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Le Rocher de Tanios d'Amin Maalouf - Marta Schlemmerová

La littérature dans toutes ses étapes tendait à définir son rapport vis-à-vis de la réalité. Certains
courants littéraires et certains auteurs s’efforçaient de la représenter, de la refléter le plus
crédiblement possible, d’autres refusaient de tels efforts. D’autres encore, tout en affirmant que
leur écriture romanesque est une fiction, tâchent de susciter l’effet de réel de cette fiction. C’est le
cas d’Amin Maalouf, l’écrivain contemporain d’origine libanaise et d’expression française, et de
son roman Le Rocher de Tanios, récompensé par le prix Goncourt en 1993.

Le roman est un genre littéraire qui a subi de profonds changements au cours de ces deux derniers
siècles. Dans l’évolution du roman, nous pouvons observer plus ou moins trois grandes étapes où
la représentation du réel diffère considérablement. Le roman réaliste ou naturaliste du XIXe
siècle représente la première étape, passant par les romanciers-innovateurs comme par exemple
Proust, Gide ou les existentialistes; nous arrivons à la deuxième étape, celle du Nouveau Roman.
La troisième étape peut être caractérisée par une grande hétérogénéité : c’est le roman
contemporain auquel appartient aussi l’œuvre romanesque d’Amin Maalouf. Francophone,
immigré, il écrit l’Histoire, le monde Oriental et il s’efforce du réalisme à l’ancienne, voire d’une
sorte de « hyperréalisme».
Dans ses œuvres littéraires prédomine la thématique de l’histoire. Il prend un fait ou un
personnage historique autour duquel il crée l’intrigue.
Les traits communs de tous ses livres sont la « coexistence » de plusieurs ethnies, cultures,
langues et religions, la notion de tolérance, de dialogue et de paix. Profondément influencé par
des événements de la guerre au Liban, Maalouf est contre toutes les formes de fanatisme, il est
pacifiste autant que ses personnages romanesques. Il tente de rapprocher le monde oriental de
l’Occident. D’autres éléments importants qui se trouvent dans toute son œuvre sont : la quête de
l’identité, la nécessité de s’exiler, les voyages multiples (pour la plupart en Méditerrannée, en
Afrique du Nord ou en Asie), le destin ou la malédiction.

Dans Le Rocher de Tanios, l’auteur soigne tous les éléments de composition.Cependant, tout en
respectant la manière habituelle de la composition d’un récit « vraisemblable », Amin Maalouf ne
s’en contente pas. Il va dans ses efforts du réalisme beaucoup plus loin, il intègre dans son récit
des documents que le narrateur appelle « authentiques », joue avec la figure du narrateur,
« chercheur de la vérité », et relève une légende, porteur de quelque chose qui dépasse l’homme,
quelque chose d’éternel.
Amin Maalouf dans Le Rocher de Tanios invente et souvent cite plusieurs sources. Regardons de
près lesquelles, comment il les utilise et pourquoi.

D’abord, il faut souligner que dans la note d’auteur à la fin du récit Maalouf avoue que ses
sources, tout comme ses personnages, son village et son narrateur sont fictifs. Nous pouvons donc
dire qu’en citant les sources fictives, l’auteur fait travailler sa propre imagination.

Comme nous le verrons plus loin, l’auteur alterne la narration du narrateur avec les citations des
sources. Mais il s’en sert encore pour introduire chacun de neuf chapitres. Il prend toujours un
extrait qui exprime le plus pertinemment la pensée ou l’événement principal du chapitre.
Les sources évoquées sont quatre :
• La Chronique montagnarde, œuvre du moine Elias de Kfaryabda, intitulée comme suit :
« Chronique montagnarde ou l’Histoire du village...avec la permission du Très-Haut » (p. 12).
• Les éphémérides du pasteur Jeremy Stolton, instituteur de Tanios
• La Sagesse du muletier, une sorte de cahier d’un muletier nommé Nader, contemporain
de Tanios, qui apparaît plusieurs fois dans l’histoire comme un des personnages. Le narrateur
nous rapproche aussi l’apparition de cette source : « [c’est un cahier] qu’un jour..., un
enseignant ...(que j’ai librement transformé en ‘la Sagesse du muletier’) » (p. 277).
• De nombreux entretiens avec Gébrayel, un vieillard du village, que le narrateur présente
ainsi : « c’est un cousin de mon grand-père et il a aujourd’hui quatre-vingt-seize ans » (p. 11).

A ces quatre sources s’ajoutent encore deux lettres qui ne sont citées qu’une seule fois. La
première lettre est très probablement une réponse à la question du narrateur sur l’existence d’une
preuve qu’il y avait dans le passé un certain Tanios qui fréquentait l’école du pasteur anglais.
L’auteur de la lettre est « révérend Ishaac, directeur actuel de l’Ecole anglaise de Sahlaïn » (p.
97). Il ne nous en est présenté qu’un extrait de cette lettre, sans nom de destinataire, sans date ni
lieu, qui cependant rapporte des informations précieuses : « Je suis heureux de vous confirmer, en
réponse à votre lettre,..., un dénommé Tanios Gérios, de Kfaryabda. [...] Il existe, dans notre
bibliothèque,... les laisser sortir... » (ibid.). D’ici, nous apprenons en même temps comment le
narrateur a pu accéder aux éphémérides du pasteur Stolton. Une lettre d’époque actuelle avertit
donc à l’existence des documents d’époque de Tanios et crée ainsi encore un lien entre l’histoire
racontée et les efforts du narrateur concernant la recherche de la vérité sur Tanios.
La deuxième lettre est de caractère diplomatique. Son auteur est un émissaire anglais, Richard
Wood, envoyé auprès du cheikh pour aider financièrement son domaine et apporter ainsi le
soutien des Anglais aux villageois contre l’émir et les envahisseurs égyptiens . La lettre n’est pas
citée entièrement, nous la trouvons seulement mentionnée : « Wood lui-même a évoqué sa visite
dans une lettre ...la manière dont il fut reçu » (p. 110). Le caractère de ce document diplomatique
veut sans doute agrandir la respectabilité du récit.

La Chronique montagnarde

Ce document historique fictif aurait été écrit par un moine, Elias de Kfaryabda, qui aurait vécu
après Tanios, au dix-neuvième siècle et décédé au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le
narrateur présente cet ouvrage dans la partie introductrice, avant le premier chapitre, comme « un
livre étrange, inégale, déroutant...» (p. 12). La chronique compte quelques mille pages et elle est
composée en vers arabes où manque la ponctuation. Le narrateur avoue de l’avoir traduit en
français et ponctué à l’usage de sa narration.
Sa fréquence dans le récit nous paraît logique : le genre de la chronique a traditionnellement plus
d’enjeux pour provoquer l’effet de l’authenticité. Il s’agit d’un genre de la littérature
historiographique qui raconte les événements selon l’ordre chronologique.
Le narrateur insère les extraits de la Chronique montagnarde soit pour justifier sa narration qui
précède, soit pour avancer l’histoire.

Les éphémérides du pasteur Jérémy Stolton


Jérémy Stolton, le pasteur anglais qui aurait fondé l’école de Sahlaïn. Il est un homme assez
proche de Tanios, à la différence du moine Elias qui n’était pas son contemporain, dans ses
éphémérides il note aussi ses propres observations de notre héros et les entretiens avec lui. A part
la Chronique, c’est la seule source qui apporte les dates précises des événements (p.109). Cette
source donc aide le narrateur à situer le récit dans le temps précisément déterminé.
Mais en quoi cette source diffèrent le plus des autres, ce sont ses commentaires sur des
événement dans la région qui dénoncent le point de vue d’un étranger – un anglais et un
protestant – un homme qui a beaucoup voyagé, qui comprend la situation politique internationale,
quelqu’un qui voit plus loin que les autres. (p. 269)

La Sagesse du muletier

Son auteur est Nader, muletier de la région (p. 86). Il avait l’habitude de noter ses observations et
ses réflexions dans un cahier. Il joue aussi son rôle en tant que personnage du roman et à la fin de
l’histoire, nous apprenons même son sort après la disparition de Tanios (p. 277).
Cet ouvrage n’est pas tellement systématique en ce qui concerne la description des événements,
mais il rapporte quelque chose de nouveau : les sentiments de Tanios, ses rêves pour l’avenir, ses
amours, ses secrets. Le narrateur avoue de l’apprécier ces écrits (p. 88). Nader est le seul qui
relève l’amour de Tanios vers la fille géorgienne à Chypre (pp. 195-196, nous soulignons). A
propos de cet amour, Nader compose des vers (p. 198)
Nader sur le dos de sa mule se voit aussi en peu philosophe et le narrateur l’utilise pour exprimer
des vérités intemporelles (p. 69).
Mais en quoi La Sagesse du muletier est le plus important c’est son point de vue sur la disparition
de Tanios. Les autres sources mentionnent seulement la date et le lieu où il disparut ou que c’était
sûrement par une malédiction attachée au rocher, or pour le narrateur « [Nader] est l’auteur du
seul ouvrage qui renferme une explication plausible de la disparition de Tanios-kichk » (p. 87).
En effet, Nader fait une allusion, encore au milieu du récit, à la possibilité de partir(p.135)(p.
253)
Nader prétend qu’il sait ce qui s’est passé avec Tanios. Néanmoins le narrateur le relativise
aussitôt en disant que cela peut être vrai mais que cela peut aussi bien être ce que Nader
seulement espérait. (p. 278).Du côté esthétique, cette source enrichit le récit par son style
poétique.

Les entretiens avec Gébrayel : Cette source fictive n’a pas la forme d’un document écrit comme
les autres déjà analysées. Elle est rapportée sous la forme des entretiens oraux, elle nous rappelle
donc la tradition populaire des narrations orales, le personnage d’un vieillard en étant idéal.(p.
11). Soulignons ici surtout l’épithète « authentiques » qui fait croire au lecteur tout au long du
récit que les sources citées sont véridiques.
Le narrateur utilise cette source de deux façons : soit il cite une information en disant que celle-ci
provient de la bouche de Gébrayel, soit il « enregistre » toute une partie de leur entretien, ses
propres interventions y compris. (p. 22) ou quand il parle de la cheikha (p. 25).La deuxième
façon, celle des entretiens entiers prouvent quelques doutes du narrateur ou sa curiosité, sa soif de
la « vérité ». Par exemple quand il interroge Gébrayel sur la beauté proverbiale de Lamia (p. 36)
et après une longue description de cette femme, il exprime ses doutes à l’égard de la narration de
Gébrayel. C’est un appel qui dépasse le cadre de la narration où l’auteur s’adresse en effet au
lecteur : si tu ne veux pas croire mon histoire, pourquoi la lire ? (p. 37). Ici, la frontière entre le
narrateur et la source est floue : Gébrayel étant quelqu’un qui narre au narrateur et le narrateur le
transmet. Nous pouvons donc considérer que dans le récit il y a parfois deux narrateurs.
Comme dans le cas des sources écrites, le narrateur exprime son point de vue critique, son
désaccord avec les opinions de Gébrayel, (p. 152).
Ce type des interruptions de la narration rend le récit plus dynamique, plus vivant et en même
temps, il montre une sorte de la recherche effectuée par le narrateur ; que celui-ci cherche à
décortiquer la vérité. Cette stratégie laisse croire au lecteur que dans ce récit il n’y a pas de place
pour l’inventé.
Dans leur diversité nous trouvons une certaine logique : chaque source est différente et apporte
quelque chose de nouveau par rapport aux autres sources. Ainsi la Chronique montagnarde nous
donne les descriptions précises des lieux, des personnages, des coutumes et des événements
locaux ; les éphémérides du pasteur la vue plus vaste sur les faits, leur contexte historique et la
situation politique internationale aussi que la relation personnelle avec le protagoniste et les dates
précises ; La Sagesse du muletier, comme le dit déjà son titre, enrichit le récit par des segments
philosophiques et celles concernant l’amour et l’intimité, par la poésie et par son point de vue
d’un ami ; enfin Gébrayel représente un élément vivant qui relie le présent et le passé, une
personne avec qui le narrateur peut discuter et à qui poser ses questions ou exprimer ses doutes.
La variété des sources permet à l’auteur d’alterner de différents styles de la narration : la
narration ordinaire avec des entretiens, des vers, des descriptions sèches de la chronique ou des
raisonnements philosophiques. La façon dont les extraits ou les allusions aux sources sont insérés
dans le texte produit l’effet d’un « jeu de construction » et en même temps donne une impression
du travail scientifique, de la recherche d’un savant, qui examine ses données avec la raison
critique d’homme moderne. Un tel procédé mène à la vraisemblance rassurante de la fiction.

L’inspiration de la fiction
Maalouf reste dans cet aspect plutôt traditionaliste. Il recourt à un fait vrai justement pour créer
une partie de l’intrigue. Dans la note de l’auteur nous pouvons donc lire (p. 281).
L’époque de ce petit fait répond à l’époque de l’histoire de notre récit. Ce qui est cependant
frappant, c’est le nom de ce personnage : Abou-kichk Maalouf. Le nom de famille correspond à
celui de l’écrivain ; c’était très probablement l’élément qui a attiré son attention vers cette petite
histoire, ou nous pouvons imaginer qu’il s’agissait d’un membre de sa famille, d’un ancêtre.
Nous voyons que notre auteur utilise le phénomène du petit fait vrai de façon tout à fait
traditionnelle : comme l’inspiration d’une partie de la fiction et que celui-ci y joue un rôle plutôt
mineur. Mais il sert à renforcer l’apparence de vraisemblance de la fiction, car « le petit fait vrai,
en effet, possède sur l’histoire inventée d’incontestables avantages. Et tout d’abord d’être vrai.
De là lui vient sa force de conviction et d’attaque » .

Les événements historiques Dans la plupart de ses romans, Maalouf aborde les thèmes de
l’Histoire. Par un travail de documentation assez rigoureux, il arrive à reconstituer l’esprit de
l’époque et à insérer ses fictions habilement dans des cadres des événements historiques.
Se servir des faits historiques pour créer l’arrière-fond de l’intrigue ou l’intrigue même n’est pas
un moyen narratif très original. Cependant, il aide à renforcer l’authenticité de la narration.
Dans Le Rocher de Tanios, les événements historiques sont utilisés de deux façons : soit ils se
trouvent importants pour le développement de l’intrigue et les personnages principaux y
participent, soit ils sont seulement mentionnés ou sont l’objet des allusions.
L’événement historique qui constitue une partie de l’intrigue et qui touche directement le héros
principal et ses compatriotes est la guerre incitée par le vice-roi d’Égypte, Méhémet-Ali (ou bien
Mohammed Ali en arabe, 1769-1849 ) dans les années 1830, dont les raisons sont assez
détaillement expliquées dans le récit même (pp. 103-104). Le territoire libanais dans ce nouvel
empire devait servir à lier les deux grandes parties : l’une au nord – L’Asie Mineure et l’autre au
sud – l’Égypte. Mais le Liban étant une bande étroite de terre entre la mer et la Montagne qui
relie ces deux parties, il est devenu stratégique dans cette guerre et c’est ici que les Égyptiens
avec des Français à leurs côtés se battent contre les Anglais et leurs alliés – l’Empire autrichien et
l’Empire ottoman. L’émir, l’homme le plus puissant du Liban est passé sous l’autorité d’Égypte
et les troupes égyptiennes ont envahi le pays.
Si nous consultons des ouvrages de l’Histoire, nous devons affirmer l’exactitude du contexte
historique décrit par l’auteur . Et dans notre récit romanesque, c’est justement Tanios qui est
choisi par des représentants des puissances pour leur faire l’interprète auprès de l’émir et c’est
alors de la bouche de ce garçon de dix-neuf ans que l’émir apprend d’être obligé à s’exiler.
Le personnage fictif joue donc un rôle important dans un fait historique qui s’est réellement
passé.
Les événements historiques qui sont seulement mentionnés dans le récit et qui ne joue pas un rôle
important dans l’intrigue concerne l’histoire de la France. Premièrement, nous nous rencontrons
avec la Révolution française. (p. 86). Dans cette époque de la profonde féodalité, Nader dans son
admiration de la Révolution souhaite l’abolition des privilèges (p. 88). (p. 87), ce qui a valu à
Nader la fureur de son souverain et l’interdiction de revenir au château.
Les allusions aux faits historiques sont ici une des façons comment exprimer la pensée ou la
conception du monde d’un personnage ou comment créer un lien entre le monde oriental, propre
à l’auteur, et celui occidental, propre aux destinateurs du roman.
Nous voulons encore soulever des allusions, faites par des personnages ou trouvées dans les «
sources » par le narrateur, concernant l’histoire du Liban postérieure à l’époque où se déroule
l’histoire de notre récit. « Ce que nous venons de faire va embraser la Montagne pour cent ans »
(p. 230). C’est un propos qui dépasse largement le cadre de notre narration et « prophétise » de
nombreux conflits guerriers, que nous connaissons de l’histoire libanaise. Il en est de même ici :
« Demain, les gens de Kfaryabda viendront, en représailles, égorger d’autres innocents. Les uns
et les autres trouveront, pour de longues années à venir, d’excellentes raisons pour justifier leurs
vengeances successives » (p. 269).

L’emploi des événements historiques dans le récit romanesque est une stratégie narrative qui aide
à ancrer la fiction dans la réalité. En plus, cela permet de souligner certains phénomènes
intemporels, ici par exemple la position problématique d’un petit pays enserré par des puissances
ou les difficultés de la cohabitation de plusieurs communautés religieuses.