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L'incertitude ne justifie pas l'inaction:

Manifeste probabiliste pour une action climatique pragmatique


Par Mathieu Beaudoin

Le climatosceptique considère la science climatique comme un avocat en


défense criminelle considérerait les preuves fournies par la poursuite: si on peut
identifier un doute raisonnable, on doit discréditer la théorie. Il serait toutefois plus
approprié de considérer la possibilité des changements climatiques anthropiques
comme une poursuite civile, au terme de laquelle le juge considère l’équilibre entre la
force et la crédibilité des preuves fournies par les parties adverses, puis ordonne un
règlement proportionnel à la responsabilité probable de chaque partie.

La question de si l’humanité devrait réduire ses émissions de gaz à effet de


serre (GES) devrait être soumise à un fardeau de preuve similaire. Il n’est pas
nécessaire de prouver hors de tout doute raisonnable que les changements
climatiques soient réels et causés par l’activité humaine pour qu’il soit logique de
poser des gestes proportionnels pour en gérer le risque. Si vous ne croyez pas aux
changements climatiques anthropiques, je ne tenterai pas ici de vous en convaincre,
mais plutôt d'illustrer que la probabilité que cette théorie soit vraie est suffisante
pour qu’il soit souhaitable d’envisager des moyens de gérer ce risque efficacement.

***
Les climatosceptiques évoquent souvent les doutes persistant quant à la
science, et l’absence de consensus qui en découle. La climatologie, comme n’importe
quelle autre discipline scientifique, comporte nécessairement de l’incertitude: elle
progresse en posant des hypothèses sur les phénomènes qu’on observe, en faisant des
prédictions à partir de ces hypothèses, puis en vérifiant si l’expérience les contredit.
Plus l’expérience échoue à infirmer une théorie, plus on accepte cette dernière. Or, en
sciences naturelles, on ne peut jamais prouver strictement qu’une théorie soit vraie,
seulement qu’elle est fausse. N’importe quel scientifique honnête reconnaîtra cette
incertitude, qui est d’autant plus présente lorsqu’on traite d’un sujet aussi complexe
que le climat, sujet qu’on ne peut pas reproduire fidèlement en laboratoire pour
soumettre une quelconque théorie sur sa dynamique d’ensemble à de véritables
contrôles expérimentaux.

Avant qu’une théorie soit acceptée par tous, particulièrement dans un domaine
aussi complexe que le climat, il est donc normal que des sceptiques continuent à
souligner tout doute qui persiste et à avancer des hypothèses contradictoires pour
expliquer ce qu’on observe empiriquement. En science climatique, une poignée
“d’irréductibles” continue ainsi de souligner des incertitudes quant aux conclusions
majoritaires des scientifiques, en plus d’évoquer certains autres arguments (auxquels
nous reviendrons), et certains en concluent qu’il vaut mieux rejeter en bloc les
scénarios catastrophiques évoqués par l’ONU.

Je ne sortirai pas ici le fameux “97% des scientifiques disent que...” (un
argument fallacieux, puisque les foules peuvent se tromper). Cependant, le fait qu’il y
ait deux camps opposés, qui avancent des versions mutuellement incompatibles de la
réalité, veut dire qu’il y en a forcément au moins un qui se trompe.
À moins d’être disposé à étudier soi-même la vaste quantité de données et de
théories ayant mené aux différentes théories actuelles, force est d’admettre que nos
opinions se basent sur celles d’experts, qui nous fournissent des résumés de la science
actuelle. Ces experts n’étant que des humains, il sont évidemment susceptibles d’être
corrompus ou incompétents. Nous devons donc décider de façons raisonnables
d’évaluer leur fiabilité, puis d’évaluer la crédibilité de leurs théories en tant que telles.

Qu’on soit climatoconvaincu ou climatosceptique, un argument fréquemment


utilisé pour discréditer les scientifiques cités par l’autre bord est de semer le doute sur
leurs motifs. Les convaincus diront que les sceptiques sont à la solde de l’industrie
pétrolière; les sceptiques assigneront des motifs cyniques et carriéristes aux
scientifiques, média et politiciens défendant la thèse convaincue. Qui faut-il croire?

On ne peut évidemment pas lire les pensées de ceux dont on doit évaluer les
motifs, mais certains outils épistémologiques (l’épistémologie est l’étude de la
connaissance) peuvent fournir un cadre utile pour cette analyse. Un premier outil, fort
utile pour évaluer le potentiel que des motifs égoïstes biaisent l’avis d’une personne
qu’on doit décider de croire ou non, est la question “cui bono?”: à qui ça profiterait,
si cette version était en réalité fausse mais que la société l’acceptait quand même?

Les listes suivantes ne sont évidemment pas exhaustives, mais elles


rassemblent probablement les principaux suspects. Commençons par ceux qui
profiteraient du triomphe injustifié de la thèse convaincue:

1. les politiciens ambitieux ayant fait campagne sur cet enjeu


2. les scientifiques ayant défendu cette version des faits
3. les producteurs d’énergie renouvelable, qui pourraient vendre leur produit
plus cher grâce à l’élimination de concurrents plus économiques
4. ceux qui fabriquent panneaux solaires, éoliennes, véhicules électriques, etc.
5. ceux qui veulent à tout prix sauver des arbres
6. ceux qui veulent que l’humanité s’appauvrisse inutilement

Voyons maintenant du côté sceptique:

1. les politiciens ambitieux ayant fait campagne sur cet enjeu


2. les scientifiques ayant défendu cette version des faits
3. les producteurs d’électricité qui opèrent des centrales au charbon ou au diesel
4. les industries du pétrole et du charbon, qui évitent de perdre des milliards de
dollars en “stranded assets”
5. les fabricants d’acier et de béton, responsables respectivement d’environ 8 et
6% des émissions globales de GES,i qui n’ont rien besoin de changer
6. l’industrie du transport, qui dépend presque complètement de l’énergie fossile
et qui évite à moyen-terme d’avoir à changer (bien qu’à long-terme elle se
heurterait quand même à la limite naturelle posée par la finitude des réserves
de carburants fossiles)
7. ceux qui veulent convertir à d’autres usages des terres actuellement couvertes
de jungle ou de forêt
On remarque immédiatement que les deux premières lignes de chaque côté
sont identiques: les motifs qu’assignent les climatosceptiques aux prophètes de la
thèse convaincue peuvent tout autant s’appliquer à leurs propres prophètes.

On constate aussi que les intérêts économiques qui profiteraient d’une


adoption injustifiée de la thèse sceptique (3 à 7) pèsent énormément plus dans
l’économie actuelle que ceux qui seraient favorisés par l’adoption injustifiée de la
thèse convaincue (3 et 4).

Certes, des poches profondes, patientes et machiavéliques pourraient avoir


pris le pari qu’elles convaincraient le monde d’un canular climatique, pour ensuite
profiter de la réaction en créant une nouvelle industrie fondamentalement inutile.
Cependant, un tel investissement dans la désinformation exigerait des dépenses
soutenues pendant des décennies, et n’offrirait aucune garantie de succès, puisqu’il
viserait à créer une nouvelle industrie dont la valeur dépendrait entièrement d’une
tromperie. En plus d’être très riche et patient, il faudrait être un peu fou pour penser
qu’il s’agisse d’une bonne stratégie pour s’enrichir, et d’y mettre son propre argent!

À l’inverse, il serait tout à fait rationnel (bien qu’immoral), pour quelqu’un


qui cherche à protéger des actifs qui génèrent déjà des milliards, d’investir quelques
millions pour faire de la désinformation et tenter de torpiller une menace existentielle,
ce que serait pour ces actifs un électorat réclamant des mesures sérieuses pour réduire
les émissions de GES.

Si on veut éviter de se faire manipuler, un tel déséquilibre entre les intérêts


financiers profitant d’une version ou de l’autre devrait donc susciter un examen
particulièrement critique de la thèse sceptique. Ceci étant dit, une telle méfiance à
l’égard des prophètes de la thèse sceptique n’exclut pas la possibilité que la thèse en
soi ait du mérite. Comparons donc nos thèses rivales en nous appuyant sur un autre
outil épistémologique: celui de privilégier, parmi des explications mutuellement
incompatibles de la réalité, celle qui exige le moins de conditions (ou les conditions
les moins improbables) pour pouvoir être vraie.

En gros, chaque condition dont dépend une hypothèse réduit la probabilité que
l’hypothèse soit vraie, de façon inversement proportionnelle à la probabilité que
toutes les conditions soient vérifiées. En d’autre mots, plus il y a de conditions pour
qu’une théorie soit vraie, et plus les conditions sont improbables, moins la théorie a
de chances d’être vraie. Attention! Ce raisonnement ne prétend pas pouvoir mener à
la certitude. Toutefois, il propose un prisme utile pour considérer l’incertitude, et pour
minimiser nos chances de nous tromper.

Nous reviendrons sur les conditions pour que la thèse convaincue puisse être
vraie, touchant en même temps à certains arguments sceptiques. Par contre, voyons
d’abord celles qui sont nécessaires pour que la thèse sceptique soit vraie.

À sa base, la thèse sceptique implique que le haut niveau de consensus proféré


par l’ONU et les scientifiques et médias convaincus soit le produit factice d’une
conspiration, ou au minimum d’une collusion cynique, plutôt que la synthèse honnête
de recherches réellement rigoureuses. Voyons donc ce qu’une telle collusion
impliquerait pour chacun de ces acteurs.

Tout d’abord, l’ONU est le forum où les dirigeants de (presque) tous les pays
du monde se rassemblent pour avancer diplomatiquement leurs propres intérêts, et
tenter de collaborer pour améliorer le sort de l’humanité en général. L’ONU
représente particulièrement les intérêts des plus grandes puissances géopolitiques de
la planète, à savoir les membres permanents du Conseil de sécurité. Discréditer
comme sciemment trompeuses les conclusions émises par un groupe de travail
mandaté par l'ONU, malgré la rigueur apparente de l’effort ayant mené à ces
conclusions, implique que de telles conclusions serviraient les intérêts des décideurs
les plus puissants de l’ONU, et que la tromperie ait l’accord tacite des autres, ou au
minimum que les plus puissants eussent réussi à faire taire les dissidents.

On ne peut évidemment pas exclure cette possibilité, mais elle semble plutôt
extravagante, considérant la réticence que semblent avoir les grandes puissances face
à l’action climatique: ça fait depuis les années 90 qu’elles font des conférences sur le
sujet, et ce n’est que récemment qu’on a commencé à y voir des engagements sérieux
de la part des grandes puissances (et encore!). Il serait bien étrange que des
chercheurs mandatés par l’ONU pour résumer les connaissances actuelles sur le sujet
publient des conclusions frauduleuses aussi incommodantes!

Quant aux médias et scientifiques, il faudrait que l’un ou l’autre de ces


groupes soit presque parfaitement cohésif et dédié à ce mensonge pour que puisse être
autant mise de l’avant une théorie scientifique sans fondement. Puisque les médias
sont le prisme à travers lequel le grand public consomme sa culture scientifique, une
collusion cynique et disciplinée entre les grandes organisations médiatiques pourrait
présenter comme majoritaires les conclusions de scientifiques en réalité marginaux;
alternativement, les scientifiques pourraient eux-mêmes être la source de la
désinformation, les médias n’étant rien de plus que les idiots utiles servant les
desseins de ces “evil scientists”. Considérons tour à tour ces deux possibilités.

Voyons d’abord la possibilité d’une grande collusion des médias. Pour ne


donner que deux exemples, Nature et The Economist sont des publications établies
depuis 1869ii et 1843iii respectivement. Elles ont acquis au fil du temps de solides
réputations pour leurs reportages factuels, et soutiennent sans équivoque la thèse
convaincue. Bien que dans le brouillard “post-vérité” des dernières années une part
du public ait perdu confiance dans les médias traditionnels, ces organisations ont
toujours, auprès du reste, une réputation en tant que sources fiables d'information
factuelle. Une telle réputation est longue et difficile à bâtir, et pourrait être détruite
instantanément s’il était révélé que la direction d’une organisation médiatique avait
délibérément soutenu un tel mensonge. Il serait donc très risqué pour une organisation
médiatique dont la crédibilité est établie de s’adonner à une telle magouille, et l’idée
qu’autant de ces organisations collaborent en ce sens, prenant chacune ce risque
malgré la possibilité que l’une d’elles brise les rangs et expose au public la
conspiration, semble plutôt improbable.

Notons aussi qu’en plus des médias, d’autres organisations possédant les
ressources et les motifs pour s’informer adéquatement sur le sujet et le considérer
froidement dans leur planification, comme l’armée américaineiv et les compagnies
d’assurance,v considèrent les changements climatiques comme un enjeu réel. Bien
que l’intérêt de ces organisations se limite surtout aux adaptations que ces
changements rendront nécessaires, plutôt qu’à l’attribution de leur causalité, leur
considération des changements climatiques comme un risque sérieux à gérer rajoute,
au minimum, de la crédibilité à l’idée qu’il s’agisse d’un vrai problème (même si ça
ne nous dit rien sur qui ou quoi en serait responsable).

Il y a, alternativement, la possibilité que ce soit la communauté scientifique


qui collabore pour tromper le public. Cette explication suppose soit que les incitatifs
professionnels qui guident les scientifiques favorisent la conformité au détriment de
la recherche sincère de la vérité, soit qu’il existe une force cachée pour obliger une
majorité de scientifiques à soutenir un mensonge malgré leur conscience.

L'excès de conformité pourrait être un facteur: pour prendre un exemple


extrême (mais valide pour nos fins ici), un chercheur qui soupçonnerait que la gravité
soit un canular gardera probablement ce soupçon pour lui-même, plutôt que de passer
pour un fou en essayant d’obtenir du financement pour tenter de démontrer
expérimentalement qu’une théorie aussi largement acceptée depuis aussi longtemps
serait, en fait, fausse. Peut-être que l’intuition de ce chercheur aurait trouvé un
support empirique si seulement il avait réalisé les expériences qu'il avait en tête, et
que son bâillon conformiste ait privé l’humanité d’une découverte importante. Une
telle dynamique pourrait-elle être à l’œuvre parmi les climatologues?

Remarquons d’abord que, puisque la science naturelle avance en proposant


des hypothèses puis en tentant de les infirmer, pour gagner en notoriété un chercheur
a bien plus intérêt à proposer ou démontrer une nouvelle théorie, ou à démontrer la
fausseté d’une théorie acceptée jusque là, qu’à confirmer une théorie déjà démontrée
par d’autres. La conformité en soutien à une théorie (comme celle de la gravité, pour
reprendre notre exemple) se forme progressivement, alors qu’expérience après
expérience réduit les avenues inexplorées ayant le potentiel d’infirmer la théorie, et
que la communauté scientifique accepte ladite théorie comme étant la meilleure
explication disponible pour les phénomènes observés. Toutefois, la science
climatique est encore jeune, et elle tente de modéliser des phénomènes très
complexes. Bien que la conformité soit susceptible d’agir comme censure envers
quiconque voudrait démontrer la fausseté de certains mécanismes simples et non-
controversés (par exemple, que les endroits plus ensoleillés aient tendance à être plus
chauds, toutes autres choses étant égales par ailleurs), il serait prématuré d’affirmer
que, malgré notre compréhension toujours approximative du système climatique, la
conformité soit devenue suffisamment puissante pour faire taire tout chercheur qui
aurait encore des réserves quant à certains aspects de cette compréhension. Il s’en suit
donc que les conclusions exprimées par les climatologues sont plus probablement
issues d’une appréciation franche des observations et théories que nous possédons
jusqu’à date, que d’une conformité craintive taisant toute critique valide.

Il nous reste donc la deuxième possibilité, qu’il existe une force cachée qui
oblige les scientifiques à taire la vérité malgré leur conscience. Puisque qu’il est à peu
près impossible de démontrer qu’une théorie de conspiration soit fausse, nous ne nous
attarderons pas longtemps sur cet angle. Par contre, abordons brièvement une
possibilité qu’évoquent parfois les climatosceptiques: que toutes ces histoires de
changements climatiques ne soient qu’une charade pour obtenir du financement
scientifique. Cette explication repose sur trois piliers douteux, qui sont tous
nécessaires pour qu’elle soit vraie: (1) que la majorité des scientifiques soient moins
intéressés par le développement de la connaissance que par les conforts matériels que
peuvent leur fournir des fonds de recherche leur payant un salaire pour faire des
recherches vides de sens (et qu’importe qu’elles soient vides de sens), (2) que ces
scientifiques ne puissent pas imaginer d’autres sujets de recherche plus utiles dans
lesquels s’investir, et (3) que ceux qui décident du financement à la science soient
ignorants de la vacuité de ce sujet de recherche ou bien s’en foutent éperdument.
Nous avons encore là des conditions pas impossibles, strictement parlant, mais quand
même assez extravagantes.

Passons maintenant aux conditions pour que la thèse convaincue puisse être
vraie. Encore une fois, nous nous intéresserons surtout aux filtres qui existent entre la
connaissance scientifique et nous-mêmes, plutôt qu’à la science comme telle. En
d’autres mots, comment expliquer que les changements climatiques soient un vrai
problème, et qu’ils soient causés en grande partie par l’activité humaine, si certains
spécialistes continuent encore et toujours à affirmer précisément le contraire?

Il existe une réponse plutôt simple à cette question, qui est en apparence très
plausible: des acteurs aux poches profondes, dont les intérêts financiers se trouvent
menacés par la perspective d’un public réclamant des actions sérieuses pour
s’attaquer aux changements climatiques, pourraient avoir financé des porte-parole
peu scrupuleux, se présentant comme des scientifiques, afin de semer le doute dans
l’opinion publique. Ces doutes peuvent ensuite avoir trouvé une audience réceptive
chez les esprits préoccupés par le coût potentiel de s’attaquer aux changements
climatiques, puis avoir été amplifiés par certains “bugs” de la psychologie humaine et
par la dynamique tribale de la politique moderne.

Cette explication suppose premièrement qu’il existe des gens moralement


disposés à induire en erreur l’opinion publique, au service d’intérêts privés. Cette
supposition n’a évidemment rien d’extravagant: pour prendre un exemple historique
bien connu, il suffit de penser à l’industrie du tabac qui a caché au public les effets
néfastes de ses produits, au sujet desquels elle était parfaitement au courant.

Cette explication suppose ensuite qu’il soit possible de maintenir un doute


injustifié dans l’opinion publique malgré que ces doutes soient contredits par la
plupart des grands média. Or, avec le public qui consomme de plus en plus de
nouvelles sur internet, les grands média ont perdu leur dominance d'antan. En même
temps, l'anonymat d'internet permet à n’importe qui de créer un site web et d'y dire
absolument n’importe quoi. Un site web peut se présenter comme une source
d’information alternative, présentant ce que les média traditionnels “cachent”, sans
avoir à se soumettre à la moindre vérification indépendante. Malgré cette carence de
crédibilité, quand les deux se contredisent, plusieurs auront tendance à croire
davantage ce qu'ils lisent sur ces sites que ce que disent les grands média.

Pourquoi donc? Une explication plausible résiderait dans les biais cognitifs,
les “bugs” qui existent dans la façon dont le cerveau humain traite l'information. En
effet, l'humain est souvent bien moins rationnel qu'il le pense, dû au fait que nos
cerveaux ont évolué prioritairement pour favoriser notre survie et notre reproduction,
objectifs qui ne s’alignent pas nécessairement avec celui d’avoir le plus souvent
possible raison. Il s'en suit que le raisonnement et le comportement humain est loin
d'être toujours ce que dicterait la rationalité parfaite. Cet écart (dont souffrent même
les plus intelligents parmi nous) a été abondamment documenté empiriquement dans
les dernières décennies, notamment par les psychologues israéliens Amos Tversky et
Daniel Kahneman. Certains de ces “bugs” pourraient avoir été exploités par ceux qui
cherchaient à propager des doutes excessifs au sujet de la science climatique.

D'abord, il y a la dissonance cognitive: lorsqu’il existe une différence


significative entre ce que nous croyons que nous devrions faire et ce que nous faisons
en réalité, nous ajustons inconsciemment notre image de que nous devrions faire, afin
d’éliminer l’incongruité et de protéger l’image de personne juste et morale que nous
nous faisons presque tous de nous-mêmes.vi Ce mécanisme de défense psychologique
pourrait avoir joué un rôle-clé dans l'éclosion du climatoscepticisme: lorsqu’on
considère, d'un bord, les implications inquiétantes des changements climatiques, et de
l'autre, les coûts qu'engendrerait une réponse proportionnelle aux scénarios qu'on
nous dépeint, on peut très bien préférer ne pas y penser. Pour pouvoir éviter d’avoir à
s'en faire, tout en maintenant une bonne image de soi-même, il peut être très utile de
se convaincre, tout simplement, qu'il n'y en a pas, de problème. Il serait donc peu
surprenant que les arguments soulignant les doutes de la science climatique, en
répondant à ce besoin, eussent trouvé une audience réceptive.

Ensuite, il y a le biais de confirmation: nous sommes naturellement enclins à


chercher et accepter comme vraie l'information qui confirme ce qu'on pense déjà, et à
rejeter ou ignorer l'information qui contredit nos croyances existantes. Ainsi, si on
croit déjà que “toutes ces histoires de changements climatiques, c'est de la bull...”, on
aura tendance à interpréter toute nouvelle “information” allant dans le même sens
comme une preuve qu'on a raison, et à discréditer et diminuer ce qui dit que le
contraire. Ainsi, nos croyances existantes ont tendance à se renforcer d’elles-mêmes,
peu importe les nouvelles informations qu'on puisse rencontrer.vii Ce biais affecte
aussi les climatoconvaincus, évidemment! Cependant, rappelons que nous cherchons
uniquement, ici, à expliquer comment il se pourrait que, si les changements
climatiques sont un vrai problème et qu'ils sont causés par l'activité humaine, autant
de commentateurs puissent être aussi sincèrement convaincus du contraire.

Finalement, il y a l'influence de la conformité tribale. L'humain est un animal


social, dépendant pour sa survie de la collaboration avec ses semblables. Cette
collaboration étant plus importante à notre survie que d'avoir toujours raison, il
semblerait que nous ayons évolué une tendance à adopter les croyances de groupes
auxquels nous appartenons plutôt que de persister dans la dissidence: il peut être plus
risqué d'avoir raison seul que d'avoir tort en groupe. Le chercheur Solomon Asch a
même démontré, à travers une série d'expériences surprenantes dans les années 50,
que nous sommes prêts à adopter et affirmer les croyances d'un groupe auquel nous
nous identifions même quand celles-ci contredisent nos propres sens.viii La
polarisation moderne de la politique ayant divisé l'électorat en tribus se définissant
par des ensembles de positions et par leur opposition à des adversaires communs
(droite contre gauche), il est tout à fait possible que l'opinion d'une minorité vocale
souscrivant à la thèse climatosceptique eusse fini par entraîner le reste de la “droite
économique”, et par faire du climatoscepticisme un article de foi tribal de droite.

Objectivement, les conditions étaient favorables à un tel résultat: ceux qui


s'identifient à la droite veulent généralement éviter d'imposer des coûts inutiles aux
entreprises et aux gens, veulent éviter de donner trop de place à l'État, et se méfient
des projets de changement radical. Il n'est donc pas très étonnant que le discours
climatosceptique eusse trouvé un terreau fertile à droite; l'insistance idéologique de
bien des climatoconvaincus sur la nécessité de grands projets étatiques pour remédier
au problème peut très bien avoir contribué à durcir l'opposition des sceptiques. Cette
réaction pourrait ensuite avoir été amplifiée par de grands média cherchant à plaire à
une audience polarisée à droite, ce qui fonctionne mieux quand on dit aux gens ce
qu'ils veulent entendre que quand on les contredit (voir le biais de confirmation).

Bref, il ne semble pas y avoir de conditions particulièrement extravagantes à


ce que la version dite majoritaire de la climatologie soit vraiment ancrée dans la
science, et que la dissidence persistante d'un noyau de sceptiques soit due à de la
désinformation par des acteurs intéressés, ayant profité de “bugs” dans le
raisonnement humain pour crédibiliser et amplifier des opinions s’opposant à des
moyens pouvant menacer leurs intérêts économiques.

Passons finalement à certaines critiques spécifiques qu’adressent les


climatosceptiques envers les conclusions majoritaires de la science climatique,
critiques qui cherchent à invalider ses conclusions.

1. “La concentration de CO2 dans l’atmosphère (environ 0,035%) est trop faible pour
avoir un impact sur la rétention thermique de l’atmosphère”: Cet argument présume
qu’un composé chimique dont la concentration est très faible (“très faible” étant une
notion arbitraire, d’ailleurs) ne peut avoir d’impact substantiel sur la solution dans
laquelle il est dilué. Prenons comme exemple le polonium 210, utilisé pour assassiner
l’ancien espion russe Alexander Litvinenko. Cette substance est tellement toxique
qu’une dose d’un seul microgramme est fatale,ix ce qui représente environ
0,00000000125% de la masse d’un homme adulte moyen au Canada.x Il en découle
donc qu’il n’y a rien d’absurde à ce qu’une très faible concentration de CO2 dans
l’atmosphère puisse avoir un effet considérable.

2. “Le CO2 est essentiel à la vie et nourrit les plantes. Nous assistons d’ailleurs à un
verdissement de la planète.”: Cet argument implique que toute chose est soit
entièrement mauvaise, soit entièrement bonne. Or, une chose peut être nécessaire à la
vie tout en étant nocive dans l’excès: le sel, par exemple, est essentiel à la vie, mais
un humain ne pourrait pas survivre en buvant exclusivement de l'eau de mer! Que le
CO2 soit nécessaire à la vie n’implique donc pas qu’il ne puisse pas causer de torts
importants s’il est présent en quantités excessives (il est même mortel pour les
humains au-delà d'une certaine concentrationxi); le fait qu’une concentration accrue de
CO2 dans l’air puisse augmenter la productivité agricole (en facilitant la
photosynthèse) ne veut pas dire que sa présence excessive dans l’atmosphère ne
puisse pas causer d’autres problèmes, pouvant compenser la plus grande facilité de la
photosynthèse, par exemple en augmentant la variance météorologique. De plus, il est
entièrement possible qu’en chemin vers des scénarios futurs défavorables, nous
passions à travers une période qui profite aux plantes. En ce sens, nous pourrions
faire un parallèle avec la politique fiscale: lorsque l’État s’engouffre dans le déficit à
travers des coupures d’impôts et/ou augmentations de dépenses excessives,
l’économie peut en profiter à court-terme. Cependant, un déficit excessif ne peut pas
durer éternellement, et lorsqu’on arrive aux inévitables contractions fiscales, non
seulement on se retrouve avec l’inverse d’un stimulus, mais tout le système
économique est fragilisé par un plus grand endettement.

3. “Les scénarios catastrophiques ne se sont pas encore réalisés, donc les


climatoconvaincus ont tort”: La science climatique évolue, et s’étoffe
progressivement de données et d’une compréhension améliorée. Comme toute
science, des chercheurs ont posé dans le passé des hypothèses qui ont fini par être
infirmées. Que des chercheurs passés se soient trompés ne veut pas dire que les
prédictions d’aujourd’hui, raffinées depuis par des décennies de recherche et de
collecte de données, et modélisées à l’aide d’une puissance informatique
incomparable à ce qui était disponible aux débuts de la climatologie, sont invalides. Il
est aussi pertinent de noter que les données observées depuis les prédictions
alarmistes du passé ont principalement infirmé le rythme prévu des changements,
plutôt que la direction de ceux-ci: nous observons bien certains phénomènes prédits,
tels que la hausse du niveau des océans. Ces changements ne se sont pas avérés aussi
rapides que certains l’avaient prévu, mais ils se produisent néanmoins, et rien ne
laisse supposer que ces changements devraient s’arrêter ou même ralentir dans les
décennies à venir. Plus probablement, ils risquent de s’accélérer au fur et à mesure
que s’activent des “feedback loops”: la perte d’étendue des glaciers, qui expose la
roche sombre au soleil là ou la neige le reflétait avant, le dégel du pergélisol arctique,
relâchant dans l’atmosphère des quantités importantes de méthane, GES encore plus
puissant que le CO2, qui y étaient piégées, etc.

4. “Quoi qu'il en soit, une taxe sur le carbone ne changera rien”: Cette question est
indépendante de savoir s'il y a ou non un problème à régler. On peut très bien
affirmer que telle ou telle solution ne fonctionnera pas, tout en étant d'accord qu'il y a
un problème auquel il faut trouver une solution. Il se trouve qu'une taxe sur le
carbone, dont toutes les recettes seraient redistribuées parmi la population (une taxe
“revenue-neutral” comme on dit), serait probablement la meilleure solution pour
gérer efficacement le risque climatique. Cependant, il s'agit là d'un débat distinct, qui
sort de la portée de cet essai.

***

Pour résumer, il y a de bonnes raisons de croire que l'opinion dominante sur


les changements climatiques soit issue d'une base scientifique rigoureuse; affirmer le
contraire implique une série de conditions qui pourraient être vraies mais qui sont
beaucoup moins probables que les conditions nécessaires à ce que cette proposition
soit vraie. Sans que l'on puisse être certains dans un sens ou l'autre, la balance des
probabilités indique que nous devrions au minimum considérer que l'opinion
dominante sur cet enjeu est peut-être vraie, et qu'il serait pragmatique d'en tenir
compte et de poser des gestes proportionnels pour gérer les risques qu’elle évoque.
i https://www.economist.com/international/2019/01/05/efforts-to-make-buildings-greener-are-not-working
ii https://www.nature.com/nature/history/about_site.html
iii https://www.economist.com/help/about-us
iv https://dod.defense.gov/News/Article/Article/612710/
v https://www.wsj.com/graphics/climate-change-forcing-insurance-industry-recalculate/
https://www.theglobeandmail.com/report-on-business/rob-magazine/an-industry-that-has-woken-up-to-climate-change-
no-deniers-at-global-resinsurance-giant/article15635331/?page=all
https://hbr.org/2017/08/how-the-insurance-industry-can-push-us-to-prepare-for-climate-change
vi https://www.britannica.com/science/cognitive-dissonance
https://www.psychologytoday.com/intl/basics/cognitive-dissonance
vii https://www.psychologytoday.com/us/blog/science-choice/201504/what-is-confirmation-bias
https://www.britannica.com/science/confirmation-bias
viiihttps://www.thoughtco.com/asch-conformity-experiment-3026748
ix https://www.mirror.co.uk/news/uk-news/what-polonium-210-poisoning-how-12142235
x http://www.theaveragebody.com/average_weight.php
xi https://www.cdc.gov/niosh/idlh/124389.html