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D O S S I ER

La guerre des indices. L’inflation au Brésil


(1964-1994)

Federico Neiburg
PP. 25-46

e dimanche 27 août 1978, en pleine dictature militaire, la ville de São

L Paulo a été le théâtre d’une rare expérience de mobilisation collective.


Selon les journaux, des dizaines de milliers de personnes se sont réunies
place da Sé – les organisateurs ont parlé de plus de cinquante mille personnes –
au centre de la métropole brésilienne, pour protester contre le coût de la vie. Les
manifestants n’étaient pas là simplement pour se plaindre de l’augmentation des
prix ; ils s’étaient rassemblés pour dénoncer la fausseté d’un chiffre public (Porter
1995)1, celui qui mesurait l’inflation et servait pour calculer le réajustement des
salaires : l’indice officiel de l’inflation. C’est sur ce chiffre qu’était basé le système
de « correction monétaire » mis en place par le gouvernement militaire peu après
le coup d’État de 1964. Il était utilisé depuis lors pour fixer les principaux prix
de l’économie brésilienne, en accompagnant l’inflation persistante, toujours plus
intense, et permettait, selon les spécialistes, que les « agents économiques » puis-
sent gérer l’inflation, prévoir (et se protéger contre) l’augmentation des prix.
Un des orateurs de l’évènement fut présenté comme un économiste. Il s’agis-
sait du directeur technique du Département intersyndical de statistique et
d’études socioéconomiques (Departamento Intersindical de Estatística e Estudos
Sócio-econômicos, DIEESE) qui dépendait de l’association des syndicats de
l’État de São Paulo. Il expliqua à la foule comment se fabrique un indice d’infla-
tion digne de confiance et quelles pouvaient être les équivoques dans le calcul de
ces chiffres. Il questionna aussi la véracité de l’indicateur élaboré par l’Institut
brésilien d’économie (Instituto Brasileiro de Economia, IBRE) de la fondation
Getúlio-Vargas (FGV), considéré par le gouvernement comme l’indice officiel
de l’inflation (IGP, Índice Geral de Preços, indice général des prix). Selon le

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DIEESE, le nombre divulgué par l’IBRE était une erreur et un mensonge.
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Concrètement, ce qui était remis en question était l’indice d’inflation relatif à


l’année de 1973. Selon l’IBRE, l’inflation avait atteint les 12,6 %, selon le
DIEESE le nombre correct était 22,5 %2.
Un rapport élaboré par une mission de la Banque mondiale et publié peu
avant le meeting de la place da Sé remettait en question les nombres de la comp-
tabilité nationale, notamment l’indicateur d’inflation de 19733. Les manchettes
des grands journaux de l’époque répercutèrent l’information, appuyant ainsi la
dénonciation faite par les syndicats et renforçant la demande pour des nombres
plus dignes de confiance. Un des leaders présents au meeting annonça à la foule
que le « Mouvement pour le coût de la vie » avait réussi à dépasser les 15 % du
million de signatures nécessaires pour la pétition qui serait déposée au gouverne-
ment fédéral et au Congrès national.
Le langage des nombres et des pourcentages était dans l’air du temps. On
peut dire, en reprenant l’expression de Timothy Mitchell (2002 : 101), que
l’espace public était devenu en bonne partie un « espace de calculabilité ». Le
ministre de la Planification déclara que « tout indice a ses imperfections ». Un
spécialiste affirma la nécessité de « distinguer les indices de la réalité ». Un autre
expliqua : « nous ne voulons pas déprécier les informations fournies par les
indices. Au contraire, ils sont extrêmement utiles. Notre objectif est de les rendre
plus proches de la réalité ».
À cette époque, une commission parlementaire d’investigation (Commissão
Parlamentar de Inquérito, CPI) sur les nombres fut créée au Congrès national.
Son objectif était d’enquêter sur la supposée tergiversation des indices officiels
de l’inflation. Durant plusieurs mois, cette commission a vu défiler des
ministres, des secrétaires d’État et, principalement, des professionnels des
nombres4. Ils discutèrent et expliquèrent au Congrès, aux journaux, à la radio et
à la télévision, la nature de ces indices, les méthodes pour les calculer et leurs
effets sur la vie collective. La CPI donna finalement raison aux syndicats et
imposa au gouvernement militaire une de ses premières défaites politiques5.
Les évènements qui eurent lieu au cours de ces années sont considérés comme
un moment important de l’histoire récente du Brésil. Ils se déroulèrent parallèle-
ment à un mouvement de grèves dans la région industrielle de São Paulo, à la créa-
tion du Parti des travailleurs et à l’ascension du leadership de Luiz Inácio Lula da
Silva à l’échelle nationale. Certains considèrent ces évènements comme un des
points d’inflexion de la fin de la dictature militaire qui terminera un peu plus de
dix ans plus tard. D’autres mettent en évidence leur rôle dans le processus d’aug-
mentation de l’inflation et de généralisation du système d’indexation qui serait à la
base des vagues d’hyperinflation qui ont traversé le pays dix ans plus tard.
Mon intérêt pour ces évènements n’est cependant pas lié à l’histoire politique
contemporaine du Brésil, ni aux discussions sur les causes de l’inflation et l’adé-
quation des « remèdes » utilisés pour soigner cette « maladie » : ce qu’on a appelé

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Le Mouvement contre le coût de la vie, Place da Sé, São Paulo 1978.© Cliché de l’auteur.

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les plans de stabilisation monétaire6. Mon objectif est plutôt de les considérer
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comme des « évènements critiques » (Das 1995) qui révèlent (1) certains aspects
de la sociogenèse des chiffres publics et de leurs sens sociaux ; (2) les relations
entre les professionnels et les laboratoires qui calculent et diffusent des chiffres
publics ; (3) la transformation de ces nombres en de véritables dispositifs cultu-
rels, des catégories clés de la perception et de l’action de la vie quotidienne qui
articulent des idées et des pratiques numériques monétaires, érudites et ordi-
naires. Pour ce faire, il sera nécessaire de mettre en perspective l’indexation de la
vie sociale brésilienne, en insérant les évènements de 1978 dans des processus de
plus longue durée.

Indexation
La lutte entamée en 1978 autour des indices d’inflation atteignait le cœur du
système de correction monétaire institué dans le pays plus d’une décennie aupara-
vant. Cette histoire remonte à la veille du coup d’État de 1964, lorsque la
demande pour de meilleures statistiques commença à être véhiculée dans la presse
par ceux qui exigeaient la fin du gouvernement du président João Goulart en rai-
son, justement, de sa supposée incapacité à contrôler l’augmentation des prix.
Observer les affrontements de ces années avec nos yeux du présent, habitués
à une perception quantitative de l’inflation, peut sembler étrange. À l’époque,
ceux qui dénonçaient le manque de contrôle du « tigre de l’inflation » ou encore
les effets insupportables du « fouet de l’augmentation des prix » utilisaient un
répertoire de formules qualitatives qui révélait la supposée incapacité de concep-
tualiser le phénomène. Pour traiter un mal qu’ils percevaient de manière vague
par des expressions qui faisaient fi des quantités (il était courant d’entendre que «
tous les citoyens brésiliens peuvent sentir la maladie dans leur poche »), des ins-
truments de diagnostic plus précis étaient nécessaires, des indices nationaux
d’inflation dignes de confiance, dont la fabrication était perçue comme le début
du traitement.
Le programme d’action économique du gouvernement (Plano de Ação Eco-
nômica do Governo, PAEG) lancé immédiatement après le coup d’État de 1964
avait pour objectif principal de « protéger » les agents économiques de la perte de
valeur de la monnaie, « inhiber les mouvements de panique » monétaire et les
« fuites » vers d’autres actifs par le biais d’un système de contrôle des prix futurs
appelé « correction monétaire ». Construits à partir des indices d’inflation mesu-
rant des variations de prix dans le passé, les indexateurs qui cherchaient à établir
les réajustements de prix dans le futur étaient le principal dispositif du système7.
Plus loin dans le texte, nous observerons en détail la fabrication de ces dispo-
sitifs, indices et indexateurs. Pour l’instant, rappelons que des indexateurs sont
des nombres qui avaient un poids juridique et des prétentions performatives car

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ils cherchent à réguler le rythme des réajustements des prix. Au départ, le système
de correction monétaire et les premiers indexateurs contrôlaient les transactions
financières (les emprunts bancaires, les carnets de dépôts et les titres de la dette
publique), les loyers et les salaires. Au fil des ans, le système s’est répandu et s’est
enraciné dans d’autres types de transactions économiques. Durant la seconde par-
tie des années 1970, le mécanisme de correction monétaire a aussi servi pour fixer
les prix de biens contrôlés par le gouvernement, comme l’essence, le pain, les
billets de transport public, les devises étrangères, principalement le taux de
change du dollar, les matières premières, les automobiles, les boissons et même les
honoraires des professions libérales (médecins, avocats, psychanalystes) qui
variaient selon des intervalles de temps chaque fois plus petits.
Le premier de ces indexateurs fut créé dans le cadre du PAEG et s’appelait
ORTN (Obrigação Reajustável do Tesouro Nacional [Obligations réajustables
du Trésor national]). De nombreux autres lui ont succédé, également identifiés
par des sigles : OTN (Obrigação do Tesouro Nacional), BTN (Bônus do Tesouro
Nacional), URP (Unidade de Referência de Preços), URV (Unidade Real de
Valor), UFIR (Unidade Fiscal de Referência), etc. Tous exprimaient des varia-
tions d’indices de prix. L’ORTN était indexé mensuellement, selon les change-
ments de l’IGP élaboré par la FGV. D’autres étaient basés sur des pondérations
entre des indices différents, créés par la FGV ou par d’autres laboratoires8.
Certains indices mesuraient les augmentations de prix passés dans des sec-
teurs spécifiques (comme la construction) ou calculaient l’augmentation du coût
de la vie de manière différenciée, pour des groupes sociaux spécifiques – dans un
premier temps en fonction du niveau des revenus et, en un second, en considé-
rant chaque fois plus de variables comme la scolarité, l’habitat, la tranche d’âge,
le genre, la couleur de la peau… Au contraire, des indices de variations de prix,
purement descriptifs, les indexateurs sont aussi prescriptifs, ils établissent et ten-
tent de gérer les variations futures. Les premiers d’entre eux, comme l’ORTN,
projetaient les variations mensuelles de prix ; ensuite, comme les taux d’inflation
continuaient à augmenter, les nouveaux indexateurs projetaient des variations
correspondant à des intervalles progressivement plus petits : quinze jours, une
semaine, vingt-quatre heures9… En 1979, les salaires ont commencé à être
indexés chaque semestre (et non plus chaque année). En 1988, les réajustements
sont devenus trimestriels. Même chose concernant les loyers. Au début des
années 1990, l’indexateur quotidien du marché financier (appelé l’overnight) est
devenu accessible à toutes les personnes possédant un compte en banque. Ces
dernières ont dès lors pu bénéficier d’un taux d’intérêt fixé chaque vingt-quatre
heures, notamment pour des placements de faible valeur à la portée des salariés.
Des professionnels des nombres considèrent les indexateurs comme des
« quasi-monnaies »10 dans la mesure où ils possèdent certaines des fonctions que
les théories économiques attribuent à l’argent (unité de compte, réserve de
valeur, moyen de paiement). De fait, dans tous les cas, les indexateurs fonction-

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naient comme des unités de compte pour établir les prix. Certains servaient de
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réserve de valeur – l’ORTN, par exemple, désignait aussi un titre public com-
mercialisé sur le marché financier et dont le prix variait chaque six mois11. Ils ne
servent jamais de moyen de paiement.
Quand en 1988 j’ai atterri à Rio de Janeiro, ville où j’avais décidé de m’instal-
ler pour commencer un doctorat en anthropologie, j’ai changé quelques dollars à
l’aéroport. On m’a rendu en échange un mélange de cruzados récemment mis sur
le marché et d’anciens cruzeiros. Moins de trois années plus tard, ces derniers
furent substitués par les cruzados novos. La sensation de familiarité était inévi-
table : je venais de quitter l’Argentine peu après le lancement des billets austral, la
monnaie qui allait remplacer le peso. Cette année-là, l’inflation dans les deux pays
était représentée par des numéros à quatre chiffres : au Brésil elle dépassait les
1 000 % et en Argentine elle atteindra les 5 000 % l’année suivante.
À Rio de Janeiro comme à Buenos Aires, les gens pensaient et manipulaient
intensément les nombres. Ils investissaient du temps et de l’énergie pour calculer
et discuter d’argent. Ils s’occupaient de questions monétaires, troquaient des
monnaies contre d’autres et échangeaient compulsivement de l’argent contre
d’autres objets en achetant. L’image des files au supermarché et le bruit des
machines étiqueteuses – avant l’existence des systèmes digitaux que l’on connaît
aujourd’hui – renforçaient la sensation de « maintenant, plus rien n’a de prix »,
une expression que l’on pouvait entendre de la bouche des personnes âgées qui se
rappelaient les époques où les gens étaient moins obsessivement préoccupés par
la valeur de l’argent. L’intensification paradoxale de la consommation (O’Dou-
gherty 2002), caractéristique des processus inflationnistes qui, à leur tour, entraî-
nent la rareté des biens, alimentant l’augmentation des prix, avait plusieurs
corollaires, notamment au niveau de l’organisation spatiale des foyers : dans les
appartements de certaines familles de classe moyenne, on pouvait observer
l’accumulation de réfrigérateurs et de congélateurs afin d’augmenter la capacité
de stockage des aliments12.
Cependant, aux yeux d’un habitué de l’inflation argentine, les Brésiliens
semblaient vivre d’une façon différente, plus ordonnée, la vertigineuse perte de
valeur de l’argent13. L’expression clé de cet ordre à la brésilienne, que j’ai eu
l’occasion d’entendre pour la première fois lors de mon arrivée à Rio de Janeiro,
était justement la « correction monétaire ». Elle permettait que tous les salaires, y
compris les salaires de mes professeurs et ma bourse, soient indexés en fonction
de la variation de l’indice URP (unité référentielle des prix), ce qui signifiait que
leur valeur doublait tous les quatre-vingt-dix jours. Le même principe fonction-
nait pour les loyers et de nombreux autres contrats. Ils étaient réajustés en fonc-
tion de l’URP et leur valeur nominale doublait chaque trois mois. Ainsi, si
quelqu’un avait la chance de recevoir le réajustement de son salaire avant que la
valeur du loyer ne soit elle aussi réajustée, il avait dans les mains une somme
d’argent « chaud » qui pouvait être échangée (et devait l’être rapidement) contre

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d’autres biens. Une autre possibilité était de courir à la banque pour « investir »
l’argent dans l’overnight qui, à l’époque, avait un rendement de plus de 3 %
d’intérêt par jour (samedis et dimanches inclus). Cette alternative expliquait les
retards de paiement de loyer, courants à cette époque ; il était évidemment inté-
ressant de capitaliser (render) sur cet argent pendant le week-end !
Une des choses qui m’impressionnaient le plus était de voir que mes amis
brésiliens téléphonaient ou allaient quasiment tous les jours à la banque, à la dif-
férence de mes camarades argentins, occupés de façon obsessive à échanger sur le
marché noir la monnaie nationale qui « pourrissait » dans les mains contre des
dollars dont la valeur augmentait chaque jour. Au Brésil, des étudiants comme
moi, qui vivaient principalement d’une bourse d’étude, géraient avec une énorme
habileté et beaucoup de parcimonie leurs comptes en banques, cartes de crédit et
talons de chèques, en manipulant des investissements divers faits avec l’argent du
mois, pour tenter de retarder au maximum les paiements, grâce à un jeu de
nombres et de calculs qu’ils semblaient maîtriser à la perfection. De fait, j’étais
face à un art – l’art de la correction monétaire, de l’indexation, de la manipula-
tion de nombres et de monnaies fictives – auquel des générations de brésiliens
avaient été éduquées durant des décennies14.

Laboratoires
Les différences entre les cultures monétaires argentine et brésilienne sont sans
aucun doute le produit de configurations différenciées du champ des profession-
nels de chaque pays ; l’univers des spécialistes au Brésil est plus dense, plus proche
des centres de décision et d’élaboration des politiques publiques (Neiburg 2006).
La guerre des indices en cours au Brésil durant les années 1970 doit aussi être
mise en relation avec l’expansion du champ des professionnels des nombres et la
transformation de ces spécialistes en intellectuels publics. Parallèlement, elle était
aussi liée au fait que les nombres produits par ces professionnels se sont transfor-
més en dispositifs dotés de sens et manipulés dans des univers sociaux chaque fois
plus vastes, bien au-delà du circuit des experts. Les deux institutions entrées en
conflit en 1978, la FGV et le DIEESE, occupaient des positions distinctes et
avaient des rôles différents. Elles étaient cependant aussi fondamentales l’une que
l’autre dans ces nouvelles configurations sociales et culturelles organisées autour
des nombres et des variations de la valeur monétaire de l’argent.
La FGV fut constituée à Rio de Janeiro en 1944. Deux ans plus tard, son
Centre d’étude de l’économie est devenu le premier laboratoire de production de
chiffres publics à l’échelle nationale. En 1951, le centre, désormais appelé IBRE,
a été pionnier dans le calcul du revenu national, de la balance des paiements et
de l’inflation. Au début, ses techniciens rassemblaient des nombres déjà dispo-
nibles produits par l’Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE), le

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ministère de l’Économie, la banque du Brésil, les gouvernements des États et des
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municipalités. Peu de temps après, le laboratoire a commencé à produire ses


propres données. Le premier IGP a été lancé par la FGV en 1949. L’IBRE a été
un espace clé dans les transformations en cours dans le champ des sciences éco-
nomiques. Certains de ses principaux cadres ont participé à la fondation des pre-
mières facultés d’économie – en 1938, celle de sciences économiques et adminis-
tratives de Rio de Janeiro et, en 1946, celle de la faculté nationale des sciences
économiques de l’Université du Brésil – et ont pris part aux changements de la
bureaucratie étatique à l’ère du « développement », notamment à la reformulation
du système de statistiques et de comptes nationaux dont l’importance cruciale
était reconnue par tous15.
Le DIEESE a été créé à São Paulo en 1955, après une période intense de
grèves au cours desquelles le syndicat des banquiers a joué un rôle important.
C’est parmi les leaders des banquiers de São Paulo, déjà relativement familiarisés
avec les nombres, qu’est née l’initiative de créer une instance de production de
statistiques, en commençant par l’élaboration d’indices des prix qui puissent être
confrontés aux nombres avancés par les patrons et le gouvernement lors des
négociations salariales. C’est en 1951 qu’a été organisée la première commission
(formée par les épouses de sept syndicalistes) chargée de faire un relevé des prix
sur les marchés et dans les magasins. Les syndicats de São Paulo se sont par la
suite rapprochés de sociologues de l’Université et de l’École libre de sociologie et
de politique de São Paulo (toutes deux créées dans les années 1930), transfor-
mant le DIEESE en une institution singulière de « recherche et consultance »
dans laquelle travaillaient principalement des sociologues et des économistes. La
nouvelle équipe de professionnels a commencé à divulguer l’ICV (Índice do
Custo de Vida, indice du coût de la vie) et ensuite le CBN (Cesta básica nacio-
nal, panier de base national) basé sur la Recherche de budget familial (réalisée
pour la première fois en 1958). Ces deux indices permettent de calculer des
variations mensuelles ; le premier était limité à la ville de São Paulo, le deuxième
a progressivement inclus d’autres capitales16.
De fait, dans l’après-guerre et beaucoup plus intensément à partir des années
1960, le Brésil a connu une véritable prolifération de ces chiffres publics. Ce
processus d’indexation de la vie sociale et la cohabitation permanente avec les
indices et les indexateurs est concomitant de l’expansion du champ des profes-
sionnels des nombres. Formés dans les nouvelles facultés d’économie (parfois
dans certaines facultés de sociologie orientée vers la statistique et, plus tard, en
journalisme) et recrutés par un nombre croissant d’institutions sponsorisées par
les gouvernements (fédéral, des États et des municipalités) et par les syndicats de
patrons et de travailleurs, ces professionnels entraient en concurrence sur le mar-
ché des idées et des politiques. Ils élaboraient et vendaient des nombres ensuite
consommés dans l’espace public économique, chaque fois plus peuplé de labora-
toires de production de nombres, de bulletins d’entreprises et d’associations, de

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revues de grande circulation, de journaux et de sections informatives qui, à leur
tour, augmentaient le marché du travail de ces professionnels.
Durant ces années de débats sur la nature de l’inflation et de création de dispo-
sitifs (comme les indexateurs) pour en finir avec, ou du moins pour la réguler et
apprendre à vivre avec elle, les spécialistes ont développé une véritable pédagogie
de l’instabilité monétaire. Au cours de ce processus, des générations de Brésiliens
se sont habituées à gérer des nombres et ont intériorisé l’idée que la valeur de
l’argent dépend de situations transitoires, qu’elle est le produit de conventions et
de relations de force, elles-mêmes réversibles et résultant de la volatilité de circons-
tances. Comme le suggèrent Bruce Carruthers et Sarah Babb (1996), les crises ont
un effet heuristique sur les perceptions ordinaires des phénomènes monétaires :
elles révèlent à la population la nature conventionnelle de la valeur de l’argent17.
L’annonce de chaque nouvel indexateur faisait partie du lancement de plans
de stabilisation monétaire dont l’objectif était à chaque fois d’étancher la dévalo-
risation de l’argent et de contenir l’inflation. Durant la phase la plus aiguë d’aug-
mentation des prix, entre 1986 et 1994, huit plans de stabilisation ont été lancés,
toujours en respectant le même ordre rituel en six actes qui finissait par être
connu de tous : (1) l’annonce avait toujours lieu la nuit, à l’apogée de la préoccu-
pation publique face à l’augmentation des prix, parfois en pleine crise politique
nationale et parallèlement à la révocation de ministres ou à la démission du
propre président ; (2) peu avant des rumeurs circulaient sur le lancement d’un
nouveau « package » et sur la nature des mesures prises18 ; (3) le président s’adres-
sait à la nation sur la chaîne nationale de radio et télévision et annonçait des
« mesures graves » qui permettraient d’entamer un processus de récupération19 ;
(4) le ministre de l’Économie prenait ensuite la parole, parfois accompagné du
ministre de la Planification et/ou du président de la Banque centrale, et expli-
quait la nature des mesures prises, appuyés par des graphiques et des projections ;
(5) immédiatement après l’annonce, les professionnels des nombres (principale-
ment des économistes et des journalistes) interprétaient les mesures, montraient
des nombres, des graphiques et des tableaux servant à expliquer à la population
comment devaient désormais être faits les calculs de la valeur de l’argent, des
prix, des contrats et des salaires ; (6) on décrétait ensuite quelques jours fériés
pour que la population puisse comprendre et se préparer à jouer avec les nou-
velles règles – dans certains cas, il s’agissait d’un jour, dans d’autres de plusieurs
jours, parfois seules les banques étaient fermées.
Un des éléments centraux des programmes de stabilisation était le change-
ment de monnaie nationale, changement qui était accompagné de la suppression
de plusieurs zéros. En 1986, par exemple, lors du passage du cruzeiro (Cr$) au
cruzado (Cz$) trois zéros furent supprimés (1 Cz$ était équivalent à 1 000 Cr$
anciens). Parfois, la perte de valeur était plus rapide que le rythme d’émission, ce
qui obligeait le gouvernement à mettre en circulation des billets anciens cachetés
avec la nouvelle valeur et la nouvelle dénomination (par exemple, un billet de

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La création de deux nouvelles
monnaies. La vitesse de la perte de
valeur de l'argent est plus grande que
celle de l'émission, les billets anciens
circulent avec le cachet de la nouvelle
appellation.

En février 1986 est créé le Cruzado:


100 Cruzados valent 100.000 anciens
Cruzeiros

En Janvier 1989 est créé le Novo Cruzado; un


Cruzado Novo vaut 1000 Cruzados antigos

1 000 Cr$ sur lequel était apposé un cachet qui indiquait qu’il s’agissait désor-
mais d’un billet d’1 Cz$). Une autre caractéristique de ces plans était le fait que
les indexateurs à la base des calculs et des tableaux permettaient la conversion
des anciennes monnaies en nouvelles.
Ces caractéristiques se sont manifestées de manière exacerbée lors du dernier
programme de stabilisation monétaire mis en place au Brésil en 1994, le Plan real.
Il établissait un modèle de transition entre les deux monnaies (l’ancien cruzeiro
real, malade, et le nouveau real dont on espérait qu’il serait sain) qui s’appuyait sur
l’usage d’une troisième monnaie, une monnaie de compte, un indexateur appelé
URV (unité réelle de valeur). Une caractéristique singulière de cette monnaie de
compte est qu’elle eut un effet de synchronisation, en unifiant de fait (et légale-
ment) la pluralité des indexateurs qui existaient à cette époque, ce qui initiait sa
transformation en monnaie « réelle », c’est-à-dire, en moyen de paiement20.
Après le lancement du plan, le système de transformation d’une monnaie en
une autre fut enseigné à la population. Pendant des mois, les gens ont appris à
calculer tous les prix (de biens, services, contrats, intérêts, salaires) dans les deux
monnaies (cruzeiro real et real) en utilisant un tableau qui orientait, selon la
variation quotidienne d’une unité de compte, l’indexateur URV, la disparition
graduelle du cruzeiro real et l’implantation progressive du real. À la fin du
tableau (et à une date précise : le vendredi 1er juillet 1994), l’URV serait équiva-
lente à un real, la nouvelle monnaie serait finalement créée. Durant cette
période, un système monétaire ternaire était en cours, formé de deux moyens de
paiement ou monnaie « réelles » – une agonisante (le cruzeiro real) et l’autre nais-
sante (le real) – articulées autour d’une unité de référence, une monnaie imagi-
naire, une unité de compte, un indexateur (l’URV)21.

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VALORES DIÁRIOS DA URV POR SEMANA (DE CRUZEIROS REAIS A REAIS)
1ª 2ª
Seg Ter Qua Qui Sex Seg Ter Qua Qui Sex
semana semana

Data 28/02 01/03 02/03 03/03 04/03 Data 07/03 08/03 09/03 10/03 11/03
Valor – 647,50 657,50 667,65 677,98 Valor 688,47 699,13 709,96 720,97 732,18

3ª 4ª
Seg Ter Qua Qui Sex Seg Ter Qua Qui Sex
semana semana

Data 14/03 15/03 16/03 17/03 18/03 Data 21/03 22/03 23/03 24/03 25/03
Valor 743,76 755,52 767,47 779,61 792,15 Valor 805,53 819,80 834,32 849,10 864,14

5ª 6ª
Seg Ter Qua Qui Sex Seg Ter Qua Qui Sex
semana semana

Data 28/03 29/03 30/03 31/03 01/04 Data 04/04 05/04 06/04 07/04 08/04
Valor 879,45 895,03 913,50 931,05 931,05 Valor 931,05 948,93 967,16 985,74 1.004,68

7ª 8ª
Seg Ter Qua Qui Sex Seg Ter Qua Qui Sex
semana semana

Data 11/04 12/04 13/04 14/04 15/04 Data 18/04 19/04 20/04 21/04 22/04
Valor 1.023,98 1.043,65 1.063,70 1.084,13 1.104,96 Valor 1.126,18 1.147,81 1.169,80 1.191,93 1.191,93

9ª 10ª
Seg Ter Qua Qui Sex Seg Ter Qua Qui Sex
semana semana

Data 25/04 26/04 27/04 28/04 29/04 Data 02/05 03/05 04/05 05/05 06/05
Valor 1.313,97 1.235,99 1.258,12 1.280,19 1.302,65 Valor 1.323,92 1.345,54 1.367,56 1.389,94 1.412,74

11ª 12ª
Seg Ter Qua Qui Sex Seg Ter Qua Qui Sex
semana semana

Data 09/05 10/05 11/05 12/05 13/05 Data 16/05 17/05 18/05 19/05 20/05
Valor 1.435,92 1.459,76 1.484,27 1.509,20 1.534,66 Valor 1.560,55 1.586,87 1.613,64 1.640,86 1.668,54

13ª 14ª
Seg Ter Qua Qui Sex Seg Ter Qua Qui Sex
semana semana

Data 23/05 24/05 25/05 26/05 27/05 Data 30/05 31/05 01/06 02/06 03/06
Valor 1.696,69 1.725,31 1.754,41 1.784,00 1.814,09 Valor 1.844,69 1.875,82 1.908,68 1.942,11 1.942,11

15ª 16ª
Seg Ter Qua Qui Sex Seg Ter Qua Qui Sex
semana semana

Data 06/06 07/06 08/06 09/06 10/06 Data 13/06 14/06 15/06 16/06 17/06
Valor 1.976,13 2.010,74 2.046,38 2.082,65 2.119,80 Valor 2.157,78 2.196,55 2.236,02 2.276,91 2.318,55

17ª 18ª
Seg Ter Qua Qui Sex Seg Ter Qua Qui Sex
semana semana

Data 20/06 21/06 22/06 23/06 24/06 Data 27/06 28/06 29/06 30/06 01/07
Valor 2.361,49 2.406,05 2.452,17 2.499,18 2.547,09 Valor 2.596,58 2.647,03 2.698,46 2.750,00 R$ 1,00

Os valores das segundas-feiras são retroativos para os sábados e domingos. Fonte: Banco Central

Genèses 84, sept. 2011 35


Un exemple des calculs complexes qui
D O S S I E R

étaient realisés tous les jours. La valeur des


salaires devait être calculée selon la formule
suivante : on obtenait la moyenne des salaires
des quatre derniers mois en prenant comme
référence la monnaie courante agonisante (le
cruzeiro real) et on convertissait ce nombre
dans la valeur de l’URV à la date du paie-
La cohabitation entre une monnaie ment. Les variations quotidiennes étaient
en voie de disparition (le Cruzeiro
Real - CR$) et une nouvelle naissante établies par le ministère de l’Économie à
(le Real – R$). Cette photo a été prise partir d’un tableau publié dans les journaux
sur un marché de rue. et affiché dans les magasins et les supermar-
© Cliché de l’auteur.
chés. Pendant plusieurs mois, les prix étaient
indiqués dans les deux ou trois monnaies,
d’abord entre l’unité de compte URV et l’unité de paiement cruzeiro real, puis
entre deux unités de paiement, le cruzeiro real et le real, jusqu’à ce que progressi-
vement l’URV disparaisse, parallèlement à l’émission des premiers billets en real.

Nombres
Bien que les indexateurs soient fabriqués à partir d’indices d’inflation, ces
deux nombres (indexateurs et indices) n’ont pas le même sens et sont destinés à
des usages différents. Comme nous l’avons déjà mentionné, les indices mesurent
des variations de prix dans le passé – dans le cas d’augmentation, on parle
d’« inflation », en cas de diminution de « déflation ». Les indexateurs établissent,
au contraire, des réajustements de prix futurs. Mais leur efficacité performative ne
leur est pas immanente. Elle est le produit de configurations sociales au sein des-
quelles ces nombres existent et leur autorité, tout comme la légitimité des spécia-
listes qui les fabriquent, est reconnue22. Nous avons vu antérieurement que la
FGV et le DIEESE étaient des laboratoires importants dans l’univers social qui
tournait autour de l’inflation ; un univers que les spécialistes eux-mêmes contri-
buaient à créer en fabriquant et divulguant des indices et des indexateurs, des
nombres qui méritaient une énorme attention publique. C’est comme si ces
nombres – ces « quasi-monnaies », « monnaies fictives » ou « imaginaires » – expri-
maient un des attributs de l’argent moderne décrit par George Simmel : sa « cir-
cularité », une modalité particulière de « représentation normative se soumettant à
leurs propres normes » (1987 : 113), un type singulier d’objets qui est en même
temps un « effet des courants culturels régulés » et la « cause première » de ces cou-
rants (ibid : 181). Néanmoins, la force sociale et culturelle des indexateurs dérive
aussi du lien qu’ils permettent et produisent entre des temporalités différentes en
mettant en relation le passé et le futur. De ce fait surgit la vigueur du système de

36 Federico Neiburg s La guerre des indices. L’inflation au Brésil (1964-1994)


D O S S I ER
correction monétaire, l’importance croissante des indexateurs pour la régulation
de la vie collective et dans les perspectives d’avenir des individus et des familles.
La fabrication de ces nombres passe par trois opérations : on fait une
moyenne sur un panier de biens (on construit un indice de prix) ; on regarde
comment cette moyenne varie dans le temps (on calcule le taux d’inflation) ; et
on l’utilise pour projeter les variations futures (on produit un indexateur qui
indexe l’économie)23. Les indices d’inflation et les indexateurs appartiennent à
un même genre de nombres appelés génériquement indices (index numbers). Ils
expriment des proportions représentées par des pourcentages24 et des « change-
ments de magnitudes entre deux points dans le temps » (Fisher 1922 : 3-4). En
d’autres mots, « they are used to measure the change in some quantity which we
cannot observe directly, which we know to have a definite influence on many
other quantities which we can observe, tending to increase all, or diminish all,
while this influence concealed by the action of many causes affecting the sepa-
rate quantities in various ways »25 (Bowley 1926 : 196, cité dans Allen 2008 : 2).
Les index numbers ont des applications diverses. Ils peuvent servir à mesurer
des magnitudes de nature différente dans des domaines comme la démographie ou
la météorologie, mais c’est en économie qu’on rencontre les spécialistes et les théo-
ries qui les discutent, ainsi que les méthodes pour les fabriquer et les manipuler. Le
fait est que depuis le début, la question centrale pour les professionnels respon-
sables de l’invention de ces nombres était de calculer une moyenne de variation des
prix et, ensuite, la valeur de l’argent (Kendall 1969 ; Allen 2008 : chap. I). De nos
jours, n’importe quel lecteur de quotidien ou téléspectateur du journal télévisé est
habitué à s’endormir et à se réveiller au milieu d’une multitude d’index numbers :
notamment, les taux d’inflation, les taux de change entre devises (les prix relatifs
entre monnaies différentes), le taux de variation du produit intérieur brut (PIB)
(la croissance et la récession sont elles aussi représentées en index numbers), les per-
ceptions de risque et de confiance (d’entreprises ou de pays), les taux d’intérêt, etc.
On trouve normal que les variations de décimales de ces pourcentages soient
l’objet de débats passionnés dans lesquels des personnages publics dotés d’une sin-
gulière autorité discutent sur le bien-être collectif ou l’avenir de la nation.
Ces nombres font partie de la cosmologie économique moderne. Ils sont
l’objet de croyances, ils ont conquis la confiance publique. Ils semblent avoir
toujours existé, comme un fait naturel, mais ils ont cependant une histoire sin-
gulière. Selon certains chercheurs (par exemple, Kendall 1969 ; Kula 1984 : chap.
VIII ; Poovey 1998 : chap. II ; Mirowski 1991), les premiers registres de variation
de prix remontent à l’Europe du XVe siècle. Ils étaient liés à la tentative de calcu-
ler et dominer les fluctuations de la valeur monétaire de certains produits
(comme le pain) et de l’argent, dans des contextes d’augmentation des prix et de
pluralité monétaire (Einaudi 1953 ; Bloch 1954 ; Day 1998 ; Bompaire 2006 ;
Bompaire et Dumas 2000). Les expressions « monnaie imaginaire », « monnaie
fictive » et « monnaie fantôme » surgissent à cette époque pour désigner, juste-

Genèses 84, sept. 2011 37


D O S S I E R
La naissance d’un dispositif, les index numbers
Les quelques rares travaux portant sur l’histoire des plus célèbre est cependant le mathématicien et écono-
index numbers (Fischer 1922 : chap. I ; Kendall 1969 ; miste nord-américain Irving Fisher. C’est à cette époque,
Diewert et Nakamura 1993 ; Balk 2008 : chap. I ; Allen dans les années 1920, qu’un indice national des prix a
2008) font référence aux changements significatifs qu’a été élaboré pour la première fois aux États-Unis.
connus la représentation numérique des prix au début Fisher était connu, non seulement pour les développe-
du XVIIIe siècle. On commençait alors à calculer des ments théoriques et techniques relatifs à la mesure des
nombres plus abstraits, des pourcentages de nature dif- prix, mais aussi pour l’invention d’indexateurs et leur
férente, dont la portée n’était plus directement liée à des transformation en chiffres publics, en les fabriquant, les
produits spécifiques et visibles, mais bien à des agglo- vendant, et les convertissant en marchandises27. Il créa
mérats non directement observables de biens et de ser- une « agence de consultance » qui distribuait à ses
vices composant des «paniers». Les index numbers ont clients des feuilles imprimées avec des tableaux et des
été directement associés à l’idée de «coût de la vie». indices reprenant les variations de quelques-uns des
Le « père des index numbers » serait l’Anglais Joseph principaux prix de l’économie, introduisant ainsi dans
Lowe, auteur d’un livre publié en 1822 sur les troubles l’espace public économique nord-américain un nou-
occasionnés par les guerres napoléoniennes, dans veau type d’information qui, rapidement, changea
lequel il présente une série de tableaux montrant des l’agenda des journaux commerciaux. Peu avant la crise
pourcentages de variation d’agrégats de biens. Dans un de 1929, l’agence de Fisher lança pour la première fois
passage significatif, l’auteur affirme: «What would be the sur le marché des «titres indexés» selon la variation des
practical application of this knowledge? The correction of indices de prix. Dans ce cas, le même nombre qui décri-
a long list of anomalies in regards to rent, salaries, vait la variation des prix dans le passé servait aussi pour
wages, etc., arising out of the unfortunate fluctuation of prévenir les variations futures et protéger les personnes
our currency26 » (Lowe 1822 cité dans Kendall 1969: 6). des pertes occasionnées par la diminution de valeur de
Il sera cependant nécessaire d’attendre la fin du XIXe l’argent. Cette circularité entre théories et pratiques éco-
siècle pour que, dans le contexte de ce qu’on a appelé nomiques, érudites et ordinaires et entre temporalités
la révolution néoclassique, soit formulé pour la pre- différentes, ce rapport direct entre un calcul et la réalité
mière fois le concept de index numbers. Cette invention qu’il décrit et performe, est à l’origine de la popularisa-
revient aux premiers économistes académiques tion des indexateurs et de la généralisation des méca-
(Étienne Laspeyres, William S. Jevons, Francis Y. Edge- nismes d’indexation, comme celui de la correction
worth, Alfred Marshall). Parmi ceux à l’avoir formulé, le monétaire brésilienne.

ment, des unités de compte pures, qui n’étaient pas accompagnées de moyens
physiques de paiement. Le mot qui nommait la monnaie imaginaire désignait un
prix ; un autre mot indiquait le moyen de paiement échangé contre un bien ou
un service. Dans la terminologie brésilienne des années 1980 et 1990, on calcu-
lait le prix en URP ou en URV (deux monnaies imaginaires, unités de comptes)
mais on payait en cruzeiros ou en reais (monnaie physique, moyen de paiement).
Revenons à la guerre des indices qui eut lieu au Brésil en 1978. Notons que,
au-delà du conflit politique (un mensonge était dénoncé) et de la revendication
de réajustements de salaires (la justice était invoquée), elle avait aussi une dimen-
sion scientifique (on cherchait une vérité)28. Le nombre avancé par la FGV pré-
tendait avoir une représentativité nationale, celui du DIEESE incluait les varia-
tions de prix de certaines capitales. La différence la plus significative était
cependant la méthodologie de collecte de données. L’IGP de la FGV était basé

38 Federico Neiburg s La guerre des indices. L’inflation au Brésil (1964-1994)


D O S S I ER
sur une consultation de prix auprès de fabricants, de vendeurs de marchandises
et de services et de consommateurs. On faisait appel à la mémoire des personnes
interrogées, on leur demandait de se souvenir des dépenses réalisées les jours ou
les semaines précédents ou encore le mois antérieur. La FGV utilisait
(aujourd’hui encore) des enquêteurs professionnels payés pour questionner les
personnes et remplir les tableaux avec les réponses. La méthode du DIEESE
était différente. Pour construire l’indicateur, il se basait sur les résultats de la
Recherche de budget familial réalisée par des volontaires, membres des syndi-
cats, et qui devaient remplir quotidiennement un petit carnet avec toutes les
dépenses effectuées par unité résidentielle familiale. Il s’agissait de deux formes
différentes de produire des nombres : d’un côté les professionnels interrogeaient
des comportements passés, de l’autre, des volontaires prenaient note de compor-
tements présents.
* *
*
Comme on le sait, l’usage des nombres exprimant des variations du coût de
la vie s’est répandu dans les revendications salariales des travailleurs industriels et
dans les propositions publiques élaborées par les réformateurs sociaux de la
deuxième moitié du XIXe siècle. Au Brésil, la formulation de questions portant
sur les manières de calculer le coût de la vie a gagné une densité singulière dans
la seconde partie des années 1930, un fait lié à l’élaboration des projets de loi qui
instituèrent le salaire minimum29. Le Boletim do Trabalho, Indústria e Comércio
[Bulletin du travail, de l’industrie et du commerce] édité mensuellement par le
Département de statistique du ministère du Travail (Departamento de Estatís-
tica do Ministério de Trabalho, 1934-1964), a publié, dès son premier numéro
en 1935, des articles sur la nécessité de distinguer le salaire « réel » du salaire
« nominal » et sur l’urgence d’établir dans le pays un régime de salaire minimum
et des procédures pour le calculer (en incluant notamment des variations régio-
nales)30. Les textes publiés dans le bulletin présentaient quelques nombres, mais
les arguments étaient principalement descriptifs. Les auteurs étaient avocats et
médecins qui, selon leur point de vue, s’occupaient d’un problème de santé
publique et de droits. Ce n’étaient pas des professionnels des nombres. Plus tard,
comme nous l’avons vu au long de l’article, ces derniers se consacraient à la pré-
sentation de tableaux et à la manipulation de formules. Selon eux, ils s’occu-
paient d’un problème de mesure scientifique par des nombres. Ces profession-
nels des nombres sont désormais des économistes, des statisticiens et des
mathématiciens et non plus des médecins et des avocats. D’autres spécialistes,
d’autres configurations et d’autres sens sociaux sont associés au calcul31.
Lesluttes autour des chiffres publics sont courantes, elles accompagnent
quelques-unes des crises économiques, sociales et politiques des nations
modernes. Les exemples sont nombreux. En 2010, à l’époque où j’ai commencé

Genèses 84, sept. 2011 39


à écrire ce texte, la découverte de la supposée falsification des indices du déficit
D O S S I E R

public grec contribuait à alimenter le diagnostic d’une « crise économique euro-


péenne ». En Argentine, pays voisin du Brésil, une intervention du gouverne-
ment menée en 2007 à l’Institut national de statistiques et du recensement (Ins-
tituto nacional de estadistica y censo, INDEC) a engendré de violentes
confrontations au cours desquelles les partisans et les adversaires se sont opposés
sur la question de l’autonomie de la science des nombres. Malgré leur centralité
et leur visibilité, les luttes au sujet des chiffres publics ont mérité peu d’attention
de la part de la littérature. Elles apparaissent de manière marginale et elles sont
présentées comme des débats purement théoriques et méthodologiques, ou
encore comme des épiphénomènes de confrontations idéologiques ou sociales
supposés plus profonds. Dans cet article, au contraire, mon intention a été
d’explorer la complexité de ces phénomènes, en les abordant comme des authen-
tiques faits sociaux totaux, situés dans le temps et traversés de dimensions poli-
tiques, professionnelles, numériques.
En portant mon attention sur les indices, sur l’indexation et les sens sociaux
des chiffres publics, j’espère avoir pu éclairer un problème extrêmement labo-
rieux à traiter empiriquement et qui est cependant fondamental, tant pour
l’anthropologie de l’économie que pour l’anthropologie de la science : la question
des relations entre les idées et les pratiques (monétaires et numériques) érudites
et les idées et pratiques (monétaires et numériques) ordinaires (Weber 2009). Je
pense avoir suggéré quelques-uns des vecteurs qui articulent ces relations, en
montrant la circularité évoquée précédemment et dont Simmel parle : un
ensemble de spécialistes réunis dans un laboratoire interprète des comporte-
ments collectifs et crée un indice à partir de tabulation de questionnaires, de
l’élaboration de tableaux et de l’application de formules. Dans le cas ici analysé,
le laboratoire produit aussi un autre nombre, un indexateur destiné à régler des
comportements futurs qui seront, à un autre moment, traduits en un nouvel
indice qui servira de base pour l’élaboration d’un nouvel indexateur. Cependant,
il arrive que ces mécanismes ne puissent pas résoudre ce que tous perçoivent
comme le problème principal : la perte de valeur de l’argent, l’augmentation des
prix. Il contribue à stimuler l’inflation en « indexant » l’économie. De fait, la
période analysée, la plus intense en termes de production de programmes de sta-
bilisation monétaire et d’indexateurs au Brésil, peut être vue comme celle qui a
connu le plus d’échecs : il ne se passait que peu de temps avant que les nouvelles
monnaies et les nouveaux indexateurs ne soient remplacés par d’autres, annoncés
de la même manière, comme des instruments qui, finalement, permettraient un
salut collectif, la fin de l’inflation. L’efficacité des dispositifs créés par les spécia-
listes ne peut pas être mesurée seulement en relation avec ses objectifs explicites
– ce que cherchent en général ceux qui débattent de la question de la performati-
vité en l’anthropologie de la science et de l’économie. Les indexateurs pouvaient

40 Federico Neiburg s La guerre des indices. L’inflation au Brésil (1964-1994)


D O S S I ER
ne pas arriver à en finir avec la maladie et se montrer insuffisants pour défendre
les agents économiques de la perte de valeur de l’argent (objectifs en fonction
desquels ils avaient été créés). Ce qui intéresse l’anthropologue ou l’historien est
le fait que dans le long terme, ils promouvaient la généralisation d’une culture
des nombres, une cohabitation quotidienne avec des calculs numériques, la
manipulation du décalage entre les unités de compte et les unités de paiement,
un questionnement public de ce que les professionnels eux-mêmes rarement
questionnaient : les significations sociales des nombres et de l’argent32.
Traduction de Natacha Nicaise

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and Argentina. Ithaca, Cornell University

Notes
1. Le français utilise le terme « chiffre » pour desi- 2. La reconstruction de ces évènements est fondée
gner les symboles de 0 à 9 dont la combinaison sur une recherche dans les journaux Folha de São
représente les nombres. En anglais on utilise le Paulo et Gazeta Mercantil, sur un travail dans les
mot number pour designer indifféremment chiffre archives du DIEESE, sur des entretiens réalisés
et nombre. Cependant, le terme « chiffre » en fran- avec des professionnels qui travaillaient à cette
çais courant a tendance à remplacer le mot nombre époque, et aussi sur le travail de Miguel Chaia
pour signaler la magie numérique en général. Dans (1992). Elle se base aussi sur ma propre expérience
cet article on traduira le terme anglais number par de vie au Brésil et en Argentine à cette époque.
« nombre », sauf lorsque le français courant utilise Notons que, en raison de la dynamique inflation-
le terme « chiffre ». C’est le cas, par exemple, dans niste, selon les syndicats, la différence relative à
l’expression public numbers qui en français corres- l’année de 1973 a entraîné une « perte de 100 % »
pond à « chiffre public ». du pouvoir d’achat.

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3. Dans cet article, nous utiliserons les termes Construção, INCC) ; la Fondation institut de
D O S S I E R
« indice » et « indicateur » comme des synonymes. recherches économiques (Fundação Instituto de
4. L’expression professionnelle des nombres est Pesquisas Econômicas, FIPE), créée en 1939 dans
mienne et s’inspire de Max Weber. Elle renvoie la mairie de la ville de São Paulo et qui après avoir
aussi à différentes expressions utilisées à cette été incorporée en 1973 à l’Université de São Paulo
époque, comme « les magiciens des chiffres » ou a commencé à produire un IPC (Índice de Preços
encore « experts en chiffres ». Elles désignaient un ao Consumidor, Indice des prix à la consomma-
champ diffus d’activités et de savoirs auquel parti- tion) national ; ou encore l’Institut de recherches
cipaient des statisticiens, économistes, sociologues, économiques appliquées (Instituto de Pesquisa
comptables et journalistes. Econômica Aplicada, IPEA), créé en 1964 au sein
du ministère de la Planification.
5. Dans un document « confidentiel » divulgué dans
les journaux, le ministre de l’Économie de l’époque, 9. Depuis le début des années 1960 jusqu’à 1994,
Mário Henrique Simonsen, informa le président de l’inflation annuelle brésilienne a toujours été
la nation, le général Ernesto Geisel, des difficultés représentée par des nombres à deux chiffres. En
que le gouvernement rencontrait au cours de la 1964, elle a dépassé les 80 %, en 1978, l’année de
guerre des indices. Selon lui, deux raisons centrales la guerre des indices, elle a atteint les 40 %. Une
ont motivé « la redécouverte du thème par l’opposi- décennie plus tard, elle a dépassé les 1 000 %.
tion : le rapport de la Banque mondiale sur l’écono- 10. Au sujet des usages des quasi-monnaies
mie brésilienne rendu public par la presse et la comme monnaies parallèles dans des univers
réélaboration par la FGV [dont les chiffres avaient d’extrême pluralité monétaire, voir Blanc (2000).
été dénoncés] des comptes nationaux de la première 11. Tous les indexateurs n’étaient pas l’objet
moitié des années 1970, ce qui incluait une nouvelle d’investissement. Entre ceux qui possédaient la
estimation de la variation du déflateur implicite de fonction de réserve de valeur, on retrouve justement
1973 (20,5 % au lieu de 15,1 %, comme il avait été le premier d’entre eux, l’ORTN (un résumé de la
calculé antérieurement) ». Geisel fut remplacé peu législation sur les indexateurs peut être consulté
de temps après par le général Figueireiro, un fait qui dans BCB [Banco Central do Brasil] (2008).
annonça le début d’une lente transition vers la
démocratie au Brésil. 12. Ces petites descriptions ethnographiques font
référence au segment de la population qui avait un
6. L’expression « maladie monétaire » – dont l’his- emploi formel, recevait un salaire et était en
toire remonte à l’association faite entre l’inflation et contact avec les banques. Observons que la banca-
la peste par Nicolas de Oresme au XIVe siècle – est risation du marché du travail au Brésil est un phé-
désormais couramment utilisée pour penser l’insta- nomène relativement récent, qui remonte au
bilité de la valeur de l’argent. Aujourd’hui encore, milieu du XXe siècle, lorsque les salaires ont com-
les statuts des banques centrales définissent l’un de mencé à être payés via des comptes en banque et
leurs objectifs comme étant « veiller à la santé de la les employés apprenaient à manipuler les premiers
monnaie » (Neiburg 2010 ; Drake 1994). chèques et ensuite des cartes bancaires. Ce texte
7. Nous reviendrons sur les indexateurs plus tard n’aborde pas les formes de gestion de l’inflation
dans le texte. Il est intéressant de noter que les opérée par les couches les plus pauvres de la popu-
dictionnaires contemporains de la langue française lation (pour le cas argentin, voir Sigal et Kessler
ne possèdent pas d’équivalent pour le mot indexa- (1997). Comprendre les sens de la dévalorisation
dor, seul le substantif « indexation » existe. Au de l’argent pour ceux qui, littéralement, n’ont pas
contraire du portugais, le Dicionário Aurélio (3e d’argent (c’est-à-dire qui vivent en dessous de « la
édition, 1999) définit le mot indexador comme ligne de pauvreté », ne reçoivent pas de salaire et
« un indicateur de variation de prix, fondamental n’ont pas d’emploi) est un champ fertile pour la
dans le mécanisme d’indexation ». J’utilise le néo- critique ethnographique des théories économiques
logisme indexateur pour faciliter la lecture. sur les effets de l’inflation, toujours construites à
8. Comme l’Institut brésilien de géographie et de partir du présupposé de l’emploi et du salaire.
statistique (Instituto Brasileiro de Geografia e 13. Il était courant de voir les professionnels de
Estatística, IBGE), créé en 1936, qui depuis les l’économie contraster « les préférences culturelles
années 1970 calculait différents indices d’inflation, des Argentins pour le dollar » avec la « culture de
comme l’indice national des prix du consomma- l’indexation brésilienne ». Ces idées au sujet des
teur, (Índice Nacional de Preços ao Consumidor, singularités des cultures monétaires nationales
INPC), et l’indice national des coûts de la seraient à la base de la légitimation de plans de
construction (Índice Nacional de Custo da stabilisation différents dans chaque pays : la dolla-

44 Federico Neiburg s La guerre des indices. L’inflation au Brésil (1964-1994)


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risation argentine de 1991 (le Plan de convertibi- 21. Je remercie Bruno Théret pour avoir stimulé ma
lité) et le Plan real au Brésil, en 1994. Au sujet des réflexion sur ce point. À ce sujet voir aussi le texte
économistes et des cultures économiques au Brésil déjà cité de Jérôme Sgard (2007). Certains des
et en Argentine, voir Neiburg (2006) ; pour une inventeurs du real – la monnaie en cours jusqu’à
comparaison entre les formes argentines et brési- aujourd’hui et qui n’a pas connu de hauts taux
liennes de (re)construction des monnaies natio- d’inflation depuis sa mise en circulation – étaient des
nales dans les deux pays, voir Sgard (2007). économistes qui avaient gagné une certaine réputa-
14. Soulignons le fait que le caractère prolongé de tion suite à la formulation de «la théorie de l’infla-
l’inflation brésilienne – similaire à d’autres cas ren- tion inertielle». Cette théorie abordait justement le
contrés dans la deuxième partie du XX e siècle, rôle joué par les dispositifs d’indexation dans la
notamment celui de l’Argentine et d’Israël, mais dif- longue instabilité monétaire du pays. Selon ses
férents des inflations européennes dans l’entre-deux- auteurs, l’unique porte de sortie pour en finir avec la
guerres – a été fondamental dans la construction des maladie de la monnaie était de transformer ces indi-
sens sociaux associés aux nombres et à la perte de cateurs en monnaie courante (Neiburg 2006).
valeurs de la monnaie analysés dans ce texte. 22. Pour une discussion sur la question de la per-
15. Pour une étude des premières années d’exis- formativité liée aux dispositifs de mesure et de
tence de la FGV et de l’IBRE qui comprend une traitement de l’inflation, voir Neiburg (2006 : 612-
analyse de la trajectoire de ses principaux protago- 615). Sur la dimension performative des manipu-
nistes, des relations avec la bureaucratie étatique et lations entre unités (et échelles) de mesure diffé-
des opérations nécessaires pour l’élaboration des rentes, présentes dans les processus inflationnistes,
chiffres publics, notamment en ce qui concerne le voir Guyer (2004 : 97 et suiv.). Le processus décrit
revenu national et l’inflation, voir Braum (2009) ; ici rappelle également l’idée de « convergence »
Loureiro (1997) ; Sikkink (1991). proposée par Michel Callon (2007).

16. Plusieurs des directeurs du DIEESE étaient 23. Je remercie Florence Weber pour m’avoir aidé
docteurs en économie et avaient obtenu leur à distinguer ces opérations.
diplôme dans des facultés situées, dans le champ 24. Il est intéressant de noter que le signe « % » est
des économistes, à l’extrême opposé de celles qui une véritable unité épistémologique dans le sens
formaient les techniciens de la FGV. Au sujet des attribué par Mary Poovey aux formes quantitatives
polarités dans le champ des économistes au Brésil de représenter les faits modernes (1998 :17). Dans
entre ceux qui étaient appelés orthodoxes (ou l’histoire des symboles mathématiques, le % ren-
monétaristes), principalement formés dans les uni- voie à des tableaux de double entrée reprenant les
versités nord-américaines et les hétérodoxes (ou transactions commerciales et les budgets domes-
structuralistes) formés au Brésil, voir Loureiro tiques. Voir Crosby (1996 : 76) ; Carruthers et
(1997). Au sujet de ces polarités liées au débat sur Espeland (1991) ; Weaver (2009).
la nature et remèdes pour combattre l’inflation, 25. « Ils sont utilisés pour mesurer les changements
voir Neiburg (2006 : 607-8). de certaines quantités qui ne peuvent être observés
17. Alain Desrosières (2006 : 259-62) se réfère directement, mais dont nous savons qu’ils ont une
aussi à l’effet révélateur du caractère conventionnel influence définitive sur bien d’autres quantités qu’il
(pas seulement métrologique) des nombres prove- est possible d’observer, tendant à les augmenter ou
nant des conflits au sujet des comptes nationaux. les diminuer, même si cette influence peut être
18. À cette époque, tous les individus « bien infor- dissimulée par l’action de plusieurs causes affectant
més » savaient que les plans de stabilisation moné- de diverses manières les quantités séparées. »
taire étaient toujours élaborés en secret. On consi- 26. « Quelles pourraient être les applications de ce
dérait que les agents économiques ne devaient pas savoir ? La correction d’une longue liste d’anoma-
en connaître le contenu avant leur lancement offi- lies au niveau des loyers, salaires, revenus, etc.,
ciel, cela afin qu’ils ne puissent pas profiter des surgissant de la regrettable fluctuation de notre
nouvelles règles du jeu. monnaie. »
19. À propos de l’identification entre crises natio- 27. Au sujet de la trajectoire de Irving Fisher, voir
nales et crises économiques, voir Neiburg (2005). Fisher (1956) ; Shiller (2005) ; Tobin (2005).
20. Il est intéressant de noter que les responsables des 28. Selon Fischer (1921 : 333 ; 1922) les diver-
campagnes publicitaires avaient pleine conscience des gences au sujet de la valeur correcte des index
jeux de mots que permettait l’invention de cette nou- numbers peuvent provenir de trois éléments : la
velle monnaie appelée le «réel» (real). nature des données pondérées, les périodes de

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temps observées dans la mesure des variations et deuxième partie des années 1930 était le médecin
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les formules mathématiques utilisées pour calculer pernambucain Josué de Castro. La continuité
les pourcentages. entre l’univers social de J. de Castro et celui des
29. Avec l’implantation du salaire minimum (1941) spécialistes du DIEESE se faisait par la proximité
et la consolidation des lois travaillistes (CLT, avec les courants du catholicisme social. J. de Cas-
1943), l’État a commencé à participer de manière tro écrivait et était une des principales références
décisive aux négociations salariales (voir Leite de différents articles publiés au sujet de l’implanta-
Lopes 1993 ; 2009). Cette participation a aug- tion du salaire minimum dans le Boletim do Tra-
menté au même rythme que les taux d’inflation. balho, Indústria e Comércio. Notons que l’École de
sociologie et de politique de São Paulo, de laquelle
30. Je remercie José Sergio Leite Lopes pour provenaient plusieurs cadres du DIEESE, partici-
m’avoir fait prendre connaissance de cette source pait aux premières recherches sur le coût de la vie
extrêmement intéressante. en 1930, promues par le ministre du Travail.
31. Dans un champ de débat entre réformateurs
sociaux qui peut être rapproché des mouvements 32. En plus des personnes mentionnées au long du
contre « la vie chère » menés en France à la fin du texte (Florence Weber, Bruno Thèret et José Sér-
XIXe siècle et au cours des premières décennies du gio Leite Lopes), je voudrais remercier Benoît de
XX e siècle (Chatriot et Fontaine 2008), un des l’Estoile, Natacha Nicaise, Gustavo Onto et les
principaux protagonistes de la discussion sur le lecteurs anonymes de Genèses pour les commen-
coût de la vie au Brésil (lié, selon les termes de taires et les critiques reçues dans les versions anté-
l’époque, à la question de la faim) dans la rieures de cet article.

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