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L’ EXISTENTIALISME : JEAN-PAUL SATRE

L’existentialisme est d’abord une philosophie dérivée de la phénoménologie de


Husserl et influencée par les pensées philosophiques de Jaspers, Heidegger et Kierkegaard ;
mais ce courant refuse de se faire enfermer dans la tradition de cette discipline et il réclame le
droit de s’installer au cœur du quotidien. À l’intérieur de ce courant philosophique, les
penseurs existentialistes se situent, en principal, sur deux positions : celle athée (Sartre,
Beauvoir, Camus) ou celle chrétienne (Gabriel Marcel). Dans la perspective sartrienne,
l’homme s’édifie dans sa relation avec le monde extérieur, se rapporte à son expérience
vécue, sans aucun lien avec la divinité, parce que cette-dernière n’existe pas.

L’existentialisme, dans la variante de Sartre, se fonde sur cinq notions-clés, qui se


retrouvent expliquées dans plusieurs écrits, mais, en principal, sont détaillés dans le vaste
essai intitulé L’Être et le Néant (1943). Ces notions sont : la contingence, la conscience, la
liberté, la mauvaise-foi et l’existence d’autrui.

La contingence est une notion à laquelle la philosophie sartrienne accorde la


primauté et la primordialité absolue, par rapport à la conscience. La contingence ou « l’en-
soi » est l’incontournable présence des choses, qui nous encombrent, qui nous angoissent, qui
nous gênent, qui cernent et renferment notre être, « le pour-soi », dans la matérialité. Dans la
vision de Sartre, l’essence est dans l’existence (entendue comme « l’Être-là » ou le
« Dasein » des phénoménologues allemands) : l’existence précède l’essence. En fait,
l’existence précède tout, englobe tout.

La conscience est une notion secondaire à l’existence, elle est plutôt un


épiphénomène de celle-ci : toute conscience est conscience de quelque chose. L’homme
prend conscience du monde entourant, qui existe déjà ; il se rend compte du fait que : « les
choses sont là ; elles se présentent soudain à nous comme horribles, haïssables ou
sympathiques », sans nous laisser, en tout cas, aucune possibilité de les ignorer. La présence
gênante des choses provoque chez l’homme sartrien un état de « malaise », d’inconfort, à
cause de la gratuité absolue de l’existence de la matière. C’est la « nausée » que découvre –
pas à pas – le personnage Antoine Roquentin. Non seulement l’homme constate cette
inévitable et angoissante présence de l’existence matérielle, qui nous circonscrit si
brutalement et si concrètement, mais, en plus, il réalise qu’elle est dépourvue de tout sens,
gratuite ; cela le conduit à la révélation de l’absurde. Car aucun sens ne prend contour en
l’absence de Dieu, et Sartre, comme bon nombre d’existentialistes français, a déjà conclu à
l’inexistence de la divinité. Mais il y a aussi des avantages à cet état des choses. Si Dieu
n’existe pas, alors l’homme se trouve en état de parfaite liberté.

La liberté est la notion-slogan de Sartre, qu’il brandit après la grande guerre, dans les
années 40. Le philosophe nie toute prédétermination de l’être humain. Il part en guerre contre
toutes les théories à la mode, qui se fondent sur des a priori, et qui veulent faire de l’homme
un produit, soit de son hérédité, soit de son milieu social, soit de son éducation, soit de ses
frustrations ou de ses traumas psychiques, ou encore des pulsions secrètes de son
subconscient. Dans la vision sartrienne, l’homme a toujours été libre : libre de faire ses
propres options, de construire son destin ou de se construire. Donc, lorsque l’individu est
appelé à opérer un choix dans sa vie, il ne peut se cacher derrière aucune fatalité, qu’elle soit
psychologique, sociale ou historique. Mais de là découle, logiquement, la responsabilité
attachée au choix respectif. Le couple liberté-responsabilité est soudé à jamais et il faut
l’assumer dans son unité indéniable. La grandeur de la liberté se manifeste le mieux dans le
contexte de l’action collective, qui implique un « nouvel humanisme ». (C’est ce qui explique
le célèbre paradoxe de la liberté, énoncé par Sartre : « Nous n’avons jamais été aussi libres
que sous l’occupation allemande »).

La mauvaise foi intervient lorsque l’homme veut se masquer cette liberté (avec, sans
doute, la responsabilité implicite) ; la plupart des gens ne veulent pas user de la liberté du
choix, pour ne pas risquer à assumer ses conséquences ; alors, ils se réfugient dans
l’automatisme d’une vie qui les préserve de toute initiative. Ils prétendent et même souhaitent
de ne pas être libres. C’est un mensonge à soi, un mensonge délibéré, qui, lorsqu’il arrive à
être permanent et à devenir une seconde nature, transforme l’homme dans un « salaud »
(comme les notables de Bouville, dans La Nausée, dont Antoine Roquentin admire les
portraits dans la galerie de la Mairie).

La présence d’autrui est la dernière des cinq notions-clés de Sartre : elle se


manifeste par un sentiment de profond inconfort, de malaise, semblable à celui que
Roquentin éprouve devant les choses. Non seulement les objets sont gênants, encombrants,
mais les êtres humains aussi. « Autrui a tout pouvoir sur moi, par son regard, par les pensées
qu’il forme, car il me transforme en objet, me renvoyant une image de moi qui est tout à fait
différente de la perception que j’ai de moi-même de l’intérieur. » Le pouvoir du regard
d’autrui, qui est toujours porteur de jugement, peut devenir insupportable. C’est pourquoi
chacun de nous – même bien intentionné – peut devenir le bourreau de l’autre, par sa simple
présence, comme le montre le drame sartrien Huis clos. « L’enfer, c’est les autres », conclut
le personnage Garcin dans cette pièce.

Ces cinq notions-clés forment une armature philosophique sur laquelle se bâtit la
création littéraire de Sartre.

La littérature offre à la pensée existentialiste une voie pour restituer à l’existence


humaine son poids, pour explorer l’angoisse des individus confrontés à la présence de
l’absurde, qui se confond avec le rapport de l’homme à l’Être. L’expérience de la guerre, des
camps de concentration, des massacres et de le Résistance, le climat de l’occupation, toutes
ces circonstances forment un terrain particulièrement favorable à cette prise de conscience et
à son expression littéraire (romanesque ou théâtrale) : en effet, rien de plus absurde,
concrètement, pour les Français, que cette situation historique qu’on perçoit comme
complètement dénuée de sens.