sur la bud light
l'action sans la replacer dans le flux de petits évé-
nements dans lequel elle s'inscrit. !~ mang_uera
à jamais pour cette raison au Québec et dans le
r~ste _g.~ C~nadaplusietÎ~ décennies de cette vie
.12ubli~.§ non mise en s~ènedans les;;:cliives ëie
la fin du vingtiè~e siècle:---· -
--· -~··---- ----. ·-·--- ·-
Je rappelle tout ça ici parce que, à ma grande sur-
prise, c'est assis au comptoir des bars de Saguenay

24 25
que je me suis rendu compte que j'avais d~
mains un appareil discret qui me donnait accès au
réel ordi~~!~e! accès désorm~interdit à celui 9E!
tient une caméra. Au fil de mes sorties dans les bars BAR LE MAGIC NIGHT

de Saguenay, j'ai constaté cette chose étrange : le


un couple chante céline dion en duo
-@éE_l!_~ e~ujo~'hui ~n outil étrang~ent effi-
çace _£_our entrer en relation avec le réel ordinaire. sur le karaoké de l'inquiétude
---------
--.......... ·-- - --
Les notes qu'on prend sur son téléphone donnent
- il y a des tables de pool

aux autres l'impression qu'on est banalement en de babyfoot


train de texter, ce qui nous permet de de~r de ping-pong
i~perceptible. Grâce à cette différence de posture des congas
qu'il y a entre la personne qui texte et celle qui filme des djembés
avec son téléphone, le rapport aux autres change des guitares électriques
radicalement. Si la pratique et la forme du selfie
se s_ontiglpos~, - ~- -
c'.~t entre·- ·- ·
l?E_aquer_un téléphone-caméra sur un inconnu ':§.!.
----
autres~-·parce que ~
une basse
une batterie
à côté de la piste de danse

fil.i.ntmsif 91.:!.<:; kges£e est perç1:!_comme une agr_e,§- les clients ont dans leurs visages des forfaits
de cogeco câble avec
___, Mais lorsqu'on écrit sur un. téléphone, on n'ìn-
sion.
rds
timide personne. Il est même devenu moins étrange
de voir cet incon~nstallé seufau b~ rdi
- -.. . - ---· - -- - - -------
interagir avec sa_m,.achine que de le voir tête relevée
len
en train d'observer son enyiro_nne1E. ·---- -·--------
- ~- J'ai passé
tsn
tva sports
un mois installé de cette manière à des comptoirs
de bar, tête baissée, tête relevée, ayant l'air de texter tva sports 2
-----~-----.. .
.... _
une connaissance mais notant dans un document
--- -- vrak
z télé
~~ ~u(q~or1]_10n attention to~bait~;att~apais
planète+
des bou~ de conversation, des postures, des traits
historia
26
27
de caractère, des éléments de décor, tout un maté- history
riau que l'écriture dépersonnalisait, décontextua- msnbc
lisait : :nes 1!_~es rendaient ano~Y!!! e ce qui ~vait des disques durs pleins
app~l_!t;nu a~ individus que je croquais. C'est ce des abonnements à clin d'oeil
qui manque désormais au cinéma direct, où ~ e aux cours de zumba du mercredi
photographique
-- ·-·· et l'identité
.,.. .. -
du sujet capté par la
_____,
caméra sont désormais indissociables. L'écriture,
un quatre roues neuf coule sur les joues de chacun

elle, est relativement libre de ce lien entre l'imige


photographique et le sujet. Si sa force de·p;;s;¡_ CÔTÉ PUB DU PUB RACINE
sion est moindre que celle de l'image, elle seule
offre la possibilité de ce rapport au réel ordinaire, la budweiser est une piasse le petit verre
qui échappe à la mise en scène, à la mise en récit, elle était vingt cennes dans les années 70
expérience du réel maintenant inaccessible à tout les trois gars ont rempli deux tables
porteur de caméra. ils en ont commandé cinquante
qu'ils calent comme des shooters
un autre la tête renversée se laisse brûler une
La forme poétique sambuca dans la gueule
et les tropes d'existence pour impressionner trois filles
l.AAA
J'ai ditque c'est en vers que s'écrivaient les notes
. ... ~ ,, ·------- 2.AAA
~e je prenais, en vertu des contrainte~q~f:ê:ch~ge 3.AAA
de l'écran de téléphone, etg_1:1e c'est par la rech~~he défilent sur l'écran du punching bag d'arcade
ª~J:iemin le plus court que se structurait l'écri- ex œquo
tgr~ de ces notes, pçtr la nécessité d'en dire iê p·lus-· avec 999 points
possjble dans .Ell~ économie de mots. Mais il y a
plus dans la forme poétique que les contraintes et
la nécessité. La poésie au vingtième siècle a suivi

28 29
la même trajectoire que l'an. Le critique américain
Harold Rosenberg a nommé cette trajectoire la
« dé-définition de l'an», c'est-à-dire que les artistes
ont peu à peu élagué de l'an les repères formels BAR À PITONS
qui permettaient de définir les genres et les objets.
En poésie, cette dé-définition s'est opérée par on paye cent vingt-cinq piasses par mois chacune
l'abandon progressif de la rime, du mètre, du vers, pour notre quatre et demie sur deux étages
· mais aussi d'un certain ton poétique, d'un vocabu- mais faut barrer la porte parce qu'on est dans le pire
laire relevé ou éthéré, de la recherche d'un au-delà coin de chicoutimi
transcendant du monde. On pourrait avancer qu'au au marché centre-ville à côté
sortir de cette aventure de la modernité, la poésie les voleurs à l'étalage seront poursuivis
ne se définit plus ni sur le plan formel ni quant à ils ont toutes les microbrasseries qui existent
son propos. Chaque démarche poétique est ainsi faut laisser son chien dehors
libre de sa propre forme, mais dire que la poésie faut laisser son sac à l'entrée
est libre, c'est encore ne rien dire. Car la poésie tra- faut doubler son sac en plastique
~e__~vec le_ sol,!yenir 9~_~n_p[9pi::e-.p~ quand on achète quatre grosses old milwaukee dry
~ -· - --- ~- .. . . ---------
lequel chaque démarche singulière puise, mais
elle travaille aussi en négatif, en regard des autres
la bouteille bleue avec la pin-up dessus
faut se checker quand on traverse la rue
genres, comme le récit ou Î'essai, qui ;,9-@_p_as été- le bar à pitons est de l'autre côté du boulevard
~-~~~~-~~si profondément pa;~e_tte trajectq~ mais les pauvres du quartier sont pas sûrs de savoir
de dé-définition.
~·~--f--..-. .-- On pourrait par exemple censi- où c'est
dérer le poème comme un récit duquel on aurait
retiré tantôt la trame narrative, tantôt le person-
nage, tantôt la durée, tantôt les lieux, au profit d'une
capacité d'évoquer des atmosphères, des impres-
sions, des tensions. On pourrait aussi considérer le
poème comme un essai auquel manquerait tantôt

30
31
la rhétorique, tantôt les concepts, mais où surgi-
rait tout de même une pensée, qui fonctionnerait
par ajointement d'images plutôt que par enchaî-
nement d'idées. Cette définition par la négative a HÔTEL DU FJORD
l'avantage de faire apparaître jine ~s potentialité.~
les plus fortes der écriture po_j1:!_que ; ~e anick me parle de son amie à l'île maurice
d'éthique qui tend à laisser le matériau du monçk_ emprisonnée pour recel de cadavre
f(

~ --- -
dans la pluralité de sa signification et de son alté-
-,..:,·~~ ----
ríté, plutôt qu'à le faire entre! d~~ tgi~forme
pis de la fois qu'elle a récupéré une table tournante
volée par les dj de montréal
conventiöññèlle,-soit un pe_rson~age, i~p};2~ ~r- qu'elle avait invités
ratif, une allégorie. ·.
pis que les motards du bar voulaient tuer
C'est sur ce territoire dllfécit s~e parce qu'il y avait cinquante mille piasses de poudre
~que mon dispositif <l'écriture m'ame- cachée dedans
nait lorsque j'écrivais au comptoir des bars de je raconte ça parce qu'ici
Saguenay. J'y croisais des gens dont je ne connais- y a pas de drame
sais rien. Nous étions de passage dans un lieu pas de trash
public, la vie de l'un n'entrait pas en relation avec pas de glauque
la vie de l'autre, mais nous étions néanmoins là. ici on sort de père en fils
Ce genre de rencontre
- ·-· ·-- --···-··
se produit
--- -

~es milli~r~ d~ Jois par jour dans le~


-
des centaines,
-~ de casquette à grillage à casquette à palette drette
avec juste une cliente de cinquante ans qui s'habille
Ren avons (l!l'une conscience floue parcequ)ucun au garage
récit n'arrive à saisir ces -é~méñts.sin.UQr~ë-
--· ·- ...,. ·----- -
~.£Qºte~ rien n'est échangé, où rieE_n'a lie~
en jeans tight pis en top fluo
parce que tout le monde se donne le droit
q~ la pro~mité elle-mêr~e d~ _guel~es personnes!.. . d'avoir pas d'âge en particulier
~_pe~~I_:-t ne durer que quelques s~cond~s. Plus et de pas penser à ce qui peut se passer ailleurs
je travaillais à partir de ce territoire de l'esquisse
de récit sans intrigue, plus je me rendais compte

32
33
de ce à quoi i1 nous donne accès : à une sorte de
~~~~-~iTê§"ff@Xi)~~J2este ~~p!ir
gai:is les conveng9_gs~r~is~~ ~t
~.&m12.k g.iffuj_!~ pour un romancier de rési~.::_ BRASSETTE DU CAPITAINE
~~qùèi II suffit de l'histoire
insolite, glanée da:Ò.s un ]òumal, d'un quelconque un toutou de raton laveur immense
itinérant trouvé mort avec cent miIIe doIIars dans dans un sac en plastique
ses affaires, d'un vieil homme aux vêtements d'une entre le mur et le juke-box
autre époque entrevu sur un banc de Ia gare de
Copenhague, de Ia rumeur d'une arrière-grand- le toffe avec la tête rasée
mère ayant pris part à des activités iilicites, pour et le t-shirt de molson ex
que le romancier ordinaire interrompe tout et se complètement saoul
jette dans le biographique. Mais mettre en récg les danse avec son tchommé
-- -- --- ·---
vies de gens dont on ne connaît ~s~ rien en leur
----. - - le prend par les épaules
-·- -----~
.... . - ---
inventant des biogr~hies trahit le r~port au réel, par la taille
--- ...-· . ~ ·---
~~ sur des é~:i:~ngers. Ç~s ~~!~~-~~
·-
qui devi_e_nt le prétexte à plaquer u~orme d'exis- plus tard dans la soirée le visage grave
il fixe le vide
ª-_Ont comll!..é:_de_s tropes moraux dQ!_l~ S_~m COUSUS reprend conscience
tous
---=--les récits.
- Ils racontent comment l'existênèë s'emporte en parlant à son tchommé
est vécue, comment eIIe devrait ou ne devrait pas et me pointe depuis l'autre extrémité du comptoir
l'être, mettant en forme les liens sociaux, les com- y a pas d'argument contre un gars qui te dit
portements, les caractères, les événements. Ces tu m'énarves
tropes concernent autant les grandes trajectoires de me disait hervé bouchard
vie, de succès ou de déchéance, que les petits évé- une semaine plus tôt
nements, Ia façon dont les individus interagissent
entre eux, petits canevas pour petits récits qui ne
peuvent être qu'un regard échangé ou à peine un

34
35
fragment de dialogue. Il est impossible d'échapper
aux tropes d'existence quand on porte son regard
sur les autres, t~n:_pathie et le désir aussi bien ~~
BENJY
~~in et _le._ mépri_s rapporte:1:1s l'inconm1_qµ'o.!!...
eroi~ d':_~S ~ lieu public à qe tels tropes, lui retk
les trois serveuses sont off le jeudi
rant par là son altérité fondamentale, c'est-à-dire
~N---------~-•' ·-------
~~_Q!:._é_~el)_çe qui gar9~ e~_n_7~-1.Qepf~_l-ª_J;jn~-
mais dansent pareil leur vie sur chaque toune
no doubt
rité même banale de sa ~e. Si on n'échappe pas
adele
aux tropes d'existence, il est en revanche possible
bingo players
de !_r~msfo~~tre attention en quelque ch~
bob bissonnette
9'analo@.!é:.}L!9:.,::j_~.<_?Al?~:-~P~q1:e et de s~_mon:
même céline sonne majestueux
trer plus sensible aux détails, au décor, à la mul-
font les plus belles duck face du monde
- -- . -· ·- ·----- --
tiplicité de petits é~~~mentê__Q!lûmou;e-;~s
inconnus. Ces tropes d'existence qu'on plaque
~ faut que je rentre chez nous
j'ai ma comparution demain matin
machinalement sur eux ne sont plus alors qu'une
des manières possibles de les saisir. pis le palais de justice c'est pas à la porte en bicycle
Les événements auxquels j'ai assisté dans les
bars et les pubs de Saguenay sont ]Ilinuscules. Ils
n'ont pas l'ampleur des grands m~~ts de la
vie. Une serveuse qui se penche pour ramasser un
contenant, un jeune qui se commande une sambuca
flambée, deux clients qui terminent une partie de
billard. Il serait certainement possible d'inventer
des vies à ces étrangers, mais ces moments sans
-------------=-
conséquence appartiennent en premier lieu aux
~n-droitsdäñ's lesquels ils se produisent, et les tropes
d'existence qu'ils enveloppent ne valent quelque

36
37
chose que dans la mesure où ils s'inscrivent au
sein de l'ensemble indéfini de tous les petits élé-
ments offerts à la perception. Imaginer une bio-
~!_aphie à_~~ ~rangers aurait d'une mª-_ni~ LA CHANDELLE
d'une autre constitué une trahison à l'éêrd de ces
---
S~s·---------
inlassa"bïe~ent
i~~12.P.ª!".~~-
- - Variées de la ú_e_p_iilili;~
- - -
t'as-tu tué moi j'ai pas tué
mais l'année passée j'ai tué
Mais plus je faisais des efforts pour affiner cette tue, tue pas, l'important c'est d'avoir du fonne
vision périphérique et tenter de faire apparaître la serveuse me trouverait mieux à ma place
dans mes notes les étrangers comme des étran- au sous-bois ou au bar à pitons
gers, plus je me rendais compte aussi que, par mais m'invite tout de même vendredi soir
cette discipline du regard,~devient soi-m~ aux shows érotiques de l'illusion sur saint-paul
-----
l'étranger. Moins les tropes d'existence rapponent
les inconnus qu'on croise à des fragments de vie
c'est du monde de québec sont bin bonnes

auxquels on pourrait s'identifier ou desquels on


voudrait se distancier, plus on se sent soi-même
n
étranger dans ce lieu où on se trouve. n'est pas
difficile de se sentir l'étranger quand on écume les
bars d'une ville ou d'une région. On entre dans ces
endroits où on est absolument l'étranger, dans cette
ville où on est absolument l'étranger, dans cette vie
où on est absolument l'étranger, l'étranger de ce
bar, et de cet autre, et de cet autre encore. U_n_lége1
!!1£Qt1fof!_~)~sE._a!_I_~_d~u'~n ~r,ri':e2. ~lgg_e c_hose
_s'o_£ère en soí, peut_:-être ge l~or~r!.j.:un mécagi~
~tavique de dé~en_se. NQtr~ R~ti<E!_se trouve
~ubtil~ment ~igt.!foée, J:lus sensibleJ_~ste~nt à la

38
39
multiplicité des détails et des événements autre-
--
ment imperceptibles lorsqu'on se sent chez soi -----
&ñs--un
----- lieu public
----·-----~· --·-
qu'on_,_..
connaît bien, où on se
- ·-. ,.,.- ..... -~ .. ., --· RESTO-PUB L'ILLUSION - 1
sent à l'aise. Mais on se remet bientôt à rapporter
-------
machinalement à du connu le fourmillement de les shooter girls en lingerie
tout ce qui se produit autour de soi, tantôt 12our font faire des shots de sour puss aux gars de shop
íyi~~ntifier, tantô_! PS?~!.. s'e!}.,_çlistancier. Au lieu entre leurs boules
d'inconnus à qui on imagine des biographies, c'est pendant que trente chiens de prairie
tout l'espace qui entre dans une espèce de modula- pognés par en dedans
tion constante qui n'est plus rapportable à un seul suivent ça avec leurs yeux timides
individu dont on fixerait l'histoire par un récit mais eux c'est les gars qu'ils regardent
à !:!-ne_2!_u_ralil{_de.!~StE~J?2,~lì.!È.l~~e.uve_E!. moi je les regarde
~tre esgu~ssés Pª!,£.Q,!lÇÌensation dans des i~es, en pensant à vickie
parce
- ... qu'à- un··-- canevas
immédiatement
,--..... ------
._.., ··--·

- -un . autre.
.de·-·-récit
.... ~
---
--~,......... .en succède·-toujours
----
Chaque poème que j'ai écrit se présente comme
la trace de ces récits potentiels, marqué par cette
succession <l;iÎnages.dont les liens ne sont exprimés
que par une tension qui essaie de donner sa cohé-
rence à l'ensemble. pès que j~ sortais mon télé-
phone, mon attention changeait de mode, se mettait
àfouiller dans-le foisoriñem:ent de ces petites scènes
--
que ma perception-- ...... ·-arrivait
·--.
à détacher du contexte.
Un détail finissait parfois par émerger, qui m'ame-
nait à lier tout un ensemble d'éléments, et j'arrivais
à condenser ~~J!l.!_press~qs en q..llelq.u.e._s ligg_es.
Mon intention n'était jamais de faire le portrait du

40 41
bar ou du pub, un portrait dans lequel les clients
réguliers se seraient reconnus ou encore qui aurait
renseigné les touristes sur ce qui les attendait là.
Je ne cherchais pas non plus à organiser les évé- RESTO-PUB L'ILLUSION - 2
nements marquants de ma soirée en un récit. Mes
textes s'orê:_nisaient plutôt autour de cette courbe -~ la serveuse
gui attrapait le ~~ge_détali_s PQ~sibje~E.~~~- la blonde du gars
jectoire e~ q~i -~~~-f~isait t~ir ensembls, Si on sent celle qui aura jamais un cul tight de même
parfois l'empathie, parfois Ia mise à distance, aucun pis des boules de même
de ces poèmes ne porte exclusivement sur le lien pis du guts de même
affectif que j'ai noué avec le lieu, car ~~!!l~!!._d imite les moves des danseuses
lui aus~_L<iª.D-.§.k.J.Qisonnemen~ 9-§.S M11~wem,s en fullant le line-up du juke-box
~t des d~t~!I..§. Parce qu'en prenant mes notes je de tounes de shania twain
devenais moi aussi un ensemble de petits événe- avant d'aller leur jaser ça·
ments et de détails que Ia trajectoire du texte attra- pendant qu'une autre serveuse fait un tour de
pait avec Ia même indifférence quant à leur prove- poteau
nance. Çhaque texte est le résultat d'un~~e pour faire rire sa chum
entre deux altérités, un environnement et I'obser-
--~- A· - - ----- - ·-- --- ·----

vateur
-- ...... _,
.
qui devient
. ............étranger ·- Assis à
- en--- ..observant.
•·
côté de ce chasseur qui racontait à ses amis où il
avait abattu son orignal, je ne faisais que noter
le plus rapidement possible ce qu'il disait, sans
penser à rien. J'étais à ce point l'étranger pour lui
qu'il n'avait même pas conscience que je l'écoutais.
Mais ses paroles que je notais sur mon téléphone
perdaieñt en même temps leur familia;ité, deve-::-
naíem étruÎgères à eIIes-mêmes, décrivant un trajet

42
43
en forêt que plus personne ne pourrait reconsti- Supplément
tuer. Les détails se déposaient en vers dans mon
docu~nt à mesure_ que ¡el~s ñotais~ctla répé- Notes prises dans les bars de Rimouski pendant
tition finale (« c'est là que le buck a sorti/ c'est là le Salon du livre, en novembre 2014 et 2015
que le buck était/ le buck était juste là ») conden-
sait quelque chose de l'enthousiasme que le chas-
seur arrivait encore à dire mais qu'il n'arrivait déjà P'TITE GRENOUILLE
plus à ressentir.
dans cette ville
de parkings de costeo pleins le samedi
et de microbrasseries vides
deux infirmières de la clinique de jour
Voilà ce que j'ai essayé de faire, Tai essayé de rendr_~ avec des boucles d'oreilles de quatre pouces
- ·---·--
par éq!~_cette expérience de la perception du réel et des collants camo
ordinaire.~eiî"isuis peut-être arrivé qu'à écrire chantent julien clerc
des poèmes dont l'exigence éthique autant qu'es- et axelle red
thétique n'a pas suffi à retenir ce mouvement qui et 4 non blondes
fait plaquer des tropes d'existence sur des lieux et avec une guitare et un djembé
des étrangers. Çar~ndèrisër"1ereel.ear écriymèn~ en spectacle aussi ce soir
;i~peu E!~s l_9in_ que de braquer une _camé~a sur lui, canailles et leurs fans essaient
.£!_ais pas beaucoup. Les notes qu'on prend au sujet encore une fois de se rappeler
d'i;;ëoññus sont peut-être libres de la tentation que d'une musique folk
ceux-ci pourraient ressentir de se mettre en scène, qui a jamais existé ici
mais elles ne capturent pas pour autant un réel ordi-
naire libéré de toute mise en scène, d'effets de réel,
de tropes d'existence. Les notes qu'on prend dans
son téléphone-carnet rapportent toujours malgré

44 45
elles les sujets à des tropes d'existence. On a beau
travailler à éloigner les tropes d'existence en bri-
sant sans cesse l'intrigue et la composition de per- RÉTRO 50
sonnage, de nouveaux tropes reviennent sans cesse,
comblant aussitôt le vide que la forme poétique, la soirée salsa caliente bat son plein
récit sans intrigue ou sans personnage, éloigne de avec du monde qui sue sur la même playlist
nouveau. Au mieux, les poèmes p<irkn.Ld.u__~ depuis vingt ans
~9_pes d'exist~e q~! se R_ro_duit_a!-1 ~~u les consultants en assurance de personnes
réel dont on fait concrètement l'expérience sans les secrétaires de département
P.Q_uvoir, ell~JaretrallfilTire. · · ·
les adjoints aux ressources humaines
Alors qu'on pensait avoir trouvé un chemin pour les experts-conseils
revenir à ce matériau brut qu'arrivait à capter le se poussent au comptoir du bar
cinéma direct, on se rend compte que le cinéma et se plaignent de la qualité du service
direct n'a jamais lui-même touché au réel brut. g ah t'écris des livres pis tu fais juste trois mille
cadr~e comme le montage_gnt_t.,o_gjQurs déposé piasses avec ça par année?
un ~!rc~p~~_d'exist~ns::~. ~!1!!~.ê..sujets qu'ils j'espère que les choses vont s'améliorer pour toi
captaient, les plaçant au. mieux dans une plura-
lité de fragE_I:ents E.?~sib]~~~.!~~its. Coupés de
cette époque où la candeur des sujets filmés les
faisait interagir comme si la caméra était absente,
nous vivons dans une sorte de mélancolie cl!1 _.r_~tl_
---
ordinaire, une nostalgie pour un moment qui n'a
jamais finalement existé. Il..__n'y a pas de matériau
brut. Cette mélancolie peut paraître difficile à §Yp.::__
Porter, ~~i~ elle inaugure aussi l~~estion du rtfü
ordinaire _9E'on n'aurait pu poser auparavant et à
Ìaq!}ell_ë-r~ té}~~o~~et ~me~]ë ~ép~<!~'.-

46
47
Si le réel ordinaire se dérobe à la captation, le télé-
phone-carnet nous donne la possibilité d'en faire
l'expérience singulière mais, pour qu'elle puisse
se produire, il faut accepter que cette notation BAR DE L'HÔTEL RIMOUSKI
in situ et les poèmes qui en résultent n'en trans-
mettront rien. Ce n'est ~n effet qu'a.!:!_Q!:ix de ce le sang pisse et les corps tombent en convulsions
tr~~~~cr~~perdu d'avan~u'op.¿!~ à tva sports
état où on devient soi-même l'étranger dans un lieu take my breath away succède à enya

-----
...--------·--------- ---- ·-e---~~
- --~-
public et qu'on ..... · -à-cette·-- visio!!..PÍD.Im.~
-·-.---parvient
~
,--.,., et michel fauben attend son lift
-
~-----~--- ·····- ---------
capable de percevoir les multiplicités constituées
----
ge tout ce ~i émerge du réel ordinaj~e. Ce réel
reste tout seul au comptoir
quand la barmaid part combler le vide
ordinaire, même s'il conserve sa banalité, appa- laissé par la scène du salon du livre
raît riche d'un ensemble indénombrable de petits qu'on vient tout juste de démonter
détails : une manière de marcher, une tournure
--~-·--
de phrase, un logo sur une casquette,-·--· f.1:!§~n~-. -
~' ~;;uEtilêha11ge~'atmosp~ère, etc.
À travers l'expérience de ce devenir-étranger qui
capte les éléments du réel, on devient imp~rcep=
~ib~e aux autres, mais aussi à soi:~ême puisque le
matériau brut qu'on note provient tout autant du
lieu que de soi-même, sans distinction: telle petite
scène qui se produit près de nous se lie et se fond
à tel souvenir ou à tel trait de notre personnalité,
et on n'est plus alors soi-m~1!1e, on fag_partie è
réel ordinaire qui pa~se et nous traver~e. Seule
l'écriture autorise une telle expérience; parado-
xalement, ce qui est écrit n'en communique rien.

48
49
C'est parce que j'avais réalisé que cette expé-
rience du réel excédait les textes poétiques que
j'avais écrits dans les bars de Saguenay que j'étais
d'abord hésitant à les publier. C'est la raison pour CHEZ PULL
laquelle j'ai pensé écrire un essai qui raconterait
comment l'écriture in situ aiguise notre attention, quelqu'un me raconte
essai qu'on a mis en pages en vis-à-vis des poèmes.
En vis-à-'j.s, c~r l'essai raconte ce Q~ qu'à 22 h les filles rentrent gratis et c'est bar open
et qu'à minuit ils laissent rentrer les gars
poèmes, en même tem~~e à l'essai
qu'ils appellent ça la soirée enclos
~se qu\m n'éprouve_;¡ue ~s le~
le douchebag de quatre pieds cinq est là
~e m~ent de ressac_g~~.ten~ tous les vendredis
!'accès au r~eL?rdü_:i~iE_e est ~~~~-~v~nt
d'être ensuite redonné.
- §1,tre_¡.,s ~ se trouve 1~elle-même,
~~~u~du tfl~phone-ca~.
Tout le monde peut la faire. Il suffit de s'installer
dans un lieu public et de se rendre attentif à ce
qui se produit dans cette vision périphérique où
s'accumulent les perceptions, les petits événe-
-
ments, la présence
-~ ~
de ces étrangers sur lesquels
~~ de tropes d'existence vo~et vienne~.
Et à mesure que les notes se déposeront dans le
téléphone-carnet, on sentira quelque chose du foi-
sonnement du réel, de l'incroyable richesse d'un
univers qui nous dépasse, mais dont nous éloigne
pounant la vie ordinaire. Aussi ce titre de Guide
des bars et pubs de Saguenay n'est-il peut-être pas

so
51
complètement ironique. Il ne s'agit bien évidem-
ment pas d'un guide qui informerait les touristes
des endroits dignes d'intérêt. Parce qu'on peut
BAR LA PROMENADE
quitter son quotidien, sa ville, ses habitudes, mais
on ne se quitte jamais soi-même. Peut-être que,
quand il mettait le modem dans le sous-sol
pour arriver à l'expérience de l'altérité, il suffit de
ça marchait mais y avait pas de signal en haut
se retrouver seul dans n'importe quel lieu public
là il dit il dit bin là madame va falloir mettre une
avec son téléphone et de commencer à y noter
autre boîte pis ça va être à vos frais
ce qui se produit jusqu'à être gagné par cet état
j'étais blanche blanche
d'esprit si particulier où les choses, les phéno-
pis avec l'autre fournisseur c'est pareil
mènes les plus ténus deviennent perceptibles, et
ce serait juste changer pour changer
de Iaisser arriver ces perceptions jusq1-!_'.à se~
ça sert à rien de changer
dépassé, sachant qu'on n~ p_o.!:_lrr~ Pª-S...noter mê~e
elle prononce hhanher
l'essentiel, même le minimum. Alors seulement
l'expérience du réeÏ ordinaire d;\ient pòssìblê, et entre elle et les poèmes de patrice desbiens
~e réel qu'on a pourtant sous ----------
- les yeux a chaque ·-
qui seront lus ce soir
il y aura de la musique concrète jouée par
instant mais qui éch.appe-a,11çiné!P~~tg~'à
la littérature. des musiciens de jazz expérimental