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Editions Esprit

L'historisation de la Résistance
Author(s): Jean-Pierre Azéma and François Bédarida
Source: Esprit, No. 198 (1) (Janvier 1994), pp. 19-35
Published by: Editions Esprit
Stable URL: https://www.jstor.org/stable/24275305
Accessed: 09-01-2019 12:51 UTC

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L'historisation de la Résistance

Jean-Pierre Azéma et François Bédarida*

L'HISTORIOGRAPHIE de la Résistance, telle qu'elle s'est construite


depuis la Seconde Guerre mondiale, est inséparable du statut de la
Résistance dans la société française. Objet de mythe (au singulier et
au pluriel) autant qu'objet d'histoire, la Résistance, au lieu de relever
d'une catégorie univoque, a acquis d'emblée une essence polypho
nique. Si l'on compte par milliers les livres d'histoire qui lui sont
consacrés - trop souvent malheureusement sur le mode épique -, force
est de constater qu'elle n'a pas jusqu'ici donné naissance à une grande
synthèse historique. Faut-il invoquer le fait qu'elle n'a jamais réussi
à échapper, et cela pas plus aujourd'hui qu'hier, à sa fonction nor
mative de régulateur de la conscience nationale ? Les difficultés, il
est vrai, sont énormes, comme le reconnaissait, en le déplorant, l'un
des protagonistes dès le lendemain de la guerre : « L'histoire de ces
années tragiques, écrivait-il, ne sera sans doute pas écrite avant long
temps et ce n'est peut-être que dans cinquante ans qu'un nouveau
Michelet saura en tracer la fresque1 ». Toujours est-il que le processus
d'historisation du phénomène mérite qu'on s'y arrête afin d'en dégager
les étapes, les modalités et le sens.
D'autant que l'image transmise dans le public par les média et
par la tradition orale - et même dans une certaine mesure par l'en
seignement - s'avère être la plupart du temps une image floue, sinon

* Jean-Pierre Azéma, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris et François Bédarida,


directeur de recherche au CNRS et ancien président de l'Institut d'histoire du temps présent,
ont dirigé les deux synthèses récentes sur l'occupation : Vichy et les Français, Paris, Fayard,
1992, et La France des années noires, 2 tomes, Paris, Seuil, 1993.
1. Françoise Bruneau, Essai d'historique autour du journal Résistance, Paris, Sedes, 1951,
préface de Claude Serreulles, p. 6.

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L'historisation de la Résistance

brouillée, et presque toujours réductrice. Ce qu'on privilégie en effet,


c'est la geste romantique des combattants de l'ombre : radios pia
notant sur leur poste émetteur, rassemblements nocturnes de paysans
autour des Lysander, et plus encore maquisards héroïques et toujours
prêts qui font sauter des dizaines et des dizaines de trains et cap
turent des légions d'Allemands à coup de mitraillettes (alors que
l'approvisionnement en armes...), bref une figure de Zorro années
1940. Autrement dit les exploits militaires tiennent le devant de la
scène, au détriment de la Résistance humble et quotidienne, sans
héroïsme et sans panache. D'où une focalisation sur la période de
la Libération ou au mieux l'année 1944. Sans parler des feuilletons
d'agents secrets (témoin Fabrizio Calvi, OSS : la guerre secrète en
France, 1990), parfois prolongés jusqu'à nos jours, par « piscine »
et barbouzes interposés, comme dans le livre de Roger Faligot et
Rémi Kauffer, les Résistants : de la guerre de l'ombre aux allées du
pouvoir (1989). Le tout sur fond de légendes pieuses : il faut savoir
par exemple que les actions menées par les résistants contre la di
vision Das Reich, massacrant, écrasant et brûlant tout sur son pas
sage, n'ont pas autant servi qu'on l'a dit à retarder la marche de la
division SS, puisque sa mission était d'abord d'écraser les « bandes »
de « terroristes » avant de gagner le front de Normandie.
Pareillement le discours tenu par certains grands acteurs aux mé
rites éclatants - discours qui cède inévitablement à l'hagiographie
commémorative, ne serait-ce qu'en riposte aux insinuations mépri
santes (« l'honneur inventé » de François Nourrissier) ou aux révi
sions malveillantes (les attaques plus ou moins perfides contre le
« résistantialisme », ses exagérations et ses bavures) -, tend à se
figer, à s'ériger en vulgate et, en fin de compte, à bloquer la route
au travail des historiens. En même temps, faute d'analyses assez
poussées, le flottement prévaut entre des thèses contradictoires :
ainsi la thèse de la Résistance comme élite de happy few, selon
laquelle encore à la veille du débarquement les résistants continuent
de ne constituer qu'une petite minorité, et à l'opposé la version d'une
« résistance de masse » -, belle formule, mais qui reste à démontrer
(à cet égard il n'est que de rappeler le leurre de l'équation réfrac
taire = résistant = maquisard).

En réalité, si la relation embrouillée entre les Français et la


Résistance continue d'être faite d'un mélange de fascination et
d'appréhension, c'est que pour eux, sans qu'ils en aient clairement
conscience, le statut de la Résistance repose sur un triple paradigme.
D'abord le paradigme de l'honneur recouvré. Après l'humiliation de
la défaite et les hontes de Vichy, n'est-ce point la Résistance qui,
à travers ses sacrifices et grâce à son idéal, a effacé les traces du
déshonneur et rendu aux Français leur dignité ? Second paradigme :

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l'identité nationale reconquise. Dans une collectivité taraudée depuis


1918 par les déceptions et les doutes, n'est-ce pas aussi la Résis
tance, en tant qu'acteur historique, qui a permis aux Français de
surmonter la crise d'identité nationale qui les secouait alors si du
rement et si intensément ? Troisième composante enfin : le para
digme de la République restaurée - dans ses valeurs comme dans
sa légitimité. Alors que dans le grand effondrement de 1940, au
spectacle d'une IIIe République à la dérive et d'un régime parle
mentaire rendu responsable de la défaite, l'esprit démocratique se
trouvait discrédité et en plein recul, c'est la Résistance qui non
seulement lui a redonné vigueur et vie, mais l'a réintégré dans la
tradition nationale : à savoir la vocation de la France, pays du pro
grès et des droits de l'homme.
Mais dans la mesure où l'historiographie de la Résistance est à
ce point immergée dans les circonvolutions de la société française,
dont elle a plus ou moins dû épouser les méandres successifs, et
où de surcroît elle s'est trouvée exposée aux vents les plus contraires
au carrefour de la mémoire officielle, de la mémoire commune et
de la mémoire savante, il n'y a pas lieu de s'étonner qu'elle ait
suivi des cheminements malaisés sans guère pouvoir échapper à un
inévitable processus d'instrumentalisation. Car il est incontestable
que dans le couple Vichy/Résistance, la priorité a longtemps joué
au profit de l'historiographie de la Résistance au détriment de celle
de Vichy. Tout concourait en effet à privilégier la première plutôt
que la seconde : un objet historique exaltant, une demande sociale
forte, une vertu éducative (en vue d'offrir des modèles et de fournir
des références à la jeunesse), une mémoire à la fois glorieuse et
dominante (n'est-ce point une mémoire de vainqueurs et non, comme
celle de Vichy, une mémoire de vaincus devant l'histoire, au point
même que certains ont multiplié avec constance les efforts pour être
inclus à part entière dans la famille résistante, tels les vichyssois
ralliés en 1943 au giraudisme...).
Mais c'est là aussi ce qui explique que la production historique,
en dépit d'efforts louables, n'ait jamais pu échapper complètement
à ce qu'on peut appeler l'hybridation de la science et du mythe.
D'un côté en effet sont rassemblés tous les outils éprouvés de la
méthode historique, sans du reste que leur application au cas par
ticulier pose de graves problèmes : sur ce plan par conséquent la
voie est ouverte à une démarche critique et scientifique. En revan
che, de l'autre côté, autour de l'objet d'histoire comme de l'objet
de mémoire, les mythes n'ont cessé de prospérer et de caracoler.
Au mythe d'une France rebelle et debout, majoritairement dressée
contre l'occupant et contre Vichy, qui a dominé les années 1950 et
1960, a répondu dans les années 1970 un contre-mythe, celui d'une

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France abâtardie, égoïste et veule, vivant dans un repli peureux et


médiocre, et qui ne se rallie à la Résistance que tardivement et
une fois que la victoire alliée paraît assurée. De cet univers batail
leur et mythique témoigne de manière significative la justification
donnée par Jean-Jacques de Bresson, alors à la tête de l'ORTF, au
refus de diffuser le Chagrin et la pitié, en arguant que le film « dé
truit des mythes dont les Français ont encore besoin2 ».
Aujourd'hui toutefois le processus d'historisation semble avoir suf
fisamment progressé pour que prévale l'étude critique. C'en est fini
des précautions d'encadrement officiel des chercheurs et des travaux
par l'État - depuis l'accès aux sources jusqu'à la production du sa
voir — comme ce fut le cas naguère entre 1950 et 1980, au temps du
Comité d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, organisme rat
taché aux services du Premier ministre, même si en fait il était géré
et financé par le CNRS et s'il a effectué de l'excellente besogne -,
une œuvre indubitablement savante, mais dans la ligne de la mémoi
re glorieuse du monde résistant. A cet égard le passage du Comité
à l'Institut d'histoire du temps présent, qui en a recueilli en 1980
la succession et qui dépend du seul CNRS, a marqué un tournant
significatif. Ajoutons que maintenant un pas de plus est en train
d'être franchi, puisque, entre les mains d'une nouvelle génération
d'historiens, l'histoire de la Résistance, affranchie des tentations et
des facilités de l'hagiographie, est désormais livrée à l'investigation
impitoyable des archives, à l'écart des partis pris et des complai
sances. Malgré tout ce serait se faire illusion que de nier que sub
siste quand même quelque écartèlement entre, d'une part, la
tentation azuréenne du mythe fondateur et salvateur et, d'autre part,
la glaise du savoir historique3.
En vérité l'historiographie de la Résistance est depuis quelques
années une historiographie en plein mouvement. Que l'on compare
la production d'aujourd'hui avec celle d'hier, et l'on mesurera aisé
ment l'écart qui les sépare tant sur le plan de la conceptualisation
et du champ que sur le terrain des sources.
Commençons par la définition. Comment caractériser en termes
simples et topiques ce phénomène singulier et original, propre à la
Seconde Guerre mondiale, qu'est la Résistance ? Si l'on reprend une
définition récente, destinée à couvrir toutes les formes de résistance
en Europe - « l'action clandestine menée, au nom de la liberté de
la nation et de la dignité de la personne humaine, par des volontaires
s'organisant pour lutter contre la domination (et le plus souvent

2. Cité par Henry Rousso, le Syndrome de Vichy, 2e éd., Paris, Seuil, 1990, p. 131.
3. Il ne serait pas sans intérêt de suivre l'évolution du concours de la Résistance depuis sa
création en 1964 et d'étudier le traitement accordé respectivement au mythe et à l'histoire tant
par les enseignants que par les élèves qui y ont pris part.

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l'occupation) de leur pays par un régime nazi ou fasciste ou satellite


ou allié4 » -, on remarque qu'elle met en évidence tant la double
motivation des résistants (réflexe patriotique et impératifs idéologi
ques) que la double stratégie qui guide leur action (libération na
tionale et libération de toutes les formes d'oppression). Par ailleurs
sont présentes les trois composantes fondamentales du fait résistant :
l'activité souterraine et illégale ; le volontariat, base de l'engagement
personnel ; la lutte multiforme, armée ou non.
C'est là qu'apparaît la première mutation historiographique : la
mutation du champ, par l'élargissement du concept de résistance.
Alors que jadis tout était focalisé sur la dimension militaire, qui
trônait en reine, voilà qu'on a passé du militaire au politique et au
caritatif : cédant arma togae. Certes la résistance armée, celle de
la guérilla et des maquis, des sabotages et des réseaux de rensei
gnement et d'évasion, garde une place importante, mais elle a perdu
sa position hégémonique d'antan, au profit de la résistance civile -
politique et idéologique - et de la résistance humanitaire - l'aide
aux victimes de la persécution et de la répression.
De cette mutation conceptuelle on peut se faire aisément une idée
quand on regarde en arrière, en direction d'une des entreprises ma
jeures du Comité d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, bap
tisée « chronologie de la Résistance ». Par ce grand travail de
recherche collective il s'agissait de dresser un gigantesque inven
taire des actions de résistance à travers la France avec la date et
un bref descriptif de chacune d'elles. Mais cette entreprise extra
ordinairement fouillée, canton par canton, qui a occupé plus de deux
décennies — entreprise en un sens admirable de labeur et d'érudi
tion — a souffert dès le départ d'un vice radical : une conception
étroite et réductrice de la Résistance, identifiée, à partir des rapports
des brigades de gendarmerie, aux seuls « faits visibles de l'extérieur,
au moins par leurs effets », à savoir : 1. — les sabotages, les attentats,
les parachutages, les combats, 2. — la répression et les arrestations,
3. - les grèves et manifestations5. Du coup la Résistance se trouve
réduite au seul « fait résistant » et aux statistiques, le tout consigné
sur fiches. Que deviennent la prise de conscience et le sursaut de
dignité, la volonté de dire non, les réunions secrètes - à la base
comme au sommet -, la composition et la diffusion des journaux

4. François Bédarida, « L'histoire de la Résistance : lectures d'hier, chantiers de demain »,


Vingtième siècle, juillet-septembre 1986. Voir dans ce numéro l'article de Jacques Semelin.
5. Henri Michel, « Pour une chronologie de la Résistance », Revue historique, CCXXIV, 455,
juillet-septembre 1960, p. 111-122. Cf. aussi deux numéros spéciaux du Bulletin du Comité
d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, octobre 1959 et janvier 1966. H. Michel reconnaît
lui-même que bien des actions de la Résistance trouvent malaisément place dans une chronologie
ainsi conçue, depuis la presse clandestine jusqu'aux réseaux d'évasion ou de renseignements
et même aux maquis. L'enquête, lancée en 1959, s'est poursuivie jusqu'à la fin de l'existence
du Comité (et même un peu au-delà dans le cadre de l'Institut d'histoire du temps présent).

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clandestins, l'entraide et la solidarité ? C'est le triomphe de l'indice


matériel, autant que possible dans le cadre de l'action armée, au
détriment de l'esprit. D'un tel appauvrissement la raison est simple :
la domination sans partage de la vision militaro-activiste de la Résis
tance qui a eu si longtemps cours, mais qui actuellement a cédé
devant la poussée d'un concept polyphonique.
A la faveur de ces mutations du champ, et sous l'effet du Zeitgeist,
deux catégories d'acteurs, relégués jusque-là à l'arrière-plan, sinon
dans l'oubli, ont fait leur entrée en force dans l'historiographie de
la Résistance : les femmes et les juifs. Encore convient-il en ce do
maine de se défier des anachronismes et des biais, si bien inten
tionnés soient-ils. En ce qui concerne les femmes, il est certain que
leur rôle a été largement occulté en raison de plusieurs facteurs :
le sexisme d'une société à prééminence masculine (n'oublions pas
que seulement cinq croix de la Libération sont allées à des femmes),
la prédominance d'une histoire virile axée avant tout sur les luttes
armées, la modestie des résistantes elles-mêmes qui dans leur plus
grand nombre ont contribué à se faire oublier alors qu'au même mo
ment leurs camarades masculins clamaient bien haut leurs mérites.

Mais si à partir des années 1970, dans la foulée d'un féminisme


militant, on a heureusement procédé à une réévaluation de leur rôle
en leur restituant de vastes territoires du patrimoine de la Résistance
et en leur consacrant des recherches neuves et approfondies, force
est de reconnaître que leur place relativement mineure dans cette
histoire reflète avant tout le statut de la femme dans la société fran
çaise à la fin des années 1930. De là les « fiefs » qui leur ont été
concédés : fonctions d'agents de liaison, tâches de secrétariat, ser
vices sociaux. Autrement dit les femmes sont rarement présentes au
niveau supérieur, là où sont prises les décisions affectant mouve
ments et réseaux. Et bien souvent, parmi celles qui s'engagent, on
trouve des femmes qui avaient déjà acquis leur autonomie ou qui
disposent d'une certaine liberté, ce qui leur vaut tout naturellement
un léger avantage dans la hiérarchie.
Quant aux juifs, dans un premier temps, on a très peu parlé de
leur action dans la Résistance. Puis le renouveau de la mémoire
juive vers la fin des années 1970 a profondément modifié les ques
tionnements. On a donc consacré nombre de livres et d'articles à
la Résistance spécifiquement juive, qu'il s'agisse de résistance ar
mée ou de résistance caritative (puisqu'on redécouvrait au même
moment cette dernière). Mais à partir de là on a cherché à aller
beaucoup plus loin. D'abord en tentant de faire dire à de nombreux
résistants juifs qu'ils étaient entrés en résistance en tant que juifs
résistants : en d'autres termes ce serait leur judaïté qui expliquerait
soit principalement soit exclusivement leur engagement. Ce qui dé

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nature les motivations aussi bien des Français « israélites » que des
militants de la section juive de la MOI. Plus contestable encore est
la thèse privilégiant systématiquement les quelques maquis juifs,
parce que sionistes, et récusant la résistance armée des juifs engagés
dans les FTP, parce que celle-ci ne visait pas en elle-même à sauver
des juifs.
Autre source de distorsion : "les effets de balancier, comme on
peut l'observer dans l'historiographie du parti communiste. Jadis,
au temps de la toute-puissance de la mémoire communiste qui faisait
du parti de la classe ouvrière l'alpha et l'oméga de la résistance
intérieure, tandis que les Français libres n'étaient somme toute que
des émigrés issus de la bourgeoisie nationale, une grande partie des
débats, qu'on fût sympathisant ou adversaire, tournait autour du rôle
des communistes dans la Résistance, depuis le pont aux ânes contro
versé des débuts (le PCF a-t-il été, oui ou non, résistant entre juin
1940 et juin 1941 ?) jusqu'aux polémiques sur la Libération (le PCF,
aidé de ses sous-marins, a-t-il voulu prendre le pouvoir ?). De là
une impression de surdose. Or l'évolution politico-idéologique, en
faisant partir le balancier dans l'autre direction, aboutit à minorer
indûment la place des communistes, auxquels dans le public on ne
s'intéresse plus guère que par inadvertance, sauf à considérer la
seule stratégie par rapport à Moscou, ce qui est tout de même très
réducteur. Poussera-t-on le paradoxe jusqu'à soutenir qu'à l'heure
actuelle le PCF est devenu le parent pauvre de l'histoire de la Résis
tance ? Non, sans doute, mais le trend va dans ce sens.

Il est un autre domaine dans lequel les mutations historiographi


ques ne sont pas moins considérables : c'est le domaine des sources.
Ne parlons même pas de l'ouverture en masse des archives publiques
à la suite de la loi d'archives de 1979, même si subsistent nombre
de restrictions. Il s'agit surtout, dans le travail d'établissement du
savoir, du déplacement de la recherche de l'oral vers l'écrit. Car à
l'époque des pionniers de l'histoire de la Résistance, un postulat
bien établi voulait que, puisque les règles de la clandestinité im
posaient de ne laisser aucune trace écrite, toute l'histoire était ins
crite dans la mémoire des témoins. A quoi s'ajoutait la difficulté,
voire l'impossibilité, d'accès aux documents écrits. Il s'en est suivi
un remarquable travail de recueil systématique des souvenirs des
acteurs, comme la Commission d'histoire de l'occupation et de la
libération de la France (CHOLF) l'a patiemment fait entre 1945 et
1950. Mais du même coup, avec ce triomphe imprévu de l'histoire
orale, non seulement le témoignage a prévalu comme source quasi
unique, mais le témoin a été érigé en garant et gardien de la vérité
historique. L'archétype de cette forme d'histoire construite essen
tiellement sur les dépositions orales, c'est l'Histoire de la Résistance

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d'Henri Noguères. Impressionnant monument à propos duquel l'au


teur a avancé deux raisons pour justifier le parti adopté : d'abord
la rareté des sources écrites, ensuite le souhait — mais cette affir
mation est plus que contestable - « que cette histoire fût non seu
lement écrite, mais encore discutée, et contrôlée, par ceux qui l'ont
vécue ».

A l'opposé Daniel Cordier, dans le grand œuvre qu'il a entrepris


sur Jean Moulin, a choisi de ne recourir par principe qu'aux docu
ments écrits sans jamais se fier aux témoignages, trop souvent peu
sûrs et contradictoires. Sans aller jusqu'à suivre une ligne aussi radi
cale, on doit souligner que les travaux les plus récents et les plus
marquants sur l'histoire de la Résistance ont largement fait appel
aux archives écrites - documents officiels, papiers personnels, télé
grammes échangés avec Londres, etc. - à côté des témoignages. Car,
si opportun que soit le mouvement de retour vers le document écrit
et contemporain par rapport à l'histoire orale, cette dernière demeure
doublement nécessaire : d'abord par défaut, ensuite afin de pouvoir
saisir l'évolution des enjeux de mémoire. Mais on ne répétera jamais
assez qu'en bonne rigueur il convient de ne pas mélanger les genres
et qu'il est capital de bien opérer le partage entre mémoire et his
toire.

Arrêtons-nous maintenant sur cet autre vecteur historiographique


qu'est l'histoire du cinéma. Car, comme vient de le montrer une
thèse récente, les cycles de production cinématographiques sont
largement articulés autour des temps forts de l'histoire politique et
sociale de la nation6. Ainsi le cycle de l'épopée héroïque de l'après
Libération cède la place, lorsque surgit la guerre froide, à une décen
nie de désenchantement ; après quoi, sous la république gaullienne,
le thème de la Résistance revient en force pour la plus grande gloire
du chef de la France libre.
Il y a bien une spécificité de la production des films de fiction
et des documentaires en 1944-1945 : la plupart d'entre eux prennent
la guerre pour thème et en consacrent la geste héroïque. Déjà on
peut percevoir ce que Pierre Nora a nommé « les deux ailes mar
chantes issues de la Résistance », la mémoire gaulliste, la mémoire
communiste7. Les documentaires produits par le Service cinémato
graphique des armées, contrôlé par le gouvernement provisoire, four
nissent une interprétation strictement militaire d'un combat mené
contre un ennemi héréditaire dans une guerre de trente ans, tandis
que le rôle des soldats sans uniforme est systématiquement minoré ;

6. Ce développement doit beaucoup à la thèse brillamment soutenue, en octobre 1993, par


Sylvie Lindeperg, Images de la Seconde Guerre mondiale dans le cinéma français (1944-1969 :
les usages cinématographiques du passé), à l'Institut d'études politiques de Paris.
7. Pierre Nora, « Gaullistes et communistes », in Pierre Nora, les Lieux de mémoire, III, Les
France, Paris, Gallimard, 1992.

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le PCF, lui, en soulignant le pathétique du combat résistant, s'efforce


de donner la primauté à la lutte clandestine et antifasciste. Reste
que les deux grands succès de l'heure, la Libération de Paris, monté
juste après l'insurrection pour exalter le Paris populaire, et encore
plus la Bataille du rail, réalisée par René Clément en 1945, donnent
une image consensuelle, irénique et presque désincarnée d'une ar
mée des ombres évoluant comme poisson dans l'eau dans une France
quasi unanime. Ces deux films répondaient aux attentes d'un public
qui croyait aux lendemains qui chantent et cherchait à surmonter
coûte que coûte l'affreux trauma de 1940.
A partir de 1946, prévaut au contraire le désenchantement, avant
que l'émergence de la guerre froide ne modifie profondément les
enjeux de la représentation du passé immédiat, d'où les communistes
allaient pratiquement être exclus. Deux titres prouvent que les temps
ont brusquement changé : dès 1947, Claude Autant-Lara peut sortir
le Diable au corps, dont le pacifisme anticocardier dépassait le cadre,
pourtant imposé par le producteur, du premier conflit mondial ; un
an plus tard, Sacha Guitry se permettait, dans le Diable boiteux, par
Talleyrand interposé, de procéder à sa propre réhabilitation.
Les films de fiction se focalisent de moins en moins sur la guerre
et, à l'intérieur même des productions centrées sur les années 1940,
la Résistance devient le parent pauvre. Les cinéastes s'intéressent
plus à l'exode (Jeux interdits, que René Clément tourne en 1951),
au retour du prisonnier désabusé par le spectacle de la France libé
rée (le Retour de René par Jean Dréville) et tout autant à la peinture
sans fard de la débrouillardise et de la montée des nouveaux riches
(le Bal des pompiers d'André Berthomieux en 1948, et mieux encore,
en 1956, la Traversée de Paris de Claude Autant-Lara dont le dis
cours continûment ambivalent fut bien accueilli par les spectateurs).
Quant aux résistants, mis à part la relation toute pleine d'ascèse
que fit Bresson de l'évasion d'un authentique résistant (Un condamné
à mort s'est échappé, 1956), les temps ne sont plus à l'épopée. Ce
qui l'emporte, c'est soit la représentation de la résistance civile (le
Silence de la mer, adapté par Jean-Pierre Melville en 1947), soit
celle d'une France au gaullisme très daté : le Père tranquille (Noël
Noël, 1946) célèbre le Français moyen, chef aussi discret qu'efficace
d'un réseau relié à Londres, se gardant de toute gesticulation inutile,
rentrant modestement dans le rang une fois la Libération advenue.
Les années De Gaulle voyaient revenir en force la représentation
filmique de la guerre, avec une prime donnée à la Résistance. Le
« duel-duo » (c'est la formulation pertinente de Pierre Nora) gaul
lo-communiste allait contribuer à ce retour de flamme - duel-duo
qui tourna au net avantage de la mémoire gaulliste. Normandie
Niemen (Jean Dréville, 1959) est une bonne illustration de cette

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conjonction des deux mémoires alors dominantes. Le film le plus


emblématique en fut, en 1965, Paris brûle-t-il ?, sorte de peplum
ayant pour cadre l'été 1944, joué par une pléiade d'acteurs célèbres
et où René Clément réussit à faire disparaître dans la trappe de
l'histoire édifiante aussi bien Georges Bidault, puni rétrospective
ment pour appartenance à l'OAS, que Maurice Kriegel-Valrimont, qui
se trouvait en rupture de PCF.
La mémoire gaulliste prenait un net avantage avec le relais des
comédies - une des singularités de la décennie — qui offraient, en
même temps qu'un divertissement fort rentable, une vision irénique
de Français somme toute rassemblés socialement, idéologiquement,
politiquement. C'est que le Général les avait déjà fort bien compris !
Et voilà que défilent les héros malgré eux, qui ont au fond la tripe
tricolore, dans Babette s'en va-t-en guerre (Christian-Jaque, 1959),
la Vie de château (Jean-Paul Rappeneau, 1965) et bien entendu la
Grande Vadrouille (Gérard Oury, 1966), champion toutes catégories
du nombre d'entrées en France. Le public boude les films qui contes
tent cette vision simpliste : Arrêtez les tambours (1960) où Georges
Lautner relate le drame d'un médecin humaniste qui succombe en
1944 sous le poids de l'intolérance et du fanatisme ; et encore plus
les Honneurs de la guerre (1960) de Jean Dewever, qui donne une
image très non conformiste de la libération d'un village de la Marne
et vise indirectement la politique algérienne du général De Gaulle.
Dans une ligne différente, la Guerre des ombres, réalisé en 1969
par Jean-Pierre Melville, qui décrit une résistance intérieure mar
chant la main dans la main avec la France libre, vient clore avec
talent ce cycle du retour de l'enchantement résistant.
A partir de là, la mode « rétro » inverse le cours des choses en
mettant à rude épreuve un passé sublimé par la mémoire gaulliste.
Car les films de fiction qui viennent alors revisiter les années noires
s'intéressent plus volontiers aux attitudes ambivalentes des Fran
çaises et des Français qu'à la geste héroïque des résistants. Dans
Lacombe Lucien (Louis Malle, 1973), archétype de cette relecture
de la France occupée, le petit fasciste prolétaire détruit symboli
quement la maquette du bateau du fils de ce chirurgien qui - comme
d'habitude - se retrouvera dans le bon camp, celui des vainqueurs.
De même Claude Berri adapte en 1991 à l'écran Uranus, où - c'est
le moins qu'on en puisse dire - les résistants sont tout sauf à leur
avantage. Sans doute le succès du Vieux Fusil (Robert Enrico, 1976),
du Dernier Métro (François Truffaut, 1980) et mieux encore de Au
revoir les enfants (Louis Malle, 1987) tend à prouver que la Résis
tance peut demeurer un ressort dramatique plébiscité par le public.
Mais de telles productions ne font plus forcément recette, comme
le montre l'échec récent de Boulevard des hirondelles. Mieux, Jean

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Marie Poiré a pu rencontrer un franc succès avec un film parfaite


ment « iconoclaste » (Henry Rousso), Papy fait de la résistance
(1982), qui brocarde à chaque scène la Résistance en la parodiant
de manière burlesque. Un film qui, à sa manière, représente toutes
les formes de relecture que le cinéma a fait depuis deux décennies
de la France de 1940 à 1944.
Si l'on tente maintenant d'analyser la trajectoire suivie par l'histo
risation de la Résistance entre la Libération et aujourd'hui, il est
possible de découper la période en cinq grandes tranches qui consti
tuent dans la production d'histoire autant d'étapes successives reflé
tant chacune un jeu de miroir passé/présent.

1944-1947 : une façade noble et menacée

Bien que pendant quelque temps et dans une certaine mesure


prévale l'irénisme, par exemple à l'occasion des commémorations,
le consensus très vite se fissure. D'ailleurs l'unité entre communistes
et non-communistes est brisée depuis l'éclatement du MLN (Mouve
ment de libération nationale) sans qu'ait réussi à émerger un parti
de la Résistance. C'est le temps des bilans. On liquide les Etats.
On rassemble et organise les premiers matériaux. On focalise sur
les événements militaires, avant tout en célébrant ceux de la Libé
ration. Du côté communiste, « le parti des 75 000 fusillés » a beau
tenter un forcing, ce sont les gaullistes qui produisent grâce à Daniel
Cordier et Vitia Hessel le premier ouvrage important (resté inédit),
le Livre blanc des archives du BCRA, longtemps la seule source do
cumentaire sur les relations entre Londres et la Résistance, cepen
dant que plusieurs des acteurs commencent à publier en 1946 des
récits-témoignages : le Sacrifice du matin de P. Guillain de Bénou
ville, Nous sommes des rebelles de Philippe Viannay, Rebelles, soldats
et citoyens d'Yves Farge, toutes lectures non gaulliennes du combat
clandestin. Sur le plan de la mémoire savante paraît en janvier 1946
à la Documentation française la première étude de référence sous
le titre Esquisse d'une histoire de la Résistance française, rédigée
par Odette Merlat-Guitard, secrétaire-générale adjointe de la CHOLF.
En sens inverse notons l'apparition très tôt d'un terrain de clivage,
par rapport auquel les résistants se retrouvent unis et même serrent
les rangs face à l'éventail de leurs adversaires : c'est l'historiogra
phie de l'épuration, encore dans les limbes, mais qui au fil des an
nées ne variera pas. D'un côté, l'on s'en sert comme porte-drapeau
en tentant d'accréditer la légende du bain de sang. De l'autre les
résistants, formés en carré, n'auront de cesse de la ramener à de

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justes proportions tout en la justifiant au nom des trois paradigmes


de l'honneur, du patriotisme et de la démocratie républicaine.

1947-1958 : les éboulements de la guerre froide

A partir de 1947, par suite de la division du monde en deux


camps, les fissures deviennent des fractures. Des crevasses s'ouvrent
béantes. Des pans de mur entiers s'effondrent. A la place du bel
unanimisme des luttes passées, ce sont les déchirements du peuple
résistant : commémorations séparées, divisions lors du vote des lois
d'amnistie de 1951 et plus encore de 1953, guerres de religion sur
la CED. Tandis que la mémoire communiste se place en ordre de
bataille - une mémoire-bunker, ossifiée et surcodée, véhiculée par
toute la presse et les organes militants du Parti - avec YHistoire de
la Résistance de Jean Dautry et Pastor (1950) et des pages vigou
reuses dans le Fils du peuple de Maurice Thorez (1949), la mémoire
gaulliste publie coup sur coup Missions secrètes en France du colonel
Passy (1951), Envers et contre tout de Jacques Soustelle (1947 et
1950), puis les Mémoires de guerre du général (1954, 1956 et 1959),
ensemble d'ouvrages appuyés sur quantité de documents inédits,
projetant une version toute gaullienne de la Résistance et réglant à
l'occasion les comptes du RPF. Ce qui fait que les non-gaullistes et
non-communistes sont plutôt réduits à la portion congrue : on citera
toutefois YAnnuaire de la Résistance paru en 1948.
Quant aux historiens du Comité d'histoire de la Deuxième Guerre
mondiale, après la publication par Henri Michel de son petit manuel
standard sur la Résistance dans la collection « Que sais-je ? » en
1950 — livre qui curieusement débute par la France libre avant
d'aborder la résistance intérieure —, ils se mettent à étudier, en s'ap
puyant sur les témoignages des acteurs survivants et sur la presse
clandestine, quelques mouvements : Combat par Henri Michel et Ma
rie Granet (1957), Défense de la France par Marie Granet (1960),
l'ouvrage de Françoise Bruneau, Résistance, ayant montré la voie
(1951).

1959-1969 : le temps du palais gaulliste


et de la datcha communiste

Au cours de cette séquence, contemporaine du triomphe de la


Ve République et de son chef, l'hégémonie de la mémoire gaulliste
atteint son point culminant. Symbole de la symbiose entre résistance
extérieure et résistance intérieure : la panthéonisation en 1964 de
Jean Moulin, chef tardivement découvert des résistants et maintenant
érigé en héros éponyme définitif comme représentant du général De

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Gaulle. Tout dans la cérémonie est fait pour marquer la subordina


tion des combattants de la clandestinité à la France combattante,
au point que dans son discours Malraux ne parlera quasiment pas
des résistants de l'intérieur8.
Sur le plan scientifique, comme la distance avec l'événement s'ac
croît d'année en année, la Résistance commence à faire l'objet de
travaux universitaires plus nombreux. C'est en 1962 que lui est
consacrée la première thèse de doctorat, celle d'Henri Michel sur
les Courants de pensée de la Résistance, dont la soutenance se déroule
en Sorbonne devant un parterre de compagnons de la Libération :
toute la fine fleur de la Résistance est là, fïère d'assister à la consé
cration de ce mariage entre la mémoire des acteurs et le travail
savant.

Il est vrai qu'alors dans leur plus grand nombre les histori
sont en phase avec l'approche fournie par le miroir gaulliste :
Henri Michel lui-même qui publie en 1963 son « Que sais-j
sur la France libre et en 1964 son Jean Moulin l'unificateur de
ture très gaullienne. Il en va de même du livre de René Hosta
à l'origine une thèse de droit, le Conseil national de la Résista
les institutions de la clandestinité, publié en 1958 (c'est encore
net dans la réédition de 1989).
Dans le camp communiste l'édifice solidement construit dep
la Libération tient bon, même s'il n'a ni les dimensions ni la maje
du palais gaulliste. A l'intérieur de cette datcha confortable o
douillettement, sans changer un iota à la version canonique ressas
ad libitum, comme c'est le cas dans les histoires officielles du par
tel l'ouvrage collectif le Parti communiste français dans la Résist
(1967), et dans les Mémoires de Jacques Duclos (t. III, 1970). P
intéressant est l'ouvrage de Charles Tillon, les FTP (1962), à la
violemment antigaulliste et bien ancré dans la ligne officielle.
Non moins antigaulliste, mais pour de tout autres raisons, le pa
phlet de Georges Bidault, D'une résistance à l'autre (1965) mêl
et OAS, tandis qu'un autre acteur de premier plan, Christian Pine
apporte dans la Simple Vérité (1960) de multiples retouches à la
gaulliste. A part, l'inclassable Emmanuel d'Astier de la Vigerie,
De la chute à la libération de Paris (1965) vient conforter de f
colorée, comme il l'avait fait quelque vingt ans plus tôt avec S
fois sept jours (1947), un gaullo-progressisme minoritaire, mais te

8. Indice révélateur : dans le premier travail sérieux sur l'histoire de la Résistance,


cicule de 1946 de la Documentation française mentionné plus haut, il n'est presque pas q
de Jean Moulin, présenté simplement comme l'un des responsables de la zone sud.
Pierre Brossollette que va la vedette ainsi que le mérite de l'unification de la Résistanc

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Les années 1970:


Véchafaudage de mémoires non conformes

Après la disparition du général De Gaulle et au milieu des remou


de l'après-1968, la scène change et des reclassements de taille
s'opèrent dans trois directions. D'abord voici venu le moment des
déconstructions. C'en est fini de l'occupation du terrain tous azimuts
par les chantres du gaullisme, contre lesquels se dresse duremen
une génération marquée par les retombées culturelles de mai 1968
et qui refuse a priori le discours sur la France éternelle - appelé
méprisamment le discours de « l'honneur inventé ». Du côté comm
niste, où le parti est en perte de vitesse, la légende dorée doit auss
céder du terrain, les obscurités fâcheuses de la biographie de
Georges Marchais aidant. Mais surtout plusieurs des fondations ap
paremment les plus sûres de la forteresse résistante se trouven
ébranlées. Au cinéma, en littérature, se déploie une véritable cam
pagne « anti-résistantialiste » qui corrode les certitudes les mieux
acquises et désacralise le temple de la mémoire, si pieusement en
tretenu jusque-là par une cohorte composite, mais convaincue, d
fidèles.

Parallèlement à cette reconquête de l'espace sacré par les in


croyants, de nouveaux acteurs montent au créneau, en apportant des
versions non conformistes des années sombres au lieu de se couler
dans les moules déjà tout prêts. C'est le cas de deux grands chefs
de mouvement de zone sud, en l'occurrence Combat : Henri Frenay
(La nuit finira, 1973) et Claude Bourdet (l'Aventure incertaine, 1975).
A ces dérangeantes remises en cause participent aussi, quoique dans
des camps antagonistes, aussi bien les résistants de Vichy - tel le
colonel Paillole dans son livre Services spéciaux paru en 1975, relayé
sur le mode savant par la monographie consacrée en 1974 à l'ORA
(Organisation de résistance de l'armée) par le colonel Augustin de
Dainville - qu'à l'extrême gauche Charles Tillon dont le livre
témoignage, On chantait rouge (1977), bouscule vivement l'ortho
doxie de l'histoire officielle du PCF. Le résultat, c'est qu'à la place
d'un consensus de bon aloi on voit renaître les conflits d'autrefois
et les querelles non vidées, avec tous les vieux comptes à régler.
N'est-ce point alors en effet, en plein milieu de ce foisonnement,
que surgit la controverse sur la personnalité de Jean Moulin accusé
par Frenay de crypto-communisme ?
Dans le même temps — et c'est le troisième volet — paraissent à la
fois une chronique mensuelle de la Résistance par Henri Noguères,
appuyée presque uniquement sur les témoignages des acteurs (les
cinq volumes s'étendent de 1967 à 1981) et des travaux d'historiens,

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qui au contraire recoupent systématiquement les témoignages oraux


par des papiers, publics ou privés. Ainsi en va-t-il, parmi les Fran
çais, de deux solides études de mouvements, le Franc-Tireur de Do
minique Veillon (1977) et Témoignage chrétien de Renée Bédarida
(1977), et parmi les historiens étrangers, des ouvrages stimulants
de John Sweets aux États-Unis sur les Mouvements unis de Résis
tance (The Politics of Resistance in France : a History of the MUR,
1976) et de Roderick Kedward en Angleterre sur la résistance en
zone sud (Resistance in Vichy France, 1978, qui a attendu 1989 pour
être traduit en français). Simultanément la thèse de Pierre Laborie,
Résistants, vichyssois et autres (1980), à partir d'une analyse dépar
tementale très fouillée, est venue renouveler le concept de Résis
tance en éclairant toute la gamme des couleurs du spectre résistant.
En somme cette percée de travaux méthodiques, documentés, sou
cieux de ne pas mélanger mémoire et histoire, traduit un investis
sement d'avenir dont les fruits vont se multiplier dans la décennie
suivante.

Des années 1980 au début des années 1990:


un gratte-ciel en construction

En arrivant au temps présent on enregistre maints signes de santé


dans le processus d'historisation de la Résistance : des investigation
neuves, un nombre croissant de chercheurs - le plus souvent de
qualité -, une multiplication de la production, cependant que les
commémorations, elles aussi florissantes, demeurent inévitablement
dans le registre du rituel semi-légendaire. De là un écart croissant
entre des mémoires sensibles aux mythologies des sirènes pieuse
et une histoire de plus en plus professionnelle, pratiquée par des
historiens plus jeunes, plus distanciés, plus critiques. De là aussi
une aspiration très marquée depuis quelques années à un renouve
lement des concepts, des problématiques, voire des méthodes, san
trop s'embarrasser de certains héritages encombrants ou désuets, en
ouvrant hardiment de nouvelles pistes et en développant la pros
pection et la réflexion9.
D'ores et déjà, sans crainte d'exagérer, on peut parler, nous sem
ble-t-il, d'un véritable gratte-ciel en construction, tant les travaux
en s'accumulant font progresser le savoir. L'édifice, parce qu'il est
porté par l'ambition de s'élever de plus en plus haut, repose sur de
solides fondations, tandis qu'aux multiples étages, en général bien

9. De ces aspirations témoigne le récent colloque tenu à Toulouse en décembre 1993, sous
la direction de Pierre Laborie et Jean-Marie Guillon.

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différenciés et spécialisés, œuvrent des tribus bigarrées d'historiens


en plein labeur.
A la base, sur les quatre gros blocs porteurs, trois sont constitués
par des thèses récentes et exemplaires (dont on espère la publication
prochaine). L'une est une étude régionale, la Résistance dans le Var
de Jean-Marie Guillon (1989) ; une autre est consacrée à un mou
vement de zone nord, Destins d'un mouvement de Résistance : Défense
de la France d'Olivier Wieviorka (1992) ; la troisième à un mouve
ment de zone sud, le Mouvement de Résistance « Libération-sud » de
Laurent Douzou (1993). Sur ce terrain le parcours est désormais
bien balisé : les modalités et les motivations de l'engagement, les
logiques de l'action et de l'organisation, la sociologie et la géogra
phie des militants, les avatars de la croissance et de la répression,
les enjeux politiques au fur et à mesure qu'approche le débarque
ment, la dialectique du militaire et du civil, les stratégies de pouvoir
de l'avant et l'après-Libération, voilà les questionnements majeurs
sur lesquels on attend à l'avenir d'autres travaux aussi bien docu
mentés et argumentés. Quant au quatrième bloc porteur, il est encore
inachevé. C'est la somme élaborée avec une minutie et une rigueur
admirables par Daniel Cordier : Jean Moulin, l'inconnu du Panthéon
(deux volumes parus en 1989, un volume en 1993), lui-même pré
cédé en 1983 d'un Jean Moulin et le Conseil national de la Résis
tance, travail de bénédictin qui apporte une lumière décisive sur
les enjeux internes et externes de la Résistance dans la période
cruciale que représente l'année 1943.
Si le propre d'une histoire opératoire consiste bien à interpréter
le passé à travers les questions que l'on se pose au présent, on doit
souligner combien ces avancées du savoir, tout en faisant appel avec
discernement aux témoignages oraux (mis à part le cas de D. Cor
dier), doivent à l'utilisation sagace des archives écrites dont on
s'aperçoit chaque jour qu'elles sont plus nombreuses qu'on ne le
croyait et souvent déterminantes pour faire de la bonne histoire de
la Résistance. Ce qui, au lieu de dévaloriser le dialogue historien/
témoin, lui donne sa vraie dimension et confirme même son caractère
irremplaçable, qui n'est ni de surveillance ni de défiance, mais
d'échange probe et roboratif.
De fait, certains champs sont encore très peu défrichés. Ainsi les
historiques de réseaux se comptent sur les doigts d'une main10, et
c'est sur ce territoire que réside l'une des priorités de travail à
l'heure actuelle, car l'on ne saurait se contenter indéfiniment des
récits, difficilement vérifiables et souvent répétitifs, du colonel Rémy
ou des pittoresques souvenirs de l'Arche de Noé. D'autres secteurs

10. Soulignons la qualité du mémoire consacré par Alya Aglan au réseau Jade Fitzroy, à
paraître aux éditions du Cerf.

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au contraire sont maintenant bien labourés. Ce sont eux qu'on trouve


aux différents étages du gratte-ciel en construction. Par exemple,
sur les forces religieuses, une série de colloques suivis de publica
tion, en particulier Églises et chrétiens dans la Seconde Guerre mon
diale (1982), ont bien montré à l'intérieur de quelles fourchettes a
fonctionné l'engagement d'un certain nombre de catholiques dans la
Résistance et comment il a mis fin en 1944 à l'exil intérieur du
monde catholique, grâce notamment à l'action de la résistance spi
rituelle (elle-même largement partagée par les protestants). Sur les
forces politiques, tandis que les communistes ont été les mieux ser
vis (en particulier par l'étude de Stéphane Courtois, le PCF dans la
guerre, 1980), place doit être faite à la thèse de Marc Sadoun, les
Socialistes sous l'occupation (1982). Quant à la contribution des
étrangers à la Résistance, ces oubliés de notre mémoire jacobine
ont bénéficié récemment d'un retour du balancier en leur faveur,
comme l'atteste, entre autres, le Sang de l'étranger : les immigrés
de la MOI dans la Résistance (1989) par Adam Rayski, Stéphane
Courtois et Denis Peschanski.
Bref, on le voit, le chantier est en pleine activité, les outils de
travail sont là et bien affûtés, les ouvriers affluent de tous côtés.
Sans céder le moins du monde à un optimisme forcé, qui serait tout
à fait hors de saison, on peut se montrer confiant pour les années
à venir en matière d'historisation de la Résistance.

Jean-Pierre Azéma et François Bédarida

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