Vous êtes sur la page 1sur 10

Les secrets du

héros bien-aimé
par Denise von Stockar*

Qu'y a-t-il de commun entre u el est le mystère de ces enfants


Sophie, Heidi, Fifi, Matilda
et Harry ?
Pourquoi ces cinq héros
Q fictifs, garçon ou fille, qui sont
devenus des favoris des lecteurs,
enfants et adultes, parmi tant de person-
ou héroïnes, créés à des époques nages romanesques vite oubliés ? Et qui
et dans des contextes culturels ont franchi les frontières linguistiques,
différents, ont-ils tant marqué culturelles et temporelles pour s’intégrer
l'imaginaire des enfants et sont- tout naturellement dans le patrimoine
ils devenus, au-delà des romans littéraire des lecteurs d’hier et d’aujour-
qui leur ont donné le jour, d’hui, d’ici et d’ailleurs ? Leurs seuls
des figures emblématiques noms sont devenus magiques car ils sont
du patrimoine occidental le symbole d’une expérience inoubliable,
de la littérature de jeunesse ? alors que le nom de leurs auteurs est
C'est en se livrant à une analyse souvent à peine connu. Comment expli-
critique comparée que Denise quer leur succès ?
von Stockar tente de répondre Cette question ne porte pas uniquement
à cette question. sur les héros célèbres devenus des clas-
Son article reprend siques de la littérature pour la jeunesse
une intervention faite lors occidentale du XIXe et du début du XXe
d'une journée d'étude... siècle, mais elle se réfère également aux
protagonistes bien-aimés actuels. Car la
marche triomphale des enfants-héros
couronnés de succès ne s’arrête pas à
une date précise...
Quand on cherche à y répondre, on se
heurte au problème de la définition des
critères qui permettraient d’évaluer si un
personnage romanesque pour la jeunesse
* Denise von Stockar (Institut suisse Jeunesse et peut être qualifié ou non comme clas-
Médias), critique de littérature pour la jeunesse. sique. On peut le faire dans une optique

dossier /N°241-L ARE VUEDES LIVRESPOURENFANTS 85


qui s’attache à la qualité littéraire et authentique de l’esprit de l’époque dans
esthétique de l’œuvre, approche qui était laquelle il a été créé ; il doit aussi incar-
très en vogue dans les années 1980, ner une des représentations caractéris-
lorsque les milieux professionnels ont tiques et fortes que les sociétés occiden-
commencé à découvrir le potentiel de tales se sont forgées de l’enfant et de
cette littérature longtemps sous-estimée. l’enfance. Du point de vue des jeunes
Dans une deuxième perspective, plutôt lecteurs, ce même personnage roma-
socio-historique, l’attention s’est focali- nesque doit leur procurer, et c’est là une
sée sur la fortune critique de l’œuvre, troisième fonction, cette satisfaction pro-
c’est-à-dire sur l’accueil qui lui est réser- fonde qui naît de l’ambivalence d’une
vé lors de sa parution puis, par la suite, histoire campée entre des intentions
depuis les années 1990, les travaux se pédagogiques et la transgression volup-
sont attachés aux réactions des lecteurs. tueuse de ces contraintes frustrantes.
Pour ma part, je me situerai du côté du Dans une quatrième et dernière optique,
lecteur : non pas tant dans l’intention commune aux enfants et aux adultes, le
d’étudier son comportement, ses réac- héros bien-aimé sait enfin toucher ses
tions par rapport aux différentes lectures lecteurs au niveau le plus profond de
possibles, mais dans une approche leur psychisme, lorsqu’il illustre un
quasi anthropologique qui interroge ses conflit psychique ayant une portée exis-
attentes. Que l’on pourrait reformuler tentielle universelle.
ainsi, si nous nous plaçons dans l’op- C’est sans doute le concours harmonieux
tique de l’œuvre : quelles fonctions un de ces quatre fonctions qui fait du moins
héros et son roman doivent-ils remplir dans un premier temps, d’un personnage
pour devenir plus célèbres que la majo- de roman le héros d’une histoire bien-
rité des autres titres, et pour le rester ? aimée.
Je vais illustrer brièvement ces hypothèses
Les attentes du lecteur à l’aide de quelques exemples. Le choix
Abstraction faite du genre, du contenu de mes héros est nécessairement restreint
superficiel ou d’aspects stylistiques spé- et subjectif et se limite à des romans pour
cifiques – toutes choses qui ne détermi- enfants et à des personnages humains.
nent pas la notoriété à long terme – Ayant en outre opté pour une combinai-
selon moi, un héros et son histoire desti- son de héros classiques et contempo-
nés aux enfants doivent remplir quatre rains, ce choix inclut :
fonctions premières, pour toucher forte- Sophie, héroïne de la Trilogie de Fleurville
ment les lecteurs. de la Comtesse de Ségur (1858/59) ;
Et conformément aux deux publics de Heidi de Johanna Spyri (1880/81), Fifi
lecteurs, enfants et adultes, qui lisent Brindacier d’Astrid Lindgren (1944),
cette littérature, ces fonctions se réfèrent Matilda de Roald Dahl (1988) et Harry
soit aux lecteurs adultes, soit aux lec- Potter de Joan K. Rowling (1997-2008).
teurs enfants, soit aux deux en même Très populaires et bien aimés dès la
temps. parution de leur histoire, il y a de cela
Du point de vue des adultes, un héros 150 ans ou plus récemment, ces cinq
pour enfants doit d’abord être porteur héros et héroïnes proviennent d’un pays
d’une histoire qui donne un reflet et d’une culture différents, mais mar-

86 L A R E V U ED E SL I V R E SP O U RENFANTS-N°241 /dossier
quent quelques moments significatifs du
développement de la littérature pour la
jeunesse occidentale : Sophie et Heidi
pour la deuxième moitié du XIXe siècle,
soit son âge d’or auquel nous devons les
grands classiques ; Fifi Brindacier pour
les années 40, début d’une véritable
libération de l’enfant dans la littérature
qui lui est destinée ; Matilda et Harry
Potter, enfin, pour les années 1980 et
1990 qui voient naître une littérature
pour enfants postmoderne, fortement
influencée par les courants psycholo-
giques et philosophiques de nos jours,
dans lesquels l’enfant est censé se pré-
occuper avec l’adulte des grandes ques-
tions de la vie. « Vous êtes une petite menteuse Sophie »,
dit Mme de Réan,
Considérés dans la perspective anthro- in : Les Malheurs de Sophie, ill. H. Castelli, Hachette
pologique évoquée plus haut, nos cinq
héros semblent bien en effet remplir les
quatre fonctions nécessaires pour
gagner, à long terme, la faveur des lec-
teurs. Heidi, Monts et Merveilles,
ill. T. Ungerer, L’École des loisirs

Esprit de l’époque
Leur histoire renvoie, en fait, à des
valeurs et des idéologies caractéristiques
de l’époque de leur création :
Les Malheurs de Sophie ainsi que toute
la trilogie de Fleurville montrent une
image tout à fait positive de la France du
Second Empire dont elle véhicule les
valeurs anti-révolutionnaires, conserva-
trices et religieuses, avec une conviction
toute marquée par une censure aussi
bien familiale qu’éditoriale empêchant
la Comtesse de Ségur de dire ce qu’elle
pense vraiment.
Johanna Spyri crée, dans Heidi, un
contraste dramatique entre la nature
saine de la montagne et la ville malsaine,
nature déformée par la civilisation, et ce
malaise est caractéristique de cette fin du
XIXe siècle, déchirée entre la confiance

dossier /N°241-L A RE VUEDES LIVRESPOURENFANTS 87


dans le progrès des sciences et tech-
niques et la nostalgie d’une nature dont
l’intégrité et la pureté semblent être
menacées, comme d’ailleurs celles de
l’homme.
Au milieu du XXe siècle, Fifi Brindacier
d’Astrid Lindgren donne une vision
d’avant-garde de la libération de l’en-
fant, dont on commence à connaître et à
respecter la nature spécifique, grâce aux
connaissances de la psychanalyse et de
Fidi Brindacier, ill. I. vang Nyman, Hachette Jeunesse la psychologie constructiviste du dévelop-
pement ; en même temps, ce personnage
remarquable rend hommage à l’éman-
cipation de la femme, rêvée depuis la fin
du XIXe siècle.
Avec Matilda, Roald Dahl écrit un plai-
Matilda, ill. Q. Blake, doyer doux-amer pour les Droits de l’en-
Gallimard Jeunesse fant, rectifiés par l’Assemblée générale
des Nations Unis en 1989. C’est l’époque
qui porte encore l’espoir qu’une poli-
tique coordonnée sur le plan internatio-
nal pourra protéger les enfants du
monde de la stupidité et des intérêts
égoïstes. Joan K. Rowling oppose un
univers mystérieux et magique au
monde insensible et vidé de sens des
Moldus. Elle vient ainsi au-devant des
désirs d’un grand nombre de contempo-
rains qui cherchent à surmonter leurs
crises émotionnelles, relationnelles,
voire existentielles, accélérées par les
Harry Potter et le Prince de Sang- mécanismes d’une économie et d’une
Mélé, ill. J.-C. Götting, technologie effrénées, en se réfugiant
Gallimard Jeunesse
dans des idées et des valeurs alternatives
souvent liées à des forces irrationnelles.

Images de l’enfant
Parallèlement à ces visions idéologiques,
ces auteurs ont également réussi à bros-
ser des portraits d’enfants-héros forts et
représentatifs des idées dominantes de
l’enfance dans la littérature pour la jeu-
nesse occidentale.

88 L A R E V U ED E SL I V R E SP O U RENFANTS-N°241 /dossier
Ainsi, tout en incarnant l’enfant tard) quitté l’espace d’une enfance pro-
méchante avec sa nature primitive, son tégée pour entrer dans la dure réalité
irrationalisme et sa force vitale non qu’elle doit affronter en la partageant et
canalisée, la Sophie de la Comtesse de négociant dorénavant avec les adultes,
Ségur sert aussi de contre-exemple aux aimables ou méchants, dont elle est
petites filles modèles qui, elles, s’appli- devenue l’interlocutrice.
quent, durant toute leur enfance, à deve- Harry Potter, enfin, incarne, comme
nir des adultes accomplies et utiles à la Matilda, l’image de l’enfant qui affronte
société. Il s’agit en fait des deux faces à égalité la réalité avec les adultes. Mais,
d’une représentation de l’enfant à visée contrairement à l’héroïne de Dahl qui ne
pédagogique qui domine la littérature doit affronter une situation difficile que
traditionnelle pour la jeunesse depuis le dans sa propre vie, Harry se voit littéra-
Siècle des Lumières. lement projeté dans une réalité com-
Heidi, par contre, incarne l’image plexe d’ordre politique, voire cosmique,
romantique de l’enfant, très répandue, déterminée par les jeux de pouvoir et les
notamment dans la littérature pour intérêts adultes dont il devient la cible.
enfants anglo-saxonne, germanophone La marche de l’enfant vers un statut
et scandinave. Celle-ci représente l’en- autonome et délivré des contraintes
fant comme une créature candide, pas pédagogiques commence avec Fifi
encore corrompue, et l’enfance comme Brindacier au milieu du XXe siècle ;
un paradis perdu : une vision rétrospec- Matilda et surtout Harry Potter semblent,
tive et nostalgique qui trouve ses racines à la fin du siècle dit « de l’enfant », avoir
dans les théories de Rousseau et dans le atteint le but. Ils se font reconnaître et
romantisme florissant du début du XIXe respecter dans leur individualité et leur
siècle. particularité, c’est vrai. Mais n’oublions
Fifi Brindacier, à son tour, symbolise, pas qu’ils restent quand même victimes
soixante ans plus tard, l’enfant libre et des humeurs et des intrigues d’adultes
autonome qui a enfin le droit de vivre qui déterminent au fond entièrement la
pleinement son enfance. Celle-ci n’est réalité qu’ils partagent1.
plus réduite à une période préparatoire à
l’âge adulte, mais constitue une phase Authenticité de l’enfant-héros
importante dans l’ensemble de la vie Vus du côté des jeunes, tous nos héros,
humaine ; mais elle se déroule encore indépendamment (ou plutôt en dépit) de
dans un espace protégé, voire doté d’é- l’image qu’ils incarnent avec succès,
léments magiques ; l’enfant y est roi et sont aussi de véritables personnages
les adultes en sont en grande partie d’enfants authentiques et complexes
exclus. auxquels les lecteurs peuvent s’identifier
Le portrait de Matilda est inspiré de cette sans difficulté. Comme si ces enfants fic-
même vision de l’enfant autonome. Née tifs s’étaient développés à l’insu de leurs
dans la tradition de Fifi Brindacier, elle créateurs, mais en s’inspirant de leurs
porte un regard ouvert et critique sur le propres expériences enfantines, avec les-
monde, notamment les adultes qui l’en- quelles ils partagent une affinité secrète.
tourent. Mais, contrairement à ses pré- Sophie est têtue, impulsive et désobéis-
curseurs, elle a entre-temps (40 ans plus sante, c’est vrai ; mais elle est avant tout

dossier /N°241-L A RE VUEDES LIVRESPOURENFANTS 89


curieuse, créative et pleine d’initiative : grande volonté. Petite fille surdouée, elle
autant de traits de caractère qui, dans montre d’une manière active et décidée
une optique psychologique moderne, que personne ne peut abuser d’une
sont nécessaires au développement nor- enfant si celle-ci est vive, observatrice et
mal d’un enfant sain. Même ses actes les prête à prendre des initiatives pour se
plus diaboliques sont commis avec cette défendre. Un magnifique exemple d’au-
naïve cruauté que la psychanalyse per- todétermination qui encourage les jeunes
mettra de comprendre plus tard. lecteurs à prendre, eux aussi, leur destin
Heidi vit des émotions et des aventures en main.
qui sont des projections des désirs et des Harry Potter, enfin, n’est pas simplement
rêves propres à l’enfance : une vie de un autre super-enfant. Certes il fascine à
Robinson dans la montagne, une grande cause de son savoir et de ses pouvoirs
liberté physique et spirituelle dans la magiques – qu’il partage avec ses amis –
nature, une relation privilégiée avec les mais il touche surtout par son ignorance,
animaux, une amitié avec un garçon partagée avec les lecteurs qui sont des
presque sauvage. De plus, elle s’inscrit jeunes ordinaires : il ne sait rien au pre-
dans une quête d’identité où l’on apprend mier abord du monde des sorciers, de
à s’accepter soi-même pour devenir leurs problèmes et de leurs relations
meilleure, mais pas au sens moral impo- avec les Moldus ; mais il en sait encore
sé par un système pédagogique et reli- moins sur lui-même, sur ses origines et
gieux rigide. Et son altruisme, souvent sur son destin. Il n’apprend donc que len-
mis en relation avec une visée chrétienne tement, au fur et à mesure, tout ce qu’il
que Johanna Spyri aurait véhiculée, cor- doit savoir pour affronter les épreuves
respond en fait à un stade spécifique du – ficelées avec raffinement – et com-
développement de la morale chez les prendre les sortilèges qui jalonnent son
plus jeunes. développement. Et dans cette quête de
Quant à Fifi Brindacier, elle représente lui-même et des mondes qui l’entourent,
une super-héroïne aux facultés mer- Harry est aussi curieux et désireux d’at-
veilleuses : très forte, extrêmement riche tention et d’affection, aussi anxieux et
(plus que les adultes même !), elle vit désemparé que chacun de ses lecteurs.
seule et peut donc disposer de son temps
et de son corps, faire et manger ce qu’elle Conflits existentiels
veut. Elle est prompte à la repartie et Enfin, nos cinq vedettes touchent leurs
surtout sans peur. Bref, elle incarne cet lecteurs, enfants et adultes, à un niveau
état de liberté et de puissance dont rêve plus profond de leur psychisme. Dans cette
chaque enfant ordinaire, faible et dépen- dernière perspective, ces personnages
dant... Pour mettre en relief ses pouvoirs fictifs réussissent en outre à illustrer un
magiques, Astrid Lindgren l’associe conflit psychique existentiel, donc uni-
d’ailleurs aux enfants voisins, Thomas et versel. Plus précisément, ils évoquent, à
Annika, dont la normalité est familière, ce niveau profond, la difficulté de gran-
donc rassurante. dir, le désir d’indépendance et le besoin
Matilda est dotée également de forces d’amour lié à l’angoisse d’être abandon-
exceptionnelles qui symbolisent plutôt né. Cette quatrième fonction, la plus
son indépendance intellectuelle et sa fondamentale, est certainement le garant

90 L A R E V U ED E SL I V R E SP O U RENFANTS-N°241 /dossier
le plus important du succès prolongé et
international d’un héros de roman pour
enfants.
Dans la trilogie de Fleurville de la
Comtesse de Ségur, le thème de la sépa-
ration est répété et multiforme : sépara-
tions définitives de la mère et du père,
séparations passagères du cousin Paul,
suivies, sur un plan plus symbolique,
par la perte de plusieurs animaux, éga-
rés ou morts suite à des bêtises de
Sophie. Toutes ces séparations et ces
états d’égarement provoquent chez la
petite héroïne des angoisses profondes et
menaçantes liées à de terribles senti-
ments de culpabilité et de remords.
Punie froidement par sa vraie mère très
distante, maltraitée par la mère-marâtre
Madame Fichini, Sophie ne trouve qu’au-
près de madame de Fleurville la bonté, le
sens de la justice et la tendresse géné-
reuse de la mère idéale qui sait la guider
et l’éduquer avec amour et patience.
C’est en écrivant les expériences de sa « Sophie pleure beaucoup et supplie sa mère de lui pardonner »,
Sophie fictive, que Sophie (!) de Ségur, in Les Malheurs de Sophie, ill. A. Pécoud, Hachette

elle-même, d’après sa biographie, enfant


mal-aimée et privée de toute attention et
affection maternelles, trouve la force répa-
ratrice pour intégrer, à plus de 50 ans,
l’enfant narcissiquement blessée qu’elle Heidi, monts et merveilles,
avait été. ill. T. Ungerer,
Le thème de la séparation est également L’École des loisirs
au centre de l’histoire de Johanna Spyri.
Contrairement à l’hypothèse courante
selon laquelle ce roman serait un simple
roman d’apprentissage dans lequel l’hé-
roïne vit essentiellement une crise de
construction d’elle-même, Heidi vit aussi
un conflit existentiel plus grave : car elle
souffre du traumatisme de séparations
répétées, d’une perte de la confiance pri-
mitive en l’amour fondamental, indis-
pensable pour vivre. Pourtant, elle ne
peut pas simplement être comptée parmi

dossier /N°241-L A RE VUEDES LIVRESPOURENFANTS 91


les nombreux (semi)orphelins de la litté- Quant à Harry Potter, il est obligé de
rature pour la jeunesse qui apprennent à reconstituer péniblement ses origines, à
se débrouiller sans parents pour gagner partir de quelques souvenirs forts mais
leur autonomie. Heidi se trouve dans un douloureux de ses parents, qu’il avait
véritable état de manque et, lorsqu’elle vigoureusement refoulés : passage diffi-
doit se séparer pour la deuxième fois de cile, mais obligatoire pour pouvoir gran-
tout ce à quoi elle s’est attachée, elle dir et se développer harmonieusement.
tombe psychiquement malade. Elle fuit sa Tous les défis lancés et les tâches accom-
dépression à Francfort, puis effectue, lors plies – dont le lecteur raffole sur le plan
de son retour sur l’Alpe, une régression du suspense – ne lui servent qu’à trou-
salutaire qui lui offre un retour aux désirs ver son identité, rendue problématique
et aux pulsions infantiles, mais aussi à sa et brouillée par sa parenté avec les
véritable source de vie et d’imagination. Moldus et par le rôle qu’il joue dans les
Fifi Brindacier, quant à elle, ressent, au conflits de la communauté des sorciers.
niveau plus profond de l’histoire, un
autre conflit familier aux enfants : le Sur l’arrière-fonds des théories du
désir d’omnipotence lié à l’amour œdi- mythologue et psychanalyste autrichien
pien qui aspire à posséder le père ; un Otto Rank2 enfin, nos héros ressemblent
désir qui ne peut être satisfait et dont même d’une manière étonnante au héros
chaque enfant doit faire le deuil en gran- mythologique type avec qui ils partagent
dissant. Tous les pouvoirs dans lesquels non seulement les circonstances difficiles,
Fifi excelle et toutes les prouesses qu’elle voire tragiques de leur naissance et
accomplit naissent de ce même désir enfance et de la lutte douloureuse pour
insatisfait. Mais elle n’a personne, voilà leur survie, mais aussi et surtout la capa-
la véritable tragédie, qui l’aiderait à inté- cité d’obéir courageusement à cet appel
grer ses fantasmes troublants, typiques impératif à la vie qui ne naît, selon
de la phase oedipienne. Contrairement à Rank, que de l’Esprit humain déterminé
ses amis, elle ne peut donc pas franchir par la liberté, la conscience et la volonté
ce pas nécessaire à toute socialisation et individuelles d’un être humain socialisé.
elle est condamnée à rester seule. C’est ainsi qu’ils réussissent, à l’image
Matilda à son tour, surdouée et indépen- du héros mythologique, à défendre leur
dante, est en réalité une pauvre enfant droit à l’existence et à se battre pour une
solitaire, négligée par ses parents et par place dans le monde qu’ils habitent ;
sa famille qui ne s’intéressent nullement Sophie, Matilda et Harry du moins, et
à elle. Elle vit donc concrètement le trau- Fifi Brindacier si nous la considérons
matisme de rejet et d’abandon tant comme une face seulement du person-
appréhendé par les enfants. Et, malgré sa nage principal (celle de l’enfant qui ne
brillante intelligence, elle ne ressent que veut pas grandir) dont les amis Thomas
le désir profond d’être acceptée et aimée et Annika constituent l’autre, mieux
telle qu’elle est. Tout son parcours, pour- socialisé. Le destin de Heidi, par contre,
tant épatant, illustre en fait cette quête reste ambigu dans cette optique, car elle
désespérée d’amour, de confiance et de ne progresse pas vraiment dans le sens
sécurité qui ne se voit satisfaite que dans mythologique, mais représente plutôt
sa relation avec Mademoiselle Candy. l’enfant éternelle joignant ainsi Peter

92 L A R E V U ED E SL I V R E SP O U RENFANTS-N°241 /dossier
Pan, le Petit Prince ou Mignon de habilement dans une seule de ces trois
Johann Wolfgang Goethe avec qui elle perspectives narratives.
est parfois comparée3. Mais ce n’est justement pas le cas des
héros que nous avons cités : Les expé-
Perspectives narratives riences et aventures de Sophie et Heidi
En éclairant jusqu’à présent nos héros servent clairement, il est vrai, d’exemples
bien aimés à la lumière des fonctions et de messages moraux et éducatifs, tels
qu’elles remplissent auprès de leurs lec- qu’ils sont véhiculés par des adultes
teurs, j’ai pu mettre en évidence autoritaires. Mais, en même temps, la
quelques caractéristiques principales de Comtesse de Ségur et Johanna Spyri
leurs histoires, aussi bien que de la litté- réussissent à brosser des portraits d’en-
rature pour la jeunesse en général. fants naturels et complexes qui témoi-
Or, cette littérature, écrite, comme nous gnent de la sensibilité psychologique de
le savons, par des adultes pour des leurs auteurs à l’égard de l’enfant réel et
enfants, me conduit à dégager encore un de leur complicité émotionnelle avec lui.
autre mécanisme qui contribue aussi à À l’inverse, les expériences de Fifi
expliquer le succès de ces romans. Pour Brindacier, Matilda et Harry Potter sont,
mieux faire comprendre mon propos, je à première vue, décrites dans une
dois remonter un peu en arrière dans la optique nettement anti-autoritaire qui
chronologie. La concentration sur l’en- prend en compte des états enfantins
fant, inhérente à toute écriture pour la sous toutes leurs facettes ; ceux-ci sont
jeunesse, influence, bien entendu, la encore mis en relief par les pouvoirs
position du narrateur adulte, fictif ou magiques dont leurs sujets sont dotés.
auteur : aux XVIIIe et XIXe siècles, des Cette position narrative complice de
expériences et des aventures enfantines l’enfant n’empêche cependant pas les
sont en fait en majorité racontées dans auteurs de faire comprendre et accepter
une optique autoritaire, c’est-à-dire du à leurs héros (ou tout au moins aux lec-
point de vue de l’adulte qui détient le teurs) qu’ils doivent respecter les lois et
savoir et la « vérité » ; puis, au XXe siècle, les exigences sociales développées par
cette attitude narrative autoritaire se voit les communautés dans lesquelles ils
de plus en plus remplacée par une vivent. Fifi reste donc marginalisée parce
optique de narrateur anti-autoritaire qui qu’elle n’accepte pas de renoncer à ses
s’identifie plus ou moins fortement avec rêves oedipiens d’omnipotence et de
l’enfant protagoniste, sa psyché et son s’intégrer dans une réalité communau-
vécu. À partir des années 1980 enfin, de taire, avec ses devoirs et ses charges,
plus en plus d’auteurs commencent à comme le font ses amis Thomas et
adopter une troisième perspective inter- Annika.
relationnelle, en prenant position pour Malgré sa supériorité et ses forces
les enfants et les adultes (non plus auto- magiques, Matilda ne peut pas survivre
ritaires, mais devenus partenaires), dans sans la protection et surtout l’encadre-
une optique égalitariste caractéristique ment d’un adulte qui l’aime, un besoin
de la littérature postmoderne. vital qui sera comblé par l’engagement
Un grand nombre des héros de romans de Mademoiselle Candy. Et Harry Potter,
pour enfants sont campés plus ou moins lui, ne peut bénéficier de sa position

dossier /N°241-L A RE VUEDES LIVRESPOURENFANTS 93


supérieure d’élu et de ses facultés et
savoirs magiques que dans la mesure où
il réussit à les intégrer dans le système
de valeurs, de règles et d’exigences éta-
bli à l’École de Poudlard, système qui
ressemble beaucoup à celui de nos
sociétés occidentales.
Ces auteurs savent donc habilement pla-
cer leurs héros et leur histoire au carre-
four des deux, voire trois perspectives
narratives. Et c’est justement dans cette
alliance réussie que repose, sans doute,
un autre secret du succès de leurs
romans.

1. Guggenbühl, Alain : « Kinder-romantische Fiktion oder


Stör faktor ? Plädoyer für eine gemässigte
Kinderfeindlichkeit ». Zurich, Neue Zürcherzeitung, 22
mai 2001, p. 77
2. Rank, Otto : Le Mythe de la naissance du héros, Elliot
Klein. Payot, 2000 (Science de l’homme)
3. Hurrelmann, Bettina : « Mignons erlöste Schwester »,
dans : Klassiker der Kinder und Jugendliteratur, Fischer,
1995, pp. 203-207.

Matilda et Melle Candy


in Matilda, ill. Q. Blake, Gallimard Jeunesse

94 L A R E V U ED E SL I V R E SP O U RENFANTS-N°241 /dossier