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Du consentement

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Geneviève Fraisse

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Du

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consentement

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suivi d’un épilogue inédit Et le refus de consentir ?
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Éditions du Seuil
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La première édition de ce livre a été publiée
dans la collection « Non conforme »

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ISBN 978-2-02-137843-6
(ISBN 978-2-02-087814-2, 1re publication)
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OD

© ÉDITIONS DU SEUIL, JANVIER 2007, ET OCTOBRE 2017 POUR L’ÉPILOGUE


PR

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
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collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé
que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
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contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
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www.seuil.com
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Préface

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L’éditrice me presse de donner à la lectrice et au lecteur
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quelques explications personnelles. Cela n’est pas si
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facile. Consentir : j’ai longtemps pensé que l’acte de
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consentir relevait de l’intimité la plus grande, mélange


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de désir et de volonté dont la vérité gisait dans un


SE

moi profond. Lorsque j’ai entendu ce mot de consen-


RE

tement dans des enceintes politiques, Parlement euro-


EP

péen, débats télévisuels, discussions associatives, j’ai


ER

compris qu’il pénétrait dans l’espace public comme un


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argument de poids.
Je voyais bien que la raison du consentement, utilisée
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pour défendre le port du foulard, ou le métier de prosti-


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tuée, s’entourait de principes politiques avérés, la liberté,


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la liberté de choisir, la liberté offerte par notre droit ; et la


résistance, la capacité de dire non à un ordre injuste. Car
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dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non », l’âpreté de


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l’établissement d’un viol nous le rappelle méchamment.


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Hormis le politique, il en va de la vérité entre les êtres.


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DU CONSENTEMENT

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L’espace public semble rarement propice à l’émotion.

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On y prend place fort d’une responsabilité, ou d’une

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ambition. Parfois, derrière les phrases, les textes, les

VE
discours, on entend le corps qui parle, son histoire, ses

ER
affects, ses raisons. Lorsque je me suis trouvée dans

S
RE
l’hémicycle du Parlement européen, ce n’était pas une

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nouveauté. Pour avoir été plongée dans le Mouvement

EN
de libération des femmes dans l’après 68, pour avoir

EM
choisi de défendre cet objet théorique dans l’espace

CT
académique de la recherche scientifique, pour avoir

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accepté abruptement une fonction politique dans le
N
temps fort de la gauche plurielle, j’avais fait l’expérience
IO
de la « publicité » de cet objet curieux, le féminisme, le
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droit des femmes, l’égalité des sexes.


NT

C’est parce que le Mouvement de libération des


SE

femmes était en pointillé dans le printemps révolution-


RE

naire de 68 qu’il prit, dès les années suivantes, comme


EP

une traînée de poudre. C’était la pièce manquante dans


ER

le puzzle de la subversion, c’était la conséquence néces-


D
ET

saire du croisement entre rêve de révolution et libération


sexuelle. Rien de nouveau si on songe aux révolutions
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précédentes, 1789, 1848. Le féminisme accompagnait


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l’irruption du peuple et y trouvait en même temps un


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point de départ. La rupture fut profonde, et politique.


L’annonce de 68 s’entendait dans la mobilisation contre
PR

la guerre du Vietnam ; et cela n’était pas contradictoire


RE

avec la volonté de faire sauter le verrou des mœurs. Il m’a


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toujours semblé faux de montrer la dynamique de 68


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comme une affaire plus morale que politique. Et il m’a


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PRÉFACE

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semblé encore plus simpliste de ramener le MLF à une

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histoire, fût-elle essentielle et fondamentale, de pilule et

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d’avortement. C’était bien plus parce que c’était poli-

VE
tique. C’était, justement, la conquête d’un espace public.

ER
Ainsi le mouvement des femmes fut l’issue politique

S
RE
de 68 autant que le creuset de mes questions intellec-

T
tuelles. Il y avait un passé féministe, une histoire des

EN
révoltes, une pensée de la subversion. Nous, les fémi-

EM
nistes, nous étions toujours bêtement renvoyées à

CT
l’agitation des slogans, quand il me semblait plutôt que

RI
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nous étions prises dans un double mouvement, inventer
N
des raisons nouvelles de la liberté des femmes et de
IO
l’égalité des sexes, et accéder à une époque qui ne pou-
AT

vait plus ignorer qu’elle avait un passé, une histoire,


NT

une mémoire. J’ai voulu poursuivre cette double raison


SE

de comprendre, la logique de la révolte et la logique de


RE

l’inscription historique.
EP

Les logiques de la révolte et les logiques de l’histoire


ER

me menèrent, à l’automne 1973, sur le chemin des


D
ET

archives, et d’abord celles de ces femmes de 1848


qui décidèrent de publier un quotidien féministe en
N
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pleine révolution. Je leur dois beaucoup, à ces femmes


UC

qui débarquèrent dans l’espace public sans hésitation, le


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temps de quelques mois, chaque jour, de mars à juin 48.


Intelligible est le mot qui vient ensuite : l’espace public
PR

mérite, exige l’intelligibilité. Quelques-unes d’entre


RE

nous, toutes disciplines confondues, se firent donc


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historiennes, car l’histoire pouvait fournir des traces


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d’intelligibilité.
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DU CONSENTEMENT

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Historiennes avec Simone de Beauvoir qui accom-

A
pagnait le projet sartrien d’un récit télévisuel auto-

S
biographique vu du point de vue des luttes ; historienne

VE
philosophe avec les amis de la revue Les Révoltes logiques,

ER
qui firent d’entrée de jeu une place à « la pensée fémi-

S
RE
niste ». C’était en 1974, dans la dynamique gauchiste,

T
sans conteste. A côté de l’enseignement de la philo-

EN
sophie, plus rien ne m’intéressait que la généalogie de

EM
la pensée contemporaine de l’égalité des sexes et, à

CT
l’horizon, la reconstruction de la pensée des sexes dans

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l’histoire philosophique.
N
A l’espace public d’un mouvement de libération suc-
IO
cédèrent les revues, les colloques, les débats, l’entrée au
AT

CNRS et le démarrage du Collège international de philo-


NT

sophie, le projet de l’« Histoire des femmes ». C’était en


SE

1983, dans la dynamique mitterrandienne. L’irruption


RE

dans l’espace académique n’ôta, cependant, rien à la


EP

fragilité de l’objet théorique : inexistant, cet objet, trop


ER

militant, ou trop sexuel, ai-je encore lu dans mes rap-


D
ET

ports « scientifiques » en 2005… N’empêche : je fais partie


de ces quelques chercheuses, plutôt chanceuses à mes
N
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yeux, à qui on reconnut le droit de faire un travail de la


UC

pensée qu’aujourd’hui encore j’appellerais « question


OD

des sexes ». Tant pis pour le « genre », trop « cache-sexe »


justement.
PR

Et puis cela prit du temps, la plongée dans les


RE

textes, dans l’histoire, et la construction des questions,


DE

« service domestique », « démocratie exclusive », « raison


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des femmes », « deux gouvernements », controverses


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PRÉFACE

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multiples, historiques et politiques. Les années 1980, qui

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virent la reconnaissance étatique du féminisme, furent

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aussi celles des groupes de recherche. Accumuler le savoir

VE
fut une priorité. Après 1990 vint le renouveau de la lutte

ER
féministe avec le débat sur la parité. Pour ceux et celles

S
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qui y virent une réduction politique des idéaux d’égalité,

T
il faut répondre que, comme au temps de la lutte pour

EN
l’avortement, un thème sert à condenser les énergies

EM
multiples d’un moment d’histoire. Loin de sa médiati-

CT
sation volontiers caricaturale, le terrain des paroles indi-

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viduelles et collectives n’est jamais réducteur.
N
En 1997, alors que je venais de m’autoriser à reprendre
IO
l’histoire philosophique de la différence des sexes et que
AT

je me soumettais au rituel du passage de la thèse sur


NT

travaux, les socialistes, revenus au pouvoir, s’inquiétèrent


SE

d’avoir « oublié » les femmes. Ce n’était pas la première


RE

fois. Ils résolurent le problème par une demi-mesure, en


EP

pêchant une personne de la société civile, féministe,


ER

engagée, en me nommant déléguée interministérielle


D
ET

aux Droits des femmes. Si j’ai dit « oui », après avoir


pensé « non », ce fut par souci de cohérence, intime et
N
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publique. De la pratique d’un mouvement politique à


UC

la réflexion théorique, puis en retour, dans un mouve-


OD

ment inverse, de la réflexion à l’action, c’est une chance,


et une fierté, d’avoir suivi ces deux chemins du savoir
PR

et du faire, une fois dans un sens, une fois dans l’autre.


RE

Depuis toujours, l’image de l’engagement, même si je


DE

l’ai utilisée, me paraît moins intéressante que celle de


TS

la dialectique concentrée entre théorie et pratique. Les


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DU CONSENTEMENT

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manuels de philosophie séparent « la pensée » et

A
« l’action » ; les intellectuels ont privilégié un temps le

S
mot d’engagement, le gauchisme teinté de maoïsme

VE
réussit à inventer la « pratique théorique ». Après coup, je

ER
sais que les allers-retours entre théorie et pratique, sur

S
RE
l’unique point que je connais, l’égalité des sexes, ne sont

T
pas vains.

EN
La pratique des institutions politiques a duré sept

EM
années puisque, à la suite des socialistes, les commu-

CT
nistes me proposèrent d’être « la numéro deux » (femme-

RI
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féministe-société civile) de leur liste « ouverte » pour les
N
élections européennes de 1999. J’ai donc travaillé sept
IO
années dans le monde politique, déléguée interminis-
AT

térielle, puis députée européenne, sans jamais avoir


NT

adhéré à un parti politique. C’est une fierté de féministe.


SE

J’ai attendu avec impatience de prendre le chemin


RE

du retour vers la recherche, après avoir accompli mon


EP

« service politique ». Pourquoi ne pas voir ainsi, comme


ER

une responsabilité tournante, un mandat d’élu(e) ?


D
ET

C’est aussi un poste d’observation. C’est ainsi que


certains mots du vocabulaire sont mis en relief ; et
N
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que d’autres se démonétisent. On pourrait commenter


UC

longuement les mots de « gouvernance », ou de « déficit


OD

démocratique », qui sont comme des bouées concep-


tuelles dans l’Union européenne ; ou, au contraire,
PR

mettre en lumière l’utilisation répétée d’un mot appa-


RE

remment simple comme celui de « consentement ». J’ai


DE

clairement préféré cette deuxième option.


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A la suite de l’accès à la citoyenneté offert à toutes et à

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tous, fallait-il définir l’individu démocratique par le

S
consentement, par un acte singulier, un geste d’adéqua-

VE
tion entre soi et soi, entre soi et le reste du monde ? Le

ER
droit de consentir, longtemps valorisé comme le consen-

S
RE
tement mutuel de deux volontés, pour le mariage ou le

T
divorce, longtemps validé comme un signe d’émanci-

EN
pation personnelle et sociale, s’amplifiait d’un sens poli-

EM
tique. Dire « oui » pouvait devenir plus subversif que dire

CT
« non ». Ce droit faisait preuve.

RI
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Or je n’en étais pas sûre. Trop court, comme argument.
N
IO
En revanche, le consentement s’est imposé comme un
AT

mot clé, le mot fait pour ouvrir la porte des questions. En


NT

matière de liberté ou d’égalité des sexes, il faut clamer


SE

son opinion, pour ou contre, puis donner ensuite ses


RE

raisons. Pour ou contre la parité, pour ou contre la pros-


EP

titution, pour ou contre la différence, ou l’indifférence


ER

des sexes. Nous sommes sommés de choisir, et bruyam-


D
ET

ment. Le reste, la démonstration, passe en second ; tant


l’affect marque l’histoire sexuelle. Je préfère, pour ma
N
TIO

part, une autre méthode, mettre de côté mon opinion,


UC

sans lâcheté, et trouver « la bonne question », porte


OD

ouverte sur un chemin réflexif. Au moment de la parité,


j’avais ainsi séparé la question du « pouvoir » des femmes
PR

(de leur absence de pouvoir), entre les deux concepts de


RE

« gouverner » et de « représenter » ; de même, dans le


DE

débat sur le port du foulard ou la vente du sexe, le mot


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de consentement m’est apparu comme l’axe autour


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DU CONSENTEMENT

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duquel tournait le problème. Partir d’un mot comme du

A
nœud qu’il faut défaire, c’est une façon d’apprivoiser la

S
dispute, et de lui donner du contenu. Puis il est toujours

VE
temps de donner son opinion, d’agir selon son opinion.

ER
C’est exprès que je mets ensemble deux revendications

S
RE
fondées sur le consentement, et tout à fait opposées,

T
voire contradictoires : voiler ou dévoiler son corps, pro-

EN
téger ou exposer son sexe. Pudeur contre impudeur ;

EM
chassé-croisé de la subversion et de la soumission. Rap-

CT
procher ces deux débats, c’est déjà éliminer quelques obs-

RI
ST
tacles, la question religieuse et la question morale. La
N
même question, celle du sujet consentant, est posée, par
IO
la revendication des signes d’appartenance religieuse
AT

comme par les pourfendeurs de morale. Tant mieux : cela


NT

montre qu’il n’y a à débattre ni de religion ni de morale ;


SE

que l’affaire est ailleurs, c’est-à-dire dans la portée poli-


RE

tique de l’acte de consentir.


EP
ER

La religion, toute religion fait l’impasse sur le concept


D
ET

d’égalité des sexes. Et la morale s’empêtre dans la double


morale, une pour les hommes, une pour les femmes,
N
TIO

même encore aujourd’hui. Si je prends le mot de consen-


UC

tir, si j’imagine penser le consentement comme un


OD

concept, j’ouvre la porte du rapport, de la relation entre


les êtres. Consentir exprime un accord, consentir oblige
PR

à sortir de soi-même. Le sujet, homme ou femme, n’est


RE

pas autarcique. J’aime l’idée que le consentement entre


DE

sur une scène où se trouvent d’emblée plusieurs person-


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nages.
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Alors, ce mot étonnant brise notre représentation figée

S
de la démocratie comme somme d’individus, comme

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multiplication de citoyens. J’ai beaucoup cherché, des

ER
années durant, à identifier les lieux de l’autonomie

S
RE
des femmes contemporaines. Ce travail sur le consente-

T
ment m’entraîne, désormais, dans la pensée du lien,

EN
du mouvement de l’un vers l’autre des êtres, de chacun

EM
des êtres que nous sommes ; il faut bien reconnaître

CT
qu’on s’y perd, dans ce lien, dans la recherche du consen-

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tement, d’un « sentir ensemble ». Par là commence, ainsi,
la construction d’un monde N
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Du consentement

S
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Voilà un mot fait pour tout le monde. Quoi de plus
N
estimable que le consentement d’une personne ; quoi de
IO
plus rassurant aussi pour la personne en vis-à-vis ? Car il
AT

y a toujours deux êtres dans cette histoire, celui qui


NT

consent, et celui à qui on consent quelque chose. Le


SE

consentement est un acte intime, mais jamais solitaire.


RE

Il implique un rapport, mouvement de dire « oui » à


EP

autrui, ou de se dire « oui », ensemble. Dans la grande


ER

fresque des droits de l’humanité, le consentement indi-


D
ET

viduel, singulier, garant du sujet et de son intégrité doit


plaire à tout le monde ; et le consentement mutuel, par
N
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sa réciprocité, en est l’expression privilégiée. La mutua-


UC

lité du consentement désigne avant tout l’égalité des


OD

parties plutôt que l’éventuelle inégalité, ou disparité,


des raisons de consentir. Dignité de l’être singulier, par-
PR

tage entre êtres humains, voilà une histoire agréable à


RE

nos oreilles.
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Cependant, le consentement n’est pas toujours pur, il


TS

s’obscurcit de toutes sortes d’ombres portées sur sa


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DU CONSENTEMENT

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liberté ; car le consentement peut être obtenu par la

A
contrainte, peut être le fruit d’un rapport de force, impli-

S
cite ou explicite. La contrainte use de la force physique,

VE
des mots qui font peur, de l’enfermement spatial, de la

ER
surveillance de l’emploi du temps. Qui peut l’ignorer ?

S
RE
Que faire alors de ce mot, qui, tel un sésame, ouvre la

T
porte à la controverse sur l’authenticité d’un choix, à

EN
porter le voile ou à se prostituer par exemple ? Et, tel un

EM
verrou, clôt la discussion politique en la réduisant à une

CT
affaire individuelle respectable ? Que faire de ce mot qui

RI
ST
fait la dignité de l’individu démocratique et dont pour-
N
tant la juridiction internationale, à commencer par
IO
l’ONU, cherche désormais à se défaire ?
AT

Tel est, en effet, le point de départ de ce livre : en l’an


NT

2000, la Convention contre la criminalité transnationale orga-


SE

nisée et son Protocole additionnel visant à prévenir, réprimer


RE

et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des


EP

enfants furent signés à Palerme. Ces textes sont un point


ER

d’orgue dans un débat plus que vif entre critiques de la


D
ET

prostitution et défenseurs du travail du sexe. Le Protocole


déclare que le consentement d’une personne est « indif-
N
TIO

férent », hors de propos. « Irrelevant », dit la langue


UC

anglaise, c’est-à-dire sans pertinence. Il ne fait pas de dif-


OD

férence, dans une situation de traite des femmes, entre


celle qui dit « oui » et celle qui dit « non ». Ces dires sont
PR

sans efficace dans la pratique de la lutte contre la traite. La


RE

première conséquence est d’enlever le poids de la charge


DE

de la preuve des épaules de chaque « victime », de chaque


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individue. On ne tiendra donc pas compte du consente-


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DU CONSENTEMENT

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ment d’une femme à se prostituer si elle est prise dans un

A
circuit de traite. Le consentement perd alors de son auto-

S
rité. Telle est la lecture optimale de ce texte onusien.

VE
D’autres liront de manière plus restrictive l’indifférence

ER
au consentement ; juste comme une possibilité, pour les

S
RE
femmes, de ne pas être vues comme des complices de la

T
traite. A la même date, dans l’hémicycle du Parlement

EN
européen, j’entends une élue verte brandir le consen-

EM
tement comme l’argument politique irréfutable pour dis-

CT
tinguer la « prostitution forcée » de l’autre, la prostitution

RI
ST
libre.
N
IO
Ainsi, certains recourent au consentement comme un
AT

argument incontestable, quand d’autres prennent la pré-


NT

caution de le mettre entre parenthèses. L’enjeu est donc


SE

de taille puisque son invocation veut tout dire, ou, à l’in-


RE

verse, rien dire. Drôle de situation, où s’affrontent une


EP

chose et son contraire, une conviction et un refus.


ER

Alors, j’ai pris ce mot comme une question philo-


D
ET

sophique, bien que, hors du champ juridique, il ressemble


rarement à un concept. Ce mot apparaît exceptionnel-
N
TIO

lement dans un dictionnaire philosophique des années


UC

1960, celui de Paul Foulquié1, et pourtant il s’entend


OD

très bien à l’oreille attentive ou distraite du premier


curieux venu. Il suscite souvent un moment de silence,
PR
RE

embarrassé, puis un intérêt plein de sous-entendus


DE
TS

1. Paul Foulquié, Dictionnaire de la langue philosophique, PUF,


1962.
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DU CONSENTEMENT

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intimes. Il se manifeste ensuite comme un objet de

A
discussion qu’on tourne et retourne, sorte de cube où

S
les diverses faces racontent chacune une histoire.

VE
Exactement, il y a trois histoires et, à chaque fois, deux

ER
façons de la raconter. Nous aurons donc bien les six faces

S
RE
du cube.

T
La première histoire remonte à l’évolution du mariage,

EN
puis à la naissance du divorce moderne : donner son

EM
consentement si l’on est majeur, obtenir le consentement

CT
de ses parents si on est mineur, divorcer par consentement

RI
ST
mutuel avec la loi démocratique. Les parties engagées dans
N
le mariage comme dans le divorce doivent énoncer leur
IO
volonté. Les lois de l’amour, non écrites, usent aussi du
AT

consentement avec toutes les variations imaginables


NT

du oui et du non. Enfin, la comparaison entre mariage et


SE

prostitution alimente également, a contrario, l’invocation


RE

et le contenu du consentement.
EP

La seconde histoire est également moderne et


ER

s’accroche à la réalité du contrat social discuté depuis


D
ET

le XVIe siècle. L’adhésion à ce contrat social est-il une


approbation, une acceptation, ou une soumission ? Peut-
N
TIO

on y échapper ? Consentir, est-ce être libre, est-ce être


UC

conscient ? Comment savoir ? Il existe même, tout le


OD

monde connaît ces drôles de créatures, des « victimes


consentantes ». Une victime consentante est-elle une
PR
RE

personne dominée, ou un stratège de la survie ? La jeune


Autrichienne échappée de huit années d’enfermement,
DE

sait-on à quoi elle a consenti ?


TS

La troisième histoire commence avec la fin du XXe siècle,


OI
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DU CONSENTEMENT

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lorsque le consentement d’une personne devient un

A
argument politique. Plus qu’un comportement contrac-

S
tuel et une explication sociale, il s’exprime comme une

VE
revendication, fruit de l’égalité et de la liberté des femmes,

ER
image d’une maturité démocratique. Le consentement

S
RE
devient l’image de la maîtrise de soi. L’individuel de la

T
question sexuelle, amoureuse ou conjugale, et le collectif

EN
de l’organisation du contrat social se joignent en une

EM
figure de synthèse, celle de l’individu porteur d’un choix

CT
social et politique par le fait même de sa parole, acte du

RI
ST
consentement. Par-delà le bien, la morale, la norme, un
N
être singulier est en droit de donner un sens à sa volonté
IO
déployée dans l’espace public. On verra que cette reven-
AT

dication du droit à consentir s’offre dans sa diversité, voire


NT

sa contradiction : pour la pudeur avec le port du foulard,


SE

pour l’impudeur avec le travail du sexe.


RE
EP

Et il existe deux façons de raconter chaque histoire ; car


ER

le consentement n’est pas toujours un acte de parole. Le


D
ET

consentement se dit, ou ne se dit pas, s’exprime ou se


tait. Il est tout en intériorité et donne alors des signes, ou
N
TIO

des preuves. Il est tout en extériorité, et montre dans ce


UC

cas sa force et sa clarté. Donner son consentement peut


OD

se dire ou s’interpréter, s’écrire ou se faire comprendre.


Le consentement semble un mot simple, une notion
PR

transparente, une belle abstraction de la volonté humaine;


RE

il est pourtant obscur et épais comme l’ombre et la chair


DE

de tout individu singulier.


TS

Ainsi, deux faces pour chacune des trois histoires, tel


OI
DR

21
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
est le cube qu’on peut tourner et retourner dans tous

A
les sens. L’image du cube s’est sans doute imposée

S
comme pour unifier et tenir ensemble des significations

VE
apparemment contradictoires. Oui, contradictoires parce

ER
que le consentement peut être interprété comme un

S
RE
bien, une qualité estimable de l’individu, ou comme

T
un mal, un aveu de faiblesse du même individu. Prouver

EN
sa liberté ou tendre le dos pour se faire battre. La tension

EM
entre intériorité et extériorité du consentement nous

CT
montre aussi combien cette question ne saurait se régler

RI
ST
simplement. Belle figure de notre complexité d’humain
N
entre ombre et lumière ; et pied de nez à ceux qui croient
IO
à la transparence. Cela se joue seul, ou à plusieurs,
AT

comme tout ce qui relève de la sexualité… et de l’hu-


NT

manité.
SE
RE

Pour suivre le cheminement de ces trois histoires, il


EP

faut simplement revenir en arrière. Le mot de consente-


ER

ment a pris toute sa place avec le déploiement du voca-


D
ET

bulaire démocratique. Il se montre tout d’abord comme


l’énoncé simple de « l’adhésion à une affirmation ». Le
N
TIO

dictionnaire de philosophie Foulquié le modernise ainsi :


UC

« acte par lequel quelqu’un donne à une décision dont


OD

un autre a eu l’initiative l’adhésion personnelle néces-


saire pour passer à l’exécution ». Consentir, acte intime
PR

et singulier, est donc toujours un rapport entre des êtres.


RE

Cette définition souligne le mouvement du consen-


DE

tement, mouvement vers une proposition extérieure à


TS

soi, proposition à laquelle le sujet adhère. Or, tout être


OI
DR

22
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
a une épaisseur intérieure qui complique l’élan de ce

A
mouvement d’approbation, qui montre, avant tout, le

S
consentement comme un accord avec soi-même. Ainsi,

VE
même seul, on est toujours déjà deux. Pascal inaugure

ER
cette pensée de soi à soi-même et marque ainsi l’ampli-

S
RE
tude subjective nouvelle de l’être moderne du XVIIe siècle :

T
« C’est le consentement de vous à vous-même et la voix

EN
constante de votre raison et non des autres qui vous doit

EM
faire croire1. » La délibération et la décision intérieures

CT
intéressent par l’espace qu’elles donnent au sujet, cela est

RI
ST
sûr ; mais elles intéressent aussi et surtout par ce qu’elles
N
nous apprennent du consentement, comme expression
IO
distante de soi, objet en quelque sorte détaché de soi.
AT

Il y a comme une médiation qui s’impose, celle de la


NT

réflexion, de l’hésitation, de l’engagement qui fait de cet


SE

acte volontaire une décision démultipliée par le rapport


RE

de soi à soi ; rapport plus ou moins opaque, ou plus ou


EP

moins transparent, peu importe ici.


DER
ET

« Le consentement de vous à vous-même » montre que


celui-ci, dans le lien à l’autre, est d’abord rapport à soi.
N
TIO

Signe d’intériorité autant que d’extériorité, le consente-


UC

ment est attaché à un moment précis, mais il ne saurait


OD

être réduit à une immédiateté. L’espace intérieur qu’il


révèle introduit une médiation, un redoublement qui
PR

permet à l’être de se détacher de l’acte de consentir


RE

comme si cet acte pouvait aussi lui être extérieur. Ainsi,


DE
TS

1. Blaise Pascal, Pensées, 505-260.


OI
DR

23
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
à l’âge classique, le dictionnaire Cayrou1, ouvrage de réfé-

A
rence sur le sens des mots du XVIIe siècle, choisit deux ren-

S
vois, l’un à Corneille, l’autre à Molière, deux citations

VE
tout à fait éclairantes :

ER
« Hélas, tout ce discours ne sert qu’à me confondre,

S
RE
Je n’y puis consentir et ne sais que répondre »

T
(Corneille, La Suite du menteur, v 1758).

EN
« Mais je veux consentir qu’elle soit pour un autre »

EM
(Molière, Le Misanthrope, v 1341).

CT
Hors de leur contexte dramatique, ces deux décla-

RI
ST
rations sont proches : il s’agit de pouvoir, de vouloir
N
consentir, et non simplement de consentir. L’acte de
IO
consentement qui veut être un acte donné à un moment
AT

précis du temps, qui l’est parfois (lorsqu’il s’agit de dire


NT

oui à un mariage ou à un divorce par exemple), se révèle,


SE

comme souvent, l’expression d’un dilemme, l’issue


RE

d’une délibération. La formule d’une vérité sera donnée


EP

hors de soi, cependant que l’intimité de la décision, ou


ER

de la non-décision reste intense.


D
ET

Car le consentement, explicite ou implicite, extériorisé


N
TIO

ou supposé, demeure une affaire nouée à l’intime du


UC

sujet. C’est pourquoi l’image du oui, expression exté-


OD

rieure ou apparente du consentement, est une enveloppe


commode. Certes, une personne donne son consente-
PR

ment ; mais une autre obtiendra, voire arrachera le


RE

consentement d’autrui. Le consentement est comme une


DE
TS

1. Gaston Cayrou, Le Français classique, lexique de la langue du


XVIIe siècle, Henri Didier, 1923.
OI
DR

24
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
chose qui circule d’un individu à un autre ; drôle d’objet,

A
susceptible à la fois de maîtrise et de vol. Du plus intime

S
de soi-même au plus externe ; de l’intériorité de soi à

VE
la relation à l’autre… Alors, s’agit-il de pure liberté, ou

ER
d’inévitable rapport de force ?

S
T RE
Plus j’avance, plus je découvre les obscurités qui

EN
s’ajoutent à cet acte d’approbation, à cet accord que le

EM
consentement manifeste pour une action partagée ou

CT
une idée commune, à l’acceptation qu’un être donne

RI
ST
à une proposition qui lui est faite. Entre accepter et per-
N
mettre, entre consentir à quelque chose et consentir
IO
quelque chose, comment y voir toujours clair ? Si j’ac-
AT

cepte, je suis un mouvement qui va vers l’extérieur de


NT

moi-même, qui m’entraîne vers et avec l’autre ; si je


SE

permets, je montre de moi le moins possible, je me tiens


RE

en retrait, dans une attitude minimaliste. Accepter,


EP

c’est adhérer ; permettre, c’est supporter. Il existe un vrai


ER

spectre du consentement, un large éventail d’affects


D
ET

pour énoncer un « oui ». Je ne pense pas, ici, à l’arc-en-


ciel des attitudes possibles, distribuées dans toutes
N
TIO

les nuances du « oui » et du « non ». Je vois l’intensité


UC

des états intérieurs d’un être porté à dire « oui ». Alors, des
OD

ombres apparaissent. Ces obscurités se révèlent avec les


adjectifs qui s’accolent depuis longtemps à cette notion.
PR

Le consentement peut être libre, ou forcé, et le « oui »


RE

oscille toujours entre choix et contrainte. Libre de se


DE

marier, de divorcer, de choisir sa sexualité, de se vendre


TS

d’un côté, forcé de se marier, de quitter l’école, de se


OI
DR

25
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
prostituer, de l’autre. Le consentement doit être éclairé

A
pour qu’il soit valable face à un acte médical ou un enga-

S
gement moral. Avant une intervention chirurgicale ou

VE
une décision judiciaire, on développe une pédagogie de

ER
l’acte de dire « oui » de manière à exprimer le respect de la

S
RE
personne concernée. Le consentement est parfois tacite,

T
implicite, muet et, entre mimique et silence, les inter-

EN
prétations vont bon train ; inversement, il peut être acté,

EM
ou prouvé par des marques et des signes, des gestes et des

CT
mots.

RI
ST
Le premier sens, indiquant liberté ou contrainte, ren-
N
voie à l’individu et se résume à l’énoncé empreint de
IO
bonne foi : « Il, elle était consentant(e). » Joie de la recon-
AT

naissance de la liberté de l’autre ; ou grand argument du


NT

violeur qui sait qu’il sera difficile de prouver qu’il ment ;


SE

car forcer autrui peut être un acte physique, psychique,


RE

musculaire, verbal ; et ainsi la contrainte se noie dans la


EP

confusion des explications possibles.


ER

Le second sens, dépendant de la lumière de la connais-


D
ET

sance fournie, concerne le savoir, médical ou juridique,


support d’un accord qui a ménagé le temps de la réflexion
N
TIO

du patient ou du citoyen et respecté l’autonomie du sujet


UC

concerné. Le consentement éclairé renvoie souvent aux


OD

conséquences supposées d’un acte, médical ou judiciaire :


risques de complications après le soin, la guérison d’une
PR

souffrance, dilemme devant plusieurs solutions éduca-


RE

tives ou familiales.
DE

Le troisième sens, inscrit dans le creux du silence,


TS

désigne l’expression, la manifestation du consentement,


OI
DR

26
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UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
dénuée de toute vérité, de toute certitude possible : « qui

A
ne dit mot consent », proverbe venu du fond des temps,

S
est une phrase redoutable. Car elle a son pendant, côté

VE
résistance : « quand une femme dit non, c’est non »,

ER
slogan féministe récent bien connu, et qui fait réponse à

S
RE
toute une tradition.

T
Les adjectifs, relatifs à la liberté, à la connaissance, à

EN
l’énonciation, nous introduisent ainsi dans les zones

EM
d’ombre d’un mot qu’on aimerait simple, clair, évident.

CT
Car quoi de plus beau que de consentir ?

RI
ST
N
En effet, il s’agit de liberté, de savoir, d’expression per-
IO
sonnelle ; et, plus encore, de sentir en commun, de sentir
AT

avec. De la liberté, de la pensée, de l’affect : le mot est


NT

séduisant… J’ai indiqué la multiplicité des consente-


SE

ments amoureux, social ou politique, et j’ai insisté sur la


RE

tension entre intériorité et extériorité. A quoi s’ajoutent


EP

deux caractéristiques, l’esprit mêlé d’affect de l’acte de


ER

consentir, et la nécessité du lien à l’autre imposé dans cet


D
ET

acte. Pas de consentement sans corps, et sans autrui.


Et le non-consentement, me direz-vous ? Le refus, la
N
TIO

résistance, la fuite, l’évasion ? Comment cela s’appelle ?


UC

Dire non, n’est-ce pas aussi un acte qui mérite l’atten-


OD

tion, un geste porteur d’une idée du monde ?


PR
RE
DE
TS
OI
DR
US
TO
UR
TE
DI
L’E
A
S
VE
ER
Les vertus du consentement

S
T RE
EN
EM
CT
RI
ST
Il est loin le temps ancien, Antiquité gréco-romaine, où
N
les stoïciens supposaient un « consentement universel »,
IO
englobement des êtres dans un cosmos, dans le monde
AT

pensé comme un tout. « Sentir avec » indiquait l’harmo-


NT

nie des êtres et des choses dans un monde où l’être


SE

humain n’est pas séparé de la nature, comme le pense


RE

l’époque moderne. Le consentement avait un sens glo-


EP

bal, loin de la représentation contemporaine d’un geste


ER

individuel. Cependant, dès le droit romain, le consente-


D
ET

ment d’une personne apparaît lors de l’établissement


d’un contrat. Mais quelle épaisseur donnait-on alors à
N
TIO

l’individu ? Du point de vue du mariage, les historiens


UC

s’accordent pour reconnaître l’importance du « consen-


OD

tement mutuel », du consentement de deux personnes,


homme et femme… Mais qu’est-ce qu’un consentement
PR

mutuel dans un contexte patriarcal ? A Rome, une fille


RE

est mariée à partir de douze ans ; de même, au Moyen


DE

Age, même si saint Thomas d’Aquin insiste sur l’impor-


TS

tance du consentement, même si la doctrine de l’Église


OI
DR

28
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UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
lui fait une place, le consentement féminin reste tout

A
aussi formel : en effet, le consentement de la fille au

S
mariage reste formulé, exprimé par les parents (il suffit

VE
que la fille ne fasse pas de geste contraire ; il suffit donc

ER
que son corps ne contredise pas l’acte en cours, celui

S
RE
du mariage). Car celui qui consent est d’abord celui qui

T
autorise, le père avant tout. Le consentement est donc

EN
donné pour autrui, avant d’être pour soi-même. Il signe

EM
le transfert du pouvoir du père à celui du mari. Cela

CT
se traduit par l’expression « ainsi soit-il », bien connue du

RI
ST
chrétien, forme d’acquiescement à un ordre supérieur. Le
N
mariage s’inscrit donc tout simplement dans un système
IO
de parenté fortement hiérarchisé par la religion et l’ordre
AT

social.
NT

Avant la liberté du consentement, se pose, éventuel-


SE

lement, la question du désir. Cela nous entraînerait dans


RE

l’anachronisme, sauf si on étudie la résistance aux


EP

mariages arrangés qui furent si longtemps la règle. On en


ER

trouve l’écho dans les mariages conclus sans autorisation


D
ET

de la famille, mariages qui suivent un enlèvement, un


rapt disait-on alors. Ravie et enlevée, tel est le titre du livre
N
TIO

de Danielle Haase-Dubosc1 relatant ces rapts ; « ravie » dit


UC

bien la complexité des choses : séduite, conquise, abu-


OD

sée ? Mais une femme est-elle « ravie et enlevée » comme


une chose, ou comme une complice ? Allez savoir.
PR
RE
DE

1. Danielle Haase-Dubosc, Ravie et enlevée. De l’enlèvement des


TS

femmes comme stratégie matrimoniale au XVIIe siècle, Albin Michel,


1999.
OI
DR

29
US
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TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
Le consentement de l’homme et le consentement de

A
la femme n’ont donc, historiquement, jamais la même

S
valeur. L’homme qui consent semble décider, déclarer ;

VE
et la femme consentante choisit, mais dans un espace

ER
de dépendance envers une autorité. Mutualité et réci-

S
RE
procité des consentements n’ont alors de sens qu’au

T
regard d’une justice marquée par une nécessaire hiérar-

EN
chie. Le mariage est la figure de la domination des

EM
hommes et de la subordination des femmes. Si égalité il y

CT
a dans l’apparence de mutualité et de réciprocité, c’est

RI
ST
une égalité de proportion. Cette géométrie de l’égalité
N
relative a été établie par la philosophie antique. Elle
IO
masque aisément l’inégalité réelle. Mutualité et récipro-
AT

cité n’excluent donc pas la dissymétrie entre les sexes : le


NT

mariage sera, au long des siècles, le plus sûr des modèles


SE

de cette contradiction. La religion chrétienne s’accom-


RE

modera très bien de cette dissymétrie, même si elle l’hu-


EP

manise : en enserrant les deux consentements dans une


ER

double fusion, l’union des corps d’un côté, celle qui


D
ET

entraîne la procréation, la production de l’enfant comme


fruit, et le sacrement religieux de l’autre, qui sanctifie
N
TIO

l’union et la symbolise. Le consentement n’est pas


UC

encore le signe de l’individu ; il est un élément d’une his-


OD

toire qui le dépasse. Ainsi, du mariage à l’ensemble de


l’espace social, la double signification du consentement,
PR

adhérer et accepter, choisir et subir, assure pour long-


RE

temps la suprématie masculine.


DE
TS
OI
DR

30
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
A
Divorcer

S
VE
Il n’est pas facile de voir le lien entre ce consentement

ER
formel, officiel, quasi objectif, et le consentement libre,

S
RE
éclairé et explicite voulu aujourd’hui. Je citais Pascal,

T
nous ouvrant l’espace du rapport de soi à soi-même pour

EN
explorer l’acte de consentir ; je remarquais comment

EM
la langue de Corneille comme celle de Molière introdui-

CT
sent une épaisseur dans ce moment du consentement

RI
ST
où quelque chose du rapport à l’autre s’impose dans
N
notre intimité même. Je m’arrêterai maintenant à John
IO
Milton, et à son plaidoyer rigoureux, publié au milieu du
AT

XVIIe siècle, en faveur du divorce. Le poète du Paradis


NT

perdu est l’auteur d’un examen raisonné du divorce, d’un


SE

livre radical en faveur de la dissolution du mariage. L’au-


RE

tonomie du consentement se forge dans la dynamique


EP

de la séparation, du divorce, bien plus que dans l’arran-


ER

gement du mariage. Le consentement individuel s’ex-


D
ET

prime plus clairement dans le désaccord que dans


l’accord. Ce n’est pas le moindre des paradoxes. John
N
TIO

Milton publie son livre en 16441.


UC

L’auteur prône le droit au divorce ; premier geste


OD

radical. Il définit le mariage comme une conversation


entre deux êtres avant même l’acte de chair ; et s’éloigne
PR
RE

ainsi du devoir de procréation et du souci de descen-


dance. Il se souvient surtout de la Bible : « Il n’est pas bon
DE
TS

1. John Milton, Doctrine et Discipline du divorce, 1644, trad. et pré-


sentation Christophe Tournu, Belin, 2005.
OI
DR

31
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
que l’homme soit seul. » Le mariage comme conversation

A
est plus que jamais une référence actuelle ; gageons que

S
ce n’était pas le cas au XVIIe siècle.

VE
Sans doute Milton définit-il le mariage, dans ce

ER
long essai sur le divorce, en creux de sa démonstration,

S
RE
comme le verso de son plaidoyer pour le droit à la

T
séparation des époux. Et telle est la force de son argu-

EN
mentation, de définir ensemble divorce et mariage. Ainsi,

EM
le droit de défaire le lien matrimonial, d’interrompre la

CT
conversation, est établi comme un rapport entre deux

RI
ST
consciences, deux êtres doués de raison. « Que la ques-
N
tion du divorce ne doit être pas être jugée par la loi, mais
IO
par la conscience. » Il n’existe donc aucun pouvoir
AT

supérieur au consentement des personnes en présence,


NT

aucune transcendance pour juger des unions et des


SE

désunions.
RE

Où est la nouveauté ? Le consentement propre au


EP

contrat existe depuis les Romains ; le mariage par consen-


ER

tement mutuel, également. La nouveauté tient évidem-


D
ET

ment à la transposition du consentement dans l’acte


de défaire, et non plus seulement dans l’acte de faire. Le
N
TIO

consentement change de sens parce qu’il change de lieu :


UC

non plus lors de la création d’un contrat, mais lors de


OD

sa dissolution.
Alors, il s’épure : s’il permet de défaire un lien, le
PR

mariage, il exige d’être un acte de conscience, de raison,


RE

explicite. Impossible, le consentement des parents à la


DE

place de la jeune fille ; impossible, l’interprétation d’un


TS

geste ou d’un mouvement du corps. Ce n’est pas le corps


OI
DR

32
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
qui peut vouloir le divorce, ni un parent ; ce ne peut être

A
que soi, en toute raison. On divorce parce qu’on veut

S
divorcer, dit Milton. Il s’agit bien d’interrompre une

VE
conversation. Si le consentement s’épure en acte de

ER
conscience, le divorce s’émancipe de la tradition reli-

S
RE
gieuse. L’Évangile imaginait éventuellement le divorce au

T
regard de l’adultère, d’un motif lié au corps et à la chair

EN
(avec des interprétations distinctes, voire contradictoires,

EM
entre celle de la loi de Moïse et celle du Nouveau testa-

CT
ment). Milton se détache de cette discussion tradition-

RI
ST
nelle en se désintéressant de la faute sexuelle, en
N
minorant l’adultère : « le mariage n’est pas un simple coït
IO
charnel » ; et l’adultère, dans une vie conjugale, n’est
AT

qu’un accident, en rien un motif irréversible de sépara-


NT

tion. Nous ne sommes pas des « bêtes brutes qui n’ont


SE

pas d’entendement ». Au nom d’une séparation toute


RE

cartésienne de l’esprit et du corps, Milton abandonne


EP

les causes superficielles d’une mésentente conjugale, la


ER

tromperie des corps, « la blessure passagère » de l’adultère,


D

pour s’arrêter sur « le chagrin sans fin »1 de l’inimitié


ET

entre deux époux, de la haine des êtres.


N
TIO
UC

Dans les sociétés antérieures à l’ère démocratique, le


OD

consentement mutuel énoncé lors d’un mariage est


nécessairement un échange de « oui » bancal, puisque
PR
RE

l’être féminin est dénué d’autonomie, est hétéronome.


Sous la tutelle d’un père ou d’un mari, son acceptation
DE
TS

1. Ibid., p. 277-279.
OI
DR

33
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
est relative à la liberté qui lui est donnée ou concédée. Or,

A
il est impossible d’adopter sans réfléchir cette dissymétrie

S
à propos du divorce. Je rappelle que le droit au divorce

VE
comme droit civil (libéré de la juridiction ecclésiastique)

ER
est une innovation de la fin du XVIIIe (1792 en France)

S
RE
et du XIXe siècle (1857 en Grande-Bretagne). Auparavant,

T
la « séparation de corps » ou encore la « répudiation »

EN
conviennent mieux à l’Église, aux différentes Églises. En

EM
effet, la femme qui consent au divorce civil obtient alors

CT
une liberté juridique qu’elle n’a jamais eue ; elle devient

RI
ST
sans tutelle, libre et autonome, théoriquement parlant.
N
Un pas se franchit ainsi, implicitement, dans l’affirma-
IO
tion du droit au divorce par « consentement mutuel ».
AT

Que cela vienne d’un pays protestant n’est pas sans inté-
NT

rêt. La pensée du divorce se développe dans le cadre d’un


SE

déploiement de la démocratie et de la république, autant


RE

que dans la dynamique de la critique des religions,


EP

notamment catholique.
ER

Au XVIIe siècle, Milton laisse dans le flou la réalisation


D
ET

du consentement mutuel. Oui, le divorce se bâtit sur


« l’accord mutuel », de même que le mariage ; mais cette
N
TIO

assertion suscite la nuance, signe d’embarras de l’auteur :


UC

« volonté ou consentement des deux parties, ou du seul


OD

mari1 », écrit-il. Difficile réciprocité, résistance à la


mutualité des volontés. Milton le rappelle : la femme se
PR

doit d’être « une aide appropriée2 » de l’homme. La radi-


RE

cale mutualité des volontés reste encore théorique !


DE
TS

1. Ibid., p. 299.
2. Ibid., p. 227.
OI
DR

34
US
TO
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TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
« Volonté ou consentement des deux parties, ou du

A
seul mari » : il y a plusieurs façons de lire cet illogisme,

S
cette apparente inconséquence. Soit, à l’ancienne,

VE
comme l’était le consentement mutuel du mariage

ER
chrétien depuis toujours, à savoir comme l’équilibre

S
RE
boiteux de deux volontés inégales bien que réciproques ;

T
soit en avant-garde de la démocratie à venir, de cet uni-

EN
versel abstrait qui dira l’égalité formelle des droits sans

EM
toujours se soucier de leur réalité. Ces deux perspectives

CT
ne sont pas identiques. Dans le premier cas il s’agit d’un

RI
ST
déséquilibre assumé, où la différence des positions est
N
mise au cœur de la réciprocité, d’une égalité supposée, à
IO
jamais ineffective. Dans le second cas, l’abstraction et le
AT

formalisme de l’universalisme des droits suggèrent le


NT

pire, hypocrisie et mensonge du droit de l’homme,


SE

double discours cynique ; ou indiquent le meilleur, pro-


RE

messe d’égalité future, comme la virtualité propre à une


EP

dynamique démocratique en cours, finalisée. J’imagine


ER

volontiers que les deux sens sont lisibles dans le texte de


D
ET

Milton. Même mitigée, sa proposition de divorce par


consentement mutuel, fondé sur le rapport de deux êtres
N
TIO

parlants, conversant, implique inéluctablement l’égalité


UC

à venir.
OD

La réciprocité problématique des volontés restera long-


PR

temps un point fort des discussions. Le dualisme du


RE

corps et de l’esprit, si proche de Descartes, sert à minimi-


DE

ser les effets de la sexualité dans le mariage, à margina-


TS

liser l’adultère, au profit de l’entendement, et de la


OI
DR

35
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
conversation. Ainsi, malgré la dissymétrie des volontés

A
des deux sexes, la réciprocité entre homme et femme

S
s’installe grâce à la théorie du divorce. Car, je le souli-

VE
gnerai sans cesse, le divorce est la clé de la construction

ER
de l’autonomie des femmes. Ce n’est pas le mariage qui a

S
RE
créé le consentement mutuel tel que le comprend notre

T
monde contemporain, mais bien le divorce. Le mariage

EN
dit toujours plus ou moins le mélange des êtres ; le

EM
divorce implique séparation, dissociation, autonomisa-

CT
tion de ces mêmes êtres. C’est bien un paradoxe : le

RI
ST
conflit et non l’union, la déliaison et non le contrat
N
donne un cadre à la réflexion sur le consentement et sa
IO
mutualité.
AT
NT

Texte annonciateur. Le droit au divorce progresse


SE

lentement à l’époque contemporaine. La lutte contre la


RE

religion, plus encore que le mouvement féministe, pèse


EP

de tout son poids dans cette bataille. Les pays catholiques


ER

du sud de l’Europe sont les plus réticents. La France


D
ET

le légalise en 1792 en privilégiant le consentement des


parties plutôt que des motifs coupables ou humiliants.
N
TIO

Radicalité révolutionnaire, mais aussi anticipation : il fau-


UC

dra attendre la loi de 1975 pour sortir à nouveau d’un


OD

cadre moralisateur. Et si la France annule cette loi en


1816 (et la rétablit timidement en 1884), la Belgique,
PR

libérée du joug napoléonien en 1815, garde le code civil,


RE

donc l’autorisation du divorce.


DE
TS
OI
DR

36
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
SA
Séduire

VE
Il est temps de laisser de côté les justifications du

ER
droit à consentir. Le consentement a conquis une place

S
RE
très grande dans les procédures juridiques d’aujourd’hui.

T
Il appartient notamment au registre de la sexualité,

EN
de l’amour, de la rencontre, du désir… et aussi des vio-

EM
lences. Je reprendrai plus tard ce fil des débats de droit.

CT
Hors le droit, le consentement amoureux a aussi son

RI
ST
histoire.
N
Je m’arrête donc un instant au beau milieu du
IO
XVIIIe siècle, avec Rousseau : sa recherche du bonheur
AT

d’Émile et de Sophie s’accompagne d’une analyse précise


NT

du consentement amoureux. Rousseau retient, lui aussi,


SE

des Écritures qu’« il n’est pas bon que l’homme soit seul ».
RE

Et tout plaide pour que le consentement signe l’auto-


EP

nomie sexuelle ou amoureuse d’un être. Dans Émile, mais


ER

aussi dans La Lettre à d’Alembert, je lirai les étapes de la


D
ET

rencontre amoureuse, rencontre où le consentement


joue un rôle essentiel. Mais quel consentement ?
N
TIO

La démonstration fait appel à l’espace de la rencontre,


UC

et se donne comme une mise en scène théâtrale. La pièce


OD

qui se joue est celle de la guerre. Pourquoi de la guerre ?


Parce que les images sont celles de l’attaque et de la
PR

défense. Mais guerre irréelle, théâtrale, puisque les deux


RE

parties vont, pour finir, tomber d’accord, consentir


DE

dirait-on, tomber dans les bras l’un de l’autre. Nous


TS

connaissons la formule de l’Émile, plusieurs fois répétée :


OI
DR

37
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
« l’un triomphe de la victoire que l’autre lui fait rempor-

A
ter » ; ou encore : « pour que l’attaquant soit victorieux, il

S
faut que l’attaqué le permette ou l’ordonne1 ».

VE
On entend bien : la scène se joue à deux, et se joue

ER
ensemble ; la scène est écrite d’une seule façon, de la

S
RE
façon qui répartit les rôles de la force et de la faiblesse, de

T
la puissance et du charme. La scène de la guerre amou-

EN
reuse est là pour consolider la différence des sexes, éta-

EM
blir le partage et répartir les pouvoirs, je ne m’y attarde

CT
pas ; sauf à constater que Rousseau insiste beaucoup sur

RI
ST
la recherche d’un équilibre entre les deux sexes. Mais
N
quel équilibre ? Où est le consentement dans le balance-
IO
ment de la rencontre amoureuse ?
AT

Le texte récuse la « violence réelle », et accrédite l’im-


NT

portance du théâtre amoureux. Mais Rousseau sait que


SE

cela est plus compliqué qu’il ne le dit : « pour que l’atta-


RE

quant soit victorieux, il faut que l’attaqué le permette ou


EP

l’ordonne ». Oui, l’attaqué, c’est-à-dire la femme, saura


ER

manifester sa résistance si elle le souhaite, physiquement


D
ET

(la nature a pourvu le plus faible de la force nécessaire) et


moralement (la raison l’autorise à se défendre aux dépens
N
TIO

même de la vie de l’agresseur), nous dit-il. La violence


UC

réelle est pensable, bien sûr, mais toujours susceptible de


OD

refus. Voilà pourquoi force et faiblesse sont un jeu d’ap-


parences, uniquement destiné au plateau d’un théâtre de
PR

séduction.
RE
DE
TS

1. Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éducation, livre V,


introduction.
OI
DR

38
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
Faut-il alors reconnaître l’unilatéralité du consente-

A
ment amoureux ? Il semble, en effet, difficile de lire la

S
scène de l’attaque et de la défense comme une récipro-

VE
cité de consentement. Cela ne serait pas si original qu’on

ER
peut le croire ; il est encore un dictionnaire de l’an 2005

S
RE
pour préciser, à l’adjectif « consentant » : « ne se dit guère

T
que des femmes1 ». Consentement plutôt féminin, la lit-

EN
térature contemporaine l’atteste encore, par exemple

EM
sous la claire plume de Catherine Millet qui pose, comme

CT
condition à un premier rapport amoureux, la nécessité

RI
ST
d’une question explicite, à elle singulièrement adressée :
N
« J’ai dit à Claude que “oui”, s’il me posait à nouveau la
IO
question en m’appelant par mon prénom2. » L’acte de
AT

parole, consolidée par la nomination, s’ajoute à l’expres-


NT

sion du désir.
SE

Il faudrait méditer cette constance à marquer la dissy-


RE

métrie des formules du consentement, ce contre-jour sur


EP

notre bel échafaudage du consentement comme exercice


ER

partagé des consciences. Consentement partagé, mais


D
ET

sans le miroir de la réciprocité, telle serait une figure de


la rencontre sexuelle, consentement féminin plutôt que
N
TIO

masculin. Oublions la mutualité supposée de l’institu-


UC

tion maritale ou du sacrement religieux. Et rions un ins-


OD

tant, en citant The Oxford Dictionary of difficult words, à


l’entrée « consensual » : « relating to or involving consent,
PR
RE
DE

1. Dictionnaire culturel en langue française, Le Robert, 2005.


TS

2. Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., Seuil, 2001,


p. 126.
OI
DR

39
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
(especially) mutual consent : he admitted to having consen-
sual sex with two women1 ». Il faut donc, aujourd’hui, des

S A
consentements multiples féminins pour qu’il vaille la

VE
peine de les définir !

ER
S
RE
Je reviens à Rousseau. Dans La Lettre à d’Alembert, il pré-

T
cise les « lois de l’amour ». « Vouloir contenter insolem-

EN
ment ses désirs sans l’aveu de celle qui les fait naître,

EM
est l’audace d’un satyre2. » Point de violence donc,

CT
l’auteur le souligne à nouveau, mais un aveu, une recon-

RI
ST
naissance, qui manifeste le partage des désirs : « asservir
N
les sentiments avant d’attaquer la personne » ; puis obte-
IO
nir « le consentement de la volonté ». Au désir s’ajoute,
AT

en effet, la décision. Et il précise : « le cœur accorde en


NT

vain ce que la volonté refuse ». Ou dit autrement : l’aveu


SE

du désir ne saurait suffire, il faut y adjoindre un acte


RE

volontaire. Double consentement, dirais-je, celui des


EP

sens et du cœur d’abord, et celui de la volonté et de


ER

l’entendement ensuite. Mais le texte est plus complexe :


D
ET

« arracher ce consentement tacite, c’est user de toute


la violence permise en amour ». « Destinées à se laisser
N
TIO

vaincre », dit-il encore. La bataille amoureuse est un jeu,


UC

un théâtre, et la violence réelle n’a rien à voir avec la


OD

guerre des désirs. Le doute subsiste, cependant, quant à


l’issue de l’affrontement amoureux : victoire en jeu de
PR
RE
DE

1. Oxford Dictionary of difficult words, éd. by A. Hobson, 2001.


TS

2. Jean-Jacques Rousseau, Lettre à d’Alembert, GF, 1967, p. 171-


173.
OI
DR

40
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
cache-cache, à qui perd gagne, scènes de séduction à l’in-

A
fini, ou histoire inégale, troublée par le rapport de force ?

S
VE
La séparation opérée par John Milton entre la chair et

ER
la conscience, le coït et la conversation semble tout à

S
RE
coup bien loin de ces considérations sur la séduction. Pas

T
de dualité entre l’esprit et le corps chez Rousseau, car

EN
l’aveu du désir et le consentement de la volonté s’ajou-

EM
tent et se mêlent. Chez Milton, le consentement faisait

CT
la part belle à l’entendement, à la raison ; chez Rousseau,

RI
ST
le corps est réintroduit comme le lieu du signe du désir,
N
donc de l’accord. Plus encore, la possible indistinction du
IO
double mouvement du cœur et de la volonté prête aux
AT

interprétations. Rousseau s’insurge contre la violation du


NT

corps féminin, alors que le partage de la victoire reste


SE

confus, incertain. Le vocabulaire du consentement, uti-


RE

lisé par Rousseau, est-il alors approprié ? D’un côté les


EP

mots de la guerre, conquête et défaite, de l’autre les mots


ER

de la volonté, aveu et consentement…


D
ET

Il n’est pas inutile, alors, de convier un autre savant en


N
TIO

affaire amoureuse, contemporain de Rousseau, Choder-


UC

los de Laclos. Aujourd’hui encore, Les Liaisons dangereuses


OD

sont une référence sensible et concrète avant d’être un


morceau d’histoire littéraire. L’affrontement et l’esquive
PR

érotiques, la transparence et la ruse soulignées dans les


RE

rapports entre sexes, ont plus de charme pour nous que


DE

La Nouvelle Héloïse. On lit avec d’autant plus d’intérêt son


TS

opuscule De l’éducation des femmes. Y répondrait-il à Rous-


OI
DR

41
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
seau ? Choderlos de Laclos reprend, en effet, la même

A
structure de la scène amoureuse, même s’il introduit de

S
la distance : « Elles pratiquèrent l’art pénible de refuser,

VE
lors même qu’elles désiraient de consentir1. » Elles ne font

ER
pas semblant de refuser pour mieux se donner, et ainsi

S
RE
emporter la victoire ; elles se méfient et prennent une atti-

T
tude, celle du refus. Sans doute ont-elles des raisons de le

EN
faire. Car ce jeu féminin surgit dans l’après contrat social.

EM
Ce jeu est celui de la civilisation et de l’histoire humaine,

CT
celui où le consentement n’est plus un mouvement simple

RI
ST
d’adhésion et d’accord, mais un mouvement déguisé
N
éventuellement en son contraire, le refus. Pourquoi tant
IO
de dissimulation de la part des femmes ? Parce que la
AT

situation de séduction amoureuse fait suite à ce qu’En-


NT

gels, un siècle plus tard, appellera « la grande défaite his-


SE

torique du sexe féminin2 ». Entre hommes et femmes, le


RE

jeu n’est pas égal, explique Choderlos de Laclos.


EP

Il me faut reprendre la démonstration de l’auteur et le


ER

citer longuement :
D
ET

« Quand on parcourt l’histoire des différents peuples


(…) on est tenté de croire qu’elles n’ont que cédé, et non
N
TIO

pas consenti au contrat social, qu’elles ont été primiti-


UC

vement subjuguées, et que l’homme a sur elles un droit


OD

de conquête dont il use rigoureusement (…). Soit force,


soit persuasion, la première qui céda forgea les chaînes
PR
RE

1. Pierre Choderlos de Laclos, De l’éducation des femmes, 1783,


DE

présenté par Chantal Thomas, Jérôme Millon, 1991, p. 110-111.


2. Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de
TS

l’État, Éditions sociales, 1973, p. 65.


OI
DR

42
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
de tout son sexe1. » Pas de consentement primitif, ou,

A
plutôt, un consentement forcé. Premier temps : elles ont

S
cédé plutôt que consenti ; deuxième temps : elles pra-

VE
tiquent l’art de refuser quand elles voudraient consentir.

ER
Après avoir cédé, jadis, on peut faire semblant de refuser.

S
RE
Comment faire, ensuite, pour retrouver l’authenticité

T
du consentement amoureux ? Impossible, semble dire

EN
Choderlos de Laclos. Reste donc la stratégie, la séduction.

EM
Sexualité et contrainte fabriquent l’érotisme, nous pro-

CT
pose l’écrivain : « Ah ! qu’elle se rende, mais qu’elle com-

RI
ST
batte ; que, sans avoir la force de vaincre, elle ait celle de
N
résister ; qu’elle savoure à loisir le sentiment de sa fai-
IO
blesse, et soit contrainte d’avouer sa défaite. » Et puis ?
AT

Comment sera la revanche ? Par quelle ruse ? La scène


NT

primitive, historique, où s’est noué le destin du rapport


SE

entre les sexes se double de la scène de théâtre, celle du


RE

jeu amoureux.
EP

Le consentement semble donc toujours faussé, depuis


ER

cette scène primitive où il fallut « céder ». L’image de la


D
ET

conquête, donc de la guerre, reste essentielle ; apparaît en


même temps la servitude, la subjugation des femmes.
N
TIO

Cela n’empêche pas la suite de l’histoire. En effet, le jeu


UC

amoureux n’est pas simple répétition d’une liberté


OD

contrainte dans les bornes de la séduction. Sachant allu-


mer et diriger les désirs des hommes, les femmes tirèrent
PR

parti de la situation, non pour s’affranchir, tâche impos-


RE

sible, mais pour aménager la « guerre perpétuelle » entre


DE
TS

1. Op. cit., p. 106.


OI
DR

43
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
les sexes ; ainsi s’établit entre eux un contrat. Passage

A
obligé, en ce XVIIIe siècle, d’une pensée de la guerre à une

S
pensée du contrat social, certes. Mais, ainsi, on a compris

VE
que la notion de consentement apparut lors d’une

ER
défaite, celle où l’on cède au lieu de décider et de vouloir,

S
RE
celle où l’on décide de survivre plutôt que de perdre ou

T
de mourir. En conséquence, l’idée de consentement

EN
caractérisera désormais deux situations, celle du rapport

EM
de force et de son issue imposée (céder plutôt que

CT
consentir), et celle du contrat entre parties plus ou moins

RI
ST
égales (ou consentement mutuel).
N
IO
L’intérêt de rapprocher Choderlos de Laclos de Rous-
AT

seau est de les trouver d’accord sur la séduction. La


NT

version rousseauiste insiste sur l’équilibre des pouvoirs,


SE

ou des images du pouvoir : « il lui laisse l’honneur de


RE

défendre encore ce qu’elle eût peut-être abandonné » ; et,


EP

comme en écho : « la nature arma le faible pour asservir


ER

le fort »1. Le registre argumentaire est naturaliste, mais la


D
ET

finalité de la démonstration est bien politique : s’assurer


que la séduction différenciée des sexes est pensable dans
N
TIO

une modernité à venir du rapport inégal entre les sexes.


UC

Choderlos de Laclos, quant à lui, déduit que la beauté


OD

et la parure naquirent de cette situation primitive et


de l’histoire qui s’ensuivit. Il propose donc une suite
PR
RE

où l’éducation des femmes lui semble autrement plus


nécessaire qu’à Rousseau. Dans les deux cas, la stratégie
DE
TS

1. Lettre à d’Alembert, op. cit., p. 172 ; Émile, op. cit.


OI
DR

44
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
sexuelle est représentée comme recherche d’un équilibre

A
entre hommes et femmes, grâce à l’image classique

S
de l’équivalence. La discussion, chez ces deux auteurs,

VE
porte sur un en deçà de la loi sociale, la loi de l’amour

ER
« naturel », ou scène primitive de l’histoire humaine. La

S
RE
notion de consentement semble plutôt appartenir à un

T
temps second dans l’ordre de la nature. Ils nous donnent,

EN
alors, matière à interroger le consentement féminin,

EM
dans toute son unilatéralité. Voilà la nouveauté impor-

CT
tante. Dans le mariage ancien, le consentement féminin

RI
ST
ne s’embarrassait pas d’être décrit comme un exercice
N
de la volonté. Il pouvait se satisfaire d’une convention.
IO
La mutualité apparente des deux sexes suffisait. Au
AT

XVIIIe siècle, la pensée renouvelée de l’amour sexuel


NT

change la perspective : il est question d’interpréter le


SE

consentement d’une femme, de l’analyser, de le définir. Il


RE

saute aux yeux que ce que décrivent certains diction-


EP

naires est vrai : le consentement parle avant tout du sexe


ER

féminin, et ne semble guère évoquer la démarche du


D
ET

sexe masculin. Plus encore, et plus curieux, ce sont des


hommes qui explicitent le contenu du consentement
N
TIO

féminin. Le siècle des Lumières fait la part belle à la


UC

liberté, les deux sexes entendent bien le message, mais


OD

l’écriture masculine, au propre comme au figuré, l’em-


porte. Diderot, dans son court texte Sur les femmes, me
PR

paraît le plus lucide. Il va bien falloir, cependant, consi-


RE

dérer le désir, la volonté et le consentement de son point


DE

de vue à elle, la femme. Nous en saurons plus avec la


TS

Révolution.
OI
DR

45
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
A
Disjoindre

S
VE
Je reprends le fil du langage juridique, un instant aban-

ER
donné. Aujourd’hui où le temps semble propice à une

S
RE
monogamie itinérante, histoire d’une vie faite d’unions

T
plus ou moins longues, ou de séparations répétées, cer-

EN
tains, certaines, voudraient désormais que tout cela soit

EM
sans douleur. Il s’agirait, je l’ai entendu, de réussir son

CT
divorce aussi bien que son union, libre ou maritale. Le

RI
ST
droit serait un bon instrument technique pour régler les
N
choses. Par ailleurs, ce même droit a rendu publiques,
IO
c’est-à-dire visibles, les violences sexuelles. Publicité veut
AT

dire « donner à voir ». Dans le temps d’une vie adulte, j’ai


NT

vu la reconnaissance du viol comme crime, et non plus


SE

comme délit, et du viol conjugal aussi. L’image de « viol


RE

conjugal » a de quoi surprendre puisqu’elle place un


EP

rapport de force, une violence, dans le cadre du lien, de


ER

l’union domestique. Pacification d’un côté, dénonciation


D
ET

de l’autre, le rapprochement entre divorce à l’amiable et


violence reconnue dessine une nouvelle figure de la vie
N
TIO

conjugale.
UC

En France, les choses ont basculé, j’y insiste, pendant


OD

les débats révolutionnaires. Cela se voit de deux façons,


avec la reconnaissance du viol qui supplante le terme de
PR

rapt dans le code pénal de 17911, et avec l’instauration,


RE

même pour un temps historique court, du droit au


DE
TS

1. Georges Vigarello, Histoire du viol, XVIe-XXe siècle, Éditions du


Seuil, p. 107.
OI
DR

46
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
divorce en 1792. le rapt indiquait la prise de l’autre, le

A
viol désigne le sujet impliqué. Le rapt signifiait la capture

S
d’un être, le viol suppose l’effraction du soi. La personne

VE
enlevée, vue de l’extérieur, devient une personne violen-

ER
tée, y compris dans son intériorité. Le consentement des

S
RE
femmes est désormais une affaire sérieuse. Le cadre juri-

T
dique du viol, défini comme délit, se remplit d’une

EN
importante jurisprudence au long du XIXe siècle. Le point

EM
de vue du refus du consentement trouve sa place ; les

CT
femmes acquièrent le droit de choisir entre le oui et le

RI
ST
non. De même, la loi de 1792 marque une date décisive
N
en plaçant le consentement « mutuel » au cœur de la rup-
IO
ture du lien sexuel. Se marier et divorcer sont des actes
AT

fondés sur le consentement des deux sexes ; et surtout le


NT

droit au divorce mesure le rapport des deux volontés,


SE

égales s’il y a consentement mutuel à se séparer, inégales


RE

si les causes de la séparation sont déterminées par des


EP

faits ou des fautes précises. Enfin, cette loi introduit, par


ER

la notion d’« incompatibilité d’humeur », l’importance


D
ET

de « la volonté persistante d’un des époux » à vouloir une


séparation.
N
TIO

« La volonté seule fait le mariage, la volonté seule doit


UC

le rompre. » Dira-t-on que ce mot de volonté, qui revient


OD

souvent dans le langage de cette période révolutionnaire,


marque du caractère de la décision la notion de consen-
PR

tement ? John Milton en fut le précurseur au XVIIe siècle ;


RE

la Révolution française en donne un énoncé très clair. La


DE

volonté, depuis Aristote, caractérise un acte dont le prin-


TS

cipe est à l’intérieur de l’être lui-même, dont la cause et


OI
DR

47
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
la raison sont dans le sujet même. Ainsi, pas de doute :

A
consentement et volonté sont désormais rapprochés, si

S
ce n’est identifiés l’un à l’autre. On saura faire ce lien

VE
entre consentement et volonté sur la base de l’individu

ER
sujet. Article 15 de la Déclaration des droits de l’homme :

S
RE
« Tout homme peut engager son temps et ses services,

T
mais il ne peut se vendre et être vendu ; sa personne n’est

EN
pas une propriété aliénable. » Un individu peut se louer

EM
mais non pas se vendre. On lui reconnaît la propriété de

CT
soi, propriété à l’égard de laquelle il a des devoirs autant

RI
ST
que des droits. La rupture avec l’ancien régime, qui fut
N
l’ordre de la hiérarchie et de l’autorité, renforce logique-
IO
ment l’acte de consentir comme une des formes de cette
AT

conquête ou possession de soi.


NT
SE

Il faudra deux siècles pour établir fermement le


RE

consentement mutuel, ou « demande conjointe » des


EP

époux, pour divorcer. Le divorce pour faute, pour « causes


ER

déterminées » (abandon, violence, démence, absence…),


D
ET

pour raisons clairement identifiées, ne pourra, pendant


ces deux siècles qui séparent la loi de 1792 de celle de
N
TIO

1975 (1969 en Angleterre), que perdre de la valeur, au


UC

profit d’une dynamique intérieure du sujet volontaire.


OD

Le mouvement initié par les lois révolutionnaires est


irréversible.
PR

Mais rien ne sera réglé pour autant. Consentement et


RE

volonté demeurent des mots distincts. Et le consente-


DE

ment, comme terme juridique, reste flou, trop lié à un


TS

acte, une expression décollée de l’individu, soit totale-


OI
DR

48
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
ment externe, soit complètement implicite. Je dis « décol-

A
lée » de l’individu car plane toujours un doute sur la véra-

S
cité, l’authenticité du consentement.

VE
ER
Lire les débats et disputes de la dizaine d’années qui

S
RE
séparent la première loi de 1792 de l’établissement du

T
code civil en 1804 nous apprend, du point de vue qui

EN
nous intéresse ici, trois choses importantes. La première

EM
est que le consentement, vu d’ordinaire dans son

CT
moment d’instantanéité, dans le geste du « oui », est

RI
ST
soumis à la temporalité. Le consentement ne sera
N
valable, dit le législateur, que s’il est réfléchi, que si la
IO
demande de divorce par consentement mutuel est répé-
AT

tée par trois fois. Il y a donc un temps du consentement,


NT

un temps de réflexion, d’un rapport de soi à soi et de soi


SE

à l’autre, qui permet de garantir la qualité du consen-


RE

tement. De même, la demande de divorce par la volonté


EP

d’un seul doit être une demande « expresse et persis-


ER

tante ». Répéter, persister : la durée certifie la qualité de la


D
ET

détermination. « L’aveu » ne saurait suffire, dit le citoyen


Gillet1. Le consentement mutuel est tout sauf une déci-
N
TIO

sion hâtive. Il faut alors des preuves, ou plutôt des


UC

« garanties » au consentement, qui n’est, au départ,


OD

qu’une simple allégation.


Le deuxième intérêt de ces débats porte justement sur
PR
RE

la mutualité et l’unilatéralité, sur le consentement


mutuel et l’incompatibilité d’humeur. Apparemment, on
DE
TS

1. Alfred Naquet, Le Divorce, Dentu, 1877, annexes, p. 293.


OI
DR

49
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
ne saurait les mettre sur le même plan, puisque le pre-

A
mier suppose un accord entre les deux parties, et la

S
seconde un choix sans connivence aucune. Cependant,

VE
leur point commun est le formalisme de l’expression. Le

ER
consentement et l’humeur taisent l’un et l’autre les

S
RE
contenus, les raisons concrètes et particulières de la

T
mésentente. « Pas d’éclat, pas de scandale », dit le

EN
conseiller d’État Treilhard aux « citoyens législateurs ».

EM
De ce point de vue, ces termes contribuent à la création

CT
de l’intimité de la vie privée, comme on a l’habitude de le

RI
ST
dire ; ils contribuent surtout à privilégier l’énonciation de
N
la volonté plutôt que l’évaluation des raisons ou motifs
IO
de la séparation. Le consentement gagne en abstraction.
AT

Bien évidemment, la mutualité d’une décision de rup-


NT

ture s’oppose à l’unilatéralité d’une volonté de divorcer ;


SE

bien entendu, les députés attaquent l’incompatibilité


RE

d’humeur, porte ouverte à la banalisation de l’union


EP

conjugale, plus encore que ne le fera le consentement


ER

mutuel. Le citoyen Gillet trouve une solution en rame-


D
ET

nant l’incompatibilité (cause de rupture la plus forte,


disait Montesquieu) à sa mutualité. On ne peut recon-
N
TIO

naître l’incompatibilité que s’il y a un « aveu commun »,


UC

première étape vers le consentement mutuel. On tourne


OD

en rond. Deux consentements, ou une incompatibilité,


est-ce la même chose ? L’humeur singulière sans l’aveu
PR

réciproque, est-ce possible ? On finit par ne plus savoir,


RE

on voit alors combien le consentement réciproque,


DE

mutuel, échangé est source d’opacité. Il n’est jamais


TS

transparent malgré la qualité d’une décision. Dans


OI
DR

50
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
l’échange, amoureux, sexuel, conjugal, marital, est-on

A
deux ou seul ?

S
« Abus du consentement mutuel », la crainte est là, en

VE
1800, la crainte de divorcer pour fuir les créanciers, de

ER
divorcer par caprice : les débats des législateurs se nour-

S
RE
rissent de ces peurs pour mieux attaquer l’argument du

T
consentement. Ils sont moins diserts sur la peur de la dis-

EN
symétrie entre hommes et femmes, sur l’inégalité des

EM
volontés des deux sexes et des moyens de parvenir aux

CT
fins de cette volonté. Alors, la question ne se pose pas en

RI
ST
ces termes, on n’ose pas l’énoncer… Dissymétrie ne veut
N
pas encore dire inégalité. L’égalité se satisfait du flou.
IO
AT

La troisième nouveauté concerne la figure du contrat.


NT

Alfred Naquet, auteur de la loi rétablissant le divorce en


SE

1884, explique que le mariage est un contrat civil, et non


RE

personnel. Le contrat personnel engage la personne,


EP

cela fut pertinent pour l’esclavage, l’armée, la religion.


ER

Penser le mariage sur le modèle de ces contrats person-


D
ET

nels est une erreur, et, de fait, le XIXe siècle abandonne


progressivement les contrats personnels. Le droit civil
N
TIO

s’impose désormais dans le droit de la famille. Sans


UC

rentrer dans l’histoire du droit, on comprend bien que


OD

l’être humain, l’homme, la femme, sont devenus des


propriétés inaliénables, comme le dit la Déclaration
PR
RE

des droits de l’homme citée précédemment. D’où la


valeur grandissante du consentement dans les contrats
DE

entre personnes.
TS
OI
DR

51
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
Et le camp adverse, hostile au divorce, et plus encore

A
au consentement mutuel ? Quelle langue parle-t-il ? Son

S
meilleur représentant, Louis de Bonald, est l’auteur de

VE
l’abolition du divorce de 18161. Les mots sont simples :

ER
le mariage est une union, une institution bien plus qu’un

S
RE
contrat. La foi et le serment sont les termes appropriés

T
pour qualifier l’engagement des époux. « Donner sa

EN
parole » est bien plus fort que consentir… On ne

EM
« reprend » pas sa parole. La référence religieuse s’entend

CT
sans mal. On ajoute qu’une union conjugale n’a de sens

RI
ST
qu’en rapport avec l’enfant à naître, et ce mot d’union
N
prend tout son sens sacré. Le mariage n’est pas une
IO
simple association économique, dit de Bonald, lorsqu’il
AT

dénonce le mariage contractuel. Et s’il utilise le terme de


NT

consentement, et rarement, c’est seulement pour le cri-


SE

tiquer. Le consentement peut être forcé… Il n’est cité


RE

qu’en mauvaise part. La liberté de l’acte de consentir est


EP

étrangère à son argumentaire.


DER
ET

Vendre
N
TIO
UC

Dans l’imaginaire qui enveloppe le mot de consente-


OD

ment, on peut choisir de le lier au contrat, à un échange


réglé, juridique ; ou de le lier au désir, à un mouvement
PR

d’adhésion. On s’aperçoit alors que la réaction religieuse


RE

contre-révolutionnaire n’est pas seule à laisser ce mot de


DE
TS

1. Louis de Bonald, Du divorce, considéré au XIXe siècle relativement


à l’état domestique et à l’état public de société, 1801, O.C., Paris, 1858.
OI
DR

52
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
côté. Les utopistes d’hier et d’aujourd’hui se sont passés

A
du mot de consentement, inutile dans le riche espace

S
de la rencontre des désirs. La « révolution sexuelle » des

VE
années 1960 et 1970, accélérée par la subversion de

ER
mai 68, a nécessairement décalé les représentations. Le

S
RE
mariage n’est qu’une forme de lien entre un homme et

T
une femme, qu’une expression de la reconnaissance des

EN
désirs respectifs, des volontés partagées. Que l’amour

EM
n’ait que faire des lois n’est pas une nouveauté, que

CT
l’amour libre ait son vocabulaire, plus érotique que juri-

RI
ST
dique, est une évidence.
N
En revanche, depuis deux siècles, une critique explicite
IO
du mariage offre de nouvelles perspectives. Charles Fou-
AT

rier par exemple, philosophe, utopiste remarquable des


NT

années 1800 (entre révolution politique et révolution


SE

industrielle), pense que toute liaison entre les sexes est


RE

une association, et non un contrat ou une union ; et que


EP

le mariage n’est que commerce. Le mariage a toujours


ER

appartenu à l’espace mercantile, exprimé un lien éco-


D
ET

nomique plus sûr que tout lien sexuel. Comme nous


le dit encore l’expression « marché matrimonial » des
N
TIO

démographes du XXe siècle, commerce et sexe sont


UC

proches. Or, si on s’en éloigne, si l’attraction sexuelle et


OD

érotique produit une association bien plus qu’un contrat,


Charles Fourier peut ignorer le débat sur le consentement
PR
RE

et changer de vocabulaire. Le divorce est inutile puisque


le mariage disparaît ; et le consentement est inconsistant,
DE

réduit au consentement forcé de l’être féminin opprimé :


TS

« La jeune fille n’est-elle pas une marchandise exposée en


OI
DR

53
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
vente à qui veut en négocier l’acquisition et la propriété

A
exclusive ? Le consentement qu’elle donne au lien conju-

S
gal n’est-il pas dérisoire et forcé par la tyrannie des pré-

VE
jugés qui l’obsèdent dès son enfance1 ? » Marchandise

ER
d’un côté, esclave des préjugés de l’autre, aucune liberté

S
RE
n’est donnée à la jeune femme dans le cadre du mariage

T
et de la tradition. Le consentement est sans intérêt, et le

EN
contrat est toujours pur négoce. Toutefois, le mot de

EM
consentement intéresse l’auteur à l’ombre du mariage,

CT
pour parler d’adultère et de polygamie, mais alors il

RI
ST
est affaibli en adjectif, et n’a pas de valeur démonstrative.
N
La passion et l’attraction, termes choisis par Fourier,
IO
donnent une force autrement suggestive à la relation
AT

sexuelle. La jouissance et l’amour libre vont devenir des


NT

mots communs et répandus. Et surtout des mots parta-


SE

gés également par les hommes et les femmes ; y compris


RE

pour la polygamie et l’adultère, qui sont des « penchants


EP

universels », par conséquent, réciproques entre les sexes,


ER

entre toutes personnes. La mutualité, à défaut du consen-


D
ET

tement, est essentielle à la dynamique sexuelle.


N
TIO

J’insiste sur les notions de commerce et de marchan-


UC

dise. Parler de marchandise et de vente (estimer « femme


OD

et homme au poids de l’or comme des animaux au


marché ») est un langage précis. Et « l’avilissante condi-
PR

tion du marché » indique que le mariage comme tran-


RE
DE

1. Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements, Le nouveau


TS

monde amoureux, Les Presses du réel, édité par Simone Debout-


Oleszkiewicz, 1998, p. 130.
OI
DR

54
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
saction implique la destruction de la personne : « leur

A
persuader qu’elles n’ont point d’âme pour les disposer à

S
se laisser vendre au marché1 ». Les amis du commerce

VE
sont des dépravés, dit-il. Avilissement, dépravation, il

ER
s’agit bien de la destruction de l’être, des êtres. Charles

S
RE
Fourier récuse la Déclaration des droits de l’homme, mais

T
il aime l’Harmonie, celle qui permet la balance, l’équi-

EN
libre entre le matériel et le spirituel.

EM
La suite est logique, et nous introduit à une nouvelle

CT
approche du consentement : mariage et prostitution sont

RI
ST
des phénomènes mercantiles analogues. « Unions négo-
ciées pécuniairement2» l’une et l’autre, ces institutions
N
IO
de la civilisation sont « ignobles ». Mais pas plus l’une que
AT

l’autre…
NT
SE

La similitude (plus que l’analogie) entre mariage et


RE

prostitution est ainsi inaugurée au début du XIXe siècle. Je


EP

dis « inaugurée » en toute conscience de la relativité his-


ER

torique : la nouveauté est moins la comparaison entre


D
ET

deux formes sexuelles que la critique d’une réalité par


l’autre, du mariage par la prostitution bien évidemment.
N
TIO

Deux commerces, deux transactions, où les femmes sont


UC

prises pour des marchandises, où le contrat mercantile


OD

induit toujours une dissymétrie sexuelle. Le monde


industriel accélère les échanges et le langage économique
PR
RE

fait concurrence au langage juridique. Je ne sais pas


DE
TS

1. Ibid., p. 258.
1. Ibid., p. 468.
OI
DR

55
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
si la transaction commerciale, contrat de mariage ou paie-

A
ment d’un acte sexuel, est une image plus négative que la

S
marchandise elle-même, ici l’être de sexe féminin. Est-ce

VE
la réalité de l’échange, ou plutôt le réel de l’objet échangé

ER
qui est au centre de la critique ? Je ne saurais décider. L’im-

S
RE
portant est la comparaison des deux opérations, car la

T
charge est subversive. Les contrats sexuels sont critiqués

EN
pour ce qu’ils sont, du marchandage et non du désir.

EM
Cette comparaison sera reprise continûment au long du

CT
XIXe, puis du XXe siècle. Elle l’est encore aujourd’hui. Elle

RI
ST
permet d’abandonner toute hypocrisie du regard. Il est
N
pertinent de rapprocher le mariage comme arrangement
IO
social et économique et l’exercice de la prostitution
AT

comme activité commerciale ; il est important de confron-


NT

ter la femme qui use du mariage comme l’accès à un statut


SE

économique et social et celle qui se sert de la prostitution


RE

pour vivre. Or, la comparaison se retourne dans le passage


EP

d’un siècle à l’autre. La vente de la femme marchandise,


ER

hétéronome, objet équivalent à sa dot bourgeoise ou à son


D
ET

charme vénal, objet de consommation, a disparu grâce à la


conquête de l’indépendance économique de nombreuses
N
TIO

femmes. Le salariat change radicalement la perspective :


UC

en donnant aux femmes des moyens de subsistance indi-


OD

viduelle, une liberté économique sans égal dans l’histoire,


le travail salarié est une garantie d’émancipation sexuelle.
PR

Sans être obligé de dire que la femme, vue comme mar-


RE

chandise, fut un objet, il est clair que cet être était, histo-
DE

riquement, sans autonomie (financière, morale), et par


TS

conséquent, hétéronome. La situation du XXe siècle est


OI
DR

56
US
TO
UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
radicalement nouvelle. S’il y a comparaison entre mariage

A
et prostitution, elle se fera de manière positive, et non plus

S
critique : d’un côté, le mariage comme contrat ou associa-

VE
tion entre égaux, homme ou femme, de l’autre la prosti-

ER
tution comme service rémunéré, paiement d’un acte

S
RE
professionnel. Le souci d’indépendance économique des

T
femmes a donc modifié complètement le point de vue. Si

EN
le rapprochement subsiste entre mariage et prostitution, il

EM
prend une forme inversée : oui, il y a bien un support éco-

CT
nomique aux liens de sexe, lien juridique avec le mariage,

RI
ST
rapport occasionnel avec la prostitution, mais c’est désor-
N
mais sur fond de l’autonomie féminine, et non plus de
IO
l’hétéronomie. De ce point de vue, les femmes ne sont
AT

plus de simples marchandises, elles gèrent elles-mêmes


NT

leur « capital ». Ou plutôt, elles sont à la fois marchandises


SE

et commerçantes, objets et propriétaires… Inutile de criti-


RE

quer le marché, puisque ce sont les femmes qui se sont


EP

approprié la place du marchand.


ER

Plus encore, la comparaison s’est diluée dans la multi-


D
ET

plication des formes d’associations ou de contrats


sexuels. En perdant sa place prépondérante dans les
N
TIO

représentations du lien sexuel, le mariage cesse d’être un


UC

destin ; il est une forme de lien entre les sexes, non le


OD

modèle, le symbole de ce lien.


Ainsi se développent les conséquences de l’indépen-
PR

dance économique, désormais la forme idéale de la vie


RE

des femmes. Dans ce cadre neuf, la prostitution peut être


DE

représentée comme une liberté individuelle, un choix,


TS

un acte consenti et non subi, un travail rémunéré échap-


OI
DR

57
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
pant au proxénétisme, et garant de l’autonomie indivi-

A
duelle. Tel est le discours de celles et ceux qui veulent

S
transformer la prostitution en travail du sexe.

VE
L’autonomie, dont certaines conditions sont bien

ER
établies au cours du XXe siècle (enseignement, salariat,

S
RE
contraception, avortement, droits civils), permet de

T
penser la vie sexuelle au regard de l’égalité des sexes

EN
et de la liberté des femmes. La liberté s’incarne dans le

EM
consentement, et l’égalité s’exprime dans la réciprocité.

CT
Le consentement mutuel est une figure du contrat

RI
ST
moderne, qu’il soit moral, juridique, économique. Il est
N
tentant d’accepter ce cadre, rassurant pour l’individu. Le
IO
substrat économique des liens sexuels perdure ; il s’ana-
AT

lyse désormais moins comme une critique que comme


NT

une banalité sociale. L’économie est partout, donc l’idéo-


SE

logie n’est nulle part. La liberté individuelle encadre la


RE

pensée de l’égalité en se souciant peu du rapport de force


EP

entre contractants. En effet, l’exercice de la prostitution


ER

peine à démontrer la réciprocité et l’égalité des partenaires,


D
ET

tout en privilégiant la reconnaissance du choix individuel.


Façon de dire que la liberté l’emporte sur l’égalité.
N
TIO

Pourtant, il est inutile d’attribuer cette théorie à des


UC

pamphlets ou des manifestes récents. Il suffit de lire


OD

Octave Mirbeau, auteur du début du siècle dernier,


notamment du Journal d’une femme de chambre, et d’un
PR

opuscule retrouvé récemment sur L’Amour de la femme


RE
DE

1. Octave Mirbeau, L’Amour de la femme vénale, trad. Alexandre


TS

Lévy, présentation Pierre Michel, préface Alain Corbin, Indigo §


Côté-femmes, 1994, p. 50 sq.
OI
DR

58
US
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UR
TE
LES VERTUS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
vénale1. Il nous propose une autre version de la mise en

A
miroir du mariage et de la prostitution, qui met au centre

S
une sexualité masculine déliée de l’utopie du désir, et

VE
marquée par le plaisir abstrait de toute référence affective

ER
ou sociale. Que dire du corps de la prostituée ? « Elle y

S
RE
habite comme dans un logement qu’elle offre en loca-

T
tion aux passants. » Et la beauté est un capital qui peut

EN
faire l’objet d’une rente à vie. Le lien sexuel s’organise

EM
bien autour de la transaction : « Si la femme mariée est

CT
logée et nourrie, ce n’est, en effet, qu’en échange de son

RI
ST
corps. Pour la fillette des faubourgs, c’est à cela que se
N
résume la question sociale. » Mais la comparaison tourne
IO
à l’avantage de la prostituée : « Une prostituée qui se
AT

contenterait d’être possédée, sans chercher à provoquer,


NT

n’aurait pas le moindre succès. Elle ressemblerait à ces


SE

femmes de la petite bourgeoisie qui se marient et divor-


RE

cent à plusieurs reprises. »


EP

Fort de ces comparaisons, Octave Mirbeau propose


ER

alors de changer le statut de la prostitution : au duel plein


D
ET

de haine entre la prostituée et son client doit se substi-


tuer un contrat en bonne et due forme. « Remplacer le
N
TIO

duel entre les sexes par un contrat sincère et digne1 »,


UC

telle est la proposition politique de Mirbeau. Et ainsi, la


OD

prostituée aura les moyens de « développer son intelli-


gence ». L’écrivain rêve d’une plénitude humaine retrou-
PR
RE

vée pour celle qui n’a jamais cessé d’être « de plein droit
une citoyenne apte à juger ». Cette capacité ne serait pas
DE
TS

1. Ibid., p. 80.
OI
DR

59
US
TO
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TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
pour autant aptitude morale, elle donnerait plutôt un

A
regard politique : « à ses yeux, tous les hommes sont à

S
égalité, puisqu’ils ne lui révèlent que leur désir ». Et la

VE
discussion semble proche de nous. On ne vend pas son

ER
corps, on le loue ; on dirait aujourd’hui qu’il s’agit d’un

S
RE
« service ». La distance s’estompe entre la prostitution et

T
d’autres emplois féminins, dits de service, le secrétariat

EN
par exemple. Combien d’emplois de bureau impliquent

EM
« le travail du sexe » ?

CT
RI
ST
Bien évidemment, passer du duel au contrat, c’est s’as-
N
surer de la volonté de chacun, quelle que soit la transac-
IO
tion concrète. Le duel est une bagarre, le contrat est une
AT

négociation. La guerre amoureuse rousseauiste cherchait


NT

à définir le consentement des femmes dans le subtil jeu


SE

des défaites et victoires de chaque sexe ; le duel vénal


RE

inhérent à la prostitution pourrait se transformer en


EP

contrat de travail pour celles qui décident, « consentent »


ER

à gagner ainsi leur vie. Ce mot de consentement prend


D
ET

une place grandissante. Et surtout son lieu d’énonciation


pourrait être transféré d’un sexe à l’autre. Il serait reven-
N
TIO

diqué, assumé par la femme elle-même comme discours


UC

public ; et non plus théorisé par les hommes, tout en


OD

étant vécu intimement par les femmes. On disait : « elles


consentent » ; on dira maintenant : « je consens ».
PR
RE
DE
TS
OI
DR
US
TO
UR
TE
DI
L’E
SA
VE
ER
Les défauts du consentement

S
T RE
EN
EM
CT
RI
ST
Divorce, séduction, prostitution : dans ces trois figures,
N
évoquées comme un espace où se déploient le consente-
IO
ment et son ambition modernisée, subsiste l’ambiguïté
AT

ancienne. Certes, la moralité, dite bourgeoise, rétrécit


NT

ses prérogatives. Mais dans quel espace ? D’un côté, la


SE

femme contemporaine trouve l’expression de sa liberté


RE

sexuelle (réelle ou supposée) propre aux conquêtes des


EP

deux derniers siècles ; de l’autre côté, l’énoncé, l’acte de


ER

consentir n’a pas supprimé la dissymétrie entre hommes


D
ET

et femmes. Divorce, amour et prostitution parlent de la


vie sexuelle comme lieu de la réciprocité, de la mutualité.
N
TIO

Mais cet échange entre les êtres qui aiment, divorcent ou


UC

se prostituent ne nous assure nullement que l’égalité


OD

s’y retrouve. Le duo, ou le duel ne fait pas l’égalité. Cela


n’a rien de surprenant dans le temps de l’universel
PR

toujours en décalage avec quelque catégorie d’exploités


RE

ou d’exclus, toujours en porte à faux avec l’égalité. Telle


DE

est la réalité du contrat, triomphant dans nos temps


TS

modernes : des libertés négociées, un négoce qui assure


OI
DR

61
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
la réciprocité sans se soucier d’égalité ; une référence éco-

A
nomique très prégnante. Personne ne peut ignorer le lien

S
étroit, intrinsèque, entre consentement et contrat. Mais,

VE
en trois siècles, le consentement individuel devient cen-

ER
tral ; il commence à représenter l’individu comme tel,

S
RE
il incarne la liberté du sujet. Alors, parfois, l’image du

T
contrat s’estompe, sans toutefois jamais disparaître.

EN
Le consentement n’est plus seulement l’expression

EM
d’un acte singulier plus ou moins sous influence, ou d’un

CT
moment trop ponctuel. Le consentement a gagné en

RI
ST
savoir, puisqu’il se donne « en connaissance de cause ».
N
Il a aussi gagné en durée, puisque le « consentement
IO
éclairé » ne tient sa force que de sa maîtrise et de sa
AT

répétition. Bientôt, il sera le critère de jugement d’un


NT

comportement personnel, un absolu de volonté et de


SE

liberté. Mais nous n’en sommes pas là.


RE

On sait déjà que le consentement, impliqué dans l’acte


EP

de mariage, est le phénomène le moins intéressant, le


ER

plus banal. On a vu que les textes sur le divorce et la pros-


D
ET

titution, figures présumées marginales de l’organisation


de la sexualité, manient le consentement avec plus de
N
TIO

radicalité. Ou, plus exactement, je pense que le divorce


UC

et la prostitution ont été les lieux de réflexion d’une


OD

construction du sujet féminin. Si on prend la séduction,


l’amour et la conjugalité pour les formes dominantes de
PR

la vie sexuelle, les marges, les « bords » de la sexualité


RE

mettent le geste du consentement au centre des évalua-


DE

tions de la liberté des femmes. C’est ainsi qu’il acquiert


TS

toute sa place dans la pénalisation du viol. Évaluer la


OI
DR

62
US
TO
UR
TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
liberté, peser la valeur du « oui » ou du « non » : les tribu-

A
naux s’y emploient. Et, en même temps, cette évaluation

S
de la liberté sexuelle déborde le cadre du juridique, et

VE
nous parle aussi de la vie en général.

ER
Le consentement a pris figure commune dans l’espace

S
RE
juridique, et il prend aussi visage politique. C’est pour-

T
quoi on ne pourra plus se contenter des qualités positives

EN
de l’acte de consentir. Des ombres surgissent. Non pas

EM
seulement celles des « vices » du consentement, des erre-

CT
ments, des tromperies qui accompagnent contrats et

RI
ST
échanges multiples entre individus. Le vice du consente-
N
ment est une notion juridique qui désigne la faute ou
IO
l’erreur de jugement (le consentement n’est pas assez
AT

« éclairé »), ou qui dénonce la violence qui arrache un


NT

consentement (menaces, coups). Les défauts du consen-


SE

tement désignent un champ plus large de réflexion. Par-


RE

delà les vices du consentement, les défauts révèlent la


EP

négativité possible du consentement : acte de soumis-


ER

sion, attitude de renoncement ; toute adhésion n’est pas


D
ET

enthousiasmante. C’est pourquoi je vais emprunter un


nouveau chemin, celui qui croise et recroise le geste sin-
N
TIO

gulier du consentement avec le mouvement de l’en-


UC

semble des individus, du tout de la société. Il s’agit du


OD

consentement collectif, ou du consentement individuel


donné à une dynamique collective. Par là on s’interro-
PR

gera nécessairement sur le sens politique du geste de


RE

consentir.
DE
TS
OI
DR

63
US
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UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
A
Seul ou ensemble

S
VE
Mon cheminement est simple : le lien entre le contrat

ER
individuel et le contrat social saute aux yeux. Il est vrai

S
RE
qu’on aime aujourd’hui faire comme si le geste d’une

T
personne, choix, consentement, était un absolu social,

EN
comme si notre espace collectif était une somme de

EM
comportements singuliers, de totalités intouchables. Le

CT
contrat social, volonté commune, semble un peu désuet.

RI
ST
A la fin du XIXe siècle, Émile Durkheim, initiant la
N
sociologie, est d’emblée méfiant à l’égard de l’acte indi-
IO
viduel de consentir, d’un acte séparé du tout social. Sa
AT

critique du consentement mutuel est apparemment


NT

banale, en fait surprenante. Les débats sur le divorce,


SE

redevenu légal depuis 1884, se centrent sur le consente-


RE

ment mutuel, cause de divorce exclue par la nouvelle loi.


EP

Les militants du consentement mutuel ne désarment pas.


ER

Plus d’une thèse de droit porte, à l’époque, sur ce sujet.


D
ET

Le sociologue en fait sa bête noire, loin de toute moder-


nité supposée. Des citoyens législateurs de la Révolution
N
TIO

française dénonçaient l’usage abusif du consentement


UC

mutuel, compris comme un droit au caprice. Le code


OD

civil de 1804 avait rétrogradé le consentement mutuel


dans la hiérarchie des causes du divorce, lui refusant la
PR

première place, accordée par la loi de 1792. Dans les


RE

années 1900, Émile Durkheim est encore plus méfiant.


DE

L’argument se transforme, et l’individu, pris dans un


TS

tout social soumis à un ordre, se pense dans le cadre du


OI
DR

64
US
TO
UR
TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
sérieux de la science, notamment médicale. Limiter l’im-

A
portance du consentement œuvre au bon fonctionne-

S
ment d’une société, est une affaire de santé publique.

VE
Reconnaître la nécessité d’ajouter l’institution du

ER
divorce à celle du mariage n’est pas un problème ; sauf si

S
RE
s’insinue du maladif, du nuisible, bref du mal dans un

T
corps social soucieux de sa bonne santé. « Sous prétexte de

EN
remédier à des maux individuels, (le divorce) constituerait

EM
par lui-même une grave maladie sociale1. » Je ne m’arrête

CT
pas sur la comparaison entre divorce et suicide qui inté-

RI
ST
resse le sociologue, sauf à souligner que le danger encouru
N
est double, la maladie du corps social incluant potentiel-
IO
lement la mort des individus. Si les hommes divorcés, plus
AT

que les femmes divorcées, se suicident, c’est parce que


NT

le mariage « soigne », avant tout, les hommes. Sous la


SE

Révolution, on s’inquiétait du trop de liberté donné aux


RE

femmes par le divorce ; pour la sociologie, on se soucie du


EP

trop-plein de licence sociale donné aux hommes…


ER

Point trop de fantaisie dans le rapport conjugal puis-


D
ET

qu’il faut bien organiser la soumission des passions au


regard de la volonté des parties. Les expressions norma-
N
TIO

tives sont là : « discipline conjugale », « règle matrimo-


UC

niale ». Le rapprochement entre volonté et consentement


OD

est explicite, tandis que le lien entre passion et velléités


donne l’image négative. « Est-il normal que les époux
PR

puissent rompre par le seul fait de leur volonté le lien


RE
DE
TS

1. Émile Durkheim, Textes, tome 2, Religion, morale, anomie,


Minuit, 1975, p. 182.
OI
DR

65
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
conjugal ? » Tout le problème est là, dit-il, dans la légèreté

A
d’une décision personnelle, trop singulière. Et il nous

S
entraîne, par la référence à la norme, dans deux directions

VE
différentes, celle de la place de la volonté dans l’union

ER
conjugale, et celle de la transcendance de tout contrat

S
RE
entre deux personnes. La morale d’un côté, la science

T
sociale de l’autre se conjuguent pour inclure le sujet

EN
contractant et l’acte de consentement dans la nécessité

EM
de l’ordre social. Or, le premier défaut du consentement

CT
est sa prétention à faire la loi au lieu de la respecter. L’État

RI
ST
ne saurait être un simple enregistreur de volontés. Je
N
note que Durkheim est le contemporain de Mirbeau :
IO
le premier restreint la portée du consentement à l’inté-
AT

rieur même du mariage, quand l’autre voit la capacité à


NT

consentir déployée jusque dans la prostitution.


SE
RE

Tout cela parce que le contrat matrimonial engage bien


EP

plus que deux personnes : il implique l’enfant à venir,


ER

bien sûr, mais surtout des entités supérieures à l’individu,


D
ET

loi, conscience publique, État. Le contrat conjugal n’a


jamais existé seul ; il prend son sens et sa valeur d’une
N
TIO

transcendance double, renouvellement de l’espèce et


UC

symbolique de la société. C’est pourquoi le consente-


OD

ment, singulier ou mutuel, n’a aucune valeur d’absolu ;


l’un et l’autre sont enserrés dans des contraintes et des
PR

valeurs qui les excèdent. L’ordre domestique, la santé


RE

sociale, la morale sexuelle indiquent les bornes du


DE

consentement. Ce dernier n’est ni un idéal ni un absolu ;


TS

il a une valeur relative, partielle.


OI
DR

66
US
TO
UR
TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
A
Le souci d’Émile Durkheim est de replacer le consente-

S
ment dans le dispositif du contrat, de la cellule familiale,

VE
du tout social. Sa place est relative, et non absolue, telle

ER
est la première certitude. L’exemplarité du consentement

S
RE
dans les premiers débats sur le divorce, de Milton à la

T
Révolution française, a perdu de son importance. Il faut

EN
penser la totalité sociale et les institutions qui la compo-

EM
sent. L’importance de l’individu est encadrée dans une

CT
pensée de l’ordre social.

RI
ST
De fait, si le consentement n’a qu’une valeur relative,
N
c’est bien parce que la pensée du contrat ne saurait
IO
être aussi centrale qu’on a bien voulu nous le faire
AT

croire. D’un côté, l’individu est renvoyé à ce mélange


NT

délicat de passion, consentement et volonté, mélange


SE

qui ne semble pas si clair, ou si maîtrisé par le sujet


RE

lui-même ; d’un autre côté, le contrat entre personnes


EP

doit être référé au contrat social pour témoigner de sa


ER

consistance. Ce deuxième point ouvre la porte à une


D
ET

réflexion nouvelle, celle qui va mêler consentement


individuel et consentement collectif. C’est cela qui m’in-
N
TIO

téresse.
UC

En effet, je me garderai bien d’opposer les deux types


OD

de contrats, l’un décrivant la vie privée, contrat matri-


monial, l’autre la vie publique, contrat social. Je pourrais
PR

pourtant. C’est un des fondements de l’époque moderne,


RE

celui d’avoir dissocié la famille de la cité, le pouvoir


DE

du père et le pouvoir du roi, celui d’avoir détruit la


TS

comparaison entre le gouvernement domestique et le


OI
DR

67
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
gouvernement politique1. Je devrais, parce l’analogie des

A
deux contrats, contrat civil individuel et contrat social

S
collectif, subsiste à l’époque même où l’on veut nous

VE
faire croire que « sphère privée » et « sphère publique »

ER
ont été clairement disjointes. Justement, la notion de

S
RE
consentement permet ce passage d’une « sphère » à

T
l’autre. Peu importe alors la réflexion sur la pertinence

EN
du terme contrat pour la relation sexuelle, et sur la vali-

EM
dité de la figure du contrat social pour la société. L’ana-

CT
lyse de la dissociation des sphères, propre à la fondation

RI
ST
démocratique moderne, m’intéresse moins ici que le
N
mouvement inverse, contemporain, celui de la recons-
IO
truction de la comparaison entre la famille et la cité.
AT

Cette reconstruction se fait par le mouvement, inéluc-


NT

table, de la contamination de l’exigence démocratique


SE

dans l’espace familial. Les principes d’égalité et de liberté


RE

s’introduisent dans la vie domestique. Rousseau avait


EP

écarté cette hypothèse, Tocqueville l’avait pressentie. La


ER

notion de consentement comme telle, comme argument


D
ET

de liberté, comme revendication du sujet singulier,


comme expression dynamique du rapport d’un individu
N
TIO

au monde, rapport duel ou rapport collectif, est, en effet,


UC

une figure de l’individu démocratique, privé et public.


OD

Dans une perspective sociologique, la définition du


PR

mariage comme simple contrat n’est pas très pertinente.


RE
DE
TS

1. Geneviève Fraisse, Les Deux Gouvernements, la famille et la cité,


Gallimard, 2000, coll. « Folio-histoire », 2001.
OI
DR

68
US
TO
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TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
Le mariage est « un acte » avant d’être un contrat, rappe-
lait l’anthropologue Marcel Mauss1. Dans les temps pré-

SA
cédant notre époque, le consentement dépendait moins

VE
de la volonté intérieure du contractant que de ses quali-

ER
tés sociales, son état civil notamment (d’où le caractère

S
RE
« extérieur » du consentement de la jeune fille) ; dans les

T
temps actuels, un contrat, même passé par de simples

EN
individus, engage, par ce geste singulier, toute une col-

EM
lectivité ; des « alliances », disait-on auparavant. En bref,

CT
la notion de contrat faisait jadis très peu cas de l’indi-

RI
ST
vidu, et au XXe siècle trop peu cas du groupe social.
N
En un mot, l’anthropologie a transformé les catégories
IO
de la philosophie politique, et elle se soucie peu de pen-
AT

ser séparément la cellule familiale et le groupe social.


NT

Émile Durkheim nous parle donc un langage empreint


SE

de la comparaison et de la dynamique commune de la


RE

famille et de la société. Il parle aussi la langue de la bonne


EP

conscience de la domination masculine, où les hommes


ER

doivent contrôler leurs instincts et les femmes être gui-


D
ET

dées et protégées, où les uns doivent se maîtriser, et les


autres être maîtrisés. Désormais, contrat et consentement
N
TIO

vont être dissociés. Ni élément contrat social originaire,


UC

ni représentation univoque de l’union sexuelle, la notion


OD

de consentement va, au cours du XXe siècle, redevenir


une affaire politique. Elle le fut pour construire l’indivi-
PR
RE

dualité démocratique ; elle le redevient pour penser les


DE
TS

1. Marcel Mauss, Manuel d’ethnographie, 1947, Petite Biblio-


thèque Payot, 2002.
OI
DR

69
US
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TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
rapports de domination. Le contrat soulignait la dissy-

A
métrie dans l’échange ; la domination met en lumière le

S
rapport de force.

VE
ER
S
RE
Se soumettre

T
EN
La soumission décrit des situations extrêmes, me dira-

EM
t-on ; esclavage moderne, mariage forcé, dérives psycho-

CT
logiques, misères sociales diverses. La soumission est, à

RI
ST
l’évidence, un terme un peu ancien : la « fille soumise »
N
évoque un état, une situation dont on a oublié l’origine.
IO
La soumission existe dans des sociétés où la hiérarchie
AT

s’impose comme une norme. Se soumettre, en revanche,


NT

est un acte posé par un ou plusieurs sujets. Ce verbe


SE

réflexif a une étrangeté certaine pour les êtres d’aujour-


RE

d’hui qui se disent libres. Et pourtant, il devient faci-


EP

lement familier, dans les débats sur le foulard islamique


ER

par exemple : acte libre ou acte contraint ? geste subversif


D
ET

ou choix conformiste ? Acte d’un être pris dans une


vision collective, dans tous les cas.
N
TIO

J’abandonne un temps les figures du consentement


UC

individuel, réciproque ou non, enraciné ou non dans l’in-


OD

tériorité du sujet, expression claire ou tacite. Et je m’inter-


roge sur le consentement de tous, adhésion et acceptation
PR

d’une situation donnée, d’un état social advenu. Car tel


RE

est l’autre sens du consentement, celui qui prend acte


DE

d’une inégalité des pouvoirs, celui qui reconnaît une force


TS

supérieure, une autorité sociale, étatique, politique.


OI
DR

70
US
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LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
Là, encore, le XVIIe siècle inaugure. Pascal insistait sur

A
l’espace intérieur nécessaire à l’acte de consentir ; John

S
Milton formulait cet acte comme la clé d’un divorce

VE
possible ; Hobbes l’introduit comme élément de recon-

ER
naissance de l’autorité. Consentir revient à évaluer un

S
RE
rapport entre des personnes de puissances inégales. Dans

T
le Léviathan, en effet, il montre que la domination pater-

EN
nelle ne trouve sa légitimité face à la mère, n’affirme

EM
son droit sur l’enfant que du consentement de l’enfant

CT
lui-même. Affirmation étonnante : le père ne détient pas

RI
ST
le pouvoir sur l’enfant du seul fait qu’il l’a créé, du seul
N
fait de la génération naturelle. Ce pouvoir « dérive du
IO
consentement de l’enfant, explicite ou manifesté par des
AT

preuves suffisantes1 ». Phrase énigmatique, dira le philo-


NT

sophe Sir Robert Filmer2, théoricien du patriarcat, d’un


SE

patriarcat naturaliste exactement. L’autorité d’un père


RE

n’est-elle pas évidente parce que naturelle ? Or, Hobbes


EP

cherche à penser la convention, le contrat social, et


ER

c’est pourquoi il utilise la notion de consentement pour


D
ET

définir le pouvoir paternel. La phrase reste sans nul


doute étrange quant à la possibilité chez l’enfant
N
TIO

d’un acte volontaire (à partir de quel âge ?), et quant à


UC

la conscience des « preuves » fournies. A moins que le


OD

consentement ne soit, ici, que le décalque de l’obéis-


sance, de la reconnaissance de l’autorité établie. Mais
PR
RE

1. Hobbes, Léviathan, 1651, éditions Sirey, 1971, p. 208.


DE

2. Sir Robert Filmer, Patriarcha, ou du pouvoir naturel des rois, §


TS

Observations sur Hobbes, 1680, sous la dir. de Patrick Thierry,


L’Harmattan, 1991, p. 194.
OI
DR

71
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TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
dans ce cas, pourquoi renvoyer aux « preuves » et à

A
« l’explicite » du consentement de l’enfant ? L’énigme est

S
dans le texte de Hobbes. Évidemment, nous sommes loin

VE
de l’image du contrat entre des parties. Et que dire de

ER
consent, le mot anglais ; comment s’assurer de l’équi-

S
RE
valence avec le terme français, « consentement » ? La

T
phrase de Hobbes indique une place dans la dialectique

EN
de l’autorité et de l’obéissance. Consentir, ce serait aussi

EM
se soumettre. Ce qui se discute donc ici, entre Hobbes et

CT
Filmer, c’est la naturalité, ou l’artificialité de l’autorité.

RI
ST
Consentir est un verbe intéressant, car il nous éloigne
N
du mouvement de la nature. Consentir, c’est accepter
IO
l’autorité. L’enfant est le premier être à consentir, à
AT

accepter. Ce bref passage du texte de Hobbes reste


NT

énigmatique, y compris pour les commentateurs actuels.


SE

Pourquoi loger le consentement chez l’enfant ? Il semble


RE

bien que de liberté, il ne soit pas ici question. Car l’énigme


EP

renvoie à un vrai problème : le consentement de l’enfant,


ER

en droit, n’a jamais de valeur absolue. Et les âges du


D
ET

consentement d’un enfant sont âprement discutés d’un


pays à l’autre, d’un continent à l’autre. On prête donc
N
TIO

à l’enfant un geste inapproprié, on lui colle un mot


UC

d’adulte. On en conclut que l’enjeu est ailleurs, dans l’ob-


OD

jectif du contrat social.


PR

J’en reviens à l’idée de Friedrich Engels, citée plus haut,


RE

celle de la défaite du sexe féminin. Cette défaite marque


DE

(telles sont les théories, désormais caduques, de la fin du


TS

XIXe siècle) le passage historique du matriarcat au patriar-


OI
DR

72
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LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
cat. L’idée de défaite est propre au théoricien marxiste.

A
Un événement historique en forme de rupture aurait eu

S
lieu, et d’autres ruptures seraient ainsi possibles à l’ave-

VE
nir. En écho, cet autre récit de l’origine, propre au

ER
XVIIIe siècle et également rappelé plus haut, celui de Cho-

S
RE
derlos de Laclos. Jadis, les femmes ont cédé, et non

T
consenti au contrat social, par conséquent au pouvoir

EN
masculin installant sa domination. Que nous dit la dis-

EM
tinction entre « céder » et « consentir » ? Elle souligne la

CT
pensée d’un rapport de force, et celle d’une stratégie. Les

RI
ST
femmes ont accepté la défaite, et ainsi la suprématie mas-
N
culine. Mais la défaite ne fut pas guerrière, elle fut straté-
IO
gique : mieux valait céder, voire sembler consentir, plutôt
AT

que résister sans succès. Elles ont cédé à la force ou à la


NT

persuasion, dit l’auteur. « Céder » est un aveu de faiblesse,


SE

mais pourrait être plus honorable que « consentir ». La


RE

reconnaissance du rapport de force, la nécessité de la


EP

stratégie induisent l’armistice, et non l’adhésion.


ER

Consentir est un geste féminin, certains dictionnaires


D
ET

l’attestent ; mais utiliser ce verbe pour tout geste féminin


serait une erreur. Céder n’est pas consentir. Par cette dis-
N
TIO

tinction, on restitue aux femmes l’intériorité de leur


UC

détermination, on leur reconnaît une distance critique.


OD

Reste alors l’image d’un événement, d’une décision qui


peut faire rupture ; et celle d’une stratégie de résistance
PR

et, pourquoi pas, de subversion.


RE
DE

« Consentir » serait une décision pire que celle de


TS

« céder ». Dans l’absolu, consentir, c’est bien, mais


OI
DR

73
US
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TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
consentir à plus fort que soi, c’est triste. Le consentement

A
serait une soumission, abandon de toute résistance,

S
acceptation. Tel est bien le deuxième sens du terme de

VE
consentement : non pas l’acte volontaire, l’expression

ER
d’un oui d’adhésion à une proposition, mais un geste de

S
RE
compromis, où il faut démêler l’écheveau du oui et du

T
tant pis, de l’accord et de l’asservissement. Le consente-

EN
ment a alors une valeur négative. Voici l’entrée en scène

EM
de la domination masculine. Non pas le décalage, la

CT
dissymétrie dans la mutualité de la rencontre amoureuse

RI
ST
ou de la déliaison du mariage, non pas le renforcement
N
du consentement comme expression d’une volonté ou
IO
d’un désir individuel ; mais le consentement comme
AT

reconnaissance d’un rapport de force, d’une inégalité des


NT

libertés et des pouvoirs. Alors, toute la question sera de


SE

qualifier ce consentement, d’en dire la valeur, bonne ou


RE

mauvaise, et surtout la réalité. Est-ce vrai, auraient-elles


EP

consenti ? Consentir à la domination, ou subir la domi-


ER

nation ? Servitude volontaire, ou résistance passive ?


D
ET

Dans les deux cas, c’est une affaire de nuances. Mais


l’enthousiasme n’est plus au rendez-vous. Consentir à
N
TIO

une situation imposée n’est pas une fin en soi.


UC

On imagine que la discussion traverse encore le champ


OD

de l’anthropologie. L’affirmation de Choderlos de Laclos


n’a jamais convaincu les anthropologues. Bien sûr, l’idée
PR

de la défaite, de la soumission des femmes comme point


RE

d’origine d’une société, disparaît, a perdu de sa perti-


DE

nence pour la réflexion. Demeure cependant la question


TS

de la réalité de la soumission, de la conscience du rapport


OI
DR

74
US
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TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
de force, de la critique de la domination. Le consen-

A
tement ne renvoie pas nécessairement à l’instantané

S
d’un acte, au moment de l’acceptation, de la soumission ;

VE
le consentement est décrit comme un état, un compor-

ER
tement, à propos duquel les anthropologues vont se

S
RE
disputer. Le consentement s’inscrit désormais dans la

T
durée, il n’est plus une décision, un geste, il est une

EN
conscience. Simple conscience d’une appartenance au

EM
contrat social, juste bridée dans sa liberté, ou conscience

CT
lucide d’opprimé ?

RI
ST
N
IO
L’être dominé
AT
NT

Je prendrai un exemple de dispute, grâce à un article


SE

qui fit date, intitulé, en référence explicite à Choderlos


RE

de Laclos, « Quand céder n’est pas consentir1 ». L’anthro-


EP

pologue Nicole-Claude Mathieu questionnait l’andro-


ER

centrisme des ethnologues, le point de vue masculin,


D
ET

bien plus que scientifique, de nombre de ses collègues


hommes. Le point nodal était la pertinence de l’expres-
N
TIO

sion « consentement des dominés », reprise donc de l’idée


UC

d’une reconnaissance de la défaite des femmes, ou de


OD

leur soumission comme acte volontaire, décidé ou


assumé peu importe. Affirmer qu’il y avait consentement
PR
RE

indiquait l’idée d’une évaluation, d’un jugement quant


DE
TS

1. Nicole-Claude Mathieu, L’Anatomie politique, catégorisations et


idéologie du sexe, Côté-femmes éditions, 1991.
OI
DR

75
US
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UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
à la place et l’identité d’un groupe d’individus, d’une

A
catégorie sociale, ici les femmes.

S
Céder n’est pas consentir. Cette distinction essentielle

VE
sert de loupe pour une lecture critique. Certaines ana-

ER
lyses d’ethnologues et d’anthropologues furent prises à

S
RE
partie, notamment celle de Maurice Godelier, qui, dans

T
les années 1970, tentait de formuler les éléments de la

EN
domination masculine. Citation donnée dans l’article :

EM
« des deux composantes du pouvoir, la force la plus forte

CT
n’est pas la violence des dominants mais le consente-

RI
ST
ment des dominés à leur domination » ; ou encore un
N
peu plus loin : « la répression fait moins que l’adhésion,
IO
la violence physique et psychologique moins que la
AT

conviction de la pensée qui entraîne avec elle l’adhésion


NT

de la volonté, l’acceptation sinon la “coopération” des


SE

dominés »1. On imagine la colère de la lectrice anthropo-


RE

logue qui décèle dans ces affirmations une légitimation


EP

du consentement à la domination, voire même une


ER

participation active à la dynamique de la domination


D
ET

masculine. La dispute était d’autant plus virulente que


l’anthropologue épinglé était précisément un chercheur,
N
TIO

soucieux de penser, fait plutôt rare, la domination


UC

masculine.
OD

La discussion ne cherchait pas à associer consentement


et contrat comme dans les situations conjugales, vénales,
PR
RE

maritales dont je parlais dans la première partie. Il ne


s’agissait donc pas de valoriser ou de minorer le consen-
DE
TS

1. Ibid. p. 207.
OI
DR

76
US
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UR
TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
tement dans un contrat socialement et politiquement

A
valable. Le cadre de la réflexion était d’opposer consen-

S
tement et violence, consentement et contrainte. Ainsi la

VE
démarche argumentative changeait radicalement de

ER
nature, et devenait une réflexion sur la domination, sur

S
RE
le rapport entre dominants et dominés. Citation à nou-

T
veau : « violence et consentement ne sont pas, dans leur

EN
fond, des réalités mutuellement exclusives » ; « même le

EM
pouvoir de domination le moins contesté, le plus pro-

CT
fondément accepté, contient toujours la menace virtuelle

RI
ST
de recourir à la violence dès que le consentement faiblit
N
ou fait place au refus, voire à la résistance ».
IO
Comme le remarque l’autrice de la critique, cette
AT

affirmation suppose que la violence survient après le


NT

consentement, et non avant ; dire « lorsque le consen-


SE

tement faiblit » suppose que le consentement fut une


RE

origine, un point de départ et non une conséquence du


EP

rapport entre hommes et femmes. En étant « à l’origine »,


ER

le consentement devient une donnée des rapports


D
ET

hommes-femmes ; oserais-je dire une nature ? Le consen-


tement n’est alors ni celui de la défaite ni celui de la
N
TIO

stratégie ; il ne participe d’aucun processus historique.


UC

Il est pensé en amont des rapports sociaux ; ce qui est,


OD

logiquement, contraire à toute idée du consentement


comme soumission, situation subie, résultat d’un rapport
PR

de force. Puisqu’il est déjà là… En revanche, l’image de


RE

la faiblesse est clairement adéquate à l’idée du consente-


DE

ment comme adhésion. Et cela change tout : les femmes


TS

paraissent enfermées dans une situation, une condition


OI
DR

77
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
plus ou moins pérenne. On se demande si elles pour-

A
raient faire autrement que de consentir. En effet, une

S
oppression acceptée est une oppression ignorée, mécon-

VE
nue. Supposer un état de fait, une situation donnée est

ER
contraire à tout travail de la conscience, à toute élabo-

S
RE
ration de compréhension. Cette critique pointe une

T
exigence théorique essentielle, l’importance de la

EN
connaissance comme intelligence d’une situation. Il

EM
s’agit de lucidité et de savoir : comment démonter le

CT
mécanisme de la violence, violence sociale masculine,

RI
ST
bien connue, et toujours méconnue.
N
Pour analyser les contraintes, les anthropologues
IO
discutent la différence entre violence idéelle et violence
AT

réelle, continuité ou discontinuités de l’une ou de l’autre.


NT

Les représentations de la domination sont-elles des


SE

images continues dans la tête de ceux qui sont soumis ?


RE

Les rappels à l’ordre factuels sont-ils éléments disconti-


EP

nus de la vie quotidienne ? L’enjeu de la dispute n’est


ER

nullement de discuter l’existence de la domination


D
ET

masculine. L’objectif est d’expliciter le mécanisme du


consentement. Quelle est la conscience du dominé, quel
N
TIO

est le sujet impliqué dans le mécanisme de la domination


UC

et du consentement ? L’idée n’est pas de souligner le fait,


OD

banal, que tout consentement peut être obtenu par


la contrainte, qu’« arracher le consentement » est une
PR

expression lumineuse pour montrer l’hétéronomie du


RE

consentement, le fait qu’il n’est pas nécessairement un


DE

acte libre. Cela, on le sait. Être forcée de dire oui, donc de


TS

consentir, est au centre de bien des mariages du passé


OI
DR

78
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TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
occidental, ou du présent non démocratique, consentir

A
contre son gré est le lot de bien des viols. Or, la perspec-

S
tive critique mentionnée ici ne s’arrête pas à la dénon-

VE
ciation d’un consentement subi, non choisi, par les

ER
femmes ; elle pose la question de la conscience de la

S
RE
domination, de la subjectivité du dominé. La connais-

T
sance, ou la méconnaissance, n’est pas la même s’il s’agit

EN
d’une représentation contraignante ou d’un rappel à

EM
l’ordre factuel.

CT
Le contexte intellectuel doit être rappelé. Les premiers

RI
ST
textes critiques de la colonisation, comme le Portrait du
colonisé d’Albert Memmi1, font une grande place à l’inté-
N
IO
riorité du dominé, à la conscience de sa domination, au
AT

travail de cette conscience, tentative de dénonciation de


NT

la domination, mais aussi de la complicité du dominé


SE

avec le dominant. La dialectique du maître et de l’esclave


RE

n’est pas loin.


EP

Maurice Godelier parle volontiers de violence idéolo-


ER

gique et de violence symbolique, en un mot du « pouvoir


D
ET

des idées ». Dans l’idéalité plus que dans la réalité se place


le consentement, car il y a « partage » entre le dominant
N
TIO

et le dominé des idées communes sur la raison de l’auto-


UC

rité et la nécessité de la soumission. Ce « partage des


OD

représentations » est le caractère essentiel du consen-


tement à la domination.
PR
RE

Que ce partage des représentations explique, voire jus-


tifie, le consentement implique la connaissance et la
DE
TS

1. Albert Memmi, Portrait du colonisé, Gallimard, 1957.


OI
DR

79
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
reconnaissance du rapport de force. Mais à quel niveau de

A
conscience ? L’anthropologue répond à la critique, dans

S
un texte récent, en parlant de « machine ventriloque », ce

VE
qui permet de penser à la fois la conscience et l’incons-

ER
cience : « Ces représentations (des rapports sociaux et du

S
RE
pouvoir) ne sont pas inconscientes… elles sont jusqu’à un

T
certain point partagées par ceux qui exercent le pouvoir

EN
et par ceux qui les subissent. C’est d’ailleurs ce partage qui

EM
explique le consentement que les dominés peuvent accor-

CT
der jusqu’à un certain point à ceux qui les dominent.

RI
ST
L’existence d’un partage des représentations entre les
N
sexes, entre les castes, etc., n’exclut pas l’existence de
IO
résistances, de non-adhésions, de rébellions même1. »
AT

Alors, de quelle conscience s’agit-il ? De quel degré de


NT

conscience s’agit-il ? Le consentement comme non-


SE

transparence de soi à soi ne peut nous laisser indifférent.


RE

Comme individu, certainement. Et comme groupe social ?


EP

La question est alors ainsi posée : soit le consentement est


ER

une conscience capable de décider de son degré d’adhé-


D
ET

sion ou de refus ; soit la conscience est empêchée par des


obstacles matérialisés hors d’elle.
N
TIO

Ainsi, avant d’en venir à la conscience de la domination,


UC

il faut d’abord indiquer son inconscience, son ignorance


OD

due à la difficulté de lire la domination. Il y a le dressage du


corps, ne pas courir comme un garçon, servir les hommes
PR

à table, dressage inscrit bien avant que la fillette com-


RE
DE

1. Maurice Godelier, « Femmes, sexe, ou genre », Femmes, genre et


TS

sociétés, l’État des savoirs, sous la direction de Margaret Maruani, La


Découverte, 2005.
OI
DR

80
US
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TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
prenne ce que courir, ou manger assis et être servi, veulent

A
dire. Il y a la confusion inhérente à la nécessité d’obéir : tel

S
l’âne, la femme peut-elle distinguer l’attrait de la carotte et

VE
la peur du bâton ? Il y a les moments de contrainte, ou

ER
«violences factuelles», qu’on opposera à l’adhésion durable

S
RE
à une situation installée. Là se trouve la véritable polé-

T
mique, celle qui évalue le poids des représentations. La vio-

EN
lence des représentations et son partage entre hommes

EM
dominants et femmes dominées est une vision trop simple.

CT
Elle suppose la conscience de la situation, et la connais-

RI
ST
sance des mécanismes : « Pour pouvoir dire d’un sujet
N
dominé qu’il consent à la domination, encore faudrait-il
IO
que ce sujet se soit déjà révélé à lui-même comme sujet dans
AT

ce rapport de domination, donc qu’il ait identifié ce rap-


NT

port, et ait procédé à une reconversion de lui-même. » La


SE

conscience n’est pas déjà là ; la prise de conscience est un


RE

processus. C’est dire une évidence, et chasser ainsi une


EP

autre évidence, celle du consentement à la domination ;


ER

c’est aussi effectuer un déplacement de connotation,


D
ET

passage du premier sens de consentement, adhérer, au


deuxième sens, accepter. Chez Rousseau, le consentement
N
TIO

renvoie à un mouvement naturel ; chez les tenants du


UC

divorce par consentement mutuel, celui-ci est un acte de la


OD

volonté ; chez les défenseurs de la prostitution, le consen-


tement est une décision contractuelle. Avec l’analyse de la
PR

domination, le consentement n’a pas la valeur du choix ; il


RE

est une contrainte. Reste aussi à considérer le consente-


DE

ment du dominant à la domination ! C’est une affirmation


TS

stimulante : ne faut-il pas consentir à exercer du pouvoir ?


OI
DR

81
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
A
Dans le cadre anthropologique, le consentement est

S
un état pris dans le déroulement historique et il se définit

VE
comme rapport à la violence. Il apparaît soit comme l’ac-

ER
ceptation originelle, point de départ après l’affrontement

S
RE
et le rapport de force, soit comme la situation de l’op-

T
primé qui pourrait s’affranchir par la prise de conscience

EN
et l’éventuelle résistance subséquente. Dans ce cas, le

EM
consentement n’est pas vu comme un acte de liberté

CT
mais comme une conduite plus ou moins aveugle, ou

RI
ST
plus ou moins lucide. S’éloigne alors l’idée de consen-
N
tement comme élément d’un contrat, d’un rapport
IO
d’échange et de réciprocité. Pourtant, l’emploi de l’ex-
AT

pression « partage des représentations » suppose un


NT

échange, et un échange entre égaux : cela permet de


SE

reconnaître l’oppression des femmes tout en la déniant ;


RE

l’argument n’est pas surprenant. En revanche, le travail


EP

de prise de conscience implique toujours le refus ou la


ER

résistance. On ne saurait minorer la critique féministe :


D
ET

le consentement des femmes à la domination masculine


est une réalité détestable ; l’argument du consentement
N
TIO

des dominés est un énoncé qui ne saurait faire preuve.


UC
OD

S’échapper
PR
RE

L’interrogation se complique et l’intervention fémi-


DE

niste ouvre une brèche. On peut tenter de s’opposer,


TS

de dire « non », ou bien partir en courant. Tel peut se


OI
DR

82
US
TO
UR
TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
comprendre le choix de l’homosexualité. Non pas une

A
solution, mais une réalité en soi subversive, entre tenta-

S
tion et décision.

VE
La figure du contrat est toujours là, le couple

ER
violence / consentement ne l’a pas fait disparaître ; la dis-

S
RE
symétrie de l’échange contractuel entre les sexes subsiste.

T
Nicole-Claude Mathieu se demande, pour finir, si le

EN
terme de collaboration, qui semble pourtant dur à

EM
entendre (on disait jadis « collaboration de classe ») n’est

CT
pas plus adéquat pour décrire l’acceptation d’une domi-

RI
ST
nation. Car le terme de consentement dédouane le
N
dominant, le décharge de sa responsabilité et accable,
IO
au contraire, le dominé. La négativité de l’acte de consen-
AT

tir s’entend bien dans le mot de « collaboration » :


NT

consentir à la domination supposerait, en effet, qu’on


SE

serait conscient de tout ce que cette situation injuste


RE

peut produire. L’argument du masochisme féminin


EP

et l’envie de culpabiliser les femmes ne sont pas loin.


ER

Bonne conscience du dominant, bêtise du dominé :


D
ET

« la responsabilité de l’oppresseur est annulée », « la


conscience de l’opprimé(e) est promue au rang de
N
TIO

conscience libre ». Et la culpabilité échoit à l’opprimé…


UC

Parler de collaboration aurait le mérite de désigner un


OD

groupe d’êtres humains à l’intérieur d’une catégorie plus


large, ici les femmes en général. Le collaborateur appar-
PR

tient au groupe de ceux qui choisissent le camp du plus


RE

fort. Cela ne désignerait pas la totalité des dominés, mais


DE

une partie seulement. De plus, parler de collaboration,


TS

mot politique, attribuerait à ceux qui la décident une


OI
DR

83
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
conscience, une volonté, une lucidité peut-être ; un refus

A
de la culpabilité dans tous les cas.

S
VE
Il n’est pas certain, cependant, qu’on puisse échapper

ER
à la figure du contrat et à l’explication des relations

S
RE
humaines par le consentement. Mais il n’est pas évident

T
de faire du consentement un référent, un point de

EN
vérité. Il est certain que le contrat est, très souvent, dis-

EM
symétrique entre les deux sexes. Et il est probable que

CT
la violence soit, dans et hors contrat, régulièrement

RI
ST
convoquée.
N
Alors, on imaginerait un point de rupture. Peut-on
IO
cesser de consentir, échapper au contrat, déjouer la vio-
AT

lence ? Peut-on retirer son consentement ? Oui, dit l’écri-


NT

vaine Monique Wittig, car le contrat social, impossible à


SE

rompre, se double d’un contrat hétérosexuel. Or, celui-là


RE

peut être rompu, interrompu. Elle dit que cette figure


EP

du contrat lui paraît encore prégnante même si cette


ER

notion « semble avoir été abandonnée par la science


D
ET

moderne et par l’histoire ». Paraphrasant Rousseau, dit-


elle, elle reprend le paradoxe de l’homme, né libre, et
N
TIO

pourtant « partout dans les fers ». Alors, il faut « examiner


UC

les conditions historiques et les conflits qui peuvent


OD

nous permettre de mettre fin aux obligations qui nous


garrottent sans notre consentement, puisque nous ne
PR

jouissons pas de réciprocité, la condition nécessaire à


RE

notre liberté1 ». Il n’y a pas consentement des femmes


DE
TS

1. Monique Wittig, La Pensée straight, Balland, 2001, p. 80.


OI
DR

84
US
TO
UR
TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
parce qu’il n’y a pas réciprocité. Il existe une « série de

A
règles d’obligations, de contraintes » qui caractérise un

S
contrat social et le résume. Il y a, par conséquent, coïn-

VE
cidence entre contrat social et hétérosexualité. S’adossant

ER
au texte de Nicole-Claude Mathieu, elle conclut :

S
RE
« Rompre le contrat social en tant qu’il est hétérosexuel,

T
c’est une nécessité pour qui n’y consent pas1. »

EN
Monique Wittig s’est ainsi évadée du contrat.

EM
Refuser de consentir, dénoncer le consentement, dire

CT
non plutôt que oui. « Quand une femme dit non, c’est

RI
ST
non ! », dit le précieux slogan. Échapper au contrat à
N
partir de la critique du consentement, cela s’appelle
IO
comment ? Fuir, résister, désobéir ?
AT
NT
SE

Servir
RE
EP

D’autres ne s’évaderont pas ; d’autres accepteront l’in-


ER

égalité du rapport, « la servitude volontaire ». Certaines


D
ET

diraient : toutes celles qui acceptent le contrat hétéro-


sexuel, la norme de la sexualité dominante ; d’autres
N
TIO

diront : tous ceux et celles qui ne mettent pas la vie


UC

sexuelle en lien avec les principes d’égalité et de liberté,


OD

qui ne voient rien de « politique » dans la sexualité… La


religion, par exemple, propose de « servir » sans être
PR

asservi ; puisque la transcendance divine unifie les diffé-


RE

rences, entre hommes et femmes par exemple.


DE
TS

1. Op. cit., p. 85.


OI
DR

85
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
Le consentement à la domination ignore l’égalité des

A
parties, et pourtant il prétend au « partage » des repré-

S
sentations ; et qui dit partage indique une mise en

VE
commun minimale. Ainsi s’expliquerait l’état de victime

ER
consentante, mélange incongru de passivité et d’activité.

S
RE
Comme le dit Jean-Paul Sartre préfaçant le Portrait

T
du colonisé d’Albert Memmi, « nul ne peut traiter un

EN
homme “comme un chien” s’il ne le tient d’abord

EM
pour un homme1 ». Et inversement, celui qui se sait

CT
traité comme un chien n’est évidemment pas un chien.

RI
ST
Il continue ainsi : « une impitoyable réciprocité rive le
N
colonisateur au colonisé ». Plus on nie l’humanité du
IO
colonisé, plus elle vous saute à la figure : la colonisation
AT

porte en soi sa propre destruction. Imaginons Sartre


NT

aujourd’hui : sa certitude dialectique serait ébranlée


SE

face à la suite de l’histoire de la décolonisation, du post-


RE

colonialisme, et du néocolonialisme. Mais la réciprocité


EP

est bien là, non tant dans le partage des représentations


ER

que dans le lien établi. Je le notais plus haut : le consen-


D
ET

tement du dominé se double du consentement du domi-


nant à la domination.
N
TIO

L’égalité supposée, même si en même temps déniée,


UC

implique donc le rapport entre des sujets pris dans un


OD

espace ou une histoire communs de l’humain. Le domi-


nant et le dominé vivent ensemble. Qu’est-ce donc que
PR

consentir à la domination ? Je propose d’abandonner un


RE

temps le double sens de consentir, le sens positif, accep-


DE
TS

1. Albert Memmi, Portrait du colonisé, 1957, préface de Jean-Paul


Sartre, Petite Bibliothèque Payot, 1973, p. 29.
OI
DR

86
US
TO
UR
TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
ter et adhérer d’un côté, et le sens négatif, supporter et

A
subir de l’autre. Car l’une ou l’autre de ces significations

S
fait du consentement un geste individuel, isolé.

VE
ER
Ce mot de consentement, je le rappelle, suppose

S
RE
un « tomber d’accord », un « consentiment », un sentir

T
ensemble qui peut ignorer la nécessité de preuves.

EN
L’évidence historique de la domination joue avec la

EM
participation des dominés. Sentir ensemble n’exige pas

CT
nécessairement de démonstration ; en même temps,

RI
ST
l’affect implique une expérience, un temps vécu, une
N
histoire… toutes choses réelles et concrètes.
IO
De même, si le consentement est lié à l’histoire du
AT

contrat social, nul n’ignore que ce contrat est plus fictif


NT

que réel. Il est impossible d’écrire l’histoire du contrat


SE

social, de dater l’acte du consentement. Là, encore, pas de


RE

preuves, mais une fiction, dit Hannah Arendt, « une sorte


EP

de consentement » qui se construit sur la fin de la guerre,


ER

la paix par le contrat, le consensus tacite pour une société


D
ET

apaisée (Locke, déjà, indiquait un « consentement tacite »).


« Une sorte de consentement tacite qu’il serait toutefois
N
TIO

difficile de qualifier de volontaire1» : comment pourrait-


UC

on vouloir ce qui existe de toutes les façons, ajoute-t-elle.


OD

La philosophe américaine Carole Pateman2, qui sut


PR
RE

1. Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, 1969, Calmann-


Lévy, 1994, p. 89.
DE

2. Carole Pateman, « Le contrat social entre frères », in Repenser


TS

le politique, l’apport du féminisme, sous la direction de Françoise


Collin et Pénélope Deutscher, Campagne première, 2004.
OI
DR

87
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
démonter le « contrat sexuel » sous-jacent au récit et à la

A
théorie du contrat social moderne, explique pourtant

S
que nulle part le consentement des femmes n’y est

VE
pensé ; et qu’ainsi les analyses du consentement des

ER
membres de ce contrat sont inutilisables pour discuter le

S
RE
consentement des dominées, à savoir les femmes. Ainsi,

T
la division entre catégories sexuées rend improbable

EN
l’idée d’un tout social, dit-elle.

EM
CT
Sentiment et consensus : l’implicite est là, l’implicite

RI
ST
déborde la simple conscience et la simple raison ; le
N
consentement tacite n’est possible que parce que nous
IO
avons un corps, à distance d’une volonté. Il faudra
AT

bien revenir à l’importance du corps un peu plus


NT

tard. En attendant, le silence du consentement mérite


SE

examen.
RE
EP

C’est à ce point d’obscurité présent dans le consente-


ER

ment, dans le con-sentir, qu’il faut s’intéresser. L’inéga-


D
ET

lité des positions de part et d’autre de l’acte de consentir


ne se maintient que parce que la démonstration, la
N
TIO

preuve reste peu explicite. Alors, il faut en venir à la for-


UC

mule de cette obscurité, la « servitude volontaire » ; et, là


OD

encore, s’appuyer sur un retour en arrière. On sait que le


discours de La Boétie, en plein XVIe siècle, consiste à
PR
RE

affranchir les hommes de la malédiction divine qui les


avait faits pécheurs, coupables, donc bons pour la servi-
DE

tude. Oublier Dieu, inscrire la volonté dans la servitude,


TS

nous ramène sans surprise à la position du sujet comme


OI
DR

88
US
TO
UR
TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
être libre. Or c’est là que la réflexion commence, avec

A
l’idée que nous sommes confrontés à une énigme.

S
Deux ou trois remarques s’imposent d’emblée : cette

VE
drôle d’expression, « la servitude volontaire » (comparable

ER
à la « victime consentante » ?), ne saurait se confondre

S
RE
avec le désir de servitude. La servitude n’est pas un objet

T
du désir, une finalité ; et les femmes ne sont pas destinées

EN
à rechercher le confort de la domination masculine. Si la

EM
servitude n’est pas l’objectif, mais désigne le sujet en acte,

CT
elle caractérise un être dont la qualité première est d’être

RI
ST
libre ; et à cette liberté, mise en pratique, s’accole comme
N
son double conceptuel, le désir, la volonté. La première
IO
évidence de la servitude volontaire est de restituer aux
AT

êtres humains leur capacité politique. Claude Lefort, dans


NT

sa lecture du texte de La Boétie1, donne à cette capacité


SE

politique tout l’espace d’une histoire commune ; histoire


RE

du commun qui est l’un et le multiple d’une société, et


EP

qui lie maîtres et sujets pris dans cette maîtrise. C’est


ER

pourquoi l’anthropologue peut parler du « partage » entre


D
ET

dominants et dominés. Ce qui fait tenir la domination,


c’est une affaire d’ensemble.
N
TIO

Le problème, du point de vue de la question des


UC

femmes, est que la domination n’est jamais advenue,


OD

n’a aucun point d’origine. Alors, comment imaginer la


faire cesser ? Choderlos de Laclos, Friedrich Engels ont
PR
RE

tort d’imaginer un moment de défaite et de paix consen-


DE
TS

1. Étienne de La Boétie, Le Discours de la servitude volontaire, 1574,


édité par Miguel Abensour, Petite Bibliothèque Payot, 2002.
OI
DR

89
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
tie. Monique Wittig, quant à elle, propose la désertion,

A
point de rupture présent, à venir. La subversion est-elle

S
imaginable, le renversement du pouvoir est-il pensable ?

VE
Pas plus que l’origine. Ni début, ni fin ; ni origine, ni

ER
objectif. Le problème reste entier, celui de comprendre

S
RE
comment la servitude volontaire, la participation, le

T
partage fait un tout, un ensemble. Peut-être faut-il se

EN
tourner du côté de la jouissance, non pas comme un

EM
équivalent au consentement, mais comme une contre-

CT
partie du consentement ; non pas la jouissance dans la

RI
ST
soumission et son confort, mais dans le plaisir, lié au lien
sexuel. N
IO
Ni le partage anthropologique des représentations, qui
AT

induit une communauté de pensées entre dominants et


NT

dominés, ni la ségrégation politique des consentements,


SE

du peuple abstrait ou du sexe féminin, ne me paraissent


RE

éclairer l’ambiguïté de l’assujettissement des femmes.


EP

Revient l’image de la « collaboration », image qui a l’avan-


ER

tage d’avoir un sens politique. Quelques-uns refusent,


D
ET

beaucoup consentent. Collaborer, c’est accepter l’ordre


établi. Le refus de collaborer se pense comme désertion,
N
TIO

ou comme résistance ? Acte individuel que celui du dis-


UC

sentiment ? ou geste collectif rebelle ? La question reste


OD

entière.
PR

Je suggère alors de modifier la question. Le va-et-vient


RE

entre les deux formes de contrat, le contrat amoureux,


DE

sexuel, conjugal, vénal, et le contrat social, collectif, tou-


TS

jours structuré par la domination masculine, peut servir


OI
DR

90
US
TO
UR
TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
de point de départ. C’est bien dans le lien entre les deux

A
représentations politiques, dans leur incessant mou-

S
vement dialectique, que la double face du consentement,

VE
rationnel dans sa conquête, corporel dans sa tradition,

ER
nous enserre. Le cube est toujours là, maniable et impré-

S
RE
visible. Je disais au commencement de ce livre qu’il y a

T
deux façons de raconter chaque histoire puisque le

EN
consentement n’est pas toujours un acte de parole. Voilà

EM
l’important : la raison dit oui, et le corps suit plus ou

CT
moins ; ou le corps dit oui, et la raison hésite ; corps et rai-

RI
ST
son s’entendent parfois. L’important est ce mélange si
N
subtil de chaque être, qui se démultiplie entre l’indivi-
IO
duel, fondé sur l’intime, et le social, en forme collective.
AT
NT

Relever ce passage permanent de l’engagement indivi-


SE

duel vers l’adhésion collective à un contrat, particulier


RE

ou général, semble, cependant, une comparaison enten-


EP

due, facile à faire. D’un contrat civil ou commercial entre


ER

deux êtres au contrat social de notre modernité, nous


D
ET

circulons aisément ; exactement nous passons sans


encombre du civil au politique. Mais du domestique au
N
TIO

politique, de l’intime au public, le mouvement semble


UC

incertain, plus risqué. Ajoutons que l’ampleur prise par


OD

le consentement individuel et mutuel d’un contrat entre


deux ou plusieurs personnes accompagne le déploiement
PR

de l’individu moderne ; tandis qu’au contraire, l’adhé-


RE

sion au contrat social, incluant, notamment, la recon-


DE

naissance de la domination masculine, perd de son


TS

intérêt avec l’ère démocratique. En bref, le consentement


OI
DR

91
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
singulier augmente de valeur aux yeux des contem-

A
porains, quand le consentement collectif des dominés

S
n’intéresse plus guère. Ce balancier, entre le respect du

VE
consentement singulier et l’appréciation du consente-

ER
ment collectif, n’est pas surprenant ; l’un augmente

S
RE
lorsque l’autre diminue.

T
En revanche, il apparaît, à reprendre les textes cités ici,

EN
que le lien entre les deux lieux du contrat, singulier ou

EM
collectif, est un lien argumentatif, et ainsi politique. En

CT
effet, il y a une articulation rhétorique, et non seulement

RI
ST
une circulation imaginaire, entre les deux espaces.
N
Lorsque John Milton prône le divorce par consentement
IO
mutuel, de façon pionnière, il défend cette cause, et, par
AT

là même, celle de la liberté du peuple à se défaire de ses


NT

gouvernants. On peut divorcer de son gouvernement.


SE

Lorsque Louis de Bonald combat le divorce, il a en tête le


RE

maintien de l’ordre politique ancien, et, par là même, la


EP

volonté de garder les femmes sous le joug du mari ou du


ER

père. Le divorce ferait des femmes des citoyennes. En un


D
ET

mot, les discussions autour du droit de la famille ont des


finalités politiques précises au-delà de la cellule domes-
N
TIO

tique ; elles servent à plaider des causes qui dépassent


UC

les affaires sexuelles. Si certains, aujourd’hui, trouvent


OD

nécessaire de montrer que le sexe est une question poli-


tique, et ainsi subversive, il faut rappeler que la sexualité
PR

et son institution sociale ont sans doute toujours été


RE

politiques ; et qu’elles ne sont hors du politique que pour


DE

ceux qui croient à la vérité de la séparation du domes-


TS

tique et du public. Le clivage entre sphère publique et


OI
DR

92
US
TO
UR
TE
LES DÉFAUTS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
sphère privée fut une représentation obligée de la nais-

A
sance de la démocratie contemporaine ; renouvellement

S
de la distinction aristotélicienne entre l’ordre domes-

VE
tique et l’ordre politique fabriquant l’espace réservé de

ER
l’« intimité ». J’ai tenté de montrer ailleurs, dans Les Deux

S
RE
Gouvernements, que cette séparation est une construction

T
politique et non une réalité sociale et historique. Pour

EN
l’heure, on retiendra surtout l’importance stratégique

EM
du lien entre famille et cité. A lire John Milton, ou de

CT
Bonald, il apparaît, en effet, qu’ils ne fourbissent leurs

RI
ST
armes pour ou contre le divorce que par un désir de
N
consolider leur philosophie de la liberté politique, sub-
IO
versive pour l’un, réactionnaire pour l’autre.
AT

Rousseau peut défaire l’analogie entre le père et le roi,


NT

la famille et la cité, pour mieux discréditer la royauté et


SE

le patriarcat politique. Il peut reproduire la coupure aris-


RE

totélicienne entre l’espace domestique et le contrat


EP

social. Cette séparation, si importante pour sa pensée


ER

politique, ne résiste pas, cependant, à certaines de ses


D
ET

démonstrations. La fin de l’Émile nous laisse entendre


que la famille est « une petite patrie », et qu’il n’est pas de
N
TIO

bon citoyen pour celui qui n’est pas « bon fils, bon mari,
UC

bon père ». S’il y a bien une fiction, c’est celle qui sépare
OD

les deux ordres, domestique et politique. L’égalité et la


liberté sont des principes qui ne connaissent pas la sépa-
PR

ration des espaces où vivent les êtres humains. Et cela ne


RE

met nullement en cause, je le dis à l’intention de ceux


DE

qui le craignent, la réalité de l’intimité, dans les lieux


TS

familiers de l’existence.
OI
DR
US
TO
UR
TE
DI
L’E
SA
VE
ER
Les ambitions du consentement

S
TRE
EN
EM
CT
RI
ST
Je n’ai pas opposé les « vices » du consentement à ses
N
« vertus ». J’ai accolé des « défauts » à des « vertus ». J’ai
IO
ignoré les oppositions habituelles entre vice et vertu ou
AT

défaut et qualité. Car je pense que le consentement a des


NT

vertus d’un côté, et des défauts de l’autre ; ce n’est pas un


SE

recto verso. De plus, les « vices » du consentement appar-


RE

tiennent au vocabulaire juridique. Et puis surtout, dans


EP

ce léger déséquilibre d’un duo de notions, vertu et


ER

défaut, se glisse la possibilité d’une dynamique histo-


D
ET

rique. Aujourd’hui, l’argument du consentement sert


à une revendication à la fois privée et publique, plus
N
TIO

encore, intime et politique. C’est ce que j’appelle une


UC

« ambition ». Une ambition politique. On la trouve aussi


OD

bien dans la revendication du port du foulard que dans


celle de la reconnaissance du travail du sexe. Un geste
PR

individuel qui implique le corps est pris dans un discours


RE

collectif qui engage le politique.


DE

Déserter le contrat hétérosexuel et proposer l’homo-


TS

sexualité, dénoncer la collaboration de celles qui accré-


OI
DR

94
US
TO
UR
TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
ditent la thèse du consentement des dominés, disqua-

A
lifier le consentement collectif des femmes comme

S
groupe social, telles sont les propositions précédentes.

VE
Cette triple conclusion n’empêche nullement de valo-

ER
riser le consentement individuel de telle ou telle femme.

S
RE
Elle s’en prend à l’affirmation d’un consentement de

T
groupe, d’un consentement des dominés.

EN
C’est là qu’intervient la nouveauté contemporaine. A

EM
côté de la désertion homosexuelle et de la critique de la

CT
collaboration, il est une autre possibilité de résistance,

RI
ST
celle qui déduit de la vertu du consentement individuel
N
un choix d’ordre public, une revendication politique.
IO
Puisque le consentement au mariage, et surtout au
AT

divorce, a gagné en autonomie ces deux derniers siècles,


NT

puisque le consentement « éclairé » des décisions juri-


SE

diques, médicales, a pris sa place dans le bon déroule-


RE

ment d’actes sociaux divers, alors le consentement


EP

acquiert une place nouvelle dans la vie publique. « Libre


ER

et éclairé » sont deux qualificatifs qui s’ajoutent l’un à


D
ET

l’autre : la liberté plus le savoir, la volonté individuelle


agissant en pleine connaissance, n’est-ce pas l’idéal du
N
TIO

patient, du consommateur, et finalement du citoyen ?


UC

Je rappelle mon introduction : le consentement a bien


OD

deux sens, deux versions, l’une maximale, l’autre mini-


male : l’accord, l’adhésion à une situation donnée ou pro-
PR

posée, d’un côté, l’acceptation, voire la soumission, de


RE

l’autre.
DE

Or, ces deux images peuvent se superposer, et se fondre


TS

en une seule figure. Il suffit d’exporter les vertus du


OI
DR

95
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
consentement singulier dans l’espace de tous, d’en faire

A
une référence commune. Tournant volontairement le

S
dos à l’idée d’un consentement individuel ou collectif

VE
enserré dans l’étroitesse de la domination masculine, il

ER
suffirait de lui donner un caractère offensif. C’est ce

S
RE
qu’imaginait déjà Octave Mirbeau en prônant le contrat,

T
et non plus le duel, pour l’acte de prostitution. Il affir-

EN
mait ainsi que le choix existentiel de la prostituée valait

EM
plus que la contrainte du métier, liée à la misère du pré-

CT
sent. Le consentement serait affirmé comme un acte de

RI
ST
liberté dans le cadre même de la domination.
N
IO
Un siècle plus tard, l’hypothèse d’Octave Mirbeau
AT

est devenue réaliste. L’énoncé du consentement comme


NT

un droit à disposer de son corps et de sa sexualité à


SE

sa guise a pris un accent politique. Au lieu d’être défen-


RE

sif, devenir offensif ; au lieu de dénoncer la participation


EP

à la domination, envahir affirmativement l’espace de


ER

cette domination. User du consentement, non comme


D
ET

la reconnaissance de son double sens, adhérer et se sou-


mettre, mais comme un seul sens, unique, celui qui ne
N
TIO

fait plus la différence entre vouloir et subir, celui qui ne


UC

veut plus penser la victime, celui qui soutient l’individu


OD

dans sa capacité d’autonomie. L’idée est séduisante. Elle a


l’avantage de son dynamisme, d’un mouvement affir-
PR

matif ; elle éloigne de la position, immobile, de la vic-


RE

time, coincée dans un rapport sans issue. Elle est moins


DE

radicale que celle de la fuite, ou de la désertion. Cette


TS

idée convient parfaitement à ce qu’Octave Mirbeau


OI
DR

96
US
TO
UR
TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
caractérise comme le passage du duel, de la guerre, au

A
contrat.

S
Somme toute, le contrat sexuel, perverti parce que trop

VE
implicite dans le contrat social de l’époque politique

ER
moderne, deviendrait explicite ; et ainsi moins retors. Pas

S
RE
de soumission tacite dans le partage contractuel et juri-

T
dique des espaces, des fonctions, des représentations,

EN
mais une reconnaissance d’un lieu d’action et d’interac-

EM
tion très précis, celui de la sexualité. Les parties engagées

CT
dans le contrat sexuel seraient toujours consentantes,

RI
ST
donc reconnues dans leur égalité de volonté, de décision.
N
Il ne serait plus nécessaire de faire le tri entre le bon
IO
consentement du mariage et du divorce, et le consen-
AT

tement douteux de la prostitution, entre les consente-


NT

ments de la volonté et les consentements de la


SE

soumission. D’ailleurs, la frontière entre les différents


RE

actes sexuels serait abolie. Déjà, le mariage et la prostitu-


EP

tion sont, depuis le siècle dernier, pensés comme deux


ER

figures d’une même histoire, celle de l’autonomie ou de


D
ET

l’hétéronomie économique des femmes. Ce mouvement


de la dépendance vers l’indépendance économique
N
TIO

accompagne la valorisation du consentement. A cela


UC

s’ajoute, et c’est historiquement récent, la reconnais-


OD

sance du viol conjugal, ainsi d’un acte de violence


sexuelle au lieu même de la protection des femmes, le
PR

mariage. « Mon corps m’appartient », dit le slogan, dans


RE

la maison comme dans la rue. Le choix du sujet est


DE

désormais partout protégé.


TS

De manière générale, le viol reste une affaire pour


OI
DR

97
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
laquelle le consentement est toujours âprement débattu.

A
Bien qu’il ait gagné en légitimité, le refus, le non-

S
consentement de la personne violée reste soumis au

VE
soupçon. Mais, inversement, « céder n’est pas consentir »

ER
est un constat qui s’applique aussi à l’agression sexuelle.

S
RE
Les multiples facettes du consentement sont particu-

T
lièrement utilisées à propos du viol. Actif, ou passif, tacite

EN
ou explicite, conquête inavouée ou défaite subie, ceux

EM
qui aiment nier les viols se servent de cette confusion.

CT
Par conséquent, établir ou oblitérer le consentement

RI
ST
est une bataille du présent. Le consentement serait
N
un moment de vérité, y compris comme version du
IO
refus.
AT
NT

Soit l’hypothèse du consentement, assumé, de la pros-


SE

tituée à exercer son métier, plus encore, de la revendica-


RE

tion politique de ce consentement. Hypothèse est un


EP

mot faible : le débat entre « abolitionnistes » et « régle-


ER

mentaristes » partisan(e)s de la suppression ou parti-


D
ET

san(e)s de la légalisation de la prostitution, cette bataille


fait rage dans le monde entier. Cette hypothèse implique
N
TIO

de transformer la prostitution en travail du sexe, de per-


UC

mettre la syndicalisation du métier, voire sa profession-


OD

nalisation. Fini les barrières entre contrat civil de l’union


conjugale et contrat économique d’une relation pécu-
PR

niaire, fini la distinction entre bonne et mauvaise sexua-


RE

lité. Il suffit de consentir et que le contrat soit respecté.


DE

Adhésion ou soumission, le consentement devient un


TS

mélange des deux, le lieu où s’assume, où s’affirme toute


OI
DR

98
US
TO
UR
TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
liberté des femmes, n’importe laquelle pourvu que le

A
sujet énonce son accord.

S
VE
Que devient l’analyse de l’oppression ? Il faut bien se

ER
poser la question. Si tout rapport sexuel relève du

S
RE
consentement et prend une forme contractuelle, doit-on

T
en conclure que la domination s’estompe ? Nous savons

EN
bien que non. La violence se reconnaît toujours, elle se

EM
nomme agression, viol, coups, meurtre ; sans oublier le

CT
harcèlement. Auparavant, le consentement était bon s’il

RI
ST
s’inscrivait dans une relation contractuelle propre à
N
l’espace juridique, et mauvais s’il était référé à la violence
IO
de la domination sociale. En réunissant les deux situa-
AT

tions, en les fusionnant en une seule, on étend les formes


NT

de contrat sexuel jusqu’à inclure la prostitution dans le


SE

contrat social, et l’on qualifie la violence masculine à


RE

l’encontre des femmes par le rapport hiérarchique (har-


EP

cèlement par « personne ayant autorité ») ou par le risque


ER

de mort (viol, coups).


D
ET

La domination masculine n’est pas niée pour autant.


Elle est canalisée par le contrat, devenu un lieu d’auto-
N
TIO

nomie par le développement du consentement indivi-


UC

duel, d’une part ; et elle est dénoncée dans sa violence,


OD

physique ou institutionnelle, d’autre part. En effet, la


reconnaissance juridique de la violence consiste à rendre
PR

visibles, et publiques, les conséquences du sexisme ordi-


RE

naire des activités sociales et professionnelles et l’issue,


DE

dramatique, voire fatale, des rapports de violences


TS

domestiques. La visibilité donnée à la réalité de la vio-


OI
DR

99
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
lence prouve l’existence même de cette violence. De

A
même, la révolte contre le viol (coextensive à sa crimi-

S
nalisation récente) a mis à jour la représentation de l’al-

VE
ternative « la bourse ou la vie », choix autant imaginaire

ER
que réel, mais qui fait de chaque résistance individuelle

S
RE
au viol une rencontre avec la mort possible. Enfin, la

T
prostitution y est clairement différenciée de la traite des

EN
femmes ; justifié ou critiqué, le travail du sexe n’est pas

EM
un marché aux esclaves.

CT
On voit ainsi la délimitation des deux lieux de polé-

RI
ST
miques, l’un la sexualité choisie sous des formes mul-
N
tiples, et l’autre l’identification précise et circonscrite des
IO
actes de violence.
AT
NT

Il faut cependant qualifier un peu mieux le consente-


SE

ment revendiqué comme une ambition collective, port


RE

du foulard ou prostitution par exemple. L’histoire est


EP

désormais multiforme, juridique pour l’institution du


ER

mariage et du divorce, ainsi que pour l’acte médical,


D
ET

éthique pour tout engagement hors d’un contrat précis,


philosophique dans la thèse nouvelle de la sexualité. Le
N
TIO

consentement s’émancipe de la situation contractuelle


UC

primitive, précisément parce que la figure du contrat


OD

sexuel s’est généralisée à toutes sortes de relations. L’in-


dividu y a gagné en autonomie, en liberté ; et en autar-
PR

cie. Reste maintenant à expliciter les enjeux de cette


RE

thèse, où la distinction entre adhésion et soumission


DE

semble avoir perdu sa pertinence.


TS

Telle est la polémique contemporaine. J’en rappelle les


OI
DR

100
US
TO
UR
TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
deux points névralgiques. Tout d’abord, l’idée est

A
de cesser d’enclore les femmes dans une situation de

S
victimes. C’est une histoire, non pas dépassée comme

VE
réalité, mais périmée comme instrument de libération.

ER
Ensuite, le partage entre bonne et mauvaise sexualité

S
RE
n’est plus efficace, la norme sexuelle n’étant plus d’au-

T
cun secours. La revendication du consentement était une

EN
arme individualiste, elle devient aujourd’hui politique.

EM
C’est pourquoi je parle des « ambitions » du consen-

CT
tement.

RI
ST
Mais le rapport au contrat ou la critique de la norme
N
peuvent-ils suffire à nous éclairer sur la capacité politique
IO
de l’argument du consentement ? Certes, il faut tenir
AT

compte et de la place du contrat dans notre façon de


NT

penser (fondamental, ou sans importance…) et de la vali-


SE

dité d’une réflexion sur la norme dans la résistance à la


RE

domination masculine. Ces deux points, celui du droit et


EP

celui de la règle, organisent toujours la vie sexuelle.


ER

Quant au point litigieux, celui de la violence « brute », il


D
ET

n’est pas oublié par les tenants du nouveau consente-


ment ; je viens de le rappeler. La réalité de la « guerre » des
N
TIO

sexes ne s’efface pas, mais elle devient, à mon sens, diffi-


UC

cilement pensable ; elle a du mal à être intégrée dans la


OD

problématique construite par l’extension du sens du


consentement. Surtout, l’ambition de l’argument du
PR

consentement prétend se suffire à lui-même. Il est sa


RE

propre vérité. C’est cela qu’il nous faut examiner à partir


DE

de quelques textes récents.


TS
OI
DR

101
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
Je rappelais, en commençant ce livre, la formulation

A
nouvelle d’un texte onusien déclarant l’« indifférence »

S
du consentement en matière de traite des femmes. Même

VE
si une jeune femme indique à des policiers ou fonction-

ER
naires des frontières qu’elle sait partir se prostituer et

S
RE
qu’elle est en accord avec ce but du voyage (ainsi qu’elle

T
accepte et qu’elle assume), il est recommandé d’ignorer

EN
son avis. La preuve de l’existence, ou non, de la traite ne

EM
reposerait pas sur sa parole. Cette indifférence à l’acte de

CT
consentir serait ainsi garante des mesures de lutte contre

RI
ST
le commerce des corps transformés en marchandises. Au
N
moment de la rédaction de ce protocole à la Convention
IO
de lutte contre la traite des êtres humains, des théoriciens
AT

de la sexualité, des écrivains et chercheurs ont proposé


NT

le contraire, la reconnaissance de la validité du consen-


SE

tement comme acte de liberté, d’autonomie, de respon-


RE

sabilité de soi… Il y eut, et il y a encore, un débat


EP

politique, philosophique, théorique ; il y a donc un


ER

militantisme du consentement.
D
ET

Indifférence du consentement, ou pertinence du


consentement ? L’éventail entre les deux jugements
N
TIO

possibles est large.


UC
OD

Éthique du consentement ?
PR
RE

Il existe un militantisme du consentement. Il faut en


DE

comprendre la démonstration. Celle-ci s’adosse à deux


TS

énoncés, le refus de la position de victime d’un côté, la


OI
DR

102
US
TO
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TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
dénonciation des violences (harcèlement, traite, coups,

A
meurtre) de l’autre. Quel acte de liberté sexuelle peut

S
s’accomplir dans des rapports d’égalité ? Un juriste, à l’été

VE
2002, propose une éthique de la liberté : « s’exprimer

ER
sexuellement selon ses propres choix », « choix d’avoir

S
RE
des rapports sexuels avec une ou plusieurs personnes,

T
gratuitement ou moyennant rétribution », « mettre fin à

EN
la morale au profit des libertés individuelles consen-

EM
tantes ». Ce juriste, Daniel Borillo, argue que « toute acti-

CT
vité librement choisie doit être protégée1 ». Il est vrai que

RI
ST
les contradictions entre les âges de la majorité (civile à
N
18 ans, pénale à 13 ans, sexuelle pour la pratique hétéro-
IO
sexuelle à 15 ans, etc.) en disent long sur les hésitations
AT

d’une société à évaluer le consentement d’un enfant. Les


NT

variations d’un pays à l’autre de l’Europe laissent rêveur.


SE

De plus, cette revendication du droit au consentement


RE

s’adosse à une construction théorique : « la capacité à


EP

consentir constitue le soubassement éthique de cette


ER

liberté ». J’entends donc que le consentement a la qualité


D
ET

d’un fondement, fondement de la liberté. Je comprends


aussi qu’il s’agit d’une éthique, d’un système d’organi-
N
TIO

sation des mœurs. Cette position, plus philosophique


UC

que morale, veut détacher la sexualité de la « condition


OD

sexuée des individus », de la métaphysique qui substan-


tialise les organes génitaux. La liberté individuelle
PR

doit l’emporter sur une prétendue nature, ou culture,


RE

sexuelle. Pourquoi pas ? La critique des normes sexuelles


DE
TS

1. Daniel Borillo, « Mettre fin à la morale au profit des libertés


sexuelles consentantes », Prochoix, n° 21, été 2002.
OI
DR

103
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
va de pair avec celle des essences anthropologiques, et

A
nous emmène ainsi vers plus de liberté.

S
Quelques questions pourtant : peut-on mettre choix et

VE
liberté en équivalence ? Comment définir le consente-

ER
ment ? Est-ce un choix en vue d’une action précise, ou

S
RE
un geste de liberté qui engage l’être ? Le consentement

T
est-il l’unique référent de l’éthique, primat de la volonté

EN
unique et unie en chacun ? La volonté individuelle est-

EM
elle indépendante du corps en jeu dans l’histoire d’un

CT
sujet ? En bref, que signifie ce bloc d’affirmation, le

RI
ST
consentement, dans une conscience ni transparente à
N
elle-même ni atemporelle ? L’éthique est-elle, d’ailleurs,
IO
suffisante pour penser le politique ? Quel lien établir avec
AT

le tout d’une société s’il ne s’agit pas simplement d’une


NT

nouvelle morale ? Je comprendrais qu’on me propose


SE

une morale plus ouverte que la simple règle conjugale et


RE

hétérosexuelle. Je comprends moins qu’une éthique pré-


EP

tende se suffire à elle-même, sans souci politique. Et ce


ER

ne saurait suffire que de renvoyer cette question poli-


D
ET

tique au ridicule de celles qui voudraient parler « au nom


de », au nom de toutes les femmes, au nom des victimes,
N
TIO

au nom des prostituées malgré elles… La parole politique


UC

n’est-elle que celle de ses affaires personnelles ?


OD

Il faut d’ailleurs dissocier l’économique de la morale.


Ce n’est pas nouveau, mais c’est bien de le rappeler. La
PR

« mise du corps sur le marché» n’est peut-être plus un


RE

problème éthique pour un État laïque ; reste que la France,


DE

par exemple, se comporte, par la fiscalité imposée aux


TS

prostituées, comme un proxénète, taxant leur travail


OI
DR

104
US
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TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
sans contrepartie de droit social. Double jeu entre morale

A
et économie. L’issue serait de régler un problème éco-

S
nomique et social (organiser le travail du sexe), j’y revien-

VE
drai ; et, surtout, énoncer « l’éthique du consentement »

ER
comme fondement d’une politique de la sexualité.

S
RE
L’éthique n’est pas la morale.

T
Les deux références de l’argumentaire d’une éthique

EN
sont l’égalité et la liberté, principes démocratiques

EM
et républicains. La liberté a pris une nouvelle valeur

CT
en droit pénal. L’agression sexuelle est définie par le

RI
ST
défaut de consentement, par les vices du consentement :
N
« violence, contrainte, menace et surprise » sont des cir-
IO
constances qui entravent la liberté, donc empêchent
AT

l’exercice de la volonté, donc du consentement. Voilà


NT

pour la liberté. En ce qui concerne l’égalité, il faut souli-


SE

gner que la violence est liée à une situation d’autorité


RE

(par exemple le harcèlement d’un supérieur), qui peut


EP

être définie comme une discrimination. Pas de morale là


ER

non plus, mais un défaut d’égalité.


D
ET

L’éthique du consentement doit travailler à établir la


liberté et l’égalité sexuelles. La seule limite est «l’absence de
N
TIO

préjudice à autrui». L’éthique du consentement exige donc


UC

la reconnaissance du droit de l’individu sur son corps, et la


OD

protection de la vie privée, sphère de l’intime. Égalité et


liberté : des principes politiques pour une éthique ?
PR

Les principes politiques envahissent la vie sexuelle au


RE

détriment de la religion et de la morale, tant mieux. Le


DE

privé serait donc politique. En même temps, l’intimité


TS

doit échapper à la publicité. Compréhensible. Mais la


OI
DR

105
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
domination masculine se dissout-elle dans les principes

A
républicains ?

S
Justement, il s’agit bien, nous dit-on, de supprimer un

VE
déséquilibre qui n’a plus lieu d’être : une femme peut vio-

ER
ler un homme (la pénétration, caractéristique fonda-

S
RE
mentale du viol, est considérée comme problématique) ;

T
la prostitution peut aussi être masculine. Mais ce souci

EN
de symétrie entre hommes et femmes, dans ce soin à évi-

EM
ter la simplification des catégories, violeur masculin,

CT
prostituée féminine, a des limites statistiques évidentes

RI
ST
et une fonction rhétorique simple. Cela s’appelle un
N
contre-exemple. Pour quelle anticipation politique ?
IO
AT
NT

Au-delà du consentement
SE
RE

Critiquer l’argument du consentement dans le viol,


EP

renforcer la valeur de ce même consentement dans la


ER

prostitution : il est une autre juriste pour tenter une défi-


D
ET

nition de la liberté sexuelle. Déconstruire l’importance


du consentement dans le viol, construire la valeur du
N
TIO

consentement dans la prostitution : l’autrice, Marcela


UC

Iacub, ne craint pas la contradiction. Je vois bien pour-


OD

quoi : le consentement a pris trop de valeur dans la


subjectivité occidentale, et cette subjectivité a trop
PR

d’épaisseur psychique.
RE

Mise en avant de la personne avant tout, mise en


DE

exergue du refus de consentement, la criminalisation du


TS

viol depuis les années 1980 a attesté du passage de l’ordre


OI
DR

106
US
TO
UR
TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
des mœurs à l’inscription du sexe, elle a mis au centre

A
l’intégrité de l’individu, sa dignité. Le viol est devenu une

S
« meurtrissure psychique1 ». Dans cette perspective, la

VE
criminalisation du viol surdétermine le sexe (dans sa

ER
fiction) tout en renvoyant la violence à un affect, au

S
RE
psychisme. Il aurait fallu plaider pour un destin minima-

T
liste de la sexualité ; et il y aurait moins de violeurs en

EN
prison ; et j’ajoute : moins de violeurs tout court ?

EM
Pour cette même raison, celle de la surreprésentation

CT
sociale du sexe, il faut laisser exister la prostitution. Les

RI
ST
arguments sont les mêmes que ceux cités plus haut : le
N
droit de disposer de son corps coïncide avec la liberté
IO
individuelle. La disparition d’un ordre moral permet de
AT

construire des rapports consensuels, qu’ils soient mar-


NT

chands, ou non marchands.


SE

Si les mœurs ont fait place au sexe, si l’ordre moral a


RE

été supplanté par une organisation plus souple de la vie


EP

sexuelle et de la sexualité, c’est parce que la liberté indi-


ER

viduelle, sous l’image du consentement, a été mise au


D
ET

centre du dispositif. Pourquoi, alors, dénoncer la place


du consentement dans la pénalisation du viol ? Parce que
N
TIO

la criminalisation du viol a entraîné une surdétermina-


UC

tion de la sexualité. Du côté de la prostitution, ce serait


OD

l’inverse. Le consentement individuel à la prostitution


est une valeur, une valeur qui ne sera pas critiquée parce
PR

que la sexualité affichée de la prostitution va dans le sens


RE

d’une banalisation de cette sexualité. On peut le dire


DE
TS

1. Marcela Iacub, Le crime était presque sexuel, et autres essais de


casuistique juridique, Flammarion, 2002.
OI
DR

107
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
simplement : la relation sexuelle, viol ou prostitution,

A
n’a pas d’importance ; la sexualité doit être banalisée. Il

S
n’y avait pas contradiction entre la critique du consente-

VE
ment dans le viol et la promotion du consentement dans

ER
la prostitution, simplement deux figures inversées d’une

S
RE
même sexualité. La sexualité n’a plus de « valeur uni-

T
voque », celle-ci est « soumise à l’empire de chacun ».

EN
Évoquer ces arguments n’intéresse mon propos que

EM
pour pointer la contradiction dans la discussion de

CT
l’argument du consentement. Au fond, il y a toujours

RI
ST
deux faces opposées du consentement, celle de l’accord
N
(accepter la prostitution) et celle de l’acceptation (sup-
IO
porter le viol) qui, finalement, se répondent souvent.
AT

Ainsi, la contradiction n’a peut-être pas lieu d’être. Elle


NT

est dans le mot même de consentement.


SE

Trop de corps dans la prostitution, trop de psychisme


RE

dans le viol, telle est la bizarre constatation à laquelle


EP

l’autrice nous invite en juxtaposant la critique du crime


ER

sexuel et la défense de la prostitution. On remarquera


D
ET

alors que le psychique et le corporel sont des repères


instables de cette volonté de banaliser la sexualité. Trop
N
TIO

de psychisme, du corporel objectivé, et peu de sexe ; ou


UC

du sexe délié de la jouissance ? Que veut dire « banaliser »


OD

le sexe ? Croire en sa maîtrise ? Si la liberté individuelle


est réduite à celle de la volonté, elle ignore le désir, tout
PR

autant que le non-désir. Si utopie sexuelle il y a, dois-je


RE

minorer le désir ?
DE
TS
OI
DR

108
US
TO
UR
TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
SA
Pouvoir ou violence

VE
ER
L’argument du consentement semble, jusqu’à présent,

S
RE
invoqué comme un isolat, argument de liberté, de choix,

T
de volonté. Cela n’est pas tout à fait exact. La place don-

EN
née au consentement dans les débats contemporains

EM
s’inscrit, en effet, dans une double perspective, celle

CT
d’une redéfinition, ou d’une nouvelle pensée de la sexua-

RI
ST
lité, et celle d’une affirmation politique. L’objectif est de
N
se débarrasser de toute métaphysique du sexe (ce qui
IO
peut signifier sa banalisation) et cette critique permet de
AT

repenser le lien social à partir du lien sexuel. Ces deux


NT

enjeux peuvent n’en faire qu’un seul. Le texte présent


SE

n’est pas le lieu d’englober l’ensemble de la probléma-


RE

tique ; juste d’éprouver la capacité du consentement à


EP

faire argument.
ER

La redéfinition de la sexualité passe, chez les deux


D
ET

juristes, par une critique de la métaphysique du sexe, de


sa substantification en deux sexes, en hétérosexualité, en
N
TIO

normes sociales, en ontologie du sexe en général. On


UC

peut en déduire qu’il faut banaliser la place du sexe dans


OD

une société, au lieu de l’exacerber. Dénoncer la violence


sexuelle, notamment à l’encontre des femmes, aurait
PR

plus d’effets pervers que de conséquences bénéfiques aux


RE

rapports entre sexes. Ces deux juristes sont, on peut


DE

le comprendre, effarés par l’ampleur de la criminalité


TS

sexuelle dans les tribunaux et les prisons. L’argument du


OI
DR

109
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
consentement leur permet de citer le sujet (plus que la

A
victime), de convoquer la liberté pour déjouer l’appa-

S
rente obsession juridique, nécessairement répressive.

VE
La question politique, en revanche, surgit d’une inter-

ER
rogation sur la stratégie. Comment vivre le mieux

S
RE
possible le rapport sexuel ? Le consentement, comme

T
référence positive, sert à se détourner de la catégorie de

EN
victime, à revendiquer une liberté, même restreinte, à

EM
assumer une situation sociale plus ou moins satisfaisante.

CT
Inutile donc de mesurer le degré d’un état négatif, celui

RI
ST
de victime (on ne dit plus opprimé, ou dominé), il vaut
N
mieux aménager, de manière offensive, la situation don-
IO
née et son rapport de force. Cela est assez tentant, on le
AT

comprend bien. De ce point de vue, la question de la


NT

prostitution n’est plus simplement une controverse


SE

récurrente dans l’histoire moderne, elle devient centrale


RE

dans une discussion politiquement renouvelée. En effet,


EP

dans un temps où la libération sexuelle a permis la cri-


ER

tique du mariage, le désintérêt pour l’adultère et un


D
ET

début de reconnaissance de l’homosexualité, la prostitu-


tion concentre l’attention. Libre ou forcée ? Choisie, pas
N
TIO

choisie ? Volontaire, ou involontaire ? Mettre le consen-


UC

tement au cœur de ce débat, c’est donner un caractère


OD

politique à l’exercice individuel : je me restitue à moi-


même quelque chose d’essentiel, mon être, ma subjecti-
PR

vité… Mais plus encore qu’une solution individuelle,


RE

qu’un arrangement existentiel, l’insistance sur le consen-


DE

tement rend comparable ce qui semble incomparable.


TS

Quelle différence faudrait-il faire entre une prostituée et


OI
DR

110
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UR
TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
une secrétaire, ou une vendeuse ? Ne sont-elles pas toutes

A
trois prises dans des rapports de domination sexuelle,

S
masculine le plus souvent ? La tension entre travail libre

VE
ou forcé, choisi ou subi, n’est-elle pas la même ? La place

ER
du sexe n’est-elle pas, dans les deux cas, incontournable ?

S
RE
Et, plus encore, ces travaux ne sont-ils pas les mêmes ? A

T
savoir du service, de la production de services ? En effet,

EN
la prostitution ne se définit plus comme vente de son

EM
corps mais comme proposition de services sexuels. On ne

CT
vend pas son corps, on le loue, disent-elles. La domina-

RI
ST
tion masculine n’est pas niée ; elle est simplement ren-
N
voyée à une dialectique, à la dynamique de ses acteurs
IO
mêlés à une histoire commune.
AT

Alors le consentement de la prostituée, loin d’être mar-


NT

ginal, peut paraître exemplaire : elle se débrouille, dans


SE

un contexte de domination masculine, pour maintenir


RE

ou conquérir son intégrité individuelle (pas besoin


EP

du mot de dignité). La comparaison économique du


ER

XIXe siècle se fait entre prostitution et mariage ; au


D
ET

XXe siècle, la même comparaison est entre deux emplois


de service, ceux de l’employée de bureau et de la tra-
N
TIO

vailleuse du sexe. Cela est logique : la dépendance


UC

économique des femmes s’est à la fois réduite et dépla-


OD

cée. Ces dernières ont plus d’autonomie économique


grâce au travail salarié, sans pour autant avoir conquis
PR
RE

l’indépendance à l’intérieur d’un système inégal entre


hommes et femmes. Le corps n’est plus une marchandise
DE

achetée par d’autres, mais une propriété dont on dispose.


TS

On peut donc l’utiliser à des fins personnelles. Cette


OI
DR

111
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
propriété ne se vend pas, mais se loue. « Mon corps

A
m’appartient », disait le slogan féministe, en écho à

S
l’habeas corpus de jadis (« our bodies, our selves »). L’objet

VE
fait l’usage et le sujet fait l’utilisateur ; ils se confondent

ER
en une même personne. On ne dit plus « elle consent »,

S
RE
mais « je consens ». L’actrice de film pornographique

T
donne l’image la plus significative de cet acte de liberté,

EN
puisqu’elle peut affirmer y trouver une réalisation de

EM
soi.

CT
RI
ST
L’objectif est, désormais, de penser la stratégie, de défi-
N
nir les conditions du bon exercice du consentement. En
IO
bref, le consentement ne saurait être simplement libéral,
AT

refrain de l’individu libre, mais radical, c’est-à-dire ins-


NT

crit dans ce qu’Éric Fassin appelle « l’échange consensuel


SE

du pouvoir1 ». Expression à méditer : qu’est-ce qu’orga-


RE

niser, d’un commun accord, l’échange sexuel ? L’invo-


EP

cation du consentement comme transparent à lui-même


ER

(tel pourrait être le prétendu consentement de l’enfant


D
ET

à des relations sexuelles avec des adultes) est d’emblée


abandonnée. Il s’agit bien plutôt de « politiser » le
N
TIO

consentement. Non pas « préserver le consentement face


UC

à la violence », mais « définir ses conditions de possibilité


OD

dans une relation de pouvoir » : non pas proposer une


nouveauté politique, le consentement individualiste,
PR
RE

mais rendre politique une position individuelle déjà là.


DE
TS

1. Éric Fassin, « Somnolence de Foucault », Prochoix, n° 21, été


2002.
OI
DR

112
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TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
Le vis-à-vis du consentement est d’abord le pouvoir

A
avant d’être la violence. Par là, il ne s’agit nullement de

S
supprimer la critique et la dénonciation de la violence.

VE
Introduire la notion de pouvoir en plus de celle de la vio-

ER
lence, c’est permettre de tenir ensemble le refus du viol

S
RE
et le droit à la prostitution, c’est permettre de politiser la

T
question du consentement. Mot politisé plus que poli-

EN
tique, ce mot de pouvoir me paraît assez informe, entre

EM
puissance et force, mouvement du sujet et dynamique

CT
des « autres ».

RI
ST
N
Encore une fois, il s’agit de gagner en positivité plutôt
IO
que de camper sur une position défensive face à la sexua-
AT

lité, bonne ou mauvaise, normée ou subversive. Le


NT

consentement pourrait être dissocié du contrat. La réfé-


SE

rence à Michel Foucault et à son analyse du pouvoir est


RE

essentielle, bien que la notion de consentement soit en


EP

marge de son « herméneutique du sujet ». Quand Guy


ER

Hocquenghem l’interviewe à ce sujet, en plein débat sur


D
ET

les conditions de la libération sexuelle, Michel Foucault


refuse de débattre du « consentement juridique1 ». L’un
N
TIO

et l’autre défendent, en cette décennie 1970, une posi-


UC

tion libertaire, où toute réglementation dans l’espace


OD

amoureux évoque la répression possible. « Personne ne


signe un contrat avant de faire l’amour », dit Guy Hoc-
PR
RE

quenghem, auteur du Désir homosexuel, « écrivain contes-


DE
TS

1. Michel Foucault, Dits et Écrits, 1954-1988, tome III, Gallimard,


1994, p. 776.
OI
DR

113
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TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
tataire », disait-il de lui-même1. Pourtant, la pensée

A
actuelle qui prône une politique du consentement se

S
détourne de l’espace libertaire. Lutter contre la norme,

VE
inventer de nouvelles règles peut être subversif sans être

ER
utopique. Plus encore, cette pensée s’insère dans une

S
RE
perspective de négociation, d’« échange consensuel »,

T
donc, immanquablement, de contrat. On peut donc

EN
dénoncer le carcan juridique qui encadre désormais la

EM
sexualité ; et s’en tenir pourtant à une représentation

CT
contractuelle des relations sexuelles. La thèse actuelle

RI
ST
emprunte à Michel Foucault l’analyse du pouvoir, de la
N
relation de pouvoir, pour en faire le cadre d’une politique
IO
féministe, et semble ainsi dissocier l’acte de consentir de
AT

la forme du contrat ; mais en proposant, contrairement


NT

à Michel Foucault, de mettre au centre le consentement,


SE

fondement de tout contrat, elle ne quitte pas l’univers du


RE

droit. On a alors le sentiment de tourner en rond.


EP

Même si, néanmoins, on peut se mettre d’accord : la


ER

négociation d’une relation sexuelle, juridique ou dialec-


D
ET

tique, n’implique nullement des rapports d’égalité ; bien


au contraire, il s’agit de reconnaître que le rapport de
N
TIO

force, où s’exerce notre liberté, est inhérent à la sexualité.


UC

Reste à l’aménager au gré de chacun, et au gré de tous,


OD

pourrais-je dire. La liberté qui fonde l’exercice de la


sexualité se fabrique.
PR
RE
DE
TS

1. Guy Hocquenghem, Le Désir homosexuel, Éditions universi-


taires, 1972.
OI
DR

114
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TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
A
Conditions du consentement

S
VE
Chemin faisant, nous avons reconnu les thèses de

ER
Judith Butler, critique des normes sexuelles et analyste

S
RE
de la dialectique des sujets historiques. Lectrice attentive

T
de Michel Foucault, la philosophe américaine théorise les

EN
sexualités au plus près des formes contemporaines. Entre

EM
la subversion des normes et l’affirmation du sujet, l’acte

CT
de consentir tient une place toute trouvée. Il faut donc

RI
ST
veiller au bon exercice du consentement1. L’éthique du
N
consentement, c’est une attention portée aux « condi-
IO
tions » de la pratique, nous dit la philosophe. Rien de
AT

spontané ou de transparent dans cet acte de consentir,


NT

ne soyons pas naïfs. La conscience n’existe pas sans ses


SE

zones d’ombre. Mais il s’agit bien de liberté, liberté de


RE

la pratique sexuelle et liberté des conditions de son


EP

exercice. Il faut être concret, l’abstraction politique de


ER

la « dignité humaine » est inefficace.


D
ET

Le rejet de la morale sexuelle ancienne a un support


théorique, la critique de la métaphysique de la sexualité
N
TIO

qui substantialise la sexualité (hétérosexuelle plutôt


UC

qu’homosexuelle, conjugale plutôt que prostitution-


OD

nelle). Et ce fondement théorique se traduit, pratique-


ment, par un refus d’accepter une vision univoque de
PR
RE

1. Judith Butler, « Une éthique de la sexualité : harcèlement, por-


DE

nographie, prostitution », Vacarme, n° 22, hiver 2003 ; Humain,


TS

inhumain, le travail critique des normes, éditions Amsterdam, 2005,


p. 80 sq. ; Défaire le genre, éditions Amsterdam, 2006, p. 51 et 217.
OI
DR

115
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DU CONSENTEMENT

DI
L’E
l’universel. Exemple simple pour l’auteur : porter un fou-

A
lard peut se comprendre, se justifier ; cela ne constitue

S
aucune entrave au déploiement du sujet à l’intérieur

VE
d’une relation inévitable de pouvoir. Reste à aménager

ER
les choses, à produire les meilleures conditions possibles

S
RE
de la vie sociale du sujet.

T
Les analyses récentes, citées à l’instant, ont quelques

EN
points communs. Elles rejettent l’ontologie des sexes,

EM
représentation d’essences définissables ; elles acceptent la

CT
relation de pouvoir entre les sexes ou les individus sexués

RI
ST
comme le cadre à l’intérieur duquel on peut pratiquer le
N
jeu sexuel (érotique, amoureux, marchand) ; elles met-
IO
tent en exergue le consentement comme l’acte d’un
AT

sujet ; elles refusent l’opposition entre victime et bour-


NT

reau, sans pour autant nier la réalité, en général mascu-


SE

line, de la violence.
RE
EP

Au-delà de la critique des normes, deux propositions


ER

viennent soutenir l’argument du consentement dans les


D
ET

textes de Judith Butler. La première est celle qui découle


de sa nouvelle analyse de la dialectique du maître et de
N
TIO

l’esclave, laquelle conclut que le sujet y trouve le lieu


UC

de son expression. L’assujettissement est l’espace du


OD

sujet, non que cela soit son destin et sa limite revendi-


qués, mais c’est là où s’origine la puissance d’agir de cha-
PR

cun. La deuxième suppose une organisation pratique de


RE

l’éthique, une éthique qui s’inscrit dans l’espace public.


DE

Travailler aux bonnes conditions du consentement,


TS

telle est la philosophie pratique, à l’issue des réflexions


OI
DR

116
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TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
théoriques. Il s’agira, par exemple, de contrôler les condi-

A
tions de l’exercice prostitutionnel. L’horizon proposé est

S
celui de la syndicalisation des prostituées, de leur orga-

VE
nisation sociale comme salariées. Loin de toute morale,

ER
ou moralisation, le lieu de l’éthique est celui de l’espace

S
RE
public. Est-ce pour autant politique ?

T
Le pragmatisme contre la morale, l’emploi, la sécurité,

EN
la santé contre la répression par les normes. Une éthique

EM
de la sexualité contre la métaphysique du ou des sexes.

CT
Une syndicalisation contre le désordre social organisé.

RI
ST
Éthique et syndicalisation, action du sujet et organisa-
N
tion collective. Couple improbable et impolitique à des
IO
yeux français. Il est difficile, en effet, de lier la théorie de
AT

la subversion des normes sexuelles et le pragmatisme


NT

sans utopie de l’organisation sociale des sexualités. D’un


SE

côté la subversion, de l’autre le réalisme. Entre les deux,


RE

c’est moi qui l’ajoute, l’absence d’utopie. C’est pourquoi


EP

je posais cette question de l’utopie à Judith Butler, lors


ER

d’un séminaire parisien, en juin 2004 ; question accep-


D
ET

tée, mais tenue sans réponse. On peut admettre l’inutilité


de l’utopie, et se soucier de l’humanité des sexualités
N
TIO

prises dans les relations de pouvoir multiples. Mais le


UC

plus délicat à accepter, c’est le couplage entre éthique


OD

et pratique. Car ainsi, chaque chose reste à sa place. Au


nom de la reconnaissance de tout sujet pris dans le rap-
PR

port de pouvoir, tout s’accepte. Sûr, il y a un sujet sous le


RE

voile, la burqa ; sûr, il y a un sujet dans le corps qui déam-


DE

bule sur le trottoir. Conclusion ? Celle, bien ancienne, du


TS

relativisme. Argument si peu nouveau du droit à l’indi-


OI
DR

117
US
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DU CONSENTEMENT

DI
L’E
vidualité par les chemins les plus divers ; bon vieux

A
relativisme culturel ? Respectons la coutume de l’autre…

S
On se souvient qu’ainsi on justifiait, il y a peu encore,

VE
l’excision des petites filles. Mutiler le sexe féminin fut

ER
interprété comme l’expression d’une culture, le signe

S
RE
anthropologique propre à une culture, une société.

T
Puisque c’est la coutume, pourquoi se donner le droit de

EN
la critique ?

EM
L’argument est, cependant, moins banal que ce relati-

CT
visme bien connu. L’universalisme mondialisé, l’exten-

RI
ST
sion à l’infini des principes démocratiques fait fi des
N
conditions diversifiées de la domination. En consé-
IO
quence, si le principe démocratique devient une norme,
AT

une représentation imposée et exclusive, il opprime plus


NT

qu’il ne libère. Mieux vaut alors une pratique adaptée


SE

à la situation, une éthique justement. A ce moment-là,


RE

on a la désagréable impression que la norme sexuelle et


EP

le principe démocratique se confondent, que le modèle


ER

et la valeur semblent tout d’un coup un seul mot. Peut-


D
ET

on superposer une norme et une valeur ? Justement,


l’exemple de l’excision est un bon exemple d’un combat
N
TIO

pour le droit des femmes. On peut se réjouir que sa


UC

dénonciation commence à être admise au-delà des


OD

pays occidentaux ; et qu’en Occident précisément cette


dénonciation ne soit plus discutée. La polémique des
PR

années 1980 sur les intérêts ou les dangers d’une pratique


RE

liée à la sexualité, l’excision, est enfin close. Ou plutôt,


DE

cette polémique s’est introduite dans les pays concernés,


TS

continent africain par exemple. C’est donc un contre-


OI
DR

118
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TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
exemple politique au regard de la revendication du port

A
du foulard ou du voile islamique : car pourquoi faudrait-

S
il être d’accord, sous couvert de religion, avec une expres-

VE
sion de la hiérarchie entre les sexes ?

ER
S
RE
Cependant, l’argument de la diversité des pratiques et

T
du refus d’une norme universelle n’est pas simplement

EN
celui du relativisme culturel. Par exemple, la demande de

EM
la reconnaissance de la prostitution comme « travail du

CT
sexe » n’a pas de frontières ni d’inscription géographique.

RI
ST
L’affaire est universelle et ne renvoie à nulle valeur pré-
N
cisément occidentale. Dans ce cas, en effet, la bataille
IO
n’est pas pour ou contre l’universel des droits des
AT

femmes, puisque, de toutes façons, le monde entier est


NT

concerné par la prostitution. L’important est plutôt de ne


SE

pas imposer le « droit des femmes » d’une seule façon, et


RE

surtout de manière formelle, abstraite. L’éthique du


EP

consentement voudrait la reconnaissance de la situation


ER

du sujet comme réalité active, qu’il soit prostitué ou


D
ET

soumis à la charia, par exemple.


L’argument est donc très logique. La critique de la
N
TIO

norme vise les assignations sexuelles tout autant que les


UC

prescriptions de droit abstrait des femmes. Cette analo-


OD

gie entre norme et valeur n’est évidemment possible que


si l’universalisme est pris comme un modèle. Pour ma
PR

part, je constate que le contenu de cet universalisme,


RE

concrètement les principes d’égalité et de liberté, reste


DE

implicite dans l’argumentation ; alors que pour moi ce


TS

sont des mots terriblement concrets. Ces mots mêmes,


OI
DR

119
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UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
égalité et liberté, sont peu employés par Judith Butler,

A
qui use plus volontiers du terme général d’« universel ».

S
Mais si j’utilise les mots d’« égalité » et de « liberté », je n’y

VE
vois aucunement des normes, seulement des principes.

ER
Encore une fois, un principe n’est pas nécessairement

S
RE
une norme.

T
Reste la proposition d’une éthique. Puis-je y trouver

EN
une affirmation politique ? Certains ne comprendront

EM
pas ma question. Pourtant, j’ai le sentiment d’une

CT
lacune, d’un espace blanc entre la théorie pionnière d’un

RI
ST
dépassement des catégories sexuelles comme identités
N
abusives, normes, et un principe de réalité du sujet empi-
IO
rique, contraint d’inventer sa défense et sa survie. Alors,
AT

je reprends autrement la question de l’utopie, question


NT

simplement politique : dans le cadre d’une éthique du


SE

consentement, quelle transformation de la société est en


RE

jeu, quel avenir est imaginé, quel futur est représenté ?


EP

A quel titre les sexes font-ils partie de l’histoire en train


ER

de se faire ? Il n’y a pas de réponse dans la philosophie de


D
ET

Judith Butler. Et pourtant, cette question vaut la peine


d’être posée.
N
TIO
UC

Une fois reconnue l’opacité de l’acte de consentir et


OD

la prise du sujet dans le rapport de pouvoir, sait-on


ce qu’est le consentement ? C’est dire ou c’est faire,
PR

et peu importe, me répondra-t-on. L’urgent est d’élargir


RE

la conception de l’humain, au lieu de la rétrécir ; là est


DE

le projet politique de Judith Butler. Puisqu’il n’y a pas


TS

d’au-delà de la domination…
OI
DR

120
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TE
LES AMBITIONS DU CONSENTEMENT

DI
L’E
Sur ce dernier point, je peux être d’accord : la « guerre

A
des sexes » n’aura jamais de fin. Mais ma conclusion n’est

S
pas la même. Il n’est peut-être pas nécessaire de revisiter

VE
la dialectique du maître et de l’esclave, et d’abandonner

ER
toute utopie, si utopie signifie référence commune, his-

S
RE
torique et politique. Je propose, pour ma part, une autre

T
perspective : renoncer à la réflexion sur le même et

EN
l’autre, et surtout abandonner ce modèle qui organise le

EM
rapport entre identité et altérité. Je crois ce modèle

CT
épuisé. En revanche, la figure dessinée par le rapport

RI
ST
entre le sujet et l’objet, autre modèle de l’échange, me
N
paraît pleine de réflexions possibles. Devenir sujet ne
IO
libère pas de la situation d’objet. Telle est l’histoire des
AT

femmes. Accepter alors d’être à la fois, et en même


NT

temps, sujet et objet dans le processus d’émancipation.


SE

Accepter, c’est dire la contradiction entre la liberté des


RE

femmes et l’instrumentalisation de leur situation d’op-


EP

primées ou d’émancipées ; et surtout ne pas sembler


ER

résoudre cette contradiction. Là se tiendrait l’utopie :


D
ET

sans concession aucune pour les principes de liberté et


d’égalité, sans illusion aucune sur la manipulation du
N
TIO

sexe féminin dans l’espace public, discours et pratiques.


UC
OD
PR
RE
DE
TS
OI
DR
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TO
UR
TE
DI
L’E
SA
VE
ER
Misère du consentement

S
T RE
EN
EM
CT
RI
ST
Ce serait trop simple. Le consentement aurait une
N
nouvelle vertu, celle du dire univoque, fort de sa pléni-
IO
tude. On dirait « c’est mon choix » de porter le foulard
AT

islamique ou d’assumer sa prostitution ; ou, plus élaboré,


NT

et plus politique, on dirait que ce sont des groupes de


SE

sujets qui dialectisent comme ils l’entendent et comme


RE

bon leur semble la force subversive de l’assujettissement ;


EP

ou encore, version plus molle, on dirait que le port du


ER

foulard ou la vente du sexe n’ont rien de clairement poli-


D
ET

tique, que la tolérance sociale suffit.


Sur ce dernier point, je suis d’emblée en désaccord :
N
TIO

la discussion qui fait rage aujourd’hui est clairement


UC

politique. C’est bien pourquoi il y a un débat, une


OD

controverse jusqu’au plus haut niveau des institutions


internationales. Les sexes ne sont pas hors de l’histoire
PR

en train de se faire ; plus encore, les sexes font l’histoire,


RE

font aussi l’histoire. S’ils font l’histoire, alors l’argument


DE

invoqué, ou revendiqué, du consentement doit être pris


TS

très au sérieux. Dans sa version individualiste, celle du


OI
DR

122
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TO
UR
TE
MISÈRE DU CONSENTEMENT

DI
L’E
« c’est mon choix », cet argument n’a pas grande portée

A
même s’il semble suffisant à des militants dits « libé-

S
raux ». Il peut satisfaire certains, certaines, mais il suffit

VE
de souligner la limite d’une pratique individuelle,

ER
hors contexte, social, politique, historique pour que

S
RE
quiconque comprenne que nous n’irons pas ainsi très

T
loin. Si consentir consiste à donner une version de

EN
soi, une définition, une identité sexuelle, propre à une

EM
inscription sociale, l’enjeu n’est pas suffisant. Reste l’idée

CT
du consentement collectif, représentatif, par conséquent,

RI
ST
d’une position qui excède tout atome singulier, tout
individualisme. N
IO
AT

De l’évolution du consentement dans les temps


NT

modernes, et jusqu’à aujourd’hui, on peut suivre sans


SE

hésitation le parcours. Le premier temps est celui d’une


RE

appropriation, par le sujet, de l’énoncé du consentement.


EP

Le consentement cesse d’être une autorisation donnée


ER

par un être supérieur (le père, les parents, le roi…). Le


D
ET

consentement devient un indice du sujet, de sa vérité


peut-être, de sa liberté sûrement. Cette maîtrise nouvelle
N
TIO

indique donc une valeur, pour tout sujet. En matière de


UC

sexualité et d’institutions de la sexualité, le consente-


OD

ment gagne en importance comme geste volontaire


(mariage et divorce), comme attitude ou stratégie (séduc-
PR

tion), comme refus et désaccord (viol). Par ailleurs, la


RE

modernité ouvre le débat sur la « servitude volontaire »,


DE

sur le sujet politique comme entité. L’histoire politique


TS

exprime rapidement des idées contradictoires sur le


OI
DR

123
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TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
consentement des peuples, ou d’une catégorie dominée

A
de la population. Victimes consentantes, ou opprimés

S
contraints ? Doit-on insister sur l’adhésion du plus faible,

VE
ou sur sa résistance, fût-elle silencieuse, privée ? Face à un

ER
événement de l’histoire, individuelle ou collective,

S
RE
sommes-nous adhérents ou dissidents ? Ce débat vise

T
la domination sociale en général, l’interprétation

EN
d’un comportement global de tous ; et il éclaire l’espace

EM
occupé par le dominé, espace de sa conscience, ou de ses

CT
gestes, de sa conviction et de sa liberté. Très vive chez les

RI
ST
historiens, cette discussion porte sur des événements ou
N
moments historiques du XXe siècle, par exemple sur la vie
IO
des soldats de la guerre de 1914, ou le comportement des
AT

femmes allemandes sous le IIIe Reich. Version positive ou


NT

négative du sujet de l’histoire : les poilus sont-ils partis se


SE

battre dans l’enthousiasme, ou dans le refus ? Dans le


RE

temps du fascisme, les femmes allemandes furent-elles


EP

actrices, collaboratrices obligées, ou mères et épouses


ER

sacrifiées, écrasées par la machine totalitaire ? L’affronte-


D
ET

ment des interprétations n’est sans doute pas près de


finir. La vérité du sujet, individuel et collectif, reste une
N
TIO

question à vif.
UC

Quant à la figure actuelle du consentement comme


OD

plénitude, expression de soi, liberté jalousement gardée,


proposition d’une éthique sociale et politique, elle est la
PR

synthèse des vertus et des défauts du consentement, du


RE

consentement individuel et du consentement collectif.


DE

Cette synthèse semble un résultat logique. Le consente-


TS

ment actuellement revendiqué n’est pas un symptôme


OI
DR

124
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TE
MISÈRE DU CONSENTEMENT

DI
L’E
de l’individualisme contemporain ; il a une portée

A
collective. Le lien entre individu et collectif se donne

S
comme possible et pensable. Et pourtant, cette figure

VE
n’est porteuse d’aucun rêve.

ER
S
RE
C’est une logique trop simple, presque rhétorique. Qui

T
peut croire à la transparence du consentement ? Sa réa-

EN
lité est tout sauf limpide. J’ai tenté d’en montrer la com-

EM
plexité par le récit de sa généalogie contemporaine. Or,

CT
si j’oublie l’histoire qui fait du consentement un instru-

RI
ST
ment de l’émancipation des sujets, notamment des
N
femmes, si je néglige l’anthropologie politique qui use de
IO
l’argument du consentement pour analyser la hiérarchie
AT

sociale, et notamment celle des sexes, reste mon étonne-


NT

ment devant un mot plein d’opacités et qui sert pourtant


SE

de point de ralliement. Si je me détache des rappels des


RE

deux premiers chapitres, si j’abandonne toute généalogie


EP

conceptuelle et historique, je vois surgir dans l’espace


ER

public un terme au statut politique indéterminé. En


D
ET

usant de l’image du cube, j’avais en tête d’indiquer


combien sa manipulation est un jeu, un mouvement
N
TIO

qui montre, dans un même temps, la partialité et la


UC

multiplicité des facettes. Tacite, ou explicite, libre ou


OD

forcé, éclairé ou instinctif, les formes de l’expression du


« oui » correspondent à la quasi-totalité de l’expression
PR

humaine. Il n’est, cependant, pas question de s’en tenir à


RE

ce constat. Au fur et à mesure de l’histoire récente, le


DE

consentement a été politisé, est devenu un signe, un


TS

signalement politique. S’emparer du consentement pour


OI
DR

125
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TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
définir sa liberté sexuelle, dans ou hors institution,

A
dénoncer la banalisation du consentement des dominés,

S
théoriser la force du consentement aux marges de la

VE
norme sexuelle (pornographie), hors de la sexualité valo-

ER
risée (prostitution), tout nous convie à aller de l’avant, à

S
RE
décider si le consentement est une expression politique

T
à l’intérieur d’un véritable espace politique. On ne se

EN
contentera donc pas de tourner et retourner le cube dans

EM
tous les sens. Il faut savoir s’il s’insère dans un ensemble.

CT
RI
ST
Je ne suis pas convaincue qu’il puisse exister une poli-
N
tique du consentement. Plus exactement, je ne pense pas
IO
que le consentement soit un argument politique suscep-
AT

tible de trouver place dans un nouvel imaginaire. J’en-


NT

tends bien qu’on ne saurait voir les choix sexuels comme


SE

de simples actes de soumission ; j’entends bien qu’on


RE

peut subvertir la norme autant de l’intérieur d’un sys-


EP

tème que d’un extérieur utopique. Est-ce pour autant un


ER

geste politique, un geste qui se transforme en une action


D
ET

politique propre à définir une société à venir ? Et si tel


n’est pas le cas, il faut le reconnaître.
N
TIO

Or, je vois au moins trois raisons de ne pas donner à


UC

l’argument du consentement une place publique, un rôle


OD

historique. La première tient à la part du corps dans le


consentement, ce mélange complexe d’expression phy-
PR

sique et de parole. La seconde relève de la possibilité de


RE

l’histoire, de la grande histoire humaine, offerte, ou non,


DE

par cet argument. La troisième renvoie au problème déli-


TS

cat de la frontière dans la pratique sexuelle, dans nos


OI
DR

126
US
TO
UR
TE
MISÈRE DU CONSENTEMENT

DI
L’E
sexualités. Je terminerai donc par l’examen de ces trois

A
raisons, à mes yeux essentielles.

S
VE
ER
Corps

S
T RE
Il n’y a pas de consentement sans corps, telle est ma

EN
première remarque. Le consentement ne se réduit pas au

EM
langage. Il emporte avec lui le visage, les émotions, les

CT
mouvements du corps. Là est, d’ailleurs, l’étonnant de ce

RI
ST
terme parce qu’il est entre deux ; entre deux façons de
N
s’exprimer, par les mots, les dires, ou par les gestes, les
IO
mouvements ; entre deux personnes, homme, femme,
AT

qui utilisent plusieurs langages possibles, du plus phy-


NT

sique, matériel, au plus psychique, affectif.


SE

Les efforts de John Milton ou des législateurs révolu-


RE

tionnaires pour établir le consentement hors des erre-


EP

ments du corps sont de ce point de vue remarquables,


ER

mais en même temps relatifs à l’objectif de leur démons-


D
ET

tration. Tout sujet de l’ère démocratique, sujet de la


sexualité tout comme sujet de la politique, est supposé
N
TIO

dans son abstraction, est vu comme un esprit dominant


UC

un corps. C’est pourquoi le consentement moderne se


OD

veut acte de raison. Mais nous sommes alertés de plu-


sieurs façons sur l’impensé de cette idée. Tout d’abord, il
PR

faut considérer l’opposition ancienne entre consente-


RE

ment exprimé et consentement tacite. Tacite, un consen-


DE

tement ? Faut-il supposer un consentement (« qui ne dit


TS

mot consent ») ? Ou plutôt comprendre qu’il est non


OI
DR

127
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
verbal ? S’il est implicite, il faut que des preuves soient

A
fournies autrement que par les mots. Ainsi, par le corps,

S
les yeux, le sourire, l’abandon… Rousseau et sa thèse du

VE
double consentement, aveu et désir, volonté et séduc-

ER
tion, ne sont pas loin ; il distingue l’énoncé de la parole

S
RE
et le mouvement du corps. Le consentement tacite

T
en amour, c’est facile, il se dit par le langage des sens.

EN
A l’opposé, on imagine ce qu’on peut déduire d’un

EM
consentement tacite lors d’un viol. Elle a cédé, donc elle a

CT
consenti ? Ou bien elle a cédé parce qu’elle ne consentait

RI
ST
pas, parce que la violence mise en scène était telle qu’il
N
valait mieux céder ? Quelque chose de tacite, quelque
IO
chose de tenu au silence nous introduit dans un trouble
AT

certain. Il est plus facile de taire sa douleur que de taire sa


NT

joie. Rappelons-nous que l’adjectif « consentant » se dit


SE

d’une femme plutôt que d’un homme. Le trouble est là


RE

aussi, dans l’impact du consentement dans la vie d’une


EP

femme, et dans la fragilité qu’il désigne chez chaque être.


ER

Tu es d’accord, ou pas d’accord ? Ton corps dit-il autre


D
ET

chose que ta pensée, te trahit-il ? Ou au contraire ton


corps s’éloigne-t-il de ta volonté, cède-t-il parce qu’il le
N
TIO

faut bien pour trouver une issue ? Qui fait preuve dans
UC

l’acte accompli ? Est-ce le corps qui devient étranger à


OD

soi-même, est-ce le cri qui dit non, est-ce la volonté qui


commence à se haïr soi-même car elle est contredite ?
PR

Comment faire argument du consentement ? « L’indif-


RE

férence au consentement » prônée par le texte onusien


DE

depuis 2000 prend acte du large éventail entre la liberté


TS

et la contrainte où se place l’énoncé du « oui ». « Ben, elle


OI
DR

128
US
TO
UR
TE
MISÈRE DU CONSENTEMENT

DI
L’E
a pas dit oui, elle a pas dit non, elle a fait, c’est tout »,

A
argue un homme accusé de viol. Le corps est là, en excès

S
du dire. Derrière cette mauvaise foi patente, se lit plus lar-

VE
gement toute une tradition de séduction amoureuse, à

ER
jamais en demi-teintes, jeu labile du oui et du non, dit le

S
RE
philosophe Georg Simmel1.

T
Comment le consentement est-il perçu par le sujet lui-

EN
même, entre corps et raison, dans la raison envahie par

EM
le corps, plutôt que dans un corps entouré de raison ?

CT
Comment ce consentement est-il entendu ou construit

RI
ST
par l’autre, les autres ? Il faut des preuves, des mots, des
N
actes, des émotions, des silences. Où est l’indice de vérité ?
IO
Certes, la vérité est un horizon, et la volonté d’un sujet un
AT

présupposé nécessaire. Cependant, dans « consentir » il y


NT

a sentir, moment charnel, matériel, corporel. Telle est la


SE

beauté d’un mot conceptuel, le consentement, qui parle


RE

à la fois du corps et de l’esprit. En cela, il ne fait pas argu-


EP

ment. Dans un procès pour viol, il n’est, heureusement,


ER

pas le seul argument ; dans un projet politique, il reste


D
ET

pris dans un sujet corporel.


N
TIO
UC

Histoire
OD

Il n’y a pas de politique sans histoire, histoire des


PR

individus et histoire des sociétés : alors quelle histoire,


RE
DE
TS

1. Georg Simmel, Philosophie de la modernité, Payot, 1989,


p. 207 sq.
OI
DR

129
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
quel temps historique se dessine avec la politique du

A
consentement ? A-t-il jamais existé une perspective poli-

S
tique sans image d’un avenir possible, sans une transfor-

VE
mation du monde ? Bluette, me dira-t-on. On ne peut

ER
faire, aujourd’hui, aucune promesse d’avenir. Puisqu’on

S
RE
ne chante plus les lendemains, l’horizon peut se borner à

T
la vie d’aujourd’hui. Le temps présent n’engage pas le

EN
temps futur. On fait donc comme si le port du foulard ou

EM
le service sexuel ne durait que le temps de la vie d’un

CT
individu. Or il se trouve que dans le temps d’une vie, la

RI
ST
mienne par exemple, j’ai vu revenir la religion dans le
N
débat public alors que la laïcité me semblait être devenue
IO
la « chose publique » incontestable ; j’ai vu la mixité,
AT

émancipation sexuelle certaine, être mise en cause dans


NT

les piscines et les hôpitaux. Que les temps « changent »


SE

est donc une donnée contextuelle de l’acte de consentir.


RE

Comment ne pas prendre l’histoire en compte ?


EP

S’il n’y a pas de pensée de l’avenir, il ne doit pas y avoir,


ER

non plus, de porte-parole pour délivrer le langage de la


D
ET

promesse. Le reproche, adressé aux féministes critiques du


port du foulard des musulmanes et de la normalisation
N
TIO

du travail du sexe, consiste à dénoncer de fausses repré-


UC

sentativités. Pourquoi parleraient-elles au nom des


OD

femmes dans leur ensemble ; comment décideraient-


elles s’il y a, ou non, violence, dans le fait de trop se cou-
PR

vrir (le foulard), ou de trop se découvrir (la prostitu-


RE

tion) ? Quel fondement politique permettrait de parler


DE

au nom d’un ensemble problématique, la catégorie « les


TS

femmes » ?
OI
DR

130
US
TO
UR
TE
MISÈRE DU CONSENTEMENT

DI
L’E
Je ne crois pas que là soit la bonne discussion. Tout le

A
monde est représentatif ; tout le monde peut parler de la

S
vie en commun, du bien ou du mal commun, aussi bien

VE
le syndicat des unes que la coordination des autres. Mais

ER
l’enjeu ne concerne pas la représentativité vraie ou

S
RE
fausse. L’important, il me semble, est d’être en excès de

T
sa propre personne, de ne pas être défini par le cercle de

EN
son individualité. Sinon, l’argument « c’est mon choix,

EM
c’est ma liberté » est tout aussi excluant que celui de

CT
la dénonciation de la violence exercée sur les femmes.

RI
ST
L’autorité supposée par la décision individuelle n’offre
N
pas plus de garantie que celle d’une revendication
IO
collective. Et une revendication collective déborde la
AT

simple addition des volontés individuelles.


NT

Plus intéressant, à mes yeux, est l’argument de l’his-


SE

toire face à celui du consentement. La politique du


RE

consentement, en effet, ne propose aucune histoire,


EP

aucun déroulement historique, au sens où l’histoire n’est


ER

pas la simple répétition du même, de l’identique. En


D
ET

écho, cette phrase, bien connue des féministes, et qui


résume l’impasse historique : « Le jour où une prostituée
N
TIO

me dira qu’elle souhaite à sa fille le même métier, je


UC

réfléchirai… » Sans projet, sans transmission future, la


OD

politique du consentement est juste une position exis-


tentielle. Savoir si c’est un projet de vie bonne ou une
PR

stratégie de survie importe peu. C’est une politique sans


RE

histoire.
DE
TS
OI
DR

131
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
A
Frontière

S
VE
Vient alors, pour finir, la question de la frontière. Les

ER
institutions politiques se satisfont volontiers d’un par-

S
RE
tage entre la revendication du travail du sexe comme

T
emploi de service et la dénonciation de la traite des

EN
femmes comme marchandisation du corps ; prostitution

EM
libre, prostitution forcée. Fournir un service sexuel serait

CT
un emploi ordinaire, et être un objet de transaction

RI
ST
serait un commerce indigne. Il suffirait de dénoncer
N
« l’exploitation sexuelle ». La limite entre la proposition
IO
d’un service et l’aliénation d’un corps serait claire.
AT

On peut essayer de distinguer une « prostitution for-


NT

cée » de la bonne prostitution, qui serait libre. A première


SE

vue, cela semble possible. Il suffirait de faire une loi,


RE

comme aux Pays-Bas, par exemple. Et pourtant : dès la


EP

mise en place de cette loi, la réalité brouille ce partage et


ER

déplace la frontière entre travail libre et travail forcé. En


D
ET

effet, pour bénéficier des avantages de la loi organisant


le travail du sexe, il faut avoir des papiers. Or, la dyna-
N
TIO

mique de l’offre prostitutionnelle favorise le recrutement


UC

des sans-papières, des victimes de la traite. Comment éta-


OD

blir, alors, une limite sûre et stable ? Il en fut de même


pour le centre ouvert à Berlin pour la Coupe du monde.
PR

Ouvrir un vaste centre d’offres sexuelles est tout à fait


RE

compatible avec la loi allemande, favorable à l’organi-


DE

sation de la prostitution, mais avec qui le faire fonc-


TS

tionner ? Avec des travailleuses du sexe, ou avec des


OI
DR

132
US
TO
UR
TE
MISÈRE DU CONSENTEMENT

DI
L’E
femmes recrutées ailleurs par des proxénètes et des mar-

A
chands de corps humains ?

S
VE
Mon idée est que le partage entre bonne et mauvaise

ER
prostitution est toujours, intrinsèquement, fictif ; fictif

S
RE
au sens où, en matière sexuelle, il n’existe jamais de fron-

T
tière stable, de limite claire entre le bien et le mal, entre

EN
le bon et le mauvais. On peut faire une loi aux Pays-Bas.

EM
Mais que penser d’une loi qui ne concerne pas les trois

CT
quarts de celles qui pratiquent le travail du sexe, emplois

RI
ST
en plein développement grâce à cette loi ? Que penser de
N
l’affirmation d’une césure, d’une discontinuité entre la
IO
bonne et la mauvaise prostitution quand on souligne
AT

depuis deux siècles, avec bon sens, que mariage et pros-


NT

titution sont comparables, qu’emplois de service et ser-


SE

vices sexuels se ressemblent ? Discontinuité dans


RE

l’appréciation de la liberté sexuelle d’un côté, continuité


EP

dans la comparaison des pratiques de la sexualité de


ER

l’autre. Cela n’est pas très convaincant.


D
ET

Ces remarques n’ont pas grand-chose à voir avec la


morale, on l’aura compris. Le jugement moral n’encou-
N
TIO

rage pas la réflexion sur la sexualité. La morale sert


UC

d’écran, ou fait fonction de piège, c’est selon. Mon idée


OD

est que l’établissement de frontière et de limites est étran-


ger à la vie sexuelle en général. Dans ce cas, la distinction
PR

entre les adjectifs « libre » et « forcé » ne nous aide guère.


RE

Aucune frontière n’est vraiment assurée. Le consente-


DE

ment ne permet aucune règle de partage entre le bon et


TS

le mauvais usage de la liberté sexuelle.


OI
DR

133
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
Volontairement décalée, cette citation de Pauline

A
Réage, autrice d’Histoire d’O, livre érotique qui fit scan-

S
dale dans les années 1950, illustrera bien ce dernier pro-

VE
pos : « Consentait-elle ? Mais elle ne pouvait parler. Cette

ER
volonté qu’on lui demandait tout à coup d’exprimer,

S
RE
c’était la volonté de faire abandon d’elle-même, de dire

T
oui d’avance à tout ce à quoi elle voulait assurément dire

EN
oui, mais à quoi son corps disait non, au moins pour ce

EM
qui était du fouet1. » Dans l’échange sexuel, la limite se

CT
déplace au fur et à mesure qu’elle se dessine. Tel est le

RI
ST
destin de la sexualité en général, de toute sexualité : la
N
frontière est toujours mouvante ; ou plutôt, elle n’est
IO
jamais fixe. Il y a bien des limites, des frontières, mais
AT

elles résistent à l’évidence.


NT

Ce point final ne résout rien : la continuité entre la


SE

pudeur du port du voile et l’impudeur du service sexuel


RE

est une chose ; la continuité du choix libre l’atteste. La


EP

discontinuité entre le désir érotique et le refus de la vio-


ER

lence sexuelle est essentielle ; la discontinuité des énon-


D
ET

cés du consentement en témoigne. Je pourrais prendre


d’autres exemples de continuités et de discontinuités. Je
N
TIO

ne vois pas où établir la bonne frontière.


UC

C’est pourquoi, parce qu’il y a du corps, parce qu’il n’y


OD

a pas d’histoire et que la frontière est problématique, je


pense qu’aucune politique du consentement ne peut
PR

s’énoncer comme telle.


RE
DE
TS

1. Pauline Réage, Histoire d’O, 1954, Le Livre de poche, 2001,


p. 92.
OI
DR

134
US
TO
UR
TE
MISÈRE DU CONSENTEMENT

DI
L’E
A
S
Quelle place donner au corps si consentir veut être un

VE
acte de liberté ? Quelle histoire proposer si l’importance

ER
du consentement se mesure uniquement au présent ?

S
RE
Quelle ligne de partage sûre établir entre une sexualité

T
organisée, assumée, et la violence réelle et symbolique de

EN
la domination masculine ?

EM
A ces trois questions, il faut répondre si on veut faire

CT
du consentement un indice de vérité de l’être sexué ainsi

RI
ST
qu’un lieu politique de la liberté sexuelle.
N
Pour ma part, à aucune de ces questions je n’ai de
IO
réponse. En ce sens, le consentement ne peut tenir lieu
AT

lieu d’argument politique. J’ai compris qu’il accompa-


NT

gnait la dynamique du sujet contemporain, qu’il le


SE

construisait même. J’ai appréhendé également sa réalité


RE

coercitive, son influence sur la soumission dans le rap-


EP

port de force individuel ou collectif. J’en ai déduit que le


ER

sentiment, con-sentiment et dis-sentiment, était un lieu


D
ET

essentiel pour cette drôle de chose, drôle de mot. Ce mot


de consentement, qui semble de prime abord être un
N
TIO

mot simple, évident, transparent, est un terme porteur


UC

d’un monde, du monde. Il dit une chose et une autre, il


OD

dit le singulier et le pluriel. Dans sa version heureuse,


il est sûrement espoir de partage, promesse de jouissance.
PR

Mais si le consentement est un indice, un indice de


RE

la vérité du sujet, sans doute une référence pour l’agir,


DE

il n’est certainement pas un principe politique. Ma


TS

conclusion est donc négative. Je ne me représente pas de


OI
DR

135
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
politique du consentement possible. Ai-je le droit, pour

A
autant, de ne pas proposer de solution à l’épineuse dia-

S
lectique de la liberté et de la contrainte offerte ou impo-

VE
sée aux femmes ? Je crois que oui. En matière de réflexion

ER
sur les sexes, l’opinion prime la démonstration ; choisir

S
RE
son camp, retranché, rassure tout le monde. Je propose, à

T
l’inverse, et avant tout, de construire un espace critique ;

EN
celui-ci manque cruellement. Le travail de ce livre a

EM
voulu y contribuer.

CT
RI
ST
Ou plutôt, si, j’ai une dernière idée : le refus, le désac-
N
cord, la contradiction, l’opposition, toutes ces formes
IO
pour dire « non », ne sont-elles pas des pistes à découvrir ?
AT

Quel est ce temps où dire « non » semble de peu d’inté-


NT

rêt, et où dire « oui » à la hiérarchie sexuelle devrait nous


SE

enthousiasmer ?
RE
EP
DER
ET
N
TIO
UC
OD
PR
RE
DE
TS
OI
DR
US
TO
TO
US
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EP
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RI
CT
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T RE
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VE
S A
L’E
DI
TE
UR
UR
TE
DI
L’E
S A
VE
ER
Et le refus de consentir ?

S
T RE
EN
EM
CT
RI
ST
À la dernière phrase de ce livre sur le consentement
N
apparaît enfin le « non », la possibilité, la décision de dire
IO
« non » : « J’ai une dernière idée : le refus, le désaccord, la
AT

contradiction, l’opposition, toutes ces formes pour dire


NT

“non” ne sont-elles pas des pistes à découvrir ? Quel est


SE

ce temps où dire “non” semble de peu d’intérêt, et où


RE

dire “oui” à la hiérarchie sexuelle devrait nous enthou-


EP

siasmer ? »
ER

On peut trouver étrange de consacrer un livre entier à


D
ET

disséquer le « oui » pour finalement se demander si le


« non » ne serait pas bienvenu, attendu, et donc l’objet
N
TIO

d’une analyse. Mais l’étrangeté était plutôt venue de la


UC

question posée, celle du consentement des femmes à


OD

accepter, et même à revendiquer ce que d’autres femmes


tiennent pour de la servitude. L’objet de ce livre fut de
PR

restituer toute l’épaisseur, toute la complexité de cette


RE

autonomie du sujet, construite depuis trois siècles, sujet


DE

qui pouvait prendre des chemins divers pour affirmer


TS

son émancipation. Ainsi avons-nous appris au cours de


OI
DR

139
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
ce travail que le consentement est à la fois une décision

A
radicale et un geste aux multiples facettes existentielles

S
et politiques, idéologiques et philosophiques.

VE
Qu’il puisse exister un « oui » individuel à la domina-

ER
tion, tout le monde en convient et presque tout le monde

S
RE
le comprend. Plus provocant, plus stimulant, est le « oui »,

T
public et politique, le « oui » du consentement compris

EN
comme un argument politique, argument qui assume

EM
qu’une décision isolée puisse être vue comme un geste qui

CT
engage la vie collective. Ainsi peut s’envisager le choix de

RI
ST
porter le foulard ou de se prostituer. Consentir indivi-
N
duellement pour penser collectivement, telle fut la ques-
IO
tion que le travail précédent chercha à reconstituer dans
AT

sa généalogie contemporaine. Cela consistait, par consé-


NT

quent, à comprendre le paradoxe d’un « oui » au rapport


SE

de domination, tout en se demandant si cette adhésion


RE

avait un avenir politique. À cette question, ce travail, à la


EP

toute fin, n’a pas pu, ou n’a pas voulu, répondre. Mais ce
ER

paradoxe, en hissant l’argument au niveau collectif, vou-


D
ET

lait parler de politique, notamment de politique des sexes.


De même alors pour la question ultime, et à venir : et le
N
TIO

« non », quel est-il ? On connaît le « non » individuel ; mais


UC

où se trouve le « non » politique ?


OD

Nous comprenons le slogan féministe : « Quand une


femme dit non, c’est non. » Répéter le « non », le dire deux
PR

fois, pour qu’il soit entendu, souligne la conscience poli-


RE

tique qui le sous-tend. Cette répétition nécessaire (et


DE

néanmoins pas toujours efficace) souligne la difficulté,


TS

autant que la volonté, de se faire entendre par-delà le


OI
DR

140
US
TO
UR
TE
ET LE REFUS DE CONSENTIR ?

DI
L’E
geste individuel de refus. Reste à utiliser un autre mode de

A
refus que l’argument et le verbe, celui qui use de l’arme

S
des femmes, leur sexe. Le sexe, c’est aussi bien l’être, la

VE
catégorie femme, que la sexualité, érotique ou reproduc-

ER
trice. Faire grève avec son corps, c’est aussi dire non.

S
RE
Hormis toutes les pratiques connues de la politique

T
classique, partagée par les deux sexes, arrêtons-nous

EN
donc, pour cette réédition, à quelques gestes radicaux qui

EM
réfléchissent à la place historique du corps et du sexe des

CT
femmes.

RI
ST
N
On connaît donc la grève du sexe, racontée par Aristo-
IO
phane dans Lysistrata, grève décidée par les Athéniennes
AT

pour faire cesser la guerre, menée par les hommes. On


NT

connaît aussi la « grève des ventres », initiée par les anar-


SE

chistes au tournant des années 1900, pour refuser de


RE

fournir de la chair à canon en vue d’une guerre prochaine.


EP

Le corps sexuel des femmes, corps du plaisir et corps de la


ER

reproduction, serait donc une arme, notamment contre la


D
ET

guerre, et serait ainsi un argument politique. Que le corps


féminin puisse surgir dans l’espace public, espace de l’ère
N
TIO

démocratique, est d’importance. Car ce corps est ce qui


UC

sous-tend l’organisation de toute société, et encore plus


OD

celle du contrat social de notre époque contemporaine.


« Contrat sexuel1 », dit la philosophe Carole Pateman,
PR
RE
DE

1. Carole Pateman, Le Contrat sexuel (1988), traduit par Charlotte


TS

Nordmann, préface de Geneviève Fraisse, postface d’Éric Fassin,


La Découverte, 2010.
OI
DR

141
US
TO
UR
TE
DU CONSENTEMENT

DI
L’E
contrat implicite, caché, non dit ; et à l’œuvre pourtant,

A
au fondement même de nos sociétés.

S
Faire la grève du sexe, ou bien inventer d’autres posi-

VE
tions, autrement politiques ; positions fondées sur la caté-

ER
gorie sociale. Quelques femmes du XIXe et du XXe siècle en

S
RE
témoignent, avec radicalité. Les noms cités ici dessinent

T
une ligne signifiante, une lignée de résistance, en rien un

EN
panorama.

EM
Louise Michel ne voudra pas être défendue lors de son

CT
procès après la Commune. « Pourquoi me défendrais-je ?

RI
ST
Je vous l’ai déjà déclaré, je me refuse à le faire. Vous êtes
N
des hommes qui allez me juger ; vous êtes devant moi
IO
à visage découvert… et moi je ne suis qu’une femme,
AT

et pourtant je vous regarde en face1. » Elle conclura par


NT

cette phrase, qui dit autant sa solitude que sa cohérence :


SE

« Il est bon, par le temps où nous vivons, de ne passer que


RE

pour soi-même. » Louise Michel sait que sa légitimité est


EP

avant tout en elle-même. Nécessairement en elle-même,


ER

dirait la républicaine et féministe Hubertine Auclert,


D
ET

quelques années plus tard, lorsqu’elle refuse de payer


ses impôts puisqu’elle n’est pas citoyenne ; puisqu’elle
N
TIO

ne peut participer à la gestion de l’argent public auquel


UC

elle est censée contribuer. Ainsi, la contradiction de leur


OD

situation de femmes est au cœur de leur refus de collabo-


rer à une société maîtrisée par les hommes. Comment
PR

peut-on être jugée par un conseil de guerre, déclarera


RE
DE

1. « Le procès de Louise Michel, audience du 16 décembre 1871 »,


TS

in Gérald Dittmar, Histoire des femmes dans la Commune de Paris, Édi-


tions Dittmar, 2003, p. 176-185.
OI
DR

142
US
TO
UR
TE
ET LE REFUS DE CONSENTIR ?

DI
L’E
Hélène Brion, institutrice, féministe, accusée de pacifisme

A
en 1918, puisqu’elle n’est pas citoyenne ? Dedans et

S
dehors en même temps, là, en cette tension contradictoire,

VE
« illogique », dit-elle, se trouve le lieu du refus. Membre

ER
du corps social et non citoyenne, une femme serait-elle

S
RE
pourtant responsable, et même coupable ? Être hors jeu,

T
ou hors champ : à partir de là, de la catégorie femme

EN
exclue du politique, s’énonce une position critique.

EM
CT
Virginia Woolf, entre les deux guerres mondiales,

RI
ST
semble tirer la leçon de cette position paradoxale d’être à
N
la fois engagée et exclue. Elle choisit l’exclusion et dessine
IO
alors la figure de la « société des marginales1 ». Contraire-
AT

ment aux « grévistes » de l’histoire passée, les Marginales


NT

ne décident pas de s’opposer à la guerre par leur sexe de


SE

femmes, sexe érotique comme les Athéniennes ou sexe


RE

reproducteur comme les néo-malthusiennes. Elles assu-


EP

ment l’extériorité sociale de la catégorie femme, visible


ER

et représentée par les exemples des militantes ci-dessus.


D
ET

Pas de lutte contre, pas de rétorsion sexuelle, mais le


choix de l’« indifférence totale ». Il suffit de suspendre la
N
TIO

complicité entre les sexes pour désigner un autre regard


UC

que celui de l’homme pacifiste qui sollicite l’écrivaine


OD

pour l’aider à empêcher la guerre. Nous sommes en 1938.


Dire non à la guerre faite par les hommes, c’est refuser de
PR

signer le texte proposé et contester un militantisme


RE
DE
TS

1. Virginia Woolf, Trois Guinées (1938), traduit et préfacé par


Viviane Forrester, Éditions des femmes, 1977, chapitre 3.
OI
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DU CONSENTEMENT

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confus, fait de bons sentiments, et, par là même, voué à

A
l’échec. La Marginale dit non par un geste politique

S
opposé à celui de l’engagement humaniste du XXe siècle,

VE
du pacifisme. La Marginale est telle parce que, femme,

ER
elle est une « étrangère », étrangère au bellicisme du sexe

S
RE
masculin. Virginia Woolf dit simplement qu’il faut rester

T
à l’« extérieur »…

EN
Or cette pratique d’extériorité, revendiquée par des mili-

EM
tantes féministes ou par une écrivaine « fille d’hommes

CT
cultivés », n’est pas toujours possible, loin s’en faut.

RI
ST
Posons alors la question : le refus à l’intérieur même de
l’oppression, quel est-il ? N
IO
Que fait « une femme à Berlin1 » quand les Russes libè-
AT

rent la ville en 1945 et se jettent sur les femmes présentes,


NT

simples proies sexuelles ? Face à la tradition prédatrice


SE

masculine, que peut une femme, celle dont nous pou-


RE

vons lire désormais le journal anonyme ? Le rapport de


EP

force n’est pas en sa faveur, c’est clair. Alors, si le corps


ER

peut faire semblant de dire oui, si le corps s’arrangera


D
ET

avec le viol répété de ces occupants, elle dira non de la


tête, par sa raison, par sa lucidité ; par son récit quotidien
N
TIO

dans un journal intime ; et pour finir par le pluriel d’un


UC

comportement solidaire avec les autres femmes violées.


OD

Résistance passive ou analyse de la situation ? Ruse de


survie ou consolidation d’une dignité intérieure ? Elle
PR

n’est pas une victime consentante, elle est une soldate de


RE
DE

1. Anonyme, Une femme à Berlin, Journal 20 avril-22 juin 1945


TS

(2002), Présentation de Hans Magnus Enzensberger, traduit par


Françoise Wuilmart, Gallimard, 2006.
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144
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ET LE REFUS DE CONSENTIR ?

DI
L’E
la guerre des sexes. Sa pensée sauve son corps. Dans la

A
guerre, elle mène sa guerre. Cela s’appelle de la résistance

S
par le dédoublement. Est-ce une forme d’indifférence, de

VE
mise hors jeu ? Non, elle n’est pas une Marginale puis-

ER
qu’elle agit, puisque son corps est engagé dans une lutte

S
RE
pour la survie. Une survie sans futur ? Lorsque son com-

T
pagnon revient de guerre, la lecture du journal, qu’elle

EN
lui montre, les sépare brutalement. Sa résistance, men-

EM
tale et non sexuelle, fut au prix de l’affect, de l’amour. Me

CT
revient ici une très brève histoire écrite par Voltaire, dans

RI
ST
laquelle Sophronie, une jeune fille, renonce à celui
N
qu’elle aime (au profit de celui qu’elle estime) car sa rai-
IO
son l’alerte, et « la crainte d’être tyrannisée » la conduit
AT

au refus. Elle est un « être pensant », dit-elle, et non une


NT

poupée1. Penser, c’est pouvoir dire non, dit le philo-


SE

sophe ; c’est aussi être plusieurs en soi-même, notam-


RE

ment désirer et refuser en même temps ; c’est être obligé


EP

de se dédoubler. La femme de Berlin affronte l’exploita-


ER

tion sexuelle et l’anesthésie du corps coexiste avec l’in-


D
ET

différence mentale : « Je me raidis comme un bout de


bois, me concentre les yeux fermés, sur le non. » Ce n’est
N
TIO

pas une indifférence offensive, plutôt de la distanciation


UC

combative, ce « « non » intérieur » qui l’a même préservée


OD

d’une grossesse, dit-elle. Elle sépare son sexe de son être,


car son sexe a « accepté » tandis que la femme disait non.
PR
RE
DE
TS

1. Voltaire, « L’Éducation des filles » (1761), in Mélanges, Galli-


mard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1961.
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DU CONSENTEMENT

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Ainsi la question sexuelle fait retour, non pour distin-

A
guer les sexualités entre femmes et hommes, mais tou-

S
jours pour interroger l’espace, la place où la femme se

VE
tient. Marginale et indifférente, tel était le refus proposé

ER
par Virginia Woolf ; dédoublement et anesthésie lucide,

S
RE
telle est la stratégie du « non » pour « une femme à

T
Berlin ».

EN
EM
Alors, que sera le refus à l’heure du féminisme, d’un

CT
féminisme à nouveau dans l’histoire depuis le début des

RI
ST
années 1970 ? Là encore, deux expressions d’un refus
N
global, d’un refus qui se veut par-delà l’indifférence, par-
IO
delà la résistance, et par-delà, enfin, l’obtention de nou-
AT

veaux droits dans une société inclusive. Le féminisme des


NT

années 1970 a contesté l’ordre établi dans sa totalité, a


SE

rêvé de subvertir, c’est-à-dire de renverser, une société


RE

mâle, masculine, machiste. Comment serait-ce possible,


EP

de manière conséquente ? Valerie Solanas, autrice de


ER

SCUM (Association pour tailler les hommes en pièces),


D
ET

ne veut « ni banderoles, ni défilés, ni grèves », pas « de


simple désobéissance civile »1 non plus. Il s’agit bien
N
TIO

de « démolir le système ». La désobéissance est insuffi-


UC

sante car elle suppose déjà l’appartenance au tout social,


OD

et n’est donc qu’une des formes de désaccord à l’intérieur


du contrat social lui-même. Valerie Solanas pourrait bien
PR
RE

avoir lu Hannah Arendt, qui explique clairement que la


DE

1. Valerie Solanas, Scum Manifesto, Association pour tailler les


TS

hommes en pièces, (1967), traduit par Emmanuèle de Lesseps, Édi-


tions des Mille et une nuits, 2005, p. 79.
OI
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ET LE REFUS DE CONSENTIR ?

DI
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désobéissance civile est l’expression d’un désaccord qui
se transforme en résistance7, mais aussi, et surtout,

S A
qui maintient une pratique interne au contrat. Or, chez

VE
Valerie Solanas, nous restons bien dans l’idée d’être

ER
dehors, à l’extérieur de la société, du « système ». Mais ici,

S
RE
c’est un choix de pensée et non plus un simple fait social,

T
celui de la catégorie femme. Et ce choix appelle l’agir : pas

EN
d’indifférence revendiquée, mais plutôt l’affirmation

EM
du crime à venir, en vue de la destruction du système,

CT
« effondrement du gouvernement et de l’économie »,

RI
ST
« paralysie de la nation »2.
N
Le texte, le «manifeste», de Valerie Solanas date de 1967;
IO
il eut un succès considérable. Lui fait suite, comme en une
AT

induction logique, l’œuvre de Monique Wittig, qui reven-


NT

dique de quitter le contrat sexuel, précisément hétéro-


SE

sexuel, toujours impliqué par le contrat social. Pourquoi


RE

s’échapper, et fuir l’obligation hétérosexuelle ? Parce que


EP

l’hétérosexualité est un régime politique que l’homo-


ER

sexualité peut et doit mettre en cause comme tel. Ainsi,


D
ET

« les lesbiennes ne sont pas des femmes », et l’extériorité


revendiquée, ne renvoie pas à la constatation d’une
N
TIO

réalité héritée de l’histoire mais à une proposition d’uto-


UC

pie. S’échapper, fuir, est un mouvement qui n’a rien


OD

d’une volonté abstraite ; ou plutôt si, ce mouvement


indique une décision formelle, celle qui se traduit en
PR

littérature. L’écriture, en effet, est le chantier principal de


RE
DE

1. Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, Calmann-Lévy,


TS

1969, p. 103.
2. Valerie Solanas, Scum Manifesto, op. cit., p. 68.
OI
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DU CONSENTEMENT

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Monique Wittig, par exemple dans Les Guérillères1, ou
Virgile, non2. L’écriture rend possible la ruse du cheval

S A
de Troie. La fuite, l’échappée revendiquée, se transforme

VE
en une stratégie précise. Nathalie Sarraute lui avait fait

ER
comprendre que « tout travail littéraire important est, au

S
RE
moment de sa production, comme un cheval de Troie3 ».

T
Abandonner la catégorie femme à son destin hétéro-

EN
sexuel et perdre volontairement les repères du « ils » et

EM
du « elles » dans l’écriture même, comme pour un lancer

CT
de boomerang…

RI
ST
N
Quelques décennies plus tard, la femme est une
IO
soldate, dans une guerre lointaine, propre à la mondiali-
AT

sation. À l’évidence, une soldate ne conteste pas la vio-


NT

lence, elle est incluse dans l’institution du pouvoir.


SE

L’artiste américaine Coco Fusco adresse alors une longue


RE

lettre à l’autrice des Trois Guinées : l’agression sexuelle


EP

s’est déplacée et la femme peut en être responsable.


ER

Témoins les photos de la prison d’Abou Ghraib en Irak


D
ET

(2003-2004) où une femme soldate violente un homme,


des hommes. Dans ce cas, l’interrogatoire sexuellement
N
TIO

humiliant commis par la soldate est souligné comme une


UC

« extension territoriale », une « extension du domaine de


OD

la femme ». Elle n’est plus « étrangère » à la société mas-


PR
RE

1. Minuit, 1969.
2. Minuit, 1985.
DE

3. Monique Wittig, Le Chantier littéraire, préface de Christine


TS

Planté, édition établie par Benoît Auclerc, Yannick Chevalier et


Audrey Lasserre, Presses universitaires de Lyon, 2010, p. 73.
OI
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ET LE REFUS DE CONSENTIR ?

DI
L’E
culine, elle est incluse pleinement dans l’espace mascu-

A
lin. Cet espace, mixte désormais, est comme augmenté

S
par la présence féminine. Il n’y a pas intégration, assimi-

VE
lation au monde guerrier des hommes, il y a comme un

ER
agrandissement de l’espace des femmes, partagé entre

S
RE
les deux sexes. Alors comment la femme, ici l’artiste

T
Coco Fusco, peut-elle y inscrire son refus ? C’est au récit

EN
de cette question sans réponse que son livre nous convie.

EM
Dans une longue lettre adressée à Virginia Woolf, elle

CT
témoigne d’une expérience menée à plusieurs femmes,

RI
ST
celle d’aller suivre une formation militaire d’interroga-
N
toire, pour tenter de comprendre un possible « usage
IO
stratégique1 » de la féminité. Coco Fusco n’a pas voulu se
AT

contenter de constater l’implication des femmes dans


NT

la violence dominante. Elle a tenté de comprendre de


SE

l’intérieur « la face sombre du progrès du droit de la


RE

femme ». Pour pouvoir refuser, il faut analyser. Et


EP

s’adresser à une ancêtre pour prendre la mesure de la


ER

nouveauté. Virginia Woolf n’avait pas choisi une « pos-


D
ET

ture morale », rappelle l’artiste, elle a montré une


conscience faite de maturité historique : « C’est donc toi,
N
TIO

la marraine légendaire de générations de féministes, qui


UC

a reconnu qu’être exclue du pouvoir ne prémunissait


OD

pas nécessairement contre ses sortilèges, et que cela ne


menait pas automatiquement à une critique de l’usage de
PR
RE
DE

1. Coco Fusco, Petit Manuel de torture à l’usage des femmes-soldats,


TS

traduit par François Cusset, préface de Claire Fontaine, Les Prairies


ordinaires, 2008.
OI
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DU CONSENTEMENT

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la force1. » Dans le passage de l’exclusion à l’inclusion, la

A
dynamique de notre histoire récente ne se montre pas

S
toujours favorable au refus, refus de la guerre, refus

VE
de la domination. Il n’y a rien d’« automatique ». Et c’est

ER
pourquoi nous n’avons pas à regretter ce mouvement de

S
RE
l’histoire. Il ne nous fera sûrement pas abandonner le

T
féminisme comme refus, un refus doublé de subversion.

EN
EM
Il faudra donc, encore, inventer de nouvelles pratiques.

CT
Le refus, le « non », s’il se dessine à partir d’une place

RI
ST
occupée par une, la, ou des femmes, signifie que cette
N
place permet d’énoncer, ou plutôt d’ébaucher des straté-
IO
gies, distinctes des mécaniques politiques habituelles.
AT

Car ce qui se donne à voir dans la brève lignée indiquée


NT

ci-dessus, c’est moins une avancée historique qu’un


SE

déplacement dans l’espace. Être exclue, hors champ ; ou


RE

être dans le champ, opprimée ; ou être augmentée en


EP

puissance et élargir le champ. Tout est une question


ER

d’espace plus que d’appartenance. Et peut-être est-ce jus-


D
ET

tement dans l’espace plus que par le temps que l’époque


devra penser l’égalité.
N
TIO
UC

Paris, mai 2017


OD
PR
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DE
TS

1. Ibid. p. 34.
OI
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A
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Table

S
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Préface . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
N
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Les vertus du consentement . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28
AT
NT

Les défauts du consentement . . . . . . . . . . . . . . . . . 61


SE

Les ambitions du consentement . . . . . . . . . . . . . . 94


RE
EP

Misère du consentement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 122


ER

Et le refus de consentir ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139


D
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De la même autrice

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https://cnrs.academia.edu/genevieveFraisse/

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Femmes toutes mains

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Essai sur le service domestique
Seuil, 1979

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nouvelle édition augmentée Service ou servitude

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Essai sur les femmes toutes mains
Le Bord de l’eau, 2009

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Clémence Royer, philosophe et femme de sciences

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réédition, 2002 N
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et exclusion des femmes en France


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Gallimard, « Folio Essais », 1995


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Les Femmes et leur histoire


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(reprise partielle de La Raison des femmes, 1992,


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et autres textes)
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Gallimard, « Folio Essais », 1998


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Les Deux Gouvernements


La famille et la cité
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et « Folio Essais », 2001


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Le Mélange des sexes


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Gallimard Jeunesse, 2006


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Le Privilège de Simone de Beauvoir


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Actes Sud, 2008


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suivi de Touriste en démocratie,

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chronique d’une élue au Parlement européen,

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(avec Christine Guedj)

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France Culture / L’Harmattan, 2008

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À côté du genre, sexe et philosophie de l’égalité

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(reprise de La Différence des sexes, 1996,
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Le Bord de l’eau, 2010

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La Fabrique du féminisme, textes et entretiens
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Les Excès du genre


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Concept, image, nudité


Nouvelles éditions Lignes, 2014
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La Sexuation du monde
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Réflexions sur l’émancipation


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Presses de Sciences Po, 2016


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En collaboration
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Histoire des femmes en Occident, vol. IV : xixe siècle


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(dir. avec Georges Duby et Michelle Perrot)


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Plon, 1991
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(avec Roselyne Bachelot


et la collaboration de Ghislaine Ottenheimer)
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Hachette Littératures, 1999


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Éditions

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Opinions de femmes de la veille

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Côté-Femmes, 1989

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Le Passager clandestin, 2011

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Parlement européen, 2003


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réalisation : pao éditions du seuil


impression : corlet imprimeur à condé-sur-noireau
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dépôt légal : octobre 2017. n° 137843 (00000)


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