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Frédéric Schneider 4e année Europe 1

Fiche de lecture
Les Origines du totalitarisme
de Hannah Arendt

I. Genèse et plan de l’ouvrage

Nul ne peut comprendre les « Origines du totalitarisme » sans connaître la genèse de


cette œuvre. Pour cela, il faut avoir quelques informations de base sur son auteur : Hannah
Arendt. En effet, le fait qu’elle soit à la fois Juive et Allemande a une grande influence sur
tous ses écrits et en particulier « Les Origines du totalitarisme ». Elle essaie d’analyser de
manière objective le totalitarisme mais comment peut-on le faire quand on est
explicitement visé par sa variante de droite ? Passions et rationalité ont dû se mêler
étrangement dans son esprit alors qu’elle rédigeait l’ouvrage dans les années 40, pendant
et fraîchement après la Seconde Guerre mondiale. Elle commence à réfléchir sur ce livre
au début des années 1940, à un moment où la résistance européenne contre les nazis, qui
inspire beaucoup Arendt, se manifeste pour la première fois. Rappelons qu’elle est
contrainte de quitter l’Allemagne nazie pour la France dès 1933 et qu’elle fuit ce pays au
moment de l’occupation par les troupes nazies en 1941. Le totalitarisme n’est donc pas
une vague idée lointaine qu’elle a envie d’analyser mais une réalité qu’elle fuit sans cesse.
D’ailleurs, à l’origine, elle ne s’intéresse qu’au pendant nazi du totalitarisme, ce qui
explique en grande partie le plan et le contenu de l’œuvre. En effet, le premier tome
s’intitule « Sur l’antisémitisme », le deuxième « L’impérialisme » et le troisième « Le
système totalitaire », d’où la conclusion implicite que l’antisémitisme et l’impérialisme
sont à l’origine du régime totalitaire. Or, ceci est parfaitement contestable en ce qui
concerne l’Union Soviétique. Certes, on peut déceler des analogies entre les deux
systèmes à ce niveau-là. Le Juif qui est tant craint dans le système antisémite incarne la
figure du capitaliste inhumain qui est représenté par le bourgeois dans le totalitarisme
communiste. L’impérialisme se manifeste par le fait de vouloir faire la révolution du
prolétariat dans le monde entier. Mais à l’origine, Hannah Arendt prévoit d’écrire un livre
consacré au nazisme uniquement. Au nazisme dans lequel elle voit le symptôme de deux
phénomènes européens apparus au XIXe siècle : le racisme antisémite et l’impérialisme.
Elle songe même au départ à intituler son livre « L’impérialisme ». Elle n’envisage pas
encore de s’attaquer aux fléaux du stalinisme et de la terreur totale prise dans son
ensemble. Elle veut d’abord comprendre comment les élites et non les masses sont
séduites par une idéologie raciste. Cette idéologie est comprise à l’origine comme un
ensemble d’idées précises et cohérentes et non comme un mouvement impersonnel.

La première partie de l’ouvrage s’intitule donc « Sur l’antisémitisme ». L’auteur


s’intéresse au phénomène de l’antisémitisme d’une manière générale sans se focaliser sur
l’Allemagne. En effet, Hannah Arendt explique que l’Allemagne nazie doit diaboliser un
ennemi qui a déjà été identifié par les masses d’une manière générale. Or, pour de diverses
raisons, aussi bien les masses allemandes que les autres sociétés européennes identifient
« le Juif » comme un danger.
L’auteur fait le récit de l’histoire de l’antisémitisme dont l’origine remonte au
XVIIe siècle. L’Etat-Nation émerge et les Juifs en tant que nation ne sont plus acceptés

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dans différents pays. On leur impose de s’assimiler avec les autres. Les liens entre les
différentes composantes de la population juive en Europe se décomposent, l’identité juive
nationale se désintègre. Les Juifs sont donc atomisés alors que l’antisémitisme est
croissant. A la fin du XIXe siècle, la « haine du Juif » devient un enjeu important dans les
débats politiques en Europe. L’affaire Dreyfus est citée comme un exemple très
représentatif montrant les mécanismes de l’antisémitisme. Des partis politiques qui
prônent la destruction des structures sociales et celle du corps politique font leur
apparition et prennent conscience du fait que les slogans antisémites ont un pouvoir de
mobilisation.

Hannah Arendt analyse par la suite le phénomène d’impérialisme. Celui-ci


commence avec les milieux d’affaires qui sont en quête de nouveaux débouchés après
plusieurs crises économiques à la fin du XIXe siècle. Ils font pression sur le pouvoir
central pour qu’il commence une expansion coloniale. Les puissances coloniales
développent deux moyens de domination : la division des races et la bureaucratie.
L’idéologie raciste qui existe déjà auparavant se développe donc pour justifier
l’hégémonie européenne.
Hannah Arendt parle également d’impérialisme continental dont les acteurs
principaux sont la Prusse, l’Autriche-Hongrie et la Russie. Celui-ci se fait au nom du
panslavisme et du pangermanisme. L’impérialisme classique se base sur l’alliance des
milieux d’affaires avec la populace, alors que l’impérialisme continental ne compte que
sur l’appui de la population. Le problème des minorités et surtout celui des apatrides font
le lien direct entre impérialisme et totalitarisme. Après la Première Guerre mondiale, on
essaie d’accorder un Etat à chaque nation sous l’impulsion de Wilson qui formule le droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais on ne peut résoudre ce problème d’une
manière aussi simple car les nations n’occupent pas de territoires continus et homogènes,
beaucoup d’individus se retrouvent donc hors de leur pays. Ceci ne fait donc qu’amplifier
les tensions entre différentes populations.

Le troisième volume est le plus intéressant car c’est lui qui traite du totalitarisme
stricto sensu. Il est divisé en quatre chapitres : le premier parle de l’avènement de sociétés
sans classes en Allemagne et dans l’Union Soviétique, le deuxième présente les
caractéristiques du mouvement totalitaire, le troisième donne un aperçu de ce à quoi
ressemble le totalitarisme au pouvoir et le dernier montre comment l’idéologie et la terreur
forment le fondement d’une nouvelle forme de gouvernement.
A l’époque, le système de classes constitue la seule stratification sociale et
politique des sociétés européennes. La classe bourgeoise étant dominante dans ce système,
les masses sont vouées à la neutralité et l’inertie politique. Cependant, l’implosion du
système a pour conséquence l’atomisation de la société. L’individu est isolé, il n’a plus de
rapports sociaux ordinaires et ceci le pousse à se joindre aux autres et cela conduit à la
massification. « Une masse informe d’individus furieux » apparaît alors et celle-ci rejette
la démocratie et les institutions qui y sont liées (parlement, gouvernement, partis
politiques etc.). Une alliance provisoire entre le peuple et l’élite qui le soutient dans son
combat contre la bourgeoisie se met en place. Le mouvement totalitaire se « débarrasse »
alors des esprits les plus brillants pour promouvoir « ces illuminés et ces imbéciles dont le
manque d’intelligence et d’esprit créateur reste la meilleure garantie de leur loyauté ».
Le mouvement totalitaire est fondé sur une guerre psychologique. Il se sert de la
propagande pour étendre le monde totalitaire le plus loin possible. Le processus de
propagation repose sur le rejet de la réalité. Les masses acceptent le mythe, la fiction créée
par le mouvement totalitaire dès lors qu’il est cohérant et elles se bornent à vérifier qu’il

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n’y a un pas de faille dans ce système. Elles ont donc les pieds totalement détachés du
monde réel, elles vivent dans un monde virtuel qui est bien plus féérique. Les nazis créent
la fiction de la conspiration juive internationale fondée sur le mythe du protocole des
sages de Sion. Cette propagande s’avère tellement efficace que certains vont même
vérifier sincèrement s’ils n’ont pas d’ancêtres juifs, ce qui les placerait automatiquement
du mauvais côté et ferait d’eux des êtres mauvais par nature. Les bolcheviks font croire à
la corruption de tous les hommes politiques. Dès que le mythe s’écroule à la fin de la
guerre du côté nazi, les individus redeviennent des êtres ordinaires revenus à la réalité.
L’organisation totalitaire repose sur la superposition des identités entre le dirigeant
et l’élite. Tout acte des SS est réalisé au nom du Führer, ce qui lui donne une immunité
totale. Inversement, tous les subordonnés suivent aveuglement les ordres du chef.
Paradoxalement, la tâche d’un mouvement totalitaire devient plus difficile quand il arrive
au pouvoir car le mouvement doit continuer pour que les masses ne se rendent pas compte
du fait qu’il s’agit d’une fiction (ce mouvement est comme un vélo qui tombe si on arrête
de pédaler). Les Soviets créent donc la notion de « révolution permanente » et les nazis
celle de « sélection raciale ». Par ailleurs, un dédoublement s’opère dans les pays
totalitaires. Malgré ce qu’on pourrait s’imaginer, malgré ce qui se passe dans les régimes
dictatoriaux, les autorités officielles n’ont pas beaucoup de pouvoir dans les Etats
totalitaires. La police secrète, qui rend des comptes au chef suprême et rien qu’au chef
suprême, dispose d’un pouvoir illimité, ce qui lui permet d’éliminer de manière très
efficace toute personne ennemi du régime. D’ailleurs, les ennemis du régime ne sont pas
les seuls à être visés et les bourreaux eux-mêmes doivent être conscients du fait que la
sélection des victimes se fait de manière arbitraire et qu’ils peuvent y passer eux-mêmes.
Cette domination totale apparaît à son paroxysme sous la forme des camps de
concentration et d’extermination. Les individus y sont niés en tant qu’homme, ils sont
aliénés et se soumettent totalement au système.
La terreur totale, l’idéologie et ce qu’Hannah Arendt appelle la désolation sont les
trois piliers du système totalitaire. La terreur totale se distingue de la terreur par le fait que
cette dernière (employée dans les régimes dictatoriaux) se limite à un but utilitaire qu’est
la liquidation de l’opposition. La terreur totale quant à elle est une fin en soi, celle
« d’emporter le genre humain tout entier dans le déchaînement de la Nature ou de
l’Histoire ». Ceux qui prétendent que les camps avaient une visée économique se trompent
profondément car ils n’étaient économiquement pas rentables tout comme le reste du
système d’ailleurs. L’idéologie totalitaire a trois caractéristiques principales : elle prétend
tout expliquer, elle s’affranchit de toute expérience qui ne lui donne rien et elle ordonne
tous les évènements à travers un axiome duquel découle tout un système cohérant. La
désolation est l’état dans lequel on se trouve quand en tant que personne on se sent à
l’écart de toute compagnie humaine, alors que la solitude est définie par Hannah Arendt
comme une situation dans laquelle on ne peut agir car il n’y a personne pour agir avec
nous. Les individus qui vivent dans un pays totalitaires sont désolés et non solitaires, ce
qui est bien pire car dans cette configuration l’homme est inutile, il n’a plus sa place dans
le monde.

II. Idées fortes

« Les origines du totalitarisme » représentent une des contributions fondamentales de


la philosophie du XXe siècle. Son postulat selon lequel le totalitarisme est avant tout une
attaque inspirée par une idéologie contre l’intégrité de l’individu est une des raisons pour
lesquelles cette œuvre est considérée comme une des plus grandes œuvre du siècle dernier.

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Certes, Hannah Arendt n’est pas la première à énoncer cette idée. Cependant, en
soulignant l’autodestruction idéologique de l’individu, en mettant en toile de fond
l’impérialisme européen en Afrique et en Asie, le déclin de la bourgeoisie et de
l’aristocratie et l’atomisation des masses, elle donne une dimension historique et
empirique à son analyse. Elle démontre dans son ouvrage que les totalitarismes nazi et
stalinien ne sont pas la résultante logique de l’âme intrinsèquement mauvaise du peuple
russe ou du peuple allemand.
Par ailleurs, le fait que la philosophe ait donnée au totalitarisme sa forme distinctive
est un autre atout majeur de sa réflexion. Sa vision est une référence non pas parce qu’elle
a su faire une description juste et minutieuse de ce système mais parce qu’elle mêle au
nazisme et au stalinisme les analyses sur la terreur et l’inquiétude de Montesquieu,
Tocqueville et Hobbes. Elle démontre ou réfute l’exactitude des thèses de ces trois
penseurs en illustrant son argumentation d’exemples précis dans le cas du système
totalitaire.
Selon Hannah Arendt, l’idéologie a une place particulière dans le mouvement
totalitaire. Pour elle, celle-ci n’exprime pas du tout une opinion ou une aspiration
individuelle mais elle n’est que l’aveu d’une grande faiblesse. Les individus se laissent
séduire par le nazisme ou le stalinisme car ces doctrines ne font que confirmer le
sentiment qu’ils ont de leur propre médiocrité. Ils ne s’opposent donc pas à leur propre
mort au nom de l’idéologie juste qui les y condamne. Arendt s’éloigne ainsi de Hobbes
qui essaie de dévaloriser l’héroïsme exagéré des hommes. Cependant, en montrant ainsi la
faiblesse de l’être humain, elle se rapproche de Montesquieu et de Tocqueville.
Montesquieu soutient l’idée que la terreur rabaisse l’individu et qu’elle lui enlève sa
qualité d’homme. Tocqueville suit le même raisonnement tout en affirmant que ceci est
particulièrement le cas dans les pays démocratiques. Etant faible et isolé, il se plie à la
volonté de la masse qui est guidée par le mouvement totalitaire dans les cas analysés par
Hannah Arendt.
Finalement, ce qui compte, ce n’est pas le contenu de l’idéologie mais le fait que les
individus y croient. Ceci permet de satisfaire les besoins des masses. Comme nous le
verrons plus tard, celles-ci désirent avant tout être soulagées de leur angoisse. Or, le
nazisme et le bolchévisme ont pour but de convaincre les individus qu’ils vont les mener
vers un monde meilleur. Elles n’ont pas à se préoccuper du fait de savoir comment on va y
arriver, les architectes du monde nouveau s’en occuperont. Comme nous l’avons vu
précédemment, l’idéologie crée un mouvement cohérent même s’il est totalement irréel. Il
révèle l’ordre au milieu du chaos et c’est bien cela qui séduit les masses. Il ne s’agit pas de
l’ordre d’un homme, d’un dieu ou d’une entité abstraite mais celui des mathématiques
toutes puissantes. Les individus se trouvent donc dans une situation similaire à celle de
Faust face au diable. Ils ont le choix entre la liberté et une mécanique logique qui leur
permet de dissiper leur angoisse. Ils choisissent sans hésitation la cohérence totalitaire au
détriment de leur propre liberté.
L’analyse de l’homme parmi les masses dans le système totalitaire est également
novatrice. Elle décèle une tendance pathologique chez l’individu car celui-ci ressent un
désintéressement de soi dans la mesure où son « moi » n’a plus aucune espèce
d’importance. Les masses ne s’intéressent plus « à leur propre bien être », on assiste à une
disparition de l’intérêt personnel et à « un affaiblissement décisif de l’instinct de
conservation ». L’individu peut perdre totalement son identité. La masse étant un
conglomérat d’individus, elle n’est pas uniforme et elle ne peut donc avoir ni but précis ni
intérêts concrets. Elle en devient amorphe et apolitique : elle n’a plus aucune
préoccupation commune. Cependant, il existe une solidarité négative qui résulte de la
terreur. Tous les individus sont unis par le fait qu’ils partagent le même sort. Ils sont tous

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isolés et manquent tous de rapports sociaux normaux. Le mouvement totalitaire donne des
repères aux individus atomisés, il offre un sens à la structure et une identité commune à
tout le monde et les masses lui en sont reconnaissantes. Arendt se rapproche ainsi d’Alexis
de Tocqueville qui précise que la masse est à l’origine de la tyrannie moderne. Le système
totalitaire a bel et bien besoin de la masse pour pouvoir fonctionner. Tocqueville est le
premier à montrer que l’angoisse est l’aliment des masses. La philosophe allemande ne
fait que le confirmer en démontrant la véracité de cette thèse à travers l’exemple du
système totalitaire. Mais on remarque une différence fondamentale entre ces deux
penseurs. Tocqueville pense que c’est l’égalité qui provoque l’inquiétude, alors qu’Arendt
prétend que c’est l’absence d’institutions permettant l’intégration des individus qui en est
la source.

III. Contradiction avec « Eichmann à Jérusalem » et critiques possibles

Bien que Hannah Arendt chamboule la vision du totalitarisme qu’avaient les élites à
travers l’œuvre étudiée, elle change totalement de point de vue dix ans après avoir publié
« Les Origines du totalitarisme ». Elle est envoyée en Israël par The New Yorker, son
employeur, pour suivre le procès d’Adolph Eichmann, un carriériste nazi. Après cela, elle
publie l’ouvrage « Eichmann à Jérusalem » qui va bien au-delà du simple récit du procès.
Elle y revoit entièrement son analyse du totalitarisme. Elle va même jusqu’à
responsabiliser les dirigeants juifs pendant l’holocauste en se demandant s’ils ne
pouvaient pas résister contre leurs oppresseurs, alors qu’elle affirme dans « Les Origines
du totalitarisme » que la peur des masses est telle dans le système totalitaire qu’elles sont
totalement aliénées et dépourvues de toute capacité de résistance. Elle montre dans
« Eichmann à Jérusalem » que ce qu’elle dit dans « Les Origines du totalitarisme » sur la
peur est tout simplement faux et que ceci sert les intérêts politiques des intellectuels.
Arendt remet en cause le caractère impersonnel du totalitarisme dont elle parle dans
« Les Origines du totalitarisme ». Elle montre bien au contraire dans « Eichmann à
Jérusalem » que le personnage éponyme ne songe qu’à sa carrière et qu’il ne croit pas à
toute la rhétorique de l’idéologie nazie. Si ce que la philosophe écrit sur la perte d’identité
de l’individu était vrai, un personnage comme Eichmann n’aurait pu exister. Sa réussite se
mesurait à son sens à l’ascension dans la hiérarchie du mouvement totalitaire et non à la
santé de ce mouvement ou à l’avancée dans la quête du paradis nazi. En d’autres termes,
Eichmann veut gravir les échelons d’une hiérarchie qui aurait cessé d’exister selon les
mots d’Hannah Arendt dans « Les Origines du totalitarisme ».
La philosophe revoit également le rôle qu’elle assigne à l’idéologie dans son ouvrage
paru en 1951. Arendt affirme dans ce livre que l’idéologie fait naître une réalité fictive qui
sert de repère à ceux qui avaient perdu tout espoir en ce monde et en leur propre existence.
Dans « Eichmann à Jérusalem », l’idéologie fait toujours apparaître cette fiction mais elle
fait partie des instruments politiques car elle donne la possibilité à l’individu de dépasser
sa « répugnance innée » à commettre des crimes. L’idéologie n’est plus une apocalypse
mais une nouvelle forme de mystification politique. La philosophe change également
d’avis en ce qui concerne la nature de l’idéologue. L’idéologue d’ « Eichmann à
Jérusalem » veut absolument effectuer une tâche importante et il s’attache à des idées
comme celles d’éliminer tous les Juifs ou écraser l’impérialisme bourgeois. Ce qui séduit
les SS dans le système nazi, ce n’est pas la tâche en elle-même mais le fait que ça soit à
eux qu’elle soit confiée. L’auteur précise dans « Les Origines du totalitarisme » que
l’idéologie est un remède à la désolation. Dans « Eichmann à Jérusalem », elle décrit le
nazisme comme une idéologie que le monde et l’individu dans toute leur laideur existent

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bel et bien. Tout homme a une répugnance innée pour le crime. Tout nazi étant un homme,
les nazis ont de l’aversion pour le crime. L’objectif de l’idéologie est de dépasser cette
répugnance naturelle.
Hannah Arendt revisite également son interprétation de la terreur totale. Alors qu’elle a
pour but de détruire la liberté de l’individu dans le premier ouvrage, elle sert à mettre en
marche un génocide dans le second. Les détenus dans les camps étant plus nombreux que
les bourreaux et les non-Allemands étant plus nombreux que les Allemands dans les
territoires du Reich à son apogée, il était absolument nécessaire que les nazis exercent une
terreur totale sur les populations dominés pour qu’elles ne se rebellent pas. Cette politique
permettait aux Allemands d’amplifier l’impact de la ressource dont ils disposaient c'est-à-
dire la violence pour palier le manque d’une autre ressource : les hommes. Ils se
montraient pragmatiques en faisant d’ennemis potentiels des collaborateurs.

A toutes ces critiques que s’adresse Hannah Arendt elle-même, on peut ajouter un
certain nombre de reproches sur les informations sur lesquels se base l’auteur des
« Origines du totalitarisme ». Un grand nombre d’historiens s’accordent à dire que les
individus ne vivaient pas dans une solitude anomique dans l’Allemagne nazie. Bien au
contraire, le mouvement d’Hitler s’enracinait dans une société civile intégrée. Il a
également été démontré que les élites et non les masses jouaient un rôle important dans le
système totalitaire. Par ailleurs, le contenu de l’idéologie avait une grande importance.
L’antisémitisme était une doctrine très séduisante pour les élites qui voulaient évincer les
Juifs de leurs cercles d’influence. En outre, l’idée selon laquelle le chef ne jouait qu’un
rôle secondaire dans la machine totalitaire a été totalement réfutée. L’ouverture des
archives du parti communiste soviétique a bien montré quel était le culte du chef auquel
était voué Staline dans l’Union Soviétique.

On voit donc bien que « Les Origines du totalitarisme » présentent un certain nombre
de limites, il faut donc appréhender son contenu avec réserve. Cependant, l’ouvrage
continue à être cité comme une référence et non seulement par rapport au totalitarisme
mais aussi pour expliquer la terreur contemporaine en général. Des notions comme celles
de « société atomisée », d’ « individu solitaire » et de « disparition des hiérarchies
traditionnelles » dont la philosophe a bien su faire la présentation font que cette œuvre
reste d’actualité et peut inspirer à la réflexion sur la nature humaine.