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Jacques PRÉVERT

Paroles (1946)

Pour faire le portrait d’un oiseau


Peindre d'abord une cage Quand l'oiseau arrive
avec une porte ouverte s'il arrive
peindre ensuite observer le plus profond silence
quelque chose de joli attendre que l'oiseau entre dans la cage
quelque chose de simple et quand il est entré
quelque chose de beau fermer doucement la porte avec le pinceau
quelque chose d'utile puis
pour l'oiseau effacer un à un tous les barreaux
placer ensuite la toile contre un arbre en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l'oiseau
dans un jardin Faire ensuite le portrait de l'arbre
dans un bois en choisissant la plus belle de ses branches
ou dans une forêt pour l'oiseau
se cacher derrière l'arbre peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
sans rien dire la poussière du soleil
sans bouger... et le bruit des bêtes de l'herbe dans la chaleur de l'été
Parfois l'oiseau arrive vite et puis attendre que l'oiseau se décide à chanter
mais il peut aussi mettre de longues années Si l'oiseau ne chante pas
avant de se décider c'est mauvais signe
Ne pas se décourager signe que le tableau est mauvais
attendre mais s'il chante c'est bon signe
attendre s'il le faut pendant des années signe que vous pouvez signer
la vitesse ou la lenteur de l'arrivée de l'oiseau Alors vous arrachez tout doucement
n'ayant aucun rapport une des plumes de l'oiseau
avec la réussite du tableau et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.

Le cancre
Il dit non avec la tête Les chiffres et les mots
Mais il dit oui avec le cœur Les dates et les noms
Il dit oui à ce qu'il aime Les phrases et les pièges
Il dit non au professeur Et malgré les menaces du maître
Il est debout Sous les huées des enfants prodiges
On le questionne Avec des craies de toutes les couleurs
Et tous les problèmes sont posés Sur le tableau noir du malheur
Soudain le fou rire le prend Il dessine le visage du bonheur.
Et il efface tout

http://www.iletaitunehistoire.com/genres/fables-poesies/lire/le-cancre-biblidpoe_008
Le soleil ne brille pas pour tout le monde
Jacques Prévert écrivit ce poème en 1931...

Le soleil brille pour tout le monde, il ne Ceux qui l'hiver se chauffent dans les églises
brille pas dans les prisons, il ne brille pas Ceux que le suisse envoie se chauffer
pour ceux qui travaillent dans la mine, dehors
Ceux qui écaillent le poisson Ceux qui croupissent
Ceux qui mangent la mauvaise viande Ceux qui voudraient manger pour vivre
Ceux qui fabriquent les épingles à cheveux Ceux qui voyagent sous les roues
Ceux qui soufflent vides les bouteilles que Ceux qui regardent la Seine couler
d'autres boiront pleines Ceux qu'on engage qu'on remercie, qu'on
Ceux qui coupent leur pain avec leur augmente, qu'on diminue, qu'on manipule,
couteau qu'on fouille, qu'on assomme
Ceux qui passent leurs vacances dans les Ceux dont on prend les empreintes
usines Ceux qu'on fait sortir des rangs et qu'on
Ceux qui ne savent pas ce qu'il faut dire fusille
Ceux qui traient les vaches et ne boivent Ceux qu'on fait défiler devant l'Arc
pas le lait Ceux qui ne savent pas se tenir dans le
Ceux qu'on n'endort pas chez le dentiste monde entier
Ceux qui crachent leurs poumons dans le Ceux qui n'ont jamais vu la mer
métro Ceux qui sentent le lin parce qu'ils
Ceux qui fabriquent dans les caves les stylos travaillent le lin
avec lesquels d'autres écriront en plein air Ceux qui n'ont pas l'eau courante
que tout va pour le mieux Ceux qui sont voués au bleu horizon
Ceux qui en ont trop à dire pour pouvoir le Ceux qui jettent le sel sur la neige
dire moyennant un salaire absolument dérisoire
Ceux qui ont du travail Ceux qui vieillissent plus vite que les autres
Ceux qui n'en n'ont pas Ceux qui crèvent d'ennui le dimanche
Ceux qui en cherchent après-midi
Ceux qui n'en cherchent pas Parce qu'ils voient venir le lundi
Ceux qui donnent à boire aux chevaux Et le mardi, et le mercredi, et le jeudi, et le
Ceux qui regardent leur chien mourir vendredi
Ceux qui ont le pain quotidien relativement Et le samedi
hebdomadaire Et le dimanche après-midi.