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VATICAN II, L'ÉVÉNEMENT DES HISTORIENS

À partir de l'Histoire du Concile Vatican II, 1959-1965, réalisée sous la direction de


Giuseppe Alberigo
Pierre Vallin

Centre Sèvres | Recherches de Science Religieuse

2005/2 - Tome 93
pages 215 à 245

ISSN 0034-1258

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Pour citer cet article :
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Vallin Pierre, « Vatican II, l'événement des historiens » À partir de l'Histoire du Concile Vatican II, 1959-1965, réalisée
sous la direction de Giuseppe Alberigo,
Recherches de Science Religieuse, 2005/2 Tome 93, p. 215-245.
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VATICAN II, L’ÉVÉNEMENT DES
HISTORIENS
à partir de l’Histoire du Concile Vatican II, 1959-1965,
réalisée sous la direction de Giuseppe Alberigo
Pierre Vallin, Faculté de théologie du Centre Sèvres

C e n’est pas sans témérité que nous proposons cette lecture des
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démarches dont témoigne la rédaction de ces cinq volumes, menée à

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partir du Centre de recherche constitué par l’Institut pour les sciences
religieuses (Bologne), qui organisa dans ce but une large collaboration
internationale. Ces ouvrages ont paru depuis 1995, en italien d’abord, les
versions internationales ayant été produites en coordination avec les
éditions Peeters, Leuven — Louvain (cf. en annexe les indications biblio-
graphiques utilisées ici).
Il ne s’agit pas ici de fournir un condensé des résultats fournis par cette
grande publication quant à l’histoire du Concile et à celle des textes
produits par celui-ci. Assurément, les travaux menés fournissent des
résultats importants, qu’ils soient directement mis en œuvre dans les cinq
tomes, ou qu’ils aient été publiés ailleurs, en particulier par des auteurs
qui ont collaboré à l’équipe animée par Giuseppe Alberigo. Appartien-
nent à cet ensemble de contributions et s’inspirent de ce programme de
recherche deux exposés qui donnent une esquisse brève et suggestive de
l’histoire du Concile et de ses textes, nous y renvoyons ici : l’un est la
contribution de Roger Aubert et Claude Soetens, dans le tome 13 de
l’Histoire du christianisme 1 ; l’autre, la présentation du déroulement du
Concile et de ses textes par Christoph Theobald, dans l’introduction à la
nouvelle édition complète bilingue des Actes du Concile 2.
Notre proposition est différente : tenter une approche qui prenne le
risque de déceler dans cette œuvre des options qui en font une création
originale, engagée, et, d’autre part, tenter des hypothèses concernant le

1. Desclée, Paris, 2000.


2. Bayard, Paris, 2002.

RSR 93/2 (2005) 215-245


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rôle de la production historique dans la réception d’un Concile, quant à


l’impact doctrinal, quant à l’écho culturel dans la société en général. Je
prendrai pour principe de rapprocher les uns des autres des exposés ou
jugements issus d’auteurs différents selon les volumes ou époques et
thèmes, alors que chaque collaborateur était le responsable final de la
réalisation de ses contributions. Occasionnellement, nous ferons part
d’une différence de point de vue ou de méthodologie, mais sans préten-
dre faire vraiment justice aux caractéristiques individuelles. Anticipant,
pour ainsi dire, ce qui se produira vraisemblablement chez le lecteur à
venir, nous prenons donc les cinq volumes comme une œuvre.

I. Situer le projet historiographique


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L’événement et les textes.

Au début du chapitre dernier de cette Histoire 3, le responsable d’en-


semble du travail, Giuseppe Alberigo, écrit :

La reconstruction de ce qui est arrivé entre le 25 janvier 1959 et le


8 décembre 1965, constitue un présupposé indispensable pour une réflexion
qui ne soit pas arbitraire, mais elle n’implique pas des conclusions nécessaires.

Citons aussi ce que le même auteur écrit dans un article d’octobre 2001,
présentant « les attentes d’une époque et le Concile Vatican II » 4

Le soulignement fréquemment proposé de l’importance de Vatican II


comme événement complexe/global (evento complessivo), et non pas seule-
ment de l’importance de ses décisions en formes, pourrait susciter le
soupçon d’une intention réductrice quant aux documents que le Concile a
approuvés. Il est clair que Vatican II a confié à l’Église les textes qu’il
approuvait, avec les diverses qualifications que l’assemblée elle-même leur
avait données. Toutefois, c’est précisément la reconstruction de l’iter con-
ciliaire qui a mis en évidence l’importance de l’expérience conciliaire pour
la correcte et pleine évaluation des décisions elles-mêmes. De fait, c’est la
connaissance de l’événement dans sa globalité qui offre des critères hermé-
neutiques satisfaisants pour saisir pleinement la signification de Vatican II
et de ses décisions.

3. T. 5, ch. 8, « Transition épocale », paragraphe « Trop tôt ou trop tard ».


4. Cristianesimo nella Storia, tome 22, p. 794 ; ou encore, p. 244, dans Le Chiese nel
Novecento, sous la direction de Giuseppe Ruggieri, ouvrage qui lui-même reproduit
le numéro d’octobre 2001 de la revue.
VATICAN II ET LES HISTORIENS 217

La reconstruction globale serait possible, et permet d’éclairer les textes


ou les décisions.
Donner une importance de premier rang à l’événement du Concile est
un thème qui est apparu très rapidement dans les commentaires théolo-
giques publiés à partir de la fin des sessions. Cette remarque a été faite par
Peter Hünermann dans sa contribution à Volti di fine concilio : « Erste
Versuche einer theologischen Aufarbeitung » 5. Il ajoute que ces com-
mentaires expliquent souvent que la portée de l’événement n’est pas
adéquatement traduite dans les textes actuels ; il faut songer à une
dynamique qui devrait se développer dans l’avenir.
L’essai de Peter Hünermann reprend de façon critique ces vues ; nous
y viendrons. Remarquons maintenant que l’intérêt pour l’événement, et
pour la reconstruction de cet « itinéraire » par la voie de la recherche
historique, est maintes fois rappelé dans les divers tomes de l’Histoire. On
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peut en signaler une formulation plus développée par Alberigo lui-

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même 6.
Est peut-être moins explicité au fil des études le projet de se saisir de
l’histoire des débats pour éclairer le sens des textes et décisions. Certes,
avec des nuances, ce point de vue n’est nullement étranger aux collabo-
rateurs de G. Alberigo. Ainsi, le projet est clairement mis en avant par
Giovanni Turbanti dans l’ouvrage qu’il a consacré à l’itinéraire conci-
liaire de Gaudium et Spes ; mais avec lui ce projet se trouve d’une certaine
façon relativisé. En effet, c’est à un travail ultérieur que l’A. renvoie
l’approche de « questions interprétatives plus larges » non affrontées
pour l’instant, questions supposant « un approfondissement analytique »
et « une synthèse complète, globale » 7.
Notons encore que l’Introduction de G. Turbanti présente le travail
comme « limité et provisoire », comme une recherche d’histoire rédac-
tionnelle, qui ne fournirait pas autre chose qu’une base documentaire
solide en vue de développements à venir 8.
Dans la suite de cet essai nous devrons nous demander si les tomes de
l’Histoire sont marqués par une semblable réserve, ou si le récit pris dans
son ensemble — quoi qu’il en soit d’options non pleinement concordan-
tes entre les divers auteurs — n’est pas au contraire une « construction »

5. « Premières recherches d’une élaboration théologique », p. 155-192 de Volti,


sur ce point p. 158-159.
6. Fin du tome 1, ch. 19, Apprendre par soi-même, le paragraphe « Huit semai-
nes inutiles ? », p. 697-699.
7. Un Concilio..., p. 789.
8. Id., p. 14.
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supposant le risque d’aller vers des « questions profondes d’interpréta-


tion ». Alberigo, dans un passage cité plus haut disait que la recherche ne
conduit pas à des « conclusions nécessaires », ce qui peut être compris de
ces « questions profondes », dont la position peut certes être dessinée de
façon solide par la reconstruction des débats et effets rédactionnels, mais
dont la mise en place — par rapport au projet plus vaste de manifester la
portée des choix conciliaires quant à la pratique et à la doctrine — ne
peut relever d’une nécessité contraignante.

Deux Papes, un événement ?


Dans le chapitre 8 du tome 5, « Transition épocale ? », après le passage
cité plus haut, G. Alberigo évoque Jean XXIII, les orientations de celui-ci
par rapport au Concile, les réalisations, les limites. Nous y reviendrons.
Parlant ensuite de Paul VI, qui eut à reprendre l’œuvre, Alberigo relève
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que s’impose désormais la volonté de donner une priorité à l’approfon-
dissement de la théologie sur l’Église (paragraphe « Physionomie de
l’Église »). Les interventions successives du pape ont contribué à ce
centrage quelque peu décalé par rapport aux orientations de Jean XXIII.
Le comportement de Paul VI manifeste, certes et avant tout, le choix de
continuer le Concile, mais aussi la volonté de conclure. Et le pape entend
également concourir à donner aux textes la forme la plus complète
possible, susceptible de recevoir le plus large accord. Résumant les ana-
lyses qui ont été faites de ses interventions, Alberigo insiste sur un aspect
de la méthode utilisée par Paul VI quant à la formulation des textes
conciliaires : introduire de façon ponctuelle des amendements, compa-
rables à ceux qui pouvaient venir d’un Père du Concile. En réalité, cette
interférence, parfois assez obscure, entre la participation aux débats et
l’appel à une autorité supérieure, fut l’occasion de crises qui alourdirent
le cours des échanges conciliaires. Parfois même, l’occasion fut donnée à
des Pères de la minorité de faire valoir avec un poids disproportionné
certains de leurs points de vue ou formules (paragraphe : « Parallélo-
gramme des forces... »).
Ce fut surtout la dernière période qui vit se multiplier les interventions,
et déjà dans l’intersession avec la publication « hors Concile » de l’ency-
clique sur l’Eucharistie. Vers la fin de la Session, on aura ainsi l’annonce 9
(18 nov. 1965) de la construction, en guise de mémorial de l’événement
conciliaire, d’une église romaine dédiée à « Marie Mère de l’Église ». De
ce « mémorial » ambigu, la première pierre sera bénie par le Pape au

9. Présentation par HÜNERMANN, T. 5, chapitre 5, Les dernières semaines.


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cours de la séance de clôture. Au moins s’agissait-il d’interventions


personnelles claires. D’interprétation plus difficile sont les interventions
plus ou moins « anonymes » dans les travaux des commissions, telles
celles que, toujours dans le tome 5, rapportent plusieurs des auteurs,
Velati, Theobald, Hünermann à nouveau. Tout cela laissait une pénible
impression de malaise, qui pèsera plus ou moins durablement par la suite
sur la réception du Concile — l’affaire Humanae Vitae venant seulement
faire éclater les tensions, diffuses déjà chez les théologiens et aussi chez les
fidèles.
Il est certain, d’autre part, que Paul VI a voulu que le Concile soit
effectivement célébré, et c’est dans une large mesure grâce à lui que, sur
certains points, des décisions importantes ont été prises : les Auteurs de
l’Histoire le disent à plusieurs reprises. Sous cet angle, on pourrait analyser
l’itinéraire de la déclaration sur la liberté religieuse, peut-être la décision
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la plus importante du Concile par rapport à l’avenir.

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De son côté, le Père Vilanova a pu écrire, à propos de la deuxième
intersession, qu’il ne suffit pas d’évoquer « la participation personnelle de
Paul VI au concile, qui se reflétera de façon concrète par des interven-
tions ponctuelles » ; il faut aussi faire valoir « son obsession, soulignée
avec patience et insistance...du ‘recentrement’ en Christ dont parle le
Père de Lubac... » 10.
Contrebalançant les arguments qui feraient voir dans le Concile une
dispersion mal maîtrisée, Alberigo écrit (à la fin du paragraphe cité plus
haut, « Parallélogramme des forces ») que

la conscience unitaire de l’assemblée n’a jamais connu d’incertitudes ou


d’hésitations. La reconstruction qui se conclut ici en a pris fidèlement acte,
on n’a pas vu exister un concile de la majorité et un concile de la minorité,
encore moins un concile des vainqueurs et un concile des vaincus.

Ces observations sont citées ici parce qu’elles indiquent des pistes pour
la compréhension de plusieurs aspects du « concile comme événement ».
S’il y a, en effet, événement, cela tient en particulier au rôle du Pape,
plus précisément il est vrai de deux Papes. Certes, cela découle de la
nature du Concile selon les dispositions du droit de l’Église catholique
romaine, mais correspond aussi à l’impact sur la vie du Concile de deux
personnalités qui engagent, de façon différente, leur personne. Remar-
quons dès maintenant que si les auteurs ont pu connaître assez bien les
dispositions intérieures de Jean XXIII, c’est plus limité dans le cas de

10. T. 3, chapitre 5, L’intersession 1963-1964, « Introduction », p. 387.


220 P. VALLIN

Paul VI, qui a certes beaucoup écrit, mais dont les archives personnelles,
notes, rapports, documents, ne sont pas accessibles, ce qui constitue un
handicap certain pour la reconstruction d’un certain nombre d’épiso-
des 11. Par contre, la place des initiatives papales extérieures à la vie du
Concile comme telle devient très large avec le pontificat Montini. Le récit
de l’itinéraire conciliaire devra souvent, au fil des tomes, faire intervenir
des narrations touchant à l’action du Pape, sa vie et son action, et
s’agissant surtout de Paul VI, faire une assez large part à des engagements
extérieurs à la vie même de l’assemblée, voyages, pèlerinages. Or ces
moments ont eu un fort retentissement dans le déroulement du Concile
et pour l’image de celui-ci dans l’opinion. N’est-on pas alors plutôt devant
une série d’événements, ou un réseau enchevêtré d’événements ? ce qui
par conséquent donnerait tout son sens à la formule d’Alberigo 12 : « un
evento complesso ».
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Un Concile, tout de même ?
La réponse est donnée par le même Auteur dans le passage du tome 5
traduit plus haut : il y a un concile, reposant sur une substantielle unité
des Pères, ce que la reconstruction proposée par les tomes de l’Histoire
aurait montré de façon convaincante. Cette unité, dirons-nous, n’a pas à
être postulée au nom de présupposés doctrinaux ou confessionnels ; elle
ressort de l’analyse même des documents.
Alberto Melloni, qui a eu avec Giuseppe Alberigo un rôle majeur dans
l’avancement du projet de cette Histoire, écrit pour sa part, dans l’Intro-
duction qu’il donne à Volti di fine concilio, qu’on ne retrouve pas, pour
Vatican II, un trait qui peut être considéré comme caractéristique de la
plupart des Grands Conciles depuis l’Antiquité chrétienne : l’existence
d’un parti conciliaire, comme force dominante 13. Sauf en quelques
circonstances, estime-t-il, on ne peut parler pour Vatican II d’un parti qui
aurait réussi à imposer une ligne bien définie. Cette circonstance pourrait
être considérée comme ayant un rôle important quant aux processus de
réception postérieure. Une explication de cette absence de concentra-
tion « partisane » doit être cherchée, selon Melloni, dans le refus par
Jean XXIII d’envisager des condamnations, et dans la recherche par

11. Les références données dans l’Histoire en diverses occasions mentionnent un


Fondo Paolo VI, Fonds Paul VI, il s’agit d’un recueil de documents formé auprès de
l’Institut de Bologne, non d’archives personnelles du Pape.
12. Ci-dessus, note 4.
13. Volti..., p. 22-24.
VATICAN II ET LES HISTORIENS 221

Paul VI de formules susceptibles de recueillir l’unanimité. D’autres as-


pects sont évoqués : ainsi l’absence de leaders nettement marqués, dura-
blement décisifs.
Les travaux récents éclairent d’ailleurs les difficultés qui se sont pro-
gressivement introduites par rapport à la cohérence de la « majorité », du
moins quant à ses théologiens les plus en vue. Karl Rahner et Giuseppe
Dossetti ont été fort portés à critiquer, jusqu’aux derniers moments —
voire au-delà — ce qui sera la constitution Gaudium et Spes 14. D’autres
prises de distance ont été plus globales, soit qu’elles portent sur les risques
de mauvaise interprétation, avec Henri de Lubac 15, soit qu’il y ait eu un
rejet croissant d’aspects significatifs du Concile lui-même, comme on
peut le percevoir sans mauvaise foi chez Joseph Ratzinger 16.
Abordons maintenant la question de la marche du Concile, son fonc-
tionnement. Sans entrer dans un luxe de références, c’est l’occasion de
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noter que les tomes de l’Histoire ont souvent l’occasion de montrer les

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incertitudes touchant à peu près constamment les modes de fonctionne-
ment des organes de direction, soit au niveau de l’ensemble des Pères,
soit dans la vie des commissions et sous-commissions, comme dans la
modalité de leurs relations. Une sorte d’anarchie tempérée semble
parfois régner. C’est également vrai pour les rédactions finales. Aux
dernières heures, des incidents se sont encore produits, qui ne sont pas
tous la conséquence de fautes involontaires d’impression (cette question
est éclairée par des exemples dans le travail publié dans Volti par Silvia
Scatena). Sans doute, cette relative anarchie a-t-elle été favorable à la
richesse et à l’étendue des échanges et des débats. Si les Pères évêques
étaient parfois un peu dépassés (mais en plusieurs occasions, les Auteurs
de l’Histoire montrent que leurs réactions ont eu un rôle décisif et original
par rapport aux experts divers), les observateurs non catholiques, les
journalistes, les théologiens, ont pu influer sur l’assemblée, l’animer.
D’autre part, les travaux utilisés dans l’Histoire ont mis en valeur le rôle de
personnalités qui ont joué un rôle important dans le maintien d’une

14. TURBANTI, Un Concilio.., passim. Dans le recueil Volti..., voir les contributions
de J.A. Komonchak et de G. Ruggieri, ce dernier relevant que, dans le cas des deux
experts mentionnés dans le texte, l’engagement à travailler dans le prolongement
de la dynamique conciliaire resta ferme.
15. La contribution de Ruggieri a pu utiliser des notes inédites du théologien
jésuite.
16. La contribution de Komonchak relève qu’un certain type de référence à saint
Augustin chez Ratzinger contraste avec la référence plus nette à saint Thomas chez
les experts restés attachés à la vitalité conciliaire.
222 P. VALLIN

efficacité globale dans la rédaction des textes et leur approbation. Proche


de la Curie, certes, mais d’une redoutable efficacité technique, la figure
du Secrétaire du Concile, Pericle Felici, ressort comme celle d’un person-
nage clé. Le rôle de Gérard Philipps, avec ses proches du « Collège
belge », a été très important, pour une utile capacité de synthèse doctri-
nale, et pour une belle maîtrise dans l’utilisation des procédures de travail
en commission ou dans la compréhension des comportements en grande
assemblée. On doit sans doute dire à ce propos — on en trouve des traces
chez nos auteurs — que le rôle joué par Gérard Philipps a pu concourir à
ce que les textes finaux comportent sur certains points des compromis
qui seront à l’origine d’une réception hésitante des décisions conciliaires
dans les temps qui suivront.
Une autre action influente contribuant à une continuité dans l’itiné-
raire conciliaire a été celle du groupe dit de la « Domus Mariae », un
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réseau d’informations et d’échanges incluant bon nombre de Confé-

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rences épiscopales. Le futur cardinal Roger Etchegaray, venant du Secré-
tariat de l’épiscopat français, a eu pour cette concertation un rôle fécond
et très apprécié ; les travaux récents le montrent. En complément par
rapport à de nombreux passages de l’Histoire, on peut voir, dans Volti, une
étude consacrée par Pierre C. Noël aux travaux que le groupe avait
engagés à propos des dispositifs possibles pour la mise en application du
Concile ; il est vrai que ces travaux ont souvent été contournés par les
organismes restés liés à la Curie, et par des décisions du Pape.

Quel programme ?
À propos de l’absence de « parti conciliaire », on doit réaliser, avec nos
historiens, que le Concile ne s’est pas mis en route avec un programme
précis. Ce point fait l’objet d’une large partie des réflexions de G. Albe-
rigo dans la contribution qu’il a donnée pour Volti di fine concilio : « Vati-
can II, des attentes aux résultats : un tournant ? » 17. Il s’agit évidemment
d’une reprise de ce que le tome 1 (avec le long chapitre 2, rédigé par
Étienne Fouilloux, décrivant « La phase anté-préparatoire ») et le tome 2
de l’Histoire ont été amenés à exposer ; mais on en vient là à recentrer
plus immédiatement l’attention sur le rôle joué de façon paradoxale par
Jean XXIII. Celui-ci unissait à une certaine distanciation par rapport aux
travaux spécifiques de préparation une réelle fermeté dans l’expression

17. Volti, p. 395-416. Dans le titre italien de cette contribution, je traduis par
« tournant » « una svolta », à quoi correspondrait peut-être mieux le français « re-
tournement ».
VATICAN II ET LES HISTORIENS 223

de ses convictions quant à l’orientation spirituelle et pastorale de l’itiné-


raire qu’il avait pris le risque d’ouvrir. On doit lire à ce sujet, dans le
premier tome, les réflexions finales de Giuseppe Alberigo 18. La réfé-
rence à Jean XXIII ne résout évidemment pas tout. Alberigo écrit par
exemple :
malgré les recherches approfondies qui ont préparé et accompagné la rédac-
tion de ce volume, il n’est pas encore possible d’effacer toute incertitude à
propos du poids qu’a pesé dans l’intention initiale du pape Jean l’anxiété de
recomposer l’unité des chrétiens 19.

La notation implique sans doute que la visée oecuménique est deve-


nue, par la suite, clairement une option, ce que l’Histoire soulignera
abondamment, sous diverses formes, mentionnant par exemple le rôle
du cardinal Bea et de « son » secrétariat, la fonction et les réactions des
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observateurs, les discussions enfin, et les événements extérieurs au

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Concile même, dont des éléments d’histoire du mouvement œcuméni-
que. Notre réflexion s’attachera assez peu ici à cet abondant matériau.
Cela peut relever seulement du hasard dans le déroulement de notre
travail, à moins d’avoir éventuellement reflété le sentiment que ces
domaines ont été suffisamment balisés à propos du Concile et de son
histoire.
Dans le rôle de Jean XXIII pour déterminer l’avenir du Concile, le
discours d’ouverture — le 11 octobre 1962 — occupe à coup sûr une
place toute particulière, analysée par Andrea Riccardi 20. Vint ensuite,
également de première importance, la décision de renvoyer en révision
— malgré les résultats du vote en assemblée — le document préparé pour
la question de la Révélation.
Pour saisir la portée de cette dernière décision du Pape Roncalli quant
à sa répercussion sur la suite du Concile, on se reportera à l’essai de
Giuseppe Ruggieri, dans le tome 2 de l’Histoire, qui décrit et élabore ce
qu’il appelle la « pastoralité » du Concile comme choix d’une orienta-
tion, d’une spécificité, qui allait toucher en principe le traitement de
toutes les questions 21. Il est vrai que nous pourrions sans doute parler, à
propos de cette contribution, d’une interprétation, une herméneutique,

18. T. 1, ch. 6, Une préparation, pour quel Concile ?, p. 547-556.


19. Id., p. 548.
20. T. 2, ch. 1, La tumultueuse ouverture, paragraphe « Gaudet Mater Ecclesia »,
p. 27-35.
21. T. 2, ch. 5, Le premier conflit doctrinal. Je pense surtout à la fin de ce
chapitre, p. 305-320, aux discussions touchant la question de la Révélation.
224 P. VALLIN

dégageant comme un « fil rouge » (l’expression est utilisée par G. Albe-


rigo dans un passage que je citerai plus loin), correspondant à un
engagement de l’historien théologien. Celui-ci aurait distingué, dans
cette mise en évidence de ce qu’il appelle « pastoralité », entre ce qui était
posé alors, selon l’historien, comme dynamique de fond, et les réalisa-
tions postérieures, qui n’épuiseront pas les possibilités de ce germe, au
jugement peut-être plus direct alors d’un théologien travaillant après le
Concile lui-même.
Des éléments d’information analogues et des réflexions comparables
quant au rôle de Jean XXIII sont développés sur une large échelle dans la
thèse de Giovanni Turbanti sur l’élaboration du texte de Gaudium et Spes.
Une première partie de l’ouvrage 22, tout en étant évidemment orientée
sur la question des rapports de l’Église catholique et du monde moderne,
met progressivement en lumière l’orientation qui se dégage, difficile-
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ment, sous l’impulsion sans doute de plusieurs des évêques ou des

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théologiens, mais avant tout, de façon décisive, du fait des options de
Jean XXIII. On peut dès maintenant faire remarquer à ce propos que
l’ensemble de l’Histoire est marqué par la « dévotion », au sens fort du
terme, développée à Bologna vis-à-vis du Pape Roncalli, autour du cardi-
nal Lercaro, et grâce à l’impulsion doctrinale de Giuseppe Dossetti 23.
Autour de Paul VI, on ne trouvera pas les mêmes dispositions. L’impor-
tance donnée à la figure de Jean XXIII dans le lancement et l’orientation
du Concile, ressort évidemment des faits mêmes, mais on ne peut nier, je
pense, qu’elle soit aussi quelque peu redevable à cette prédisposition en
quelque sorte « subjective » du groupe de Bologne. En même temps, ou
corrélativement, se trouve mis en lumière le fait que le Concile se met en
route avec des orientations qui ont une réelle fermeté, mais au niveau
d’un petit nombre d’options que l’on pourrait dire également « subjec-
tives », internes à la vie spirituelle du Pape. Ces orientations ont une
importance décisive pour la suite, mais ne constituent pas un programme
proprement dit, un « agenda ».
Il est encore possible de relever, avec nos Auteurs, que la suite des
débats a laissé s’accumuler les propositions de textes ou déclarations, ce
qui a d’ailleurs soulevé des interrogations, des hésitations, celles de

22. Un Concilio..., je pense en particulier aux deux premiers chapitres, p. 23 à 180.


23. Ancien homme politique de la reconstruction post-fasciste, devenu prêtre et
théologien. Beaucoup de références à ses prises de position conciliaires renvoient,
dans l’Histoire, à un Fondo Nicora, le terme désigne les archives personnelles de
Angelina Alberigo Nicora.
VATICAN II ET LES HISTORIENS 225

Paul VI, voire des propositions et efforts de réduction, comme ce que l’on
a appelé le « plan Döpfner » 24.
Le Tome 4 est ensuite assez largement occupé 25 par l’étude des pres-
sions exercées sur les commissions et les Pères pour faire envisager une
clôture du Concile qui aurait évité une quatrième session. Inversement
d’ailleurs, à partir d’un certain moment, c’est l’inscription manifeste du
« Schéma 13 » au programme de travail des Pères, tel que l’opinion
publique l’envisageait pour ceux-ci, qui a été un facteur de décision en
faveur de l’achèvement d’un texte, dans des conditions précaires, avant la
fin de la quatrième session, au lieu de le renvoyer à une rédaction
postérieure de documents correspondant au Schéma, éventuellement
dans un autre genre littéraire.
Ceci montre qu’une absence initiale de programmation s’est progres-
sivement muée en une obligation de remplir un contrat devenu fort
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nourri. Ainsi, par exemple, on s’est obligé à parler un peu longuement
des « simples prêtres », et les religieux ou religieuses ont imposé une
attention à leur égard assez éloignée de ce qui était envisagé lors de la
première préparation, dans un décret sec et sans portée, attention qui
s’est d’ailleurs également éloignée de ce que des évêques diocésains
influents auraient été portés à suggérer pour les structures de la vie
religieuse.
On peut donc dire, pour rester au stade de ce qui est présentement
l’objet de ces réflexions, que l’unicité de l’événement du Concile ne peut
être déterminée de façon simple, à partir d’un leader ou d’un parti, ni
non plus en fonction d’un programme. Mais l’élaboration laborieuse de
ce qui est apparu au total comme un « agenda » contraignant pourra être
comprise comme une démonstration de l’existence d’une cohésion,
complexe certes, mais en même temps globale.
Le Concile, un événement ? Oui, et dont il faut s’occuper, mais pas
n’importe comment ! selon ce qu’illustre un épisode curieux. Vers la fin
du Concile, les Pères ayant quelques journées vides pendant que tra-
vaillaient des commissions, on leur chercha des occupations. Pour cela,
leur fut proposée la discussion d’un texte préparé à la Curie sur les
Indulgences, opération qui a été appelée, non sans ironie cruelle, le

24. T. 3, ch. 5, L’intersession, 1963-1964, par Evangelista Vilanova. Il s’agit prin-


cipalement du paragraphe « Deuxième phase, le plan... », p. 456 sq.
25. C’est vrai aussi assez largement pour l’ouvrage de Turbanti sur l’élaboration
de Gaudium et Spes.
226 P. VALLIN

« pré-synode » 26. Mais il y eut une réaction, du moins du côté des évêques
allemands. Hünermann parle du texte proposé comme « une relique
pré-conciliaire » 27. Certes, dira-t-on, des reliques de ce genre, la Curie ne
cessera jusqu’à nos jours d’en mettre sur le marché, mais on aura tout de
même un critère : il y a du « pré-conciliaire » qui le restera, le Concile
ayant tout de même eu lieu.
La réplique qu’avaient rédigée sur ce thème des Indulgences Karl
Rahner et ses proches est significative, malheureusement, il est vrai, à un
autre point de vue. Faisant allusion à la repentance toujours nécessaire,
elle garde sur la question des crimes nazis le silence dont Dossetti devait
faire un reproche durable à Gaudium et Spes, voire au Concile 28.

Une cohérence des méthodes de réflexion ?


L’unité de l’événement doit-elle être prise aussi du point de vue des
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démarches ou des méthodes impliquées par les exposés et leurs prépara-
tions ? Dans une contribution au tome 5, Alberigo parle du passage qui se
serait généralement fait durant le Concile d’une méthode déductive à
une méthode inductive, même s’il ne trouve pas dans les textes conciliai-
res une formulation explicite de ce déplacement 29. Une présentation
plus précise du même thème par le même Alberigo se trouve au début du
chapitre 7 de ce même tome de l’Histoire 30. L’A. pense qu’on a appris à
« affronter les problèmes en ne partant pas des principes éternels, mais de
la conscience que l’humanité contemporaine avait de ces problèmes »,
démarche dont des exemples auraient d’ailleurs déjà été donnés par les
encycliques Mater et Magistra et surtout Pacem in terris. Mais beaucoup de
Pères, continue Alberigo, avaient eu culturellement beaucoup de peine à
s’éloigner de « la démarche déductive habituelle de la scolastique », alors
que « l’utilisation de la méthode inductive était une nouveauté d’une
portée exceptionnelle pour le catholicisme ».
Notons ici, sortant pour un instant du cercle des collaborateurs de
Bologna, que Philippe Delhaye, dans sa présentation de l’histoire du

26. Dans Volti..., indications de Pierre C. Noël, pages 295, 306.


27. Tome 5, ch. 5, Les dernières semaines du concile, paragraphe : « La discus-
sion sur les indulgences ».
28. Voir Piero Stefani, « Le Chiese... e il popolo ebraico... », Cristianesimo nella
Storia, octobre 2001, p. 718s pour les références à Dossetti.
29. T. 5, ch. 8, Transition épocale, paragraphe « Un retournement, svolta ».
30. T. 5, ch. 7, Conclusion et première expérience de réception, paragraphe « La
physionomie de l’Assemblée ».
VATICAN II ET LES HISTORIENS 227

texte de Gaudium et Spes 31, parle de la méthode inductive adoptée à partir


du colloque de Zurich pour les rédactions du Schéma 13. L’évêque
panaméen, Marcos Gregorio McGrath, dans son Introduction aux Com-
mentaires dirigés par le Père Yves Congar pour la même Constitution
pastorale parle, lui aussi, du moins à propos de ce document du Concile,
de la mise en œuvre d’une méthode neuve, partant de la façon dont les
problèmes sont présents dans la conscience moderne. Mais il n’avance
pas le vocabulaire de l’induction 32.
D’ailleurs, dans la suite de ce paragraphe « Una svolta » du chapitre 7
du tome 5 de l’Histoire, l’attention de Giuseppe Alberigo se porte longue-
ment sur le rôle de la référence aux évolutions historiques de plus
lointaine origine, rôle qui est sans doute plus marquant, pour l’ensemble
des discussions et des textes promulgués, que celui de l’enracinement
dans les expériences ecclésiales présentes, bien que ce rôle de la réfé-
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rence historique en profondeur ne semble pas faire l’objet, dans le cours

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des rédactions conciliaires, d’une réflexion spécifique.
En partant de la notion des « principes éternels » dont il est fait usage
dans le texte d’Alberigo, notion mise en rapport seulement avec la
tradition scolastique, on peut ici avancer une question, qui devra sans
doute être reprise : quel usage est fait, au Concile, de la référence à ces
« principes » que représentent, pour la doctrine et la théologie, les textes
bibliques ? En ce domaine, le Concile ne manquait pas de bons experts,
avec notamment le groupe du « Collège belge », Lucien Cerfaux par
exemple ou Dom Jacques Dupont. Certes, des interventions mettant en
avant un rappel à l’exégèse précise, sont souvent mentionnées dans les
cinq tomes. De même, de façon plus intermittente, on trouve des expres-
sions d’un regret ou remords : à prendre l’ensemble des documents, le
recours à l’Écriture serait finalement assez peu fertile, ou ne relèverait pas
d’une démarche fondatrice ; c’est une des remarques critiques souvent
opposées à la rédaction de GS, à sa deuxième partie surtout. La question
ne peut évidemment pas être discutée pour elle-même. Mentionnons une
remarque annexe, probablement contestable : parmi les théologiens de
la majorité, lorsqu’une divergence s’est clairement produite, vers la fin du
Concile et dans les années qui ont suivi, ne peut-on déceler, comme pierre
de touche pour ainsi dire, une divergence dans l’attitude pratiquée à
l’égard de l’interprétation du Nouveau Testament, spécialement quant à
la façon de percevoir l’unité et la diversité des christologies primitives ? Il

31. Coll. Unam Sanctam 69a, 1967, p. 258.


32. Unam Sanctam 69b, 1967, p. 28s.
228 P. VALLIN

est vrai que cette question n’avait en somme guère été affrontée dans les
discussions conciliaires elles-mêmes. Sur ce point, les tomes de l’Histoire,
sauf distraction de ma part, n’apportent pratiquement aucun élément
notable d’information.

II. Quelle unité de l’événement conciliaire ?

Ce que l’Histoire du Concile n’est pas.


Commençons par une brève observation négative. La rédaction de
cette synthèse en cinq volumes a été relativement peu attentive, à propos
d’une telle assemblée complexe, l’evento complessivo selon Alberigo, fai-
sant le bilan de la deuxième session 33, à ce que pourrait être soit une
étude de type sociologique, selon la « démographie » des participants,
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(3 058 évêques à la fin du Concile), soit un diagnostic socio-

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psychologique : quelle dynamique y avait-il dans cette entreprise, quel
était son mode de fonctionnement ? Alberigo remarque qu’il n’existe pas
d’étude précise sur les absences de Rome des Pères, ou encore de la
participation aux assemblées 34. Évidemment sont apportés des éléments
pour ces orientations d’herméneutique conciliaire, sous diverses formes,
en particulier à travers les informations ou réflexions venant des obser-
vateurs non catholiques (je ne peux donner une place étendue à cet
aspect de la documentation mise en œuvre dans l’Histoire). Les journa-
listes également offrent des échos particuliers significatifs, ou encore des
vues synthétiques dont l’apport a d’ailleurs été précieux pour les histo-
riens, au moins dans certains chapitres. On peut penser surtout aux
grands recueils originaux dus à Caprile, Fesquet, Rouquette, Wenger..., et
aux chroniques publiées par le rédemptoriste nord-américain, Francis
X. Murphy, sous le pseudonyme de Xavier Rynne, Letters from the Vatican
City 35. Sur ce point, comme pour d’autres aspects des modes et instru-
ments de la vie conciliaire, une vue d’ensemble est tracée par Alberto
Melloni dans la présentation de la session de septembre 1963 36, qui vaut
analogiquement pour les autres périodes.
La psychologie des acteurs est connue et prise en compte dans l’His-
toire, évidemment par rapport à Paul VI, mais aussi de façon diffuse à

33. T. 3, p. 560.
34. T. 5, ch. 8.
35. Une synthèse vient d’en être tirée et publiée, Vatican Council II, Orbis Book,
New York, 1999.
36. T. 3, ch. 1, Le début de la deuxième session, p. 27-42.
VATICAN II ET LES HISTORIENS 229

propos de tel ou tel incident. Les Journaux privés des divers participants,
progressivement connus, sont à cet égard une source de première impor-
tance.
Un domaine est privilégié pour l’instant quant à des analyses portant
sur le dynamisme des groupes à l’intérieur du Concile, la description du
travail des commissions. Ainsi, dans le tome 5 de l’Histoire, Peter Hüner-
mann 37 s’attache à décrire le fonctionnement des commissions et à
montrer l’importance du rôle qu’elles ont été amenées à jouer. Bien
d’autres parties de l’Histoire décrivent la vie dans les commissions et
sous-commissions. De nombreuses autres études ont été publiées ailleurs
sur ce type de travail conciliaire, dont celui de Giovanni Turbanti pour le
« Schéma XIII », auquel je me réfère souvent ici.
De façon plus intermittente, on recueille dans l’Histoire des mentions
du rôle joué par les évêques, bien au-delà des seules interventions publi-
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ques : à tel ou tel moment par des évêques qui ne sont pas seulement les

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ténors ; interventions individuelles, mais aussi influences exercées par
des groupes ou courants qui ont un rôle diffus, peu apparent, mais en
réalité nullement marginal, pour appuyer telle ou telle orientation. Ce
dynamisme passe moins par les assemblées — ni éventuellement par les
commissions — que par les échanges quotidiens dans les couloirs, les
déplacements, les lieux de vie. Giuseppe Alberigo, arrivant au bilan final
de l’entreprise qu’il avait lancée, parle d’un concile « segreto », « nas-
coto » 38. Ces remarques sont importantes, parce que l’on pourrait être
tenté — même à la lecture de cette Histoire — de ne voir l’événement
qu’au niveau des deux Papes et à celui des théologiens influents. Non, les
évêques de type courant pouvaient avoir une présence discrète non
dépourvue de compétence, ni au total de signification pour la marche du
groupe. Christoph Theobald 39 cite volontiers les Carnets conciliaires de
Mgr A. Jauffrès, évêque de Moutiers 40. L’édition discrète de ces pages a le
mérite de donner à voir assez bien ce que pouvait être la partie à jouer
pour un évêque restant en modeste position mais attentif aux arguments
et orientations des groupes, et jugeant avec lucidité.
La documentation fait parfois percevoir des initiatives épiscopales qui
n’ont pas eu de suite, mais demeurent significatives. Mauro Velati, dans sa

37. T. 5, ch. 5, Les dernières semaines du concile, premier paragraphe.


38. T. 5, ch. 8, Transition épocale, le dixième paragraphe, qui porte ce titre : « Un
concile secret ou caché ».
39. T. 5, ch. 4, « Le Concile sous la parole de Dieu ».
40. Aubenas sur Ardèche, 1992. Jauffrès savait qu’il était le dernier évêque du
diocèse de Tarentaise, dont la réunion à celui de Chambéry était décidée.
230 P. VALLIN

contribution au tome 5 41, fait observer une proposition collective de


l’épiscopat indonésien demandant que le Concile relativise le soutien
donné à la formation en « séminaires » — en tant que pensionnats
fermés, si je comprends bien —, coupés de la vie universitaire et de la
culture locale aussi bien que des responsabilités quotidiennes des grou-
pes sociaux et des familles. Le texte conciliaire retient au contraire, sans
explication pédagogique pertinente, l’obligation des séminaires 42. La
résistance des évêques indonésiens aux traditions figées n’a pas alors
retenu l’attention de sorte qu’il n’y eut pas vraiment d’ouverture en ce
sens dans les textes publiés, qui se contentent de mentionner des stages
en dehors de l’internat diocésain. Sans penser à un rapport d’influence,
on peut remarquer que la ligne d’évolution de la formation sacerdotale
introduite à Paris sous le cardinal Lustiger rejoint assez bien ce qu’avait
été ce lointain projet épiscopal 43.
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Nous pourrions donc relever beaucoup d’éléments, au cours des
volumes, correspondant à l’analyse des concertations, aux apports des
divers types de travail collectif. Il reste que ces volumes ne peuvent être pris
pour l’équivalent d’une synthèse qui réussirait la réinterprétation de la
dynamique conciliaire en termes de fonctionnement socio-psychologique,
selon le projet qu’avait autrefois évoqué le titre d’un livre de Philippe
Levillain.
De façon quelque peu analogue, je crois qu’on peut dire que, dans la
rédaction elle-même des cinq tomes — à la différence des travaux paral-
lèles des mêmes auteurs —, le contexte social et politique est assez peu
pris en compte. Des questions locales (l’Italie connaît alors une vie
agitée), ou européennes, ou plus largement internationales, peuvent
certes être présentes de façon insistante à telle ou telle étape de la vie
conciliaire : pensons, par ex., au rôle de Jean XXIII par rapport à l’URSS
et aux USA, lors de la crise de Cuba. Giuseppe Alberigo, à l’occasion du
tome 3, résume le rôle des grands événements extérieurs : « les travaux
ne se sont pas déroulés dans un isolement artificiel » 44. Cependant, il

41. T. 5, ch. 3, Compléter l’agenda conciliaire, « ... La formation des prêtres ».


42. Optatam totius, numéros 4sq
43. À l’occasion de problèmes analogues touchant à la formation des scolastiques
jésuites, j’ai eu l’occasion de trouver dans le Père Paolo Dezza, un conseiller très
actif de la Congrégation pour l’enseignement catholique, ouvert à une évolution
allant dans le sens de la proposition indonésienne.
44. T. 3, ch. 6, Une nouvelle physionomie du Concile, p. 555s.
VATICAN II ET LES HISTORIENS 231

semble qu’au total la « contextualisation » n’est pas systématiquement


invoquée comme un axe d’interprétation 45.
Avec les remarques précédentes, nous avons en somme évoqué ce qui
caractérise cette œuvre par rapport à ce que l’on peut considérer comme
la physionomie habituelle des œuvres historiennes modernes d’une large
ampleur. Ce décalage n’empêche pas que cette production puisse occu-
per une place significative sur les horizons actuels du métier d’historien,
et ce, à un niveau universel, du fait de l’originalité de l’événement en
cause.
Mais ayant écrit « au plan universel », reconnaissons que l’universalité
géographique est tout de même relative. Karl Rahner a vu après coup
dans le Concile un tournant exceptionnel dans l’histoire du christia-
nisme, comparable seulement à la distinction originairement opérée
entre les groupes chrétiens et le peuple des Juifs. Le Concile lui-même et
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son Histoire ne réalisent pas encore un tel saut qualitatif. Certes, les
auteurs sollicités l’ont été en diverses régions du monde, en Europe, en
Amérique du Nord, et au-delà : le Brésil, avec J.O. Beozzo, un des princi-
paux collaborateurs, les Philippines, avec Luis Antonio G. Tagle, auteur
dans le tome 4, du chapitre 6, intitulé la « Semaine noire » de Vatican
II » 46. La culture dominante, selon l’Histoire du concile, reste pourtant,
assez classiquement, celle des Universités nées en Occident, celle des
Facultés d’histoire ou de théologie. On peut prendre comme symbolique
à ce sujet l’importance de Bologna dans cette œuvre, et faire remarquer
aussi que ce rôle manifeste la maîtrise dont les auteurs italiens font
incontestablement preuve dans le domaine de l’histoire religieuse de
niveau universitaire. C’est dans ce cadre — celui de ma propre compé-
tence — que nous avons à situer l’originalité historiographique de l’His-
toire, que soit possible ou non dans l’avenir un type de récit qui enracine-
rait la mémoire du Concile dans une autre culture et tradition
théologique !

45. Voir à ce propos le contraste que marquerait l’article d’Étienne Fouilloux,


« L’Église catholique en ’guerre froide’ (1945-1958) », Cristianesimo nella Storia,
tome 22, octobre 2001, p. 687-707.
46. T. 4, ch. 6, p. 476-553. Un résumé synthétique de cet exposé « la semaine
noire — 14-21 novembre 1964 » est donné par Roger Aubert, dans son compte-
rendu de l’original italien de ce volume, Revue d’Histoire Ecclésiastique, tome 97, 2002,
p. 1056-1058 sur ce point.
232 P. VALLIN

Un événement et sa mémoire.
L’intérêt exceptionnel que peut prendre l’œuvre aux yeux de l’histo-
rien vient de la concentration d’une discussion sur des enjeux culturelle-
ment et socialement importants, dans un groupe étendu de personnes
(bien plus important que le seul total des évêques), et cela dans un temps
relativement bref, ce qui fait que la mémoire du groupe pouvait en
principe être forte et vive. Alberigo le fait remarquer à la fin du tome 2 47 :

Au cours des trois ans durant lesquels le concile Vatican II s’est tenu, la
rotation des Pères conciliaires devait être insignifiante, aussi leur mémoire
des diverses phases fut-elle particulièrement continue et vive.

Sur cette mémoire d’ailleurs, les Auteurs, nos historiens, peuvent


s’articuler de façon souvent assez directe, plusieurs ayant été eux-mêmes
sinon des partenaires, du moins des témoins assez proches : Alberigo
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lui-même bien sûr, ou Jan Grootaers, l’un des informateurs religieux les

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plus percutants à l’époque du Concile, qui donne ici, dans le tome 2, un
chapitre évoquant la vie et le retentissement des institutions conciliaires
entre la première et la deuxième session.
On est donc dans de bonnes conditions pour un travail qui pourrait en
un sens servir d’exemple — il vaut mieux ne pas parler de paradigme en
dehors des sciences dures 48. Pour cette évaluation, relevons d’abord
quelques difficultés appelées pour les historiens par ce type d’événements
discursifs, et voyons certaines des solutions élaborées sous des modes
divers par les auteurs.
Une difficulté matérielle vient de la masse des documents désormais
disponibles. C’est évidemment un atout, comme pour tout travail d’his-
toire. Mais ici la difficulté ne va-t-elle pas venir de ce que l’historien
d’aujourd’hui, disposant de multiples sources, dans des conditions de
travail souvent favorables sinon confortables, pourra sur bien des points
mieux connaître la vie du Concile que les acteurs eux-mêmes ? À propos
de l’orientation connue comme le « plan Döpfner », visant à une réduc-
tion de l’étendue et du nombre des schémas, l’historien de cet aspect de
l’intersession 1963-l964, le bénédictin Evangelista Vilanova, écrit par
exemple :

47. T. 2, p. 698.
48. Je suis d’accord avec ce qu’écrit Hünermann sur l’usage de cette notion, Volti
di fine concilio, p. 167s. Les travaux anthropologiques qui font intervenir des délibé-
rations du type de celles d’un concile ne peuvent pas être éclairés par l’usage de ce
vocabulaire emprunté. En tout cas, je ne l’ai pas introduit dans mon présent essai,
intentionnellement.
VATICAN II ET LES HISTORIENS 233

Pour mieux connaître le travail dans son ensemble, il faut approfondir


l’histoire agitée de chacun des projets. La documentation est suffisante
pour se rendre compte de la dynamique de fond 49.

Mais qui donc avait alors une documentation suffisante pour lever
vraiment les yeux au-delà de son travail immédiat ?
Dans le chapitre précédent du même troisième tome, Claude Soetens
avait à présenter la décision de Paul VI au sujet de son voyage en Terre
sainte. Comment a-t-on compris cette annonce par rapport au point où
l’on en était ? Un élément au moins manquait alors aux acteurs concili-
aires, que nous pouvons connaître : la décision de ce pèlerinage était bien
antérieure, et n’avait donc pas originellement un lien intrinsèque avec le
déroulement des débats 50.
Gilles Routhier, dans l’exposé qu’il donne des discussions de septem-
bre 1965 51, remarque comment des interventions intéressantes
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(connues maintenant par l’édition des Acta, éventuellement par d’autres
sources non officielles), sont tout d’abord passées inaperçues, mal situées
par exemple dans l’horaire. Les interventions, sauf exceptions, étaient
prévues à l’avance et ne pouvaient entrer en débat que de façon inci-
dente, et souvent hors liaison normale, avec ce qui venait d’être dit. Ou
encore, plusieurs interventions pouvaient revenir sur les mêmes argu-
ments de façon simpliste — rarement des accords ayant pu être prévus
pour que divers intervenants, d’accord sur le fond, se répartissent les
arguments à faire valoir, au lieu de répéter les mêmes choses. Or, ces
défauts peuvent être plus ou moins gommés, lissés, dans l’exposé que
reconstitue aujourd’hui l’historien.
On pourrait multiplier les exemples et les expressions par l’historien
de ce décalage entre le relatif « chaos » des relations internes au temps du
concile, et la clarté, parfois voilée il est vrai, que l’on peut en donner
aujourd’hui à partir de telle ou telle preuve documentaire. La situation
est, certes, habituelle en histoire. Ajoutons que les historiens connaissent
le décalage qui existe entre les Mémoires rédigés par un acteur de
premier plan, un responsable même bien fourni en documentation
originale, et les analyses qui viendront plus tard : celles-ci seront plus
« exactes » sans doute, mais pourront aussi manquer de chaleur, de

49. T. 3, ch. 5, p. 385.


50. T. 3, ch. 4, L’engagement oecuménique, paragraphe « Le voyage en Terre
Sainte », p. 374, avec la note. Voir dans le même sens les « impressions d’ensemble »
p. 369 sq.
51. T. 5, ch. 2, Terminer l’œuvre commencée.
234 P. VALLIN

vivacité, et être accusées finalement de moindre qualité historique. Je


crois me souvenir que Hegel prônait sans restriction la lecture des Mé-
moires d’un ancien responsable ou acteur significatif. Devons-nous rêver
à ce que serait une Histoire du Concile Vatican II rédigée comme les
Mémoires d’un grand responsable, s’engageant avec l’intelligence et le
talent littéraire de quelque Grand de ce monde mué en écrivain, comme
cela s’est produit ? Laissons le rêve, et voyons ce qui nous est offert.
Contre le reproche qu’on pourrait faire, par ailleurs, à notre présente
Histoire, de reconstruire des enchaînements qui ne se font connaître que
rétrospectivement et avec une part d’arbitraire, une précaution métho-
dologique est sans doute prise du fait de la présence relativement consé-
quente de notes qui, sans doute, servent à donner des preuves, mais qui
avouent, par leurs contenus, que preuve doit être donnée, et qui suggè-
rent que la situation n’est pas aussi claire que le texte principal pourrait le
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laisser penser. Par leur formulation même, les notes indiquent que la

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documentation concernant une affaire du Concile n’a jamais été exposée
aux yeux et aux esprits dans une clarté évidente : aujourd’hui encore il
faut la reconstituer à partir d’archives dispersées.
À ce prix, l’Histoire va donc se présenter comme un récit. L’événement
se construit selon une cohérence narrative, évitant d’ailleurs le risque qui
aurait pu être constitué par un cadre chronologique trop précis. Le cadre
général est bien chronologique, mais dans le détail il y a des recouvre-
ments, des changements de point de vue. La cohérence globale est certes
assurée, malgré la diversité des auteurs, si l’on entend par là, en premier
lieu, la cohérence matérielle ou factuelle : sont évitées les répétitions
voyantes, de même que les lacunes un peu trop élargies.
La continuité de la narration est obtenue tout spécialement, à un
niveau à la fois plus fondamental et rédactionnel, par l’option d’éviter
assez généralement les citations longues de documents, qu’il s’agisse des
projets ou rédactions définitives des textes conciliaires, ou des sources
telles que les interventions publiques en assemblée. Au sujet de l’un des
débats, Claude Soetens écrit qu’« il n’est pas possible ici de le reproduire
en détail » 52, ce que tous les autres auteurs pourraient dire ; mais à la
difficulté matérielle de tout citer, on peut penser que se joint chez les
auteurs le souci d’un effet global de style, de lisibilité.
Sont mises en jeu aussi par des résumés les publications, les lettres
personnelles, les notes en forme de journaux personnels. Naturellement,
il y a des citations, mais dans la grande majorité des cas elles sont courtes,

52. T. 3, p. 314.
VATICAN II ET LES HISTORIENS 235

insérées dans une présentation générale ayant la forme d’un enchaîne-


ment narratif de propos que l’on transcrit en les résumant. D’ailleurs,
sans m’en faire une idée numérique, je pense pouvoir dire que, dans
l’ensemble de la narration, les récits de faits, rencontres, votations,
cérémonies... occupent une place limitée, seconde, par rapport aux
résumés, aussi abrégés soient-ils, des textes et documents divers.
Ce genre littéraire est-il spécifique ? Sans doute pas, et une observation
quelque peu analogue peut, me semble-t-il, être faite à propos du Vatican I
de Klaus Schatz, pour une dynamique conciliaire évidemment bien plus
simple. En tout cas, dans l’Histoire un résultat littéraire assez cohérent, a
été obtenu, les styles des différents auteurs ne s’affrontent pas — il est vrai
que les effets de traduction entre les contributions originales et les
diverses versions publiées ont pu jouer en ce sens.
L’ensemble est plutôt austère, avec cependant quelques touches légè-
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res sinon de fantaisie du moins d’une calme envie d’avancer — ou d’un

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ferme propos de ne pas lézarder.
Ces remarques de forme me semblent importantes. En effet, pour celui
qui — comme je viens de le faire en 2004 — lit ou relit l’ensemble de
l’Histoire, il y a bien l’image d’un événement, complexe certes, mais qui se
développe à travers le temps avec des enchaînements que je ne dirais pas
machinaux (malgré le terme utilisé par Alberigo dans un passage cité
ci-dessus), mais plutôt organiques, jusque dans l’évocation de ce qui était
en réalité — et est dit au passage, honnêtement — assez anarchique, voire
chaotique.
L’école de Bologna, avec Giuseppe Dossetti, avait la préoccupation de
proposer une meilleure coordination des travaux conciliaires 53. La mé-
moire forgée désormais par le récit historique, sous les héritiers de cette
école, aurait enfin recréé un ordre satisfaisant pour l’esprit !
Mais, du même coup, le récit ne serait-il pas venu refondre les textes et
les décisions, les réduisant à des feuilles ou des fleurs du grand arbre
offert aux regards ?

Une dynamique en retard, ou à retardement ?


Plusieurs fois, dans l’Histoire, on trouve un jeu d’images dont Alberigo
lui-même donne un développement plus caractéristique à l’occasion de la
fin de la deuxième session (décembre 1964, la Constitution sur la Liturgie
venait d’être votée) :

53. Claude SOETENS, T. 3, ch. 4, L’engagement oecuménique, paragraphe « Un


problème préoccupant : qui dirige le concile ? » p. 332-334 principalement.
236 P. VALLIN

La satisfaction d’être finalement arrivés, après presque cinq ans... aux


premières conclusions ne masquait pas, en tout cas pour les plus avertis,
que l’élaboration des textes... n’épuisait pas toutes les impulsions et tous les
ferments du concile et probablement pas non plus sa dimension la plus
profonde 54.

Dans le même tome, la contribution de Rainer Kaczynski (Munich) 55


offre un développement sur « La signification de la constitution liturgi-
que », qui correspond en partie à la perspective ouverte par Alberigo.
L’A. va ainsi décrire les « principes théologiques sur lesquels est fondée
une nouvelle conception du culte » 56. Mais cela le conduit à avancer que
« la description conciliaire de la nature de la liturgie compte... un point
faible... l’oubli de l’Esprit saint... » 57.
Sur la question des responsabilités de l’Église locale, l’A. écrit que
« malheureusement, même la constitution liturgique ne prit pas de déci-
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sion claire », « les Pères n’étaient pas encore prêts » 58. À partir de ces
réflexions, on peut distinguer deux aspects sur lesquels nous nous attar-
derons quelque peu. D’une part, l’Histoire, au moins dans plusieurs de ses
parties, entre dans une interprétation du texte, tenant compte sans doute
de l’histoire de la rédaction, mais appréciant aussi le document par
rapport aux traditions chrétiennes, à une estimation des besoins pasto-
raux actuels, ou à une réflexion théologique raisonnablement possible.
D’autre part, sur l’interprétation du texte, se greffe une suggestion
concernant ce qu’aurait pu être le texte, dans le prolongement d’une
dynamique esquissée, alors que sa rédaction a été laissée en deçà de ce qui
aurait sans doute été possible. Il est vrai que dans ces réflexions concer-
nant la liturgie, nous ne relevons pas exactement ce jugement précis, qui
se trouve exprimé ailleurs sous une forme générale : au Concile, sur telle
question, pour telle option, il y avait une dynamique en marche, mais elle
n’a pas trouvé une explicitation suffisante. Comme l’écrivait Alberigo à la
fin du deuxième tome :

Bénéficiant du recul de la perspective historique... on est tenté de ne pas


se contenter d’informer sur les laborieuses démarches quotidiennes, mais

54. T. 3, ch. 6, La nouvelle physionomie du concile, paragraphe « Le concile


commence à conclure », p. 554.
55. T. 3, ch. 4, Vers la Réforme liturgique, p. 246-260 sur ce point.
56. Id., p. 250.
57. Id., p. 256.
58. Id., p. 260 et 261.
VATICAN II ET LES HISTORIENS 237

de mettre en lumière les « fils rouges » par lesquels il est possible


aujourd’hui de repérer la trame des travaux conciliaires 59.

Alberigo, responsable de l’ensemble, ne cessait évidemment pas d’in-


sister sur la « fidélité au déroulement quotidien des travaux » en vue de
parvenir à « une connaissance qui tienne compte des multiples niveaux
de l’événement » 60, en réagissant à la tentation de ramener Vatican II à
un corpus de textes ou de décisions 61.
Un peu tout au long des tomes (du moins à partir du deuxième), le
problème du rapport inéluctable entre le constat descriptif et l’évaluation
engagée, n’a cessé de demeurer présent à l’esprit des rédacteurs. Ainsi
encore, dans le Tome 5, à propos du document sur l’apostolat des laïcs,
Mauro Velati conclut :

Déjà dans les années qui ont suivi immédiatement... viendront à la


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lumière les limites du texte...en même temps que ses grandes potentialités.
Si après peu d’années... on a pu parler d’un document déjà vieux, c’est
précisément parce que le dynamisme suscité a mis en lumière les apports
(pregi, les « prix ») mais aussi les limites d’un schéma qui ouvrait de larges
espaces... 62.

Dans quelle mesure la fidélité au quotidien, pour reprendre l’expres-


sion d’Alberigo qui vient d’être citée, permettrait-elle de dégager aussi et
tout de même des « fils rouges » ? Pas seulement des continuités théma-
tiques traversant les textes, mais des engagements potentiels de longue
portée, ouvrant sur des avenirs meilleurs ?

Retourner au corpus des textes ?


Avec cette question, on revient certes à l’étude des textes, éclairés par
l’histoire de leur rédaction, mais appartenant désormais au devenir
historique en tant que textes livrés à l’interprétation. Il faut dire que cette
question a reçu des réponses diverses selon les auteurs. Nous avons donné
plus haut l’exemple de la présentation de la Constitution sur la liturgie,
au troisième tome de l’Histoire. Le deuxième tome propose une démar-
che assez comparable, encore qu’il ne s’agit pas alors de partir d’un texte

59. T. 2, ch. 10, Apprendre par soi-même, paragraphe « Vers quel avenir ? »,
p. 683.
60. T. 2, p. 7, puis p. 8.
61. T. 2, par Alberigo aussi, le paragraphe final, « Huit semaines inutiles », p. 697.
62. T. 5, ch. 3, Compléter l’agenda, paragraphe « Les laïcs, protagonistes de
l’Église », à la dernière page du chapitre.
238 P. VALLIN

considéré comme approuvé et promulgué. Je pense à l’étude réalisée par


Giuseppe Ruggieri 63 sur les débats autour de ce qui deviendra la Consti-
tution dogmatique sur l’Église. Déjà à ce stade des discussions, l’A. tient à
présenter assez longuement les textes en projet et les discute comme des
textes théologiques classiques, pourrait-on dire, du point de vue de la
tradition chrétienne et de la recherche théologique contemporaine.
Lors des discussions finales sur Lumen Gentium, les exposés donnés dans
l’Histoire seront dans l’ensemble plus proches des moments et événe-
ments touchant à la rédaction, à l’intervention des divers acteurs. La part
de l’interprétation systématique sera relativement limitée, sans doute
aussi en considération des nombreux essais qui ont touché, depuis la fin
du Concile, à l’interprétation de la Constitution dogmatique sur l’Église.
Le dernier tome, cependant, revient à une évaluation accentuée, je le
noterai un peu plus loin.
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Avec ces mentions de la Constitution dogmatique sur l’Église, nous

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touchons à une question d’interprétation du Concile, qui devrait être
poursuivie. On peut sans doute faire remonter à Paul VI plutôt qu’à
Jean XXIII l’option de centrer un programme du Concile sur le thème de
l’Église. Un peu dans cette ligne, un projet « cracovien » pour le Sché-
ma XIII (il a été transmis par le futur pape polonais, voir l’ouvrage de
Giovanni Turbanti) proposait une rédaction où un point de départ
ecclésiologique aurait eu la préférence sur l’entrée « anthropologique »,
qui caractérisait les projets, et qui fut finalement retenue. Il reste de toute
façon que le centrage sur le thème de l’Église a souvent dominé l’histoire
de la réception, avec tout spécialement la question du rapport entre les
Églises locales ou particulières, et la primauté romaine.
Plus généralement, les commentateurs ont souvent construit une
image de l’apport du Concile comme une rupture avec l’image classique,
du Concile de Trente à Pie XII, de l’Église comme « societas perfecta ». Ce
point a été relevé par Peter Hünermann dans sa contribution à l’occasion
du Colloque de Strasbourg, publiée dans Volti di fine concilio. Sa position,
assez complexe, revient à reconnaître en divers documents de Vatican II
les éléments impliquant un véritable déplacement dans la constellation
des problématiques ecclésiologiques, mais aussi l’incapacité — soit dès ce
moment-là, soit dans les interprétations postérieures — à pleinement
expliciter la vue nouvelle, exigée par le moment historique, concernant la
théologie de l’Église. Disons pour faire bref que le théologien de Tübin-

63. T. 2, ch. 7, « Le difficile abandon de l’ecclésiologie controversiste », p. 337-


420.
VATICAN II ET LES HISTORIENS 239

gen ne voit pas qu’on ait pris en compte au Concile, et par la suite, la place
de la foi qui fait Église (à distinguer d’une foi qui dit ce qu’est ou devrait
être l’Église, avec la fonction des évêques, etc.).
Nous venons de faire une brève digression sur un point que je souhaite,
pour ma part et selon mes forces, prolonger dans une recherche d’ecclé-
siologie systématique. Mais revenons à notre propos.
La question de la place des textes et de leur interprétation ne peut, en
effet, être réglée par une répartition des tâches selon laquelle l’Histoire
aurait pu trouver son contentement dans une élucidation des enchaîne-
ments, les textes étant intégrés seulement par des résumés de type « doxo-
graphique », avec le report d’une opinion à côté d’autres. Par là, on ne
serait plus alors dans un récit historique, plutôt dans une chronique, utile
peut-être, mais appartenant à un tout autre monde intellectuel ou sim-
plement culturel qu’à l’événement du Concile. Comment, en effet, faire
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une histoire de débats théologiques sans pratiquer un engagement sur le
sens des textes par rapport à la « raison », à la rationalité spécifique du
domaine évoqué ? Il y a sans doute ici une question de proportions, voire
d’esthétique. Celui qui raconte a un devoir d’engagement raisonnable à
propos du sens de ce qu’il dit ; mais cela doit également être mis en
balance avec la capacité de construire un récit qui « se tienne », qui passe
pour ainsi dire, auprès d’un lecteur non spécialiste. Cela exige un profil
littéraire perceptible, narratif, relativement simple, ce qui n’est pas tou-
jours aisément compatible avec le souci de rationalité. Problème com-
plexe, sur lequel sans doute tous les collaborateurs des entreprises collec-
tives d’histoire sociale, culturelle, voire politique, ne donnent pas les
mêmes réponses. Et, de fait, dans le cas présent de l’Histoire du concile
telle qu’elle est, on pourrait montrer que les collaborateurs n’ont pas
donné les mêmes réponses, conscientes ou implicites.
Je reconnais d’ailleurs que moi-même ici m’exprime en ayant plus ou
moins conscience que tous les auteurs de l’Histoire ne sont pas portés aux
opinions ou attitudes vers lesquelles je penche pour ma part. Qu’il me soit
permis d’indiquer l’intérêt que j’ai trouvé, pour des problèmes compara-
bles d’histoire contemporaine, à deux articles de François Bédarida dans
la Revue Historique et reproduits maintenant dans le recueil posthume
Histoire, critique et responsabilité 64 : « Une invitation à penser l’histoire, Paul
Ricœur... » (2001), et « L’historien régisseur du temps, Savoir et respon-
sabilité » (1988). Sous une autre forme, je reconnais là les orientations

64. Éditions Complexe, Bruxelles, 2003.


240 P. VALLIN

que je tends à invoquer sous les termes d’engagement, de rationalité,


d’esthétique 65.

Dans le monde de ce temps : Croire


La composition chronologique de l’Histoire du Concile conduisait à
faire de la Constitution pastorale Gaudium et Spes un sujet dominant dans
le tome 5 et dernier, ce qui conduisait aussi, plus ou moins automatique-
ment, à ce que la place des textes, résumés, interprétés, soit assez grande.
Même si la rédaction fut agitée, passant par des itinéraires complexes,
comme le montrait vers la même époque la thèse, devenue un livre, de
Giovanni Turbanti.
Les textes appelaient en tout cas discussion, soit quant aux nuances
finalement retenues dans l’exposé des questions de société traitées dans
la seconde partie de la Constitution, soit évidemment aussi dans le cadre
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des orientations plus systématiques de la première partie. On trouvera
une présentation de ces options, avec leur enjeu théologique durable,
dans le long paragraphe « Le Schéma XIII » appartenant au deuxième
chapitre de ce cinquième tome, par Gilles Routhier, le chapitre Terminer
l’œuvre commencée. Le cinquième chapitre, Les dernières semaines du Concile,
rédigé par Peter Hünermann, reprend aussi cette question d’une évalua-
tion des travaux ayant abouti à Gaudium et Spes 66.
Du point de vue de la forme d’appréciation qui est directement visée
par nous ici, celle du « genre littéraire » de l’œuvre, on peut retenir que
les responsables de la « reconstruction » de l’événement conciliaire ont
confié ces deux chapitres à des historiens qui sont connus aussi — voire
d’abord dans le second cas —, comme des théologiens systématiques, qui
ont écrit ailleurs sur l’interprétation théologique à long terme des textes
conciliaires et de leur réception (c’est aussi le cas pour Christoph Theo-
bald dont je vais parler pour sa présentation de Dei Verbum). Le rôle des
textes et de leur interprétation, dans le cadre d’un récit comme celui de
l’Histoire, apparaît ainsi plus en évidence au terme de l’itinéraire (dans la
ligne de réflexion que j’ai esquissée plus haut).
Il est aussi conforme à la suite chronologique que ce cinquième tome
envisage l’interprétation de la rédaction finale du texte sur la liberté

65. Pour une vue plus générale des questions soulevées, je me permets de
renvoyer à mon article des RSR de décembre 2004, « Des théologies pour l’historien
des Églises » Tome 92/4, pp. 637 ss.
66. Troisième partie de ce chapitre 5, « Le début d’un dialogue avec le monde
moderne. Le travail final sur la Constitution pastorale ».
VATICAN II ET LES HISTORIENS 241

religieuse, Dignitatis humanae 67. Nous rencontrons donc, en parvenant


au terme, une mise en situation de textes correspondant pour une bonne
part à l’ensemble que Christoph Theobald, dans son Introduction à la
réédition récente des Actes du Concile 68, a caractérisé comme « l’axe
théologal ou vertical du corpus ». Alors même, par exemple, que le
commentaire de Gaudium et Spes se devait d’aborder les thèmes de la
seconde partie concernant des problèmes de société dans le monde
d’aujourd’hui, l’interprétation atteignait vite des questions centrales
concernant le statut du croire en contexte actuel de pensée et spiritualité.
Sur le thème de la guerre et de la paix — dont la formulation retenue
fut ce qu’elle put, c’est-à-dire assez terne —, surgit la question que
Giuseppe Dossetti posait avec angoisse : avec tous nos prudents compro-
mis, que faisons-nous du témoignage de l’Evangile 69 ? Était en tout cas
posée la question du rapport à la « Parole de Dieu ». Ce sera d’ailleurs
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finalement sur une question étroitement liée à cette question de la paix
que Lercaro, toujours conseillé par Dossetti, sera brutalement désavoué à
la fin de sa vie par le Saint-Siège 70.
Certes, et l’on pourrait faire valoir dans le même sens sur cette problé-
matique les questions posées au sujet du mariage, la réflexion théologi-
que doit compter aussi sur les traditions gardées empiriquement par les
Églises, auxquelles la Parole de Dieu apporte certes contestation. Mais
l’affrontement n’est pas chose simple, ou la « svolta » pour reprendre le
terme que nous a offert, en un domaine connexe de méthodologie, une
citation de Giuseppe Alberigo. À coup sûr apparaît alors un problème
majeur, que résume Gilles Routhier à la fin du chapitre que j’ai men-
tionné un peu plus haut : « Suffisait-il de reprendre de façon plus ample
et plus solennelle ce que les pontifes romains avaient dit ? ». Autrement
dit, faire à nouveau des résumés à présenter à l’examen des Pères ?

67. HÜNERMANN également, dans la cinquième partie du chapitre 5 de ce tome


ultime.
68. Bayard, 2002, p. V-VI, et XXII-XXIII.
69. Pour les textes en ce sens du théologien du cardinal Lercaro — textes qui
gardent eux-mêmes il est vrai une allure que l’on pourrait qualifier de simplifica-
trice — voir la contribution de Joseph A. Komonchak, à Volti di fine concilio,
p. 136-144 sur ce point.
70. Voir l’important recueil de textes et de références dirigé par Nicla Buona-
sorte, Araldo del Vangelo, Studi sull’Episcopato e sull’Archivio de Giacomo Lercaro a
Bologna, 1952-1968, Il Mulino, Bologna, 2004, en particulier la contribution d’Al-
berto Melloni et celle de Giuseppe Battelli.
242 P. VALLIN

Il y avait évidemment des résistances à une telle tendance, à une telle


conception de la traditio interpretativa, mais la tentation restait proche.
De façon analogue, mais présentement plus fondamentale ou urgente,
discutant une proposition de modification du texte sur la Révélation, le
Père Umberto Betti, soulevait dans ses notes personnelles, aux 23-25 sep-
tembre 1965, une question qui demeurera ouverte. Il écrivait 71 : cette
modification est apparemment mineure mais elle pourrait faire dire au
texte qui deviendra Dei Verbum
que toute vérité peut être démontrée à travers l’Écriture, indirectement, par le
seul fait qu’étaient attestées l’existence d’un magistère infaillible et l’indéfecti-
bilité de l’Église, de sorte que le magistère pouvait définir une vérité sans
aucune référence à l’Écriture, et que cette vérité serait de toute façon divine-
ment révélée, simplement parce que l’Écriture enseigne l’infaillibilité du ma-
gistère.
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Certes, le texte de Dei Verbum évite l’impasse, mais la disposition men-
tale visée par ces remarques est demeurée opérante, voire s’est affirmée
récemment à Rome de façon somme toute plus éclatante qu’elle ne l’était
avant le Concile, qu’elle ne l’était du moins pour les théologiens auxquels
on voudrait bien maintenant la faire admettre !
Cela dépasserait le propos du présent essai que de reprendre —
résumer — les ouvertures théologiques exposées par les auteurs de ce
dernier tome, soit dans le texte même, soit par le biais de leurs renvois à
leurs autres productions théologiques. Je voudrais seulement indiquer
comment l’ouvrage, selon la perception que je m’en suis formée, tend
d’une certaine façon à se couronner, sinon par une interprétation systé-
matique du corpus des textes, du moins par une liaison organique
esquissée avec l’évaluation du message des textes, comme question ou
tâche, selon les démarches d’une réflexion raisonnable, ou selon les
critères qui vaudraient pour l’engagement du philosophe et du théolo-
gien. Ce disant, j’entends bien ne pas minimiser la valeur plus immédia-
tement universitaire de l’entreprise quant à l’établissement de la base
documentaire solide et à l’exploitation méthodique des liaisons internes
que la documentation peut manifester. Mais il m’a semblé qu’on était
fondé à penser que la reconstruction narrative de l’unité de l’événement
conciliaire ne pouvait faire l’économie, dans les limites également de ce
que j’ai appelé plus haut l’exigence esthétique « que cela se tienne »,

71. Je donne ma version du texte italien, tel que celui-ci est reproduit par
Christoph Theobald, au tome 5, quatrième chapitre, « L’Église sous la Parole de
Dieu », première partie de ce chapitre, « Un conflit doctrinal irréductible ».
VATICAN II ET LES HISTORIENS 243

d’une explication interrogative portant sur les textes, leur organisation,


leurs inachèvements et leurs performances en réflexion doctrinale et
décisions pastorales.

Conclusion
Me revient maintenant le devoir de résumer l’appréciation d’un lec-
teur qui s’est voulu attentif à l’entreprise, à sa solidité interne et sa
cohérence, comme aussi à sa correspondance pertinente aux images que
l’on peut avoir des itinéraires conciliaires.
Plaisir et devoir de saluer une réussite !
Reprenons les grandes lignes de réflexion qui ont précédé. Nous
pouvons dire que l’Histoire engage à juste titre le présupposé que le
Concile constitue avant tout un événement. Il s’agit en premier lieu — ou
en superficie — d’une constatation pouvant s’aligner sur ce qu’ont été ou
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sont les représentations du Concile dans l’opinion publique et les médias.

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À partir de là cependant, l’Histoire se propose de passer à une reconstruc-
tion du déroulement de l’événement, des liens qui relient les épisodes les
uns aux autres et permettent de mieux appréhender le corpus des textes
qui avaient donné pour la postérité l’image autorisée de l’événement. Par
rapport à ce projet de reconstruction, naissent des interrogations portant
sur les limites qui peuvent affecter l’image de telles liaisons, et posent la
question de la possibilité de passer du postulat de cohérence à une
manifestation raisonnable de la complexité des accords et des décalages
touchant aux divers itinéraires des groupes conciliaires (évêques et autres
personnels) et des textes, projets et rédactions finales. Globalement, c’est
réussi.
Cependant, et c’est sur ce point que nous nous sommes arrêté le plus
longtemps, l’image finale est apportée sur le mode d’une narration,
nourrie de résumés et citations brèves, et articulée aussi sur des interpré-
tations touchant au sens des textes par rapport à leurs intentions de vérité
et de pastoralité dans l’Église du monde moderne. Cela est fait de façon
souple, respectant des apports variés, et admettant des enjambements par
rapport à ce qui reste une structure dominante des volumes, l’organisa-
tion chronologique. Une narration de type spécifique a donc été le genre
littéraire dominant, grâce à quoi l’événement accède à une cohérence
bien lisible, perceptible éventuellement aussi par des lecteurs qui
n’auraient pas le loisir de s’affronter à l’ensemble des volumes.
Dans cette reconstruction narrative, le présupposé initial de l’unité de
l’événement prend dès lors le statut d’une image crédible, tracée par les
récits, mais rapportée à l’ensemble des documents et à celui des signes
244 P. VALLIN

qu’ils offrent d’une liaison pré-narrative, factuelle, susceptible d’être


argumentée. Plaisir donc de saluer une réussite !
Je me devais aussi d’avoir au terme un programme plus risqué : si
l’événement a été tel, si le récit qui en est donné est pertinent, qu’y a-t-il
dans cette ligne au devant de nous ?
La narration a souvent rapporté — même si je n’ai pas cité les passages
correspondants — que le Concile devait avoir une suite, des applications,
des mesures d’application, voire aussi des compléments sur des points
d’enseignement ou de réflexion. Avec plus d’insistance, j’ai recueilli la
conviction des auteurs que les textes promulgués n’ont pas épuisé les
ouvertures dynamiques ayant appartenu à l’événement. L’événement
serait donc lourd d’un avenir postulé par la nature même des documents
mis en ordre, du fait en tout cas de leur organisation linguistique dans le
cadre global de la narration historienne.
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Pouvons-nous dès lors concevoir la tâche des croyants dans l’Église
comme celle par ex. de porter à leur terme les amorces présentes dans
l’événement ?
On pourrait formuler l’idée ou l’hypothèse de donner au récit de
l’événement un miroir ou une analogie dans l’avenir, sous la forme d’un
« événement conciliaire » nouveau, un Vatican Troisième, comme cela a
parfois été suggéré. Par rapport à l’essai tenté ici dans la compréhension
de l’Histoire, il me vient tout au moins un doute : peut-on considérer
comme probable qu’une autre occasion soit donnée de réaliser de façon
analogue le passage d’une grande diversité d’approches, de tâtonne-
ments, à une cohérence susceptible d’être lue historiquement comme
celle d’un événement, à la fois daté et ouvert sur un avenir ?
Pour le dire sous une autre forme, je suis tenté de penser qu’une
répétition améliorée de l’événement, comme on le souhaite, ne me
semble pas appartenir au domaine des imaginables. Je penserais plutôt à
un mouvement se développant dans des directions diverses, avec des
étapes plus ou moins longues ou ramassées et synthétiques, sans qu’une
moisson de type global, en miroir ou en analogie par rapport aux Actes de
Vatican II, soit envisageable. Serait plutôt vraisemblable la formation d’un
réseau complexe d’événements synodaux à dimensions variables, un
mouvement conciliaire, plutôt qu’un événement tel que la présente Histoire
a su nous le manifester, ou du moins nous le faire percevoir de façon
neuve. Certes, l’étonnement que produisit le fait que le Concile Vatican II
ait lieu, malgré toutes les objections qui contestaient la pertinence d’une
VATICAN II ET LES HISTORIENS 245

manifestation ecclésiale de ce type au XXe siècle, nous invite à la pru-


dence dans le pronostic. On pourrait être à nouveau surpris ! ¶
*
* *
Note bibliographique
Je donne ici en la référence des ouvrages utilisés, le détail de l’Histoire
elle-même d’abord, puis quelques travaux complémentaires.
Tome 1, Le Catholicisme vers une nouvelle époque. L’annonce et la préparation,
(Janvier 1959-octobre 1962), version française sous la direction de Étienne
Fouilloux, Tr. Jacques Mignon, Éditions du Cerf, Paris, 1997.
Tome 2, La Formation de la conscience conciliaire. La première session et la première
intersession (Octobre 1962-septembre 1963), version française sous la direction de
Étienne Fouilloux, Tr. Jacques Mignon, Éditions du Cerf, Paris, 1998, 733 pa-
ges.
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Tome 3, Le Concile adulte. La deuxième session et la deuxième intersession (Septembre

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1963-septembre 1964), version française sous la direction de Étienne Fouilloux,
Tr. Jacques Mignon et Véronique Liard-Brandver, Éditions du Cerf, Paris, 2000,
607 pages.
Tome 4, L’Église en tant que communion. La troisième session et la troisième
intersession (Septembre 1964-septembre 1965), version française sous la direction de
Étienne Fouilloux, Tr. Jacques Mignon, Éditions du Cerf, Paris, 2003, 827 pa-
ges.
Tome 5, version française en préparation. Nous utiliserons pour ce tome, le
dernier, la version italienne, Concilio di transizione, settembre-dicembre 1965, Il
Mulino, Bologna, 2001, 792 pages.
— Pour les tomes l-4, nous donnons pour les références : le numéro du tome
(T. 1...), le numéro du chapitre (ch. 1...), le nom de l’auteur et la page.
- Pour le tome 5, les références sont données par : T. 5, le numéro du
chapitre, une traduction française du titre italien du chapitre, le nom de
l’auteur, et enfin le titre, en tr. fr., du paragraphe ou subdivision du chapitre.
Des indications complémentaires, concernant principalement le tome 5,
sont empruntées à deux publications dues à la même « équipe » de Bologna :
— Giovanni Turbanti, Un concilio per il mondo moderno. La redazione della
costituzione pastorale « Gaudium et Spes » del Vaticano II, Il Mulino, Bologna, 2000,
830 pages (sera cité : Un concilio).
— Volti di fine concilio. Studi di storia e teologia sulla conclusione del Vaticano II,
sous la direction de Joseph Doré et Alberto Melloni, Il Mulino, Bologna, 2001,
446 pages. Ouvrage issu d’un colloque tenu à Klingenthal, près de Strasbourg,
en 1999 (sera cité : Volti). Le titre principal italien peut évoquer : « des visages,
pour un concile qui finit ».