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ASPECTS DE LA FOLIE CHEZ MALEBRANCHE

Frédéric de Buzon

Presses Universitaires de France | « Dix-septième siècle »

2010/2 n° 247 | pages 247 à 256


ISSN 0012-4273

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ISBN 9782130577188
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Aspects de la folie chez Malebranche

Ses adversaires et ses ennemis traitaient ouvertement Malebranche de vision-


naire, sinon de fou. Arnauld, par exemple, écrivait à Du Vaucel en  1689 que « le
Philosophe visionnaire sera bien en colère de se voir dans l’Index et encore plus s’il est

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condamné par un Décret exprès »1. Il n’y a apparemment en effet qu’un pas à fran-
chir de la doctrine de la vision en Dieu à la vision pure et simple, ce qui peut suffire
pour qualifier son auteur de visionnaire (Malebranche, selon des notes de Leibniz sur
Jurieu « rompt avec le sens commun par ces visions »2) et pour augmenter ainsi d’une
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section philosophie la galerie de portraits d’exagérés et d’extravagants qu’illustraient


au théâtre, entre beaucoup d’autres, la pièce de Desmarets3 ou certaines comédies de
Molière, sans compter dans un autre genre littéraire un essai de P. Nicole. Chacun
connaît le bon mot qui circulait à propos de Malebranche, et qui serait de Faydit,
lequel, au demeurant, aurait lui-même été un vrai fou mystique à la fin de sa vie4 :

Lui, qui voit tout en Dieu, n’y voit pas qu’il est fou. 5

On citera aussi Voltaire à l’article « Idée » du Dictionnaire philosophique :

Il [Malebranche] réussit d’abord en montrant les erreurs des sens et de l’imagina-


tion ; mais quand il voulut développer ce grand système que tout est en Dieu, tous les
lecteurs dirent que le commentaire est plus obscur que le texte. Enfin, en creusant cet
abîme, la tête lui tourna. Il eut des conversations avec le Verbe, il sut ce que le Verbe a
fait dans les autres planètes. Il devint tout à fait fou.6

Si Malebranche rapporte parfois que le public le qualifie volontiers de visionnaire,


le style de la défense exprimée dans les Méditations chrétiennes et métaphysiques, qui

1.  oc XVIII, 536 et Œuvres d’Arnauld, Paris-Lausanne, 1765, t. 3, 265. Les œuvres de Malebranche
sont citées dans ce qui suit dans l’édition dirigée par A. Robinet, Malebranche, Œuvres complètes, 20 vol.,
Paris, Vrin-cnrs, 1958-1970, mentionnée oc avec l’indication du tome et de la page.
2. Cité par A. Robinet, Malebranche et Leibniz, relations personnelles, Paris, Vrin, 1955, p.  143
(notes de lecture de P. Jurieu, Esprit de M. Arnauld, Deventer, 1684).
3.  Desmarets de Saint-Sorlin, Les Visionnaires, Comédie, Paris, 1637. L’argument précise « Dans
cette comédie sont représentés plusieurs sortes d’esprits chimériques ou visionnaires, qui sont atteints
chacun de quelque folie particulière, mais c’est seulement de ces folies pour lesquelles on ne renferme
personne et tous les jours nous voyons des esprits semblables, qui pensent pour le moins d’aussi grandes
extravagances, s’ils ne les disent » (f. a recto).
4.  oc XX, 344.
5.  oc XX, 376.
6.  Voltaire, Dictionnaire Philosophique, section II, éd. Moland, Garnier, t. 19, 1879, p. 396 ; voir
aussi Tout en Dieu, Œuvres complètes, même édition, t.  28,  p.  92, que la section  II de l’article Idée
amplifie.
XVIIe siècle, n° 247, 62e année, n° 2-2010
248 Frédéric de Buzon

sont directement évoquées par la fin de la citation précédente après l’évocation som-
maire du plan du début de la Recherche de la vérité, paraît confirmer le diagnostic
porté par Voltaire et aggraver son cas :

Des esprits ingrats et stupides (…) t’ont traité de visionnaire ; tu n’as fait qu’exciter
leur raillerie…7

car celui qui parle est bien le Verbe qui s’adresse en personne à Malebranche en
personne. Malebranche, à la suite des remarques d’Arnauld dans les Vraies et les fausses
idées8, assumait bien avant les Méditations cette qualification : « J’aime mieux qu’on
m’appelle visionnaire… »9
L’objet de ces remarques n’est pas de savoir si, selon nos critères d’appréciation,

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Malebranche est fou, visionnaire ou extravagant ou rien de cela, mais ce trait ne
doit pas totalement rester dans l’ombre, puisqu’il est intégré à l’apparence que
Malebranche donne à son œuvre, dont on sait qu’il ne cesse de la polir et de la
réviser au fil des éditions. Avant de traiter de la folie éventuelle de son œuvre phi-
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losophique, il est nécessaire de reprendre la question de la folie dans son œuvre ;


dire qu’il est visionnaire, soit après un jugement sommaire comme Voltaire, soit
après des analyses raffinées et complexes10 n’a pas une signification évidente : le
jugement sommaire est fait pour interdire la lecture alors que l’autre l’ouvre à une
des plus remarquables systématicités philosophiques en le rapprochant de la mys-
tique ; et cela présuppose aussi une signification de l’entente même de la déraison
ou de la folie. Après tout, il est de peu d’intérêt de savoir si Malebranche peut être
légitimement compté parmi les fous littéraires ou philosophiques ; mais il est inté-
ressant, pour la lecture même de son œuvre, de voir qu’il en assume, jusqu’au bout,
le risque, et particulièrement lorsqu’il s’en défend par une hyperbole sans exemple,
qui ne peut apparaître que comme une figure extrême de la dénégation, semblant
confirmer par son dire même la vérité de ce qu’elle nie, qui reviendrait à dire : non
je ne suis pas fou, et ce n’est d’ailleurs pas moi seulement qui l’affirme, mais bien
le Verbe ou le Christ.
Il faut donc ici analyser les composantes des « maladies de l’esprit » telles que
les comprend Malebranche, et les mettre en rapport avec la théorie générale de la
connaissance et notamment la doctrine de l’attention. Trois questions se posent, qui
organiseront le propos : qu’est qu’être fou selon Malebranche, c’est-à-dire comment

7.  XVII, § 4, oc X, 191.


8.  Paris, 1683. Le terme de visionnaire n’est pas employé expressément par Arnauld dans le passage
où Malebranche identifie ce reproche (Réponse aux Vraies et Fausses Idées, oc VI-VII, p. 18). Arnauld
indique « il m’a semblé que je ne pouvais mieux faire que de commencer par là à lui [Malebranche]
montrer qu’il a plus de sujet qu’il ne pense de se défier de quantités de spéculations qui lui ont paru
certaines, afin de le disposer par cette expérience sensible à chercher plutôt l’intelligence des mystères de
la Grâce dans la lumière des Saints plutôt que dans ses propres pensées », Des vraies et des fausses idées,
Cologne, 1683 p. 3 (et Paris, Fayard, 1986, p. 14).
9.  Éclaircissement X, oc III, 128.
10.  M. Gueroult, Malebranche, I, La Vision en Dieu, Paris, 1955, p. 311 : « …il faut transcender
les raisons par la vision ; il faut les [les raisons] voir dans une lumière mystique où s’évanouissent avec
les rigoureuses distinctions d’une intelligence mathématicienne les limites qui séparent le légitime de ce
qui ne l’est pas, les équations correctes des assimilations absurdes » ; cette conclusion, établie à propos
de la seule vision en Dieu est néanmoins revue et heureusement nuancée à partir de la doctrine de la
nature et de la grâce dans le t. III (Paris, 1959), p. 356 sq.
Aspects de la folie chez Malebranche 249

la déraison, la folie et d’autres maladies de l’esprit peuvent-elles perturber fondamen-


talement les processus habituels de la connaissance ? Qu’est-ce que passer pour fou,
c’est-à-dire comment la déraison est-elle une modalité de l’appréhension d’autrui ?
Et comment ainsi Malebranche peut-il assumer le risque de passer pour fou aux yeux
des autres ? On tentera de montrer que le régime de l’hallucination est, en un sens,
un registre normal de la perception sensible et imaginative, et que la pathologie de
l’hallucination est le révélateur du fonctionnement de l’usage habituel des sens et de
l’imagination. En tout cela, la raison est sauve.

Malebranche précise fréquemment que l’occupation de l’esprit dépend fonda-


mentalement, en vertu des lois de l’union de l’âme et du corps, des traces impri-
mées dans le cerveau et du mouvement des esprits animaux qui, tout à la fois, les

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provoquent pour une part et en dépendent pour une autre. C’est cela qui rend
pénible et souvent irréalisable l’attention aux idées pures et constitue le désordre
dans lequel vit l’homme, à savoir que l’esprit est tourné naturellement vers les
corps plutôt que vers les idées, tandis que dans la situation prélapsaire, ordonnée,
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l’union avec la raison, c’est-à-dire avec les idées incréées et infinies devait prévaloir
sur l’union avec les corps et en atténuer les effets. C’est dans ce cadre général que
sont conçues les maladies de l’esprit, qui sont toujours des affections de l’imagi-
nation ou de la sensation, entendues comme des atteintes ou lésions de la même
partie du cerveau associée à ces deux activités mentales. D’entrée de jeu, la raison
n’est jamais en cause dans la déraison  des esprits : c’est l’accès à une raison, de
toutes les manières extérieure aux esprits singuliers, même si elle est atteinte dans
une certaine intériorité, qui est devenue difficile ou impossible, en ce qu’elle est
troublée, offusquée ou anéantie par d’autres images. Folie, vision, déraison sont
des modifications des esprits singuliers et non des troubles d’une faculté qui serait
la raison, faculté dont Malebranche dénie constamment la réalité psychologique
et individuelle.
Le dispositif complet de cette approche psycho-physiologique de la folie est expo-
sée dans le livre II de la Recherche de la Vérité, mais il peut être utile de se rapporter
préalablement à une version abrégée de la théorie de l’imagination, sa « légère idée »,
donnée dans le Traité de morale11. L’imagination, du côté du corps est faite, comme
on l’a dit, des traces et des esprits ; du côté de l’esprit, il y a des images et de l’atten-
tion. En vertu du principe général selon lequel on comprend les facultés de l’âme à
partir de leur correspondant corporel (hypothèse de la « physique de l’âme »12), les
images répondent aux traces et l’attention aux mouvements des esprits ; ces corres-
pondances sont les conséquences des lois générales de l’union de l’âme et du corps.
L’attention est la cause occasionnelle du cours des esprits (tant en rapport avec des
objets matériels qu’avec des idées pures) ; les passions, qui accompagnent les mouve-
ments des esprits dans le corps,

…réveillent, soutiennent et fortifient, par une grande abondance d’esprits qu’elles


font monter à la tête, la trace et l’image de l’objet qui les a fait naître.13

11.  Traité de Morale, I, XII, §§ 3-7, oc XI, 137.


12. L’expression est de M. Gueroult, Malebranche, t. III, Paris, 1959, p. 178, et Appendice III, La
physique de l’âme, p. 390-398.
13.  Id. § 6, oc XI, 137.
250 Frédéric de Buzon

La formule est proche des Passions de l’âme14. De l’état matériel de l’imagination,


peut se dériver une typologie des caractères. Certains éléments sont purement phy-
siques, même s’ils ont une immédiate connotation mentale, voire morale, et d’autres
sont directement mentaux. Les premiers sont pris à partir de l’apparence de la partie
du cerveau, puis du rapport entre cerveau et esprits et enfin des esprits eux-mêmes.
Malebranche décrit l’état en quelque sorte superficiel de l’imagination salie ou cor-
rompue, en ce qu’elle « a reçu quelques traces assez profondes pour appliquer l’esprit
et le corps par rapport à des objets indignes de l’homme » ; la pureté d’imagina-
tion étant naturellement caractérisée par l’absence de ces traces, cet esprit est conçu
comme « sain et entier ».
Les éléments physiques suivants sont compris par les modalités de l’interaction
des esprits et des traces du cerveau. Il y a ainsi l’imagination faible et délicate (partie

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principale du cerveau facile à pénétrer) ; fine et délicate, dont les fibres « reçoivent
et conservent distinctement les moindres traces que le cours des esprits grave en
elles ».
Enfin, du côté des seuls esprits animaux, il y a imagination vive lorsque les mouve-
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ments des esprits sont « trop agités par rapport à la consistance des fibres du cerveau »
et enfin une « imagination spacieuse », lorsqu’il y en a en telle quantité que plusieurs
traces du cerveau peuvent être ouvertes en même temps. Ainsi, la combinaison de
ces qualités détermine la quantité d’objets de pensée, leur intensité et la permanence
de l’occupation de l’attention. Le pouvoir de l’homme sur ses propres pensées se
ramène ainsi au réglage d’une quantité de mouvement (retenir les esprits animaux,
par la fermeté de la substance du cerveau) et d’une détermination de ce mouvement
(faire aller les esprits vers les traces convenables). Le second point explique ce à quoi
on pense, et le premier l’intensité du sentiment qui accompagne cette pensée.
Malebranche distingue sur cette base trois degrés : l’homme d’imagination réglée,
le visionnaire et l’insensé.
Le premier est capable, par l’attention, de penser à ce qu’il veut, dans la mesure
où il n’y a pas de lésion de quelque « fibre de la partie principale du cerveau » et peut
« retenir et déterminer le cours des esprits ». C’est naturellement celui qui corres-
pond au cas initial de la pureté de l’imagination, et dans lequel il n’y a pas non plus
un excès d’agitation des esprits non compensable par la fermeté des fibres. Rien ne
dit qu’il existe des hommes de cette espèce, dont le cas est théorique et idéal, pour
faire comprendre en quoi les autres s’en écartent. Par ailleurs, ce cas idéal est aussi
celui d’Adam.
Le visionnaire est alors un

…homme dont l’attention détermine à la vérité le cours des esprits, mais elle n’en
peut pas bien mesurer la force ou retenir le mouvement. Ainsi, le visionnaire pense à
ce qu’il veut, mais il ne voir rien tel qu’il est. Car les traces étant trop grandes ou trop
profondes, il ne voit rien dans son état naturel15.

Du premier cas idéal, il conserve la capacité à définir la détermination des esprits,


mais perd, à un certain degré, sa capacité à en régler le cours.

14.  Descartes, Les Passions de l’âme, II, art. 74, at XI, 383.


15.  oc XI, 138, comme les citations suivantes.
Aspects de la folie chez Malebranche 251

Il suit alors que l’insensé est évidemment celui qui a perdu les deux capacités de
contrôle. Il ne peut 

…ni retenir ni déterminer le cours des esprits…

En ce sens, il est excessif comme le visionnaire, mais n’a pas la faculté, même limi-
tée en réalité, du choix des objets de pensée. Comme on le voit, Malebranche joue
sur le couple conceptuel cartésien de la force et de la détermination des mouvements,
qui permet de rendre compte des aspects intensifs et qualitatifs des perceptions en
général.
Enfin, une dernière caractéristique possible de l’imagination déréglée est ajoutée
par Malebranche, celle de l’imagination contagieuse et dominante :

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Par imagination contagieuse et dominante, j’entends une telle abondance d’esprits
animaux, et si agités, qu’ils répandent sur tout le corps, et principalement sur le visage,
un air de confiance qui persuade les autres. Tous les hommes, lorsqu’ils sont émus de
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quelque passion, et les visionnaires en tout temps ont l’imagination contagieuse et


dominante.

Ce dernier point est essentiel quant à la question du lien social et du rapport entre
les personnes. Précisons maintenant les effets de cette conception de la maladie de
l’esprit, toujours liée aux lésions du cerveau et à la circulation des esprits.

La physiologie du sens et de l’imagination que développent les livres I et II de


la Recherche de la Vérité prend de multiples exemples de dérèglements mentaux.
Les principes viennent de ce que l’imagination (au sens mental) ne fonctionne
qu’en formant des images, images qui ne sont elles-mêmes que des traces dans le
cerveau, d’autant plus fortes qu’elles sont mieux gravées16. Conformément à l’usage
cartésien, ces images n’ont pas besoin d’être ressemblantes, et sont simplement
des traces matérielles ayant, en vertu des lois de l’union, la capacité de présenter
à l’esprit des objets. Cette formation de l’imagination inscrit donc les habitudes
mentales dans la substance du cerveau dès le développement du fœtus, puis elles
sont accumulées par les expériences successives, ce qui entraîne des sortes de ratés
dans la reconnaissance : « ceci est la cause la plus ordinaire de la confusion et de
la fausseté de nos idées », dans la mesure où, en raison de quelque analogie ou res-
semblance, soit la sensation, soit la volonté (imagination passive ou active) ouvre
une mauvaise trace, qui conduit immédiatement à un faux jugement. Ainsi la lune
est-elle vue comme un visage, ou plus encore les constellations sont assimilées à
des formes d’animaux ce qui explique les imaginations du zodiaque17 ; on peut
associer à cela les effets de songes ; Malebranche précise également des « exem-
ples plus composés », associés à la critique de l’imagination des hommes d’études :
fausse reconnaissance d’une maladie à la mode, vison de la croix partout, exem-
ple de l’aimant pris comme explication universelle par W. Gilbert. Malebranche
reprend explicitement ce dernier argument à Bacon, comme une bonne partie

16.  oc I, 275.


17. On notera l’analogie de l’exemple avec celui du Discours I de la Logique ou l’Art de Penser, édi-
tion Clair-Girbal, Paris, Vrin, 1981, p. 17.
252 Frédéric de Buzon

de l’argumentation18. Il faut insister sur le fait que, selon le degré d’emprise de


ces images sur l’esprit, il est possible de comprendre de multiples phénomènes
mentaux pathologiques : en premier lieu les inclinations secrètes et les aversions
particulières qui ne sont pas explicables par la nature de l’homme en général et qui
nous sont inconnues dans leur source (Malebranche prend l’exemple cartésien de
la jeune fille louche)19, doivent provenir de ces traces acquises par l’enfant au sein
de sa mère. Et, plus généralement, ce qui fait que « nous avons tous, ou presque
tous, l’esprit faux en quelque chose, et nous sommes presque tous sujets à quelque
espèce de folie, quoique nous ne le pensions pas » ; cette observation, relativement
banale chez les moralistes, est poussée par Malebranche dans une classification des
folies qui sera examinée plus bas.
Un point est à souligner : l’analyse de ces folies ne s’inscrit absolument pas dans

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l’étude ni de la raison ni de son usage, et donc est extérieure à la problématique de la
vision en Dieu, dans son ensemble. Ce qui trouble le phobique ou l’obsédé n’est nul-
lement qu’il ne fait pas un usage correct de l’attention à la raison universelle, ou du
moins pas directement, mais qu’il ne voit pas les bons objets sensibles à leur place :
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une forme trop proche d’une autre s’impose à l’esprit, il voit un visage, comme il en
voit tous les jours, dans la figure de la lune, où il ne devrait pas le voir, parce que les
esprits animaux sont conduits vers cette trace. Ce qui est en question est seulement,
au sens strict, la correspondance des modifications du cerveau et celle de l’esprit qui
lui correspond, et n’est intelligible que dans les lois de l’union de l’âme et du corps.

C’est ainsi que Malebranche peut envisager une typologie des degrés de folie ou
d’hallucination, en se fondant sur une base purement physiologique, prise dans ses
effets ou manifestations mentales. Il distingue fondamentalement deux degrés, les
visionnaires des sens et ceux de l’imagination, qui sont affectés de deux « maladies de
l’esprit », différant du plus et du moins, et dont l’allure générale est à expliquer par la
plus forte. Lorsque les traces sont « extrêmement profondes », elles « remplissent tel-
lement la capacité de l’âme », dont on sait par ailleurs qu’elle est fort limitée, qu’elles
empêchent toute autre pensée. Mais elles peuvent être moins violentes.
Deux possibilités expliquent en effet l’imagination forte ainsi conçue :
Dans la première hypothèse, c’est « l’impression involontaire et déréglée des esprits
animaux » qui provoque les troubles, et qui constitue les fous au sens propre, en ce qu’

ils sont contraints par l’union naturelle qui est entre leurs idées de penser à des
choses auxquelles les autres avec qui ils conversent ne pensent pas, ce qui les rend inca-
pables de parler à propos et de répondre juste aux demandes qu’on leur fait.20.

Ils correspondent à ce que Malebranche nomme dès le livre I frénétiques ou plus


loin visionnaires des sens.
Dans la seconde hypothèse, la cause des effets est la disposition de substance du
cerveau. Ceux-là correspondent aux visionnaires d’imagination, qui ont un certain

18.  Bacon est cité à la fin du chapitre II, oc I, 278, et plusieurs fois par la suite. Cf. Novum Organum,
I, I, 41, éd. Spedding, Works of Francis Bacon, vol. I, p. 163-164 et trad. franç Michel Malherbe et Jean-
Marie Pousseur, Paris, puf, 1986, p. 111.
19.  Descartes à Chanut, 6 juin 1647, at V, 57.
20.  Recherche…, II, III, I,§ 4, oc I, 323.
Aspects de la folie chez Malebranche 253

contrôle du mouvement des esprits, mais qui retombent d’ordinaire dans les traces
des habitudes décrites précédemment.
Ainsi, au sens strict, le visionnaire des sens est le fou, tandis que le visionnaire de
l’imagination est, simplement, le visionnaire21. La différence, en réalité, est du plus
ou du moins, et permet alors une infinité de degrés :

Lorsque les traces d’un objet sont petites, l’âme imagine seulement cet objet, elle
ne juge pas qu’il soit présent, et même elle ne le regarde pas comme fort grand et fort
considérable. Mais à mesure que ces traces deviennent plus grandes et plus profondes,
l’âme juge aussi que l’objet devient plus grand et plus considérable, qu’il s’approche
davantage de nous, et enfin qu’il est capable de nous toucher et de nous blesser.22

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Les fous, au sens strict, sont ceux qui représentent le dernier degré ; les visionnai-
res, et en ce sens, à des degrés divers, sont tous les autres dans la mesure où ils ont des
habitudes mentales invétérées, qui se transmettent par les mêmes voies que le péché
originel, les difformités et monstruosités physiques et les habitudes acquises dès la
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prime enfance. Ceux là :

… ne sont pas dans cet excès de folie de croire voir devant leurs yeux des objets qui
sont absents : les traces de leur cerveau ne sont pas assez profondes, ils ne sont fous
qu’a demi23.

Peuvent être alors distinguées les espèces de visionnaires par les signes manifestes
(se prendre pour un coq, pour un roi, pour Dieu), être hypocondriaque, ou encore
être sorcier ou loup-garou24. Mais aussi les philosophes :

Il y a des visionnaires de plusieurs espèces : les uns s’imaginent qu’ils sont trans-
formés en coqs et en poules ; d’autres croient qu’ils sont devenus rois ou empereurs ;
d’autres enfin se persuadent qu’ils sont indépendants et comme des Dieux.25

Les derniers sont les stoïciens ! En ce sens, toute folie est un trouble des processus
ordinaires de cognition (en un sens général, et non pas de l’attention à la vérité) qui
correspond toujours à une hallucination, et tout trouble de la cognition est une hal-
lucination ; on pourrait sans doute appliquer à Malebranche la distinction que l’on
trouve chez H. Ey entre les vraies et des fausses hallucinations ; le tableau clinique de
la vraie correspond au portrait du frénétique ou de l’hypocondriaque (il est un coq,
un corps de verre, ou, par moments un loup-garou), et celui de la fausse correspon-
dant assez bien à celui du visionnaire, du phobique ou du maniaque.
Ce n’est qu’à partir de ces éléments que se comprend une proposition fréquem-
ment énoncée par Malebranche : les visionnaires, et même les frénétiques, voient
ce qu’ils voient26. Il n’y a aucune raison de douter de ce que l’halluciné croit avoir
présent devant ses yeux, à savoir les objets que les autres (à juste titre sans doute)

21.  Recherche, II, III, I, § 5, oc I, 327.


22.  oc I, 326.
23.  oc I, 326.
24.  Recherche, II, III, VI, oc I 370 sq.
25.  Recherche, II, III, IV, oc I, 352.
26.  Recherche, I, XIV, § 3, oc I, 160.
254 Frédéric de Buzon

ne voient pas. En ce sens, le visionnaire et le fou sont pris au sérieux dans ce qu’ils
disent ; et de fait, ils ne peuvent pas dire autre chose, pas plus au fond que le boiteux
ne peut marcher droit naturellement. Il faudrait, pour corriger l’erreur de jugement
qui est la seule qui leur soit imputable, qu’ils puissent faire usage de leur liberté et
de suspendre leur jugement, et c’est bien ce pouvoir que, précisément, les lésions
du cerveau leur interdisent pratiquement. Toutefois, la vérité du fou est en un sens
incompréhensible, notamment aux yeux des autres.
On trouve par exemple chez Régis (pour une fois proche de Malebranche) que

…les actions des fous ne paraissent telles que parce que l’on ignore ce qui se passe
dans leur cerveau, et que nous nous persuadons qu’ils doivent agir et parler conformé-
ment à ce qu’on leur a dit.27

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L’argument de l’hallucination est, la plupart du temps, utilisé par Malebranche
non dans une description nosographique ou morale, mais pour montrer que, d’une
manière générale, les choses par elles-mêmes sont invisibles28, et que nous ne les
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voyons ou ne croyons les voir que du fait précisément que nous ressentons dans l’es-
prit ce qui se passe dans le cerveau, selon une double légalité, arbitraire et générale,
des lois de l’union de l’âme et du corps et des lois de la communication des mouve-
ments. La véritable lumière, qui ne provient pas du sentiment confus, dépend quant
à elle d’une tout autre union, celle qui est, précisément désignée par l’expression de
vision en Dieu ; c’est par exemple ce qui se produit lorsque la géométrie pure est
appliquée aux objets de l’expérience, et plus généralement, lorsque l’esprit peut être
attentif aux seules idées. Il suffit qu’il y ait des défauts dans ces deux légalités, pour
anéantir ou diminuer sérieusement la possibilité même de l’accès par l’esprit fini à la
lumière de la raison.
En ce sens, l’homme ordinaire, qui n’a pas médité sérieusement sur la nature
même de la distinction entre lumière et sentiment, et qui croit donc que les objets
lui envoient des images ressemblantes, est tout autant halluciné en droit que celui qui
est soit totalement fou, soit fou à demi. Il y a simplement cette différence manifeste
que le vrai fou ou le demi-fou ont une conduite qui diffère de l’ordinaire et sont, en
ce sens, incapables soit de parler des mêmes choses que les autres, soit de les apprécier
à peu près comme les autres. Le lieu de la folie dans la conception malebranchienne
de la connaissance en est le quatrième degré, le plus obscur et le plus confus : on
sait qu’il y a des choses connues par elles-mêmes (Dieu), par idée (les corps), par
sentiment intérieur (l’âme) ou par conjecture : l’âme des autres hommes. C’est dans
ce dernier cadre que la folie généralement explicable (précisément par l’hypothèse
du corps), mais, évidemment, par le fait même, elle ne l’est pas dans son détail
particulier, et n’est en tout cas appréciable que par des effets physiques. C’est ainsi
que le VIe Éclaircissement apporte une précision essentielle, en même temps qu’un
commentaire d’un passage fameux de Descartes29 :

Il s’est trouvé des gens qui croyaient avoir des cornes sur la tête ; d’autres qui s’ima-
ginaient être de beurre ou de verre ; ou que leur corps n’était point formé comme celui

27.  Pierre-Sylvain Régis, Système de Philosophie, vol. III, Amsterdam, 1691, p. 312.


28.  Par exemple, Entretiens sur la métaphysique et sur la religion, I, § 6, oc XII-XIII, 39.
29.  Méditations métaphysiques, I, at VII, 18-19 ; IX a, 14.
Aspects de la folie chez Malebranche 255

des autres hommes, qu’il était comme celui d’un coq, d’un loup ou d’un bœuf. C’étaient
des fous, dira-t-on, et j’en conviens. Mais leur âme pouvait se tromper sur ces choses,
et par conséquent tous les autres hommes peuvent tomber dans de semblables erreurs
s’ils jugent des objets sur le rapport de leurs sens. Car il faut remarquer que ces fous se
voient effectivement tels qu’ils pensent être ; l’erreur n’est pas précisément dans le sen-
timent qu’ils ont, mais dans le jugement qu’ils forment. S’ils disaient seulement qu’ils
se sentent, ou qu’ils se voient semblables à un coq, ils ne se tromperaient point. Ils se
trompent uniquement en ce qu’ils croient que leur corps est semblable à celui qu’ils
sentent, je veux dire à l’objet immédiat de leur esprit lorsqu’ils se considèrent. Ainsi,
ceux mêmes qui croient être tels qu’ils sont effectivement ne sont pas plus judicieux,
dans les jugements qu’ils font d’eux-mêmes, que les fous, s’ils ne jugent précisément
que selon le rapport de leurs sens. Ce n’est point par raison, mais par bonheur, qu’ils
ne se trompent pas.30

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Ainsi, l’hallucination est le registre normal de l’articulation des lois de l’union et
de celles de la communication des mouvements, tant qu’elle n’est pas éclairée par les
idées de la raison. Elle est, en un sens indispensable, pour nous donner la voie courte
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du sentiment, comme le montre la réécriture de la géométrie naturelle du regard de


la Dioptrique ; il faut bien croire que, quand on ouvre les yeux au milieu d’un pré
et qu’un cheval s’approche de nous au grand galop, c’est bien le cheval et le pré que
nous voyons, sans avoir conscience du calcul nécessaire qui est effectué par Dieu au
moment où nous y pensons, et que nous croyons provenir de notre propre pensée31.
Ceux qui sont reconnus comme fous, et dont la sincérité n’est jamais mise en cause
par Malebranche, apparaissent comme des indicateurs exemplaires de ce décroche-
ment entre le réel et la perception, et montrent par leur exemple le risque de toute
pensée des corps à partir des seuls sens. La possibilité de la folie, comme accident
du corps, est le prix à payer pour la simplicité des lois, conforme à la dignité de leur
auteur. Il en va exactement ici comme dans le cas des monstres et selon des méca-
nismes en tous points parallèles. C’est évidemment cela qui permet à Malebranche
d’utiliser la folie dans deux registres distincts : celui d’une hallucination générale et
normale, correspondant à une conception de la connaissance non fondée philosophi-
quement, et celui des hallucinations particulières, légères ou profondes, permanentes
ou temporaires, qui correspondent à des états pathologiques relevant de la maladie
de l’esprit.
C’est pour cela aussi que l’attention à la vérité, en tant que saisie en Dieu des idées
ou archétypes, doit se faire dans la neutralisation maximale du sens ou de l’imagina-
tion : la voie la plus accessible de cette neutralisation est, pour Malebranche l’imagi-
nation géométrique, en ce qu’elle permet une présence à l’esprit d’un sensible qui ne
nous touche pas de plaisir ou de peine.
Mais, au-delà de ce qui relève de la science, l’utilisation de l’argument du vision-
naire a une autre signification. Une qualité ou défaut des fous et des visionnaires, en
raison de la violence du mouvement des esprits, est de communiquer aux autres les
mêmes traces : à la relation diachronique de la transmission des traces par les esprits
dans le ventre de la mère correspond une transmission synchronique, par les gestes,
les paroles, et ce que Malebranche nomme l’air. C’est une véritable rhétorique : le

30.  oc III, 56-57.


31.  Éclaircissement XVII, 43, oc III, 343-345.
256 Frédéric de Buzon

visionnaire persuade les autres, mieux que celui qui n’observe que la raison et ne
s’emporte pas. Dans certaines limites, évidemment : Malebranche note bien que les
vrais fous sont reconnus comme tels et que personne ne croit ce qu’ils disent (en ce
sens, ils ne sont pas dangereux), mais les visionnaires, et particulièrement les philo-
sophes, par exemple les Stoïciens (qui s’imaginent être des dieux), par leur manière
d’être, ne passent pas pour des insensés, mais sont quand même hallucinés. Ce qui
alors les distingue des autres est non leur rapport à la vérité, mais leur puissance de
persuasion, qui n’est explicable, là aussi, que dans le jeu des lois de l’union et de la
communication des mouvements, la lumière étant mise à l’écart.
On peut alors former une hypothèse de lecture sur ce texte étrange cité au début,
les Méditations chrétiennes et métaphysiques, où Malebranche donne directement la
parole à la lumière même. D’un point de vue doctrinal, le texte est fort peu différent

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des autres traités : mais au lieu de répéter qu’il faut ordonner le silence au sens et à
l’imagination, et laisser parler en nous le maître intérieur, Malebranche le fait expli-
citement et ouvertement parler et le met en scène le temps d’un dialogue ; la raison,
qui parle d’habitude à voix basse, élève le ton. Comment ne pas voir ici une halluci-
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nation inverse de l’hallucination ordinaire, qui est appelée par les exigences mêmes,
poussées à leur limite, de la conception de la connaissance dans laquelle l’accès aux
idées, toutes extérieures à l’esprit fini, nécessite cependant une présence corporelle ?

Pour conclure en trois brèves remarques, on notera que Malebranche naturalise la


folie et la prend parfaitement au sérieux, en décrivant les maladies de l’esprit comme
des lésions du cerveau correspondant à des hallucinations – en un premier sens du
terme –. Mais, au-delà de cette perspective médicale, et en déplaçant le lieu de l’hal-
lucination de la relation de l’âme au corps à la relation de l’esprit à la raison, l’hallu-
cination – en un second sens – est le régime ordinaire de la perception sensible des
corps, lorsqu’elle est dépourvue de la lumière rationnelle, qui n’est accessible que
dans une épuration de l’imagination, c’est-à-dire le remplacement des images qui
s’imposent dans l’union de l’âme et du corps par d’autres, plus neutres affectivement
et plus conformes à la raison. Le philosophe peut (et doit) prendre alors le risque de
passer pour halluciné (au sens 1) si cela lui permet de combattre l’hallucination la
plus ordinaire (au sens 2) par une figuration de la vérité. C’est le risque que prend
constamment Malebranche, et de la manière la plus extrême dans les Méditations, ce
qui lui vaut tout à la fois l’admiration des uns et les railleries des autres.

Frédéric de Buzon
Université de Strasbourg / ea 2326