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PHILOSOPHIE ET SOCIOLOGIE : LE PRIX DU PASSAGE

Cyril Lemieux

Presses Universitaires de France | « Sociologie »

2012/2 Vol. 3 | pages 199 à 209

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ISBN 9782130594062
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Pour citer cet article :


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Cyril Lemieux, « Philosophie et sociologie : le prix du passage », Sociologie 2012/2
(Vol. 3), p. 199-209.
DOI 10.3917/socio.032.0199
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Débats

Philosophie et sociologie : le prix du passage

Philosophy and sociology: Paying the toll

par Cyril Lemieux*

R É SU M É ABSTRACT

Les sociologues ont au moins trois manières différentes Sociologists have at least three different ways of rela‑
de se rapporter à la philosophie. La première peut ting to philosophy. The first one may be called demar‑
être appelée démarcationnisme : elle prône le main‑ cationism: it advocates for a strict boundary between
tien d’une stricte étanchéité entre les deux disciplines, the two disciplines on behalf of the inconsistency of

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au nom de l’incompatibilité de leurs épistémologies their respective epistemologies. The second one is
respectives. La deuxième est l’intégrationnisme : elle integrationism: it presumes that there is no real gap
présuppose qu’il n’existe pas de véritable solution de between philosophy and sociology and therefore jus‑
continuité entre philosophie et sociologie et qu’il est tifies uniting their results in one unique discourse.
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justifié, par conséquent, d’unifier en un seul discours Finally, a third position may be called conversionism:
leurs apports. Une troisième position, enfin, peut être it permits the sociological borrowing of philosophical
nommée conversionnisme : elle consiste à n’autoriser concepts and schemes of reasoning on the express
l’emprunt sociologique de concepts et de schèmes condition of “paying the toll,” i.e. of making a special
de raisonnement philosophiques qu’à la condition ex‑ effort to re‑translate them into the logic of sociological
presse d’en payer le prix, c’est‑à‑dire de faire l’effort de inquiry. This article argues that conversionism is the
les retraduire dans la logique de l’enquête sociologique. attitude that best fits the purpose of sociology. Three
Cet article défend l’idée que l’attitude la plus conforme examples are discussed: the eventual contribution of
à la vocation de la sociologie est le conversionnisme. Wittgenstein’s philosophy to the sociological analysis
Trois exemples sont examinés : l’apport possible de la of normativity; the eventual contribution of Leibniz’s
philosophie de Wittgenstein à l’analyse sociologique philosophy to the sociological analysis of social actors’
de la normativité ; l’apport possible de la philosophie reflexivity; and the eventual contribution of pragma‑
de Leibniz à l’analyse sociologique de la réflexivité des tism to the sociological analysis of the social actors’
acteurs sociaux ; l’apport possible de la philosophie tendencies to act.
pragmatiste à l’analyse sociologique des dispositions. We asked Sylvie  Mesure, both a philosopher and a
Nous avons demandé à Sylvie  Mesure, à la fois phi‑ sociologist, to write a comment on Cyril  Lemieux’s
losophe et sociologue, de rédiger un commentaire de article, in order to preserve the spirit of debate that
l’article de Cyril Lemieux pour susciter le débat confor‑ defines this section of our journal. If Sylvie  Mesure
mément à l’esprit de notre rubrique. Si Sylvie Mesure est is a member of Sociology’ editorial board, she
membre du comité de rédaction de la revue Sociologie, ce remains responsible for the views expressed in this
commentaire n’engage bien évidemment que son auteur. comment.

MOTS‑CLÉS : philosophie ; conversionnisme ; normati‑ KEYWORDS: philosophy; conversionism; normativity;


vité ; réflexivité ; dispositions ; pragmatisme ; Bourdieu reflexivity; tendencies to act; pragmatism; Bourdieu

* Sociologue. Directeur d’études à l’ehess


ehess – Groupe de sociologie politique et morale – 10, rue Monsieur‑le‑Prince – 75006 Paris
clemieux@msh‑paris.fr

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Q uelle nécessité y a‑t‑il, pour un sociologue, à lire des textes


de philosophie ? Pourquoi un tel investissement mérite‑t‑il
d’être fait ? Et à quelles conditions peut‑il se révéler fructueux ?
véritable solution de continuité. Selon l’intégrationnisme, l’écart
épistémologique entre les deux disciplines ne mérite pas d’être
dramatisé. Rien ne s’oppose à ce que des travaux de philo‑
À l’évidence, les réponses apportées à ces questions sont loin sophes touchant au langage, à la cognition, aux émotions, à
de faire l’unanimité. De manière schématique, il semble pos‑ la morale, ou encore, à l’ordre politique soient mis au service
sible de ramener les positionnements observables en la matière d’une démonstration d’ordre sociologique. De même, rien n’in‑
à trois grandes options. terdit que de tels travaux soient utilisés pour disqualifier des
arguments issus d’enquêtes sociologiques empiriques, et vice
Nommons la première « 
démarcationnisme 
». Selon le versa. Dans cette perspective, il paraît non seulement légitime,
démarcationniste, la sociologie, pour progresser, n’a pas mais encore souhaitable de tenter de faire tenir ensemble, au
grand-chose à attendre de la philosophie, ni, à l’inverse, la sein d’un discours unifié, approches sociologique et philoso‑
philosophie, de la sociologie. Car l’une et l’autre reposent sur phique. C’est une telle intégration qu’ont entreprise des cou‑
des épistémologies totalement différentes et même, franche‑ rants particulièrement influents sur les scènes intellectuelles
ment incompatibles. Non seulement la philosophie n’est pas anglo‑saxonne et allemande, tels que la philosophie sociale3,
une discipline scientifique, mais encore elle n’a pas vocation les théories de la modernité4 et celles du care5. C’est égale‑
à l’être1. Elle ne soumet pas la production de ses discours à ment cette intégration qui a guidé ces vingt dernières années,
des protocoles d’enquête empirique réglés par des méthodes en France, le projet d’une théorie de la « raison pratique »6.

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de collecte des données collectivement validées. De son côté,
Il semble possible de distinguer encore une troisième position,
la sociologie se veut une discipline scientifique. Or, elle ne
que l’on pourrait appeler « conversionnisme ». Elle a profondé‑
peut l’être, affirment les démarcationnistes, qu’à la condition
ment marqué la tradition française, au moins jusqu’à une date
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de renoncer à tenir sur le monde un discours d’ordre méta‑


récente. On la trouve exprimée clairement chez des auteurs
physique ou philosophique2. Aux yeux du démarcationniste,
aussi centraux pour les sciences sociales que Durkheim,
philosophie et sociologie constituent deux jeux distincts, repo‑
Lévi‑Strauss, Dumont ou Bourdieu7. Elle consiste à voir dans
sant sur des règles différentes, à l’instar, en quelque sorte,
la sociologie et dans l’anthropologie (qui sont alors considérées
du jeu d’échecs et du jeu de dames. Poussée à bout, cette
comme formant un tout) le dépassement logique et consé‑
conception conduit à soutenir qu’on peut être un très grand
quent de la philosophie –  « dépassement » devant s’entendre
sociologue professionnel sans rien connaître, ou quasiment,
ici au sens d’une Aufhebung, c’est‑à‑dire d’un mouvement qui
de ce que les philosophes ont écrit sur les objets que l’on
en même temps qu’il condamne et répudie la philosophie, la
étudie. De même qu’inversement un très grand philosophe
conserve. Le conversionniste considère qu’à l’ère moderne,
pourrait presque entièrement se dispenser de lire ce que les
un philosophe, s’il veut être conséquent dans sa quête d’une
sociologues ont pu mettre en évidence à propos des objets
intelligence philosophique du monde, n’a d’autre choix que
auxquels il s’intéresse.
de se faire anthropologue ou sociologue. Car le point de vue
Une deuxième position pourrait être appelée « intégration‑ de la sociologie et de l’anthropologie, en tant qu’il a été rendu
nisme ». Entendons par là la position strictement inverse à celle possible par la modernité, livre sur la condition humaine la
du démarcationnisme, consistant à considérer qu’il n’existe, vérité la plus universelle et permet, par conséquent, de com‑
entre propos philosophiques et discours sociologiques, aucune prendre ce qui, dans la philosophie, demeurait encore trop peu

1.  Pour une défense de cette position, voir par exemple Deleuze & Guattari 5.  Pour une présentation synthétique de ces théories : Laugier & Paperman
(1991). (2005).

2.  Pour des illustrations de cette position, voir Popper (1988) et Lazarsfeld 6.  Voir Quéré (1993, 1999) ; Pharo (1993). Sur le lien qui unit ce projet à
(1970). celui d’une « sociologie de l’éthique » se donnant les moyens d’intégrer les
apports de la philosophie morale, voir notamment Ladrière (2001) ; Pharo
(2004).
3. Voir notamment Habermas (2006) ; Honneth (2002, 2006) ; Margalit
(1999) ; Fischbach (2009).
7. Voir respectivement Durkheim (1996) ; Lévi‑Strauss (2001) ; Dumont
(1983) ; Bourdieu (1997). En Allemagne, cette même position a été incarnée
4.  Voir, par exemple, Giddens (1990) ; Beck (2003) ; Wagner (1996) ; Rosa de manière paradigmatique par Max Weber. Voir sur ce point Colliot‑Thélène
(2010). (1990, 1992).

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universel, c’est‑à‑dire encore trop soumis aux préjugés sociaux précédemment défini, s’avère l’attitude la plus courante parmi
des philosophes – ethnocentrisme, intellectualisme, intérêts de les chercheurs en même temps que la plus encouragée par
genre et/ou de classe . Le conversionniste tend ainsi à consi‑
8
les institutions universitaires et scientifiques. Il est également
dérer que sociologie et anthropologie constituent une forme de sans doute l’attitude intellectuelle la plus délétère puisqu’il
connaissance engendrée par l’organisation sociale des sociétés vise, tout simplement, à couper la sociologie des ambitions
modernes et impossibles avant elle, qui ne peut que renvoyer philosophiques qui la fondent pour proposer, d’elle, une ver‑
la philosophie qui l’a précédée à ses limites sociohistoriques, sion professionnalisée, autoréférentielle et non réflexive. Les
en même temps qu’en opérant ce renvoi, elle prolonge encore sociologues sont invités à devenir les experts ultraspéciali‑
le geste philosophique sous un certain rapport : celui de la sés d’un domaine circonscrit institutionnellement, oubliant
recherche de vérités universelles sur l’homme. Ainsi le conver‑ le lien qui peut, ou qui devrait, unir leur travail aux enjeux
sionnisme partage‑t‑il avec le démarcationnisme l’idée qu’il d’une anthropologie générale, c’est‑à‑dire d’une réflexion
existe entre les sciences sociales et la philosophie une rupture d’ensemble (« philosophique » en ce sens) sur l’homme et
irrémédiable. En outre, comme le démarcationnisme, il plaide les sociétés humaines. Au demeurant, du côté de la philoso‑
au plan normatif pour que cette rupture soit maintenue et sans phie, les dommages du démarcationnisme n’apparaissent pas
cesse répétée. Toutefois, il se sépare du démarcationnisme, se moindres : repli dans une érudition philosophique ignorante
rapprochant alors de l’intégrationnisme, sur un point essentiel : des avancées contemporaines des sciences (sociales aussi
pour lui, philosophie et sociologie ne sont pas, et ne peuvent bien que naturelles et physiques) ; réaffirmation, contre les

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pas être, deux disciplines indifférentes l’une à l’autre. Elles ne sciences, de postulats individualistes, subjectivistes, antina‑
le sont pas et ne peuvent pas l’être, car la sociologie procédant turalistes et/ou intellectualistes conduisant à cultiver les sem‑
d’une rupture avec la philosophie, en même temps qu’elle en piternelles mêmes impasses théoriques10.
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sauvegarde les ambitions et en conserve pour partie les ques‑


tionnements, elle ne saurait se penser, ni penser ses ambitions L’intégrationnisme est le pendant presque mécanique de cette
propres, indépendamment de ce qu’est et de ce que continue écrasante suprématie institutionnelle du démarcationnisme.
à « vouloir » de son côté la philosophie. De ce point de vue, Il se présente comme une tentative pour réaffirmer qu’une
c’est à tort que la pensée d’auteurs conversionnistes tels que volonté de savoir commune unit la philosophie et les sciences
Durkheim ou Bourdieu a pu être interprétée comme un pur sociales et pour exiger de la sociologie, en conséquence,
démarcationnisme, c’est‑à‑dire comme une entreprise visant à qu’elle se refuse à épouser le statut d’une simple science de
bannir de l’espace du raisonnement sociologique toute forme gouvernement et retrouve sa capacité à élever avec ses moyens
de considération philosophique. Loin de se réduire à poser ce propres – ceux des sciences sociales – des questionnements
type d’interdit, leur position entretient un rapport particuliè‑ un tant soit peu philosophiques. La démarche peut sembler
rement complexe avec la philosophie consistant, en somme, cependant maladroite. Car pouvant laisser croire que socio‑
à vouloir la parachever en en sortant, et par le fait même logue et philosophe se soumettent aux mêmes contraintes et
d’en sortir . 9
parlent de plain-pied, l’intégrationnisme échoue à défendre la
sociologie dans son rapport distinctif à l’enquête empirique. Il
tend à dévaluer les exigences méthodologiques qui, seules,
Plaidoyer en faveur du conversionnisme fondent le caractère scientifique de cette discipline et peuvent
la constituer en propre11.
Quel est à l’heure actuelle le rapport des forces entre ces trois
manières de pratiquer l’articulation entre sociologie et phi‑ Dans cette perspective, le conversionnisme apparaît comme
losophie ? À n’en pas douter, le démarcationnisme, au sens la seule position capable de maintenir la sociologie au niveau

8.  Voir, dans cette perspective, l’étude que Pierre Bourdieu (1988) a consa‑ 10.  Voir sur ce point, la critique que Maurice Merleau‑Ponty (2003) adres‑
crée à la pensée de Heidegger. sait dès la fin des années 1950 à ses collègues philosophes.

9. Voir Bourdieu (1997). Concernant Durkheim, Karsenti (1996). Sur la 11. Ce sont en effet ces exigences méthodologiques, et rien d’autre, qui
position, convergente, de Claude Lévi‑Strauss, Delruelle (1989). rendent la sociologie « indépendante de toute philosophie » (Durkheim
1987, p. 139).

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d’exigence intellectuelle où elle a vocation à se situer. Ce que la philosophie est toujours en mesure de se réapproprier
niveau est celui où elle assume sa tâche de « dépasser » dans sa forme propre (philosophique) les produits de sciences
l’interrogation philosophique, c’est‑à‑dire de la prolonger à sa engagées, de leur côté, dans une entreprise de dépassement
manière qui n’est précisément pas la manière philosophique. de la philosophie. En cela, le conversionnisme philosophique
Il se pourrait que retenter ce geste de dépassement soit une se révèle porteur d’une revendication essentielle : il affirme le
attitude finalement plus empreinte de respect à l’égard de la caractère indépassable de la philosophie, à l’heure même où
philosophie que ne le sont, d’une part, l’indifférence et l’absence triomphe la science dans sa définition moderne. Et en effet,
de dialogue auxquelles conduit le démarcationnisme, d’autre la tentative de dépassement sociologique de la philosophie
part, la confusion des régimes épistémologiques que l’intégra‑ n’étant pas de l’ordre d’une négation totale de la philoso‑
tionnisme tend presque inévitablement à produire. À dire vrai, phie mais plutôt d’une Aufhebung, la sociologie conserve bien
le conversionnisme ne cherche pas la mort de la philosophie. quelque chose de la philosophie que la philosophie peut tou‑
Il exige au contraire que la philosophie continue d’exister et jours tenter de reprendre.
d’affirmer hautement son point de vue. Cela, pour deux rai‑
sons. La première est que la perspective philosophique est Ces distinctions et précisions apportées, je me propose, dans
celle‑là même à laquelle les sciences sociales se doivent de les lignes qui suivent, de tenter de cerner ce qu’implique la
répondre, si elles veulent se montrer à la hauteur de leur position conversionniste du point de vue de la pratique de
vocation qui est d’élaborer un savoir universel sur l’homme la sociologie. Je reviendrai, pour ce faire, sur ma propre

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et les sociétés humaines. La seconde est que la perspective démarche, en évoquant plus particulièrement un ouvrage
philosophique est également celle‑là même avec laquelle théorique dans lequel j’ai fait usage de concepts et de
les sciences sociales se doivent de rompre, si elles veulent schèmes empruntés à la philosophie (Lemieux, 2009). Cet
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conquérir leur statut de sciences à part entière. Ainsi, pour ouvrage propose une théorie de l’action destinée, avant tout,
le conversionniste, la philosophie doit être reconnue comme aux praticiens de l’enquête en sciences sociales. C’est dire
le partenaire privilégié de la sociologie. Elle est une façon de que ses questionnements viennent de l’enquête empirique.
penser le monde qui se tient au plus près du raisonnement Par exemple : comment être sûr de ne pas attribuer aux
sociologique tout en n’étant pourtant pas ce que la sociologie acteurs que l’on étudie des croyances qu’ils n’ont pas ? Que
doit être12. faut‑il décrire dans une situation sociale que l’on observe ?
Dans quelle mesure peut‑on rendre prévisible l’action des
Sans doute importe‑t‑il d’ajouter ici que le conversionnisme est acteurs que l’on étudie ? Faut‑il, en tant que chercheur, criti‑
une position que peuvent tout aussi bien adopter des philo‑ quer le monde social sur lequel on enquête et si oui, comment
sophes, quoique dans ce cas, le sens de la conversion se trouve procéder ? Dans quelle mesure est‑il possible d’expliquer par
inversé. La tâche consiste alors à proposer une interprétation le passé d’un acteur la façon dont il agit maintenant ? Pour
philosophique des textes produits par les sciences sociales. Le apporter à ces différentes questions des débuts de réponse,
philosophe s’efforce d’extraire la portée, les soubassements l’ouvrage mobilise les travaux empiriques mais aussi les
et/ou les implications proprement philosophiques de concepts réflexions méthodologiques de nombreux sociologues, anthro‑
ou de schèmes d’explication qu’ont élaborés, dans une visée pologues et historiens. Plus précisément, la théorie de l’action
qui se voulait scientifique, sociologues et anthropologues . 13
qu’il propose se situe au confluent du durkheimisme et de la
Ce que nous dit un tel conversionnisme philosophique, c’est « sociologie pragmatique »14.

12.  Voir à ce sujet les réflexions de Durkheim concernant l’approche des des modes d’administration de la preuve qui se voulaient scientifiques. Il se
phénomènes religieux par William  James (Durkheim, 2001  ; Baciocchi distingue également de la philosophie des sciences et de l’épistémologie, dans
& Fabiani, 2012). la mesure où son objet n’est pas de discuter (moins encore d’invalider) les
méthodes des sciences sociales mais plutôt de prendre appui sur les analyses
13. Pour des exemples d’un tel conversionnisme, voir Descombes que produisent ces sciences pour relancer le projet même de la philosophie.
(1995, 1996, 2004) ; Karsenti (1997, 2006) ; et, d’une manière diffé‑
rente, dans la mesure où il opère la conversion philosophique depuis sa 14.  Sous cette dernière étiquette se trouve ici désignée la nébuleuse des
propre sociologie, Latour (1984). Le conversionnisme philosophique ainsi enquêtes qui ont été produites en France depuis le milieu des années 1980
entendu ne doit pas être confondu avec la position intégrationniste consis‑ dans le sillage des travaux de Michel Callon et de Bruno Latour d’une part,
tant à lire des textes de sciences sociales en négligeant totalement que de Luc Boltanski et de Laurent Thévenot d’autre part. Pour des présentations
leur production s’est soumise à des contraintes méthodologiques et à synthétiques de ce courant, voir Lemieux (2011) ; Barthe et al. (2012).

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Mais ce n’est pas tout : le livre mentionne aussi nombre sociales ». Ce qui devrait nous amener à la conclusion que
d’œuvres philosophiques qu’il cite, utilise et commente. Si, « vouloir fonder une sociologie wittgensteinienne est, en
d’un point de vue démarcationniste, cette large place accor‑ un mot, un projet absurde » (Ibid., p.  8). S’exprime ici avec
dée à la philosophie dans un ouvrage de théorie sociologique vigueur une position démarcationniste. Une position qui cache
s’apparente à un fautif mélange des genres, elle se justifie mal son exaspération vis‑à‑vis des usages intégrationnistes
pleinement, en revanche, d’un point de vue conversionniste. auxquels Wittgenstein donne lieu de nos jours en sciences
Pour qui admet ce dernier en effet, la philosophie se présente sociales : « Wittgenstein figure couramment parmi les auteurs
comme le meilleur partenaire pour rappeler continûment, en que les sociologues aiment aujourd’hui invoquer pour justifier
sciences sociales, l’exigence de se porter, à partir d’objets le bien‑fondé de leurs analyses. » Or, à l’évidence, il s’agit là
empiriquement situés, au niveau d’une réflexion générale sur « d’une erreur de lecture, aussi invraisemblable que répan‑
l’homme et les sociétés. Que les sciences sociales se doivent due » (Ibid.), erreur qu’Albert  Ogien se propose d’envisager
d’adopter une démarche universaliste de ce type constitue au comme un symptôme et dont il se donne pour tâche de trou‑
demeurant la revendication majeure de l’ouvrage . Cependant, 15
ver l’origine. « Comment des sociologues ont‑ils pu assimiler
en quoi un tel dialogue avec la philosophie se différencie‑t‑il l’œuvre de Wittgenstein à un territoire familier et la traiter en
d’une démarche intégrationniste ? C’est qu’il repose sur l’idée source d’inspiration ? », s’interroge‑t‑il (Ibid.). Chercher une
que distinguer avec soin philosophie et sociologie est un hom‑ réponse à cette question va le mener pas à pas, et presque
mage qu’il convient de rendre à l’une comme à l’autre, de à son corps défendant, d’une position démarcationniste vers

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sorte que entre les deux, le passage doit toujours avoir un prix. une position conversionniste. Ogien considère en effet que
En d’autres termes, si rien n’exclut les communications et les l’engouement actuel de certains sociologues pour Wittgenstein
emprunts entre philosophes et sociologues, c’est à la condition, témoigne d’abord d’une évolution propre à la discipline socio‑
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à chaque fois, d’une réappropriation, qui souligne que l’usage logique qui « à l’image d’autres domaines de recherche, en
et la perspective vont être changés. Pour préciser les choses est venue à faire droit à l’idée que la démarche scientifique ne
sur ce point, je m’attarderai sur trois exemples d’emprunts à la se réduisait pas à la production d’une explication strictement
philosophie que j’opère dans mon ouvrage. causale » (Ibid., p. 8). Au fond, dans cet ouvrage, Albert Ogien
plaide pour que la sociologie accepte de regarder en face cette
évolution et qu’elle l’assume, mais avec ses moyens propres,
Wittgenstein sociologue ? ses propres ressources et ses références spécifiques (en tout
premier lieu, suggère‑t‑il, Goffman et l’ethnométhodologie),
L’œuvre de Wittgenstein est, en France, de plus en plus sou‑ c’est‑à‑dire sans aller chercher chez un philosophe tel que
vent mobilisée par les sciences sociales. Dans un ouvrage Wittgenstein des arguments d’autorité extérieurs au raisonne‑
publié il y a quelque temps, le sociologue Albert  Ogien a ment sociologique. Ceci revient à réclamer à ce que la philo‑
pourtant tenu à rappeler que « l’œuvre de Wittgenstein est sophie wittgensteinienne, si jamais elle doit faire son entrée
celle d’un philosophe résolument engagé dans la définition en sociologie, soit transposée dans des équivalents sociolo‑
de la vocation de sa discipline, pas celle d’un sociologue qui giques plutôt que simplement importée telle quelle. Il s’agit de
se serait ignoré » (Ogien, 2007, p.  7). En d’autres termes, la « reprendre » d’un point de vue sociologique, ce qui veut
« l’œuvre de Wittgenstein ne vise pas – c’est vraiment le moins dire : d’une part, ne pas la reprendre intégralement ; d’autre
qu’on puisse dire  – à proposer un modèle pour les sciences part, ne pas la reprendre sous sa forme originelle16.

15.  Celui‑ci vise en effet à rouvrir la possibilité de défendre des positions de loin, comme une sociologie –  comme suffirait à en témoigner le statut
antirelativistes et universalistes dans des disciplines telles que la sociolo‑ intermédiaire qu’il assigne à cette science (Foucault, 1966, p.  367). Ici, il
gie, l’anthropologie ou l’histoire. Pour une discussion sur les limites de cette pourrait être utile de transposer la question que pose Ogien (« Comment des
entreprise, voir Lilti, Fabiani, Jouhaud & Quéré (2010). sociologues ont‑ils pu assimiler l’œuvre de Foucault à un territoire familier
et la traiter en source d’inspiration ? ») et de se demander, comme il le fait
16.  La méthode symptômale qu’utilise ici Ogien mériterait sans doute d’être à propos de Wittgenstein, si la sociologie n’aurait pas les moyens propres
appliquée au cas de Michel  Foucault, un auteur aujourd’hui si fréquem‑ de prendre en charge ce qu’elle a reconnu de pertinent pour sa propre pra‑
ment mobilisé par les sociologues qu’il fait presque figure de référence obli‑ tique, dans les analyses foucaldiennes –  ce qui reviendrait à faire l’effort
gée dans leur discipline, alors même qu’il était lui‑même on ne peut plus de « reprendre » sociologiquement, plutôt que de transposer tels quels, des
réfractaire à l’idée que sa philosophie puisse être considérée, de près ou concepts comme « disciplinarisation », « épistémê » ou « biopolitique ».

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204 Philosophie et sociologie : payer le prix du passage

En nous rappelant au démarcationnisme, sans pour autant langage. S’il explore ce qu’il appelle « grammaire », c’est uni‑
fermer complètement la porte au conversionnisme (du seul quement en expérimentant des jeux de langage, notamment en
fait qu’elle pointe qu’une évolution interne à la sociologie vient testant des expressions qui s’avèrent plus ou moins possibles
aujourd’hui résonner avec la philosophie de Wittgenstein), la ou acceptables dans ces jeux de langage. Il n’étudie donc
position d’Ogien me semble avoir quelque chose de salutaire. jamais ce qu’il appelle « grammaire » en menant une enquête
Je me suis efforcé, dans mon livre, de défendre une ligne dans les formes de vie auxquelles les jeux de langage qu’il uti‑
proche, quoique plus nettement et plus résolument conversion‑ lise sont liés, comme le ferait de son côté un ethnologue. Même
niste. C’est ce qui m’a amené, notamment, à souligner l’illégi‑ si pour lui, « se représenter un langage signifie se représenter
timité qu’il y a à mon sens à se servir du texte de Wittgenstein une forme de vie » (Wittgenstein, 1986, p. 121), c’est toujours
intitulé Remarques sur le Rameau d’or de Frazer pour essayer par un travail sur le jeu de langage, et non par une enquête
de disqualifier, en sciences sociales, l’opération consistant à sur la forme de vie, qu’il procède. Cependant, pour leur part,
expliquer au profit exclusif de l’opération consistant à décrire les sciences sociales peuvent‑elles se réduire à n’être que des
(Lemieux, 2009, p.  219). On sait en effet que Wittgenstein a sciences du langage ? Le langage est‑il la seule chose qu’elles
écrit dans ce texte ces mots très souvent cités : « Je crois que aient à analyser ? Si l’on répond négativement, comme il me
l’entreprise même d’une explication est déjà un échec parce semble que nous devons le faire, et si par conséquent l’on
qu’on doit seulement rassembler correctement ce qu’on sait assume que les sciences sociales exigent une démarche non
et ne rien ajouter, et la satisfaction qu’on s’efforce d’obtenir logocentrique du monde social, alors force est d’admettre que

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par l’explication se donne d’elle‑même […] On ne peut ici que l’approche wittgensteinienne et donc aussi sa définition de ce
décrire et dire : ainsi est la vie humaine » (Wittgenstein 1982, qu’est une grammaire ne peuvent pas être directement appli‑
p. 14‑15). Mais vouloir extraire d’un tel passage des consignes quées dans ces sciences.
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valables pour les sciences sociales ne revient‑il pas (pour


donner une image) à vouloir tirer argument des beautés de la Passer de ces considérations démarcationnistes à une position
peinture pour dire que les sculpteurs réaliseraient des œuvres conversionniste exige de faire un effort particulier pour redé‑
supérieures s’ils renonçaient enfin à travailler dans un espace finir « grammaire », afin de transformer ce qui est au départ
tridimensionnel ? un concept de logicien ou de philosophe en un concept qui
soit opératoire vis‑à‑vis du type d’enquêtes qu’il nous revient
Ce genre de rappel n’interdit toutefois pas de s’approprier, pour de mener en sciences sociales. Ainsi ai‑je proposé, dès l’entame
l’enquête sociologique, certains éléments de l’approche witt­ de mon ouvrage, d’entendre par grammaire « l’ensemble des
gensteinienne. C’est ce que j’ai tenté de faire en attribuant à règles à suivre pour être reconnu, dans une communauté,
un concept emprunté à Wittgenstein, celui de « grammaire », comme sachant agir et juger correctement » (Lemieux, 2009,
le rôle central dans ma démarche. Ce concept n’est cependant p. 21). Cette définition reste à mon sens profondément liée à
plus tout à fait, tel que j’en use, le concept de grammaire tel la conception de Wittgenstein17. Mais, en même temps, elle
que Wittgenstein l’utilise, étant plutôt le concept wittgenstei‑ s’avère congruente avec la sociologie durkheimienne ou du
nien de grammaire passé du côté des sciences sociales – étant moins, avec une certaine interprétation de cette dernière. Elle
plutôt, autrement dit, le concept wittgensteinien de grammaire est porteuse, de ce fait, d’enjeux immédiats au plan du raison‑
redéfini dans la perspective d’un usage en sciences sociales nement sociologique –  notamment, parce qu’elle fournit une
qui n’est pas, et qui ne revendique pas d’être, l’usage qu’en fai‑ notion capable de capturer les phénomènes que recouvre géné‑
sait Wittgenstein, ni celui qu’en font aujourd’hui les philosophes ralement, en sciences sociales, le concept de « culture », tout
wittgensteiniens. Wittgenstein, en effet, est un philosophe du en rendant néanmoins impossible toute forme de culturalisme.

17.  Elle l’est, notamment, à travers ce qu’elle implique concernant ce qu’est discuter Wittgenstein lui‑même – ce qui exigerait d’entrer dans le jeu de la
une règle et concernant ce que c’est que « suivre une règle ». La réflexion pratique philosophique, entreprise qui dépasse mes compétences et qui,
que j’engage sur ce point dans mon ouvrage tire profit de ce qu’il est convenu surtout, n’est pas mon intention. Ce passage est bien davantage l’occasion,
d’appeler le « paradoxe de la règle » chez Wittgenstein, paradoxe qui tient pour moi, de revenir sur la notion de « sens pratique » développée par
au fait que l’on peut agir conformément à une règle sans pour autant avoir Pierre Bourdieu (1980) et donc, d’établir une discussion dont la perspective
en tête le suivi de cette règle. Mais il est à noter que le passage du livre où est proprement celle des sciences sociales et plus précisément encore, celle
est traitée cette question (Lemieux,  2009, p.  36‑39) n’a pas pour but de de l’enquête en sciences sociales.

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Cyril Lemieux 205

En outre, comme je tente de le développer dans toute la suite de théodicée : « Quelle nécessité y a‑t‑il qu’on sache tou‑
du livre, elle est une définition opératoire pour l’enquête en jours comment on fait ce qu’on fait ? Les sels, les métaux, les
sciences sociales. plantes, les animaux et mille autres corps animés ou inanimés
savent‑ils comment se fait ce qu’ils font, et ont‑ils besoin de le
savoir ? Faut‑il qu’une goutte d’huile ou de graisse entende la
Envisager autrement, grâce à Leibniz, la réflexivité géométrie pour s’arrondir à la surface de l’eau ? » (Ibid.). Dans
des acteurs sociaux nombre d’autres textes, Bourdieu citera cette autre phrase
trouvée dans la Monadologie : « Nous ne sommes qu’empi‑
Leibniz est un philosophe de l’Âge classique, tout à fait étran‑ riques dans les trois quarts de nos actions. »
ger par conséquent aux formes de raisonnement et de concep‑
tualisation développées par les sciences sociales. On sait Si l’idée de sens pratique mérite d’être considérée comme un
pourtant que Pierre Bourdieu y eut souvent recours. Il mobilisa acquis fondamental pour l’enquête en sciences sociales, je me
notamment l’idée leibnizienne d’« harmonie préétablie » afin suis néanmoins interrogé sur le fait de savoir si Bourdieu, dans
de rendre pensable que « les pratiques peuvent être objec‑ sa mobilisation de Leibniz au service de cette idée, se montrait
tivement accordées en dehors de tout calcul stratégique et suffisamment leibnizien. Ce qui est frappant en effet, c’est qu’il
de toute référence consciente à une norme, et mutuellement ne semble pas avoir voulu prêter attention à la part de notre
ajustées en l’absence de toute interaction directe et, a fortiori, pensée qui n’est pas aveugle, ni au dernier quart de nos actions

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de toute concertation explicite » (Bourdieu, 1980, p. 98). De indiqué par la formule leibnizienne – ce quart de nos actions
même que, selon Leibniz, c’est en suivant ses propres lois, et qui ne sont pas qu’empiriques et qu’on peut donc, pour cela,
non pas en s’influençant mutuellement, que chaque monade appeler « réflexives ». Mon projet, sur ce point, aura consisté à
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s’accorde à l’autre, Dieu les ayant créées pour qu’il en soit essayer de rendre compte de la liaison qui existe entre actions
ainsi, de même c’est, selon Bourdieu, en produisant des pra‑ empiriques et pensées aveugles d’un côté, actions réflexives
tiques distinctes, et en dehors de toute concertation expli‑ et pensées claires de l’autre. Cela revenait à renouer avec une
cite, que chaque habitus manifeste son accord objectif avec attitude fondamentale dans la pensée de Leibniz : le principe
d’autres, accord dont l’origine réside dans l’homogénéité des de continuité. Principe qui garantit que l’on peut toujours trou‑
conditions d’existence. Un philosophème (l’harmonie univer‑ ver, entre deux états, une série d’intermédiaires pour rendre
selle et non concertée entre des monades dont chacune pro‑ compte du passage de l’un à l’autre, et que Leibniz ramasse
duit une perspective différente) est ici converti en une figure en une formule célèbre : « la nature ne fait jamais de sauts ».
de raisonnement sociologique (« l’orchestration sans chef L’application d’un tel principe m’a fait apparaître qu’il devait
d’orchestre » du monde social). nécessairement exister un continuum, plutôt qu’un simple
contraste, entre actions empiriques et réflexives ou, autrement
L’harmonie préétablie n’est pas, loin s’en faut, le seul emprunt dit, que la différence entre les deux états, empirique et réflexif,
conversionniste que Bourdieu fait à Leibniz. Le philosophe alle‑ était de degré et non pas de nature. Cela impliquait qu’on parle
mand est également mis à contribution pour aider à mieux pen‑ plutôt de situations les moins réflexives et de situations les plus
ser les pratiques en leur immédiateté. C’est ainsi, notamment, réflexives et qu’on envisage par conséquent l’existence d’une
que la notion leibnizienne de « pensée aveugle » se trouve certaine forme de réflexivité, minimale, dans nos pratiques les
rapprochée de cette « nécessité sociale devenue nature » et plus empiriques et dans nos pensées les plus aveugles, une
« convertie en schèmes moteurs et en automatismes corpo‑ réflexivité dont le chercheur doit se donner les moyens de
rels » qu’est, selon Bourdieu, le « sens pratique » (Bourdieu, rendre compte. Cela impliquait aussi que le passage d’une
1980, p. 115‑116). Pensée aveugle et sens pratique sont deux situation moins réflexive à une situation plus réflexive, ou
formules oxymoriques ayant en commun de rendre compte de vice versa, devait être compris non comme un saut brutal
ce qui fait que « les pratiques, dans et par ce qui en elles reste mais comme une question d’amplification ou de diminution de
obscur aux yeux de leurs producteurs et par où se trahissent la réflexivité.
les principes transsubjectifs de leur production, sont sensées,
c’est‑à‑dire habitées par un sens commun » (Ibid., p. 116). Et Cette approche continuiste m’a mené à considérer que les élé‑
Bourdieu de faire ici référence à une réflexion tirée des Essais ments qui, dans les situations les moins réflexives, introduisent

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206 Philosophie et sociologie : payer le prix du passage

un minimum de réflexivité, susceptible le cas échéant d’être conceptuels que nous pouvons tenter de faire franchir la fron‑
amplifiée, ne sont autres que les interactions que les acteurs tière séparant philosophie et sciences sociales mais aussi, et
produisent, que ce soit entre eux et/ou avec leur environnement peut‑être d’abord, à des principes logiques et à des philoso‑
matériel. C’est là l’origine des concepts d’action‑en‑retour phèmes. Le continuisme de Leibniz est l’un de ces principes
contradictoire (ou devoir) et d’action‑en‑retour confirmatrice convertibles dans l’espace des sciences sociales. Il l’est en
(ou grâce) que j’ai forgés et auxquels se réfère le titre de tout cas à mes yeux, puisque au‑delà des notions d’inquié‑
mon ouvrage. Cette même approche continuiste m’a mené, tude et d’incompossibilité, c’est ce principe, surtout, que j’ai
au chapitre 6 du livre, à réenvisager la notion d’inconscient. retenu chez Leibniz. C’est lui qui permet de repenser, dans le
Sur ce plan, la théorie leibnizienne des « petites perceptions » cadre spécifique de l’enquête en sciences sociales, tout à la
m’est apparue particulièrement éclairante, en ce qu’elle sug‑ fois ce qu’est la réflexivité d’une situation sociale et ce qu’est
gère que nous pouvons percevoir certaines sollicitations du un acteur social. À la vérité, cependant, si j’ai fait mien un tel
monde environnant sans pour autant les apercevoir. Leibniz principe, c’est qu’avant même d’avoir relu Leibniz, j’avais déjà
emprunte à ce sujet à Locke une notion, celle d’inquiétude commencé à le suivre sans bien m’en apercevoir au cours de
(uneasiness), qui peut constituer une base des plus perti‑ mes enquêtes de terrain. Relisant Leibniz je m’aperçus à quel
nentes pour bâtir une conception, opératoire dans le cadre point ce principe que je mettais en œuvre avec plus ou moins
de l’enquête en sciences sociales, de ce qu’est un acteur de bonheur et de conscience avait été chez cet auteur énoncé
social. Loin de l’image d’un individu entièrement transparent avec une limpidité particulière et porté à un degré de systé‑

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à lui‑même, la notion leibnizienne d’inquiétude nous invite en maticité sans équivalent. De ce point de vue, il se pourrait que
effet à voir l’acteur social comme demeurant nécessairement l’emprunt de concepts ou de principes à la philosophie n’ait
inconscient d’une très large part de ce qu’il est en train de quelque chance de valoir dans le cadre des sciences sociales
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faire et de penser –  mais non pas, cependant, inconscient que s’il correspond déjà à une pratique dans ces sciences.
de tout ce qu’il est en train de faire et de penser, ni non plus C’est là, du moins, une observation à laquelle nous incite la
définitivement inconscient de ce qu’il a fait ou pensé à l’ins‑ position que j’appelle conversionniste.
tant qui précède. Elle nous conduit également à considérer
cet acteur comme animé en permanence par des inquiétudes
et de « petits tiraillements » qu’il perçoit confusément sans Repenser les dispositions
nécessairement les apercevoir clairement, et, par conséquent, avec l’aide de la philosophie pragmatiste
à prendre congé des visions sociologiques qui l’appréhendent
comme un être serein et entièrement à son aise, au prétexte Le dernier exemple que je prendrai concerne la question des
qu’il serait parfaitement ajusté, en vertu de sa socialisation, à dispositions et de ce qu’il est convenu d’appeler, en sociolo‑
son environnement sociomatériel. gie, la socialisation. C’est là une question que pendant long‑
temps, la sociologie pragmatique, dans le sillage de laquelle
Pour achever de théoriser cette conception de l’acteur social je me situe, a pu donner l’impression de négliger. Le disposi‑
nécessairement inquiet et de la part nécessairement incons‑ tionnalisme, il est vrai, n’est utile ni à la description de l’action,
ciente de son action, j’ai emprunté à Leibniz encore une ni à sa compréhension, deux tâches dont cette sociologie, à
notion : celle d’« incompossibilité », en lui faisant subir, à elle très juste raison, tenait à rappeler l’importance primordiale en
aussi, un traitement la rendant opératoire pour les sciences sciences sociales. Le dispositionnalisme n’en reste pas moins
sociales. En l’occurrence, là où Leibniz l’emploie au sujet de une nécessité dès lors qu’il s’agit de rendre prévisible l’action
l’action divine et de la question du meilleur des mondes, j’ai ou encore de l’expliquer par le passé de l’acteur, car dans ce
suggéré de l’employer pour rendre compte de l’action humaine cas, la durabilité du corps à travers des situations changeantes
et de la question de la production collective de l’ordre social doit être impérativement prise en charge conceptuellement.
(Lemieux, 2009, p. 164‑165). Ajoutons que sans nul doute, les sociologues pragmatiques ont
été d’autant moins prompts à se doter de concepts disposi‑
Que conclure de cet usage, qui s’est progressivement inten‑ tionnels, que le concept dominant en France à ce sujet était,
sifié, de la philosophie leibnizienne ? Essentiellement ceci, et reste aujourd’hui, l’habitus au sens de Bourdieu, une notion
me semble‑t‑il : que ce ne sont pas seulement à des réseaux qui donne de l’identité individuelle une conception beaucoup

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trop monolithique pour être compatible avec le postulat de plu‑ chapitre 8 de mon livre. J’y ai parlé d’abord de tendances
ralisme auquel les pragmatistes tiennent par-dessus tout18. « corporelles » à agir : un pléonasme destiné à insister sur le
fait que ces tendances à agir animent le corps en son entier
Rapportée à la question des relations entre philosophie et socio‑ et dépassent de beaucoup, par conséquent, ce que l’individu
logie, la notion d’habitus ne manque certes pas d’intérêt. Elle aperçoit lui‑même actuellement de ses jugements et de son
est en effet un concept d’origine philosophique, puisque direc‑ action. J’y ai ensuite développé l’idée que ces tendances sont
tement issu de la tradition aristotélicienne et de saint Thomas, initialement communiquées à l’individu de l’extérieur, puis
avant d’avoir été repris dans les œuvres de sociologues tels que renforcées ou diminuées en lui au fil des expériences qu’il vit.
Max Weber et de Norbert Elias, puis de manière systématique J’y ai insisté également – point fondamental d’un point de vue
dans celle de Pierre  Bourdieu (Héran, 1987). On peut y voir pragmatiste – sur le fait que ces tendances à agir sont néces‑
un témoignage du fait que le conversionnisme est une pratique sairement plurielles et qu’elles peuvent donc se confirmer et se
au moins aussi ancienne en sciences sociales que le démarca‑ renforcer mutuellement mais aussi, parfois, entrer en contra‑
tionnisme strict. Puisque d’éminents sociologues ont ouvert la diction les unes avec les autres, provoquant alors chez l’indi‑
voie en allant chercher du côté de la philosophie aristotélicienne vidu concerné des tensions et des inquiétudes particulièrement
des ingrédients conceptuels pour penser, en sciences sociales, fortes. Enfin, j’y ai insisté sur un point de méthode, capital du
la question des dispositions, pourquoi ne pas les imiter, au point de vue de l’enquête en sciences sociales, à savoir que les
moment où la nécessité se fait sentir de se doter d’un concept tendances à agir ne sont descriptibles qu’à travers les actions

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dispositionnel qui soit mieux accordé que la notion d’habitus, à qui les rendent manifestes.
la sociologie pragmatique ? Tel fut mon raisonnement. Je ne fus
pas long à constater qu’il existait en philosophie, de toute évi‑ Cette esquisse d’une théorie de la socialisation –  car il s’agit
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dence, de très nombreux concepts dispositionnels respectueux bien de cela – creuse un écart critique, quoique assez faible,
du postulat de pluralisme, à savoir tous ceux que les philo‑ avec la conception bourdieusienne de l’habitus. Elle insiste
sophes pragmatistes avaient forgés. Ainsi, le concept d’habi‑ sur le caractère nécessairement pluriel des dispositions,
tudes (au pluriel) chez Peirce et chez Dewey. Ainsi le concept de là où l’habitus bourdieusien met plutôt l’accent sur la cohé‑
tendances à agir (au pluriel également) chez George H. Mead . 19 rence de nos structures comportementales. En outre, elle
met en lumière l’aspect nécessairement évolutif des disposi‑
C’est ce dernier concept que j’ai pris le parti d’essayer d’emprun‑ tions  –  appelées à se renforcer ou à diminuer, et quoi qu’il en
ter. Mead est sans doute, de tous les philosophes pragmatistes, soit, à se ré‑agencer, du seul fait que de nouvelles expériences
celui qui se révèle le plus proche, dans sa démarche comme sont vécues, fussent‑elles des expériences du même type que
dans ses analyses, du point de vue des sciences sociales . 20
les expériences antérieurement vécues –, là où l’habitus bour‑
Peut‑être est‑ce la raison pour laquelle sa façon de concevoir dieusien insiste plutôt sur l’aspect éminemment conservateur
les dispositions m’a paru la plus intéressante pour l’usage que des dispositions à travers, notamment, l’idée d’une « inertie de
je voulais en faire. Mead, cependant, n’en est pas moins, de l’habitus »21. En raison de cet écart critique, qui a un sens très
son propre aveu, un philosophe. Son concept de tendances à concret et des conséquences immédiates pour l’enquête en
agir (tendencies to act), quoique profondément informé par les sciences sociales, j’ai voulu opposer à la notion d’habitus
sciences de la vie et les travaux des psychologues, relève d’une en sa conception bourdieusienne, une notion d’un type com‑
réflexion philosophique. Il mérite en cela, si l’on veut en user en parable, mais capable d’exprimer une vision plus dynamique :
sciences sociales, d’être retraduit à l’intérieur d’une perspective il m’a semblé que le « conatus » spinoziste pouvait jouer effi‑
proprement sociologique. C’est ce à quoi je me suis attelé au cacement ce rôle. Aussi ai‑je proposé de parler, par opposition

18.  Voir sur ce point Lemieux (2011), p. 261‑265.


21.  Et cela, même s’il convient de rappeler que dans la perspective bour‑
19.  Sur la place centrale que le dispositionnalisme occupe dans la philo‑ dieusienne, l’habitus n’opère jamais sur le mode de la duplication pure et
sophie pragmatiste, voir notamment Bourdieu (1998) ; Chauviré & Ogien simple de ce qui a été intériorisé mais sur celui de la transposition et de la
(2002). transférabilité des schèmes de perception et d’action, source de créativité
et d’improvisation.
20.  Voir notamment Mead (2006) ainsi que l’étude consacrée par Hans Joas
(2007).

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208 Philosophie et sociologie : payer le prix du passage

à la « sociologie de l’habitus », d’une « anthropologie du cona‑ seule critique valable – qui est aussi, peut‑être, la critique la plus
tus » (Lemieux, 2009, p. 205‑212). Anthropologie du conatus, radicale qui soit – de la philosophie. Pareille critique en acte tient
c’est‑à‑dire, si l’on suit Spinoza, anthropologie du désir. Ou tout entière dans l’affirmation d’un ethos, celui de la recherche
pourrait‑on dire, tout aussi bien, anthropologie de l’appétit empirique, et se traduit par un effort particulier du chercheur
ou encore, de la volonté. Tous ces termes, qui sont pour Spinoza pour produire des outils conceptuels qui soient opératoires pour
des équivalents, nous forcent à penser dynamiquement et nous l’enquête sur le monde social plutôt que de l’être prioritairement,
aident ainsi à nous éloigner d’une conception statique ou pure‑ ou seulement, pour la réflexion théorique. Pour autant, elle n’im‑
ment répétitive des dispositions. Ils nous orientent, non pas plique ni l’oubli ni le mépris de la philosophie. Elle requiert, au
vers le langage de la reproduction du même, mais vers celui de contraire, que continue à se tenir devant elle ce à quoi elle doit
la tendance, c’est‑à‑dire de l’amplification ou de la diminution. répondre comme à un rappel de ses propres ambitions.
Dans cette optique, la proposition de Spinoza selon laquelle
« le désir est l’essence de l’homme » devient traduisible par Il est à noter que le prix du passage peut sembler moindre
quelque chose comme : « tout homme a tendance à agir » – un vis‑à‑vis des concepts qu’ont forgés les philosophes les plus
énoncé qui, du point de vue de la façon de conduire l’enquête proches dans leur démarche du raisonnement sociologique,
en sciences sociales, et des présupposés que le chercheur c’est‑à‑dire les plus conscients des limites inhérentes à l’ethno‑
peut entretenir vis‑à‑vis de la passivité des acteurs qu’il étudie, centrisme, à l’intellectualisme, à l’individualisme et à l’introspec‑
revêt une importance primordiale. tionnisme. Tels par exemple ceux qui appartiennent à la tradition

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que Vincent Descombes (1995) a appelés de « l’extériorité de
l’esprit », ou qui s’inspirent du marxisme, ou encore, de cer‑
Conclusion taines formes de pragmatisme. Dans mon propre travail, ce sont
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ces philosophes‑là que, sans nul doute, j’ai le plus volontiers et


J’ai essayé ici de suggérer que le fait qu’il y a toujours à payer, le plus spontanément sollicités. Pourtant, à compter du moment
entre philosophie et sociologie, un « prix du passage » implique où nous assumons une position conversionniste, même ces
de devoir procéder, plus encore qu’à un réajustement dans la philosophies‑là doivent être reconnues comme n’étant pas des
définition des concepts, à un changement dans leurs usages sociologies, et comme n’ayant pas en elles‑mêmes vocation à
pratiques. Ainsi, dès lors qu’un concept philosophique est passé le devenir. Par conséquent, même les concepts issus de ces
du côté des sciences sociales, il n’est de facto plus le même car philosophes‑là, si nous voulons tenter d’en faire usage en
il a désormais pris place au sein d’un dispositif de savoir fonciè‑ sciences sociales, doivent payer le prix d’un passage. Même eux
rement autre. On pourrait aller jusqu’à parler, à cet égard, d’une doivent être « repris » et rendus utilisables concrètement dans
véritable critique sociologique des concepts philosophiques. l’enquête sociologique. En outre, la position conversionniste nous
Celle‑ci ne consiste pas à contester la signification philosophique conduit à nous intéresser, tout autant qu’à ces philosophies‑là,
des concepts philosophiques – ce qui impliquerait que le socio‑ aux philosophies en apparence les plus hermétiques au raison‑
logue s’essaie à une discussion sur le terrain philosophique, nement sociologique. Ces dernières aussi lancent aux sciences
cédant alors à un intégrationnisme naïf. Elle consiste plutôt à sociales des défis qui valent d’être relevés22. Car les concepts
proposer, pour ces concepts, un autre usage pratique, à savoir qu’elles forgent pour appréhender ou valoriser certaines dimen‑
un usage pour l’enquête en sciences sociales – usage qui modi‑ sions de l’expérience (comme par exemple, l’existence d’un
fiera de facto leur signification et leurs effets heuristiques. C’est moi autonome, la conscience personnelle ou l’impossibilité de
dire que d’un point de vue conversionniste, la philosophie ne communiquer avec autrui) attendent, eux aussi, leur critique
saurait être critiquée par les sociologues autrement qu’en acte. sociologique, c’est‑à‑dire leur conversion en des concepts opé‑
Entendons par là que, pour le sociologue, c’est dans le fait même ratoires pour l’enquête sociologique. Descartes, de ce point de
de privilégier un usage sociologique, et non pas philosophique, vue, pourrait s’avérer, pour les sciences sociales, aussi utile et
de certains concepts et schèmes de raisonnement, que réside la passionnant que Spinoza ou Leibniz.

22.  Voir, à ce sujet, Benoist & Karsenti (2001).

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Cyril Lemieux 209

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