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338-12-89

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ÉDITORIAL

Dernier numéro

Ce numéro 338 sera donc le dernier.


Le dernier de cette série dont la belle régularité depuis trente-trois ans faisait que tous les numéros
terminés par le chiffre 5 étaient de « juillet-août » ; tous les numéros terminés par le chiffre 6, de
« septembre-octobre » ; par le chiffre 7, de « novembre » ; par le chiffre 8, de « décembre » ; par le
chiffre 9, de « janvier », et ainsi de suite. Nous n’atteindrons pas le prochain chiffre 9, nous
n’atteindrons pas le prochain nouvel an. La revue mensuelle ITINÉRAIRES aura eu 338 numéros en
tout, de mars 1956 à décembre 1989. J’ose penser que ce fut une assez belle histoire ; et qu’elle de-
meure nec pluribus impar.
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Après les pertes subies dans les rangs des abonnés au cours du combat mené depuis l’été 1988, vous
n’êtes décidément plus assez nombreux ni assez riches pour que la revue mensuelle puisse continuer.
Elle aura été tuée dans sa dernière bataille. Cela vaut mieux que mourir de vieillesse.
*
Elle aura été tuée par Mgr Lefebvre.
Lui seul sans doute le pouvait. Lui seul avait l’autorité morale de faire croire à mes propres lecteurs
que je pense « implicitement » le contraire de ce que je dis « explicitement », et qu’en secret j’accepte
« toutes » (car il a même dit : toutes) les erreurs issues du concile qu’on me voit pourtant combattre
publiquement. Accusation imparable dans sa totale gratuité, au-delà de toute argumentation comme de
toute réfutation. L’argumentation et la réfutation étant mes seules armes de simple soldat, j’ai été net-
toyé par l’arme stratégique de l’accusation gratuite.
Je dis nettoyé, lessivé, taillé en pièces : il n’est pour le mesurer que de lire les lettres d’injures que
m’ont envoyées des abonnés de cinq, de dix, de vingt ans, retournés d’un seul coup par la parole de
Mgr Lefebvre et développant cette parole dans toutes les implications qu’ils y trouvaient, me jetant à
la face mon infamie de moderniste caché, de progressiste clandestin, de rallié sournois à la maçonne-
rie, aux juifs, aux puissances d’argent et aux puissances infernales. J’ai bien dû constater que Mgr
Lefebvre a le pouvoir redoutable, en quelque sorte magique, de faire croire aux gens le contraire de
l’évidence.
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Je lui avais écrit, on le sait, que ma réserve au sujet des sacres du 30 juin 1988 ne justifiait pas qu’il
me fasse ou me laisse attaquer par ses partisans d’une manière qui n’est digne ni de lui, ni de moi, ni
de ce qui est en cause. Cette humble requête et ce pieux euphémisme sont restés sans effet. C’était un
euphémisme en ceci que Mgr Lefebvre, en réalité, ne me faisait ni ne me laissait attaquer par ses parti-
sans : c’est lui-même, c’est lui en personne qui avait parlé.
Je ne cherche aucunement ici à qualifier ce qu’il a fait. Je dis seulement, parce que c’est vrai, que
c’est bien lui qui l’a fait.
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II

J’imagine le chagrin de ceux qui ont tenu bon, quand je leur annonce qu’ils ne sont plus ni assez
nombreux ni assez riches. De mon côté il me semble les entendre me dire qu’on va regagner le terrain
perdu. D’avance je leur réponds : quoi qu’il arrive, quoi que l’on fasse, ceux qui se sont désabonnés
dans de telles conditions ne se réabonneront pas dans un avenir prévisible ; probablement jamais. S’ils
le faisaient pourtant, comment pourrais-je en tenir compte, comment compter sur eux, si fragiles ? si
vulnérables ? Comment bâtir sur leur sable mouvant ? Non, la revue mensuelle a vécu. Ce qui est en
question, ce n’est pas de la ressusciter. Ce qui est en question maintenant, c’est de savoir si vous pour-
rez assurer les moyens d’exister, de travailler et de combattre à la nouvelle série de la revue
ITINÉRAIRES, la série plus modeste d’ITINÉRAIRES désormais revue trimestrielle.
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Avec les abonnés qui nous restent, avec les abonnements restant au même tarif, avec les rares abon-
nements de soutien et avec les beaucoup trop rares cotisations aux COMPAGNONS D’ITINÉRAIRES
(je vous avais demandé de leur envoyer une cotisation de 100 F, ou de 50 F : la plupart d’entre vous ne
sont pas assez riches pour consentir un tel effort supplémentaire, dont acte), – avec tout cela donc, bien
soupesé et bien compté, je puis vous proposer quatre numéros par an, un peu plus gros sans doute que
n’étaient les numéros mensuels ; ils paraîtront le 1er mars, le 1er juin, le 1er septembre et le 1er dé-
cembre. Ils seront dits numéro de printemps, numéro d’été, numéro d’automne et numéro de Noël.
Pour n’être pas confondus avec les numéros de la revue mensuelle, ils seront numérotés non plus en
chiffres arabes mais en chiffres romains. Notre prochain numéro, le premier de la revue trimestrielle,
nouvelle série, sera donc le numéro I du printemps 1990.
La vente au numéro par les messageries (NMPP) est supprimée.
*
Faut-il vraiment tenter ainsi de continuer malgré tout la parution d’ITINÉRAIRES, avec la diminu-
tion matérielle qui nous est imposée par les circonstances, quatre numéros par an au lieu de dix ?
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Il y a une raison à cette tentative.
Nous avons deux combats à poursuivre qui sont spécifiquement ceux d’ITINÉRAIRES : l’un plus vi-
siblement militant, c’est celui de notre opposition critique à la nouvelle religion insinuée à travers le
concile et l’évolution conciliaire ; l’autre moins manifestement engagé, c’est celui de la réforme intel-
lectuelle. Ce que nous faisons dans l’In et dans l’autre, ce que nous y apportons de spécifique, il n’y a
pour le moment, à notre connaissance, personne d’autre pour le faire. Voici quoi.
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III

Quand, à la fin de l’année 1965, le concile Vatican II se sépara, tous ses textes ayant été votés ou au
moins signés par Mgr Lefebvre, la revue ITINÉRAIRES énonça le principe de les recevoir en les inter-
prétant dans l’esprit et à la lumière des enseignements antérieurs du magistère.
Avant même d’avoir pu faire de ce principe quelque application pratique que ce soit, la revue fut
condamnée pour sa position sur le concile, elle fut condamnée par l’épiscopat comme s’opposant cou-
pablement à l’esprit nouveau, elle fut donc condamnée pour le principe lui-même, pour le principe
d’interprétation qu’elle avait énoncé.
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L’esprit nouveau était en effet l’esprit inverse : celui d’une « relecture », celui d’une réinterprétation
des enseignements antérieurs, même dogmatiques, à la lumière de ce nouveau concile, pourtant pasto-
ral, mais présenté comme le plus authentique qui ait jamais eu lieu.
Depuis plus de vingt ans j’affirme et, il me semble, je démontre, à l’encontre de toutes distractions
et diversions, que là se trouve la clef permanente de la crise religieuse actuelle. Je l’ai soutenu contre
le P. Congar (1). Je rappelle que tout le monde officiel, y compris le P. Congar, a esquivé ou fui ce
débat-là. Même le P. Congar, et tout le monde avec lui, a évité de discuter nos positions, a même évité
de simplement nous en donner acte telles qu’elles sont. De son côté Mgr Lefebvre, reçu par Jean-Paul
II en 1978, lui déclarait semblablement son adhésion au concile interprété dans le sens de la tradi-

1 – (1) Le concile en question, un volume aux Éditions DMM, recueil de la controverse Congar-Madiran pa-
rue dans ITINÉRAIRES.
tion : à quoi Jean-Paul II, semble-t-il, ne fit aucune objection, ou même déclara son accord. Toutefois
il n’en sortit rien.
J’ai souvent, au cours de ces années, allégué l’exemple du latin : il n’est pas le plus important, mais
il demeure le plus parlant et le plus clair pour montrer comment se sont agencées les choses du con-
cile, de ses formulations, de ses interprétations, de ses applications.
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La constitution conciliaire sur la liturgie avait ordonné de conserver le latin comme langue litur-
gique dans l’Église latine, en faisant toutefois une place plus grande aux langues nationales. Au nom
de l’obéissance au concile, les épiscopats supprimèrent ou laissèrent supprimer le latin. Les requêtes
contre cette suppression, présentées en se référant au texte conciliaire, n’eurent d’autre effet que de
désigner ceux qui les présentaient comme des réactionnaires qui « refusaient » le concile. Un tel para-
doxe n’a qu’une explication. La faille n’est pas entre le « texte » du concile et son « interprétation » ou
« application ». La faille était dans l’intention du législateur. L’intention des pères conciliaires n’était
pas de conserver le latin : la plupart d’entre eux voulaient ou admettaient sa suppression. Le texte con-
ciliaire maintenant le latin mais ouvrant la porte au vernaculaire n’était pas pour maintenir le latin, il
représentait au contraire dans l’intention des pères législateurs le plus grand pas vers sa suppression
qui leur paraissait possible à ce moment. Sur les autres points comme sur celui-là, l’esprit nouveau
consistait à tenir les décrets du concile non point pour une règle définie et arrêtée, mais pour un pre-
mier pas dans une direction vers laquelle il s’agirait ensuite de continuer d’avancer.
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A des décrets conciliaires ainsi conçus par ceux-là même qui les ont rédigés et promulgués (car en-
fin le concile n’est pas un ensemble de documents que les uns auraient établis, et que d’autres auraient
tendancieusement interprétés et appliqués : le concile a été interprété et appliqué par ceux qui l’avaient
fait, c’est-à-dire forcément selon l’intention du législateur), – à de tels décrets donc, on ne peut obéir
qu’en les dépassant, éventuellement en enfreignant leur lettre pour répondre à l’intention qui y était
plus ou moins dissimulée. Tel est l’ « esprit nouveau ».
Cet « esprit nouveau » est évidemment le fils du modernisme que combattait saint Pie X ; un fils
évolué, plus fortement marqué encore par le subjectivisme d’une nouvelle religion, la religion de
l’homme et des droits de l’homme. Comme le modernisme, il ne s’oppose pas au catholicisme de
l’extérieur, il le pénètre et s’y mélange, influençant plus ou moins totalement des membres de la hié-
rarchie qui ne s’en estiment pas moins catholiques. Cela était arrivé déjà avec l’arianisme : sans inter-
rompre pour autant, notons-le bien, la succession apostolique ni disqualifier sa légitimité. Dans la si-
tuation actuelle, qui est analogue, interpréter le concile – et au besoin en rectifier les formulations – à
la lumière de la tradition est la seule position qui fasse pleinement droit simultanément à la critique
nécessaire et à la nécessité d’être d’Église. J’ai bien dit : en rectifier non seulement les applications,
non seulement les interprétations, mais au besoin jusqu’aux formulations.
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Car ce concile ne fut ni infaillible ni irréformable. Et s’il n’appartient évidemment pas aux personnes
individuelles, clercs ou laïcs, de le réformer elles-mêmes, il leur est loisible d’en réclamer la réforme
et de la préparer par une honnête discussion de ce qui est discutable. Un concile pastoral, au sens où il
a voulu l’être, c’est-à-dire au sens où pastoral se distingue de dogmatique, est en somme un concile
pédagogique et tactique. Un désaccord sur la tactique, une divergence sur la pédagogie n’est pas un
schisme, et n’entraîne pas une rupture de la communion catholique.
A moins que la nouvelle tactique, la nouvelle pédagogie et leur esprit nouveau n’impliquent et
n’insinuent une nouvelle religion ; une religion autre. La plupart, même parmi les évêques, ne s’en
rendent pas davantage compte que ne s’en rendaient compte, au temps de l’arianisme, les évêques
devenus plus ou moins ariens.
*
Là-dessus je prends au mot le cardinal Decourtray. A la différence de ceux qui le soupçonnent de
feinte, je m’adresse (mentalement) à lui comme à un homme qui dit ce qu’il croit et qui croit ce qu’il
dit.
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Ce qu’il dit là-dessus, c’est en effet ceci :
« Je croyais qu’un nombre plus grand de partisans de Mgr Lefebvre aurait accueilli
favorablement les propositions faites par le saint-père dans le motu proprio Ecclesia
Dei afflicta (…).
« Je pensais aussi que ceux qui ont publiquement refusé de glisser sur la pente du
schisme adhéreraient au concile de façon plus claire (…).
« J’admire ceux qui ont quitté Mgr Lefebvre. Mais cette admiration ne m’empêche
pas de souhaiter qu’ils avancent un peu plus vite et que leur adhésion au concile soit
plus nette et plus rayonnante. » (2)
A lire ces étranges propos, on s’aperçoit que le Cardinal ne connaît vraiment pas la réalité humaine,
psychologique, doctrinale, religieuse dont il déplore le manque d’empressement et de vitesse.
A part quelques exceptions, dont une ou deux sans doute dans le diocèse de Lyon, les catholiques
dont il parle n’ont pas quitté Mgr Lefebvre. C’est Mgr Lefebvre qui les a quittés par des sacres, le 30
juin 1988, qui les années précédentes n’étaient pas au programme.
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Eux n’ont pas bougé. Eux n’ont pas changé. Exemple : la revue ITINÉRAIRES. Mais puisque le cardi-
nal Decourtray ignore à ce point l’état de la question, et que la conférence épiscopale qu’il préside
n’en est probablement pas mieux informée, reprenons les choses point par point.
*
Lorsqu’en 1966 la revue ITINÉRAIRES est condamnée par l’épiscopat pour « opposition » à
l’ « esprit nouveau » du concile, Mgr Lefebvre n’est pour rien dans cette « opposition ». Les objec-
tions philosophiques et religieuses publiquement formulées à l’encontre de l’ « esprit nouveau » l’ont
été par le P. Calmel, l’abbé Berto, l’abbé Dulac, l’abbé de Nantes, Louis Salleron, Marcel De Corte,
Luce Quenette, Henri Rambaud, Michel de Saint Pierre, Henri Charlier, Alexis Curvers et quelques
autres auteurs (dont moi-même) qui pour la plupart ont développé ces objections, occasionnellement
ou régulièrement, dans ITINÉRAIRES. Plus tard, en 1969, en 1970, au moment où la nouvelle messe
est introduite de manière à supprimer l’ancienne, ce sont les mêmes auteurs qui prennent publique-
ment position, tandis que de son côté Mgr Lefebvre fonde silencieusement Écône. D’Écône sortira tout
un clergé formé et ordonné par lui, pour qui la question sera toujours de suivre ou quitter Mgr Le-
febvre.
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Mais il est d’autres prêtres, il est d’autres laïcs, et surtout il est un courant de pensée militante, le
nôtre, constitué en lui-même, antérieur à Écône et non pas disciple d’Écône ; absolument distinct
d’une institution écônienne et d’un mouvement lefebvriste dont je ne souhaite ni qu’ils soient traités
comme un schisme ni qu’ils le deviennent, mais qui assument évidemment ce double risque.
Ce double risque, Mgr Lefebvre ne le prenait pas, il l’écartait au contraire, il refusait l’idée de sacrer
des évêques dans sa Lettre aux catholiques perplexes (1985). Pour simplifier, mais en prenant garde de
tomber dans le simplisme réducteur du cardinal Decourtray, disons que le courant de pensée critiquant
le concile pouvait en gros reconnaître un abrégé ou une vulgate de ses positions dans cette Lettre aux
catholiques. Il peut toujours l’y reconnaître. Il ne s’est pas séparé de ce que Mgr Lefebvre énonçait de
1974 à mai ou juin 1988. C’est Mgr Lefebvre qui aujourd’hui est ailleurs.
Je demande au cardinal Decourtray de ne pas prendre une précision pour une invective : j’emploie
les termes de « simplisme réducteur » pour lui faire saisir comment je ne puis pas ne pas ressentir un
propos, le sien, qui implique l’assimilation de toute critique du concile à des sacres épiscopaux schis-
matiques.
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Les deux choses ne sont pas nécessairement liées, sinon par amalgame indu. Les positions de la Lettre
aux catholiques, n’allez pas croire qu’elles conduisaient obligatoirement aux sacres, puisqu’au con-
traire elles concluaient explicitement à leur refus. Et quant à nous, nous avons applaudi la Lettre non
point parce qu’elle nous aurait convaincus ou entraînés, mais parce qu’elle rejoignait et confortait nos
convictions motivées.
C’est pourquoi nous ne sommes pas concernés par un choix qui serait entre « le concile » et « le
schisme ».

2 – (2) Dans La Croix du 28 septembre 1989.


Nous récusons radicalement, comme doublement faussé, un choix ainsi formulé.
Notre choix, nous l’avons fait entre la conception actuelle de la pastorale conciliaire et la concep-
tion traditionnelle de la dogmatique catholique. Si votre pastorale, Monseigneur le Cardinal, n’a pas
pour effet de mutiler la dogmatique catholique (ou au moins, la laissant intacte, de la laisser au grenier,
comme je le faisais observer au P. Congar, qui n’y a rien répondu), alors c’est à vous de le démontrer :
en réfutant nos objections qui vous en présentent depuis vingt ans l’affirmation argumentée.
Jusqu’ici l’Église militante avait toujours été aussi une Église réfutante. Depuis vingt ans elle ne
l’est plus. Elle use à notre égard de l’argument d’autorité, c’est son droit, mais elle omet d’y joindre
ses raisons, et cette omission prolongée sape son autorité.
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Contre l’esprit nouveau, contre la nouvelle religion, nous professons ce que l’Église a toujours pro-
fessé, et déjà (en partie) la philosophie naturelle : la primauté de la contemplation sur l’action, de la
dogmatique sur la pastorale, de la tradition sur l’innovation. Dans cette ligne, à cette condition, nous
ne croyons pas impossible de recevoir et d’interpréter le concile Vatican II à la lumière de la tradition.
Voulez-vous que nous en parlions ? Vous vous dérobez à ce débat depuis vingt ans. Même le P. Con-
gar s’est finalement dérobé.
*
Nous ne sommes pas du tout les rescapés que vous croyez, qui auraient in extremis arrêté de glisser
sur la pente du schisme : sur cette pente, nous n’étions pas. Nous ne sommes pas des convalescents qui
auraient besoin de ménagements et de temps pour arriver à vénérer plus chaleureusement « le con-
cile ». Cette manière de dire « le concile », de se déclarer pour, de dénoncer ceux que l’on soupçonne
d’être contre, « le concile » en bloc et sans autre précision, recouvre trop de duperies.
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Comme s’il n’y avait qu’un seul concile qui compte désormais « le » concile, et puis rien. Comme si
vous ne saviez pas qu’applaudissent et qu’enseignent « le concile » des militants qui ne croient ni en
Dieu ni au Diable : vous voyez bien que « le concile » n’est pas ce qui marque la frontière entre la foi
et l’incroyance ; que ce n’est pas « le concile » qui distingue et tranche si l’on est ou si l’on n’est pas
dans la communion catholique. Et puis n’auriez-vous donc point aperçu que « le concile » cela veut
dire en France, pratiquement, sur le terrain, huit fois sur dix, une politique de gauche ? Nous ne
sommes pas non plus de ces kamikazes suicidaires réclamant l’excommunication comme un honneur.
Nous sommes dans l’Église, nous sommes d’Église, nous nous appliquons à n’enfreindre aucune de
ses lois, nous sommes des interlocuteurs qui élèvent publiquement la voix, qui ont plus ou moins rai-
son, qui se trompent plus ou moins, mais à qui depuis vingt ans vous évitez d’en faire la preuve dans
une honnête discussion.
Quand je réclame une honnête discussion (n’excluant pas la mise en cause des formulations pro-
mulguées par Vatican II), il me semble parfois entendre murmurer qu’on accepterait tout au plus une
réflexion sans polémique. Sans polémique ? J’en tomberais volontiers d’accord si l’on n’abusait plus
du terme, si l’on n’en affublait plus toute controverse, tout débat contradictoire, finalement toute dis-
cussion rigoureuse.
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Je réclame une discussion honnête au sens où la France inventa naguère l’archétype, ou peut-être le
mythe, de l’ « honnête homme ».
La polémique s’entend par une exacte métaphore, une métaphore guerrière. (En Grèce si l’on vous
montre un « bateau polémique », cela veut dire un navire de guerre.) Est réellement polémique ce qui,
en esprit, traite le contradicteur comme un ennemi. Dans l’Église, depuis trente-quatre ans, notamment
en lisant La Croix ou Témoignage chrétien, j’ai eu le sentiment de subir de la polémique plus souvent
que d’en faire. Mais enfin j’admets que notre critique de l’évolution conciliaire a plus d’une fois sans
doute élevé la voix plus violemment qu’il n’eût été convenable : c’était pour essayer malgré tout d’être
entendu des pires sourds, c’était pour que nos réclamations aient une chance de passer à travers les
portes fermées. Cette excuse n’est peut-être pas absolutoire, je n’en sais rien, je suppose qu’elle est au
moins une circonstance atténuante. Je préfère toujours la discussion honnête, je crois l’avoir suffi-
samment montré avec le P. Congar.
*
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On peut se demander à quel point, dans un univers saoulé d’images, drogué d’audiovisuel, il est en-
core possible de faire entendre un propos discursif comme celui que je tiens. En tout cas les positions
militantes que je viens de dire ne sont discursivement défendues et illustrées de manière suivie, en
langue française, que par ITINÉRAIRES. Je crois nécessaire de leur conserver ce moyen d’expression.
J’invite ceux qui les approuvent à nous apporter leur soutien : plus activement qu’ils ne l’ont fait ces
derniers mois.
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IV

L’autre tâche spécifique – encore plus spécifique – est la réforme intellectuelle.


Je n’ai pas besoin ici de vous fournir de longues explications. La preuve est vite faite. Il n’est que
trop clair, en effet, que si vous dites : « la réforme intellectuelle selon Le Play, Maurras, Péguy et les
Charlier », personne en France aujourd’hui, en dehors des lecteurs d’ITINÉRAIRES, ne comprend de
quoi donc vous voulez parler ; ni sous quel rapport précis et pour quelle réforme ces quatre noms peu-
vent être associés. Si vous y ajoutez celui du P. Emmanuel et celui du cardinal Pie, l’ésotérisme du
propos devient total. J’ai plusieurs fois vérifié d’ailleurs qu’il me faut écrire le Père Emmanuel en
toutes lettres ; quand j’écris « P. Emmanuel », quasiment tout le monde croit alors qu’il s’agit d’un
chanteur qui s’appelle, paraît-il, Pierre Emmanuel.
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Cette ignorance générale nous constitue comptables d’un héritage que nous ne pouvons laisser recou-
vrir par l’herbe qui pousse sur les tombes à l’abandon.
*
Il n’est pas exclu que notre présente diminution ne se révèle en définitive beaucoup plus salutaire
qu’humiliante. Salutaire parce qu’humiliante, assurément, mais ce n’est pas de cela que je parle, je
veux dire autre chose : cette diminution qui est la nôtre accompagne la formidable diminution des
capacités de lecture approfondie qui se manifeste dans la jeunesse même la moins inculte. On lui de-
mandera donc un effort intellectuel plus marqué mais moins fréquent. Pour continuer à remplir autant
que nous le pouvons les deux principales tâches spécifiques d’ITINÉRAIRES, une revue trimestrielle
peut fort bien se révéler à l’usage un instrument désormais plus adéquat. En outre elle apparaîtra plus
visiblement, par ce rythme plus rare, pour ce qu’elle a toujours voulu être : destinée à cette partie du
public qui demeure capable d’étude, de réflexion, d’esprit critique.
C’est en tout cas ce que j’entreprends.
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ITINÉRAIRES, nouvelle série, premier numéro le 1er mars : numéro de printemps.
Et puis, cette revue plus pauvre, cette revue plus rare pourra grandir de nouveau, pourquoi pas ?
Si vous le voulez.

Jean Madiran.
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CHRONIQUES
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Présence de l’islam, absence du Christ

(En France)
par Guy Rouvrais
IL Y A LE DÉBAT autour du foulard islamique : « Faut-il l’interdire ou l’autoriser à l’école ? » et il
y a bien plus grave : que ce débat puisse être.
Depuis l’avènement de la république laïque, la controverse récurrente portait sur la place du catholi-
cisme dans la société française, ses institutions, sa culture, son école.
D’un côté, il y avait les « laïques » et de l’autre les « cléricaux ». Ce débat-là appartient désormais à
la préhistoire, ou peu s’en faut.
Le débat d’avenir, c’est l’islam en France. Car, bien entendu, ce n’est pas en sermonnant les fillettes
musulmanes ou en saisissant le Conseil d’État qu’on y mettra fin. C’est traiter le symptôme, pas le mal
en ses racines.
Le mal, c’est l’immigration-invasion. Il était vain de croire que les immigrés musulmans
n’apporteraient pas avec eux leurs mœurs, leurs coutumes et leur religion.
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Aujourd’hui, on nous explique qu’il convient à des responsables de traiter les problèmes qui se po-
sent. Ils oublient qu’il était aussi de leur responsabilité que le problème ne se posât pas.
*
Nos islamologues, de profession ou d’occasion, exposent que les mahométans ne connaissent pas la
distinction du temporel et du spirituel, d’où leur propension à investir tout le champ de la société ci-
vile. Ce n’est pas faux. Mais ce qui l’est, c’est la proposition corollaire implicite de ce discours : le
catholicisme, lui, circonscrit son ambition à la vie personnelle de ses fidèles.
Or, s’il est vrai que l’Église reconnaît la distinction du temporel et du spirituel, elle enseigne égale-
ment que les structures temporelles doivent, elles aussi, être ordonnées à la loi morale et au souverain
bien qui est Dieu lui-même. L’autonomie des réalités terrestres ne peut jamais vouloir dire qu’elles
peuvent être soustraites à l’autorité du Créateur. Il est donc du devoir des catholiques de travailler à
l’avènement du règne de Jésus-Christ dans la cité temporelle.
C’est pourquoi les catholiques avertis de leur doctrine ont toujours combattu l’école sans Dieu, la
justice sans Dieu, la société sans Dieu, bref le laïcisme. En ce sens, le catholicisme n’est pas plus
« laïque » que l’islam. Nous voulons une France catholique. Et si nous nous opposons à la présence du
tchador musulman à l’école, nous sommes partisans du crucifix dans les classes.
*
Les vérités que nous venons d’énoncer ne sont plus professées par les évêques de France. Au nom
de la « tolérance », du « pluralisme », de la « liberté religieuse », ils ont accepté, de fait, que le catho-
licisme soit une religion parmi d’autres, en France, terre catholique.
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Ils manifestent, de temps en temps, quelques sains réflexes. Ils ont protesté contre le film La der-
nière tentation du Christ ; ils ont déploré la mise en vente de la pilule abortive, ils ont réclamé qu’un
temps demeure réservé pour le catéchisme dans l’organisation scolaire. On remarquera, toutefois, que
ces protestations, gémissements, crispations ne sont jamais exprimées au nom de la royauté sociale de
Notre Seigneur Jésus-Christ et du droit imprescriptible de la Fille aînée de l’Église, mais au nom des
droits de l’homme sans Dieu, du respect du pluralisme ou de la « sensibilité religieuse » de la compo-
sante catholique de la nation française.
Pour ce qui est du « catéchisme », ils se satisferaient volontiers d’un cours d’histoire des religions
où l’islam, le judaïsme et le christianisme seraient traités sur un pied d’égalité.
Voilà pourquoi nos évêques furent muets dans l’affaire du tchador. Mgr Lustiger s’est borné à ren-
contrer le recteur de la mosquée de Paris. Au terme de cet entretien l’archevêque de Paris a conclu
qu’il est urgent d’attendre que le dignitaire musulman se prononce avant qu’il ne se prononce lui-
même ! Mgr Decourtray, lui, a appelé de ses vœux l’avènement d’une « nouvelle laïcité ». C’est tout.
C’est peu.
Mais pouvaient-ils réagir autrement, eu égard aux principes qu’ils professent ? La seule réponse
convenable eût été de dire qu’en France la religion chrétienne, à l’école et ailleurs, a des droits que les
disciples de Mahomet ne peuvent avoir. Renonçant à revendiquer pour l’Église des droits spécifiques,
NN. SS. Lustiger et Decourtray étaient condamnés à un quasi-mutisme.
*
Sans aller jusqu’à professer la nécessaire royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ ; – ce serait
d’un héroïsme médiatique manifestement au-dessus de leurs forces, – ils auraient pu, au moins, rappe-
ler que la pudeur, la décence, la réserve, sont aussi des exigences chrétiennes.
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Il n’en fut rien.
Le collapsus épiscopal dans ce domaine a abouti à laisser aux intégristes musulmans le monopole de
la condamnation des tenues indécentes. Ce n’est pas parce que le voile n’est pas l’expression chré-
tienne habituelle de la décence chez les laïcs catholiques que l’on doit renoncer à les exhorter à la ré-
serve vestimentaire.
Mgr Decourtray a tenu à faire savoir qu’il était plus choqué par certaines tenues que par le voile. On
le comprend, certes, mais pourquoi ne s’est-il pas manifesté plus tôt sur ce sujet ? C’est contraint et
forcé par l’aiguillon islamique qu’il a dû avouer que certains habits – ou certaines absences d’habits –
le choquaient.
Il l’a fait en son nom personnel. On ne sait pas si c’est au nom de l’esthétique ou de la morale. Il n’a
pas tenté de peser de tout le poids de son autorité épiscopale pour rappeler aux chrétiennes – et aux
chrétiens ! – qu’il y a des vêtements qu’on ne saurait porter car ils peuvent être, pour les plus faibles,
une occasion de chute. Le « respect de l’autre » dont se gargarise la littérature épiscopale passe par là
aussi.
*
La séparation de l’Église et de l’État, en 1905, n’a pas eu le pouvoir d’effacer près de deux mille
ans de civilisation chrétienne.
Le christianisme continue donc de marquer les structures temporelles de notre société. C’est pour-
quoi les non-chrétiens sont contraints de chômer le dimanche, même si leur jour saint est le samedi
pour les juifs et le vendredi pour les musulmans. De même, ceux qui croient à la Résurrection, et ceux
qui n’y croient pas, se reposent le lundi de Pâques ; et le lundi de la Pentecôte ceux qui chantent le
Saint-Esprit et ceux qui l’ignorent sont contraints de rester chez eux.
28:338
Que répondrait-on à ceux qui, incroyants, ou croyants d’une autre religion, estimeraient que c’est
une violation de leur droit que de les contraindre à ne pas travailler en ces jours-là ? J’aimerais en-
tendre M. Jospin là-dessus et puis M. Poperen et M. Mitterrand ! La seule réponse est celle-ci : vous
êtes dans une société marquée par le christianisme, vous devez donc vous soumettre au principe de
réalité. Cette réponse-là, c’est, évidemment, celle qu’il faut opposer aux porteuses de voile… et à leurs
détracteurs laïques.

Guy Rouvrais.
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Salut à Jules Monnerot

par Georges Laffly

« Agir sans se faire d’illusion sur les résultats, sans que cette ab-
sence d’illusion nuise à l’action. L’esprit scientifique et l’éthique tra-
gique deviennent ici indiscernables. » (Les lois du tragique.)

Le 29 novembre, Jules Monnerot a eu quatre-vingts ans. Occasion pour un lecteur de reconnaître sa


dette ; j’indiquerai dans les notes qui suivent ce que ses livres m’ont apporté. Si je ne l’ai pas mieux lu,
si je n’en ai pas tiré plus, la cause en est à ma faiblesse. Au moins ne pas l’aggraver par l’ingratitude.
Monnerot a consacré sa vie à la sociologie historique, à l’étude de la société dont il fait partie. Cela
ne va pas sans danger. Pour beaucoup de sociétés, cette étude est exclue. La nôtre proclame qu’elle
s’offre à l’examen, étant pluraliste, antidogmatique, passionnée de connaissance.
30:338
En fait, elle n’est guère plus ouverte. Et Jules Monnerot, par les exclusions dont il a été victime, la
censure dont il est l’objet, a pu vérifier la solidité de ses analyses. Il a parlé du « caractère vésicant »
de la vérité. Comme il le dit de Pareto, être « ethnographe de sa propre société » n’est pas un métier de
tout repos. « Les entomologistes ne sont pas des guêpes. Les insectes n’ont aucun moyen de punir
l’entomologiste de son objectivité. Il en va autrement des hommes : ils ont les moyens de punir
l’anthropologiste de son attitude inhumaine. »
Retz disait déjà qu’il ne faut pas lever le voile du sanctuaire. Dans les sociétés fondées sur le sacré,
y penser révélait déjà la fatigue du système. Mais nos sociétés laïques, profanes en principe, montrent
par leur rejet violent de l’observateur, qu’elles se considèrent elles aussi comme divines. Un instinct
les avertit peut-être que leur vie dépend du mystère qui les entoure.
*
Les vraies perspectives n’apparaissent qu’avec le recul du temps (pas trop grand, ce recul ; passé un
certain point tout s’aplatit et se fond). On voit clairement aujourd’hui que, dans les années qui précè-
dent immédiatement la guerre (37-39), surgit un groupe d’hommes jeunes, extrêmement sensibles aux
acquis récents du savoir et de la sensibilité. On y est proche du surréalisme, ou on l’a traversé ; on y
est passionné par l’ethnographie, la sociologie, la psychanalyse, qui renouvellent l’image de l’homme.
Enfin, le marxisme leur paraît une donnée évidente.
De ce groupe émergent trois noms, ceux de Georges Bataille, de Roger Caillois et de Jules Monne-
rot. C’est le temps du « Collège de sociologie » et de la revue Acéphale.
Les trois hommes ont connu des aventures intellectuelles communes, ils ont été liés par l’amitié, et
si grandes, si capitales que soient leurs différences, ils sont unis à nos yeux par deux points : 1. con-
trairement à la plupart de leurs contemporains et successeurs, ils ne se sont pas laissés enfermer dans
les orthodoxies surréaliste, marxiste etc. 2. chacun d’eux, à sa manière, a tendu de toutes ses forces à
faire éclater les frontières des « spécialités », pour contribuer à la constitution d’une science de
l’homme incluant les apports nouveaux dont on a parlé.
31:338
Roger Caillois a employé l’expression de « sciences diagonales ». Il a créé la revue Diogène pour
que de telles recherches y trouvent leur place. Georges Bataille a poursuivi une expérience intérieure
(titre d’un de ses ouvrages) qui touche à l’érotisme comme à la mystique, mais il a aussi réfléchi sur
l’économie, et tenté d’établir une théorie dont les principes s’appliquent à l’ensemble de ces phéno-
mènes. Jules Monnerot met à contribution toutes les sciences de l’homme, avec le même souci d’une
vision unitaire.
Jusqu’ici leur sort a été divers. Caillois a connu la consécration officielle : Académie, UNESCO etc.
C’est le plus littéraire des trois, lui qui avait commencé par le Procès intellectuel de l’art. Bataille
après avoir connu une gloire de chapelle (et même de chapelle satanique) est devenu un éclatant soleil
noir, célèbre plus encore pour ce qu’il a de pire que pour ce qu’il a de grand. Monnerot, on sait très
bien quel est son rang (le premier) mais toutes les censures jouent pour que la piétaille intellectuelle le
méconnaisse.
Reste que l’on ne peut parler de l’un des trois sans parler des deux autres, et qu’on le pourra de
moins en moins. Bataille s’appuie sur Caillois (l’homme et le sacré). Monnerot utilise la notion
d’homogène et d’hétérogène que Bataille avait établie. Et de même Caillois se réfère aux deux autres.
Ces œuvres, dont chacune est si originale, s’éclairent les unes les autres. Quand on les considère en-
semble, on saisit mieux le dessein de chacune, car chacune à sa façon répond à la même question :
comment unifier nos savoirs sur l’homme.
Il me semble qu’ils sont les premiers à se sentir les héritiers du monde entier. Leurs aînés étaient hé-
ritiers de l’Europe : de Dante à Dostoïevski, de Montaigne à Gœthe et à Shakespeare, avec, sur l’autel,
Homère et Virgile, et Platon. Mais à notre triade, il faut les religions polynésiennes en sus de Hegel et
de Shakespeare, et les mythes des Indiens de l’Alaska comme la pensée chinoise, Gilgamesh et le ro-
mantisme allemand. Les hommes sont-ils faits pour digérer des plats si divers ? Ce n’est pas ce qui
nous occupe ici. Nous parlons d’une vue globale des réponses humaines aux questions éternelles. Et
cela ne veut pas dire non plus « mondialisme », au sens politique.
32:338
Pas nécessairement, en tout cas. Monnerot au moins s’est engagé dans tous les combats civiques que
I’histoire lui a proposés : la lutte contre l’Allemagne, la lutte pour l’Algérie française (ce qu’on lui
pardonne le moins) et aujourd’hui pour l’identité française ruinée et corrodée.
*
Disposant d’une information scientifique extrêmement ouverte, et d’une culture littéraire et philo-
sophique de premier ordre, Monnerot a la capacité de prendre en compte de nombreux paramètres.
D’où, chez lui, des rapprochements qu’il est impossible de rencontrer dans d’autres œuvres. Il mettra
en parallèle sur le rêve des écrits d’André Breton et les pratiques de tribus « primitives », ou il compa-
rera ce que nous disent de la condition humaine des philosophes contemporains, Heidegger, Jaspers, et
la tragédie d’Eschyle et de Sophocle, avec une embardée du côté de Bajazet puis de Kleist. Il ne s’agit
pas de briller, il s’agit de montrer, et pour faire voir correctement, d’utiliser différents instruments. Il
devient un virtuose dans le maniement de grilles différentes Freud, Pareto, Marx, l’ethnographie, la
linguistique etc.
De plus, habile à déceler les postulats implicites, non exposés (et parfois non-aperçus par l’auteur),
les préjugés d’un discours quelconque, et d’abord ceux qui ne passent pas pour tels (européocentrisme,
rationalisme, évolution). Ajoutez à cela les vertus rares : courage intellectuel et civique, indifférence à
l’approbation immédiate, ou aptitude en tout cas à ne pas tout soumettre au souci de cette approbation.
Enfin une sensibilité vive à la poésie et à l’art. Voilà ce qui fait de Jules Monnerot un élément assez
rare du paysage intellectuel français.
*
Nous sommes loin de connaître toute son œuvre, dont une part notable reste inédite. En 1968, en
tête des Lois du tragique, il annonce « un ouvrage beaucoup plus ample (l’Action historique) qui ne
verra le jour, pour autant qu’on en puisse juger, que postérieurement au présent écrit ».
33:338
Dix ans plus tard, il publie deux tomes d’Intelligence de la politique. Le premier s’appelle L’anti
providence. Puis vient le second, où il s’exprime ainsi :
« Introduction à la doxanalyse est donc le tome II d’Intelligence de la politique. Doivent suivre :
Comment lire l’histoire.
Principes de doxanalyse et théorie moderne des idées.
Sur les facteurs de l’histoire.
Chaque tome constitue un ensemble. »
Peut-être l’Action historique et Intelligence de la politique sont-ils deux titres différents pour un
même ouvrage. Il reste au moins trois tomes que l’on attend depuis dix ans bientôt.
*
Il y a dans les ouvrages que nous connaissons, une rigueur et une suite admirables. Hormis On
meurt les yeux ouverts, recueil de trois nouvelles, publié juste après la guerre, on s’aperçoit que les
enquêtes menées par l’auteur convergent toutes vers le même but, se rattachent toutes au grand ou-
vrage d’élucidation des actions humaines que l’on peut désigner sous le titre d’Intelligence de la poli-
tique.
La Poésie moderne et le sacré rapproche déjà mythe et rêve. Ce livre prépare le chapitre sur la
« pensée antérieure » les Dieux, les rêves, les mots, qui ouvre Introduction à la doxanalyse. Chapitre
dont on verra de mieux en mieux à quel point il peut être fécond. Les figures de rhétorique, dit Monne-
rot, nous éclairent sur le fonctionnement de l’esprit. « Les tropes sont des modes selon lesquels des
événements psychologiques se produisent. » Cette « pensée antérieure » préside aux mythes, aux
rêves, à la poésie. L’erreur serait d’y voir une activité archaïque, en voie de disparition (d’ailleurs
notre monde de la publicité suffirait à nous prouver le contraire). Certainement il s’agit d’une activité
première, fondamentale, indispensable, de l’esprit.
Une question, ici : dans son livre de 1945, Monnerot s’appuie sur la théorie surréaliste de limage, où
tous les rapprochements entre deux termes sont bons, les plus arbitraires étant les meilleurs. Cela con-
vient très bien quand on parle des productions individuelles de l’imaginaire. Mais le mythe est un phé-
nomène social. Il est compris, saisi, par des populations entières, et d’ailleurs par des générations suc-
cessives.
34:338
Dans la mesure où il est fondé sur des images, ne convient-il pas de tenir compte de ce qu’oppose
Caillois aux surréalistes, et de se reporter à l’image « juste ». De même qu’il y a des images justes (et
qu’on retrouve dans toutes les traditions poétiques, parce qu’elles jouent d’analogies qui ont une réali-
té), de même on aurait des mythes « justes », c’est-à-dire qui fonctionnent, qui prennent sens pour les
individus les plus divers.
*
Dans ce volume sur la Poésie moderne et le sacré, l’auteur esquisse un rapprochement entre le sur-
réalisme et le gnosticisme alexandrin. Il y a aujourd’hui « un besoin de surréel », et le groupe de Bre-
ton, si ostensiblement athée, traduisait ce besoin : « Le surréalisme prend place dans une constellation
qui pourrait apparaître un jour pré-religieuse, c’est-à-dire religieuse. »
Car, Monnerot y revient à diverses reprises, le scepticisme actuel quant au divin, le déclin apparent
du religieux, ne sont pas des « acquis » définitifs de la conscience humaine, comme certains le croient.
Il n’y a pas là un signe du progrès de l’humanité en marche, et de notre supériorité sur ceux qui nous
ont précédé. C’est un mouvement de reflux, une phase d’un phénomène de marée. Dans son livre,
Monnerot évoque cette possibilité : ce que fut le gnosticisme par rapport au christianisme (on peut
penser qu’il y renforça l’accent hellénique), le surréalisme pourrait l’être par rapport au socialisme
qu’on voit – qu’on voyait – s’établir. Cela peut paraître aventuré. Monnerot le note tout le premier. Il
signale une piste de recherche. C’est ce que Du Bos, dans son jargon intime, nommait « une pierre
d’attente ».
Dans une autre œuvre, les Lois du tragique, Monnerot traitera au passage de ce « retour du divin ».
Là, le parallèle est tracé entre ce que Nietzsche crut un moment pouvoir tenter avec la musique et la
dramaturgie de Wagner, et ce que l’empereur espéra fonder sur l’hellénisme.
Avec le surréalisme ou avec Nietzsche, on voit l’auteur sensible à une question que des esprits plus
sourds n’ont pas encore perçue : à la situation où nous sommes, degré zéro du religieux, une issue est
proche. Où le renouveau va-t-il se manifester ? Dans quel point de l’horizon va-t-on voir la porte
s’ouvrir ?
35:338
A mon sens, la figure du Christ étant unique et inégalable, nous allons vers une nouvelle invention
de la Croix. Le signe que l’on croit renié va être déterré, érigé à nouveau. (Mais ce n’est pas de mes
chemins qu’il s’agit.)
*
Ces Lois du tragique sont une étude de l’hétérotélie (du défaut de l’action humaine, qui manque
presque toujours la cible, et même si elle l’atteint, déclenche aussi, le plus souvent, des conséquences
non prévues et non souhaitables). Cette étude se retrouve agrandie, élargie, dans L’anti-providence. De
la même façon, dans l’Introduction à la doxanalyse, on trouve un exposé montrant la nécessité de ne
pas disjoindre psychologie et sociologie, malgré les ukases de Durkheim. Cet exposé prolonge les
Faits sociaux ne sont pas des choses, paru trente-cinq ans auparavant.
Pour agir sérieusement, il faut connaître la situation dans tous ses éléments, les forces appliquées en
chaque point, les éléments nouveaux apportés à mesure que le temps passe etc. L’ambition de Monne-
rot est de construire un appareil permettant cette connaissance avec une approximation raisonnable.
Depuis beau temps, déjà, on se soucie de prospective. Mais, remarque-t-il, « nos méthodes prospec-
tives jouent sur des modèles, et sur le prolongement de tendances affirmées. Rien n’existe pour éva-
luer les renversements de tendance, les variations épidémiques de la sensibilité ».
Il s’agit de prévoir la surprise, paradoxe nécessaire. D’un instant à l’autre, le paysage peut être mo-
difié par l’irruption d’un élément nouveau. Toutes les prévisions faites selon l’ancien état des choses
sont périmées. Les plans sont à refaire. C’est pour cela qu’il est toujours amusant de revoir, après un
temps, les anticipations qui semblaient le mieux fondées. L’exercice de prévision de l’imprévu,
n’hésitons pas devant la contradiction, est nécessaire. Il ne peut être conduit, il me semble, selon les
méthodes prospectives habituelles. Il faut faire place au flair, au goût du jeu, sans doute faire appel à
l’histoire. N’est-ce pas ainsi que procède Monnerot lorsqu’il se réfère au gnosticisme ou à l’empereur
Julien ?
36:338
Faute d’instrument, on ne fait pas place à ces intrusions. On finit par les oublier, donc les nier, alors
qu’elles sont fréquentes. C’est l’illusion si courante : il n’arrivera plus rien. Ce qui favorise l’euphorie
(l’ensommeillement) des gens au pouvoir. L’exemple récent le plus frappant est l’article signé par
Francis Fukuyama dans une revue américaine, qui « prévoit » la fin du marxisme, et par suite « la fin
de l’histoire ». La démocratie régnera partout et nous n’avons qu’une crainte à avoir : celle de l’ennui.
Ces déclarations ont été reprises très favorablement dans nos journaux très empressés à nous faire
croire qu’il n’y a plus de conflits vraiment sérieux. La méthode Rocard, à défaut de les supprimer, les
écarte ou les camoufle, c’est certain, mais la réalité se venge cruellement, en général, des peuples qui
se laissent prendre à de tels tours.
Il est toujours plus difficile d’imaginer ce qui n’existe pas encore, mais pourrait surgir et trouver un
terrain favorable, que de faire grossir ou diminuer les éléments connus. L’aptitude à percevoir la nou-
veauté, est-ce le sens de la formule avoir de l’avenir dans l’esprit ? C’est une grande vertu en effet.
« Un monde en marche vers une civilisation œcuménique est le siège de processus de dé et de re-
composition, est en proie à une subversion générale et multiforme dont on peut contester le sens, mais
non l’existence. Alors comme aujourd’hui, les couches sociales et les races étaient brassées dans tous
les sens de fond en comble. » Ainsi Monnerot parle-t-il de l’Alexandrie des premiers siècles, et de
notre temps. Ce sont des mondes où l’incroyable arrive.
Qu’on me passe un petit exercice. Je vais essayer de concevoir un événement nouveau, mais non
invraisemblable, en partant, bien sûr, de données présentes.
l. Les chanteurs de variétés, par la force des medias, deviennent les interprètes de la sensibilité col-
lective, et, plus encore, ses orienteurs. Ils déterminent des modes. Ils lancent des mots d’ordre. Ils sont
en train de devenir des guides. L’un sauve l’Amazonie, et notre oxygène. Un autre s’occupe de
l’enfance. Un troisième a réinventé la soupe populaire et la solidarité. Porte-parole de nobles causes,
ils augmentent leur prestige, et ce prestige gonfle leur compte en banque. Même s’il n’y a pas calcul,
le résultat est inévitable. Reste que ces vedettes se font une réputation de grandes âmes.
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Elles incarnent une sorte de sainteté pour medias. Notez que leur moyen d’action sur les sensibilités
est une musique obsédante par son rythme, par les répétitions verbales. Presque pas de détour par
l’esprit, on agit directement sur le système émotif.
2. Nous sommes à un moment où le besoin religieux n’est pas satisfait. Déclin ou retrait de l’Église
(qui n’est pas, pour le moment au moins, compensé par la poussée de l’Islam), déception révolution-
naire. De grandes forces émotives restent en quelque sorte en l’air, cherchent à se placer.
3. Dans ces conditions, on peut concevoir l’arrivée d’un chanteur doté d’une force charismatique
réelle, et porteur d’un message politico-religieux. Les extases des « fans seraient multipliées par le
passage de l’ « Esprit ». Face à cette éruption relayée par les medias, que deviendrait un système poli-
tique aussi vermoulu que le nôtre ?
Cette rêverie est-elle ici déplacée, je ne le crois pas. La lecture de Monnerot prépare, justement, à de
tels écarts. Mon scénario est peut-être maladroit, il n’est pas absurde.
*
Un point sur lequel Monnerot a beaucoup insisté, d’Inquisitions à Sociologie de la révolution et à
Intelligence de la politique, c’est la censure. Il y a dans une société donnée, des pensées gênantes, des
pensées insupportables. On a fait plus haut allusion au « pouvoir vésicant » de la vérité. Il est vrai que
beaucoup d’auteurs se flattent de « déranger », et de dévoiler le « non-dit ». Ils ont l’art exquis de
s’attaquer aux puissances agonisantes, aux secteurs non protégés. Leur audace ne leur coûte rien. Ils
sont en fait aussi lâches que les voyous qui assomment les vieilles dames.
S’en prendre aux questions vraiment sensibles, c’est autre chose. Cela se traduit par une condamna-
tion de fait : on est interdit de media. On n’est plus reconnu, plus nommé, on passe fantôme au milieu
des vivants. C’est exactement la peine de l’anathème, avec cette différence que la peine n’est pas pro-
clamée – c’est contraire à nos principes – mais très exactement appliquée :
38:338
« C’est la diffusion sociale qui est pratiquement prohibée, non la pensée même, laquelle de ce fait
n’a des chances de diffusion que très réduites. (Nous ne parlons ici que des sociétés à prétentions libé-
rales et nous mettons entre parenthèses les techniques de conditionnement de réflexes qu’on a vu fleu-
rir dans la publicité commerciale et la propagande politique.) Une représentation à qui l’imprimé est
interdit ne peut lutter contre des représentations imprimées. Des représentations contenues dans
l’imprimé ne peuvent lutter contre la répétition du son et de l’image par les mass media (radio, télévi-
sion). La seule exclusion par ces mass media constitue une censure minimum garante de non diffusion
minima de la pensée. » (Sociologie de la révolution.)
*
Une telle action de censure, qui laisse passer certaines idées et arrête les autres, si elle est poursuivie
assez longtemps modifie la population. « Au conditionnement que produit un régime politique qui
fonctionne, on est redevable du type d’homme correspondant à ce régime. Il est des curiosités que ce
type d’homme n’a pas, des directions dans lesquelles il ne regarde pas. Les mass media sont au-
jourd’hui des instruments incomparables pour obtenir ce résultat. » (L’anti- providence.)
Les exemples sont innombrables. On nommait la presse, hier, « le quatrième pouvoir ».
L’expression est devenue plus vraie, est devenue exacte, avec radios et télés. Il y a changement de
régime, passage à une puissance supérieure. « Le nouveau pouvoir naît, nous l’avons dit, de manière
sauvage ; il n’a pas sa place toute tracée, dans un ordre qui ne l’attendait pas. La société se trouve as-
sez vite dans un état inavoué et sans doute inconscient de dyarchie, et ce dédoublement de pouvoir,
dont l’idée seule est scandaleuse, est censuré par la pensée collective et par ses instances officielles.
Dès lors, la solution est impossible, parce que le problème est interdit. » (Inquisitions)
39:338
Monnerot publie cela en 1973. Qui, à ce moment-là, voit les choses aussi clairement ? Aujourd’hui,
elles sont évidentes pour toute personne qui se donne la peine de regarder (ce qui d’ailleurs ne fait pas
grand monde). Sans doute la France, pour des raisons historiques, est-elle particulièrement sensible à
une telle atteinte. Jouent en faveur de la maladie : la centralisation et le prestige traditionnel de l’État, !
usure de l’âme populaire, le rôle déjà ancien des « intellectuels » etc. Mais les mêmes forces de per-
suasion collective, partout actives, sont partout efficaces. Et on semble encore, non seulement désarmé
devant elles, mais inconscient de leur puissance.
*
Il faut distinguer trois catégories dans les ouvrages de Jules Monnerot. D’abord, les enquêtes géné-
rales, qui s’appuient sur l’histoire (toute action humaine est située et datée) mais dont l’intérêt princi-
pal est indépendant du temps. Disons pour simplifier les livres « théoriques ». J’y classe : La Poésie
moderne et le sacré (1945) ; les Faits sociaux ne sont pas des choses (1946) ; Les Lois du tragique
(1969) ; et les deux tomes d’Intelligence de la politique (1977 et 1978).
Mais cet auteur a voulu aussi intervenir dans le combat quotidien, estimant que s’il était perdu, tout
avenir était faussé, fermé, pour la connaissance. De ce souci sont nés trois ouvrages qui ressortissent à
la science appliquée : Sociologie du communisme (1949) ; Sociologie de la Révolution (1969) ; Inqui-
sitions (1974) qui est un recueil d’essais divers, où l’on relèvera en particulier une analyse définitive
de la IVe République (publiée au début de 1958).
Enfin, trois autres volumes sont encore plus proches des circonstances, de l’histoire immédiate, en
apportent des analyses qui indiquent les remèdes à appliquer : La guerre en question (1951) ; Démar-
xiser l’Université (1970) et Désintox (1987). Ces trois œuvres correspondent à trois étapes du combat
contemporain, ou, si l’on préfère, de la décomposition de notre pays : la décolonisation et
l’encerclement de l’Europe ; la destruction de l’enseignement et la corruption de la jeunesse ; l’attaque
contre l’âme du pays et l’identité nationale.
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Trois étages, qui correspondent à des niveaux d’analyse et à des publics différents. Autant d’outils à
notre disposition. Qu’en avons-nous fait ? Nous pouvons nous interroger là-dessus.
Voilà ce que je voulais rappeler aujourd’hui sur cette œuvre.

Georges Laffly.
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Histoire simple de la vigne et du vin

en Languedoc méditerranéen
par Francis Sambrès
LA VITICULTURE – la méridionale – celle qui fait problème est un exemple des maladies qui frap-
pent les agricultures de productions uniques, de monoculture celles qui mettent tous les neufs dans le
même panier, d’abord dans un esprit de lucre, puis sous la contrainte des fatalités économiques.
Les turbulences révolutionnaires et leurs avatars du début du XIX e siècle n’avaient rien changé aux
problèmes de la vie rurale tels qu’ils se présentent au fil des jours depuis l’aube des temps. Le poids
climatique, les structures géologiques, les reliefs gardaient la même importance primordiale sur les
nécessités d’une vie quotidienne tout entière organisée depuis toujours pour la survie de tous les habi-
tants. On ne connaissait ni famine, ni chômage ; on conjuguait la pauvreté au quotidien, même les
riches étaient gueux.
Le paysage méridional était immuable avec des plaines irriguées et consacrées aux productions cé-
réalières et fourragères, aux jardins ; des coteaux arides plantés de vigne et des espaces désolés de
rochers parcourus par des troupeaux de moutons courant après une herbe courte et rase.
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En dehors des fruitiers et des oliviers, les arbres, chênes verts, chênes-lièges, pins et cyprès don-
naient au paysage une couleur sans pareille sous les feux du soleil et les rafales des vents.
Au milieu du XIXe, en France, avec la construction de la société industrielle et la concentration des
populations dans des zones périurbaines autour d’usines et d’ateliers, le marché du vin – jusque-là très
limité – se développe et s’organise. La consommation croît de façon considérable, avec la naissance de
la « condition ouvrière » et les débuts de l’alcoolisme prolétarien. La demande devenue importante, les
prix augmentent et deviennent rémunérateurs, l’argent afflue alors qu’on en voyait peu et qu’on lais-
sait à l’ombre le peu qu’on avait. On se laisse tenter par des plantations nouvelles, des plants meil-
leurs, des façons et des fumures privilégiées pour augmenter la production sans en calculer le coût et
parallèlement on dépense follement en châteaux, en maisons, en monuments funéraires ; une classe
intermédiaire de « petits propriétaires » devenus riches s’installe dans la paresse. Les riches gueux ne
le sont plus.
*
Lorsque vers 1860 survint le phylloxera, la région était encore normale et plutôt prospère dans sa
structure agricole classique, de polyculture équilibrée à dominante vin, avec pour tout producteur
l’obligation dangereuse de transformer sa production agricole en produit marchand, avec les risques de
sa fabrication et les périls de ses stockages, avec aussi la pression d’un marché toujours hypersensible.
C’est à cette époque qu’apparurent les signes les plus sûrs de toute prospérité : les pauvres se font
construire des maisons de riches, les bourgeois des châteaux, et tous, pour leur repos éternel, des tom-
beaux somptueux de pierre sculptée. Si l’on regarde avec soin les cœurs des villages anciens, on voit
des constructions de la fin du XIXe qui ne sont pas finies du même élan que commencées – dont la fin
« à l’économie » fait mieux ressortir le début « au somptuaire » – c’est que la ruine du phylloxera a
frappé de plein fouet – comme la maladie de la pomme de terre en Irlande, les colorants chimiques
dans la civilisation de cocagne du pastel en Toulousain, ou la rayonne qui remplaça la soie.
43:338
Ce phylloxera – dont on dira qu’il fut « importé » des USA – mais dont il est plus vraisemblable
qu’il fut le fruit du déséquilibre de l’écosystème en place dû à l’abondance des plantations nouvelles,
fut et fit plus qu’une Révolution.
Encore que dans ces années terribles, on ne mourut pas de faim parce qu’on savait encore, et on le
fit, faire pousser des cultures vivrières en quantité suffisante. Mais d’argent plus. Furent frappés ceux
qui avaient vu trop gros, trop grand, soutiré aux foudres trop d’argent pour des fanfreluches exté-
rieures, tous ceux qui s’étaient endettés, tous les commerces, tout le petit peuple industrieux qui vivait
de la vigne et du vin, rouliers, bateliers, tonneliers, les saisonniers de la vigne et, plus gravement en-
core, les négociants en vin et leurs courtiers réduits – tout d’un coup – à rien.
La ruine survint avec une extraordinaire brutalité, frappant tous ceux qui avaient participé active-
ment à la mise en place des filières vini-viticoles au détriment de la polyculture vivrière de jadis.
On s’aperçut alors que les encore rares vignes de plaine inondables et que l’on pouvait noyer l’hiver
restaient à l’abri du phylloxera et pendant qu’on s’essayait par la génétique et la chimie à trouver re-
mède au mal, on planta les plaines – jusque-là à céréales ou à luzernes – en vignes ; et l’on s’aperçut
que ces vignes-là, outre le fait que la mortelle maladie ne les frappait pas, donnaient une grande, très
grande quantité de petits vins (6° à 7°) à l’hectare, trois et quatre fois plus que les vignes de coteaux
que l’on arrachait, d’ailleurs malades, une à une pour replanter bien après, lorsqu’on sut que les plants
américains étaient immunisés et qu’il suffisait de greffer avec un cépage amélioré, pour retrouver
presque la production d’antan qui vint peu à peu s’ajouter aux flots des vins de plaine.
Au début du XXe siècle, les résultats de cette presque monoculture ne se firent pas attendre, d’autant
que certains vins d’importation (Algérie, Italie, etc.), nécessaires au coupage des petits vins de plaine
et d’arrosage, s’étaient installés dans les circuits commerciaux.
Il y eut stagnation de la demande, surproduction et chute, voire effondrement des cours qui attei-
gnait, dès lors qu’on était entré dans la monoculture, le pouvoir même de survivre, fabriquait le chô-
mage, la famine, la misère.
La colère des vignerons fut terrible et aveugle, des émeutes ensanglantèrent les vignes (1907).
44:338
Lorsque fut entré en production cet océan de vignes, apparurent donc les signes des maladies – bien
pire que le phylloxera – spécifiques des pays ou régions de monoculture. Selon la loi des éléments,
alterne de façon tout à fait imprévisible l’abondance ou la pénurie et dans les pays de monoculture
l’abondance veut dire excédents, avec les difficultés obligées que sont le stockage de la récolte, et une
baisse des cours bien plus importante que ne le justifierait la quantité excédentaire, la pénurie devenant
attendue pour résorber les stocks – voire la grêle espérée quand on fut assuré, partiellement, aux frais
des contribuables.
Dans la production viticole intervient aussi la notion de « qualité » qui n’est pas toujours inverse-
ment proportionnelle à la quantité. L’œnologie gourmande possède un vocabulaire spécifique fort
imagé, expressif, qui prétend décrire parfaitement la qualité de tel vin de telle origine et de telle année.
Si deux années successives de vins médiocres avaient rempli vos foudres de produits devant les-
quels les gens du négoce faisaient la moue ou n’offraient qu’un prix de distillation, vous étiez en péril
de mort, avec les vins étrangers qui pouvaient toujours venir satisfaire les besoins du marché, avec
l’obligation, pour rentrer votre récolte suivante, de vider vos cuves afin de faire de la place, à moins
que vous ne poursuiviez l’agrandissement de vos capacités de stockage, fût-ce à crédit et sans aucune
garantie que ce soit là une solution aux problèmes.
Secoué par ces tempêtes dont il analysait mal les véritables causes qu’il n’aurait d’ailleurs jamais pu
accepter pour se réformer à temps, le Midi viticole voulut demander un Roi comme les grenouilles de
la Fable. Bien qu’il y eût des raisons fort précises de se méfier des agents de l’État, « les gabelous »,
les « rats de cave », qui depuis l’aube des civilisations se sont toujours chargés de fonctions inquisi-
toires et du recouvrement de mille taxes supportables ou non, assises sur les denrées de nécessité ou de
plaisir, les grenouilles de la viticulture choisirent l’État.
Depuis lors se poursuit avec l’État un dialogue difficile, obtenu souvent par la violence, où les rap-
ports de force varient, où les mesures arrachées hier sont caduques avant qu’elles n’interviennent,
souvent chargées d’effets pervers dont on voit les ravages dès qu’elles entrent en application, ou plus
tard, trop tard pour qu’un effet bénéfique puisse naître du report qu’on aurait pu envisager, marquées
par des points forts que l’histoire, souvent en deuil, conserve dans sa mémoire. Cette histoire, pour être
complète, ne devrait pas se limiter aux drames ou au folklore (comme la République pinardière dont
on prétendit longtemps qu’elle gouvernait la France puisqu’à la Chambre des Députés, toutes les me-
sures proposées en faveur de la viticulture étaient adoptées avec un accord des oppositions qu’on re-
trouvait parfois ailleurs).
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Ce dialogue entre l’État et la Profession a produit pour l’essentiel quelques mesures qui modifièrent
considérablement les données des problèmes sans jamais les résoudre – sinon de façon tout à fait acci-
dentelle et comme par hasard !
Il fallait trouver, pour qu’on se comprenne et qu’on puisse obtenir de l’État le soutien que parfois il
se déclarait prêt à accorder, une unité de mesure. On réduisit donc toutes les nuances et tous les pro-
duits diversifiés des terroirs au « degré hecto », sa teneur en alcool, qui est certes un élément de la
qualité du vin mais ni le plus important, ni le moins dangereux. Cette décision de ne plus peser la qua-
lité des vins qu’à leur force alcoolique, si elle permettait des calculs faciles, des négociations claires
avec le Ministère, des mesures générales qu’on pouvait – ou pouvait ne pas – prendre, ne tarda guère à
orienter les producteurs vers les plants et les terroirs qui donneraient la plus grande production du vin
le plus fort, sans aucunement s’inquiéter des autres qualités du vin qui font sa noblesse et son prix vrai.
C’est ainsi qu’on vit de grand pans de nos vignobles traditionnels remplacés par des plantations
d’ « hybrides directs », à la production abondante et puissante, qui ne tardèrent pas à ruiner ceux qui
restaient fidèles aux maigres rendements des plans traditionnels, en assurant, à moindre coût, une pro-
duction médiocre et chère (par sa haute teneur alcoolique) qui ne contribua pas peu à la mauvaise ré-
putation qu’on fit aux vins du Midi et à la réduction de consommation de vin à table qui en fut la con-
séquence. L’effort nécessaire de régénération des vignobles par cépages améliorateurs, pour qu’il fût
consenti, dut se fonder sur l’interdiction réglementaire de certains plants qui n’avaient que le défaut de
produire encore plus et encore plus fort ! Mais le mal était fait, dans les esprits, de pouvoir prétendre
au prix de soutien du vin mesuré à sa force alcool.
*
La seconde guerre mondiale laissa un vignoble méridional blessé, presque à l’agonie, de n’avoir pu
être ni véritablement travaillé ni traité. Il aurait mérité qu’une étude spécifique lui soit consentie et des
soins prudents prodigués, on lui imposa les « grandes réformes » que l’esprit du temps présentait
comme salvatrices ; selon les trois axes qu’on retrouvera partout, tracés par des idéologues techno-
crates : la coopération, la mutualisation, le crédit.
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Qui n’a pas cru, dans les années 50, à la magie de ce triptyque ? Qui n’est pas allé dans ces che-
mins, n’a pas milité pour que, par le bon fonctionnement des instruments qui nous étaient presque
donnés – tant étaient grands les avantages financiers qui nous étaient consentis pour leur création et
leur fonctionnement – soit construit ce paysage rural des âges d’or dont le souvenir mystérieux reste
au fond de nos mémoires inconscientes, où l’homme dans un élan fraternel dépasserait les limites de
son champ, de sa vigne et partagerait facilement les fruits de l’arbre qu’il a planté ?
Malgré les efforts généreux de quelques-uns qui s’épuisèrent en vain, le processus de défense clas-
sique contre les structures imposées se mit en marche, comme tout organisme vivant qui se défend, par
le rejet des agressions et des greffes contre nature.
En ce qui concerne la coopération, en matière viticole, on ne parle guère des effets pervers dont
nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences ; le plus évident est d’avoir émasculé le métier
de vigneron – métier à temps plein, à risque plein, aux dimensions larges qui cultivent le corps et
l’esprit, métier où il faut savoir faire, savoir conserver, savoir vendre, métier qui forme des élites et du
plein emploi – et l’avoir transformé en celui de viticulteur producteur de raisins dont le seul contact
avec le vin est – au mieux – un siège d’administrateur à la coopérative locale, qu’on a mensualisé
comme un ouvrier irresponsable en lui payant ses apports par douzième. Écarté des fabrications par les
oenologues, écarté des ventes par les directeurs, écarté des soucis de gestion par les techniciens du
Crédit Agricole, écarté des réflexions prospectives par les diktats des ingénieurs d’État, que reste-t-il
au jeune viticulteur de l’héritage de son père vigneron qui a détruit ses foudres pour y loger la voiture
et ses écuries pour les machines toujours obsolètes, avant que l’emprunt qui les finançait ne soit rem-
boursé ? – Un métier saisonnier dont il ne peut même pas assurer seul la saison. Quelle dérision ! Si
elle est la plus grave par l’impact qu’elle exerce sur les hommes, cette conséquence des excès de la
coopération n’est pas la seule. Il en est aussi d’autres et qui pèsent directement sur l’économie natio-
nale. A la faveur de la coopération – dont les investissements et les fonctionnements ont toujours été et
sont toujours subventionnés très largement par l’État – il n’a plus été nécessaire, pour bénéficier du
rapport d’une vigne, d’exercer à temps plein le métier de vigneron. Il suffit de quelques parts dans les
divers organismes coopératifs pour être viticulteur en chambre – fût-on, comme il y en a professeur de
faculté, médecin, postier ou commerçant.
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Ce nombre d’ « amateurs » tend d’ailleurs à augmenter du fait des partages d’héritage. Ces « intel-
lectuels » prennent les sièges vacants dans les conseils et bientôt en assurent les présidences qui dé-
terminent les politiques. Ce travers de l’organisation professionnelle est une des causes majeures des
désordres du marché, des décisions communautaires de Bruxelles et par là des difficultés rencontrées
par les véritables viticulteurs.
Il s’installe aussi dans les coopératives des habitudes de gestion léonine qui à la longue renchéris-
sent, malgré le secours de l’État, les services qu’elles prétendent rendre à tous et surtout aux plus
pauvres. Quelle que soit l’habileté des gestionnaires à présenter les comptes, les petits avantages qu’ils
consentent, le prix final de fabrication de stockage et de commercialisation est largement supérieur à
celui qui grève les caves privées gérées « à l’économie » – qui assurent pourtant sur leurs deniers la
charge des investissements qu’ils consentent. Comme l’État, les régions, les départements, les com-
munes et tous les organismes qui ont pouvoir de lever l’impôt, les coopératives répartissent les consé-
quences financières de leurs gestions malheureuses un peu sur l’État et beaucoup sur la masse des
coopérateurs – sans qu’aucune sanction n’intervienne ni qu’aucune révision des principes de gestion
appliqués soit faite. Sur le plan de l’économie de la nation il est bien évident que la prise en charge par
l’État, par le biais des faveurs diverses qu’il consent au système coopératif, d’une grande partie des
investissements des frais de vinification et stockage et de conditionnement – toutes charges assurées
jusqu’alors par des unités familiales qui en recevaient peu ou prou le salaire pour le travail qu’elles
faisaient et les risques qu’elles prenaient – pèse sur l’économie de la nation tout entière, même si ce
système permet à un vol de « technocrate d’œuf » de s’abattre sur le secteur et d’y prospérer.
*
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Les réflexions qu’on est conduit à faire sur les mutuelles (sociales ou d’assurances) qui naissent
après la seconde guerre mondiale ne sont guère moins amères. Comme toujours, une idée généreuse,
un rêve poursuivi jusqu’à son inverse sans qu’il soit possible, par quelque réforme que ce soit, de re-
tarder le temps de son inversion, la puissance des privilèges extorqués en assurant les droits acquis.
Aux esprits éclairés, fils des philosophes du siècle des lumières, il parut impossible de laisser vivre
sans y toucher la civilisation rurale telle qu’on la vivait encore au milieu de ce siècle. Cette société
qu’on prétendait par trop inégale, où les transferts sociaux étaient assurés de façon étrange, de pauvres
à plus pauvres, avec le troc, le présent, et toute une gamme d’échanges sans prix de bienfaits ano-
nymes et de liens fidèles de proximité, le tout avec une minutie rituelle bien nécessaire, tant étaient, à
cette époque, proches en condition presque tous ceux qui vivaient leur quotidien en campagnes et vil-
lages, cette société inégale qui vivait tant bien que mal son humanité se devait d’être réformée, pour
que plus d’égalité et plus de justice puissent régner qui assurent la défense des pauvres exploités par
les riches et par là restaurer leur dignité. Restait à trouver une règle du jeu pour mener cette tâche im-
mense qui concernait le tiers des Français, à fixer l’assiette des ressources qu’on récolterait, si on capi-
taliserait pour assurer l’avenir sur la rigueur d’un présent médiocre ou si on répartirait tout de suite le
magot récolté. Il faudrait fixer les barèmes de la répartition et dire par quel personnel seraient instruits
les dossiers et dans quels locaux. Quel serait le capitaine de ce navire ?
On se mit au travail avec joie, pour les résultats inverses que l’on mesure aujourd’hui. Les mêmes
questions se posaient pour le crédit dont on pensait qu’il avait un rôle à jouer pour « moderniser »
l’agriculture, bien que tous les paysans aient toujours su que l’endettement était le début de la fin des
libertés, puisqu’il unissait dans un même contrat des charges fixes et des rentrées tout à fait aléatoires
de récoltes incertaines vendues, si l’on pouvait, à un prix inconnu.
Les notables des cantons pourtant, qui prétendaient être éclairés, saisirent l’occasion d’assurer leur
pouvoir et l’avenir de leur parentèle.
Naquit le Crédit Agricole dont le succès fut rapide puisqu’en quelque vingt ans il réussit à devenir
une banque de stature internationale et la première en France.
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Comment, pourquoi et à quel prix cet instrument du « progrès économique » a réussi cette prouesse
est une histoire passionnante… mais c’est une autre histoire, qu’il est dangereux de raconter. Au-
jourd’hui, viticulteurs devenus faibles en nombre, coincés dans des structures foncières onéreuses et
peau de chagrin, suréquipés de matériels gadgets achetés à crédit, toujours sous la menace du « shy-
lock agricole », rançonnés par leurs organismes mutualistes qui règnent dans des palais de marbre et
lèvent des impôts qu’aucun seigneur n’aurait osé prendre, grugés par les fraudeurs de leur propre pro-
fession, envahis de conseillers d’État, de conseillers vendeurs, réduits à un dialogue de sourds avec un
ministre impuissant, voici que nos viticulteurs émasculés se découvrent sous la botte supranationale de
Bruxelles qui, avec ses « directives », ses « règlements », ses « accords » pris à la suite de « mara-
thons », annonce, avec la fin des libertés nationales, la mort des libertés individuelles.
Quelle était, déjà, la morale de la Fable des grenouilles qui demandent un Roi ? Que faudra-t-il faire
pour sauver du naufrage ce tonneau de la Méduse ?

Francis Sambrès
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Trois nouveaux « grands hommes » au Panthéon

par Michel Fromentoux

TROIS NOUVEAUX « grands hommes » viennent d’entrer au Panthéon : Monge, Condorcet et


l’abbé Grégoire. Dis-moi qui tu honores et je te dirai qui tu es… Une fois de plus la République
laïque, au cours d’une de ces cérémonies froides et guindées dont elle a le secret, montre qu’elle re-
connaît comme « grands » hommes, non pas des Français qui se sont grandis en s’élevant, non pas des
saints, ni même des héros, mais des saccageurs de l’identité française. Jean Madiran a fort bien jugé
cette République du Panthéon : « C’est une autre France ; une France différente ; une France nou-
velle ; une France infidèle à elle-même. C’est une France qui n’a pas voulu s’établir à côté de la
France traditionnelle, ni même à la suite : mais à la place, le Panthéon en est le symbole et l’exemple
irrécusable. C’est une France révolutionnaire, mais qui est entrée en révolution contre qui ? Contre la
France chrétienne. En ce sens c’est bien l’Anti-France. » (3)
51:338
En portant solennellement dans cette ancienne église Sainte-Geneviève, construite selon un vœu du
roi Louis XV et par trois fois laïcisée (1791, 1830, 1885) – en somme l’image même de la France infi-
dèle à son baptême ! – les restes de trois « grands ancêtres », M. Mitterrand n’œuvre nullement pour
l’unité des Français. Rendre hommage à des gens qui ont vécu de haine et de mensonge, qui ont tout
fait pour désintégrer la société, qui se sont même glorifiés de rompre avec l’ordre naturel, c’est se faire
par-delà les siècles le complice des crimes engendrés par la logique même de leurs principes. Voyons
en effet de quel bois il faut aujourd’hui se chauffer pour être républicain selon le cœur des princes qui
nous gouvernent.
*
D’abord Gaspard Monge (1746-1818). C’était surtout un mathématicien, qui se retrouva presque
malgré lui ministre de la Marine le 12 août 1792 – deux jours après la sauvage prise des Tuileries. Les
massacres révolutionnaires ne l’incommodaient point puisqu’il resta à ce poste jusqu’au 13 avril 1793.
Il loua alors une maison pour enseigner les mathématiques à des élèves se destinant au génie civil ou à
la marine. De là devait sortir l’École centrale des travaux publics, puis l’École Polytechnique.
Son amitié pour Bonaparte le mena à jouer un rôle sous le Directoire, notamment en organisant le
rapt des œuvres d’art en Italie – occasion de véritables pillages. Alors que Bonaparte souhaitait ména-
ger le pape Pie VI, Monge déclarait, conformément aux ordres reçus de Paris, qu’il fallait « supprimer
le pape et la papauté » (4), politique qui aboutit à l’enlèvement du Souverain Pontife, qui devait mou-
rir l’année suivante à Valence. Mais déjà Monge était parti dans le sillage de Bonaparte pour la cam-
pagne d’Égypte à laquelle il participait en tant qu’archéologue. Fait comte de Péluse sous l’Empire, il
dirigea l’École Polytechnique, d’où il fut chassé par Louis XVIII.
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Peut-être grand savant, Monge ne mérite nulle admiration en tant que Français. Même s’il ne joua
pas un rôle de premier plan, il n’est nullement innocent du sang de ses compatriotes assassinés, et il
n’a guère contribué au renom de la France à l’étranger.
*
Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet (1743-1794), était, lui, l’apôtre d’une sorte
de nouvelle religion celle du progrès indéfini de l’homme. Sa « foi » éclate dans son Esquisse d’un
tableau historique des progrès de l’esprit humain « Si l’homme peut prédire avec une assurance
presque entière les phénomènes dont il connaît les lois ; si, lors même qu’elles lui sont inconnues, il
peut, d’après l’expérience du passé, prévoir avec une grande probabilité les événements de l’avenir,
pourquoi regarderait-on comme une entreprise chimérique de tracer avec quelque vraisemblance le

3 – (1) Jean Madiran : La République du Panthéon. Éd. Dominique Martin Morin.


4 – (2) Cité par Renée Casin : Les catholiques et la Révolution française. Éd. Resiac.
tableau des destinées futures de l’espèce humaine, d’après les résultats de son histoire ? (…) Tel est le
but de l’ouvrage que j’ai entrepris, et dont le résultat sera de montrer, par le raisonnement et les faits,
qu’il n’a été marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines ; que la perfectibilité de
l’homme est réellement indéfinie, que les progrès de cette perfectibilité, désormais indépendante de
toute puissance qui voudrait les arrêter, n’ont d’autre terme que la durée du globe où la nature nous a
jetés. » (5)
Pour cela, Condorcet voulait « libérer » l’individu de toute contrainte, de toute soumission à une
tradition, à des dogmes. D’où son acharnement contre le christianisme : « Le mépris des sciences hu-
maines était un des premiers caractères du christianisme. Il avait à se venger des outrages de la philo-
sophie ; il craignait cet esprit d’examen et de doute, cette confiance en sa propre raison, fléau de toutes
les croyances religieuses. La lumière des sciences naturelles lui était même odieuse et suspecte ; car
elles sont très dangereuses pour le succès des miracles ; il n’y a point de religion qui ne force ses sec-
tateurs à dévorer quelques absurdités physiques. Ainsi le triomphe du christianisme fut le signal de
l’entière décadence, et des sciences et de la philosophie. » L’homme selon Condorcet était donc sur
terre pour dominer le monde et le transformer sans avoir à se soucier des finalités spirituelles des
hommes et des sociétés, et sans avoir non plus à considérer l’ordre des choses hérité de la sagesse an-
cestrale comme un reflet de la sagesse divine. L’homme « libéré » n’avait plus qu’à s’enivrer de son
autosuffisance.
53:338
Une telle « philosophie » le porta très vite à s’acoquiner avec Voltaire, dont il décrivit scrupuleuse-
ment le plan d’anéantissement de la religion. Ainsi entra-t-il dans la vaste conspiration anti-chrétienne,
aux côtés de d’Alembert, de Diderot et de Voltaire lui-même. Il se réjouissait, vers 1776, de voir le
philosophisme « descendu des trônes du Nord jusque dans les universités ». Citant cette phrase, l’abbé
Barruel décrit l’esprit du temps : « La génération religieuse s’éteignait ; les mots raison, philosophie,
préjugés, prenaient la place des vérités révélées (…) L’impiété passait de la capitale aux provinces,
des seigneurs et des nobles aux bourgeois, des maîtres aux valets. Sous le nom de philosophie,
l’impiété seule était honorée ; on ne voulait plus que des ministres philosophes, que des magistrats, des
seigneurs, des militaires, des littérateurs philosophes. Pour remplir ses devoirs religieux, il fallait
s’exposer aux sarcasmes, à la dérision d’une foule de ces soi-disant philosophes répandus dans tous les
rangs. Parmi les Grands surtout, il fallait, pour se dire chrétien, presque autant de courage qu’il aurait
fallu d’audace et de témérité, avant la conjuration, pour se dire hautement athée ou apostat. » (6)
Condorcet poussa le zèle athéiste jusqu’à empêcher d’Alembert de se repentir sur son lit de mort, en
1783. Et de s’en flatter : « Si je ne m’étais pas trouvé là, il faisait le plongeon » (sic). Membre depuis
fort longtemps de la loge maçonnique des Neuf-Sœurs, il côtoyait Helvetius, Bailly, Mirabeau, Brissot,
Camille Desmoulins, puis, à la veille de la Révolution, Danton, Rabaud (qui n’était pas encore Saint-
Étienne), Pétion, etc. (des noms qui exhalent une odeur de mort). Mais il voulut faire plus : avec l’abbé
Sieyès, il créa, au sein même de la maçonnerie une loge pour les grands initiés, véritable officine de
propagande, sise à Paris, rue du Coq-Héron, qui avait pour ambition de s’adresser non seulement aux
élus aux États généraux, mais au « genre humain » !
54:338
Dans le plus grand secret, la conspiration tendait ses filets, répandant des bruits alarmants, faisant
naître artificiellement le besoin des réformes dictées par l’idéologie. Puis l’on vit les conjurés changer
de nom, devenir Société des Amis des Noirs : Condorcet s’y retrouva membre du comité dit régulateur.
Citons ici une fois encore l’abbé Barruel : « Quel peut être l’objet d’une société qui commençait par se
donner pour régulateurs précisément tous ceux qui dans le cours de cette révolution se sont manifes-
tement distingués comme ses arcs-boutants ? Un Condorcet d’abord, cet être dont la haine eût souri au
spectacle de l’univers en feu, pourvu que de ses cendres il ne pût plus sortir ni prêtre ni roi ! » (7)
Sa femme, la très agitée Sophie de Grouchy, le poussa alors à entrer dans la politique active. A la
demande de la Législative il rédigea plusieurs Mémoires sur l’Instruction publique (8). Occasion de

5 – (3) Condorcet : Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Éd. Gamier-Flammarion.
6 – (4) Abbé Augustin Barruel : Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme. Diffusion de la Pensée
française.
7 – (5) Jean Dumont : La Révolution française ou les prodiges du sacrilège. Éd. Criterion.
8 – (6) Condorcet : Cinq Mémoires sur l’instruction publique. Les Classiques de la République. Edilig.
développer ses utopies : puisque l’homme est voué à un perfectionnement indéfini, il faut l’arracher à
toute dépendance temporelle ou spirituelle. Mais pour qu’il puisse profiter de cette « libération » sans
tomber sous la coupe des « charlatans », il a un droit absolu à l’instruction. La souveraineté du peuple
peut avoir quelque tendance à la tyrannie étatique, sauf si par l’instruction chacun sauve l’autonomie
de sa raison ! L’instruction est donc un moyen de perfectionner l’espèce humaine – une instruction qui
fuit toute tradition et qui, « se renouvelant sans cesse et se corrigeant », suive la marche du temps, la
prévienne quelquefois, et ne la contrarie jamais, car les révolutions conduisent l’homme « à la raison
et au bonheur ».
Toutefois, contrairement à beaucoup d’autres révolutionnaires, Condorcet était fervent adepte du li-
béralisme et n’admettait pas le monopole de l’État en matière scolaire. Cela ne doit pas nous tromper :
s’il parlait souvent de pluralisme et de libre concurrence entre établissements publics et privés pour
empêcher l’État d’imposer les opinions du moment, il ne reconnaissait pas pour autant le droit à des
écoles religieuses. Les membres du clergé étaient pour lui « des fourbes jaloux d’éterniser la sottise
humaine ». Il écrivait : « Les peuples qui ont leurs prêtres pour instituteurs ne peuvent être libres. »
55:338
Il n’admettait l’enseignement de la morale que séparé d’avec la religion : on donnerait aux enfants des
histoires qui éveilleraient les sentiments d’amitié ou de pitié, hors de tout catéchisme – en somme des
histoires vaguement philanthropiques qui, dirait-on aujourd’hui, « socialiseraient » les enfants… Si
Condorcet ne refusait pas aux parents le droit de donner chez eux une éducation religieuse à leurs en-
fants, c’était en fait dans l’espoir que cette survivance ne résisterait pas à un environnement démocra-
tique : bien vite l’enfant s’apercevrait que les croyances familiales n’étaient pas celles de tout le
monde, il les relativiserait. Citons Condorcet : « Il est averti de s’en défier, sa croyance n’a plus à ses
yeux le caractère d’une vérité convenue. »
Le « pluralisme » de Condorcet en matière scolaire était très limité. Ne voulait-il pas que chaque
dimanche (à l’heure de la messe) l’instituteur ouvrît une conférence publique à laquelle assisteraient
les citoyens des tout âge. « On y développera les principes et les règles de la morale avec plus
d’étendue, ainsi que cette partie des lois nationales dont l’ignorance empêcherait un citoyen de con-
naître ses droits et de les exercer. » N’est-ce pas là un véritable embrigadement des consciences ?
Quant à la prétendue indépendance des établissements scolaires, Condorcet la voyait d’une manière
étrange : que les écoles échappent à l’État, mais alors qu’elles dépendent… « de l’assemblée des re-
présentants du peuple », qui est plus proche de l’opinion des « hommes éclairés » et amie « des pro-
grès des lumières ». Cela en dit long sur la manière dont les actuels fidèles de Condorcet envisagent
les libertés scolaires…
Utopique, Condorcet semble bien être mort sans avoir compris que les Français qu’il avait tant con-
tribué à dépouiller de leurs traditions, de leurs communautés naturelles, de leurs convictions reli-
gieuses sous prétexte de les libérer, étaient la proie la plus facile pour le totalitarisme d’État. Ses pro-
jets pour l’instruction publique ne virent aucune application dans la pagaille révolutionnaire qui ré-
pandit l’analphabétisme et la délinquance (et cela continue deux siècles plus tard). Quant à Condorcet
lui-même, s’obstinant à croire que la Révolution pouvait avoir un visage humain, il refusa de voter la
mort de Louis XVI et parut compromis avec les Girondins. Dénoncé par le défroqué Chabot comme
conspirateur et ennemi de la République, il dut se cacher et fut arrêté à Clamart, puis emprisonné à
Bourg-la-Reine où il échappa à la guillotine en s’empoisonnant. Triste fin d’un « philosophe », vic-
time de la logique de ses idées.
56:338
Des idées qui continuent de jeter des nuées dans les esprits, puisque son cadavre n’était pas même
refroidi que la Convention faisait imprimer sa fameuse Esquisse des progrès de l’esprit humain. On y
trouve des pages instructives sur les méthodes de la conjuration révolutionnaire : « (…) Prenant tous
les tons, employant toutes les formes, depuis la plaisanterie jusqu’au pathétique, depuis la compilation
la plus savante et la plus vaste, jusqu’au roman et au pamphlet du jour ; couvrant la vérité d’un voile
qui ménageait les yeux trop faibles et laissait le plaisir de la deviner ; caressant les préjugés avec
adresse, pour leur porter des coups plus certains (…) ménageant le despotisme, quand ils combattaient
les absurdités religieuses ; et le culte quand ils s’élevaient contre le tyran ; attaquant ces deux fléaux
dans leur principe, quand même ils paraissaient n’en vouloir qu’à des abus révoltants ou ridicules ; et
frappant ces arbres funestes dans leurs racines, quand ils semblaient se borner à en élaguer quelques
branches égarées » (…). Il faudrait tout citer : il y a là un plan satanique, qui n’a pas cessé de se dérou-
ler avec la Révolution de 1789…
Mais l’Esquisse, toute emplie de haine pour le catholicisme, s’évertuant à montrer que la religion
était obscurantiste (alors qu’à la veille de la Révolution la France était en pointe dans le domaine des
arts comme dans celui des sciences et des techniques !), a également de quoi flatter les idéologues
d’aujourd’hui : par exemple : « Les hommes sauront alors que, s’ils ont des obligations à l’égard des
êtres qui ne sont pas encore, elles ne consistent pas à leur donner l’existence, mais le bonheur. » C’est
exactement la pensée malthusienne, abortive, jouisseuse, qui est aujourd’hui inscrite jusque dans la
législation de la République. On est loin du perfectionnement indéfini de l’espèce humaine que prédi-
sait Condorcet ; les principes de celui-ci mènent au contraire à la mort des familles, au risque de mort
de la nation française faute de vouloir procréer… Voilà ce que l’on voudrait inviter les Français à fêter
en « panthéonisant » ce soi-disant philosophe. Cet hommage injustifié nous fait froid dans le dos.
*
57:338
Il en est de même pour le sinistre abbé Grégoire (1750-1831). Curé d’Emberménil, en Lorraine, il
avait fait parler de lui en 1788 lorsque l’Académie de Metz lui avait décerné un prix pour son Essai
sur la régénération physique et morale des juifs, qui n’était pas à proprement parler révolutionnaire
puisque, outre le fait que ses portraits de juifs se signalaient parfois par un réalisme outrancier, son
écrit s’accordait à l’esprit d’un temps où le gouvernement et le Roi lui-même bâtissaient des plans
d’amélioration de la condition des juifs en France. D’ailleurs n’y réclamait-il pas leur conversion au
christianisme ?
Autrement plus inquiétante fut, dès 1789, sa Lettre à MM. les députés du clergé et à tous les curés
de la nation, qui visait tout simplement à soulever les curés contre la hiérarchie. Profitant d’un règle-
ment qui favorisait considérablement l’élection des curés, Grégoire était devenu député aux États gé-
néraux, et dès son arrivée à Versailles il se signala comme un habile agitateur, poussant de toutes ses
forces le bas-clergé à s’unir au tiers-état et préparant ainsi la destruction des ordres au profit d’une
assemblée de masse dressant sa « volonté » contre le Roi et contre l’ordre traditionnel. A ce moment-
là, dit Jean Dumont, « Grégoire est un activiste politique jamais en repos, un agitateur forcené de club,
un manipulateur d’assemblées ne reculant pas devant les abus de confiance les moins évangéliques »
(8). Le voilà ainsi secrétaire de l’Assemblée dès le 3 juillet. Se trouvant présider la séance du 14 juillet
et du lendemain, c’est lui qui impressionna les députés et fit naître le mythe de la journée « héroïque »
qui venait de se dérouler à Paris, transformant en quelques heures des actes de sauvagerie en « su-
blime » conquête de la « Liberté »… Dans la nuit du 4 août, il contribua à intimider, voire à culpabili-
ser les membres du clergé pour les faire renoncer à leurs privilèges (en fait ce fut la renonciation du
clergé à l’action sociale qu’il était seul alors à assumer…). Mais Grégoire alla plus loin : il fit stipuler
qu’à l’avenir « il ne sera plus envoyé en Cour de Rome aucun denier pour annates ou pour quelque
cause que ce soit » – ce qui revenait à spolier le saint-siège lui-même à qui les nouveaux titulaires de
bénéfices ecclésiastiques versaient leur première année de revenus… Déjà se manifestait la haine de
Rome et la volonté de créer une Église « nationale »…
58:338
On l’entendit peu dans les débats qui précédèrent la Constitution civile du clergé : il préférait alors
travailler dans les clubs où se préparait l’agitation populaire qui devait faire pression sur les députés, et
sur l’opinion ! Il fréquentait alors assidûment la Société des Amis des Noirs (où il rencontrait Condor-
cet) et se posait en apôtre de l’abolition de l’esclavage. Mais il revint au premier plan dès qu’il s’agit
de mettre en action les décisions religieuses de l’Assemblée : premier prêtre à accepter le serment, il
n’hésita pas, pour se faire imiter, à mentir effrontément : « Jamais, prétendait-il, l’Assemblée n’a vou-
lu porter la moindre atteinte à la hiérarchie, à l’autorité spirituelle du chef de l’Église. » Néanmoins
seuls quatre-vingt-neuf députés du clergé sur trois cents le suivirent sur le chemin de l’apostasie.
Tout un appareil puissant de propagande, élaboré notamment dans la loge maçonnique des Neuf
Sueurs, parvint à le faire élire, en février 1791, « évêque » de Blois. Lui et ses grands vicaires se dépê-
chèrent de transformer l’évêché, écrit Jean Dumont, en « un centre d’action politique, policière, sub-
versive, vandalique et affairiste de l’extrémisme jacobin ». Il n’hésitait même pas à recommander
l’usage de la pique contre les « fanatiques » attachés à l’Église romaine et à la France royale. Ses ser-
mons étaient édifiants : « Les princes sont communément en morale ce que les monstres sont en phy-
sique », ou encore : « L’histoire des rois est le martyrologe des peuples. » L’ignominie croît au fur et à
mesure qu’avance la Révolution : après la prise des Tuileries, l’enlèvement de la famille royale et le
massacre des Suisses du 10 août 1792, il fait célébrer un « service » solennel pour les « patriotes »
morts pendant l’assaut, et ne dit pas un mot des Suisses. Mais, au contraire, il déclame à qui mieux
mieux : « Du pain et la liberté, voilà notre vœu, et périssent tous les Français, plutôt que d’en avoir un
seul esclave ! » (…) « Il faut anéantir même la dénomination de roi qui est une espèce de talisman,
dont la forme magique étourdit la raison des peuples. » (9)
Élu à la Convention, c’est lui qui, dès la première séance (21 septembre 1793), fit décréter que « la
royauté est abolie en France ». Ici se place un épisode de la vie de Grégoire qui, en apparence, serait à
mettre à sa décharge : il refusa l’abdication que lui demandait la Convention. Il déclara alors :
59:338
« Catholique par conviction et par sentiment, prêtre par choix, j’ai été délégué par le peuple pour être
évêque ; mais ce n’est ni de lui ni de vous que je tiens ma mission. J’ai consenti à porter le fardeau de
l’épiscopat dans un temps où il était entouré d’épines. On m’a tourmenté pour l’accepter, on me tour-
mente aujourd’hui pour me forcer à une abdication qu’on ne m’arrachera jamais. Agissant d’après les
principes sacrés qui me sont chers et que je vous défie de me ravir, j’ai décidé de faire du bien dans
mon diocèse ; je reste évêque pour en faire encore. J’invoque la liberté des cultes. » Jean Dumont n’a
pas de mal à montrer que ce discours, si courageux fût-il, n’en est pas moins mensonger : le « peuple »
ne fut pour rien dans son accession à l’épiscopat puisque ce sont les Loges qui firent les élections ;
quant au « bien » fait ou à faire dans le diocèse, il se concrétisait alors par une véritable épuration,
menée par son grand vicaire Roche-Jean, qui organisait la persécution, fermait les églises et transfor-
mait la cathédrale en temple de la Raison !
En fait il allait demeurer des années sans revenir faire du « bien » à Blois, accaparé uniquement par
les missions que lui confiait la Convention. C’est ainsi qu’il se trouva très opportunément en Savoie au
moment du procès de Louis XVI : on ne sait ce qu’il aurait voté, bien qu’il tînt à faire savoir qu’il
approuvait la condamnation, sans plus de précision… C’est dans le cadre du comité d’Instruction pu-
blique que Grégoire s’appliqua à l’œuvre révolutionnaire. Rassemblant trois démonstrateurs et un des-
sinateur, il créa l’embryon du Conservatoire national des Arts de Métiers, mais son œuvre fut aussi
destructrice : il s’acharna contre les langues locales, accusées de gêner la propagation des « lumières »
et d’empêcher la « consolidation de la liberté ». C’était s’attaquer à ce qui faisait la richesse de la
France, sa variété, sa saveur, et c’était surtout couper les Français de leurs traditions et de leurs ra-
cines, pour mieux les uniformiser… et les endoctriner ! Il voulut même, semble-t-il, « révolutionner »
la langue française, trouvant la grammaire trop peu démocratique. On comprend que les ânes qui pré-
sident aujourd’hui aux destinées de l’Éducation nationale trouvent ce « grand ancêtre » fort intéres-
sant !
60:338
Le rêve de Grégoire était aussi de marier la religion et la révolution. Ce qui ne l’empêchait pas de se
sentir à l’aise sous la Terreur, de fêter notamment les « arbres de la Liberté » : « Les peuples tourne-
ront alors leurs regards affectueux vers la France qui venge leurs droits et proclame leur imprescrip-
tible souveraineté : alors ils courront aux armes pour exterminer jusqu’au dernier rejeton de la race
sanguinaire des rois, et l’arbre de la Liberté s’acclimatera dans les contrées lointaines (…) » ; « La
destruction d’une bête féroce, la cessation d’une peste, la mort d’un roi sont pour l’humanité des mo-
tifs d’allégresse »… etc, etc.
Après Thermidor, puis sous le Directoire, il s’appliqua à organiser l’Église constitutionnelle, tota-
lement séparée de Rome dont il avait la haine autant que de la monarchie… Alors qu’on disait du
pape, « Pie le dernier de Rome », on disait de lui « Grégoire premier de Paris ». Car il se comportait
réellement comme le pape de la religion nouvelle. Ce qui l’amena à tenir une position pas toujours très
confortable face à l’athéisme officiel (qui, sous le Directoire, envoya encore 11.000 prêtres en déporta-
tion en Guyane). Grégoire lutta d’arrache-pied pour la liberté du culte, qu’il obtint, du moins officiel-
lement, en 1795. Liberté, bien sûr, de son culte, car il continuait de traiter en ennemis les prêtres ré-
fractaires, fidèles à Rome. Il convoqua un « concile » des « évêques réunis » en 1797, pour poser les
bases d’une Église gallicane : retour à la primitive Église, action pastorale partagée entre prêtres et
laïcs, collégialité, liturgie en langue vernaculaire, ouverture aux religions non catholiques, voire au
judaïsme… Beaucoup d’ecclésiastiques, deux siècles plus tard, sont de la race de ce saboteur dont

9 – (7) Frank-Paul Bauwman : L’Abbé Grégoire, évêque des Lumières. Éd. France-Empire.
Crétineau-Joly disait : « Cet homme d’une vaste érudition ecclésiastique, mais dont la tête était une
bibliothèque renversée et le style une parenthèse continue, (…) se façonnait une conscience à lui, une
espèce de catholicisme bâtard. » (10)
Le Concordat de 1802 arrêta Grégoire dans son élan. Sous l’Empire, il fut un opposant, mais peu
écouté. Il se consacra alors à la rédaction de Mémoires, notamment sur le jansénisme et les libertés
de l’Église gallicane. Exclu de l’Institut sous la Restauration, il tenta quand même de revenir sur la
scène politique. Ce fut en vain. En 1830, il souffrit que la nouvelle révolution ne débouchât point sur
la République, puis il mourut le 28 avril 1831, sans avoir accepté de se réconcilier avec l’Église. Voilà
l’homme que l’on voudrait porter à l’admiration des Français.
61:338
Ce terroriste unitariste, ce saccageur de nos traditions provinciales, cet ennemi acharné du catholi-
cisme romain, ce destructeur de la liturgie ne peut servir de modèle qu’aux agents de l’Anti-France. Il
sera en bonne compagnie au Panthéon, mais aucun vrai Français ne peut tolérer les éloges officiels de
ce curé dévoyé, qu’ils sortent de bouches mitterrandiennes, ou – ce qui est bien plus grave – de
bouches épiscopales.
*
Nous qui savons que la France vaut mieux que ces trois faux grands hommes, prions et préparons-
nous à réparer l’outrage perpétré contre le pays de saint Louis et de sainte Jeanne d’Arc.

Michel Fromentoux.
62:338

Carnet de voyage aux USA

par Judith Cabaud

I. – La guerre à la drogue

Arrivée à New York City au commencement du long week-end du Labor Day (la fête du travail) qui
signale traditionnellement pour les Américains la fin des vacances d’été et le début de la rentrée sco-
laire, je m’étais préparée à entendre, dans cette ville où habitent plus de juifs qu’à Jérusalem, des dé-
bats passionnés sur le Carmel d’Auschwitz ou encore, en prévision de la grande marche d’octobre sur
la Maison Blanche, à assister à des manifestations pour ou contre l’avortement, ou, tout au moins, à
entendre quelques relents des fêtes du bicentenaire de 1789.
Il n’en fut rien…
Comme presque toujours, le décalage entre les écrits d’une certaine intelligentsia de gauche (dite
« libérale » aux USA) et le pays réel était flagrant. Les colonnes du New York Times comme la une des
journaux télévisés se bornèrent à débiter unanimement et exclusivement, à l’échelle de la nation, une
vaste campagne contre la drogue.
63:338
Je découvris ainsi que toutes les couches de la société sont atteintes par ce fléau : les pauvres
comme les riches, les Noirs et les Blancs, les adultes et les écoliers. On estime en particulier que 60 %
des étudiants américains ont déjà fumé ou fument encore le « crack » ou cocaïne, et que la progression
de la drogue injectable est hallucinante.
Le gouvernement américain a donc commencé une offensive sur plusieurs fronts. Il tente de pour-
chasser d’abord les producteurs de cocaïne dans les pays d’Amérique latine qui en vivent. En Colom-
bie, au Pérou, en Bolivie et au Venezuela, des cartels de la drogue sont responsables pour une grande
partie de la prospérité même de ces pays. « S’il y avait moins de demande, disent des porte-parole de
ces gouvernements, il y aurait moins d’offre. » Mais ce n’est pas si simple. Les « barons » de la

10 – (8) Jacques Crétineau-Joly : L’Église romaine en face de la Révolution. Cercle de la Renaissance fran-
çaise.
drogue qui ont remplacé les seigneurs féodaux dans des pays économiquement sous-développés, pro-
cèdent de façon sournoise par l’intermédiaire de leurs agents aux USA. A la sortie de l’école, par
exemple, les « dealers » commencent par offrir du « crack » aux plus jeunes, généralement pour la
modique somme de dix cents (soixante-cinq centimes). Après peu de temps, la double puis la triple
dose est nécessaire pour satisfaire les besoins accrus de l’habitude qui s’installe chez l’usager. Au
sommet de la consommation, le drogué est passé à l’aiguille et il est prêt à tout pour payer sa dose.
L’Amérique tout entière a donc décidé de réagir et le gouvernement américain a annoncé des me-
sures draconiennes pour lutter contre ce fléau. Par le canal des voies médiatiques, on essaie de créer
d’abord des liens de solidarité entre tous les citoyens américains afin d’écarter de l’isolement ceux qui
ont le plus souvent recours à la drogue. Puis, c’est à une véritable guerre populaire, l’affaire de tous et
de chacun, qu’ils sont conviés.
64:338
La rentrée après Labor Day fut donc marquée par le déploiement impressionnant de cette offensive
nationale, toutes tendances confondues, pour sauver la jeunesse.
Le 5 septembre, en effet, le président Bush a fait, en direct et sur toutes les chaînes de télévision,
une allocution claire et nette, définissant les intentions du gouvernement fédéral. En un court exposé
sur la manière dont la drogue était en train de détruire de nos jours la famille, et de saper en définitive
la nation, le président des États-Unis a montré, chiffres en main, que l’usage de la drogue « dure » a
augmenté dangereusement depuis 1985, que tous les âges et toutes les conditions sociales étaient con-
cernés, et que « c’est un outrage que des enfants en soient atteints ! ».
Il proposa ensuite un programme en quatre points d’une « stratégie nationale pour le contrôle de la
drogue » qu’il venait de soumettre au Congrès et qu’il laissa en pâture au grand public :
1° Par la loi et le système judiciaire, le Président entend renforcer considérablement l’assistance fé-
dérale aux États afin de pouvoir rendre justice plus rapidement et plus sûrement, non seulement contre
les « dealers » de la drogue, mais aussi contre les usagers eux-mêmes.
2° Le Président annonça également l’augmentation des crédits pour faciliter la lutte contre le crime
en général, la plupart des délits étant commis par des drogués. Il proposa une aide financière au gou-
vernement de la Colombie qui manifeste la ferme volonté d’en finir avec les « barons de la drogue »
qui tiennent le quasi-monopole de l’économie de ce pays. Le président Bush avança le chiffre de deux
milliards de dollars pour les cinq années à venir et même une promesse d’assistance militaire pour
empêcher les nations libres d’Amérique du Sud d’être, de façon générale, des plates-formes de corrup-
tion. Puis, en termes véhéments, ayant fait allusion aux enfants à naître et au taux de criminalité, il
déclara : « Si les Américains continuent à verser de l’argent pour l’achat de la cocaïne, c’est comme
s’ils payaient pour le meurtre de leurs semblables. »
65:338
3° Il préconisa un programme de traitement médical pour aider les drogués dans des centres de dé-
sintoxication afin de leur permettre de guérir et de se réinsérer dans la vie. Il signala que sur les deux
millions de drogués qui en font la demande, on n’était en mesure actuellement d’en satisfaire que
40 %.
4° Le dernier point de son discours et certainement le plus important concernait le problème de la
prévention. Le plan du Président se base sur un raisonnement simple puisque les aînés sont respon-
sables d’avoir imposé la drogue aux plus jeunes, la responsabilité revient de même aux aînés de
l’arrêter. Chaque école devra adopter une politique antidrogue si ces écoles désirent bénéficier de
l’aide financière fédérale. Par ailleurs, ces programmes d’éducation focalisés sur la lutte anti-drogue
recevront un milliard de dollars supplémentaire.
Néanmoins, insista le président Bush, toute éducation véritable commence à la maison, ensuite dans
la communauté. Il précisa aussi qu’il s’agissait de financer cette campagne sans augmenter les impôts,
grâce à l’effort de tout le monde à l’échelle individuelle. Ce défi peut et doit unir toute la nation. Le
Président fit un appel pressant à tous les Américains pour qu’ils travaillent ensemble, au-delà de leurs
divisions, au salut de la jeunesse et donc à l’avenir de l’Amérique.
Bercée par le ton de sincérité et de droiture du président des États-Unis, j’en étais arrivée à oublier
les fastes parisiens du bicentenaire de la Révolution française, l’existence des monuments prétentieux
défigurant le Louvre et le Palais royal, les propos vaniteux d’un gouvernement socialiste qui répand sa
propre « drogue » idéologique. Quand entendrons-nous, pensais-je, un président de la République
française saluer les téléspectateurs à la fin d’un discours comme l’a fait ce soir-là George Bush ?
« Merci… dit-il pour conclure, que Dieu vous bénisse… et bonne nuit. »
66:338

II. – La guerre à la guerre

Aussitôt après le discours télévisé du président George Bush du 5 septembre dernier par lequel ce-
lui-ci proposa à l’Amérique tout entière son programme d’offensive antidrogue, des journalistes et des
hommes politiques de l’opposition gouvernementale américaine se saisirent de la ligne droite tracée
par le chef de l’exécutif des USA pour la tordre à leur façon.
Nul n’osa dire, bien entendu, qu’il ne fallait pas se mobiliser contre ce fléau moderne mais, comme
s’il s’agissait d’une affaire de principe (démagogie oblige), des opposants démocrates critiquèrent les
propositions du président républicain en prétendant que les mesures envisagées par George Bush
étaient encore nettement insuffisantes pour obtenir le succès souhaité.
Un sénateur démocrate présent au débat télévisé tint exactement les mêmes propos que le Président
mais le critiqua pour son « manque d’audace ». On trouva également que les milliards annoncés de-
vraient être doublés et qu’il faudrait naturellement, pour ce faire, avoir recours à une augmentation
d’impôts. Tous, néanmoins, conclurent sur les aspects positifs de la guerre à la drogue.
Le lendemain, les journaux new-yorkais rendirent compte de l’événement qui entra dans la polarité
politique américaine. Nous savons que les deux tendances « droite » et « gauche » coexistent de façon
habituelle à l’intérieur des deux grands partis démocrate et républicain sous les appellations respec-
tives de « conservateurs » et « libéraux ». Ces derniers sont connus, en outre, pour être des esprits
chipoteurs qui rechignent devant les mots du vocabulaire qui expriment trop exactement la réalité.
C’est ainsi qu’un fameux journaliste du très libéral New York Times lança donc cette phrase :
« Nous déclarons la guerre à la guerre », afin de tourner en dérision le discours musclé du président
Bush.
La justification de ces libéraux venait de certaines interprétations hâtives et parfois paranoïaques de
quelques professionnels du procès d’intention. On avait déjà entendu, en effet, des refrains gauchistes
du genre : « La guerre à la drogue n’est qu’un prétexte pour permettre aux forces armées américaines
d’intervenir dans les pays libres ou marxistes d’Amérique du Sud » ; ou encore : « C’est une conspira-
tion contre la population noire des grandes villes US », dont une forte proportion est affectée par la
drogue. D’autres encore ne manquèrent pas de faire l’apologie des usagers « occasionnels » de la
drogue pour qui, disaient-ils, il ne s’agissait dans maints cas que d’un léger « stimulant » pour les jours
difficiles. Un certain nombre voyait les « dealers » comme des marchands de bonbons ou de caca-
huètes et réclamait la drogue en vente libre. (C’est toujours : « l’homme est naturellement bon… ».)
Quoi qu’il en soit, l’opposition au plan du président des États-Unis se présente sous une forme sub-
tile. On ne le contredit pas ouvertement, mais on mine gentiment les intentions de ses supporters. Ce
n’est pas la première fois, disent les médias, qu’on cherche à prendre des mesures autoritaires contre la
drogue. Il y a quinze ans, par exemple, le gouvernement de l’État de New York, Nelson Rockefeller,
avait entrepris une campagne semblable. Elle avait échoué à cause des machinations politiques du
moment. Ainsi chantent les voix des libéraux qui cherchent par tous les moyens à diminuer l’effet
d’un plan « conservateur ». Des démocrates anti-Bush, par ailleurs, vont jusqu’à accuser le Président
d’une « trop grande timidité » sur le plan financier et d’un laxisme chronique en matière de justice.
Quant au public américain, il réagit selon les régions. A New York et dans les grandes villes du
Nord-Est, l’homme de la rue manifeste une attitude désabusée ou parfois cynique où domine
l’incrédulité. Même les Américains les plus favorables au Président considèrent ses propositions
comme des vœux pieux !
68:338
La vérité au-delà des apparences est que George Bush, par ses demandes pressantes pour une mobi-
lisation contre la drogue, tente d’ouvrir un débat plus large sur le fond du problème : il s’agit de re-
trouver un sens moral depuis longtemps oublié de tous. En apposant les étiquettes « right » et
« wrong » (bien et mal), Bush fait trembler les fondations de l’édifice libéro-gauchiste. Car le pro-
blème de la drogue n’est que le symptôme d’un problème de fond. Et dans tous les coins de la ville de
New York, on s’interroge, on se demande comment on en est arrivé là et pourquoi.
Les raisons apparentes sont naturellement à la portée de la main : familles brisées par le divorce,
éducation laxiste à tous les niveaux, insuffisance d’encadrement de la jeunesse et manque chronique
d’autorité. Les vraies causes cependant tendent à rester dans l’ombre : la perte du sens moral qui va de
pair avec la perte du sens religieux. Vaste débat. Mais en un mot, ce qui est légal étant devenu moral,
le grand vide à l’intérieur des âmes peut être temporairement comblé grâce aux ersatz des stupéfiants.
L’appel d’air créé par ce vide fie semble pas avoir non plus incité l’Église catholique américaine à
prendre conscience des causes plutôt que des effets. Comme en France, au lieu d’évangéliser sur
l’essentiel (surnaturel), elle est trop souvent préoccupée par le social (naturel). On parle de pauvreté et
non pas de conversion.
Pourtant, un soir de la semaine, pendant que je regardais la télévision, un évangélisateur aux yeux
ardents et à l’accent sudiste, membre d’une de ces multiples sectes protestantes, exhortait ses ouailles
à la lutte contre la drogue en lançant une phrase digne du pari de Pascal : « Une fois que tu auras tout
essayé, essaie encore Jésus-Christ ! »
Lui aussi, comme le président Bush, paraissait tenir des propos « naïfs » et « dérisoires ».
Et les libéro-gauchistes de ricaner !
Si retrouver un véritable sens moral aujourd’hui en Occident est donc naïf et dérisoire, la vie en so-
ciété ne sera plus possible demain.
C’est ce que personne n’aime entendre et c’est bien, en substance, ce qu’a dit le président des États-
Unis.
69:338

III. – New York à l’heure des élections

En se contentant d’additionner le chiffre du nombre de gens de couleur à celui d’un tiers de la


communauté juive de la ville de New York, on pouvait deviner à l’avance que le 7 novembre dernier,
l’élu à la mairie de la plus grande ville des États-Unis serait le candidat démocrate noir, David Din-
kins. Pourtant, chacun savait aussi qu’il eût probablement mieux valu désigner un autre capitaine à la
tête de ce vaisseau qui coule, en l’occurrence le républicain Rudolph Giuliani. Mais celui-ci, malgré
son énergie et son efficacité évidente, avait un défaut majeur : il n’était pas noir et de plus, comme
circonstance aggravante, il était non seulement d’origine italienne, mais catholique romain, donc sus-
ceptible de freiner tant soit peu la campagne en faveur de l’avortement. Lors d’un séjour à New York,
ma ville natale, au mois de septembre dernier, je me suis demandé comment je pouvais encore aimer
cette métropole tentaculaire que d’aucuns qualifient parfois d’ « antre de bestialité » ou de « cloaque
de perdition ». On me démontre par A plus B comment le « crime, le crack et la corruption » sont in-
hérents à toute tentative d’existence dans New York City, que les canalisations sont pourries, les clo-
chards en surnombre et les rats partout…
Pourtant, quelque chose en moi vibre de la tête aux pieds lorsque j’entends parler de cet endroit que
j’ai connu enfant, alors que je pouvais m’y promener encore, sans danger, même à dix heures du soir,
et où l’on me courait après pour me rendre mon porte-monnaie tombé de ma poche dans la rue…
Au coin de la 34e rue et de la Septième Avenue, à peine sortie du train de banlieue, j’ai regardé ce
qu’était devenue « ma » ville, ainsi que le mouvement hallucinant de la vie new-yorkaise. A mon re-
tour en France, on me demanda comment tout cela pouvait encore se tenir debout.
70:338
Et je répondis : l’énigme se résout dans la « vérité » des personnes, ou, plus précisément, dans la lutte
entre la réalité et l’idéologie. La réalité, c’est la volonté, le travail, le sens aigu de la libre entreprise :
le pragmatisme, c’est-à-dire ce qui marche. Les New-Yorkais, quelle que soit leur couleur, en sont
convaincus. D’autre part, l’idéologie, c’est la construction mythique des utopies et le gouvernement de
la ville aux mains d’un Robin des Bois de service, en l’occurrence Mr Dinkins – qui veut prendre aux
riches pour donner aux pauvres. Les idéologues prônent toujours la « tolérance » pour créer un « para-
dis » artificiel par une juxtaposition des races à laquelle personne ne croit. Les réalistes savent que non
seulement ça ne marche pas, mais qu’ils n’ont réussi qu’à chasser les riches ; il n’y a donc plus per-
sonne pour payer pour les pauvres.
Les pourvoyeurs d’utopie – blancs ou noirs – cherchent surtout à acquérir une bonne conscience. Ils
moralisent à longueur d’année selon leurs critères faits de deux poids et de deux mesures : un Blanc
est lynché à Harlem tous les jours – c’est la routine ; un Noir, tous les dix ans, est tué dans un quartier
blanc de Brooklyn, c’est une affaire d’État. La même idéologie produit partout la même folie qui
aboutit à créer ce huis-clos sartrien qui donne raison aux misanthropes : « L’enfer, c’est les autres. »
Avis aux Français !
Si la situation actuelle de la ville de New York a été créée par l’influx des pauvres et le reflux des
riches, il est facilement compréhensible que ceux-ci ne voulaient pas payer éternellement des impôts
qui sont ensuite distribués sans discernement à ceux-là. Faut-il, en effet, pour le bien de tous, assister
et entretenir, donc encourager, des masses non-laborieuses à demeurer pauvres et déracinées ?
En quittant New York pour le Middle West où j’ai passé deux jours, je fus frappée par une évidence
géographique : à mesure que nous nous éloignions de la côte est et des millions d’âmes qui vivent dans
la pire des promiscuités, j’ai vu apparaître des plaines immenses et inhabitées. J’ai pensé aussitôt à ce
que l’on m’avait dit à New York au sujet de l’avortement qui, là-bas, paraissait une « nécessité » ; il
n’y avait simplement « plus de place » pour des nouveau-nés dans ces immeubles surchargés du Bronx
et du Queens.
71:338
Je contemplais avec soulagement ces grands espaces que nous survolions et je ne pus m’empêcher de
comparer la situation à celle d’un train dont seuls les premiers wagons étaient bondés. On avait beau
dire aux voyageurs qu’ils pourraient trouver des places assises dans les autres wagons à l’arrière, ils
n’écoutaient pas et l’on se faisait injurier de parler ainsi. Pour les idéologues du paradis artificiel, dé-
mocrates-libéraux ou socialistes français, trouver une solution pratique aux maux existants relève du
crime politique et « fasciste ». On préfère « gérer la crise » dans des wagons surchargés plutôt que de
proposer des places ailleurs. Bien entendu, la décentralisation d’un certain nombre d’entreprises, afin
de pouvoir offrir du travail à ceux qui accepteraient éventuellement de quitter leurs immondices, im-
plique des mesures autoritaires, comme, par exemple, de limiter le nombre d’habitants par mètre carré
dans des immeubles pourris. Mais l’ « autorité » est devenue un vilain mot. On parle aussitôt de tyran-
nie, voire de nazisme… En remplaçant un seul mot dans une phrase bien connue des Français, on
pourrait s’exclamer comme Monsieur Jourdain : « Quand je dis “Nicole, apportez-moi mes pantoufles,
et me donnez mon bonnet de nuit”, c’est du fascisme ? »
New York est un tissu de contradictions et le microcosme de toutes les idéologies qui secouent
l’Occident aujourd’hui. On peut y voir le paroxysme de l’artifice, une communauté humaine à la dé-
rive. Pourtant, et peut-être même à cause de son déracinement, le New York ais sourit plus volontiers
qu’un autre. Voyageur en terre inconnue avec pour seul but une destination invisible, l’intemporalité
dans laquelle il vit le rend souvent plus généreux et accueillant.
Les idéologues préfèrent la logique (la leur). La réalité s’inscrit dans un dessein plus vaste (heureu-
sement) où le jugement des hommes ne ressemble plus qu’à une pointe d’épingle à côté de la miséri-
corde divine.

Judith Cabaud
72:338

TEXTE

Les évêques badois au XIXe siècle

face au clergé pétitionnaire


La foi des catholiques d’Allemagne du Sud – Bavière, Bade-Wurtemberg – est bien connue et
édifie toujours leurs visiteurs, qui croient volontiers qu’elle coule de source. Or, il n’en est rien :
elle est le résultat d’une forte reprise en main, au XIXe siècle, contre une décadence tolérée par
des évêques faibles. On en trouve le récit dans un livre vieux d’un siècle : Le réveil d’un peuple,
par l’abbé Kannengiessen. Citons-en quelques extraits significatifs :
« [Au début du XIXe siècle,] l’Église badoise fut le théâtre d’une véritable révolution intérieure.
« Un grand nombre de curés », écrivait le professeur Hug dans un rapport adressé au pape le 4 octobre
1833, « se permettent de réformer selon leurs caprices les cérémonies du culte, l’administration des
sacrements, de célébrer le saint sacrifice de la messe en allemand, etc. » (…) De nombreux curés vi-
vaient maritalement avec leurs gouvernantes ; il y avait même eu des mariages formels, et de braves
curés avaient pris femme devant leurs collègues (…)
73:338
« Ces curés, mariés légitimement comme ils le croyaient, étaient enchantés de la guerre contre le cé-
libat. Ils signaient des deux mains les pétitions qu’on leur présentait. Dans le pays de Constance, un
seul de ces documents réunit plus de cent trente signatures.
« Un tel clergé ne devait pas craindre de jeter par-dessus bord tout ce qui le gênait. Aussi vit-on les
curés tailler avec une désinvolture complète dans le dogme, les sacrements, le culte. Ils repoussaient la
confession de chaque péché en particulier, se contentant d’un aveu très vague. Comme ils avaient ou-
blié le latin avec leurs femmes, ils se mirent à dire la messe en allemand. Bien entendu, le bréviaire
était relégué au grenier. Ceux qui se croyaient encore obligés de le réciter prenaient avec lui des liber-
tés inimaginables. J’ai connu moi-même dans mon enfance un vieux curé badois qui disait le bréviaire
pour huit jours de suite, quand il devait se mettre en voyage. C’était, disait-il naïvement, pour n’avoir
pas à emporter un volume gênant.
« Ne priant plus eux-mêmes, ces prêtres concubinaires ne se souciaient pas d’entretenir la piété chez
les fidèles. Une ordonnance de Mgr Vicari, datée du 17 avril 1844, montre combien certains prêtres
étaient peu zélés. L’archevêque, y est-il dit, recommande aux prêtres des villes de se mettre au confes-
sionnal une fois par semaine, et, aux prêtres des villages de le faire une fois par mois. Mgr Vicari fut
obligé de prendre sous sa protection les jeunes prêtres que leurs curés empêchaient d’administrer fré-
quemment le sacrement de pénitence. Aussi, plus de dévotions à la Sainte Vierge, plus d’indulgences,
plus de congrégations, et des doses homéopathiques de morale chrétienne.
« Au lieu de donner le bon exemple au peuple, ces étranges pasteurs étaient plus frivoles que lui.
Par une ordonnance du 23 juin 1835, l’archevêque dut leur interdire la danse sous peine de suspense
(…)
« Ce n’est pas à dire pour cela que le ferment de rébellion ait été étouffé. Au contraire, on vit bien-
tôt les concubinaires relever la tête et demander le synode diocésain, non pas le synode prescrit par le
concile de Trente et dirigé par l’évêque, mais un synode composé de prêtres et de laïques, ayant le
droit de légiférer même contre l’autorité de l’Église et de supprimer le célibat, le rite latin et les pèleri-
nages.
74:338
L’archevêque repoussa cette prétention outrecuidante. Alors on s’adressa au gouvernement ; une péti-
tion, signée par des prêtres des doyennés de Lahr, Offenbourg, Heidelberg, Tauberbischofsheim, de
l’ancien diocèse de Constance, fut adressée à la Chambre. Elle fut discutée au mois de juillet 1840 et
défendue par l’abbé Kuenzer, le curé-doyen de Constance.
« C’eût été miracle si un tel clergé avait entretenu l’esprit chrétien dans le peuple. Ce miracle n’eut
pas lieu. L’indifférence, le relâchement, le mépris des choses saintes, avaient exercé des ravages dans
bien des paroisses. « Dans certains centres, dit l’abbé Strehle, les catholiques avaient l’habitude de
déjeuner avant la communion, de se confesser par à peu près… Les enfants étaient élevés en dehors
des principes religieux… » »

Ce récit d’événements vieux d’un siècle et demi donne évidemment aux catholiques
d’aujourd’hui une impression de déjà vu… Nous assistons depuis vingt ans aux mêmes dé-
sordres. Ils furent surmontés, au pays de Bade, quand des évêques dignes de ce nom surent enfin
réagir, paternellement mais fermement ; ils avaient contre eux le gouvernement et durent souffrir
bien des avanies.
Contre le relâchement, il n’est d’autre remède qu’un courage inflexible fondé sur la foi et la
charité ; aucune renaissance n’est donnée d’En Haut sans effort des hommes, et d’abord des
chefs. Malheureusement, dans l’Église d’aujourd’hui, on ne voit guère de signes d’un tel renou-
veau : ce que faisaient jadis Mgr Vicari et les évêques réformateurs du pays de Bade, c’est pour-
tant le seul chemin du salut.
J.-P. Hinzelin.
75:338

NOTES CRITIQUES

L’ « intégrisme » vu de Bordeaux
L’archevêque de Bordeaux, Mgr Pierre Eyt, a entrepris d’évoquer ce qu’il appelle « l’intégrisme »
pour en stigmatiser l’esprit, les pompes et les œuvres. Ce n’est pas son seul objectif, ni probablement
le premier (11).
Son propos est de le distinguer d’autres « mouvements, communautés et groupes dits nouveaux ou
du renouveau » porteurs du même « souci doctrinal » mais qui ne tombent pas dans les travers suppo-
sés de « l’intégrisme ».
Le plus pittoresque de la réflexion épiscopale c’est l’autocritique – discrète ! – qui l’ouvre :
« Ce que l’on peut constater aussi, c’est que ces formes de « renouveau » ne se présentent jamais
comme on avait pu le pronostiquer à la fin des années 60. On imaginait alors l’avenir du christia-
nisme dans son accomplissement en une forme d’humanisme, dégagée de toute référence à une tradi-
tion qui eût représenté une contrainte « dogmatique » (…). Or, l’incontestable renouvellement reli-
gieux qui s’opère aujourd’hui, en christianisme, s’effectue toujours dans un ressourcement exigeant
en direction de la foi, en direction du don que nous a fait la tradition de l’Église, en direction de ses
expressions et de ses formes historiques. »
Ce « on » est troublant. « On » ce n’est personne. Les tenants d’un christianisme réduit à « une
forme d’humanisme » n’ont pas de nom – même collectif, les « modernistes », par exemple – ils n’ont
pas de visage, pas de racines, pas d’ascendants ni de postérité. Ils sont nés d’une génération spontanée
« à la fin des années soixante » pour disparaître mystérieusement dans une nuée évanescente à une
date indéterminée. Les « intégristes » sont une réalité, eux ce sont des ectoplasmes.
76:338
Mais peut-être que Mgr Eyt ignore tout d’eux parce que lui-même est né de la dernière pluie ecclé-
siastique ? Il ne le semble pas. Depuis vingt ans, il évolue dans le monde universitaire catholique où
s’élaborent ces théologies chantant la gloire de la cité terrestre. Il fut professeur, vice-recteur, puis
recteur de la Faculté de théologie de Toulouse (1967-1972) ; recteur de l’Institut catholique de Paris
(1981-1985). Il enseignait lui-même la théologie. Il est statistiquement probable qu’il a rencontré ces
théologiens contestables. Peut-être en fut-il lui-même. Toujours est-il que le voilà frappé d’amnésie :
c’est « on » qui voulait s’émanciper de la « contrainte dogmatique ».
Relevons, d’ailleurs, que Mgr Eyt n’a pas un seul mot pour déplorer, à défaut de condamner, les
adeptes de ce christianisme-là. Il constate leur erreur prospective, il ne stigmatise pas leur erreur doc-
trinale.
*
Fort heureusement pour lui, cette défaillance de la mémoire n’est que partielle, momentanée et sé-
lective. Dès qu’il évoque l’intégrisme il recouvre cette précieuse faculté.
Mgr de Bordeaux nous informe ainsi que, « depuis longtemps, l’intégrisme catholique fait l’objet de
l’attention et des déclarations du Magistère ». On s’attend donc à voir produire une liste fournie de ces
interventions et de ces déclarations. Or, il en produit… trois ! Ou quatre si l’on admet avec lui le con-
tresens historique qui assimile la condamnation de l’Action française à celle de l’intégrisme. En fait,
on peut soutenir le contraire : indépendamment des raisons politiques, le mouvement royaliste n’a pas
été condamné par Pie XI parce qu’il était trop intégralement catholique mais, au contraire, parce qu’il
ne l’était pas assez à ses yeux.
Les trois autres textes : le cardinal Suhard dans Essor ou déclin de l’Église, le rapport du cardinal
Lefebvre en 1957 et enfin la lettre de Jean-Paul II au cardinal Ratzinger le 8 avril 1988. C’est tout.

11 – (1) Documentation catholique, n° 1992, 15 oct. 1989, pages 924-926.


Il saute aux yeux que l’attention du Magistère et ses déclarations n’ont été que parcimonieuses et
qu’elles sont revêtues de la plus faible des notes théologiques. Rien de comparable avec le document
solennel du pape saint Pie X condamnant le modernisme dans l’encyclique Pascendi.
A défaut d’une définition du Magistère, comment reconnaître l’intégrisme ? Quelle est sa nature,
son vice, son péché ? Mgr Eyt nous offre un critère de discernement par lui élaboré :
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« En même temps nous avons à découvrir que l’Absolu du Dieu de Jésus-Christ implique l’Absolu
de notre frère ou de notre prochain. Là est sans doute, en christianisme assurément, mais aussi dans
d’autres traditions religieuses, le critère décisif de distinction et de discernement entre renouvellement
religieux et totalitarisme sacral (…). Là où les impératifs attribués à la prétendue « Gloire de Dieu »
(ou aux droits de Dieu) exigent l’instrumentalisation, la sous-estimation, l’exclusion de l’autre
homme, nous sommes sur le chemin ouvert par l’intégrisme et le totalitarisme sacral. »
Dans sa démarche première, l’intégrisme consisterait à découvrir que « l’Absolu du Dieu de Jésus-
Christ implique l’Absolu de notre frère ou de notre prochain ». Si tel est bien l’intégrisme, il est à
craindre – pour Mgr Eyt – qu’il ait derrière lui la foule immense des catholiques, des saints, des Pères
de l’Église.
Si Dieu est l’Absolu, et il l’est, la créature ne peut lui être que relative. Selon saint Paul, c’est de
Dieu que l’homme a « la vie, le mouvement et l’être » (Actes des Apôtres, 17 : 28). L’homme n’est pas
sa propre fin. La créature de Dieu est ordonnée à Dieu, elle n’a pas le privilège de l’aséité. Il y a une
sainteté de participation, un être participé, mais il ne peut y avoir un absolu de participation, c’est une
contradiction dans les termes.
L’archevêque de Bordeaux peut objecter qu’en l’espèce il ne traite pas de métaphysique mais de
morale. Même sur ce plan-là on ne voit pas que l’on puisse prendre l’homme, fût-ce sous la modalité
du prochain, comme fin dernière de l’acte moral.
Il semble que la racine de la définition épiscopale soit à trouver dans une exégèse fautive. Nous li-
sons en effet :
« Un critère semble devoir guider plus sûrement et plus universellement encore notre discernement :
le lien substantiel établi par Jésus-Christ lui-même entre les deux commandements de l’Amour de
Dieu et de l’Amour du prochain (Mt 22, 37-40). »
Lisons, in extenso, le texte ainsi donné en référence : « Maître, quel est dans la Loi le plus grand
commandement ? Jésus lui dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme
et de tout ton esprit. » C’est là le plus grand et le premier commandement. Un second lui est sem-
blable : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » De ces deux commandements dépendent la Loi
et les Prophètes. »
On remarquera :
1. – Que si les deux commandements sont semblables – en tant qu’ils sont des commandements im-
pératifs – ils ne sont pas identiques. La similitude n’est pas identité.
2. – Qu’en conséquence il n’y a pas deux premiers mais un premier et un second.
3. – Que, néanmoins, ils ne sont pas autonomes : le second est ordonné au premier. L’amour du
prochain est le test de notre amour pour Dieu mais il n’est pas la substance de celui-ci.
78:338
Il n’est que de relire le chapitre vingt-cinquième de l’Évangile selon saint Matthieu où l’on trouve le
texte sur le jugement dernier :
« Alors il leur répondit : En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous ne l’avez pas fait au moindre
de ces petits que voici, à moi non plus vous ne l’avez pas fait. »
On ne peut faire dire à ce texte que « l’Absolu du Dieu de Jésus-Christ implique l’Absolu de notre
frère ou de notre prochain ». On peut seulement dire que certaines de nos actions humaines – les
œuvres de charité et de miséricorde – ont un retentissement, une conséquence, une dimension absolue,
éternelle, ineffaçable, quoiqu’elles aient eu pour objet une créature relative et un cadre temporel.
Le reproche d’ « instrumentalisation » de « l’autre homme » imputé aux intégristes par Mgr Eyt de-
vrait être articulé contre… Notre Seigneur lui-même ! Aussi bien dans l’ordre de la Création que dans
celui de la Rédemption. Genèse 2 – 29 nous révèle que Dieu se sert de l’homme pour assujettir la terre
à sa volonté :
« Remplissez la terre et l’assujettissez. »
Ce sont des hommes que Dieu choisit pour être l’instrument de la propagation de l’Évangile : « Al-
lez par toutes les nations… »
Que l’homme soit aussi une cause instrumentale pour Dieu, n’est un scandale que pour les tenants
d’un christianisme horizontal dans lequel Dieu ne devrait avoir qu’un seul souci : l’accomplissement
terrestre de la cité humaine.
On pourrait appeler cela « l’instrumentalisation de Dieu ».
Guy Rouvrais.

Madame Arnoux est morte il y a cent ans


Les Écoles littéraires sont des recettes mises à la mode par des milieux et ensuite commercialisées.
Leurs filiations politiques et sociales restent plus ou moins confidentielles assez longtemps. Leur point
faible, c’est qu’elles exagèrent leurs procédés esthétiques.
79:338
Elles croient avoir raison puisqu’ils payent, mais c’est ce qui les démode. La télévision a fait passer
récemment une très bonne interprétation de Pot-Bouille, de Zola. Mais quel abus des ténèbres ! C’est
que, pour une bonne part de son inspiration, « Pot-Bouille » est un pamphlet. Chef-d’œuvre de compo-
sition d’ailleurs, le principal personnage étant la cour centrale qui, par la voix des « bonnes », pen-
chées à la fenêtre de chaque cuisine, vitupère les horreurs des locataires bourgeois. Cette cour, c’est
« la raison qui tonne en son cratère ».
Que Flaubert soit mentionné comme naturaliste par les manuels d’enseignement, il y a de quoi s’en
étonner quand on referme L’Éducation sentimentale (1869). On dit toujours que ce roman est la chro-
nique d’une génération, celle qui a raté son 1848. Oui, mais pas seulement. S’il n’était qu’une telle
chronique, le roman serait déjà un sommet. Il vaut mieux dire qu’il est le portrait d’une jeunesse en
regard d’une aspiration de l’homme de toujours. Ce roman sociologique est aussi un roman d’amour et
pas ordinaire. Le fil de ce collier de perles est Mme Arnoux. Voilà cent ans qu’elle est morte.
*
La philosophie de Flaubert, exprimée par lui d’abondance, ne valait pas mieux qu’une autre. Sa
grande idée, c’était que l’Art est une fin en soi. A Feydeau qui venait de perdre sa femme, il conseillait
de lutter contre le chagrin « au nom du “Beau” » et de « se cramponner des deux mains à l’Art ».
Comme lettre de condoléances à un ami, c’est amusant. Le « Beau » revient sans cesse dans sa corres-
pondance. Chez un écrivain si précis, le mot est déroutant. Il ne désigne qu’un effet produit sur un
public. Au fil des temps le « Beau » a servi d’excitant à des légions d’esthètes qui sont ce qui est le
plus éloigné de la poésie.
C’est toujours l’âme qui a donné leur envergure aux plus grandes œuvres, autrement dit le potentiel
d’aimer. Dans L’Éducation sentimentale, l’âme compte autant que l’intelligence du trait. Pour le
« Beau », voyez Salammbô, mais on s’en passerait.
L’Éducation sentimentale a eu de la peine à émerger du discrédit auquel, lors de sa parution, les cri-
tiques l’avaient vouée avec une stupéfiante hargne (à l’exception de Zola). Quant à moi, je l’ai lue vers
mes 16 ans et, à l’époque, c’était une sorte d’originalité parmi mes camarades. Cela se passait il y a
longtemps, malheureusement pour moi. Plus tard, j’ai cherché dans les Archives de la Guerre au Châ-
teau de Vincennes les documents qui pouvaient concerner le sieur Judée, lieutenant du Train des Équi-
pages en garnison à Vernon, premier mari de celle que Flaubert introduit dans le roman sous le nom de
Mme Arnoux. Je croyais pressentir que la destinée à la fois romanesque et minable de la jeune femme
s’expliquait de ce côté-là.
80:338
Je n’ai rien trouvé de décisif. La petite écriture de Judée évoque le crétinisme précautionneux. Une
lettre de lui adressée à son colonel fait valoir assez bassement que celui-ci aurait pu l’apercevoir au
cours d’une réunion chez des relations communes, qu’il est donc lui, Judée, un garçon d’un bon mi-
lieu. Mais c’est tout.
Il est bien connu que Judée céda sa femme à un Monsieur Schlesinger, Israélite berlinois, devenu
catholique et éditeur de musique à Paris. Ce boulevardier jovial était, d’après Henri Heine, « souverain
maître des musiciens » (pour leur désagrément, d’ailleurs, notamment pour celui de Wagner). Moyen-
nant la cession dont on vient de parler, M. Schlesinger se chargerait de payer des dettes de jeu du lieu-
tenant ou de liquider les conséquences d’une escroquerie dont celui-ci aurait été coupable. Les cir-
constances de cette tractation restent incertaines. En tout cas, Mme Arnoux fut bel et bien vendue,
comme une commode Louis XV pour colmater une brèche. Comment a-t-elle pu accepter cela ? C’est
ce que l’on ignore…
Malgré l’admirable sagacité de M. Gérard Gailly, la famille a brouillé les cartes (?). Peut-être le
scandale en question était-il bête et insignifiant ? Un drame à la dimension de la localité (on pense aux
Clefs de la mort, de Julien Green) ? Mais peut-être la principale explication de l’ignominie de Judée
serait-elle dans la seule psychologie de cet imbécile ? Peut-être son écriture trompe-t-elle ? On entre-
voit en Judée un fanfaron d’aventures, amateur d’irresponsabilité, à l’occasion plaintif. Un de ces êtres
qui n’arrivent pas à l’état adulte et qui foisonnent. Mais je ne suis pas graphologue patenté.
Après cette négociation, Judée se fit muter en Algérie où il prit la dysenterie. Puis, se sentant de
plus en plus mal en point, il demanda sa réaffectation à Vernon, ville natale de son ex-femme, où il
l’avait connue et épousée. Bizarre. Il aurait pu aller mourir ailleurs. On ferait bien un roman avec Ju-
dée.
L’acte mortuaire (1839) porte : « laisse une veuve, Élisa Foucault » (nom de jeune fille de celle qui
sera la dame Arnoux du roman et dans la réalité Mme Schlesinger. L’année suivante, Schlesinger de-
vait épouser Élisa).
*
Schlesinger avait emmené son acquisition à Paris. Il était assez content de son geste « commercial et
chevaleresque », suivant l’expression de René Dumesnil. Mais Élisa ? On ne sait pas.
A Paris, Schlesinger lui assura les apparences de femme légitime, chose essentielle à l’époque. Il
était fort gai et avait un goût pour les spéculations mal étudiées et même pour les expédients. Il trompa
Élisa sans cesse, mais elle n’avait rien à dire puisqu il l’avait achetée. Du moins aurait-elle voulu faire
avec son propriétaire un foyer loyal. Lui entendait les choses différemment. Dans ce temps-là, les
femmes étaient réduites à une impuissance juridique incroyable.
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Au moment de leur arrivée à Paris, Flaubert faisait vaguement des études de droit en vue de se pré-
parer un job à la demande de sa famille. Il essaya le rôle de consolateur auprès d’Élisa. Mais elle avait
l’âme religieuse, et il n’arriva pas à faire tomber ses défenses. Ils étaient séparés par ce qui les rappro-
chait.
Il connaissait le couple depuis longtemps. Élisa lui était apparue pour la première fois sur la plage
de Trouville, alors qu’il avait 14 ans et demi et elle 25. Son image ne devait pas le quitter jusqu’à la
fin de ses jours, et il organisa son univers intérieur autour d’elle, comme par un besoin d’icône. Bien
avant L’Éducation sentimentale, qui est de 1869, il avait écrit trois romans qu’on peut, à tous égards,
appeler de jeunesse et où il plaçait Élisa sous les éclairages changeants de son désir. Ils ont été retrou-
vés dans ses papiers après sa mort. Quoi qu’on dise, ils sont assez mauvais, sauf quelques passages, et
ont surtout valeur de repères biographiques.
Depuis leur mise en ménage, Schlesinger avait fait à Élisa une fille, déclarée à la mairie « née de
mère inconnue », ensuite un garçon qui, lui, fut déclaré normalement. Par la suite, comme on va le
voir, la fille devait opter pour l’Allemagne, et le garçon pour la France, où il combattit dans nos rangs
au cours de la guerre qui allait survenir.
Objet d’étonnement supplémentaire : le portrait d’Élisa Schlesinger-Arnoux. On a pu le voir à
l’Exposition consacrée à Haubert, voilà quelques années, par la Bibliothèque Nationale. Déception.
C’est une matrone dilatée par l’aisance. Et pourtant ç’a été un cas d’amour. Il est vrai que M. Gérard
Gailly, dans un de ses ouvrages, présente une photo de la même femme, vieillie, et là on voit bien
qu’elle avait été très belle. Le profil émacié indique la sensibilité à la souffrance, l’élégance morale, la
droiture.
Schlesinger mourut à Bade en 1871. Après plusieurs années de prospérité agitée à Paris, il s’était
installé en Allemagne où il avait eu, d’ailleurs, des ennuis de caractère politique. Mais maintenant
Flaubert était ruiné financièrement et physiquement. Pour écrire, il s’était héroïquement privé de vivre
et il n’en pouvait plus. Il trouva le moyen de ne pas aller chercher Élisa ! Il n’arrivait pas à se résoudre
à lui rendre visite en pays ennemi. C’est elle qui vint le voir, sans doute à Croisset et non à Paris,
comme il semble dans le roman. Naturellement rien n’en résulta, puisque les années tiennent un lan-
gage sans réplique.
*
82:338
La situation qui a inspiré ce roman, à la fois célèbre et pas assez, ne peut que faire rigoler le public
contemporain. Les amours à la manière de Flaubert et d’Élisa sont pourtant un phénomène qui existe.
Mais il est exact que le « platonisme », généralement, tourne au dérisoire, étant fait de souvenirs resu-
cés jusqu’à zéro. Si celui que Flaubert et Élisa ont vécu n’est pas dans ce cas, c’est sans doute qu’il a
été accompagné par cette œuvre d’une qualité d’intelligence et d’âme singulière. Pour ma part, depuis
ma 16e année, j’ai relu inlassablement L’Éducation sentimentale et toujours avec la même émotion. Et
sûrement je ne suis pas le seul. Maintenant Judée ni Schlesinger ni même l’homme de lettres Gustave
Flaubert ni Madame Arnoux et ses tourments n’ont tant d’importance. Ce qui compte à travers ce récit,
c’est la sorte de force qui fait adhérer l’un à l’autre les partenaires, analogue au mouvement régulier
des planètes. Là est le sujet principal. Mais il faut ajouter que la description mi-bouffonne mi-atroce de
l’année 1848 est incomparable et de nature à vous ôter pour jamais le respect des révolutions. Elle
suggère des rapprochements. Les ambitions et les insignifiances de notre temps, son galimatias, vous
les avez déjà là.
Ainsi Flaubert et Élisa ne s’appartinrent pas. C’est triste, ou plutôt c’est dommage et, même, cela a
été peut-être aussi bien. A la fin du roman, Flaubert raconte, on s’en souvient, que le meilleur de sa vie
aura été une descente au bordel, étant lycéen, en compagnie d’un copain. C’est par besoin de se draper
dans le naturalisme. En réalité le meilleur a été « cette vieille tendresse », « ce cher fantôme splen-
dide ».
*
Flaubert a écrit et répété qu’il était un mystique non croyant. La juxtaposition des deux termes
ouvre une perspective sur l’organisation mentale et affective de Flaubert. Comme on dit à la radio,
cela veut dire quoi ? Qu’il aimait l’amour et y cherchait le contact direct avec une perfection en beau-
té, en bonté, en certitude. Élisa lui a donné de quoi aimer. A cet égard, on pourrait presque dire qu’elle
est l’auteur de L’Éducation sentimentale.
Néanmoins, d’après ce qu’on sait, l’amour à ses yeux ne pouvait qu’être la voie de Dieu. Le rationa-
lisme empêchait Flaubert d’entendre les choses ainsi. Mais son attachement pour Élisa et l’accent dont
il en parle donnent à croire que la formation chrétienne millénaire lui avait imprimé sa marque. Der-
rière sa longue colère contre la bêtise humaine affleure à maintes reprises une irrépressible compassion
pour l’espèce. Ses tonitruements épistolaires et les velléités de corruption, dénichées par Sartre, ne
suffisent pas à infirmer cette probabilité. Celle-ci serait à analyser et à mettre en lumière. Peut-être l’a-
t-on déjà fait, d’ailleurs ? En 1877, il décrit la foi dans son Saint-Julien l’Hospitalier (le lépreux qui
grandit jusqu’à devenir la personne même du Christ et qui emporte Julien). Difficile de ne voir en cette
page extraordinaire qu’un morceau de bravoure. Mais il a tenu aussi à décrire l’instinct religieux sous
sa forme élémentaire avec le perroquet du Cœur simple.
83:338
Élisa finit dans des crises intermittentes de dépression, aggravées par le comportement insultant de
sa fille qui, mariée depuis 1856 avec un notable de Stuttgart et devenue enragée contre la France, avait
découvert par les documents d’état civil la vie déchirée et humiliée que sa mère avait subie.
C’est huit ans après Flaubert (le 11 septembre 1888) qu’Élisa mourut à l’asile d’Illenau, près de
Bade. Comme il arrive, elle allait mieux quand elle s’y trouvait. Elle demandait d’elle-même, paraît-il,
à y être ramenée si elle sentait que son système nerveux allait échapper à son contrôle.
Roger Glachant.
Jünger en 1932

Ernst Jünger
Le Travailleur
(Éd. C. Bourgois)
Ce livre, comme tant d’autres en Allemagne dans ces années-là, est une réflexion sur la défaite de
1918. Et c’est un livre d’espérance : l’Allemagne avec sa force, sa vitalité. (et qui a été plutôt trahie
que vaincue, selon une opinion courante chez les nationalistes), doit trouver une issue triomphale à la
situation. Frobenius, dans Destins des civilisations, ne dit pas autre chose. Et Spengler, devant lequel
les sots font aujourd’hui la petite bouche, tout pessimiste qu’il est, laisse entrevoir lui aussi des jours
glorieux pour son pays.
Jünger, on l’oublie un peu trop, est un des héros de la Grande guerre (ils sont un nombre infime,
dans l’infanterie, à avoir reçu l’Ordre pour le mérites Ce sont Orages d’acier, Le Boqueteau 125, la
Guerre notre mère qui ont fait sa gloire, et tous ces livres exaltent la guerre, et les guerriers.
84:338
C’est à cause d’eux qu’on l’écoute, non pas à cause des notations romantiques et oniriques du Cœur
aventureux. Le Travailleur paraît en 1932, au moment où la République de Weimar expire. Il faut bien
dire que les Allemands ne la supportaient pas. Ils se partageaient entre ceux qui voulaient y échapper
par le communisme et ceux qui voulaient y échapper par le nationalisme. Ce fut Hitler, comme on sait,
qui tenait des deux, national et socialiste.
Il est certain que Jünger n’a rien à voir avec le N.S.D.A.P. Non seulement il l’a toujours nié, mais
on sait que les hitlériens le tenaient pour suspect. Il a frôlé de graves ennuis, frôlé seulement parce que
le chef de l’Allemagne ne désirait pas classer dans ses ennemis reconnus un héros célèbre de la guerre.
« Laissez Jünger tranquille », dit-il après la publication des Falaises de marbre.
Il fallait replacer ce livre dans son cadre, avant d’en parler. Le Travailleur passe pour un ouvrage
prophétique. C’est d’abord un livre né des circonstances du moment. Selon l’auteur lui-même, c’est
l’ouvrage où il s’est le plus rapproché « du pôle collectiviste ». N’oublions pas en le lisant le goût
allemand de tenir les deux bouts de la chaîne, ni le mot de Jacques Rivière : pour le Français, c’est ceci
ou cela, pour l’Allemand ceci et cela.
Ce qui frappe, c’est que l’essai est d’abord une critique féroce, emportée, de la république de Wei-
mar, et de la démocratie libérale. Julien Hervier qui le traduit (et le préface en rose, soit dit en passant)
rappelle que Bürger signifie bourgeois, mais aussi citoyen. Il serait trop simple de reporter sur le bour-
geois et la bourgeoisie, entendue au sens d’une classe, les sarcasmes et les condamnations qui touchent
en général la citoyenneté telle que nous l’entendons. Essayons de sortir de nos convenances. Il est
affirmé aujourd’hui que tout autre régime que celui de l’élection est une dictature totalitaire et exé-
crable. Ce que Nimier osait encore, en 1950, nommer la Restauration des démocraties (en évoquant,
cette fois à bon titre, « les fourgons de l’étranger ») est devenu sacré. Bafoué dans la pratique, mais
sacré. Pour lire Le Travailleur, il faut avoir dans l’esprit que Jünger écrit dans une époque antérieure,
où la liberté de critique est plus grande, et qu’il en use aussi gaillardement que nos « non-conformistes
des années 30 » (titre d’un essai de M. Loubet del Bayle).
Pour Jünger, on est, dans les années vingt, en train de sortir de l’âge du Tiers-État, de l’âge du bour-
geois. Et c’est tant mieux pour l’Allemagne, car l’Allemand « n’était pas un bon bourgeois ». Et en-
core : « L’Allemand était bien incapable de faire usage de cette liberté qu’on lui offrait avec toutes les
ressources de l’épée et de la persuasion, et qui trouvait son principe dans la proclamation des droits
universels de l’homme : cette liberté était pour lui un instrument sans aucun rapport avec ses organes
les plus intimes. » Voilà donc un auteur subversif, qui rejette les droits de l’homme et rappelle que
cette idéologie a été imposée par le traité de Versailles (l’épée et la persuasion).
85:338
Qu’était donc le bourgeois, maître du monde d’hier ? Il incarnait « l’unité du raisonnable et du mo-
ral ». Il héritait de la noblesse et du clergé, qu’il niait, mais dont il gardait le cadre général de pensée,
seulement aménagé selon ses besoins. Tenant, propriétaire en quelque sorte, de la raison et de la mo-
rale, il est assuré que tout litige doit se régler par la négociation. « Dès que le bourgeois peut discuter,
dès qu’il peut négocier, il est en sûreté. » Ne nous y trompons pas : au début, il n’a pas rechigné de-
vant la violence. Sa domination date de la Révolution française, « noces sanglantes de la bourgeoisie
avec la puissance ». Maintenant, c’est fini. Le règne du droit a commencé. Avec ses conséquences :
« Le bourgeois se voit réduit d’avance à la défensive… On voit s’esquisser ici les raisons pour les-
quelles la corporation des avocats a joué dès le départ un rôle privilégié dans la politique bourgeoise,
et pourquoi lors des guerres entre démocraties nationales, on discute âprement pour savoir quelle est la
victime de l’agression. C’est la gauche qui est la main de la défensive. »
Le bourgeois ne prend jamais l’offensive, il ne s’y risque pas, parce que, dit Jünger, l’élémentaire
est au-delà de sa sphère, et lui paraît irrationnel et immoral. En fait, le bourgeois peut être conquérant,
mais à condition de se protéger par des textes, de bonnes raisons. « Dans l’espace libéral, l’idéal n’est
pas la suprématie ouverte, mais la suprématie masquée, et corrélativement, l’esclavage masqué. » Au
faible on concédera, dans le domaine économique, un jardinet, en politique, un bulletin de vote.
Cette critique étonnante de la démocratie libérale n’a été relevée par personne, que je sache. Il n’y a
pas eu de crise de nerfs des médias (car c’est ainsi que se manifeste la critique aujourd’hui, c’est tout
de suite l’anathème), et Jünger semble rester un écrivain convenable, et chéri de l’Élysée.
Ce règne du bourgeois, du citoyen issu de la Révolution de 1789, est en train de s’achever, parce
que le temps a fait surgir un autre paysage social. Voici que s’impose la Figure du Travailleur, deux
termes qu’il faut expliquer.
« Le Travailleur », ce n’est pas l’ouvrier ou le prolétaire, et même s’il est enfermé, déformé, par le
vocabulaire bourgeois, pas question de voir en lui un quatrième État, avec lequel le troisième pourrait
encore une fois négocier, composer. Le Travailleur, qui peut être l’ouvrier, le technicien, mais aussi le
soldat, est une Figure nouvelle, qui va imposer à l’histoire une nouvelle orientation, à l’humanité une
nouvelle organisation, fondée sur des valeurs nouvelles. Pour exprimer ce changement, Jünger se sert
de l’image du sceau et de l’empreinte. Sur toutes choses, le sceau du Travailleur imprimera sa marque,
et c’est encore ne rien dire, il faudrait : les transformera jusqu’au cœur, les recomposera.
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A quels signes reconnaît-on ce bouleversement du paysage ? Ils sont partout. Les villes deviennent
chantiers, où s’élèvent et sont détruits sans cesse de nouveaux édifices, la production croit, tout mou-
vement s’accélère. La nature est atteinte : pollution de l’air, empoisonnement des eaux. Le sens de la
durée est en voie de disparition. L’individu s’efface devant le type. Il y a uniformisation, et le globe
tout entier est conçu comme unité. Le monde du Travailleur déborde largement le monde de
l’économie et de la machine, on l’a dit, et il englobe la fonction militaire : un de ses traits est d’ailleurs
l’organisation et la hiérarchie ; au nombre de ses vertus on voit le dévouement, l’obéissance,
l’héroïsme. « Le modèle de toute organisation est l’armée et non le contrat social. » En bien des
points, ce portrait du Travailleur correspond à un portrait de l’Allemand. C’est bien pourquoi Jünger
se félicite de l’apparition de la nouvelle ère : « l’aurore du Travailleur signe du même coup une nou-
velle aurore de l’Allemagne ».
Là est la limite de l’aspect prophétique de l’ouvrage de 1932. A ce moment-là, il n’y a pas, pour
Jünger, d’un côté les vaincus (l’Allemagne) de l’autre les vainqueurs (la France). Il y a ceux qui ac-
ceptent, accueillent le monde du Travailleur, et ce sont les vrais vainqueurs. Il en existe dans tous les
pays, mais il reste clair pour l’auteur que la France incarne par excellence le monde périmé du bour-
geois, du citoyen selon 89. Tout un passage du livre évoque la révolution allemande de 1918, où le
pays se décomposa :
« Cette monstrueuse tragi-comédie qui débuta par des conseils de travailleurs et de soldats dont les
membres se caractérisaient par le fait qu’ils n’avaient jamais ni travaillé ni combattu ; où ensuite le
concept bourgeois de liberté se démasqua comme un simple appétit de tranquillité et de pain ; qui con-
tinua ensuite par l’acte symbolique de reddition des armes et des vaisseaux ; qui osa non seulement
débattre de la possibilité d’une culpabilité allemande envers limage idéale de l’humanité mais n’hésita
pas à la reconnaître ; qui avec une inconcevable impudence tenta d’élever au rang d’un ordre allemand
les concepts les plus poussiéreux du libéralisme… »
Arrêtons la citation. Elle suffit pour montrer que si ce livre contient une prescience générale du
monde à naître, il est d’abord fondé sur la douleur du vaincu, et le patriotisme.
Ne sous-estimons pas, cependant, l’ampleur de la vision, dès ce moment-là. Jünger note : « … cet
événement dont la véritable ampleur est encore impossible à mesurer surpasse en importance non seu-
lement la Révolution française mais même la Réforme allemande ». Et il est bon de noter un des as-
pects essentiels du phénomène : « La technique, c’est-à-dire la mobilisation du monde par la Figure du
Travailleur, étant destructrice de toute foi en général, est aussi la puissance la plus résolument anti-
chrétienne qui soit apparue jusqu’ici. »
*
87:338
Et cependant, dans ce bouleversement général, la nation restait solide, aux yeux du visionnaire
(« une nouvelle aurore pour l’Allemagne »). Ce n’est que dans les œuvres d’après-guerre, et notam-
ment dans Le Mur du temps, que Jünger complète la description : l’histoire elle-même, et le Père, sont
appelés à s’abolir. L’État universel, nécessité par le règne de la technique, va imposer son uniforme.
« Si la Providence efface, c’est sans doute pour écrire », disait Joseph de Maistre (Considérations sur
la France). Voilà deux siècles en somme qu’Elle ne cesse d’effacer, et le tableau est redevenu presque
entièrement noir. Si Jünger adhérait (en 1932) avec enthousiasme à ce renouvellement de la face du
monde, s’il continue d’y adhérer dans les années cinquante et soixante (il répète : « Je veux ce que
veut la Terre. »), il me semble que son mouvement d’acceptation s’arrête, bute sur un point : le culte
dû aux morts, qu’il voit menacé, un des points sensibles qui séparent l’homme de l’animalité. Voyez
son roman d’Aladin.
Il est assuré que le Travailleur a imposé son empreinte sur le globe : le monde où nous sommes lui
appartient et ne ressemble plus à celui du début du siècle, partagé entre le bourgeois et le soldat. Ce-
pendant, l’État universel n’est pas près de se réaliser, et si les destructions s’achèvent, la domination
de la technique se heurte à des limites peu franchissables.
Julien Hervier, dans sa présentation du livre, affirme que Jünger lui-même a opposé au Travailleur
et à son univers uniforme et efficace deux Figures contraires : le rebelle (Traité du rebelle) et
l’anarque (Eumeswil). C’est se moquer. Rebelle ou anarque sont des clandestins, des marginaux qui
s’opposent en secret à la Figure dominante. Celle-ci continue de régner. Le rebelle, c’est l’homme qui
continue de s’opposer, mais en secret, dans un régime totalitaire, et si Jünger pense au régime hitlérien
dont il a fait l’expérience, il est clair qu’à la date où il écrit, il vise plus encore le communisme, qui
vient d’avaler une bonne tranche d’Europe. L’anarque (et non pas l’anarchiste), c’est l’homme qui ne
se rattache plus à une communauté vivante et agissante. Martin Venator, le héros d’Eumeswil, est his-
torien de son métier ; il sert de barman à une sorte de Caudillo, qui tient le pouvoir d’un coup d’État.
Venator n’est en aucun point un partisan de ce dictateur, mais qu’on ne s’y trompe pas, ses véritables
adversaires, ce sont les démocrates libéraux – y compris ceux de sa famille – qui reviennent au pou-
voir, ce qui le fait fuir.
88:338
Dans les deux cas, on se trouve devant des Figures d’opposition, non des Figures maîtresses. M.
Hervier aurait été mieux inspiré de se référer à une note de Jünger : « Le partenaire qui s’opposerait au
Travailleur serait l’homo ludens » (Soixante-dix s’efface, t. II, p. 92). La Figure qui peut-être équilibre,
mais peut-être menace celle du Travailleur, ne peut qu’être née dans son ombre, et garder son style.
Jeux et spectacles ont pris une place grandissante dans le monde de la production et des standards, et
ont été colorés par lui : ils sont uniformisants, et destinés à stimuler à leur tour la consommation.
Utiles pour compenser les contraintes de la vie technique, ils servent aussi à diffuser modes et mots
d’ordre. Ce sont des régulateurs de comportements. Mais ils en sont à déborder leur fonction. Ils ré-
pandent, valorisent, illustrent des sentiments et des attitudes nuisibles au monde du Travailleur. La
dérision, l’anarchie, la paresse, sans parler de la drogue : autant d’atteintes portées à l’efficacité et à
l’organisation de la technique. Et l’écologie elle-même en contrarie le mouvement. Or on voit se mul-
tiplier bateleurs, mendiants, clochards, toute la gamme des négateurs et des marginaux, dans le dé-
sordre idéologique le plus complet, avec comme seul point commun le rejet du Travailleur. La grande
différence avec le rebelle et l’anarque est que ces contradicteurs agissent au grand jour, sont glorifiés
par les médias, et ne sont d’ailleurs porteurs d’aucune pensée vraie. Ils ne gardent et ne propagent que
des sottises et des slogans indigents.
La Figure du Travailleur, même si elle impose son style même aux diverses variantes de l’homo lu-
dens, ne domine donc pas l’époque sans partage. Elle n’a pas imposé non plus sa politique. Où est « la
relève de la démocratie libérale ou de société par la démocratie du travail ou d’État » ? Même pas en
U.R.S.S. faute d’élan. La mobilisation des forces vitales a échoué, ou paraît suspecte (à l’Ouest). La
démocratie libérale ne perdure d’ailleurs qu’en utilisant tous les moyens de persuasion et de manipula-
tion que la publicité d’autre part utilise pour orienter la consommation. Les consciences sont moins
forcées que vidées. Mais il n’y a pas de lien authentique à la communauté.
Nous assistons au déclin des utopies du XIXe siècle. Un autre fait empêche la domination du Tra-
vailleur, et l’État universel qui en semblait la suite nécessaire. Le modèle occidental, vaincu, bafoué,
renié par lui-même est en pleine déconfiture, malgré l’illusion de quelques-uns qui le voient encore
triompher par la technique et par l’organisation politique (Parlements, élections etc …). En fait les
peuples non-occidentaux cherchent une voie qui leur soit propre. La révolution islamique en est un
exemple. Le terrible coup d’arrêt à l’occidentalisation qu’on vient de voir en Chine en est un autre. On
préfère y voir le dernier sursaut d’un régime usé. Je ne suis pas sinologue, mais je n’ai pas non plus les
préjugés de nos classes dirigeantes et informantes, convaincues que l’avenir du monde se formera dans
un moule unique, celui de notre propre régime politique.
89:338
Il me paraît qu’on vient de voir en Chine un repliement sur la tradition ancestrale, la décision de refu-
ser tout modèle extérieur : l’Amérique paraît aussi périlleuse aujourd’hui que l’U.R.S.S. il y a trente
ans. C’est encore une faille dans la domination du Travailleur. Par certains de ses traits, il est présent
partout, mais pour la vie politique du groupe, les peuples vigoureux modèlent et déforment à leur
usage le vêtement qu’il apportait. Et après l’échec de l’État universel, ce qui risque d’apparaître c’est
l’opposition passionnée, violente, de trois ou quatre grandes formations – dont plusieurs ne sont li-
sibles actuellement qu’en pointillés sur la carte du globe.
Même si la traduction de l’ouvrage de Jünger est si tardive (57 ans ont passé) qu’il est aisé d’en
montrer les limites et les erreurs, il s’agit d’un grand livre – et qu’on peut dire prophétique à certains
égards. Mais déjà nous avons changé de route.
Georges Laffly.

De Benoîte Groult à Léon Bloy


Je l’avoue, j’ai relu plusieurs fois Ainsi soit-elle de Benoîte Groult. Certes, nous ne sommes pas de
la même chapelle, et il y a des pages insupportables sur la civilisation chrétienne, l’avortement, la li-
cence sexuelle. Mais elle a le mérite de protester avec une belle vigueur contre ceux qui croient et qui
disent que « la femme n’est qu’un c… ». Et qui sont légion (voir en son entier le remarquable chapitre
IV). Mettant de côté l’aspect volontairement provocateur de B. Groult, il y a souvent des notations très
justes qu’on ne peut qu’approuver (p. 196)
« Les livres éroto-pornographiques ont le grave inconvénient d’être tristes, ceux qui sont écrits par
des hommes, du moins… Nous progressons là en terrain connu et sous la houlette du « divin Mar-
quis », qui eut du moins le mérite de manifester ouvertement le plus monstrueux mépris de la femme
qui ait jamais fondé une philosophie. Sa réhabilitation aujourd’hui devrait nous mettre en garde. »…
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« Sous couvert d’exalter cette liberté de mœurs qu’a apportée la révolution sexuelle, il s’agissait de
traiter toutes les femmes comme des putains en puissance, contrebalançant ainsi les droits qu’elles
venaient d’acquérir, par l’avilissement, la souillure et la torture, présentés sous l’emballage artistique
de l’érotisme ou de la pornographie. Comme la vertu avait été obligatoire, il fallait que la licence de-
vînt un devoir, théorie dont on trouve un écho sordide dans un certain nombre de comportements mas-
culins d’aujourd’hui. – Tu n’es plus vierge ? Alors pourquoi fais-tu tant d’histoires ? »
Mais il faut lire les pages insoutenables (et magistrales) que Benoîte Groult consacre à ces pratiques
terrifiantes de l’islam que sont l’infibulation et l’excision pratiquées aujourd’hui jusqu’à Paris. Quand
on pense que des millions de femmes sont soumises à ces horreurs, et conditionnées dès leur plus
jeune âge à les accepter, les camarades de Benoîte Groult et certaines militantes du MLF feraient bien
de réfléchir avant de militer en faveur de l’islam. De méditer sur ce que l’islam réserve à la femme
voilée, confisquée, meurtrie, traumatisée, torturée et même sodomisée, dans ces harems conjugaux qui
sont aujourd’hui, encore plus que jamais, de véritables bagnes. « La législation musulmane interdit à la
femme ce que celle-ci revendique aujourd’hui et qu’elle appelle ses droits, et qui ne constitue qu’une
agression contre les droits qui ont été conférés aux hommes seuls. » (1952, Al Misri, par le Cheikh
Hasanam Makhluf, cité dans la Documentation française, n° 2418.)
*
La psychanalyse de l’inventeur de la « libido », Sigmund Freud, est elle aussi remarquablement ana-
lysée par B. Groult, dans ses racines et ses conséquences anti-féministes, ce qui fait justement appa-
raître ce bon vieux Sigmund quelque peu « ringard » ! : « Puritain de nature et judaïque de formation,
Freud reste profondément convaincu que l’homme est le modèle idéal de l’humanité et qu’il n’existe
qu’un organe sexuel valable : le phallus. En conséquence, il a pensé toute la psychanalyse au mascu-
lin, du complexe d’Œdipe au complexe de castration… Tout le drame de la femme est là : Freud la
regarde du haut de ses testicules, elle n’est pour lui qu’un homme castré et qui en a la douloureuse
conscience. » (p 135/136, de l’édition « Le Grand Livre ».)
On se prend à rêver sur ce qui pourrait se passer si B. Groult, en se déplaçant quelque peu, pouvait
se rendre compte que sa défense de la femme, dépouillée des outrances de la polémique et des scories
de l’actualité, est en réalité un héritage de l’authentique civilisation chrétienne du XIIe siècle de notre
Moyen Age, le plus haut moment de l’esprit humain, où tout est resté un peu en équilibre, avant la
dégringolade vers la décadence moderne. Et dont nous vivons sur les restes en attendant d’être sub-
mergés par la barbarie khomeyniste et la tyrannie communiste.
91:338
C’est pourtant bien au Moyen Age, celui du XIIe siècle, que l’Église défend la liberté du mariage
d’amour, contre les unions imposées, vestiges de l’antiquité et de la barbarie. « Une puissance a lutté
contre ces unions imposées, et c’est l’Église, écrit Régine Pernoud dans Pour en finir avec le Moyen
Age, elle a multiplié dans le droit canonique les causes de nullité, n’a cessé de réclamer la liberté pour
ceux qui s’engagent l’un envers l’autre et s’est souvent montrée assez indulgente pour tolérer en fait la
rupture de liens imposés – beaucoup plus alors que par la suite, remarquons-le. C’est d’ailleurs une
constatation qui relève de la simple évidence que les progrès du libre choix des époux ont partout ac-
compagné les progrès de la diffusion du christianisme. Aujourd’hui encore c’est en pays chrétiens que
cette liberté, si justement revendiquée, est reconnue par les lois alors qu’en pays musulmans ou dans
les pays d’Extrême-Orient cette liberté, qui nous paraît essentielle, n’existe pas ou n’a été que très
récemment accordée. »
Les femmes des pays musulmans ne s’y trompent pas, elles, qui essaient de s’en sortir dès qu’elles
le peuvent, d’une manière ou d’une autre, notamment en épousant des Européens.
*
On est tenté de rapprocher le combat de B. Groult dans ce qu’il a de meilleur, de ces lignes que
Léon Bloy écrivait à celle qui devait devenir sa femme, à peu près à la même époque où sévirent Freud
et Victor Margueritte : « Il semble que les lois sociales fondées sur le christianisme devraient agir vic-
torieusement sur ma pensée, n’est-ce pas ? Le mariage, vaille que vaille, tel qu’il se pratique depuis
des siècles dans l’univers, pour le refrènement des débauches et la multiplication de notre espèce dou-
loureuse, l’union sanctionnée par Dieu de deux êtres que je suppose même de bonne volonté, l’un
apportant la droiture la plus généreuse, et l’autre la résignation la plus héroïque, en vue d’accomplir
une loi d’ordre divin, – encore une fois, cela devrait m’apparaître une des réalités des plus respectables
et des plus saintes. Eh ! bien, non, mille fois non, je suis ainsi formé que cette chose me paraît intolé-
rable et monstrueuse, du côté de la femme, sans l’intervention de l’amour (p. 74 des Lettres à sa fian-
cée)… Toutes les femmes que j’ai pu connaître dans mon pays, toutes sans exception, ont une idée qui
doit être universelle, car la nature humaine est identique de partout. Elle a le même fond de pressenti-
ment et le même capital de sottises. Cette idée, c’est qu’elles ont un secret que nul homme n’est ca-
pable de pénétrer (…). Il n’y a pour la femme – créature temporairement, provisoirement inférieure,
que deux manières d’être : la maternité la plus auguste ou le titre et la qualité d’un instrument de plai-
sir, l’amour pur ou l’amour impur. En d’autres termes, la Sainteté ou la Prostitution ; Marie-
Magdeleine avant ou Marie-Magdeleine après.
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Entre les deux il n’y a que l’Honnête Femme, c’est-à-dire la femelle du Bourgeois (12), du réprouvé
absolu que nul holocauste ne peut racheter… Toute femme, qu’elle le sache ou quelle l’ignore, est
persuadée que son sexe est le Paradis. Plantaverat autem Dominus Deus Paradisum voluptatis a
principio, etc. (Gen. II,8). Par conséquent nulle prière, nulle pénitence, nul martyre n’ont une suffi-

12 – (1) Il faut noter que dans le vocabulaire extrêmement symbolique de Léon Bloy le mot « Bourgeois »
n’indique pas une catégorie sociale définie, mais ce qui est le contraire de l’artiste, du héros ou du saint.
sante efficacité d’impétration pour obtenir cet inestimable joyau que le poids en diamants des nébu-
leuses ne pourrait payer. Qu’on juge de ce qu’elle donne quand elle se donne et qu’on mesure son
sacrilège quand elle se vend. Assurément cela est d’un ridicule prodigieux. Mais voici ma conclusion
fort inattendue. La femme a RAISON de croire tout cela et de le prétendre ridiculement. Elle a infini-
ment raison, puisque cette partie de son corps a été le tabernacle du Dieu vivant et que nul ne peut
assigner de bornes à la solidarité de ce confondant mystère… »
Nous voilà furieusement loin, n’est-ce pas, de la « femme n’est qu’un c… », puisque le sexe de la
femme, par solidarité avec celui de la Vierge, est ainsi assimilé au Paradis Terrestre, gardé depuis la
Chute, par un Ange redoutable.
Hervé de Sain- Méen.

De beaux livres d’enfants pour Noël


Les tendres histoires, pleines de poésie, séduisent presque tous les petits enfants leur faisant croire à
un monde beau et gentil tel qu’ils en rêvent. Pour Noël il faut leur offrir de quoi ouvrir de grands yeux
et crier à la merveille. C’est le moment.
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Dans le style intimiste La maison de Robin et Ninette a tous les charmes qui conviennent.
Ces deux familles souris qui marient leurs enfants sont dans l’effervescence. C’est un mariage vrai
de vrai, pour toujours, avec belle robe blanche et voile de tulle. Ce qui surtout est ravissant c’est
l’univers créé par une imagerie délicate. Un dessin tout fin, des personnages candides, des couleurs
fraîches et des compositions poétiques font un ensemble tout à la gloire de la vie de famille (6-7 ans.
Heather S. Buchanan, éditions Gautier-Languereau, 1988, 38 pages, 62 francs).
D’un style très particulier, mais qui plaît aux enfants par sa qualité de rêverie, Rendez-vous à la
Tour Eiffel est aussi un joli cadeau à faire. C’est ici que l’on découvre Gratte-Paillette, le clown, et
l’éléphant qui fut attaché à un ballon pour monter tout là-haut voir sous le nez la Tour Eiffel. Presque
pas de texte, mais une farandole de personnages rutilants de rouge et de vert. Pas de paysage mais,
hors du temps, les gens du cirque, en promenade dans un album tout en hauteur dont le fond beige
laisse deviner des transparences des pommelés dans l’air. Il y a une étonnante atmosphère créée avec
des moyens très sobres et le tout a beaucoup de caractère. Le cirque en promenade venant rencontrer la
grand’mère du gentil Gratte-Paillette laisse un souvenir chatoyant du meilleur aloi. (Texte et illustra-
tions de Elzbieta, éditions l’École des loisirs, collection : « Pastel », 26 pages, 1989, 71 frs 50.)
Dans le genre bon enfant, Lapin dans son jardin est une aventure très instructive sans tomber dans
le genre prédicant.
Un drôle de coup arrive à Lapin qui, fatigué par une journée de jardinage, est pris de paresse pour
faire son dîner. Écureuil, venu l’aider, est un gâte-sauce de première force, Belette une sotte qui accen-
tue la pagaille et Hérisson, promu homme-de-ménage une catastrophe supplémentaire. Lapin dans sa
maison en déroute préfère se débrouiller seul ! Les rouges, les roux, les beiges, créent une maison au
décor sympathique et les animaux expressifs soulignent le côté familier de l’aventure. Les 6-9 ans
comprendront ce qu’il en ressort : il est plus sage dans la vie de ne compter que sur soi-même ! (Lisa
Mac Cue et Judy Delton, éditions Gautier-Languereau, 36 pages, 1989, 52 frs.)
Pour combler les curieux, ceux qui veulent toujours savoir comment ça marche. Quel temps fera-t-il
est un très joli travail, soigné au possible. La page de garde est à elle seule un tableau aux teintes pastel
qui déjà ouvre sur le ciel. (Il ne faut pas confondre cet album avec « Quel temps fait-il » paru l’année
dernière.) Que l’on y pense ! Faire un ensemble avec des instruments hétéroclites, des plantes, des
bêtes, des toits et des nuages. Quelle véritable difficulté ! Voilà pourtant qui est fait. La grenouille, le
chat, l’hippocampe, les girouettes, les saints, font bon ménage dans une excellente mise en page qui
met chacun à sa place.
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Un ex-voto rappelle les protections de la Sainte Vierge, et le texte très simple clarifie toutes choses. Ce
qui retient surtout est que ce livre a été peint ici. Pas de doute, les ciels légers, les lointains délicats
sont bien de chez nous. Aussi les 8 à 10 ans voyageront-ils avec plaisir entre vents frivolants et trou-
peau de nuages. (Marthe Seguin-Fontès, éditions Gautier-Languereau, collection : « J’ai descendu
dans mon jardin », 30 pages de renseignements météorologiques, celle d’hier et la météo
d’aujourd’hui, 1989, 35 frs.)
Les aventures de Simplicius, nous emportent vers la guerre de Trente Ans quand l’Allemagne était
dans les soubresauts et les transes. Simplicius est ce gars drôlichon et benêt, qui en fait de toutes sortes
mais sen tire toujours et qui remplit l’album de sa mouvance à travers la guerre. Danièle Maja,
l’illustratrice, emporte le morceau en créant une bourrasque d’images. Elle souligne la rondeur, la
gaîté de l’histoire avec des images bondissantes, au dessin tout ce qu’il y a de plus enlevé. Ici passent
les jours et les choses de la vie : la guerre et la fête, les jeunes filles, les comédiens, les heurs et les
malheurs des paysans du Rhin. Des bruns, des violets vont bien à l’histoire. Épatant ! Seulement il faut
un nez fin, un petit littéraire dans les 12 ans déjà, et bien entraîné par quelqu’un à goûter un texte. (Pa-
trice Gauthier, images de Danièle Maja, 44 pages, éditions Hachette-Jeunesse, 1988, 92 frs.)
Pour le même âge, les Sept corbeaux des frères Grimm, peut-être même pour les 10-11 ans s’ils sont
bons lecteurs, apportent quelques contes aux personnages burinés : que ce soient les animaux des Mu-
siciens de la ville de Brême, le vieil homme à la femme impossible et qui en veut toujours plus, la
princesse, l’ours, les frères Grimm d’un seul trait savent planter leurs personnages. L’action rapide,
l’intérêt soutenu, le dépaysement perpétuel d’un conte à l’autre, autant de qualités pour retenir son
lecteur en haleine. En revanche, l’illustration en noir et blanc accentue l’aspect rêverie féerique atten-
drissant l’ensemble. C’est ce que l’on appelle un livre à texte dont le papier, la présentation genre
poche ne comptent pas. (Jacob et Wilhelm Grimm, éditions Flammarion, collection : « Castor-
Poche », 128 pages, 1989, 17 frs.)
Revenons aux petits, si heureux de faire craquer des papiers, de dénouer des faveurs et de découvrir
une belle histoire.
Oncle Henry a disparu va les ravir, ceux-là, leur découvrant un pays inconnu, là où la famille des
bêtes a les mêmes problèmes que celle des hommes.
Oncle Henry a donc été enlevé par les méchants, proprement récupéré par ses neveux et sa répara-
tion – faite en très grand secret – du vieux train de Petit-Bourg, ne sera pas mise en pièces.
Là-dessus nous voici partis dans un pays qui ressemble à l’Angleterre. Neige blanche aux reflets
roses. Petits personnages désuets et gentils. L’hiver pâle et la finesse des arbres donnent une poésie
délicate à un texte qui, lui, tombe franchement à plat. C’est de ces images que l’enfant se souviendra,
et de la beauté du livre, soigné, fini, parfait. (Cynthia et Bryan Paterson, éditions Gautier-Languereau,
collection « Les aventures des Trotte-Menu », 36 pages, 1989, 34 frs 20.)
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Les régates du Petit-Bourg, des mêmes auteurs, est encore plus réussi. Comment Marceau Souri-
ceau, Colin Lapin et Léon Hérisson vont essayer de gagner les régates contre les rats, voilà toute
l’affaire. Pour avoir sauvé les lapins ils arriveront seconds. Qu’importe si la queue en trompette et les
moustaches bien droites on a préféré la camaraderie, tandis que d’autres trichent !
Vous dire les frimousses, les nez pointus, museaux moustachus, les yeux rieurs et les petits derrières
bien replets est impossible. Toute la gentillesse du monde transpire des maisons chaudes aux fouillis
sympathiques. Comme le précédent ce livre est vraiment le cadeau, du plus bel effet, que l’on voudra
garder après lecture. (Cynthia et Bryan Paterson, éditions Gautier-Languereau, collection : « Les aven-
tures des Trotte-Menu », 36 pages, 1989, 34 frs 20.)
La vraie place des étoiles nous raconte l’histoire de Nora qui vit dans la maison de sa grand’mère et
la nuit voit s’ouvrir le coffre aux jouets. La vie secrète des joujoux veut bien se dévoiler à la petite
fille… Alors Nora demande que l’on aille lui chercher les étoiles. Et voilà que dans son châle les jou-
joux lui rapportent une jonchée lumineuse qui transforme la chambre d’enfant en palais féerique. Un
clair bleuté émane d’elle, qui crée un moment de merveille, de jeux mystérieux avec le châle à lu-
mières. Le ciel est devenu si vide et si triste qu’elle lui rend ses étoiles car là est leur vraie place.
Le talent de Satomi Ichikawa pour une fois s’illumine de douceur faisant vivre les objets par
l’intérieur d’un bonheur subtil. Toute la belle maison en est pleine et les mouvements ondoyants du
châle qui ruisselle d’étoiles un vrai moment de beauté. Ici plus de teintes froides et tristes comme elle
en avait le secret. Des mauves rosés, des tiédeurs dans la palette, donnent à cet album des finesses
d’estampes japonaises. (Satomi Ichikawa, éditions l’École des Loisirs, 34 pages, 1989, 65 frs.)
En cette fête religieuse il y a deux albums de spiritualité qui méritent une attention particulière :
La trahison de Judas et Le mystère de la croix.
Tous deux mis en bandes dessinées par Pilamm font passer le souffle du véritable Évangile. Il y a
beaucoup d’inspiration dans ces B.D. et de la meilleure. D’aucuns s’étonneront peut-être que les ca-
ractères soient un peu trop burinés car les pharisiens ont une silhouette qui révèle mieux qu’un long,
texte les pensées de leur âme. De toutes façons ils étaient bien ces exécrables scro-gno-gno ès doctrine
que Pilamm ne rate pas au passage. Que Judas soit vert de jalousie, d’autres gris de colère leur va as-
sez bien. Où est la finalité de ces albums ? – Que l’Évangile passe. – Eh bien, il passe ! En plus, ces
images sont pleines de lumière et d’artistiques intentions.
96:338
L’orthodoxie étant parfaite – même si l’Évangile n’est pas textuellement cité – mystères et miracles ne
sont point occultés. Ces albums font partie de ces quelques ouvrages indispensables à l’éducation reli-
gieuse des enfants de moins de 10 ans. Toute famille devrait les avoir. (Pilamm, éditions Brépols, 32
pages, réimpression 1987, collection : « La Bonne Nouvelle », 39 frs l’exemplaire.)
*
La dernière harde, vous connaissez ?
Il y a pour les lecteurs qui aiment le style de Maurice Genevoix cette vie simple et magnifique du
Rouge, le grand cerf, héros de cette histoire.
Peu d’ouvrages, peut-être, savent dire la vie simple et dangereuse d’une bête dans sa foret natale
avec une richesse de vocabulaire telle, une telle perfection dans les tableaux. Le Rouge, la Brehaigne,
les chiens, les hommes et la forêt des quatre saisons avec ses dangers, ses rumeurs, quel monde !
Tout un public de 12 à 14 ans, pourvu qu il soit entraîné au beau style peut se délecter de ces
phrases pesées au trébuchet. C’est écrit de main de maître. (Maurice Genevoix de l’Académie fran-
çaise, éditions Flammarion, collection : « G.E », 284 pages, 1988, 32 francs.)
Il y a pour finir, un mini-livre qui semble vous faire signe pour le plaisir de le voir de près. Micros-
copique (10,50  7,50 cm) c’est l’histoire du Petit jardinier. Je vous ai déjà raconté cette histoire de
fleur snob qui voulait vivre dans le jardin d’à côté et s’y trouvait si malheureuse. C’était déjà joli peint
en grand. Si petit, l’ensemble prend l’aspect d’un bouquet, précieux, rutilant de couleurs ensoleillées.
Pour accrocher par un ruban à un cadeau un peu mince, il donnerait à celui-ci une qualité de fini dans
la tendresse. Pourquoi ne pas amorcer à l’idée de livre un petit enfant qui trouverait l’affaire à sa
taille ? (Le petit jardinier, Bernadette Maria Sheidl, 30 pages, 1989, éditions Nord-Sud, 11 frs 40.)
France Beaucoudray.

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Lectures et recensions

Hervé de Blignières
Sur ma vie
(DMM et CNJA)

Cet album réunit un certain nombre de témoignages sur le colonel de Blignières ; ceux de ses fils
d’abord, ceux de ses compagnons d’armes et de ses amis : le colonel Argoud, le capitaine Boutot, le
général Lecomte, Dom Gérard et bien d’autres. On y trouvera aussi des textes du colonel, souvenirs,
essais moraux et politiques.
On ne présente pas le colonel de Blignières aux lecteurs d’ITINÉRAIRES, où il a écrit à plusieurs re-
prises. Que dire de lui, sinon que ce cavalier était un chevalier. Il voulait donner pour titre à ses mé-
moires (inachevés) Contre-courant. C’est bien cela. Ce lieutenant de vingt-cinq ans charge à cheval,
mousqueton au poing, les blindés de Rommel. Sa division devait être mécanisée, mais la chose traî-
nait. Hervé de Blignières, malgré d’étonnantes tentatives d’évasion, resta quatre ans prisonnier. De 48
à 56, il fait deux « séjours » en Indochine. La première fois avec le 1er étranger de cavalerie. Il y est
blessé le même jour qu’André Boutot, et c’est le maréchal des logis Degueldre qui le ramène à l’abri.
Puis ce sera l’Algérie, à la tête de ce même 1er R.E.C., et les combats dans les Aurès, l’espoir de la
victoire annulé par une politique qui se croit habile et prépare des désastres futurs (nous commençons
seulement à l’éprouver). Nommé à l’état-major de l’armée, Hervé de Blignières, tout en préparant la
guerre nucléaire, ne perdait pas de vue l’Algérie. Il met au point le putsch d’avril 61, tout en déplorant
que l’opération se prépare au grand jour. Il sera arrêté en septembre, condamné, et libéré seulement à
la fin de 1965. C’est en prison qu’il écrit Demain, l’armée française, une réflexion qui servira long-
temps à ses cadets.
La fin de sa vie active sera occupée par la formation des cadres dans les écoles de la Chambre de
commerce de Paris, puis par la gestion du domaine familial où il se retire. Atteint d’un cancer, il meurt
au début de l’année.
Telle fut sa vie, si on la résume rapidement. L’album très émouvant qu’a conçu Hugues de Bli-
gnières en dit un peu plus. Il montre dans ce soldat un chrétien. Il nous fait aussi ressentir plus forte-
ment le déficit, le gaspillage qu’a constitué pour la France la mauvaise utilisation d’hommes comme le
colonel de Blignières. Mal utilisés, puis rejetés comme si nous disposions d’un capital infini de cer-
veaux et de vertus civiques. Comme si le pays avait trop de bons serviteurs ! La France s’est ainsi
privée en même temps d’Argoud, d’A. Jacomet, de combien d’autres. Ce fut un crime.
Georges Laffly.

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Pierre Chaunu
Le grand déclassement
(Laffont)

Submergés de livres sur la Révolution, vous devez vous dire que cela suffit, qu’on n’en parle plus,
qu’on passe à autre chose. Je suis de mon côté bien en retard pour signaler ce livre. Mais il est certain
qu’un livre est un objet durable, et pas un fruit de saison. Il n’est donc pas du tout trop tard pour re-
commander vivement la lecture d’un ouvrage qui fait le point de la question, et remet les choses au
point.
Pierre Chaunu est un bon républicain, il me semble. Cela ne l’empêche pas de refuser, de toutes ses
forces, l’entreprise de propagande et d’abêtissement public dans laquelle I’État nous a enfoncés depuis
un an. Jamais argent gaspillé si honteusement, au service de l’imposture. Si au moins cet anniversaire
avait tenté de rendre aux Français un peu de fierté de leur passé. On a fait de telle sorte qu’on les a
surtout familiarisés avec la guillotine et les bonheurs de la guerre civile. On a vu des bambins crier : à
mort, et les bons parents sen réjouir.
Que se passait-il en 1789 ? La France est prospère, féconde (28 millions d’habitants, le pays le plus
peuplé d’Europe, à la limite de ce que peut supporter une économie essentiellement agricole). L’État
est sclérosé : les privilégiés, et c’est d’abord les membres des Parlements, la noblesse de robe, blo-
quent toute réforme. Louis XVI à son avènement a le tort de les rappeler, revenant sur le coup
d’audace de son grand-père. Et puis la France a déjà le goût de se dénigrer, de trouver plus intelligents
ceux qui débinent.
Les membres des États généraux choisis de façon absurde, une machine se met en marche que per-
sonne ne contrôle. C’est la Révolution inflation, famine, destruction du patrimoine, ruine
de l’enseignement, persécution religieuse, guerre civile, délation et massacres. Dans ces années, la
France prend un retard qu’elle ne rattrapera pas. Plus secrètement, elle perd confiance en elle-même.
L’instinct de vie meurt en elle : jamais elle ne retrouvera la fécondité exubérante qui était la sienne.
Pierre Chaunu dresse ce bilan sinistre en s’appuyant sur les travaux récents les plus sûrs. L’ampleur de
son information et la vivacité de sa démonstration font de son livre une œuvre nécessaire.
G. L.

99:338
Catherine Fauln
Cinquante poèmes
(A l’enseigne de la flûte enchantée)

Voilà près d’un an que j’aurais dû signaler ce petit volume. Je reculais par timidité. Ce n’est pas
simple de parler de poésie, en essayant de donner l’envie d’y aller voir.
L’auteur est une jeune femme belge, morte au Mexique en 1951. Elle n’avait pas quarante ans.
Alexis Curvers, qui préface le livre, nous donne ces détails. Catherine Fauln lui avait laissé ses poèmes
inédits. Il les a publiés dans des revues. Il rassemble aujourd’hui l’ensemble de l’œuvre. Ce n’est pas
facile de faire éditer un poète. Mais le temps passé nous fait mieux mesurer que cet ouvrage ne doit
rien à la mode. C’est une voix personnelle et pure que l’on entend ici, non pas la voix d’une époque.
Comme on sait, il y a pour chaque génération, deux ou trois poètes qui sont dans l’air du temps, et que
la plupart des autres recopient sans même sen rendre compte. Vers 1950, c’était Eluard, et un peu
Jouve. Pas de trace d’une telle contamination, ici (ni non plus d’une autre, plus ancienne).
Plus on avance dans l’œuvre, plus les poèmes deviennent réguliers. Je n’applaudis pas. Je constate.
Catherine Fauln, nous dit Curvers, était admirée par Vincent Muselli. Mais son art n’est pas non plus
dans l’orbite de ce savant artiste du vers. J’y trouve quelque chose d’ingénu, de transparent. On se
croirait au premier matin du monde.
Voici la fin de Statue en marche, écrit en 1943 :
Immobile, je sais l’immense et l’univers.
J’écoute au fond du temps les licornes se plaindre
Et tout mon corps perçoit, bien mieux que de l’atteindre,
Le bal silencieux des algues dans la mer.
A l’aube, de nouveau statue sous la pluie,
Un cortège me joint, d’adolescents vainqueurs.
Et le plus pur d’entre eux porte près de son cœur
Le lys qui fleurissait pour moi en Barbarie.
Georges Laffly.

(Voici l’adresse de l’éditeur : Librairie Dérive, 2, place des Martyrs, 48000 Verviers, Belgique.)
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Guglielmo Ferrero
Pouvoir, les génies invisibles de la cité
(Le livre de poche – Essais)

Écrit pendant la dernière guerre, ce livre du célèbre historien italien a paru en 1943 à New York,
chez Brentano. Le voilà qui nous revient. Et selon l’éditeur, avec lui, Ferrero aurait « donné au XXe
siècle son classique de la philosophie politique ». Ce langage publicitaire est fortement hyperbolique.
De fait, voilà un ouvrage intéressant, confus, curieux mélange d’intuitions justes, de préjugés
d’époque et de dadas propres à l’auteur.
On est bien étonné de voir quelle vision romanesque se fait de notre histoire un homme du métier. Il
est vrai que sa spécialité était la Rome antique. On espère qu"il s’y montrait plus scrupuleux.
Ferrero nous dit que c’est Mussolini qui lui a fait comprendre Napoléon, et que le fascisme lui a
éclairé la Révolution française. Qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas pour faire l’éloge de ces
hommes et de ces régimes. Mussolini et Bonaparte, pour Ferrero, ce sont des hommes qui ont peur, et,
ayant peur, deviennent criminels. Pourquoi cette peur ? parce qu’ils savent qu’aucune légitimité ne les
porte. Nous voilà donc avec l’idée de légitimité, dont le parrain comme on sait fut Talleyrand. Pour sa
part, Ferrero qui a l’esprit large en connaît quatre formes : l’élection, l’hérédité, le principe aristo-
monarchique, le principe démocratique. Dans tous les cas, il s’agit de principes limités, partiels, dont
on peut toujours montrer l’absurdité. Le suffrage universel fait décider par des ignares. L’hérédité peut
désigner un pauvre d’esprit. Mais ces principes sont efficaces quand on y croit. Heureux le peuple qui
a confiance dans la légitimité propre à son pays.
Cela posé, qui semble très juste, Ferrero affirme que Napoléon n’a aucune légitimité, puisqu’il es-
camote le pouvoir populaire sur lequel il est fondé. Il est amené à créer un système représentatif de
pure forme, à supprimer la liberté de la presse, et à étourdir les Français de guerres et de propagande.
Autre notion : la quasi-légitimité, dont il est donné deux exemples, le règne de Louis-Philippe et la
monarchie italienne du Risorgimento, jusqu’à la marche sur Rome. Dans les deux cas, il y a mixte de
deux principes (le suffrage et l’hérédité). Le pouvoir arrive à durer, mais en trichant. Là, je ne suis pas
très sûr de la pensée de Ferrero. Il affirme que cette quasi-légitimité pourrait se pérenniser et devenir
avec le temps légitimité véritable. Et, d’un autre côté, il voit dans une telle situation un état de fait
forcément fragile. D’ailleurs, l’un finit en 1848, l’autre en 1922.
On remarquera cette indulgence pour Louis-Philippe. Aucune allusion aux émeutes durement ré-
primées, à Paris (rue Transnonain), à Lyon etc. Cela contraste avec la sévérité envers le Premier Con-
sul, qui eut affaire à des complots (Cadoudal y perdit la vie), mais non à des révoltes populaires. Je ne
veux pas faire de Bonaparte un innocent. Mais il faut croire qu’après dix ans de révolution, sa tyrannie
paraissait salutaire et douce.
101:338
Et il fallait avoir la capacité de l’imposer. C’est un mérite rare. Je pense que ce qui l’emporte, sans
doute, dans l’esprit de l’auteur, c’est que Louis-Philippe fut le roi de la paix, contre les agités bonapar-
tistes et républicains, qui finiront, après lui, par mener la France à Sedan. Et ce roi méconnu, méprisé
même par tant de bouillants monarchistes, tenta de réconcilier les deux France, celle de la monarchie
et celle de la Révolution (j’espère que Péguy lui en savait gré). Cette tâche vous rend suspect à tous.
Ferrero note qu’elle avait déjà été tentée par Louis XVIII auquel (comme Balzac) il reconnaît du gé-
nie.
Ce qui m’arrête dans ce livre, c’est que l’auteur semble assez naïf pour ne pas savoir que tout pou-
voir naît d’un coup d’État. C’est le cas de toutes nos Républiques, mais c’était déjà celui d’Hugues
Capet, qui se substitua à un Carolingien bien vivant. Et Pépin, trois siècles avant… Il y a des coups
d’État nécessaires à la vie du corps politique, telle est la leçon de l’histoire. Il y a des moments où la
légitimité en exercice (prenons le mot au sens large de Ferrero) est exsangue et semble mourir. Il faut
alors qu’un homme ou un groupe d’hommes fonde le pouvoir une nouvelle fois, le recharge de la ma-
gie qui s’est évanouie. Louis XVI laisse échapper le sceptre de ses mains. Le pouvoir passe à quelques
meneurs, qui s’éliminent l’un après l’autre. Quand Bonaparte rentre d’Égypte, le Directoire n’a qu’un
spectre de pouvoir, c’est ce que Ferrero ne voit pas. Le Premier Consul sera si bien un fondateur que
de nos jours encore nos lois portent sa marque. La légitimité, c’est un principe, mais il faut qu’un
homme l’impose et sache le faire durer. Deux opérations distinctes, dont aucune n’est facile. Au mo-
ment de l’instauration du pouvoir, l’obéissance est fragile : le peuple n’est pas encore habitué.
Cette plante nouvelle doit être protégée. Ce n’est pas pour lui que Bonaparte a peur, et sa peur ne
vient pas des tourments que lui infligerait un « génie invisible », comme le croit romanesquement
Ferrero. Bonaparte sait qu’il peut compter sur la fidélité, et même l’enthousiasme, de la majorité (que
celle-ci ait raison ou tort, c’est une autre affaire). Mais il sait aussi que son œuvre n’a pas pris racine.
Un souffle peut la détruire une autre légitimité existe, qui a quinze siècles derrière elle, et les Français
ont encore un peu de mémoire, on ne leur a pas trop bourré le crâne. Les complots royalistes se multi-
plient dans les premières années du siècle parce qu’il faut faire vite. Si Bonaparte s’installe, si on
prend l’habitude de lui obéir, le roi perd ses chances. Les républicains aussi complotent, mais ils re-
présentent trop de mauvais souvenirs, encore tout frais. Ils sont moins dangereux. Voilà la situation
réelle. Et il faut bien dire que le sang de Cadoudal, ni celui du duc d’Enghien n’ébranlent vraiment la
confiance des Français. Pas plus, n’est-ce pas, que la confiance des Italiens ne manqua à Mussolini,
même après le meurtre de Matteoti (où le Duce avait sans doute moins de part que Bonaparte dans
celui du jeune Condé). Voilà que je m’approche des choses dont il ne faut pas parler, ou tout au moins
dont on n’a le droit de parler que dans les termes reçus. On nous parle beaucoup de la censure et des
opinions obligées vers 1828, dans les salons de la Restauration. Et si nous regardions un peu ce qui se
fait sous notre nez ?
Après cela, je ne suis évidemment pas mussolinien. Le duce s’est fait des idées bien bizarres sur la
volonté de puissance des Italiens, ou sur sa capacité à leur inspirer ce genre d’ambitions. C’est cette
faute de calcul qui l’a perdu, à la fin, et non pas la vengeance occulte d’un génie invisible. Ferrero
s’englue dans la sentimentalité et, comme disait Cingria, le vertuisme. C’est le meilleur moyen de ne
rien comprendre, et, pour un historien, voilà un défaut irréparable.
G. L.

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Ricardo Paseyro
Éloge de l’analphabétisme
(Robert Laffont)

Cet éloge est destiné « aux faux lettrés », bien sûr. Et d’ailleurs, quand Paseyro vante
l’analphabétisme, il ne le confond pas avec l’ignorance. Un préjugé démocratique veut faire aller en-
semble la démocratie, le progrès et la science. Les citoyens, tout fiers, sont convaincus que sachant lire
France-soir ou Libé, ils sont très supérieurs aux hommes d’autrefois. Ce n’est pas si simple.
D’abord, et Paseyro le montre au passage, on sait lire depuis assez longtemps ; dans le peuple. Sous
le second Empire déjà, 67 % des Français pratiquaient cet art, grâce aux efforts de I’Église depuis des
siècles (Chaunu estime qu’à la fin du Moyen âge, les lisants-écrivants font entre le quart et le tiers de
la population, selon les régions), renforcés sous Louis-Philippe par les lois de Guizot.
Ensuite, il a existé de grandes civilisations, où les hommes participaient par la poésie et la musique
aux plus hautes pensées, sans pour autant savoir lire.
Et, comble de misère pour nous, le XXe siècle, qui se vante d’apprendre à lire à tous fabrique quan-
tité d’illettrés. Proie toute offerte aux radios et télés, aux manipulations, aux chanteurs de charme qui
jouent les prophètes et aux gourous-bidon. L’esprit critique est étranglé jusque dans l’université ; sou-
vent. La censure est partout. La bêtise au front de taureau règne conjointement avec le veau d’or.
Un des chapitres les plus salubres de ce livre si utile est celui où Paseyro s’en prend à la Lettre aux
Français de F. Mitterrand, et particulièrement à un passage où l’avocat chanceux écrit que la IIIe Ré-
publique « a répandu l’usage de notre langue alors que, jusqu’aux années 1880, les deux tiers de nos
compatriotes ne la parlaient pas ». Paseyro est allé y regarder de plus près, et il n’a pas eu de peine à
trouver des enquêtes sérieuses qui montrent que, vers 1860, six Français sur sept parlaient habituelle-
ment le français ; les autres s’exprimant en alsacien, en basque ou en provençal (ou en breton). Un sur
trois ou six sur sept, ce n’est pas la même chose n’est-ce pas ? Cet exemple prouve que l’on dit
n’importe quoi aujourd’hui au peuple français, tout en faisant mine de le respecter.
Pourquoi cette préoccupation de diminuer le nombre des francophones ? Par mode, et par souci de
diminuer le fait français. Tout le monde s’y est mis. Jean Duché a osé écrire qu’au XVIIIe siècle, il n’y
avait que deux à trois millions de Français pour parler français. C’est idiot, mais c’est ainsi. On af-
firme aussi volontiers que c’est par force que les instituteurs de la IIIe inculquaient notre langue aux
provinces.
103:338
On doit exagérer. Mais il est assuré en tout cas que le Languedoc, sous nos rois, se mit à parler fran-
çais volontairement, parce que c’était la langue des bons esprits et du savoir, et qu’après tout B. Latini
écrivait avant Dante.
Le livre de Ricardo Paseyro devrait être lu et commenté par tous ceux qui se soucient vraiment de
savoir et de « culture », mot qu’on n’ose plus guère employer. Il est trop à craindre qu’on lui applique
la censure qui occulte tous les ouvrages porteurs de ces paillettes d’or que l’on nomme vérités. Jules
Monnerot a si bien décrit l’opération que je m’en voudrais de ne pas rappeler ici son texte :
« C’est la diffusion sociale qui est pratiquement prohibée, non la pensée elle-même, laquelle de ce
fait n’a des chances de diffusion que très réduites… Une représentation à qui l’imprimé est interdit ne
peut lutter contre des représentations imprimées. Des représentations contenues dans l’imprimé ne
peuvent lutter contre la répétition du son et de l’image par les mass media (radio, télévision). La seule
exclusion par ces mass media constitue une censure minimum garante de non diffusion minima de la
pensée. » (Sociologie de la révolution)
Les chiens de garde veillent. A nous de passer entre ces sentinelles, dans l’ombre.
G. L.
Stephen Hecquet
La tête dans le plat
(La Table ronde)

C’est un ensemble d’articles publiés, il y a trente, trente-cinq ans, dans des hebdomadaires qui
s’appelaient Dimanche-matin et le Bulletin de Paris. Bonne occasion de s’apercevoir que la presse
n’est pas en progrès.
Mort à quarante ans, en 1960, l’auteur de ces textes fut un des écrivains les plus doués et les plus
libres de l’après-guerre. Avocat, sa fougue et sa logique renversaient tous les obstacles. Romancier, on
lui doit en particulier Anne, ou le garçon de verre (réédité l’an dernier à la Table ronde), récit aigu,
poignant de lucidité. Le sujet peut paraître scandaleux (un amour entre garçons), il est traité dans la
langue des moralistes français – ce qu’il y a de mieux dans notre littérature – avec la rapidité, la préci-
sion, la cruauté polie de ces animaux raisonnables. Pamphlétaire, avec Les Guimbardes de Bordeaux
comme avec des dizaines d’articles, Stephen Hecquet se révélait d’une franchise insupportable et, pour
tout dire, inconvenante. Pensez qu’il s’affirmait pétainiste, se réclamait des « Chantiers de jeunesse »,
se vantait d’avoir été jusqu’au bout de l’Occupation chef de cabinet du préfet de Versailles (M. Revil-
liod, un homme de rigueur et de civisme), se flattant d’avoir ainsi mieux servi la France que s’il avait
crachoté dans un micro ou pillé des fermes. Déjà, il y a trente ans, ces propos gênaient. On faisait
semblant de ne pas entendre, d’y soupçonner les excès d’une verve incontrôlée.
104:338
Aujourd’hui, la censure s’exerce automatiquement. Les cerveaux se bouchent, ne reçoivent pas le
message. N’oublions pas que la meilleure des censures, la plus efficace, est celle qu’accompagne
l’assentiment chaleureux du public.
Hecquet était courageux. Il ne cherchait nullement le scandale, mais n’acceptait pas de se taire
quand la cause lui semblait bonne. Il faut être clair sur ce qui est admis et sur ce qui ne l’est pas, dans
notre société. Par exemple, la réédition d’Anne, l’an dernier, a suscité partout des applaudissements.
La tête dans le plat connaîtra-t-elle la même approbation ? On en doute. Ces articles touchent aux
choses de la justice, procès, lois, mœurs, et aux livres. Prudemment, l’éditeur a réservé les textes poli-
tiques. Les temps ne sont pas à la liberté d’expression. Mais sur tout sujet, Hecquet en dit trop, et parle
trop fort. Les consciences avancées vont s’effaroucher. Elles vont renifler l’odeur du scandale. Non
pas celui qui vous lance et fait de vous l’homme dont tout le monde parle mais le vrai scandale, celui
qui isole, fait s’éloigner les amis et rend votre nom difficile à prononcer. Celui qui punit
l’indépendance.
Pourtant, je le répète, ces articles ont été choisis avec une grande prudence. Dans les articles litté-
raires, on ne retrouve pas ceux où Hecquet se moquait si férocement du style du général de Gaulle
(avis aux jeunes lecteurs : dans ces années-là, de Gaulle était Tacite ou Chateaubriand, comme, de nos
jours, Mitterrand est Montaigne, Loti, Guéhenno). Dans les chroniques, on aurait aimé lire « Nos
maîtres », article qui mit en fureur les avocates au point quelles firent blâmer l’auteur par le Conseil de
l’ordre. Et le fait d’avoir écarté tout texte touchant à la politique ne permet pas d’avoir une vue com-
plète de Stephen Hecquet. Il y aura un autre volume, c’est promis. Mais quand ?
Hecquet écrit comme on parle quand on est maître de la parole, talent rarissime de nos jours. Son
style est oral, interpelle un interlocuteur jamais oublié, le lecteur, suit les sinuosités et les surprises
d’une pensée qui s’élabore à mesure quelle s’exprime, garde enfin tous les caractères de l’invention,
de la spontanéité. Écoutez-le, évoquant le Dutourd des Taxis de la Marne, si proche de lui par les ver-
tus qu’il vante, si lointain par les positions qu il affirme : « … j’aimerais le convaincre ici qu’en vertu
de ce fameux et très utile esprit de contradiction dont il parle, nous sommes quelques-uns à avoir très
précisément refusé non de Gaulle, mais le gaullisme. Ce sursaut, pas bien essoufflant des Français se
grisant en pantoufles des comptes rendus de la BBC, cette soudaine assurance après la plus belle et la
plus méritée volée de l’Histoire : « Nous n’avons pas été battus, nous avons été trahis ! », ces irritantes
prophéties de concierge, etc. »
Il n’est pas fréquent de lire des articles qui ont trente ans, et qui se montrent frais comme l’œil. Il
n’est pas fréquent de rencontrer un auteur aussi intelligent, aussi passionné, aussi loyal. Hecquet ne
choisissait jamais le sujet facile, la cause avantageuse. Peut-être mettait-il un peu de coquetterie à fon-
cer sur le paradoxe et à le soutenir un peu plus loin qu’il n’est vraisemblable. Mais c’était pour être sûr
de ne pas jouer les muets de l’information, comme il arrive si souvent. Hecquet, c’était le chevalier
errant, toujours prêt à se mettre en travers des intrigues des méchants, et des guets-apens montés par
les bandits.
G. L.

105:338

Michel Mohrt
Le télésiège
(Gallimard)

Alain ne cessait de relire Balzac, et quelques autres, heureux de retrouver à chaque fois la même
surprise, la même épaisseur résistante du récit. Et qu’est-ce qu’un roman qui ne supporte pas la relec-
ture ? rien. Parmi les vivants, Michel Mohrt est un des rares à résister à cette épreuve, cela vaut d’être
signalé.
« … Il avait passé sa vie à refaire les mêmes choses, aux mêmes endroits, par superstition, par man-
que d’imagination, et il n’avait cessé de répéter les mêmes choses… » Cela est dit, vers la fin du Télé-
siège, du personnage principal, un écrivain nommé Martin. On peut le prendre pour un aveu désarmant
dans sa malice, car il est bien vrai que Michel Mohrt n’a cessé de retourner sa cuiller dans le même
pot, et de raconter sous tous les angles le microcosme qui lui est propre. Les mêmes éléments se re-
trouvent d’œuvre en œuvre : les Alpes, l’Amérique, le ski, le professorat ; et l’on y voit évoluer les
mêmes héros fiers, rêveurs, avec un brin de gaucherie ; elle ajoute à leur séduction aux yeux des
dames très belles qui sont au centre de ces histoires. Il est presque toujours question de Nice et des
chasseurs alpins. C’est le cas encore avec Le télésiège, mais aucune allusion à Bargemont (nom sous
lequel l’auteur évoque Bassompierre, qui fut son ami, et finit fusillé au moins trois ans après la Libéra-
tion). Aucune allusion ? Je me trompe. C’est en pensant à Bargemont, à la guerre, à l’Occupation, à
toute cette période que Martin dit « … Les gens changeaient, il n’y avait que lui qui ne changeait pas,
toujours accroché à ses vieilles idées, ses préjugés, ses vieux souvenirs… » Et encore : « A une cer-
taine époque de sa vie, il avait eu la volonté de dire comment il avait vu les choses, au risque de se
faire des ennemis, mais à présent que le mensonge était partout, il n’en avait plus l’envie… L’Histoire
était faite, elle était fixée, on la verrait dans l’avenir comme elle était dite, enseignée officiellement…
il y avait un vaste complot contre lequel il ne pouvait rien. »
Pour un esprit attentif, même très jeune et né bien après ces histoires, ces quelques phrases suffisent
à alerter, à faire deviner l’œuvre de censure si active dans notre monde de la communication.
L’essentiel est dit.
Ce serait déformer ce roman que d’y voir seulement le refus d’acquiescer au partage officiel entre
Bons et Méchants. Ce qui est au centre du récit, c’est une histoire d’amour (comme le disait Thibau-
det : « le roman, c’est où il y a de l’amour ») (c’était par taquinerie, et pour rappeler qu’une bibliothé-
caire, quand il était enfant, lui avait prêté « Robinson Crusoé », mais avait ri quand il avait appelé cet
ouvrage un roman). Dans la montagne suisse, un écrivain politique, Martin, qui semble assez avancé
dans la soixantaine, prend un télésiège en même temps qu’une femme « plutôt petite » et « encore
belle ». La veille, ils ont dîné pas loin l’un de l’autre, mais ne se sont pas parlé. Là, l’occasion va leur
en être donnée assez longuement : le télésiège tombe en panne.
106:338
La dame est une riche New-Yorkaise, mariée à un banquier (et donc de gauche, bien sûr). Martin con-
naît New York : il y a enseigné. A l’évocation d’un cocktail littéraire, il repense à la rencontre, trente
ans auparavant, d’une jeune femme aux grands yeux couleur tabac, à la lèvre supérieure un peu courte.
Il l’avait retrouvée mariée, un an plus tard, à San Francisco. C’était une juive d’Autriche, rêvant de
l’Europe et de la double monarchie.
Tantôt rêvant (monologue intérieur), tantôt racontant à sa voisine – mais de plus en plus rêvant à
mesure que le récit avance – le héros revit ce passé avec une grande précision. Il a aimé Éléna. Il a été
aimé d’elle. Ils ne se sont pourtant jamais unis, et ce n’était pas par vertu, plutôt sous l’effet d’un sort
contrariant. Puis Martin est parti. Il a su ensuite qu’Éléna avait divorce, avait eu un cancer. Il l’a crue
morte. On l’a détrompé : elle a fait un second mariage à New York, elle est très riche. C’est l’art de
Michel Mohrt de donner aux détails fugitifs une densité. Les faits les plus minces imposent leur vérité.
Ce passé revient sur nous, toujours vivant. Et le récit surtout prend une épaisseur nouvelle quand nous
soupçonnons, quand nous ne pouvons plus écarter l’idée que la voisine du télésiège n’est autre
qu’Éléna retrouvée. Après trente ans, les deux héros vieillissants découvrent qu’ils ne se sont jamais
oubliés. Ce livre est une grande réussite.
G. L.

Pierre Bonifacy
Trouées dans la nuit
(Librairie bleue)

J’ai donné une préface à ce livre de poèmes. Il me paraît non pas prétentieux, mais honnête de me
citer.
« Chaque poète a son monde, cohérent, bien à lui, sa planète qui peut d’ailleurs être très proche de
celle que nous habitons tous. Elle peut ressembler à la terre presque trait pour trait, elle n’en est pas
moins différente. C’est une propriété où le poète a mis sa marque, elle est faite pour qu’il y circule et y
respire à l’aise. Et nous sommes tous invités, à condition de nous adapter aux conditions locales, et de
nous y plaire. »
Que dire de la planète particulière de Pierre Bonifacy ?
D’abord, c’est un monde coloré. Tout s’y présente avec une couleur décidée, surprenante parfois.
On y voit des « jardins de rubis », « une pluie de cloches bleues et grises », les larmes jaunes des ros-
signols », « un grand cheval rouge ».
C’est donc bien un autre lieu que la terre que nous connaissons, mais nous n’y sommes pas perdus :
il y a beaucoup de points communs. On y trouve des villes avec leurs rues, des matins et des soirs, des
animaux libres. Deuxième caractère : on y sent une atmosphère d’innocence. Certainement, il y a là
quelque chose qui évoque le premier jardin.
Voici un Noël :
L’oiseau blanc déploie doucement ses ailes. Le cœur de Mère brille comme un rubis. Joseph
s’éveille de son rêve. Le Verbe flamboie au fond de la nuit.
G. L.

107:338

Michel Mourlet
Crépuscule de la modernité
(Guy Trédaniel)

« Vingt-cinq ans de contre-subversion culturelle » dit le sous-titre. Le livre réunit des articles parus
dans Accent grave, Les Nouvelles Littéraires, le Point etc. sans oublier Matulu excellent journal litté-
raire que l’auteur a fondé vers 1970.
Mourlet a bataillé tout ce temps contre les modes oppressives et les censures qui ont laissé le pay-
sage littéraire et artistique dans l’état où on le voit : dévasté. Il paraît que c’est presque fini : « Trisso-
tin trébuche, mais Tartuffe est plus solide au poste que jamais. » Pour ma part, le jugement me paraît
encore optimiste. La littérature est aux mains des pions, la langue est ruinée, le sort des arts se décide à
coups de chèques à New York et à Tokyo. Reste évidemment le réseau clandestin des amateurs, et
quelques moines qui s’acharnent dans leur cellule, loin de la télé, à créer tableaux ou poèmes.
Il vaut la peine de regarder de près ce panorama d’un quart de siècle que de sottises on nous aura
servies, que de poisons on nous a engorgés de force. C’était donc cela la face éclairée de la scène. Pas
étonnant que la littérature française ne se traduise plus.
Avec cela, quelle idée d’avoir mis les colonnes de Buren sur la couverture, alors qu’on évite le Pa-
lais-Royal pour ne pas les voir.
G. L.
Sylvain Toulzé
Cante que cante

En un temps très lointain, je découvris dans la bibliothèque de ma classe de troisième un vieux livre
relié en toile grise : le « Calendal » de Mistral. La littérature du Midi a été pour moi, à diverses re-
prises, un bienfaisant retour d ’une certaine lumière et d’une certaine musique. M. l’abbé Toulzé a déjà
contribué à ma joie intérieure et je regrette un peu de ne pouvoir, à propos des poèmes en langue d’oc
de ce nouveau recueil, présenter des citations doubles qui allongeraient trop sans doute un modeste
compte rendu. Mais je conseille aux futurs lecteurs cet exercice intellectuel bilingue qui m’avait char-
mé quand je m’initiais à Mistral, en même temps qu’aux lyriques latins. Notre poète, qui garde à
Maurras un culte fervent, exprime dans le premier de ses « poèmes occitans » cet enthousiasme pour la
lumière que proclamait le maître de Martigues :
Poésie ! La lumière de l’aube entre les chênes
Au printemps, tel le sourire d’un enfant
Quand sa mère qui se mire dans son visage
Le hausse comme un roi à bout de bras !…
108:338
Et la dernière strophe affirme l’intention religieuse de la poésie, avec une humilité qui n’exclut pas
l’ardeur profonde :
Personne en ce monde ne peut réussir le chant
Du mystère de lumière, éclat de la Trinité,
La source où boiront au jour d’éternité
Les convives de la divine Coupe Sainte.
Il est plusieurs demeures en la poésie sacrée, comme en la Maison du Père ; si l’exacte conscience de
nos talents humains nous inspire une juste méfiance envers un espoir de perfection, la foi nous permet
d’envisager sans timidité superstitieuse un éloge de la création qui soit à la mesure de nos vies.
L’anecdote familière y prend place avec aisance, dans un certain style de « géorgiques chrétiennes »,
propre à la fois à l’esprit du prêtre et à l’amour du terroir. Dans ces campagnes du Quercy, l’homme
de Dieu vit son expérience journalière à la manière du laboureur :
J’achève mon labour et je ne sais combien il reste
De sillons à suivre dans ma chènevière.
Né avec l’amour de la marche et des forêts
Ma vie fut une course rapide…
Le temps est « un lièvre qui fuit sur les sillons ouverts » mais le réconfort de la lumière aux nuances
diverses au gré des saisons est partout présent : « le vieil or bruissant des cornouillers en fleur », « la
clarté tiède du temps des semailles », « la chaleur du jour qui tremble – Dans la campagne à la Saint-
Jean ». Cette poésie terrienne inclut à l’occasion un poème-blason comme, celui qui évoque la bé-
casse, « la belle mordorée aux portes de la nuit », ou les vieux thèmes des réjouissances agraires, avec
une invitation aux foires de Figeac, la promesse du vin de Cahors et de la tourtière qui fleurira
« comme, Épanouie du jardin, la rose de mai, – Odorante et dorée dans ses plis de soie… » Les spec-
tacles de la petite patrie ne sont jamais oubliés quand on accède aux grandes célébrations françaises ;
le poète admire « l’ordonnance superbe des forêts royales, leur ordre souverain », mais avec une ten-
dre fidélité aux petits chênes noueux des pâtures des Causses et du Quercy : il pense à Maurras em-
brassant les colonnes d’Athènes quand lui-même dit : « Mes lèvres ont frôlé l’écorce des vieux chênes
– Dans un vallon perdu qui n’avait pas de nom. » En fait, ces rencontres familières de la vie sont éclai-
rées par l’exemple des grands maîtres, les « Princes du Chant Sublime », Mistral, poète de la foi, des
traditions, et aussi Dante et Mozart :
… Un tremblement
De bonheur à ces noms s’empare de mon être ;
Ils annoncent l’aurore qui va bientôt paraître
La lumière de gloire après le jugement…
L’humanisme champêtre prend sa pleine signification dans la mission du prêtre, évoquée dans « Alter
Christus – Pour une première messe », où le sacerdoce est encore comparé à la tâche du laboureur ; les
thèmes classiques de l’amitié sont à la fois empreints de la dignité poétique et de la charité profonde,
dans l’évocation des vivants et celle des morts. C’est aux mêmes lois spirituelles qu’obéit le sentiment
de la France éternelle et royale, dans les très belles « Stances à la Patrie », écrites en souvenir de la
guerre et des retours de captivité. « Cante que cante », un petit recueil ? A tous ceux qui auront le bon-
heur de le lire, il paraîtra grand pour l’inspiration, les larges perspectives et les fines esquisses : il res-
taure la dignité de la poésie, avec son droit à parler pour dire le meilleur, et à avancer d’un bon pas
dans ces campagnes qui deviennent aussi les nôtres.
Jean-Baptiste Morvan

(Auto-édition : chez l’auteur : Sylvain Toulzé – Trespoux-Rassiels, 46090 Cahors – Prix TTC 40
francs.)
109:338

Maurice Courant
L’éclat du jour qui meurt
(Éditions Art et Lumière)

Recueil après recueil, c’est une œuvre de haute poésie et de mysticisme puissant, fondée sur une in-
quiétude très personnelle que compose Maurice Courant. Je n’ose dire qu’il la construit : le mot évo-
querait une de ces architectures bien calculées que l’auteur, au terme de son travail, considérerait d’un
œil satisfait. Je n’imagine pas Maurice Courant prenant à son compte l’ « Exegi monumentum aere
perennius » du vieil Horace ; il dit au contraire « Règnent la mort, la mer et le sable mouvant ; – En
ton âme il n’est point d’éternité tranquille. » Faut-il parler d’ « expériences » ? Le terme laisserait
peut-être songer à un observateur pourvu d’une certaine possibilité de distance, de « marge de sécu-
rité ». Il n’y a point ici de sécurité, même dans la certitude profonde. On dira que la poésie est doulou-
reuse, mais à condition qu’on ne s’attende pas à voir le tourment se fondre et s’estomper dans une
complaisance élégiaque, et si toute l’œuvre, d’un certain point de vue, est une confidence, c’est sans
aucune précaution oratoire destinée à se concilier l’affection du lecteur ; le haut amour vibrant qui
domine ces pages ne se soumet pas au style poétique des tendresses humaines.
L’œuvre est dédiée « A la douleur de l’Homme dans l’univers » et cette intention semble se résumer
dans le poème « Prisonnier » :
Prisonnier de la mort par les murs de la vie,
Je m’enferme en moi-même au plus fort de la mort ;
Au plus fort d’une mort par tant d’amour suivie
Qu’on ne sait de l’amour ou de la mort encor
Lequel des deux sera, dans l’âme, le plus fort ! »
Le poète n’espère point, avant le terme, substituer à l’angoisse humaine la vision d’un paradis ra-
dieux ; le dernier poème, « Espace nu… », proclame :
Espace nu d’aridité première ;
Visage ultime au centre de ce lieu ;
Que m’envahisse enfin cette lumière
De force pure et vérité plénière
Qui comblera tout mon désir de Dieu !

Nous ne dirons pas que le poète joue jusqu’au bout le jeu de la détresse humaine, car il ne s’agit
point d’un jeu, même sous la forme dîme stratégie philosophique ou apologétique. Celui qui parle ne
se penche pas sur la misère de l’homme, c’est en lui-même qu’il l’éprouve toujours et, malgré
quelques ressemblances apparentes, cette démarche diffère à mon sens totalement de l’itinéraire pasca-
lien, conçu en faveur d’un interlocuteur supposé et toujours présent. Si l’auteur possède une conviction
première, elle s’identifie avec ce désir poignant présent dès l’origine dans les évocations du vide, du
désert, du silence. On peut être tenté parfois de comparer avec certaines visions existentialistes du
monde sensible les esquisses des paysages paludéens et maritimes, les apparitions animales telles que
la sauterelle, la phalène, le crabe-étrille. Mais ces textes, d’ailleurs poétiquement admirables, imposent
à l’observateur une angoisse qui, si elle est étrangère aux délectations esthétiques, se distingue de la
claustration volontaire aboutissant à un rejet de la métaphysique. Ces présences de la nature créent
certes un vertige, mais ce vertige contient toujours un appel.
110:338
Tel est le sens des quatre poèmes inspirés par le vent : « Le Temps nous engloutit », « Vent »,
« Ombre vivante », « Éternellement ». « Le temps nous engloutit dans un spasme d’étoile… », le vent
glacé nous défigure mais il ne peut nous étreindre sans mesure si
S’élève, d’un cri, sous le ciel dément,
Cette force en toi d’un bonheur qui dure
Et se meurt de vivre éternellement.
Les deux poèmes du « Marais » m’ont fait penser un instant à Edgar Poe ; mais le marais, image de
l’âme, n’est point présenté avec des fioritures descriptives et pathétiques ; il offre « aux ultimes pro-
fondeurs d’âme secrète » un reflet, un éclair soudainement nacré, « ce pur rayon d’astre attendu »
comme « le tendre éclat d’un rêve dû ». L’austère puissance de la méditation d’ensemble semble par-
fois ménager une place à des instants plus sereins : « La campagne m’emplit d’une douceur pro-
fonde… » ; l’authentique tableau de l’âme exigeait aussi ces rémissions passagères. Mais la cons-
cience de la nature fugitive de ces réconforts fait souhaiter que la nuit tombe à jamais « avec sa fraî-
cheur d’aile de colombe » en lieu et place du délire exaltant des azurs solaires. Il faut marcher vers le
vrai soleil ; cette impérieuse nécessité n’abolit pas la complexité de l’âme, et si « L’éclat du jour qui
meurt » nous conduit avec rigueur à l’essentiel de la destinée humaine, la poésie ne consent pas à
l’artifice d’un parti pris de 1’inhumain : elle aspire au contraire au sens suprême de l’humain. Et ce
recueil, en sa maîtrise personnelle et originale de la poésie classique, fait surgir tant de vers splendides
que l’art le plus vrai devient au long de cette quête une raison de ne point désespérer de la grandeur de
l’homme, même au plus profond de sa misère.
Jean Baptiste Morvan.

Suzanne Labin
Vivre en dollars et voter en roubles
(Chez l’auteur, 3, r. Thiers, 75116)

Un soldat ukrainien blessé en Afghanistan écrit à sa mère : « Beaucoup de jeunes garçons qui
étaient avec moi sont morts. Parmi eux il n’y avait aucun fils de responsables du Parti. Ceux-là ne vont
pas là-bas. Là-bas, nous entendons parler de réformes, de la lutte contre le formalisme et nous y avons
cru. De retour au pays, nous avons compris que rien n’a changé. Ce ne sont que des mots. J’étais à
l’hôpital avec un Estonien qui devait se faire amputer d’une jambe. Il ne lisait pas le russe et il deman-
dait des journaux en estonien. Souvent nous avons téléphoné à l’aéroport voisin où atterrissaient des
avions en provenance de Tallin. Ils ne nous ont jamais apporté ces revues malgré toutes leurs pro-
messes. L’Estonien supportait très mal cette injustice. Vous savez, maman, avec quelques faveurs, ils
veulent obtenir notre silence. » Dans sa simplicité presque candide, cette lettre est éloquente. Elle
donne le niveau de confiance que mérite cette opération de charme qu’est la soi-disant « perestroïka »
de monsieur Gorbatchev.
111:338
En cette année du bicentenaire de la révolution française et des droits de l’homme, nous la dédions à
tous les défenseurs patentés de ces droits, toujours invoqués, toujours piétinés. En fait, il s’agit comme
toujours, avec les rusés Asiates du Kremlin, de désarmer moralement l’Occident, pour qu il continue,
en donnant des prétextes de bonne conscience, via les médias, à fournir des usines, clés en main, des
produits industriels et des céréales, à une Union Soviétique, qui continuera à produire des armements
afin de poursuivre ses guerres coloniales (le recul en Afghanistan n’étant qu’un incident de parcours
non prévu par les stratèges moscovites, qui n’avaient pas assez tenu compte de l’entêtement légendaire
des combattants pathans, dont les Anglais eux-mêmes n’avaient pu venir à bout, mais ceci est une
autre histoire, comme dirait Kipling, qui en avait parlé). La Russie joue sur d’autres tableaux et
d’autres registres. Une autre de ses subtilités consiste à faire payer à l’Occident les frais du Tiers-
Monde et de la décolonisation, qu’elle a provoquée et appuyée, non pas pour que ces peuples accèdent
à leur autonomie, ce qui était bien naturel, mais pour déstabiliser l’Occident, en le contournant par son
ventre mou, comme prédit par Lénine, qui avait quelque chose d’un voyant, il faut bien le dire, ayant
analysé parfaitement la situation. « Cocus et payants, le scandale doit cesser », tel est le sous-titre du
nouvel ouvrage de Suzanne Labin. Monsieur François Mitterrand vient aujourd’hui (24 mai 1989)
d’abolir solennellement la dette (16 milliards de francs) des pays africains francophones envers la
France. Pendant ce temps, l’essence augmente en France, et des escouades de gendarmes vont traquer
l’automobiliste avec des décrets considérablement renforcés pour lui faire payer des amendes considé-
rablement augmentées elles aussi ! C’est beau ! c’est grand ! c’est généreux, la France ! « L’essentiel
de l’aide financière aux pays pauvres provient du monde capitaliste », note Suzanne Labin (p. 8).
« L’Occident paye, ajoute-t-elle, page 5, et Moscou engrange. » En fait le Tiers-Monde a reçu vingt
fois plus d’aide humanitaire de l’Occident que du bloc communiste tout entier, et malgré cela, il s’est
tourné vingt fois plus vers le monde communiste que vers la nébuleuse démocratique. Il est impératif
de rechercher les causes de la faillite de la plus généreuse politique de solidarité humaine de histoire
mondiale, dont l’Occident a fait preuve. C’est ce que ce livre entend montrer.
L’aide publique, qui est un prêt des Soviétiques, alors qu’elle est un don des Occidentaux, « de
1944, année où l’aide soviétique au Tiers-Monde débuta, jusqu’à janvier 63, où de nombreux pays du
Tiers-Monde avaient rallié le camp soviétique, l’aide du bloc sino-soviétique avait été de 5,5 milliards
de dollars, alors que l’aide occidentale avait atteint 60 milliards de dollars, soit onze fois plus (p. 7) ».
Si l’on calcule par an et par tête d’habitant, chaque communiste soviétique aurait donc prêté au Tiers-
Monde deux dollars, tandis que chaque capitaliste américain lui avait donné vingt dollars (p. 7).
« L’aide soviétique aux pays en voie de « non-développement » consiste essentiellement en com-
plexes industriels tapageurs qui marquent leur mainmise sur l’économie et en armes sophistiquées (ça,
c’est le combat pour la paix cher à Lajoinie). Les Américains, eux, envoient des vivres et récoltent des
insultes. »
Quelle est la raison profonde de ce désintéressement qui confine à la jobardise. Il y a ceux qui y
voient un complot ténébreux de mystérieuses officines de gouvernement de l’univers, travaillant dans
le monde atlantique ; il y a l’explication de la défense des Droits de l’homme (sans Dieu), pour la-
quelle chaque homme a droit à l’assistance gratuite, sans contrepartie.
112:338
La théorie officielle depuis toujours est que « le combat entre l’Est et l’Ouest se décidera dans les pays
en voie de développement selon que ces pays se tourneront vers le communisme totalitaire ou vers le
régime démocratique. Et l’on va répétant que c’est la misère qui pousse ces pays dans les bras du
communisme. On en tire la conclusion que le meilleur moyen de les protéger de la férule communiste
est que l’Ouest leur fournisse une aide économique abondante. Les tenants de cette thérapie lui confè-
rent la valeur dîme vérité qui ne se discute pas. Or l’idée que le seul moyen de stopper l’expansion
communiste sur le Tiers-Monde est d’y édifier des écoles, des usines, des barrages à coups de dollars
américains et d’écu européens, cette idée fallacieuse, je l’ai entendue soutenir à travers vingt voyages
autour du monde par de nombreux auxiliaires des dictatures communistes. C’est en voyant un jour un
journaliste hindou, notoirement communiste, réclamer que l’Amérique accroisse son aide financière à
l’Inde que le voile qui couvrait mes yeux se déchira. Le choc fut d’autant plus grand que, la veille,
j’avais lu du même journaliste un article reprenant les calomnies communistes présentant l’aide améri-
caine comme « une forme perfide du colonialisme ». Car cette aide économique soutirée à l’Occident,
les agents d’influence communiste ont la mission d’empêcher qu’elle ne suscite la reconnaissance des
bénéficiaires. Alors, ils la réclament dans les salons, ils la dénigrent dans les usines, ils l’empochent
dans le processus historique. » (p. 5) Vivre en dollars et voter en roubles est l’historique, la chronique
et le détail de cette opération, pays par pays, continent par continent, propagande par propagande.
Comment sortir de ce maelström d’absurdités. Sur le plan purement tactique et matériel, Suzanne La-
bin donne une direction de stratégie : « L’Occident reculera dans le Tiers-Monde tant qu’il
n’affrontera pas le communisme sur son vrai terrain qui est celui de la propagande, de la conspiration,
du terrorisme, bref de l’appareil subversif. Et sur ce terrain, rien de valable ne pourra lui être opposé
tant que l’Occident n’édifiera pas à son tour un contre-appareil pour répondre partout, tous les jours et
sur tous les fronts, à toutes les entreprises de subversion communiste. » (p. 136)
On pourrait ajouter à ce programme indispensable, que l’Occident n’est peut-être pas capable mora-
lement et spirituellement d’édifier ce contre-feu, et aussi qu’il faudrait également proposer aux peuples
en voie de développement autre chose que la religion des Droits de l’Homme sans Dieu, car les théo-
craties totalitaires comme le chiisme sont là, elles, pour lui proposer un autre absolu, capable de rivali-
ser avec le marxisme, les images terrifiantes des obsèques de Khomeyni l’ont bien montré.
L’ouvrage de Suzanne Labin est bien imprimé sur du papier solide et solidement broché. Il se lit
sans fatigue, tout en étant soigneusement sérié, avec cette précision et cette clarté dans l’analyse et
l’exposition, cette concision qui est l’apanage de cette combattante de la plume qui s’est battue sur
tous les fronts de la liberté.
Hervé de Saint-Méen.

============== fin du numéro 338.