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LES LARMES AU XVIIE SIÈCLE : ENTRE PATHOS ET LOGOS,

FÉMININ ET MASCULIN, PUBLIC ET PRIVÉ


Hélène Merlin-Kajman

Armand Colin | « Littératures classiques »

2007/1 N° 62 | pages 203 à 221


ISSN 0992-5279
ISBN 9782908728514
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LA SOCIABILITÉ DES LARMES
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Hélène Merlin-Kajman

Les larmes au XVIIe siècle :


entre pathos et logos, féminin et masculin,
public et privé

Cette veuve à la mort de son mari jettoit un torrent de larmes.


Cette veuve pousse des souspirs & des gemissements pour la mort de son mary.
Les veuves plaignent la perte de leurs maris par de continuels sanglots.
Cette veuve se plaint de la mort de son mary, elle pousse les hauts cris.

Empruntés au Dictionnaire universel de Furetière, ces quelques exemples1


révèlent une difficulté dans l’analyse du langage des larmes : un paradigme s’y

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dessine, celui de la plainte2, qui comprend, outre les larmes, des signes audibles
(soupirs, gémissements, sanglots, hauts cris, etc.), au point que les uns et les autres
semblent s’appeler métonymiquement, peut-être même valoir les uns pour les autres
dans un jeu substitutif qui semble permettre la conversion d’un signe visible, celui
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des larmes, en signe vocal, ouvrant ainsi la possibilité d’une traduction verbale,
rhétorique ou poétique, du pleurer. La plainte est en effet, selon Furetière, un
« témoignage de douleur ou d’affliction qu’on rend extérieurement », et certaines
plaintes, la lamentation par exemple, « qui se fait avec pleurs & gemissements »,
réunissent explicitement larmes et signes vocaux. Il vaut donc la peine, pour
circonscrire ce que l’on peut appeler langage des larmes au XVIIe siècle – les
larmes comme signes inarticulés ; les larmes comme signifiés du langage –, de
commencer par analyser ce paradigme de la plainte dans sa plus grande extension
tel qu’il ressort du dictionnaire de Furetière.

1
Dans les exemples des articles du Dictionnaire universel de Furetière (La Haye,
1690), le mot-vedette est toujours en italique. Nous ne spécifions donc pas les entrées
correspondantes, sauf en cas de doute possible.
2
Comme le note Furetière, le verbe plaindre vient du latin plangere. Le verbe a pu
signifier « pleurer » (d’où l’italien piangere), mais signifie d’abord « frapper », d’où le sens
de « se frapper la poitrine en signe de douleur » (F. Gaffiot, Dictionnaire latin-français,
Paris, Hachette).

Littératures Classiques, 62, 2007


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Les amants et les femmes


La plainte a manifestement ses acteurs, ses scènes, ses mobiles types. Les classer
n’est pas aisé. Du côté des acteurs, les femmes et les amants sont ceux qui
reviennent le plus régulièrement :

Cette mere ne peut s’empêcher de sanglotter au cruel souvenir de l’assassinat de


son fils.
Un amant pousse des soupirs & des sanglots dans la violence de sa passion.

Les amants partagent avec les veuves une sorte d’obstination dans la douleur3.
Mais s’ils peuvent pleurer, notamment en cas de perte de l’être aimé4, ils semblent
surtout jouer une dramaturgie amoureuse qui fait de leurs soupirs, de leurs gestes, de
leurs regards, des signes intentionnels obéissant à une poétique explicite. Dénuée de
toute espèce de vraisemblance (« Les amants […] augmentent un ruisseau de leurs
larmes »), la plainte est à la fois représentation de soi-même et rituel amoureux
conventionnel qui prescrit un lexique (« Les amants disent qu’ils sentent une
mortelle langueur5 »), un décor (« Les amoureux demandent aux rochers & aux
arbres, qu’ils soient témoins de leurs plaintes, de leur mort6 »), des attitudes (« Les
amants cherchent la solitude pour souspirer à leur aise leurs ennuis, leur martyre »),
bref toute une scénographie où les larmes ont finalement peu de place, sans doute
parce que la parole en constitue à la fois l’origine (comme voix, phoné) et le but
(comme discours, logos)7 : « Forests solitaires & sombres, sont les commencements
des airs plaintifs des amants. »

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Le traitement des femmes est très différent. Non que les nombreux exemples
qu’elles fournissent échappent à la stéréotypie, au contraire : mais cette fois, le
topos constitue le cadre chargé de rendre intelligible une spécificité ontologique et
non pas un comportement plus ou moins artificiel. Ainsi, à « LAMENTATION »,
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Furetière précise : « La douleur des femmes s’exhale en cris & lamentations8 » ; à

3
« Les amants font de perpetuelles plaintes des tourments qu’ils souffrent. » ; « les
amants poussent des soûpirs, des helas continuels ».
4
« Un amant fond en larmes à la mort de sa maitresse ».
5
Cf. aussi « PLAYE », « PLAINDRE », « INSENSIBILITÉ ».
6
Cf. aussi « RESONNER », « SILENCE ».
7
Cette distinction faite par Aristote entre la phoné, voix capable d’exprimer le plaisir et
la peine que les hommes partagent avec les animaux, et le logos, langage articulé qui permet
d’exprimer l’utile et le nuisible, le juste et l’injuste, et qui fait la différence spécifique des
êtres humains, est très importante pour suivre les lignes de faille de la plainte.
8
Le Dictionnaire de l’Académie française (Paris, Coignard, 1694), en sa brièveté
grammaticale, montre encore mieux l’association automatique des femmes et des larmes. À
l’article « PLEURER », ce n’est qu’au bout d’une énumération d’exemples au féminin
qu’apparaissent deux exemples au masculin : « PLEURER. v. n. Répandre des larmes. Pleurer
amerement. elle ne fait que pleurer. elle pleure, elle soupire à tout moment. pleurer comme
une femme. pleurer comme un enfant. il la faut laisser pleurer tout son saoul. de quoy
pleurez-vous? qu’avez-vous à pleurer? quel sujet avez-vous de pleurer? il se met à pleurer
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« RUISSEAU » : « Il couloit des ruisseaux de sang sur le champ de bataille. Des


ruisseaux de larmes couloient des yeux de cette veuve. »
La simple juxtaposition des deux exemples suffit à illustrer la différence
spécifique qui distingue les hommes et les femmes9 : la violence sanglante est
affaire des premiers et jette les femmes dans le chagrin inconsolable10 ou dans
l’action plaintive : « cette vefve va implorer11 le secours de la Justice pour vanger la
mort de son mari. »De fait, dans la culture occidentale, depuis les Grecs, les femmes
sons supposées entretenir une familiarité avec la plainte, avec le deuil, familiarité
qui les situe aux marges de l’humanité et constitue une menace pour la Cité12 : les
femmes ont certes le logos, mais imparfaitement, car la passion submerge leur
parole, si bien que davantage que le logos, c’est la phoné qu’on y entend, cette
simple voix que les êtres humains partagent avec les animaux.

Consolation de la philosophie et contrition chrétienne


De fait, face aux femmes pourraient figurer ceux qui, « capables de reflexions »,
trouvent « consolation » dans la philosophie13, sans doute pour y puiser une

toutes les fois qu’on luy en parle. […] il ne luy respondit qu’en pleurant. » À « PLEURS », cet
exemple : « elle est toute en pleurs » clôt une série d’exemples impersonnels. Et à
« ÉPLEURÉ / ÉPLORÉ », on trouve pour seuls exemples : « Elle entra toute épleurée. on la

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trouva toute éplorée. » L’article « E SPLORER » du Furetière confirme, avec cet exemple
unique : « J’ay trouvé cette femme toute esplorée, qu’on ne pouvoit consoler. » Il est
probable qu’aujourd’hui encore nous aurions du mal à parler d’un homme éploré : peut-être
n’est-ce du reste pas qu’affaire de mots et de représentations, mais de comportements
culturels qui valent sur le très long terme. Cf. aussi, dans le Furetière, « GEINDRE ».
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9
Cf. aussi : « On trouva cet homme blessé, noyé dans son sang ; cette veufve noyée
dans ses larmes. »
10
Le risque de mort de l’époux provoque aussi les larmes de l’épouse, chez qui semble
toujours sommeiller une veuve éplorée : « Cette femme pleuroit fort tendrement au depart de
son mari pour l’armée. » ; « Cette femme a demandé la grace de son mary d’un œuil
larmoyant qui a touché le Prince. »
11
« IMPLORER . v. act. Demander secours, assistance avec instance, larmes & prieres
dans ses necessitez. »
12
Il est du reste évident que lorsque Furetière écrit : « Une mere magnanime ne s’afflige
point de la mort de son fils, quand il meurt en servant sa patrie », il songe à l’exception des
mères spartiates : « À leurs fils partant pour le combat, les mères spartiates sont censées
tendre leur bouclier et enjoindre de ne revenir qu’“avec ou dessus” » (Nicole Loraux, Les
Mères en deuil, Paris, Seuil, 1990, p. 26). Dans Horace, c’est le vieil Horace qui tient ce
rôle : encore est-il en débat (voir infra). Voir aussi Nicole Loraux, La Voix endeuillée. Essai
sur la tragédie grecque, Paris, Gallimard, 1999.
13
On appréciera là encore l’enchaînement des exemples : « la Philosophie console ceux
qui sont capables de reflexions. une femme qui herite de son mary, ou qui a une amourette, se
console aisément de sa mort. » Cf. aussi « PHILOSOPHIE », « ALLEGEMENT », « ALLEGER ».
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« constance14 » de type stoïcien15 : « Un Stoïque auroit veu d’un œuil sec la ruine de
sa patrie, de sa famille, sans jetter une larme16. »
Mais aussi recommandable que soit la philosophie selon Furetière, elle n’est ni la
seule, ni la première des « consolations17 », car « la devotion est le meilleur
reconfort qu’on puisse avoir dans les pertes, dans les revers de fortune ». Et par
conséquent, aussi admirable que soit la sagesse du « Stoïque », elle est pourtant en
défaut devant Dieu :

Un Philosophe Stoïque n’a jamais de regret à ce qu’il fait. Un Chrêtien doit avoir
un vif regret, un regret mortel, d’avoir offensé Dieu.

Si « un Chrêtien doit souffrir patiemment toutes les afflictions qui luy sont envoyées
de la part de Dieu », c’est-à-dire « avec fermeté, constance, sans se plaindre », il ne
s’agit pourtant pas d’une constance stoïcienne parce que, l’affliction étant devenue,
au choix, le signe de la présence divine18 ou le sentiment exigé par la conscience de
la Chute, la patience face à l’épreuve doit donc se combiner avec les larmes :

PLEURER. v. act. & n. Jetter des larmes. Il faut pleurer ses pechez à chaudes
larmes.

Les exemples de ce type abondent. Saint Pierre, qui « pleura amerement aprés sa
cheute », ou « La Magdelaine » qui « lava les pieds du Seigneur de ses larmes »
constituent, avec Job qui « souffrit constamment son adversité » mais « se plaignoit

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d’estre delaissé de tous ses amis », les modèles de la contrition chrétienne. La
plainte cesse donc d’être un pur signe de défaillance morale contraire à la vertu de
patience, d’autant plus que Dieu, qui « entend du ciel les plaintes & les
gemissemens des affligez », montre le chemin de la « miséricorde spirituelle »,
laquelle commande « de consoler les affligez19 ». Et dans la perspective chrétienne,
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l’opposition du sang et des larmes ne recoupe plus simplement celle des hommes et
des femmes, de l’héroïsme guerrier et de la faiblesse domestique, mais cède devant
l’éloge d’une autre force qui ne doit rien à une ontologie des sexes :

On dit aussi, que les Martyrs ont arrosé la terre de leur sang ; qu’un vray penitent
doit arroser son sein de ses larmes.

14
« La constance est la vertu qui fait supporter la douleur, les afflictions, la fatigue. »
15
Voir Pierre Courcelle, La Consolation de Philosophie dans la tradition littéraire.
Antécédents et postérité de Boèce, Paris, Études Augustiniennes, 1967.
16
Cf. aussi « INSENSIBLE », « PORTER » , « ESMOUVOIR ».
17
Cf. aussi « RECOURIR », « RECOURS ».
18
« Cet homme a perdu un procez, sa femme, ses enfans, c’est que Dieu le visite, il
l’afflige pour l’esprouver. »
19
« CONSOLER », « AFFLIGER ».
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La constance des martyrs, sans cesse célébrée par Furetière, est strictement parallèle
aux larmes des pénitents, car pleurer ses fautes et verser son sang comme le Christ
procèdent d’une même conscience du prix du salut.

De l’œil sec à l’œil de pitié


Furetière n’a évidemment pas ici une position particulièrement originale. La
question de la sagesse antique, de la vertu stoïcienne en particulier, a été agitée dès
les débuts du christianisme, notamment par saint Augustin qui voyait dans la
prétention du sage à l’ataraxie un signe d’orgueil et d’amour-propre. Cependant, la
fin du XVIe siècle a été marquée par la renaissance du stoïcisme, notamment sous
l’influence de Juste Lipse et de Guillaume du Vair. Le stoïcisme chrétien opère la
synthèse de la constance antique et de la patience chrétienne. Revenant au
pessimisme augustinien, les jansénistes quant à eux nient que l’homme soit capable
de vertu. Mais ils sont d’accord avec le néo-stoïcisme pour blâmer ces passions que
sont la pitié ou l’affliction. Dans son autoportrait, La Rochefoucauld précise son
propre rapport à la pitié en des termes très instructifs :

Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrais ne l’y être point du tout. Cependant, il
n’est rien que je ne fisse pour le soulagement d’une personne affligée, et je crois
effectivement que l’on doit tout faire, jusques à lui témoigner même beaucoup de
compassion de son mal, car les misérables sont si sots que cela leur fait le plus grand
bien du monde. Mais je tiens aussi qu’il faut se contenter d’en témoigner, et se garder

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soigneusement d’en avoir. C’est une passion qui n’est bonne à rien au-dedans d’une
âme bien faite, qui ne sert qu’à affaiblir le cœur et qu’on doit laisser au peuple qui,
n’exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les
20
choses.
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Le devoir de miséricorde est respecté, mais sans qu’aucune émotion n’agite le


« miséricordieux » qui dit ici, avec la tradition antique, son mépris aristocratique des
passions et du peuple qui en est le jouet. Le cœur vertueux ne doit pas être un cœur
faible, mais un cœur gouverné par la raison, maître de ses passions. De même, dans
La Fausseté des vertus humaines, Jacques Esprit condamne la pitié en rappelant le
jugement de Platon à l’égard de la tragédie :

La pitié en elle-même n’est qu’un amollissement de l’âme, que la vertu travaille


incessamment à fortifier ; aussi est-ce principalement à cause de la pitié que Platon
condamne la comédie : « On y représente, dit-il, des aventures tragiques, et on y fait
voir des héros plaintifs et qui pleurent leurs infortunes pour émouvoir la pitié des
spectateurs ; et l’on ne prend pas garde qu’étant ainsi amollis, ils en sont bien plus
disposés à se laisser abattre par les afflictions : ne devrait-on pas au contraire leur

20
« Portrait de M. R. D. fait par lui-même » (1659), dans Moralistes du XVIIe siècle, de
Pibrac à Dufresny, éd. dir. par J. Lafond, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1992, p. 230-
231.
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proposer des exemples propres à leur affermir l’âme, et faire voir sur le théâtre de
grands hommes qui soutiennent les pertes et les disgrâces avec une grande égalité et
21
avec constance. »

Telle n’est pas la position de Furetière. D’un côté, il rapporte à plusieurs reprises
la définition aristotélicienne de la tragédie sans mentionner la critique de Platon22.
De l’autre, il fait l’éloge non seulement de l’aide aux affligés, mais surtout des
« yeux de pitié » avec lesquels « il faut regarder les pauvres » ou les malheurs
d’autrui (« Il a veu cette desolation d’un œuil pleurant23 »). Se laisser émouvoir par
les opprimés, sentir son cœur altéré par leur vue, apparaît comme un devoir de
charité, et Furetière engage souvent sa propre énonciation pour l’affirmer24. Certains
exemples tendent même à l’hypotypose comme si Furetière substituait alors à son
propre témoignage oculaire l’évidence pathétique du tableau pour « fléchir » le cœur
de ses lecteurs25, indiquant très clairement sa sympathie pour les malheurs d’autrui,
du moins pour certains malheurs qui se déclinent en tableaux topiques, guerre et
pauvreté notamment26. Ce n’est pas l’« amollissement » du cœur, menace majeure
pour les citoyens antiques et encore pour certains des contemporains de Furetière,
mais au contraire « l’œil sec27 » qui constitue un grave danger social à ses yeux28.
On ne s’étonne pas de trouver là les soldats et les riches que leur « barbarie29 » rend
coupables des scènes précédentes :

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21
Jacques Esprit, La Fausseté des vertus humaines [1678], Paris, Aubier, 1996, p. 226.
22
« Un Orateur, un Poëte Tragique doivent exciter la pitié, ou la colere, faire naistre la
pitié dans les cœurs des auditeurs. Un Heros infortuné fait pitié sur les theatres. » Cf. aussi
« MISERABLE », « HORREUR », « PITOYABLE ».
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23
« La compassion tire des larmes des plus insensibles, ils ont de la peine à retenir leurs
larmes ». Cf. encore « CREVER », « SOUFFRIR », « PITOYABLE ».
24
« Le cœur me fend de pitié, quand je voy ces miserables qui souffrent. » Cf. aussi
« SAIGNER », « ENTRAILLES ».
25
De même que Furetière rapporte la définition aristotélicienne de la tragédie, il fait du
« pathétique » l’un des premiers buts de la rhétorique, qui « a le pouvoir de fleschir les cœurs
les plus barbares » : « Pour être bon Advocat, il faut être pathetique. Le Sermon de ce
Predicateur étoit fort pathetique, faisoit pleurer. » Il donne aussi par exemple cet emploi du
terme pauvret : « adj. diminutif de Pauvre, qui se dit par compassion des pauvres qui sont à
plaindre ».
26
« Ce miserable tend les bras au ciel pour implorer son secours. » ; « Au sac d’une
ville on entend des cris lamentables de vieillards, de femmes & d’enfans. » ; « Les mourants
laissez sur un champ de bataille prient qu’on les acheve par pitié. », etc.
27
« Regarder une chose d’un œuil sec, pour dire, sans être esmeu de pitié, de
compassion. »
28
« Ce cruel s’est laissé fleschir par les larmes de cet innocent » ; mais « ce brutal a une
dureté de cœur, une insensibilité cruelle, n’a jamais senti de compassion ».
29
Cf. « BARBARE ».
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Les soldats dans un sac de ville n’ont aucune commiseration ni pour l’âge, ni pour
30
le sexe.
Les riches voyent les miseres des pauvres qui font seigner le cœur, fendre le
cœur ; & cependant ils ne les assistent point, cela n’amollit point leur cœur.

Et si l’on croise à l’occasion la dureté blâmable des maîtres31 ou des pères32, c’est
surtout le tyran qui est caractérisé de la sorte33, au point que, comme la guerre34, la
tyrannie trouve à se définir par les larmes qu’elle fait verser :

Ce Tyran a bien fait verser des larmes, a bien fait des veuves & des orphelins.

Plaintes du peuple et prince exorable : un certain partage du


logos
À l’inverse, le bon prince se reconnaît à l’attention qu’il sait porter aux
afflictions de ses sujets :

Ce Prince a tari la source de nos maux, de nos pleurs.


Ce Prince s’est laissé vaincre aux larmes, aux prieres […].

Dans le dictionnaire de Furetière, conformément à la perspective chrétienne


ancienne, le lien politique est encore complètement conçu comme un lien familial
dont la clef de voûte est le père suprême, Dieu35. Contrairement à la polis grecque

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ou à la respublica romaine, le corpus politicum sive mysticum du royaume – lui-
même pris dans la respublica christiana – ne repose pas sur la séparation entre
domaine public et domaine privé36. Certes, comme nous l’ont prouvé les termes de
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30
« MAUPITEUX, EUSE . adj. Qui est dur, cruel, & sans pitié. Les soldats sont gens
maupiteux de profession. »
31
« Ce maistre bat tous ses gens, c’est un vray bourreau ». Cf. Dictionnaire de
l’Académie française (1694) : « On dit prov. Ce que Maistre veut & valet pleure, sont toutes
larmes perdues, pour dire, que Lorsque les superieurs veulent absolument quelque chose,
c’est inutilement que les inferieurs s’y opposent, & y ont regret. »
32
« Un pere est barbare, quand il n’a point de tendresse pour ses enfants. » ; « Ce pere
étoit dur & inexorable, mais son cœur s’est amolli par les larmes & les soûmissions de son
fils. »
33
Cf. « INSENSIBLE », « PITIÉ », etc.
34
« Cette guerre a bien fait des veuves, a bien fait respandre des larmes. »
35
« Un bon Prince traitte ses sujets avec une douceur filiale. » Sur la question, voir
Michel Senellart, Les Arts de gouverner. Du regimen médiéval au concept de gouvernement,
Paris, Seuil, 1995.
36
Sur la question, outre le livre canonique : Ernst Kantorowicz, Les Deux Corps du Roi,
Paris, Gallimard, 1988 ; Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-
Lévy, 1961 ; Robert Descimon, « Les fonctions de la métaphore du mariage politique du roi
et de la république (France, XVe-XVIIIe siècles) », Annales ESC (Économies, sociétés,
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l’autoportrait de La Rochefoucauld, le peuple peine à surgir, dans les


représentations des lettrés, comme sujet politique. Mais précisément parce que la
différence entre citoyens et esclaves, ou encore entre populus et plebs, n’assure plus
simplement le partage du logos, précisément parce que le peuple entier est, comme
peuple de Dieu, pris dans un rapport filial au Père, il n’est ni tout à fait digne ni tout
à fait indigne, ni tout à fait libre, au sens des démocraties antiques, ni tout à fait
asservi, au sens domestique du terme. Sans doute le bon ordre exige-t-il la
soumission des inférieurs aux supérieurs ; la hiérarchie est cependant régulée par un
échange émotionnel qui ménage la possibilité, pour les inférieurs, d’une expression
particulière, celle de la plainte, laquelle diffère du gémissement sous une tyrannie37,
car elle traduit le droit reconnu du peuple à exprimer sa douleur et en faire l’objet
d’une adresse en quelque sorte politique :

PLAINTE, se dit aussi à l’égard des peuples qui souffrent quelque oppression, qui
en font des remonstrances au Roy. Les cahiers des Estats contiennent les plaintes &
doleances des peuples qui en demandent justice.
Le peuple vint nombreusement & en foule faire ses plaintes au Roy, &c.

Filtrée par des médiations institutionnelles précises – remontrances, États


généraux, etc. – la plainte transforme les larmes du peuple en logos, discours
intentionnel qui suppose la réciprocité d’une écoute « exorable38 », car « un bon
Prince ne doit pas fermer l’oreille aux cris, aux plaintes de son peuple ». Certes, il y
a loin de la liberté d’expression moderne à cette liberté de se plaindre : son respect

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n’en apparaît pas moins un critère du bonheur public : « Ce peuple est si
malheureux, qu’on luy deffend jusqu’à la plainte. »
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Les larmes des femmes : insignifiantes ou équivoques


Le bon gouvernement, que ce soit celui du père, du maître ou du prince, passe
donc par la capacité à écouter les cris et les plaintes de ceux sur qui l’autorité est
exercée. Le christianisme, en étendant la famille à la sphère politique et en
substituant le principe universel de l’amour à l’égalité démocratique et sélective des

civilisations), novembre-décembre 1992, n° 6 ; Hélène Merlin, « Fables of the “Mystical


Body” in the Seventeenth-Century France », Yale French Studies, n° 86 (« Corps Mystique,
Corps Sacré, Textual Transfigurations of the Body from the Middle Ages to the Seventeenth
Century », dir. Fr. Jaouën et B. Semple), 1994.
37
« GEMIR, se dit figurément en Morale. Tous les Romains gemissoient sous la tyrannie
de Neron. Cette Province gemit sous le faix des charges & des tributs qu’on impose sur elle.
L’Orient gemit sous la tyrannie des Ottomans. »
38
« EXORABLE. adj. m. & f. Qui se laisse vaincre & persuader par les raisons, les prieres
ou la compassion. Ce Prince estoit fort irrité, mais enfin il s’est rendu exorable, il s’est rendu
aux remonstrances & aux prieres, & il a fait grace à son peuple. »
Les lar m e s au X V I I e si ècle : en tr e f ém in in et m ascu l in 213

Grecs, a donc placé tous les faibles sous la protection de la loi divine et humaine39.
Mais lorsqu’on examine les exemples de Furetière, on s’aperçoit qu’une différence
continue à peser fortement sur ces acteurs de la vie collective. Peuple, veuves,
orphelins : il serait erroné de voir dans ces êtres facilement plaintifs et désolés les
trois catégories de personnes qui, chez les Grecs, habitaient l’ombre privée de la
maison, soumises à la puissance arbitraire du chef de famille sans droit de se
plaindre. Car contrairement au peuple, institutionnellement représenté dans sa
plainte, ce qui traduit clairement son existence publique et configure par avance le
« secours » qu’il est en droit d’attendre, « les veuves, les orphelins sont denuez
d’amis, de conseil, d’assistance, de tout secours », raison pour laquelle ils sont
directement placés sous la « protection de Dieu & de la Justice40 ».
C’est que veuves et orphelins ne constituent sans doute qu’une limite du peuple
plus qu’une véritable partie. Leur existence signale même plutôt une sorte de
boitement, un affaiblissement hiérarchique et un déséquilibre quasi humoral du
corps politique, comme le pointaient les exemples de la tyrannie et de la guerre,
malheurs qui font des veuves et des orphelins dont les larmes indexent par
conséquent la disparition des hommes, maris et pères : objet de leur plainte et
absence de tout destinataire naturel de la plainte, ou plutôt de tout représentant, ne
feraient qu’un. Si bien que ce malheur spécifique met aussi en lumière un défaut :
veuves et orphelins manquent de voix – du reste, les orphelins n’apparaissent même
pas dans le dictionnaire de Furetière en dehors de ces syntagmes figés : comme si à
leur silence pouvait faire écho le silence du lexicographe, comme si le silence était
moins problématique que les manifestations, forcément visibles, des veuves : ici se

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fait jour la méfiance dans laquelle les larmes continuent d’être tenues, ainsi que les
femmes. Car si les plaintes du peuple, comme celles des amants en leur genre,
apparaissent clairement orientées vers le logos (rhétorique délibérative ou judiciaire
pour celles-là, poétique pour celles-ci), c’est-à-dire vers l’articulation d’un sens
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reconnaissable, celles des femmes semblent le plus souvent échouer à cette


élaboration. Les larmes apparaissent alors comme le signe même de cet échec et de
cette différence, et ceci de deux manières pourtant contraires.
D’une part, les larmes semblent cantonner la plainte dans la voix impuissante,
comme si elles constituaient le signe physiologique du rapport défaillant des
femmes au logos41. « Les cris et les larmes » de la veuve peuvent bien à l’occasion

39
« Dieu prend en main la deffense des innocens & des foibles, de la veuve & des
orphelins. »
40
« VEUF ».
41
« Cette veuve pousse des souspirs & des gemissements pour la mort de son mary ; sa
grande douleur ne luy permet que des sanglots, des souspirs entrecouppez. » Certains
animaux sont du reste supposés pleurer : « Virgile dit qu’en la pompe funebre de Pallas son
cheval jettoit de grosses larmes. Les cerfs aux abois respendent des larmes. » – ce qui,
paradoxalement, est l’indice d’un jugement : « Les chevaux ont du jugement, dit Solin, ils
connoissent leurs maistres & leurs ennemis [...] Quelques-uns ont pleuré la mort de leurs
maistres, & d’autres se sont laissez mourir de faim aprés les avoir perdus. »
214 H él èn e Me r lin - K ajm an

rencontrer une oreille compatissante42, ils n’ont en eux-mêmes aucune valeur


politique ou judiciaire et dessinent même en creux un défaut d’action : « Cette
veuve n’oppose que des cris & des larmes à la cruauté de ses persecuteurs. »
Les larmes constituent un excès littéralement in-signifiant43. L’apitoiement
manifeste de Furetière à l’égard des veuves44 se double en fait d’une désapprobation
visible, où le lexicographe retrouve le chemin de sa misogynie habituelle45.
Inutiles46, exagérées, vaguement théâtrales47 et presque mécaniques48, les larmes de
la veuve peuvent finalement se révéler, de ce fait même, trompeuses :

Les amants essuyent aisément les larmes des veuves, & les consolent.
Les veuves & les heritiers ont souvent des larmes estudiées & affectées.

Car les larmes, épanchement corporel produit par des causes diverses49, ne sont
pas un signe fiable : non seulement « la grande douleur fait verser des larmes aux
plus constants », et « la compassion tire des larmes des plus insensibles », troublant

42
« Il s’est laissé esmouvoir par les cris & les larmes de cette veuve. »
43
Voir aussi la célèbre maxime 233 de La Rochefoucauld. Jacques Esprit est plus
explicite encore : pour lui, la facilité des femmes à répandre des larmes et à s’apitoyer trahit
leur incapacité politique, l’infirmité et l’extravagance de leur jugement : « à cause que leur
sexe les éloigne des emplois qui éveillent et qui exercent le courage, et que d’ailleurs elles
sont dépourvues des connaissances qui fortifient l’esprit ; de sorte que dans les accidents qui

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leur arrivent elles se trouvent sans force et sans résolution ; c’est par cette raison qu’elles
plaignent extraordinairement tous ceux qu’elles voient dans la souffrance et qu’elles
voudraient, dit Sénèque, briser tous les fers et ouvrir toutes les prisons. » (op. cit., p. 227).
44
« On doit plaindre cette veuve dans le grand delaissement où elle est, sans support,
sans amis. » (Cf. aussi « SECOURS », « DEPOURVU », etc.). On peut noter par différence que,
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contrairement aux veuves, les orphelins ne donnent lieu à aucun exemple pathétique.
45
Sur ce point, voir Littératures classiques, n° 47 (« Le Dictionnaire universel de
Furetière », dir. Hélène Merlin-Kajman), hiver 2003.
46
« Cette veuve se tourmente inutilement en pleurant la mort de son mari. »
47
« La douleur de cette veuve se renouvelle à la veuë du tombeau de son mary. »
48
« PLEURS . s. m. plur. Larmes, humidité qui tombe des yeux par quelque violente
émotion de l’ame, & particulierement de la tristesse. La mort d’un mary fait verser bien des
pleurs. » Là encore, Jacques Esprit est plus explicite : « La seconde cause de la pitié est ce
mélange d’humeurs où la pituite prédomine ; car les personnes humides sont plus disposées
que les autres à recevoir les impressions des objets, et elles pleurent d’autant plus aisément
qu’elles trouvent du soulagement à verser des larmes. De là vient que ceux qui ont cette sorte
de tempérament ne sont pas toujours également sensibles, et qu’il y a des temps et des heures
du jour où ils le sont fort peu, selon que la pituite domine plus ou moins en eux ; ce qui fait
qu’on ne peut compter sur les assistances que donnent au prochain ceux qui ne l’assistent que
par une pure compassion naturelle. Les sujets les plus susceptibles de pitié sont les vieillards,
les femmes et les enfants, qui sont tous des sujets faibles et faciles à émouvoir » (op. cit.).
49
« LARME. subst. fem. Eau qui sort du coin de l’œuil par la compression des muscles
causée par quelque douleur, affliction, fluxion, ou par quelque agent exterieur. »
Les lar m e s au X V I I e si ècle : en tr e f ém in in et m ascu l in 215

ainsi le rapport de traduction de l’être à l’apparence ; non seulement, plus


platement, la fluxion ou l’oignon tirent des larmes50 ; mais

Il y a aussi des larmes de joye, qui sont causées par la même compression des
muscles, quand ils sont violemment esmeus par quelque surprise extraordinaire. Et
51
ainsi on dit, Rire aux larmes, quand on fait un grand effort de rire.

Tout se passe donc comme si seul le logos permettait, sinon d’authentifier les
larmes, du moins de les soutenir d’une signification et de les faire entrer dans
l’ordre, proprement humain, de la communication et de ses garanties. Car les larmes
étant prises dans des réactions mécaniques, elles ont des effets pervers que les
femmes savent manipuler à défaut du logos52. Et l’inévitable exemple des larmes de
crocodile s’illustre par un usage féminin :

On appelle des larmes de crocodile, les larmes d’un hypocrite, une feinte douleur
qui ne tend qu’à surprendre quelqu’un. Les pleurs des Courtisannes sont des larmes
53
de crocodile.

Apparences publiques, sentiments privés


Bien sûr, il s’agit là de lieux communs hérités du passé le plus lointain et le plus
immuable. Mais il n’y a pas que l’exemple des veuves éplorées qui se trouve
régulièrement discuté. Plus intéressant est le cas de César versant des larmes devant

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la tête de Pompée, déjà en débat dans l’antiquité : larmes d’horreur face à un lâche
assassinat, comme le suggérait Plutarque, ou larmes hypocrites destinées à
dissimuler sa joie, comme l’affirmait Lucain? Pour Jacques Esprit, l’attitude de
César illustre la maxime selon laquelle « la pitié est un sentiment secrètement
intéressé54 ». Il s’oppose par là au jugement de Montaigne, beaucoup plus
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complexe :

50
« Il a une fluxion qui est cause qu’il a toûjours la larme à l’œuil. De l’oignon fait
pleurer, fait sortir de grosses larmes. »
51
Cf. aussi « RIRE ».
52
Voir encore Jacques Esprit, op. cit., p. 232-233 : « Les larmes qui coulent de la source
la plus basse sont celles que la faiblesse fait répandre aux femmes en toutes sortes de
rencontres : car outre que les larmes sont leur éloquence dans leurs affaires, et leur force dans
leurs besoins, il semble qu’elles sont gagées pour pleurer tous les accidents de la vie, même
dans des sujets qui leur sont indifférents, pourvu qu’elles en soient témoins. Il est vrai que
leurs larmes tarissent bientôt, au moins ordinairement. »
53
De même le Dictionnaire de l’Académie (1694) : « On appelle, Larmes de crocodile,
Les larmes par lesquelles on veut esmouvoir quelqu’un pour le tromper. Ne vous laissez pas
toucher aux larmes de cette femme, ce sont des larmes de crocodile. »
54
Jacques Esprit, op. cit., p. 225 : « il est évident qu’il pleura à la vue de ce spectacle,
par les réflexions qu’il fit que la fortune qui avait trahit Pompée ne lui serait pas plus fidèle,
et que le nombre et la continuation des faveurs qu’il recevait d’elle lui devaient être un
216 H él èn e Me r lin - K ajm an

Il y avait eu entre eux une si longue intelligence et société au maniement des


affaires publiques, tant de communauté de fortunes, tant d’offices réciproques et
d’alliance, qu’il ne faut pas croire que cette contenance fut tout fausse et contre-faite
[…] au jugement de ces accidents il faut considérer comme nos âmes se trouvent
souvent agitées de diverses passions.

Et Montaigne conclut sa réflexion en évoquant un autre cas, celui de Timoléon :

Quand Timoléon pleure le meurtre qu’il avait commis d’une si mûre et généreuse
délibération, il ne pleure pas la liberté rendue à sa patrie, il ne pleure pas le tyran,
mais il pleure son frère. L’une partie de son devoir en est jouée, laissons-lui en jouer
55
l’autre.

C’est qu’au-delà de cette méfiance topique pour un signe trop équivoque, la


discussion révèle le vif intérêt du XVIIe siècle pour la sémiologie des passions,
intérêt né de la désintégration de l’économie émotionnelle du corps politique après
les guerres civiles. Deux citations de Corneille par Furetière sont à cet égard
emblématiques.
« Sire, on pasme de joye, ainsi que de tristesse. Corneille. » Cité à l’entrée
« PASMER », l’alexandrin n’est pas référé à un personnage mais à son auteur,
comme la plupart du temps chez Furetière. L’exemple accuse ainsi d’autant plus sa
valeur de sentence qu’il est repris à « JOIE56 », cette fois sans que le nom de
Corneille y paraisse, et qu’il subit une variation notable à « PLEURER » : « On pleure

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de joye ainsi que de tristesse. » Or, prononcé par Chimène à la scène 5 de l’acte IV,
le vers entre dans une argumentation qui vise à dissimuler la cause de sa douleur
lorsque le roi, pour la forcer à avouer son amour pour Rodrigue, lui annonce la mort
de ce dernier. C’est que Chimène a deux causes de larmes qui n’ont pas le même
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statut : des larmes publiques, qu’elle doit à son père tué par Rodrigue, et des larmes
privées, qu’elle verse en raison de son amour pour « le meurtrier de son père ». Et
ce que la tragédie défend, au grand scandale de Scudéry, le principal adversaire de

présage certain de son inconstance : car s’il eût pleuré la fin déplorable de Pompée par
quelque reste d’amitié qu’il eût conservé pour lui, n’eût-il pas eu une vraie horreur de
l’assassinat qu’on avait commis contre ce grand homme, et n’eût-il pas fait punir l’assassin
qu’il avait entre ses mains ? Mais comment pouvait-il être véritablement affligé d’une mort
qui l’avait délivré d’un ennemi si puissant, et qui lui avait assuré l’Empire. »
55
Montaigne, Les Essais, « Comme nous pleurons et rions », I, 38. Pour une analyse de
l’interprétation, encore plus complexe, offerte par Corneille dans La Mort de Pompée, voir
Hélène Merlin-Kajman, L’Absolutisme dans les Lettres et la théorie des deux corps. Passions
et politique, Paris, Champion, 2000. Le Cid et Horace y sont aussi longuement analysés.
56
« On pasme de joye, ainsi que de tristesse. »
Les lar m e s au X V I I e si ècle : en tr e f ém in in et m ascu l in 217

Corneille durant la querelle, c’est que les unes et les autres sont également légitimes
malgré leur caractère contradictoire57.
Les premières sont en effet devenues « plainte58 », et même preuves rhétoriques
dans une argumentation très serrée :

Sire, mon père est mort ; mes yeux ont vu son sang
Couler à gros bouillons de son généreux flanc [...]
Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur,
Sire, la voix me manque à ce récit funeste,
59
Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.

Montrées au roi et à la cour, les secondes affaibliraient la cause de Chimène : seul le


spectateur en est le témoin jusqu’à cette scène où le roi, cherchant un
dénouement juste au litige, tend à Chimène ce piège, rendant ainsi public le
sentiment privé. Si, pour Scudéry, la ruse révèle et autorise l’hypocrisie détestable
de Chimène, il est manifeste que la perspective de Corneille est autre : le souverain
bouleverse la définition du lien social et suggère que, au-delà de l’obéissance à
l’État, les individus n’ont plus à faire au public le sacrifice entier de leur intimité60.
L’Édit de Nantes marque la fin de l’unicité familiale du corps politique. Les
guerres civiles ont été attisées par la circulation passionnelle entre les membres, les
plaintes contradictoires nées du zèle religieux et l’exigence de participation de tous
au bien public : elles ont déchiré la famille, qui ne se recompose qu’en donnant au
monarque la responsabilité entière de maintenir la paix entre les sujets. Les États

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généraux ne seront plus réunis, le droit des Parlements à représenter le peuple dénié,

57
Pour Scudéry, « la bienséance voudrait que Chimène pleurât enfermée chez elle, et
non pas aux pieds du roi, si tôt après cette mort : mais donnons ce transport à la grandeur de
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ses ressentiments, et à l’ardent désir de se venger, que nous savons pourtant qu’elle n’a point,
quoiqu’elle le dût avoir. » Si elle l’avait, jamais elle n’aurait accepté de recevoir Rodrigue et
de lui avouer qu’elle l’aime encore. Les Sentiments de l’Académie française ne suivent pas
Scudéry sur cette critique : « Nous […] estimons que le poète eût manqué s’il lui eût fait
verser des larmes inutiles dans sa chambre, étant même si proche du logis du roi où elle
pouvait obtenir la vengeance de la mort de son père. Si elle eût tardé un moment à l’aller
demander, on eût eu raison de soupçonner qu’elle prenait du temps pour délibérer si elle la
demanderait […]. » (Georges de Scudéry, Observations sur le Cid et Les Sentiments de
l’Académie Française […], dans Armand Gasté, La Querelle du Cid, pièces et pamphlets
publiés d’après les originaux avec une introduction [1898], Genève, Slatkine Reprints, 1970,
p. 88-89 et 380).
58
Don Fernand dit à Don Diègue : « Vous parlerez après, ne troublez pas sa plainte. »
Et Elvire parlant à Rodrigue au début de l’acte III, au moment célèbre où celui-ci se présente
chez Chimène, résumera l’action de cette dernière : « Chimène est au palais, de pleurs toute
baignée. »
59
Le Cid (éd. de 1637), II, 7, v. 665-680.
60
Sur ces questions, voir Hélène Merlin-Kajman, Public et littérature en France au
XVIIe siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1994.
218 H él èn e Me r lin - K ajm an

les duels interdits : la souveraineté ni la justice ne se partagent plus. Le public en


ressort transformé, puisque les cérémonies ne demandent plus de participants
affectivement reliés entre eux, mais des figurants obéissants chargés de refléter la
grandeur royale. La conscience cesse d’être concernée par le bien public mais se
concentre sur le for intérieur, d’où elle tire une nouvelle profondeur. L’opposition
antique du public et du particulier fait ainsi retour pour organiser la désincorporation
des membres au profit du nouveau pouvoir d’État. Mais, contrairement aux Grecs,
elle a pour corollaire à la fois l’asservissement public des sujets et l’autonomisation
de leur particulier, qu’ils investissent de toute l’énergie ainsi libérée : le propre
intérêt, les affaires particulières, le moi, acquièrent une authenticité inédite que
l’œuvre de Montaigne exemplarise, parallèle à la relative dévalorisation du public.
Pur libertinage pour les dévots, particulier et public ont désormais des fins
différentes : tout le domaine des émotions s’en trouve, à terme, réorganisé.
La querelle du Cid est révélatrice de l’ampleur du bouleversement, des
turbulences et des incertitudes morales qui pèsent sur l’appréhension de cette
réorganisation. Dans Le Cid, le public n’est certes pas dévalorisé, et les guerriers
exposent leur sang en servant le roi avec zèle. Cependant, ni Chimène ni Rodrigue
n’incarnent plus l’idée strictement familiale, unitaire, du corps politique. Ils
connaissent les exigences publiques du sang, mais, amants, ils se plaignent
ensemble devant des spectateurs invités à voir leur privé et à « frémir » avec
sympathie devant l’extraordinaire du cœur amoureux. C’est d’abord Chimène, de
retour du palais, parlant à Elvire :

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Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte
De mes vives douleurs te faire voir l’atteinte ; […]
Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau,
61
La moitié de ma vie a mis l’autre au tombeau […].
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Puis Rodrigue :
62
Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !

Comme Montaigne le disait pour Timoléon, « l’une partie de [leur] devoir en est
jouée, laissons-[leur] en jouer l’autre ».

« Mêle tes pleurs aux miens »


Tirée d’Horace, la deuxième citation prouve l’assentiment encore réticent de
Furetière à l’égard de la valorisation des sentiments privés :

61
Le Cid, III, 3, v. 803-809.
62
Ibid., III, 4, v. 996.
Les lar m e s au X V I I e si ècle : en tr e f ém in in et m ascu l in 219

M ESLER. [...] Corneille a dit élégamment dans les Horaces mesle tes pleurs aux
miens, pour dire, prend part à ma douleur.

Son éloge du style montre son adhésion au caractère pathétique de l’injonction.


Mais en donnant de la figure une interprétation métonymique (les pleurs pour la
douleur) plutôt que métaphorique (le mélange pour l’unisson des larmes), et en ne
mentionnant pas que le vers est prononcé par Sabine et adressé à Horace, Furetière
interdit (et s’interdit) de supposer qu’une femme puisse, littéralement, demander à
un homme de pleurer avec elle, comme s’il s’agissait là d’une hypothèse
proprement invraisemblable.
Les larmes sont pourtant au cœur de l’enjeu dramatique de la tragédie. « Prêts à
verser du sang regardez-vous des pleurs63 ? », interroge le vieil Horace apostrophant
son fils et Curiace au moment de leur adieu aux femmes. Conformément au modèle
antique, Sabine et Camille vont être renfermées de peur que leurs larmes ne
souillent la gloire publique du combat et n’amollissent les deux camps64. On leur
interdit même de pleurer les vaincus65, les condamnant par là au sacrifice entier de
leur sentiment privé au profit du sentiment public : c’est exactement ce que Scudéry
exigeait de Chimène.
Mais l’insensibilité « barbare66 » d’Horace, pour qui, contrairement à Curiace67,
la famille est strictement coextensive à la patrie, sans hiatus privé68, va céder devant
la plainte de Sabine au moment où celle-ci, après Camille, désobéit précisément à
cette interdiction, pourtant réitérée par Horace69 :

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Prenons part en public aux victoires publiques,
Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques. [...]
Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte,
70
Mêle tes pleurs aux miens.
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Comme Chimène, Sabine fait de ses larmes la source d’une plainte éloquente : mais
c’est pour exiger de son mari la reconnaissance du sentiment privé que d’emblée
Rodrigue n’avait cessé, pour des raisons évidentes sauf pour les adversaires du Cid,
de partager avec Chimène. Ce sont ses larmes privées que Sabine constitue en
argument valide pour une nouvelle économie sociale – et finalement, pour un

63
Horace, II, 7, v. 681.
64
Ibid., II, 8, v. 695-702 ; III, 2, v. 775-778.
65
Ibid., II, 4 ; IV, 3.
66
L’accusation vient de Curiace : II, 8, v. 456.
67
« J’ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme / […] J’ai pitié de moi-
même » (II, 3, v. 468 et 475) : Curiace se plaint ; voir II, 3, v. 507.
68
« Moi-même en cet adieu j’ai les larmes aux yeux », tel est l’aveu que l’émotion de
Curiace arrache au vieil Horace lui-même (II, 8, v. 609).
69
« Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue / […] Participe à ma gloire au lieu
de la souiller » (IV, 7).
70
IV, 7, v. 1371-1377.
220 H él èn e Me r lin - K ajm an

nouveau partage du logos lui-même. Le public, en somme, doit désormais se


construire sur une limite qui n’est plus seulement refoulée, mais respectée : le privé
cesse d’être simplement indigne et féminin.

À propos des larmes, le Dictionnaire universel de Furetière fournit donc un


baromètre assez fidèle des transformations de la sensibilité au XVIIe siècle71. Le
sang, les larmes : désormais, cette opposition ne divise plus aussi nettement les
hommes et les femmes. Car même si les femmes continuent à être plus sujettes à
pleurer que les hommes, voire à pleurer indiscrètement, leurs larmes traduisent une
sensibilité que les hommes trouvent légitime de partager. Les larmes ne menacent
plus aussi radicalement le logos car elles ont une raison naturelle. Ceci ne va pas
sans jeter un sérieux discrédit sur le sacrifice sanglant des vies. On a vu s’amorcer la
condamnation de la guerre dans le dictionnaire de Furetière, et un siècle auparavant,
Montaigne doutait de la légitimité des supplices72. Dans une lettre magnifique73
datée de 1672, Mme de Sévigné rapporte la douleur de Mme de Longueville et de
La Rochefoucauld à la mort du fils adultérin qu’ils avaient eu ensemble :

Vous n’avez jamais vu Paris comme il est. Tout le monde pleure, ou craint de
pleurer. L’esprit a tourné à la pauvre Mme de Nogent. Mme de Longueville fait
fendre le cœur, à ce qu’on dit […]. Il y a un homme dans le monde qui n’est guère
moins touché. J’ai dans la tête que, s’ils s’étaient rencontrés tous deux dans ces

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71
Furetière reste en revanche extraordinairement conservateur face aux traitements
réservés aux « vices » (libertinage, hérésie, crimes), et insensible à la cruauté des supplices :
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la justice à ses yeux doit être impitoyable, et les inférieurs, valets et enfants notamment,
doivent religieusement respecter leurs supérieurs. Malgré sa relative sympathie pour les
veuves, il est massivement misogyne : et l’on peut noter que même si la douleur des maris à
la perte de l’épouse donne lieu à exemples pathétiques (mais sans larmes :
« INCONSOLABLEMENT », « LAMENTABLEMENT », « LANGUEUR », « PLAYE » ; le seul exemple
avec larmes ne précise pas le lien avec le défunt aimé : « Il pleure, il souspire toûjours depuis
la mort de ce qu’il aimoit. »), les énoncés ne le désignent jamais comme veuf. « Cet homme
est veuf d’une méchante femme, il est déchargé d’un pesant fardeau », tel est la seule
mention édifiante du sentiment d’un « veuf » à l’égard de sa femme. Enfin, les larmes des
enfants ne font pas partie des afflictions dignes d’être regardées « avec des yeux de pitié » :
au contraire, elles font l’objet de mentions ironiques (« LARME », « PONT », « PLEURARD »).
Sur le caractère conservateur de Furetière, outre le numéro de Littératures classiques déjà
cité, voir Hélène Merlin-Kajman « Sens contraire, ironie et négation dans le Dictionnaire
universel de Furetière », Langue française, n° 143, septembre 2004.
72
Voir sur la question Hélène Merlin-Kajman, « Peur, rire et outrage : la face sombre de
la “culture carnavalesque” », dans Peur et littérature, du Moyen Âge aux Lumières, Actes du
colloque de l’Université de Paris 7 (octobre 2004), dir. P. Debailly et Fl. Dumora, à paraître.
73
Je remercie vivement Alain Brunn de me l’avoir signalée.
Les lar m e s au X V I I e si ècle : en tr e f ém in in et m ascu l in 221

premiers moments, et qu’il n’y eût eu que le chat avec eux, je crois que tous les autres
74
sentiments auraient fait place à des cris et à des larmes […].

Et plus loin, c’est de Condé, du grand Condé et de son fils, le duc d’Enghien, sur qui
il veille, qu’elle parle :

Monsieur le Prince a été père uniquement en cette occasion, et point du tout général
d’armée. Je disais hier, et l’on m’approuva, que si la guerre continue, Monsieur le
Duc sera cause de la mort de Monsieur le Prince ; son amour pour lui a passé toutes
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ses autres passions.

« Père uniquement », et non pas général : l’homme privé est prêt à juger le public
sur des bases entièrement renouvelées depuis l’antiquité.

H él èn e Me r lin - K ajm an
U n i versit é d e P a ris I I I - S o rb o n n e No u v elle

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Lettre du 20 juin 1672, à Mme de Grignan, Correspondance, éd. R. Duchêne, Paris,
Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », 1978-1986, t. I, p. 535-536.
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Ibid., p. 537.